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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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22 août 2015 6 22 /08 /août /2015 18:21
A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME

La France est souvent injuste avec ses grands voyageuses avant Alexandra David-Néel, première européenne à avoir séjourné à Lhassa, en 1924, déguisée en mendiante. Madame Massieu ne réussit pas à pénétrer au Tibet mais un séjour de 15 mois en 1896 et 1897 la conduisit quelques jours au Siam dont elle fut une observatrice curieuse et attentive. Son récit publié en 1901« Comment j’ai parcouru l’Indochine, Birmanie, Etats Shans, Siam, Tonkin, Laos » a retenu notre attention, il méritait de sortir de l’oubli même s’il présente, au moins en ce qui concerne le Siam, de critiquables considérations. Qui était-elle ?

A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME

Jeanne Isabelle Bauche est née à Paris le 3 avril 1844. Elle épouse, encore mineure, le 19 mai 1864, Jacques Alexandre Octave Massieu, lui-même née à Caen le 25 décembre 1835, avocat et fils d’avocat (1). Son père Isidore Pascal Joseph Bauche est à la date de ce mariage « absent » (2). Il était originaire de Bretteville, en Basse-Normandie ce qui explique probablement cette alliance dans la région de Caen.

 

Nous ignorons tout de sa jeunesse et de son éducation, nous savons seulement qu’elle réside à la date de son mariage chez ses grands-parents maternels (qui l’ont probablement élevée) au 19 de la chaussée d’Antin qui n’appartient pas aux quartiers des plus défavorisés de Paris. 

A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME
A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME
A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME

Nous nous intéressons ici au seul récit de ce voyage dans la partie qui concerne le Siam uniquement : « Comment j’ai parcouru l’Indochine, Birmanie, Etats Shans, Siam, Tonkin, Laos » publié chez Plon en 1901.

 

Auparavant, Madame Massieu avait publié dans le numéro du 1er juillet 1900 de la « Revue des deux-mondes » un article intitulé « A travers l’Indochine – Haut Laos et Mekong » qui révèle de fines qualités d'observations et dans lequel elle s'abstient des considérations péremptoires qu’elle nous inflige sur le Siam après huit jours passés à Bangkok, aux termes desquels elle était devenue Experte -es sciences siamoises.

 

On peut lire (mais ce sont des Wikipédianeries, sans la moindre justification) qu’elle aurait pu accomplir « des missions secrètes ». En sus en tous cas de son incontestable son goût des voyages, elle aurait reçu une « mission du ministère de l’instruction publique » (4)  Cette mission qui n’était pas secrète mais tout au plus officieuse, a-t-elle été rémunérée ?

 

Sous la signature du ministre de l’instruction publique, le 20 janvier 1906, son dossier d’attribution de la légion d’honneur mentionne « C’est à ses frais et sans escorte que cette femme vaillante a parcouru les régions dangereuses de l’Asie. Avec une énergie au-dessus de tout éloge, Madame Massieu a triomphé de tous les obstacles et a rapporté sur l’Asie centrale des appréciations personnelles entièrement nouvelles et d’une haute valeur » (signé du très oublié ministre Bienvenu-Martin). Si mission elle a reçu avant son départ, elle l’aurait reçu du ministre de l’époque, Alfred Rambaud qui a enseigné à la faculté de lettres de Caen de 1871 à 1875 et qu’elle a de toute évidence rencontré dans le microcosme mondain de celle ville de province.

A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME
A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME

Madame Massieu est arrivée à Saigon le 6 octobre 1896 après avoir quitté Marseille 23 jours auparavant à bord du Melbourne, un puissant et luxueux paquebot des Messageries maritimes qui bat des records de vitesse (http://www.messageries-maritimes.org/melbourn.htm). Elle ne nous dit pas dans quelles conditions, puisqu’il comporte 90 cabines de premières, 44 de secondes, 75 de troisième et peut éventuellement « héberger » 1.200 passagers dans l’entrepont. Compte tenu de l’accueil qui lui sera réservé à l’arrivée, on peut légitimement penser bénéficiait d’une cabine de première classe et qu’elle a plus souvent pris ses repas dans la cabine des officiers plutôt que dans l’entrepont ? 

A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME

Saigon est le point de départ de son « aventure ». Elle y est « très gracieusement accueillie, très fêtée même » par le gouverneur général, M. Rousseau et son épouse et par le directeur des Messageries Fluviales qui l’hébergent tour à tour.

 

De là, elle part dans le convoi de chemin de fer officiel du gouverneur qui doit se rendre au Cambodge. Foule « en liesse », drapeaux, champagne déplacements sous parasols d’honneur, accueil par les administrateurs locaux, nous vous faisons grâce de toutes ces mondanités dans lesquelles elle se complait. Accueil à Phnom-Penh par le résident général, tous les fonctionnaires français, les notables et  les ministres du roi Norodom.

A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME

 

Elle fait encore la connaissance du « pape des bonzes ». Visite quasiment royale ensuite à Angkor pendant deux jours où (la malheureuse !) elle est importunée par les moustiques et doit (la malheureuse encore), marcher mais pire, mais encore marcher sous la pluie et dans la boue et enfin retour à Saigon avant de gagner le Siam par la voie fluviale et maritime. Nous sommes en saison des pluies, lesquelles pluies tropicales ne sont pas le perpétuel crachin de Normandie et la voie de terre n’est pas praticable.

 

Elle y sera encore incommodée par les moustiques et fait même la connaissance des cancrelats asiatiques ! Ses lettres de recommandations lui permettent tout de même d’être accueillie par « la petite colonie française composée d'une dizaine de personnes » qui lui fait le plus aimable accueil (5). Ce qui compte à Bangkok, c’est « le distingué ministre de France et sa femme, M. et Mme Defrance », M. Hardouin, consul, et M. Lefèvre Méaulle, vice-consul, avec Mme Lefèvre Méaulle, qui lui font les honneurs de la légation. Pas un mot (mais ce n’est alors qu’une arpète) du jeune diplomate Raphaël Réau dont nous avons analysé la correspondance et les fanfaronnades (6).

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N’oublions pas que Hardouin fut l’homme-lige du parti colonial  et le chien de garde de Pavie et que, pour Madame Massieu qui annonce déjà la couleur «  Il a été, de l'aveu de tous, l'homme de la situation, il a rendu de grands services, et il est permis de regretter que cet homme éminent n'ait pu continuer à défendre nos intérêts dans ce pays ». Nous voyons surgir les « faut qu’on » et les « n’y a qu’à » qui polluent la correspondance du jeune Réau.

 

C’est ensuite la visite du Wat Phrakéo qu’elle appelle « pagode » suivie de  considérations plus ou moins fuligineuses sur le Bouddhisme. A l’inverse d’Alexandra-David-Néel, autre aventurière, le récit d’Isabelle Massieu n’est pas teinté de quête spirituelle, c’est le moins qu’on puisse dire. 

 

Nous aurons droit – au passage – à l’anecdote aussi sulfureuse que mensongère selon laquelle le roi Chulalongkorn aurait fait couper la tête de l’une de ses concubines sur laquelle un Anglais avait jeté un regard vorace pour la lui offrir sur un plateau (7). Ces ragots dignes des cancans chuchotés à mi-voix dans le salon d’une ville de province à l’heure du thé par des dames patronnesses n’ajoutent rien au récit. Ragot pour ragot, précisons que quelques journalistes aussi misogynes que malveillants ont prétendu que l’expédition d’Isabelle Massieu au Tibet avait pour but de rechercher l’abominable homme des neiges dont la réputation aux jeux de l’amour serait flatteuse, plus encore que celle du gorille mais nous ne pouvons en croire un mot.

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Nous visitons ensuite le Wat Pho au sujet duquel notre « aventurière » se croit obligé de reprocher au Comte de Beauvoir d’abuser de la naïveté de ses lecteurs, mais au moins Beauvoir ne colportait pas ce genre de ragots (8). Elle parcourera le lendemain  Sam Pheng, le quartier chinois dont elle s’indigne de « la malpropreté et les odeurs déplaisantes » ce qui n’est pas une nouveauté. C’est le lendemain une visite au Wat Cheng qu’elle considère, non sans raisons, comme le plus beau de la ville (bien qu’elle n’en ait visité que trois). 

A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME

C’est à l’occasion d’un spectacle de courses de chevaux que notre aventurière fut par le consul présentée au roi et à la reine actuelle étaient entourées des princes et des enfants royaux. Leurs Majestés lui ont ensuite envoyée leur photo dédicacée. 

 

Départ le dimanche suivant pour Huahin où l'hôtellerie des princes a été gracieusement mise à la  disposition de Madame par le ministre de l'intérieur, le prince Damrong, où elle trouve un gîte confortable « à l'européenne » avant de pouvoir visiter librement  le palais. Quelle aventure ! Le tapis rouge lui a encore été déroulé et il y a des moustiques et des cancrelats !

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Restons-en là de la description que fait Madame Massieu de ses huit jours à Bangkok avant de partir pour Singapour et ensuite la Birmanie. Elle est agréable, sans fioritures et dépourvue de tout lyrisme, tout comme celle des temples d’Angkor,  mais n’est pas Pierre Loti qui veut).

 

Nous ne briserons donc pas nos plumes contre son féminisme … comme nous aurions tendance à le faire lorsqu’elle entre – après 8 jours passés à Bangkok – dans de doctes considérations de géo politique qui semblent en réalité provenir tout droit des couloirs de l’Ambassade pour qu’elles soient répandues ultérieurement :

 

De retour en France, après le voyage entrepris au Tibet (courageusement et peut-être à la recherche du Yéti ?) Isabelle Massieu multipliera les conférences ou les articles devant toutes sortes de sociétés savantes ce qui laisse toute de même planer des toutes sur le point de savoir s’il n’y avait pas, ministre de l’instruction publique ou autre, un « chef d’orchestre invisible » ? (9) 

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Nous allons entrer dans le domaine des « faut qu’on » et « n’y a qu’à » qu’elle va répandre péremptoirement dans ses multiples tournées de conférence. Un retour en arrière s’impose : Nous sommes au début de l’année de 1897. Sous la menace des canonnières, le Siam a cédé à la France la rive gauche du Mékong et une enclave sur la rive droite, accepté la création d’une bande démilitarisée de 25 kilomètres tout au long de la rive droite et le sort de nos « protégés » a été réglé par la confirmation de leur statut d’extraterritorialité existant depuis 1856 mais au seul profit de nos nationaux.

 

Le sort des provinces siamoises retournées au Cambodge a été réglé par la convention franco-anglaise de 1896 qui revient en quelque sorte à faire du Siam une zone tampon dans laquelle ni les uns ni les autres ne devront intervenir militairement, entre la Birmanie et la Malaisie anglaises et l’Indochine française. Le traité de 1893 (bilingue) prévoit qu’en cas de difficultés d’interprétation, la seule version française fait foi. La question des protégés, prévue par tous les traités bilatéraux (essentiellement le traité conclu avec la France et celui conclu avec la Grande-Bretagne), est étendue non seulement aux nationaux mais aussi aux personnes provenant de territoires sous la domination de l’une ou l’autre nation. Chacun des deux pays va l’interpréter à sa façon.

 

En 1912 (10) les Anglais « protègent » à Bangkok 17 nationaux, 423 Indiens ou Malais, 15 Birmans et 9 « eurasiens ». A Chiangmaï où la présence britannique est importante, ils « protègent » 394 Birmans et 30 indiens. Le total sur le pays est inférieur à 1.000. Les Français pour leur part protègent à Bangkok leurs 240 nationaux (146 hommes, 63 femmes et 31 enfants), 724 Chinois, 396 annamites, 2.460 Laotiens, 1.466 Cambodgiens, 44 Indiens et 90 « autres » (ressortissant de pays « amis » n’ayant pas de représentation diplomatique au Siam nous y avons même trouvé des Japonais et un Grec. Le total sur la seule ville de Bangkok est de 5.180. Sur l’ensemble du pays, le total est « supérieur à 15.000 ». Pour les autres pays européens, seuls chiffres significatifs, l’Allemagne protège ses quelques nationaux et quelques centaines de Turcs, les Pays-Bas leurs quelques nationaux et 2 ou 3.000 ressortissants des Indes néerlandaises, nombreux au Siam (Javanais ou Balinais).

 

L’attrait de la protection résulte tout simplement de ses conséquences : échapper à la justice locale (effectivement difficile à supporter pour un esprit occidental) mais tout le monde n’a pas des comptes à rendre devant un tribunal, le paramètre est marginal, mais aussi et surtout à la fiscalité et au service militaire. Les difficultés quotidiennes dont se plaignent les autorités siamoises, ce qui disconvient à Madame Massieu, résultent tout simplement du fait que les Français et leurs consuls et vice-consuls, à l’instigation de Pavie essentiellement, vont se livrer à une politique de délivrance forcenée de certificats de protection. L’Ambassade est devenue une usine à délivrer les certificats de complaisance.

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Il est non moins constant que la voyoucratie chinoise (les « triades » que Réau prétendaient pouvoir manipuler) bénéficie de liasses de certificats de protection en blanc dont elle fait négoce, elles n’avaient pas attendu notre jeune diplomate qui avait la prétention d’avoir trouvé LA solution (« m’aboucher avec les chefs des sociétés secrètes des Chinois de Bangkok, chefs très puissants qui peuvent disposer de quatre à cinq mille Chinois). Les missionnaires (notamment à Chantaburi, occupée militairement par la France en garantie de la bonne exécution du traité de 1893) se voient purement et simplement sous-traiter par les consulats (c’est ce qu’on appelle la laïcité de la république ?) la délivrance de certificats et bénéficient de certificats de protection en blanc qu’ils ne vendent peut-être pas mais qu’ils peuvent échanger contre un baptême en bonne et due forme  (11) ? 

A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME

Revenons à Madame Massieu : « Ce pays est partout plein de vie et de richesse. Nous l'avons presque tenu en nos mains, à plusieurs reprises; d'abord en 1868, où nous étions sans rivaux, et entièrement encore en 1893. La population est plus ou moins nôtre par nos protégés les Laotiens, les Khas, les Cambodgiens, les Annamites. Beaucoup de Chinois même réclament notre protectorat ». Elle était donc partisane non seulement de la politique de la canonnière mais d’une occupation du pays à la mode espagnole ? Elle oublie qu’une intervention militaire de la France aurait – tout simplement – entraîné une guerre avec l’Angleterre, ce qui ne l’empêche pas d’écrire avec une totale inconscience « Depuis la convention de 1896 notre situation n'est plus tenable. Nous nous interdisons toute intervention armée dans la vallée ».

 

Elle continue : « J'ai vu tous les jours des foules de 200 et 300 hommes, sans compter les Chinois, se presser à la Légation de France pour solliciter leur inscription ». Voilà bien qui démontre que si elle a de grandes qualités, elle est manifestement fâchée avec l’arithmétique ! Si les certificats (ceux qui ne résultent pas d’un trafic) sont délivrés sans la moindre vérification et sans contrôle (les consuls s’opposent systématiquement  au contrôle maintes fois demandés d’un fonctionnaire Siamois alors que cela était fait de façon systématique par les Anglais), si l’on fait une moyenne (250 par jour) et que l’on considère qu’il y avait, compte tenu des jours fériés, 250 jours ouvrables, au seul consulat de Bangkok, il y aurait dû y avoir annuellement 62.500 certificats délivrés alors qu’il n’y en a 15.000 une quinzaine d’années plus tard et que la propagande siamoise, hyperbolique évidemment, ne parle – symboliquement - que de 100.000 au total ! 

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Si l’on avait inscrit – arrondissons – 60.000 protégés par an, entre la venue de Madame Massieu en 1897 et la statistique donnée pour 1912, sur les 17 années, nous aurions dû protéger plus d’un million de personnes !

 

Madame Massieu continue sa « démonstration » en nous disant : « Le Siamois pur n'existe guère, même à la cour et chez le roi; les implantations voisines se sont multipliées au Siam, avec une colonie chinoise importante, fourmis industrieuses qui lui donnent la richesse et la vie. Les Chinois s'expatrient sans femmes et se marient toujours dans le pays où ils s'établissent. Les rôles d'inscription des corvéables permettent de se rendre compte de la faiblesse de l'élément purement siamois comparé à celui fourni par les races voisines. La population du Siam est évaluée à 6.000.000 d'habitants se décomposant ainsi 500.000 Cambodgiens illégalement incorporés au Siam depuis 1835, 1.000.000 de Laotiens, Khas, Shans, etc.; 1.000.000 de Malais 1.200.000 Chinois et 2.000.000 de Siamois seulement. … » et elle en rajoute : « Nos Annamites, (ils n’apparaissent pas dans ses statistiques, mais peu importe) Cambodgiens, Laotiens ont été l'objet de nombreuses rafles. Ils ont été enlevés comme prisonniers de guerre à diverses époques depuis le commencement du siècle. Ce ne sont pas des peuples vaincus, leurs pays n'appartiennent pas au Siam. Nous revendiquons ces prisonniers et leurs descendants, qui, normalement, doivent être soumis à notre domination ».

 

Quel singulier sens de la « normalité » ! Toutes ces populations allogènes ont peut-être été importées contre leur gré quelques dizaines voire quelques centaines d’années auparavant, il n’empêche qu’elles se sont pour la plupart parfaitement intégrées notamment par la conclusion de mariages mixtes et que, même si elles ont souvent conservé leurs coutumes et leurs langages, elles ne sont certainement pas plus malheureuses que si elles se trouvaient sous la férule coloniale française (ou anglaise). 

A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME

 

Lorsque Pavie exigea le retour de Princes laotiens « détenus » à Bangkok, ceux-ci, pour échapper à une expatriation forcée, prirent la fuite pour rester au Siam. Il n’empêche, elle persiste et signe : « Un autre point est à considérer. La rive gauche du Mékong qui nous est concédée est, pour une longue région, un désert inhabité et sans ressources par suite des dévastations et du dépeuplement opérés par les Siamois. Or, l'Européen ne peut rien par lui-même dans ces contrées, la main-d'œuvre indigène lui est absolument indispensable ». Bon sang, mais c’est bien sûr ! Il suffit donc de réimporter dans nos colonies ou protectorats 500.000 Cambodgiens et 1.000.000 de Laotiens pour faire suer non pas le burnous mais les Niaqués. « Esclaves » ils étaient au Siam, ils le deviendront à notre profit au Laos et au Cambodge ! 

A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME

 

Lorsque, suivant les judicieux conseils de Madame Massieu, les Français auront récupérés cette main d’œuvre, « les Siamois se trouveraient absolument réduits à une minorité dirigeante, ils seraient noyés et annihilés. D'autant plus que les Chinois tendent chaque jour à revendiquer en plus grand nombre notre protectorat, épousent des femmes siamoises. Ils pullulent et dépasseront bientôt comme chiffre total les maîtres du sol. Ils détiennent tout le trafic, et, dans l'avenir, ils absorberont inévitablement la race siamoise, déjà métissée dans des proportions considérables ».

 

Et naturellement, les Chinois qui se mettaient sous notre protection tout simplement pour échapper à la fiscalité siamoise accepteront avec ravissement la fiscalité coloniale française, en expression spontanée de leur reconnaissance. D’ailleurs, nous en avons un besoin pressant dans nos colonies : « Les Annamites sont moins soumis et ne fournissent guère de domestiques très bien dressés. Quiconque veut s'assurer un bon service doit prendre des Chinois, lesquels sont plus intelligents, plus  travailleurs, mais se font payer plus cher ». « Trop disposés à traiter les Annamites en égaux ne peut être sans grands inconvénients », nous apprend-t-elle ! Importons donc les Chinois du Siam au Laos, au Cambodge et en Indochine pour avoir de bons maîtres d’hôtel et des valets de pied pour cirer nos bottes ! 

A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME

 

Il ne restera plus donc alors que les Siamois de souche mais comme le roi lui-même porte tout autant de sang chinois que de sang cambodgien, pourquoi n’en ferons-nous pas un sujet protégé ? Elle ne le dit pas mais elle le pense tout fort !

 

***

Indépendamment de ces profondes considérations de géopolitique, fruit évident d’une étude approfondie résultant d’un séjour prolongé de huit jours au Siam, partagés entre le palais royal, celui de Huahin, le toujours crasseux et puant quartier chinois et la visite de trois temples, Madame Massieu va nous donner de judicieux conseils sur la gestion de nos colonies et évidemment du Siam lorsque la France s’en sera emparé : Nous sommes en 1896-1897, ce n’est pas encore l’époque de l’ « entente cordiale » mais de ses prémices (l’accord de 1896 en constitue l’une des étapes). Madame Massieu a rejoint la Birmanie depuis Singapour, l’a longuement visitée et décrite d’une manière qui suscite notre admiration d’autant que le tapis rouge  a été moins largement déroulé sous ses pieds qu’au Siam. Mais une fois encore ses considérations géopolitiques, parfaitement superfétatoires, non pas anglophiles mais anglomanes sinon anglomaniaques nous font à ce jour rêver. 

 

La gestion de cette colonie par les anglais suscite son admiration béate sinon bêlante : « Au point de vue administratif, nos voisins de Birmanie ont obtenu le maximum d'effet utile avec le minimum de personnel. C'est ainsi que cette immense colonie, dont la superficie est peut-être plus considérable que celle de toute l'Indochine française réunie, n'a d'autres fonctionnaires que les suivants un « chief commissioner », appelé, depuis le mois de janvier dernier lieutenant-gouverneur, titre correspondant presque à celui de notre gouverneur général de l'Indochine; un secrétaire général, un chef des finances et un chef de la justice et plusieurs secrétaires. Ils forment tout le gouvernement général.  Huit « commissioners » sont, en quelque sorte, les gouverneurs de province. 34 « deputy commissioners » équivalent à nos résidents et commandent les districts. Ajoutez à ce contingent 72 assistant « commissioners », analogues à nos vice-résidents, et vous aurez un total de 133 fonctionnaires, qui sont, à la fois, préfets, percepteurs des finances, magistrats et maires dans les villes qui ont sur l'indigène un prestige considérable et sont obéis au doigt et à l'œil. Ces 133 fonctionnaires constituent le Gouvernement Général et le Civil Service. Les services spéciaux douane, poste et télégraphe, prisons, police, travaux publics, instruction, ce qui existe au Tonkin, mais seulement dans nos territoires publique et clergé, forment avec l'administration un effectif total de 650 fonctionnaires pour 11 millions d'indigènes. Comparez maintenant avec l'annuaire du personnel colonial administratif français de l’Indochine, et vous serez stupéfaits de la différence. Une publication officielle donnait pour l'année dernière le chiffre de 3,426 fonctionnaires pour 20 millions d'indigènes ».  

 

 

La colonisation anglaise doit-elle être un exemple pour nos colonies d’Indochine et, bien sûr, pour notre future colonie, le Siam ? Si l’occupation anglaise de la Birmanie ne se résout pas en « faut qu’on » et « n’y a qu’à », elle repose sur un paramètre qui n’a que partiellement frappé la colonisation française, le sentiment de la supériorité blanche face aux bouseux locaux. Malheur à celui qui considère les Birmans comme des êtres humains ! La reconnaissance n’est rien si elle ne vient pas des blancs, c’est à dire si on n’est pas admis au club, réservé aux anglais, fond d’alcoolisme, de désœuvrement complet, de méchanceté anglaise, de misérables magouilles, de pauvreté et d’esclavagisme birman. Moins de fonctionnaires civils, peut-être, mais l’ordre, celui de la terreur, les Anglais le font régner par leurs troupes de supplétifs,  Sikhs ou Gurkhas. L’opinion anglaise fut unanime lors de la révolte des Cipayes aux Indes quelques dizaines d’années auparavant, à bêler devant les propos  du poète Martin Tupper (aujourdhui bien oublié, seul Karl Marx le considérait comme un cuistre) remplis d'appels à la destruction de Delhi et à l'érection de « bosquets de gibets » ils sont éloquents « Angleterre, venge maintenant leurs torts par une vengeance totale et terrible, Retire ce cancer par l'épée et détruis-le par le feu, Détruis ces régions traîtresses, pends tous les parias traqués, Et chasse-les jusqu'à la mort dans toutes les collines et les villes alentour ». 

A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME

 

Les membres les plus virulents du parti colonial français ne sont jamais allé jusque-là. Quant à la colonisation française en Indochine, si elle ne fut de loin pas un modèle de douceur et d’angélisme, elle n’a jamais atteint la férocité de celle des Anglais en Birmanie et aux Indes. Madame Massieu nous  permettra de ne pas être tout à fait de son avis !

 

***

 

C’est avec quelques surprises que nous avons appris la publication d’une réédition partielle en 2013 de l’ouvrage que nous venons d’analyser sous le bandeau publicitaire suivant : « Partez à la découverte de la Thaïlande à travers l'expérience de voyage d'Isabelle Massieu ». C’est une duperie ! Si vous ne connaissez pas la Thaïlande et que vous partez avec ce livre en poche, soyez certain que ni les portes de l’Ambassade, ni celles du Palais royal ni celles du Palais de Huahin s’ouvriront à vous (12). Vous ne partirez pas « à la découverte de la Thaïlande » mais « à la découverte de la vision du Siam par une aventurière de la fin du XIXème » !

 

A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME

 

Notes

 

(1) Ces renseignements sont tirés du dossier d’admission à la Légion d’honneur disponible sur la « base léonore »

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A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME

(2) En réalité, il a probablement fui le domicile conjugal puisque nous trouvons trace de sa mort à Tournai en Belgique le 28 août 1890 sur le site généalogique https://familysearch.org/ark:/61903/1:1:VRGL-6Y8

A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME

(3) Divers sites Internet font de son mari un « membre du Conseil de l’ordre », en réalité une « étude historique sur le Barreau de Caen » publié en 1889 sous la signature de Pierre Carrel nous apprend simplement qu’il a prêté serment le 12 novembre 1856), peut-être avait-il été élu l’année suivante, un an avant sa mort survenue en 1891 ?

 

(4) Nous trouvons cette précision en particulier dans le « Bulletin de la société de géographie commerciale de Paris » de  1898.

 

(5) Il y a environ 200 français établis à Bangkok à cette date  mais elle n’est évidemment pas concernée par la piétaille : Voir notre article 152 : le premier recensement effectué au Siam en 1883.

 

(6) « Je suis en train de me livrer à un grand travail qui, s’il réussit, consiste tout simplement à prendre le Siam sans même cent soldats Français » … Pas moins ! Voir nos articles 144 et 145 « Raphaël Réau, Jeune Diplomate Français Au Siam (1894-1900) ».

 

(7) Voir notre article 149 : « La visite du Roi Chulalongkorn à Paris en 1897, vue par La presse française »).

 

(8) Le Comte Ludovic de Beauvoir (sauf erreur de notre part, ancêtre du bas-bleu prénommée Simone) a effectué un voyage au Siam en 1868 en compagnie de l’un des fils de Louis-Philippe, le duc de Penthièvre. Le récit « Voyage autour du monde, Java, Siam et Canton » a été publié en 1879.

A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME

(9) Ainsi, nous trouvons des articles systématiquement élogieux dans « La France illustrée » du 23 avril 1898,  Le « Bulletin de la société géographique de Lyon » du 1er juillet 1898 – « La géographie » de juillet-décembre 1901, le « Revue de géographie » de 1901, et plus tard encore   « Toung Pao »  en 1906  ou le « Journal des économistes » octobre – décembre 1910), la liste est loin d’être limitative.

 

(10) Ces chiffres sont extraits du Bangkok Siam directory pour 1914.

 

(11) Nous avons tiré ces précisions de la thèse en cours de rédaction de notre ami Rippawat Chiraphong « La question de l’extraterritorialité et ses conséquences juridiques successives concernant les protégés français au Siam, dans le cadre des relations franco-siamoises de 1893 à 1907 » sous la direction du professeur Alain FOREST. Cette question qui a empoisonné les relations franco-siamoises pendant de longues années après le traité de 1893 n’a pratiquement jamais été abordée et est mal connue. Nous vous rendrons évidemment compte de cette thèse, étayée sur des sources siamoises qui n’ont jamais  jusqu’à présent été compulsées, notamment la presse (le Sayam Maitri en thaï ou le Siam Observer en anglais) et les documents administratifs officiels également inédits,  lorsqu’elle sera publique.

 

(12) Ces « reprints » qui permettent souvent aux maisons d’édition d’éluder le payement des droits d’auteur (70 ans post mortem en droit français) sont, comme la langue d’Esope, la meilleure et la pire des choses. Rare auparavant, la reproduction des ouvrages épuisés s'est développée depuis quelques années. Phénomène intéressant pour combler les lacunes d’une bibliothèque. Mis en concurrence avec les procédés de micro reproduction (c’est une édition numérisée de l’ouvrage de Madame Massieu que nous avons évidemment sous les yeux), les réimpressions   ont sur eux l'avantage de la maniabilité, particulièrement pour les ouvrages de référence souvent consultés mais de façon rapide, que l'on ne lit pas de façon suivie mais que l'on feuillette pour se reporter de la table et des index aux passages que l'on recherche. Mais tout n’est pas positif. Si une réimpression peut même faire œuvre originale encore fait-il qu’elle soit accompagnée d'une introduction présentant l'œuvre et la situant dans le contexte de son époque. On voit même tel ouvrage remplacé par un autre, reproduit de préférence parce qu'il est dans le domaine public, mais pas l'autre ! Il y a des maisons de « reprints » sérieuses et des réimpressions qui sont de fantaisie. Les vrais reproductions à l’identique sont d’ailleurs couteuses : Nous avons cité l’ouvrage du comte de Beauvoir superbement illustré, réédité par la très célèbre Librairie Slatkine, de Genève pour 128 francs suisses alors qu’on trouve sans trop de difficultés l’ouvrage original chez les vendeurs de livres anciens pour environ 150 euros.

A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME

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Published by grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-b - dans Culture : film - livres - article...
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commentaires

Jb 22/08/2015 22:27

Bonjour à vous !
Quel beau travail !,

Jb

grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-b 23/08/2015 00:12

Merci pour nous