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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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15 mars 2017 3 15 /03 /mars /2017 18:01
INSOLITE 16 -  LES PEUPLES DE LA MER DE LA CȎTE OUEST DE LA THAÏLANDE : MYTHES ET RÉALITÉS.

 PREMIÈRE PARTIE

 

Nous avons consacré plusieurs articles à ces minorités « ethniques » ou « tribales » en voie de probable disparition, Négritos des jungles du sud, Malabris du nord-ouest, Saek de Nakhonphanom, Chaobon ou Niakun des montagnes de Khorat et So de l’Isan intérieur. Certains fuient la civilisation pour se réfugier au plus profond de la forêt,  d’autre fuient malheureusement dans le suicide, toutes sont plus ou moins en passe d’être déculturées au contact de la « société de consommation » dont, il faut bien se l’avouer, il n’est pas toujours désagréable d’en être un maillon final (1).

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Nous trouvons une première et très brève trace des peuples de la mer en 1668 dans la relation du voyage de Monseigneur Lambert venu au Siam par la route et ayant emprunté une de leurs embarcations à Tenasserim : « …couverts de feuilles de palmier qui avaient chacun trois hommes pour les conduire ; ces bateaux sont fait  ordinairement tout d’une pièce, de gros et grands arbres creusés par le feu, qui ont  bien vingt pieds de long à laquelle on ajoute de chaque côté des ais (planches).. » (2).

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Ils sont alors connus sous le nom de « Orang-Laut », « les hommes de la mer », le mot est malais par opposition aux Orang-Utang, « les hommes de la forêt ».

 

Les anthropologues donnent d’eux une image négative de pirates et de pillards, possible confusion avec les pirates musulmans de Malaisie ou d’Indonésie ? (3)

 

Le grand Kipling les a rencontré et les qualifie férocement d’ « anthropoïdes de l’archipel malais » (4).

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Dispersés sur plus de 3.000 kilomètres de côtes, Archipel des Mergui, côtes occidentales du Siam et de la Malaisie, jusqu’aux Célèbes, les Birmans les appellent des « Selungs » (avec de nombreuses variantes orthographiques : Chalomes, Chillones, Seelongs, Salon, Salones, Selongs et Chelong). Ce sont des « Bajaus », des Bouguinais dans les Célèbes. Pour les Thaïs, ce sont des Chaothalé ou Chaolé (ชาวเลชาวทะเล « habitants de la mer »), des Chaonam (ชาวน้ำ « habitants de l’eau »), des Chaoko (ชาวเกาะ « habitants des iles » ou enfin des Thaïmaï (ไทยใหม่ « nouveau Thaï »), ce terme prenant peut-être la connotation méprisante de « Thaï de fraiche date ». Notons que le terme de Chaolé n’est pas un terme générique comme on peut souvent le lire mais du langage du sud de la péninsule où les Thaïs avalent volontiers la première syllabe des mots qui en comptent plusieurs.

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Eux-mêmes se qualifient – et se différencient- en trois groupes : Moken  (มอเก็น ou มอแกน), Moklen (มอเกล็น) – Mawken pour les anglophones - et Urak-Lawoï (อูรักละโว้ย). Il n’y a probablement pas d’autre différence que leur implantattion géographique encore que Moklen et Urak-Lawoï sont plus sédentaires que les Moken, seuls vrais nomades marins, et on peut supposer que s’ils ne sont pas tous frères, ils sont très proches cousins comme ils le sont avec les Selung de Birmanie et peut-être les Bajaus des Célèbes. La question de la sédentarité reste relative puisqu’il faut bien retourner sinon à terre du moins sur les côtes même quand on vit sur l’eau, faire provision de combustible pour leur réchaud, d’eau douce ( s’ils se lavent à l’eau de mer, ils ne la boivent pas),  de fruits ou de racines sauvages (ignames, bananes, noix de coco..), éventuelement faire quelque troc avec les habitants de la côte, riz contre produits de la mer, réparer le bateau ou en construire un nouveau, collecter les coquillages sur la place à marée basse et surtout s’y réfugier en période de moussons (5). Les universitaires thaïs ne différencient en tous cas plus les Moken des Moklen (6).

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Ne revenons pas sur la qualification de « gitans de la mer », elle est aussi fréquente que grotesque : « II faut s'efforcer de dépasser les images, jugements hâtifs et cliches colportés par des auteurs peu soucieux de vérité » écrit l’ethnologue Jacques Ivanoff dans le très bel article qu’il leur a consacré, l’une des dernières études sérieuse en date (7). Il n’y a dans leur vie – nous allons le voir - rien de romantique, ni Carmen ni Esméralda, ni Mérimée ni Victor Hugo, le terme de « naufragés de l’histoire » utilisé par Ivanoff est beaucoup plus approprié. Il serait tout aussi ridicule de qualifier les Touaregs de « Gitans du désert ».

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La littérature qui les concerne est squelétique en dehors des fariboles sur lesquelles  nous reviendrons. John Anderson, un missionaire anglais a étudié leur langue et nous dote d’un premier ouvrage en 1890, assorti d’un épais lexique (8). Nous devons les premières photographies à White, autre missionnaire et ethnologue en 1922, peut-être est-il à l’origine du choix malencontreux du qualificatif de « Gypsies » traduit par « gitans » » (9). L’anthropologue autrichien Hugo Bernatzik a  consacré plusieurs années à les étudier essentiellement en Birmanie avant que la guerre ne l’en chasse comme sujet allemand en 1939 (10). Malheureusement, ses archives et ses photographies, déposées au «  Bibliographisches Institut » de Leipzig ont été détruites dans les bombardements de 1943 – 1944. Son étude est d’autant plus précieuse qu’il ne baigne pas dans l’idéologie qui régnait alors chez les ethnologues austro-allemands, même si le titre de son article peut toutefois prêter à confusion (11).

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Christopher Court, un linguiste australien, les a découvert en 1970, et son article n’est pas simplement linguistique (12). David Hogan, missionnaire et linguiste leur a consacré sa vie pendant 13 ans depuis Phuket et nous donne en 1971 une analyse qui n’est pas non plus simplement linguistique (13). Il les a localisés de façon méticuleuse. Saluons au passage le travail de ces missionnaires qui pourtant, au niveau de l’évangélisation, ont purement et simplement labouré la mer.

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D’où viennent-ils ?

 

Hogan a constaté que peu d’entre eux avaient une connaissance précise de traditions orales en passe de se perdre. Ce ne fut toutefois pas l’essentiel de ses préoccupations et ce qu’il nous relate, peut-être cum grano salis, peut laisser à penser que si les missionnaires ont labouré la mer, ils ont tout de même laissé quelques traces ? Nous le citons en note (14).

 

Ces traditions orales ont été étudiées de façon plus approfondies par Ivanoff, lui-même détenteur des études et archives de son père. Elles ne coïncident pas avec ce que nous dit Hogan, aucune trace de christianisme bien au contraire (14 bis).

 

Cette légende ne nous éclaire guère sur leur lointaine origine, probablement malayo-polynésienne comme le démontrerait leur langue mais peut expliquer certains de leurs caractères.

 

La question de savoir si Moken et Urak-Lawoi ont une origine commune est discutée puisque l’article de Jacques Ivanoff a fait l’objet d’une (courtoise) critique de Stephen Pattemore et David Hogan (15)… querelles d’experts dans lesquelles nous nous garderons d’intervenir faute d’en avoir les compétences.

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Oú vivent-ils ?

 

La carte ethnolinguistique de la Thaïlande (6) situe les Moken (Moklen) en trois implantations : à Phuket (ภูเก็ต), Phannga (พังงา) et Krabi (กระบี่)

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... et les Urak-Lawoi à Phuket aussi, dans le groupe des iles de Koh Lanta (เกาะลันตา), province de Krabi, à Satun (สตูล) et « tout au long du bord de mer sur la côte occidentale ». Ces deux cartes concernent toutefois uniquement la Thaïlande.

 

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Combien sont-ils ?

 

La carte ethnolinguistique de la Thaïlande qui ne concerne que ce pays (6) nous indique pour 2004, 1.000 personnes pour les Moken-Moklen, donc nomades et semi nomades confondus, et 3.000 pour les Urak Lawoi.

 

Selon Anderson (8) le recensement britannique de 1880-1881 donne le chiffre de  883, lui-même l’estimant entre 3 et 4.000. White (9) n’est pas plus précis. Nous sommes certes en Birmanie mais les problèmes de recensement qu’ont rencontré les Anglais furent -  mutatis mutandis – les mêmes pour le Siam.

 

C’est Bernatzik (10) ensuite qui nous en parle : le recensement de l'Inde de l'année 1901 donne 1.325 personnes et celui de de 1911, 1.984.

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Le nombre au Siam est estimé à « quelques centaines ». Or, pour des raisons que nous n’allons pas tarder à comprendre, ces populations sont extrêmement craintives et fuyaient tout contact à l’approche d’un inconnu. Il y a « environ » 800 iles et ilots dans l’archipel des Mergui.

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Á l’époque où Bernatzik les a rencontrés, toutes n’étaient pas cartographiées, et  il n’est pas certain qu’elles le soient toutes à ce jour. Ils ont réussi à décourager non seulement les fonctionnaires britanniques mais également les missionnaires. Sur la côte siamoise, les iles et les ilots se chiffrent à « plus de 400 »  selon Ivanoff et elles ne sont probablement pas cartographiées depuis longtemps.

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Un haut fonctionnaire du gouvernement britannique avoua à Bernatzik « Pourquoi me déranger avec les Moken ? J'ai souvent essayé d'approcher ces gens, mais ils ont toujours fui loin de moi ».

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Le problème était évidemment similaire avec les fonctionnaires siamois d’autant que les Thaïs sont de piètres marins n’ayant aucun gout pour s’aventurer en mer à l’inverse de nos nomades qui sont plus audacieux. Court (12) et cette fois nous sommes en Thaïlande, n’est pas  plus précis. Hogan (13) estime que les Moken sont « quelques centaines », les Moklen un millier et les Urak-Lawoi 2.000 ou 2.500.

 

Pour Ivanoff, au vu de sérieuses extrapolations effectuées à partir des groupes rencontrés (7) « II est difficile d’évaluer le nombre des Moken vivant encore sur leurs bateaux. Leur vie même de nomade ne se prête guère au recensement et l'impossibilité de pénétrer en Birmanie ne facilite guère Ia tâche du chercheur. Les premiers contacts furent établis par un officiel anglais, en 1826, chargé de recenser les habitants pour l'impôt. Cette tâche n'eut pas de suite avec les Moken et leur recensement ne fut pas terminé. Depuis lors, les auteurs s'accordent autour d'un chiffre proche de 5.000 individus. Pour rna part, j'estime le nombre de Moken nomades marins actuellement à 2.000 environ.».

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Comme ils se marient volontiers non seulement en dehors de leur tribu dans une tribu sœur, mais aussi avec de « vrais » Thaïs, des Malais ou des Chinois, ainsi il est évident qu’un décompte précis est impossible. (17).

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Leur caractère

 

Tous ceux qui les ont rencontré décrivent un caractère pacifique, ils n’ont pas d’armes offensives et pas même défensives. Et pourtant ils sont décrits universellement par les anthropologues du XIXème - nous n’en avons donné que de très brefs extraits - comme des sauvages, des nomades pirates soumis à aucune forme de gouvernement, errant en vivant de vols, de pillages, d’assassinats, de prises d'esclaves. S’ils rendaient hommage à un souverain local ce n’était que pour utiliser ses côtes comme base pour leurs opérations pirates. On dit que c'est grâce à l'aide de quelques-uns que Parameswarra, premier souverain de Malacca, réputé pour avoir fondé son royaume au début du XVème siècle,  qui les aurait récompensés en les faisant des nobles héréditaires.

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S’agissait-il bien des mêmes ou des Bouguinais, habitants des Célèbes, hardis navigateurs, proches cousins des Moken et aussi des Macassar qui furent un temps près à s’emparer du Siam ? Sans l’heureuse et énergique intervention du chevalier de Forbin, nous vivrions probablement aujourd’hui dans une Thaïlande musulmane.

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Timides et facilement effarouchés, ils fuyaient tout contact. L’expérience  du Docteur Benatzik est significative. Equipé à Mergui d’un voilier à moteur, son couple a visité différentes îles et fut rapidement convaincu que les déclarations sur la difficulté d'une approche n'étaient pas exagérées. Bien qu’accompagnés d’un Moken au service d'un commerçant chinois qui servait d'interprète, ils ne réussirent pas à approcher les occupants des divers navires Moken qu’ils voyaient. Dans tous les cas, les indigènes s'enfuyaient et disparaissaient dans les mangroves ou sur les flots. Un jour, ils surprirent douze bateaux sur la plage qui n'avaient pas le temps de fuir, les occupants abandonnèrent leurs bateaux, s'emparèrent de leurs enfants et de tout ce contenait les bâtiments et disparurent dans la jungle. Des tentatives avec l'aide de l’interprète sont restées vaines. Ils décidèrent alors de tenter leur chance avec l'aide d'un  commerçant malais qui leur achetait les produits de la mer. Sur l'île de Lampi, au large de Kawthung face à Ranong, ils réussirent à rencontrer un groupe d’environ cent vingt occupant vingt et un bateaux et avaient comme de coutume, érigé avant la saison des pluies, des huttes temporaires sur la plage. Le commerçant leur acheta du minerai d'étain qu'ils extrayaient « de la manière la plus primitive » non loin de la plage et des plaines riveraines, et d'autres produits de la mer, ils reçurent en échange de l'opium et des provisions, principalement du riz et du sucre. Avec l'aide de ce Malais, ils purent convaincre les Moken qu’ils ne présentaient aucun danger d’autant que Bernatzig réussit à guérir plusieurs malades et gagner ainsi leur confiance et visiter de nombreuses « colonies temporaires » sans qu’ils s’enfuient.

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Au vu de leurs narrations, ils étaient depuis toujours victimes du vol de leurs maigres ressources de l’enlèvement de leurs femmes et de leurs enfants par les Malais, les Chinois, les Thaïs et les Birmans. Sans armes, ils ne se défendaient pas et cherchaient uniquement leur salut dans la fuite. Bernatzig leur demanda pourquoi ils ne sollicitaient pas l’aide du gouvernement anglo-indien. La réponse était simple, ils craignaient que ce gouvernement ne les emprisonne et ne les vende comme esclaves. On peut supposer, puisque l’esclavage avait été aboli en Angleterre en 1833, qu’il s’agissait tout simplement de les recruter comme auxiliaires forcés dans l’armée des Indes ?

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Mais si cette collecte d’esclaves était terminée à cette époque, ils étaient victimes d’une autre forme de piraterie essentiellement de la part des commerçants chinois de Mergui ou de Ranong. Ceux-ci agissaient habilement en commençant par prendre une épouse Moken qu'ils traitaient fort bien,  un leurre pour le reste de sa tribu, les liens familiaux étant très forts chez eux. Puis il accoutumait sa nouvelle famille aux plaisirs de l'opium en affirmant que s'ils essayaient de s’en libérer, ils en mourraient. Etant fort crédules ils pensaient que si l’un d’entre eux était en état de « manque » et en ressentait les symptômes, ils pourraient en mourir. Dès lors, habitués à l'opium, ils étaient soumis à ce commerçant pour lequel ils travaillaient comme plongeurs ou collecteurs de nids d'oiseaux recevant un salaire misérable le plus souvent payé en opium, dix à quinze fois le prix qu'ils devraient le payer dans les magasins d'opium autorisés par le gouvernement. Comme ils ne connaissaient ni chiffres, ni calculs, ni normes de valeurs, il était facile pour les commerçants d’obtenir d’eux des produits précieux tels que les perles et l'ambre gris pour une fraction minime de leur valeur. Les sources de la richesse des chinois de Mergui et de Ranong – les  Chinois  y sont toujours omniprésents - sont là ! Cette anecdote ne nous fait pas sortir de notre sujet puisqu’elle explique d’abondance la virulence des sentiments antichinois qui régnaient à cette époque dans l’opinion siamoise. On peut supposer ou espérer que ces pratiques sont devenues obsolètes. ( ?)

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Par ailleurs Bernatzik s’est livré à des examens psychologiques qui ont mis en évidence un développement précoce de leur sensibilité, un excellent contrôle du corps ainsi que des qualités sociales exceptionnelles. Par contre leur capacité à apprendre  est faible tout autant que les possibilités d'imitation comme par exemple dans l'utilisation d’outils. D'après une enquête approfondie, Bertnazik conclut que la majorité des Moken des deux sexes ne réussirait pas à passer le test de qualification pour l'admission dans les écoles, la capacité des femmes étant un peu inférieure à celle des hommes. En d’autres termes - il n’utilise pas la langue de bois- il estima qu’ une grande partie des Moken n'atteindrait pas la norme de qualification présumée être celle d’un enfant européen de six ans qui fréquente la première classe d'une école primaire publique. On peut toutefois penser que la situation a évolué depuis que la Thaïlande a réalisé des efforts énormes pour l’éducation de ses enfants ? Mais encore en 1972, Hogan écrit « …beaucoup d'entre eux semblent vivre dans un vide culturel ». Il a constaté chez eux non seulement de la timidité mais de la peur face à la civilisation moderne et un environnement hostile auquel ils ne peuvent pas faire face. Ceux qui se sont mélangés le manifestent moins mais restent réservés en la présence de personnes d'autres cultures. Ils semblent se considérer non seulement comme pauvres, mais aussi comme tout à fait incapable d'améliorer leur position. Fondamentalement, la majorité d'entre eux sont bons et respectueux des lois des citoyens et ceux qui les emploient sont frappés de leur  débrouillardise et leur ingéniosité dans tous les problèmes liés à  la mer. On ne leur connait ni danses ni musiques propres, ni arts décoratifs ni artisanat sauf celui qui est directement lié à leur gagne-pain, leurs maisons des esprits sont sommairement façonnées.

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Religion

 

Ils sont animistes. Les rapports pathologiques qu’ils entretinrent avec les Thaïs et les Malais ou les Chinois bouddhistes, ne les incitèrent évidemment pas à devenir bouddhistes ou à choisir la religion du Prophète. Il ne semble pas qu’ils aient été seulement contactés par les missionnaires catholiques, il n’y en a en tous cas aucunes traces dans les archives de Missions étrangères de Paris, et les protestants (dont nos auteurs) ont fait chou blanc.

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Les Urak-Lawoi n'ont pas de maisons des esprits individuelles mais une commune au village. Il semble toutefois qu’ils ne la vénèrent que lors des fêtes longuement décrites par Ivanoff et Hogan qui en ont traduit les incantations (7-2). Curieusement, elles incluent des croix de bois dont nul n’a été mesure d’indiquer l’origine (source chrétienne ?) à Hogan.

 

Les cérémonies funèbres sont sommaires, ils enterrent leurs morts le jour même ou le lendemain de la mort à une extrémité du village (parfois dans des cavernes ?) avec un pieu ou une pierre à la tête et aux pieds et une couverture de tôle ondulée ou de feuilles de palmier pour les protéger de la pluie. Il est possible que les Moken nomades fassent de même dans les cimetières Urak-Lawoi ?

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On peut imaginer que cette coutume déroutait les Thaïs d’autant que ces cimetières sommaires pouvaient être établis près des rares sources d’eau douce : Les Thaïs jusqu’à une époque récente et peut-être encore de nos jours incinèrent leurs morts mais inhumaient ceux qui étaient morts « de mauvaise mort » (accidenté, assassiné, femme en couche etc…). Nous en avons eu un exemple récent – 2015 - en Isan profond à l’occasion d’un mort d’accident, les bonzes hésitèrent longtemps avant d’accepter l’incinération. A cette pratique, nos nomades en ajoutaient une autre évidement détestable, aujourd’hui obsolète mais constatée par Benatzik : Quand une tribu était victime d’une épidémie, choléra ou variole, ils pensaient que seule une fuite rapide pouvait les protéger de la colère des dieux outragés. Les cadavres étaient enterrés en toute hâte et dans leur fuite, ils se dispersaient dans toute la région, emmenant avec eux les malades, répandant ainsi la mort et la désolation dont on leur imputait alors la responsabilité.

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Ils ne semblent pas avoir de notions précises sur l’existence d’une âme ou de sa survie après la mort ou sur celle de l'existence d’un « ciel » ou d’un « enfer», concepts qui leur sont inconnus.

 

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Nous nous intéresserons dans un prochain article à l’existence quotidienne singulière de ces peuples de la mer et à balayer quelques stupidités écrites à leur sujet, en rappelant  ce qu’écrit Ivanoff - il faut l’en remercier - : « …Le monde Moken ne se limite pas à Phuket et Ies iles environnantes, leur présence dans ces iles n'est pas un mystère et ils sont beaucoup plus que des pécheurs de langoustes destines à illustrer d'une touche folklorique les dépliants touristiques ».

 

Signalons le blog qu’il anime « Moken spirit is alive » (« L'esprit moken est vivant ») : https://mokenspirit.com/ créé, nous disait-il « pour présenter les Moken du point de vue de la renaissance et du patrimoine, l'idée étant d'éviter de faire un musée stupide et quelque chose de plus subtil ». Il mérite de longues visites !

 

A SUIVRE ….

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NOTES

 

(1) Voir nos articles  successifs : INSOLITE 9 – « LES NÉGRITOS DE THAÏLANDE, DERNIERS REPRÉSENTANTS DES HOMMES DU PALÉOLITHIQUE », INSOLITE 10 – « LA MYSTÉRIEUSE TRIBU DES MALABRI, LES « HOMMES NUS » DU NORD-OUEST », INSOLITE 11 « LES « PEUPLES DES MONTAGNES » DE LA RÉGION DE KHORAT, DERNIERS REPRÉSENTANTS DU DVARAVATI », INSOLITE 12 « LA LANGUE DES SAEK DE NAKHON PHANOM, UN VESTIGE DE LA PROTOHISTOIRE ? », INSOLITE  13 « L’ETHNIE SO DE  L’ISAN (NORD-EST DE LA THAÏLANDE) »

(2) « Relation du voyage de Monseigneur l'Evêque de Beryte, vicaire apostolique du royaume de la Cochinchine, par la Turquie, la Perse, les Indes, jusqu'au royaume de Siam, autres lieux » par M. de Bourges, 1668.

 

(3) « Les Orang-Laut du détroit de Malacca,  sont tous plus à l'aise sur l'eau que sur terre. Tous également attachés à une industrie qu’ils ont reçue de leurs ancêtres. on perdrait son temps à vouloir les convaincre de ce qu'il y a de misérable et de criminel dans une existence à laquelle leur race a, depuis si longtemps, trouvé son avantage ». (« Nouvelles annales des voyages, de la géographie et de l'histoire : ou Recueil des relations originales inédites » 1855 p. 197).

 

« L'aspect extérieur de ces indigènes est très variable : les Orang-Laut ont une figure bestiale, au menton proéminent …Les Laut sont brutaux et stupides; ils ne connaissent que les besoins du moment; lorsque ceux-ci sont satisfaits, ils passent leurs journées dans l'apathie la plus complète. En revanche, ils sont beaucoup plus propres que les Diakoun : ils se lavent et se baignent fréquemment. Pour se nettoyer la tête, ils se servent d'une pince de homard ou d'un arc branchial de poisson garni de petites dents en fer comme un peigne... » (« L’anthropologie » 1898 p.472)

 

(4) « La plus belle histoire du monde » traduction française publiée en 1900.

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(5) Il y a deux moussons sur la côte ouest que les embarcations moken ne peuvent affronter. Ranong (ระนอง) est la plus petite mais la plus arrosée des provinces thaïes, 8000 millimètres par an contre par exemple 1000 à Tak, par comparaison, moins de 600 millimètres à Paris ou Marseille.

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(6) แผนที่ภาษาของกลู่มชาติในประเทศไทย (« Carte ethnolinguistique de la Thaïlande »), publication de l’université Mahidol par Philippe Dill et Lyons Greg, 2004.

 

(7) « LES MOKEN : Littérature orale et signes de reconnaissance culturelle » in Journal de la Siam society, volume 74 de 1986.

Il est également l’auteur de nombreux ouvrages sur les moken et de deux articles sur leur univers culturel :

(7-1) Essentiellement sur la sédentarisation avec Henri Guillaume « Des ignames au riz. La dialectique du nomade et du sédentaire chez les Moken » In: Études rurales, n°120, 1990.

(7-2) Sur leurs rites et « Équilibre paradoxal : sédentarité et sacralité chez les nomades marins moken » In : Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient » Tome 79-II, 1992.

INSOLITE 16 -  LES PEUPLES DE LA MER DE LA CȎTE OUEST DE LA THAÏLANDE : MYTHES ET RÉALITÉS.

(8) « THE SELUNGS OF THE MERGUI AECHIPELAGO » à Londres, 1890

 

(9) Walter Grainge White « THE SEA GYPSIES OF MALAYA AN ACCOUNT OF THE NOMADIC MAWKEN PEOPLE OF THE MERGUI ARCHIPELAGO WITH A DESCRIPTION OF THEIR WAYS OF LIVING, CUSTOMS, HABITS, BOATS, OCCUPATIONS » à Londres, 1922. Nous n’avons pas pu consulter deux autres ouvrages consacré à leur langue, dont il est  l’auteur : 1911 « An introduction to the Mawken language » et 1913 « St Mark in Mawken » (cités par Ivanoff).

 

(10) «The Colonization of Primitive Peoples with special Consideration of the Problem of the Selung » in Journal de la Siam society, 1939, volume 31-I.

(11) « L'ethnologie qui étudie les peuples de cette terre se consacre surtout à une étude des peuples dits primitifs, ou plutôt des peuples vivant dans un état de nature. Car ceux-ci sont seuls capables, au moins dans une certaine mesure, d’éclaircir l'obscurité de l'histoire des développements de la race humaine, de ses associations et de ses migrations; pour nous trouvons ici encore des restes d'autrefois qui, par suite de la pénétration de la civilisation européenne - américaine, ces peuples sont partout sont en passe de disparaître ».

INSOLITE 16 -  LES PEUPLES DE LA MER DE LA CȎTE OUEST DE LA THAÏLANDE : MYTHES ET RÉALITÉS.

(12) « A FLEETING ENCOUNTER WITH THE MOKEN (THE SEA GYPSIES) IN SOUTHERN THAILAND : SOME LINGUISTIC AND GENERAL NOTES » in Journal de la Siam Society, volume 59-I de 1971.

 

(13) « MEN OF THE SEA : COASTAL TRIBES OF SOUTH THAILAND'S WEST COAST » in Journal de la Siam Society, volume 60-I de 1972.

 

(14) Tout ce que la plupart d'entre eux savaient – nous dit-il - c'est qu’il y a un dieu créateur et que « Adap » et « Hawa » (Adam et Eve ?) ont été le premier homme et la femme qui ont mangé les fruits défendus qui les empoisonnèrent. En outre la plupart des anciens Urak-Lawoi lui ont dit Koh Lanta (เกาะลันตา) au large de Krabi (กระบี่) était leur lieu d’origine. Il apprit des Moken de Rawai (ราไวย์) – au sud de Phuket - qu'il y avait un vieux Moken sur une île au large de Victoria Point (pointe sud extrême de la Birmanie que nous préférons appeler Kawthung) face à Ranong (ระนอง), appelé Kaseh, qui connaissait les légendes de son peuple et pouvait parler trois jours et des nuits sans s'arrêter. Il ne put s’y rendre car c’était en territoire birman. D’autres lui ont parlé d’un autre vieillard connaissant leurs légendes mais quand il partir à sa recherche, il apprit qu'il était mort depuis quelques années. En visitant Koh Adang (เกาะอาดัง), groupe d’iles au large de Satun (สตูล) à l’extrême sud de la côte, il rencontra un vieillard qui lui apprit que son grand-père était un Bouguinais (tribu des Célèbes) venu en groupe jusqu'à Ranong et redescendu pour s’installer en divers endroits le long de la côte. L’origine de la tribu serait le Mont Jaraï (au nord de l’ile de Penang) avant Koh Lanta. Le vieillard a ensuite continué en lui contant l’histoire de « Nabi Noh » (le prophète Noé ?). Il était un serviteur de Dieu qui habitait ni sur la terre ni dans le ciel, mais au milieu. Dieu l'envoya demander aux hommes s'ils se soumettaient à lui, mais les hommes refusèrent. Alors Noh fut frappé par une maladie de peau qui le rendit sale, malodorante et horrible à voir. Noh maudit alors les hommes. Ils prirent la fuite, certains dans la jungle oú une partie devint hommes de la jungle et une autre des singes. Certains devinrent écureuils et d’autres Urak-Lawoi… une légende d’origine partiellement musulmane pense Hogan ? Celui-ci a encore recueilli une autre légende de la  bouche d’un chef de village proche de Rawaï.  Il y a bien longtemps, un homme merveilleux fut envoyé par Dieu porteur du livre de Dieu. Il avait douze disciples auxquels il enseigna tout sur Dieu afin qu'ils puissent enseigner les autres. Quand ils eurent fini d'étudier, les douze disciples partirent en bateau avec le livre pour le porter aux autres. Une tempête se leva, le bateau coula, les douze disciples furent noyés et le livre perdu. Sept ans et sept jours plus tard, un garçon thaï au bord de la mer vit quelque chose balayé par les vagues. C’était l'un des douze disciples recouvert de coquillages, de bernacles et de fruits de mer, il était toujours vivant, sa mais sa langue paralysée et il ne pouvait pas parler. Les habitants le conduisirent au temple où les moines essayèrent de lui enseigner le bouddhisme et comment cultiver le riz. Comme il ne parlait pas thaï et voulait simplement revenir à la mer, les Thaïs s’en désintéressèrent. Alors quelques Malais le conduisirent à la mosquée et essayèrent de lui enseigner le malais et leur religion. Ils  ne réussirent pas mieux et compriment qu’il voulait revenir à la mer. Il retourna alors en bord  de mer et devint un Urak-Lawoi à l’origine de la tribu des Urak-Lawoi. C'est pourquoi les Urak-Lawoi n'aiment ni les Thaïs ni les Malais, ils s'y soumettent, mais ne les aiment pas. Si un instituteur thaï frappe leur enfant à l'école, ils l’en font sortir pour qu'il puisse vivre comme un vrai Urak-Lawoi. Malheureusement, Hogan n’avait pas enregistré ce récit sur magnétophone et lorsqu’il voulut le faire, le récitant a toujours refusé et nul autre n’a pu la  lui répéter.

 

(14 bis) Résumons-le : avant l'arrivée des Malais, les Moken vivaient sous la domination d'une reine. Celle-ci demeurait sur la montagne alors que son peuple demeurait dans les champs, en haut des plages. Cette reine aux cheveux blonds dispensait ses bienfaits à son peuple. C'était l’âge d'or de l'abondance. C'est alors que surgit un bateau dirige par un jeune musulman. Celui-ci enseigna aux Moken, le feu, puis le riz, qu'ils adoptèrent immédiatement. Ce jeune Malais tombe éperdument amoureux de Ia reine. Ils se déclarèrent leur amour réciproque et vont passèrent leur nuit de noces dans le bateau du père de la reine. Sur Ie bateau se trouvaient ses deux jeunes sœurs. Le jeune marié, au milieu de la nuit, se tourna vers la cadette, Ken, et fit l'amour avec elle. La jeune sœur, Ken, provoqua alors Ia colère de Ia reine qui chassa son peuple hors de son territoire, le condamnant à travailler pour vivre et à vivre sur ses embarcations. Pour marquer cette condamnation, la reine déclara que chaque bateau porterait deux échancrures. Elle condamna ensuite sa jeune sœur à être immergée dans l'eau de mer. Chassés de leur territoire, les Moken partirent après que le Malais soit revenu vivre définitivement avec eux. Confrontés à d'autres peuples, ils furent forcés de se sédentariser. Mais réfractaires à toute tentative de scolarisation, ils seront « donnés » à un prince birman qui les conduira, esclaves, vers le sud de Ia Thaïlande où ils pensaient s'installer. C'est en vue de Phuket, alors que le prince repartait vers la Birmanie que le groupe de Ken et son mari s’enfuiront. Ils s'installèrent à Koh Siré (เกาะสิเหร่) sur la côte sud-est de Phuket. Des groupes de Moken s'enfuiront peuplant ainsi l'archipel. Comment Ivanoff interprète-t-il cette légende ? Les Malais sont les premiers à être entrés en contact avec ces nomades. Ils jouent le rôle de héros civilisateurs apportant à la fois le feu et le riz, faisant pénétrer les Moken dans le monde dit « civilisé ». Auparavant les Moken n'étaient que des collecteurs sur les plages où l'on trouve des tubercules,) et l'estran (partie du littoral située entre les limites extrêmes des plus hautes et des plus basses marées) était leur domaine. Voici la fin de l'autosubsistance et le début de l'ère du troc. Il fallut désormais trouver une monnaie d'échange pour le riz. Mais les Malais se transformèrent par Ia suite en chasseurs d’esclaves, dont les Moken furent les victimes. Le souvenir était encore vif et contribua à renforcer le caractère fuyant de ces nomades. La reine dont nous parle ce récit, vivait à terre. Elle symbolise l'appartenance terrestre de l'ethnie. Bien que nomades marins, les Moken ne s'éloignent jamais en haute mer et sont toujours liés à Ia terre. Les cheveux de Ia reine sont blonds car brulés par le soleil. Cette reine demeurait dans un lieu presque interdit : Ia montagne. C'est par sa parole et ses invocations qu’elle distribuait ses biens. Elle est Ia puissance magique de la parole qui fait apparaitre, qui ordonne, qui émeut, elle symbolise Ia force de Ia parole agissante. En allant vivre sur le bateau de ses beaux-parents, le Malais respecte la règle Ia matri localité, toujours en vigueur, qui veut que le jeune homme aille vivre chez sa femme. Le Malais qui fait l'amour avec Ia jeune sœur, n'est pas choqué par son action, mais provoque Ia colère de sa femme dont Ia jeune sœur vient de transgresser le tabou du cadet du conjoint. En chassant les Moken sur Ia mer, elle coupe ceux-ci de façon irrémédiable de leur attache terrestre. L'opposition entre royaume, abondance, terre et mer, pauvreté, est réelle depuis ce moment-là. Les Moken ne se départirent plus de cette image de pauvres hères chassés, à Ia merci des caprices des éléments. Les marques de Ia condamnation, ce sont les échancrures des bateaux, toujours existantes de nos jours. Celle de l'avant symbolise Ia bouche et celle de l'arrière, l'anus. Le bateau est doc symboliquement un corps humain condamné au cycle infernal et éternel, ingestion/digestion. Ken doit être immergée dans l'eau, marquant ainsi Ie nouveau mode de vie nomade marin. Immerger Ken se dit lemo Ken. L'affixe le utilise dans Ies chants et certains récits est facultatif; nous obtenons alors moken et nous découvrons I'origine du nom Moken. Les mystérieux étrangers qui, apparaissant soudainement, forcent les Moken à Ia scolarisation, sont vraisemblablement des Anglais. Devant l'impossibilité de Ies soumettre à l'impôt et de les scolariser, les Moken furent alors donnés comme esclaves. Ken et son mari s'enfuyant à Ko Siré sont certainement les ancêtres des chaolé de Koh Siré actuellement présents. Le mari de Ken était malais et Ies chaolé de Ko Siré parlent Ie malais. Certains comprennent le Moken. Les Moken s'enfuyant en vue des cotes thaïlandaises deviendront Ies Moklen.

 

(15) « ON THE ORIGINS OF THE URAKLAWOI - A response to J. Ivanoff » in Journal de la Siam society volume 77-II de 1989.

 

(16) Leur habitat d’origine se situe dans l’archipel des Mergui en Birmanie du sud, en particulier sur l’ile de Saint Mathieu (aujourd’hui Zadetkyi Kyun) et celle de Tavoy (aujourd’hui Mali Kyun) à Bokpyin et Mergui puis Victoria Point, extrême sud de la Birmanie (aujourd’hui Kawthung). De là certains descendent dans les eaux thaïlandaises  dans leurs errances nomades. Leur aire de répartition se situe alors à Koh Phrathong (เกาะพระทอง) à la hauteur du district de Khuraburi (คุระบุรี) dans la province de Phangnga (พังงา) et à Koh Surin (เกาะสุรินทร์) et les îles adjacentes, à 30 miles au large de Phrathong dans la mer d'Andaman. De temps à autre leurs bateaux se dirigent vers le sud jusqu'à Koh Phuket (เกาะภูเก็ต), n’oublions pas que c’est une ile, Koh Pipi (เกาะพีพี) entre Phuket et Krabi, Koh Siré (เกาะสิเหร่) au sud-est  de Phuket jusque plus au sud encore à la frontière malaise  Koh Adang (เกาะอาดัง) et les iles voisines de Rawi (เกาะระวี), Koh Lipé (เกาะหลีเป๊ะ) et Tarutao (เกาะตะรุเตา) à environ 40 miles au large de la côte. Il y a encore de petites colonies de Moken sur Koh Sinhai (เกาะสินไห) et Koh Lukplay (เกาะลูกปลาย) au large de Ranong, les iles les plus méridionales de l’archipel des Mergui. Nous trouvons encore des implantations Urak-Lawoi à Rawai (ราไวย์) au sud-est de l‘ile de Phuket et à Koh Phiphi, province de Krabi. Ceux de Koh Phiphi occupent occasionnellement Koh Ngai (เกาะไหง) au sud de Koh Lanta (เกาะลันตา).

 

Les tribus Moklen occupent des villages voisins de Koh Phrathong (เกาะพระทอง) et  des villages côtiers dans  le district de Takuapa (ตะกั่วป่า) dans la province de Phannga ainsi que deux villages au nord de Phuket.

 

Des tribus Urak-Lawoi se trouvent à Koh Siré (เกาะสิเหร่)  et Rawai (ราไวย์) dans la province de Phuket, sur Koh Phiphi, Koh Pu (เกาะปู) et quatre villages sur Koh Lantayai (เกาะลันตาใหญ่) dans la province de Krabi et sur Koh Bulon (เกาะบูโหลน) et les iles voisines dans la province de Satun, Koh Adang (เกาะอาดัง)  elle-même, Koh Lipe (เกาะหลีเป๊ะ) et Koh Rawi (เกาะระวี).

 

(17) Rappelons la fable de Florian, Le grillon : un grillon se lamentait en comparant son sort à celui d'un superbe papillon paradant dans les airs : « Dame Nature pour lui fit tout et pour moi rien ». Mais lorsqu'il voit des enfants poursuivre le papillon et « déchirer la pauvre bête », le grillon change d'avis : « Oh! Oh! Dit le grillon, je ne suis plus fâché, Il en coûte trop cher pour briller dans le monde. ... »

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