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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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16 mai 2018 3 16 /05 /mai /2018 22:14

 

 

 

L'année 2017 a connu une évolution importante, peut-être même une révolution, dans la reconnaissance légale et administrative du phénomène ethnique concernant  62 ethnies officiellement reconnues dans le pays.

 

La carte ethno linguistique de la Thaïlande, œuvre de l’Université Mahidol (édition de 2004) que nous avons utilisée d’abondance dans les divers articles que nous avons consacrés aux ethnies ne parle pas directement des « chattiphan – ชาติพันธุ์  » traduites indifféremment par « race » ou « ethnie », la langue ne différenciant pas les deux concepts. Le mot n’apparait que dans le titre « langues des groupes ethniques » (แผนทีภาษาของกลุ่มชาติพันธุ์ - phaenthiphasa khongklumchattiphan) et qui par la suite n’utilisera plus que le mot de « groupe » (กลุ่ม – kloum) au long de ses 236 pages. La dialectique siamoise est singulière qui ne parle pas des « races » mais de la « langue des races » dans une étrange mosaïque.

 

 

Ne citons que quelques chiffres : Nous y trouvons 20.000.000 de « Thaïs du centre » considérés comme une ethnie, probablement au grand dam des « bobos » de Bangkok,

 

 

14.000.000 de Laos-isan plus 500.000 autres sous-groupes également laos,

 

 

1.400.000 Cambodgiens,

 

 

4.500.000 Thaïs du sud : à partir de Chumpon, ils utilisent un dialecte spécifique que ne comprennent pas les Thaïs du centre,

 

et 900.000 Malais du sud aussi mais dont la langue n’a rien à voir avec celle des Thaïs du sud même si nombre d’entre eux sont musulmans quoique n’étant pas malais.

 

Quelques groupes qui deviennent tribaux de quelques centaines voire quelques dizaines de locuteurs font également partie du lot.

 

L'ethnie des Thaiya de l'extrème nord-ouest avait 300 locuteurs en 2004 :

 

Le pays comprenant environ 70.000.000 d’habitants, nous en déduisons que les deux tiers de la population n’a pas le « thaï standard » comme langue maternelle. Il faut toutefois moduler cette constatation purement statistique. La plupart de ces langages locaux sont de souche taï-kadaï, ont la même écriture, utilisent l’alphabet thaï et sont donc assez proches du thaï standard ainsi par exemple le lao-isan qui est du thaï à environ 70%. La scolarisation généralisée depuis plus d’un siècle fait que tous les habitants du pays comprennent et parlent le thaï standard – probablement 90 % de la population sauf peut-être encore quelques vieillards.

 

 

Ceci explique bien évidement que dans la longue théorie des constitutions dont la Thaïlande s’est doté depuis 1932 nous trouvions en première analyse un vide étonnant, l’absence d’une langue nationale : pas de reproduction du premier alinéa de l’article 2 de notre constitution du 4 octobre 1958 « La langue de la République est le français » !  Tel est le cas du dernier texte soumis à l’approbation populaire le 7 août 2016 et de toutes les constitutions antérieures. La langue qui devrait être officielle est oubliée. La lacune est singulière dans la mesure où, depuis la fin du XIXe siècle nous assistons à une politique de « thaïicisation » (« thainess ») tendant à renforcer l’unité nationale mais oubliant la langue nationale, qui reste dans les faits le thaï « du centre » (ภาษาไทยถิ่นกลาง) que l’on qualifie parfois un peu hâtivement du « thaï de Bangkok ».

 

***

Cette (r)évolution résulte du douzième plan quadriennal national de développement économique et social pour les années 2017-2021 (แผนพัฒนาเศรษฐกิจและสังคมแห่งชาติ ฉบับที่ ๑๒  - พ.ศ. ๒๕๖๐๒๕๖๔  -   the twelfth national economic and social development plan - 2017-2021) du 1er octobre 2016

 

 

 

... provenant du Bureau du Conseil national de développement économique et social (สำนักงานคณะกรรมการพัฒนาการเศรษฐกิจและสังคมแห่งชาติoffice of the national economic and social dépomment bord) (1). Cet organisme officiel a été créé  le 15 février 1950 par le Premier ministre feld-maréchal Palekh Pibulsongkram pour fournir au gouvernement des idées et des recommandations sur les problèmes économiques nationaux. En 1959, le Premier ministre Feld-maréchal Sarit Dhanarajata lui a donné son nom actuel. En 1961, ce bureau a lancé le premier Plan de développement économique de la nation pour servir de cadre central au développement national de la Thaïlande sous l'égide du Cabinet du Premier ministre. Sa composition est réduite, 15 professionnels spécialisés dans  le domaine du développement économique et social comprenant en particulier  le Gouverneur de la Banque de Thaïlande.

 

 

Révolution ?

 

Pour la première fois en 2017 apparait officiellement le terme d’« ethnie » (chattiphan – ชาติพันธุ์). C’est évidemment et au moins en apparence contradictoire avec l’approche de la « thaïcité » (thainess) dont le but est d’inculquer les valeurs fondamentales» aux minorités ethniques en particulier du « Laos thaïlandais » du Nord-Est (que les Français appelaient autrefois « Laos siamois ») ou les « khon mueang » (คนเมือง) du nord.

 

 

Certes, presque toutes les minorités ethniques de la Thaïlande ont été reconnues en 2003 lors de l’adhésion officielle  et tardive de la Thaïlande à la Convention internationale pour l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale adoptée par les Nations Unies dans sa résolution 2106 du 21 décembre 1965. Mais elle n’est toutefois toujours pas allé jusqu’à appliquer les dispositions de l’article 14 sur la possibilité de dépôt de plaintes individuelles : « Tout État partie peut déclarer à tout moment qu'il reconnaît la compétence du Comité pour recevoir et examiner des communications émanant de personnes ou de groupes de personnes relevant de sa juridiction qui se plaignent d'être victimes d'une violation, par ledit Etat partie, de l'un quelconque des droits énoncés dans la présente Convention. Le Comité ne reçoit aucune communication intéressant un Etat partie qui n'a pas fait une telle déclaration ».

Dessin de Larissa Krassikova :

 

 

En 2011 toutefois, elle a présenté au Comité un rapport reconnaissant la diversité des 62 communautés ethniques selon un schéma de classification scientifique fondé sur l'ethnolinguistique développé par l'Institut de recherche sur les langues et cultures d'Asie de l'Université Mahidol dans le cadre de son projet de cartes ethnolinguistiques. L’intérêt majeur est que ce rapport national reconnaissait l’existence de groupes ethniques qui n'existaient pas officiellement depuis plus de cent ans, les plus significatifs étant le cas des Lao-Isan (nord-est) et celui des Malais du sud profond. Le paragraphe 44 de ce rapport précisait d’ailleurs « La Thaïlande n'a pas de politique ou de loi qui divise son peuple par classe, race ou nationalité dans le système démocratique et dans la société thaïlandaise ».

 

 

Mais elle n’avait fait l’objet d’aucune incorporation dans le droit positif à l’exception des dix minorités ethniques des « hill tribs » (ชาวเขาเผ่า – les tribus des hautes terres) officiellement reconnues comme telles par l'intermédiaire de l'Institut de recherche tribale de Chiangmaï (สถาบันวิจัยเผ่า) créé en 1965 mais dissout en 2002 après avoir été intégré au ministère du Travail et de la Prévoyance sociale (กรมสวัสดิการและคุม ครองแรงงาน).

 

 

Le fait pour l'État d’éviter soigneusement de mentionner ses ethnies a évidemment eu pour conséquence une absence de planification étatique qui leur soit spécifique : Ainsi, les onze premiers plans nationaux de développement économique et social élaborés par le Conseil national de développement économique et social évitaient de mentionner les groupes ethniques ou le terme d’ethnies (ชาติพันธุ์ – chatiphan) se référant essentiellement à des « groupes » (กลุ่ม – kloum) ou à des « tribus » (ชนเผ่า – Chonphao) . Tout change avec le douzième plan même s’il ne se réfère pas à des communautés ethniques spécifiques. Ne rentrons pas dans le détail, le texte officiel en thaï a 224 pages et sa version officieuse en anglais en a 268. Le mot apparait dans la section 4 (ส่วนที่ ๔) « Stratégie de développement » (ยุทธศาสตร์การพัฒนาประเทศ).

Il met l’accent sur les forêts communautaires en insistant sur les droits des ethnies, leur mode de vie, leur culture et la sagesse locale. Les moyens de subsistance des groupes ethniques vivant dans des zones de conservation devront être protégés en créant une harmonie durable entre les êtres humains et les forêts. Cette question intéresse au premier chef les ethnies montagnardes et dans une moindre mesure celles du nord-est. La mention suivante est comprise également dans la section 4. Elle concerne le « sud profond » et développe une stratégie pour y renforcer la sécurité nationale et le conduire vers le progrès. Il s’agit bien évidemment de prévenir et résoudre les troubles dans les provinces frontalières du sud par des moyens pacifiques avec une participation publique locale basée sur les différences d'identité et d'ethnicité pour éliminer les conflits et réduire la violence selon la stratégie royale préconisée par de Sa Majesté feu le Roi Bhumibol Adulyadej, Rama IX, suivant les principes rappelés dans la section 3.

 

 

Cette référence à l'ethnicité dans le contexte de l'insurrection du sud-est est véritablement révolutionnaire car la ligne officielle était que les Malais thaïlandais du Sud profond ne constituaient pas une ethnie séparée. La dénomination officielle était jusqu’alors « thai muslim » (ชาวไทยมุสลิม - musulmans thaïs), une catégorie simplement religieuse.

 

 

Cette reconnaissance officielle des considérations ethniques nous apparait avoir d'énormes implications potentielles pour les Malais de Thaïlande qui peuvent désormais s'identifier comme « Malais thaïs » (มลายูไทย). La troisième référence aux ethnies concerne le nord et se trouve également dans la section 4. Il développe les projets de tourisme culturel dans les 8 provinces du Lanna  (la région du  Nord-ouest) qui ont leur propre culture et leur sagesse locale. Le Lanna, ce n’est pas une réalité ethnique reconnue mais une région qui a sa spécificité et n’a été « thaïsée » qu’il n’y a guère plus d’un siècle. La mention d’un « tourisme ethnique » et d’autres références aux « identités » laisse à penser que le plan concerne également les diverses populations des montagnes pour lesquelles ce « tourisme ethnique » est un important potentiel même s’il peut être controversé. 

 

 

Historiquement, la raison de la disparition « administrative » de ces groupes fut étroitement liée à la construction de la nation à la fin du XIXe siècle dans le cas des Laos en particulier compte tenu de l’intégration dans le Royaume de grandes parties des États laotiens de Champassak et de Luangprabang ainsi que du plateau de Khorat. Le mot « Lao » fut alors effacé dans le nom des « cercles » (Monthon – มณฑล) sous les réformes administratives du prince Damrong Rajanubhab par la loi de 1897 sur l'administration locale. Ainsi naquit l’ « Isan » (อีสาน) qui signifie nord-est en sanscrit (mais c’est également le nom du Dieu Siva, au choix) et fut divisé en 1912 sous le règne de Rama VI en les deux provinces de Roiet et d’Ubonrachathani qui s’appelait autrefois Laokao (ลาวกาว). Makaeng (มะแกงdevint Udon-thani (อุดรธานิ) qui signifie « le pays du nord » en sanscrit  (le « Uttara » ou « Udan » sanscrit est devenu Udon).

 

Carte adminitrative de 1915 :

 

 

Il est une autre raison à la disparition des Laos dans l’administration qui apparait dans les recensements officiels. Ce fut une réaction au colonialisme français, selon lequel tous les ressortissants des états tributaires du Siam, en particulier ceux du Laos et du Cambodge, devaient être pris en compte pour devenir des « protégés français ». Tout ce qui alors appartenait à la famille ethnolinguistique des Taï-Kadai devint « thaïlandais » en termes de « race », dès le recensement de 1904. On peut penser que les consulats français chargés d’enregistrer nos protégés n’y virent que du feu ? La question des Malais de Thaïlande se présentait différemment puisque les Anglais n’avaient pas la politique expansive des Français en matière de protection. Leur langue est issue de la famille des langues austronésiennes qui n'est pas clairement liée au thaï, pas plus en termes de coutumes ou de religion. Le terme de Malais (มลายู – malayu) disparut et fut remplacé par l'ethnonyme inventé « Thai Musulman » (ชาวไทยมุสลิม) dans l’intention de réprimer toute tentative de lier la culture malaise de Thaïlande avec la culture de Malaisie. Il y avait en ce qui concerne le sud une décision compréhensible à l’époque où le communisme montait aux frontières du nord de la Malaisie.

 

 

Il en était de même du côté de toute une partie de l’Isan (Sakonnakhon - Nakonphanom) dont une frange « activiste » de la population n’aurait pas envisagé d’un mauvais œil un rattachement au Laos communiste.

 

*

**

 

La décision du Bureau du Conseil national de développement économique et social d’employer le terme d’ethnies est une petite révolution même si le plan ne mentionne pas les ethnies spécifiques. On peut toutefois faire référence à une décision antérieure du gouvernement Abhisit (อภิสิทธิ์) 2010 reconnaissant le droit des « peuples de la mer » (ชาวเล chalolé)  de rétablir leurs moyens de subsistance

 

 

et celui des Karens (กะเหรียง) de rétablir les leurs (agriculture de rotation).

 

 

 

Il n’est pas inutile de citer ici dans son intégralité l'article 27 de la constitution soumise au verdict des urnes le 7 août 2016 puisque le mot de « race » (ou d’ethnie si vous préférez) apparait pour la première fois dans la dernière de la longue série de nos constitutions depuis 1932.

« Toutes les personnes sont égales devant la loi et bénéficient de sa part de la même protection. Les hommes et les femmes doivent jouir des mêmes droits. Toute discrimination à l'égard d'une personne fondée sur une différence d'origine, de race, de langue, de sexe, d'âge, de handicap, d'état physique ou de santé, de statut personnel, de situation économique ou sociale, de croyance religieuse, d'éducation ou de vision politique ou de tout autre motif est interdit. Les mesures prises par l'État en vue d'éliminer un obstacle ou de promouvoir la capacité d'une personne à exercer ses droits ou ses libertés en tant qu'individu, ou dans le but de protéger ou de faciliter les enfants, femmes, personnes âgées, personnes handicapées, ou les personnes défavorisées ne doivent pas être considérées comme une discrimination injuste au sens du paragraphe trois. Les membres des forces armées et de la police, les fonctionnaires, les autres agents de l'État et employés des organisations d'État jouissent des mêmes droits et libertés que les autres personnes, à moins que la loi ne l'interdise spécifiquement pour des raisons d'efficacité, de discipline ou d'éthique ».

Ce texte garantit donc l'absence de toute discrimination ethnique.

 

 

Ces dispositions du douzième plan national de développement économique et social entreront-elles dans l’histoire comme la reconnaissance de la diversité ethnique ? Seul l’avenir nous le dira. Elles sont passées pratiquement sinon totalement inaperçues dans la Presse francophone alors que le quotidien bilingue Matichon  (มติชน) et le Prachathaï (ประชาไท) – pourtant fort peu suspects de sympathies pour le régime du général Prayut (ประยุทธ์ ) en place  depuis 2014 considérèrent lors de sa diffusion qu’il serait probablement l’acte le plus significatif du règne du Roi Rama IX (2). Les dispositions relatives aux ethnies semblent également ne pas avoir attiré l’attention d’autres organes de presse locaux qui ne font que signaler la publication du plan (3).

 

NOTES

 

(1) Le Bureau a un site Internet bilingue :

http://www.nesdb.go.th/main.php?filename=index

Il donne le texte des 12 plans, version thaï et version anglaise :

http://www.nesdb.go.th/main.php?filename=develop_issue

 

(2) Numéros du 16 décembre 2016.

 

(3) Quelques lignes seulement par exemple dans  le Thai tribune  (ไทยตริบูน) du 10 septembre 2016. Même chose dans le bulletin gouvernemental des relations publiques du 17 septembre 2016 (กรมประชาสัมพันธ์).

 

 

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