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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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1 juillet 2019 1 01 /07 /juillet /2019 22:18

 

 

Il est singulier sinon irritant de devoir à deux érudits, l’un Américain, le professeur Kennon Breazeale, l’autre anglais, Michael Smithies  (disparu en début d’année 2019) la publication de l’œuvre d’un missionnaire français au Siam, Monseigneur Barthélemy Bruguières dans un texte anglais d’une revue qui publie exclusivement en anglais contenant de nombreux extraits de ces écrits français traduits en anglais ! Nous avons dû effectuer un « pèlerinage aux sources » pour nous éviter de devoir traduire de l’anglais au français un texte déjà traduit de l’anglais au français (1).

 

 

QUI ÉTAIT MONSEIGNEUR BARTÉLÉMY BRUGIÈRE ?

 

 

Le premier article que consacre Kennon Breazeale à l’évêque dont la vie fut un véritable roman cite de nombreuses sources (2).   

 

 

Barthélémy Bruguière naquit dans un petit village de l’Aude perdu dans les vignes, Raissac situé une quinzaine de kilomètres à l’ouest de Narbonne, dans la petite église duquel il fut baptisé.


 

 

 

Ses parents étaient des cultivateurs jouissant d’une certaine aisance. Il fit ses études à Narbonne; son diplôme de bachelier-ès-lettres porte la date du 30 octobre 1812. Ses études théologiques achevées au grand séminaire de Carcassonne, il fut, presque au lendemain de son ordination sacerdotale qui eut lieu le 23 décembre 1815, nommé professeur dans cet établissement ; il y enseigna  10 ans, la philosophie pendant quatre ans, puis la théologie bénéficiant d’incontestables talents de pédagogue. A 26 ans il était chanoine honoraire.

 

 

 

 

L’un de ses amis le décrit comme suit : « M. Bruguière était d'une taille au-dessous de la moyenne, corps un peu grêle, cheveux blonds, teint basané. Nous admirions son zèle, sa haute intelligence, son grand bon sens. Il avait une telle énergie, une telle indépendance de caractère que son supérieur disait de lui en riant : Si jamais il est évêque, sa devise sera : « Quoi qu'on en pense et quoi qu'on en dise, j'irai de l'avant. »

Dans le système français de cette époque, un prêtre qui souhaitait devenir missionnaire n'était pas obligé de rejoindre l'un des ordres réguliers, tels que les dominicains, les franciscains ou les jésuites.

 

 

 

En tant que curé de paroisse en France, il se porta donc volontaire pour être missionnaire, obtint l’autorisation de son évêque et entra au Séminaire des Missions étrangères le 17 septembre 1825 pour une brève période de formation devant le préparer à sa tâche en pays étranger.

 

 

 

 

Il partit pour le Siam le 5 février 1826. Tout en étudiant la langue du pays, il s’occupa du séminaire de Bangkok, et, dès qu’il sut à peu près se faire comprendre, il ajouta à l’enseignement à l’exercice de son ministère. En vertu d’un bref du 5 février 1828, Monseigneur Esprit-Marie Florens, évêque in partibus de Sozopolis mais chargé de la mission de Siam qui s’étendait depuis Singapour jusqu’au Siam en passant par l’île de Penang alors sous juridiction siamoise, déjà âgé (il a alors 66 ans) et épuisé par plus de 40 ans de mission, resté pendant 15 ans le seul missionnaire au Siam, il le  choisit pour être son coadjuteur.

 

 

C’est un vieillard blanchi dans les travaux d’apostolat accablé d’infirmités et menant  une vie d’anachorète. Il reçut alors le titre d’évêque in partibus de Capsa (3). Sacré le 29 juin de la même année à Bangkok, il se fixa dans l’île de Penang où pendant plusieurs mois il enseigne au séminaire le chinois. Il vint à Singapour en 1831 et fit connaître aux prêtres portugais de Malacca le décret de la Propagande, du 22 septembre 1827, unissant Singapour à la mission du Siam ce qui entraina de lourds conflits avec eux. Nonobstant, les missionnaires du Siam rayonnèrent depuis Singapour (4). Passionné depuis ses années de jeunesse au catéchisme par la Corée dépourvue de prêtres, il offrit de s’y dévouer. Le Saint-Siège accepta, et, le 9 septembre 1831, le nomma vicaire apostolique. Il partit aussitôt pour la Corée. Le 8 octobre 1834, il était à destination. Partant pour la Mandchourie, il mourut d’épuisement le 20 octobre 1835 après avoir lutté contre la maladie, les brigandages et les persécutions des autorités.

 

 

 

Sa cause de béatification a été ouverte en 2005 par le Diocèse de Narbonne-Carcassonne à la demande des catholiques de Corée.

Monseigneur Bruguières, premier évèque de Corée

Monseigneur Bruguières, premier évèque de Corée

LA DESCRIPTION DU SIAM

 

 

Datée du 19 mai 1829, la description du royaume et de son peuple fut achevée après deux ans passés au Siam par Mgr Bruguière et a été envoyée sous forme d’une très longue lettre au vicaire général du diocèse de sa région d’origine depuis Bangkok et publiée en 1831 et à nouveau en 1833 ce qui laisse à penser qu’elle reçut un accueil favorable (5). Presque simultanément, elle fut publiée quoiqu’en  version abrégée sous le titre de « LETTRE  SUR LE ROYAUME DE SIAM » PAR M. BRUGUERES, ÉVÊQUE DE CAPSE », elle avait été publiée en 1832-1833 dans la très érudite revue « Nouvelles annales des voyages, de la géographie et de l'histoire : ou Recueil des relations originales inédite » (6).

 

 

La revue qui concerne les curieux de géographie et non les vertueux lecteurs catholiques, reste muet sur l’histoire de la mission et sur les croyances et pratiques religieuses. Il est évident que les considérations du prélat sont empreintes de ses  préjugés religieux et avaient peu d’intérêt pour des lecteurs plus scientifiques, géographes ou ethnologues à moins tout simplement que la rédaction ait été contrainte de tronquer le texte pour de simples questions de place disponible dans la revue

 

 

Il ait un autre signe de son succès : Le texte a été traduit en anglais et publié en 1844 dans la revue Chinese Repository de Canton (7). Selon Kennon Breazeale le traducteur anonyme était apparemment William Dean, un des premiers missionnaires baptistes américains au Siam, qui fut présent à Bangkok à partir de 1835, acquit une connaissance approfondie du peuple siamois et s'installa à Canton en 1842. Il fit de nombreux commentaires estimant que l'œuvre de Mgr Bruguière était précieuse malgré ses faiblesses, ses affirmations plus ou moins erronées et ses opinions « intolérantes » sur les Siamois et leur religion, mais était de nature à donner beaucoup d’informations sur un pays et une population mal connus mais qui contenait beaucoup d’intérêts pour le monde commercial et religieux. Le texte de Mgr Bruguière y figure pour l’essentiel mais omet la section initiale sur la géographie, le climat, la faune et la flore peut-être parce qu’elle ne contenait que peu d’informations nouvelles pouvant intéresser les lecteurs de la communauté commerçante de Canton. D’autres passages ne présentaient aucun intérêt pour les lecteurs locaux, notamment sur l’Église catholique et les Chinois à Bangkok.

 

 

 

Le texte de Mgr Bruguières n’est pas un simple récit de ses premières impressions du pays car il résidait à Bangkok depuis deux ans lors de sa rédaction. Il a de toute évidence recueilli les impressions de Mgr Florens, présent au Siam depuis 1787 et des autres prêtres ou catéchumènes et lui-même rassemblé beaucoup d’informations lors de sa première arrivée à Penang et ses voyages aventureux de 1827.  On peut penser aussi qu’il a consulté, avant de quitter la France, les nombreux livres écrits sur le Siam, en particulier les ouvrages de la fin du XVIIe siècle.

 

 

Les raisons de la rédaction de ce travail semblent assez limpides : Même si Barthélémy Bruguières ne se destinait pas formellement à la mission de Siam, il s’est bien évidement au cours de sa formation au séminaire des Missions étrangères entouré de documents et d’informations. Le dernier ouvrage en date alors était celui de François Turpin publié en deux volumes en  1771, 50 ans auparavant. L’ouvrage est encyclopédique quoique de seconde main, géographie, flore, faune, commerce, forme du gouvernement, histoire politique, tous renseignements fournis par Mgr Pierre Brigot, dernier évêque résidant à Ayutthaya avant la chute et évêque in partibus de Tabraca (diocèse de Tunisie). Cette œuvre était dès lors largement dépassée, Turpin n’était jamais allé au Siam, Ayutthaya avait été rayée de la carte, la mission française avait disparue et rien d’important n’avait été écrit en français sur le Siam depuis lors.

 

Cette étude répondait donc à une nécessité, un ouvrage de référence pour les séminaristes de Paris qui se destinaient à partir en mission dans ces terres lointaines et subsidiairement de susciter les gestes des donateurs, membres zélés de l’Association pour la propagation de la foi. Il nous décrit sa tâche dans une lettre à son supérieur « Vous me demandez quelques notions sur le pays où je me trouve maintenant; sur les mœurs, les usages, la religion des habitants, etc. Vous exigez de moi un  travail immense. Cependant, afin de vous prouver qu'il n'est rien que je ne sois disposé à entreprendre pour vous faire plaisir, je vais mettre la main à l'œuvre. Je tâcherai d'abréger autant qu'il me sera possible, sans omettre rien d'essentiel. Mon intention est de ne rien dire d'incertain ou de douteux; il est très-possible, toutefois, qu'il m'échappe quelques inexactitudes ; mais elles seront bien involontaires ; je suis témoin oculaire du plus grand nombre des faits que contient cette relation. Peut-être trouverez-vous peu d'ordre dans ma narration ; veuillez me pardonner cette négligence. J'ai écrit à différentes reprises et dans les seuls moments de loisir; or, il est fort rare que j'en aie ».

 

 

 

Ces efforts ont certainement été la suite et surtout le complément de ceux de Charles Langlois, supérieur des Missions étrangères en 1816, auteur d’ouvrages relatifs aux missions dans les années 1820 mais essentiellement sur les Missions de Chine et qui le premier a fait la recension des archives

 

 

 

 

et des études encyclopédiques de Jean-Antoine Dubois, supérieur du séminaire des Missions étrangères au séminaire mais concernant la culture indienne publiées entre 1817 et 1825. Barthélémy Bruguière ne disposait d’aucun écrit d’actualité concernant le Siam.

 

 

 

 

Malheureusement les efforts de Barthélémy Bruguière étaient déjà plus ou moins éclipsés par un travail beaucoup plus long en anglais de l'envoyé britannique John Crawfurd, qui visita Bangkok en 1822 et publia un important ouvrage de référence sur le pays en 1828 (8). 

 

 

 

Le livre de Crawfurd éclipsa également la publication plus limitée mais scientifique sur pays par son propre collègue de mission, George Finlayson, en 1826 (9). Celui-ci fut accueilli par l’érudite critique française comme suite « Ce journal est un véritable trésor d'observations sur la géologie,  la zoologie et la botanique, des différentes relâches de  l'expédition, entre Calcutta et la rivière de Siam. Il offre une véritable flore de l'île  de Penang flore d'autant plus curieuse, qu'elle est riche d'une multitude de plantes qui semblent particulière à cette petite localité » (10).

 

 

 

 

Barthélémy Bruguière ne bénéficiait pas, petit missionnaire non encore évêque, du prestige  de deux diplomates anglais. Il avait pourtant sur eux un avantage incontestable, alors que l’un et l’autre n’avaient passé que quatre mois au Siam,  il y résidait depuis plus de deux ans et en connaissait déjà parfaitement la langue. Sa faiblesse par rapport à eux était de n’avoir aucune connaissance scientifique alors que tous deux avaient été formés comme chirurgiens à l’Université d’Edimbourg  ce qui leur procurait une grande compétence pour décrire la reproduction des crapauds siamois. Elle était aussi d’écrire dans une perspective très théologique et n'était  pas destiné au grand public  mais qui par contre devait être lue avec beaucoup d’impatience par les missionnaires français en formation. Ils purent y trouver une introduction utile à la vie au Siam. Il s’agissait aussi de réchauffer le zèle des associés de la Propagation de la foi et faire naître des vocations. Toutefois, cet auditoire très confidentiel fut rapidement occulté par la publication en 1854 de l’ouvrage de référence de Monseigneur Pallegoix auquel il a probablement beaucoup appris lors de son arrivée au Siam (11).

 

 

Mais à son tour, Mgr Pallegoix fut éclipsé par la description du Siam publiée en 1857 par l’envoyé britannique John Bowring, qui tire certaines de ses informations du travail de Barthélémy Bruguière ce qu'il reconnaît fort honnêtement (12).

 

 

 

Un dernier élément enfin a peut-être contribué à ce que la diffusion de ce récit reste relativement confidentielle. Les rédacteurs du journal missionnaire souhaitaient également susciter l'intérêt de lecteurs pieux – en dehors des séminaristes et des ecclésiastiques - dans le but de recueillir des fonds auprès d’eux et les inciter à faire des dons aux missions étrangères. Or, heureusement pour les missions du Siam, la situation y était relativement pacifique et n’était pas comparable à celle du Vietnam, de la Chine ou de la Corée où les missionnaires étaient souvent persécutés, chassés du pays ou assassinés par les autorités en place. L’argent des donateurs va plus volontiers aux pays martyrs !

 

 

 

C’est une longue description du pays, sa géographie, son histoire naturelle, sa population (apparence, vêtements, coutumes, occupations, nourriture), ses croyances et ses pratiques religieuses, l'étiquette de la cour, les forces armées et quelques remarques sur les lois, le système juridique et les sciences.

 

 

Nous allons trouver successivement une description de la situation géographique du pays tel qu’il était à l’époque avec ses royaumes tributaires. La description du climat et de ses marées sensibles jusqu’à Bangkok, la description de la terre et de ses produits, des caractéristiques physiques de la population et de la façon de se vêtir, de la nature profonde de la population, de ses loisirs, de sa nourriture, de ses professions habituelles, de l’architecture civile et militaire, de la lourde étiquette de la cour et de la simple courtoisie, des rites mortuaires, de la mesure du temps et de l’astrologie, des fêtes bouddhistes, du statut du roi, de la famille royale et des nobles, des forces armées, de la Justice, de la faune, des éléphants, des tigres, des singes, des lézards, des serpents, des insectes, et de la flore, arbres, végétaux, relève d’un excellent esprit d’observations. Monseigneur Pallegoix 25 ans plus tard ne fit pas mieux mais le jeune missionnaire est né dans une campagne profonde et a vécu comme tous les paysans de son époque, au contact de la nature. Ses considérations sur le commerce sont brèves mais ce n’est pas le souci majeur d’un bon chrétien.

 

 

 

 

La lecture de ses observations nous permet de penser qu’elles constituaient, ce qu’elles firent pendant plus de 20 ans, une excellente initiation pour les candidats au grand départ et, pour les curieux – on ne faisait pas de tourisme à l’époque – une excellente description d’un pays où ils ne poseraient probablement jamais les pieds. Regrettons simplement l’absence d’illustrations, mais la raison en est probablement doublement simple, encore aurait-il fallu que Barthélémy Bruguière sache dessiner et ensuite le coût des gravures sur cuivre qui à cette époque était exorbitant.

 

 

 

Nous avons surtout retenu quelques une de ses réflexions qui expliquent peut-être les raisons pour lesquelles elles n’ont pas été retenues dans les « NOUVELLES ANNALES DES VOYAGES » et encore moins dans la traduction anglaise du Chinese repository ! 

 

 

Considérations sur la population

 

 

Elles sont à tout  le moins assez négatives :

 

« Les sciences ne sont pas plus florissantes que les arts à Siam, les docteurs de ce pays-là  savent tout  juste lire et écrire ils n'ont aucune idée de la physique  ni de l'astronomie et sont obligés de recourir aux Chinois pour avoir un almanach. Du reste ils ne sont nullement embarrassés pour découvrir les secrets de la nature et pour expliquer un phénomène,  ils ne se perdent pas en conjectures, et quand  quelque fait les embarrasse, ils ont leur réponse toute prête : pen phra, pen phi  disent-ils, c'est-à-dire c'est un dieu, c'est un démon; voient-ils un baromètre annoncer la tempête ou le calme, ils s'écrient saisis d'étonnement mais c'est le diable! Les mathématiques leur sont absolument inconnues …. » « Aucun Siamois, pas même les talapoins, ne s’intéresse à la littérature ou l'histoire. Les seules œuvres de cette nature sont les annales du royaume. On dit qu'ils sont exacts. Ils sont gardés par un mandarin qui ne permet pas à tout le monde de les consulter, surtout quand il est de mauvaise humeur ».

 

 

Il n’est pas certain qu’elles soient totalement fausses au XXIe siècle ?

 

 

 

 

Considérations sur la religion,  sur les moines et sur l’avenir du christianisme :

 

« Ce peuple témoigne un éloignement tout particulier pour le christianisme, et cette opposition se fait encore plus remarquer parmi les femmes de cette nation que parmi les hommes ; on doit attribuer ce mal à la corruption des mœurs de ce peuple, à son indolence, à sa légèreté, à son inconstance, et surtout à sa foi aux Talapoins. Cependant les vrais Siamois ne forment pas la majorité de la population du pays; le plus grand nombre des habitants est un composé de Chinois, Cochinchinois, Cambodgiens, Laotiens, Péguans, Malais, etc. C'est parmi ceux-là qu'on peut espérer de faire des prosélytes »….. « Avant de parler des mœurs et des usages des Siamois j'ai jugé convenable de vous donner une idée de leur religion ; mais je dois vous exhorter d'avance à  avoir du courage; car il faut en avoir pour soutenir la lecture de toutes les absurdités et de toutes les extravagances que je vais décrire »… « Je ne vous parle pas de toutes les abominations qu'ils racontent de leurs dieux : je ne les connais pas moi-même;  je sais seulement qu'un honnête homme ne peut écouter toutes ces histoires licencieuses sans éprouver un vif sentiment d'indignation, et sans imposer silence à l'impudent narrateur; telle est cependant la matière des discours que les Talapoins font sur les places publiques à un nombreux auditoire, composé de personnes de tout âge et de tout sexe. C'est absolument le même  fonds de religion que chez les Grecs et les Romains ; c'est le même code d'immoralité dans tous les temps et dans tous les lieux. Le démon est toujours semblable à lui-même ».

 

 

 

D’autre considérations expliquent à leur seule lecture pourquoi elles n’ont pas été traduites dans la version  anglaise du Chinese repository : « Je ne dois pas vous laisser ignorer que l'homme ennemi est venu semer de l'ivraie parmi le bon grain ; mais heureusement ce mauvais germe n'a pas produit jusqu'à présent beaucoup de fruits ; je veux parler des missionnaires méthodistes que diverses sociétés  protestantes ont envoyés à grands frais dans les quatre  parties du monde. Ils prennent le titre de missionnaires apostoliques, quoique Dieu et ses Apôtres ne les aient point envoyés. Ils ont publié un journal de leurs missions, où ils ont rnis ce qu'ils ont voulu. Il y en a qui ont osé comparer leurs travaux à ceux des Apôtres ; cependant, s'il faut juger du succès de leurs confrères par les succès de ceux que j'ai vus, le fruit de leurs travaux n'est pas consolant. Nous en avons un à Penang qui répand les piastres à pleines mains ; sa femme seconde ses efforts en usant des mêmes moyens ; mais ils travaillent en vain. Personne, ou presque personne ne veut se joindre à eux… ».

 

 

 

 

Qu’en penser ? Monseigneur Pallegoix a été beaucoup plus long, beaucoup plus précis  et surtout (relativement) moins négatif. Mais il s’était lié d’amitié avec un roi resté moine pendant 20 ans, qui lui a appris le pali, la langue sacrée du bouddhisme, auquel il a appris le latin, alors la langue sacrée des catholiques, c’est un privilège dont n’a pas pu bénéficier Mgr Brugières parti rapidement évangéliser la Corée.

 

 

 

La langue siamoise

 

 

Il nous en faut dire un dernier mot car là encore Barthélemy Brugières a en quelque sorte joué les précurseurs mais joué de malchance. En 1831, il publie une « Notice sur la langue siamoise » (13). Il a appris la langue et son écriture après le Malais lorsqu’il était à Penang. « Le siamois n’est pas aussi facile à apprendre que le malais » nous dit-il  et ce pour plusieurs raisons « manque de grammaire, manque de dictionnaire et d’autres textes de base ».

 

 

Ces besoins seront comblés plus de décennies plus tard par la publication de la première grammaire siamoise  par Monseigneur Pallegoix en 1850 (14). Elle est en latin, la lingua franca de l’époque, ce qui montre qu’elle n’est destinée qu’aux missionnaires et éventuellement aux érudits qui à l’époque connaissaient tous le latin.

 

 

 

 

Son premier dictionnaire qui est à la fois thaï, latin, français et anglais l’a été en 1854 également principalement en latin (15). Nous savons qu’avant lui, rien de sérieux n’avait été écrit (16). 

 

 

Mais le travail de Monseigneur Pallegoix était le fruit de 25 ans de présence au Siam. Ceci dit, Barthélemy Brugières maîtrise parfaitement les difficultés de la langue, son absence d’une grammaire franche doublée d’une syntaxe particulièrement complexe et les difficultés des tonalités qui donnent lieu à ces amusants quiproquos que l’on trouve aujourd’hui partout : อยู่ใกล้ (yu klai) : je suis proche et อยู่ไกล ((yu klai) : je suis loin. Il cite encore un exemple amusant  ใครขายไข่ไก่ในค่าย หามีใครไม่ พ่อค้าไข้ : khrai khai khaikai nai khai  ha mi khrai mai , une phrase idiote qui signifie à peu près « qui vend des œufs dans la forteresse? Personne, le vendeur est malade » du style de « un chasseur chassant chasser mit à sécher ses chaussettes sur une souche sèche » ! Même les natifs, nous dit-il ont quelques difficultés avec ce genre de phrase et il met au défi un Français de s’y retrouver ! Il a par ailleurs dessiné des fontes qui ne manquent pas d’élégance.

 

 

 

 

Ceci dit, conclut-il « lors d’une discussion un peu confuse, lorsque les Thaïs l’avaient assuré qu’ils l’avaient compris avec leur exquise politesse, il savait qu’en s’en allant ils se demandaient ce qu’il avait essayé de leur dire ! »

 

 

Ceci- dit, ces quelques dizaines de pages sur la langue thaïe ne constituaient  ni un lexique ni une grammaire, c’est la raison pour laquelle elles n’ont pas été reprises dans la traduction anglaise ou dans les Annales des voyages mais assurément une bonne initiation de mise en garde destinée aux futurs missionnaires envisageant de partir évangéliser le Siam.

 

QUE CONCLURE ?

 

Barthélemy Bruguière n'a pas gagné la palme du martyre. Il aurait dit lors de son ordination «  souffrir et mourir pour que Dieu règne et triomphe ». Il  n’a pas acquis la renommée d’un chroniqueur du Siam dans le premier tiers du XIXe siècle mais il méritait d’être tiré de l’oubli,

 

Les restes de Monseigneur Bruguières ont été exhumés de sa tombe en Mongolie à l'occasion du centenaire de la création de l'évèché de Corée et transférés au cimetière catholique Yongsan à Séoul « Annales de Misions étrangères », volume I de 1932) - Photographie de Kennon Breazeale :

 

 

NOTES

 

(1) Kennon Breazeale est l’auteur d’un premier article sur l’évêque : « Bishop Barthélemy Bruguière (1792–1835) » publié dans le Journal de la Siam society de 2008, volume 96. Le texte « DESCRIPTION OF SIAM IN 1829 » de Barthélemy Bruguière,  traduction et édition, est l’œuvre conjointe de Kennon Breazeale et  Michael Smithies et a été publié dans la même revue, même numéro à la suite du précédent.

 

(2) Elles proviennent essentiellement des innombrables correspondances des missionnaires  publiées dans les « Annales de l’association de la propagation de la foi » numérisées entre 1822 et 1834 puis les« Annales de la propagation de la foi » numérisées à partir de 1834 jusqu’en 1933. Le site des Missions étrangères en la partie consacrée au prélat donne évidemment les mêmes sources :

https://archives.mepasie.org/fr/notices/notices-necrologiques/bruguiere-1792-1835.

Il en est de même pour Monseigneur Esprit-Marie Florens :

https://archives.mepasie.org/fr/fiches-individuelles/florens-1

D’autres pieuses précisions proviennent du site confessionnel :

https://www.aude.catholique.fr/vivre-sa-foi/les-figures-de-la-misericorde-dans-laude/barthelemy-bruguiere

…ainsi que de l’ouvrage du R.P. Charles Dallet, des Missions étrangères  « Histoire de l'Église de Corée », Tome 2, 1874.

 

Le centenaire de la fondation de l’Église de Corée en 1931 a donné lieu à de nombreux articles concernant plus ou moins directement son fondateur, notamment dans « La Croix » du 3 janvier 1939.

Nous trouvons des renseignements d’ordre plus général dans l’ouvrage daté de 1920 d’Adrien Launay : « Histoire de la Mission de Siam, 1662–1811  Documents historiques, I-II »

et d’Alain Forest en1998 : Les Missionnaires français au Tonkin et au Siam (XVIIème-XVIIIème siècles: Analyse comparée d’un relatif succès et d’un total échec. Livre I. Histoires de Siam »

 

 

(3) Ces titres peuvent paraître déconcertants aujourd’hui, mais à cette époque, il n’y avait pas d’évêque du Siam. Comme tous les vicaires apostoliques, Mgr Bruguière reçut le titre d'un lieu qui était autrefois un lieu chrétien et le siège d'un évêché mais qui se trouvait à son époque sur les terres d’incroyants (in partibus infidelium). La Capsa était un diocèse de l'Afrique du Nord et est aujourd'hui la ville oasis de Gafsa en Tunisie. Mgr Florens était l'évêque titulaire de Sozopolis, un lieu de l'empire turc, aujourd'hui connu sous le nom de Sozopol, sur la côte bulgare de la mer Noire. Ni lui ni aucun de ses prédécesseurs ne se sont jamais rendus et n’eurent jamais l’intention de s’y rendre dans les diocèses qui leur ont donné leur nom.

 

(4) Lors de l’arrivée de Barthélémy Bruguière à Bangkok, la mission française était au plus bas. Une mission florissante s’était développée au cours des siècles, des premiers missionnaires français en 1662 jusqu’à la prise par les Birmans de la vieille capitale  en 1767.

 

 

La cathédrale d'origine, son école et toutes les installations du séminaire avaient été détruites par l’envahisseur et les missionnaires restants emmenés en captivité en Birmanie. L'un d'entre eux, Jacques Corre, réussit à s'échapper et trouva un refuge temporaire à Chanthaburi puis sur la côte cambodgienne, avant de se rendre à la nouvelle capitale thaïlandaise, Thonburi, en 1769. Le roi Taksin traita bien les missionnaires au début, mais les expulsa en 1779, vers la fin de son règne. La mission française à Bangkok fut coupée de ses sources de soutien en France pendant la période troublée en Europe jusqu'en 1815 et la majeure partie de la décennie suivante. À Paris, le séminaire des Missions étrangères fut aboli par Napoléon en 1809 et ne fut rétabli qu'en 1815. Aucun missionnaire français ne parvint à Bangkok avant le mois de juin 1822.

 

 

(5) « Annales de l’Association de la Propagation de la Foi », 1831, tome 5. « Annales de l’Association de la Propagation de la Foi », 1835, tome 34 et 35.

 

 

(6) « NOUVELLES ANNALES DES VOYAGES » livraison de octobre, novembre et décembre 1832 et livraison de juillet, août et septembre 1833.

 

 

(7)  « The Chinese repository », 1844, pp. 215 s.

 

 

(8) « Journal of an embassy from the governor general of India to the courts of Siam and Conchinchina » publié en deux volumes à Londres en 1828 puis en 1830.

 

 

(9) « THE MISSION OF SIAM AND HUE, THE CAPITAL OF COCHINCHINA », publié à Londres en 1826.

 

 

(10) « Bulletin de la société de Géographie », tome V de 1826.

 

 

 

 

(11) Les deux volumes de sa « description du royaume Thai ou Siam » ont été imprimés à Paris avec le soutien massif du gouvernement impérial qui a contribué à leur grande diffusion. La mode était aux aventures étrangères et l’Impératrice confite en bonnes œuvres.

 

 

(12) « THE KINGDOM AND PEOPLE OF SIAMK WITH A NARRATIVE OF THE MISSION TO THAT COUNTRY IN 1855 » notamment dans le tome II (pp. 39 s.)

 

 

(13) « Notice sur la langue siamoise »  in Annales de la Propagation de la Foi  d’octobre 1831.

 

 

(14) « Grammatica linguae thai » a été  publié à Bangkok en 1850

 

 

(15) « Dictionarium linguae thai - latina, gallica et anglica » en 1854 à Paris a été fiinancé par l’Imprimerie Impériale qui a créé les fontes thaïes.

 

 

(16) La Grammaire du Capitaine Low publiée en 1828 à Calcutta est un outrage. 

 

 

 

Le révérends Jesse Caswell a publié en 1846 un mauvais lexique.

 

 

 

Voir nos deux articles :

A.58 Les premières grammaires de la langue thaïe. (1ère Partie)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-58-les-premieres-grammaires-de-la-langue-thaie-1ere-partie-100840817.html

A.58 Les premières grammaires de la langue thaïe. (2ème Partie)

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