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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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Pourquoi ce blog ?

  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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Merci d’être venu consulter ce blog. Si vous avez besoin de renseignements ou des informations à nous communiquer vous pouvez nous joindre sur alainbenardenthailande@gmail.com

25 février 2019 1 25 /02 /février /2019 22:06

 

 

Cette légende a été recueillie de la bouche de Buali Suwannakhot le 21 novembre 2014. Elle provient du site Mekong watch que nous avons déjà rencontré (1). Le narrateur était alors âgé de 98 ans et résidait dans un village du sous-district de Tha Sa-at (ท่าสะอาด) dans le district de Seka (เซกา) dans la province de Bungkan (บึงกาฬ). C’est l’histoire de son village d’origine. Ses parents avaient émigré d’Attapeu (อัตตะปือ) « une ville du sud du pays, parce que la vie y avait été très dure » (2). Sa mère s'appelait Pong. Son père était probablement de l'ethnie So. Voyageant sur un bateau, ses parents entrèrent dans l’embouchure de la rivière Songkhram (แม่น้ำ  ศรีสงคราม) à Tha Uthen (ท่าอุเทน) et ont remonté la rivière (3). Ils ont ensuite trouvé un étang dans un village où la famille s’est installée et a commencé à faire du sel (4).

 

 

 

Cette légende raconte l’étonnante histoire de la découverte par les habitants de l’Isan de l’une des propriétés essentielle du sel, la conservation des aliments. Elle nous donne par ailleurs quelques précisions sur la vie de ces sauniers il y a probablement un siècle ou un siècle et demi.

 

 

 

PRÉSENTATION

 

 

Nous savons qu’il y avait beaucoup de rhinocéros au Siam.

 

 

 

 

Ses cornes, en dehors de leurs vertus magiques lorsqu’elles sont réduites en poudre de perlimpinpin (elle passe pour un révélateur de poison censée noircir à son contact)...

 

 

 

...   sont appréciées pour la qualité de leur ivoire destiné à la sculpture, estimés dans les travaux de tabletterie.

 

 

 

Son cuir est d’une telle dureté qu’il est réfractaire aux griffes des plus redoutables prédateurs, tigres en particulier (5). Sa viande est ou serait parfaitement comestible (6).

 

 

 

 

Cornes et cuirs faisaient l’objet d’importantes exportations du temps de Monseigneur Pallegoix. Le trésor envoyé par le roi de Siam à celui de France en 1681 et englouti en mer comportait deux bébés rhinocéros (7). Parmi les présents que le roi de Siam envoya en France en 1686, il y avait six cornes de rhinocéros. Ils étaient toujours présents en Thaïlande jusqu’à il y a peu et le peu qui resterait continue à être les victimes des braconniers, surtout pour leur corne à laquelle il est prêté des vertus imaginaires (8).

 

 

 

L’histoire contée par ce vieillard, probablement recueillie de la bouche de ses parents producteurs de sel, ne nous éclaire pas sur l’origine de ces dépôts de chlorure de sodium mais sur la découverte par les anciens des vertus conservatrices du sel. Nous savons que les Thaïs ne sont pas coutumiers de l’utilisation du sel pour améliorer la sapidité de leurs aliments. Ils préfèrent pour cela quelques sauces explosives et putrides à base de piment, de poissons ou de crevettes pourries.

 

 

 

Par contre ses qualités pour assurer la conservation des aliments frais fut et reste fondamentale. Cette découverte fut le fruit de constatations effectuées probablement au fil des siècles grâce au cadavre du rhinocéros !

 

 

 

 

 

LA TÊTE DU RHINOCÉROS DANS L’ÉTANG SALÉ

 

 

Il y a bien longtemps, avant même que les villageois ne se réunissent en communauté, un rhinocéros vivait dans une forêt au bord d’un étang près de la rivière Songkhram. L’animal se reposait sur la berge, buvait de l’eau et léchait du sel. Un jour, le roi qui régnait sur la région vint à passer et le vit se reposer sur la berge. Il prit une arme à feu, tira et le tua. La balle le traversa et finit sur la rive dans un ruisseau qui s'appela dès lors alors Huay Luk Puen (ห้วย  ลูก ปืน - le ruisseau à la balle de fusil).

 

 

 

 

Le roi partagea la chair et la peau de rhinocéros avec son peuple. Alors que s’effectuait le partage, survint un orage épouvantable. La pluie tomba sur la viande qui se transforma alors en une pierre rouge. Bien des années plus tard, les virent de l'eau qui suintait de la pierre. Ils se demandèrent alors si elle était potable ? Ils la récupérèrent, la firent bouillir et l’eau se transforma en sel. Ils l’utilisèrent alors pour leur cuisine et la confection du poisson fermenté dans la saumure. Cependant ils avaient aussi constaté qu’une partie de la viande du rhinocéros tombée dans l’étang ne s’était jamais dégradée et restait intacte ! Découvrant cette propriété jusqu’alors inconnue, ils utilisèrent massivement l’eau de l’étang pour en extraire le sel.

 

 

 

 

Cette richesse attira beaucoup de monde et il se créa une véritable industrie du sel. Les marchands venaient acheter le sel sur des embarcations de 25 à 40 mètres de long, 5 à 10 de large et 2 à 3 mètres de tirant d’eau. Chaque bateau comportait environ 20 membres d'équipage et pouvait transporter entre 6 et 10 tonnes de sel. Des embarcations plus petites pouvaient transporter 2 à 3 tonnes de sel. Les marchands venaient de Mukdahan, Khemmarat, Nongkhai, Vientiane, Luangprabang et le Champasak (จำปาสัก) (9).  Certains venaient par voie terrestre.

 

Les villageois travaillaient durement pendant la journée. Dans le village, ils étaient environ 300, hommes et femmes. Celles-ci tissaient les petits paniers contenant le sel.

 

 

 

 

Il n'y avait pas d'électricité. Les villageois gagnaient environ 10.000 baht par an en vendant leur sel et payaient environ 800 baht par an leurs ouvriers. Ils coupaient et préparaient le bois de chauffe en novembre et décembre. La récolte du sel s’effectuait de février à avril. Le sel était alors emballé et il fallait attendre la saison des hautes eaux en août pour pouvoir le transporter par voie d’eau.

 

 

 

 

QUELQUES OBSERVATIONS

 

 

 

Il ne semble pas techniquement impossible que la viande de ce rhinocéros tombée dans un étang saturé de sel ait ainsi pu se conserver dans cette saumure et ce pendant plusieurs années ?  La légende est, en tous cas, moins saugrenue que celle qui fit naître les sites de terre salée de la pisse de l’éléphant blanc.

 

 

 

 

Ces chiffres  nous permettent de penser que cette population de sauniers vivait alors beaucoup mieux que si elle s’était contentée de cultiver le riz sur ces terres arides  (10).

 

 

 

 

Mais il est difficile d’avoir une idée précise de l’importance économique de l’exploitation du sel de la terre. Seule La Loubère y fait une rapide allusion (11). Monseigneur Pallegoix ne parle que du sel de mer pour une raison très simple : la plus grande partie de la production de sel partait à l’exportation et, soumise à une taxe à l’exportation, elle était contrôlée au départ du port de Bangkok. La production du sel de terre échappait à tout contrôle (12).

 

 

Il en est de même aujourd’hui où cette activité subsiste en de nombreux points de l’Isan mais ce n’est pas de façon aussi spectaculaire que les marais salants du sud de Bangkok. Ce n’est pas à proprement parler une extraction industrielles, elle se fait toujours selon des procédés probablement multi séculaire et constitue à la fois un revenu d’appoint et une source d’approvisionnement familial. Le blog de notre ami Patrick a consacré deux articles à cette production familiale et semi-industrielle (13).

 

 

 

 

Cette activité marginale est loin de devoir être considérée comme en voie de disparition. Elle échappe totalement à l’industrie du sel qui en Thaïlande est sinon monopolistique du moins oligopolistique. Sur une production globale annuelle de 1,2 millions de tonnes, 600.000 tonnes sont destinées à l'exportation. Le marché de la consommation du sel alimentaire est de 76.000 tonnes par an. 30.000 tonnes seulement proviennent du sel dit « raffiné » (c’est-à-dire tout simplement de sel brut blanchi chimiquement et vendu 50 fois plus cher) distribués par ces structures oligopolistiques. Il y a donc 46.000 tonnes par année qui continuent à provenir de ces micro-producteurs. Ces chiffres sont de 2010 (14). Nous verrons donc probablement encore longtemps ces panneaux au bord de nos routes signalant la proximité d'un site familial de production de sel, échappant à toute statistique et aux grands circuits commerciaux,

 

 

Photo prises dans les environ de Kalasin, Roiet et Udon en 2019, le prix est de 10 bahts par kilogramme : 

LA LÉGENDE INSOLITE DE LA DÉCOUVERTE  DES VERTUS DU SEL PAR LES HABITANTS DE L’ISAN (NORD-EST DE LA THAÏLANDE)
LA LÉGENDE INSOLITE DE LA DÉCOUVERTE  DES VERTUS DU SEL PAR LES HABITANTS DE L’ISAN (NORD-EST DE LA THAÏLANDE)
LA LÉGENDE INSOLITE DE LA DÉCOUVERTE  DES VERTUS DU SEL PAR LES HABITANTS DE L’ISAN (NORD-EST DE LA THAÏLANDE)

NOTES

 

 

(1) Voir notre article A 300 « LA LÉGENDE INSOLITE DE LA DÉCOUVERTE DU SEL PAR LES HABITANTS DE L’ISAN (NORD-EST DE LA THAÏLANDE) ».

Le site http://www.mekongwatch.org/english/ est bilingue japonais-anglais.

 

 

(2) Attapeu est aujourd’hui au sud du Laos. Cela situe cette émigration avant le traité franco-siamois de 1893 qui attribua le Laos à la France.

 

 

(3) Cette rivière est l’un des affluents principaux du Mékong dans la province de Nakonphanom (นครพนม) et dans le district du même nom à 50 kilomètres en aval de la capitale provinciale.

 

 

 

 

(4) Les zones à sel sont essentiellement disséminées dans le district de Na Wa (อำเภอนาวา)  à l’ouest de la province de Nakonphanom et le district d’Akat Amnuai (อำเภออากาศอำนวย) à l’est de la province de Sakonnakhon (สกลนคน).

 

 

 

 

(5) Les boucliers en cuir de rhinocéros étaient réputés chez les guerriers africains. Il leur fournissait d'excellents boucliers presque à l'épreuve des balles,

 

 

 

 

Il était en tous cas impénétrable aux balles des escopettes des temps anciens.

 

 

 

 

C’est Monseigneur Pallegoix qui nous décrit comment, faute d’armes à feu puissantes, il était chassé : « Les habitants des bois font la chasse aux tigres, ours, rhinocéros, buffles, vaches sauvages et aux cerfs. La manière dont ils viennent à bout du rhinocéros est fort curieuse quatre ou cinq hommes tiennent en main des bambous solides et dont la  pointe fort aiguë a été durcie au feu. Ils parcourent, ainsi armés, les lieux où se trouve cet animal, en  poussant des cris et frappant des mains pour le faire sortir de sa retraite. Quand ils voient l'animal furieux venir droit à eux, ouvrant et fermant alternativement sa large gueule, ils se tiennent prêts à le recevoir en dirigeant droit à sa gueule la pointe de leurs bambous, et, saisissant le moment favorable, ils lui enfoncent l'arme dans le gosier et jusque dans les entrailles avec une dextérité surprenante,  puis ils prennent la fuite à droite et à gauche. Le rhinocéros pousse un rugissement terrible, tombe et se roule dans la poussière avec des convulsions affreuses, tandis que les audacieux  chasseurs battent des mains et entonnent un chant de victoire, jusqu'à ce que le monstre soit épuisé par les flots de sang qu'il vomit; alors ils vont l'achever sans crainte ».

 

 

(6) « Sa chair est excellente au goût des Indiens et des Nègres » nous apprend Buffon (œuvres complètes, tome IV,  mammifères II, édition 1839 page 407). Jusqu’à sa peau qui faisait les délices de Monseigneur Pallegoix : « Chose singulière ! Sa peau, quelque épaisse et coriace qu'elle soit, est regardée comme un mets délicat et fortifiant pour les personnes faibles. On grille d'abord la peau, on la ratisse, on la coupe en morceaux et on la fait bouillir avec des épices assez longtemps pour la convertir  en matière gélatineuse et transparente. J'en ai mangé plusieurs fois avec plaisir, et je pense qu'on pourrait appliquer avec succès le même procédé aux peaux de quelques autres animaux ». Le rhinocéros du Jardin des plantes échappa de peu à la voracité des parisiens affamés pendant le siège de 1870.

 

 

 

 

 

(7) Voir notre article  R2. 84 « Le Trésor englouti de la 1ère ambassade du Roi Naraï auprès de Louis XIV en 1681 ? » :

ttp://www.alainbernardenthailande.com/article-84-la-1ere-ambassade-du-roi-narai-aupres-de-louis-xiv-en-1681-118035147.html

 

(8) Des cas de braconnage ont été signalés en particulier dans les montagnes de la province de Chayaphum en 1967, 1970 et 1972. Voir l’article « Rhinos in Thailand » par Jeffrey A. McNeely et Edward W. Cronin :  

https://www.cambridge.org/core/services/aop-cambridge-core/content/view/S0030605300010735

 

L’article est daté de 2019. Ses auteurs affirment avoir relevé des traces dans des forêts de la région de Petchabun ?

 

 

(9) La province alors siamoise est actuellement située au sud-ouest du Laos.

 

 

(10) Ces chiffres basés sur les souvenirs de l’auteur et de ses parents correspondent probablement à l’époque de la fin de XIXe et début du XXe siècle ? En admettant que ces comparaisons aient quelque valeur, il nous semble que ces sauniers étaient riches. Nous avons quelques idées des prix en consultant un guide touristique Madrolle de cette époque, le billet de chemin de fer en première classe de Bangkok à Ayuthaya en 1ère classe coûte 3 bahts, une journée de pension complète à l’hôtel Oriental à Bangkok ou au grand hôtel de Hua-Hin, 14 bahts. Une chambre dans un hôtel modeste coûte environ 2 bahts.

 

 

 

 

Selon le Bangkok Siam directory de 1914, la pension annuelle maximum des fonctionnaires au plus haut niveau est de 16.000 bahts par an après 30 ans de service. Le bath de cette époque représente alors 15 grammes d’argent fin.

 

 

(11) La Loubère : « Du royaume de Siam », Tome I, 1691  « le sel y est à vil prix. J’ai oui dire qu'ils en ont de roche : & ils en font de l'eau de la Mer : les uns m'ont dit avec le Soleil, d'autres m'ont dit avec le feu; & Peut-être que l'un & l'autre est véritable ».

 

(12) Monseigneur Pallegoix, tome I, 1854 « Description du royaume thaï ou Siam ».

 

 

(13) Ces articles concernent la production du sel de la terre dans le district de Ban Dung (อำเภอบ้านดุง) au nord-est de la province d’Udonthani.

http://udonthani-en-isan.over-blog.com/article-les-ouvriers-du-sel-125055009.html

http://udonthani-en-isan.over-blog.com/article-29006044.html

 

 

 

 

Dans leur article «  Idées et faits relatifs à la production des sels marins et terrestres en Europe, du VIe au IIIe millénaire »,  Serge Cassen et Olivier Weller  font référence à d’autres sites situés en Isan :

https://www.academia.edu/5373496/Idés_et_faits_relatifs_à_la_production_des_sels_marins_et_terrestres_en_Europe_du_VIe_au_IIIe_millenaire

 

 

 

 

(14) « Strategic Exploration of Salt International Company in Thailand: Can they have Sustainable Growth and Profits ? », article de Chidchai Muensriphu, Supree Vichvavichien, Sukanya Jinarach, Phanga Atthayuwat, tous de Ramkhamhaeng University et Bahaudin G. Mujtaba de Nova Southeastern University, in Journal of Business Studies Quarterly, 2010, Vol. 1, No. 3, pp. 68-81.

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