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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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17 octobre 2018 3 17 /10 /octobre /2018 22:24

 

 

SECONDE PARTIE

 

Nous avons parlé dans notre précédent article (1), qui en suivait plusieurs autres (2), du sort de ce qu’il est convenu d’appeler « les esclaves » au XIXe siècle jusqu’à l’abolition de l’institution en 1905.

 

 

Il semble bien que l’utilisation de ce terme résulte d’un abus de langage ou d’une insuffisance terminologique ? Les textes anciens régissant leur statut utilisent systématiquement le mot « that » (ทาส) retranscrit dans leur version anglaise par « slave » y compris d’ailleurs par le Roi Rama V  qui connaissait parfaitement l’anglais mais qui toutefois, dans le préambule de son décret de 1905 tint à souligner que l’esclavage au Siam n’était pas l’esclavage d’autres régions du monde. Le terme « kha » (ข้า) que l’on peut également traduire par « esclave » n’est jamais utilisé (3) Bien que nous ne sachions que peu de choses sur l’esclavage à l’époque d’Ayutthaya – Chroniques et Annales sont muettes sur le sujet, nous savons tout au moins qu’à partir de la moitié du XVIIe jusqu’à 1905 le pays n’eut pas à souffrir les excès qui conduisirent Rome, les Antilles françaises (nos « îles à sucre ») ou les États-Unis à des guerres sanglantes (4).

 

 

Ce sort le plus souvent débonnaire s’explique en grande partie par un statut juridique sur lequel nous avons tenté de nous pencher. Il nous faut bien évidemment citer Émile Jottrand, ce juriste belge qui participa à la préparation du nouveau code pénal (5) : « C'est toujours une lecture curieuse que celle des lois qui règlent cette institution singulière… Les textes sur cette matière, avec divisions et subdivisions, rappellent assez bien les discussions des Pandectes sur des pointes d'épingles » (6).

 

 

Sans entrer en profondeur dans le détail de cette législation « byzantine », nous bénéficions d’une classification établie par John Bowring qui écrivait en 1857 (7).

 

 

Il y a sept classes d’ « esclaves » – nous utilisions ce terme par défaut faute de meilleure alternative nous dit-il - selon la législation qu’il date de 1359 (Ramathibodi Ier) et qui décrit les sept manières de tomber en esclavage mais qu’il est plus simple de schématiser en trois :

 

- Les esclaves de guerre

- Les esclaves par achat

- Les esclaves par naissance.

 

Il ne semble pas y avoir eu trafic organisé méthodiquement comme celui des négriers souvent arabes ou portugais avec l’Amérique et responsable de la déportation de peut-être 20 millions de noirs. 

 

 

Signalons toutefois l’existence d’un trafic néfaste (mais peut être ponctuel ?) signalé par Crawfurd de jeunes gens capturés à Samarang sur l’île de Java et vendu par les capitaines de jonques chinoises  au Siam (8). Des hordes incontrôlées siamoises ou indochinoises se livraient à des razzias dans les régions frontalières le plus souvent au détriment des populations des minorités ethniques qu’ils revendaient sur la rive droite du Mékong, Sédangs au sud ou Kha du Laos dans le nord-ouest. Ces opérations ont été signalées par Francis Garnier (9).

 

LES ESCLAVES DE GUERRE

 

Il faut les classer selon leur origine, les Malais qui seraient 8.000. Ils furent enlevés de 1821 à 1 824 des États malais de la péninsule lors des expéditions du gouverneur de Ligor et pour la plupart originaires de Tringanou, de Kélantan et de Patani. Les Cochinchinois seraient 10.000, les Peguans seraient également 10.000, les Laos seraient 20.000 provenant de l’invasion siamoise de 1827-1838 (10), et les Birmans ne seraient que 1.000. Cette estimation  (59.000)  ne tient compte que des combattants capturés et non  de la famille, femmes et enfants qui suivent.

 

On peut supposer que les chiffres de Bowring, proche du roi, sont fiables. Bowring ne mentionne toutefois pas les Cambodgiens qui ont ou auraient été déportés à la suite des campagnes du général Bodindecha en 1835. En tout état de cause et malgré de lourdes incertitudes, nous sommes bien loin du chiffre délirant de 1.500.000 avancé par la presse coloniale (11). Ils appartiennent en priorité au roi, mais il aurait détesté les Cochinchinois (selon Bowring) et les distribuait au second roi.

 

Les Malais et quelques Peguans furent versés dans la marine. Ils y perçoivent un salaire de 8 ticals par mois jusqu’à 30 pour les officiers en sus de la nourriture. Ceux qui sont employés dans l’armée de terre perçoivent 4 ticals. Ils doivent tous 3 mois de service  au cours desquels ils sont payés et disposent donc de 9 mois à occuper à leur convenance.

 

Il semble clair que leur sort, une fois arrivés à marches forcées depuis le lieu de la bataille était généralement « acceptable ». Les obstacles à l'assimilation sont probablement inexistants : Soldats de quelque chef de guerre lao, indochinois ou birman, dont on ne sait trop comment ils les traitaient, ils deviennent soldats d’un chef de guerre siamois dont nous savons comment ils les traitaient.

 

 

L’idée de nation n’existant pas, ils ne font que changer de maître. Établis avec leur famille dans des villages éparpillés dans le pays de préférence loin de leur pays d’origine, sous l’autorité d’un chef de leur race, l’identité du groupe linguistique peut y subsister mais il ne semble pas qu’il y ait eu des obstacles majeurs à leur assimilation dans le tissu social siamois. On leur donnait des terres et ils ont contribué à peupler le pays de la même façon que les anciens domaines de Rome. Il n’est mentionné aucunes tentatives significatives de fuite et aucune mention de mauvais traitements. A partir du XIXe siècle (1801) ils bénéficient du même droit au rachat de leur liberté dans les mêmes conditions que les esclaves rachetables dont nous parlons plus bas selon les mêmes paramètres (âge et sexe).  

 

 

En dehors de leur fonction militaire, ils ont évidemment été utilisés pour contribuer à l’augmentation de la population et pouvaient également être employés au service royal comme phrai luang (ไพร่หลวง), statut sur lequel nous reviendrons.

 

 

Notons encore que les enfants mâles deviennent esclaves du roi mais que les parents peuvent disposer des filles à leur guise, y compris de les vendre. Lorsque Jottrand écrit en 1905, il ne parle plus que des esclaves pour dettes ce qui laisse à penser que cette espèce était virtuellement en voie de disparition. En admettant que ce régime ait été établi à partir du XIVe siècle et quelles qu’en aient été les motivations profondes qui ne relevaient bien évidemment pas de la charité chrétienne il déroge avec les usages de l’époque où régnait plutôt celui de tuer les mâles des populations vaincues, capturer leurs femmes pour l’usage que l’on devine et les enfants pour en faire de futurs esclaves.

 

 

Pour Monseigneur Pallegoix qui ne parle pas d’« esclaves de guerre » mais de « captifs », le terme est assurément mieux choisi : « Pendant les guerres, c'est la coutume d'amener captifs tous les habitants des places qu'on a prises, et le roi en distribue une partie à chaque mandarin, selon son rang et son mérite. Lorsque ces captifs ne se plaisent pas chez leurs maîtres, ils ont droit de passer chez un autre, pourvu que celui-ci paie leur rançon, fixée à quarante-huit ticaux par personne » (12).

 

Le qualificatif d’ « esclaves » de guerre semble donc parfaitement inadapté. L’histoire ne relate en tous cas aucun exemple de révolte de ces esclaves à force armée ou de fuite en masse. Pas de Spartacus,

 

 

pas de Toussaint Louverture.

 

 

LES ESCLAVES PAR ACHAT

 

Bowring les divise en deux classes les rachetables et les non rachetables. Monseigneur Pellagoix utilise le terme juridique de « rédimibles » et « irrédimibles ».

 

La classe des non rachetables

 

Elle est peu nombreuse nous dit Bowring sans nous donner de chiffres. Ce sont principalement des jeunes filles vendues par leurs parents. Il n’y a aucune garantie et par conséquent, plus des quatre cinquièmes d'entre elles prennent la fuite quand elles en ont l'occasion et le propriétaire n'a aucun recours. C’est un investissement perdant ! Nous ne sommes pas au Texas, on ne lâche pas de chiens dressés contre les fugitives !

 

 

Ceci nous est confirmé par l’article de R.B. Cruikshank que nous avons cité en première partie (13). Singulière législation qui ne permet pas à l’esclave de se racheter mais qui lui permet de fuir sans possibilité de recours de la part de son maître ! Monseigneur Pallegoix nous donne un exemple de contrat de vente, situation apparemment exceptionnelle puisque le père s’était porté garant en cas de fuite de sa fille (14).

 

La classe des rachetables

 

Elle serait la plus nombreuse, comprenant l’essentiel des esclaves du pays. Ces esclaves peuvent avoir été vendus par leurs parents ou s’être vendues eux-mêmes alors même qu’ils s’étaient déjà rachetés ! « Personne ne peut vendre un esclave sans son consentement » auraient dit d’érudits siamois à Bowring qui est tout de même sceptique. Le prix serait pour les hommes de 80 à 120 ticals et de 60 à 100 pour les femmes. Les chiffres énoncés par Monseigneur Pallegoix qui écrit à la même époque que Bowring sont à peu près les mêmes. La procédure d’achat et de vente est simple : Chaque esclave est porté sur un contrat que son maître conserve mais doit le donner chaque fois que l'esclave peut aligner la somme qui y est mentionnée.

 

Notons dans cette catégorie une sous-catégorie singulière, ce que les juristes appellent « le gage sans dépossession » tout comme lors de l’achat d’un véhicule à crédit qui est gagé en garantie du prêt mais reste à votre disposition. L’exemple le plus fréquent est celui d'un homme qui offre sa femme en garantie d’un prêt d’argent mais reste avec son mari.

 

 

LES ESCLAVES PAR NAISSANCE.

 

Leur situation est similaire à celle des esclaves pour dettes, Reprenons ce qu’en disait La Loubère : «  Quand on n'est esclave que pour dette, on redevient libre en payant : mais les enfants nés pendant cet esclavage, quoi que passager, demeurent esclaves. On naît esclave, quand on naît d’une mère esclave et dans l’esclavage les enfants se partagent comme dans les divorces. Le premier, le troisième, le cinquième, et  tous les autres en rang impair appartiennent au maître de la mère. Le second, le quatrième et les autres en rang paire appartiennent au père, s'il est libre ou à son Maître, s'il est esclave. Il est vrai  qu'il faut pour cela que le père et la mère n'aient eu commerce ensemble, qu'avec le consentement du maître de la mère  car autrement tous les enfants appartiendraient au maître de la mère ».

 

 

Bowring donne le détail minutieux par catégories, sous catégories et subdivisions et entre dans les méandres de cette législation qui semble avoir voulu appréhender toutes les situations possibles et imaginables. C’est très exactement ce que firent les Pandectes de Justinien, définir une foule de situations au cas par cas hors toute règle générale. Jottrand pour sa part nous donne quelques exemples auxquels nous nous limiterons, ceux qui sont basé sur cette constatation : Il ne faut pas oublier, que la chose vendue est une « chose vivante » (15).

 

 

Sur un plan général, nous savons que les esclaves étaient en général bien traités. Francis Garnier mérite d’être cité parlant des esclaves au Laos dont on peut supposer qu’ils étaient traités de même au Siam : «  Ils vivent même souvent si intimement et si familièrement avec leurs maîtres que, sans leurs cheveux qu'ils conservent longs et leur physionomie particulière, on aurait de la peine à les reconnaître au milieu d'un intérieur laotien. » (9).

 

 

Les droits du propriétaire sont également définis et le pouvoir disciplinaire limité à ce qui était nécessaire pour assurer l'obéissance sans causer de blessures. Ils ne recevaient probablement ni plus ni moins de coups de bâtons que les hommes libres ! Nous ne sommes pas en Alabama, le maître n'a pas le droit de vie et de mort sur aucun de ses esclaves.

 

 

Ceux-ci ne sont d’ailleurs pas dépourvus de droits puisqu’ils peuvent posséder et hériter. Ils ont également le droit d’ester en justice. Comme pour les esclaves rachetables, le prix est celui de la vente initiale, c’est la raison pour laquelle la vente d’esclaves devait être accompagnée d’un contrat écrit indiquant la date de la vente, le prix payé, le nom de l'acheteur, le nom du garant et le nom de l'esclave; le maître doit le lui restituer à la demande de l'esclave désireux d'acheter sa liberté à prix égal, pas de spéculation possible semble-t-il ? Il est encore d’autres dispositions favorables à ces malheureux : Le maître a l’obligation de les nourrir pendant les famines. Le maître est coupable d’adultère s’il dispose d’une esclave femelle munie d’un mari. Il est encore responsable de l’entretien, de l’éducation et du bien-être des enfants de l’esclave leur  mère.

 

S’il devient moine, il lui faut l’accord du maître mais il est alors automatiquement libéré. Une esclave par ailleurs devient automatiquement libre si elle a un enfant du maître ou d’un parent du maître.

 

R.B. Cruikshank nous détaille toutes ces dispositions que l’on pourrait – presque – qualifier de « code du droit des esclaves », il y avait une sérieuse atténuation de l'exploitation de l'esclave par le maître jusqu’à la disparition définitive de l'esclavage mais il pose aussi la question judicieuse de savoir comment elles étaient appliquées dans la réalité quotidienne ? Sa réponse est favorable au bénéfice de plusieurs observations : Par principe tout d’abord les normes bouddhistes prédominantes s’opposent aux mauvais traitements causés aux êtres vivants. Laissons-lui la responsabilité de cette opinion quand l’on sait ce dont nos paisibles bouddhistes sont parfois capables.

 

 

La seconde observation nous parait plus plausible : la main d’œuvre est rare, ce n’est pas en lui donnant des coups de triques que l’on va favoriser son ardeur au travail et  - en dehors de la possibilité de rachat - l’esclave a la possibilité de fuir et de se placer sous la protection d’un autre maître, la seule sanction étant alors que le second doit au premier le remboursement du prix tel qu’il apparaît sur le contrat d’origine.

 

 

QUELLE ÉTAIT LA NATURE DE L’INSTITUTION ?

 

R.B. Cruikshank y voit une relation de « patron à client » (« patron-client perspective ») plus qu’une relation de maître à esclave. Le choix des mots était-il conscient chez cet américain ? Il nous conduit irrémédiablement à faire le parallèle avec le droit romain en comparant évidemment ce qui peut l’être.

 

 

Telle fut l’opinion d’ailleurs du Capitaine de Malglaive dans l’un des rapports de la Mission Pavie (16).

 

 

La relation de clientèle qui domine la vie sociale de la Rome antique relie deux personnes de statut différent, un puissant et une personne de rang moindre, le client, en principe homme libre mais pas toujours. Le patron protège ses clients. Ses clients le soutiennent dans ses entreprises, cultivent ses terres. Ce sont souvent des citoyens endettés qui se sont mis sous sa protection. La comparaison vaut ce qu’elle vaut. Pourrait-on assimiler leur statut à celui des serfs sous l’ancien régime  puisque le servage n’était pas l’esclavage ? Contentons de faire ce que font les juristes lorsqu’ils découvrent une institution qu’ils ne peuvent exactement définir par comparaison et baptisons cette institution en tout état de cause dégradante qui soumet un homme ou une femme au pouvoir d’un autre de « sui generis ».

 

 

LE PRIX ?

 

S’il ne semble pas y avoir eu de « marché aux esclaves » comme en Amérique

 

 

ou dans les pays arabes,

 

 

il y a toutefois un « prix du marché » dont nous avons donné quelques chiffres. Nous pouvons être plus précis au moins au vu d’éléments ponctuels qui les confirment. En 1900 dans les six circonscriptions du Lanna (ล้านนา) savoir Phrae, Lampang, Nan, Thoen, Chiangmai et Lamphun (แพร่, ลำปาง, น่าน, เถิน, เชียงใหม่, ลำพูน) le prix varie de 48 ticals à 72 avec un net avantage pour les femmes (17).  Ces chiffres provenant d’une région reculée sont peu ou prou confirmés dans le texte de 1874 dont nous allons parler. Le tableau ci-dessous est significatif :

 

 

A cette date, un tical est équivalent à 1 franc 65. À Paris le pain « restaurant » vaut 38 centimes, le kilo de bœuf 1,80 francs et le litre de vin rouge 53 centimes. N’ayons pas la discourtoisie de traduire le prix d’une esclave femelle en kilos de bœuf. Si l’on admet que le franc de 1900 vaudrait environ 4 euros de 2018, nous vous laissons faire vos comptes. Ces chiffres n’auraient gère d’intérêt si nous n’avions pas d’autres éléments de comparaison plus significatifs. Or nous connaissons à la même date les rémunérations mensuelles dans l’administration : Un gouverneur de monthon gagne selon l’importance de sa circonscription entre 1.000 et 1.600 ticals par mois. Ses assistants selon leur grade, de 300 à 1.000 ticals par mois. Les gouverneurs de sous-circonscriptions, de 200 à 600 ticals par mois. Un magistrat de 200 à 250 ticals tout comme les autres fonctionnaires. Les salaires les plus bas sont ceux des domestiques entre 10 et 15 ticals (18).

 

Ces prix sont faibles ce qui s’explique bien évidemment par l’abondance de la marchandise sur le marché. Nous n’avons pas de statistiques et de recensement fiables avant le XXe siècle, il faut nous contenter de la première estimation de Monseigneur Pallegoix, un tiers d’une population de 6 millions d’habitants, chiffre confirmé par Bowring et repris ensuite par les successeurs sans plus de précisions. À titre de comparaison, il y avait aux États-Unis 4 millions d’esclaves sur une population de 31 millions.

 

 

L’ÉVOLUTION

 

Que savons-nous de l’institution dans le passé ? Nous avons vu qu’elle est ignorée des Chroniques et des Annales. Suivons les explications historiques que donne W.A.R. Wood, Consul général d’Angleterre à Chiangmai et ami du prince Damrong (19).

 

 

Elle aurait été ignorée sous le royaume de Sukhothaï et la stèle de Ramkamhaeng ne la mentionne pas. Elle aurait par contre été déjà fortement établie sous le règne de Ramathibodi Ier. Il nous signale la prise de Phitsanulok, et à cette occasion la capture d’un grand nombre de prisonniers de guerre réduits à l’esclavage. Il situe en 1637 la première loi relative à l’esclavage pour dettes « L'esclavage, bien qu'inconnu lors des beaux jours du roi Ramkamheng et de ses successeurs à Suukhothai, avait toujours été une caractéristique du système social siamois sous le règne d'Ayutthaya. L'esclavage dans un pays doit toujours être indissociable de la cruauté et des abus, mais une fois le système admis, la loi siamoise sur le sujet n'apparaît pas déraisonnable et n'ignore en rien les intérêts des esclaves ». Ses conclusions toutefois divergent de ce que nous avons écrit ci-dessus. Où se situe la vérité ? : « La loi contient des dispositions prévoyant la punition des maîtres qui ont tué ou blessé leurs esclaves, et de nombreux moyens ont été fournis pour permettre aux esclaves de retrouver leur liberté. Malheureusement, comme c'était inévitable, les dispositions les plus clémentes de cette loi étaient trop souvent ignorées et le sort d'un esclave de dette au Siam était souvent très misérable, même dans les temps modernes, jusqu'en 1905, lorsque le roi Chulalongkorn (Rama V) a accompli l'acte le plus noble de son long et mémorable règne en abolissant définitivement une fois pour toutes les dernières traces d'esclavage dans son royaume ».

 

 

L’arrivée massive des Chinois à partir du règne de Rama II (1809-1824), fuyant l’anarchie de leurs pays, (« laissez-leur prendre un pied chez vous, Ils en auront bientôt pris quatre ») et venus chercher du travail changea la donne. Industrieux, peu exigeants, incontestablement moins indolents que les Siamois, leur présence pesante répond à un besoin croissant de main-d’œuvre.

 

 

La coïncidence temporelle avec les exigences des pays occidentaux à l’égard du Siam pour obtenir la disparition des « traités inégaux » et le régime des capitulations est évidemment pur hasard. L’existence de l’esclavage était l’une des institutions qui choquait le plus ce que l’on n’appelait pas encore la « bonne conscience universelle ».

 

 

Les paramètres économiques le rendirent  rapidement obsolète. Les planteurs de coton du sud profond des États-Unis s’aperçurent assez rapidement qu’un noir qui ne leur coûtait plus que son seul salaire était plus rentable qu’un esclave qu’il fallait acheter, nourrir et habiller même mal, soigner et entretenir jusqu’à sa mort, élever les enfants jusqu’à ce qu’ils soient susceptibles d’aller aux champs… Un choix économique comme un autre.

 

 

Rama V procéda par étapes à une émancipation graduelle, sans précipitation dangereuse, pour éviter, comme le dit Jottrand « les résultats fâcheux et décourageants qu'on a observés jadis dans d'autres pays, notamment en Amérique ». Il dit lui-même : « Il est impossible de tout changer du jour au lendemain… si cette pratique est adoptée, les choses se dérouleront sans heurts et de manière satisfaisante au fil du temps ».

 

Le premier décret du 12 juillet 1874 stipule que tout individu né postérieurement à l’avènement du roi (1868) ne peut pas être esclave. C’est donc l'abolition à terme. Par cette mesure, la génération nouvelle est tout à l’abri d’un état dégradant aussi débonnaire soit-il. Les vieux soumis à l’ancien régime ne sont pas exposés aux risques de mourir de faim sans savoir faire usage de leur liberté. Tous les esclaves n’étaient pas « traités avec gentillesse » dit-il mais les enfants ne devaient pas subir les erreurs de leurs parents tombés en esclavage par leur incurie ou, pire, qui les avaient vendus pour payer leurs dettes de jeu (20).

 

Le deuxième texte tombé de la salle du trône en 1897 est destiné à pallier aux difficultés des esclaves pour se libérer, leur travail au profit du maître n'étant ni rémunéré ni déduit du capital de sa dette et ne représentant que les intérêts de la dette. Ce système il est vrai scandaleux prit fin : Désormais chaque esclave aura droit à une rémunération minimum de 4 ticaux par mois, qui lui sera comptée en déduction du capital de sa dette et non des seuls intérêts.

 

 

Le texte définitif intervint le 30 mai 1905 et fut proclamé le lendemain. En sont formellement exclues les provinces cambodgiennes de Bayap (มณฑลพายัพ) et Burapha  (มณฑลบูรพา) qui deviendront peu après françaises et les provinces malaises de Saiburi (Kedah), Kalantan et Tringganu qui deviendront peu après anglaises. On ne sait trop les raisons de cette exclusion.

 

La transition semble s’être faite sans trop de difficultés, parfois à la traîne dans les provinces excentrées, mais toute trace d’esclavage avait disparu dès 1910.

 

 

En dehors de la famille royale et de la noblesse, il n’y aura plus que - non pas des citoyens, notions alors étrangère à la culture siamoise -  mais des roturiers car si nous avons quelques doutes quant à la traduction exacte de that (ทาส) il n’y en a aucun sur la traduction de phrai (ไพร่). Ce sont tout simplement des serfs.

 

 

Il en est deux catégories, les phrailuang (ไพร่หลวง) et les phraisom (ไพร่สม). Les esclaves deviendront des phrai Luang constituant les grandes masses du peuple marqués et tatoués comme tels. Leur sort était-il meilleur que celui des esclaves ? Les fuites des phrailuang pour devenir phraisom dont le statut était moins contraignant auraient été nombreuses. Les autorités provinciales ou municipales peuvent exiger des phrailuang des services personnels de trois mois par an et plus en cas de besoin. La procédure habituelle est d'exiger un service non rémunéré d'un mois puis de leur accorder trois mois pour poursuivre leurs propres activités sauf le service supplémentaire. Mais qu’ils soient luang ou som, ils ont au moins un « protecteur ».

 

 

Ce n’est évidemment pas le cas de la catégorie la plus basse, celle des mendiants (khothan - ขอทาน). Après La Loubère, R.B. Cruikshank a le mérite de ne pas les oublier. Ils sont en bas de l’échelle hiérarchique, c’est leur karma qui les y a placés (parait-il ?) et n’ont ni protecteur ni protection, ni dépendance ni asservissement. Ils connaissent en quelque sorte – sans le savoir – ce que Saint Bernard appelait « la force de la liberté dans la misère ».

 

 

L’esclavage siamois était donc une forme particulière que peut prendre la dépendance et l’asservissement à travers le monde. Peut-on évoquer le lien qui existe encore de nos jours en Thaïlande et dans d’autres pays du Sud-Est asiatique, entre la coutume de l'esclavage tel qu'elle se pratiquait au XIXe siècle et la vente par leurs parents pauvres et endettés d'enfants et de jeunes filles destinés à la domesticité ou plus souvent encore à la prostitution

 

 

ou le sort des travailleurs immigrés sur les bateaux de pêche ? (21). Esclavage ou travail forcé, la différence devient alors bien subtile...

 

 

NOTES

 

(1) « L’ESCLAVAGE AU SIAM AU XIXe SIÈCLE JUSQU’À  SON  ABOLITON EN 1905 – PREMIÈRE PARTIE »

 

(2)  Cités dans la note 1 de l’article ci-dessus.

 

(3) Il semblerait toutefois qu’il ait été utilisé dans la partie laotienne du royaume (certaines parties des provinces de Buriram, Kalasin, Surin, provinces de Yasothon, Roi Et, Sisaket et Ubon Ratchathani) : voir l’article de Mademoiselle Sutida Tonlerd « ข่า: ทาสในมณฑลลาวตะวันออก และมณฑลลาวตะวันออกเฉียงเหนือ ระหว่าง .. 1779 – 1904 - The Slavery in Southern Laos, between 1779 and 1904 - in « วิจิตรศิลป์ Journal of fine arts » volume II de 2555-2012).

 

(4) Les historiens romains rapportent l’histoire de Vedius Pollion qui donnait ses esclaves à dévorer aux murènes géantes de son bassin. Il ne subit que la sanction de l’empereur Auguste qui fit combler ce vivarium.

 

 

La révolte des esclaves conduite par Spartacus eut pour résultat 60.000 esclaves tués au combat et 6.000 crucifiés.

 

 

La  révolte à Saint-Domingue sous la conduite de Toussaint Louverture : 100 ou 200.000 morts. 

 

 

Guerre de Sécessions aux États-Unis : des centaines de milliers de morts.

 

 

(5) Émile Jottrand «  Au Siam. Journal de voyage de M. et Mme Émile Jottrand » pp 93 s. 1905,

 

 

(6) Les pandectes sont une compilation  en 50 volumes établie sur ordre de l’empereur  byzantin Justinien au VIe siècle de l’ensemble des lois romaines depuis le début de la fondation de Rome.  A cette époque, les théologiens de Byzance s’intéressaient à la question de savoir si les anges pouvaient se matérialiser et combien pourraient tenir sur une pointe d’épingle.

 

(7) John Bowring « The Kingdom and people of Siam » volume I, p. 189 s.

 

(8) John Crawfurd « Journal of an  Embassy from the governor general of India to the courts of Siam and Cochinchina » 1830, volume I, p. 226-227.

 

(9) Francis Garnier « Voyage d’exploration en Indochine », 1885.

 

 

(10) Comme toujours, aucun chiffre n’est réellement assuré. Selon Raquez la déportation de la campagne de 1827-1828 aurait concerné non pas 20.000 combattants mais 80.000 familles. Une nouvelle expédition en 1884-1885 permit de coloniser la région d’Ubon : « Comment s'est peuplé le Siam, ce qu'est aujourd'hui sa population » (publié en 1903 dans le Bulletin du Comité de l'Asie Française). In : Aséanie 1, 1998. pp. 161-181;

 

(11) Voir l’article du journal « L’univers » cité dans notre précédent article.

 

(12) Voir la note 7 de notre précédent article.

 

(13) « SLAVERY IN NINETEENTH CENTURY SIAM » in : Journal de la Siam society, 1975 n° 63-II, pp. 316-333.

 

(14) Monseigneur Pallegoix, « Description du royaume thaï ou Siam » volume I pp. 234-235. 

 « Le mercredi, sixième mois, vingt-cinquième jour de la lune de l'ère 1211, la première année du Coq, moi, monsieur Mi le mari, madame Kôt l'épouse, nous amenons notre fille Ma pour la vendre à monsieur Luangsi pour 80 ticaux, pour qu'il la prenne à son service en place des intérêts. Si notre fille Ma vient à s'enfuir, que le maître me prenne et exige que je lui trouve la jeune Ma, Moi, monsieur Mi, j’ai apposé ma signature comme marque »

 

(15) Voici donc quelques cas d’espèces comme disent les juristes : « La chose vivante peut devenir malade et demander des soins, et les cas sont prévus avec détails, comme pour la vente d'un cheval ou d'un buffalo :

1° Si je vends un esclave et que j'en aie fait la livraison :

a) Je demeure responsable de sa maladie et de sa mort pour les deux tiers du capital, sans aucune limite de prescription (trente ans, quarante ans, toute la vie), dans le cas où, dûment averti, je n'ai pas soigné le malade;

b) Si j'ai donné mes soins, et que l'esclave meurt tout de même, un tiers seulement ;

2° Si je vends un esclave, que le prix en est payé, mais que je n'en ai pas encore fait livraison, le risque est réglé ainsi :

a) Je n'avertis pas le maître de la maladie. L'esclave meurt. Je suis responsable du total, capital et intérêts ;

b) J'avertis le maître, mais il ne vient pas, je suis responsable pour un tiers;

c) J'avertis le maître, il vient, et l'esclave meurt tout de même. Je suis responsable pour deux tiers ».

 

(16) « Leur condition est à peu près celle de la clientèle dos patriciens romains » écrit le capitaine de Malglaive : « Mission Pavie – Indochine -  IV – Voyage au centre de l’Annam et au Laos », 1902 .

 

 

(17) Source : http://www.payer.de/thailandchronik/chronik1900.htm

 

(18) William J. Siffin « Thai bureaucracy : institutional change and development ». Honolulu, East-West Center, 1966.

 

(19) W.A.R. Wood « A HISTORY OF SIAM FROM THE EARLIEST TIMES TO THE A.D. 1781, WITH A SUPPLEMENT DEALING WITH MORE RECENT EVENTS » à Londres, 1924.

 

(20) Le texte qui est très long a été traduit par  Prachoom Chomchai (ประชุม โฉมฉาย) « Chulalongkorn the great : a volume of readings edited and translated from Thai texts », Tokyo : Centre for East Asian Cultural Studies, 1965.

 

(21) Voir nos articles

A 128 « Le travail forcé sur les bateaux de pêche thaïlandais »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a128-le-travail-force-sur-les-bateaux-de-peche-thailandais-120167502.html

« La crevette thaïlandaise a un arrière-goût d’esclavage »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-la-crevette-thailandaise-a-un-arriere-gout-d-esclavage-123882851.html

 

 

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