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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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Merci d’être venu consulter ce blog. Si vous avez besoin de renseignements ou des informations à nous communiquer vous pouvez nous joindre sur alainbenardenthailande@gmail.com

15 janvier 2019 2 15 /01 /janvier /2019 04:44

 

Notre propos n’est pas de nous faire les historiographes de la rébellion communiste dans le nord-Est. S’agissant d’un mouvement clandestin, les sources écrites sont évidemment squelettiques  - on ne raconte pas sa vie dans la clandestinité - et les participants sont encore aujourd’hui réticents à partager leurs souvenirs. Quelques sources toutefois nous permettent d’en donner un bref aperçu (1).

 

Les prémices

 

Ce sont probablement d’anciennes migrations vietnamiennes vers la Thaïlande qui incitèrent Ho Chi Minh alors agent du Kominterm à s’y rendre en 1928 pour former des cadres communistes. Un noyau communiste clandestin existait déjà probablement au sein de la minorité chinoise dans les années 20 (2).

 

 

De grandes migrations vietnamiennes dans le Nord-Est de la Thaïlande (Isan) eurent lieu au début puis à la fin de la Seconde Guerre mondiale suscitées par les tensions, la crainte de représailles de la part des Français puis des Japonais puis  du  Viet Minh. Le mouvement s’amplifia lors du retour de la France en Indochine en dépit de la déclaration d’indépendance du 2 septembre 1945 signée par Ho Chi Minh à Hanoï. Ils étaient alors plus de 46.700 dont l’implantation était strictement limitée dans quatre provinces proches du Mékong : Nakonphanom, Nong Khai, Ubon et Sakon Nakhon. 

 

 

Ce cantonnement fut peut-être une erreur stratégique du gouvernement puisque  l'organisation communiste secrète vietnamienne les avait étroitement sous la main. Il plane d’ailleurs toujours aujourd’hui un black-out complet sur cette organisation, ses moyens et ses méthodes de recrutement qui ont peut-être utilisé la menace et la terreur.

 

 

Mais ils étaient aussi victimes d’un statut discriminatoire qui ne devait guère les inciter à respecter benoîtement les lois de leur pays d’accueil : Ils ne bénéficiaient pas du statut de résident étranger et devaient rester confinés dans ces quatre provinces.

 

Ils ne pouvaient quitter leur village plus de 24 heures ni quitter la province dans laquelle ils étaient établis sans l’autorisation écrite des autorités provinciales et devaient montrer ce document aux autorités locales à leur arrivée à destination et les informer de leur départ. Ils ne pouvaient changer de résidence dans leur province d'installation sans autorisation préalable des autorités locales. Lorsqu’un chef de famille devait être visité par une personne extérieure à la province, le chef de la police locale devait être informé et vérifier que cela ne portait pas atteinte à la sécurité du pays. Si enfin un réfugié qui s'était bien comporté demandait l’autorisation de gagner sa vie en dehors de sa zone réglementée, les autorités pouvaient l'y autoriser.

 

 

Certains étaient animés du souci de créer des réseaux commerciaux mais beaucoup d'entre eux étaient probablement sympathisants du Viet Minh dont l’influence allait s’intensifier après que les Français eussent quitté l’Indochine en 1954. Le gouvernement de Pridi Phanomyong ne fit rien pour les empêcher d'envoyer des recrues, des armes et des médicaments aux forces du Viet Minh.        

     

 

En 1955, la Thaïlande tenta pour la première fois de les renvoyer au Nord-Vietnam, en clair : s’en débarrasser. Un accord intervint entre la Thaïlande et le Vietnam du Nord et entre 1960 et 1962, environ 35.000 furent rapatriés.  L’incident du golfe du Tonkin en 1964 qui marque le déclenchement de la guerre y mit un terme, les deux pays étant virtuellement en état de guerre. Après la Seconde Guerre mondiale, il n'était pas rare de voir des membres du Viet Minh dans les rues de Nakhon Phanom porter ouvertement des armes.

 

 

En 1948, lorsque Phibun prit le pouvoir, des restrictions supplémentaires leur furent imposées, interdisant le port du pantalon de pyjama noir pour les hommes et le chignon pour les femmes, puis en 1951 présence obligatoire d’un policier thaï dès qu’il y avait 10 familles vietnamiennes. Ils restaient toujours confinés dans la zone frontalière.

 

 

Hors l’implantation vietnamienne massive, la région du Nord-Est a toujours posé des problèmes à Bangkok. Sur le plan ethnique, il y a peu de différence entre les Isan et les Lao. (Le Laos étant en passe de basculer vers le communisme). Par ailleurs, sur le plan économique, l’Isan est la région pauvre du pays, négligée sinon méprisée par les élites de la capitale. Pauvre économiquement, essentiellement sinon exclusivement agricole elle était à cette époque dépourvue d’infrastructures : l’électrification était  totalement inexistante, il n’y avait évidemment pas de réseau d’eau publique, les habitants n’avaient pour boire que l’eau du puits en général dans l’enceinte du temple autour duquel est construit le village. Il n’y avait aucun réseau routier, la circulation était pratiquement impossible en saison des pluies. La seule route importante était  celle qui reliait Khorat à Ubon. Le chemin de fer ne l’avait pas atteint, tous les projets à cette fin ayant avorté (3).

 

 

L’ambassade américaine à Bangkok en 1955 avisait son gouvernement que la conjonction des mécontents du Nord-Est et des Vietnamiens sympathisants communistes qui écoutaient le chant des sirènes venu de la Chine et de Hanoï rendait la région mure pour une insurrection. C’est au cours d’une réunion du Troisième Congrès du Parti communiste de Thaïlande tenu à Bangkok ou à proximité en 1961 qu’aurait été adoptée une résolution formelle déclarant l’ouverture de la lutte armée.

 

 

Une radio clandestine patronnée par la Chine « La voix du peuple de Thaïlande » émit à partir de mars 1962 probablement depuis une région contrôlée par le Pathet Lao. Radio Hanoï et Radio Pékin émettent également en langue locale.

 

 

Les villageois y sont sensibles, incités à quitter leurs rizières pour rejoindre la lutte armée. La radio thaïe de Bangkok n’était pas assez puissante pour atteindre l’Isan ! Ce furent les États-Unis qui fournirent en 1969 au gouvernement un émetteur radio de grande puissance pour contrer La voix du peuple de Thaïlande  par une nouvelle station, « La voix de l’Asie libre ».

 

 

En dehors de la propagande, ces radios rivales se livrent à une amusante guerre psychologique rappelant les combats homériques entre les Achéens et le Troyens traditionnellement précédées par des bordées d’injures (4).

 

 

Les services de renseignement thaïs auraient appris que le premier recrutement pour une formation au Nord-Vietnam et ensuite au retour pour des activités en Thaïlande aurait eu lieu en 1962 : un  groupe de 68 stagiaires avait été recruté dans la région frontalière.

 

 

Le début de l’insurrection armée.

 

C’est le 7 août 1965 que va éclater le premier combat armé entre les insurgés et les forces de sécurité thaïes.

 

Il se situe à Nabua, un petit village de la province de Nakonphanom dans le district de Renunakon et le sous district de Khokhinhae (บ้านนาบัว ต.โคกหินแฮ่ อ.เรณูนคร จ.นครพนม). Il n’est d’ailleurs pas un village vietnamien mais un village Phutaï. Il se pare toujours du nom de « village historique » (หมู่บ้านประวัติศาสตธ์).

 

 

L’insurrection y aura son premier martyr, le camarade Sathian (สหายเสถียร).

 

 

Cet événement fit les gros titres de la presse mais aurait peut-être  été précédé d’autres accrochages ? A cette date un responsable du ministère de la République populaire de Chine déclara dans un discours à la radio que la Thaïlande serait le prochain front pour une guerre civile déclenchée par une guérilla. Cette année-là, le ministre chinois des Affaires étrangères, Chen Yi, avait informé l'ambassadeur de France à Pékin - la France » avait reconnu la Chine populaire l’année précédente -

 

 

...  de la formation d'un « mouvement d'indépendance thaï » et le lancement de la guérilla. Liao Cheng-chih, président de la Commission des affaires chinoises à l'étranger annonce qu'il était une obligation inébranlable de la Chine de soutenir la lutte du peuple thaï. En janvier 1969, Pridi ressurgit de l’ombre après une longue période de totale obscurité au cours de laquelle il se terrait on ne sait où après sa fuite et sa chute, anime depuis Pékin un « gouvernement de la Thaïlande en exil » et appelle au renversement du gouvernement thaï (5). Il avait toutefois fait de très brèves apparitions, avait été reçu par le Président Mao en 1965 et avait salué le succès du test de la bombe à hydrogène en décembre 1968 par un message de félicitations au président  Mao-Tse-tung, au vice-président Lin Piao et au Premier ministre Chou En-Lai.

 

 

Pékin d’ailleurs en janvier 1953 déjà avait proclamé la création dans le sud de la Chine dans la province du Yunnan dont les Thaï sont probablement originaires - d'un gouvernement populaire autonome thaïlandais, dont l'objectif était de guider les autres peuples de langue thaïe voisins dans la lutte contre « l'impérialisme occidental et l'oppression coloniale ». Par ce nouveau pseudo « pan-thaïsme », les Chinois étaient manifestement en train de créer un autre instrument permettant de promouvoir le bouleversement de la Thaïlande dans les années suivantes.

 

 

Selon la CIA, la Chine se serait procuré une importante somme en bahts thaïs à Hong Kong pour financer ses opérations subversives en Thaïlande et le nouvel Institut des langues étrangères de Pékin avait inauguré un cours de langue thaïe.

 

 

Les incidents sanglants vont alors se multiplier.

 

En novembre 1965, un groupe communiste se heurta à la police des frontières (BPP - Border Patrol Police) tuant 24 policiers.  Le BPP saisit plus tard des armes et des munitions chinoises et bulgares, et des documents et de la littérature communistes.

 

 

Les communistes débordent de leurs camps sécurisés pour mener des activités de propagande dans les villages. Les assassinats d'agents de police, de chefs de village et d'enseignants sont passés de six personnes en 1964 à trente en 1965. En 1966, on estimait qu'il y avait en moyenne dix assassinats de sympathisants du gouvernement par les communistes.

 

 

A cette date, la décision du gouvernement d’envoyer des troupes au Vietnam suscite évidement la colère des radios communistes et des menaces d’une recrudescence de la violence. Les incidents vont alors se multiplier, Radio Pékin annonce que l’insurrection se propage comme un feu de forêt. Au début de 1967, le taux d’assassinats était passé à quinze en février et un par jour après le 1er mars 1967. Au cours des six derniers mois de 1969, une quarantaine de personnes, chefs, enseignants et informateurs de la police sont tués dans six provinces du nord-est. Les insurgés bénéficient d’un soutien extérieur du Pathet Lao et du Nord-Vietnam. Les candidats suivent un cours de guérilla de six mois près de Hanoï, formation politique et militaire et une autre année en quelque sorte de travaux pratiques au Laos, avec une formation sur le tas, avant de pénétrer en Thaïlande.

 

 

La question se pose évidemment de savoir si  ces chiffres sont fiables ? Relevés par Carter et Karnchanapee dans la presse de l’époque (Bangkok Post essentiellement) celle-ci avait trois possibilités, dire la vérité, majorer pour apeurer ou minorer pour rassurer.

 

 

Par ailleurs, les incidents signalés ne concernent pas l’ensemble des provinces de l’Isan mais essentiellement celles de Nongkhai, Udon, Sakhonakorn, Ubon et Nakon Phanom, où d’ailleurs étaient implantées les bases américaines.

            

Les actions de l’armée thaïe et probablement certaines actions du BPP, bombardement de villages au napalm (notamment du village de Na Sai (นาทราย) dans la province d’Udon), réinstallation forcée de villages censés abriter des communistes, poussent par ailleurs  certains villageois à rejoindre l’insurrection. Le roi Rama IX lui-même dut intervenir pour en modérer leur comportement. Dans la région de Nakonphanom peuplée de Vietnamiens on continue toujours à voir la photo de Ho Chi Minh sur tous les murs.

 

 

Le centre de commandement se situe à Nakhae (นาแค) à 25 kilomètres du Mékong dans la province de Nakonphanom.

 

 

Toute la zone est sous contrôle communiste. Les affrontements sont particulièrement violents dans les montagnes de Phu Phan située à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Sakonnakhon. La jungle y est épaisse et les grottes y sont nombreuses. Les maquisards s’y seraient peut-être conduit comme des voyous à l’égard de la population.

 

 

Au début des années 1970, la violence communiste s’est aggravée, la police et l'armée prennent des mesures draconiennes. La province de Nongkhai comporte tellement d'insurgés, que vers le milieu de 1970, le gouvernement déplace les habitants de 26 villages pour mener des opérations de « nettoyage » et chasser les insurgés de la zone. En mai 1972, le gouvernement capture un convoi à Kalasin transportant des armes d'assaut depuis Nakhon Phanom jusqu’à la province de Nan où sévit également l’insurrection. Par ailleurs le gouvernement thaï lui-même, par le biais d’une politique intérieure répressive, s’est aliéné les étudiants libéraux en les poussant dans les jungles du nord-est et dans les rangs communistes.

 

 

 

Un bref rappel s’impose. En mai et juin 1973, l'opposition civile rejoint les étudiants opposés au régime dictatorial. L’opposition réclamant plus de démocratie et l’organisation d’élections législatives authentiques s’organise dans les universités, les organisations syndicales et parmi les factions militaires rivales. Au début d'octobre 1973, la violence reprit et protesta contre la détention de onze étudiants arrêtés pour avoir distribué des pamphlets anti-gouvernementaux  réclamant la fin de la dictature militaire. Le 13 octobre 1973, plus de 250.000 personnes se sont rassemblées à Bangkok, alors la plus grande manifestation de ce genre dans l'histoire du pays. L'union d'étudiants y joua un rôle essentiel (6). Suit alors une période plus ou moins démocratique de 1973 à 1976. Le 6 octobre 1976, en pleine tourmente, un groupe de vingt-quatre officiers du haut commandement militaire, dirigé par le commandant en chef de l'époque, l'amiral Sangat Chaloyu, renversa le régime. L’expérience de gouvernement démocratique issue des violences du 15 octobre 1973 prit fin le 6 octobre 1976 avec des violences similaires.

 

 

Le gouvernement prend alors des mesures sévères en vertu de la loi martiale pour éradiquer l’opposition. Des milliers de suspects, intellectuels, étudiants, citoyens et journalistes sont arrêtés et leurs domiciles fouillés. Cependant, beaucoup avaient fui et rejoint les groupes d'insurgés du Parti communiste illégal de Thaïlande (พรรคคอมมิวนิสต์แห่งประเทศไทย - C.P.T.).

 

 

La fuite des étudiants de Bangkok dans les maquis a pu ajouter initialement un poids intellectuel au mouvement mais la confrontation se serait réalité mal terminée. Tous issus des milieux les plus privilégiés de Bangkok, ils se trouvèrent confrontés avec des guérilleros qui avaient pour certains plus de 10 ans de clandestinité et auxquels ils n’avaient rien à apprendre. Ils n’étaient pas faits de la même argile que les paysans de l’Isan, capables de marcher dans la jungle pendant des kilomètres dans des conditions épouvantables, notamment en saison des pluies, de coucher dans des grottes,

 

Une cache de la forêt de Phu Pan :

 

 

...de boire de l’eau croupie, de manger des rats et des cafards accompagnés d’un panier de riz gluant sans accès aux moindres soins médicaux.

Il y a peut-être une comparaison à faire avec les étudiants de la Sorbonne en 1968, tous le plus souvent « camarades bourgeois – camarades fils à Papa » qui furent accueillis dans les usines, Flins, Sochaux, Saint-Nazaire, par une douche glacée (7). 

 

 

La chute de Bangkok était-elle possible ?

 

En 1966, les analystes américains de la CIA ont estimé que plus de 3.000 guérilleros communistes, parrainés par la Chine et le Nord-Vietnam, opéraient dans le nord-est à la frontière avec le Laos et surtout implantés dans la région de Sakonnakhon.  La population des provinces de l’Isan était alors d’environ 17 millions d’habitants. Nous avons sous les yeux un rapport déclassé de 1966, il est resté secret jusqu’au 2017 (8). Ce n’est donc pas un document de propagande mais une analyse assez serrée de la situation sur l’ensemble du pays. Le problème se situe essentiellement dans le Nord-Est, la région la plus vulnérable. Les opérations de guérillas n’y sont que ponctuelles et les efforts du gouvernement thaï tant au regard du développement socio-économique de la région que des opérations de contre insurrection militaires et policières permettent de penser qu’il n’y a pas danger. L’analyste fait référence aux programmes lancés par les gouvernements successifs notamment par Sarit  qui était lui-même à demi-Isan, comme  l'électrification via des projets hydroélectriques, installation d’industries lourdes, développement de l’enseignement.

 

 

En 1969, la très érudite revue des Pères Jésuites « Les études » nous livre une subtile analyse d’une rébellion incontestablement née d’un malaise social dans le Nord-Est. L’analyse des forces en présence – omniprésence du bouddhisme, charisme du roi et de son épouse, impératifs socio-économiques, présence américaine -  conduit l’auteur à conclure sur une question, n’oublions pas qu’il s’agit d’un Jésuite auquel on a appris à répondre à une question par une autre question : « On le voit, les dirigeants n'ont qu'une marge de manœuvre assez réduite et l'équilibre actuel est précaire. D'autant que s'aggrave la crise de confiance dans le système actuel, fondé davantage sur la force que sur la popularité. En définitive, le souverain reste la seule force politique qui maintient une apparente cohésion nationale. Mais en face des Américains, des rebelles, sous la pression des minorités ou des impératifs socio-économiques, combien de temps restera-t-il le maître ? » (9)

 

Une analyse de 1973 que l’on trouve sur le site (officieux ?) du corps des Marines est mutatis mutandis plus nuancé et nous dit en exergue « Il y aura peut-être bientôt tellement de sauterelles en Thaïlande qu'un éléphant ne pourra pas les éliminer » et termine « Malheureusement, l'insurrection communiste en Thaïlande se développe si rapidement que, si le communisme n'est pas rapidement éradiqué et l'insurrection armée contenue, il pourrait y avoir tellement de sauterelles que même les éléphants ne pourront pas les éliminer » (10).

 

 

L’échec

 

La chute de la Thaïlande était prévue selon Pékin pour 1977.

 

Pourtant à la fin de l’année 1980, la guérilla était virtuellement écrasée. Pour ne parler que de l’Isan, le 22 décembre 1980 les forces gouvernementales s’emparent du poste de commandement du parti communiste dans la province de Loei après avoir anéanti 50 bases plus petites dans la région. Dans la province de Nan, limitrophe de celle de Loei, la base du parti communiste avait été détruite le 1er septembre. Ce sont les derniers engagements dont la presse se fit l’écho. Rappelons toutefois que selon la CIA (8) 90% des opérations de guérilla se déroulaient en Isan.

 

 

Nous vous épargnerons de doctes considérations sur les origines de cette jacquerie qui se transforma en révolte armée mais ne put atteindre le stade d’une révolution d’autant que ce qui put valoir pour l’Isan bouddhiste ne valait pas forcément dans les deux autres foyers de guérilla, dans le Nord-Ouest au sein des minorités ethniques hmong parfaitement animistes

 

 

... et dans le sud profond en pays totalement musulman (11).

 

 

Nous vous épargnerons également de doctes considérations sur les causes de cet échec. Elles furent de toute évidence multiple et les citer n’est pas leur donner un ordre de priorité !

 

- Il est incontestable tout d’abord que la contre-guérilla financée par les Américains avec des troupes formées par eux, fut d’une redoutable efficacité. Singulier paradoxe, ce que les Américains ne purent faire au Vietnam et au Laos, éradiquer le communisme, les Thaïs le firent avec l’aide massive des mêmes Américains.

 

 

- L’attribution aux Vietnamiens de la pleine citoyenneté thaïe et la multiplication des mariages mixtes a probablement éliminé les foyers marxistes au sein de cette ethnie désormais intégrée et d’ailleurs reconnue comme communauté ethnique « à part entière » (12).

- Les efforts entrepris en Isan pour les progrès sociaux économiques commencèrent à donner leurs résultats (même s’il restait beaucoup à faire !). Ne citons que deux tableaux significatifs, la baisse de l’illettrisme notamment dans les jeunes générations

 

 

...et celle tout aussi spectaculaire de la mortalité infantile.

 

 

- La rébellion avait besoin d’un soutien extérieur notamment pour les livraisons d’armes venant de Chine et du Vietnam via le Laos mais la Thaïlande normalisa rapidement ses relations avec les deux premiers à partir de 1975 et le Laos avait suffisamment à faire avec ses difficultés intérieures pour aider ses cousins de l’autre côté du Mékong.

- Les querelles sont par ailleurs vives entre la Chine et le Vietnam qui entreront en guerre ouverte en 1979, la Chine envahissant militairement le Vietnam. Le Vietnam pro-soviétique suivait la politique de coexistence pacifique prônée par le XXe congrès du parti communiste d’URSS et la Chine persistait à prôner la guerre contre le capitalisme et l'impérialisme. Cet antagonisme se retrouvera au sein des maquis entre les combattants de la jungle, partisans de la lutte armée : « le pouvoir est au bout du fusil » aurait dit Mao, et les étudiants réfugiés dans la guérilla par nécessité et enclins à refuser la violence pensant comme le fit Nikita Khrouchtchev que la transition vers le socialisme pouvait s'effectuer en douceur au sein même de la société.

 

 

- La vision du communisme que les insurgés tous en Isan plus ou moins pieux bouddhistes, purent obtenir des réfugiés khmers lors de la prise du pouvoir par les khmers rouges plus ou moins maoïstes en 1975 ou des réfugiés vietnamiens après la chute de Saigon au profit d’un gouvernement pro-soviétique la même année ne fut probablement pas fort productive (13) !

 

 

- Le rôle de l’amnistie enfin, proclamée par le Maréchal Prem Tinsulanonda fut important sinon essentiel et sa date marque pour nous la fin symbolique de l’insurrection même si celle-ci ne prit totalement fin que dans le courant de l’année 1983 (14).

 

 

L’amnistie du 23 avril 1980

 

Elle découle de l’ «ordre du premier ministre » numéro 66/2523  (familièrement, il est pour les Thaïs le 66/23) et son objet est « la politique de lutte contre le communisme » (คำสั่งสำนักนายกรัฐมนตรี ที่ 66/2523 - เรื่อง : ในโยบายการต่อสู้เพื่อเอาชนะคอมมิวนิสต์). L’ordre proclame l’amnistie pleine et entière aux insurgés qui se rendront  avec leurs armes tout en contenant de pieuses dispositions sur la marche vers le progrès social et la démocratie. Est-il l’œuvre du Maréchal Prem ou celle du Roi qui lui accorda une confiance totale puisqu’il en fit le Président du Conseil de régence ? Il est certain qu’il intervient dans son élaboration qui apparaît toutefois comme une décision collective (15). C’est une nouvelle stratégie, passage d'une ligne dure à une approche modérée, incluant la justice sociale et l’amnistie pour permettre aux transfuges de quitter le mouvement insurgé.

 

 

Les dispositions financières

 

S’il est d’usage de louer la sagesse du gouvernement de Prem dans l’octroi de ce grand pardon, il est beaucoup plus rarement fait référence au prix de ce pardon : il va être attribué aux repentis une allocation de 7.000 dollars US. Faut-il voir dans cette référence au dollar U.S. la griffe de la CIA ? Ce fut d’ailleurs directement ou indirectement l’argent la CIA qui va servir à indemniser nos insurgés. Ces dispositions n’apparaissent pas dans le « 66/23 ».

 

Nous avons une presque quasi-certitude chiffrée : 6.183 « camarades » auraient reçu 1 milliard 400 millions de bahts (un peu plus de 43 millions de dollars) ce qui correspond à peu près à 225.000 bahts per capita.

 

Il devait également être attribué aux repentis une propriété de 15 raïs (2,4 hectares) avec une maison et 5 têtes de bétail. La majorité des exploitations agricoles en Isan avait et a toujours une superficie inférieure à 15 raïs (16).

 

 

Ce n’est pas tout, les armes des repentis vont leur être rachetées,  mais nous n’avons malheureusement pas d’autres références sur ce singulier négoce. Les carabines américaines Colt M 16, rivales directes de la très célèbre AK 47 – Kalachnikov, seront rachetées 87 dollars ce qui correspond à environ 2.700 bahts de l’époque. Les insurgés étaient munis également d’armes lourdes venues de Chine ou d’Europe de l’Est, nous ignorons totalement le bénéfice qu’ils ont retiré de leur revente. Dans les rares photographies dont nous disposons, nous les voyons tous brandir une arme dont il est difficile de dire si c’est la soviétique ou l’américaine (Colt a purement et simplement copié la « kalach »). Il est permis de penser que chacun  des repentis a pu ajouter 2.700 bahts à sa prime de retour ?

 

 

Ces chiffres ont-il un  sens lorsque nous écrivons en 2019 ?

 

Bien évidemment. Le salaire moyen en Isan en 1980 est de 45 bahts par jour c’est-à-dire environ 1.300 bahts par mois, environ 15.000 bahts par an et 225.000 bahts, ce sont 15 ans de revenus. C’est dire tout simplement aussi que la revente de la seule carabine représente deux mois de revenus. Les payements se seraient étalés au fil des années suivantes.

 

Ces chiffres nous permettent peut-être d’avoir une idée un peu plus précise sur le nombre de véritables combattants dans la guérilla communiste. Si l’on tient compte des morts au combat ou dans les opérations de contre-guérilla dont le détail est inconnu, si l’on tient compte que peu ont dû résister à ce chant des sirènes de la CIA, mais aussi de l’appréhension d’autres craignant d’éventuelles mesures de rétorsion, ils ne furent jamais plus que quelques milliers, probablement 15.000 répartis en trois zones, l’Isan, le zone la plus active, le Nord-Ouest avec en particulier des guérilleros hmongs à la frontière birmane et l’extrême sud musulman à la frontière malaise en liaison avec les communistes de Malaisie.

 

Seul le chiffre de 6.183 est précis. Nous les tenons d’un article du Bangkok Post qui est un journal sérieux à l’occasion d’un dernier règlement intervenu en 2017 seulement  (17).

 

 

Se retirer de la révolution et revenir à la vie normale, se questionner et gérer les rêves brisés, voilà le sort de tout combattant qui connut l’échec. Au fur et à mesure que les anciens communistes du Nord-Est vieillissent, les souvenirs de leur vie mouvementée s'effondrent dans l'oubli. Leurs propres efforts pour se souvenir publiquement du rôle qu’ils ont joué dans l’histoire politique de la Thaïlande ne retiennent guère l’attention du public. Nous avons pu en retrouver quelques-uns dont nous vous parlerons dans notre prochain article.

 

 

NOTES

 

(1) Un chapitre étayé de nombreuses références journalistiques et bibliographiques lui est consacré dans la thèse de Paul T. Carter « CIA Secret Warriors - Thai Forward Air Guides in the US War in Laos - The Untold Story », กรุงเทพมหานคร, 2561 - Bangkok, 2018. (Nous pouvons traduire le titre « les guides thaïs des frappes aériennes dans la guerre des États unis au Laos – Une histoire jamais contée »). L’ouvrage est numérisé :

https://www.academia.edu/37244280/CIA_Secret_Warriors_Thai_Forward_Air_Guides_in_the_US_War_in_Laos._The_Untold_Story

 

 

Un universitaire américain de l’Université du New Jersey, le docteur Char Karnchanapee est l’auteur d’un ouvrage « The story of Phak Isan » daté de 1995 et également numérisé :

http://www.rci.rutgers.edu/~karnchan/isan_his.txt

 

Nous devons à Thomas A. Marks, professeur à l’Institut national de la défense à « Anatomy of a contrinsurgency victory » publié dans « Military Review » de janvier-février 2007 également numérisé :

http://www.au.af.mil/au/awc/awcgate/milreview/marks.pdf

 

 

Bob Bergin, ancien  agent des services de renseignement américains et Asie du Sud-Est enfin : « Defeating an Insurgency —The Thai Effort against the Communist Party of Thailand » publie dans «  Studies in Intelligence » Volume  60, no. 2  de juin 2016. L’article est numérisé sur le site de la CIA :

https://www.cia.gov/library/center-for-the-study-of-intelligence/csi-publications/csi-studies/studies/vol-60-no-2/defeating-an-insurgency.html

 

 

 

(4) Pour le  nouvel an de 1970, quelques jours avant l’attaque sanglante de la base aérienne d’Udon, la police thaïlandaise et les guérilleros communistes ont échangé leurs vœux affirmant leur désir mutuel de se détruire. La guérilla dota la police de ce poème reproduit dans son billet clandestin « le drapeau de la révolution » (ธง ปฏิวัติ) :

 

 

Quand vous venez, nous plongeons sous terre.

Quand vous vous arrêtez, nous vous harcelons.

Lorsque vous êtes fatigués, nous attaquons.

Lorsque vous fuyez, nous vous poursuivons.

            

La réponse de la police fut du même style :

Lorsque vous vous enterrez, nous vous déterrons.

Quand vous êtes fatigués, nous vous pulvérisons.

Lorsque vous attaquez, nous nous défendons.

Lorsque vous nous poursuivez, nous vous faisons face.

Parce que vous êtes des pleutres et n’êtes capable d’attirer le peuple que par vos mensonges.

 

(5) Le rôle de Pridi à cette époque laisse à penser que les accusations de communisme lancées contre lui et dont il s’était défendu étaient bien réelles.

 

(6) Un rôle majeur fut celui de Teerayut Bunmee (ธีรยุทธ บุญมี),  étudiant à l'Université Chulalongkorn (มหาวิทยาลัย) en 1973 et dirigeant le Centre national des étudiants de Thaïlande (ศูนย์กลางนิสิตนักศึกษาแห่งประเทศไทย ศนท- NSCT) dans la coordination de l'activisme politique contre les dictatures militaires de Thanom Kittikachorn (กิตติ ขจร) et Praphas Charusathien (จารุ เสถียร). Arrêté avec d‘autres étudiants le 6 octobre 1973, des rumeurs coururent sur leur assassinat mais ils furent relâchés au bout d’un an. Après le massacre du 6 octobre 1976, il rejoint les maquis on ne sait où et nous ignorons tout de cette époque de clandestinité. Revenu à la vie civile, il est actuellement professeur de sociologie à l’Université Thammasat et aurait répudié le socialisme.

 

 

(7)  Alors que Mai 68 se termine, que les ouvriers retournent dans les usines et les étudiants dans leurs amphithéâtres, il est un petit groupe pour qui la lutte ne s’achève pas là. Ils ont à peine 18 ans, sortent tout juste de la Sorbonne ou du lycée Louis-le-Grand et ne connaissent de la « révolution » que les écrits de Marx, Lénine ou Mao. Mais ils sont convaincus que pour mener la lutte il ne faut pas se contenter de tracter à l’extérieur des usines, il faut s’y faire embaucher pour rallumer la flamme de la révolution. Suprême humiliation, lorsque Sauvageot, leader de l'UNEF., se présente devant une usine dont les portes restaient fermées sur ordre de la CGT et s’écrit « Camarades, les étudiants vous ont montré l'exemple », on lui répond d'une fenêtre : « On ne t'a pas attendu ! »

 

(8) « Communist Insurgency in Thailand » 1966.

 

(9)  Jean Duffar  « Panorama des forces politiques en Thaïlande », numéro de juin 1969.

 

(10) https://reines-marguerites/gazette/communist-insurgency-thailand par le capitaine  Merrill L. Bartlett - Mars 1973.

 

(11) Voir à ce sujet l’article de Pierre Fistié qui date toutefois un peu « Communisme et indépendance nationale : le cas thaïlandais (1928-1968) ». In : Revue française de science politique, 18 année, n°4, 1968. pp. 685-714;

 

(12) Voir notre article INSOLITE 25 « LES ETHNIES OFFICIELLEMENT RECONNUES EN THAÏLANDE POUR LA PREMIÈRE FOIS EN 2017 ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/04/insolite-25-les-ethnies-officiellement-reconnues-en-thailande-pour-la-premiere-fois-en-2017.html

 

(13) La question de la compatibilité du communisme avec le bouddhisme, omni présent en Isan ne manque pas de se poser. La première confrontation du communisme avec le bouddhisme  se fit lors de l’invasion de Staline en Mongolie qui se traduisit par le massacre systématique de tous les moines et la destruction de tous les bâtiments religieux. Ne parlons pas du Vietnam, du Cambodge et du Tibet. Voir sur ce sujet Hubert Durt et Mikhail Xifaras « BOUDDHISME ET POLITIQUE »

Presses Universitaires de France, 2002/4 n° 12, pages 101 à 112.

 

ตื่นเถิด พี่น้องผองทาสผู้ทุกข์ระทม ลุกขึ้นเถิด มวลชนผู้ยากไร้ทั่วหล้า เลือดริน ปรี่ล้นทุกข์ทนเรื่อยมา สองมือคว้า ไขว่หายุติธรรม ล้างโลกเก่า ฟาดมันให้แหลกยับไป ผองทาสทั้งหลาย ลุกขึ้นสามัคคี อย่าคิด ว่าเรานั้นยากไร้ซึ่งทุกสิ่ง ในความเป็นจริงโลกนี้เป็นของเรา นี้เป็นการต่อสู้ครั้งสุดท้าย สามัคคีให้ถึงวันพรุ่ง แองเตอร์นาซิอองนาล จะต้องปรากฏเป็นจริง นี้เป็นการต่อสู้ครั้งสุดท้าย สามัคคีให้ถึงวันพรุ่ง แองเตอร์นาซิอองนาล จะต้องปรากฏเป็นจริง เคยมีหรือ พระเจ้าที่มาโปรดช่วย หวังอำนวย จากใครไม่ได้ หยัดยืน พึ่งลำแข้งของเราไซร้ สังคมใหม่ จึงจะได้มา ขอพวกเรา จงช่วงชิงชีพของเราคืน จงหยัดจงยืนความคิดใหม่ไว้ให้ได้ โหมเพลิงในเตาให้มันพุ่งโชนขึ้นไป ตีเหล็กตีได้เมื่อยังร้อนแดง นี้เป็นการต่อสู้ครั้งสุดท้าย สามัคคีให้ถึงวันพรุ่ง แองเตอร์นาซิอองนาล จะต้องปรากฏเป็นจริง นี้เป็นการต่อสู้ครั้งสุดท้าย สามัคคีให้ถึงวันพรุ่ง แองเตอร์นาซิอองนาล จะต้องปรากฏเป็นจริง ผู้ใด คือชนชั้นผู้สร้างโลก คือเรา ชนชั้นผู้ใช้แรงงาน ผลทั้งสิ้น จะต้องเป็นของพวกเรา ไม่เหลือให้ พวกทากสูบกิน แค้นเจ้าพวก สัตว์ร้ายเลวทรามนั้น แค้นที่มัน สูบกินเลือดเรา มีแต่ กำจัดการขูดรีดให้สิ้น ตะวันสีแดง สาดแสงทั่วหล้า นี้เป็นการต่อสู้ครั้งสุดท้าย สามัคคีให้ถึงวันพรุ่ง แองเตอร์นาซิอองนาล จะต้องปรากฏเป็นจริง นี้เป็นการต่อสู้ครั้งสุดท้าย สามัคคีให้ถึงวันพรุ่ง แองเตอร์นาซิอองนาล จะต้องปรากฏเป็นจริง

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