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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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14 juin 2017 3 14 /06 /juin /2017 18:04
A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

Le règne du roi Rama V après celui de Rama IV marqua l'ère de l'ouverture du Siam vers l'Ouest et fut une époque de transfert d'un large éventail de valeurs et de concepts occidentaux dans des domaines concrets, politiques, juridiques, économiques, culturels ou intellectuels. Mais on oublie volontiers un transfert dans la direction opposée lorsque des valeurs d'un ordre complètement différent dans le domaine moins concret de l’art, du mythe et de l'imagination qui se sont envolées du Siam pour donner forme à un aspect essentiel de l'une des entreprises artistiques la plus importante du début du 20ème siècle : la musique de l’Extrême-Orient.

 

Elle fut  contemporaine au demeurant des fameux « Ballets Russes » de Serge Diaghilev découverts par les mélomanes français en 1909.

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

Le maître d’œuvre de cette singulière opération fut connu à Paris sous le nom de « compositeur siamois », il s’agit d’Eugène Grassi (1881-1941), fils de l'architecte Joachim Grassi (1837-1904), qui fut le tout premier à introduire au Siam une architecture européenne (1).

 

Ce que nous connaissons de lui vient pour l’essentiel de la magistrale étude de Philippe de Lustrac, historien « free-lance » de la musique et du ballet, étayée sur ses recherches d’archives et de multiples références puisées dans la presse musicale de l’époque (2). Les encyclopédies musicales ne fournissant en effet que de maigres détails sur lui (3). 

 

Nous avons parlé de la musique traditionnelle siamoise dans un précédent article et disions avoir été frappés par les opinions divergentes des premiers voyageurs. La Loubère en particulier, pourtant le plus ancien et le meilleur de tous les observateurs du Siam qui s’attendait à entendre du Lulli ou du Marc-Antoine Charpentier. Mais nous avions aussi trouvé des appréciations relativement positives, quelques-unes citées en note (4) et aussi d’autres articles très techniques (qui nous dépassent) sur la musique à contrepoint et la gamme à neuf degrés au lieu de douze (5).  

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

Nous connaissons le parcours du père, quittant Capodistria sa ville natale pour chercher  fortune en Orient. Architecte de talent, associé à ses deux frères, il constitua la Grassi Brothers & Co. Homme d’affaires avisé il créa aussi une compagnie de navigation opérant sur la Chaophraya, la Siam River Steamboat Company, et avec des membres de la famille royale, la Siam Lands, Canal and Irrigation Company pour le développement du bassin de Chao Phraya dont nous reparlerons. Joachim Grassi, sujet italien par le sang mais sujet austro-hongrois, était en 1883 devenu protégé français. Les vicissitudes des rapports franco-siamois le conduisirent à quitter le Siam et à retourner dans son pays natal pour mourir à Trieste, alors ville autrichienne, en 1904.

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Nous savons par les recherches de Lustrac que le 29 mars 1889 au Consulat de France à Bangkok s’est présenté M. Grassi (Joachim), « entrepreneur en génie civil et protégé français », résidant à Bangkok, qui déclare la naissance de trois fils, tous né à Bangkok, Félix Auguste, en 1880, Eugène César, en 1881, le « compositeur siamois » et Georges Raphaël, né en 1884, tous déclarés comme enfants naturels, sans mention de leur mère. Le nom de la mère est seulement porté sur l’acte de décès de notre musicien, le 8 juin 1941 dans un hôpital parisien en pleine guerre, âgé de 60 ans, « fils de Joachim Grassi et de Lucie Nho, sans autre information connue de l'informateur », l’état matrimonial du défunt est mentionné comme « inconnu du dit informateur ». On peut supposer que ses deux frères ont eu la même mère. Nous ignorons ce qu’ils devenus, restés à Bangkok ? Nous n’avons trace que de Felix qui tenait un cabinet d’ingénieur en génie civil à Bangkok en 1914 et occupait encore en 1932 un bâtiment sis soi 24 à Charoenkrung probablement dessiné par son père mais qui n’apparait pas dans la liste établie dans la thèse de Mademoiselle Piriya Pittayawattanachai (6) et appartenant au roi puisqu’il fut appréhendé en 1932 par le Crown Property bureau, aujourd’hui complétement délabré.

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Lucie Nho est un nom asiatique mais nous ne savons rien d’elle. Lors du départ du père en 1893, les trois garçons sont en tous cas restés à Bangkok avec leur mère probablement dans l’immeuble encore occupé par Félix en 1932 et de toute évidence laissés par lui à l’abri du besoin. Eugène est pour l’état civil Eugène-Cinda même si la presse française le baptisera souvent Eugène-César. Cinda n’est pas un prénom de chrétien – il n’existe pas de Saint Cinda – mais un prénom siamois. Il a, comme son frère, fait ses études au Collège de l'Assomption à Bangkok, dont la construction aurait été confiée en 1887 par le Père Supérieur Emile Colombet à leur père. Tout ce que le Siam comporte de distingué, siamois ou non, y ont fait leurs études.

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Cette réalisation n’apparait toutefois pas non plus dans les réalisations architecturales de leur père (6). En 1897,  il est envoyé en France  poursuivre ses études, à Rennes, sans doute dans un collège catholique affilié à la Congrégation des Frères de Saint Gabriel dont dépend le collège de l'Assomption.

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Il obtient son baccalauréat « latin-grec » en 1901 et l'année suivante un certificat d'études en physique, chimie et sciences naturelles à la Faculté des sciences de Rennes. Il envisageait alors une carrière médicale. Son frère aîné, Félix, obtiendra son diplôme d'ingénieur à la prestigieuse École Centrale de Paris.

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Cependant, en 1903, à l’occasion d’un voyage à Paris, les plans d’Eugène changent radicalement : il décide de se lancer dans des études musicales. De 1905 à 1910, il étudie la composition musicale à la prestigieuse Schola Cantorum fondée en 1896 par Vincent d'Indy dans le quartier latin.

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Il a comme professeur le compositeur Albert Roussel qui rédige plusieurs œuvres de caractère exotique, tandis qu'un autre élève à la même époque est Erik Satie « musicien de l’absurde ».

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Il fréquente également le Conservatoire de Musique où il a pour professeur Louis Albert Bourgault-Ducoudray aujourd’hui bien oublié qui exerça une influence puissante sur toute une génération de musiciens. Il soulignait la nécessité d'un rajeunissement de l'expression musicale et exhortait ses élèves à prendre en compte les formes musicales les plus diverses, musique populaire, religieuse ou exotique : « Aucune forme d’expression musicale, qu’elle soit ancienne ou exotique, ne doit  être bannie de notre langue musicale…Tout ce qui peut aider à rajeunir cette langue devrait être le bienvenu. La question n'est pas de renoncer à une acquisition antérieure, mais au contraire de les ajouter ». Mettant en pratique son enseignement, Bourgault-Ducoudray a écrit un certain nombre de pièces inspirées des folklores grecs ou bretons et une « rhapsodie cambodgienne »

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.... après avoir vu des reproductions en plâtre d'Angkor Thom à l'Exposition Universelle de Paris en 1878.

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Exotisme de fantaisie bien que « ne manquant ni de saveur ni de pittoresque », raillera le musicien Florent Schmitt ajoutant que « cette rhapsodie aurait tout aussi bien pu être qualifié de cambodgienne, d’afghane, d’eskimo ou de limousine » (7).

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Mais c'est précisément là où les compositions de Grassi diffèrent radicalement de celle de son maître et de tous les autres compositeurs «exotiques» de son époque.

 

En 1910, il montre à Bourgault-Ducoudray ses premières compositions musicales inspirées de thèmes musicaux populaires dont il se souvenait de son enfance au Siam, « Nuit tropicale » et « Cinq mélodies siamoises ». Celui-ci lui conseille alors de retourner au Siam pour y étudier plus en profondeur le langage musical du pays. Il y retourne en compagnie de son frère maintenant ingénieur, en mai 1910 et y reste  jusqu'en avril 1913. Mais sa démarche est alors totalement différente de celle – très sinon trop intellectuelle – dictée par le maître (8). Il ne composera rien pendant son séjour au Siam mais reprendra lentement sa production à son retour à Paris.

 

Son œuvre

 

Il publie en 1913 ses « Cinq mélodies siamoises » sur les paroles de Michael-Dimitri Calvocoressi qui fut secrétaire et collaborateur de Serge Diaghilev. (Cf. Supra. Nous avons parlé en tête de cet article des « ballets russes » de Serge Diaghilev.)

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Son œuvre proprement dire a été longuement analysée par Philippe de Lustrac. Contentons-nous donc de quelques citations de la presse musicale de l’époque, vous renvoyant à l’article ci-dessus qui est numérisé.

 

A la suite d’un concert à Gaveau en 1911 nous lisons « Un compositeur siamois, élève de Vincent-d’Indy, M. E. Grassi, nous a fait connaître trois mélodies fort intéressantes, où l'oriental me paraît supérieur au scholiste: je veux dire par là où l'originalité de la facture est moins élevée que celle des thèmes et des rythmes. La jolie voix d'une chanteuse javanaise, Mme Sorga, en a souligné l'exotisme avec de charmantes inexpériences et un trac des plus sympathiques » (9).

 

« M. Grassi s’achemine vers la musique occidentale après avoir fixé des rythmes exotiques d’une saveur très particulière. Mme Sorga, chanteuse javanaise, fit applaudir  trois mélodies  de ce compositeur encore siamois » (10).

 

 « Les Mélodies siamoises de M. Grassi, jeune compositeur siamois : Il y a quelque temps déjà que je n'avais été intéressé de la sorte par une nouveauté » (11).

 

De très nombreux articles des chroniqueurs musicaux de la presse nationale couvrent toujours les œuvres de Grassi de louanges, nous n’en avons trouvé aucune de négatives (12).

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Le « répétiteur »

 

Après avoir au début de la guerre enseigné au Lycée Carnot, en 1915, il devient répétiteur de Siamois et de Cambodgien à l'Ecole des Langues Orientales de Paris, recommandé pour ce poste par le Professeur titulaire de Siamois Edouard Lorgeou, qui atteste de sa compétence dans ce domaine. Il le restera jusqu’en 1927. Sans doute Lorgeou qui était autrefois traducteur officiel au consulat de France à Bangkok, avait-t-il connu le père lors de la reconnaissance officielle des trois fils en 1889. C’est probablement la nécessité qui incita Grassi à solliciter ce poste. La mort de son père en 1904 l’avait selon toute vraisemblance laissé dans le dénuement, (Nous allons le voir), et la musique ne fit pas sa fortune.

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La rencontre avec le Roi.

 

Le souvenir est plaisant : En 1907, le roi se rend en Europe pour la deuxième fois. Laissons parler Grassi :

 

« Le roi de Siam sera, dans quelques jours, à Paris, où il compte passer deux ou trois semaines. Quand il y fut, il y a deux mois, une courte apparition, je lui avais demandé la permission d'aller le saluer, et si je parle ici de l'accueil qui me fut fait, c'est pour montrer que le roi est un souverain sans morgue et non point, comme on le dit trop souvent, le monarque oriental croyant en sa propre divinité. Tandis que j'attendais le moment de l'audience, un attaché, mon ancien camarade de collège, me tenait fort aimablement compagnie. A deux heures, je suis introduit dans le vaste salon de la légation, où Sa Majesté, debout, une tasse de café à la main, s'écrie en anglais Ah! Vous voilà  Vous m'avez envoyé une demande d'audience rédigée en siamois, et bien rédigée. L'avez-vous écrite vous-même ? Oui, sire. Alors, vous parlez siamois ? demande le roi dans la langue de son pays. Sire, dis-je, dans le même idiome, je le parle, mais assez mal, je le crains. Mais vous l'écrivez bien, pourtant, insiste-t-il. Il y a dix ans que j'ai quitté le Siam, d'où quelque difficulté d'élocution; cette difficulté n'existe pas quand j'écris, car alors j'ai le temps de chercher mes mots. Satisfait de m'entendre m'exprimer dans une langue qu’il a le droit de préférer aux autres, le roi sourit, tout en dégustant son café. Il veut bien me demander des nouvelles de ma famille, et parle avec bienveillance de mon père, qui   a été quinze ans à son service. Puis, après dix minutes d'entretien, où il exprime son plaisir de visiter Paris en touriste et sans être lié par les minuties du protocole, le roi me congédie, et je l'entends qui répète avec bonne humeur : Il parle siamois ! On parle donc siamois à Paris ! »

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Grassi rapporte cette rencontre au début d'un long article publié dans « le Correspondant » qui constitue une intéressante description du pays (13). Nous y avons relevé une phrase singulière : « Il y a quelques années, un ingénieur autrichien réussit à former une compagnie, la Siam irrigation C° limited qui était chargée par le gouvernement de faire creuser des canaux dans le Delta, c'est-à-dire dans les terrains d'alluvions qui s'étendent au nord de Bangkok ». Singulière en effet puisqu’il s’agit tout simplement de son père qu’il qualifie d’ « autrichien » terme aussi négatif pour un italien du nord que celui d’ « arabe » pour un italien du sud ou de « Boche » pour un Alsacien !

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

Son père était mort trois ans auparavant. Que cache ce camouflet post mortem ? On peut penser que l’architecte – retourné en Italie (Autriche) fortune faite - avait alimenté financièrement les études et les voyages de son fils, probablement fort couteux, et qu’à sa mort, les demi-frères plus autrichiens (par leur mère) qu’italiens avaient coupé les vivres à celui qui était juridiquement un enfant naturel non légitimé par le mariage de ses parents et était de ce fait dépourvu de tout droit successoral selon le code civil autrichien de 1811 (article754) applicable dans les provinces italiennes.

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La mort du Roi

 

Lorsque le roi Chulalongkorn meurt le 23 octobre 1910, Eugène Grassi est au Siam et il assiste aux deux cérémonies funéraires qui suivirent : la première procession portant les restes royaux au Dusit Maha Prasat et ensuite, la deuxième procession, le 16 mars 1911, qui amène les dépouilles au bûcher funèbre pour la crémation, dernière étape du long processus funéraire, l'apothéose transformant le roi défunt, en incarnation de Vishnu pendant sa vie sur la terre en une vraie divinité, assise pour toujours dans les demeures célestes aux côtés d'Indra, le souverain des dieux (14).

 

Grassi fait partie de la foule et l’on imagine son émotion, quand il voit l'impressionnant cortège passant par le palais royal et la caserne royale, l'édifice imposant construit par son père.

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À Paris, quelques années plus tard, pendant la guerre, il écrit la mélodie « La Procession », l'un des trois poèmes bouddhistes, inspirée par le souvenir de cette journée glorieuse. Il s’agit du seul enregistrement que nous puissions vous faire entendre : L'Orchestre symphonique de l'Université Chulalongkorn sous le patronage royal de SAR la défunte Princesse Galyani Vadhana a organisé en octobre 2010 un grand concert comprenant quatre œuvres musicales se rapportant d'une manière ou d'une autre au roi Rama V comprenant « La procession » extraite des « trois Poèmes bouddhiques ». Un bref extrait a été diffusé à la télévision thaïe à l’occasion de la mort du roi Rama IX en décembre 2016. En voici la traduction :

 

« Portez l'urne d'or au palais des illustres ancêtres !  Hérauts, proclame au peuple thaïlandais le départ d'un prince glorieux ! Dans le coucher de soleil radieux d'un beau jour, à l'horizon, le Soleil nous salue en envoyant dans le ciel ses feux les plus doux: ainsi, rayonnant avec la pure luminosité d'une soirée d'été, Celui dont nous portons le deuil disparaît de nos yeux. Soleil, une autre aube ramènera vos rayons chauds; Cependant, est-ce que les yeux humains le reverront ? Portez l'urne d'or au palais des  illustres ancêtres! Hérauts, proclame aux Thaïlandais le départ d'un prince glorieux ! »

Grassi et la lune.

 

Singulièrement, lorsque Grassi sollicite en 1915 le poste de répétiteur de Siamois à l'Ecole des Langues Orientales, l'un des rares éléments que donne son curriculum vitae consulté par Philippe de Lustrac, sans rapport avec le sujet, est que « depuis un an, je suis membre de la Société Astronomique de France ». Nous connaissons le rôle prépondérant que joue l’astrologie au Siam, depuis les décisions de la vie quotidienne jusqu’à celles de la monarchie et de la religion. La Lune joue aussi un rôle essentiel dans les croyances bouddhistes dont toutes les fêtes se déroulent à la pleine lune. Il appartint donc à la Société fondée en 1887 par l'astronome Camille Flammarion, qui, bien que grand scientifique, mélangeait les exigences rigoureuses de la science avec des conceptions irrationnelles. Préoccupé par la question de l'au-delà et de la communication avec les morts, Flammarion fut expulsé en 1862 de son poste officiel à l'Observatoire à Paris après la publication de « La Pluralité des mondes habités ». Il y examine « scientifiquement » la possibilité pour les âmes des morts d'habiter les planètes du système solaire, citant les anciennes croyances hindoues consignées dans les Vedas qui proclament la doctrine de la pluralité des séjours de l'âme humaine dans les étoiles, suivant leur incarnation terrestre. Il n'est pas difficile de comprendre l'attrait de ces conceptions pour Grassi : la contemplation de la nuit étoilée est un réconfort pour les sombres réalités de la vie. C’est l'antagonisme de la simplicité du bouddhisme Theravada contre la sophistication sévère de la vie parisienne, l'ambiguïté primordiale de son double héritage siamois et français. Grassi a reçu en héritage la culture siamoise tout autant que la culture classique française, il n’a pas seulement les yeux bridés !

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

Le « jazzophobe ».

 

En faisant son apparition au début du siècle dernier, le jazz a perturbé les conceptions et les représentations que l’on se faisait jusqu’alors de la musique et déclenché une véritable querelle des anciens et des modernes. Ne rentrons pas dans ce débat qui vit d’un côté Pierre Mac Orlan ou Boris Vian (15). Face à eux, les adversaires acharnés dénoncent cette « musique de nègres … toxicité du jazz typique du mauvais goût international, et, via le dadaïsme métèque et bruitiste, complote pour gangrener l’organisme français » (16). Grassi est plus nuancé mais dit sans équivoque que « le jazz doit se perfectionner » (17).

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Ses écrits.

 

En dehors de ses œuvres musicales enregistrées à la Bibliothèque nationale, textes et partitions, dont nous vous donnons la liste en annexe, et de l’article déjà cité dans « le Correspondant » (13), nous lui connaissons un ouvrage très technique publié en 1926 dans la revue « Le Ménestrel » des 22 et 29 janvier 1926 sous le titre « Reconstruire » dans lequel il expose ses théories musicales en relative opposition avec « le Jazz-band ». Il rédige l’année suivante pour la même revue (14 janvier 1927) un long article sur la Ramayana, peut-être illustré par lui, mettant en parallèle les mythes homériques, dans lequel il oppose la droiture de Rama à la ruse d’Ulysse.

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La fin.

 

Comme Mozart et bien d’autres, il mourut pauvre. C’est Philippe de Lussac qui nous conte sa fin : En juin 1941, pendant l'occupation, il garde l'espoir qu’un opéra qu’il venait d’écrire, « Amour et Magie » puisse être donnée à l'Académie Nationale de Musique. Mais son éditeur principal, Raymond Deiss, était entré en résistance immédiatement après le début de l'occupation, avait été arrêté en octobre 1941 et décapité quelques mois plus tard. Héros de la Résistance certes mais mauvais sponsor pour financer un opéra.

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

Le directeur de l'Opéra, Jacques Rouché lui promit d'assister à une audition et Grassi chercha activement des chanteurs. Mais il tombe brusquement  malade et assiste, mortellement pâle, à un concert où deux fragments symphoniques d' « Amour et Magie » sont donnés. Hospitalisé le lendemain, il meurt trois jours plus tard, le 8 juin 1941. Le concierge et le propriétaire de sa petite maison se sont empressés de vendre ses modestes affaires – et probablement toutes ses archives et tous ses manuscrits y compris celui de l’Opéra qui avait toutefois été déposé à la Bibliothèque nationale  - pour liquider des dettes criardes. Sa tombe dans un cimetière de banlieue (nous ne savons où ?) fut ou aurait été payée par la S.a.c.e.m, la société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique, créée pour sauvegarder les droits des compositeurs et éditeurs (18).

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

Philippe de Lussac mentionne un article du « New York times » relatif à son décès le 17 juillet 1941 (19). Il n’en oublie qu’un, bien plus modeste mais bien significatif, celui des astronomes « EUGÈNE GRASSI, compositeur de musique, enlevé à notre sympathie le 13 juin dernier » (20). « Le Ménestrel » qui a toujours soutenu Grassi a cessé de paraître l’année précédente.

 

Mais l’article que lui a consacré le critique musical Maurice Boucher dans cette revue peut en quelque sorte prendre l’allure d’un éloge funèbre anticipé (21) :

 

« J’ai été attiré, il y a bientôt dix ans parce que les œuvres de Grassi décelaient de  pensée ardente et forte en même temps que par l'originalité de leur facture. Il se peut que, par la suite, une sympathie personnelle voisine de l'amitié m'ait rendu particulièrement réceptif. Pourtant, je ne crois pas m'abuser en affirmant que Grassi se livre beaucoup mieux par sa musique que par ses propos. On le sent toujours obsédé par une volonté silencieuse, appliqué à une tâche dont nul ne saura rien avant qu'elle ne soit achevée, solitaire avec entêtement, même avec rudesse »

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)
A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

NOTES

 

 

(1) Voir notre article A 223- « JOACHIM GRASSI, ARCHITECTE AUSTRO-ITALO-FRANÇAIS À BANGKOK PENDANT 23 ANS (1870-1893) ».

 

(2) Philippe de Lustrac « The Siamese Composer - Eugène Cinda
Grassi - Bangkok 1881- Paris 1941
» in  Journal of urban culture research, volume I - 2010 - Université Chulalongkorn (numérisé).

 

(3) Cités par Lustrac :

 

« Un compositeur français, né à Bangkok en 1881, qui a joué un rôle important dans l'histoire de l'exotisme musical français dans la première moitié du vingtième siècle » (Jean Mongrédien, Dictionnaire biographique français contemporain, Paris, 1985).

 

« (…) compositeur français qui a étudié avec Vincent d'Indy et L. Bourgault Ducoudray. Il est retourné à Siam en 1910 pour étudier la musique populaire, source principale de son inspiration, et a vécu à Paris après 1913 » (Marc Honnegger, Dictionnaire de la musique, Paris, Bordas, 1970).

 

(4) Voir notre article Is 30 « La musique traditionnelle Thaïlandaise vue par les voyageurs » : http://www.alainbernardenthailande.com/article-is-30-la-musique-traditionnelle-thailandaise-vue-par-les-voyageurs-85320934.html

 

(5) Quelques citations :

 

« Les mélodies siamoises, suaves, claires, charmantes,  calment l'esprit ou l'entraînent dans de douces rêveries;  quelquefois elles sont pathétiques au dernier point. La » musique siamoise est un art véritable, sérieux, noble, et  qui n'a rien de commun avec le gazouillement  monotone des autres races orientales. » (Article de Auguste-Alphonse Étienne-Gallois à l’occasion de l’exposition universelle de 1878  « Le royaume de Siam : au Champ-de-mars en 1878 et à la cour de Versailles en 1686. Deux rois de Siam » 1879).

 

 « …La musique siamoise est beaucoup plus harmonieuse que le criard tintamarre des Annamites… » (Article de l’explorateur Charles Lemire in « Le magasin pittoresque » 1899, p. 320).

 

« Les Thaïs, étant un peuple ami de la gaieté et des fêtes, cultivent beaucoup la musique; il n'y a pas de village qui n’ait son orchestre ; tous les princes et les mandarins ont leur troupe de musiciens; vous ne pouvez aller nulle part sans entendre jouer des instruments. Leur musique ne comporte pas des accords, des tierces, quintes, été, mais seulement l'accord de l’octave, de sorte qu'elle est toujours à l’unisson et, ce qui fait l'agrément de leur musique, c'est là variété des instruments et là volubilité de l'exécution… Le caractère de la musique des Siamois est la volubilité jointe à l'expression ; néanmoins, quelqu'un qui l'entendrait pour la première fois, n'y verrait peut-être que ce que nous appelons en France des roulades et des ritournelles, car, effet, ils répètent souvent et presque à satiété certaines phrases musicales; mais ce n'est pas sans motif; c'est pour impressionner plus vivement les auditeurs… (Anonyme in Eveil économique de l’Indochine du 17 juin 1923).

 

(5) « La musique indochinoise » Article très technique de Gaston Knops  in Le mercure musical » 1907-II, pp. 890-956.

 

(6) Nous avons étudié cette thèse (en thaï) dans un précédent article (1) : สถาปัตยกรมของโยอาคิม กราซีในสยาม L’architecture de Joachim Grassi au Siam »), publication de l’Université Silpakorn de 2011, 282 pages, numérisée.

 

(7) Toutes citations de Lustrac.

 

(8) « Mais il n'y étudia point la musique à la façon où l'entendait Bourgault-Ducoudray. Celui-ci pensait en archéologue ou en homme de science, et ses désirs allaient vers des documents sûrs, recueillis fidèlement. Il les aurait étudiés pour eux-mêmes et aurait précisé, grâce à eux, quelque contour de doctrine ou d'histoire. Artiste, il en eût certes senti la valeur expressive, mais il n'aurait pas cru possible qu'un musicien parcourant le Siam ne songeât point à noter exactement les chants et les airs. Or, Grassi ne voulut, à aucun moment, faire l'explorateur. Il ne cherchait que son propre bien et désirait s'en rendre maître à sa guise. Il écouta surtout les orchestres des théâtres indigènes, petits groupes de musiciens qu'avaient réunis le hasard et les vocations, qui se servaient d'instruments séculaires et n'avaient passé par aucune des écoles où l'on enseigne la vérité internationale du moment. Il s'inspira de l'esprit de cette musique, sans chercher à la reproduire exactement: il en retint les inflexions et certains procédés de combinaisons élémentaires, bref, il se laissa pénétrer par l'âme anonyme de sa terre natale; il fut le voyageur qui écoute pour enrichir sa propre vie, non l'historien qui s'applique à retracer celle d'autrui » « E.C. Grassi » article signé Maurice Boucher dans Le Menestrel du 27 août 1928.

 

(9) « Revue musicale de Lyon » du 29 janvier 1911.

 

(10) « L’Intransigeant » du 24 janvier 1911. Cette chanteuse javanaise dont nous ignorons tout nous rappelle une anecdote plaisante qui fut colportée à plaisir dans la presse à ragots de l’époque lors de la visite privée du roi Chulalongkorn à Paris en 1907.  Le monarque invita le Président Fallières et son épouse Jeanne à une soirée privée ou se produisit une superbe chanteuse siamoise de la suite de la Reine. Le président ne brillait pas par sa culture et son épouse encore moins par sa finesse. Toutefois, le Président auquel le chef du protocole avait dû inculquer non sans peine  quelques bonnes manières, se crut obligé de faire quelques compliments à la Reine sur les qualités de sa suivante. « Mais si elle vous plait, Monsieur le Président, je vous l’offre ».

 

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(11) « Le Petit parisien » du 10 avril 1922.

 

(12) Citons quelques chroniques musicales dans une liste qui est loin d’être limitative : « L’Intransigeant » du 24 janvier 1911, « Le Figaro » du 9 mars 1911,   « Le Petit Parisien » du 29 mars 1920, du 7 mars 1921 et du 10 avril 1922,  « Le Figaro » du 10 avril 1922, « La semaine à Paris » du 6 novembre 1925,  « La lanterne » du 9 novembre 1925, « Le rappel » du même jour, « la semaine à Paris » du 20 novembre 1925 d’où nous avons extrait la seule photographie que nous avons trouvé de lui, « Le Petit parisien » du 11 juin 1928,  « Journal des débats politiques et littéraires » du 12 juin 1928, « l’Ouest éclair » du 2 août 1932, « Le Journal » du  2 novembre 1932,  « Le temps » du 22 avril 1933. Il nous faut évidemment parler de la revue « Le ménestrel », la plus ancienne et la plus prestigieuse revue musicale de France pendant plus de 100 ans, qui cessa ses activités en 1940. Il n’est point un numéro qui ne contienne un article à sa louange, nous ne les citons pas tous, la revue est hebdomadaire et ce jusqu’en 1933, époque à laquelle la production de Grassi semble s’être ralentie. 245 chroniques sont consacrées à Grassi entre 1921 et 1940.

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(13) Numéro du 10 juillet 1907 « AU PAYS DE CHULALONGKORN  LE ROI, LA COUR, LE GOUVERNEMENT ».

 

(14) Voir Quaritch H.G Wales « Siamese State Ceremonies, their history and function », London, 1931.

 

(15) « Désormais, ce n’est plus le jazz qui doit être élevé au rang de la musique classique ; ce serait en effet faire trop d’honneur à cette dernière ».

 

(16) Pierre de Régnier « Aux Champs-Elysées, la Revue nègre » in Candide du 12 novembre 1925 ou Louis Vuillermin « Concerts métèques » in Courrier musical du 1er janvier 1923.

 

Citation attribuée à tort ou à raison au fondateur du parti communiste italien :

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(17) Voir Denis-Constant Martin et Olivier Rueff « la France du jazz, Musique, modernité et identité dans la première moitié du XXème siècle », 2002.

 

(18) Il est en tous cas inconnu du site officiel de la SACEM qui prétend avoir enregistré 5 millions de compositeurs, éditeurs ou musiciens. Il n’a de toute évidence jamais cotisé auprès de cette organisation.

 

(19) La mort d'Eugène Cinda Grassi, né au Siam : « Il a été considéré comme le premier compositeur français de l'école moderne…  Il est mort pauvrement dans un petit appartement du boulevard Saint Germain à l’âge de 54 ans. Le père de M. Grassi était un architecte de la cour royale. Le fils a été éduqué à Paris, où il est resté la plus grande partie de sa vie. À l'âge de 24 ans, il a composé « Siamese Mélodies …»

 

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(20) « Revue de la Société astronomique de France. L'Astronomie » de janvier 1942.

 

(21) « E.C. Grassi » article signé Maurice Boucher dans Le Menestrel du 27 août 1928 déjà cité (note 8).

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Published by grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-b - dans Personnages - héros connus et inconnus
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