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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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5 décembre 2015 6 05 /12 /décembre /2015 18:47
A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900

Nous avons dans nos articles 144 et 145  (1)  évoqué les souvenirs du jeune diplomate français Raphaël Réau en poste au Siam de 1894 à 1900 … Souvenirs intéressants s’il en est puisque, provenant de la correspondance privée adressée à sa famille et pieusement publiée par son petit-fils, l’auteur ne s’est pas astreint à pratiquer le langage diplomatique et nous change en cela des notes ou correspondances officielles de cette époque, même confidentielles (2).

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900

Réau (Il préfère signer Raphaël, son premier prénom, Ulysse, était probablement difficile à porter ?) appartient à ce personnel diplomatique qui, dans la droite ligne de Pavie et de Hardouin (le caniche de Pavie), souhaite tout simplement que son pays colonise le Siam. Mais point n’est besoin de canonnières pour cela. 

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900

Si l’on considère que la population du pays est composée d’une part et pour une grande partie de sujets d’origines laotienne ou indochinoise susceptibles d’être soumis en vertu du traité de 1893 à la « protection française » et d’autre part pour une grande partie de sujets d’origine chinoise également susceptibles de sa placer sous la protection de la France (leur pays d’origine n’entretenant pas de relations diplomatiques avec le Siam), il suffira tout simplement de les placer sous notre aile tutélaire. Des millions de Siamois d’origine allogène échapperont ainsi au système juridique et judiciaire siamois et aussi et surtout à la fiscalité siamoise.

 

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900
Nous retrouvons ces propos dans les écrits de la pseudo « aventurière » Isabelle Massieu qui donne en 1901 les chiffres suivants : Une population de 6.000.000 d'habitants dont 500.000 Cambodgiens, 1.000.000 de Laotiens, 1.200.000 Chinois sans compter les Annamites (3). « Si le gouvernement Français voulait prendre le Siam sans dépenser une goutte de sang, et un sou, ce serait la chose la plus facile du monde » écrit Réau.
A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900

Ne revenons pas sur cette position qui fut celle du « parti colonial » et d’une gra nde partie de la presse française à cette époque. Ce sont les « petits secrets » dévoilés par notre jeune diplomate à sa famille qui ont retenu notre attention (sans la moindre malice évidemment).

 

Sa situation financière ?

 

Réau crie misère ? Peut-on penser que c’est pour apitoyer sa bonne Maman ? « Car la vie est abominablement chère maintenant. Les loyers doublent, par suite de la demande excessive des Européens qui affluent sans cesse à Bangkok. Je paie actuellement un peu plus de 1.000 francs pour ma maison, Roy et mois dépensons chacun 120 francs pour nous nourrir. Ajoutez les frais somptuaires si nombreux dans notre profession, et vous en conclurez comme moi que 10.000 francs à Bangkok ne valent pas 4.000 francs en France ».

 

Ces chiffres comme il est alors d’usage sont des chiffres annuels.

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900

Eh bien, non, nous ne concluons pas comme lui.

 

Notre jeune diplomate est rémunéré 10.000 francs par an, tous frais payés, somptuaires ou pas, bien sûr, lesquels sont remboursés « sur justifications ». Quels sont les salaires ou émoluments à Paris au début du siècle dernier ?

 

Une cuisinière gagne 350 francs par an, un domestique, 500 francs, les garçons de café ne sont payés qu’au pourboire. Pour ceux qui ont eu la chance d’avoir suivi des études et d’exercer une profession plus privilégiée, un instituteur débutant gagne 875 francs par an, un juge débutant 1.833 francs l’an, dans la justice, le traitement moyen est de 5.000 francs par an. Quant à Pavie, nous y reviendrons, Réau nous apprend qu’il gagne 60.000 francs par an.

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900

La vie était-elle chère à Bangkok en 1900 ?

 

Nous avons simplement les prix que  nous lisons dans l'édition 1926 des « Guides Madrolle », ils sont évidemment plus élevés qu’en 1894. Précisons que le cours du tical (bahts) est évidemment variable mais en moyenne, 1 tical = 1,50 francs.

 

Rendons à Réau les égards dus à sa fonction et logeons-le à l’ « Hôtel Oriental » qui a le double avantage d’être le plus luxueux de Bangkok et d’être situé à côté de l’ambassade. La pension complète est pour un couple de 26 bahts – 39 francs – et pour une personne seule entre 10 – 15 et 18 bahts soit 15, 22,5 et 27 francs). On peut pour ses loisirs louer une voiture à deux chevaux pour la journée à 8 bahts soit 12 francs. Le trajet chemin de fer de Bangkok à Chiangmai en 1ère classe (tout de même) est de 45 bahts. Restons-en là et n’allons pas chercher le prix de la soupe de nouilles dans le quartier chinois en 1900. Nous ne pouvons donc nous empêcher de sourire légèrement à la lecture des jérémiades financières de notre jeune diplomate.

 

D’autant que, ses frais étant payés et ses émoluments versés, notre Ulysse bénéficie d’autres avantages.

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900

Nous lisons avec stupéfaction dans un courrier du 9 février 1895 :

 

« Ma petite maison (celle qui lui coûte 1.000 francs par an) m’est de plus en plus chère. J’ai reçu une magnifique lampe à suspension d’un Chinois anonyme protégé. C’est l’habitude ici d’envoyer des cadeaux qu’on ne peut refuser. Ma lampe vaudrait bien 600 francs. Et des potiches chinoises, des porcelaines, tous nos riches protégés sont très généreux, quelques-uns sont millionnaires ». Les fonctionnaires de la république, très dignes représentants de leur pays au Siam, reçoivent donc des cadeaux de Chinois anonymes ?

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900

Ce sont ces mêmes généreux et anonymes Chinois dont il écrit le 1er novembre 1895 : « Je songe à la force de ces sociétés chinoises, et à leur richesse aussi, puisque l’une d’elles n’hésitait pas à débourser deux fois 5.000 ticaux pour sauver un de ses membres, soit 16.000 francs ».

 

Nous allons voir plus bas quel superbénéfice réalise le consulat par rapport au coût d’un certificat de protection !

 

Mais ce qu’il écrit à sa mère au bénéfice du secret des correspondances, l’aurait-il écrit à son ministre de tutelle ? Il est vrai que Delcassé qui fut ministre des colonies en 1894 puis des affaires étrangères à partir de 1898 fut ouvertement accusé par une partie de la presse française d’avoir été acheté par les Siamois (4).

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900
 

Toujours est-il que cela portait – déjà –  un nom (5).

 

On peut dès lors comprendre que Pavie qui ne marchait probablement pas pieds nus à Bangkok puisse dépenser 80.000 francs par an alors qu’il en gagne 60 et mène un train de satrape. C’est ce que Réau appelle (courrier du 3 juin 1898) en se plaignant de la lourdeur de sa charge « le parfum de la rose » : « J’aurai les épines et quelque peu du parfum de la rose le relief que me donneront les fonctions » … «  Midi arrive avec rapidité, le prétoire se vide. Je monte déjeuner, la table de M. Pavie est toujours dressée pour huit personnes. Une foule de boys, une abondance et une recherche de plats dignes d’un grand restaurant parisien font que ces repas sont les plus luxueux de Bangkok. M. Pavie, célibataire, dépense royalement 80.000 francs sur 60.000 qu’il reçoit... » (Courrier du 20 juillet 1895, relevons que Réau est nourri par Pavie mais se plaint tout de même des 120 francs par an qu’il doit dépenser pour se nourrir !).

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900

Quand Réau écrit le 1er novembre 1895 « Je vous parlerai dans une autre lettre de la corruption, au sens pécuniaire, qui règne à Bangkok, et qui a autrefois infecté jusqu’au Consulat » il est permis de se demander sans ternir sa mémoire s’il n’a pas utilisé le passé  simple au lieu du présent par erreur de plume ? En tous cas, ce courrier n’a pas été écrit ou s’il l’a été, son petit-fils a pu juger bon de ne pas le publier ?

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900
Les « avantages annexes ».

 

C’est notre Ulysse lui-même qui a attiré notre attention sur cette disposition parfaitement légale dont on ignore si elle a disparu. Citons son courrier du 22 décembre 1900 :  «  J’estime cependant que ma situation actuelle, avec la gérance de la chancellerie de Hong Kong – 10.000 francs, plus 5% des opérations de chancellerie, - en climat sain, en séjour dans une belle ville -  et une perspective d’avancement prochain au choix valent bien le vice-consulat inconnu qu’on m’aurait offert … ». C’est quoi ces 5% ? Tout simplement ce que la loi appelle « les remises accordées aux chanceliers » et qui s’élèvent – mutatis mutandis – à 5 %  des fonds encaissés.

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900
 

Car évidemment, l’intervention consulaire n’est pas gratuite, elle est même fort couteuse. Qu’est-ce à dire ? Tout simplement qu’il existe un tarif. C’est ainsi que les « patentes de protection » sont soumises à un tarif de 4, 6 ou 8 francs et sont par ailleurs renouvelables tous les 5 ans Nous n’avons pas pu savoir selon quels critères ce tarif variait du simple au double ? Restons-donc à la moyenne de 6 francs.

 

L’intervention du représentant consulaire en jugement (et nous savons que Réau est friand de ces séances au Tribunal même s’il ne cesse de s’en plaindre) est facturé 30 francs. 

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900

Le Consul est évidemment astreint aux règles de la comptabilité publique, plus astreignantes qu’une comptabilité d’épicier (chinois). Il est évident que les opérations portées en recette doivent correspondre au tarif. L’agent consulaire a certes la possibilité de faire grâce de ses émoluments aux personnes méritantes et dans le besoin, il doit pouvoir en justifier mais on peut penser que le plus souvent, que ce soient les Chinois protégés par l’intermédiaire de leurs sociétés de voyoucratie ou les Indochinois catholiques baptisés à tour de bras par nos bons missionnaires des missions étrangères, le tarif plein était appliqué et bien au-delà.

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900
Mais que se passe-t-il quand une triade allonge 16.000 francs (au lieu de 6) pour sortir l’un de ses membres d’une sale affaire ? On peut penser que les 15.994 francs superflus ne sont pas comptabilisés et tombent dans une « Caisse noire » dont bénéficient les employés du consulat ou servent à payer les agapes de Pavie ?  Que se passe-t-il lorsque le consulat a inscrit chaque jour 200 protégés ? Il a encaissé 200 x 6 = 1.200 francs. 60 francs tombent dans l’escarcelle du chef de chancellerie dont on ne sait trop s’il le garde pour lui ou le répartit entre ses collaborateurs ?  Ne sourions pas, rappelons simplement que un tout, tout petit franc, c’est le salaire quotidien de la cuisinière de Madame Réau mère et que c’est énorme pour un Siamois !
A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900
Pour connaître le rapport de ces 5 %  (« le parfum de la rose ») au bénéfice des chancelleries, il nous faudrait évidemment pourvoir consulter les registres comptables des consulats qui se trouvent à Nantes ce qui nous est évidemment impossible. Il n’y a évidemment aucun moyen de connaître le nombre de lampes chinoises à 600 francs et des 15.994 francs, expression de la reconnaissance spontanée de quelques Chinois. Par ailleurs, lorsque ces superbénéfices arrivent à Bangkok, on peut penser (on espère) qu’ils sont équitablement partagés par le chef de chancellerie entre ses collaborateurs. Lorsqu’ils arrivent dans les vice-consulats extérieurs : Luang-Prabang, Nan, Korat, Ubon, Makheng (Udonthani), Chantaburi, Battambang, Chiangmaï oú il n’y a pas d’employés français, il est évident qu’ils récompensent les diligences des seuls vice-consuls.
A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900
Ceci dit, que la position « colonialiste » de Réau ait été dictée par le souci d’étendre l’influence des bienfaits de la civilisation française au Siam ou qu’elle ait été assorti de celui d’y trouver son profit est un débat dans lequel nous ne nous lancerons pas. Si nous écartons ses très contestables considérations de géopolitique, son tableau du Siam reste un document précieux.
A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900

Références :

 

• Selon le « MANUEL DIPLOMATIQUE ET CONSULAIRE - AIDE-MÉMOIRE PRATIQUE DES CHANCELLERIES » de R. MONNET, édition « revue, augmentée et suivie du nouveau Tarif des Chancelleries », BERGER- 1910, le coût des  « Certificats annuels d'inscription au registre des indigènes sujets ou protégés français de l'Algérie et des pavs placés sous la souveraineté ou le protectorat de la France » est de 5 francs et il doit être renouvelé tous les 5 ans. Celui des jugements ou sentences arbitrales est de 30 francs ».

• « Tarif des droits à percevoir dans les chancelleries diplomatiques et consulaires et au ministère des affaires étrangères »  (édition 1937).

• « Manuel diplomatique et consulaire » par R. Monnet, édition 1910.

• « Petit Guide pratique à l'usage des agents consulaires de France » par Henri Didot, 1911.

 

***

 

La question de la rémunération des fonctionnaires payés « au pourcentage » (Conservateur des hypothèques payé au prorata du montant des transactions immobilières,  Trésorier payeur  en fonction du montant des transactions financières par lui gérées, c’est-à-dire placement des bons du trésor) reste toujours particulièrement opaque.

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900

Si l’on se fie aux chiffres de l’Insee, 1 franc 1900 = 20 francs 2000 = 3 euros 2014. Les émoluments de notre jeune Réau correspondraient donc à 30.000 euros annuels valeur 2014. Selon la cours de l’euro, en tous cas plus d’un million de baths par an, de quoi vivre largement à Bangkok. Notre Pavie « aux pieds nus » aurait donc gagné l’équivalent de 180.000 euros par an.

 

Quant à la pension quotidienne à l’ « Oriental » pour un couple, 39 francs soit environ 120 euros 2014 (environ 5.000 bahts) ne cherchez pas, avec un peu de chance vous pourrez obtenir une nuitée à 15.000 baths.

A 200 – QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU,  JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900

Notes

 

(1) 144 « Raphaël Réau, jeune diplomate français au Siam. (1894-1900) » et 145 « La vision du Siam de Raphaël Réau, jeune diplomate français à Bangkok. (1894-1900) ».  Il commença sa carrière comme élève interprète fin 1894, puis interprète et chancelier, et ensuit chargé de fonctions qui en font fait « le troisième consul » du Consulat de France à Bangkok, où il fera deux séjours (1894 - 1897 et 1898 – 1900), interrompu par un congé imprévu en France de mai 1897 à janvier 1898.

 

(2) « MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES - DOCUMENTS DIPLOMATIQUES -AFFAIRES DE SIAM -1893-1902 à PARIS - IMPRIMERIE NATIONALE – MDCCCCIl ».

 

(3) Voir notre article  A 192 – « A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME ».

 

(4) Voir notre article A 90 « Les dessous des traités de 1902 et de 1904 entre la France et le Siam ».

 

(5) … Selon les termes des articles 174 et 177 du code pénal, version de l’époque dont la Cour de Cassation dit  « vu  les articles 174 et 177, du Code pénal; attendu, 1° que, d'après le premier ces articles, le crime de concussion, de la part des fonctionnaires ou officiers publics, ne consiste pas seulement à exiger, mais aussi à recevoir ce qu'ils savent n'être pas dû pour salaire ou traitement … ».  Ce problème est récurent, a donné lieu à de multiples modifications au code pénal dont le texte actuel (article 177) est le suivant, version 1994, définissant clairement l’infraction de corruption passive : « Sera puni d'un emprisonnement de deux à dix ans et d'une amende double de la valeur des promesses agréées ou des choses reçues ou demandées, sans que ladite amende puisse être inférieure à 1500 F, quiconque aura sollicité ou agréé des offres ou promesses, sollicité ou reçu des dons ou présents pour  : 1° Etant investi d'un mandat électif, fonctionnaire public de l'ordre administratif ou judiciaire, militaire ou assimilé, agent ou préposé d'une administration publique ou d'une administration placée sous le contrôle de la puissance publique, ou citoyen chargé d'un ministère de service public, faire ou s'abstenir de faire un acte de ses fonctions ou de son emploi, juste ou non, mais non sujet à salaire… »

 

Nous retrouvons ces propos dans les écrits de la pseudo « aventurière » Isabelle Massieu qui donne en 1901 les chiffres suivants : Une population de 6.000.000 d'habitants dont 500.000 Cambodgiens, 1.000.000 de Laotiens, 1.200.000 Chinois sans compter les Annamites (3). « Si le gouvernement Français voulait prendre le Siam sans dépenser une goutte de sang, et un sou, ce serait la chose la plus facile du monde » écrit Réau.

 

Ne revenons pas sur cette position qui fut celle du « parti colonial » et d’une gra nde partie de la presse française à cette époque. Ce sont les « petits secrets » dévoilés par notre jeune diplomate à sa famille qui ont retenu notre attention (sans la moindre malice évidemment).

 

Sa situation financière ?

 

Réau crie misère ? Peut-on penser que c’est pour apitoyer sa bonne Maman ? « Car la vie est abominablement chère maintenant. Les loyers doublent, par suite de la demande excessive des Européens qui affluent sans cesse à Bangkok. Je paie actuellement un peu plus de 1.000 francs pour ma maison, Roy et mois dépensons chacun 120 francs pour nous nourrir. Ajoutez les frais somptuaires si nombreux dans notre profession, et vous en conclurez comme moi que 10.000 francs à Bangkok ne valent pas 4.000 francs en France ». Ces chiffres comme il est alors d’usage sont des chiffres annuels.

 

Eh bien, non, nous ne concluons pas comme lui.

 

Notre jeune diplomate est rémunéré 10.000 francs par an, tous frais payés, somptuaires ou pas, bien sûr, lesquels sont remboursés « sur justifications ». Quels sont les salaires ou émoluments à Paris au début du siècle dernier ?

 

Une cuisinière gagne 350 francs par an, un domestique, 500 francs, les garçons de café ne sont payés qu’au pourboire. Pour ceux qui ont eu la chance d’avoir suivi des études et d’exercer une profession plus privilégiée, un instituteur débutant gagne 875 francs par an, un juge débutant 1.833 francs l’an, dans la justice, le traitement moyen est de 5.000 francs par an. Quant à Pavie, nous y reviendrons, Réau nous apprend qu’il gagne 60.000 francs par an.

 

La vie était-elle chère à Bangkok en 1900 ?

 

Nous n’avons les prix que ceux que nous lisons dans le « Guide Madrolles » de 1926, ils sont évidemment plus élevés qu’en 1894. Précisons que le cours du tical (baths) est évidemment variable mais en moyenne, 1 tical = 1,50 francs.

 

Rendons à Réau les égards dus à sa fonction et logeons-le à l’ « Hôtel Oriental » qui a le double avantage d’être le plus luxueux de Bangkok et d’être situé à côté de l’ambassade. La pension complète est pour un couple de 26 baths – 39 francs – et pour une personne seule entre 10 – 15 et 18 baths soit 15, 22,5 et 27 francs). On peut pour ses loisirs louer une voiture à deux chevaux pour la journée à 8 baths soit 12 francs. Le trajet chemin de fer de Bangkok à Chiangmai en 1ère classe (tout de même) est de 45 baths. Restons-en là et n’allons pas chercher le prix de la soupe de nouilles dans le quartier chinois en 1900. Nous ne pouvons donc nous empêcher de sourire légèrement à la lecture des jérémiades financières de notre jeune diplomate.

 

D’autant que, ses frais étant payés et ses émoluments versés, notre Ulysse bénéficie d’autres avantages.

 

Nous lisons avec stupéfaction dans un courrier du 9 février 1895 :

 

« Ma petite maison (celle qui lui coûte 1.000 francs par an) m’est de plus en plus chère. J’ai reçu une magnifique lampe à suspension d’un Chinois anonyme protégé. C’est l’habitude ici d’envoyer des cadeaux qu’on ne peut refuser. Ma lampe vaudrait bien 600 francs. Et des potiches chinoises, des porcelaines, tous nos riches protégés sont très généreux, quelques-uns sont millionnaires ». Les fonctionnaires de la république, très dignes représentants de leur pays au Siam, reçoivent donc des cadeaux de Chinois anonymes ?

 

Ce sont ces mêmes généreux et anonymes Chinois dont il écrit le 1er novembre 1895 : « Je songe à la force de ces sociétés chinoises, et à leur richesse aussi, puisque l’une d’elles n’hésitait pas à débourser deux fois 5.000 ticaux pour sauver un de ses membres, soit 16.000 francs ».

 

Nous allons voir plus bas quel superbénéfice réalise le consulat par rapport au coût d’un certificat de protection !

 

Mais ce qu’il écrit à sa mère au bénéfice du secret des correspondances, l’aurait-il écrit à son ministre de tutelle ? Il est vrai que Delcassé qui fut ministre des colonies en 1894 puis des affaires étrangères à partir de 1898 fut ouvertement accusé par une partie de la presse française d’avoir été acheté par les Siamois (4).

 

Toujours est-il que cela portait – déjà –  un nom (5).

 

On peut dès lors comprendre que Pavie qui ne marchait probablement pas pieds nus à Bangkok puisse dépenser 80.000 francs par an alors qu’il en gagne 60 et mène un train de satrape. C’est ce que Réau appelle (courrier du 3 juin 1898) en se plaignant de la lourdeur de sa charge « le parfum de la rose » : « J’aurai les épines et quelque peu du parfum de la rose le relief que me donneront les fonctions » … «  Midi arrive avec rapidité, le prétoire se vide. Je monte déjeuner, la table de M. Pavie est toujours dressée pour huit personnes. Une foule de boys, une abondance et une recherche de plats dignes d’un grand restaurant parisien font que ces repas sont les plus luxueux de Bangkok. M. Pavie, célibataire, dépense royalement 80.000 francs sur 60.000 qu’il reçoit... » (Courrier du 20 juillet 1895, relevons que Réau est nourri par Pavie mais se plaint tout de même des 120 francs par an qu’il doit dépenser pour se nourrir !).

 

Quand Réau écrit le 1er novembre 1895 « Je vous parlerai dans une autre lettre de la corruption, au sens pécuniaire, qui règne à Bangkok, et qui a autrefois infecté jusqu’au Consulat » il est permis de se demander sans ternir sa mémoire s’il n’a pas utilisé le passé  simple au lieu du présent par erreur de plume ? En tous cas, ce courrier n’a pas été écrit ou s’il l’a été, son petit-fils a pu juger bon de ne pas le publier ?

 

Les « avantages annexes ».

 

C’est notre Ulysse lui-même qui a attiré notre attention sur cette disposition parfaitement légale dont on ignore si elle a disparu. Citons son courrier du 22 décembre 1900 :  «  J’estime cependant que ma situation actuelle, avec la gérance de la chancellerie de Hong Kong – 10.000 francs, plus 5% des opérations de chancellerie, - en climat sain, en séjour dans une belle ville -  et une perspective d’avancement prochain au choix valent bien le vice-consulat inconnu qu’on m’aurait offert … ». C’est quoi ces 5% ? Tout simplement ce que la loi appelle « les remises accordées aux chanceliers » et qui s’élèvent – mutatis mutandis – à 5 %  des fonds encaissés.

 

Car évidemment, l’intervention consulaire n’est pas gratuite, elle est même fort couteuse. Qu’est-ce à dire ? Tout simplement qu’il existe un tarif. C’est ainsi que les « patentes de protection » sont soumises à un tarif de 4, 6 ou 8 francs et sont par ailleurs renouvelables tous les 5 ans Nous n’avons pas pu savoir selon quels critères ce tarif variait du simple au double ? Restons-donc à la moyenne de 6 francs.

 

L’intervention du représentant consulaire en jugement (et nous savons que Réau est friand de ces séances au Tribunal même s’il ne cesse de s’en plaindre) est facturé 30 francs. Le Consul est évidemment astreint aux règles de la comptabilité publique, plus astreignantes qu’une comptabilité d’épicier (chinois). Il est évident que les opérations portées en recette doivent correspondre au tarif. L’agent consulaire a certes la possibilité de faire grâce de ses émoluments aux personnes méritantes et dans le besoin, il doit pouvoir en justifier mais on peut penser que le plus souvent, que ce soient les Chinois protégés par l’intermédiaire de leurs sociétés de voyoucratie ou les Indochinois catholiques baptisés à tour de bras par nos bons missionnaires des missions étrangères, le tarif plein était appliqué et bien au-delà.

 

Mais que se passe-t-il quand une triade allonge 16.000 francs (au lieu de 6) pour sortir l’un de ses membres d’une sale affaire ? On peut penser que les 15.994 francs superflus ne sont pas comptabilisés et tombent dans une « Caisse noire » dont bénéficient les employés du consulat ou servent à payer les agapes de Pavie ?  Que se passe-t-il lorsque le consulat a inscrit chaque jour 200 protégés ? Il a encaissé 200 x 6 = 1.200 francs. 60 francs tombent dans l’escarcelle du chef de chancellerie dont on ne sait trop s’il le garde pour lui ou le répartit entre ses collaborateurs ?  Ne sourions pas, rappelons simplement que un tout, tout petit franc, c’est le salaire quotidien de la cuisinière de Madame Réau mère et que c’est énorme pour un Siamois !

 

Pour connaître le rapport de ces 5 %  (« le parfum de la rose ») au bénéfice des chancelleries, il nous faudrait évidemment pourvoir consulter les registres comptables des consulats qui se trouvent à Nantes ce qui nous est évidemment impossible. Il n’y a évidemment aucun moyen de connaître le nombre de lampes chinoises à 600 francs et des 15.994 francs, expression de la reconnaissance spontanée de quelques Chinois. Par ailleurs, lorsque ces superbénéfices arrivent à Bangkok, on peut penser (on espère) qu’ils sont équitablement partagés par le chef de chancellerie entre ses collaborateurs. Lorsqu’ils arrivent dans les vice-consulats extérieurs : Luang-Prabang, Nan, Korat, Ubon, Makheng (Udonthani), Chantaburi, Battambang, Chiangmaï oú il n’y a pas d’employés français, il est évident qu’ils récompensent les diligences des seuls vice-consuls.

 

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Ceci dit, que la position « colonialiste » de Réau ait été dictée par le souci d’étendre l’influence des bienfaits de la civilisation française au Siam ou qu’elle ait été assorti de celui d’y trouver son profit est un débat dans lequel nous ne nous lancerons pas. Si nous écartons ses très contestables considérations de géopolitique, son tableau du Siam reste un document précieux.

 

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Références :

 

• Selon le « MANUEL DIPLOMATIQUE ET CONSULAIRE - AIDE-MÉMOIRE PRATIQUE DES CHANCELLERIES » de R. MONNET, édition « revue, augmentée et suivie du nouveau Tarif des Chancelleries », BERGER- 1910, le coût des  « Certificats annuels d'inscription au registre des indigènes sujets ou protégés français de l'Algérie et des pavs placés sous la souveraineté ou le protectorat de la France » est de 5 francs et il doit être renouvelé tous les 5 ans. Celui des jugements ou sentences arbitrales est de 30 francs ».

• « Tarif des droits à percevoir dans les chancelleries diplomatiques et consulaires et au ministère des affaires étrangères »  (édition 1937).

• « Manuel diplomatique et consulaire » par R. Monnet, édition 1910.

• « Petit Guide pratique à l'usage des agents consulaires de France » par Henri Didot, 1911.

 

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La question de la rémunération des fonctionnaires payés « au pourcentage » (Conservateur des hypothèques payé au prorata du montant des transactions immobilières,  Trésorier payeur  en fonction du montant des transactions financières par lui gérées, c’est-à-dire placement des bons du trésor) reste toujours particulièrement opaque.

 

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Si l’on se fie aux chiffres de l’Insee, 1 franc 1900 = 20 francs 2000 = 3 euros 2014. Les émoluments de notre jeune Réau correspondraient donc à 30.000 euros annuels valeur 2014. Selon la cours de l’euro, en tous cas plus d’un million de baths par an, de quoi vivre largement à Bangkok. Notre Pavie « aux pieds nus » aurait donc gagné l’équivalent de 180.000 euros par an.

 

Quant à la pension quotidienne à l’ « Oriental » pour un couple, 39 francs soit environ 120 euros 2014 (environ 5.000 baths) ne cherchez pas, avec un peu de chance vous pourrez obtenir une nuitée à 15.000 baths.

 

Notes

 

(1) 144 « Raphaël Réau, jeune diplomate français au Siam. (1894-1900) » et 145 « La vision du Siam de Raphaël Réau, jeune diplomate français à Bangkok. (1894-1900) ».  Il commença sa carrière comme élève interprète fin 1894, puis interprète et chancelier, et ensuit chargé de fonctions qui en font fait « le troisième consul » du Consulat de France à Bangkok, où il fera deux séjours (1894 - 1897 et 1898 – 1900), interrompu par un congé imprévu en France de mai 1897 à janvier 1898.

 

(2) « MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES - DOCUMENTS DIPLOMATIQUES -AFFAIRES DE SIAM -1893-1902 à PARIS - IMPRIMERIE NATIONALE – MDCCCCIl ».

 

(3) Voir notre article  A 192 – « A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME ».

 

(4) Voir notre article A 90 « Les dessous des traités de 1902 et de 1904 entre la France et le Siam ».

 

(5) … Selon les termes des articles 174 et 177 du code pénal, version de l’époque dont la Cour de Cassation dit  « vu  les articles 174 et 177, du Code pénal; attendu, 1° que, d'après le premier ces articles, le crime de concussion, de la part des fonctionnaires ou officiers publics, ne consiste pas seulement à exiger, mais aussi à recevoir ce qu'ils savent n'être pas dû pour salaire ou traitement … ».  Ce problème est récurent, a donné lieu à de multiples modifications au code pénal dont le texte actuel (article 177) est le suivant, version 1994, définissant clairement l’infraction de corruption passive : « Sera puni d'un emprisonnement de deux à dix ans et d'une amende double de la valeur des promesses agréées ou des choses reçues ou demandées, sans que ladite amende puisse être inférieure à 1500 F, quiconque aura sollicité ou agréé des offres ou promesses, sollicité ou reçu des dons ou présents pour  : 1° Etant investi d'un mandat électif, fonctionnaire public de l'ordre administratif ou judiciaire, militaire ou assimilé, agent ou préposé d'une administration publique ou d'une administration placée sous le contrôle de la puissance publique, ou citoyen chargé d'un ministère de service public, faire ou s'abstenir de faire un acte de ses fonctions ou de son emploi, juste ou non, mais non sujet à salaire… »

 

 

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Published by grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-b - dans "Notre" Histoire de la Thaïlande
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