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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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11 novembre 2019 1 11 /11 /novembre /2019 22:06

 

 

 

 

Cet épisode ne fut pas le premier dans l'histoire tortueuse de l'évangélisation du Siam :

 

 

La révolution de 1688 conduisit Petracha sur le trône jusqu’en 1703. Les persécutions dont furent alors accablés les chrétiens ont été longuement décrites par Monseigneur Pallegoix  (1). 

 

 

« Les Siamois se saisirent de sa personne (Monseigneur Laneau évêque de Métellopolis), le chargèrent de tant de  coups, qu'il est étonnant que ce prélat, déjà infirme, ne mourut pas entre leurs mains...  Il demeura exposé aux ardeurs du soleil, aux moustiques, aux insultes... On lui  arrachait la barbe, on lui crachait au visage, on vomissait contre lui les imprécations  les plus horribles et les invectives les plus atroces. On ne se contenta pas de faire souffrir les missionnaires, les séminaristes et les  Français, plusieurs chrétiens, de différentes nations, furent mis en prison, exposés à des traitements barbares, et plusieurs même payèrent de leur vie leur fidélité à la religion chrétienne. Un volume entier ne suffirait pas pour faire le détail des maux que souffrirent, dans toutes les provinces, tant de chrétiens ».

 

 

 

La situation de la mission s’améliora en avril 1691 lorsque Phra Phetracha rendit le séminaire à  Monseigneur Laneau : « Á la fin de l’année 1690 le père Tachard avait débarqué à Mergui avec deux mandarins qu'il avait accompagnés en France -et à Rome. Il écrivit au barcalon qu'il était porteur d'une lettre du roi de France, et qu'il venait par ordre de Sa   Majesté pour terminer toutes les affaires et pour renouveler l'alliance entre les deux couronnes. La cour de Siam, qui redoutait encore plus les Hollandais  depuis qu'ils s'étaient emparés du royaume de Bantan (Bantam sur l’île de Java)....

 

 

 

 

... et qui ne voulait point, par surcroît, avoir les Français à craindre, parut fort satisfaite de cette lettre et de ce rapport. C'est pourquoi,  dans le mois d'avril 1691,  on rendit le séminaire à monseigneur de Métellopolis, et on lui permit d'y demeurer avec les missionnaires, les séminaristes et les écoliers ».

 

 

 

Après la mort de Phra Phetracha en 1703, les relations entre le Siam et la France reprirent après une interruption de 15 ans mais l’activité missionnaire resta en sommeil.

 

 

Son fils Sorasak monta sur le trône

 

 

 

...

et parut favorable à monseigneur Louis Champion de Cicé alors vicaire apostolique du Siam depuis 1700 auquel il demanda d'écrire, de sa part, à M. de Ponchartrain, tour à tour Ministre de la Marine et Directeur de la Compagnie des Indes orientales  pour dire que tous les ports de son royaume étaient ouverts aux marchands français, qu'il souhaitait que la Compagnie royale y vînt rétablir des factoreries et qu'il leur accorderait les mêmes privilèges qu'aux Hollandais.

 

 

 

 

 

 

La situation va changer sous le règne de son successeur Tai Sra monté sur le trône en 1709. C’est sous ce règne que se situe à partir de 1729 l’épisode que les missionnaires ont appelé celui de « la pierre de scandale » sous le vicariat de Monseigneur Jean-Jacques Tessier de Queralay qui avait succédé à Monseigneur de Cicé en 1727, incident qui, au premier abord, pouvait sembler heureux, suscita de graves complications et de grandes craintes (2).

 

 

L’origine de l’érection de cette pierre nous est décrite à la fois par Monsieur Pallegoix et la collation des archives des Missions Étrangères effectuée par Adrien Launay auquel nous empruntons nos citations 

 

 

 

Elle édicte les mesures prises par le Roi de Siam contre les chrétiens dont l’édit fut gravé sur une grande table de pierre. Nous donnons le très long texte en annexe. Elle présente les événements d'une façon aussi partielle que partiale, elle est un parfait exemple de ce que nous pourrions appeler la « siamensis fides » mais la synthèse en est limpide (3) :

 

 

 

 

 

Il était interdit aux missionnaires de quitter la capitale. Il leur était aussi interdit d'utiliser le thaï et le pali  dans leur enseignement de la religion,  d’évangéliser les Siamois, Pégouans et Laos, de débattre et de critiquer la religion bouddhiste afin de répandre leur  propre religion, le tout sous des menaces des pires sanctions la plus douce étant la mort.

 

 

Tels étaient les ordres du roi gravés sur la pierre posée devant l'église Saint-Joseph d'Ayutthaya.

 

 

 

Quelle en fut l’origine ?

 

 

Un prince de l'ancienne famille royale, « qui aimait les Français », emprunta de monseigneur de  Rosalie (Tessier de Queralay) des livres écrits en siamois touchant  la  religion dont il disait qu'il voulait s'instruire ou peut être simplement se distraire.  Nous ignorons quel était ce prince. Il en parla et les prêta au frère du roi qui les lut avec attention et en fit demander d'autres à monseigneur l'évêque. On ne pouvait les lui refuser sans l'offenser, on les lui envoya donc. La lecture de ces livres fit naître de grandes disputes. Pendant quelques mois, les mandarins, les princes, le roi même n'avaient point d'autre sujet de conversation. Les talapoins ne pouvant répondre aux objections qu'on leur faisait – au dire des missionnaires - étaient souvent « couverts de confusion et exposés aux railleries ». Afin de se délivrer  de ces ennuis, ils se mirent à déclamer contre le catholicisme, prétendant que ses adhérents exciteraient bientôt dans le royaume des divisions et des guerres, comme ils l'avaient fait au Japon, et qu'ils aboliraient le culte suivi par tous leurs ancêtres. L’évêque fut convoqué au palais : « J'ignore en quoi j'ai eu le malheur d'offenser Sa Majesté; je vous prie de m'en instruire »

 

 

 

« Le barcalon appela un secrétaire, lui remit un mémoire qui contenait plusieurs chefs d'accusation, et lui ordonna de le lire à haute voix; puis, résumant chaque article, il enjoignit au Vicaire apostolique d'y répondre. Les questions roulaient particulièrement sur les motifs qui avaient conduit les missionnaires à Siam, sur leur désobéissance au roi, sur les dangers que leurs prédications faisaient courir à l'État. Monseigneur de Quéralay était d'ordinaire calme et très modeste; dans cet interrogatoire, il le fut plus encore; mais il ne laissa passer aucune imputation sans la relever et donna d'amples explications. Il raconta l'histoire des premiers prêtres et des premiers évêques français dans le royaume, la bienveillance de Phra Naraï, les relations de la France avec Siam ; il protesta que ni lui ni ses prêtres n'engageaient personne par présents, par promesses ou par force à se faire chrétien; mais, ajouta-t-il, notre religion est la vraie et nous devons la prêcher. »

 

 

Le barcalon l'interrompit : « Nous ne condamnons pas votre religion, lui dit-il,  pourquoi condamnez-vous la nôtre ? Tant de nations établies ici ont chacune une religion différente et respectent celle du pays; vous êtes les seuls qui vous éleviez insolemment contre ses dogmes, vous méritez d'être sévèrement punis. »

 

 

L'évêque se lança alors dans un jeu périlleux en tentant en vain de prouver à son accusateur que la religion catholique est la seule vraie, et qu'en vertu des droits éternels de la vérité elle peut et doit être partout enseignée. Il est des circonstances oú toute vérité ou ce qu’on croit être la vérité n’est pas bonne à dire mais il faut évidemment saluer l’intrépidité du prélat.

 

 

 

La barcalon lui répondit faisant référence au Japon « Il ne s'agit pas de cela mais de la tranquillité de l'État; nous savons que quelques-uns de vos prêtres ont attiré à leur religion une grande multitude de Japonais; ils ont ensuite excité une révolte. L'empereur les a vaincus; il a fait massacrer vos prêtres et les rebelles, et il a défendu, sous peine de mort, à tous les chrétiens, de quelque nation qu'ils soient, de mettre le   pied dans ses États. Si notre roi, pour prévenir un pareil  attentat, suivait cet exemple, s'il faisait couper la tête à vos missionnaires et à vous, on ne pourrait attribuer qu'à votre imprudence la rupture entre la France et Siam ».

 

 

 

 

Les relations entre la France et Siam étaient à peu près nulles, ce n'était pas le moment de le faire observer; aussi Monseigneur de Quéralay garda le silence, et le barcalon continua :

 

 

« Le roi veut bien pour cette fois user de clémence ; mais il vous défend :

1° d'écrire en langue siamoise ou en bali des livres de religion;

2° de prêcher votre doctrine à des Siamois, à des Pégouans ou à des Laotiens;

3° de les tromper et de les engager, par quelque voie que ce soit, à se faire chrétiens;

4° de condamner la religion du  royaume. Voulez-vous obéir à ses ordres ? »

 

 

 

L’évêque demanda quelques jours de réflexion ce qui lui fut refusé. Le barcalon lui affirma « L'ordre du  roi ne souffre point de retard. Vous ne retournerez pas dans votre séminaire, que vous ne m'ayez déclaré si vous vous soumettez aux défenses qu'il vous fait ». Un mandarin ajouta une autre menace « L'ordre du roi n'excepte personne. Si vous vous y soumettez, vous continuerez de vivre tranquillement dans votre maison : si vous refusez d'obéir, le roi veut qu'on vous tranche la tête. »

 

 

Le roi, le barcalon, les talapoins et les mandarins avaient-ils l'intention de se porter à ces extrêmes violences? Il est permis d'en douter, car l'interrogatoire se termina subitement, et après de nouvelles menaces les accusés furent renvoyés chez eux !

 

 

Quelques jours plus tard, des mandarins, à la tête d'un peloton de soldats, se présentèrent au séminaire et se saisirent des ouvrages en siamois et en pali. Perquisition bien tardive puisque les missionnaires avaient pris la précaution de transporter ailleurs à peu  près tous les livres de religion, ne laissant que ceux de science ou d'histoire profane.

 

 

Ce premier attentat fut cependant considéré comme une victoire par les mandarins et les talapoins, et apaisa un peu les colères. Victoire ou victoire à la Pyrrhus ?

 

 

 

Monseigneur de Quéralay prit alors soin de renouveler son amitié au roi en lui offrant des cierges allumés avec des couronnes de fleurs  accompagné de missionnaires et de séminaristes. Il se rendit à une audience du  barcalon et le salua par ces paroles :

 

« Je viens offrir au roi ces cierges et ces fleurs comme un témoignage public de mon profond respect et de mon parfait dévouement envers Sa Majesté »

 

 

Le barcalon crut le moment favorable pour reprendre la discussion : il ordonna au Vicaire apostolique de souscrire aux précédentes exigences royales. La réponse fut sans équivoque « Jamais » et les missionnaires se retirèrent sans autre incident !

 

 

Cependant l'affaire n'était pas étouffée. Le barcalon fit alors graver les défenses du monarque sur trois grandes pierres et commanda de les placer dans les deux églises de Juthia et dans la chapelle du séminaire.

 

 

 

Lorsque les officiers voulurent exécuter l'ordre, Monseigneur de Quéralay les arrêta : « Le roi, dit-il, est maître absolu dans son royaume, il peut y faire tout ce qui lui plaît; mais mon église étant un lieu saint consacré au Créateur du ciel et de la terre, je ne puis y poser une de ces pierres, ni consentir qu'elle y soit posée par autrui ». Un mandarin s’écria alors « Les évêques et les missionnaires français ont été établis dans notre pays par les anciens rois, qui les ont toujours estimés et aimés : jusqu'à présent, ils ont eu la permission de prêcher leur religion. Pourquoi veut-on les molester? Ce sont des hommes pacifiques, tranquilles, incessamment occupés à soulager les malades et les pauvres. Jamais je n'ai entendu contre eux un juste reproche; il n'y a rien à craindre du petit nombre de leurs chrétiens ».

 

 

Le roi interrogea ensuite son frère : « Le mandarin a parlé très sagement; pourquoi troubler sans nécessité la paix du royaume et nous faire des ennemis ? ». Le roi conclut alors « Puisqu'il en en est ainsi qu'on laisse l'évêque et ses prêtres en repos, et qu'on ne parle plus de cette affaire ».

 

 

Le barcalon ne s'inclina pas et fit une nouvelle tentative pour poser la pierre à l’intérieur des bâtiments. Devant l’opposition de Monseigneur de Quéralay les officiers placèrent cette pierre sur un piédestal assez élevé, en dehors et près de la porte principale de la chapelle. Cette inscription outrageante pour la religion fut alors par les chrétiens appelée « la pierre de scandale » (3).

 

 

Le roi mourut en 1733 et après diverses péripéties et une guerre de succession le roi Borommakot monta sur le trône et ce jusqu’en 1758.

 

 

 

Passant pour être bienveillant à l’égard des chrétiens, il ne leur accorda cependant pas l'autorisation d'enlever la pierre de scandale dressée devant la chapelle, mais ne leur suscita aucune difficulté et le calme régna de nouveau dans la mission de Siam.

 

 

Le roi dut sans aucun doute tenir compte d’une lettre que Louis XV lui adressa pour lui recommander un missionnaire devenu plus tard évêque, M. de Lolière-Puycontat.

 

 

Le texte est évidemment plein de sous-entendus ironiques sinon menaçants :

 

 

 « Très haut, très excellent, très puissant et très magnanime prince, notre très cher et bon ami, Dieu veuille augmenter votre grandeur avec fin heureuse. Nous sommes informés que plusieurs de nos sujets, attirés par la justice qui règne dans toutes vos actions, s'empressent de fixer leur résidence dans vos États. Le sieur de Lolière, aussi notre sujet, se proposant également d'y passer, nous lui remettons cette lettre pour vous la présenter comme un témoignage de notre sincère estime pour vous. Nous n'avons donc qu'à vous assurer que toutes les grâces qu'il recevra de vous nous devant être chères, nous serons bien aises de trouver des occasions de vous en marquer notre gratitude. Sur ce, nous prions Dieu qu'il veuille  augmenter votre grandeur avec fin heureuse ».

Écrit au château de Fontainebleau, le 11 novembre 1738.

« Votre très cher et bon ami, LOUIS »

 

 

 

 

Le prestige de la France et sa présence aux Indes était probablement suffisants pour que les Siamois prennent garde. Le Roi Louis XV qui fut lui-même par sa vie dissipée « pierre de scandale » pour ses sujets avait parfaite conscience de la mission qui était la sienne et celle de ses prédécesseurs depuis François Ier, de protéger nos missionnaires à l’étranger, « roi très chrétien » et roi de la « fille aînée de l’Église ».

 

 

 

 

Lors de la première attaque des Birmans, en 1758, le roi pria le vicaire apostolique, Monseigneur Brigot, d'user de son influence sur les chrétiens pour les engager à combattre ce à quoi celui-ci répondit : « La demande du roi est très juste, répondit   l'évêque, c'est le devoir des chrétiens de lutter pour la défense de la patrie ».

 

 

Devant la menace birmane, Monseigneur Brigot fit partir pour Chantaboun les élèves du séminaire général accompagné de deux missionnaires. Un autre missionnaire, Philippe-Robert Sirou, jeune missionnaire alors âgé d'à peine 30 ans profita des troubles pour briser la pierre sans que personne n’y fît attention. Les missionnaires craignirent les résultats de cet acte, sur lequel il n’avait consulté personne. « Mais, écrit Monseigneur Brigot, comme l’invasion des Barmas survint quelques jours après, on ne pensa point à nous dénoncer à la justice siamoise ». Les Birmans levèrent le siège. Le roi n'oublia pas la conduite de Monseigneur Brigot et l'intrépidité des chrétiens.

 

 

 

 

Chacun reçut, en présent, une pièce d'étoffe et du riz et les élèves du collège, de la toile. Le peuple baptisa l'église française du nom d'église de la Victoire. Les Birmans devaient revenir faire le siège de la ville qui tomba dans la nuit du 7 au 8 avril 1767. Il ne fut plus jamais question de la « pierre du scandale ». Ses débris gisent probablement au fond de la rivière. Compte tenu de la longueur du texte, il est permis de penser qu'ils sont volumineux. Peut-être les retrouvera-t-on un jour pour la plus grande joie des érudits.

 

 

NOTES

 

 

(1) Les épisodes de cette pierre sont longuement détaillés par Monsieur Pallegoix dans le second volume de son « Histoire du royaume thaï ou Siam ». De nombreux documents sont reproduits par Adrien Launay dans le second volume de son « Histoire de la Mission de Siam- documents historiques » et dans son « Siam et les missionnaires français ». Nous avons également utilisé les notices biographiques de tous ces missionnaires disponibles sur le site des Missions étrangères et l'article de Jean Burnay « Notices biograhiques sur Monseigneur Brigot » publié dans le Journal de la Siam Society, volume 33-1 de 1941.

 

 

(2) L’expression proviendrait de l’antiquité romaine, une pierre placée devant le Capitole devant laquelle venaient s’asseoir les banqueroutiers pour déclarer publiquement qu’ils faisaient cession de leurs biens en criant à haute voix « cedo bona ».

 

 

 

 

 

(3)  Elle rappelle ce dont les romains qualifiaient la mauvaise foi des Carthaginois « punica fides ».

 

 

 

 

Voici la lettre de Monseigneur Jean-Jacques Tessier de Queralay évêque de Rosalie :

 

Voilà la version, mot à mot autant qu'il a été possible, du fameux édit du roy de Siam gravé en langue siamoise sur une pierre placée à la porte de l’église du séminaire de Siam.

 

Cette traduction française suit une traduction en latin. S’agit-il bien d’une traduction du texte thaï ? Sa longueur et sa lourdeur nous semblent relever tout simplement du caractère singulièrement répétitif de la langue thaïe. Il ne subsiste pas de version originale thaïe, en tous cas nous ne l’avons pas trouvée, et la pierre a disparu. Elle relève d’une vision singulière de l’histoire.

 

 

Il y avait depuis longtemps une grande amitié entre les roys de France et de Siam en conséquence le roy de France avait envoyé  au roy de Siam une ambassade, avec une lettre et des présents, lui demandant  qu'il permit que les missionnaires français demeurassent dans son royaume, et qu'il leur  bâtît une maison, afin qu'ils aidassent à conserver l'amitié entre leurs deux couronnes. Sur quoi le roy de Siam, pour conserver et fortifier l'amitié entre les deux couronnes, avait donné aux missionnaires français un  emplacement dans le lieu-dit Banplahet, et avait puisé dans le trésor pour  fournir les matériaux et les ouvriers, afin de leur bâtir une maison de pierres,  suivant le désir du roy de France. Par la faveur et la libéralité du roy de  Siam, ils y avaient demeuré longtemps. Mais  dans cette année Pi cho tho soe (1730), le sieur Teng, fils de Louang Cray Cosa, avait fait déclarer au grand    prince (alors frère du roy et aujourd'hui roy) que les supérieurs qui étaient venus demeurer dans le séminaire de Banplahet avant l’évêque Dom Jacques  (Monseigneur Jean-Jacques de Querallay), et l’évêque Dom Jacques lui-même, avaient grièvement péché en plusieurs points :

1) en se servant des caractères cambodgiens et des caractères siamois, pour en composer des livres où  était exposé toute la religion chrétienne, et que ces livres se gardaient en  grand nombre au séminaire

2) après avoir prêché en langue européenne, ils  expliquent leur religion en langue siamoise  

3) ils trompent les Siamois, les Pégouans et les Laos, qui suivent la sainte religion siamoise, et en les flattant, ils les font entrer en grand nombre dans la religion chrétienne 

4) ils composent  des livres qui combattent et tournent en ridicule la sainte religion siamoise  en plusieurs manières.

Alors le grand prince a présenté les déclarations du sieur Teng au roy, qui en ayant eu connaissance a ordonné qu'on fît venir l'évoque Dom Jacques, les supérieurs, et tous les autres missionnaires au tribunal de son ministre, suivant la coutume, pour examiner et discuter l'affaire dans laquelle l'évoque Dom Jacques et tous les missionnaires ont péché. Dom Jacques et tous les missionnaires ont avoué avoir fait véritablement tout cela ensuite ils ont apporté des confitures, des fleurs, des parfums des cierges pour demander pardon de toutes les choses dans lesquelles ils avaient péchez. Le roy, ayant tout entendu et considéré, a signifié au prince son édit, disant : La Cour de France et la Cour de Siam conservent une amitié réciproque depuis longtemps quant à la faute de tous les missionnaires, ils ont reconnu qu'ils  l'avaient commise, et ont apporté des confitures, des fleurs, des parfums et des cierges pour en obtenir le pardon.  Il faut dissimuler et se taire sur cette faute pour cette fois mais si désormais, soit l'évoque Dom Jacques, soit d'autres missionnaires viennent dans la suite à la Cour de Siam pour entretenir l'amitié royale entre les deux Cours, la fortifier, et l'augmenter plus qu'auparavant, qu'il leur soit absolument défendu dépêcher contre ces quatre articles en aucune manière. A cette condition, les missionnaires pourront venir à cette Cour pour entretenir l’amitié  du roy de France et l'augmenter solidement mais s'ils ont la hardiesse d'enfreindre l'édit du roy dans ces quatre points, ou dans un seul, l'amitié royale se trouvera rompue, parce que les missionnaires l'auront voulu et auront violé l'édit sur l'un des quatre points, savoir

1° il est défendu de se servir des caractères cambodgiens et  des caractères siamois pour en écrire des livres de la religion chrétienne

2° il est défendu de prêcher en langue siamoise

3° Il est défendu aux Siamois, Pégouans et laos qui professent la sainte  religion siamoise d’aller quoique pauvres emprunter aux missionnaires des effets, de l’or, de l’argent et de demander d’embrasser la religion chrétienne; il leur est Interdit. De croire et professer la religion chrétienne et d'aller se présenter et se joindre eux- mêmes aux chrétiens il ne faut pas que les missionnaires les reçoivent.

4° Il est défendu de composer des livres qui combattent la religion siamoise.

 

Que tous les missionnaires qui viennent à cette Cour de Siam prennent de ne rien faire dans la suite contre l’affaire des quatre points ni contre aucun de ces points absolument. Si les missionnaires qui viennent à cette cour de Siam, après avoir su et vu ce qui est contenu dans cet édit gravé sur la pierre, n'y obéissent pas, font quelque chose contre ces quatre articles ou quelqu'un d'entre eux, certainement après avoir faut les perquisitions et l'examen et avoir découvert la vérité, le supérieur des missionnaires sera puni de mort et tous les autres missionnaires,  après avoir été grièvement châtiés seront chassés de ce royaume de Siam. De plus, les Siamois, Pégouans et Laos qui ont embrassé la religion chrétienne du temps de Dom seront très grièvement châtiée, et poursuivis jusqu’à la mort. Si désormais les Siamois, Pégouans et Laos qui professent la sainte religion siamoise, après avoir eu connaissance de l’édit gravé sur la pierre, violent ce que cet édit défend en abandonnant leur sainte religion, et viennent à professer la religion chrétienne,  certainement, ils seront  sévèrement punis. Après leur avoir coupé la tête, ils seront empalés devant le séminaire de Banplahet. Leurs pères et mères, leurs enfants, leurs femmes, leurs frères et sœurs seront aussi grièvement punis et tous leurs biens seront confisqués.

 

Cet édit a été gravé le mercredi neuvième jour de la nouvelle lune du second mois de l’année dire Pi So Tho Soe de l’ère siamoise – de l’ère chrétienne janvier 1730

 

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