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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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18 mai 2016 3 18 /05 /mai /2016 18:35
229 – 3 - LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU 14 OCTOBRE 1973 AU 6 OCTOBRE 1976, TROIS ANS DE CHAOS  (SUITE ET FIN).

 

La campagne pour les élections (janvier - mars 1976)

 

Elle va être agitée. Nous trouverons encore plus de partis qu’en 1975 (56 contre 42), et encore plus de candidats (2.370 contre 2.199), alors que le nombre de sièges n’a augmenté que de 10 (279 contre 269). La région du Nord-Est présente à elle seule 41 % des candidats. Cette campagne va être passionnée et violente. Au cours de ces trois mois, on compte un minimum de trente assassinats politiques reconnus.


Le 15 février, à minuit, c’est le plasticage de la Centrale du Parti centriste « New Force », accusé d’être communiste. Un « Red Gaur » est tué sur place par une de ses bombes. Trois semaines plus tard, le chef de ce parti, le docteur Krasae Chanawong (กระแส ชนะวงศ์), échappe de justesse à un attentat dirigé contre lui. 

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Le 18 février, c’est l’assassinat de l’étudiant activiste Amaret Chaisaad. Dans la nuit du 28 février, à 1 heure du matin, assassinat dans la rue du secrétaire général du parti socialiste, Boonsanong Boonyothayan. Le 24 mars, dans une réunion électorale du parti New Force, province de Chainat, une bombe tue huit personnes. Le lendemain, 25 mars, c’est au tour d’un candidat du parti militaire « Chat Thai » d’être assassiné au cours d’une réunion électorale, à Phattalung, etc.

 

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Mais cette campagne électorale est significative aussi à un autre titre : elle a été l’occasion du démarrage de la propagande intense que va désormais pratiquer l’extrême droite. Elle vise à présenter comme traîtres à la patrie tous ceux qui sont plus ou moins à gauche. Quatre groupes sont à éliminer, le parti socialiste, le parti centriste New Force, les étudiants et les partisans de la démocratie parlementaire. Les élections vont éliminer facilement socialistes et New Force et mettre à mal les étudiants.

 

L’élimination définitive de ceux-ci et la mise à mort du système parlementaire, déjà malade de son cancer de désordre et d’incurie, se feront au cours de l’étape suivante, durant les six mois du gouvernement Seni, en utilisant les mêmes méthodes de propagande. Pendant la campagne, les attentats répétés contre la gauche ont peu à peu introduit une mini-terreur dans ses rangs et ceux du centre. Mais il faut bien admettre que cela a été rendu possible, parce que l’opinion, à cette époque, est devenue, dans sa grande majorité, anticommuniste. En effet, depuis les élections de janvier 1975, Phnom Penh et Saigon sont tombées et les communistes ont pris le pouvoir : on vit facilement dans la Thaïlande le prochain « domino ».

 

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Et surtout, durant cette année 1975, les réfugiés, accueillis plus ou moins discrètement et plus ou moins bien par la Thaïlande ont parlé : ils ont raconté leur « vécu » que ce soit au Cambodge, au Vietnam ou au Laos. Les bateaux des « boats people » errent dans le golf du Siam,
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les réfugiés Khmers (des dizaines de milliers) se pressent à la frontière, 
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les Laos passent le Mékong en masse. Il y en eut au moins 50.000. 
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Dans le nord et le nord-est, les étudiants venus prêcher la bonne parole démocratique durent avoir quelques peines à expliquer aux habitants hébergeant les cousins venus de l’autre rive du Mékong, ayant le même niveau de vie qu’eux et aussi pauvres qu’eux, obligés de fuir parce qu’on leur avait pris le peu qu’ils possédaient, un buffle, deux cochons, quatre poules et un arpent de rizière. Par ailleurs les exactions et massacres commis par les communistes au sud-Vietnam et par les Khmers rouges au Cambodge enlèvent toute crédibilité à la propagande communiste. 
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Les étudiants sont dès lors complétement discrédités pour être dans l’esprit de la population assimilés aux communistes assassins. Il leur est désormais impossible d’organiser dans les villages leurs sessions d’ « information et d’éducation politique » et lorsqu’elles sont organisées dans les écoles et les universités, elles sont toujours troublées par les mouvements paramilitaires anticommunistes qui bénéficient de la sympathie du peuple. Exiger le départ d’un fonctionnaire corrompu, réclamer de plus justes salaires, point n’est besoin du concours des étudiants pour cela, désirer plus de justice sociale, oui, communisme, non.

 

Retenons seulement trois faits. Le 13 février 1976, l’amiral Sangad Chaloyoo (สงัด ชลออยู่), auteur du futur coup d’état d’octobre 1976, alors vice-ministre de l’intérieur, déclara que « des Sapeurs » (?), « unité 163 », sont arrivés à Bangkok pour y commettre des attentats communistes. 

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Le 26 mars, neuf jours avant les élections, le parti « New Force » est accusé d’avoir reçu de l’U.R.S.S. entre 50 et 150 millions de baths. Le 30 mars,  à quatre jours des élections, on arrête neuf étudiants et ouvriers dans une imprimerie : ils sont accusés d’imprimer des tracts communistes. L’église catholique elle-même n’est pas à l’abri (1).  

 

Les élections du 4 avril 1976

 

Les résultats sont très différents de ceux de janvier 1975. Cette fois, c’est la victoire totale de la droite, comme la campagne le laissait prévoir : il ne reste que trois députés socialistes (1% contre 9,3 % en 1975), et trois députés du New Force centriste (1 % contre 6 % en 1975). De plus, seuls quatre grands partis émergent (87 % des sièges).

 

 

Parti

Voix

%

Sièges

+/-(gains)

Democrat Party (พรรคประชาธิปัตย์)

3.176.398

17.2

72

+ 15

Social Justice Party

2.669.736

14.5

45

nouveau

Thai Nation Party (พรรคชาติไทย) (Chat thai)

2.220.897

12.1

28

nouveau

Social Action Party (พรรคกิจสังคม)

1.982.168

10.8

18

nouveau

Social Agrarian Party

1.387.451

7.5

19

nouveau

Social Nationalist Party

1.299.613

7.0

16

nouveau

New Force

1.113.653

6.0

12

nouveau

Socialist Party of Thailand

819.489

4.4

15

nouveau

Socialist Front

672.313

3.7

10

nouveau

Peaceful People's Party

509.718

2.8

8

nouveau

National Reconstruction

369.244

2.0

3

nouveau

Thai Party

313.904

1.7

4

nouveau

People's Justice Party

297.102

1.6

6

nouveau

Democracy

283.990

1.5

2

nouveau

Sovereign Party

141.607

0.8

2

nouveau

Labour Party

136.783

0.7

1

nouveau

Golden Cape Party

123.948

0.7

0

nouveau

People Party

122.033

0.7

0

nouveau

Agriculturalist Party

116.062

0.6

1

nouveau

Thai Earth Party

92.957

0.5

2

nouveau

Free People's Party

84.599

0.5

1

nouveau

People's Force

67.127

0.4

2

nouveau

Economist Party

60.962

0.3

1

nouveau

Provincial Development Party

30.103

0.2

1

nouveau

21 autres partis

343.164

1.9

0

-

Blancs ou nuls

1.137.291

-

-

-

Total

9.549.924

100

269

+ 50

 

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Il faut cependant ajouter les deux petits partis militaires « Social Agrarian » et « Social Nationalist » qui, totalisant à eux deux 6 % des sièges, amènent donc les militaires à 36 %. Mais la baisse des partis militaires au profit des civils est sensible. Cette baisse est une constante des élections successives depuis 1946, d’une élection à l’autre. Les Démocrates sont les vainqueurs (de 26,8 %, ils passent à 41 %). Ils ont même remporté la totalité (100 %) des sièges de Bangkok. Quant à Kukrit chef du parti Social Action qui avait voulu ces élections pour pouvoir gouverner dans la stabilité, est honteusement battu.

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Le gouvernement de Seni Pramot (21 avril - 23 septembre 1976)

 

Seni Pramot est nommé premier ministre par décret royal du 20 avril 1976. Il forme dès le lendemain un cabinet de 34 ministres, lui-même s’étant réservé le ministère de l’intérieur. C’est un mélange de tendances peu harmonieux, les deux partis civils ne s’entendent pas, comme les deux frères, et l’armée n’a pas perdu son pouvoir. Le parti démocrate, vainqueur à la majorité relative, ne pourra former un gouvernement majoritaire qu’avec l’appui des partis militaires. On en revient donc à un gouvernement de coalition hybride civil - militaire, comme le précédent ! Seul le parti civil dominant a changé. Il y a donc quatre tendances dans ce gouvernement : du côté des civils Démocrate et « Chat Thai  (Thai nation party) », « Social Justice », « Social Nationalist » du côté militaire, avec égalité, 17 sur 17. Sa déclaration de politique générale délivrée le 30 avril 1976 insiste, c’est une nouveauté par rapport aux précédentes, sur la nécessité de soutenir activement le monde rural qui représente 80 % de la population.

 

Le 20 mars, en pleine campagne électorale, Kukrit avait pris la décision de retrait total des troupes américaines, sujet sensible qui avait provoqué de nombreuses manifestations étudiantes. La date limite, fixée par l’accord est le 20 juillet. C’est donc le gouvernement Seni qui voit partir les derniers soldats américains.

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L’impression qui domine dans l’opinion publique à cette époque et depuis plusieurs mois déjà, est celle du chaos : le banditisme augmente, les étudiants manifestent pour un oui ou pour un non et les « Red Gaurs » utiliser la violence impunément. Les journaux ne parlent que d’affaires de corruption, de grèves, d’exactions de policiers, de généraux qui protestent etc. On commence alors à regretter la période des gouvernements forts qui faisaient régner la paix et l’ordre. L’extrême droite a senti le vent : son heure est arrivée. Pour atteindre ses buts, elle utilise ailleurs, elle aussi « sa propre loi au mépris de la Loi de l’Etat ». Mais peu importe, car maintenant, entre les deux adversaires droite et gauche, c’est la lutte à mort.

 

Le slogan mis en avant s’écrit sous la forme d’une équation et d’un syllogisme : Etudiants = communistes = désordre donc Détruire les étudiants = détruire les communistes = ramener l’ordre et la paix.

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L’instrument majeur de cette étape de la propagande est la station de radio de l’unité des blindés « Yan Kro », (สถานีวิทยุยานเกราะ) à laquelle viendront se joindre deux autres stations militaires. En juillet 1976, ces trois stations regroupent 150 stations satellites (sur un total de 350 environ) pour former un réseau unique : le « Réseau des Radios Libres » (« Choomnoom Vithayoo Seri »), sous la direction du lieutenant-colonel Uthan Snidwongse. Dans ses émissions du dimanche, qui durent sans discontinuer de 9 h à 18 h, écoutées dans tout le pays, le danger communiste est présenté comme imminent dans une mise en scène émotionnelle et passionnée. Le public est invité à venir parler au micro : pendant des heures entières, les gens se succèdent, hommes ou femmes, et disent leur haine des communistes. Vers la fin, en septembre, les étudiants deviendront le « danger communiste » personnifié, cible unique de toutes les attaques verbales. Les 4, 5 et 6 octobre, la station Yan Kro, et le « Réseau », par la voix du colonel Uthan, lanceront des appels aux groupes de « Scouts Villageois » de province à venir à Bangkok pour « balayer » les étudiants hors de Thammasat, et purger ainsi le pays des communistes.

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Les étudiants étaient des héros, ils sont devenus des maudits.

 

Le gouvernement, conscient du danger que représente cette propagande, essaiera, le 22 septembre, de faire fermer ces stations « qui se prennent pour le gouvernement ». Mais en vain. D’une façon surprenante, c’est le gouvernement du coup d’état qui décidera, le 24 octobre suivant, l’arrêt de leurs émissions.


Vers la chute du régime civil


Le retour des maréchaux exilés Praphat et Thanom va mettre le feu aux poudres :


Thanom avait déjà fait une apparition le 27 décembre 1974, pendant le gouvernement Sanya. Celui-ci avait jugé plus prudent de l’expulser de nouveau pour éviter des troubles.  Le 19 août, on apprend que Praphat est rentré clandestinement en Thaïlande. Le 20, les étudiants organisent sur la Place Royale une manifestation anti-Praphat. Le soir, par peur des « Red Gaurs » qui menacent d’agir, ils se réfugient à l’Université de Thammasat. Le lendemain, samedi 21, les « Red Gaurs » enfoncent les portes et tirent sur les étudiants, sous les yeux de la police qui réagit peu, un mort et une trentaine de blessés.

 

Le 23, Praphat se décide à repartir en exil. Le samedi 19 septembre 1976 au matin, c’est au tour de Thanom de revenir. Il se fait ordonner bonze quelques heures plus tard, toutes portes fermées, sous la protection d’un cordon armé de la police. Cette fois, l’émotion n’est pas entièrement partagée par l’ensemble de la population et il est considéré comme beaucoup moins responsable que Praphat dans les événements d’octobre 1973. Par ailleurs, la propagande anti-étudiante a déjà produit ses fruits dans une bonne partie de l’opinion. Et, d’autre part, manifester contre un bonze, fut-il Thanom, est une atteinte à la religion, la deuxième des trois institutions sacrées de la nation.

 

 

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Etudiants, syndicats et ligues pour la lutte contre la dictature demandent son départ. Le 21, le gouvernement déclare qu’il prendra les mesures nécessaires au terme du carême bouddhiste (8 octobre). Le 22, le parti démocrate demande qu’on vote une loi spéciale pour exiler Thanom. En effet, cette peine n’est pas prévue ni par la Constitution ni par le code pénal. Les autres partis de la coalition gouvernementale refusent de soutenir ce projet de loi. Les partis d’opposition réclament du gouvernement qu’il fasse partir Thanom le plus vite possible. L’association des Jeunes Bonzes appuie aussi la thèse du départ.

 

Démission du gouvernement Seni (23 septembre 1976).

 

C’est dans cette atmosphère que, le 23, a lieu à la Chambre la discussion sur la présence de Thanom qui, lui, continue à méditer dans son temple. Seni est contre son départ, car, dit-il, la Constitution ne prévoit pas l’exil, et d’autre part, Thanom n’a jamais été jugé. Mais la plupart des démocrates du  parti de Seni veulent son départ. Alors, sur ce qui sembla être un coup de tête, Seni démissionne. Le lendemain, il déclare : « Si les radios libres de l’armée modéraient leurs attaques et leurs invectives contre les étudiants, la situation s’améliorerait rapidement ». C’est ce jour-là que le gouvernement, qui conserve l’intérim, essaie, sans y réussir, de faire cesser les émissions controversées.


L’affaire des deux pendus.

 

Dans la nuit du 24 au 25 septembre, à Nakhon Pathom (50 km de Bangkok), deux activistes, des ouvriers, sont trouvés pendus à une grille. On suspecte la police d’être l’auteur de ces crimes.

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Seni est renommé Premier Ministre, le 25, et essaie de reformer un nouveau cabinet. 


Pendant les quatre jours qui suivent, des manifestations étudiants et d’ouvriers des syndicats ont lieu, sans incidents, et demandent à la fois le départ de Thanom et l’arrestation des auteurs de la pendaison des deux activistes.

 

Le deuxième gouvernement de Seni Pramot (25 septembre 1976 – 6 octobre 1976)

 

C’est dans cette ambiance que doit intervenir la formation d’un nouveau gouvernement.


Au sein du parti démocrate, la division interne entre l’aile droite et l’aile gauche s’accentue, rendant très difficile la formation d’un gouvernement. Le 2 octobre, malgré tout, une liste est prête, mais Seni ne peut pas encore la présenter au Roi, comme prévu, les autres partis militaires de la coalition demandant un délai de deux jours. Ce même samedi 2, les groupes de droite organisent une manifestation contre le Centre National des Etudiants, et contre les partisans du départ de Thanom. Le 3 octobre, le ton monte. Les étudiants de toutes les universités et collèges d’études supérieures préparent les mesures à prendre pour faire partir Thanom. Les examens de fin de semestre sont suspendus. De son côté, le « Réseau des Radios Libres » de l’armée accusent très violemment les étudiants de semer le désordre dans le pays et proclament que, s’ils sortent de la légalité, les vrais patriotes prendront les mesures pour débarrasser le pays des « mauvais patriotes ».
 

Mais le jeu scénique et la photo du Prince les 4 et 5 octobre 1976 vont déclencher la foudre. 

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Le lundi 4 octobre, plusieurs milliers de manifestants sont rassemblés à Thammasat. Sur l’estrade, deux étudiants miment la pendaison des deux activistes de Nakhon Pathom tandis qu’un autre, habillé de jaune, mime le bonze Thanom, tenant son bol à aumônes avec une mitraillette posée dessus. La manifestation prend des proportions inquiétantes. Les autorités font fermer l’Université Thammasat. Mais, à la nuit tombante, les manifestants forcent l’une des portes pour se réfugier à l’intérieur des bâtiments. Ils craignent des attaques des groupes de droite. Le 5 octobre, deux journaux publiant des photos du mime de la pendaison. Un des deux pendus, sur la photo, ressemble au Prince héritier. Mais les journaux ne le signalent pas. C’est à 18 heures que l’affaire éclate. A la station Yan Kro, les gens se succèdent pour parler au micro, quand tout à coup une de ces personnes crie son indignation : « On a pendu la Prince ! ». Grosse émotion parmi les auditeurs. Peu après, des explications sont données : il s’agit de la photo du mime de la pendaison. Un des acteurs a été grimé pour ressembler au Prince. Cette fois, les étudiants sont perdus : le crime de lèse-majesté atteint les sentiments royalistes de tous les Thaïs sans exception. Pourtant, personne n’avait rien remarqué pendant la scène elle-même ; mais la photo suffit : à elle seule, elle est une preuve jugée irréfutable.  A la station de radio, des gens crient : « Tuez-les, tuez-les » (kha man, kha man ขามัน ๆ), et les responsables de la station lancent des appels aux « Scouts Villageois » de la province à venir à Bangkok « balayer » les étudiants et sauver le pays des communistes. A 21 heures 30, le gouvernement fait savoir qu’il a ordonné une enquête.  Le mercredi 6 octobre 1976 à 1 heure du matin, la police encercle l’université. Elle vient arrêter les responsables du mime, les auteurs du crime de lèse-majesté, et aussi faire évacuer l’Université. Le chef de la police cherche à prendre contact avec le recteur, le docteur Puei, qui est très respecté des étudiants, pour qu’il se charge de traiter avec les manifestants. Mais on n’arriva pas à le joindre. Vers 3 heures, une foule nombreuse entoura l’Université : ce sont des membres de groupes de droite et des « Scouts Villageois », qui commencent à arriver.  A 4 heures, les responsables étudiants du Centre National demandent à la police de les accompagner chez le Premier Ministre pour s’expliquer sur le malentendu. En cours de route, le chef de la police, apprenant que la foule essaie d’entrer dans l’Université, y revient immédiatement. Les responsables étudiants se rendent à la police. Sur les lieux, la foule a déjà franchi les grilles qui entourent l’Université, et se dirige maintenant vers les bâtiments où sont réfugiés les étudiants. Il semble qu’alors, les étudiants, pris de peur, aient tiré quelques coups pour faire partir la foule. Il semble bien aussi que la police n’a pas pris les moyens pour empêcher la foule de pénétrer sur le terrain : elle a affirmé avoir été débordée. Après, tout devient confus. On évacue un groupe d’étudiants blessés ; deux cadavres d’étudiants se trouvent sur le terrain de football. On tire de tous les côtés. On évacue morts et blessés. Petit à petit, les étudiants se rendent. A 11 heures, l’Université est pratiquement déblayée. Les journaux et la télévision ont montré des scènes de lynchage atroces. 

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Des quantités de photos ont été prises par des journalistes et des passants, thaïs et étrangers. Les journaux de ce 6 octobre en sont remplis à pleines pages. Parmi les acheteurs, les uns regardent en silence, le visage fermé. D’autres rient. 46 morts dont 2 policiers sont annoncés officiellement. 190 blessés dont 10 policiers. 3.300 étudiants arrêtés dont 640 filles environ. Quelques armes ont été trouvées dans l’Université : une vingtaine dont 4 ou 5 armes de guerre. A 19 heures, la radio annonçait que l’armée avait pris le pouvoir ce qui ne permit pas à Seni de présenter aux chambres sa déclaration de politique générale.

 

L’armée au pouvoir

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De beaux jours, en vérité, pour la classe des militaires qui comportait à cette date 500 généraux ou amiraux sans compter leurs cohortes de colonels, tous peu ou prou impliqués dans des affaires commerciales ; ils ont leur banque, la Thaï Military Bank, un nombre non connu de stations de radio et sont dans les conseils d’administration des différentes sociétés commerciales, hôtels, entreprises industrielles et banques qui leur offrent de nombreuses sinécures. Ils ont leurs partis politiques, « Social Justice » du général Thawi, « Chat Thaï » du général Praman, « Parti socialiste » du colonel Somkit. Un nombre de plus en plus élevé de gouverneurs de province et même de Naï Amphoe (équivalent d’un sous-préfet) sont maintenant des officiers de l’armée.

 

Les généraux du 7 octobre 1976 remirent tout en ordre ou du moins le crurent-ils mais en fait ils jetaient le pays dans une aventure qui n’était pas prête de se terminer.

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SOURCES

Voir nos deux  articles précédents


NOTES
 

(1) La communauté catholique fut soumise, de son côté, à un effort de propagande d’extrême droite systématique : tracts distribués et envoyés sans aucune indication d’origine à chacune des communautés catholiques du pays, pour mettre en garde contre certains catholiques communistes (en une occasion au moins, un nom a été désigné, celui d’un ancien séminariste de Tharae, alors étudiant à l’Université Kaset d’agriculture),  articles dans la presse, surtout dans le journal de droite Sayamisr, contre les communistes infiltrés parmi les catholiques, conférences surajoutées aux réunions ordinaires des groupements ou paroisses, faites par des inconnus, pour exposer les buts du Nawaphon et recruter des membres, articles dans la revue catholique Udomsan, seule revue officielle, pour mettre en garde contre les catholiques communistes, et expliquer ce qu’est « l’armée du peuple » (kong thap prachachon), qui semble être une branche de Nawaphon pour les catholiques. Il y a aussi les fameuses pages jaunes, insérées dans la même revue, reproduisant le texte des émissions de la station Yan Kro, attaques à la radio contre les catholiques communistes, sur la station militaire Yan Kro, au cours de son émission alors hebdomadaire consacrée au Nawaphon. Cet effort de propagande sur la communauté catholique a été le plus intense entre le 10 janvier et le 2 février, période au cours de laquelle les Pères Oblats de la paroisse de N.-D. de Fatima de Bangkok (qui s’occupaient activement alors des récents réfugiés vietnamiens) et le Centre Catholique des étudiants, dirigé par les Pères Jésuites furent directement accusés de communisme par les médias susdits. La hiérarchie n’a pas fait de mise au point pendant la campagne électorale ou donné de directives sur l’attitude à adopter face à cette propagande. Un texte sera publié par la Conférence épiscopale, mais après les élections, sur « le rôle des chrétiens dans la situation actuelle ».

229 – 3 - LES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DU 14 OCTOBRE 1973 AU 6 OCTOBRE 1976, TROIS ANS DE CHAOS  (SUITE ET FIN).
La ligne générale est la suivante : les chrétiens doivent se garder du «matérialisme » sous toutes ses formes. Le mot vise aussi bien le capitalisme que le communisme, termes qui eux-mêmes ne sont pas employés.

 

(2) Un sondage, est-il significatif ? a été effectué en avril 1976. Nous vous livrons les résultats bruts :

Question 1 :

Pensez-vous qu'il puisse y avoir des communistes ou des sympathisants communistes au sein des différents groupes qui cherchent la justice à l'heure actuelle?

Pour cent

 

Oui, je le pense

78

 

Non, je ne le pense pas

7

 

Sans opinion

14

Question 2 :

S'il vous plaît, à combien estimez le nombre de communistes dans ces groupes.

 

 

Très peu

23

 

Des centaines

22

 

Des milliers

17

 

Des dizaines de milliers

6

 

Des centaines de milliers

3

 

Sans réponse

30

Question 3 :

Pensez-vous qu'il y a des communistes ou des sympathisants communistes qui enseignent dans les écoles, les collèges et les universités?

 

 

Oui

61

 

Non

10

 

Sans réponse

29

Question 4 :

Les enseignants et les professeurs sont-ils dangereux pour la société ?

 

 

Oui, ils sont très dangereux

50

 

Oui, ils sont un peu dangereux

32

 

Non, ils ne sont pas dangereux

6

 

Non, ils ne sont pas dangereux du tout

6

 

Sans réponse

6

Question 5 :

Y a-t-il des  partis politiques pro communiste ou des organisations pro communistes ?

 

 

Oui

63

 

Non

8

 

Je ne sais pas

29

 

 

Référence : MorellDavid et  Chaianan Samudavanija (ชัยอนันต์ สมุทวณิช) : « Political conflict in Thailand : reform, reaction, revolution », Cambridge, ISBN 0-89946-044-5

Et surtout, durant cette année 1975, les réfugiés, accueillis plus ou moins discrètement et plus ou moins bien par la Thaïlande ont parlé : ils ont raconté leur « vécu » que ce soit au Cambodge, au Vietnam ou au Laos. Les bateaux des « boats people » errent dans le golf du Siam, les réfugiés Khmers (des dizaines de milliers) se pressent à la frontière, les Laos passent le Mékong en masse. Il y en eut au moins 50.000. Dans le nord et le nord-est, les étudiants venus prêcher la bonne parole démocratique durent avoir quelques peines à expliquer aux habitants hébergeant les cousins venus de l’autre rive du Mékong, ayant le même niveau de vie qu’eux et aussi pauvres qu’eux, obligés de fuir parce qu’on leur avait pris le peu qu’ils possédaient, un buffle, deux cochons, quatre poules et un arpent de rizière. Par ailleurs les exactions et massacres commis par les communistes au sud-Vietnam et par les Khmers rouges au Cambodge enlèvent toute crédibilité à la propagande communiste. Les étudiants sont dès lors complétement discrédités pour être dans l’esprit de la population assimilés aux communistes assassins. Il leur est désormais impossible d’organiser dans les villages leurs sessions d’ « information et d’éducation politique » et lorsqu’elles sont organisées dans les écoles et les universités, elles sont toujours troublées par les mouvements paramilitaires anticommunistes qui bénéficient de la sympathie du peuple. Exiger le départ d’un fonctionnaire corrompu, réclamer de plus justes salaires, point n’est besoin du concours des étudiants pour cela, désirer plus de justice sociale, oui, communisme, non.

 

Retenons seulement trois faits. Le 13 février 1976, l’amiral Sangad Chaloyoo (สงัด ชลออยู่), auteur du futur coup d’état d’octobre 1976, alors vice-ministre de l’intérieur, déclara que « des Sapeurs » (?), « unité 163 », sont arrivés à Bangkok pour y commettre des attentats communistes. Le 26 mars, neuf jours avant les élections, le parti « New Force » est accusé d’avoir reçu de l’U.R.S.S. entre 50 et 150 millions de baths. Le 30 mars,  à quatre jours des élections, on arrête neuf étudiants et ouvriers dans une imprimerie : ils sont accusés d’imprimer des tracts communistes. L’église catholique elle-même n’est pas à l’abri (1).  

 

Les élections du 4 avril 1976

 

Les résultats sont très différents de ceux de janvier 1975. Cette fois, c’est la victoire totale de la droite, comme la campagne le laissait prévoir : il ne reste que trois députés socialistes (1% contre 9,3 % en 1975), et trois députés du New Force centriste (1 % contre 6 % en 1975). De plus, seuls quatre grands partis émergent (87 % des sièges).

Parti

Votes

%

Sièges 

+/-

Democrat Party (พรรคประชาธิปัตย์)

4.745.990

25.3

114

+ 42

Thai Nation Party (พรรคชาติไทย)(Chat thai)

3.280.134

17.5

56

+ 28

Social Action Party (พรรคกิจสังคม)

3.272.170

17.5

45

+ 27

Social Justice Party

1.725.568

9.2

28

- 17

New Force Party (พรรคพลังใหม่)

1.276.208

6.8

3

- 9

People's Force

746.985

4.0

3

+ 1

Social Agrarian Party

672.259

3.6

9

- 10

Social Nationalist Party

642.078

3.4

8

- 8

Socialist Party of Thailand

357.385

1.9

2

- 13

Dharmacracy Party

264.526

1.4

1

Nouveau

Thai Protection Party

223.048

1.2

1

Nouveau

United Democratic Front

196.998

1.1

1

Nouveau

Labour Party

161.031

0.9

1

0

Social Thai Party

125.037

0.7

1

Nouveau

People's Peaceful Party

104.084

0.6

0

- 8

Provincial Development Party

100.162

0.5

2

+ 1

Thai Party

98.487

0.5

1

Nouveau

Free Force

95.056

0.5

0

Nouveau

National Reconstruction

79.894

0.4

0

- 3

New Siam Party

72.664

0.4

1

Nouveau

Democracy

59.472

0.3

1

- 1

Social Progress Party

25.028

0.1

1

Nouveau

Agriculturalist Party

24.987

0.1

0

- 1

People Party

11.919

0.1

0

0

15 autres partis

215.209

2.5

0

-

Blancs ou nuls

453.327

-

-

-

Total

9.072.629

100

279

+ 10

 

 

Il faut cependant ajouter les deux petits partis militaires « Social Agrarian » et « Social Nationalist » qui, totalisant à eux deux 6 % des sièges, amènent donc les militaires à 36 %. Mais la baisse des partis militaires au profit des civils est sensible. Cette baisse est une constante des élections successives depuis 1946, d’une élection à l’autre. Les Démocrates sont les vainqueurs (de 26,8 %, ils passent à 41 %). Ils ont même remporté la totalité (100 %) des sièges de Bangkok. Quant à Kukrit chef du parti Social Action qui avait voulu ces élections pour pouvoir gouverner dans la stabilité, est honteusement battu.

 

Le gouvernement de Seni Pramot (21 avril - 23 septembre 1976)

 

Seni Pramot est nommé premier ministre par décret royal du 20 avril 1976. Il forme dès le lendemain un cabinet de 34 ministres, lui-même s’étant réservé le ministère de l’intérieur. C’est un mélange de tendances peu harmonieux, les deux partis civils ne s’entendent pas, comme les deux frères, et l’armée n’a pas perdu son pouvoir. Le parti démocrate, vainqueur à la majorité relative, ne pourra former un gouvernement majoritaire qu’avec l’appui des partis militaires. On en revient donc à un gouvernement de coalition hybride civil - militaire, comme le précédent ! Seul le parti civil dominant a changé. Il y a donc quatre tendances dans ce gouvernement : du côté des civils Démocrate et « Chat Thai  (Thai nation party) », « Social Justice », « Social Nationalist » du côté militaire, avec égalité, 17 sur 17. Sa déclaration de politique générale délivrée le 30 avril 1976 insiste, c’est une nouveauté par rapport aux précédentes, sur la nécessité de soutenir activement le monde rural qui représente 80 % de la population.

 

Le 20 mars, en pleine campagne électorale, Kukrit avait pris la décision de retrait total des troupes américaines, sujet sensible qui avait provoqué de nombreuses manifestations étudiantes. La date limite, fixée par l’accord est le 20 juillet. C’est donc le gouvernement Seni qui voit partir les derniers soldats américains.

 

L’impression qui domine dans l’opinion publique à cette époque et depuis plusieurs mois déjà, est celle du chaos : le banditisme augmente, les étudiants manifestent pour un oui ou pour un non et les « Red Gaurs » utiliser la violence impunément. Les journaux ne parlent que d’affaires de corruption, de grèves, d’exactions de policiers, de généraux qui protestent etc. On commence alors à regretter la période des gouvernements forts qui faisaient régner la paix et l’ordre. L’extrême droite a senti le vent : son heure est arrivée. Pour atteindre ses buts, elle utilise ailleurs, elle aussi « sa propre loi au mépris de la Loi de l’Etat ». Mais peu importe, car maintenant, entre les deux adversaires droite et gauche, c’est la lutte à mort.

 

Le slogan mis en avant s’écrit sous la forme d’une équation et d’un syllogisme : Etudiants = communistes = désordre donc Détruire les étudiants = détruire les communistes = ramener l’ordre et la paix.

 

L’instrument majeur de cette étape de la propagande est la station de radio de l’unité des blindés « Yan Kro », (สถานีวิทยุยานเกราะ) à laquelle viendront se joindre deux autres stations militaires. En juillet 1976, ces trois stations regroupent 150 stations satellites (sur un total de 350 environ) pour former un réseau unique : le « Réseau des Radios Libres » (« Choomnoom Vithayoo Seri »), sous la direction du lieutenant-colonel Uthan Snidwongse. Dans ses émissions du dimanche, qui durent sans discontinuer de 9 h à 18 h, écoutées dans tout le pays, le danger communiste est présenté comme imminent dans une mise en scène émotionnelle et passionnée. Le public est invité à venir parler au micro : pendant des heures entières, les gens se succèdent, hommes ou femmes, et disent leur haine des communistes. Vers la fin, en septembre, les étudiants deviendront le « danger communiste » personnifié, cible unique de toutes les attaques verbales. Les 4, 5 et 6 octobre, la station Yan Kro, et le « Réseau », par la voix du colonel Uthan, lanceront des appels aux groupes de « Scouts Villageois » de province à venir à Bangkok pour « balayer » les étudiants hors de Thammasat, et purger ainsi le pays des communistes.

 

Les étudiants étaient des héros, ils sont devenus des maudits.

 

Le gouvernement, conscient du danger que représente cette propagande, essaiera, le 22 septembre, de faire fermer ces stations « qui se prennent pour le gouvernement ». Mais en vain. D’une façon surprenante, c’est le gouvernement du coup d’état qui décidera, le 24 octobre suivant, l’arrêt de leurs émissions.


Vers la chute du régime civil


Le retour des maréchaux exilés Praphat et Thanom va mettre le feu aux poudres :


Thanom avait déjà fait une apparition le 27 décembre 1974, pendant le gouvernement Sanya. Celui-ci avait jugé plus prudent de l’expulser de nouveau pour éviter des troubles.  Le 19 août, on apprend que Praphat est rentré clandestinement en Thaïlande. Le 20, les étudiants organisent sur la Place Royale une manifestation anti-Praphat. Le soir, par peur des « Red Gaurs » qui menacent d’agir, ils se réfugient à l’Université de Thammasat. Le lendemain, samedi 21, les « Red Gaurs » enfoncent les portes et tirent sur les étudiants, sous les yeux de la police qui réagit peu, un mort et une trentaine de blessés.

 

Le 23, Praphat se décide à repartir en exil. Le samedi 19 septembre 1976 au matin, c’est au tour de Thanom de revenir. Il se fait ordonner bonze quelques heures plus tard, toutes portes fermées, sous la protection d’un cordon armé de la police. Cette fois, l’émotion n’est pas entièrement partagée par l’ensemble de la population et il est considéré comme beaucoup moins responsable que Praphat dans les événements d’octobre 1973. Par ailleurs, la propagande anti-étudiante a déjà produit ses fruits dans une bonne partie de l’opinion. Et, d’autre part, manifester contre un bonze, fut-il Thanom, est une atteinte à la religion, la deuxième des trois institutions sacrées de la nation.

 

Etudiants, syndicats et ligues pour la lutte contre la dictature demandent son départ. Le 21, le gouvernement déclare qu’il prendra les mesures nécessaires au terme du carême bouddhiste (8 octobre). Le 22, le parti démocrate demande qu’on vote une loi spéciale pour exiler Thanom. En effet, cette peine n’est pas prévue ni par la Constitution ni par le code pénal. Les autres partis de la coalition gouvernementale refusent de soutenir ce projet de loi. Les partis d’opposition réclament du gouvernement qu’il fasse partir Thanom le plus vite possible. L’association des Jeunes Bonzes appuie aussi la thèse du départ.

 

Démission du gouvernement Seni (23 septembre 1976).

 

C’est dans cette atmosphère que, le 23, a lieu à la Chambre la discussion sur la présence de Thanom qui, lui, continue à méditer dans son temple. Seni est contre son départ, car, dit-il, la Constitution ne prévoit pas l’exil, et d’autre part, Thanom n’a jamais été jugé. Mais la plupart des démocrates du  parti de Seni veulent son départ. Alors, sur ce qui sembla être un coup de tête, Seni démissionne. Le lendemain, il déclare : « Si les radios libres de l’armée modéraient leurs attaques et leurs invectives contre les étudiants, la situation s’améliorerait rapidement ». C’est ce jour-là que le gouvernement, qui conserve l’intérim, essaie, sans y réussir, de faire cesser les émissions controversées.


L’affaire des deux pendus.

 

Dans la nuit du 24 au 25 septembre, à Nakhon Pathom (50 km de Bangkok), deux activistes, des ouvriers, sont trouvés pendus à une grille. On suspecte la police d’être l’auteur de ces crimes.


Seni est renommé Premier Ministre, le 25, et essaie de reformer un nouveau cabinet. 


Pendant les quatre jours qui suivent, des manifestations étudiants et d’ouvriers des syndicats ont lieu, sans incidents, et demandent à la fois le départ de Thanom et l’arrestation des auteurs de la pendaison des deux activistes.

 

Le deuxième gouvernement de Seni Pramot (25 septembre 1976 – 6 octobre 1976)

 

C’est dans cette ambiance que doit intervenir la formation d’un nouveau gouvernement.


Au sein du parti démocrate, la division interne entre l’aile droite et l’aile gauche s’accentue, rendant très difficile la formation d’un gouvernement. Le 2 octobre, malgré tout, une liste est prête, mais Seni ne peut pas encore la présenter au Roi, comme prévu, les autres partis militaires de la coalition demandant un délai de deux jours. Ce même samedi 2, les groupes de droite organisent une manifestation contre le Centre National des Etudiants, et contre les partisans du départ de Thanom. Le 3 octobre, le ton monte. Les étudiants de toutes les universités et collèges d’études supérieures préparent les mesures à prendre pour faire partir Thanom. Les examens de fin de semestre sont suspendus. De son côté, le « Réseau des Radios Libres » de l’armée accusent très violemment les étudiants de semer le désordre dans le pays et proclament que, s’ils sortent de la légalité, les vrais patriotes prendront les mesures pour débarrasser le pays des « mauvais patriotes ».
 

Mais le jeu scénique et la photo du Prince les 4 et 5 octobre 1976 vont déclencher la foudre. Le lundi 4 octobre, plusieurs milliers de manifestants sont rassemblés à Thammasat. Sur l’estrade, deux étudiants miment la pendaison des deux activistes de Nakhon Pathom tandis qu’un autre, habillé de jaune, mime le bonze Thanom, tenant son bol à aumônes avec une mitraillette posée dessus. La manifestation prend des proportions inquiétantes. Les autorités font fermer l’Université Thammasat. Mais, à la nuit tombante, les manifestants forcent l’une des portes pour se réfugier à l’intérieur des bâtiments. Ils craignent des attaques des groupes de droite. Le 5 octobre, deux journaux publiant des photos du mime de la pendaison. Un des deux pendus, sur la photo, ressemble au Prince héritier. Mais les journaux ne le signalent pas. C’est à 18 heures que l’affaire éclate. A la station Yan Kro, les gens se succèdent pour parler au micro, quand tout à coup une de ces personnes crie son indignation : « On a pendu la Prince ! ». Grosse émotion parmi les auditeurs. Peu après, des explications sont données : il s’agit de la photo du mime de la pendaison. Un des acteurs a été grimé pour ressembler au Prince. Cette fois, les étudiants sont perdus : le crime de lèse-majesté atteint les sentiments royalistes de tous les Thaïs sans exception. Pourtant, personne n’avait rien remarqué pendant la scène elle-même ; mais la photo suffit : à elle seule, elle est une preuve jugée irréfutable.  A la station de radio, des gens crient : « Tuez-les, tuez-les » (kha man, kha man ขามัน ๆ), et les responsables de la station lancent des appels aux « Scouts Villageois » de la province à venir à Bangkok « balayer » les étudiants et sauver le pays des communistes. A 21 heures 30, le gouvernement fait savoir qu’il a ordonné une enquête.  Le mercredi 6 octobre 1976 à 1 heure du matin, la police encercle l’université. Elle vient arrêter les responsables du mime, les auteurs du crime de lèse-majesté, et aussi faire évacuer l’Université. Le chef de la police cherche à prendre contact avec le recteur, le docteur Puei, qui est très respecté des étudiants, pour qu’il se charge de traiter avec les manifestants. Mais on n’arriva pas à le joindre. Vers 3 heures, une foule nombreuse entoura l’Université : ce sont des membres de groupes de droite et des « Scouts Villageois », qui commencent à arriver.  A 4 heures, les responsables étudiants du Centre National demandent à la police de les accompagner chez le Premier Ministre pour s’expliquer sur le malentendu. En cours de route, le chef de la police, apprenant que la foule essaie d’entrer dans l’Université, y revient immédiatement. Les responsables étudiants se rendent à la police. Sur les lieux, la foule a déjà franchi les grilles qui entourent l’Université, et se dirige maintenant vers les bâtiments où sont réfugiés les étudiants. Il semble qu’alors, les étudiants, pris de peur, aient tiré quelques coups pour faire partir la foule. Il semble bien aussi que la police n’a pas pris les moyens pour empêcher la foule de pénétrer sur le terrain : elle a affirmé avoir été débordée. Après, tout devient confus. On évacue un groupe d’étudiants blessés ; deux cadavres d’étudiants se trouvent sur le terrain de football. On tire de tous les côtés. On évacue morts et blessés. Petit à petit, les étudiants se rendent. A 11 heures, l’Université est pratiquement déblayée. Les journaux et la télévision ont montré des scènes de lynchage, atroces. Des quantités de photos ont été prises par des journalistes et des passants, thaïs et étrangers. Les journaux de ce 6 octobre en sont remplis à pleines pages. Parmi les acheteurs, les uns regardent en silence, le visage fermé. D’autres rient. 46 morts dont 2 policiers sont annoncés officiellement. 190 blessés dont 10 policiers. 3.300 étudiants arrêtés dont 640 filles environ. Quelques armes ont été trouvées dans l’Université : une vingtaine dont 4 ou 5 armes de guerre. A 19 heures, la radio annonçait que l’armée avait pris le pouvoir ce qui ne permit pas à Seni de présenter aux chambres sa déclaration de politique générale.

 

L’armée au pouvoir

 

De beaux jours, en vérité, pour la classe des militaires qui comportait à cette date 500 généraux ou amiraux sans compter leurs cohortes de colonels, tous peu ou prou impliqués dans des affaires commerciales ; ils ont leur banque, la Thaï Military Bank, un nombre non connu de stations de radio et sont dans les conseils d’administration des différentes sociétés commerciales, hôtels, entreprises industrielles et banques qui leur offrent de nombreuses sinécures. Ils ont leurs partis politiques, « Social Justice » du général Thawi, « Chat Thaï » du général Praman, « Parti socialiste » du colonel Somkit. Un nombre de plus en plus élevé de gouverneurs de province et même de Naï Amphoe (équivalent d’un sous-préfet) sont maintenant des officiers de l’armée.

 

Les généraux du 7 octobre 1976 remirent tout en ordre ou du moins le crurent-ils mais en fait ils jetaient le pays dans une aventure qui n’était pas prête de se terminer.


NOTES
 

(1) La communauté catholique fut soumise, de son côté, à un effort de propagande d’extrême droite systématique : tracts distribués et envoyés sans aucune indication d’origine à chacune des communautés catholiques du pays, pour mettre en garde contre certains catholiques communistes (en une occasion au moins, un nom a été désigné, celui d’un ancien séminariste de Tharae, alors étudiant à l’Université Kaset d’agriculture),  articles dans la presse, surtout dans le journal de droite Sayamisr, contre les communistes infiltrés parmi les catholiques, conférences surajoutées aux réunions ordinaires des groupements ou paroisses, faites par des inconnus, pour exposer les buts du Nawaphon et recruter des membres, articles dans la revue catholique Udomsan, seule revue officielle, pour mettre en garde contre les catholiques communistes, et expliquer ce qu’est « l’armée du peuple » (kong thap prachachon), qui semble être une branche de Nawaphon pour les catholiques. Il y a aussi les fameuses pages jaunes, insérées dans la même revue, reproduisant le texte des émissions de la station Yan Kro, attaques à la radio contre les catholiques communistes, sur la station militaire Yan Kro, au cours de son émission alors hebdomadaire consacrée au Nawaphon. Cet effort de propagande sur la communauté catholique a été le plus intense entre le 10 janvier et le 2 février, période au cours de laquelle les Pères Oblats de la paroisse de N.-D. de Fatima de Bangkok (qui s’occupaient activement alors des récents réfugiés vietnamiens) et le Centre Catholique des étudiants, dirigé par les Pères Jésuites furent directement accusés de communisme par les médias susdits. La hiérarchie n’a pas fait de mise au point pendant la campagne électorale ou donné de directives sur l’attitude à adopter face à cette propagande. Un texte sera publié par la Conférence épiscopale, mais après les élections, sur « le rôle des chrétiens dans la situation actuelle ». La ligne générale est la suivante : les chrétiens doivent se garder du «matérialisme » sous toutes ses formes. Le mot vise aussi bien le capitalisme que le communisme, termes qui eux-mêmes ne sont pas employés.

(2) Un sondage, est-il significatif ? a été effectué en avril 1976. Nous vous livrons les résultats bruts :

Question 1 :

Pensez-vous qu'il puisse y avoir des communistes ou des sympathisants communistes au sein des différents groupes qui cherchent la justice à l'heure actuelle?

Pour cent

 

Oui, je le pense

78

 

Non, je ne le pense pas

7

 

Sans opinion

14

Question 2 :

S'il vous plaît, à combien estimez le nombre de communistes dans ces groupes.

 

 

Très peu

23

 

Des centaines

22

 

Des milliers

17

 

Des dizaines de milliers

6

 

Des centaines de milliers

3

 

Sans réponse

30

Question 3 :

Pensez-vous qu'il y a des communistes ou des sympathisants communistes qui enseignent dans les écoles, les collèges et les universités?

 

 

Oui

61

 

Non

10

 

Sans réponse

29

Question 4 :

Les enseignants et les professeurs sont-ils dangereux pour la société ?

 

 

Oui, ils sont très dangereux

50

 

Oui, ils sont un peu dangereux

32

 

Non, ils ne sont pas dangereux

6

 

Non, ils ne sont pas dangereux du tout

6

 

Sans réponse

6

Question 5 :

Y a-t-il des  partis politiques pro communiste ou des organisations pro communistes ?

 

 

Oui

63

 

Non

8

 

Je ne sais pas

29

 

 

Référence : MorellDavid et  Chaianan Samudavanija (ชัยอนันต์ สมุทวณิช) : « Political conflict in Thailand : reform, reaction, revolution », Cambridge, ISBN 0-89946-044-5. 

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