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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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2 octobre 2018 2 02 /10 /octobre /2018 08:19

Khun Chang - Khun Phaen (ขุนช้าง ขุนแผน) est un texte  marquant du folklore thaï et l’une des œuvres les plus importantes de  la littérature. Cette histoire d’amour est l’équivalent thaï de Roméo et Juliette. Khun Phaen est encore le nom d’une amulette bénéfique fort répandue (Phra Khun Phaen – พระขุนแผน).

 

 

Nous avons rencontré brièvement ce texte à l’occasion de notre article sur le grand artiste contemporain Hem Vejakorn qui en a illustré une édition récente (1). Il aurait très partiellement inspiré Phra Aphai Mani (พระอภัยมณี) le poème épique en 48.686 vers (que certains considèrent comme indigeste) de Sunthorn Phu (สุนทรภู่), dont nous avons dit quelques mots (2).

 

 

Nous ne sommes plus dans ces contes fantastiques venus probablement des Indes depuis la nuit des temps dont nous vous avons plusieurs fois entretenus (3). Pas de créatures célestes, ni géants, ni ogres ni ogresses, comme  la plupart des œuvres majeures de la littérature ancienne thaïe mettant en œuvre des dieux, des créatures célestes, des rois, des reines, des princes, qui se déroulent entre ciel et terre ou en des lieux symboliques comme le Mont Sumeru ou le Mont Krailat.

 

 

Khun Chang - Khun Phaen est une exception majeure puisque les personnages principaux sont tirés de la petite bourgeoisie provinciale et l’intrigue n’est faite que de réalisme. La localisation géographique n’est pas imaginaire puisque la plus grande partie de l’action se déroule entre Suphanburi, Kanchanaburi, Phichit et Ayutthaya, soit en des lieux parfaitement identifiables.

 

La maison de Chang reconstituée à Suphanburi :

 

 

La maison de Phaen reconstituée à Suphanburi :

 

 

Il en est de même pour la campagne militaire à Chiang Mai même si les puristes relèvent de petites erreurs qui démontreraient que le ou les auteurs connaissaient mal la région du nord-ouest.

 

Si le surnaturel et la magie y sont omniprésents comme nous le verrons - ce qui est peut-être difficile à comprendre pour nos esprits occidentalisés- n’oublions pas qu’ils font toujours partie du quotidien des Thaïlandais d’aujourd’hui.

 

 

LES ORIGINES DE CETTE ÉPOPÉE.

 

Elles ont fait l’objet de recherches érudites, compte-tenu de l’immense popularité de ce texte, dont les petits thaïs apprennent toujours des versets par cœur,  Elle vient incontestablement de l’époque d’Ayutthaya et elle est le souvenir probable d’événements historiques et non plus imaginaires ou venus des tréfonds de la protohistoire.

 

Le prince Damrong Rachanubhab (สมเด็จพระเจ้าบรมวงศ์เธอ พระองค์เจ้าดิศวรกุมาร กรมพระยาดำรงราชานุภาพ) en a réalisé la première édition exhaustive en langage contemporain en trois volumes en 1917-1918 publiés par la Wachiraya Library (วิชรณาณ)

 

 

L’ouvrage a été réédité en 1939 sous le contrôle du Prince.

 

 

Les 43 chapitres sont numérisés sur le site de la bibliothèque : http://vajirayana.org/ขุนช้างขุนแผน-ฉบับหอพระสมุดวชิรญาณ/ตอนที่-๑-กำเนิดขุนช้างขุนแผน

 

 

Il a compilé quatre séries de manuscrits sur papier (สมุดไทย - samut thai)

 

 

et divers fragments sur feuilles de latanier. Le plus ancien des manuscrits date du quatrième règne (1851-1868).

 

 

Le prince y a sélectionné ce qu'il pensait être les meilleures versions de chaque épisode en y ajoutant des liens et supprimant certains passages qu'il considérait comme obscènes et d'autres qu’il considérait comme d’humour douteux. Cette édition considérée comme standard comporte environ 20.000 lignes divisées en 43 chapitres. L'histoire principale se termine au chapitre 36, mais sept autres chapitres ont été rajoutés, car ils contenaient des épisodes bien connus et déjà développés par des artistes et des poètes. Il  existe en outre des chapitres prolongeant l’histoire de Khun Phaen sur trois générations que le Prince a écartés, mais qui ont été publiés par ailleurs.

 

 

Pour le Prince, l'histoire de Khun Chang - Khun Phaen était basée sur des événements réels qui se seraient déroulés vers 1500 sous le règne du roi Ramathibodi II (สมเด็จ พระเชษฐาธิราช) (1491 – 1529). Il fonde son analyse sur les écrits de prisonniers thaïs en Birmanie après la chute d’Ayutthaya en 1767. Un autre manuscrit mentionne le nom de Khun Phaen dans le récit d'une campagne militaire d’Ayutthaya contre Chiang Mai. Cette campagne contre Chiang Mai est selon lui calquée sur des événements qui apparaissent dans les chroniques d'Ayutthaya et du Lanchang pour les années 1560. La datation reste toutefois fuligineuse puisqu’elle peut naviguer entre bien avant 1600, 1549/50 …et 1669/70 ou 1789/90. Nous n’avons pas trouvé trace de cette guerre entre Ayutthaya et le Lanna mais à une époque où l’on se battait pour la possession des éléphants blancs, un conflit pour celle d’une femme n’a rien d’étonnant.  On peut penser qu’il s’agit d’un amalgame d’histoires vraies et de contes locaux. Certains épisodes ont été écrits récemment et incorporés au dix-neuvième siècle.

 

 

Un ancien missionnaire, Samuel Smith, avait  imprimé la première version du livre en 1872,

 

 

en utilisant probablement un manuscrit appartenant à Somdet Chaophraya Borommaha Sisuriyawong (สมเด็จเจ้าพระยา บรมมหาศรีสุริยวงศ์).

 

 

Une autre version imprimée fut publiée en 1889 par le Wat Ko Press, et une autre partielle encore vers 1890.

 

 

S’il existait des manuscrits datant de l’époque d’Ayutthaya, ils ont en tous cas disparus lors du sac de la ville par les Birmans.

 

La longue histoire de ce récit a fait l’objet d’un très complet article de Chris Baker et Pasuk Phongpaichit dans le Journal de la Siam Society en 2009 (4). Ils en ont tous deux publié une traduction complète en anglais en 2010 en plus de 1000 pages. Le Prince Prem Purachatra (เปรมบุรฉัตร) en avait donné une version anglaise  abrégée en plusieurs volumes entre 1955 et 1959, « The Story of Khun Chang Khun Phaen ».

 

 

Une traduction très abrégée - elle fait 159 pages- de J. Kasem Sibunruang a été publiée en français en 1960 « La femme, le héros et le vilain. Poème populaire thai : Khun Chang, Khun Phen par les éditions du Musée Guimet. 

 

 

Quelques épisodes ont été publiés en 1997 par Maurice Coyaud (5). Les deux ouvrages sont en vers livres.

 

 

LA FORME DE L’ÉPOPÉE.

 

Elle fut originellement purement orale à une époque où l’immense majorité de la population de savait pas lire et où en outre l’imprimerie n’existait pas (6). La lecture était le privilège des plus hautes classes de la société et il était de bon ton d’en exclure les femmes. A sa naissance, elle a été développée par des conteurs qui en récitaient les épisodes pour le public local à la veillée et transmettaient l'histoire de bouche à oreille. Il est probable aussi que des scènes en étaient et en sont probablement encore illustrées dans les peintures murales des temples dont les fresques sont parfois profanes. Au dix-huitième siècle ces spectacles étaient devenus la forme de divertissement la plus populaire au Siam. Les conteurs narraient l'histoire dans une récitation stylisée, en utilisant deux petits bâtons de bois nommés sepha krap  (เสภา กรับ)  

 

 

pour donner du rythme et de l'emphase et ce de soir en soir, de veillée en veillée, embellie au fil des décennies sinon des siècles. Ils sont à l’origine du nouveau genre littéraire connu sous le nom de sepha (เสภา) (7).

 

 

Il nous faut dire quelques mots de cette forme singulière qui nous est étrangère. Elle trouve son origine dans les interprétations des troubadours. Ce genre fut jusqu’au quatrième règne (1851-1868) pratiquement réservé aux interminables épisodes de Khun Chang - Khun Phaen. Nous bénéficions de deux très érudites études déjà anciennes de cette forme particulière de narration du Prince Bidyalankarana (8). Que pouvons-nous faire de mieux que de vous laisser écouter deux très brefs extraits de ces psalmodies ?

Ces récits, il faut l’avouer, nous sont aussi difficile d’accès que pourrait l’être un texte de Louis-Ferdinand Céline à un thaï parfaitement francophone.

 

 

Ce n’est pas donc dans ces sepha qui sont surabondants sur Internet que nous avons puisé le résumé que nous allons tenter de vous livrer de cette épopée en 20.000 vers sepha mais beaucoup plus modestement dans quelques petits ouvrages de littérature populaire narrant de nombreux épisodes de cette épopée dont il nous est difficile de donner les références puisque tous publiés sans nom d’auteur-traducteur, ni de dessinateur et sans références ISBN. Les versions sont toutes plus ou moins similaires. Dans son article de 1941 le prince Bidyalankarana en fait un résumé en une vingtaine de pages que nous avons évidemment utilisé (8), Souhaitons ne pas avoir, en quelques pages, trahi l’esprit d’un poème de 20.000 vers.

 

Un apperçu partiel de notre petite bibliothèque : 

 

 

LE RÉCIT.

 

Khun Chang et Khun Phaen en sont les deux héros masculins, des amis d’enfance qui vont devenir rivaux. À cette époque Khun est le titre de noblesse le plus bas de la hiérarchie nobiliaire. L’histoire est celle d’un triangle amoureux qui se finira dans le sang. Phlai Kaeo (ไพลแกว) qui recevra plus tard le titre de Khun Phaen (ขุนแผน) est aussi beau qu’intelligent mais pauvre car le roi a exécuté son père et saisi les biens de la famille.

 

 

Le prince Damrong le fait naître en 1485. Khun Chang (ขุนช้าง) est aussi riche que laid, il est né sans cheveux et resté chauve, mais fort introduit en cour à Ayutthaya.

 

 

Son père est le maître des éléphants royaux. Ils vivent à Suphanburi (สุพรรณบุรี) au sud d’Ayutthaya.

 

 

Khun Phaen est entré en religion comme novice dans le très ancien temple Wat Palai  (วัดป่าเลไลย์) dans cette ville et se signale rapidement dans ses compétences dans l’art du combat et des formules magiques.

 

 

Il y est formé au « chemin intérieur » (ทางใน - thang nai) une forme ésotérique de bouddhisme qui fait référence aux croyances en les pouvoirs surnaturels qui existent chez les êtres humains et qui peuvent être activées par des exercices appropriés. Les instruments de ces pouvoirs surnaturels seront utilisés par Khun Phaen lorsqu’il se trouvera affronté à diverses épreuves, guerrières ou judiciaires. Nous vous en donnons une description détaillée (9). Il est ainsi insensible aux coups d’épées et les balles des armes à feu ne peuvent l’atteindre. Il ne manque évidemment pas de consulter les oracles avant d’affronter les difficultés. Rompu à toutes les connaissances en matière de formules magiques, il connait également les formules d'amour pour capturer celui des femmes ou calmer les colères royales.

 

Tout au long des chapitres du poème, nous verrons Khun Phaen utiliser les connaissances enseignées (วิชา - wicha), la science de la sagesse (วิทยา - witthaya), le Véda (เวท), les écritures brahmaniques (มนตร์ - mantra), les prières bouddhistes (คาถา - katha), les formules magiques (thaï: อาคม – akhom ou agama), tout étant le fruit de son apprentissage sacré. Enfin, Khun Phaen va bénéficier des secours d’un esprit particulièrement puissant celui du fœtus d’un fils mort-né, esprit connu sous le nom de Kuman Thong (กุมาร ทอง - un enfant en or).

 

 

Nang Phim Philalai (พิมปีลาลาย) qui deviendra plus tard Wanthong (ว่านทอง)  est la reine de beauté de Suphanburi. Elle est la fille d’un officier de haut rang. À l’âge de 15 ans la belle rencontre Phlai Kaeo lors des fêtes de Songkran en mettant de la nourriture dans son bol d’aumône et ce fut le coup de foudre.

 

 

Ils ont une liaison passionnée qui se « partage » entre le temple et la chambre à coucher de la belle.

 

 

Mais Khun Chang de son côté est également épris de Phim et tente d’user de sa richesse et de son statut privilégié pour la séduire. Il propose même de donner à la mère de Phim son poids en or.

 

 

Malgré cela, Phlai Kaeo et Phim se marient.

 

Khun Chang ne perd toutefois pas espoir et va tenter quelques manœuvres tortueuses pour conquérir le cœur de la belle : Il va user de son influence auprès du roi pour envoyer Phlai Kaeo à la guerre… dont celui-ci revient victorieux. Il est alors honoré du titre de « Khun ». Khun Chang va alors comploter pour le faire bannir d'Ayutthaya au motif qu’il avait négligé les services gouvernementaux d’entretien de son temple. Or Phlai Kaeo (devenu Khun Phaen) est revenu des champs de bataille avec une nouvelle femme Nang Laothong (นางลาวทอง).

 

 

De rage, Phim le quitte pour vivre avec Khun Chang, profitant de son amour, de son influence et de sa richesse. Celui-ci fait alors enfermer Nang Laothong la seconde épouse de son rival dans le palais du roi. Khun Phaen est alors pris de remords, il s’introduit de nuit dans la maison de Khun Chang et enlève Wanthong.

 

 

Ils s’enfuient et partent vivre des jours aussi idylliques que frugaux dans les bois.

 

 

Khun Chang ne désarme pas. De rage, il accuse Khun Phaen de trahison en disant au roi que Khun Phaen fomente une rébellion. Le roi envoie alors une armée que Khun Phaen défait, tuant deux des principaux officiers royaux. Un mandat est délivré pour son arrestation. Wanthong tombe alors enceinte. Khun Phaen décide de quitter la forêt et de se rendre. Lors de son procès, les accusations de rébellion sont réfutées et démontées par les ordalies (« jugement de Dieu »), il est acquitté et Khun Chang comme délateur de mauvaise foi est condamné à une lourde  amende. Mais Khun Phaen va irriter le roi en demandant la libération de Laothong. Il sera emprisonné pendant douze ans. Khun Chang en profite pour enlever Wanthong avec laquelle il part vivre à nouveau à Suphanburi. Wanthong donne naissance à Phlai Ngam (พลายลงาน) né des œuvres de Khun Phaen. Quand celui-ci atteint l’âge de huit ans, Khun Chang tente de le tuer. Il prend alors la fuite pour vivre à Kanchanaburi (กาญจนบุรี) avec sa grand-mère qui l’enseigne dans les sciences religieuses et militaires de Khun Phaen après lui avoir appris le secret de sa naissance. 

 

 

Lorsqu’éclate une querelle entre les rois d'Ayutthaya et de Chiang Mai au sujet de la très belle fille du roi de Vientiane, Phlai Ngam se porte volontaire pour diriger une armée contre Chiang Mai mais demande et obtient la libération de son père Khun Phaen. Sa campagne est couronnée de succès, il capture le roi de Chiang Mai et revient avec la princesse de Vientiane et un immense butin.

 

 

Khun Phaen y gagne le statut de gouverneur de Kanchanaburi. Phlai Ngam est nommé Phra Wai (พระไวย) et officier des pages royaux. Nous allons retrouver Khun Chang au mariage de Phra Wai, et son ivresse réactive les vieilles rivalités. Phra Wai enlève de nouveau Wanthong sa mère de la maison de Khun Chang et sollicite du roi une solution définitive. Le belle Phim est appréhendée à Phichit. Un procès s’ensuit au cours duquel le roi exige que Wanthong choisisse entre Khun Chang et Khun Phaen. Elle ne peut  s’y résoudre ! Le roi ordonne alors sa mise à mort. « C’est une femme pleine de vices, elle a deux cœurs ». Phra Wai plaide alors avec succès auprès du roi pour obtenir un sursis, mais l’ordre royal arrive trop tard après que l’exécution ait eu lieu et que la tête soit tombée.

 

 

UNE LECTURE CRITIQUE

 

La longueur de l’ouvrage

 

Voilà bien une question que nous n’avons pas souvent vu aborder. Il ne faut d’ailleurs pas s’étonner que Suthorn Phu y ait mis son grain de sel, lui-même auteur des 48.686 vers de son Phra Aphai Mani (พระอภัยมณี). Le lecteur contemporain n’est pas familier avec ces interminables épopées auquel il préfère incontestablement le roman historique immortalisé en particulier par Balzac et Alexandre Dumas. Qui peut prétendre avoir lu les 9.000 vers de la Chanson de Roland  écrit en outre dans une langue qui nécessite une traduction, donc par définition  une trahison ?

 

 

Nous citons seulement pour mémoire la Henriade de Voltaire qui n’a rien ajouté à sa gloire.  Nul ne la lit plus. Qui pourra prétendre avoir lu les 61 chapitres et les 25.000 vers de la monumentale Légende des siècles de Victor Hugo dont il ne reste pour souvenirs tout au plus que quelques vers dans la mémoire des écoliers ? L’un et l’autre dans leurs jours de modestie se sont pris pour Homère. C’est tout simplement oublier qu’Homère n’était pas écrit mais chanté par les aèdes, comme  notre vieille poésie française. Ainsi la Chanson de Roland n’était pas écrite mais chantée par nos trouvères, nos troubadours et nos jongleurs. Les vers de Roland tout comme ceux d’Homère  étaient destinés à être écoutés et pas à être lus. Ils ne s'adressaient pas aux yeux, mais à l'oreille. Ces « jongleurs de gestes » parcouraient alors l'Europe avec de petits manuscrits en poche, de simples mémentos. Lorsqu’ils avaient de la chance, ils étaient hébergés dans les châteaux où ils trouvaient le gite et le couvert agrémentant les soirées des occupants dont la plupart, seigneurs compris, ne savaient ni lire ni écrire. Ils y chantaient et ne lisaient pas quelques centaines de vers épiques agrémentés au fil des mois au gré de leur imagination poétique en faisant bien évidemment « durer le plaisir » jusqu’au prochain épisode le soir prochain !

 

 

Ainsi bien des siècles plus tard fut inventé le roman - feuilleton qui permit aux journaux de fidéliser leurs lecteurs pendant des mois… « La suite au prochain numéro » qui valut à la littérature française quelques romans fleuve qui ne sont pas forcément de mauvaise tenue.

 

 

Tel fut très certainement le cas de cette épopée fleuve initialement chantée ou psalmodiée non pas dans la salle d’un château, mais soir après soir dans les salas des temples inspirant aussi de temps à autre quelque épisode pour une décoration murale.

 

 

Nous sommes aujourd’hui à l’ère de la lecture. Chacun des épisodes de notre épopée fleuve peut se lire, puisque de nos jours tous les Thaïs savent lire indépendamment du précédent ou du suivant. Ceci explique la floraison de ces petites brochures de la littérature populaire, nous en avons repéré quelques dizaines, dont le tirage dépasse très certainement de lui celui de l’œuvre du prince Damrong ou la traduction de Baker. Les deux traductions partielles de J. Kasem Sibunruang et de Maurice Coyaud ne contiennent d’ailleurs que quelques-uns des épisodes qui se suffisent parfaitement (5).

A 273 -  ขุนช้าง ขุนแผน - UNE OEUVRE MAJEURE DE LA LITTÉRATURE THAÏE : KHUN CHANG - KHUN PHAEN OU L’HISTOIRE DE PHIM, « LA FEMME AUX DEUX CŒURS ».

Le fond de l’ouvrage

 

Il n’est pas sans intérêt pour comprendre la façon dont les Siamois vivaient à en ce temps-là : enregistrement des coutumes, des traditions et du mode de vie de l'époque d'Ayutthaya jusqu’à l'époque du roi Rama IV. L’un des plus célèbres admirateurs de l’œuvre est Kukrit Pramot (คึกฤทธิ์ ปราโมช) qui la considère comme « une grande histoire et un répertoire unique de l'ancienne culture thaïlandaise ».

 

 

Un autre écrivant, Sulak Sivaraksa (สุลักษณ์ ศิวรักษ์) en a dit  « Cette histoire immortelle est numéro un dans la littérature thaïlandaise et ne cède rien aux œuvres littéraires majeures d’autres nations ».
 

 

 

Rong Wongsawan (รงค์ วงษ์สวรรค์), autre écrivain  contemporain écrit « J'aime Khun Chang Khun Phaen et je le lis toujours aujourd'hui. C'est le travail littéraire qui reflète le mieux la vie des Thaïlandais. En termes simples, il est la voix du peuple ».

 

 

Pour Naowarat Phongphaibun (เนาวรัตน์ พงษ์ไพบูลย์) « Chaque Thaïlandais de plus de 30 ans devrait lire au moins quatre ou cinq livres, à commencer par Khun Chang Khun Phaen ».

 

 

Vu avec notre vision occidentale, cette œuvre ancienne peut nous permettre d’expliquer certains comportements contemporains et n’est peut-être pas totalement démodée. Phim est considérée comme l’archétype de la femme volage, inconstante, irresponsable et indécise. Mais n’a-t-elle pas appliqué avec exactitude ce qui est inculqué aux femmes dans la société thaïe ? Mariée légalement tour à tour à ces deux hommes, Phim est devenue le stéréotype de la femme idéale, effacée et discrète. Selon les règles attachées au mariage, elle leur doit de manière égale, le même respect, la même fidélité, la même soumission, c’est en réalité le thème central de l’œuvre qui nous éclaire sur la condition féminine en Thaïlande.

 

On peut sans trop se hasarder -même si nous extrapolons quelque peu- voir dans le héros Khun Phen l’homme thaï, et dans  le vilain Khun Chang l’homme occidental ? Le premier est l’homme dont la femme thaïlandaise est amoureuse, mais avec lequel elle ne serait pas forcément heureuse. Il répond en tout point aux stéréotypes masculins de la société, tels qu’être brave, indépendant, maître de soi-même, loyal vis-à-vis de ses amis. Mais son tempérament impétueux l’entraîne à commettre des fautes. Phim le trouve beau ; il lui suscite des sentiments amoureux sincères. Mais il la trahit, la trompe, la délaisse. Il prend une seconde épouse et a de nombreuses maîtresses.

 

« Elle ou une autre, cela m'est indifférent,
J'en vois tant autour de moi... oui, voilà ma devise, amour et liberté »  (Verdi, Rigoletto) :

Le second est celui qu’elle n’aimera pas au premier abord, et qu’elle n’aimera sûrement jamais, mais sur qui elle pourrait compter, celui qui lui promettra un avenir certain. Il est laid, chauve et maléfique. Il cumule tous les vices. Mais il est riche, sincère dans ses sentiments pour Phim, fidèle et toujours là lorsqu’elle a besoin de lui.

 

L’histoire suscite bien évidemment l’irritation des féministes qui font de Wanthong une malheureuse victime. Il fallait s’y attendre, brisons là !

 

 

Il est enfin une analyse, plus d’ailleurs qu’une critique, qu’il faut signaler : Lors de la publication de l’ouvrage en 1917-1918, le Prince Damrong Rajanubhab était président de la bibliothèque royale de Vajirayan et le pays venait de connaitre la « révolution de palais » de 1912. Lors de la réédition de 1939, il était en pleine effervescence nationaliste. Le prince a-t-il alors cherché à « préserver en permanence une littérature thaïlandaise bien connue » ou s’en est-il servie politiquement pour susciter la loyauté de la population à l’égard du régime monarchiste et au respect des normes sociales ? L’ouvrage va évidemment en ce sens (10).

 

 

Lorsque la mondialisation aura dévoré la culture thaïlandaise et que les traditions seront perdues, il  restera au moins le souvenir par ces textes.

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article « A 261- HEM VEJAKORN (เหม เวชกร), FIGURE MAJEURE DE L’ART « POPULAIRE » THAÏ, FILS SPIRITUEL DE CARLO RIGOLI ET MENTOR DU ROI RAMA IX » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/06/a-261-hem-vejakorn-figure-majeure-de-l-art-populaire-thai-fils-spirituel-de-carlo-rigoli-et-mentor-du-roi-rama-ix.html).

(2) Voir notre article

A119. « Sunthorn Phu (1786-1855). L'un des plus grands poètes thaïlandais » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a118-sunthorn-phu-1786-1855-l-un-des-plus-grands-poetes-thailandais-118861232.html

(3) Voir nos articles

A 215 – « เจ็ดนางสงกรานต์ : LA LÉGENDE DES « SEPT DÉESSES DE SONGKRAN » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/a-215-la-legende-des-sept-deesses-de-songkran.html

A 271 - « L’HISTOIRE DE PHRA SUTHON ET DE MANORA – UNE LÉGENDE POPULAIRE DE LA THAÏLANDE »

A 272 -  « L’HISTOIRE DE PHRA ROTSÉN ET DE MÉRI : LA PRÉCÉDENTE VIE DE PHRA SUTHON ET DE MANORA – UNE LÉGENDE POPULAIRE DE LA THAÏLANDE »

 

(4) Chris Baker et Pasuk Phongpaichit « The Career of Khun Chang Khun Phaen » in Journal de la Siam Society, volume 97, pp. 1-42. À partir du dix-huitième siècle, des épisodes marquants de l'histoire siamoise ont été écrits. Après la fondation de Bangkok en 1782, la nouvelle dynastie s'efforça de récupérer toutes sortes de textes ayant survécu au sac d'Ayutthaya quinze ans plus tôt. Les épisodes de Khun Chang Khun Phaen ont été alors été transcrits à partir de textes antérieurs, ou adaptés à partir des récits de conteurs, aucun manuscrit n'ayant survécu. Il devint alors d’usage de transcrire ces versions écrites dans la forme poétique du vers octosyllabique (กลอน แปด – klonpaet). Populaire à la Cour et dans l’aristocratie, Sous le deuxième règne (1809-1824), on y joignit souvent de la musique. À partir du quatrième règne (1851-1868), on y rajouta la danse. Plusieurs chapitres ont été rédigés par des membres du salon littéraire du roi Rama II (1809-1824) mais aucun n’est signé bien que certains soient traditionnellement attribués au roi Rama II et au futur roi Rama III (1824-1851) ou au poète Sunthorn Phu (สุนทร ภู่). Un autre membre de la famille, le prince Mahasak Phonlasep (สนามกอล์ฟค่ายมหาศักดิ์พลเสพ) fils du roi Rama Ie (1782-1809) et cousin du roi Rama II, pourrait également avoir contribué ? Plusieurs autres chapitres ont été compilés plus tard, probablement sous le règne du roi Rama III, par Khru Jaeng (ครู แจง) dont on ignore tout. Pour plus de la moitié des 43 chapitres de la version standard, l'auteur reste inconnu.

 

(5 ) Maurice Coyaud  in « Poésie thaï », 1997, Paris, P.A.F. p. 87-136. Il s’agit d’un texte original avec transcription phonétique, mot-à-mot et traduction française. Les extraits proposés sont les Demandes en mariage (สู่ขอ - Su Kho) (p. 87-111), les Préparatifs de la noce (แต่งงาน - Taeng Ngan), La maladie (ป่วย – Puai),  Appeler les esprits pour un bébé d’un mois (ทำขวัญเดือน - Tham Khwan Duean), Couper le toupet (โกนจุก - Kon Chuk).  Dans ce recueil, Marcel Coyaud attribue à Sunthorn Phu la paternité de Khun Chang Khun Phaen. Il est vrai qu’il y a probablement collaboré ainsi que le roi Rama II mais il est impossible distinguer ce qui est l’œuvre de l’un ou l’autre.

 

(6) Voir notre article A 270 « LES DÉBUTS DE L’IMPRIMERIE AU SIAM ».

 

(7) Au dix-neuvième siècle, divers épisodes ont été adaptés pour des pièces de théâtre avec ballets (ละครใน - lakhon), et likay (ลิเก) qui correspond peu ou prou à nos opérettes. Nous le retrouvons au siècle dernier sous la forme poétique du nirat (นิราศ) et sous la forme musicale du phleng choi (เพลง ฉ่อย).

 

 

Il y a eu au moins cinq versions filmées, la première fut un film muet en deux parties de Bamrung Naewphanit (บำรุง แนวพาณิชย์) en 1936. La plus récente (à notre connaissance) est celle de Thanit Chitnukun (ธนิตย์ จิตนุกูล) en 2002. La télévision ne fut pas en reste : Une première version télévisée est apparue en un seul épisode en 1955. Une version de 1970 narrant les exploits de Khun Phaen en tant que gouverneur de Kanchanaburi a duré 500 épisodes. Thai Channel 3 a diffusé une version en série sous le nom de Phim Phlilalai en 1985, et Thai Channel 5 a diffusé un feuilleton Khun Phaen en 1998. Une version en bande dessinée de Sawat Jukarop, est parue dans le Siam Rath (สยามรัฐ) pendant dix-huit ans, de 1932 à 1950. La plus récente des versions en bande dessinée a été compilée par Sukrit Boonthong en 2005. Nous connaissons bien sûr l’édition illustrée par Hem Vejakorn (1).

 

 

Citons, détail amusant, l’impression en 1917 par la multinationale British American Tobaco Co Ltd présente en Thaïlande d’une série de 100 paquets de cigarettes comportant des illustrations de cette histoire.

 

 

Il y a eu plusieurs adaptations romanesques, la première de Malai Chuphinit (มาลัยชูพินิจ) en 1932. La plus connue, Khun Phaen, est de Po Intharapalit (ป. อินทรปาลิต) et date de 1972. D’autres récits en prose et en langage contemporain ont été publié, le plus sérieux serait celui de Premseri (เปรมสิริ) en 1964. Citons encore une publication de Suphon Bunnag (สุพล บุนนาค) en 1960 avec des annotations et des explications sur le langage archaïque et des coutumes en passe d’être oubliées. Kukrit Pramoj (คึกฤทธิ์ ปราโมช) a également écrit une série d'articles dans Siam Rath (สยามรัฐ), réunis dans un volume en 1989. En 2002 enfin, Sujit Wongthet (สุจิตต์ วงษ์ เทศ)) a publié une analyse dans une série d'articles dans la revue Sinlapa Watthanatham (ศิลปะและวัฒนธรรม - Art et culture) contenant deux versions manuscrites d’un chapitre qui auraient été occultées dans l’édition du prince Damrong.

 

Cholthira Satyawadhna (ชลธิรา สัตยาวัฒนา)  enfin, citons là par honnêteté, féministe sinon pétroleuse notoire, est responsable d’une thèse de maîtrise en 1970 qui prétend analyser l‘œuvre de de façon « freudienne ». À chacun ses délires féministes.

 

 

(8) « THE PASTIME OF RHYME-MAKING AND SINGING IN RURAL SIAM » in Journal de la Siam Society, volume XX-2 de 1926-1927 et  « SEBHA RECITATION and THE STORY OF KHUN CHANG KHUN PHAN » in Journal de la Siam Society, volume XXXIII-1 de 1941

 

(9) Les méthodes pour activer ces pouvoirs latents comprennent la méditation et la récitation de mantras (มนตร์) c’est-à-dire de formules rituelles. Ces pouvoirs peuvent également être activés par des diagrammes mystiques  appelés yantra (เลขยันต์ - lek yan) probablement originaires des Indes.

A 273 -  ขุนช้าง ขุนแผน - UNE OEUVRE MAJEURE DE LA LITTÉRATURE THAÏE : KHUN CHANG - KHUN PHAEN OU L’HISTOIRE DE PHIM, « LA FEMME AUX DEUX CŒURS ».

Souvent tatoués (sak yan - สักยันต์). Ils sont composés de formes géométriques magiques aux significations symboliques disposées en motifs symétriques ou de caractères pali. Le mandala (มันดาลา) en est une forme. Dans la tradition thaïe ces diagrammes incluent également des nombres dans des séquences au sens surnaturel, des images de dieux et d'animaux puissants (lion, tigre, éléphant) ainsi que des formules écrites en pali ou en khmer.

 

 

Pour avoir du pouvoir, ces diagrammes doivent être dessinés par un adepte sous des règles de procédure strictes, en récitant des formules en continu et en réalisant le dessin en une seule fois. On peut les trouve encore imprimés sur une chemise ou une écharpe (ประเจียด - prachiat) nouée autour de la tête, du bras ou de la poitrine, une ceinture, imprimés sur du papier, du tissu ou même de la peau humaine.

 

 

Ils sont ensuite roulé et tressé dans une bague (แหวน พิรอด - waen phirot)

 

 

ou porté comme une amulette dans un petit étui (ตะกรุด - takrut).
 

 

Le but principal de ces différentes formes de conceptions – nous ne parlons évidemment pas de superstition - est évidemment de procurer l’invulnérabilité ou de protéger contre les menaces. Dans le même souci, nous pouvons trouver des amulettes fabriquées à partir de matériaux naturels et présentant des propriétés inhabituelles contre nature, une pierre précieuse qui ressemble à l'œil d'un animal,

 

 

ou le « métal fluide » (เหล็กไหล - lek lai), une substance semblable à du métal et malléable sous la chaleur de la flamme d’une bougie.

 

 

(10) Voir Kittisak Jermsittiparsert : « Political Implication in Sepha Khun Chang - Khun Phaen » in  Research on Humanities and Social Sciences, Vol.3, N.10, 2013

 

 

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