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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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19 août 2019 1 19 /08 /août /2019 22:34

 

 

 

L'AIDE MAJEURE D'UN NOBLE PROVENÇAL, LE CHEVALIER DE FORBIN.

 

 

 

LES PRÉMICES : LES PERSES CHIITES

 

Nous avons déjà longuement parlé de l’arrivée des Persans au Siam (1). Longtemps omniprésents à Ayutthaya avec une  communauté  composée de commerçants et de nombreux lettrés issus des classes aristocratiques de Perse, intellectuels, poètes,  philosophes, architectes et artisans consultés pour leur érudition et leur savoir-faire et omniprésents dans les rouages du pouvoir royal bien au-delà de leur poids numérique.

 

L’histoire contemporaine de l’Iran marquée par l’emprise d’un clergé rétrograde sur la société,  donne une triste image de ce qu’était réellement la Perse

 

 

 

 

... pays porteur d’une histoire glorieuse datant de plus de deux mille cinq cent ans

 

 

 

 

et d’une civilisation marquée par ses philosophes ...

 

 

 

 

...et ses poètes.

 

 

 

Musulmans certes mais ils n’ont retenu des Arabes que leur religion et leur alphabet actuel. D’origine Indo-européenne les Perses portent encore dans leur langage des souvenirs du sanskrit (1). Au IIIe siècle, sous la dynastie sassanide, apparut le mot Eran ou Eransahr, qui signifie « pays des Aryens », traduit aussi par « pays des Iraniens ».

 

 

 

Au VIIe siècle,  après la chute des Sassanides, le pays reprit le nom de « Perse », qui fut utilisé jusqu'en 1935, date à laquelle Reza Pahlavi  remplaça par décret le nom de « Perse » par « Iran ». Ce dernier Chah était dans ses titulatures qualifié de « Aryamehr » (« Lumière des Aryens »).

 

Chiite pour la plupart pour avoir choisi Ali, le gendre du prophète, Il ne semble pas pour autant que cette communauté se soit livrée à un prosélytisme, les conversions s’effectuant principalement par mariage.

 

 

 

Religion d’une communauté puissante et influente, l’islam ne s’adresse guère à la masse du peuple siamois et ne touche que les couches dirigeantes attirées par la profonde culture que véhicule la Perse. Leur influence à la Cour du roi Narai était telle que Nicolas Gervaise s’en est effrayé : « Depuis quelques années le dogme impie de  Mahomet  y a jeté de profondes racines, et on a beaucoup appréhendé qu'il ne devint la Religion dominante; au commencement le Roy  le favorisait extrêmement, et  souvent il a contribué aux dépenses nécessaires pour célébrer  honorablement les fêtes  des Mahométans » (2). 

 

 

 

 

Les constatations du Chevalier de La Loubère rejoignent les siennes en dehors de toute considération religieuse (3). Notons que lorsque Gervaise et La Loubère parlent de « Mores », il s’agit bien évidemment de nos persans chiites.

 

 

 

 

Compte tenu par ailleurs de la profonde imbrication de la Perse chiite avec le soufisme notamment dans ses élites, il est permis de penser  mais  rien ne nous permette de l’affirmer, que le communauté perse d’Ayutthaya ou son élite était composée de soufis. (4). Ceux-ci mettent toujours en exergue cette sourate de Mahomet écrite dans un probable éclair de lucidité au milieu d’appels multiples au meurtre : « nous n'avons envoyé de prophète qu'avec la langue de son peuple afin qu'il l'éclaire » dont l’interprétation est limpide, chacun doit trouver la vérité dans la forme religieuse que la providence lui a donnée (5). Cette forme de tolérance très proche du bouddhisme vaut aux quelques millions de soufis probablement encore survivant en Iran de faire l’objet de persécutions systématiques.

 

 

 

LES AUTRES RÉSAUX MAHOMÉTANS

 

 

Il est certain aussi que la colonie musulmane d’Ayutthaya comportait également des sectateurs du bédouin venus des sultanats musulmans du sud et du Champa. Des Malais semblent avoir été présents à Ayutthaya dès le milieu du XVe siècle du fait de l'intervention siamoise dans les affaires de la péninsule malaise : c'est en effet à cette époque qu'Ayutthaya établit sa suzeraineté sur les États malais de Patani, Kelantan et Kedah. Leur nombre ne fit que s'accroître par la suite, d'autant que sous le roi Narai cette suzeraineté avait été réaffirmée. 

 

 

 

 

Ces Malais ne sont pas absent des souvenirs de Nicolas Gervaise « Les Malais qui font une partie considérable de ses Sujets (du roi) font Mahométans, mais quoi qu’ils  soient circoncis comme les Mores, qu’ils admettent les mêmes principes, et qu’ils croient les mêmes mystères, ils n’ont pourtant aucune communication avec eux ; la cause de cette séparation vient de ce qu’ils ont été instruits par un autre disciple de Mahomet » (2). Sunnites et Chiites se haïssaient déjà.

 

 

 

L’opinion de Gervaise à leur sujet est tout particulièrement négative et plus encore,, elle est de l’ « islamophobie » bien avant la lettre  (6).      

 

 

 

  

 

Reste évidemment à savoir si, lorsqu’il parle de ces « Malais » qui n’ont aucun contact avec l’élite persane, Gervaise n’y inclut pas les Macassars, également musulmans venus non pas de Malaisie mais de la péninsule indonésienne.

 

 

 

 

LES MACASSARS

 

 

Il est nécessaire de parler de cette « minorité agissante » essentiellement car leur action néfaste fut à l’origine indirecte de l’éradication de l’influence musulmane à Ayutthaya sous le règne du roi Naraï.

 

 

Nicolas Gervaise a écrit leur histoire en 1700 (7). Il ne fait pas de la population des Célèbes, cet archipel des Moluques, une bien flatteuse description. Nous en avons une autre encore moins flatteuse, celle de Dumont d’Urville en 1846

 

 

 

 

«  Les habitants de Célèbes étaient autre fois anthropophages, idolâtres et pirates, et allaient tout nus, hormis les parties naturelles, qu'ils couvraient. Quand quelqu'un, aux Moluques, était condamné à la mort, le roi l'envoyait à Célèbes, afin que ces hommes sauvages le tuassent et le mangeassent » (8).

 

 

 

 

 

La présence d'une communauté macassar à Ayutthaya en 1686 n'a rien pour surprendre,  en dehors de ces considérations peu amènes, il s’agissait d’un peuple de marins et de marchands qui avait, depuis le début du XVIIe siècle étendu son activité commerciale sur toutes les côtes de l'Asie du Sud-Est.

 

 

Il est permis de penser qu’ils s’étaient civilisés et étaient déjà islamisés en arrivant à Ayutthaya vers 1664 formant une groupe d'environ 250 exilés avec femmes et enfants venus via Java sous la conduite d’un  prince nommé Daeng Mangalle en désaccord selon Gervaise avec le Sultan Hasanuddin sur sa politique à l'égard des Hollandais. Ils furent bien accueillis  et se livrèrent à des activités agricoles et commerciales (9).

 

 

 

 

 

LE RÔLE MAJEUR DES MUSULMANS DANS LA VIE POLITIQUE Á AYUTTHAYA AU XVIIe SIÈCLE

 

 

 

Pendant de nombreuses années au XVIIe siècle en effet, musulmans et bouddhistes ont travaillé côte à côte sous le même gouvernement et en parfaite harmonie dans la ville-État d’Ayutthaya. Les Chroniques royales ne sont pas une source fondamentale à ce sujet puisque les étrangers islamiques sont désignés non pas par leur ethnonyme ou lieu d'origine, mais par leurs titres gouvernementaux siamois simplement par le terme générique « kaek », terme qui aujourd’hui signifie « Invité » et qui sert à désigner les étrangers non farangs.

 

 

En dehors des considérations de Nicolas Gervaise et de Simon de la Loubère sur les activités musulmanes dans la capitale, il est une autre source essentielle, celle de Tome Pires, un explorateur  portugais qui a écrit un récit de ses voyages dans le sud-est asiatique au début du XVIe siècle et raconte l'histoire de musulmans d'origines diverses dans la capitale siamoise d'Ayutthaya (10).

 

 

 

 

Les écrits de Jeremias Van Vliet, chef du comptoir néerlandais d’Ayutthaya arrivé en 1638, publiés en traduction française en 1683,

 

 

 

 

et ceux de son successeur Joost Schouten, écrit en 1636 et traduits en français en 1725 font parfois référence aux musulmans qui détenaient un pouvoir considérable à Ayutthaya.

 

 

 

Il est enfin un récit essentiel, connu sous le titre anglais de «  The ship of Sulaiman » (Le navire de Sulaiman). Il est le récit d’une mission diplomatique perse à Ayutthaya sous le règne du roi Narai en 1657-1658. Il fut écrit par le secrétaire de l’ambassade, Ibn Muhammad Ibrahim. L'ambassade s'est rendue à Ayutthaya en réponse à une lettre que le roi Narai avait envoyée à la cour de Shah Sulaiman Isfahan  à l’époque du point culminant de l’influence perse au Siam. 

 

 

 

 

L’ouvrage a été traduit en anglais pour la première fois en 1972 par John O'Kane. Deux ans plus tard, il a été porté à l'attention du monde savant par la publication d’un article de David Wyatt publié en 1974 dans le Journal of the Siam Society intitulé « Une mission perse au Siam sous le règne du roi Narai » (11). Pour Wyatt ce manuscrit l’une des sources principales de l’histoire du Siam sous le règne du roi Narai. SI nous n’avons pas accès à  la traduction de John O'Kane, en dehors de l’analyse circonstanciée de Wyatt nous bénéficions de celle de Peter Hourdequin, un universitaire américain d’Hawai, datée de 2007 (12).

 

 

 

Au sein du royaume dans une population majoritairement bouddhiste, plusieurs groupes minoritaires musulmans vivaient  à Ayutthaya au XVIIe siècle : L’expansion du commerce avait déjà amené des négociants indiens musulmans dans la région, en particulier dans les villes portuaires, Mergui, Tennasserim et Ayutthaya. Il y avait aussi des musulmans influents venus d'Inde pour occuper de hautes fonctions dans l'administration siamoise du XVIIe siècle. Ces musulmans avaient amené avec eux des marchands du sud de l'Inde qui, au début des années 1600, avaient établi des magasins à Ayutthaya et sous le patronage royal, établi un baan kaek (บ้าน แขก - ville indienne), comprenant une mosquée et un cimetière. On y trouvait également des musulmans cham composé de réfugiés arrivés par le Cambodge, Malacca et Java, où ils s'étaient réfugiés en 1491 après la chute de l'empire du Champa et une autre minorité musulmane importante qu’il convient de mentionner est celle des Chinois Haw, du nord de la Thaïlande, négociants en transit de soieries chinoises et d'autres produits dans le sud du Yunnan, du nord de la Thaïlande et dans d'autres régions situées le long de la frontière entre le Yunnan et l'Asie du Sud-Est.

 

 

 

 

Malacca sous relation tributaire du Siam  n'est officiellement devenue un royaume musulman qu'au milieu du XVe siècle et certains de ses musulmans sont probablement venus s'établir à Ayutthaya lorsque les Portugais s'en emparèrent de Malacca en 1511 et imposèrent de sérieuses restrictions au commerce musulman. Patani aux XVIe et XVIIe siècles, était un partenaire commercial et un lien important entre les commerçants musulmans et Ayutthaya.

 

 

 

Mais, en dehors des activités commerciales, ce fut l’immense culture de l'empire perse safavide, présentant des analogies avec la renaissance italienne, qui exerça une influence considérable sur Ayutthaya, probablement à partir du règne de Prasat-Thong (1629-1636), et ensuite sous celui du roi Narai qui manifestait une dilection particulière pour la culture persane. Quand il était jeune homme, il  avait l'habitude de rendre régulièrement  visite aux Perses prenant plaisir à leur conversation et à leurs manières. Le récit du voyageur persan est confirmé par Jeremias Van Vliet.

 

 

 

De toute évidence, les relations de jeunesse de Narai avec la communauté musulmane persane l’incitèrent à la favoriser une fois devenu roi en 1656. Nous connaissons la grande culture du roi et sa curiosité à l’égard des civilisations étrangères. Pendant une grande partie de son règne, il céda à ses ministres musulmans le contrôle exclusif des échanges avec des États situés au sud et à l'ouest. Le plus influent de ceux-ci était Aqa Muhammad, appelé dans les registres thaïlandais Okphra Sinaowarat.

 

 

 

 

Tout ce que nous savons de lui provient du « navire de Sulaiman » qui lui consacre un paragraphe : marchand musulman prospère, il gravit  les échelons jusqu’à devenir un ministre de haut rang après avoir appris la langue et les coutumes locales et aurait fait des efforts soutenus auprès du roi pour le convertir à la religion du Bédouin.

 

 

 

 

« Le navire de Sulaiman »  détaille ensuite la profondeur de l’influence musulmane sur le Siam pendant la vie de Aqa Muhammad  et ensuite  son déclin rapide dans les années qui ont suivi sa mort à une date que nous ignorons.  Celui-ci avait constitué une garde d’honneur de 200 Persans principalement des hommes originaires d’Astararabad et de Mazandaran, sa région d’origine.  Nous savons qu’au début du dix-septième siècle, les guerriers japonais servirent plusieurs rois siamois en particulier pour leur défense contre l'invasion birmane (13).  Cependant, vers le milieu du dix-septième siècle, le Japon était entré dans sa phase de « Sakoku » (pays fermé) et son influence avait diminué à Ayutthaya. Ce vide politique fut apparemment occupé par les musulmans dont l’étoile montait.

 

 

 

Ils se trouvèrent en position de force dans le système des Entrepôts royaux qui permettait au monarque de tirer profit du commerce intérieur et extérieur.  Les ministres responsables tant pour les importations que pour les exportations furent traditionnellement musulmans.

 

 

Commencée sous la direction du roi Narai, la « ligne persane » a continué à exercer son influence pesante jusqu’au 19e siècle bien qu'avec le temps, les membres de ces familles favorisées se soient convertis au bouddhisme et oublié leurs racines musulmanes.

 

 

 

 

Cette communauté musulmane essentiellement persane eut donc un pouvoir politique essentiel à Ayutthaya au XVIIe siècle, plus que celui des Européens, des Chinois et des Japonais.  C’est d’ailleurs cet équilibre des influences étrangères au Siam qui permit au pays de s’épanouir au XVIIe siècle sans pénétration coloniale indue (14).

 

 

Au plus fort de l'influence musulmane à la cour d'Ayutthaya, le roi Narai avait également amené un Européen de talent - le Grec Constance Phaulkon - à une haute position de pouvoir ayant atteint le rang de Premier ministre. Quelles qu’aient été les défauts de ce Grec que nous avons rencontré à de nombreuses reprises, il est à l’origine première de la découverte du complot ourdi par la communauté mahométane, Macassars et Malais, mais probablement pas Persane, pour s’emparer du pouvoir. L’analyse de Gervaise est difficile à contredire, elle est le résumé de l’islamisation de tous les pays du monde musulman (2) : « Les Mores qui font aussi un assez grand commerce dans le Pays ne sont guère moins (s.e. que les Hollandais) à craindre car si Monsieur Constance Premier Ministre d’État n’eût point découvert leur conspiration, et s’il n’eût point eu l'adresse d’en empêcher l'exécution, c’était fait du Roi et du Royaume de Siam. Ces misérables s'en seraient rendus infailliblement les maîtres: et comme ils sont de tous les Mahométans ceux qui ont le plus de zèle pour leur religion, il est sur qu'ils n’en auraient point souffert d’autre dans toute l'étendue de ce Royaume ».

 

 

 

LA RÉVOLTE DES MACASSARS

 

 

Par son échec cuisant, elle marqua la fin des ambitions mahométanes de conversion  du Siam à la religion du bédouin. La version de Nicolas Gervaise que nous venons de citer est percutante mais n’est contredite en rien par des études historiques circonstanciées, ne citons que celle de Christian Pelras qui nous a paru la plus complète (15). Nous allons retrouver la trame des luttes pour le pouvoir qui marquèrent le règne de Narai comme elle avait marqué celui de plusieurs de ses prédécesseurs immédiats. L'histoire du Siam au XVIIe siècle. est en effet remplie d'intrigues. Depuis la mort du roi Songtham (1628) jusqu’à l'avènement de Narai (1657), sur cinq rois qui se sont succédé, quatre sont morts assassinés, Narai lui-même étant le fils de l'usurpateur, Prasat Thong. Dès sa prise de pouvoir en 1657, il se savait à la merci des intrigues de ses nombreux ennemis potentiels et s'appuyait-il sur la présence de diverses communautés étrangères, donnant des fonctions officielles, tantôt à l’un, tantôt à l’autre, un subtil jeu d’équilibre, Anglais, Hollandais, Français, Chinois, Japonais ... A l’époque qui nous concerne, le rôle éminent a été confié à Phaulkon qui accorda une  faveur grandissante aux Français. Il se heurta  à la crainte, sans doute illusoire, qu'entretenaient à la fois le clergé bouddhiste et les communautés musulmanes de voir le roi embrasser la foi catholique, une conjonction de mécontentements.

 

 

 

Du côté Siamois parmi les principaux figuraient en premier lieu Phetracha, frère adoptif de Narai et commandant en chef des éléphants royaux depuis toujours hostile aux Français, ainsi que du clergé bouddhiste qui craignait de perdre son statut privilégié.  En outre deux demi-frères du roi avaient des griefs personnels à faire valoir à son encontre, l'aîné, Chao Fa Aphai,  infirme, accusé de lui avoir manqué publiquement de respect, avait été par lui assigné à résidence et en avait reçu un traitement jugé humiliant. Le cadet  Chao Fa Noi avait eu « une affaire »  avec l'une des concubines de Narai, sœur de Phetracha. La concubine avait été suppliciée et lui-même avait été condamné à une flagellation au rotin qui l'avait laissé à moitié mort.

 

 

 

 

Les musulmans n’étaient pas en reste. Leur influence politique, autrefois dominants, avaient depuis le retrait en 1677 du ministre persan Astarabadi et la montée en grâce de Constance Phaulkon, connu un déclin inverse à l'importance grandissante prise par les Européens, et surtout par les Français catholiques. Ces derniers, pour leur part, se réjouissaient de ce que le ministre grec ait « établi sa fortune sur la ruine des mahométans, qu'il a convaincus de concussions, et à qui il a fait rendre de grandes sommes d'argent » (16).

 

 

 

 

Concrètement, Phaulkon avait enlevé aux musulmans le lucratif commerce avec la Perse, dont tout le bénéfice devait revenir exclusivement au  roi. Or, selon le père de Bèze « les Mores obligeaient le roy de Siam à leur donner les marchandises au prix qu'ils voulaient et y faisaient ensuite de gros gains en Perse (...); comme Phaulkon ne cherchait qu'à bien faire les affaires du roy  de Siam (...) le gain qu'il rapporta sur les marchandises dont on l'avait chargé se trouva au double de celui que les Mores donnaient  » (17). Phetracha sut exploiter à son avantage ce mécontentement des musulmans sans toutefois trop se compromettre avec eux, étant lui-même très lié au clergé bouddhiste.

 

 

 

 

Une première conspiration de Malais auxquels s’étaient probablement associé des Macassars avait été déjouée en 1682. Nicolas Gervaise ne mâché pas ses mots « On voudrait bien encore aujourd'huy les exterminer et en  purger le royaume ; mais ils se sont rendus si redoutables par leur nombre, par leur férocité et par leur magie à laquelle ils sont adonnés, qu'on n'ose plus l'entreprendre  »

 

 

 

 

La rébellion proprement dite se déroula à partir du 15 août 1686. Les sources la concernant sont multiples, françaises (Tachard, Gervaise, Turpin, Claude de Bèze), anglaises (18) et hollandaises. Les sources siamoises  contemporaines ont brûlé les archives royales lors du sac de la ville par les Birmans en 1767. Celui du chevalier Claude de Forbin qui fut au cœur des événements est évidemment capital (19). Ne parlons pas des relations de seconde main qui sont également nombreuses, Christian  Pelras  nous en donne un long inventaire (9). Si  ces sources peuvent être contradictoires, elles sont  en tout cas, toutes d’accord pour révéler une entente conclue entre les Makassar et les autres musulmans de la ville, Cham et Malais qui avaient programmé le soulèvement pour le jeudi 15 août 1686 à 11 heures du soir.  

 

 

 

 

Le complot cependant, fut éventé. On ne sait sur quels éléments, trahison probablement ?  Le  roi et Phaulkon furent informés de la date et de l'heure prévues. Phaulkon prit les mesures défensives qui s’imposaient en mettant sur pieds une troupe siamoise de 3000 hommes et une compagnie portugaise. Les Malais, les Cham et les Makassar avaient toutefois été prévenus par leurs espions. Un groupe de Malais fit défection suivi par la plupart de ses compatriotes. Phaulkon fit savoir aux conjurés qu'il leur donnait quatre jours pour venir faire soumission au roi, faute de quoi ils recevraient un châtiment rigoureux. Tous les Malais et les Cham allèrent donc demander leur pardon et la plupart le reçurent après que quelques-uns aient été décapités pour l’exemple. Seul Daéng Mangallé le chef makassar refusa avec une hauteur méprisante.  On fit encercler le quartier des Makassar par les troupes Siamoises.

 

 

 

 

Forbin avait reçu de Phaulkon des ordres très clairs, il fit construire une prison dans le fort de Bangkok. Les opérations militaires proprement dites sont longuement détaillées par lui.

 

 

 

L'écrasement des Makassar  (23-24 septembre)

 

 

L’armée siamoise conduite par Okpra Chula, composée de probablement un peu plus de 5000 hommes mais les chiffres divergent, Forbin parle de 20.000, lui-même à la tête de 40 Français de la « royale compagnie des Indes » se prépara à l’assaut final du camp retranché des Makassar dans la nuit du 23 au 24 septembre. Beaucoup d’entre eux se suicidèrent avec femme et enfants. Les combats furent sanglants. Il y avait 200 Makassars armés seulement de lances et de kriss contre quelques milliers de Siamois et surtout des Français armés de mousquets et surentraînés. Forbin fut blessé et Phaulkon échappa de peu à la mort. Le rôle du chevalier, probablement le seul à avoir par sa formation des connaissances stratégiques et tactiques sur l’art de conduire l’investissement d’une place, fut essentiel. Les survivants des Makassar furent massacrés, pas de quartier pour les prisonniers. Nous vous ferons grâce de la description des tortures qu’ils subirent avent d’être jetés aux tigres. Les rares femmes et les enfants qui survécurent furent vendus comme esclaves.

 

 

 

On peut se poser des questions sur l’absence dans la révolte des Persans implantés de longue date à Ayutthaya ? Il est fort probable que ceux-ci, aux antipodes du rigorisme sunnite, s’étaient « siamisés » depuis longtemps,  intégrés par les mariages mixtes et convertis au bouddhisme. Tel est le cas en particulier de la très puissante et très aristocratique famille persane des Bunnag issue du Sheik Ahmad venu de Perse au service de Narai en 1656, devenu Chao Praya Bavorn Rajanayok et dont les descendants mêlèrent leur sang à celui de princesses siamoises.

 

 

 

 

La famille joua et joue toujours un rôle important dans la vie politique et intellectuelle de la Thaïlande (20).

 

 

Tombe (présumée) du  Sheik à Ayutthaya :

 

 

 

 

Ils restèrent totalement étrangers à ce réseau malais probablement essentiellement sunnite visant à une politique d’islamisation forcée comme il le firent à Java, au Champa et dans toute l’Insulinde. Nous rejoignons sur ce point l’opinion de Gervaise.

 

 

Peras note fort justement qu’ « à cette occasion,  Français, Anglais et Portugais sauront mettre entre parenthèses leurs inimitiés politico-commerciales et leurs différences religieuses pour se retrouver ensemble à lutter contre une conspiration qui ne mettait pas seulement en cause le pouvoir du roi de Siam mais leur position au sein du royaume. On peut voir apparaître là, à Ayuthia comme ailleurs à cette époque, les indices de nouvelles tendances dans ce qu'on appellera plus tard l'« aventure coloniale » européenne ».

 

 

Si la Thaïlande n'est pas de nos jours un état sunnite, elle le doit au moins pour partie à un provençal devenu Comte de Forbin dont les ancêtres avaient donné la Provence à la France.

 

 

Palamède  de Forbin a donné  la Provence à la France

 

 

NOTES]

 

 

(1)   voir notre article 76  « Avant les Européens, les Perses »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-76-avant-les-europeens-les-perses-117277686.html)

 

 

(2) Missionaires jésuite, Nicolas Gervaise resta au Siam de 1681 à 1685. Nous lui devons, datée de 1690, une « Histoire naturelle et politique du Siam  » dans laquelle il continue (p. 270) « Leurs Mosquées font fort belles ; ils font la prédication et la prière aussi librement et  aussi régulièrement que dans les pays où ils font les maîtres : tous les ans ils vont en procession  dans la campagne & dans les villes, accompagnés  d'une grande multitude de peuple, que la pompe & la singularité de ce spectacle attire de tous côtés  et  véritablement cette cérémonie a beaucoup d’apparence, et  serait capable de gagner les Siamois , qui aiment le faste et  l’ostentation. Cependant à la réserve  de quelques misérables qui se sont laissés corrompre par argent, ou qui se font Vendus, il  y en a très peu qui aient pris parti avec les Mahométans ; les honnêtes gens ne veulent  pas feulement en entendre parler, à cause des maximes pernicieuses donc l’Alcoran est rempli.  Si de l'aversion naturelle qu'ils ont pour les Mores. Le Roy même n’a plus pour eux les mêmes égards qu’il avait autrefois désabusé par leur propre conduite , qui n’est pas moins déréglée que leur Loi est brutale et sensuelle, if a cessé de les assister, et présentement, il ne leur fait pont d’autre grâce que de les souffrir ». 

 

 

(3) La Loubère « Du royaume de Siam », 1691, tome I : « … Parmi ces diverse Nations celle des Mores a été la mieux établie sous  ce règne. Il a été un temps que le Barcalon était More, vraisemblablement parce que le Roy de Siam croyait mieux établir par son moyen son commerce; chez les plus puissants des Princes ses voisins, qui font tous profession du Mahométisme. Les principales  Charges de la Cour et des Provinces étaient alors entre les mains des Mores : le Roy de Siam leur fit bâtir plusieurs Moquées à ses dépens, et  encore aujourd'huy il fait les frais de leur principale fête  qu'ils célèbrent durant plusieurs jours de fuite à la mémoire de la mort d'Haly, ou de celle de ses enfants. Les Siamois qui embrassaient la religion des Mores avaient le privilège d'être exempts du service personnel : mais bientôt le Barcalon More éprouva l'inconstance des fortunes de Siam, il tomba en disgrâce, et le crédit de ceux de la Nation alla toujours  depuis en décadence. On leur ôta les Charges et les emplois considérables et  l'on fit payer en argent comptant aux Siamois, qui s'étaient faits Mahométans, les corvées, dont ils avoient été exemptés. Leurs Mosquées néanmoins leur sont demeurées, ainsi que la protection publique que le Roy de Siam donne à leur religion, comme à toutes les religions étrangères. Il y a donc encore trois ou quatre mille Mores à Siam …. »

 

(4) Le soufisme, forme mystique, ésotérique, intellectuelle et probablement initiatique de l’Islam, est né en Perse dès son islamisation venant probablement de traditions pré islamiques de l'ancien culte de Mithra et de la tradition zoroastrienne (première religion de l'Iran avant l'arrivée de l'Islam) en réaction contre le dogmatisme et le formalisme des successeurs de la tribu de Mahomet. Il est basé sur la « tariqa », la voie  intérieure

 

 

 

 

et non sur « sharia », la loi islamique.

 

 

 

 

(5)  Coran, sourate XIV -  4. Notre traduction est celle que diffuse la Mosquée de Paris que l’on suppose orthodoxe !

 

 

 

 

(6) « Les Malais s’y trouvent aussi établis en plus grand nombre qu’il ne serait à souhaiter, car  ils font Mahométans,  et  reconnus pour les plus  méchantes gens qui se puisent trouver dans  les Indes, aussi ne manque-t-on pas de leur imputer tous les crimes qui s'y commettent,  Si souvent ils s’en trouvent coupables, car ils font d’un naturel farouche et cruel : quand ils se croient en sûreté, ils ne font aucune difficulté de tuer un homme de sang froid et de lui  ouvrir le ventre pour en tirer le fiel, qu’ils vendent jusqu’à cinquante écus aux Mores qui s’en font un remède pour la guérison d’une  certaine maladie à laquelle ils font fort sujets. Tous les jours ils exciteraient des séditions dans l’État, s’ils n’étaient retenus dans leur devoir  par la crainte des châtiments ».

 

 

(7) « Description historique du royaume de Macaçar » publié en 1688.

 

 

 

 

(8) Dumont d’Urville : « Voyage au pôle sud et en Océanie » volume II de 1846.

 

 

(9) Voir Christian  Pelras  « La conspiration des Makassar à Ayuthia en 1686 : ses dessous, son échec, son leader malchanceux - Témoignages européens et asiatiques ». In: Archipel, volume 56, 1998.

 

 

(10) Le manuscrit de Pirés conservé au British Museum a été traduit et publié pour la première fois en 1934 en deux volumes sous le titre « The suma oriental ot Tome Pires – an account of the east from the red sea to Japan, written in Malacca and India in 1512 – 1515 ».

 

 

 

 

(11) David K. Wiatt  « A PERSIAN MISSION TO SIAM IN THE REIGN. OF KING NARAI », volume 62-1 de 1974.

 

 

(12)  Peter Hourdequin « Muslim Influences in Seventeenth Century Ayutthaya: A Review Essay »  in  EXPLORATIONS a graduate student journal of southeast asian studies, Volume 7, Issue 2, Spring 2007.

 

 

(13) Voir notre article H 44 «  LES JAPONAIS AU SIAM, GRANDEUR (1600) ET DÉCADENCE (1635) ».

 

 

(14) Voir l’article de Muhammad Ismail Marcinkowski « Persian Religious and Cultural Influences in Siam/Thailand and Maritime Southeast Asia in Historical Perspective : A Plea for a Concerted Interdisciplinary Approach » in Journal of the Siam Society, n. 88 – I et II  de 2000.

Et ponctuellement celui de Julispong Chularatana  «  THE SHI’ITE MUSLIMS IN THAILAND FROM AYUTTHAYA PERIOD TO THE PRESENT » in MANUSYA: Journal of Humanities, Special Issue No.16, 2008

 

 

(15) Christian Pelras « La conspiration des Makassar à Ayuthia en 1686 : ses dessous, son échec, son leader malchanceux - Témoignages européens et asiatiques »  In : Archipel, volume 56, 1998.

 

 

(16) Adrien Launay « Histoire de la mission de Siam (1662-1811) ». Paris, 1920.

 

 

 

 

(17)  Claude de Bèze «  Mémoire du P. de Bèze sur la vie de Constance Phaulkon, Premier Ministre du roi de Siam, Phra Narai, et sa triste fin ; suivi de lettres et de documents d'archives de Constance Phaulkon , reprint de l’édition de 1688  par les Presses Salésiennes, Tokyo, 1947.

 

 

(18) Voir de John Anderson « English intercourse with Siam in the seventeeth century » publié à Londres en 1888.

 

 

 

 

(19) « Mémoires du Comte de Forbin », tomes I et II publié en 1730.

 

 

 

 

(20) Voir le site généalogique

 http://www.soravij.com/aristocracy/Bunnag/bunnag.html

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