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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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19 décembre 2015 6 19 /12 /décembre /2015 18:05
A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE  MAL NOMMÉ.

Le « monument de la démocratie » (อนุสาวรีย์ ประชาธิปไตย Anusawari Prachathipatai « monument – people – souveraineté » « monument de la souveraineté du peuple ») est situé dans le centre de Bangkok. Il occupe un vaste rond-point sur la vaste «  Rachadamnoen Klang Road » (ถนนราชดำเนินกลาง  « royal – avancer – centre » «  avenue royale pour aller au centre ») les « champs Élysées » qui conduisent à l’ « arc de triomphe » c’est à dire notre monument, construit sur une base circulaire à intersection de Dinso Road (ถนนดินสอ). 

A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE  MAL NOMMÉ.

Il est à peu près à mi-chemin entre Sanam Luang (สนามหลวง), l'ancien terrain de crémation royale, devant le wat Phrakaeo (วัดพระแก้ว) et le temple du Mont d'Or (วัดภูเขาทอง wat Phukaothong). Il est au centre historique de Bangkok et aussi celui du pays puisqu’il marque toujours le kilomètre zéro puisque de là partent les routes reliant la capitale aux autres parties du pays. Devenu le point de ralliement pour les manifestations contre les dictateurs militaires qui ont pris fin de façon sanglante en 1973 et 1992, il est devenu le lieu symbolisant la lutte pour la démocratie alors qu’il symbolise paradoxalement tout le contraire (1) (2). D’où vient ce choix singulier ? Tout simplement peut-être en raison de son emplacement central ?

A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE  MAL NOMMÉ.
Il est l’œuvre de la politique d’urbanisation du Maréchal Phibun, politique frisant parfois la mégalomanie et qui a fait l’objet de critiques parfois acerbes (3).

 

Le monument a été construit pour célébrer la révolution sans effusion de sang du 24 Juin 1932. La décision de l’ériger a été prise et finalement matérialisée en 1938, après que le maréchal Phibun ait consolidé sa position et assumé le rang de Premier ministre. Il lui fournit ainsi l’occasion d’affirmer et de légitimer son maintien au pouvoir dans le cadre de son « Programme national du bâtiment » (3) et de son programme culturel « visant à élever l'esprit national et le code moral de la nation » incluant en particulier le changement du nom du pays en « Thaïlande », « pays de la liberté »… sous un régime despotique !

 

Une question se pose, puisque nous allons nous plonger dans la symbolique de ce monument dont la construction a commencé le 24 juin 1939, la date anniversaire du coup de force : Nous savons qu’on ne choisit ici, et encore jamais, une date sans avoir consulté les moines ou le chaman, celle du 24 juin 1932, avait-elle été choisie au hasard ? Certainement pas ? C’était un vendredi, encore un symbole ? Nous n’avons pas la réponse.

 

 

A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE  MAL NOMMÉ.

Le monument a été conçu par l’architecte Chitsen Aphaiyawong (จิตรเสน อภัยวงศ์) qui avait conçu en 1934 le fameux dôme de l’Université Thammasat en 1934 et les immeubles luxueux de Rachadamnoen Klang Road, notamment le très contesté « Rachadamnoen Edifice Groupe » conçu dans un style néo-classique et « art déco » abritant magasins, bureaux, restaurants, hôtel et théâtre (3). 

 

A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE  MAL NOMMÉ.

Il est le frère de Khouang Aphaiyawong (ควง อภัยวงศ์) alors un membre éminent du gouvernement de Phibun.

A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE  MAL NOMMÉ.

Le sculpteur italien Corrado Feroci « le père de l’art moderne thaïlandais » devenu plus tard citoyen thaïlandais sous le nom lourd de symbole de Sinalapa Phirasi  (ศิลป์ พีระศรี : art – persévérer - gloire) fut chargé des bas-reliefs qui ornent le socle des ailes ..

A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE  MAL NOMMÉ.
... avec l’assistance de l’un de ses élèves, Sithidet Sanghirand (สิทธิเดช แสงหิรัญ) (4). Mais la conception même du monument laisse à penser que nous pouvons y trouver sans trop de difficultés la griffe futuriste de Feroci ?

 

Les travaux furent confiés à une entreprise Siamo-danoise, toujours en activité et responsable de constructions prestigieuses, «  Christiani & Nielsen (Siam) Ltd » (5).

A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE  MAL NOMMÉ.

Ils commencèrent le 24 juin 1939 (bien sûr) et se terminèrent le 22 juin 1940 à minuit. L’inauguration eut encore lieu un 24 juin, deux jours plus tard. Le coût total fut de 250.000 baths, Feroci percevait pour sa part 900 baths par mois ce qui correspond à environ 250 mois d’un salaire de base de l’époque.

 

Les travaux irritèrent alors la population, résidents locaux et commerçants (principalement chinois) furent expulsés avec un préavis de 60 jours. Il y eut 60 expropriations et 200 arbres abattus, abattage nécessité par l'élargissement de l’avenue Rachadamnoen (construite à la fin du XIXème siècle sous le règne du roi Chulalongkorn) pour la transformer en boulevard cérémoniel… L’ombrage était important à une époque où l’on ignorait la climatisation.  Le monument fut alors ressenti non comme un hommage à la démocratie mais comme un hommage à la dictature militaire.  

 

Sa conception est pleine de symboles numérologiques et spirituels (6).

 

A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE  MAL NOMMÉ.
La pièce maîtresse, de style « art déco » est composé d'une tourelle ronde (en forme de Stupa) recouverte d’un dôme en bonze de quatre tommes coiffé par d’une coupe d'or (ou un bol à aumône ?) soutenant une image de la Constitution de 1932 sculptée sous forme de documents pliés sur feuilles de lataniers.

 

La tourelle proprement dite comporte six portes décorées avec des épées et des images de Bouddha, se référant aux six principes du Parti du peuple, la liberté, la paix, l'éducation, l'égalité, de l'économie, et l'unité. Le dôme, haut de trois mètres, symbolise à la fois le mois de juin, troisième mois du calendrier traditionnel thaïlandais, et les trois pouvoirs constitutionnels, exécutif, législatif et judiciaire. Pour accéder à la plateforme centrale, il y a dix marches, les dix vertus de base (les dix actes vertueux)  du Bouddhisme.

A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE  MAL NOMMÉ.

0La constitution est symboliquement gardée par quatre structures en forme de fines ailes stylisées, des ailes protectrices, représentant les quatre branches des forces armées, la marine, l’armée de l'air, l’armée de terre et la police, toutes responsables du coup d’état de 1932. Elles représentent aussi les quatre éléments (terre, eau, feu et air) et comportent neuf séries de pétales de lotus, neuf …chiffre porte-bonheur.

A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE  MAL NOMMÉ.

Le socle circulaire sur lequel est édifié le monument a un rayon de 24 mètres et les ailes ont également 24 mètres de haut. Il y avait à l'origine soixante-quinze canons semi-enterrés la bouche vers le bas entourant le monument, le nombre 75 représentant les deux derniers chiffres de l'année de la révolution, 2475 dans la chronologie bouddhiste. Fruit du hasard ? Bien évidemment non, Le périmètre du socle est d’environ 1810 mètres (242  x π) ce qui espaçait chacun des canons d’un arc de cercle de 24 mètres encore. Les canons étaient reliés par une chaine représentant l’unité des forces armées.

 

Cette photographie est contemporaine de l'inauguration :

A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE  MAL NOMMÉ.

Au niveau du sol, vers l'extérieur à partir de la base de deux des ailes se trouvent des fontaines sculptées en forme de Naga sortant du bec de Garuda (emblème de la Thaïlande) sur chacun des piédestaux, le serpent de la protection dans la mythologie hindoue-bouddhiste, dont l'esthétique porte la marque d’une influence très occidentale pour ressembler plus à des dragons occidentaux qu’à des Nagas traditionnels.

A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE  MAL NOMMÉ.

Symboles spirituels ? Le monument est orienté est-ouest comme tous les temples. Les ailes se rejoignent à l’infini, faut-il y voir le symbole du Mont Méru (7) ou celui de la marche vers le Nirvana ?

A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE  MAL NOMMÉ.

Huit bas-reliefs, œuvre de Feroci (deux par piédestal) constituent des allégories quelque peu mussoliniennes. 

A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE  MAL NOMMÉ.

Cinq panneaux racontent l'histoire de la révolution du 24 juin et célèbrent le rôle des forces armées, son déroulement « au nom du peuple », mais celui-ci reste relégué en positions statique à la périphérie aux côtés de personnalités civiles passives mais reconnaissant les vertus des forces armées, simples témoins de la révolution qui se déroule alors que les militaires adoptent des positions énergiques et spectaculaires, en mouvement pour faire de leur pays une « démocratie moderne ». Les civils n’apparaissent que comme les bénéficiaires reconnaissants de l'héroïsme et de la bienveillance des forces armées.

A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE  MAL NOMMÉ.
Un bas-relief intitulé « soldats qui se battent pour la démocratie » montre les forces armées unies engagées dans une bataille, on ne sait contre qui, pour la « démocratie ». 
 
A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE  MAL NOMMÉ.
Un panneau intitulé « représentation du Peuple » montre un soldat protégeant le peuple pendant qu'il vaque à ses occupations. La mère avec l'enfant sur la gauche est l’une des rares représentations féminines.

 

 

A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE  MAL NOMMÉ.

Le panneau intitulé « Personnification de l'équilibre et de la bonne vie » symbolise l'idéologie sociale du régime militaire. Une figure allégorique au centre représentant la nation, assise dans une posture de Bouddha tenant une épée et symbolise la nation et la religion. Elle est entourée figures représentant (de gauche à droite) le sport, l'éducation, la religion et les arts. La figure du « sport » est un homme à demi-nu d'origine européenne se préparant à un lancer du poids. Celle de l’éducation représente une enseignante entourée de deux élèves, la religion est représentée par un moine et un jeune garçon et les arts par un couple d’artisans, représentation réaliste de personnes ordinaires portant les outils de leur métier et des vêtements du quotidien.

A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE  MAL NOMMÉ.

L'absence la plus frappante, après celle de l’élément féminin, est la monarchie, pourtant toujours aujourd’hui au centre de la vie nationale thaïlandaise et la culture politique même si le régime militaire la maintenait, au mois du bout des lèvres, dans son idéologie politique. La référence est néanmoins présente mais minimisée : les coupes d'or empilées utilisées pour transmettre les offrandes aux personnes considérées comme « sacrées », y compris le roi, l’offrande étant le document plié symbolisant la constitution.

A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE  MAL NOMMÉ.

Voilà bien un mélange assez hétéroclite sinon incongrus de significations, bouddhisme, nationalisme, militarisme et démocratie, mélange assez futuriste de styles allant du réalisme social à l'art déco, évoquant un sentiment de dynamisme mais surtout les différences des milieux artistiques dont sont issus les concepteurs: Aphaiyawong et Feroci, l’un tenant aux motifs décoratifs traditionnels et l’autre ayant un profil moderniste plus global. Il y a évidemment un cadre idéologique dans cette architecture, un dispositif symbolique pour légitimer le pouvoir, et une évidente incongruité dans ce qu’est devenue son utilisation actuelle depuis «  la révolution de la jeunesse » en 1972 qui s’est réapproprié le monument au travers de sa sémantique et a fait de cet endroit un emblème dans la « psychée » collective.

A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE  MAL NOMMÉ.

NOTES

.

(1) Voir le texte très complet du Professor Koompong Noobanjong, Ph.D. «  The Democracy Monument: Ideology, Identity, and Power Manifested in Built Forms  » (อนุสาวรีย์ประชาธิปไตย: อุดมการณ์ เอกลักษณ์ และอำนาจ สื่อผ่านงานสถาปัตยกรรม) publication de « Faculty of Industrial Education, King Mongkut’s Institute of Technology, Ladkrabang »

A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE  MAL NOMMÉ.

(2) Voir les quatre articles que lui consacre sur son site Internet notre ami de « Merveilleuse Chiangmaï » :

http://www.merveilleusechiang-mai.com/monument-de-la-democratie-01-naissance-de-l-idee-de-la-democratie

http://www.merveilleusechiang-mai.com/monument-de-la-democratie-02-contexte-de-l-epoque

http://www.merveilleusechiang-mai.com/monument-de-la-democratie-03-la-mise-en-oeuvre-du-monument

http://www.merveilleusechiang-mai.com/monument-de-la-democratie-04-la-symbolique-du-monument

 

(3) Voir l’article du même Koompong Noobanjong (คุ้มพงศ์ หนูบรรจง) « The Rajadamnoen Avenue: Contesting Urban Meanings and Political Memories » (ถนนราชดำ เนิน: พื้นที่แห่งการต่อสู้และความขัดแย้งด้านความหมาย และความทรงจำ ทางการเมือง) publication de « Faculty of Industrial Education, King Mongkut’s Institute of Technology Ladkrabang , Bangkok, คณะครุศาสตร์อุตสาหกรรม สถาบันเทคโนโลยีพระจอมเกล้าเจ้าคุณทหารลาดกระบัง.

 

(4) Il est en particulier le réalisateur de la très martiale statue à Nakhon Ratchasima de l’héroïne Thao Suranari (ท้าวสุรนารี) connue sous le nom de « Lady Mo » (นางโม). 

A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE  MAL NOMMÉ.
Sithidet Saenghirand (1916 – 1957) était l’un de ses élèves. Cette statuette de 1 m de haut se trouve à l’Université Silipakorn : 
A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE  MAL NOMMÉ.
D’autres sculptures sont exposées au « Rama IX art museum ».

 

(5) «  Christiani & Nielsen (Siam) Ltd » société fondée par deux Danois Rudolh Christiani et Aage Nielsen en 1930 voir son site http://www.cn-thai.co.th/cn-homepage.htm

A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE  MAL NOMMÉ.

(6) Le détail des symboles numériques se trouve à peu près partout, celle des symboles spirituels est étudiée avec beaucoup de perspicacité par notre ami de Chiangmaï, il est le seul à notre connaissance à l’avoir fait : http://www.merveilleusechiang-mai.com/monument-de-la-democratie-04-la-symbolique-du-monument

 

(7) Le mont Meru est une montagne mythique (peut-être l’Everest ?) considérée comme l'axe du monde en particulier dans la mythologie bouddhique. Il est le séjour des dieux et le centre de la terre.

A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE  MAL NOMMÉ.

Il est l’œuvre de la politique d’urbanisation du Maréchal Phibun, politique frisant parfois la mégalomanie et qui a fait l’objet de critiques parfois acerbes (3).

 

Le monument a été construit pour célébrer la révolution sans effusion de sang du 24 Juin 1932. La décision de l’ériger a été prise et finalement matérialisée en 1938, après que le maréchal Phibun ait consolidé sa position et assumé le rang de Premier ministre. Il lui fournit ainsi l’occasion d’affirmer et de légitimer son maintien au pouvoir dans le cadre de son « Programme national du bâtiment » (3) et de son programme culturel « visant à élever l'esprit national et le code moral de la nation » incluant en particulier le changement du nom du pays en « Thaïlande », « pays de la liberté »… sous un régime despotique !

 

Une question se pose, puisque nous allons nous plonger dans la symbolique de ce monument dont la construction a commencé le 24 juin 1939, la date anniversaire du coup de force : Nous savons qu’on ne choisit ici, et encore jamais, une date sans avoir consulté les moines ou le chaman, celle du 24 juin 1932, avait-elle été choisie au hasard ? Certainement pas ? C’était un vendredi, encore un symbole ? Nous n’avons pas la réponse.

 

Le monument a été conçu par l’architecte Chitsen Aphaiyawong (จิตรเสน อภัยวงศ์) qui avait conçu en 1934 le fameux dôme de l’Université Thammasat en 1934 et les immeubles luxueux de Rachadamnoen Klang Road, notamment le très contesté « Rachadamnoen Edifice Groupe » conçu dans un style néo-classique et « art déco » abritant magasins, bureaux, restaurants, hôtel et théâtre (3). Il est le frère de Khouang Aphaiyawong (ควง อภัยวงศ์) alors un membre éminent du gouvernement de Phibun.

 

Le sculpteur italien Corrado Feroci « le père de l’art moderne thaïlandais » devenu plus tard citoyen thaïlandais sous le nom lourd de symbole de Sinalapa Phirasi  (ศิลป์ พีระศรี : art – persévérer - gloire) fut chargé des bas-reliefs qui ornent le socle des ailes avec l’assistance de l’un de ses élèves, Sithidet Sanghirand (สิทธิเดช แสงหิรัญ) (4). Mais la conception même du monument laisse à penser que nous pouvons y trouver sans trop de difficultés la griffe futuriste de Feroci ?

 

Les travaux furent confiés à une entreprise Siamo-danoise, toujours en activité et responsable de constructions prestigieuses, «  Christiani & Nielsen (Siam) Ltd » (5).

 

Ils commencèrent le 24 juin 1939 (bien sûr) et se terminèrent le 22 juin 1940 à minuit. L’inauguration eut encore lieu un 24 juin, deux jours plus tard. Le coût total fut de 250.000 baths, Feroci percevait pour sa part 900 baths par mois ce qui correspond à environ 250 mois d’un salaire de base de l’époque.

 

Les travaux irritèrent alors la population, résidents locaux et commerçants (principalement chinois) furent expulsés avec un préavis de 60 jours. Il y eut 60 expropriations et 200 arbres abattus, abattage nécessité par l'élargissement de l’avenue Rachadamnoen (construite à la fin du XIXème siècle sous le règne du roi Chulalongkorn) pour la transformer en boulevard cérémoniel… L’ombrage était important à une époque où l’on ignorait la climatisation.  Le monument fut alors ressenti non comme un hommage à la démocratie mais comme un hommage à la dictature militaire.  

 

Sa conception est pleine de symboles numérologiques et spirituels (6).

 

La pièce maîtresse, de style « art déco » est composé d'une tourelle ronde (en forme de Stupa) recouverte d’un dôme en bonze de quatre tommes coiffé par d’une coupe d'or (ou un bol à aumône ?) soutenant une image de la Constitution de 1932 sculptée sous forme de documents pliés sur feuilles de lataniers.

 

La tourelle proprement dite comporte six portes décorées avec des épées et des images de Bouddha, se référant aux six principes du Parti du peuple, la liberté, la paix, l'éducation, l'égalité, de l'économie, et l'unité. Le dôme, haut de trois mètres, symbolise à la fois le mois de juin, troisième mois du calendrier traditionnel thaïlandais, et les trois pouvoirs constitutionnels, exécutif, législatif et judiciaire. Pour accéder à la plateforme centrale, il y a dix marches, les dix vertus de base (les dix actes vertueux)  du Bouddhisme.

 

La constitution est symboliquement gardée par quatre structures en forme de fines ailes stylisées, des ailes protectrices, représentant les quatre branches des forces armées, la marine, l’armée de l'air, l’armée de terre et la police, toutes responsables du coup d’état de 1932. Elles représentent aussi les quatre éléments (terre, eau, feu et air) et comportent neuf séries de pétales de lotus, neuf …chiffre porte-bonheur.

 

Le socle circulaire sur lequel est édifié le monument a un rayon de 24 mètres et les ailes ont également 24 mètres de haut. Il y avait à l'origine soixante-quinze canons semi-enterrés la bouche vers le bas entourant le monument, le nombre 75 représentant les deux derniers chiffres de l'année de la révolution, 2475 dans la chronologie bouddhiste. Fruit du hasard ? Bien évidemment non, Le périmètre du socle est d’environ 1810 mètres (242  x π) ce qui espaçait chacun des canons d’un arc de cercle de 24 mètres encore. Les canons étaient reliés par une chaine représentant l’unité des forces armées.

 

Au niveau du sol, vers l'extérieur à partir de la base de deux des ailes se trouvent des fontaines sculptées en forme de Naga sortant du bec de Garuda  (emblème de la Thaïlande) sur chacun des piédestaux, le serpent de la protection dans la mythologie hindoue-bouddhiste, dont l'esthétique porte la marque d’une influence très occidentale pour ressembler plus à des dragons occidentaux qu’à des Nagas traditionnels.

 

Symboles spirituels ? Le monument est orienté est-ouest comme tous les temples. Les ailes se rejoignent à l’infini, faut-il y voir le symbole du Mont Méru (7) ou celui de la marche vers le Nirvana ?

 

Huit bas-reliefs, œuvre de Feroci (deux par piédestal) constituent des allégories quelque peu mussoliniennes : Cinq panneaux racontent l'histoire de la révolution du 24 juin et célèbrent le rôle des forces armées, son déroulement « au nom du peuple », mais celui-ci reste relégué en positions statique à la périphérie aux côtés de personnalités civiles passives mais reconnaissant les vertus des forces armées, simples témoins de la révolution qui se déroule alors que les militaires adoptent des positions énergiques et spectaculaires, en mouvement pour faire de leur pays une « démocratie moderne ». Les civils n’apparaissent que comme les bénéficiaires reconnaissants de l'héroïsme et de la bienveillance des forces armées.

 

Un bas-relief intitulé « soldats qui se battent pour la démocratie » montre les forces armées unies engagées dans une bataille, on ne sait contre qui, pour la « démocratie ». Un panneau intitulé « représentation du Peuple » montre un soldat protégeant le peuple pendant qu'il vaque à ses occupations. La mère avec l'enfant sur la gauche est l’une des rares représentations féminine.

 

Le panneau intitulé « Personnification de l'équilibre et de la bonne vie » symbolise l'idéologie sociale du régime militaire. Une figure allégorique au centre représentant la nation, assise dans une posture de Bouddha tenant une épée et symbolise la nation et la religion. Elle est entourée figures représentant (de gauche à droite) le sport, l'éducation, la religion et les arts. La figure du « sport » est un homme à demi-nu d'origine européenne se préparant à un lancer du poids. Celle de l’éducation représente une enseignante entourée de deux élèves, la religion est représentée par un moine et un jeune garçon et les arts par un couple d’artisans, représentation réaliste de personnes ordinaires portant les outils de leur métier et des vêtements du quotidien.

 

L'absence la plus frappante, après celle de l’élément féminin, est la monarchie, pourtant toujours aujourd’hui au centre de la vie nationale thaïlandaise et la culture politique même si le régime militaire la maintenait, au mois du bout des lèvres, dans son idéologie politique. La référence est néanmoins présente mais minimisée : les coupes d'or empilées utilisées pour transmettre les offrandes aux personnes considérées comme « sacrées », y compris le roi, l’offrande étant le document plié symbolisant la constitution.

 

Voilà bien un mélange assez hétéroclite sinon incongrus de significations, bouddhisme, nationalisme, militarisme et démocratie, mélange assez futuriste de styles allant du réalisme social à l'art déco, évoquant un sentiment de dynamisme mais surtout les différences des milieux artistiques dont sont issus les concepteurs: Aphaiyawong et Feroci, l’un tenant aux motifs décoratifs traditionnels et l’autre ayant un profil moderniste plus global. Il y a évidemment un cadre idéologique dans cette architecture, un dispositif symbolique pour légitimer le pouvoir, et une évidente incongruité dans ce qu’est devenue son utilisation actuelle depuis «  la révolution de la jeunesse » en 1972 qui s’est réapproprié le monument au travers de sa sémantique et a fait de cet endroit un emblème dans la « psychée » collective.

 

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NOTES

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(1) Voir le texte très complet du Professor Koompong Noobanjong, Ph.D. «  The Democracy Monument: Ideology, Identity, and Power Manifested in Built Forms  » (อนุสาวรีย์ประชาธิปไตย: อุดมการณ์ เอกลักษณ์ และอำนาจ สื่อผ่านงานสถาปัตยกรรม) publication de « Faculty of Industrial Education, King Mongkut’s Institute of Technology, Ladkrabang »

 

(2) Voir les quatre articles que lui consacre sur son site Internet notre ami de « Merveilleuse Chiangmaï » :

http://www.merveilleusechiang-mai.com/monument-de-la-democratie-01-naissance-de-l-idee-de-la-democratie

http://www.merveilleusechiang-mai.com/monument-de-la-democratie-02-contexte-de-l-epoque

http://www.merveilleusechiang-mai.com/monument-de-la-democratie-03-la-mise-en-oeuvre-du-monument

http://www.merveilleusechiang-mai.com/monument-de-la-democratie-04-la-symbolique-du-monument

 

(3) Voir l’article du même Koompong Noobanjong (คุ้มพงศ์ หนูบรรจง) « The Rajadamnoen Avenue: Contesting Urban Meanings and Political Memories » (ถนนราชดำ เนิน: พื้นที่แห่งการต่อสู้และความขัดแย้งด้านความหมาย และความทรงจำ ทางการเมือง) publication de « Faculty of Industrial Education, King Mongkut’s Institute of Technology Ladkrabang , Bangkok, คณะครุศาสตร์อุตสาหกรรม สถาบันเทคโนโลยีพระจอมเกล้าเจ้าคุณทหารลาดกระบัง.

 

(4) Il est en particulier le réalisateur de la très martiale statue à Nakhon Ratchasima de l’héroïne Thao Suranari (ท้าวสุรนารี) connue sous le nom de « Lady Mo » (นางโม). Sithidet Saenghirand (1916 – 1957) était l’un de ses élèves. Cette statuette de 1 m de haut se trouve à l’Université Silipakorn : D’autres sculptures sont exposées au « Rama IX art museum ».

 

(5) «  Christiani & Nielsen (Siam) Ltd » société fondée par deux Danois Rudolh Christiani et Aage Nielsen en 1930 voir son site http://www.cn-thai.co.th/cn-homepage.htm

 

(6) Le détail des symboles numériques se trouve à peu près partout, celle des symboles spirituels est étudiée avec beaucoup de perspicacité par notre ami de Chiangmaï, il est le seul à notre connaissance à l’avoir fait : http://www.merveilleusechiang-mai.com/monument-de-la-democratie-04-la-symbolique-du-monument

 

(7) Le mont Meru est une montagne mythique (peut-être l’Everest ?) considérée comme l'axe du monde en particulier dans la mythologie bouddhique. Il est le séjour des dieux et le centre de la terre.

 

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