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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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13 juin 2018 3 13 /06 /juin /2018 22:02

 

 

Après un bref rappel historique sur les rapports du bouddhisme et du nationalisme en Thaïlande dans notre article précédent, il est temps de revenir à la 3e partie intitulée « Bouddhisme et nationalisme », du livre d’Arnaud Dubus « Buddhism and Politics in Thailand”.  (1) Elle traite de la situation particulière du bouddhisme dans le Sud, avec ses conséquences ; De la tentative de faire du bouddhisme la religion nationale ; Du débat autour du bouddhisme comme religion nationale ; Et de la place du bouddhisme dans la constitution. Elle comprend également  deux  encadrés : l’encadré 11 consacré au pont entre le nationalisme « bouddhiste » en Thaïlande et au Myanmar (2), et l’encadré 12, une interview de Louis Gabaude de juillet 2016, professeur émérite d’études bouddhistes de l’Ecole Française d’Extrême Orient et se termine – bien sûr - par une conclusion.

Nous tenons à dire que notre rappel historique du nationalisme de l’article précédent a été écrit avant de lire les propos de Dubus sur le sujet, et cela pour éviter toute influence préalable. De même, que les propos rapportés de Dubus ne peuvent être considérés comme une traduction, car nous n’en avons pas la compétence.

 

 

Bouddhisme et nationalisme.

 

Dubus indique qu’en parallèle avec l’augmentation de la crise politique, la longue campagne pour faire du bouddhisme la religion nationale en Thaïlande s’est intensifiée depuis 2005, nourrie par le conflit dans le Sud entre les insurgés musulmans et l’Etat central, rejoint par celui entre les Thaïs bouddhistes et musulmans, mais aussi par les divisions politiques entre les moines ; une campagne qui a renforcé le fossé entre la communauté monastique et les autorités politiques et réduit le rôle de la sangha en augmentant la distance entre la hiérarchie bouddhiste et les communautés locales.

(Note. Ceci dit, voilà bien longtemps que cette distance a été établie. Cf. infra. L’encadré de l’interview de Gabaude qui la situe depuis les réformes de centralisation du pays par le roi Chulalongkorn à la fin du XIXe siècle : « La volonté politique d’unifier le pays eut pour conséquence de détruire les cultures locales. »)

 

 

Bouddhisme et le Sud : le renforcement du nationalisme.

 

Le conflit dans le Sud de la Thaïlande est une bonne illustration entre la proximité entre le bouddhisme et l’Etat. Dubus rappelle que l’idéologie nationaliste a été défini durant le règne du roi Vajiravudh (1910-1925) avec ses trois piliers « Nation, Religion et Roi » ; et que si le roi est supposé élu par l’Assemblée du peuple, il pratique la justice et la protection de son peuple sous la loi morale bouddhiste. Mais l’idéologie nationaliste officielle n’use que du terme de religion et non de bouddhisme, bien que par ailleurs le roi Vajiravudh insistait toujours sur la supériorité du bouddhisme par rapport aux autres religions, et sur le fait que le bouddhisme theravada était un élément essentiel de l’identité thaïe. (Une citation du roi confirme ce propos)

Nota. Nous ne comprenons pas ici, qu’évoquant le roi Vajiravudh (1910-1925), Dubus évoque aussitôt  « le roi est supposé élu par l’Assemblée du peuple ». Or, évidemment il sait bien que la première constitution  a été promulguée le 10 décembre 1932, dans laquelle il était écrit que le pouvoir du roi n’est plus désormais de droit divin, mais « émane de la nation siamoise. ». Il y a là un risque d’anachronisme. De plus dans cette Constitution le roi a l'obligation de professer la foi bouddhique.

 

 

Cette association entre le bouddhisme et l’Etat perdure jusque de nos jours, poursuit-il, ce qui ne veut pas dire que les non-bouddhistes soient excluent de la communauté nationale, même si cela crée  malaise et ressentiment, parmi les non-bouddhistes surtout pour les Malais musulmans du Sud, qui constituent 80% de la population des provinces de Pattani, Yala, Narathiwat, et de 5 districts de Songkla. Ailleurs le bouddhisme est hégémonique –surtout dans la plaine centrale-  et se confond avec l’identité nationale. La contradiction entre ces deux réalités (hégémonie et situation locale différente) créé des tensions et aussi des conflits. On peut citer le projet public en accord avec la sangha locale de créer un  parc bouddhiste sur 16 ha dans un district à majorité musulmane. Ensuite, on ne comprend pas pourquoi Dubus a besoin de citer le livre de Michael K. Jerryson « Buddhist Fury : Religion and violence in the Southern Thailand », pour nous rappeler que l’Etat se sert des moines bouddhistes comme symbole de la Nation.

(Ceci d’autant plus que le nationalisme s’est toujours forgé sur la thainess, à savoir sur les intérêts mutuels du roi et du bouddhisme.  Voilà plus de 80 ans que les Thaïs musulmans (Ou Thais malais Cf.3) de culture et d’ethnie malaise des provinces du Sud de Pattani, Yala, Narathiwat, subissent des tentatives de thaïfication. (4) Celles-ci ont connu différentes phases. Dubus rappelle trop brièvement qu’après 30 ans d’insurrection (4) on a assisté à une recrudescence de la violence depuis 2004, surtout dû, dit-il,  « à l’approche conflictuelle  du gouvernement Thaksin ». )

 

 

Nota. « L’approche conflictuelle  du gouvernement Thaksin. » !  Doux euphémisme.

Dubus aurait pu rappeler que « Dès son accession au poste de premier ministre en 2001, Thaksin  supprime les institutions de dialogue entre thaïs et musulmans. Il accroît le rôle de la police au détriment de celui de l'armée, dont il remplace les dirigeants. Le nationalisme agressif qui accompagne son discours rompt avec les tentatives de dialogue mises en place depuis les années 1990. L'effet de ces politiques est immédiat. La déstructuration des réseaux d'influence de l'armée permet un retour incontrôlé des groupes séparatistes, muselés jusqu'alors. La multiplication des arrestations aveugles et l'utilisation d'une rhétorique agressive à l'encontre des minorités brise la confiance qui avait pu naître entre thaïs bouddhistes et musulmans malais. », avec son escalade en 2004 embrasant le Sud… (Cf (5) in Notre article sur les deux gouvernements de Thaksin du 17 férvrier 2001 au coup d’Etat du 19 septembre 2006)

 

 

Cette position, dit-il, a transformé les moines comme des cibles pour les insurgés musulmans, et 23 ont été tués depuis 2004. Les moines devenant une combinaison de la religion et du nationalisme. Chaque meurtre de moine dans le Sud, même s’il n’a rien à voir avec l’insurrection, est transformé en un nouvel épisode de l’histoire du conflit entre les séparatistes musulmans et les moines de l’Etat Nation, ou en d’autres mots  en une guerre de religion.

 

 

La militarisation des temples du Sud, occupés et gardés par des soldats et des policiers, avec la présence de moines « militaires » - militaires qui ont été ordonnés moines -  et qui ont gardé leurs armes, ne peut que renforcer l’amalgame entre la religion bouddhiste et la politique nationaliste dans les yeux des Thaïs malais musulmans.

Toutefois certains moines participent consciemment à ce processus. Ainsi Dubus nous rappelle quelques faits : le 20 octobre 2005, le Conseil de la Sangha  de Pattani a publié une déclaration en 20 points, après l’assassinat du vieil abbé et de deux jeunes servants du temple. Le chef des moines de Pattani, initié par Phra Maha Thawing Khemkaro va déclarer que les moines bouddhistes du Sud doivent s’impliquer en politique car ils sont restés tranquilles pendant longtemps et cela n’a donné aucun résultat. La déclaration a aussi violemment critiqué la Commission de Réconciliation Nationale, une commission indépendante dirigée par l’ancien premier ministre (deux fois entre 1991 et 1992) Anand  Panyarachun, destinée à diminué les tensions et  aider à résoudre le conflit. Khemkaro et d’autres moines ont estimé que cette commission était trop pro-musulmane et oeuvrait contre leurs intérêts.

 

 

Ensuite l’encadré 11 signale (en 1 page #) les premiers liens créés en juin 2015 entre le nationalisme bouddhiste de Thaïlande et le mouvement bouddhiste antimusulman Ma Ba Tha (la protection de la race et de la religion) du Myanmar, avec plus précisément une  donation  de 1,5 million de baths (42 000 US §) de l’Association des jeunes bouddhistes de Bangkok  dirigée par Pornchai Pinyapong au Ma Ba Tha, qui a lancé depuis 2012 une violente campagne antimusulmane contre les Rohingyas vivant à l’Ouest du Myanmar et d’autres communautés musulmanes du pays, pour installer deux stations de radio  diffusant ses messages. Dans la cérémonie officielle  de la donation à Yangon, Pornchai a justifié son don en  expliquant que le problème des Rohingyas dans l’Etat de Rahkine était le même que celui du Sud de la Thaïlande.

 

 

Une nouvelle étape a été franchie en février 2017, quand le moine Ashin Wirathu, leader du Ma Ba Tha, a reçu une distinction à Bangkok pour son soutien remarquable au mouvement du bouddhisme pour la paix organisé par l’Organisation mondiale des leaders bouddhistes, dont le chef est également Pornchai. Mais la cérémonie a également été présidée par un ancien du Conseil Suprême de la Sangha. Durant son séjour, Wirathu a  été reçu en grande pompe par le temple Dhammakaya et l’Université bouddhiste Mahachulalongkorn. En février 2017,  Ma Ba Tha et Wirathu ont organisé deux manifestations pour montrer le soutien reçu par le temple Dammakaya. Et Dubus précise que toutes ces institutions et temples sont très actifs pour faire du bouddhisme la religion nationale.

 

 

D’autres moines en dehors du Sud mirent de plus de l’huile sur le feu, comme par exemple Maha Apichat, un moine de 30 ans du temple Wat Benchamabophit à Bangkok, qui en octobre 2015, écrivait dans sa page Facebook « qu’il fallait brûler une mosquée pour chaque moine tué dans le Sud ». Son message provoqua de vives réactions de soutien et d’opposition jusqu’à ce que le gouvernement militaire le forçât à enlever sa page. Maha Apichat et d’autres moines radicaux avaient établi des relations avec des moines ultra-nationalistes du Myanmar, dirigé par Ashin Wiratu, très violent contre les Rohingyas installés près de la frontière du Bangladesh. (Cf. Encadré 11 ci-dessus)

 

 

La mise en  place de milices de volontaires bouddhistes « Or Ror Bor » (Volontaires pour la protection des villages) patronnées par la reine, n’a fait qu’augmenter le chauvinisme et la haine. Les volontaires furent armés et entraînés, non seulement pour protéger des villages, mais aussi en vue d’une possible guerre civile, lorsque les attaques des insurgés auront atteint une telle échelle qu’elles forceront les villageois à quitter leurs villages en masse. La campagne pour  faire du bouddhisme la religion nationale a été nourrie par les violences exercées contre les moines dans le Sud. D’ailleurs les moines bouddhistes du Sud, considérant que la hiérarchie de la Sangha était trop longue pour agir ont formé leurs propres associations, comme par exemple le Centre des Affaires Bouddhistes pour soutenir les trois provinces frontalières (Le CBA). En 2015 et 2016, des pétitions ont circulé dans les temples du pays, pour que les fidèles signent  des sermons antimusulmans.

 

 

 

Dans cette campagne pour faire du bouddhisme la religion nationale,  Dubus va indiquer le rôle très actif du temple du Dhammakaya  qui aide les moines du Sud en leur envoyant des fonds de soutien et des moines pour des séjours temporaires.

Dhammakaya n’oublie pas ses intérêts financiers et  Dubus signale qu’il n’a pas hésité à dire que la réforme menée par Paiboon Nittitawan pour un audit des richesses des temples et vérifier leur conformité à la doctrine du Theravada a contribué à augmenter la montée de l’Islam dans le Sud. De même Dhammakaya demande au gouvernement militaire d’agir pour « réveiller » le bouddhisme et d’en faire la religion nationale. Cette campagne fut un succès sur Facebook, ainsi que celle visant à évoquer le « grand remplacement » par les Musulmans.

 

 

Le bouddhisme comme religion nationale, et la Constitution.

 

A chaque nouvelle constitution prévue, plusieurs associations bouddhistes lancent une campagne pour que le bouddhisme   devienne la religion nationale.

Après leur échec pour la Constitution de 2007 (En juin 2007, environ 3 000 moines avaient manifesté devant le Parlement,  pour obtenir que le bouddhisme devienne la religion de l’Etat de Thaïlande), les radicaux bouddhistes ont pu enregistrer quelques progrès avec la Constitution  de la junte, approuvée par le référendum du 7 août 2016.

L’article 67 stipule : « Dans le but de promouvoir et de protéger le bouddhisme professé par la majorité du peuple Thaï, l’Etat va promouvoir et soutenir l’éducation et la propagation des principes du bouddhisme theravada dans le but du développement mental et intellectuel et établir des mesures et des mécanismes pour en empêcher sa profanation sous quelque forme que ce soit. » La constitution, commente Dubus,  établit donc clairement la supériorité du bouddhisme sur les autres religions ; ce qui peut expliquer la majorité du non au référendum dans les provinces du Sud à majorité musulmane. Redoutant les effets de cet article, le chef de la junte Prayut a tenu à rappeler deux semaines plus tard la section 44, qui proclame  que l’Etat  était aussi chargé de promouvoir une bonne entente et une harmonie entre tous les fidèles de toutes religions et de protéger toutes les religions équitablement. (Cf. Notre article A. 219- Que penser du référendum du 7 août 2016 ?)  (5)

 

 

Le débat sur le bouddhisme comme religion nationale.

 

On peut trouver les partisans  du bouddhisme comme religion nationale principalement parmi les moines « chemises » rouges, ce qui peut être surprenant, dit-il,  au vu de leur réputation de « progressistes ». Le Wat Phra Dhammakaya ainsi que le Phrah Methe Dhammanchan, le vice-recteur de l’Université bouddhiste Mahachulalongkorn sont aussi des partisans de cette campagne, qui est basée sur  plusieurs arguments.

Le premier est culturel et s’appuie sur le fait que le bouddhisme a joué depuis plusieurs siècles un rôle fondamental dans la culture thaïe et l’éthique. La gentillesse, le calme, la générosité, le sens du compromis des Thaïs proviennent du bouddhisme. Le fait aussi que 95 % des Thaïs soient bouddhistes justifie que le bouddhisme devienne  la religion nationale. Ils donnent aussi en exemple d’autres pays comme la Malaisie qui a l’islam comme religion nationale alors que seulement 55 % de la population soit musulmane.

Leur second argument s’appuie sur leur besoin de protection. Le bouddhisme étant affaibli par l’agressivité des musulmans, illustré par l’assassinat des moines et des bouddhistes, et par les critiques qu’il subit comme le montre le cas de Somdet Chuang, ce qui conduit les moines vers plus de mauvaises conduites. Inscrire le bouddhisme dans la constitution serait le premier pas pour protéger et renforcer le bouddhisme. Mais certains veulent aller plus loin, comme Korn Meedee, le secrétaire du Comité pour protéger le bouddhisme comme religion nationale, qui demande que de lourdes sanctions comme la prison soient infligées aux moines qui causent le déshonneur, et que soient éradiquées les images non conformes au bouddhisme. L’idée étant de créer  une protection légale comme celle de l’article 112 qui protège le roi, la reine, la famille royale et le régent, et que semblable au  crime de lèse-majesté soit créé le crime de lèse-bouddhisme.

 

 

Ensuite vient l’encadré 12, avec une  Interview de Louis Gabaude, professeur émérite de l’Ecole Française d’Extrême Orient.

 

A la question de l’évolution du bouddhisme thaï de la fin du XIXe siècle au début du XXe, Gabaude pense que nous n’avons pas assez étudié le rôle du roi Chulalongkorn dans la destruction des cultures locales. Il n’en avait peut-être pas l’intention quand il a standardisé l’écriture thaïe pour tout le pays, mais de fait cela a éliminé les écritures locales. L’écriture thaïe n’était pas utilisée dans les textes bouddhistes de la Thaïlande centrale, mais le khorm, une forme d’écriture khmère. Mais de fait  toutes les cultures religieuses locales (Au centre, comme au nord-est et au nord-ouest) ont progressivement disparu.

Peu à peu, le peuple fut incapable de lire les alphabets régionaux et les textes locaux ne furent plus transmis. Le passé culturel et religieux fut en grande partie inaccessible à l’exception de quelques individus. La volonté politique d’unifier le pays eut pour conséquence de détruire les cultures locales.

Cela a affecté également l’organisation de la communauté monastique quand les moines furent organisés selon une hiérarchie nationale en fonction des titres obtenus ; titres qui s’obtenaient, non par une grande connaissance des textes mais par les grades obtenus en pali (du grade 4 au grade 9) qui permettaient de grimper dans la hiérarchie à Bangkok pendant que les titres locaux disparaissaient. Le prestige obtenu n’était pas d’essence religieuse, alors que certains moines se distinguaient par leurs pouvoirs miraculeux et de méditation. Une seconde hiérarchie s’établit alors assez semblable à celle des saints chez les catholiques.

Dubus lui demande alors si cette campagne de faire du bouddhisme une religion nationale est une conséquence logique du fait que le bouddhisme a été utilisé par l’Etat central comme source de sa légitimation.

Quand les nouveaux dirigeants du Siam ont écrit la Constitution de 1932, ils ont joué sur l’ambiguïté du mot satsana. Pour les moines et la majorité du peuple, ce mot signifiait l’enseignement de Bouddha (ou du bouddhisme) mais pour les intellectuels et les laïcs cela signifiaient « religion ». Pridi Banomyong, qui avait étudié en France, et qui était probablement pour la laïcité, joua avec d’autres, sur l’ambiguïté du mot, pour dire que le roi était le protecteur des religions ou de la religion, sans préciser qu’il était le protecteur du bouddhisme.

Mais pour les moines qui veulent que le bouddhisme devienne la religion nationale, ils veulent surtout une forte institution qui garantisse leur sécurité. (Ils pensent surtout, nous dit Gabaude, à leur « sécurité alimentaire ».) Mais les hommes politiques ne veulent pas cela, surtout en cette période de conflits avec les musulmans du Sud, en ce temps des bombes.

 

 

Les opposants proviennent de divers groupes.

 

Les moines virulents opposés au temple du Dhammakaya, comme Phra Buddha Isara (Défroqué en mai 2018 ? Affaire à suivre), ou plus modérés comme le moine de la forêt Phra Paisal Visalo, des intellectuels bouddhistes laïcs, comme Suwanna Satha-Anand, Vichak Panich, ou Sulak Siwaraksa. La plupart d’entre eux estiment que mettre le bouddhisme comme religion nationale ne peut qu’encourager les radicaux bouddhistes et augmenter les tensions entre les bouddhistes et les musulmans. Pour eux, le lien qui a été fait depuis le 19e siècle entre le bouddhisme et la nation est à la racine de nombreux problèmes qui touchent la religion : le bouddhisme a été un instrument pour l’Etat thaï et cela a créé un fossé entre la sangha et le peuple. Les moines ont été déconnectés de la souffrance du peuple et la décision de faire du bouddhisme la religion nationale ne pourrait qu’augmenter le problème.

 

 

Le fait que le bouddhisme soit le facteur dominant de la culture thaïe est suffisant, et l’inclure dans la constitution comme religion de l’Etat ne donnerait aucun avantage. Ce serait un aveu d’échec, la reconnaissance que le bouddhisme est si affaibli qu’il n’est plus capable d’avoir une influence positive dans la société thaïe. Ils pensent que la priorité est de promouvoir et d’expliquer les valeurs essentielles du bouddhisme dans la société thaïe plutôt que d’adopter une protection légale  pour le bouddhisme.

Dans sa conclusion, Dubus estime que la soumission au bouddhisme depuis longtemps dans la plaine centrale et son utilisation pour construire la nation a été le principal facteur de son affaiblissement. Cela a creusé l’écart entre les dirigeants de la sangha et la vie du peuple, et a augmenté sa polarisation politique depuis 20 ans et aggravé sa déliquescence. La communauté monastique a perdu de son sens pour de nombreux fidèles et chaque scandale financier, politique ou sexuel, diminue sa pertinence. L’archaïque hiérarchie monastique n’est plus capable de contrôler ses déviances, et n’est plus en phase avec la société thaïe contemporaine, et obstinément résiste aux tentatives de réformes.

La sangha semble ne plus être capable de jouer un rôle pour guider et unifier un pays moderne en transition dans une période turbulente. Il appuie son point de vue avec une citation de l’historien Niddhi Eoseewong qui estime aussi que la sangha n’a plus les capacités intellectuelles, sociales et morales nécessaires et est hors de propos en terme d’organisation et d’idéologie. De  plus les moines ne sont pas adaptés et ne sont plus en mesure de donner des réponses aux situations nouvelles du monde. Dubus pense que la trilogie nationaliste de l’identité thaïe (Nation-Religion-Roi) est fragile ( ?) et que rien n’émerge pour donner une nouvelle cohésion à la société thaïe.

 

 

Il est difficile dit-il, de voir un scénario positif pour le bouddhisme thaï (Il n’y a qu’un bouddhisme ?). Le bouddhisme thaï peut continuer avec le nationalisme thaï et la politisation, en faire la religion nationale du pays, mais il prendrait le risque de s’évider ou de tomber sous le contrôle du mouvement opportuniste et dynamique du Wat Phra Dhammaya, qui userait du bouddhisme et de ses institutions pour leur propre bénéfice.

(C’est ce qu’ils font, non ? Mais il a ses ennemis. Episodes de la tentative d’arrestation de son chef, la mise à l’écart du Patriarche élu, et Prayut qui a soumis au roi Maha Variralongkorn une liste de cinq candidats, qui a nommé le 7 février 2017, Phra Maha Munivong comme  Patriarche suprême.)

 

 

Dubus envisage alors (Est-ce réaliste ?) la possibilité que la sangha rompe ses liens avec l’Etat (Se rappeler que l’Etat paye les moines selon un barème hiérarchique et subventionne les temples, accorde privilèges à la hiérarchie, le temples ne payent pas d’impôts, etc.) et choisisse de se rapprocher des communautés locales, comme dans le passé. Mais de suite, il déclare que cela est irréaliste et impliquerait une réforme radicale de l’organisation de la sangha, avec une décentralisation et une plus grande participation des moines à la vie locale (Mais ces moines existent déjà dans nos villages) Cela rencontrait une autre difficulté d’ordre culturel car la majorité des thaïs considèrent déjà le bouddhisme comme la religion nationale.

Dubus ensuite tombe dans les vœux pieux en indiquant la nécessité d’un renouvellement comme a pu le faire la religion catholique en Amérique latine, en rompant son association avec l’Etat dans les années 70, avant que « la théologie de la libération » vienne injecter du sang neuf dans le système, en se rapprochant du peuple, et non de l’élite et de l’Etat.

En terminant, une fois de plus sur le vœu (dont on peut supposer qu’il connaisse la réponse) de la nécessité pour le bouddhisme thaï, s’il veut se régénérer, qu’une grande proportion de moines veuille agir, et/ou que les autorités politiques ou l’élite puissent procéder à des réformes internes. (?)

 

 

Notre conclusion.

 

Arnaud Dubus est un journaliste indépendant français installé en Thaïlande depuis 1989. Il parle couramment le thaï. Il connait bien la situation politique et culturelle de ce pays. Il rend compte d’ailleurs régulièrement à de nombreux médias français  (RFI, Libération, Le Temps, Marianne et TV 5)  des principaux événements qui touchent ce pays. Nous avons d’ailleurs consacré deux articles à deux de ses livres : En collaboration avec Nicolas Revise, « Armée du peuple, armée du roi » et « Thaïlande : histoire, société, culture ». (L’un des meilleurs livres sur la Thaïlande)

Il a donc entre autre, écrit au fil des années sur les crises qui  touchaient le bouddhisme, comme par exemple en 2011 sur le « bouddhisme en crise » (dans l’un des chapitres de son livre « Thaïlande : histoire, société, culture » ) ; et puis au fil de l’actualité, l’élection contestée du Patriarche Somdet Phra Maha Ratchamangalacharn, appelé communément Somdet Chuang, la politisation de la sangha, l’ambivalence du bouddhisme politique, et surtout la dénonciation du puissant temple du Wat Phra Dhammakaya qui provoque de multiples controverses doctrinales, financières et politiques depuis les années 90, etc.,  montrant que derrière les questions religieuses se jouaient avant tout une redistribution du pouvoir religieux et politique.

 

 

Il a donc eu la bonne idée d’en faire ici une synthèse, oubliant néanmoins quelque peu  la politique  menée par le chef de la junte au pouvoir au Sud. On peut également regretté qu’il n’ait pas rappelé l’action menée par Thaksin depuis son accession au pouvoir en 2001 avec l’escalade violente de 2004, qui a traumatisé les populations du Sud,  n’évoquant qu’une  « approche conflictuelle ». Quelques repères historiques auraient aussi permis de mieux comprendre que l’usage du nationalisme basé sur la triade « Nation, Religion et Roi) (La thainess) a pu varier selon les hommes au pouvoir et les circonstances historiques. Quand le roi Chulalongkorn réforme son pays pour fonder un Etat centralisé ; quand Rama V  définit le nationalisme s’appuyant sur la défense de Nation, du bouddhisme et du roi, c’est pour faire face aux menaces colonisatrices étrangères.  On peut regretter également qu’il ne dit rien sur les transformations du bouddhisme à l’heure de la société de consommation et  de l’usage d’internet et des réseaux sociaux. Par contre, on peut apprécier qu’il ait donné la parole à plusieurs personnalités, multipliant ainsi les points de vue sur le sujet « Bouddhisme et politique en Thaïlande ».

 

Nous espérons toutefois  vous avoir donné envie de  lire son livre qui ne peut que vous donner quelques clés supplémentaires pour mieux comprendre les relations entre le bouddhisme et la politique en Thaïlande.

Références.

(1) pp.73-84 in  Irasec, Bangkok, janvier 2018, 92 p.

(2)1 page entre pp. 75-76 

(3) Depuis 2017, l’Etat  a reconnu les ethnies et les désigne comme les « Malais thaïs ». Cf. Notre article : INSOLITE 25 -  LES ETHNIES OFFICIELLEMENT RECONNUES EN THAÏLANDE POUR LA PREMIÈRE FOIS EN 2017.

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/04/insolite-25-les-ethnies-officiellement-reconnues-en-thailande-pour-la-premiere-fois-en-2017.html

 

(4)Terrorisme ou insurrection séparatiste dans le Sud de la Thaïlande ?http://www.alainbernardenthailande.com/article-article-12-terrorisme-ou-insurrection-separatiste-dans-le-sud-68166091.html

 

Et A 234. QU’EN EST-IL DE L’INSURRECTION  AU SUD DE LA THAÏLANDE EN 2017 ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/07/a-234.qu-en-est-il-de-l-insurrection-au-sud-de-la-thailande-en-2017.html

 

245. LES DEUX GOUVERNEMENTS DU LIEUTENANT-COLONEL THAKSIN SHINAWATRA DU 17 FÉVRIER 2001 AU COUR D’ÉTAT DU 19 SEPTEMBRE  2006.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/09/245-les-deux-gouvernements-du-lieutenant-colonel-thaksin-shinawatra-du-17-fevrier-2001-au-cour-d-etat-du-19-septembre-2006.html

(5) http://www.alainbernardenthailande.com/2016/09/a-219-que-penser-du-referendum-du-7-aout-2016.html

(6)  Satsana ?

Y –a-t-il vraiment ambiguïté du mot « satsana » qui recevrait une interprétation différente selon le niveau d’instruction, « les moines et la majorité du peuple » (les moujiks !) pour lesquels il signifierait « religion bouddhiste » et les « intellectuels » pour lesquels il signifierait « religion » ?

Le mot satsana (ศาสนา) signifie incontestablement « religion ». Il est traduit comme tel dans tous les dictionnaires usuels. Il est défini plus précisément dans le « Dictionnaire de l’académie royale » comme (traduction libre) « les croyances des hommes, c’est-à-dire celles qui lui enseigne les origines et la fin du monde ». Cette définition n’est évidemment pas spécifique au bouddhisme. Depuis toujours, les thaïs ont constaté la présence dans leur pays de religions qui n’étaient pas la leur, celle des musulmans dans le sud et des persans arrivés en masse dans le royaume puis des occidentaux depuis le XVIe siècle Jusqu’à une date récente, les cartes d’identité thaïes portaient la mention de la religion de leur porteur : Satsana Khrit (ศาสนาคริศต์ - chrétien) - Satsana Phut (ศาสนาพุทธ - bouddhiste) ou Satsana Isalam (ศาสนาอิสลาม  -musulman).

Les rédacteurs de la constitution de 1932 n’ont pas pu ni voulu faire régner la confusion dans l’esprit des lecteurs, section 7 du chapitre II : พระมหากษัตริย็ทรงเป็นพุทธมาคะ และทรงเป็น อัคร ศาสนูปถัมภก dont la seule traduction possible est « le roi est bouddhiste et protecteur des religions ». Cette définition est reprise in extenso à la section 9 du chapitre concernant le roi dans la dernière constitution adoptée par référendum en août 2016.

Pour des références plus complètes, voir notre article précédent.

 

 

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