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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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30 octobre 2018 2 30 /10 /octobre /2018 08:32

 

Nous avons parlé dans un précédent article de ce phénomène qui a pris une récente ampleur et avait fait l’objet d’un très bel article d’une universitaire anthropologue et sociologue thaïe, professeur à l’Université de Khonkaen (Isan) qui plus est (elle est née à Nakhonphanom), Madamoiselle Patcharin Lapanun (นางสาว พัชรินทร์ ลาภานันท์), résumant une volumineuse thèse de doctorat (1). Elle vient de nous doter d’un article qui  est en quelque sorte la suite, écrit de concert avec  Eric C. Thompson, lui-même sociologue à l’Université de Singapour, intitulé « Masculinity, Matrilineality and Transnational Marriage » (Masculinité, Matrilinéarité et Mariage Transnational) publié dans le dernier numéro de la revue Journal of Mekong societies (2).

 

 

On parle le plus souvent des femmes (thaïes) et des hommes (farangs) engagés dans ces relations, mais l’on ignore ceux qui sont impliqués sans être directement concernés, comme ne participant pas, les hommes thaïs et leurs réactions face à ses mariages souvent légitimés, nous disait-elle en citant des récits féminins selon lesquels les locaux étaient « totalement irresponsables face aux responsabilités familiales ».

 

 

Nous avions dans notre précédent article donné quelques chiffres : il y aurait eu entre 11.000 et 15.000 occidentaux vivant dans les 20 provinces du nord-est dont la plupart – évidemment - sont en couples avec des autochtones  mais sur des sources de 2004. Madamoiselle Patcharin Lapanun nous dote de chiffres plus précis à l’unité provenant du National Economic and Social Development Board (Conseil national pour le développement économique et social)

 

 

mais malheureusement probablement obsolètes puisque datés de 2004 également : 19.594 femmes en Isan étaient mariées à des étrangers dont 87 % d’occidentaux, les 13 % étant probablement essentiellement des asiatiques, Japonais et Singapouriens. Le phénomène s’est évidemment amplifié depuis 15 ans et n’est pas propre à la Thaïlande, mariage de  femmes de pays moins développés avec des hommes de pays plus riches dans la hiérarchie économique mondiale parallèlement à la mobilité et à la circulation massives à travers les frontières nationales à l'ère de la mondialisation.

 

 

Madamoiselle Patcharin Lapanun  nous livre de doctes considérations sur « la masculinité hégémonique » assorties de surabondantes références sociologiques et ethnologiques, mais ce n’est pas notre propos direct. Ce fut ou ç’aurait été toutefois le rôle de « soutien de famille » qui explique le comportement des migrants chinois des premières  générations, installés au Siam épousant souvent des Siamoises en se différenciant des Siamois considérés comme moins « responsables » de leur famille.

 

 

L’intérêt de l’étude de Madamoiselle est qu’elle repose – en dehors de sources d’information très érudites sur les concepts de masculinité en relation avec le mariage transnational mais dépassant le cadre de l’Isan – sur un travail de terrain. Ainsi fit-elle dans son précédent travail (1). Elle fit donc ce travail dans un village dont elle ne donne pas le nom réel mais qu’elle baptise ce qui n’est probablement pas innocent Na Charoen (que nous transcrivons น่าเจริญ ce qui signifie à peu près avec une pointe d’humour « digne de bonheur »).

 

 

Son étude est le résultat d’enquêtes pendant deux ans en 2016 et 2017 dans ce village situé dans la province de Khonkaen à 77 kilomètres au nord-ouest de la capitale. Elle a donc interrogé 25 informateurs locaux, dont 13 hommes âgés de 24 à 63 ans et 12 femmes âgées de 23 à 57 ans. Trois informateurs âgés de plus de 55 ans sont deux chefs de village, un instituteur à la retraite. Les hommes y travaillent dans l’agriculture ou sont salariés dans des usines ou des magasins. Certains sont sans travail. Tous sont aux femmes impliquées dans le mariage transnational d’une manière ou d’une autre en tant que fils, ex-maris, parents ou voisins.  Comme par ailleurs la masculinité est un concept relationnel de virilité et de féminité, l’enquête a également porté sur des femmes. Cinq d’entre elles sont en couple avec des farangs, l’une est institutrice de village et tout comme les hommes, elles participent à diverses activités génératrices de revenus.

 

Le village comme il nous est décrit ressemble à tous les villages de la région.

 

 

 

Il inclut dans le système administratif local deux muban (หมู่บ้าน) mitoyens. La plupart des habitants ont des liens de parenté entre eux, ont participé à des activités communautaires économiques, culturelles et religieuses. Il comporte 298 foyers pour  une population de 1.378 personnes; le ratio homme-femme y est presque égal (49/51). Na Charoen est un village relativement bien développé comme le sont tous les villages Isan, avec de bonnes infrastructures. Certaines des maisons sont construites dans un style « plus représentatif de l’architecture urbaine » plutôt que dans un style plus traditionnel ce qui correspond peut-être aux goûts farangs mais ne signifie pas un « progrès ». La plupart de ces maisons appartiennent à des femmes mariées à un farang. On s’en serait douté ! L’activité essentielle des habitants, comme partout en Isan est agricole (riz et canne à sucre). Les autres sources de revenus sont des emplois dans les usines,  les ateliers artisanaux ou les commerce, les ateliers mécaniques (réparation des voitures, des motocyclettes et autres véhicules), les magasins d’ordinateurs et de téléphones et les stations-service. Certains villageois vont travailler à Khonkaen ou dans d'autres grandes villes à zones industrielles ou vers les destinations touristiques, Bangkok, Chonburi, Rayong (Moyen discret pour Madamoiselle Patcharin Lapanun de ne pas parler de Pattaya), Koh Samui et Phuket. Environ 5% de la population dont deux tiers de femmes ont suivi des études supérieures.

 

 

La migration à la recherche du travail a commencé dans les années 1980. Le résultat positif a incité les jeunes générations à suivre cette voie.  Des femmes sont parties dans les zones touristiques et quelle qu’ait été la nature de leur « travail » elles ont finalement épousé des farangs. Certaines ont quitté le village pour se réinstaller avec leurs maris à l'étranger ou ailleurs en Thaïlande, mais ont toujours maintenu des liens avec leurs parents et leurs proches. D'autres enfin sont retournées s'installer dans le village avec leur mari farang. Certaines femmes restaient au village pendant que leur mari ou leur compagnon farang vivait ou travaillait dans d'autres régions mais ont réussi à venir vivre avec eux au village.

 

 

L'amélioration du niveau de vie des familles mixtes a incité d'autres femmes du village à suivre cette voie. La nécessité d'un moyen de contacter les occidentaux a incité une femme du village avec son mari allemand à organiser  un service entre les deux villes qui a permis de faciliter des mariages mixtes non seulement dans le village mais aux alentours. Actuellement et aux dires du Conseil national pour le développement économique et social près de la moitié des femmes de l’Isan mariées à des étrangers viendraient de trois provinces, Khonkaen, Udonthani et Nakhon Ratchasima.

 

 

Les opinions masculines ?

 

Elles varient bien évidemment en fonction des antécédents de la personne interrogée et de ses relations avec les femmes mariées à des farangs. Nous savons que les motivations qui poussent les villageoises à épouser un occidental sont diverses entre les soucis matériels, modernité signifiant une vie meilleure et l’aspect romantique (1).

 

 

L’entourage masculin de ces femmes – opinion largement dominante – considère ces mariages  comme un moyen d’améliorer la situation économique des femmes et de leurs familles.

 

 

Un ancien chef de village explique :

 

 

« De nos jours, le mode de vie des habitants du village a changé. Tout le monde se bouscule pour gagner de l'argent et pour améliorer son sort…. L'argent peut tout apporter : une grande maison, un terrain, une voiture, etc. Pour gagner de l'argent, les villageois ont migré pour travailler dans les villes et les lieux touristiques. Ma femme et moi avons fait cela aussi quand nous étions jeunes. Nous sommes allés à Bangkok et avons vécu là pendant 10 ans avant de revenir nous installer dans le village en 1978. J'étais un homme prudent. Ma femme vendait de la nourriture à emporter… Beaucoup de villageoises ont épousé des farangs ce qui leur a permis  d’améliorer leur situation matérielle pour soutenir leurs parents et les enfants nés d'un père local ».

 

 

L'idée masculine selon laquelle les motivations économiques sont la principale raison qui incite les femmes à opter pour un mariage mixte est prédominante et partagée par la partie masculine de la population locale.

 

 

Big (pseudonyme) a une vingtaine d'années et son épouse l'a quitté pour épouser un Japonais. Il avait des revenus modestes et les problèmes d’argent étaient fréquents.

 

 

« J’étais désolé de ne pas pouvoir gagner suffisamment pour  satisfaire ma femme et soutenir notre enfant… Il est bon que ma fille soit prise en charge par sa mère; elle peut avoir une bonne éducation et une bonne vie. C’est bien pour ma femme aussi. Elle peut avoir ce qu'elle veut, des bijoux, de beaux vêtements, une maison et une voiture… Je ne lui en veux pas »

 

 

Selon lui, sa femme a pris cette décision pour son avenir et celui de leur fille même si elle a toujours de l’affection pour lui. Pour la majorité, ces mariages ne signifient pas que, par nature, les femmes thaïlandaises ressentent moins de passion pour les Thaïs que pour les occidentaux.  Ils considèrent que ces relations sont déterminées par une logique matérielle plus qu’affective. Nous savons en effet (1) que les femmes mariées à des occidentaux admettent que l’aspect matériel n’est pas étranger à leur décision.

 

 

Mais beaucoup admettent qu’il existe d’autres facteurs, en particulier le manque de responsabilité de leur sexe dans la prise en charge de leur famille et en général le comportement des Thaïs dans les relations familiales tout autant que le facteur économique et le facteur émotionnel qui poussent les femmes à rechercher un mariage mixte.

 

 

Certains manifestent, il fallait s’en douter, une certaine acrimonie mais d’autres beaucoup moins, convaincus qu’à la fin, ces femmes retourneront dans les bras des Thaïs.

 

 

C’est plausible mais ce point-là mérite d’être explicité, ce que ne fait malheureusement pas Mademoiselle Patcharin Lapanun faute probablement du moindre élément statistique. Nous constatons tous les jours que dans les couples mixtes, il y a le plus souvent une certaine et parfois grande sinon très grande différence d’âge. Les femmes ont donc toutes chances de se retrouver veuves. Que font-elles alors ? Nous connaissons quelques exemples très ponctuels de veuves remariées à un compatriote mais n’ayons garde de généraliser.

 

 

Nos villageois indiquent en effet avoir eu connaissance de femmes ayant eu au cours de leur mariage mixte des relations extra conjugales discrètes car unanimement considérées comme immorales avec un Thaï. Il s’agissait alors pour eux de bénéficier d'un soutien matériel sans avoir le souci d’accomplir les fonctions d’un chef de famille.

 

 

Or, le rôle de « soutien de famille » est un aspect clé de ce que Mademoiselle Patcharin Lapanun  appelle la « masculinité hégémonique ». Et ce rôle est assez fluide au village, et est en général mieux assumé par les plus âgés.

 

 

Les récits des hommes entre la cinquantaine et la soixantaine nous révèlent qu’ils ont travaillé dans l'agriculture le plus souvent pour subvenir aux besoins de leur famille et ce avant même le mariage pour prouver leur qualité de partenaire de mariage potentiel. Un homme de 63 ans a déclaré avoir travaillé dur pendant trois ans avant de se marier pour prouver à sa femme et à  ses parents qu'il était qualifié pour être un partenaire capable de prendre soin de sa famille. Il en fut de même pour un autre du même âge : Il a quitté le village pour travailler à Bangkok pendant près de 10 ans après son mariage, mais n’a pu économiser suffisamment. Après avoir eu leur deuxième enfant, ils sont revenus au village. Ils vendaient des glaces en itinérant et ses gains lui ont permis d'ouvrir une échoppe où sa femme vend des plats cuisinés, ensuite transformée en épicerie toujours en activité aux mains de leur héritier.

 

 

 

Conflit des générations ? Ils considèrent tous deux avoir été de bons maris et de bons pères alors que les garçons de la génération présente préfèrent être assistés par leurs parents et sortir avec leurs amis…même si certains ont leurs propres moyens pour « obtenir  de l’argent » … mais c’est là un sujet sur lequel il ne vaut mieux  pas s’attarder.

 

 

 

 

Il y a bien sûr des exceptions : un garçon de 29 ans, Dan  (pseudonyme), prend ses responsabilités conjugales au sérieux. Né dans une famille relativement aisée, après le mariage, il a vendu sa voiture et sa moto pour investir dans un magasin de jeux et de produits d’épicerie. Il reconnaît avoir rompu avec sa vie oisive d’adolescent passant on temps à boire avec ses amis. Les jeunes gens du village déclare-t-il préfèrent les sensations fortes, sortir, boire, jouer ;  Comportement qu’ils considèrent comme faisant partie de la culture de leur masculinité.

 

 

Les plus âgés soulignent que la façon dont les gens gagnaient leur vie a changé. À l’époque où ils étaient jeunes et avaient fondé leur propre famille, les gens se concentraient moins sur l’argent et étaient moins matérialistes qu’ils ne le sont devenus.

 

 

Ils n’apprécient pas le comportement de la « culture masculine » de la jeune génération, qui s’est répandue sur la scène villageoise, alors que les jeunes en parlent comme moyen de faire face aux difficultés économiques.

 

 

Notre enquêtrice a souvent vu dans le village un groupe de jeunes hommes entre 20 et 30 ans sans emplois réguliers réunis l’après-midi devant l’atelier de Dan pour bavarder, boire et « aller en ville ».

 

 

L’un d’entre eux déclare : « Je ne gagne pas beaucoup Je ne suis pas en mesure de joindre les deux bouts. Il est difficile d’obtenir un emploi bien rémunéré… Je sors tous les jours avec des amis. Nous nous retrouvons ici devant la boutique de Dan régulièrement le soir. Parfois nous allons aussi en ville. C’est bien de se rencontrer et de parler avec des amis qui se trouvent dans une situation similaire, pas d’emploi  ou faible revenu. Il n’y a pas de travail dans le village, même en ville à Khonkaen, il est difficile de trouver un travail… Nous (lui et un autre jeune homme qui se joint à la conversation) avons tous deux une petite amie (แฟน - faen). Pour se marier, il faudrait avoir un emploi sûr et gagner suffisamment pour subvenir aux besoins de sa femme et de sa famille … »

 

 

 

 Un autre de la même tranche d’âge, Tom  (pseudonyme) ainsi que d’autres jeunes du village, invoquent le manque d’opportunités économiques comme l’origine de leur incapacité à gagner suffisamment pour joindre les deux bouts et embrasser la « masculinité de soutien de famille », limitant ainsi leurs possibilités de mariage. Ils constatent que les farang sont mieux placés sur le plan économique, ce qui leur permet de jouer un rôle de « fournisseur » dans une famille mixte.

 

 

Fait intéressant, les parents d’un certain âge parlent souvent des problèmes de consommation excessive d'alcool et de passion du jeu dans le choix d’un partenaire pour leur fille, indépendamment des considérations économiques. Des critères similaires ont également impliqué les femmes elles-mêmes. Nang mariée à un Français déclare : « J'ai toujours cherché un homme, thaï ou farang, qui ne soit  pas paresseux, qui prendrait bien soin de moi et serait responsable de notre famille… Je ne peux pas accepter les fainéants et les « chao chu »  (เจ้าชู้) ce que sont souvent les hommes thaïs » (3). 

 

 

 

Mademoiselle Patcharin Lapanun ne parle malheureusement pas d’une institution qui est toujours en usage dans nos campagnes et peut-être encore au moins de façon symbolique dans les grandes villes, celle de la dot du fiancé, le sinsot (สินสอด), que beaucoup d’occidentaux regardent avec appréhension car ils considèrent que les Thaïs vendent leur fille. Nous ne sommes pourtant pas chez les Bédouins ! Le régime n’a pas non plus le moindre rapport avec le régime dotal de notre code Napoléon (4).

 

 

 

 

Ce système reste profondément enraciné dans la culture thaïe. Il est d’abord une manière d’honorer les parents de l’épouse pour avoir bien élevé leur fille. C'est aussi et surtout une façon de montrer que le futur est financièrement capable de prendre soin de sa femme tout au long la vie de couple, partant du principe que la sécurité financière est l’une des bases du mariage. Il doit être précédé, c’est le strict équivalent de nos bagues de fiançailles,  du don des bijoux en or à 24 carats, le thongman (ทองมั่น)  cet or dont nous savons que les Thaïs sont friands. La cérémonie de la remise de la dot se fait en présence des invités devant lesquels les billets sont soigneusement comptés et recomptés, sachant que les Thaïs sont sensibles au « paraître » (5).

 

 

 

Dans le village les hommes interrogés sont parfaitement conscient des possibilités qu’offre aux femmes le choix d'épouser un farang. Le niveau élevé et le style de vie moderne des femmes mariées à des farangs sont pour eux évidents (même si des situations contradictoires leur échappent totalement !). Ils sont tous conscients du nécessaire rôle masculin de « soutien de famille » tel le rôle de Dan même s’ils naviguent tous dans une direction strictement contraire.

 

 

 

Pour Dan, ce qui est crucial dans un mariage et la vie de famille est d’être responsable et le rôle du mari est un rôle clé dans la vie de famille. D'autres jeunes hommes semblent prendre cet idéal beaucoup moins au sérieux ignorant l’aspect de cet idéal de « soutien de famille », persuadés que les femmes ayant épousé des farangs reviendront un jour ou l’autre aux locaux. Il semblerait d’ailleurs qu’il y en ait eu quelques exemples ponctuels au village ?

 

 

Ces jeunes, qu’ils soient en définitive ou non capables de soutenir les idéaux de « soutien de famille », estiment plus ou moins que les femmes retourneront un jour chez les locaux. Dans l’immédiat le mariage est là en tous cas pour justifier mixte leur impossibilité ou leur incompétence à exercer leur rôle de véritable chef de famille.

 

 

Ce thème du retour futur des femmes à une union avec un local est récurrent, ce qui est singulier car il semble ne reposer sur aucune expérience concrète, sauf ponctuel.

 

 

Cette situation explique-t-elle un aspect toujours omniprésent dans les villages de l’Isan d’un système « matrilinéaire » ? Traditionnellement, il était de coutume pour un couple nouvellement marié de résider dans la maison des parents de l’épouse, les gendres apportant leur main-d’œuvre à la ferme des parents beaux-parents tandis que l’héritage était partagé entre les filles. N’oublions pas que la législation thaïe ignore totalement le système dont nous avons hérité du droit romain des « héritiers réservataires » en sorte qu’une personne peut parfaitement disposer de son patrimoine au profit de qui elle l'entend (6).

 

Si ce système matrilinéaire est devenu plus flexible à partir des années 1970, lorsque les migrations sont devenues partie intégrante des moyens de subsistance en Isan, ses règles sont toujours  présentes dans nos villages. Il est toujours fréquent que la résidence des jeunes époux après le mariage et au moins pendant les premières années sont fixée au domicile des parents de l’épouse, une aide économique et aussi affective.

 

 

 

Ces pratiques coutumières sont sources de pouvoir social féminin dans nos sociétés villageoises. Elles permettent à l'épouse d'exercer un contrôle considérable sur les ressources et le budget des ménages. En outre, même si les hommes apportent le fruit de leur travail au foyer, ils dépendent de leur belle famille et de l’autorité des parents de leur femme. Dans ce contexte, même ceux qui sont capables de jouer leur rôle de « soutien de famille », peuvent ne pas être en mesure d’exercer un pouvoir au sein de la famille ou être considérés comme chef de famille, à moins de réinstaller leur propre ménage séparément. C’est en, réalité le mariage avec la belle-famille sous l’autorité des beaux-parents. Le comportement masculin peut apparaître alors comme une réaction à cette pression et expliquer les limites à leur capacité d’assumer leur rôle de soutien de famille.

 

 

Madamoiselle Patcharin Lapanun fait un parallèle intéressant appuyé sur de nombreuses références avec les migrants chinois de la première et deuxième génération où la contribution économique des femmes dans le ménage y a toujours été considérée comme  complémentaire alors que les hommes étaient en priorité les soutiens de famille. En cela ils se différenciaient des Thaïs. 

 

 

 

Mademoiselle Patcharin Lapanun constate enfin l’existence de l'inquiétude des hommes du village face à l’évolution inéluctable de la société moderne en  Isan, un défi  à  leur identité masculine  pour les identités masculines et les subjectivités, ainsi que pour et à leur incapacité d’assumer le rôle de soutien de famille ce que les plus âgés réussissent relativement mieux.

 

 

Mademoiselle Patcharin Lapanun fait-elle preuve de misandrie à leur égard ? Ce n’est ni une pétroleuse ni une suffragette ; c’est une scientifique. Elle a donc recueilli l’avis des hommes thaïs. Il s’est avéré que les hommes de l’Isan sont tous conscients de la mauvaise image qu’ils donnent d'eux-mêmes. Mais ils considèrent ces comportements masculins comme des réactions aux pressions créées par les conditions de leur vie professionnelle, échecs de la production agricole et autres contraintes, sans parler de l’obligation de vivre loin du village pour trouver du travail, en particulier ceux qui trouvent un emploi à l'étranger. Par ailleurs, leur comportement, jeu, alcool, adultère, est pour eux chose normale (ruang thammada – เรือง ธามาดา) et ne constitue nullement des signes d’irresponsabilité à l’égard de leur famille.

 

 

La lecture de cet article qui appréhende la question d’une façon différente nous permet de reprendre dans leur intégralité partie des propos que nous avons antérieurement tenus,

 

Nous conclurons par deux observations sous forme de questions qui ne contredisent pas l’intérêt que nous avons porté à cette étude mais qui la complètent :

 

 

Y –t-il vraiment dichotomie entre les propos tenus par les anciens et l’opinion des nouvelles générations ?  Les premiers  nous rappellent singulièrement ce que disait un philosophe grec : « lorsque j’entends des vieillards dire « de notre temps, les pèches étaient bien plus grosses », je me demande quelle était donc leur taille lorsque nos Dieux ont créé l’univers ? ».

 

 

Nous jeunes gaillards ont-ils vraiment de la peine à trouver un travail  qui leur permettrait au premier chef d’assumer leurs obligations de prétendant et fiancé et ensuite celles de chef de famille ? Il n’est point une boutique, une échoppe ou un atelier qui ne porte un panneau « รับสมัคร » (rapsamak) ce qui signifie tout simplement « nous recherchons du personnell ». N’oublions pas que le taux de chômage dans le pays est l’un des plus bas du monde, moins de 1%, ce qui nous laisse à penser que, plus facilement qu’en France, il doit être possible de trouver du travail en traversant la rue. Est-ce l’effet d’une certaine indolence constatée en permanence par les premiers visiteurs du pays plus d’ailleurs chez les hommes que chez les femmes ? (7).

 

NOTES

 

1) Voir notre article ISAN 43 « LES MARIAGES MIXTES DES FEMMES DU NORD-EST DE LA THAÏLANDE » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/04/isan-43-les-mariages-mixtes-des-femmes-du-nord-est-de-la-thailande.html

L’article de Madamoiselle Patcharin Lapanun dans le Journal of Mekong societies  Vol. 8 N°. 3 (Sep.-Dec. 2012 )  : « It’s Not Just About Money: Transnational Marriages of Isan Women » est numérisé  sur le site :

 

https://www.tci-thaijo.org/index.php/mekongjournal/article/view/6032/5292


 

(2) Volume 14  n° 2 de mai-août 2018 également numérisé :

https://mekongjournal.kku.ac.th/Vol14/Issue02/01.pdf

 

(3) Ce mot est difficile à traduire sinon intraduisible recouvrant plusieurs concepts, le flambeur, le frimeur, le séducteur, le playboy, l’homme volage, le papillon.

 

 

(4) Très schématiquement, le  père versait une dot au futur époux pour qu’il épouse sa fille (parfois pour qu’il l’en débarrasse). Jusqu’aux débuts du siècle dernier, cette coutume était répandue jusque dans les familles paysannes même modestes, le chef de famille ne voulant pas passer pour un gueux.

 

(5) L’usage persiste de façon systématique dans les campagnes lors de la cérémonie du mariage traditionnel. Dans les villes et les milieux aisés, il est respecté (toujours les apparences) mais le père restitue en général le sinsot à son gendre hors la vue du public.

 

(6) Article 1608 du « code civil et commercial » : « Le de cujus peut déshériter l'un de ses héritiers légaux par une déclaration d'intention expresse ».

 

(7) Au temps des colonies qui n’est pas si lointain, il courrait un dicton chez les coloniaux « Les Laos écoutent pousser le riz, les Siamois le regardent pousser, les Vietnamiens le cultivent mais les Chinois le mangent ». Mais il ne s’agit évidemment que d’un poncif.

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