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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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6 avril 2016 3 06 /04 /avril /2016 18:15
225 - L’AIDE AMÉRICAINE À LA THAÏLANDE DANS LES ANNÉES 1960-1970.

Nous avons parlé à plusieurs reprises, chiffres à l’appui, de l’aide américaine à la Thaïlande (1), une pluie de dollars qui fut utilisée à armer le pays, pion essentiel dans la géopolitique américaine de lutte contre la montée du communisme en Asie mais qui le fut aussi pour des opérations moins guerrières.

 

Les aides économiques

 

Citons par exemple le « Programme de développement rural accéléré » officiellement lancé le 12 mai 1964 par un accord  entre le Gouvernement royal thaïlandais et la mission de l'USAID (US agency for international development) autrement appelé USOM (United States Operations Mission) qui débloque 3 millions de dollars destiné à six provinces du nord-est dans le but d'augmenter le revenu de la population rurale, d'améliorer les liens entre cette population et le gouvernement et de renforcer l'autonomie locale (2).

 

 

225 - L’AIDE AMÉRICAINE À LA THAÏLANDE DANS LES ANNÉES 1960-1970.

De la même façon, le « projet d'éducation rurale »  fut un programme de trois ans portant sur l'enseignement à partir de 1966, parrainé conjointement par le ministère de l'Education et l’USOM, visant principalement à développement éducatif accéléré dans quinze provinces rurales « particulières » (3).

 

En 1969, l’USAID-USOM engage un programme de 49,3 millions de dollars pour l’amélioration du réseau routier dans 22 provinces, programme réalisé sur trois ans.

 

A la même époque, le programme « Nord-Accelerated Rural Development » (NEARDC) engage un programme de 3,4 millions de dollars sur la région de Khorat pour la fourniture de matériel sophistiqué (matériel de TP, matériel de construction destinés aux administrations provinciales, création de stocks de pièces de rechange alors inexistant et formation de professionnels pratiquement inexistante.

 

Toujours à la même époque l’USAID finance (1,2 millions de dollars) un programme de forages pour l’alimentation en eau courante, programme terminé en 1969, assorti de la fourniture de l’équipement d’entretien et la formation du personnel technique en coopération avec le ministère de la Santé publique.

 

Des fonds (mais nous en ignorons le montant détaillé) financent 41 projets essentiellement dans l’agriculture, fourniture de tracteurs, lutte contre les parasites, formation professionnelle, incluant 96 sous-projets, pour une moyenne de 30.000 dollars chacun (30.000 x 96 = 2.880.000 dollars).

 

L’USAID participe (pour un montant indéterminé) sur les années 1966-1969 à la création des « Arnphoe Farmer Groups »  organisations de coopératives dont chacune est dirigée par un conseil d'administration de neuf hommes, et dirigé par un gestionnaire.  

 

Tout le détail de cette activité globalement efficace apparait dans les 30 pages du rapport cité dans notre note 2.

 

On peut penser sans sombrer dans l’angélisme que s’il existe des voies de communication dans nos provinces déshéritées, si nos épouses ont appris à lire, si nos paysans cultivent le riz de façon plus rationnelle qu’à l’époque de Ban Chiang, si nous bénéficions de l’ « eau du gouvernement » (la « nam prapa ») et de l’électricité à peu près partout, c’est au moins partiellement à l’aide américaine étalée jusqu’au grand départ de 1976 que nous le devons.

 

Elle a eu le mérite de tomber sur un pays qui n’avait pas été ravagé par la guerre à l’inverse du plan Marshal qui a servi essentiellement à payer les destructions subies par les pays européens, dues pour partie aux dégâts causés par les anglo-américains eux-mêmes, fruit amer de notre libération.

225 - L’AIDE AMÉRICAINE À LA THAÏLANDE DANS LES ANNÉES 1960-1970.

L’USAID a été créée par le président Kennedy – dont les intentions étaient peut-être pures - en 1961 avec pour but « d'aider à réduire la pauvreté, promouvoir la démocratie et la croissance économique, soulager les victimes des catastrophes naturelles et prévenir les conflits ». Si son rôle d’ingérence politique continue à faire couler beaucoup d’encre, on peut penser qu’il n’a pas été totalement négatif en Thaïlande.

 

L’aide militaire

 

Elle est évidemment le corollaire, la suite et le complément d’une aide économique. La Thaïlande a une énorme importance stratégique en termes d'intérêts nationaux américains (pour un américain, promouvoir la démocratie = en priorité lutter contre le communisme) : 

225 - L’AIDE AMÉRICAINE À LA THAÏLANDE DANS LES ANNÉES 1960-1970.

Elle est au centre de la lutte tous azimuts entre le monde libre et les forces communistes en Asie du Sud-Est : La nord-Vietnam a commencé à envahir le sud en 1972, le Laos est partagé entre un gouvernement neutraliste, les communistes du Prathet Lao et les conservateurs dans des querelles dont l’issue est incertaine. La Chine a basculé depuis longtemps, l’Indonésie n’éradiquera son parti communiste qu’en 1965 au prix d’un bain de sang.  Gouvernée par des dirigeants farouchement anti-communistes, la Thaïlande est toutefois dans une situation périlleuse, avec des mouvements communistes ou communisants (4). Les Etats-Unis vont donc chercher à la soustraire à cette influence en « aidant les Thaïlandais à établir des programmes et prendre des mesures pour  développer les zones défavorisées, prendre des mesures économiques et sociales, et promouvoir la capacité des populations rurales à se prendre de plus en plus en charge. Nous espérons ainsi conduire les populations rurales à s'identifier avec leur gouvernement et se tourner vers son gouvernement pour soutenir ses orientations » (5).

 

Par ailleurs la Thaïlande a développé depuis longtemps des liens étroits avec les États-Unis. Le Traité d'amitié et de commerce de 1833 est le premier traité des Etats-Unis avec un pays d’Asie. Cette relation s’est développée après la Seconde Guerre mondiale. Elle a ensuite rejoint l'Organisation du Traité de l'Asie du Sud-Est (OTASE) en 1954. Menaces communistes à l’intérieur, menaces communistes à l’extérieur, l’aide militaire américaine a commencé en 1950 déjà, essentiellement par l’armement massif de la police, de la police des frontières, de la marine, de l’armée de terre et de l’air. Dès 1950 en effet, les Etats-Unis fournissent une importante aide militaire à la Thaïlande qui a participé à la guerre de Corée. Ils établissent à Bangkok leur « U.S. Military Advisory Assistance Group ». Bangkok devient le siège de l'O.T.A.S.E., en 1954, après que le Gouvernement Phibun eût décidé d'agréger son pays à ce Pacte (6). Un nouveau traité d’amitié est encore signé le 29 mai 1966.

225 - L’AIDE AMÉRICAINE À LA THAÏLANDE DANS LES ANNÉES 1960-1970.

Citons encore et pour mémoire une opération US baptisée  « Joint Special Operations Command » (qui opère d’ailleurs toujours dans d’autres pays) qui organise un programme de formation pour les civils dans les zones à « risque communiste », en réalité la création d’équipes d 'auto-défense armée contre la guérilla dont le siège est à Hua Hin mais qui a des antennes dans les provinces de Sakon Nakhon, Nakhon Phanom, Ubon Ratchathani et Prachuap Khiri Khan  et qui prend en décembre 1964 le nom d’  « équipes pour la défense des Villages ».

225 - L’AIDE AMÉRICAINE À LA THAÏLANDE DANS LES ANNÉES 1960-1970.

Les bases américaines, de 1961 à 1975, premier aspect de l’aide militaire

 

Donmuang, le vieil aéroport de Bangkok, c’est essentiellement l’état-major américain qui y est installé dès 1961.

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La base navale de Sattahip est aménagée pour 40 millions de dollars à partir de 1965 pour désengorger le port de Saigon.

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La base d’Utapao, toute proche est à  1.000 km de Hanoï. 

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La base aérienne de Takhli, (dans la province de Nakonsawan)  est à 800 km de Hanoï et à 220 de Bangkok. La Base aérienne de Ubonrachathani, à la frontière du Laos est à moins de 80 km du Vietnam. 

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La base aérienne de Udonthani est à 40 minutes de Hanoï. C’est également le centre des opérations de la C.I.A. pour ses opérations secrètes, occultes et toujours occultés contre les communistes du Laos comme nous le verrons dans un autre article. 

225 - L’AIDE AMÉRICAINE À LA THAÏLANDE DANS LES ANNÉES 1960-1970.

La base aérienne de Korat est  à 700 km de Hanoï. 

 

 

 

 

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La base aérienne de Nakhon Phanom, à la frontière laotienne, sert plus spécialement de point de départ pour les opérations de secours aux pilotes abattus dans le nord (7). 

 

225 - L’AIDE AMÉRICAINE À LA THAÏLANDE DANS LES ANNÉES 1960-1970.

La base de Khonkaen ne parait avoir eu que des activités administratives.

 

Nous ne parlons évidemment pas du Laos, il est à nos frontières mais comme l’ont affirmé successivement le président Kennedy, son successeur Lyndon Johnson, Richard Nixon ensuite et Henri Kissinger, son très médiatique secrétaire d’état aux affaires étrangères, il n’y a pas de troupes américaines au Laos (8). La guerre est ou sera au Vietnam, pas au Laos !

 

 

225 - L’AIDE AMÉRICAINE À LA THAÏLANDE DANS LES ANNÉES 1960-1970.

Au moins de façon formelle, ces bases étaient considérées comme des bases de la « Royal Thai Air Force » et commandées par des officiers thaïlandais. La police de l'air thaïe en contrôlaient l'accès avec l’aide de la police de l'air américaine dont les membres ne portaient point d’armes au moins apparentes. 

 

225 - L’AIDE AMÉRICAINE À LA THAÏLANDE DANS LES ANNÉES 1960-1970.
C’est d’elles que partiront plus de 80 % des frappes aériennes qui ravageront le nord-Vietnam. 

 

Celui-ci a certes a mis en garde la Thaïlande en lui demandant de ne pas autoriser les États-Unis à utiliser le pays comme base de départ pour les bombardements mais la Thaïlande a toujours nié l’évidence, la presse de l’époque gardait un silence pesant et censuré et tant du côté thaï que du côté américain, la plupart des documents ne sont pas déclassés donc inaccessibles. Pour elles, les B 52 partaient d’Okinawa…à 8.500 kilomètres.

 

Selon Léon Trivière (6), l’aménagement de ces 7 bases a coûté plus de 2 milliards de dollars. Il évalue par ailleurs de façon globale, l’ensemble des aides militaires et économiques à  2,2 milliards de dollars entre 1949 et 1969 : Routes stratégiques, ponts, installations logistiques diverses : 702 millions. Formation et équipement de l'armée thaïe : 200 millions. Contribution au budget de la défense de Bangkok, dont l'armée est portée à 180.000 hommes : « plusieurs centaines de millions », Développement et entraînement des opérations de la police (dont les effectifs sont portés à 90.000 hommes) et des unités paramilitaires dont nous reparlerons… Naturellement, ces énormes travaux sont effectués par les entreprises locales. Mais c'est une goutte d'eau au milieu des au moins 165 miliards de dollars, coût estimé de la guerre pour les Etats-unis !

 

Ce « formidable complexe militaire américain » a enrichi le pays d'un capital inestimable. Les bases  aériennes et le port de Satatip sont toujours en place. On ne faisait pas, avant les travaux pharaoniques, décoller des B 52 des bases thaïes. L'armée américaine a fait travailler selon le même Léon Trivière directement ou indirectement pour elle environ 90.000 Thaïlandais.

 

Les chiffres qu’il nous livre sont –mutatis mutandis – confirmés par d’autres sources (9).

 

A l’apogée de la guerre, il y a plus d’aviateurs de l’US AIR FORCE en Thaïlande qu’au Vietnam :

 

Une pluie de dollars

 

Au plus fort de la guerre (1969) il avait environ 550.000 militaires affectés au Vietnam. 

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Les effectifs basés en Thaïlande passent successivement de 7.000 en 1964 à 12.000 en 1965, 25.000 en 1966, 40.000 en 1967, 45.000 en 1968, 50.000 en 1969 qui tous font évidemment vivre « le petit commerce local ».
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Il faut également tenir compte des militaires opérant au Vietnam venant par dizaines de milliers pour « repos et récupération » (« le repos du guerrier ») y dépenser leur solde toujours auprès du « petit commerce local », des centaines de millions de baths, mais il est impossible de chiffrer ces deux postes de ressources qui ont profité directement à la population locale. Peut-être y-a-t-il eu quelques pleurs et grincements de dents lorsque la pluie a cessé (10) ? Certains d’ailleurs y restèrent après la chute de Saigon ou y revirent prendre leur retraite, un apport comme un autre à l’économie locale.
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Le point de départ de la guerre, nous n’allons pas en écrire l’histoire,  qui amplifiera de façon exponentielle l’aide américaine, c’est l’ « incident du golfe du Tonkin » en août 1964 qui autorise le Président Johnson à déclencher la guerre ouverte (11).

Le bilan global ?

 

Citons encore les chiffres donnés par Trivière confirmés par Kislenko : De 1961 à 1966 le taux d'augmentation du produit national brut fut en moyenne de 7,5 % par an (plus du double de celui de la population, 3,2 %), le revenu moyen par habitant a augmenté de 4 % par an, le volume des échanges commerciaux a monté en flèche.

 

Quelques tableaux seulement mais significatifs couvrent en partie cette période :

 

Production de lignite :

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Ce n’est pas un détail ! Le lignite ne sert pas ici à chauffer les domiciles mais à alimenter les centrales thermiques et aussi ….les chaufferies des navires qui transportent les bombes depuis Okinawa à destination des bases de bombardement. Sa production est multipliée par 5.

 

Production de viandes :

 

 

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Augmentation sensible pendant la période « américaine », les G.I ne se nourrissaient pas de riz gluant et de sauterelles grillées.

 

Produits de la pèche :

 

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Une augmentation fulgurante !

 

Postes de radio et de télévision :

 

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Un incontestable signe de progrès dans l’accès à l’information même si elle était partiellement celle de « Voice of America ».

 

Le nombre d’étudiants diplômés :

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L’évolution jusqu’en 1975 est significative.

 

Cette embellie se stabilisera lorsque les américains entameront leur processus de désengagement devenu effectif en 1973. Les relations entre les deux pays se sont refroidies et plus encore. Il y a au moins une raison fondamentale qui nous a conduits à nous poser une question :

 

Les Américains ont-ils pillé le pays ?

 

 

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Notre propos n’est évidemment pas de proférer des affirmations gratuites. Quand on voit toutefois le nombre d’objets d’art bouddhiste anciens, beaucoup de provenance thaïe, dans les galeries américaines de vente aux enchères, la question mérité d’être posée même si nous n’avons pas la réponse. Nous savons que l’exportation en est depuis toujours interdite de Thaïlande. Nous vous avons parlé (12) de ces « bai séma », ces bornes sacrées qui délimitent l’enceinte des chapelles d’ordination. Ce sont probablement des monuments d’origine mégalithiques réaffectés religieusement à l’époque Dvaravati. Elles sont spécifiques au nord-ouest et au nord-est. Celles que nous trouvons dans les salles de vente proviennent de toute évidence de l’Isan, région où était implantée l’armée américaine. 

225 - L’AIDE AMÉRICAINE À LA THAÏLANDE DANS LES ANNÉES 1960-1970.

S’il en existait au Laos voisin, elles ont été systématiquement anéanties par les bombardements américains. Comment y sont-elles parvenues ? S’il n’y a pas eu de pillage organisé comme le fit Bonaparte en Italie ou les Allemands en Europe plus récemment, il y a certainement eu des pillards.

 

Mais l’incident qui marqua un tournant dans les relations avec les USA fut le vol du linteau du Dieu Naraï. Une longue et bien triste histoire celle du ทับหลัง  นารายณ์ « thap lang Naraï » le linteau du Dieu Naraï à  Phanom rung dans la province de Buriram. Il est sacré pour les Thaïs. Naraï (Vichnou) est l’un des dieux du paradis bouddhiste qui est descendu sur terre sous la  « forme » de Rama pour combattre le mal. En 1964, le linteau disparait, enlevé de nuit par un mystérieux hélicoptère. Un scandale inouï ! Imaginons un hélicoptère  enlevant de nuit à Marseille la statue de « Notre Dame de la garde » ou à New-York celle de la liberté ! On finit par le retrouver par un pur hasard, la visite d’un membre de la famille royale, le prince Diskul, fils du prince Damrong, à l' « Art Institute de Chicago » en 1973 ; Il a été donné par un certain James Alsdorf, ami du président Reagan, l’un de ces richissimes hommes d’affaire américains qui pratiquent le mécénat fiscal  de préférence lorsqu’il ne leur coûte rien. S’il n’y avait pas de pétrole à piller en Thaïlande, il y avait des œuvres d’art. Pendant des années, le gouvernement thaï et de nombreuses associations ou fondations tentent d’obtenir le retour de l’œuvre volée. Tollé général en Thaïlande ... Manifestations violentes devant le musée de résidents thaïs aux USA.  Menace de rupture des relations diplomatiques ..... En décembre 1988 seulement, la Fondation Alsdorf se décide à retourner le linteau en Thaïlande à l’instigation pressante de l’UNESCO. Il fut réinstallé au cours d’une fastueuse cérémonie expiatoire à laquelle participèrent tous les officiels du pays, y compris de nombreux membres de la famille royale ... La rumeur court encore en Thaïlande que des sept Thaïs impliqués dans le vol, six seraient morts de mort violente ?  (13) Jusqu’au groupe de rock « identitaire » et ultra nationaliste Carabao qui se mit de la partie avec une chanson coïncidant avec la visite de Michael Jackson en Thaïlande. Cela ne fit qu’ajouter à leur popularité. Vous en trouverez la traduction en annexe (14). Ils en rajoutèrent quelques mois plus tard avec une chanson au titre évocateur, อเมริกันอันธพาล « amerikan anthaphaan », « salopards d’américains ».

Mais il est certain que cette rapine constitua un élément essentiel dans le refroidissement des rapports entre les deux pays. L’opinion va basculer vers l’antiaméricanisme. Même si les mouvements d’opinion au sein des étudiants et des universitaires ne sont pas forcément symptomatique de l’opinion publique, elle en est au moins un signe  (15).

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Nous ne pouvons toutefois éluder – mais ce sera l’objet d’un prochain article – l’aide armée sinon massive du moins redoutablement efficace que - au moins - 30.000 volontaires thaïs ont apporté à leur allié. C’est un aspect bien oublié de l’histoire thaïe. En payant de leur sang (quelque 350 morts au combat) mais probablement 20.000 disparus, ils ont remboursé les États-Unis avec usure et n’ont été payés que d’ingratitudes. Voilà bien un aspect aujourd’hui occulté de l’histoire thaïe, il nous appartient de réparer cet « oubli ».

 

***

 

Mais c’est une autre page de l’histoire de la Thaïlande qui va commencer.

 

***

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article 222.2  «  QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LE REGIME DU « FIELD MARSHAL » SARIT (FIN) ».

 

(2) La stratégie générale pour la réalisation de ces objectifs était de décentraliser les activités de développement alors menées par le gouvernement central, et les placer sous le contrôle du gouverneur de la province. Pour aider le gouverneur dans ce nouveau rôle, l’USAID fournit de l'équipement, des conseils, du personnel et les fonds provenant du gouvernement central. Ce programme a porté initialement et presque entièrement sur la construction de routes : voir à ce sujet « A BRIEF HISTORY OF USOM SUPPORT TO THE OFFICE OF ACCELERATED RURAL DEVELOPMENT - One of a series of reports on U.S.A.I.D's participation in Thailand's development - Preparedby USOM Office of Field Operations as an internal staff document  » par James W. Dawson, Assistant Program Officer – 1969. disponible sur le site de l’USAID :

http://pdf.usaid.gov/pdf_docs/Pdacr645.pdf#page=4&zoom=auto

A mettre à son actif dans les provinces concernées : multiplication de la circulation automobile (en saison sèche !) : passage de un véhicule par heure pendant la journée à 12-18 par heure ce qui facilite le trafic commercial et industriel, possibilité de circulation des services gouvernementaux, multiplication par 10 de l’activité des postes, création de nouvelles écoles, des centres de sages-femmes et d'autres centres de soins de santé dont le volume a été triplé.

 

(3) Il s’agit des provinces d’Ubon Ratchathani, Nakhon Phanom, Sakon Nakhon, Udonthani, Nong Khai, Loei, Roi Et, Kalasin, Uttaradit, Nan, Chiang Rai, Yala, Pattani, Narathiwat  et Satun, ces quatre dernières sont les provinces du sud essentiellement musulmanes. Le projet put atteindre ses objectifs : fournir des manuels et du matériel pour 1.875.000 enfants dans ces 15 provinces, former un certain nombre de « superviseur » responsables de l'éducation, leur fournir des véhicules et les équipements nécessaires, créer cinq unités mobiles de formation dans le commerce, la mécanique et les techniques dans les zones rurales. En 1966, un montant total de 738.050 dollars a été consacré à ce projet. Les États-Unis ont contribué pour 545.000 et le solde par le gouvernement thaïlandais. Trente enseignants ont été envoyés aux États-Unis pour suivre une formation et trente autres ont fait des visites d'étude dans de nombreux pays tiers. Le projet s’est continué les années suivantes dans trois autres provinces, Surin, Buriram et Sisaket.

 

(4) Le programme en 1964 du parti communiste de Thaïlande ou Front patriotique thaï  (พรรค คอมมิวนิสต์ แห่ง ประเทศไทย, พ ค ท) en six points est sans équivoque : « Renverser le gouvernement actuel, débarrasser le pays de l'impérialisme américain, et de coopérer avec les« forces de paix internationales » « Développer l'économie nationale » « Améliorer le niveau de vie » « Réforme agraire » « Éliminer la corruption » « Développer la santé, l'éducation et le bien-être social ».

225 - L’AIDE AMÉRICAINE À LA THAÏLANDE DANS LES ANNÉES 1960-1970.

(5) Propos du Président Kennedy cités par Randolph, R. Sean : «  The United States and Thailand Alliance dynamics 1950-1985 » («  Les États-Unis et de la Thaïlande: la dynamique de l'alliance, 1950-1985 »). Berkeley : Institut d'études asiatiques, Université de Californie, 1986 - documents de recherche et d'études politiques – ISBN 0-912966-92-0.

 

(6) Sur cette implantation – et cette aide - militaire, voir en particulier l’article de Léon Trivière in « Les études » de mai 1974 (la revue des RP Jésuites) « La révolution d’octobre en Thaïlande ».

 

(7) Un bel exemple d’une opération « exfiltration » dans le film Rambo II qui a toutefois été tourné … au Mexique !

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(8) Cette affirmation mensongère déshonore à tout jamais la mémoire du président Kennedy et de ses deux successeurs qui n’en avaient nul besoin tout comme elle fait honte à ceux qui ont attribué le prix Nobel de la paix à Kissinger. Nous le verrons plus bas.

 

(9) « A Not So Silent Partner : Thailand's Role in Covert Operations, Counter-Insurgency, and the Wars in Indochina » par Arne Kislenko in « Journal of Conflict Studies » Vol. XXIV No. 1, été 2004

 

(10) La fermeture des bases américaines en France en 1966 voulue par le Général De Gaulle a suscité quelques récriminations dans les petits commerces locaux !

 

(11) Des destroyers américains patrouillant dans le golfe du Tonkin au large de la côte du nord-Vietnam dans les eaux internationales auraient été attaqués par des torpilleurs nord-vietnamiens. C’est la version officielle destinée à faire avaler à l’opinion publique américaine l’engagement de ses boys dans une guerre active alors qu’auparavant, les militaires présents au sud-Vietnam n’étaient que des « conseillers ». Opération de propagande de la NSA (National security agency) ou vérité ? L’essentiel des archives concernant cette affaire n’ont pas été déclassées. Ce qui est certain, c’est que les faucons de Washington voulaient la guerre.

 
225 - L’AIDE AMÉRICAINE À LA THAÏLANDE DANS LES ANNÉES 1960-1970.

(12) Notre article A 196  « LES PEINTURES MURALES, L’ÂME DES TEMPLES DU COEUR DE L’ISAN ». Note 9.

 

(13) C’est semble-t-il de cette époque que date une opération de pillage similaire sur le site de Ban Chiang (dégagé en 1966). A qui en imputer l’origine ?  Nous lisons sur le site de  PBS NW HOUR à la date du  23 novembre 2014 : « Cette semaine, les États-Unis ont rendu des centaines d'objets anciens (552 pièces) en Thaïlande -que les fonctionnaires disent- ont été pillées il y a des décennies d'un site archéologique de 5.000 ans classé au patrimoine mondial de l'UNESCO. La collection d'objets de bronze, de la poterie, des outils de pierre, des perles et des moules de grès a été renvoyé mercredi au cours d'une cérémonie au Musée national de la Thaïlande à Bangkok. Les artefacts ont été trouvés en 2008, lors d'une opération de police sur le Musée Bowers à Santa Ana, en Californie, après une enquête fédérale ayant duré cinq ans. Le musée a accepté de retourner les articles en échange d'une amnistie pour son personnel. Mais quand le chargé d'affaires américain, W. Patrick Murphy, a remis les artefacts à la Thaïlande, il a assuré aux journalistes que les personnes qui auraient été impliquées devraient faire face à des accusations criminelles ». Le site n’a été réellement protégé qu’à partir de 1970. Les ventes aux enchères de prestigieuses officines – curieusement toutes américaines – continuent à proposer aux collectionneurs des objets (poteries en général) provenant du site sans en donner la source. Pillage de militaires américains cupides ? Vente pour une poignée de satangs par les locaux à des militaires américains peut-être commandités par cupides collectionneurs ? Qui connaissait le site à l’époque et qui pouvait y accéder sans difficultés ? N’épiloguons pas. Un essai sur Google « auction ban chiang pottery » des centaines de réponse ! Provenance ? Essentiellement des USA.

225 - L’AIDE AMÉRICAINE À LA THAÏLANDE DANS LES ANNÉES 1960-1970.

(14)                                                     

 Le linteau 

 

Ce bloc de pierre, c'est le linteau que les Thaïs réclament aux États Unis.
Nous désirons récupérer ce bien qu'ils nous ont pris.
Pourquoi l'ont- ils pris aux Thaïs?
Leurs hélicoptères étaient basés en Thaïlande pendant la guerre du Viet-Nam.
Quand ils sont partis ils ont tout pris avec eux, même notre linteau.
Et ils désirent garder un pied en Thaïlande.
Ils nous demandent maintenant d'ouvrir des bases militaires ici.
La ville de Phra Narai a disparu avec le linteau, entouré d'un prestige que les Thaïs n'ont jamais oublié.
Narai Narai Narai, le linteau de Narai.
Le linteau de Narai couché, c'est l'orgueil de notre peuple.
Le linteau de Narai couché, les Thaïlandais sont fiers de l'histoire de ce pays en forme de hache d'or.
Elle a uni toutes les générations, toutes les familles, toutes les cultures.
Le linteau de Narai est maintenant dans un musée à Chicago.
C'est un bloc de mille kilos.
Les enfants demandent d'où il vient.
Ils se fichent de Phra Narai, ce n'est pas Michael Jackson.
Reprenez votre Michael Jackson, rendez-nous notre Phra Narai!
Parce que nous ne ressentons pas les mêmes choses.
Parce que nous ne comprenons pas les mêmes choses.
Le linteau de Narai est chargé de vertus pour les Thaïs, alors que vous le conservez simplement par goût.
Nous ne pensons pas la même chose, il n'y a pas moyen de faire la paix.
Nous ne pensons pas la même chose, il n'y a pas moyen, pas moyen...
A quoi sert votre statue de la liberté puisque vous refusez de rendre le linteau de Narai aux Thaïs.

 

(15) Le Committee of Concerned  asian Scholars (CCAS) a été fondée en 1968 par un groupe d'étudiants diplômés et de jeunes professeurs dans le cadre de l'opposition à la guerre américaine. La branche thaïe rédige le 30 Mars 1969 la déclaration d'intention suivante : « Nous sommes opposés à l'agression brutale des Etats-Unis au Vietnam et à la complicité ou au silence de notre profession à l'égard de cette politique... Nous sommes préoccupés par la réticence actuelle des spécialistes à se prononcer contre les conséquences d'une politique asiatique destinée à assurer la domination américaine sur une grande partie de l'Asie. … Nous nions la légitimité de cet objectif et devons tenter de changer cette politique. Nous reconnaissons que la structure actuelle de la profession a souvent perverti et aliéné beaucoup de gens sur le terrain… Notre Comité vise à développer une compréhension humaine des sociétés asiatiques, déploie des efforts pour maintenir l'intégrité culturelle et pour faire face à des problèmes tels que la pauvreté, l'oppression et l'impérialisme…  Notre organisation est conçue pour fonctionner comme un catalyseur, un réseau de communication pour les chercheurs asiatiques et occidentaux…  Le roi Bhumibol a déclaré que les troupes thaïlandaises au Vietnam du Sud participaient à la lutte « pour la liberté » (!) et à protéger la sécurité de cette partie du monde. Nous devons réaliser que le but final de l'agression est de détruire ce que nous avons, y compris la nation thaïlandaise elle-même ».

 

"

C’est d’elles que partiront plus de 80 % des frappes aériennes qui ravageront le nord-Vietnam. 

 

Celui-ci a certes a mis en garde la Thaïlande en lui demandant de ne pas autoriser les États-Unis à utiliser le pays comme base de départ pour les bombardements mais la Thaïlande a toujours nié l’évidence, la presse de l’époque gardait un silence pesant et censuré et tant du côté thaï que du côté américain, la plupart des documents ne sont pas déclassés donc inaccessibles. Pour elles, les B 52 partaient d’Okinawa…à 8.500 kilomètres.

 

Selon Léon Trivière (6), l’aménagement de ces 7 bases a coûté plus de 2 milliards de dollars. Il évalue par ailleurs de façon globale, l’ensemble des aides militaires et économiques à  2,2 milliards de dollars entre 1949 et 1969 : Routes stratégiques, ponts, installations logistiques diverses : 702 millions. Formation et équipement de l'armée thaïe : 200 millions. Contribution au budget de la défense de Bangkok, dont l'armée est portée à 180.000 hommes : « plusieurs centaines de millions », Développement et entraînement des opérations de la police (dont les effectifs sont portés à 90.000 hommes) et des unités paramilitaires dont nous reparlerons… Naturellement, ces énormes travaux sont effectués par les entreprises locales. Mais c'est une goutte d'eau au milieu des au moins 100 miliards de dollars, coût estimé de la guerre pour les Etats-unis !

 

Ce « formidable complexe militaire américain » a enrichi le pays d'un capital inestimable. Les bases  aériennes et le port de Satatip sont toujours en place. On ne faisait pas, avant les travaux pharaoniques, décoller des B 52 des bases thaïes. L'armée américaine a fait travailler selon le même Léon Trivière directement ou indirectement pour elle environ 90.000 Thaïlandais.

 

Les chiffres qu’il nous livre sont –mutatis mutandis – confirmés par d’autres sources (9).

 

A l’apogée de la guerre, il y a plus d’aviateurs de l’US AIR FORCE en Thaïlande qu’au Vietnam :

 

Une pluie de dollars

 

Au plus fort de la guerre (1969) il avait environ 550.000 militaires affectés au Vietnam. Les effectifs basés en Thaïlande passent successivement de 7.000 en 1964 à 12.000 en 1965, 25.000 en 1966, 40.000 en 1967, 45.000 en 1968, 50.000 en 1969 qui tous font évidemment vivre « le petit commerce local ». Il faut également tenir compte des militaires opérant au Vietnam venant par dizaines de milliers pour « repos et récupération » (« le repos du guerrier ») y dépenser leur solde toujours auprès du « petit commerce local », des centaines de millions de baths, mais il est impossible de chiffrer ces deux postes de ressources qui ont profité directement à la population locale. Peut-être y-a-t-il eu quelques pleurs et grincements de dents lorsque la pluie a cessé (10) ? Certains d’ailleurs y restèrent après la chute de Saigon ou y revirent prendre leur retraite, un apport comme un autre à l’économie locale.

 

Le point de départ de la guerre, nous n’allons pas en écrire l’histoire,  qui amplifiera de façon exponentielle l’aide américaine, c’est l’ « incident du golfe du Tonkin » en août 1964 qui autorise le Président Johnson à déclencher la guerre ouverte (11).

 

Le bilan global ?

 

Citons encore les chiffres donnés par Trivière confirmés par Kislenko : De 1961 à 1966 le taux d'augmentation du produit national brut fut en moyenne de 7,5 % par an (plus du double de celui de la population, 3,2 %), le revenu moyen par habitant a augmenté de 4 % par an, le volume des échanges commerciaux a monté en flèche.

Quelques tableaux seulement mais significatifs couvrent en partie cette période :

 

Production de lignite :

 

Ce n’est pas un détail ! Le lignite ne sert pas ici à chauffer les domiciles mais à alimenter les centrales thermiques et aussi ….les chaufferies des navires qui transportent les bombes depuis Okinawa à destination des bases de bombardement. Sa production est multipliée par 5.

 

Production de viandes :

 

Augmentation sensible pendant la période « américaine », les G.I ne se nourrissaient pas de riz gluant et de sauterelles grillées.

 

Produits de la pèche :

Une augmentation fulgurante !

 

Postes de radio et de télévision :

Un incontestable signe de progrès dans l’accès à l’information même si elle était partiellement celle de « Voice of America ».

 

Le nombre d’étudiants diplômés :

L’évolution jusqu’en 1975 est significative.

***

Cette embellie se stabilisera lorsque les américains entameront leur processus de désengagement devenu effectif en 1973. Les relations entre les deux pays se sont refroidies et plus encore. Il y a au moins une raison fondamentale qui nous a conduits à nous poser une question :

 

Les Américains ont-ils pillé le pays ?

 

Notre propos n’est évidemment pas de proférer des affirmations gratuites. Quand on voit toutefois le nombre d’objets d’art bouddhiste anciens, beaucoup de provenance thaïe, dans les galeries américaines de vente aux enchères, la question mérité d’être posée même si nous n’avons pas la réponse. Nous savons que l’exportation en est depuis toujours interdite de Thaïlande. Nous vous avons parlé (12) de ces « bai séma », ces bornes sacrées qui délimitent l’enceinte des chapelles d’ordination. Ce sont probablement des monuments d’origine mégalithiques réaffectés religieusement à l’époque Dvaravati. Elles sont spécifiques au nord-ouest et au nord-est. Celles que nous trouvons dans les salles de vente proviennent de toute évidence de l’Isan, région où était implantée l’armée américaine. S’il en existait au Laos voisin, elles ont été systématiquement anéanties par les bombardements américains. Comment y sont-elles parvenues ? S’il n’y a pas eu de pillage organisé comme le fit Bonaparte en Italie ou les Allemands en Europe plus récemment, il y a certainement eu des pillards.

 

Mais l’incident qui marqua un tournant dans les relations avec les USA fut le vol du linteau du Dieu Naraï. Une longue et bien triste histoire celle du ทับหลัง  นารายณ์ « thap lang Naraï » le linteau du Dieu Naraï à  Phanom rung dans la province de Buriram. Il est sacré pour les Thaïs. Naraï (Vichnou) est l’un des dieux du paradis bouddhiste qui est descendu sur terre sous la  « forme » de Rama pour combattre le mal. En 1964, le linteau disparait, enlevé de nuit par un mystérieux hélicoptère. Un scandale inouï ! Imaginons un hélicoptère  enlevant de nuit à Marseille la statue de « Notre Dame de la garde » ou à New-York celle de la liberté ! On finit par le retrouver par un pur hasard, la visite d’un membre de la famille royale, le prince Diskul, fils du prince Damrong, à l' « Art Institute de Chicago » en 1973 ; Il a été donné par un certain James Alsdorf, ami du président Reagan, l’un de ces richissimes hommes d’affaire américains qui pratiquent le mécénat fiscal  de préférence lorsqu’il ne leur coûte rien. S’il n’y avait pas de pétrole à piller en Thaïlande, il y avait des œuvres d’art. Pendant des années, le gouvernement thaï et de nombreuses associations ou fondations tentent d’obtenir le retour de l’œuvre volée. Tollé général en Thaïlande ... Manifestations violentes devant le musée de résidents thaïs aux USA.  Menace de rupture des relations diplomatiques ..... En décembre 1988 seulement, la Fondation Alsdorf se décide à retourner le linteau en Thaïlande à l’instigation pressante de l’UNESCO. Il fut réinstallé au cours d’une fastueuse cérémonie expiatoire à laquelle participèrent tous les officiels du pays, y compris de nombreux membres de la famille royale ... La rumeur court encore en Thaïlande que des sept Thaïs impliqués dans le vol, six seraient morts de mort violente ?  (13) Jusqu’au groupe de rock « identitaire » et ultra nationaliste Carabao qui se mit de la partie avec une chanson coïncidant avec la visite de Michael Jackson en Thaïlande. Cela ne fit qu’ajouter à leur popularité. Vous en trouverez la traduction en annexe (14). Ils en rajoutèrent quelques mois plus tard avec une chanson au titre évocateur, อเมริกันอันธพาล « amerikan anthaphaan », « salopards d’américains ».

 

Mais il est certain que cette rapine constitua un élément essentiel dans le refroidissement des rapports entre les deux pays. L’opinion va basculer vers l’antiaméricanisme. Même si les mouvements d’opinion au sein des étudiants et des universitaires ne sont pas forcément symptomatique de l’opinion publique, elle en est au moins un signe  (15).

***

Nous ne pouvons toutefois éluder – mais ce sera l’objet d’un prochain article – l’aide armée sinon massive du moins redoutablement efficace que - au moins -  30.000 volontaires thaïs ont apporté à leur allié. C’est un aspect bien oublié de l’histoire thaïe. En payant de leur sang (quelque 350 morts au combat) mais probablement 20.000 disparus, ils ont remboursé les États-Unis avec usure et n’ont été payés que d’ingratitudes. Voilà bien un aspect aujourd’hui occulté de l’histoire thaïe, il nous appartient de réparer cet « oubli ».

***

Mais c’est une autre page de l’histoire de la Thaïlande qui va commencer.

***

 

NOTES

(1) Voir notre article 222.2  «  QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LE REGIME DU « FIELD MARSHAL » SARIT (FIN) ».

 

(2) La stratégie générale pour la réalisation de ces objectifs était de décentraliser les activités de développement alors menées par le gouvernement central, et les placer sous le contrôle du gouverneur de la province. Pour aider le gouverneur dans ce nouveau rôle, l’USAID fournit de l'équipement, des conseils, du personnel et les fonds provenant du gouvernement central. Ce programme a porté initialement et presque entièrement sur la construction de routes : voir à ce sujet « A BRIEF HISTORY OF USOM SUPPORT TO THE OFFICE OF ACCELERATED RURAL DEVELOPMENT - One of a series of reports on U.S.A.I.D's participation in Thailand's development - Preparedby USOM Office of Field Operations as an internal staff document  » par James W. Dawson, Assistant Program Officer – 1969. disponible sur le site de l’USAID :

http://pdf.usaid.gov/pdf_docs/Pdacr645.pdf#page=4&zoom=auto

A mettre à son actif dans les provinces concernées : multiplication de la circulation automobile (en saison sèche !) : passage de un véhicule par heure pendant la journée à 12-18 par heure ce qui facilite le trafic commercial et industriel, possibilité de circulation des services gouvernementaux, multiplication par 10 de l’activité des postes, création de nouvelles écoles, des centres de sages-femmes et d'autres centres de soins de santé dont le volume a été triplé.

 

(3) Il s’agit des provinces d’Ubon Ratchathani, Nakhon Phanom, Sakon Nakhon, Udonthani, Nong Khai, Loei, Roi Et, Kalasin, Uttaradit, Nan, Chiang Rai, Yala, Pattani, Narathiwat  et Satun, ces quatre dernières sont les provinces du sud essentiellement musulmanes. Le projet put atteindre ses objectifs : fournir des manuels et du matériel pour 1.875.000 enfants dans ces 15 provinces, former un certain nombre de « superviseur » responsables de l'éducation, leur fournir des véhicules et les équipements nécessaires, créer cinq unités mobiles de formation dans le commerce, la mécanique et les techniques dans les zones rurales. En 1966, un montant total de 738.050 dollars a été consacré à ce projet. Les États-Unis ont contribué pour 545.000 et le solde par le gouvernement thaïlandais. Trente enseignants ont été envoyés aux États-Unis pour suivre une formation et trente autres ont fait des visites d'étude dans de nombreux pays tiers. Le projet s’est continué les années suivantes dans trois autres provinces, Surin, Buriram et Sisaket.

 

(4) Le programme en 1964 du parti communiste de Thaïlande ou Front patriotique thaï  (พรรค คอมมิวนิสต์ แห่ง ประเทศไทย, พ ค ท) en six points est sans équivoque : « Renverser le gouvernement actuel, débarrasser le pays de l'impérialisme américain, et de coopérer avec les« forces de paix internationales » « Développer l'économie nationale » « Améliorer le niveau de vie » « Réforme agraire » « Éliminer la corruption » « Développer la santé, l'éducation et le bien-être social ».

 

(5) Propos du Président Kennedy cités par Randolph, R. Sean : «  The United States and Thailand Alliance dynamics 1950-1985 » («  Les États-Unis et de la Thaïlande: la dynamique de l'alliance, 1950-1985 »). Berkeley : Institut d'études asiatiques, Université de Californie, 1986 - documents de recherche et d'études politiques – ISBN 0-912966-92-0.

 

(6) Sur cette implantation – et cette aide - militaire, voir en particulier l’article de Léon Trivière in « Les études » de mai 1974 (la revue des RP Jésuites) « La révolution d’octobre en Thaïlande ».

 

(7) Un bel exemple d’une opération « exfiltration » dans le film Rambo II qui a toutefois été tourné … au Mexique !

 

(8) Cette affirmation mensongère déshonore à tout jamais la mémoire du président Kennedy et de ses deux successeurs qui n’en avaient nul besoin tout comme elle fait honte à ceux qui ont attribué le prix Nobel de la paix à Kissinger. Nous le verrons plus bas.

 

(9) « A Not So Silent Partner : Thailand's Role in Covert Operations, Counter-Insurgency, and the Wars in Indochina » par Arne Kislenko in « Journal of Conflict Studies » Vol. XXIV No. 1, été 2004

 

(10) La fermeture des bases américaines en France en 1966 voulue par le Général De Gaulle a suscité quelques récriminations dans les petits commerces locaux !

 

(11) Des destroyers américains patrouillant dans le golfe du Tonkin au large de la côte du nord-Vietnam dans les eaux internationales auraient été attaqués par des torpilleurs nord-vietnamiens. C’est la version officielle destinée à faire avaler à l’opinion publique américaine l’engagement de ses boys dans une guerre active alors qu’auparavant, les militaires présents au sud-Vietnam n’étaient que des « conseillers ». Opération de propagande de la NSA (National security agency) ou vérité ? L’essentiel des archives concernant cette affaire n’ont pas été déclassées. Ce qui est certain, c’est que les faucons de Washington voulaient la guerre.

 

(12) Notre article A 196  « LES PEINTURES MURALES, L’ÂME DES TEMPLES DU COEUR DE L’ISAN ». Note 9.

 

(13) C’est semble-t-il de cette époque que date une opération de pillage similaire sur le site de Ban Chiang (dégagé en 1966). A qui en imputer l’origine ?  Nous lisons sur le site de PBS NW HOUR à la date du  23 novembre 2014 : « Cette semaine, les États-Unis ont rendu des centaines d'objets anciens (552 pièces) en Thaïlande -que les fonctionnaires disent- ont été pillées il y a des décennies d'un site archéologique de 5.000 ans classé au patrimoine mondial de l'UNESCO. La collection d'objets de bronze, de la poterie, des outils de pierre, des perles et des moules de grès a été renvoyé mercredi au cours d'une cérémonie au Musée national de la Thaïlande à Bangkok. Les artefacts ont été trouvés en 2008, lors d'une opération de police sur le Musée Bowers à Santa Ana, en Californie, après une enquête fédérale ayant duré cinq ans. Le musée a accepté de retourner les articles en échange d'une amnistie pour son personnel. Mais quand le chargé d'affaires américain, W. Patrick Murphy, a remis les artefacts à la Thaïlande, il a assuré aux journalistes que les personnes qui auraient été impliquées devraient faire face à des accusations criminelles ». Le site n’a été réellement protégé qu’à partir de 1970. Les ventes aux enchères de prestigieuses officines – curieusement toutes américaines – continuent à proposer aux collectionneurs des objets (poteries en général) provenant du site sans en donner la source. Pillage de militaires américains cupides ? Vente pour une poignée de satangs par les locaux à des militaires américains peut-être commandités par cupides collectionneurs ? Qui connaissait le site à l’époque et qui pouvait y accéder sans difficultés ? N’épiloguons pas. Un essai sur Google « auction ban chiang pottery » des centaines de réponse ! Provenance ? Essentiellement des USA.

 

(14)                                                      Le linteau 

Ce bloc de pierre, c'est le linteau que les Thaïs réclament aux États Unis.
Nous désirons récupérer ce bien qu'ils nous ont pris.
Pourquoi l'ont- ils pris aux Thaïs?
Leurs hélicoptères étaient basés en Thaïlande pendant la guerre du Viet-Nam.
Quand ils sont partis ils ont tout pris avec eux, même notre linteau.
Et ils désirent garder un pied en Thaïlande.
Ils nous demandent maintenant d'ouvrir des bases militaires ici.
La ville de Phra Narai a disparu avec le linteau, entouré d'un prestige que les Thaïs n'ont jamais oublié.
Narai Narai Narai, le linteau de Narai.
Le linteau de Narai couché, c'est l'orgueil de notre peuple.
Le linteau de Narai couché, les Thaïlandais sont fiers de l'histoire de ce pays en forme de hache d'or.
Elle a uni toutes les générations, toutes les familles, toutes les cultures.
Le linteau de Narai est maintenant dans un musée à Chicago.
C'est un bloc de mille kilos.
Les enfants demandent d'où il vient.
Ils se fichent de Phra Narai, ce n'est pas Michael Jackson.
Reprenez votre Michael Jackson, rendez-nous notre Phra Narai!
Parce que nous ne ressentons pas les mêmes choses.
Parce que nous ne comprenons pas les mêmes choses.
Le linteau de Narai est chargé de vertus pour les Thaïs, alors que vous le conservez simplement par goût.
Nous ne pensons pas la même chose, il n'y a pas moyen de faire la paix.
Nous ne pensons pas la même chose, il n'y a pas moyen, pas moyen...
A quoi sert votre statue de la liberté puisque vous refusez de rendre le linteau de Narai aux Thaïs.

 

(15) Le Committee of Concerned  asian Scholars (CCAS) a été fondée en 1968 par un groupe d'étudiants diplômés et de jeunes professeurs dans le cadre de l'opposition à la guerre américaine. La branche thaïe rédige le 30 Mars 1969 la déclaration d'intention suivante : « Nous sommes opposés à l'agression brutale des Etats-Unis au Vietnam et à la complicité ou au silence de notre profession à l'égard de cette politique... Nous sommes préoccupés par la réticence actuelle des spécialistes à se prononcer contre les conséquences d'une politique asiatique destinée à assurer la domination américaine sur une grande partie de l'Asie. … Nous nions la légitimité de cet objectif et devons tenter de changer cette politique. Nous reconnaissons que la structure actuelle de la profession a souvent perverti et aliéné beaucoup de gens sur le terrain… Notre Comité vise à développer une compréhension humaine des sociétés asiatiques, déploie des efforts pour maintenir l'intégrité culturelle et pour faire face à des problèmes tels que la pauvreté, l'oppression et l'impérialisme…  Notre organisation est conçue pour fonctionner comme un catalyseur, un réseau de communication pour les chercheurs asiatiques et occidentaux…  Le roi Bhumibol a déclaré que les troupes thaïlandaises au Vietnam du Sud participaient à la lutte « pour la liberté » (!) et à protéger la sécurité de cette partie du monde. Nous devons réaliser que le but final de l'agression est de détruire ce que nous avons, y compris la nation thaïlandaise elle-même ».

 

C’est d’elles que partiront plus de 80 % des frappes aériennes qui ravageront le nord-Vietnam. 

 

Celui-ci a certes a mis en garde la Thaïlande en lui demandant de ne pas autoriser les États-Unis à utiliser le pays comme base de départ pour les bombardements mais la Thaïlande a toujours nié l’évidence, la presse de l’époque gardait un silence pesant et censuré et tant du côté thaï que du côté américain, la plupart des documents ne sont pas déclassés donc inaccessibles. Pour elles, les B 52 partaient d’Okinawa…à 8.500 kilomètres.

 

Selon Léon Trivière (6), l’aménagement de ces 7 bases a coûté plus de 2 milliards de dollars. Il évalue par ailleurs de façon globale, l’ensemble des aides militaires et économiques à  2,2 milliards de dollars entre 1949 et 1969 : Routes stratégiques, ponts, installations logistiques diverses : 702 millions. Formation et équipement de l'armée thaïe : 200 millions. Contribution au budget de la défense de Bangkok, dont l'armée est portée à 180.000 hommes : « plusieurs centaines de millions », Développement et entraînement des opérations de la police (dont les effectifs sont portés à 90.000 hommes) et des unités paramilitaires dont nous reparlerons… Naturellement, ces énormes travaux sont effectués par les entreprises locales. Mais c'est une goutte d'eau au milieu des au moins 100 miliards de dollars, coût estimé de la guerre pour les Etats-unis !

 

Ce « formidable complexe militaire américain » a enrichi le pays d'un capital inestimable. Les bases  aériennes et le port de Satatip sont toujours en place. On ne faisait pas, avant les travaux pharaoniques, décoller des B 52 des bases thaïes. L'armée américaine a fait travailler selon le même Léon Trivière directement ou indirectement pour elle environ 90.000 Thaïlandais.

 

Les chiffres qu’il nous livre sont –mutatis mutandis – confirmés par d’autres sources (9).

 

A l’apogée de la guerre, il y a plus d’aviateurs de l’US AIR FORCE en Thaïlande qu’au Vietnam :

 

Une pluie de dollars

 

Au plus fort de la guerre (1969) il avait environ 550.000 militaires affectés au Vietnam. Les effectifs basés en Thaïlande passent successivement de 7.000 en 1964 à 12.000 en 1965, 25.000 en 1966, 40.000 en 1967, 45.000 en 1968, 50.000 en 1969 qui tous font évidemment vivre « le petit commerce local ». Il faut également tenir compte des militaires opérant au Vietnam venant par dizaines de milliers pour « repos et récupération » (« le repos du guerrier ») y dépenser leur solde toujours auprès du « petit commerce local », des centaines de millions de baths, mais il est impossible de chiffrer ces deux postes de ressources qui ont profité directement à la population locale. Peut-être y-a-t-il eu quelques pleurs et grincements de dents lorsque la pluie a cessé (10) ? Certains d’ailleurs y restèrent après la chute de Saigon ou y revirent prendre leur retraite, un apport comme un autre à l’économie locale.

 

Le point de départ de la guerre, nous n’allons pas en écrire l’histoire,  qui amplifiera de façon exponentielle l’aide américaine, c’est l’ « incident du golfe du Tonkin » en août 1964 qui autorise le Président Johnson à déclencher la guerre ouverte (11).

 

Le bilan global ?

 

Citons encore les chiffres donnés par Trivière confirmés par Kislenko : De 1961 à 1966 le taux d'augmentation du produit national brut fut en moyenne de 7,5 % par an (plus du double de celui de la population, 3,2 %), le revenu moyen par habitant a augmenté de 4 % par an, le volume des échanges commerciaux a monté en flèche.

Quelques tableaux seulement mais significatifs couvrent en partie cette période :

 

Production de lignite :

 

Ce n’est pas un détail ! Le lignite ne sert pas ici à chauffer les domiciles mais à alimenter les centrales thermiques et aussi ….les chaufferies des navires qui transportent les bombes depuis Okinawa à destination des bases de bombardement. Sa production est multipliée par 5.

 

Production de viandes :

 

Augmentation sensible pendant la période « américaine », les G.I ne se nourrissaient pas de riz gluant et de sauterelles grillées.

 

Produits de la pèche :

Une augmentation fulgurante !

 

Postes de radio et de télévision :

Un incontestable signe de progrès dans l’accès à l’information même si elle était partiellement celle de « Voice of America ».

 

Le nombre d’étudiants diplômés :

L’évolution jusqu’en 1975 est significative.

***

Cette embellie se stabilisera lorsque les américains entameront leur processus de désengagement devenu effectif en 1973. Les relations entre les deux pays se sont refroidies et plus encore. Il y a au moins une raison fondamentale qui nous a conduits à nous poser une question :

 

Les Américains ont-ils pillé le pays ?

 

Notre propos n’est évidemment pas de proférer des affirmations gratuites. Quand on voit toutefois le nombre d’objets d’art bouddhiste anciens, beaucoup de provenance thaïe, dans les galeries américaines de vente aux enchères, la question mérité d’être posée même si nous n’avons pas la réponse. Nous savons que l’exportation en est depuis toujours interdite de Thaïlande. Nous vous avons parlé (12) de ces « bai séma », ces bornes sacrées qui délimitent l’enceinte des chapelles d’ordination. Ce sont probablement des monuments d’origine mégalithiques réaffectés religieusement à l’époque Dvaravati. Elles sont spécifiques au nord-ouest et au nord-est. Celles que nous trouvons dans les salles de vente proviennent de toute évidence de l’Isan, région où était implantée l’armée américaine. S’il en existait au Laos voisin, elles ont été systématiquement anéanties par les bombardements américains. Comment y sont-elles parvenues ? S’il n’y a pas eu de pillage organisé comme le fit Bonaparte en Italie ou les Allemands en Europe plus récemment, il y a certainement eu des pillards.

 

Mais l’incident qui marqua un tournant dans les relations avec les USA fut le vol du linteau du Dieu Naraï. Une longue et bien triste histoire celle du ทับหลัง  นารายณ์ « thap lang Naraï » le linteau du Dieu Naraï à  Phanom rung dans la province de Buriram. Il est sacré pour les Thaïs. Naraï (Vichnou) est l’un des dieux du paradis bouddhiste qui est descendu sur terre sous la  « forme » de Rama pour combattre le mal. En 1964, le linteau disparait, enlevé de nuit par un mystérieux hélicoptère. Un scandale inouï ! Imaginons un hélicoptère  enlevant de nuit à Marseille la statue de « Notre Dame de la garde » ou à New-York celle de la liberté ! On finit par le retrouver par un pur hasard, la visite d’un membre de la famille royale, le prince Diskul, fils du prince Damrong, à l' « Art Institute de Chicago » en 1973 ; Il a été donné par un certain James Alsdorf, ami du président Reagan, l’un de ces richissimes hommes d’affaire américains qui pratiquent le mécénat fiscal  de préférence lorsqu’il ne leur coûte rien. S’il n’y avait pas de pétrole à piller en Thaïlande, il y avait des œuvres d’art. Pendant des années, le gouvernement thaï et de nombreuses associations ou fondations tentent d’obtenir le retour de l’œuvre volée. Tollé général en Thaïlande ... Manifestations violentes devant le musée de résidents thaïs aux USA.  Menace de rupture des relations diplomatiques ..... En décembre 1988 seulement, la Fondation Alsdorf se décide à retourner le linteau en Thaïlande à l’instigation pressante de l’UNESCO. Il fut réinstallé au cours d’une fastueuse cérémonie expiatoire à laquelle participèrent tous les officiels du pays, y compris de nombreux membres de la famille royale ... La rumeur court encore en Thaïlande que des sept Thaïs impliqués dans le vol, six seraient morts de mort violente ?  (13) Jusqu’au groupe de rock « identitaire » et ultra nationaliste Carabao qui se mit de la partie avec une chanson coïncidant avec la visite de Michael Jackson en Thaïlande. Cela ne fit qu’ajouter à leur popularité. Vous en trouverez la traduction en annexe (14). Ils en rajoutèrent quelques mois plus tard avec une chanson au titre évocateur, อเมริกันอันธพาล « amerikan anthaphaan », « salopards d’américains ».

 

Mais il est certain que cette rapine constitua un élément essentiel dans le refroidissement des rapports entre les deux pays. L’opinion va basculer vers l’antiaméricanisme. Même si les mouvements d’opinion au sein des étudiants et des universitaires ne sont pas forcément symptomatique de l’opinion publique, elle en est au moins un signe  (15).

***

Nous ne pouvons toutefois éluder – mais ce sera l’objet d’un prochain article – l’aide armée sinon massive du moins redoutablement efficace que - au moins -  30.000 volontaires thaïs ont apporté à leur allié. C’est un aspect bien oublié de l’histoire thaïe. En payant de leur sang (quelque 350 morts au combat) mais probablement 20.000 disparus, ils ont remboursé les États-Unis avec usure et n’ont été payés que d’ingratitudes. Voilà bien un aspect aujourd’hui occulté de l’histoire thaïe, il nous appartient de réparer cet « oubli ».

***

Mais c’est une autre page de l’histoire de la Thaïlande qui va commencer.

***

 

NOTES

(1) Voir notre article 222.2  «  QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LE REGIME DU « FIELD MARSHAL » SARIT (FIN) ».

 

(2) La stratégie générale pour la réalisation de ces objectifs était de décentraliser les activités de développement alors menées par le gouvernement central, et les placer sous le contrôle du gouverneur de la province. Pour aider le gouverneur dans ce nouveau rôle, l’USAID fournit de l'équipement, des conseils, du personnel et les fonds provenant du gouvernement central. Ce programme a porté initialement et presque entièrement sur la construction de routes : voir à ce sujet « A BRIEF HISTORY OF USOM SUPPORT TO THE OFFICE OF ACCELERATED RURAL DEVELOPMENT - One of a series of reports on U.S.A.I.D's participation in Thailand's development - Preparedby USOM Office of Field Operations as an internal staff document  » par James W. Dawson, Assistant Program Officer – 1969. disponible sur le site de l’USAID :

http://pdf.usaid.gov/pdf_docs/Pdacr645.pdf#page=4&zoom=auto

A mettre à son actif dans les provinces concernées : multiplication de la circulation automobile (en saison sèche !) : passage de un véhicule par heure pendant la journée à 12-18 par heure ce qui facilite le trafic commercial et industriel, possibilité de circulation des services gouvernementaux, multiplication par 10 de l’activité des postes, création de nouvelles écoles, des centres de sages-femmes et d'autres centres de soins de santé dont le volume a été triplé.

 

(3) Il s’agit des provinces d’Ubon Ratchathani, Nakhon Phanom, Sakon Nakhon, Udonthani, Nong Khai, Loei, Roi Et, Kalasin, Uttaradit, Nan, Chiang Rai, Yala, Pattani, Narathiwat  et Satun, ces quatre dernières sont les provinces du sud essentiellement musulmanes. Le projet put atteindre ses objectifs : fournir des manuels et du matériel pour 1.875.000 enfants dans ces 15 provinces, former un certain nombre de « superviseur » responsables de l'éducation, leur fournir des véhicules et les équipements nécessaires, créer cinq unités mobiles de formation dans le commerce, la mécanique et les techniques dans les zones rurales. En 1966, un montant total de 738.050 dollars a été consacré à ce projet. Les États-Unis ont contribué pour 545.000 et le solde par le gouvernement thaïlandais. Trente enseignants ont été envoyés aux États-Unis pour suivre une formation et trente autres ont fait des visites d'étude dans de nombreux pays tiers. Le projet s’est continué les années suivantes dans trois autres provinces, Surin, Buriram et Sisaket.

 

(4) Le programme en 1964 du parti communiste de Thaïlande ou Front patriotique thaï  (พรรค คอมมิวนิสต์ แห่ง ประเทศไทย, พ ค ท) en six points est sans équivoque : « Renverser le gouvernement actuel, débarrasser le pays de l'impérialisme américain, et de coopérer avec les« forces de paix internationales » « Développer l'économie nationale » « Améliorer le niveau de vie » « Réforme agraire » « Éliminer la corruption » « Développer la santé, l'éducation et le bien-être social ».

 

(5) Propos du Président Kennedy cités par Randolph, R. Sean : «  The United States and Thailand Alliance dynamics 1950-1985 » («  Les États-Unis et de la Thaïlande: la dynamique de l'alliance, 1950-1985 »). Berkeley : Institut d'études asiatiques, Université de Californie, 1986 - documents de recherche et d'études politiques – ISBN 0-912966-92-0.

 

(6) Sur cette implantation – et cette aide - militaire, voir en particulier l’article de Léon Trivière in « Les études » de mai 1974 (la revue des RP Jésuites) « La révolution d’octobre en Thaïlande ».

 

(7) Un bel exemple d’une opération « exfiltration » dans le film Rambo II qui a toutefois été tourné … au Mexique !

 

(8) Cette affirmation mensongère déshonore à tout jamais la mémoire du président Kennedy et de ses deux successeurs qui n’en avaient nul besoin tout comme elle fait honte à ceux qui ont attribué le prix Nobel de la paix à Kissinger. Nous le verrons plus bas.

 

(9) « A Not So Silent Partner : Thailand's Role in Covert Operations, Counter-Insurgency, and the Wars in Indochina » par Arne Kislenko in « Journal of Conflict Studies » Vol. XXIV No. 1, été 2004

 

(10) La fermeture des bases américaines en France en 1966 voulue par le Général De Gaulle a suscité quelques récriminations dans les petits commerces locaux !

 

(11) Des destroyers américains patrouillant dans le golfe du Tonkin au large de la côte du nord-Vietnam dans les eaux internationales auraient été attaqués par des torpilleurs nord-vietnamiens. C’est la version officielle destinée à faire avaler à l’opinion publique américaine l’engagement de ses boys dans une guerre active alors qu’auparavant, les militaires présents au sud-Vietnam n’étaient que des « conseillers ». Opération de propagande de la NSA (National security agency) ou vérité ? L’essentiel des archives concernant cette affaire n’ont pas été déclassées. Ce qui est certain, c’est que les faucons de Washington voulaient la guerre.

 

(12) Notre article A 196  « LES PEINTURES MURALES, L’ÂME DES TEMPLES DU COEUR DE L’ISAN ». Note 9.

 

(13) C’est semble-t-il de cette époque que date une opération de pillage similaire sur le site de Ban Chiang (dégagé en 1966). A qui en imputer l’origine ?  Nous lisons sur le site de PBS NW HOUR à la date du  23 novembre 2014 : « Cette semaine, les États-Unis ont rendu des centaines d'objets anciens (552 pièces) en Thaïlande -que les fonctionnaires disent- ont été pillées il y a des décennies d'un site archéologique de 5.000 ans classé au patrimoine mondial de l'UNESCO. La collection d'objets de bronze, de la poterie, des outils de pierre, des perles et des moules de grès a été renvoyé mercredi au cours d'une cérémonie au Musée national de la Thaïlande à Bangkok. Les artefacts ont été trouvés en 2008, lors d'une opération de police sur le Musée Bowers à Santa Ana, en Californie, après une enquête fédérale ayant duré cinq ans. Le musée a accepté de retourner les articles en échange d'une amnistie pour son personnel. Mais quand le chargé d'affaires américain, W. Patrick Murphy, a remis les artefacts à la Thaïlande, il a assuré aux journalistes que les personnes qui auraient été impliquées devraient faire face à des accusations criminelles ». Le site n’a été réellement protégé qu’à partir de 1970. Les ventes aux enchères de prestigieuses officines – curieusement toutes américaines – continuent à proposer aux collectionneurs des objets (poteries en général) provenant du site sans en donner la source. Pillage de militaires américains cupides ? Vente pour une poignée de satangs par les locaux à des militaires américains peut-être commandités par cupides collectionneurs ? Qui connaissait le site à l’époque et qui pouvait y accéder sans difficultés ? N’épiloguons pas. Un essai sur Google « auction ban chiang pottery » des centaines de réponse ! Provenance ? Essentiellement des USA.

 

(14)                                                      Le linteau 

Ce bloc de pierre, c'est le linteau que les Thaïs réclament aux États Unis.
Nous désirons récupérer ce bien qu'ils nous ont pris.
Pourquoi l'ont- ils pris aux Thaïs?
Leurs hélicoptères étaient basés en Thaïlande pendant la guerre du Viet-Nam.
Quand ils sont partis ils ont tout pris avec eux, même notre linteau.
Et ils désirent garder un pied en Thaïlande.
Ils nous demandent maintenant d'ouvrir des bases militaires ici.
La ville de Phra Narai a disparu avec le linteau, entouré d'un prestige que les Thaïs n'ont jamais oublié.
Narai Narai Narai, le linteau de Narai.
Le linteau de Narai couché, c'est l'orgueil de notre peuple.
Le linteau de Narai couché, les Thaïlandais sont fiers de l'histoire de ce pays en forme de hache d'or.
Elle a uni toutes les générations, toutes les familles, toutes les cultures.
Le linteau de Narai est maintenant dans un musée à Chicago.
C'est un bloc de mille kilos.
Les enfants demandent d'où il vient.
Ils se fichent de Phra Narai, ce n'est pas Michael Jackson.
Reprenez votre Michael Jackson, rendez-nous notre Phra Narai!
Parce que nous ne ressentons pas les mêmes choses.
Parce que nous ne comprenons pas les mêmes choses.
Le linteau de Narai est chargé de vertus pour les Thaïs, alors que vous le conservez simplement par goût.
Nous ne pensons pas la même chose, il n'y a pas moyen de faire la paix.
Nous ne pensons pas la même chose, il n'y a pas moyen, pas moyen...
A quoi sert votre statue de la liberté puisque vous refusez de rendre le linteau de Narai aux Thaïs.

 

(15) Le Committee of Concerned  asian Scholars (CCAS) a été fondée en 1968 par un groupe d'étudiants diplômés et de jeunes professeurs dans le cadre de l'opposition à la guerre américaine. La branche thaïe rédige le 30 Mars 1969 la déclaration d'intention suivante : « Nous sommes opposés à l'agression brutale des Etats-Unis au Vietnam et à la complicité ou au silence de notre profession à l'égard de cette politique... Nous sommes préoccupés par la réticence actuelle des spécialistes à se prononcer contre les conséquences d'une politique asiatique destinée à assurer la domination américaine sur une grande partie de l'Asie. … Nous nions la légitimité de cet objectif et devons tenter de changer cette politique. Nous reconnaissons que la structure actuelle de la profession a souvent perverti et aliéné beaucoup de gens sur le terrain… Notre Comité vise à développer une compréhension humaine des sociétés asiatiques, déploie des efforts pour maintenir l'intégrité culturelle et pour faire face à des problèmes tels que la pauvreté, l'oppression et l'impérialisme…  Notre organisation est conçue pour fonctionner comme un catalyseur, un réseau de communication pour les chercheurs asiatiques et occidentaux…  Le roi Bhumibol a déclaré que les troupes thaïlandaises au Vietnam du Sud participaient à la lutte « pour la liberté » (!) et à protéger la sécurité de cette partie du monde. Nous devons réaliser que le but final de l'agression est de détruire ce que nous avons, y compris la nation thaïlandaise elle-même ».

 

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Published by grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-b - dans "Notre" Histoire de la Thaïlande
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commentaires

Cécile de Barbeyrac 06/04/2016 20:00

E bé.. Pas encore de comptes off shor de quelques notables qui auraient détourné l'argent américain à leur profit???? Un bon sujet d'études pour vous deux...