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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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13 août 2018 1 13 /08 /août /2018 22:01

 

Nous avons parlé à diverses reprises de l’implantation des Hollandais au Siam, essentiellement pour des motifs mercantiles, dès le début du XVIe siècle (1). Par ailleurs, lors de notre étude sur les monarques du royaume d’Ayuthaya au vu des Chroniques compilées par Cushman, nous avons abordé  dans l’un de nos articles (2) le règne du sinistre Prasat Thong  (ปราสาททอง) que nous qualifiâmes non sans raisons de « Caligula aux petits pieds ».

 

 

Si les Chroniques sont indigentes sur ce règne, nous bénéficions de plusieurs mémoires d’Européens, en particulier l’ouvrage que nous a laissé un aventurier hollandais, Jean Struys (Jan Janszoon Struys) narrant en particulier un séjour au Siam où un pur hasard l’avait conduit pendant quelques mois au début de l’année 1650.

 

Nous savons peu de choses sur lui, tirées essentiellement du Wikipédia hollandais et de la notice que lui consacre Grand Larousse du XIXe (3).  Nous lui devons « Les Voyages de Jean Struys en Moscovie, en Tartarie, en Perse, aux Indes et en plusieurs autres païs étrangers ».

 

 

Cet ouvrage que nous avons compulsé dans la première édition française de 1681, la partie siamoise n’en constituant que le début, a de toute évidence connu un immense retentissement en France, un incontestable « bestseller » : réédité en 1682 puis encore 1718, 1719, 1720, 1724, 1730,  1795, 1827, 1838, 1923  et  en 2003. Nous le trouvons par exemple cité par La Loubère, disponible en ses différentes éditions sur de multiples sites de vente de livres anciens ou de ventes aux enchères, dans les inventaires de nombreuses bibliothèques, en particulier dans celle du Duc de Saint-Simon, proche de la Cour, qui fut vendue à l’encan après sa mort.

 

 

Il fut traduit en plusieurs langues, anglais, allemand et russe. A cette époque, les érudits s’intéressent beaucoup aux récits de voyages dans les pays exotiques. Les gens « de qualité » ne voyagent pas, les plus hardis vont tout au plus voir les « antiques » en Italie. On se croit obligé de faire son testament pour se rendre de Paris à Lyon en diligence. Le tourisme » n’existe pas, mais ils sont fascinés par les récits de voyage dans les pays exotiques par des écrivains originaux qui ne sont pas des « touristes » mais des « voyageurs » le plus souvent aventureux sinon aventuriers mais toujours curieux.

 

La partie concernant le Siam a fait l’objet d’une publication de sa version anglaise en 2006 avec des commentaires assez critiques signés M.S. (Smithies probablement ?) sur lesquels nous reviendront car ils nous semblent immérités (4). 

 

 

Struys nous donne d’abord du Siam une vision très didactique et ensuite une vision anecdotique, le tout en quelques chapitres fort mal structurés mais rappelons qu’il s’agissait d’un aventurier et non d’un écrivain.

 

La vision didactique nous laisse à penser que, compte tenu de la  diffusion de l’ouvrage,  il ne fut pas étranger au choix que firent les Français de se lancer dans cette folle expédition « à la conquête du Siam » même s’il n’en fut qu’un paramètre parmi beaucoup d’autres.

 

La partie purement anecdotique et ponctuelle nous donne une vision assez terrifiante du monarque qui régnait alors à Ayuthaya et des massacres qu’il a planifiés en 1650.

 

Struys nous apprend qu’il est né à Durgerdam dans la banlieue d’Amsterdam et qu’en 1647, à l'âge de dix-sept ans, il a fui le régime strict d’un père d’une famille  austère et peu fortuné.

A 263 - JEAN STRUYS (JAN JANSZOON STRUYS), AVENTURIER HOLLANDAIS AU SIAM EN 1650 ET TÉMOIN DES MASSACRES DE LA MÊME ANNÉE.

Ayant toujours manifesté le désir de voyager, il fugue, se retrouve à Amsterdam où l’on équipe deux vaisseaux pour Gênes. Il s’embarque comme sous-voilier sans se soucier de la destination. Le départ a lieu le 16 décembre 1647. Parti sans savoir où il allait, il va se retrouver plus de deux ans plus tard, en janvier 1650 au Siam au terme d’un périple émaillé d’incidents (5).  

 

 

Le texte de Struys est effectivement présenté de façon assez décousue,  lui reproche M.S, mais ce n’était pas un littéraire (6). Il semble d’ailleurs que la publication en anglais (4) soit établie sur une édition comportant l’oubli d’un chapitre. Notre lecture fut celle de l’édition française de 1681 qui ne diffère pas des suivantes que nous avons feuilletées. Nous n’y trouvons rien de bien original par rapport aux descriptions du Siam antérieures aux ambassades et à la grande vogue de 1685 et 1688, celle du père Jacques de Bourges en 1666, le premier livre en français consacré au Siam

 

 

ou celle de Van Vliet traduite en français trois ans auparavant. C’est surtout sa diffusion exceptionnelle dans les bibliothèques ou les cabinets de lecture qui est remarquable. La Loubère par exemple qui s’est évidemment documenté avant son départ cite Struys et Van Vliet.

 

 

Vers un El Dorado ?

 

Les habitants sont doux, spirituels et industrieux, les artisans sont habiles, le pays est plein de ressources, les commerçants habiles.

 

Les étrangers ? Leur civilité (des habitants) s’étend jusqu’aux étrangers, de quelque nation qu’on soit, on y est reçu favorablement.  Il y a un grand nombre d’étrangers qui trafiquent au Siam dont les impôts enrichissent le trésor royal... En ce qui concerne les Hollandais ce sont les mieux reçus.

 

Les richesses ? La cour est d’une richesse inouïe : le roi siège sur un trône d’or massif. L’or est si commun à cette cour qu’on y sert point les bêtes en vaisselle d’autre métal. Le pays regorge de mines d’or, de plomb, d’étain et des bois précieux. Les idoles sont toutes d’or et d’argent…

 

Il y avait bien là de quoi susciter la convoitise sinon la cupidité des Français, dont tous n’étaient pas dépourvus, se disposant à partir à la conquête du Siam : beaucoup d’or, beaucoup d’argent et un accueil amical… Une des raisons qui incita le roi siamois à envoyer une ambassade en France fut sa stupéfaction devant la richesse de son architecture et de ses palais que lui décrivit Phaulkon ce qui était vrai. La réponse à l’envoi de cette ambassade, l’envoi de l’ambassade française, ne fut pas étrangère à la description des richesses du Siam que Phaulkon faisait auprès des plus ou moins crédules missionnaires ; ce qui était au moins partiellement travestir la vérité. (Nous l’avons-nous vu dans un précédent article) (7). Phauklon était Grec, à l’époque le mot est tout simplement synonyme de filou !  Nous avons vu aussi que ni La Loubère ni le chevalier de Forbin ne furent dupes comme le furent l’abbé de Choisy et le père Tachard qui pensaient que les statues de Bouddha qu’on y trouvait à profusion étaient d’or massif. Struys pas plus que ces deux-là n’a été assez perspicace pour faire la différence entre le plâtre doré et l’or massif d’autant qu’il est resté moins de quatre mois au Siam. Crédulité, manque de perspicacité ou manque d’information ? N’oublions pas qu’il a à peine 20 ans à l’époque de son premier voyage. Les Hollandais, mercantis dans l’âme, étaient moins sensibles à l’appât de l’or qu’à des richesses plus concrètes dont ils faisaient commerce et les enrichissaient, les peaux de cerfs ou le bois de santal, tout en étant aussi cupides que les Français. Tout ce qui brille n’est point d’or et il est une constante chez les Siamois toujours omniprésente dans la Thaïlande du XXIe siècle, « mieux vaut paraître qu’être ».

 

 

Vers la conversion du pays ?

 

Le souci des Hollandais dans leur conquête de l’Asie n’avait jamais été de la convertir  à la religion du Christ. Ils étaient acquis à la réforme, haïssaient les papistes et s’ils furent admis d’entrée dans de nombreux pays (Japon et Formose) c’est pour la seule raison qu’ils n’avaient aucun scrupule à fouler un crucifix catholique aux pieds comme il aurait été exigé. Struys ne mentionne pas une seconde tout au long de son ouvrage en la partie siamoise qu’il ait eu le moindre souci missionnaire. Mais ses constatations qui restent objectives ont également pu induire en totale erreur ses lecteurs français, tous bons catholiques romains sur la foi, toujours et encore, des affirmations de Phaulkon selon lesquelles le pays aurait été disposé à basculer en son entier derrière le roi dans la religion romaine. Il était difficile de ne pas tirer de ses constatations de trop hâtives conclusions :

 

« Quoique que les indiens et surtout les bonzes aient d’ordinaire une haine aveugle pour ceux qui sont de religion contraire à la leur, ceux-ci paraissent assez modérés à cet égard et bien loin de s’emporter lorsqu’on leur représente la vanité des dieux qu’ils adorent, ils répondent modestement qu’ils cherchent la vérité et que s’ils connaissaient une voie meilleure pour y parvenir, ils quitteraient tout pour la suivre. J’ai oui dire à l’un de ces bonzes que les chrétiens étaient les plis aimés de Dieu et les plus proches du salut.  Je les estime d’autant plus qu’ils semblent aimer la justice, la probité et la bonne foi parce qu’ils laissent les consciences libres et qu’ils ne nous dénigrent point au moins entre notre présence comme font les mahométans qui ne peuvent souffrir ceux qui ne sont pas de leur créance, orgueil que nous détestons ».

 

 

Pouvait-on déduire de ces constations qui ne sont pas contradictoires avec celles d’autres observateurs  (le Père de Bourges en particulier) que cette tolérance pourrait aller jusqu’à une conversion du roi et de ses sujets ? Il fallut la triste fin de l’expérience française sous le règne du successeur de Prasat Thong pour démontrer que non.

 

 

 

UNE BRÈVE VISION DE L’HISTOIRE DU SIAM

 

Struys ne s’est pas intéressé à l’histoire du Siam. Il ne fait qu’une brève allusion à la fameuse « guerre des éléphants » qui s’était déroulée un siècle auparavant mais uniquement pour souligner l’importance des éléphants blancs dans la région.

 

 

Il a par contre été selon toute apparence témoin direct d’un épisode qui atteste de la sauvagerie du roi dont nous savons par Van Vliet qu’il ne répugnait pas à tuer de sa propre main ceux qui se mettaient en travers de sa route. Cet épisode est d’ailleurs le seul qu’il agrémente, si l’on peut dire, de deux gravures (en dehors d’une vue cavalière d’Ayuthaya dont nous allons reparler). Il s’est déroulé à partir du mois de mars 1650. Struys semble avoir en été le seul occidental témoin au moins partiellement direct de ces massacres, le premier en tous cas à la rapporter, toutes les versions ultérieures ne faisant que reproduire la sienne.

 

Il surgit à l’occasion de la mort de la fille du roi. Elle survint le 24 septembre 1649. 6 mois plus tard, donc guère après l’arrivée de notre aventurier, le roi invite, ce qui était un honneur, Jan Van Muijden, principal commis de la Compagnie néerlandais des Indes orientales, la fameuse VOC, depuis 1646 (8) aux cérémonies funéraires et y convie aussi Struys en compagnie de quelques autres.

 

 

Après deux jours de cérémonies rituelles, le bûcher de bois de santal est enfin allumé. Quand on veut recueillir les cendres de la défunte pour les mettre dans une urne d’or, on trouve un morceau de chair de la grosseur de la tête d’un petit enfant si beau et si vermeil que le feu semblait l’avoir épargné par respect. Ce n’était pas par respect mais parce que la fille avait été empoisonnée. Une légende voudrait que certains poisons rendent le corps partiellement incombustible ? On s’assure alors de toutes les femmes qui avaient servi la défunte. Les jours suivants, on se saisit d’une quantité d’innocents auxquels les tortures ne font rien avouer. La fureur du roi ne s’apaise pas. N’ayant plus personne à torturer à la cour, il fait venir sous de fallacieux prétextes les plus grands du royaume avec leurs femmes et les emprisonne. Il fait alors creuser autour de la ville des excavations de 20 pieds carrés (4 ou 5 mètres carrés) où l’on alluma de grands feux attisés en permanence. Nul n’ayant rien avoué, on fait d’abord entrer les prisonniers dans une grande cuve d’eau chaude pour amollir leur peau et les rendre plus sensibles à l’impression du feu. Ensuite on leur racle les pieds avec des fers aussi aigus que des couteaux. On les mène ensuite devant des juges qui les interrogent. Ceux qui s’obstinent à nier leur culpabilité, on les fait marcher pieds nus sur les charbons ardents. S’ils s’en ressortent les pieds pénétrés du feu, ils sont considérés comme coupables. Ils le sont bien évidemment tous !

 

 

Ceux qui tombent en défaillance sur le feu y restent. Ceux qui en réchappent sont attachés à un poteau d’où un éléphant instruit à ce genre de mort les arrache avec sa trompe, les jette en l’air et ensuite les piétine faisant sortir les entrailles de leur corps.

 

 

On les jette ensuite dans la rivière. Un autre supplice consiste à enterrer vifs les présumés coupables jusqu’au menton sur le grand chemin de la ville. Les passants sont obligés de leur cracher dessus sans possibilité de rémission. Tout ceci dura quatre mois et frappa une multitude incalculable En un seul jour, dit Struys, j’en ai vu périr plus de 50. Après quelques mois de répit, les supplices recommencèrent dans une incroyable chasse aux sorcières. Lorsque toutefois on avait voulu faire périr les 300 servantes par le feu, certaines furent épargnées et dès lors considérées comme absoutes. Fut ensuite dénoncée une des toutes jeunes filles du feu roi qui avait ri pendant la crémation, probablement une fille du roi Songtham dont Prasat Thong avait assassiné ou fait assassiner les deux héritiers légitimes. Les soupçons furent étayés par le souvenir de plaintes qu’elle proférait contre le roi estimant ne pas être traitée avec les égards dus à son rang. Elle fut condamnée au feu avec presque toute sa suite mais en réchappa. On se contenta de l’enfermer dans un lieu obscur chargée, il est vrai, de chaines d’argent. Le roi, pris de compassion, probablement la seule fois de sa méchante vie à moins qu’elle n’ait été simulée, voulut la faire comparaître devant lui et son conseil pour qu’elle se disculpe. Elle prononça alors contre lui une féroce harangue qui était en réalité un aveu plus ou moins implicite que c’est lui qu’elle avait voulu empoisonner. Toujours pris de compassion, probablement feinte, le roi se contenta de couper un petit morceau de sa propre chair en lui ordonnant de le manger. Puis, retrouvant son naturel, se ravisant, il la fit mettre en pièce et jeter dans la rivière. Deux autres jeunes enfants du feu roi furent traités de la sorte.

 

 

Il est permis, avec du recul, de s’interroger sur les raisons de ces massacres ? Prasat Thong avait-il véritablement cru à l’empoisonnement de sa fille ? A-t-il imaginé ce prétexte pour égorger ceux qu’ils redoutaient ? Etait-il simplement un psychopathe ivre de sang et de carnage ? Aucun historien ne s’est posé la question et nous n’avons évidemment pas la réponse.

 

Que faut-il penser de la relation de ces événements dont Struys fut probablement et au moins en partie le témoin direct ? M.S (4), sans nier la légendaire cruauté du roi, insinue que ce texte aurait été écrit pour satisfaire le goût morbide des lecteurs occidentaux pour la lecture de toutes sortes de supplice ? L’argument nous semble sans portée sérieuse. Nous connaissons aussi par La Loubère, Van Vliet et d’autres la cruauté de ce monarque. Contentons-nous de citer Joost Schooten qui avait été responsable de la Compagnie de 1633 à 1636 et qui écrivit ses souvenirs en 1636 (9).

 

 

Prasat Thong n’a fait en 1650 que peaufiner, compte tenu de l’énormité du crime allégué, ce qui existait en 1636. Le lecteur français de l’époque (ou d’ailleurs) ne voyageait pas et devait donc lire les récits de voyage pour le faire en rêve. Mais avait-il nécessité de se plonger dans ces lectures morbides alors qu’il pouvait aller « au spectacle » sans difficultés, pourquoi aller chercher dans les livres ce qu’on a sous les yeux, il y a à Paris plus de exécutions 100 par an : à cette époque où la peine de mort était prononcée partout en permanence et exécutée en grand public, les parents tenant leurs enfants sur les épaules pour leur montrer ce qui pouvait arriver aux enfants désobéissants. Le spectacle d’un simple pendu qui se trémoussait au bout de sa corde souvent plusieurs minutes, d’une décollation qui nécessitait parfois plusieurs coups de hache, d’un malheureux qui les membres rompus à coups de barre de fer mettait des heures à expirer sur la roue, d’une sorcière brulée vive, ne suscitait le plus souvent que les quolibets et les applaudissements de la foule.

 

 

La vision de la mort n’était pas celle que nous avons aujourd’hui. Il fallut attendre 1939 en France pour que Daladier envoie la guillotine au secret et que la peine de mort ne soit plus exécutée en public pour échapper aux goûts morbides des spectateurs. Quant aux supplices issus de l’imagination de Prasat Thong, ils n’ont rien à envier à ceux qu’inventait la justice pénale de l’ancien régime qui fut sa honte : en dehors des tortures, question ordinaire et question extraordinaire pour interroger puis punir les coupables partant du principe que plus le crime était odieux plus la sanction devait être féroce. En 1757, Damien, accusé de régicide, après avoir été torturé pendant des heures mit encore des heures à souffrit le supplice de l’écartèlement  agrémenté de divers raffinements avant que les débris de son corps ayant encore un souffle de vie fussent jetés sur le bucher.

 

 

Le « spectacle » de déroula sous les applaudissements d’une foule immense. Ravaillac avant lui avait également fait salle comble.

 

 

Il aurait été intéressant au demeurant de savoir comment s’était déroulée l’exécution de Joost Schooten lui-même qui fut condamné être brulé vif à Battavia en 1644 pour s'être rendu coupable du crime de sodomie (« le vice grec » comme on disait alors) et si le spectacle avait fait recette ?

 

 

Il est une autre critique enfin de M.S. qui nous semble pouvoir être écarté. Struys reproduit très longuement la harangue de la fille du roi Songtham. Struys dit-il, après quelques semaines passées dans le pays aurait difficilement acquis assez de siamois pour comprendre et traduire cette diatribe contre le souverain. Certes, mais il accompagnait Jan Van Muijden, le principal commis de la Compagnie, en place depuis quatre ans, dont on peut supposer, en rapport permanent avec la Cour, qu’il connaissait parfaitement la langue et a pu servir d’interprète à son collaborateur.

 

 

Le 12 avril, Struys quitte le Siam sur un navire chargé de peau de cerfs, de bois de santal et d’amrac ( ?) probablement l’arbre dont les Japonais font leur laque. Notre propos n’est pas de conter la suite de ses longues aventures mais de venir sur un épisode qui a prêté à de vives critiques sur le sérieux de notre aventurier. En route vers le Japon, il fait escale à Formose. Il avait entendu parler d’hommes qui auraient de longues queues comme des bêtes mais sans trop y croire.

 

 

Il y rencontre pourtant un homme muni d’une queue longue d’un pied et couverte de poils roux. Les hommes à queue font partie de vieilles légendes tant en Afrique qu’en Asie. Le sujet a intéressé le grand Buffon qui voit dans la description de Struys, sans la nier, une possible exagération (10). S’agit-il d’un mensonge comme l’affirme M.S ? Est-ce le fruit de sa crédulité ? Il ne le semble pas. Des excroissances de la région du sacrum et du coccyx, « pseudo-queues » ont été médicalement constatées à diverses reprises. Ce ne sont que des anomalies. N’entrons pas dans un sujet médical qui nous dépasse. C’est probablement ce qu’a constaté Struys. A-t-il exagéré ? C’est possible. A-t-il menti ? Certes non d’autant qu’il n’a pas émis de généralisation intempestive sur l’existence d’une race formosane d’hommes à queue. Décrire un « homme à queue », caprice de la nature que l’on a rencontré n’est pas imaginer l’existence d’une population d’ « hommes à queue ». Pendant des siècles, les jumeaux dits « siamois » ont été considérés comme des monstres de la nature.

Inde: un garçon opéré pour se faire retirer une "queue" de 18 cm dans le dos

C'est l'appendice du genre le plus long que des chirurgiens ont retiré à ce jour. Certains des compatriotes voyaient dans cette excroissance un indice de la réincarnation du dieu Hanouman, le dieu-singe.Arshid, 13 ans, est vénéré dans son pays, l'Inde. Certains de ses compatriotes hindous voient en lui la réincarnation du dieu-singe, Hanouman. Signe particulier: l'adolescent est né avec une excroissance ressemblant à une queue d'animal dans le dos. L'appendice mesure 18 centimètres soit le plus long répertorié à ce jour. Le précédent record s'établissait à 15 centimètres rapporte le journal britannique The Mirror le 6 octobre 2016

Après un séjour au Japon dont Struys nous fait une longue description, et les affaires faites, le navire retourne à Batavia d’où il emprunte un navire pour le Siam où doit retourner Jan Van Muijden. Il n’y reste que 8 jours et repart pour la Hollande où il débarque le 1er septembre 1651 après près de quatre ans d’absence. La suite de ses voyages le conduira une dernière fois en « Moscovie » où il aurait joué un rôle important dans la réorganisation de la marine du Tzar. Ce n’est pas notre propos mais explique qu’en sus des traductions en Anglais et en Allemand l’ouvrage fut traduit et édité en Russe en 1877 et 1935.

 

Cette narration peut comporter des erreurs de détail, des erreurs de transcription des noms propres fantaisistes comme le souligne M.S à plaisir mais elles sont permanentes dans tous les textes de cette époque, des exagérations aussi, cela n’enlève rien à sa lecture qui est plaisante sinon prenante même s’il faut savoir le lire « au second degré » et surtout à l’incontestable impact qu’il eut dans les milieux « éclairés » de l’époque.

 

Il est un dernier point enfin sur lequel M.S. nous paraît chercher véritablement à Struys une autre « querelle d’Allemand » : Il a agrémenté avons-nous vu les différentes versions françaises  de deux gravures représentant la répression royale dont il nous dit qu’elles sont de son crayon ? Il nous dote également d’une gravure représentant la ville d’Ayuthaya en perspective cavalière.

 

 

Elle serait selon M.S « apparemment tirée d'une célèbre peinture hollandaise anonyme de la ville située au Rijksmuseum, Amsterdam, datée de 1650, en partie imaginative, et à laquelle ont été ajoutés dans cette édition une quantité de voiliers et quelques palmiers ». Vrai ou faux ? La seule reproduction de la ville se trouvant dans ce célèbre musée à laquelle nous avons eu accès via Internet est datée de 1665, elle n’est pas anonyme ni imaginative et a été commandée au peintre Johannes Vingboons sur commande de la Compagnie dont il était le cartographe et le peintre officiel. C’est de toute évidence celle dont parle M.S. Les deux représentations sont effectivement ressemblantes.

 

 

 

Laquelle a inspiré l’autre, celle de Struys colorée par le peintre ou celle du peintre gravée en noir et blanc ? Struys a-t-il inspira le peintre ?  Qui a fait l’œuf, qui a fait la poule ? Est-ce Johannes Vingboons que Struys a évidemment dû rencontrer qui est l’auteur des gravures de son ouvrage et du tableau d’Amsterdam ? C’est probable. Mais il est tout de même une constatation étonnante : nous bénéficions de plusieurs représentations de la ville d’Ayuthaya à cette époque, que ce soit en plan ou en perspective cavalière qui ne sont pas « imaginatives ». Nous connaissons, le plan de La Loubère

 

 

ou celui de l’Allemand Engelbert Kaempfer levé lors de son périple de 1690,

 

 

... et la Bibliothèque nationale numérise 8 cartes d’Ayuthaya de cette époque et toutes se ressemblent sans être imaginatives. La belle affaire ! Faut-il en déduire comme semble le faire M.S que tous se sont copiés entre eux ou plus simplement qu’ils ont reproduit ce qu’ils voyaient c’est-à-dire le même panorama ?

Struys fut-il le précurseur de Robinson Crusoé ?

 

Nous avons rencontré Robinson Crusoé lors de son passage au Siam oú il trafiquait l’opium (12). L’épisode des 28 années passées sur l’île déserte ne représente guère que le tiers des aventures qui le conduisirent  brièvement au Siam, en Chine, au Japon, en Russie, à Madagascar avant de retrouver son York natal. L’ouvrage de De Foé date de 1719 mais les voyages de son héros débutent à la même époque que ceux de Struys, en 1651. Comme lui, d’une famille d’austères protestants « juste au-dessus du médiocre », adolescent, il rêve de voyages sur mer pour échapper à la lourde tutelle de son père et prend la fuite pour s’embarquer.

 

 

Il y a de singulières similitudes au début puis au cours du périple. Ne citons que le passage de Crusoé à Madagascar où l’équipage de son navire – comme celui de Struys – viole quelques malheureuses sauvageonnes (5).  Est-ce à dire que De Foé s’est inspiré de Struys ?  Nous savons à tout le moins qu’il avait réuni une bibliothèque où les éditions de récits de navigateurs et de voyageurs ne manquaient pas parmi lesquelles figuraient des traductions d'ouvrages français ou hollandais. Nous n’en avons malheureusement pas trouvé l’inventaire, l’ouvrage de Struys devait s’y trouver, il était difficile de ne pas faire le rapprochement (13).

 

 

NOTES

 

(1) Voir nos articles 81 « Les Hollandais et les Anglais au Siam au XVIIe siècle » et 82 « La première ambassade siamoise en Hollande en 1608 » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-82-la-1ere-ambassade-siamoise-en-hollande-en-1608-117989604.html

http://www.alainbernardenthailande.com/article-81-les-hollandais-et-les-anglais-au-siam-au-xviie-siecle-117708175.html

 

(2) Voir notre article 72 « Les huit rois du début du XVIIème (1605-1656), (suite et fin) » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-72-les-huit-rois-du-debut-du-xvii-eme-siecle-1605-1656-suite-et-fin-115599736.html

 

(3) Larousse : (3) « Voyageur hollandais dont le vrai nom était Jan Janszoon Strauss, mort dans le Ditmarsch en 1694. Parti de Hollande en 1467, il alla successivement en Italie, au Japon, à Formose, et revint en Hollande le 1er septembre 1651, se rendit à nouveau en Italie, parcourut les îles et les côtes de l’archipel et revint une seconde fois à Amsterdam en 1657. Le 1er septembre 1668, il s’embarque à nouveau pour Riga, traversa toute la Russie et fut fait prisonnier dans le Daghestan. Après avoir recouvré sa liberté, il fit encore plusieurs voyages, revint en Hollande en 1673 et quelques temps après se retira dans le Ditmarsch, pays danois au nord de Hambourg. Il avait publié en 1677 les mémoires de sa vie en hollandais. (Gedenkwürdige Reizen door ltalien Griekenland, Livland, Moscovien Tartary, Medien, Persien, Turkien, Japan en Oost-Indien, door Jans. Struys. Amsterdam). Ils furent traduits l’année suivante en allemand et en français par Glanius sous ce titre « les voyages de Jean Struys en Moscovie, en Tartarie, en Perse, aux Indes et en plusieurs  autres pays étrangers traduit du flamand … »

Voir aussi (en flamand) https://nl.wikipedia.org/wiki/Jan_Janszoon_Struys

 

(4) Jan Struys, The Perillous and most Unhappy Voyages of John Struys, translated by John Morrison, London 1683 in Journal de la Siam Society, 2006, volume 94.

 

5) A peine passé l’île de Texel, au large d’Amsterdam,  

 

 

il faut faire retour, les vaisseaux étant mal lestés. Nouveau départ le 4 janvier 1648 dans les glaces. Il faut s’arrêter à Dunkerque, ville alors anglaise, le 10. Des tempêtes immobilisent les deux navires jusqu’au 24 sur l’ile de Wight puis encore sur l’île de Portland, des îles anglo-normandes. Le 6 février, les navires peuvent appareiller pour arriver le 10 à Gibraltar. Il faut encore 15 jours pour atteindre Gênes. Le 29 la cargaison est vendue, l’équipage licencié et les navires vendus à la république.

 

 

Struys s’engage sur l’un d’entre eux avec un commandement et un équipage essentiellement génois. Le bateau une fois équipé et armé, il part le 12 avril pour Velez-Malga où l’équipage se voir accorder deux jours de repos et atteint Malaga le 24 mai. Le navire y charge du vin et part le 29 mai pour le Cap vert. Seuls les officiers savent où le navire doit ensuite se rendre. Le navire arrive à l’ile de Bonnevenue (Bonavista) en juin 1648, l’une des iles du cap vert. Ils font le tour des iles.

 

 

Il repart le 12 août, arrive deux jours plus tard en vue de Sierra Leone et le 13 octobre 1648 à Madagascar où ils y restent 5 mois.

 

 

Le navire quitte l’île le 16 mars et arrivée le 12 juin à Sumatra. De là il part le 28 en direction d’Indrapura, ancienne capitale du Champa puis vers les îles de la Sonde. Ils sont alors arraisonnés par une flottille de 14 navires de la Compagnie des Indes hollandaise qui s’emparent de la cargaison et conduisent l’équipage de force à Batavia.

 

 

Les quelques hollandais de l’équipage sont mis à part, rapidement relâchés après que le salaire que leur devait la république de Gênes leur eut été scrupuleusement payé. On leur propose de s’engager au service de la Compagnie ce que fait Struys. Le 15 janvier 1650 son navire part pour le Siam. Nous ne savons pas à quelle date il y parvient. Nous vous épargnons évidemment les incidents qui émaillent ce parcours, rencontre avec des pirates barbaresques, incidents créés par les marins italiens qui ont tendant à se soulager en violant à l’occasion tout ce qu’ils trouvent, attaque par des sauvages, etc… Chacun des pays traversé fait l’objet d’une méticuleuse et colorée description du mode de vie, des coutumes  et de la physique des régions traversées.

(6) La description du voyage fait l’objet des deux premiers chapitres. La « description exacte » du Siam débute chapitre III et se continue au chapitre IV qui contient quelques lignes sur l’histoire du pays. Le chapitre V est consacré aux revenus et aux mœurs des sujets et des moines sur lesquels, il n’est guère charitable (le père de Bourges à leur sujet cite L'Écclesiaste :  melior est pugillus cum requie quam plena utraque manus cum labore et adflictione animi - Mieux vaut une main pleine avec repos, que les deux mains pleines avec travail et trouble de l’esprit).  Le chapitre suivant s’intéresse aux bâtiments, encore aux mœurs des habitants et au sort des étrangers. Les chapitre VII, VIII et IX à la triste anecdote dont nous parlons. Le suivant est consacré à son voyage à Formose et au Japon et le dernier XI ne fait qu’une brève allusion à une escale au Siam avant son retour en Hollande.

 

(7) Voir notre article A 260 « L’ARCHITECTURE SIAMOISE À L’ÉPOQUE D’AYUTHAYA ».

 

(8) Avant lui, Van Vliet l’avait été entre 1636 et 1641 et avant encore Joost Schooten de 1633 à1636.

 

(9) « Dans les affaires criminelles, lorsque les délits ne sont pas bien prouvés, ils ont diverses manières d'en rechercher la vérité ; quelquefois on oblige le dénonciateur à se plonger dans l'eau et y demeurer quelque temps, on oblige les autres à marcher les pieds nus sur des charbons ardents, à se laver les mains dans de l'huile bouillante, ou à manger du riz charmé. L'on plante dans l'eau deux perches, les deux parties se plongent dedans, et celui qui demeure plus longtemps entre ces deux perches gagne son procès. Lorsqu'on les fait marcher sur des charbons ardents, un homme leur presse sur les épaules, afin qu'ils appuient davantage en marchant ; s'ils en sortent sans se brûler, on tient leur innocence bien prouvée. Pour le riz charmé (empoisonné), ce sont les docteurs de leur loi qui le préparent et qui le leur donnent, celui qui le peut avaler est déclaré innocent, et ses amis le ramènent comme victorieux et en triomphe chez lui, et l'on punit sévèrement son dénonciateur ; cette dernière preuve est la plus ordinaire de toutes ».

 

 

(10) « Chefs-d’œuvre littéraires de Buffon » avec une introduction par M. Flourens, 1864.

 

(11) Pour autant qu’il soit possible de faire un inventaire exhaustif des multiples éditions de l’ouvrage qui caractérisent son immense succès, nous avons relevé deux éditions premières en néerlandais en 1676 et 1677 suivies d’autres en 1686, 1705, 1718, 1720, 1742,  1746, 1760, un « abrégé rapide » en 1798 et une abrégée en 1974.

 

 

Il y eut au moins trois traductions en allemand en 1678, 1679 et 1832. Il y a eu au moins douze traductions en français. Les éditions françaises et anglaises sont traduites du flamand par W. Glanius. Nous ne savons pas grand-chose sur lui, peut-être le pseudonyme d’un ressortissant anglais qui avait une bonne maîtrise du français et du néerlandais et qui avait traduit plusieurs récits de voyage néerlandais en anglais et en français. Il y eut au moins trois éditions en anglais, 1682, 1683 et 1684 et deux en Russe suscitées, 1877 et 1935.

 

Nous inclinons à inclure dans les éditions françaises le récit que fait François-Henri Turpin des massacres consécutifs à la mort de la fille du roi et qui sont, au mot près la reproduction du récit de Struys. D’autres descriptions qu’il fait des cruautés de ce monarque proviennent directement de celles de Joost Schooten (9). François-Henri Turpin dans son « Histoire civile et naturelle du royaume de Siam » publiée en 1771 prétend qu’il a été écrit « sur des manuscrits qui lui ont été communiqués par M. l’évêque de Tabraca, vicaire apostolique du Siam et autres missionnaires de ce royaume ». Il s’agit de Monseigneur  Pierre Brigot dont le site des Missions étrangères nous dit : « Venu en France en 1769 ou 1770, il y apporta un manuscrit que Turpin publia sous le titre : Histoire civile et naturelle, etc., mais avec des changements contre lesquels l’évêque s’éleva » :

 

https://archives.mepasie.org/fr/notices/notices-necrologiques/brigot-1713-1791

 

Est-il l’initiateur du « copier-coller » ?

 

 

A l’inverse, dans le 52e volume (qui en compte 125) de sa monumentale « Histoire universelle depuis le commencement du monde jusqu’à présent » publié en 1783  (XII de la partie historique) et consacré à l’histoire du Siam, Georges Psalmanazar donne une relation similaire du massacre mais en citant honnêtement et explicitement Struys !

 

 

(12) Voir notre article A 210  « ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/02/a-210-robinson-crusoe-trafiquant-d-opium-au-siam.html

 

(13) Voir l’article de Jean Richard « Robinson Crusoé, voyageur imaginaire, témoin de la pénétration du christianisme en Chine et en Haute-Asie au début du dix-huitième siècle »  In: Revue de l'histoire des religions, tome 187, n°1, 1975. pp. 71-83;

 

 

 

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