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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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14 novembre 2015 6 14 /11 /novembre /2015 18:37
L’ILE DE KHONG - LETTRES LAOTIENNES D’UN ENGAGÉ VOLONTAIRE - Paul Troubat (1896) – CORRESPONDANCE D’UN JEUNE MILITAIRE AU LAOS.

Nous vous avons présenté à diverses reprises Monsieur Jean-Michel Strobino que nous avons eu le plaisisr - et l'honneur - d'accueillir sur notre blog : né à Nice le 1er janvier 1956, marié et deux filles. Il est fonctionnaire territorial à la mairie de Nice où il occupe le poste de Directeur du Centre du Patrimoine de la Ville de Nice. Il est historien à ses heures perdues, spécialisé sur le Laos qu’il a découvert pour la première fois en 1988 et dont il est tombé amoureux. Ses principaux sujets de recherches portent sur les débuts de l'exploration française en Indochine, notamment l'épopée de la conquête du Mékong entre 1865 et 1900, de ses premiers explorateurs et des diverses missions qui lui ont été consacrées. Il est membre de la Société de Géographie de Paris depuis plus de 25 ans ainsi que de l’Association Internationale des Collectionneurs de Timbres-Poste du Laos qui ne regroupe pas que des philatélistes obtus mais aussi de nombreux amoureux du Laos (et de l'Isan) sous toutes ses formes. Il est un peu le référent « histoire » de l'association et contribue en tant que tel à la rédaction d'articles traitant de voyageurs, explorateurs ou personnalités peu connus ou oubliés, qui ont eu une relation avec le Laos et l'Asie du Sud-est et il essaie de ranimer le souvenir, sujet dont il s’est fait une spécialité.

C'est un voyageur-photographe passionné qui s'intéresse à l’histoire mondiale des grandes découvertes. Depuis de nombreuses années, il parcourt la planète hors des sentiers battus, dans l’esprit des grands explorateurs du XIXe siècle, à la rencontre des populations locales et de leurs traditions. Il a sillonné à pied, au cours de plusieurs expéditions, une grande partie de la chaîne de l’Himalaya, depuis le Pamir jusqu’au Tibet. Il est l’auteur d’ouvrages et d’articles consacrés aux voyages, parmi lesquels un guide de trekking en Himalaya et le premier guide touristique paru en français sur le Vietnam. Ses nombreux séjours dans la péninsule indochinoise l’ont conduit à s’intéresser aux pionniers de l’exploration française en Indochine dont il est l’un des spécialistes. 

Nous vous livrons ce nouvel article sur un « pionnier du Mékong » avec son accord et celui de l'Association internationale des collectionneurs de timbres-poste du Laos.

L’ILE DE KHONG - LETTRES LAOTIENNES D’UN ENGAGÉ VOLONTAIRE - Paul Troubat (1896) – CORRESPONDANCE D’UN JEUNE MILITAIRE AU LAOS.

 

Le mot du président

 

La perte d’un être cher est toujours douloureuse mais, quand il s’agit de celle d’un fils, la douleur est insupportable et permanente. On sait que de nombreux soldats ont perdu la vie en Indochine, dans la fleur de l’âge, pendant les années 1940-1954. On sait moins que d’autres les avaient précédés dans la seconde moitié du XIXème siècle. Le sergent Paul Troubat est de ceux-là. Il aurait pu, comme tant d’autres, rester un illustre inconnu. Son père, Jules Troubat, en a décidé autrement. Pour rendre hommage à son fils bien-aimé, et sans doute également pour atténuer sa douleur il s’est battu pour faire publier ces « Lettres Laotiennes », livre édité en 1896.

 

Ce sont des lettres écrites par Paul à son frère et à son père. Dans la dernière, datée du 25 avril 1895, Paul indique qu’il va mieux (après un accès bilieux qui l’avait profondément affaibli) et que « la fièvre a disparu presque complètement ». Malheureusement, le 14 mai, il succombait à l’infirmerie de Stung Treng1. Le livre de Jules Troubat a connu un faible tirage et il est difficile de se le procurer aujourd’hui. Heureusement, Jean-Michel Strobino a réussi à le dénicher et nous le présente, après l’avoir illustré de nombreuses cartes postales anciennes, dans ce nouveau Hors-Série de l’AICTPL. Je le remercie de nous faire partager, une fois de plus, sa passion et ses connaissances.

 

Philippe DRILLIEN

Président de l’AICTPL

L’ILE DE KHONG - LETTRES LAOTIENNES D’UN ENGAGÉ VOLONTAIRE - Paul Troubat (1896) – CORRESPONDANCE D’UN JEUNE MILITAIRE AU LAOS.

Présentation de l’ouvrage

 

Le 14 mai 1895 à l’infirmerie de Stung Treng aux confins du Cambodge et du Laos, un sous-officier de 26 ans, engagé volontaire au 1er Régiment de Tirailleurs annamites en poste à la garnison de Khong, succombait à un accès pernicieux de fièvre paludéenne après plusieurs jours d’agonie. Le sergent Paul Troubat avait choisi la carrière militaire et venait tout juste d’arriver en Indochine. Comme ce fut le cas pour bien d’autres victimes de ce mal endémique des Colonies, le souvenir de ce jeune militaire aurait pu rester longtemps enfoui au plus profond des jungles laotiennes. Mais c’était sans compter sur l’amour d’un père inconsolable de la disparition de son fils qui, pour lui rendre hommage et faire son deuil, décide de publier à titre posthume l’ensemble des lettres que ce dernier a envoyées à sa famille pendant son court séjour indochinois.  

Ce père éploré dispose de toutes les compétences nécessaires pour réaliser son projet puisqu’il est lui-même bibliothécaire à la Bibliothèque nationale et écrivain. Jules Troubat est né à Montpellier en 1836 dans une famille républicaine. Ce méridional épris de belles lettres, monté très jeune à Paris, s’est fait une place dans le milieu littéraire parisien auprès de Champfleury puis de Sainte-Beuve dont il sera le dernier secrétaire et l'exécuteur testamentaire.

 

Jules TROUBAT (1836-1912) - Charles-Augustin SAINTE-BEUVE (1804-1869) -CHAMPFLEURY (1821-1889) :

L’ILE DE KHONG - LETTRES LAOTIENNES D’UN ENGAGÉ VOLONTAIRE - Paul Troubat (1896) – CORRESPONDANCE D’UN JEUNE MILITAIRE AU LAOS.

Grâce aux appuis dont il dispose dans le monde de l’édition, le recueil de lettres est publié en 1896 à Paris par la Librairie Fischbacher sous le titre L’île de Khong - Lettres laotiennes d’un engagé volontaire. L’ouvrage au tirage modeste ne sera jamais un grand succès de librairie car ni le personnage (un jeune sous-officier en début de carrière), ni le lieu (un avant-poste militaire aux confins du Laos), ni même l’histoire (tragique mais néanmoins banale pour l’époque) n’arriveront à captiver un public déjà très sollicité par ce genre de récit. Mais Jules Troubat ne recherche pas le succès littéraire. Sa satisfaction, plus intime, sera d’avoir accompli avec fidélité son devoir paternel. L’ouvrage est en effet la plus belle preuve d’amour qu’un père puisse rendre au fils qu’il n’a pu serrer une dernière fois dans ses bras au moment où il rendait le dernier souffle, loin de sa patrie.

 

Aujourd’hui la redécouverte de ce livre rare nous apporte un témoignage précieux sur la vie quotidienne à la fin du XIXème siècle d’un jeune militaire en poste dans l’une des régions les plus reculées de l’Indochine française. L’ouvrage présente de manière chronologique toutes les lettres que Paul a envoyées à ses proches, depuis son départ de métropole en février 1894 jusqu’à sa dernière affectation sur l’île de Khong, poste militaire avancé sur le Mékong laotien où il succombe le 14 mai 1895. Elles sont classées en trois parties : la traversée, Cholon-Saigon, l’île de Khong. Elles sont principalement adressées à ses parents et à son frère Antoine, plus rarement à son cousin George Troubat, avocat à Montpellier ou à son ami de régiment Raoul Duvey. Destinées en priorité à rassurer la famille, elles décrivent de manière très vivante toutes les émotions ressenties par le jeune soldat au contact de ces terres lointaines et étrangères. Elles ne sont pas toutes reproduites dans leur intégralité. Jules Troubat a volontairement supprimé les passages les plus intimes ou ceux dont l’intérêt ne mérite pas d’être partagé par le lecteur.

 

La traversée (du 16 février au 26 mars 1894)

 

Cette partie comprend huit lettres qui décrivent en détail tous les moments de la traversée, notamment la vie à bord et les escales.

 

Transport de 1ère classe « La Nive » :

L’ILE DE KHONG - LETTRES LAOTIENNES D’UN ENGAGÉ VOLONTAIRE - Paul Troubat (1896) – CORRESPONDANCE D’UN JEUNE MILITAIRE AU LAOS.

Paul s’embarque sur la Nive, un transport de troupe de 1ère classe de la Marine Militaire. Il quitte Toulon à la mi-février 1894 et sa première lettre, postée de la rade d’Oran, est datée du 18 février 1894. Ses toutes premières impressions sont partagées entre deux sentiments opposés : l’excitation de vivre une grande aventure mais aussi la nostalgie d’avoir quitté les siens. Mon cher père, …Te dire que j’ai éprouvé une grande émotion lorsque les côtes de Provence ont disparu serait mentir : j’étais trop distrait sur le moment par cette vie nouvelle que je mène à bord de la Nive. La nuit, lorsque tout est calme, et que j’admire la mer éclairée par les reflets de la lune, ma pensée se reporte tout entière vers vous… …Je regrette que vous ne soyez pas avec moi pour jouir du magnifique spectacle qui jusqu’à présent a défilé devant mes yeux… …toutes les incommodités du bord, et elles sont nombreuses, disparaissent devant les spectacles nouveaux pour moi que je vois tous les jours ; il ne s’y mêle qu’un regret, c’est de me savoir si loin de vous tous et de ne pas avoir de nouvelles plus souvent… 

L’ILE DE KHONG - LETTRES LAOTIENNES D’UN ENGAGÉ VOLONTAIRE - Paul Troubat (1896) – CORRESPONDANCE D’UN JEUNE MILITAIRE AU LAOS.
Puis il décrit avec force détails les difficultés et l’inconfort de la vie à bord : …Le confortable manque complètement. Nous couchons dans des hamacs et c’est un genre de lit que je n’aime guère. Nous sommes douze cents passagers et il est difficile de caser tout le monde… …La nourriture laisse fort à désirer, quoiqu’on nous promette tous les jours une amélioration… …On emploie beaucoup d’eau pour laver le navire, mais on ne nous donne rien pour nos soins personnels de propreté : il faut se débrouiller…

 

Heureusement, la traversée lui procure aussi des moments personnels de joie intense qui lui permettent de s’évader des soucis du quotidien : …Je reste sur la dunette, m’étends sur une couverture, fume des cigarettes d’Orient et je rêve ; quand la nuit est étoilée, la mer calme, et que le vent ne souffle pas trop fort, je reste là jusqu’à ce que le sommeil me gagne… …Les soirées sont délicieuses. Le ciel d’Orient resplendit superbement ; les constellations nouvelles ont un éclat inconnu dans notre hémisphère, la Croix du Sud remplace l’étoile polaire qui s’éloigne et s’efface peu à peu à mesure que nous avançons dans le sud. Joins à cela la clarté de la lune qui s’étend en larges nappes sur la surface de la mer, des jeux d’ombre et de lumière merveilleux et le sillage phosphorescent du navire, ruisseau lumineux courant au milieu d’une vaste plaine argentée… …Je passe de longues heures à contempler ce spectacle magique, perdu dans de profondes rêveries, presque dans un état de somnolence insensible, pensant à ma vie passée, à mon avenir, à vous surtout… Lorsque Paul n’est pas consigné à bord, il profite des escales pour débarquer et découvrir avec curiosité et émerveillement ces terres exotiques qu’il décrit avec beaucoup de réalisme et quelquefois d’humour : …Nous sommes arrivés le 28 février à Port-Saïd…une grande animation règne dans toutes les rues…toutes les nations semblent s’y donner rendez-vous…nombreux magasins cosmopolites mais où dominent ceux de nationalités anglaise et grecque… Les femmes ne circulent que voilées. Les femmes mariées se distinguent par une espèce de petite machine en cuivre qui leur couvre entièrement le nez et les yeux…

 

Port-Saïd – L’entrée du Canal de Suez :

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En rade de Djibouti, le 7 mars 1894,

 

Mon cher frère… Obock est un petit port français destiné à servir de dépôt de charbon à notre flotte… Nous avons l’autorisation de descendre à terre. Je ne me fais pas prier pour m’embarquer dans une pirogue ; quatre noirs rament vigoureusement mais arrivés à cent mètres du rivage la marée est basse et le canot ne peut avancer sous peine de s’ensabler. Il faut donc me résoudre à me jeter à l’eau mais on ne me laisse pas le temps de la réflexion : deux indigènes m’empoignent et me voilà gagnant le rivage à califourchon sur leurs épaules. Le plus drôle est que plusieurs dames, femmes de passagers, étaient descendues avec nous et ont dû gagner la terre par le même moyen !

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Le 17 mars,

 

Mon cher Antoine… Débarque avec moi à Colombo, capitale de l’île de Ceylan. Tu n’imagines rien de plus florissant, de plus verdoyant, de plus pittoresque. Les Anglais sont décidément nos maîtres en fait de colonisation ! ...Les rues de la ville sont remplies de mouvement et d’activités : les voitures anglaises se croisent dans un va-et-vient perpétuel avec les pousse-pousse indiens et les charrettes traînées par deux petits buffles… Dans ce tohu-bohu circulent les Anglais à l’air grave et superbe, tous pleins de morgue ; quelques métis qui veulent les imiter et sont ridicules et enfin les indigènes…cette race indienne est fort curieuse. La dernière lettre écrite au cours de la traversée date du 25 mars 1894 : Un dernier mot, mon cher frère. Nous sommes en vue de Poulo-Condor… Notre traversée, somme toute, aura été magnifique… Dans quelques jours, dès que je serai installé, je te donnerai des détails sur ma nouvelle vie… Un dernier baiser, le dernier qui parte de la NiveEnfin c’est l’arrivée à Saigon le 26 mars 1894, après 38 jours de traversée.

 

Cholon – Saigon (du 27 mars à début novembre 1894)

 

Dès le lendemain de son arrivée, Paul s’empresse de donner de ses nouvelle  : 

 

Cholon, le 27 mars 1894,

 

Mes chers parents… A peine débarqués, nous avons été conduits au quartier de l’infanterie de marine pour y recevoir nos affectations : j’ai été désigné pour le poste de Cholon… Paul commence donc immédiatement son service à Cholon où il est détaché avec une compagnie de Tirailleurs annamites. Cette immersion totale, en plein coeur de la ville chinoise, lui donne l’occasion de s’acclimater très vite aux moeurs locales. Il est émerveillé par tout ce qui se passe autour de lui, du plus banal au plus insolite :

 

Tirailleurs annamites :

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Cholon, le 20 avril 1894,

 

Mon cher Antoine… Cholon est la cité essentiellement chinoise de la Cochinchine ; tu ne saurais rien imaginer, pour un Européen nouvellement débarqué, de plus curieux qu’une promenade dans les rues de cette ville : une population vive, active, remuante. Chinois à la tête rasée et aux longues nattes tombantes ; Annamites petits aux longs cheveux enroulés en chignon derrière la tête ; Malabars grands et forts aux costumes bariolés… Des magasins multiples où tous les produits de Chine se trouvent réunis dans un ensemble chatoyant ; que de jolies choses dans ces magasins, que de meubles bizarres, de porcelaines magnifiques et réellement faites en Chine, celles-là  ! Que d’étoffes splendides ! Je visite tout cela d’un œil étonné, me demandant par moment si je ne rêve pas…

 

Types d’Extrême-Orient – Annamites, Malabar et Chinois (Coll. Mottet & Cie) :

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J’aime occuper mes soirées à me promener aux alentours, à Dakao par exemple, le village annamite par excellence. Là se trouvent les véritables cai nhà, maisons construites en bambous dans lesquelles grouille toute une population de paysans. Ces maisons sont bien simples et la construction en est des plus primitives : une simple case, renfermant une seule chambre séparée en deux parfois par une mince cloison ou un rideau ; dans un coin un autel en l’honneur de Bouddha sur lequel on allume tous les soirs de petites baguettes particulières brûlant naturellement et répandant une odeur assez pénétrante. Un lit de camp, des hamacs pour les enfants, quelques ustensiles nécessaires au ménage, voilà tout ce que comporte l’ameublement… Toute la famille vit là-dedans, au milieu d’une malpropreté assez grande, de chiens très hargneux, de porcs énormes et ventrus, quelques poules… 

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… Je préfère de beaucoup la soupe chinoise : figure-toi un mélange de bouillon, de pâtes alimentaires très minces, de fines herbes, de crevettes et de porc rôti, le tout aromatisé de nu’oc mam. Tu arrêtes un marchand, reconnaissable au bruit qu’il fait avec une sorte de castagnettes : il fait la soupe devant toi, tu t’assieds sur tes talons, prends tes baguettes de la main droite, ton bol de l’autre main et pour deux ou trois cents, tu te nourris fort bien ; mais il faut s’y habituer. Pour moi c’est chose faite et je suis arrivé à très bien manier mes baguettes… 

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Après quelque temps passé à Cholon, il est affecté de force (c’est lui qui l’écrit dans ses lettres, sans l’expliquer) à Saigon dans les bureaux de l’administration militaire en qualité de secrétaire auprès de Trésorier. Pendant près de six mois il mène la vie tranquille d’un employé de bureau au cours de laquelle il se familiarise avec la grande ville coloniale et fait l’apprentissage de la vie saïgonnaise et de ses acteurs. Il en dépeint les charmes mais aussi les travers :

L’ILE DE KHONG - LETTRES LAOTIENNES D’UN ENGAGÉ VOLONTAIRE - Paul Troubat (1896) – CORRESPONDANCE D’UN JEUNE MILITAIRE AU LAOS.

Saigon, le 19 mai 1894,

 

Mon cher frère… Je suis maintenant à Saigon, secrétaire chez le trésorier. J’ai une existence très douce : c’est la vie de bureau dans toute sa placidité… Saigon est une ville fort jolie, les promenades y sont splendides… …Le jardin botanique, véritable nid de verdure où l’on trouve les plus belles plantes de la flore tropicale, est merveilleux. Je me promène souvent le soir dans ces allées ombreuses, alors pleines de fraîcheur, au milieu d’un décor féerique, grandiose, admirant les découpes fantastiques de ces feuillages exotiques : rien en France ne peut te donner une idée de ce spectacle…

L’ILE DE KHONG - LETTRES LAOTIENNES D’UN ENGAGÉ VOLONTAIRE - Paul Troubat (1896) – CORRESPONDANCE D’UN JEUNE MILITAIRE AU LAOS.

…Nous avons aussi ce que l’on appelle le Tour de l’Inspection qui correspond au Bois de Boulogne. Tous les soirs vers cinq heures, quand la chaleur est tombée, élégants et élégantes de Saigon partent en voiture et font une promenade d’environ dix kilomètres autour de la ville. C’est le moment où l’on se montre, où l’on arbore les toilettes neuves, où tout le monde se croit obligé d’avoir une attitude raide, guindée, pleine de dignité : tous posent, principalement les gens qui ont été forcés de quitter la France, ont réussi dans leur commerce et essaient de faire oublier leur origine ou leur passé plus ou moins véreux par leur morgue et leur fierté. …Saigon est une bien jolie ville au point de vue physique, mais le caractère de la population est bien laid, …c’est une ville trop européenne pour que je puisse m’y trouver attiré… …La société de Saigon passe son temps à se jalouser et à se dénigrer. La vie privée n’y est pas ménagée, si correcte qu’elle soit…

 

En route pour le Tour de l’Inspection à bord d’un Malabar, transport à cheval :

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Une fois passée l’euphorie des premiers mois de découverte, Paul souffre de la monotonie de son quotidien et de la futilité de ses compatriotes. S’il s’est engagé volontairement dans le corps des Tirailleurs annamites et a traversé la moitié du monde, ce n’est pas pour occuper un paisible emploi administratif au milieu d’expatriés qui s’ennuient dans leur microcosme et passent leur journée à s’observer et se jalouser. Bien souvent il rêve d’aventures et même de coup de force…

 

Saigon, le 3 août 1894,

 

Mon cher père… La vie de bureau que je mène ne me plaît guère. Je voudrais m’enfoncer dans la brousse, mener une vie plus active, voir, non pas une ville civilisée mais les villages véritablement annamites, aller au Siam, au Cambodge, où nous avons des postes… …Je ne crois pas rester longtemps à Cholon : dans deux ou trois mois je vais monter au Siam probablement, à Khone ou Chantaboun. Je crois que tout n’est pas fini par là et que j’aurai peut-être la chance d’assister à une campagne de guerre… …Le Tonkin est loin d’être pacifié. Il en est de même pour le Siam ; je crois bien que le dernier mot n’est pas dit sur cette expédition : on se prépare à quelque chose sûrement… Si l’occasion se présente de faire campagne de guerre, je tâcherai de ne pas la manquer……J’espère que d’ici peu de temps il y aura quelque chose au Siam : on en parle à voix basse, on s’observe de part et d’autre et on n’attend qu’une occasion ; si les opérations recommencent, je ferai mon possible pour y prendre part et avoir ainsi le bénéfice d’une campagne de guerre…

 

Conflit franco-siamois : gravures et articles tirés de la presse d’époque :

L’ILE DE KHONG - LETTRES LAOTIENNES D’UN ENGAGÉ VOLONTAIRE - Paul Troubat (1896) – CORRESPONDANCE D’UN JEUNE MILITAIRE AU LAOS.

Au début du mois de novembre 1894, Paul est mobilisé pour une mission de plusieurs mois dans le haut-Mékong. Ses lettres n’expliquent pas comment il a réussi à se faire engager dans cette opération militaire. Peut-être a-t-il fait intervenir un certain Etienne Durazzo, conseiller à la Cour de Saigon, neveu de Paul Eudel, un ami de son père, dont il mentionne le nom dans la première lettre envoyée de Khong le 20 novembre 1894 ?

 

L’île de Khong - Laos (de début novembre 1894 à mai 1895) 

 

Les douze lettres qui forment la dernière partie de l’ouvrage ont toutes été écrites et datées de Khong. 

 

Khong, le 20 novembre 1894,

 

Mon cher Antoine… C’est du fond de nos postes les plus avancés de la Cochinchine, en plein Haut-Mékong, en pays laotien, que je date ma lettre ; je suis ici à plus de mille kilomètres de Saigon… Cette île au beau milieu du Mékong, en amont des chutes de Khone, abrite à cette époque l’un des postes militaires français les plus en amont sur le cours du fleuve. En effet, depuis l’opération navale devant Bangkok en juillet 1893 et la signature du traité franco-siamois le 3 octobre, la France a pris possession de la rive gauche du Mékong, stoppant net toute prétention du Siam sur les territoires laotiens qu’il convoitait. Pour s’imposer définitivement sur le terrain, la France doit désormais montrer sa présence et sa force. Ainsi des canonnières sont transportées en amont de Khone, sur le bief laotien du Mékong, au prix d’efforts incroyables et des postes militaires font leur apparition sur les berges et sur les îles du fleuve, faisant face aux positions siamoises.

 

Mékong - Carte de l’île de Khong et de la région des chutes de Khone :

L’ILE DE KHONG - LETTRES LAOTIENNES D’UN ENGAGÉ VOLONTAIRE - Paul Troubat (1896) – CORRESPONDANCE D’UN JEUNE MILITAIRE AU LAOS.

Dans ses premières lettres Paul raconte tout d’abord le voyage de Saigon jusqu’à Khong, véritable expédition qui a duré quinze jours, au gré des moyens de transport les plus variés, tantôt en bateau à vapeur, tantôt en pirogue, quelquefois même à cheval ou à pied. Son récit montre qu’il est heureux de vivre enfin pleinement une aventure à la hauteur de ses espérances :

 

…J’ai mené la vraie vie d’explorateur, seul Européen avec une dizaine de tirailleurs et mes coolies laotiens… Jusqu’à Kratié, j’ai pu voyager dans un bateau des Messageries… A partir de Kratié, il m’a fallu naviguer en pirogue, c’est alors qu’a commencé ma vie sauvage mais je ne regrette nullement d’avoir mené au moins une fois cette existence.

L’ILE DE KHONG - LETTRES LAOTIENNES D’UN ENGAGÉ VOLONTAIRE - Paul Troubat (1896) – CORRESPONDANCE D’UN JEUNE MILITAIRE AU LAOS.

…Du côté de Sambor, endroit où les rapides sont le plus dangereux, c’est splendide. Du fond de la pirogue, on se sent comme attiré vers les gouffres, les mille tourbillons de l’eau. La pirogue glisse comme une flèche, pointant juste sur une roche ou un immense tronc d’arbre ; on croit que l’on va s’y briser, on ferme presque les yeux, mais avec leurs lances ou leurs rames, les Laotiens s’arcboutent contre l’obstacle, poussent des cris sauvages et filent au milieu de tous ces passages dangereux avec une adresse inouïe…

 

Dans les rapides du Mékong, à la montée (Coll. Raquez) :

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Arrivé sur place, l’existence rudimentaire et tranquille qu’il mène sur cette île perdue le change de la vie civilisée et mondaine qu’il a quittée à Saigon et qui lui pesait tant : Khong, le 6 janvier 1895, Mon cher père… Je mène une vie qui se rapproche plus de celle du sauvage que de celle de l’homme civilisé. Note bien que je n’en suis pas autrement fâché… Khong, le 29 janvier 1895, Mon cher frère… Ici dans ce camp, dans le Laos, tout se passe plus simplement… Que papa ne craigne pas d’augmenter la charge des pirogues en m’envoyant des journaux, c’est notre seule distraction ici et nous nous les arrachons à tour de rôle…

L’ILE DE KHONG - LETTRES LAOTIENNES D’UN ENGAGÉ VOLONTAIRE - Paul Troubat (1896) – CORRESPONDANCE D’UN JEUNE MILITAIRE AU LAOS.

Il découvre les Laotiens, un peuple qu’il n’avait pas encore pu approcher lorsqu’il était à Saigon car ceux-ci sont peu nombreux en Cochinchine. Chacune de ses lettres consacre de longs passages à la description de ce peuple et de son mode de vie paisible dont il fait l’apprentissage : Khong, le 18 décembre 1894, Mon cher Antoine… Du côté des Laotiens, nous n’avons rien à craindre, c’est un peuple très doux et craintif à l’excès. En général ils sont grands, robustes et bien faits ; les traits du visage sont réguliers, le teint très brun, les cheveux coupés courts et en brosse. Ils sont indolents et mous et se contentent de peu comme nourriture…

L’ILE DE KHONG - LETTRES LAOTIENNES D’UN ENGAGÉ VOLONTAIRE - Paul Troubat (1896) – CORRESPONDANCE D’UN JEUNE MILITAIRE AU LAOS.

Khong, le 6 janvier 1895, Mon cher père… J’ai donné quelques renseignements généraux à Antoine sur le caractère du peuple laotien, tel qu’il m’est apparu pour la première fois : très doux, réservé, timide à l’excès, il a été vite soumis par les Siamois qui l’ont réduit à l’état d’esclave. Je crois même que l’habitude des cheveux ras chez le Laotien est une marque d’ancienne servitude… …Les maisons laotiennes sont de simples cases en bambous et paillotes à un seul compartiment dans lequel la famille vit tout entière : généralement elles sont sales et mal entretenues…

L’ILE DE KHONG - LETTRES LAOTIENNES D’UN ENGAGÉ VOLONTAIRE - Paul Troubat (1896) – CORRESPONDANCE D’UN JEUNE MILITAIRE AU LAOS.

…La principale occupation des habitants est de tisser des étoffes ou plutôt la laine qu’ils revendent aux Cambodgiens et aux Siamois. A part cela, leur commerce est à peu près nul…

 

Jeune fille Kha Kouène tissant (Coll. Raquez) :

L’ILE DE KHONG - LETTRES LAOTIENNES D’UN ENGAGÉ VOLONTAIRE - Paul Troubat (1896) – CORRESPONDANCE D’UN JEUNE MILITAIRE AU LAOS.

…Extrêmement superstitieux, ils professent pour leurs bonzes un culte manifeste. Ils adorent Bouddha, leur grand dieu, dont on trouve des statues en immense quantité…

…La langue laotienne est monosyllabique et gutturale. Elle est beaucoup moins difficile à apprendre que la langue annamite, les intonations n’y existant qu’à un faible degré… 

On sait peu de choses sur les missions qui lui sont confiées au cours de son séjour à Khong. On comprend juste qu’il accepte toutes les tâches avec entrain car elles lui permettent de vivre des aventures riches et variées qui le sortent de son ordinaire bien calme et assouvissent sa soif de découverte :

 

Khong, le 6 février 1895,

 

Mon cher père… Pour le moment, je suis passé défricheur ; je m’en vais tous les matins dans la forêt couper des herbes et des arbres. Il y a des endroits délicieux de fraîcheur et d’ombrage ; des oiseaux de toute couleur, des perruches, des singes animent ces solitudes. Par instants, les herbes sont si hautes, la brousse si enchevêtrée que le soleil n’y pénètre plus. Etant seul dernièrement au milieu de cette nature folle, j’ai éprouvé un sentiment indéfinissable : ce n’était pas de la peur mais une sorte d’angoisse, de mélancolie profonde…

L’ILE DE KHONG - LETTRES LAOTIENNES D’UN ENGAGÉ VOLONTAIRE - Paul Troubat (1896) – CORRESPONDANCE D’UN JEUNE MILITAIRE AU LAOS.

Khong, le 13 février 1895,

 

Mon cher Antoine… Je me borne à parcourir la forêt, à y couper de l’herbe et des arbres et à chasser. Dimanche dernier, je suis passé sur la rive gauche du fleuve afin d’y reconnaître des pâturages. J’ai passé une journée bien agréable malgré la chaleur, chassant au milieu des hautes herbes et tuant des perdrix et des oiseaux au bec rouge d’un goût très délicat…

 

Laos - Retour de chasse (Coll. Claude et Cie) :

L’ILE DE KHONG - LETTRES LAOTIENNES D’UN ENGAGÉ VOLONTAIRE - Paul Troubat (1896) – CORRESPONDANCE D’UN JEUNE MILITAIRE AU LAOS.

…Je pense m’absenter pendant quatre ou cinq jours avec une escorte de tirailleurs et remonter dans le nord. J’accepterai cette mission avec plaisir car elle me permettra de voir une partie de l’île que je ne connais point. Khong, le 27 février 1895, Mon cher frère… Je viens de rentrer d’un voyage d’exploration dans le nord de l’île. Mon excursion était tout à fait topographique mais elle n’en a pas moins été intéressante. Je crois être le premier Européen à avoir mis le pied en certains endroits de cette forêt touffue qui borde les rives nord de Khong…

L’ILE DE KHONG - LETTRES LAOTIENNES D’UN ENGAGÉ VOLONTAIRE - Paul Troubat (1896) – CORRESPONDANCE D’UN JEUNE MILITAIRE AU LAOS.

La première curiosité que j’ai vue est un village kha, admirablement fortifié par la nature et par les habitants… Le site est merveilleux. Situé au bord du fleuve, sur la rive droite de l’île, la végétation est splendide ; ce ne sont que bananiers, cocotiers, bambous… Le village, situé au milieu de cet amas de verdure, est très riche et son commerce fort important…

 

 Village Kha (photo Missions catholiques) :

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Partout nous avons été parfaitement accueillis, mais c’est plutôt par crainte que par amour ; notre influence est fortement minée par les Siamois et je crois bien que nous aurons des histoires un de ces jours. Nous nous y attendons et ne demandons que cela.

 

Effectivement, en plus des missions de reconnaissance pour lesquelles il est toujours volontaire, il caresse aussi le secret espoir d’affronter cet ennemi siamois toujours menaçant et si proche. Or, depuis la signature du traité franco-siamois d’octobre 1893 les deux puissances s’observent, se toisent par garnison interposée, mais sans jamais se provoquer réellement au point de déclencher une intervention armée. Pourtant la menace est bien réelle et Paul n’attend qu’un ordre pour en découdre avec les Siamois : 

 

Khong, le 26 décembre 1894,

 

Mon cher Antoine… Nous menons la vraie vie de campagne, mais sans le bénéfice de campagne de guerre, sans même l’espoir de la médaille coloniale. Pas un de ces Siamois n’aura l’idée de nous attaquer, quand ils pourraient le faire si facilement. Je ne puis me battre qu’avec des serpents ou des tigres qui pullulent dans ces régions… Des missions partent tous les jours pour tâcher de s’y reconnaître et je ne désespère pas d’en faire peut-être partie…

 

Khong, le 6 février 1895,

 

Mon cher père… Je ne serais nullement étonné de voir les hostilités recommencer par ici… Il est d’ailleurs évident que nous n’attendons qu’un prétexte pour mettre la main sur les riches provinces siamoises qui nous entourent. Je ne demande qu’à faire partie des colonnes qui opèreront au moment opportun. Je n’ai qu’à y gagner, je ne risque pas plus ma vie ici qu’ailleurs…

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Sans jamais désespérer de se battre un jour contre les Siamois, Paul est conscient que sa mission à Khong va bientôt se terminer et qu’il devra tôt ou tard rentrer à Saigon où il a déjà prévu de suivre une formation d’officier : 

 

Khong, le 20 novembre 1894,

 

Mon cher Antoine… Je ne suis pas à Khong pour longtemps je pense, et je rentrerai à Saigon pour suivre les cours de Saint-Maixent. Ce sera alors la vie de caserne, de garnison qui me reprendra dans toute sa monotonie…

 

Mais la date du retour est très incertaine. Elle est sans cesse repoussée, tantôt pour des raisons météorologiques, tantôt à cause du peu de moyens de transport disponibles ou du changement imprévu de directives de la part de l’Etat-major à Saigon : 

 

Khong, le 6 février 1895,

 

Mon cher père… Dans deux ou trois mois commencera la saison des pluies… il est probable que nous serons sur le point de rentrer en Cochinchine.

 

Khong, le 13 février 1895,

 

Mon cher Antoine… Je suis toujours dans le haut-Mékong, attendant les événements ou les décisions ministérielles…

 

Le 14 mars 1895,

 

Mon cher frère …Je compte passer encore deux ou trois mois ici, peut-être jusqu’en juillet ; les bateaux pourront alors monter et nous rapatrier en Cochinchine…

L’ILE DE KHONG - LETTRES LAOTIENNES D’UN ENGAGÉ VOLONTAIRE - Paul Troubat (1896) – CORRESPONDANCE D’UN JEUNE MILITAIRE AU LAOS.

L’échéance du retour s’éloigne encore davantage lorsque l’épidémie de choléra qui s’est déclenchée dans le bas-Mékong atteint l’île de Khong et contraint l’ensemble de la garnison à rester retranché à l’intérieur du camp militaire : 

 

Le 14 mars 1895,

 

Mon cher frère …Depuis l’épidémie de choléra qui existe à Phnom-Penh, nous sommes de plus en plus isolés et courriers et convois éprouvent des retards considérables…

 

Khong, le 24 mars 1895,

 

Mon cher frère… Je ne connais rien de plus ennuyeux que d’être bloqué dans un espace de 500 mètres de long et cependant c’est le cas de la garnison de Khong. Ce maudit choléra s’est déclaré dans l’île, au milieu de la population indigène, tout le monde s’est enfui, plus de coolies, plus de femmes, plus de marché. Nos communications sont interrompues de tous les côtés et nos marchandises interceptées à Kratié pour y subir une quarantaine… Notre retour en Cochinchine paraît ajourné pour quelque temps encore : les relèves nous manquent, des bruits de piraterie courent depuis quelques jours et l’épidémie ne décroîtra qu’aux hautes eaux, en août ou septembre…

 

Du fait de la promiscuité liée au confinement, Paul lui-même tombe malade mais se veut encore rassurant sur son état de santé : 

 

Khong, le 17 avril 1895,

 

Mon cher père… Nous venons de passer par une période épouvantable de chaleur, de choléra qui a fait de nombreuses victimes dans la garnison. Etant privés de toutes communications, je t’affirme que nous avons passé des jours pénibles. Enfin, on nous laisse l’espoir d’une prochaine évacuation. Pour moi, je suis très affaibli : je souffre d’un accès bilieux qui m’a mis au lit depuis huit jours. Je suis à peu près rétabli aujourd’hui mais j’ai hâte de respirer le grand air de la mer, si c’est possible, et je vais tâcher de passer quelques jours au Cap (Saint-Jacques, N.D.A.) pour m’y rétablir. Ne vous effrayez pas de tout cela : c’est le résultat de la chaleur et de la plus mauvaise saison, tous les coloniaux passent par les mêmes vicissitudes… La dernière lettre qui figure dans l’ouvrage, datée du 25 avril 1895, ne laisse pas au lecteur entrevoir l’issue fatale que le destin réserve à Paul moins de vingt jours plus tard. Au contraire, elle est porteuse d’espoir et semble indiquer que les ennuis s’éloignent 

 

Khong, le 25 avril 1895,

 

Mon cher frère, Ma dernière lettre n’a pas dû vous paraître rassurante et je me hâte de vous tranquilliser un peu. Je vais mieux et la fièvre a disparu presque complètement : les forces et l’appétit manquent encore mais reviennent petit à petit. Le changement d’air qui est proche me fera du bien. Quant à l’épidémie de choléra, elle a à peu près disparu ; mais les Européens en ont bien souffert. Trois de mes collègues y sont restés. Je t’assure que nous avons passé par un bien mauvais moment, par des heures pénibles et tristes. Etre en guerre, recevoir une balle ou un projectile quelconque, on n’y pense pas : nous sommes faits pour cela, mais mourir du choléra en deux heures, quelle triste perspective ! Pour comble de malheur, le feu a pris dans le village laotien, un incendie immense qui a failli se communiquer au camp. L’infirmerie n’a pu être sauvée et c’est à grand’ peine qu’on a pu déménager quelques médicaments et tous les malades heureusement. Il semble qu’un mauvais sort s’acharne sur nous. Enfin aujourd’hui, quoique nous ne soyons pas complètement débloqués, les relations commencent à se rétablir et nous espérons avoir enfin ce qui nous manque. Et surtout les pluies arrivent, nous amenant un peu de fraîcheur… 

 

Mais le destin en a décidé autrement ; atteint à nouveau de fortes fièvres dues aux effets pervers et combinés du choléra et de la malaria, Paul sombre dans un état d’anéantissement prolongé. Face à la gravité de la maladie qui engage son pronostic vital, le commandant Bérard, chef du poste de Khong, ordonne l’évacuation de Paul vers Saigon, en compagnie d’autres malades. Malheureusement il n’atteindra jamais la Cochinchine. Après trois jours de navigation en pirogue, il est débarqué à Stung Treng où le docteur Estrade, médecin aide-major de l’artillerie de marine, chef de service du poste sanitaire local, le fait transporter d’urgence le 11 mai, à 9 heures du soir dans son infirmerie.

Un poste sanitaire en Cochinchine :

L’ILE DE KHONG - LETTRES LAOTIENNES D’UN ENGAGÉ VOLONTAIRE - Paul Troubat (1896) – CORRESPONDANCE D’UN JEUNE MILITAIRE AU LAOS.

Le diagnostic du médecin est sans équivoque : « accès pernicieux à forme méningitique », d’autant plus violent et fatal que la victime est robuste. Les deux jours suivants Paul sombre dans le délire ; il ne reconnait même plus ses camarades, ni même son commandant qui n’a pourtant cessé de veiller sur lui depuis son évacuation de Khong et tout au long du voyage. Malgré tous les soins qui lui sont prodigués, Paul meurt le 14 mai 1895, sans avoir jamais repris connaissance. C’est le docteur Estrade qui lui ferme les yeux.

 

Par précautions sanitaires, les funérailles ont lieu le soir même dans le petit cimetière de Stung Treng. Le cercueil, enveloppé du drapeau national, est escorté d’un piquet qui rend les honneurs. Le capitaine Lafflotte, commandant le poste et sa femme, suivis des six ou sept Européens de Stung Treng forment le petit cortège qui accompagne la dépouille jusqu’à sa dernière demeure : une modeste tombe en briques et ciment entourée d’une balustrade en bois et surmontée d’une croix en fonte avec plaque en cuivre indiquant l’identité de Paul.

 

Une couronne, commandée à Saigon, y a été déposée avec l’inscription : « Les sous-officiers du Régiment des Tirailleurs annamites à leur camarade Troubat ». 

 

Ce n’est que le 5 juin 1895 que les parents de Paul sont prévenus de la disparition de leur fils ; deux jours auparavant, ils recevaient encore deux lettres de lui qui se voulaient rassurantes... Les marques de condoléance et d’amitié, extrêmement nombreuses, de tous ceux qui ont connu le défunt, affluent de toutes parts. Plusieurs journaux consacrent des notices nécrologiques. La plus touchante est celle publiée dans l’édition du Progrès de l’Oise datée du samedi 8 juin 1895 :

L’ILE DE KHONG - LETTRES LAOTIENNES D’UN ENGAGÉ VOLONTAIRE - Paul Troubat (1896) – CORRESPONDANCE D’UN JEUNE MILITAIRE AU LAOS.

Nous apprenons avec une grande tristesse que Monsieur Paul Troubat, sous-officier aux Tirailleurs annamites, fils de M. Jules Troubat, bibliothécaire à la Bibliothèque nationale, vient de mourir à l’âge de vingt-six ans, frappé en pleine vigueur par l’abominable climat du Tonkin (apparemment, le journaliste ne maîtrisait pas bien la géographie de l’Indochine ! N.D.A.). Ancien élève du collège de Compiègne, Paul Troubat s’était engagé au 51ème d’Infanterie à Beauvais, où il avait rapidement gagné les galons de sous-officier. C’est pour hâter son avancement dans la carrière qu’il demanda à passer aux Colonies. Paul Troubat possédait les meilleures qualités du coeur et de l’esprit et tous ceux qui l’on connu déploreront avec nous sa fin douloureuse. Les indifférents eux-mêmes ne pourront se défendre d’une vive émotion en évoquant les derniers moments de ce soldat français qui meurt à des milliers de lieues de sa patrie, sans avoir la consolation de penser qu’une mère ou un père aimé lui fermera les yeux. Nous sommes de tout coeur avec M. et Mme Jules Troubat dans le deuil affreux qui vient de les frapper.

 

Monsieur Lamouroux, haut-fonctionnaire à la Mairie de Saigon, natif de Montpellier et ami de la famille, rend hommage à Paul et assure à ses parents qu’il fera porter de temps en temps des fleurs de la forêt sur la tombe de leur fils.

 

Antoine Chansroux, poète occitan contemporain de Frédéric Mistral et proche ami de Jules Troubat, compose deux poèmes dédiés à la famille Troubat : l’un en provençal intitulé Daia ! (La faux !) paraît dans la revue occitane Lou Viro- Soulèu de juin 1895, l’autre en français intitulé Pour la Patrie est publié en juillet 1895 dans Le Conciliateur franco-provençal de Beaucaire. Ils figurent dans la préface de L’île de Khong - Lettres laotiennes d’un engagé volontaire.

L’ILE DE KHONG - LETTRES LAOTIENNES D’UN ENGAGÉ VOLONTAIRE - Paul Troubat (1896) – CORRESPONDANCE D’UN JEUNE MILITAIRE AU LAOS.

C’est certainement à travers ces nombreuses marques d’estime et d’affection que Jules Troubat a su trouver la force, malgré sa peine immense, de réaliser cet ouvrage. Il permet ainsi de faire revivre la mémoire de son fils, le sergent Paul Troubat, disparu dans la force de l’âge loin du sol natal et d’y associer la mémoire d’un père sans qui cette histoire ne serait jamais parvenue jusqu’à nous.

L’ILE DE KHONG - LETTRES LAOTIENNES D’UN ENGAGÉ VOLONTAIRE - Paul Troubat (1896) – CORRESPONDANCE D’UN JEUNE MILITAIRE AU LAOS.
L’ILE DE KHONG - LETTRES LAOTIENNES D’UN ENGAGÉ VOLONTAIRE - Paul Troubat (1896) – CORRESPONDANCE D’UN JEUNE MILITAIRE AU LAOS.
L’ILE DE KHONG - LETTRES LAOTIENNES D’UN ENGAGÉ VOLONTAIRE - Paul Troubat (1896) – CORRESPONDANCE D’UN JEUNE MILITAIRE AU LAOS.

 

 

Puis il décrit avec force détails les difficultés et l’inconfort de la vie à bord : …Le confortable manque complètement. Nous couchons dans des hamacs et c’est un genre de lit que je n’aime guère. Nous sommes douze cents passagers et il est difficile de caser tout le monde… …La nourriture laisse fort à désirer, quoiqu’on nous promette tous les jours une amélioration… …On emploie beaucoup d’eau pour laver le navire, mais on ne nous donne rien pour nos soins personnels de propreté : il faut se débrouiller…

 

Heureusement, la traversée lui procure aussi des moments personnels de joie intense qui lui permettent de s’évader des soucis du quotidien : …Je reste sur la dunette, m’étends sur une couverture, fume des cigarettes d’Orient et je rêve ; quand la nuit est étoilée, la mer calme, et que le vent ne souffle pas trop fort, je reste là jusqu’à ce que le sommeil me gagne… …Les soirées sont délicieuses. Le ciel d’Orient resplendit superbement ; les constellations nouvelles ont un éclat inconnu dans notre hémisphère, la Croix du Sud remplace l’étoile polaire qui s’éloigne et s’efface peu à peu à mesure que nous avançons dans le sud. Joins à cela la clarté de la lune qui s’étend en larges nappes sur la surface de la mer, des jeux d’ombre et de lumière merveilleux et le sillage phosphorescent du navire, ruisseau lumineux courant au milieu d’une vaste plaine argentée… …Je passe de longues heures à contempler ce spectacle magique, perdu dans de profondes rêveries, presque dans un état de somnolence insensible, pensant à ma vie passée, à mon avenir, à vous surtout… Lorsque Paul n’est pas consigné à bord, il profite des escales pour débarquer et découvrir avec curiosité et émerveillement ces terres exotiques qu’il décrit avec beaucoup de réalisme et quelquefois d’humour : …Nous sommes arrivés le 28 février à Port-Saïd…une grande animation règne dans toutes les rues…toutes les nations semblent s’y donner rendez-vous…nombreux magasins cosmopolites mais où dominent ceux de nationalités anglaise et grecque… Les femmes ne circulent que voilées. Les femmes mariées se distinguent par une espèce de petite machine en cuivre qui leur couvre entièrement le nez et les yeux…

 

Port-Saïd – L’entrée du Canal de Suez

 

En rade de Djibouti, le 7 mars 1894, Mon cher frère… Obock est un petit port français destiné à servir de dépôt de charbon à notre flotte… Nous avons l’autorisation de descendre à terre. Je ne me fais pas prier pour m’embarquer dans une pirogue ; quatre noirs rament vigoureusement mais arrivés à cent mètres du rivage la marée est basse et le canot ne peut avancer sous peine de s’ensabler. Il faut donc me résoudre à me jeter à l’eau mais on ne me laisse pas le temps de la réflexion : deux indigènes m’empoignent et me voilà gagnant le rivage à califourchon sur leurs épaules. Le plus drôle est que plusieurs dames, femmes de passagers, étaient descendues avec nous et ont dû gagner la terre par le même moyen ! Le 17 mars, Mon cher Antoine… Débarque avec moi à Colombo, capitale de l’île de Ceylan. Tu n’imagines rien de plus florissant, de plus verdoyant, de plus pittoresque. Les Anglais sont décidément nos maîtres en fait de colonisation ! ...Les rues de la ville sont remplies de mouvement et d’activités : les voitures anglaises se croisent dans un va-et-vient perpétuel avec les pousse-pousse indiens et les charrettes traînées par deux petits buffles… Dans ce tohu-bohu circulent les Anglais à l’air grave et superbe, tous pleins de morgue ; quelques métis qui veulent les imiter et sont ridicules et enfin les indigènes…cette race indienne est fort curieuse. La dernière lettre écrite au cours de la traversée date du 25 mars 1894 : Un dernier mot, mon cher frère. Nous sommes en vue de Poulo-Condor… Notre traversée, somme toute, aura été magnifique… Dans quelques jours, dès que je serai installé, je te donnerai des détails sur ma nouvelle vie… Un dernier baiser, le dernier qui parte de la NiveEnfin c’est l’arrivée à Saigon le 26 mars 1894, après 38 jours de traversée.

 

Cholon – Saigon (du 27 mars à début novembre 1894)

 

Dès le lendemain de son arrivée, Paul s’empresse de donner de ses nouvelles : Cholon, le 27 mars 1894, Mes chers parents… A peine débarqués, nous avons été conduits au quartier de l’infanterie de marine pour y recevoir nos affectations : j’ai été désigné pour le poste de Cholon… Paul commence donc immédiatement son service à Cholon où il est détaché avec une compagnie de Tirailleurs annamites. Cette immersion totale, en plein coeur de la ville chinoise, lui donne l’occasion de s’acclimater très vite aux moeurs locales. Il est émerveillé par tout ce qui se passe autour de lui, du plus banal au plus insolite :

Tirailleurs annamites

Cholon, le 20 avril 1894, Mon cher Antoine… Cholon est la cité essentiellement chinoise de la Cochinchine ; tu ne saurais rien imaginer, pour un Européen nouvellement débarqué, de plus curieux qu’une promenade dans les rues de cette ville : une population vive, active, remuante. Chinois à la tête rasée et aux longues nattes tombantes ; Annamites petits aux longs cheveux enroulés en chignon derrière la tête ; Malabars grands et forts aux costumes bariolés… Des magasins multiples où tous les produits de Chine se trouvent réunis dans un ensemble chatoyant ; que de jolies choses dans ces magasins, que de meubles bizarres, de porcelaines magnifiques et réellement faites en Chine, celles-là ! Que d’étoffes splendides ! Je visite tout cela d’un œil étonné, me demandant par moment si je ne rêve pas…

Types d’Extrême-Orient – Annamites, Malabar et Chinois (Coll. Mottet & Cie) 

J’aime occuper mes soirées à me promener aux alentours, à Dakao par exemple, le village annamite par excellence. Là se trouvent les véritables cai nhà, maisons construites en bambous dans lesquelles grouille toute une population de paysans. Ces maisons sont bien simples et la construction en est des plus primitives : une simple case, renfermant une seule chambre séparée en deux parfois par une mince cloison ou un rideau ; dans un coin un autel en l’honneur de Bouddha sur lequel on allume tous les soirs de petites baguettes particulières brûlant naturellement et répandant une odeur assez pénétrante. Un lit de camp, des hamacs pour les enfants, quelques ustensiles nécessaires au ménage, voilà tout ce que comporte l’ameublement… Toute la famille vit là-dedans, au milieu d’une malpropreté assez grande, de chiens très hargneux, de porcs énormes et ventrus, quelques poules… 15

… Je préfère de beaucoup la soupe chinoise : figure-toi un mélange de bouillon, de pâtes alimentaires très minces, de fines herbes, de crevettes et de porc rôti, le tout aromatisé de nu’oc mam. Tu arrêtes un marchand, reconnaissable au bruit qu’il fait avec une sorte de castagnettes : il fait la soupe devant toi, tu t’assieds sur tes talons, prends tes baguettes de la main droite, ton bol de l’autre main et pour deux ou trois cents, tu te nourris fort bien ; mais il faut s’y habituer. Pour moi c’est chose faite et je suis arrivé à très bien manier mes baguettes… Après quelque temps passé à Cholon, il est affecté de force (c’est lui qui l’écrit dans ses lettres, sans l’expliquer) à Saigon dans les bureaux de l’administration militaire en qualité de secrétaire auprès de Trésorier. Pendant près de six mois il mène la vie tranquille d’un employé de bureau au cours de laquelle il se familiarise avec la grande ville coloniale et fait l’apprentissage de la vie saïgonnaise et de ses acteurs. Il en dépeint les charmes mais aussi les travers :

 

Saigon, le 19 mai 1894, Mon cher frère… Je suis maintenant à Saigon, secrétaire chez le trésorier. J’ai une existence très douce : c’est la vie de bureau dans toute sa placidité… Saigon est une ville fort jolie, les promenades y sont splendides… …Le jardin botanique, véritable nid de verdure où l’on trouve les plus belles plantes de la flore tropicale, est merveilleux. Je me promène souvent le soir dans ces allées ombreuses, alors pleines de fraîcheur, au milieu d’un décor féerique, grandiose, admirant les découpes fantastiques de ces feuillages exotiques : rien en France ne peut te donner une idée de ce spectacle…

…Nous avons aussi ce que l’on appelle le Tour de l’Inspection qui correspond au Bois de Boulogne. Tous les soirs vers cinq heures, quand la chaleur est tombée, élégants et élégantes de Saigon partent en voiture et font une promenade d’environ dix kilomètres autour de la ville. C’est le moment où l’on se montre, où l’on arbore les toilettes neuves, où tout le monde se croit obligé d’avoir une attitude raide, guindée, pleine de dignité : tous posent, principalement les gens qui ont été forcés de quitter la France, ont réussi dans leur commerce et essaient de faire oublier leur origine ou leur passé plus ou moins véreux par leur morgue et leur fierté. …Saigon est une bien jolie ville au point de vue physique, mais le caractère de la population est bien laid, …c’est une ville trop européenne pour que je puisse m’y trouver attiré… …La société de Saigon passe son temps à se jalouser et à se dénigrer. La vie privée n’y est pas ménagée, si correcte qu’elle soit…

En route pour le Tour de l’Inspection à bord d’un Malabar, transport à cheval

 

Une fois passée l’euphorie des premiers mois de découverte, Paul souffre de la monotonie de son quotidien et de la futilité de ses compatriotes. S’il s’est engagé volontairement dans le corps des Tirailleurs annamites et a traversé la moitié du monde, ce n’est pas pour occuper un paisible emploi administratif au milieu d’expatriés qui s’ennuient dans leur microcosme et passent leur journée à s’observer et se jalouser. Bien souvent il rêve d’aventures et même de coup de force…

 

Saigon, le 3 août 1894, Mon cher père… La vie de bureau que je mène ne me plaît guère. Je voudrais m’enfoncer dans la brousse, mener une vie plus active, voir, non pas une ville civilisée mais les villages véritablement annamites, aller au Siam, au Cambodge, où nous avons des postes… …Je ne crois pas rester longtemps à Cholon : dans deux ou trois mois je vais monter au Siam probablement, à Khone ou Chantaboun. Je crois que tout n’est pas fini par là et que j’aurai peut-être la chance d’assister à une campagne de guerre… …Le Tonkin est loin d’être pacifié. Il en est de même pour le Siam ; je crois bien que le dernier mot n’est pas dit sur cette expédition : on se prépare à quelque chose sûrement… Si l’occasion se présente de faire campagne de guerre, je tâcherai de ne pas la manquer……J’espère que d’ici peu de temps il y aura quelque chose au Siam : on en parle à voix basse, on s’observe de part et d’autre et on n’attend qu’une occasion ; si les opérations recommencent, je ferai mon possible pour y prendre part et avoir ainsi le bénéfice d’une campagne de guerre…

Conflit franco-siamois : gravures et articles tirés de la presse d’époque

 

Au début du mois de novembre 1894, Paul est mobilisé pour une mission de plusieurs mois dans le haut-Mékong. Ses lettres n’expliquent pas comment il a réussi à se faire engager dans cette opération militaire. Peut-être a-t-il fait intervenir un certain Etienne Durazzo, conseiller à la Cour de Saigon, neveu de Paul Eudel, un ami de son père, dont il mentionne le nom dans la première lettre envoyée de Khong le 20 novembre 1894 ?

 

L’île de Khong - Laos (de début novembre 1894 à mai 1895) Les douze lettres qui forment la dernière partie de l’ouvrage ont toutes été écrites et datées de Khong. Khong, le 20 novembre 1894, Mon cher Antoine… C’est du fond de nos postes les plus avancés de la Cochinchine, en plein Haut-Mékong, en pays laotien, que je date ma lettre ; je suis ici à plus de mille kilomètres de Saigon… Cette île au beau milieu du Mékong, en amont des chutes de Khone, abrite à cette époque l’un des postes militaires français les plus en amont sur le cours du fleuve. En effet, depuis l’opération navale devant Bangkok en juillet 1893 et la signature du traité franco-siamois le 3 octobre, la France a pris possession de la rive gauche du Mékong, stoppant net toute prétention du Siam sur les territoires laotiens qu’il convoitait. Pour s’imposer définitivement sur le terrain, la France doit désormais montrer sa présence et sa force. Ainsi des canonnières sont transportées en amont de Khone, sur le bief laotien du Mékong, au prix d’efforts incroyables et des postes militaires font leur apparition sur les berges et sur les îles du fleuve, faisant face aux positions siamoises.

 

Mékong - Carte de l’île de Khong et de la région des chutes de Khone

 

Dans ses premières lettres Paul raconte tout d’abord le voyage de Saigon jusqu’à Khong, véritable expédition qui a duré quinze jours, au gré des moyens de transport les plus variés, tantôt en bateau à vapeur, tantôt en pirogue, quelquefois même à cheval ou à pied. Son récit montre qu’il est heureux de vivre enfin pleinement une aventure à la hauteur de ses espérances :

 

…J’ai mené la vraie vie d’explorateur, seul Européen avec une dizaine de tirailleurs et mes coolies laotiens… Jusqu’à Kratié, j’ai pu voyager dans un bateau des Messageries… A partir de Kratié, il m’a fallu naviguer en pirogue, c’est alors qu’a commencé ma vie sauvage mais je ne regrette nullement d’avoir mené au moins une fois cette existence.

…Du côté de Sambor, endroit où les rapides sont le plus dangereux, c’est splendide. Du fond de la pirogue, on se sent comme attiré vers les gouffres, les mille tourbillons de l’eau. La pirogue glisse comme une flèche, pointant juste sur une roche ou un immense tronc d’arbre ; on croit que l’on va s’y briser, on ferme presque les yeux, mais avec leurs lances ou leurs rames, les Laotiens s’arcboutent contre l’obstacle, poussent des cris sauvages et filent au milieu de tous ces passages dangereux avec une adresse inouïe…

 

Dans les rapides du Mékong, à la montée (Coll. Raquez)

 

Arrivé sur place, l’existence rudimentaire et tranquille qu’il mène sur cette île perdue le change de la vie civilisée et mondaine qu’il a quittée à Saigon et qui lui pesait tant : Khong, le 6 janvier 1895, Mon cher père… Je mène une vie qui se rapproche plus de celle du sauvage que de celle de l’homme civilisé. Note bien que je n’en suis pas autrement fâché… Khong, le 29 janvier 1895, Mon cher frère… Ici dans ce camp, dans le Laos, tout se passe plus simplement… Que papa ne craigne pas d’augmenter la charge des pirogues en m’envoyant des journaux, c’est notre seule distraction ici et nous nous les arrachons à tour de rôle…

 

Il découvre les Laotiens, un peuple qu’il n’avait pas encore pu approcher lorsqu’il était à Saigon car ceux-ci sont peu nombreux en Cochinchine. Chacune de ses lettres consacre de longs passages à la description de ce peuple et de son mode de vie paisible dont il fait l’apprentissage : Khong, le 18 décembre 1894, Mon cher Antoine… Du côté des Laotiens, nous n’avons rien à craindre, c’est un peuple très doux et craintif à l’excès. En général ils sont grands, robustes et bien faits ; les traits du visage sont réguliers, le teint très brun, les cheveux coupés courts et en brosse. Ils sont indolents et mous et se contentent de peu comme nourriture…

Khong, le 6 janvier 1895, Mon cher père… J’ai donné quelques renseignements généraux à Antoine sur le caractère du peuple laotien, tel qu’il m’est apparu pour la première fois : très doux, réservé, timide à l’excès, il a été vite soumis par les Siamois qui l’ont réduit à l’état d’esclave. Je crois même que l’habitude des cheveux ras chez le Laotien est une marque d’ancienne servitude… …Les maisons laotiennes sont de simples cases en bambous et paillotes à un seul compartiment dans lequel la famille vit tout entière : généralement elles sont sales et mal entretenues…

 

…La principale occupation des habitants est de tisser des étoffes ou plutôt la laine qu’ils revendent aux Cambodgiens et aux Siamois. A part cela, leur commerce est à peu près nul…

 

Jeune fille Kha Kouène tissant (Coll. Raquez)

 

…Extrêmement superstitieux, ils professent pour leurs bonzes un culte manifeste. Ils adorent Bouddha, leur grand dieu, dont on trouve des statues en immense quantité…

…La langue laotienne est monosyllabique et gutturale. Elle est beaucoup moins difficile à apprendre que la langue annamite, les intonations n’y existant qu’à un faible degré…

 

On sait peu de choses sur les missions qui lui sont confiées au cours de son séjour à Khong. On comprend juste qu’il accepte toutes les tâches avec entrain car elles lui permettent de vivre des aventures riches et variées qui le sortent de son ordinaire bien calme et assouvissent sa soif de découverte : Khong, le 6 février 1895, Mon cher père… Pour le moment, je suis passé défricheur ; je m’en vais tous les matins dans la forêt couper des herbes et des arbres. Il y a des endroits délicieux de fraîcheur et d’ombrage ; des oiseaux de toute couleur, des perruches, des singes animent ces solitudes. Par instants, les herbes sont si hautes, la brousse si enchevêtrée que le soleil n’y pénètre plus. Etant seul dernièrement au milieu de cette nature folle, j’ai éprouvé un sentiment indéfinissable : ce n’était pas de la peur mais une sorte d’angoisse, de mélancolie profonde…

 

Khong, le 13 février 1895, Mon cher Antoine… Je me borne à parcourir la forêt, à y couper de l’herbe et des arbres et à chasser. Dimanche dernier, je suis passé sur la rive gauche du fleuve afin d’y reconnaître des pâturages. J’ai passé une journée bien agréable malgré la chaleur, chassant au milieu des hautes herbes et tuant des perdrix et des oiseaux au bec rouge d’un goût très délicat…

 

Laos - Retour de chasse (Coll. Claude et Cie)

 

…Je pense m’absenter pendant quatre ou cinq jours avec une escorte de tirailleurs et remonter dans le nord. J’accepterai cette mission avec plaisir car elle me permettra de voir une partie de l’île que je ne connais point. Khong, le 27 février 1895, Mon cher frère… Je viens de rentrer d’un voyage d’exploration dans le nord de l’île. Mon excursion était tout à fait topographique mais elle n’en a pas moins été intéressante. Je crois être le premier Européen à avoir mis le pied en certains endroits de cette forêt touffue qui borde les rives nord de Khong…

 

La première curiosité que j’ai vue est un village kha, admirablement fortifié par la nature et par les habitants… Le site est merveilleux. Situé au bord du fleuve, sur la rive droite de l’île, la végétation est splendide ; ce ne sont que bananiers, cocotiers, bambous… Le village, situé au milieu de cet amas de verdure, est très riche et son commerce fort important…

 

 Village Kha (photo Missions catholiques)

 

Partout nous avons été parfaitement accueillis, mais c’est plutôt par crainte que par amour ; notre influence est fortement minée par les Siamois et je crois bien que nous aurons des histoires un de ces jours. Nous nous y attendons et ne demandons que cela.

 

Effectivement, en plus des missions de reconnaissance pour lesquelles il est toujours volontaire, il caresse aussi le secret espoir d’affronter cet ennemi siamois toujours menaçant et si proche. Or, depuis la signature du traité franco-siamois d’octobre 1893 les deux puissances s’observent, se toisent par garnison interposée, mais sans jamais se provoquer réellement au point de déclencher une intervention armée. Pourtant la menace est bien réelle et Paul n’attend qu’un ordre pour en découdre avec les Siamois : Khong, le 26 décembre 1894, Mon cher Antoine… Nous menons la vraie vie de campagne, mais sans le bénéfice de campagne de guerre, sans même l’espoir de la médaille coloniale. Pas un de ces Siamois n’aura l’idée de nous attaquer, quand ils pourraient le faire si facilement. Je ne puis me battre qu’avec des serpents ou des tigres qui pullulent dans ces régions… Des missions partent tous les jours pour tâcher de s’y reconnaître et je ne désespère pas d’en faire peut-être partie… Khong, le 6 février 1895, Mon cher père… Je ne serais nullement étonné de voir les hostilités recommencer par ici… Il est d’ailleurs évident que nous n’attendons qu’un prétexte pour mettre la main sur les riches provinces siamoises qui nous entourent. Je ne demande qu’à faire partie des colonnes qui opèreront au moment opportun. Je n’ai qu’à y gagner, je ne risque pas plus ma vie ici qu’ailleurs…

 

Sans jamais désespérer de se battre un jour contre les Siamois, Paul est conscient que sa mission à Khong va bientôt se terminer et qu’il devra tôt ou tard rentrer à Saigon où il a déjà prévu de suivre une formation d’officier : Khong, le 20 novembre 1894, Mon cher Antoine… Je ne suis pas à Khong pour longtemps je pense, et je rentrerai à Saigon pour suivre les cours de Saint-Maixent. Ce sera alors la vie de caserne, de garnison qui me reprendra dans toute sa monotonie…

 

Mais la date du retour est très incertaine. Elle est sans cesse repoussée, tantôt pour des raisons météorologiques, tantôt à cause du peu de moyens de transport disponibles ou du changement imprévu de directives de la part de l’Etat-major à Saigon : Khong, le 6 février 1895, Mon cher père… Dans deux ou trois mois commencera la saison des pluies… il est probable que nous serons sur le point de rentrer en Cochinchine. Khong, le 13 février 1895, Mon cher Antoine… Je suis toujours dans le haut-Mékong, attendant les événements ou les décisions ministérielles… Le 14 mars 1895, Mon cher frère …Je compte passer encore deux ou trois mois ici, peut-être jusqu’en juillet ; les bateaux pourront alors monter et nous rapatrier en Cochinchine… L’échéance du retour s’éloigne encore davantage lorsque l’épidémie de choléra qui s’est déclenchée dans le bas-Mékong atteint l’île de Khong et contraint l’ensemble de la garnison à rester retranché à l’intérieur du camp militaire : Le 14 mars 1895, Mon cher frère …Depuis l’épidémie de choléra qui existe à Phnom-Penh, nous sommes de plus en plus isolés et courriers et convois éprouvent des retards considérables… Khong, le 24 mars 1895, Mon cher frère… Je ne connais rien de plus ennuyeux que d’être bloqué dans un espace de 500 mètres de long et cependant c’est le cas de la garnison de Khong. Ce maudit choléra s’est déclaré dans l’île, au milieu de la population indigène, tout le monde s’est enfui, plus de coolies, plus de femmes, plus de marché. Nos communications sont interrompues de tous les côtés et nos marchandises interceptées à Kratié pour y subir une quarantaine… Notre retour en Cochinchine paraît ajourné pour quelque temps encore : les relèves nous manquent, des bruits de piraterie courent depuis quelques jours et l’épidémie ne décroîtra qu’aux hautes eaux, en août ou septembre…

 

Du fait de la promiscuité liée au confinement, Paul lui-même tombe malade mais se veut encore rassurant sur son état de santé : Khong, le 17 avril 1895, Mon cher père… Nous venons de passer par une période épouvantable de chaleur, de choléra qui a fait de nombreuses victimes dans la garnison. Etant privés de toutes communications, je t’affirme que nous avons passé des jours pénibles. Enfin, on nous laisse l’espoir d’une prochaine évacuation. Pour moi, je suis très affaibli : je souffre d’un accès bilieux qui m’a mis au lit depuis huit jours. Je suis à peu près rétabli aujourd’hui mais j’ai hâte de respirer le grand air de la mer, si c’est possible, et je vais tâcher de passer quelques jours au Cap (Saint-Jacques, N.D.A.) pour m’y rétablir. Ne vous effrayez pas de tout cela : c’est le résultat de la chaleur et de la plus mauvaise saison, tous les coloniaux passent par les mêmes vicissitudes… La dernière lettre qui figure dans l’ouvrage, datée du 25 avril 1895, ne laisse pas au lecteur entrevoir l’issue fatale que le destin réserve à Paul moins de vingt jours plus tard. Au contraire, elle est porteuse d’espoir et semble indiquer que les ennuis s’éloignent : Khong, le 25 avril 1895, Mon cher frère, Ma dernière lettre n’a pas dû vous paraître rassurante et je me hâte de vous tranquilliser un peu. Je vais mieux et la fièvre a disparu presque complètement : les forces et l’appétit manquent encore mais reviennent petit à petit. Le changement d’air qui est proche me fera du bien. Quant à l’épidémie de choléra, elle a à peu près disparu ; mais les Européens en ont bien souffert. Trois de mes collègues y sont restés. Je t’assure que nous avons passé par un bien mauvais moment, par des heures pénibles et tristes. Etre en guerre, recevoir une balle ou un projectile quelconque, on n’y pense pas : nous sommes faits pour cela, mais mourir du choléra en deux heures, quelle triste perspective ! Pour comble de malheur, le feu a pris dans le village laotien, un incendie immense qui a failli se communiquer au camp. L’infirmerie n’a pu être sauvée et c’est à grand’ peine qu’on a pu déménager quelques médicaments et tous les malades heureusement. Il semble qu’un mauvais sort s’acharne sur nous. Enfin aujourd’hui, quoique nous ne soyons pas complètement débloqués, les relations commencent à se rétablir et nous espérons avoir enfin ce qui nous manque. Et surtout les pluies arrivent, nous amenant un peu de fraîcheur… Mais le destin en a décidé autrement ; atteint à nouveau de fortes fièvres dues aux effets pervers et combinés du choléra et de la malaria, Paul sombre dans un état d’anéantissement prolongé. Face à la gravité de la maladie qui engage son pronostic vital, le commandant Bérard, chef du poste de Khong, ordonne l’évacuation de Paul vers Saigon, en compagnie d’autres malades. Malheureusement il n’atteindra jamais la Cochinchine. Après trois jours de navigation en pirogue, il est débarqué à Stung Treng où le docteur Estrade, médecin aide-major de l’artillerie de marine, chef de service du poste sanitaire local, le fait transporter d’urgence le 11 mai, à 9 heures du soir dans son infirmerie.

 

Un poste sanitaire en Cochinchine

 

Le diagnostic du médecin est sans équivoque : « accès pernicieux à forme méningitique », d’autant plus violent et fatal que la victime est robuste. Les deux jours suivants Paul sombre dans le délire ; il ne reconnait même plus ses camarades, ni même son commandant qui n’a pourtant cessé de veiller sur lui depuis son évacuation de Khong et tout au long du voyage. Malgré tous les soins qui lui sont prodigués, Paul meurt le 14 mai 1895, sans avoir jamais repris connaissance. C’est le docteur Estrade qui lui ferme les yeux.

Par précautions sanitaires, les funérailles ont lieu le soir même dans le petit cimetière de Stung Treng. Le cercueil, enveloppé du drapeau national, est escorté d’un piquet qui rend les honneurs. Le capitaine Lafflotte, commandant le poste et sa femme, suivis des six ou sept Européens de Stung Treng forment le petit cortège qui accompagne la dépouille jusqu’à sa dernière demeure : une modeste tombe en briques et ciment entourée d’une balustrade en bois et surmontée d’une croix en fonte avec plaque en cuivre indiquant l’identité de Paul. Une couronne, commandée à Saigon, y a été déposée avec l’inscription : « Les sous-officiers du Régiment des Tirailleurs annamites à leur camarade Troubat ». Ce n’est que le 5 juin 1895 que les parents de Paul sont prévenus de la disparition de leur fils ; deux jours auparavant, ils recevaient encore deux lettres de lui qui se voulaient rassurantes... Les marques de condoléance et d’amitié, extrêmement nombreuses, de tous ceux qui ont connu le défunt, affluent de toutes parts. Plusieurs journaux consacrent des notices nécrologiques. La plus touchante est celle publiée dans l’édition du Progrès de l’Oise datée du samedi 8 juin 1895 :

Nous apprenons avec une grande tristesse que Monsieur Paul Troubat, sous-officier aux Tirailleurs annamites, fils de M. Jules Troubat, bibliothécaire à la Bibliothèque nationale, vient de mourir à l’âge de vingt-six ans, frappé en pleine vigueur par l’abominable climat du Tonkin (apparemment, le journaliste ne maîtrisait pas bien la géographie de l’Indochine ! N.D.A.). Ancien élève du collège de Compiègne, Paul Troubat s’était engagé au 51ème d’Infanterie à Beauvais, où il avait rapidement gagné les galons de sous-officier. C’est pour hâter son avancement dans la carrière qu’il demanda à passer aux Colonies. Paul Troubat possédait les meilleures qualités du coeur et de l’esprit et tous ceux qui l’on connu déploreront avec nous sa fin douloureuse. Les indifférents eux-mêmes ne pourront se défendre d’une vive émotion en évoquant les derniers moments de ce soldat français qui meurt à des milliers de lieues de sa patrie, sans avoir la consolation de penser qu’une mère ou un père aimé lui fermera les yeux. Nous sommes de tout coeur avec M. et Mme Jules Troubat dans le deuil affreux qui vient de les frapper.

 

Monsieur Lamouroux, haut-fonctionnaire à la Mairie de Saigon, natif de Montpellier et ami de la famille, rend hommage à Paul et assure à ses parents qu’il fera porter de temps en temps des fleurs de la forêt sur la tombe de leur fils.

 

Antoine Chansroux, poète occitan contemporain de Frédéric Mistral et proche ami de Jules Troubat, compose deux poèmes dédiés à la famille Troubat : l’un en provençal intitulé Daia ! (Faux !) paraît dans la revue occitane Lou Viro- Soulèu de juin 1895, l’autre en français intitulé Pour la Patrie est publié en juillet 1895 dans Le Conciliateur franco-provençal de Beaucaire. Ils figurent dans la préface de L’île de Khong - Lettres laotiennes d’un engagé volontaire.

C’est certainement à travers ces nombreuses marques d’estime et d’affection que Jules Troubat a su trouver la force, malgré sa peine immense, de réaliser cet ouvrage. Il permet ainsi de faire revivre la mémoire de son fils, le sergent Paul Troubat, disparu dans la force de l’âge loin du sol natal et d’y associer la mémoire d’un père sans qui cette  histoire ne serait jamais parvenue jusqu’à nous.

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Published by grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-b
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commentaires

alain t 15/11/2015 02:52

Grand merci pour cet article que je lirai plus attentivement plus tard.
Il est toujours intéressant de retracer l'histoire des farangs, autour de la Thailande. Je pense souvent
qu'avant de donner un visa, le bureau de l'immigration devrait offrir un petit livre
sur l'histoire des occidentaux, partout dans le monde + un ptit manuel aussi sur ''comment s'adapter aux chaleurs d'une zone tropicale''. Ah oui, j'oubliais : en général, ils savent tout ces farangs !

Bon dimanche ! Perso, nous allons aider la coupe du riz familiale, toujours une fête !

grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-b 16/11/2015 22:40

Merci de votre fidélité