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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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13 novembre 2018 2 13 /11 /novembre /2018 12:35

 

La Thaïlande est un pays de contrastes contradictoires et singuliers sur le sexe. Alors que ne pèse sur la culture bouddhiste aucun des interdits proférés par la loi mosaïque sur l’acte charnel, la littérature à ce sujet y est pourtant le plus souvent la culture du silence (1). 

 

 

Parler de littérature thaïe, c’est encore savoir de quelle littérature nous parlons. Il est difficile de connaître la littérature en dehors des traductions qui en ont été faites. Dans un texte très récent (décembre 2017) Gérard Fouquet, un pionnier de la traduction aux côté de Marcel Barang en particulier a dressé une liste des œuvres traduites en français. Elles sont peu nombreuses ce qui tient à la complexité de la langue et aux difficultés auxquelles se heurtent les traducteurs. Aucune des œuvres dont nous allons parler n’y figure (2).

 

Un article daté de 2005 d’une lectrice à la faculté des sciences sociales de l’Université de Khonkaen, Madame Orathai Panya (อรทัย ปญญา) nous a ouvert une porte sur un aspect à ce jour totalement méconnu de la littérature thaïe, la littérature érotique (3). Elle l’a en quelque sorte complété par un article de 2013 qui ne dénote pas une dilection particulière pour la « masculinité » bien au contraire (4).

 

Nous avions lu un premier mais très partiel aperçu de cette littérature érotique dans un article déjà ancien que Madame Jacqueline de Fels que les spécialistes de la critique littéraire ne lisent qu'avec condescendance sinon mépris, mais que lit la Thaïlande « d’en bas » (5).

 

Parler de littérature érotique nécessite qu’en soit donnée une définition précise.

 

Dans son article, Madame Orathai Panya – n’oublions pas qu’elle écrit en anglais – nous rappelle que le mot anglais « erotic »  vient du français « érotique » lequel vient directement du grec « eros ». Il y a en réalité, ce qu’elle ne dit pas, trois « eros » en grec, ερος (eros)  qui est « passion, amour », un autre ερως (erôs) qui est « désir des sens », sans oublier Ερος (Eros), le dieu de l’amour devenu Cupidon chez les latins. ερωτικος (eroticos) est un adjectif : « qui concerne l'amour ». De là au passage en français, « érotisme, érotique » devient selon Larousse et Littré tout simplement « qui concerne l’amour ».

 

 

La différence doit évidemment être faite entre l’érotisme et la pornographie même si elle est parfois tenue. Chez les Grecs, πορνος (pornos) a un sens très précis : « qui se prostitue » et πορνογραφος (pornographos) est un « auteur d'écrits sur la prostitution » qui prend en français le sens d’ « obscénités » Restons-en là  (6).

 

 

Il n’est pas sans intérêt de savoir qu’en thaï, l’érotisme c’est kam ou  kama (กาม). Kam est le dieu hindou de l’amour, il est aux anciens indiens ce qu’était Eros aux Grecs. La différence est évidemment marquée avec  la pornographie (lamok ลามก)  (7).

 

 

Lilitpralo

 

 

Madame Orathai Panya, citant des spécialistes thaïs qui ne nous sont pas accessibles, fait remonter la première œuvre érotique à un  poème de la littérature classique appelée lilitpralo  (le poème du prince Phralo  -  ลิลิตพระลอ). On ignore quel en est l’auteur et la date de son écrit, probablement un homme de milieu du XVe siècle ? D’autres font de l’auteur une femme, allez savoir. C’est en tout cas l'histoire de deux princesses Phra Phuen et Phra Phaeng (พระเพื่อน - พระแพง) qui ont entendu parler de la beauté du jeune prince marié et qui tombent amoureuses de lui sans le voir. Elles tentent de se l’attacher par la magie. De son côté, le prince a entendu parler de la beauté des deux princesses  et en tombe follement amoureux sans les voir. Il demande alors à sa mère et à sa femme la permission d'aller à leur rencontre. Celles-ci refusent car ces princesses sont filles d'un roi qui règne sur un pays ennemi. Cependant, le prince passe outre et parcourt un long chemin pour les retrouver.

 

 

Quand ils se rencontrent, leur amour est décrit de manière très détaillée, ce qui constitue la partie érotique de l’histoire nous apprend Madame Orathai Panya. Il n’y aura pas d’heureuse fin, les princesses et le prince sont tous assassinés sur ordres de la grand-mère des princesses et les deux royaumes en guerre deviennent enfin des alliés.

 

 

Madame Orathai Panya nous cite une scène qui constitue la partie érotique du poème. Elle est en vers thaïs dans une langue archaïque que nous sommes incapables de traduire. Contentons-nous donc de traduire la traduction anglaise que nous donne notre auteur, mais que vaut traduction sur traduction ? Le poète y utilise un beau langage pour décrire cette scène d’amour à trois plutôt qu’un langage direct :

 

 

« Le prince et les deux princesses s'embrassent et s’enlacent. Ils se nourrissent les uns les autres avec leurs lèvres. Cela a le goût du paradis. Leurs bras sont les uns autour des autres, chair contre chair. Les visages jeunes et lumineux sont côte à côte. Les seins sont contre les seins. Les amoureux profitent du nouveau goût de la luxure et se perdent dans leurs envies. La fleur ouvre ses pétales. L'abeille charpentière se blottit en son milieu ».

 

Cet ouvrage a fait l’objet d’une multitude d’éditions populaires que l’on présume expurgées.

 

 

Le royaume des deux princesses se serait situé dans le district de Song (อำเภอสอง) le plus septentrional de la province de Phrae (จังหวัดแพร่). La statue des trois héros se dresse ...

 

 

...dans le parc Lilipralo (อุทยานลิลิตพระลอ)

 

 

dans le sous district de Ban Klang (ตำบลบ้านกลาง). Leurs cendres se trouveraient à proximité dans un chédi du temple Phrathatphralo (วัดพระธาตุพระลอ)

 

 

Chaophraya praklang (hon)

 

 

Nous retrouvons l’utilisation de ce langage métaphorique chez cet auteur pour décrire ces scènes de joutes amoureuses dans un poème de la même époque Bot atsachan (บทอัศจรรย์).

 

 

Nous le trouverons aussi dans un classique, Kaki (กากี) œuvre de chaophraya praklang (hon) (เจ้าพระยาพระคลัง (หน)) (8). L’auteur vivait sous le premier règne de la dynastie et l’œuvre serait datée de 1805. Kaki la très belle épouse du roi Prommathat  (Thao Phromathat  - ท้าวพรหมทัต). Elle a été enlevée par Khrut (ครุฑ  - le Garuda),  créature céleste mi- oiseau et mi- homme. Voici quelques lignes traduites de vers thaïs en anglais par Madame Orathai Panya et par nous d’anglais en français : « Cesse donc de pleurer  et vient profiter du sexe avec moi dit Khrut en étreignant Kaki. Il l'a stimula ensuite sur toutes les parties de son corps…L'abeille charpentier magique s'empressa de se plonger dans  chaque centimètre de son corps. Les deux amoureux étaient euphoriques. Kaki oublia le roi et  son visage. Khrut oublia de jouer ».

 

 

Là encore Bot atsachan et Kaki font l’objet d’une multitude d’éditions populaires.

 

 

Ce sont là des exemples parmi d’autre d’une littérature érotique masculine, nous apprend Madame Orathai Panya où nous retrouvons le plaisant symbole de l’abeille charpentière qui va butiner la fleur.

Khun Suwan

 

Il existe aussi, apprenons-nous, une littérature érotique féminine mais différente de celle écrite par des hommes, contenant des thèmes à connotation sexuelle mais moins détaillés, les femmes écrivains étant trop timides ou craignant d'être condamnées par la société. La première connue Khun Suwan (คุณสุวรรณ), morte en 1875, écrivit sous le règne de Rama IV (1851 – 1868). Nous lui devons mompetsawan (หม่อมเป็ดสวรรค์).

 

 

C’est une ballade en vers et l’histoire d’un couple de lesbiennes, suivantes à la cour, qui s’embrassent pendant que la princesse leur maitresse est endormie. Le couple s'amusait aux pieds de la princesse. Elles pensaient que nul ne pouvait les voir et agissaient selon leur cœur. Il faisait noir et il n'y avait pas de lumière. « Elles chuchotaient et étaient activement engagés dans une intimité scandaleuse sous la couverture ».

 

 

Ces joutes saphiques entre les deux tribades sont décrites avec plus de pudeur par la poétesse, comparées aux scènes de relations amoureuses écrites par les poètes masculins. L’intérêt toutefois (relatif) est que l’auteur nous laisse à penser que la pratique lesbienne n’était pas rejetée à cette époque, au moins à la cour où elle a vécu.

 

 

Khun Suwan s’est rendue également rendue célèbre par Phramahenthethai (Le Prince Mahenthethai - พระมะเหลเถไถ). Il s’agit, nous dit Madame Orathai Panya d’un fantasme féminin en vue d’une aventure sexuelle avec l'intervention du dieu Indra. La scène d’amour de l’héroïne est décrite avec beaucoup de pudeur : « C’est grande chance que le Dieu vous ait amené à moi, dit le prince en s’approchant d’elle. S'il vous plaît ne soyez pas timide. La princesse était embarrassée et tenta de l'empêcher de la toucher. Tous deux étaient engagés dans les sens et prirent ensuite du plaisir ensemble ».

 

 

Khun Suwan fait également l’objet de nombreuses éditions populaires.

 

 

Sidaorueang

 

Autre auteur féminin du siècle dernier, Sidaorueang (ศรีดาวเรือง) à laquelle nous devons « un rêve de Sairung » (Fanrrakkhongsairung - ฝันรักของสายรุ้ง). Sairung est une femme mariée attirée par son voisin et qui rêve d’être sa maîtresse. L'histoire se termine lorsqu'il lui envoie une invitation à son mariage qui lui brise le cœur. Néanmoins cette histoire est exempte de scènes d'amour physique explicites.

 

 

Thida Bunnak


 

 

Une autre femme écrivain, Thida Bunnak (ธิดา บุนนาค) fut bannie du beau monde littéraire dans les années 50, sévèrement critiquée pour avoir décrit de simples baisers et des scènes érotiques en utilisant des mots crus. C’était il y a soixante-dix ans. À cette époque parler de sexe était considéré comme extrêmement vulgaire : La littérature siamoise est traditionnellement marquée par un certain érotisme, le fan waan (ฝันหวาน  « doux rêve », l’équivalent de notre « eau de rose ») dans lequel les symboles ne sont pas remplacés par des descriptions réalistes voire pornographiques qui envahissent la littérature populaire. Tous les ouvrages cités par Madame de Fels naviguent entre la mièvrerie des romans à l’eau de rose (comme chacun sait, les bergères épousent des princes et les palefreniers du château épousent la fille du châtelain !) et la pornographie pure et simple (5).

 

 

Suchinda Khantayalongkot (สุจินดา  ขันตยาลงกด)

 

Madame Suchinda Khantayalongkot fut la première à oser se qualifier d’ « écrivain érotique » dans les années 90 et de qualifier son œuvre de « fiction érotique » ce qui n’est pas allé sans lui valoir de lourdes critiques eu égard à son attitude vis à vis du sexe. C’est, nous dit Madame Orathai Panya, la première fois que des personnages féminins décrivent explicitement les rapports sexuels, le plaisir solitaire et la sexualité de groupe en utilisant des mots crus. C’est évidemment un phénomène nouveau dans les traditions littéraires thaïes de l'érotisme. Sa vie est celle d’une fille de famille bourgeoise de Bangkok. Elle est née et a grandi à Bangkok. Elle est diplômée de l’Université Chulalongkorn et a obtenu un baccalauréat en enseignement. Alors qu’elle se spécialisait dans les beaux-arts, elle travailla quelque temps comme enseignante en art. Elle travailla ensuite avec des magazines et devint rédactrice en chef. Mariée une première fois en 1983, divorcée d’un mari volage qui la bafouait, ce qui explique probablement qu’elle n’a pas un amour immodéré pour la « masculinité », puis remariée avec un anglais, elle mène une vie paisible en Angleterre. 

 

Son premier livre  Chaiduangpliao (ใจดวงเปลี่ยว cœur solitaire) en 1992 l’a immédiatement rendue célèbre dans la jeune génération et bannie du milieu universitaire. Il lui fut reproché l’utilisation de mots crus qui n’appartiendraient pas à l’érotisme mais à la pornographie. Bannie par la camarilla érudite certes, mais son roman atteignit des tirages auxquels ne purent jamais prétendre les auteurs romanciers contemporains (2). Il a été réédité au moins sept fois à 2.000 exemplaires, un chiffre qu’atteignent difficilement  les romanciers à succès bénéficiant du soutien médiatique. 

 

 

 

Chaiduangpliao est un recueil de dix nouvelles dont neuf contiennent des scènes de relations amoureuses explicites. Une seule intitulée Mae (แม่ - Mère) ne parle pas de relations sexuelles mais est probablement dédiée à la mère de l’auteur. Les neuf histoires parlent soit d'une femme dont le mariage a échoué, soit d'une femme qui rencontre un homme séduisant et veut avoir des relations sexuelles avec lui. Ces femmes parlent donc ouvertement de sexe mais sont considérée académiquement comme ne présentant pas les caractéristiques de la femme thaïe idéale (9).

 

Le succès de Suchinda servit de modèle à une jeune génération d’écrivains qui ne craignirent plus de se lancer dans la littérature érotique sinon pornographique. La raison n’en est d’ailleurs pas forcément désintéressée puisque les tirages – générateurs de bénéfices – atteignent des chiffres auxquels ne peuvent prétendre les auteurs admis dans le cénacle de ceux qui décident de ce qui doit être lu et de ce qui ne doit pas l’être. Toutefois, curieux paradoxe, cette littérature devenue populaire et à fort tirages reste controversée.

 

Il y a évidemment eu un changement d'attitude face à l'érotisme  littéraire. Est-il dû à l’influence croissante de la culture occidentale y compris la littérature populaire. Cette opinion n’est toutefois pas partagée par un éminent universitaire, Nithi  iaosiwong (นิธิ เอียวศรีวงศ์). Selon lui cette évolution n’est pas due à l’influence occidentale laquelle par contre aurait introduit des interdits « victoriens » sur la sexualité qui sont aux antipodes des traditions bouddhistes.

 

 

N’entrons pas dans cette discussion et contentons-nous de rappeler que dans les villes tout au moins et à Bangkok en particulier, les jeunes singent les styles occidentaux, vêtements, musiques et sont facilement en contact avec notre monde occidental tant par Internet que par la télévision.

 

À la fin des années 1990, les étagères des principales librairies thaïlandaises étaient inondées de livres érotiques écrits principalement par des femmes écrivains « nouvelle figure »  (namai หน้าใหม่).

 

Les personnages féminins dans les œuvres de Suchinda et de ses successeurs n’appréhendent plus d’avoir des relations sexuelles. Or, traditionnellement une femme qui a perdu sa virginité ou qui se livre à plusieurs aventures sexuelles est une mauvaise femme et sera une mauvaise épouse. La rupture initiée par Suchinda à partir de 1990 fut évidemment considérée comme un défi aux traditions littéraires et culturelles. C’est l’élément « moderne » de l’œuvre (than samaiทันสมัย). Ce défi aux valeurs traditionnelles thaïes à l'égard de la sexualité féminine est considéré comme une décadence de la société par la critique qui considère le plus souvent que le déclin moral de la société thaïe en matière de libération sexuelle serait dû aux influences occidentales et au fait que les Thaïs considèrent les femmes occidentales comme des libertines après la « révolution sexuelle » des années 60. Les œuvres de Suchinda illustraient donc l’influence occidentale à travers le comportement sexuel des femmes et leur attitude à l’égard du sexe nous confirme Orathai Panya.

 

Citons Madame Orathai Panya qui nous dote d’une traduction de partie de l’une des œuvres de Suchinda :

 

 

Chaiduangpliao  (ใจดวงเปลี่ยว cœur solitaire) : L’une des épisodes concerne  Prayong (ประยงค์). C’est une fille de la ville en vacances en bord de mer avec son petit ami. Ils logent chez un couple de pêcheurs qui ne sont pas mariés et plus jeunes qu’eux. Prayong est attiré par le pêcheur et rêve de lui faire l'amour. Elle se réveille et trouve son propre partenaire à côté d'elle au lieu du pêcheur. Le matin elle  demande au pêcheur de l'embrasser pendant que leurs partenaires respectifs sont absents. Le pêcheur non seulement ne l’embrasse pas mais la regarde étrangement. Le pêcheur ne s’intéresse pas à elle alors que Prayong rêve de lui faire l’amour. Suchinda décrit longuement avec des mots crus le rêve d’amour.

 

Pour Orathai Panya,  nous lui laissons évidemment la responsabilité de ses propos, l’aspect le plus remarquable de l’analyse de la sexualité féminine dans l’œuvre de Suchinda est que chaque femme commence à parler de sa propre sexualité, la masturbation serait l’un des problèmes les plus importants pour aider les femmes à explorer leur corps et leur sexualité. Ainsi dans  Daet nao (แดดหนาว le soleil froid -1994), l’un des épisodes de Chaiduangpliao, l’héroïne nous livre en termes crus sa découverte du plaisir solitaire.

 

 

Plus tard, dans Korani Songphua publié en 1994 (กรณีสองผัว -  l’épisode des deux maris), Orathai Panya nous livre la traduction d’un passionnant dialogue entre deux « femmes libérées » qui discutent de la fréquence à laquelle elles se livrent au plaisir solitaire, l’une d’entre elle le préférant aux rapports  sexuels

 

 

A 279 - QUAND MADAME ORATHAI PANYA NOUS PARLE  DE LA LITTÉRATURE ÉROTIQUE DE LA THAÏLANDE.

Que devons-nous en conclure ?

 

Il est bien sûr que ne disposant d’aucune traduction de Suchinda ni en anglais ni à fortiori en français, autre que les extraits de notre universitaire, nous devons essayer de ne pas parler dans le vide. Selon Orathai Panya ses personnages féminins sont empreints de liberté, influencés par les idées de révolution sexuelle ce que démontreraient les scènes d'amour, de fantasme féminin et de masturbation. Elles seraient en outre le lot de consolation des épouses qui souffrent des relations extra conjugales de leurs maris.


Doit-on vraiment faire comme Orathai Panya  le parallèle entre Suchinda et l’écrivain anglais David Herbert Lawrence, auteur du très célèbre ouvrage « l’amant de Lady Chatterly » (« Lady Chatterley’s Lover ») publié sous le manteau en Italie en 1928. Il ne put être diffusé au Royaume-Uni qu'en 1960, bien après la mort de l’auteur (1930). Il avait provoqué un scandale en raison des scènes explicites de relations sexuelles, de son vocabulaire considéré comme grossier et du fait que les amants étaient un homme de la classe ouvrière et une aristocrate. On y trouve en particulier le fréquent et systématique usage du verbe fuck (en françaisbaiser) et de ses dérivés. Le procès qui en autorisa la publication en Angleterre en 1960, était basé sur la nouvelle loi sur les publications obscènes (Obscene Publications Act) de 1959 qui permettait aux éditeurs de textes obscènes d’échapper à la condamnation s’ils pouvaient démontrer que l’œuvre en question avait une valeur littéraire.

 

 

Publié en France par la NRF en 1930 avec une préface d’André Malraux, il fit couler l'encre par torrent, certains comme Malraux y voient  un traité de « psychologisme éthique  ( ?) », d’autres un traité d'érotisme ou l’expression d’idées « avancées ». Le seul point sur lequel tout le monde fut d'accord c'est que l'auteur n'avait pas daigné employer de périphrases. Monument de bassesse et de pornographie ? Nécessité proclamée de regarder l'érotisme, avec lucidité, avec franchise ? Roman sur la vieille société anglaise moribonde ? Réaction provocatrice d’un érudit esthète contre la pudibonderie victorienne ses préjugés moraux et ses préjugés sexuels ? (10). Ne tranchons pas entre les thuriféraires dithyrambiques et les détracteurs les plus virulents.

 

 

Notre propos est simplement de savoir si l’œuvre de Suchinda mérite d’être regardée dans le présent et dans l’avenir comme une œuvre littéraire révolutionnaire défiant les conservatismes ou s’il s’agit tout simplement de ce que la princesse  Siamoise, Marsi Paribatra dans sa très belle thèse sur le « Romantisme contemporain » appelle « L’évasion dans la perversité » ? (11)

 

 

Faute de n’avoir pu la lire ni dans le texte ni dans une traduction nous répondrons indirectement en deux étapes :

 

1) Le fait que le tirage des œuvres de Suchinda soit flatteur, son importance, suffiront-ils à lui permettra d’atteindre la gloire littéraire dans les siècles à venir ? Il est bien évident que non (12). Ne citons qu’un exemple historique : Lors d’une rencontre dans un salon littéraire, Crébillon fils, auteur de romans licencieux et souvent obscènes que laissait passer le laxisme de la censure sous Louis XV se vantait auprès de Jean-Jacques Rousseau d’avoir vendu quatre éditions de l’une de ses œuvres alors que celui-là peinait à épuiser la seule édition de la « Nouvelle Héloïse ». « Il est certain » aurait répondu Rousseau «  qu'on mâche chaque année un million de fois de plus de glands que d'ananas. Mais qui est-ce qui mâche les glands, mon cher Crébillon ? »

 

 

2) Nous sommes encore au XVIIIe siècle, celui de la « périphrase érotique » Pour Albert Thibaudet « c’est Rousseau qui attache le grelot. Selon lui, la langue française est la plus obscène de toutes les langues, parce que c’est elle qui a le plus de moyens d’éviter le mot cru, de gazer avec des périphrases, d’en faire entendre d’autant plus qu’elle peut en dire moins » (13). Il est certain que la richesse de la langue thaïe que ne connaissaient ni Thibaud ni Rousseau permet les mêmes finesses. Il en est probablement de même avec l’anglais qui n’est qu’un patois du français (14).

 

 

Existe-t-il vraiment un « pouvoir libérateur » de la pornographie  ou de l’utilisation d’un langage cru et plus encore dans les scènes érotiques ?  Il est permis de n’y voir que de la « subversion en chambre » 

 

NOTES

 

(1) Ces interdits semblent ne se retrouver que dans les religions « révélées », celle judaïque de Moïse transmise au christianisme et celle mazdéenne de Zoroastre chez les iraniens. Partout ailleurs dans l’antiquité, on a toujours considéré que l’acte charnel était permis à la seule condition de ne pas blesser autrui.

 

 

(2) « INVENTAIRE DES OEUVRES LITTÉRAIRES THAÏES TRADUITES EN FRANÇAIS ». Le classement est effectué en quatre catégories : 1. Contes et légendes ; 2. Littérature classique ; 3. Littéraire contemporaine (œuvre originale en thaï) ; 4. Littérature contemporaine (œuvre originale en anglais) : https://f-origin.hypotheses.org/wp-content/blogs.dir/2017/files/2018/03/%C5%92uvres-litt%C3%A9raires-tha%C3%AFes-traduites-en-fran%C3%A7ais-v3.1.pdf

 

(3) « Traditions of Eroticism in Thai Literature and the Contribution of Sujindaa Khantayaalongkot » in Journal of the Mekong societies, 2005 vol. 3

 

 

(4) « Strength dominance and sexuality. The presentation of  masculinities in thai erotic literature », in International Journal of Social Science and Humanity, Vol. 3, No. 3, May 2013.

 

(5) « POPULAR LITERATURE IN THAILAND » in Journal de la Siam Society,  volume 63-II de 1975.

 

(6) Notre référence est évidemment l’incontournable dictionnaire grec français de Bailly de 1895 toujours réédité et jamais égalé.

   

                                                                                                  

(7) Note le kamasoutra (กามสูตร) ce sont les enseignements du Dieu Kama, un manuel de théologie et de philosophie hindouiste. Sa première traduction en français date de 1891, deux épais volumes de 350 pages chacun, à une époque où la censure ne plaisantait pas avec la pornographie et les obscénités littéraire ce en quoi l’ouvrage a été transformé par des traductions délibérément simplistes et tronquées.

(8) Kaki est une créature légendaire de la mythologie traditionnelle, mi femme mi oiseau rendue tristement célèbre par ses adultères.

 

 

(9) Suchinda a édité ensuite neuf autres livres, romans ou récits de voyage : Mueanrabamdoknum  (เหมือนระบำดอกนุ่ม comme la danse des fleurs de cotonnier – 1993) - Daetnao (แดดหนาว le soleil froid -1994) - Daetsikhao (แดดสีขาวle soleil blanc - 1995) -  –- Pati (ปาร์ตี้ party - 1996) - .Rueasankhatthing (เรื่อสั้นคัดทิ้ง indésirables histoires courtes - 1997) -  Phaprangmeuanching (ภาพร่างเหมือนจริง histoires réalistes - 1997) Italy (อีตาลี - 1997) - Iyip (อียิปต์  - Egypte - 1997)  Maikangkhenkapduangdaao (ไม้กางเขนกับดวงดาว la croix et la star - 1999).

 

(10) Il a longtemps couru en France une plaisanterie de corps de garde sous forme de devinette : « Combien de fois dans sa vie un Lord anglais fait-il l’amour avec sa Lady ? » - « C’est simple, il suffit de compter combien elle lui a donné d’héritiers ».

 

 

(11) La thèse de la princesse « Le romantisme contemporain » porte en sous-titre « Essai sur l’inquiétude et l’évasion dans les lettres françaises de 1850 à 1950 ». Nous lui avons consacré une page : 

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/07/a-188-autour-de-la-these-de-s-a-s-la-princesse-marsi-paribatra-le-romantisme-contemporain-1954.html

 

 

(12) Dans le monde fétide de l’édition, un auteur français débutant, qu’il est du talent ou non, ne sera jamais tiré qu’à 3.000 exemplaires au maximum dont 60 % subissent un retour des librairies et le pilon. Le phénoménal succès de librairie des romans « à l’eau de rose » de Delly ou de Max Duvézit, celui des romans de Gérard de Villiers qui naviguent entre l’espionnage, la pornographie et l’obscénité ne signifie pas que nous les retrouverons un jour dans les anthologies de la littérature française du XXe siècle.

 

(13) Albert THIBAUDET : « Langage, Littérature et Sensualité » in La Nouvelle revue française, 1er avril 1932. pp. 716-726.

 

(14) Nous en avons un très significatif exemple – il y en a d’autres -  dans « Les liaisons dangereuses » publiés après la mort de Rousseau. La victoire du pervers Vicomte de Valmont sur la très prude Madame de Tourvel qui le conduit d’abord à passer pour un rêve et au deuxième assaut au plaisir partagé : La description de Laclos répond en tous points à l’analyse de Rousseau.

 

 

(15) C’est un sujet sur  lequel s’attarde longuement le philosophe Michel Onfray dans son essai de 2014 « La passion de la méchanceté – sur un prétendu divin marquis » à l’attention des thuriféraires du Marquis de Sade prétendument divin mais surtout démoniaque, notamment ceux qui ont cru devoir le « pléiadiser ».

 

 

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commentaires

Candice 15/11/2018 16:34

Très bel article, très intéressant. Je reviendrai me poser chez vous. A bientôt.