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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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11 mars 2019 1 11 /03 /mars /2019 22:01

 

 

Il y a plus de trois ans, en septembre 2015, nous vous avions parlé d’un mouvement en faveur de la renaissance de l’ancienne écriture de l’Isan (1) au vu de nombreux ouvrages publiés à ce sujet les années précédentes.

 

Quelques mois plus tôt, ce que nous ignorions à l’époque, la municipalité de Khonkaen et son Université avaient lancé un programme baptisé the Isan Culture Maintenance and Revitalization Program » (2) destiné à revitaliser cette écriture, le Thaï Noï (3).

 

Ses promoteurs partaient de la constatation d’évidence qu’il y avait dans le nord-est probablement 20 millions de personnes parlant la langue locale mais qui avaient oublié l’ancien système d’écriture qui n’était plus enseigné. Les 27 et 28 février 2015, un séminaire de deux jours avaient réuni environ 100 personnes provenant des écoles, des universités ou des temples. Selon le compte rendu visé note 3, l’écriture Thaï Noï remonterait à la période de Sukhothai et « prendrait en charge » les six tonalités du langage Isan avec plus de précisions que la phonétique thaïe.

 

  Alphabet thaï Noï , manuscrit sur feuille de latanier non daté :

 

 

Les partisans d’un enseignement formel de cette écriture soutinrent alors que la création d’un lien avec le passé devait renforcer la fierté des habitants à l’égard de leur patrimoine face au mépris des élites de Bangkok. Ce projet concernait dix-huit écoles dans quatre municipalités de la province de Khon Kaen et devait permettre à la Georgia State University (de l’Atlanta) de publier un dictionnaire thaïlandais-anglais-isan. Ce projet avait alors surpris puisque le système éducatif thaïlandais avait toujours mis l’accent sur l’utilisation exclusive du thaï central (et de l’anglais !) dans l’enseignement. L’État avait depuis  longtemps insisté sur l’unité des populations au sein du royaume selon le concept ethno-national de «Thainess ».

 

 

Ce projet nous surprend nous-même un peu puisque ce dictionnaire existait déjà sous le nom de สารานุกรมภาษาอีสาน-ไทย-อังกฤษ (sous-titré Isan-Thai-English Dictionary) publié en 1989 sous la signature du Dr Preecha Pinthong (ดร. ปรีชา พิณทอง), avec un tirage de 5.000 exemplaires vendus 3.500 bahts ce qui soit dit en passant est fort coûteux pour un ouvrage, même érudit, en thaï. Il est même disponible en ligne (4).

 

Comme son  nom l'indique, plus qu'un dictionnaire, il s'agit d'une véritable encyclopédie. L'ouvrage n'a pas été réédité et aujoursd'hui introuvable :

 

 

 

Il existe également un dictionnaire publié en 2001 sous la signature de Samli Raksutthi (สำลี รักสุทธี) sous le titre de พจนานุกรมภาษาอีสาน-ไทยกลาง (« Dictionnaire Isan – thai central ») moins volumineux puisqu’il nous épargne l’anglais (ISBN 9745231444) mais plusieurs fois réédité.

 

 

Le manuel d’initiation à l’écriture traditionnelle isan que nous avions sous les yeux (1) est daté de 2012.

 

Le dictionnaire annoncé ne semble pas avoir concrétisé son existence (inutile puisqu’il en existait déjà un !) bien que ses promoteurs aient à cette fin bénéficié de bien singulières subventions comme nous allons le voir.

 

 

Selon John Draper, américain qui se qualifie de « coordinateur » de Isan Culture Maintenance and Revitalization Program, il était nécessaire de reconnaître et de préserver les diversités culturelles en Thaïlande. D’autres universitaires thaïs, ce que nous avions d’ailleurs constaté (1), estimaient que fort peu de gens connaissaient l’écriture Thaï Noï (ไทน้อย), traditionnellement utilisée par les moines seulement lors des cérémonies villageoises. Seuls les moines les plus anciens étaient capables de l’enseigner.

 

 

Nous n’avons pu savoir à cette heure quels furent les progrès que Isan Culture Maintenance and Revitalization Program a permis de faire pour l’apprentissage de l’écriture traditionnelle, puisque le site verrouille l’accès aux rapports annuels (5).

 

Il était également au menu de ce colloque de doubler les inscriptions sur les panneaux de signalisation au moins dans le nord-est. Vaste programme ! Pratiquement rien n’a été fait, cette question ne présentant pas le moindre intérêt dans la mesure où les panneaux de signalisation sont le plus souvent bilingues, thaï et thaï romanisé et s’il y a un effort à faire, ce serait peut-être de doubler par une inscription en thaï romanisé sur les panneaux qui ne le sont pas, surtout dans les zones les plus reculées et non pas de les tripler par des indications dans une écriture que plus personne ne connaît.  Ce qui est amusant et stupéfiant pour les bons Français et Européens que nous sommes, est que ce « vaste programme » avait été financé à concurrence de 540.000 euros … par les Communautés européennes dont on se demande bien ce qu’elles peuvent avoir à faire avec l’écriture traditionnelle de l’Isan. 20 millions de bahts environ ont donc été dépensés pour financer la rédaction d’un dictionnaire qui n’a jamais été rédigé, créer des écoles dont on ignore toujours si elles existent et financer la rédaction de panneaux indicateurs bi ou trilingues qui n’ont pratiquement jamais été installés. Notons toutefois pour être honnêtes que l’on trouve des panneaux bi ou trilingues dans l’enceinte de l’Université ...

 

 

...  et que nous avons eu la surprise d’en rencontrer un sur une petite  route de la province de Khonkaen. On peut épisodiquement en rencontrer de temps à autres au hasard de promenades.

A 304 - VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ECRITURE ISAN ?
A 304 - VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ECRITURE ISAN ?
A 304 - VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ECRITURE ISAN ?
A 304 - VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ECRITURE ISAN ?

Il serait amusant de savoir quels élus au sein des Communautés européennes ont eu l’habileté de faire avaler à ses organismes gestionnaires ce qui n’est même pas une couleuvre mais un python géant et à quoi ces fonds ont réellement été utilisés ?

 

 

Il y a quelques jours au début de l’année 2019, un article (bilingue) provenant d’un universitaire économiste probablement tout aussi sinon beaucoup plus distingué que les précédents,  Setthasart Wattasoke  (เศรษฐศาสตร์ วัตรโศก) nous a quelque peu interpelés ne serait-ce que par son titre manifestement provocateur « Isaan under Siamese colonization: Eradicating the Tai Noi » (คนอีสานในอาณานิคมสยาม: เมื่ออักษรไทน้อยถูกสยามทำลาย) que nous pouvons traduire par « Les habitants de l’Isan sous la colonisation siamoise et l’éradication du Thaï noï » (6).

 

 

 

L’auteur part d’une considération d’ordre général auquel nous pouvons souscrire sans difficultés « Le processus d’intégration des États vise toujours à établir l’harmonie et l’unité entre les différentes couches de la population tout en les  consolidant. Dans l'histoire thaïe, la politique de centralisation menée par Bangkok a soumis la diversité des diverses zones régionales sous l'influence du gouvernement central. En conséquence, le centre a progressivement assimilé les diversités locales qui en fin de compte disparaîtront si ces populations locales ne savent pas maintenir leur identité ». L’opinion de l’auteur est – ce qui nous semble une évidence – que la politique centralisatrice du gouvernement de Bangkok est passée en particulier par l’utilisation de la langue centrale et que le Siam a assimilé la culture lao de la rive droite du Mékong en se concentrant sur l’écriture Thaï Noï qui était autrefois la langue écrite du royaume lao de Lanchang. Son rappel historique est précieux et ne contredit pas celui que nous fîmes il y a plus de trois ans (1) : À l'origine, les habitants de l'Isan des groupes ethniques, essentiellement les groupes laos, utilisaient leur propre écriture sous trois formes distinctes :

 

Une écriture khmère venue des Indes et modifiée, dont on trouve des traces épigraphiques aux environs du 13e siècle de notre ère qui serait née aux alentours de Siem Reap et se serait répandues dans le nord-est.

 

L'écriture tham (ธรรม) répandue dans le nord-est au cours de la période du Lanchang répandues dans la littérature bouddhiste du milieu du 17e au 19e siècle qui  proviendrait de l’ancienne écriture des Môns.

 

Inscription de 1564 au temple Wat Suwannakhuha (วัดถ้ำสุวรรณคูหา), district de Suwannakhuha (สุวรรณคูหา), province de Nong Bua Lam Phu (หนองบัวลำภู) :

 

 

Inscription de 1360 au temple Wat Mahaphon (วัดมหาผล) Ban Tha Khon Yang, (บ้านท่าขอนยาง) sous-district de Tha Khon Yang, (ท่าขอนยาง)district de Kantharawichai, (กันทรวิชัย)province de Maha Sarakham (มหาสารคาม) :

 

 

L’écriture Thaï Noï introduite en Isan avec l’écriture tham fut utilisée pour les questions administratives, de vieilles œuvres littéraires ou des contes, des écrits de médecine ou d’astrologie. Elle était alors la plus largement utilisée dans l’ancienne société érudite de l’Isan au sein d’un petit cénacle d’érudits, moines ou laïcs essentiellement dans  la littérature religieuse de temples.

 

 

Nous en trouvons par exemple des traces dans les peintures murales du temple Wat Chaisi alias Wat Tai (ไชยศรี  ou วัดใต้ โบสถ์) dans le village de Ban Sawathi (บ้านสาวะถี) près de Khonkaen (ขอนแก่น) daté de 1865. Il y a une certitude : l’écriture était au premier chef utilisée pour transcrire le pali, la langue sacrée des temples dont elle fut le seul support pendant des siècles dans le nord-est. Il est permis de se demander combien de moines et pis encore de fidèles la connaissent encore aujourd’hui ? (7). Quant à la littérature – essentiellement religieuse – conservée dans les manuscrits des temples, elle présentait une autre difficulté de lecture puisqu’il n’y avait pas d’orthographe fixée : l’écriture n’a jamais fait l’objet d’une réelle et sérieuse codification ce qui entraîne des graphies et des orthographes variables. Selon les textes, il est impossible de trouver deux manuscrits identiques, chaque copie subissant des modifications ou des corrections effectuées par un lettré ou les fantaisies des scribes convaincus à tort ou à raison d’être dans leur bon droit.

 

Photographie de  Setthasart Wattasoke :   

 

 

Nous auteur nous livre enfin une information fondamentale qui contredit de façon formelle ce qui a été dit lors du colloque tenu à l’Université de Khonkaen :

 

L'écriture Thaï noï utilisée par les anciens habitants de l'Isan n'avait pas de marques de tonalités alors que la langue parlée en comprend cinq  comme le thaï standard. C’est donc dire que certains mots écrits avec les mêmes caractères et les mêmes voyelles pouvaient avoir cinq significations différentes. Il appartenait au lecteur de décider de la signification. On disait alors  « an nang sue, nang ha » (อ่านหนังสือ หนังหา). La meilleure traduction en est encore « dém …..dez-vous ». Il fallait donc trouver le sens de la phrase écrite en fonction de son contexte.

 

 

L’écriture – ceux qui connaissent un peu l’écrit comprendront – n’utilise pas les signes de tonalités qui sont pourtant un élément fondamental du thaï écrit pour déterminer immédiatement la tonalité de la syllabe !

 

Il y a une différence fondamentale entre l’écriture « tham » de l’Isan qui ignore les signes de tonalités et l’écriture traditionnelle également « tham » du Lanna dont l’origine est probablement commune (écriture mône ?), qui connaît présentement un grand regain d’intérêt mais qui organise tout comme l’alphabet thaï de Ramakhamhaeng les marques de tonalités (8).

 

 

L'ECRITURE THAÏ NOÏ REMPLACÉE PAR L'ECRITURE THAÏE, UNE « COLONISATION INTELLECTUELLE » ?

 

Lorsque le Siam engagea une politique de réforme de l'État aux débuts du règne de Rama V en 1874, le gouvernement tenta de former les autorités locales de l’Isan en leur expliquant que la culture siamoise était supérieure à celle de l’Isan.

 

Le gouvernement devait alors réformer la politique de l'éducation en raison de la nécessité de former des fonctionnaires au service des services administratifs créés dans le cadre de sa politique. Il s’efforça alors d’encourager les écoles locales  à recruter des enseignants qualifiés pour enseigner en thaï. Initialement les temples bouddhistes étaient les seuls lieux d’enseignement, et la plupart des enseignants étaient des moines ou des laïcs autrefois ordonnés. La première école à enseigner le thaï dans le nord-est fut ainsi créée en 1891 à Ubon Ratchathani, fut l’école Ubon Wasikasathan  (โรงเรียนอุบลวาสิกสถาน).

 

 

Dès lors le système éducatif basé sur la langue thaïe mis en place évolua progressivement dans la région. Il y fut alors publié un total de six manuels thaïlandais écrits par Phraya Sisunthonwohan (พระยาศรีสุนทรโวหาร)  encore appelé le professeur Noi Ajaariyangkul (น้อย อาจาริยางกูล) diffusés dans le nord-est  :

 

 

 

Munbotbanphakit (มูลบทบรรพกิจ), Wanitnikon (วาหนิตนิกร), Aksonprayok (อักษรประโยค), Sangyokphithan (สังโยคพิธาน), Waiphotchanaphijan (ไวพจนพิจารณ์) et Phisankaran (พิศาลการันต์). En 1910, le ministère de l'Intérieur envoya des observateurs dans les divers districts pour s'assurer de la qualité de l’enseignement diffusé auprès des jeunes enfants de l'Isan.

 

Une édition de 1871 :

 

 

 

En 1921, intervint la loi sur l'enseignement élémentaire obligatoire.

 

Une rédition contemporaine  : 

 

 

Les parents furent dès lors contraints d’inscrire les enfants dans un système éducatif utilisant l'écriture thaïe et les érudits contraints de travailler dans un système éducatif utilisant l'écriture thaïe.

 

Le monument à la gloire du professeur dans sa ville natale de Chachoengsao (ฉะเชิงเทรา)  sur lequel il est qualifié d’arbitre suprême de la langue thaïe :

 

 

Le premier document officiel connu utilisant l’écriture thaïe est un rapport de Ban Makkhaeng (บ้านหมากแข้ง), province de Udonthani (อุดรธานี). Il s’agit d’une lettre adressée à la cour royale de Bangkok par Kromluang Prachaksinlapakhom (กรมหลวงประจักษ์ศิลปาคม) en 1896. Mais l’alphabet thaï n’est alors utilisé qu’à des fins officielles comme c’est le cas du document susdit. Les moines et les rares villageois sachant écrire continuèrent à utiliser leur écriture locale. Ce fut la création d’écoles publiques supervisées par l’administration provinciale qui affecta la popularité et l'utilisation de l'alphabet Thaï Noï qui disparut progressivement de la mémoire des générations suivantes.

 

Photographie de  Setthasart Wattasoke :   

 

 

LA  RÉBELLION

Il surgit alors une « révolte intellectuelle »avec des réactions spontanées contre cette « domination intellectuelle » du gouvernement central dont l’emprise n’était pas encore totale. On peut citer en 1940 ce qui a été appelé « la rébellion des mérites » (กบฏผู้มีบุญ - Kabot Phumibun) que l’on peut traduire par la rébellion des hommes saints à Ban Sawathi (บ้านสาวะถี) dans le district Sawathi (สาวะถี)  dans la province de Khon Kaen (ขอนแก่น). Sous la conduite de Mo Lam Sopa Phontri (หมอลำโสภา พลตรี), un chaman local assez mystérieux, doté de pouvoirs magiques, et de chefs de village, les rebelles refusèrent d’envoyer leurs enfants à l’école en thaïe car ils étaient convaincus que cela leur ferait perdre leur identité. Leur opinion aussi était – à l’inverse de celle des beaux esprits de Bangkok – que l’écriture Thaï Noï utilisée depui s toujours leur enseignait à être bons et moralement supérieurs ce que ne permettait pas l’écriture thaïe. Les accusations de trahison proférées par les autorités centrales contre ce groupe mirent fin à son activité, son chef fut incarcéré à plusieurs reprises et ensuite à la prison de Bang Khwang à Bangkok (บางขวาง). Il y resta deux ans, fut renvoyé à la prison de Khonkaen où il mourut plus ou moins mystérieusement en 1942 à l’âge de 60 ans.

 

 

« COLONISATION » PAR L’ÉCRITURE ?

 

Les réformes administratives sous le règne du roi Rama V ont incontestablement visé à créer un « état nation » au détriment des diversités culturelles et a conduit irrémédiablement a la disparition de l’écriture locale que le grand public ne trouve plus guère que dans les brèves inscriptions sur les peintures murales des chapelles d’ordination locales, spécifiques au cœur de l’Isan, les Hup Taem (ฮูปแต้ม) dont nous avons déjà parlé (9)


 

 

et sur les manuscrits sur feuilles de latanier qui dorment probablement dans les archives de nombreux temples si elles n’ont pas été dévorées par la vermine ou détruites par l’humidité sur lesquelles gisent probablement des trésors culturels  à ce jour inédits.

 

 

Setthasart Wattasoke s’aventure peut-être un peu loin lorsqu’il parle de « colonisation ».  il n’y a pas d’équivoque, le terme qu’il utilise, Ananikhom (อาณานิคม) ne peut pas se traduire autrement.

 

 

Il est difficile de dire que l’intention du pouvoir central depuis Rama V d’ « assimiler » ou d’ « intégrer » la région du nord-est relève d’une éthique « coloniale » comme à la plus belle époque de la colonisation française, lorsque le mot « assimilation » fleurait encore bon la IIIe république, associé aux politiques menées dans les colonies – on parlait alors volontiers d’« assimilation coloniale ». Il ne faut tout de même pas oublier que les Thaïs et les Isan-lao ont la même origine ethnique, que leur langage est lourdement similaire et qu’ils pratiquent globalement la même religion. C’est bien là une situation que la France coloniale ne pouvait connaître ni en Afrique noire (un Sénégalais n’a rien de commun avec un Marseillais) ni en Afrique du nord (un Kabyle n’est pas comparable à un Alsacien) ni dans l’Indochine française (un Annamite ne ressemble pas à un Breton). Nous nous permettons cette comparaison chauvine puisque Setthasart Wattasoke fait référence aux menaces similaires de domination intellectuelle de la France au Laos colonisé.

 

 

 

L’affirmation nous semble hâtive, la France aurait tenté sans succès de remplacer l'écriture lao par un système romanisé. C’est faire une confusion entre un système de romanisation qui n’est pas contradictoire avec la préservation du patrimoine scriptural originaire. Le Thaï aussi est officiellement romanisé mais son écriture reste son écriture (9). La « romanisation » n’est qu’un outil et non pas un substitut. Il y eut plusieurs dictionnaires français-lao qui donnent une transcription romanisée de la langue, ce ne sont que des outils (10).

 

Nous ne rentrons pas dans le débat qui viserait à juger la portée des efforts entrepris par le pouvoir central depuis Rama V pour réaliser l’intégration (ou l’assimilation ?) des différentes populations de son royaume, toutes ethnies confondues. 

 

 

 

LA NÉCESAIRE CONSERVATION DE CE PATRIMONE SCRIPTURAL

 

C’est une évidence et une nécessité culturelle. Si vous avez l’occasion de visiter l’une de ces chapelles d’ordination spécifiques au cœur même de l’Isan, vous trouverez des inscriptions, quelques mots le plus souvent, que vous ne pourrez lire même si vous lisez le thaï. Ne demandez pas aux moines présents, la plupart seront incapables de traduire. Ceci dit, il est évident aussi que cette écriture traditionnelle, aussi respectable soit-elle, ne peut servir de substitut à l’écriture thaïe pour transcrire la langue locale Isan-Lao dont il ne faut tout de même pas oublier qu’elle est au moins à 75 % du thaï central. La raison en est d’évidence si l’on en croit  Setthasart Wattasoke qui sur ce point contredit formellement les érudits menés par un Américain au sein de l’Université de Khonkaen : L’écriture traditionnelle ne permet pas de déterminer, faute de signe distinctif, sur laquelle des cinq tonalités doit être prononcée une syllabe. La belle affaire, avons-nous dit, dém….dez vous en fonction du contexte. Soit ! Un seul exemple, le meilleur ami de l’homme, c’est ma (หมา ton montant) ou ma (ม้า ton haut) un cheval ou un  chien ? Restons-en là.

 

ma kap ma ma kin mama

Le chien et le cheval mangent la soupe :

 

 

Cette écriture est donc parfaitement inefficace au quotidien, les efforts de notre jeune universitaire économiste non pas pour la restaurer mais pour restaurer son étude sont éminemment sympathiques. Nous l’apprécions au même niveau que nous pouvons apprécier le combat de ceux qui chez nous se battent pour maintenir l’enseignement du grec et du latin dans le cursus scolaire.

 

« Ah ! pour l’amour du grecsouffrez qu’on vous embrasse  » (Molière, Les femmes savantes)

 

 

UNE AUTRE FORME D’INSIDIEUSE COLONISATION ?

 

On croit parfois marcher sur la tête mais cette constatation n’incrimine en rien Setthasart Wattasoke, celui-ci est Thaï, son article (5) a été écrit en thaï et ensuite traduit en anglais. Ce qui devient hallucinant, c’est que les articles tombés de l’Université de Khonkaen prônant la réhabilitation de l’écriture traditionnelle de l’Isan par des universitaire thaïs, c’est que les écrits de l’organisme même qui s’occupe de cette réhabilitation the Isan Culture Maintenance and Revitalization Program, et leurs colloques n’opèrent qu’en anglais ! Les enseignants de l’Université de Khonkaen prônant la réhabilitation de l’ancienne écriture de leur région se croient obligés de le faire en anglais. L’Université de Khonkaen publie une revue érudite, le « Journal of Mekong Societies » qui refuse actuellement de publier des articles en thaï n’acceptant que l’Anglais. Le sujet est récurrent chez de nombreux universitaires thaïs et est d’ailleurs remonté jusqu’à l’UNESCO (11).

 

Alors que le Siam a toujours su louvoyer entre les intérêts impérialistes divers, Hollandais contre Français au 17e, Anglais et Français entre le 19e  et le 20e  ...

 

 

et Japonais et Américains pendant la seconde guerre mondiale se trouvera-t-elle dans les griffes de la « Macdonaldisation » ? En 2011, la revue « Courrier International » a publié un très bel article sous la signature de Sulak Siwalak sous le titre « I Breathe therefore I Am » (Je respire donc je suis) : il y écrit ce qui nous servira de conclusion : « La mondialisation est une religion démoniaque qui impose des valeurs matérialistes et une nouvelle forme de colonialisme ».

 

 

Avant de se préoccuper de la sauvegarde d’une vieille écriture – si respectable et sympathique que soit cette préoccupation – ne serait-il pas judicieux que les universitaires thaïs se ressaisissent contre la « Macdonaldisation », la « Sevenelevenisation » et la « Cocacola-isation » de leur propre langue et de leur propre écriture ? Point n’est besoin pour cela de faire appel à des Universitaires de l’Atlanta ou aux Européens des Communautés européennes.

 

 

NOTES

 

(1) voir notre article « VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ÉCRITURE ISAN ? » : http://www.alainbernardenthailande.com/2015/09/vers-une-renaissance-de-l-ancienne-ecriture-isan.html

(2) Voir en particulier le site

https://www.researchgate.net/publication/317221448_Report_on_the_completion_of_the_Isan_culture_maintenance_and_revitalization_programme

(3) Voir une analyse sur le site

https://isaanrecord.com/2015/03/13/ancient-isaan-script-to-be-revitalized-in-new-public-effort/

(4) https://www.isangate.com/new/isan-dictionary.html

(5) Par exemple sur les sites (mais il y en a bien d’autres) :

https://www.researchgate.net/publication/317221448_Report_on_the_completion_of_the_Isan_culture_maintenance_and_revitalization_programme

https://muse.jhu.edu/article/658006

La page Internet signalée par Draper dans « Toward a Curriculum for the Thai Lao of Northeast Thailand » : www.icmrpthailand.org est aux abonnés absents et la page Facebook « โครงการอนุรักษ์และฟื้นฟูวัฒนธรรมอีสาน »  semble inactive depuis trois ans ?

(6) https://isaanrecord.com/2019/02/07/isaan-siamese-colonization-tai-noi/

(7) Actuellement les livres de prière utilisés dans les temples comportent sur leur page gauche le texte pali transcrit en caractères thaïs avec de minuscules différences mais sans la moindre difficulté et en réponse à droite le texte traduit en thaï. Les fidèles peuvent donc prier en pali en comprenant ce qu’ils disent en thaï.

(8) Voir la thèse de Natnapang Burutphakdee publiée le 29 octobre 2004 par la  Payap University, Chiang Mai : « KHON MUANG NEU KAP PHASA MUANG: ATTITUDES OF NORTHERN THAI YOUTH TOWARDS KAMMUANG AND THE LANNA SCRIPT »  numérisée :

https://inter.payap.ac.th/wp-content/uploads/linguistics_students/Natnapang_Thesis.pdf.

 

(9) Voir notre article  A 196 « LES PEINTURES MURALES, L’ÂME DES TEMPLES DU COEUR DE L’ISAN » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/11/a-196-les-peintures-murales-l-ame-des-temples-du-coeur-de-l-isan.html

(9) Nous avons consacré deux articles à la romanisation du Thaï

A 91 « La Romanisation du Thaï ? » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a91-la-romanisation-du-thai-114100330.html

165. « Le Roi Rama VI et la romanisation du Thaï » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-165-le-roi-rama-vi-et-la-romanisation-du-thai-125174362.html

 

(10) « Dictionnaire et guide franco-laotien » du Docteur Estrade de 1896.  « Lexique français- laocien » de Monseigneur Cuaz de 1904. « Nouveau dictionnaire français-laotien » de Guy Cheminaud de 1906. Tous utilisent ce qu’ils appellent une « prononciation figurée ». Ce sont des érudits qui ne cherchent pas à « coloniser » mais à comprendre. Les seules véritables tentatives de romanisation de l’écriture locale, son remplacement pure et simple par un système que le gouvernement avait commandé à Georges Cœdès, eurent lieu non pas au Laos mais au Cambodge en 1943 sans succès. L’intervention de l’École française d’Extrême-Orient au Laos fut essentiellement  consacrée à la standardisation de l’écriture.

 

(11) « Guérilla linguistique » un article signé  Julian Gearing publié le 30 septembre 2003  in « Courrier International » (Revue de l’Unesco)

« L’anglais gagne peu à peu du terrain dans la vie quotidienne des Thaïlandais. Le thaï est-il une langue menacée ? Si l’on en juge d’après la bataille qu’a perdue le mois dernier à Bangkok un groupe d’étudiants, la réponse est oui. La Cour suprême administrative a débouté 10 étudiants qui demandaient à pouvoir rédiger leur mémoire de maîtrise dans leur langue maternelle. M. Saran et ses camarades sont thaïlandais, ils étudient en Thaïlande mais, s’ils veulent obtenir leur maîtrise à l’université Mahidol de Bangkok, ils doivent rédiger leur mémoire en anglais. D’autres universités de haut niveau, comme Chulalongkorn et Thammasat, permettent aux étudiants de choisir entre le thaï et l’anglais. Mais Mahidol tient « à former des diplômés qualifiés et reconnus internationalement » - d’où l’importance capitale qu’elle accorde à l’anglais. Mme Amor Taweesak, maître-assistant qui enseigne à Mahidol, comprend le mécontentement des étudiants. Forcer les élèves à écrire en anglais « ne leur donne pas grand avantage » car ils maîtrisent mal cette langue. Elle ajoute que l’université accorde des exemptions pour des cas particuliers, par exemple « si le doyen considère qu’un mémoire sera meilleur s’il est rédigé en thaï ». La Thaïlande est-elle assiégée par la langue anglaise ? A Bangkok, certains jeunes parlent de « guérilla à petite échelle » plutôt que d’attaque massive. La langue de Shakespeare pimente le discours des politiciens, des pop stars et des étudiants. Ainsi, un jeune Thaï branché dira : « Mai tong worry » (Don’t worry - T’en fais pas). Chayaporn Kaew-wanna, réceptionniste dans une société de télécommunication, ne pense pas que la prolifération de l’anglais constitue une menace. « Nous ne pouvons pas refuser cette langue », déclare-t-elle, ajoutant que l’anglais est important si le pays veut continuer à se développer. Certes, la Thaïlande veut se développer, mais son tissu culturel est menacé. Le mois dernier, le ministre de l’éducation a ordonné que les chiffres traditionnels et le calendrier bouddhiste soient utilisés à l’école « afin de contrecarrer l’influence occidentale et de préserver l’identité culturelle du pays ». Mais la plupart des étudiants, « accros » à leurs téléphones portables et à leurs calculettes, ont tout simplement oublié les arabesques des chiffres thaïs ».

 

๐๑๒๓๔๕๖๗๘๙

 

(11) Courrier international, n°1076, du 16 au 22 juin 2011, p. 63.

« .. .The globalization is a demonic religion imposing materialistic values and a new form of colonialism … »

Sulak Sivaraksa, économiste, est l’auteur de « Wisdom of Sustainability : Buddhist Economics for 21st Century » (« La sagesse du développement durable, ou les sciences économiques bouddhistes pour le XXIe siècle »). Il y propose des solutions de rechange, durables à petite échelle et autochtones à la mondialisation, sur la base des principes bouddhistes et du développement personnel.

 

 

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commentaires

Cécile de BARBEYRAC 11/03/2019 20:15

Et oui... Comme quoi l'écriture fonde une société et le sentiment d'appartenance à un groupe ethnique. Merci pour toutes ces précisions passionnantes!

grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-b 13/03/2019 01:29

pas le courage de mettre ! Dans une autre vie peut-être