Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
  • Contact

Compteur de visite

Rechercher Dans Ce Blog

Pourquoi ce blog ?

  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

(suite cliquez)   POURQUOI CE BLOG ?

Pour nous contacter . alainbernardenthailande@gmail.com

Merci d’être venu consulter ce blog. Si vous avez besoin de renseignements ou des informations à nous communiquer vous pouvez nous joindre sur alainbenardenthailande@gmail.com

6 février 2020 4 06 /02 /février /2020 00:15

 

 

Le 24 août 2019, l’île Maurice fêtait dans le jardin botanique de Pamplemousse cher à Bernardin de Saint-Pierre le tricentenaire du lyonnais Pierre Poivre marqué en particulier par le lancement d’une série de timbres-poste le tout accompagné de discours devant son buste souriant.

 

 

 

 

Même hommage lui fut rendu mais sans consécration philatélique à Lyon le même jour : une exposition lui fut consacrée à l'Orangerie du parc de la Tête d'Or, dans sa ville natale. Il est vain d’associer son nom au poivrier (Piper nigrum) même si ses ancêtres étaient épiciers, un métier fortement respecté vu la rareté des produits, et ce n’est pas lui qui a « inventé » ou introduit le poivre chez nous, comme on pourrait le penser.

 

 

Lyonnais d’importance en tous cas s’il en est, puisqu’en 1821 déjà l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon sollicita« qu’il soit changé le nom ignoble de la rue de l’enfant qui pisse en celui de Pierre Poivre » (1). Il y fut rapidement fait droit !

 

 

 

 

Il est passé à la postérité pour avoir introduit les épices dans nos îles de l’Océan indien – l’île Bourbon devenue île Maurice, l’île de France devenue la Réunion et les îles de La Bourdonnais devenue les Seychelles.

 

 

Nous nous intéresserons ici qu'à ses  seules et brèves aventures au Siam vécues  au cours d'un séjour  purement accidentel.

 

 DE SA NAISSANCE JUSQU’Á L’ARRIVÉE AU SIAM EN 1745 (2)

 

Il est né à Lyon, rue Grenette sur la presque île  le 23 août 1719 et fut baptisé le même jour en l’église Saint Nizier. Il est d’une famille bourgeoise de négociants et de soyeux. Il fit ses études – brillantes paraît-il - au collège Saint-Joseph à Lyon.

 

 

 

Il se décida pour le sacerdoce missionnaire et partit pour les Missions étrangères de Paris où il étudie pendant un an. Ses supérieurs lui enjoignirent de partir pour la Chine en passant par la Cochinchine en 1740. Parti de Marseille pour Canton via le Tonkin, aux termes de péripéties qui excèdent le cadre de notre article, il se retrouve emprisonné. Il réussit  gagner la confiance du vice-roi et profita de son incarcération pour apprendre le Chinois. Il séjourna deux ans à Canton et en profite pour étudier le pays en restant attaché à la suite du Vice-roi. II prend alors la décision de retourner en France pour rendre irrévocable sa vocation religieuse et revoir sa famille. Nous sommes en 1744, le moment est mal choisi. L’Europe est en feu à  la suite de la succession de l'empereur Charles V. La guerre a éclaté entre Versailles et Londres. Dupleix a des forces insuffisantes pour défendre Pondichéry et ne dispose pas d’un seul vaisseau de guerre.

 

 

 

 

oivre embarque sur Le Corsaire qui est attaqué dans le détroit de Banca (Bangka) par un navire anglais, Le Deptford, commandé par le commodore Curtis Barnett. Le combat est acharné.  Poivre a le bras droit arraché par un boulet de canon.

 

 

 

 

« Je ne pourrai plus peindre » se plaint-il alors que la peinture était sa passion. Barnett toutefois est embarrassé de ses prisonniers et les débarque à Java ou Poivre séjourne quelques mois et s’intéresse – comme il l’a fait en Chine – à la langue et aux ressources du pays, surtout les épices qui font la richesse des Hollandais qui en conservent jalousement le monopole. Il finit par s’embarquer avec l’intention d’hiverner dans le Tenasserim alors siamois. Le bâtiment était en mauvais état, il essuie des tempêtes et il y a nécessité de prolonger le séjour à Mergui oú ils sont arrivés le 18 août 1745. Comme il le fit en Chine et à Java, Poivre sut mettre à profit tous ces retards. En Chine il avait appris le chinois, en étant  en rapport avec les Malais il avait appris leur langue. Il parvint rapidement à posséder le siamois. Nous savons au passage qu’il parlait également le portugais, la « lingue franca » de la région à cette époque.

 

 

 

Au Siam, il étudia le gouvernement, se rendit compte du pays, de ses habitants, de ses productions, de son  commerce et de ses richesses. Nous savons qu’au siècle précédent, la cour de Versailles avait eu de nombreux rapports avec le Siam. Poivre connaissait mieux que personne les relations de Siam avec la France, et regarda comme une bonne fortune de connaître le Siam et les Siamois. Son séjour se terminé en décembre – 4 mois – lui permet-il de nous donner une  vision intéressante du pays.

 

 

 

LA DESCRIPTION DU SIAM

 

Des dizaines de pages de son manuscrit permettent de découvrir un  observateur attentif et scrupuleux. Le voyageur, nous dit-il « apprend par ses propres yeux ce que ceux-ci ne savent que par le rapport des autres, rapport toujours incertain, et très souvent trompeur ». Il a de toute évidence lu les mémoires des voyageurs de l’épopée de Louis XIV

 

Et n’épargne pas le père Tachard « Je ne sais où le père Tachard a vu les trésors immenses dont il parle, les idoles d'or massif, ces palais, ces édifices, ces villes même dont il fait de si magnifiques descriptions, ont tout-à-coup disparu devant les yeux moins prévenus que les siens, ou plutôt n'ont jamais existé que dans son ample relation ».... « Le rapport des autres, rapport toujours incertain, et très souvent trompeur ».

 

Kennon Breazeale (1-7) estime que sa principale source d’information sur Mergui et la province de Tenasserim provenait du Père de Cauna des Missions étrangères qui l’accueillit à Mergui. Le reprocher nous parait injuste et ne correspond pas à ce que nous savons du cursus de ce missionnaire arrivé à Mergui guère avant Poivre (3). Il est toutefois probable qu’ils se sont connus au séminaire des Missions étrangères.

 

Il est permis de penser que les descriptions de Poivre sont au moins pour partie de première main d’autant que nous y trouvons bien des points que nous avons pu vérifier.

 

 

 

 

La description de Mergui

 

Arrivé au large de Mergui le 20 août, il fallut attendre le 22 pour qu’un pilote permette au navire de traverser la passe qui est difficile. Descendu à terre, Poivre est immédiatement accueilli par son condisciple chez lequel il loge.

 

«J’ai reçu de ce Monsieur toutes les politesses pendant 4 mois que j’ai séjourné en ce pays-là. J’ai eu tout le temps de le connaître n'ayant surtout rien à faire qu’à m'instruire».

 

Sa description de Mergui est évidemment de première main: «Pour ce qui est de Mergui en particulier, ce qu'il y a de meilleur c'est son port qui est sûr et commode. L'air y est sain, tous nos malades s’y sont bien rétablis. La terre est bonne et produirait beaucoup si les habitants, moins paresseux,  voulaient se donner la peine de la cultiver. Mais ce pays est encore en friche. Ce n'est partout que bois. Je ne sais si depuis le déluge la terre a jamais été cultivée. On ne défriche et on ne cultive qu'à mesure et qu'autant que le besoin le demande. On y prévoit point une année les accidents qui peuvent arriver l'autre. L'exemple de la fourmi est inutile pour le Siamois paresseux ».

 

Nous sommes loin des industrieux Chinois que Poivre a longuement décrit (1-8).

 

 

 

 

Il a également pu constater la richesse des fruits locaux et la surabondance du gibier ; il en donne des détails d’abondance (1-8).

 

 

 

La population et ses mœurs

 

« Le pays n'est pas fort peuplé, il est habité par des Barmans (Birmans) anciens maîtres du  terrain, sur lesquels les Siamois l'ont usurpé, par des maures, des métisses portugais, des Siamois, quelques Chinois dont les hommes viennent à Siam, et qui de là se répandent dans tout le royaume. De toutes ces diverses nations qui habitent Mergui, les Barmans sont les meilleurs. Ils sont tranquilles, fidèles, moins paresseux que les autres. Ils sont affables et reçoivent assez bien les étrangers. Ces pauvres misérables sont extrêmement vexés par les mandarins siamois qui les volent impunément, enlèvent leurs femmes et leurs filles qui sont moins laides que les autres femmes du pays ».

 

Laissons-lui la responsabilité de ses opinions sur les qualités et les défauts des diverses populations du pays – mais tous les observateurs de cette époque se sont attardés sur la nonchalance des Siamois -  et la beauté des femmes birmanes.

 

 

 

 

Mais il devient par ailleurs philosophe «Les habitants de Mergui sont extrêmement pauvres. Comme ils mangent peu et ne s'habillent presque point, il leur faut peu de chose pour vivre. L'habillement des Siamois consiste dans une simple panne qui leur sert de culottes. Les femmes s'habillent tout comme les hommes, excepté que celles qui appartiennent à des gens riches, se couvrent la  gorge d'une espèce de mouchoir. Les mandarins portent une veste à la persane. Je ne fais pas une longue description de leur manière de s'habiller parce qu'elle a été déjà donnée au  public dans les diverses relations qui ont été faites de ce pays-là. Leur façon de se nourrir est fort malpropre et n'a rien qui ne convienne à une nation barbare et sauvage ».

 

 

 

Les mœurs de la population

 

Son opinion sur ses dérèglements n’est-elle pas toujours peu ou prou d’actualité?

 

« Les habitants de Mergui sont fort déréglés dans leurs mœurs. Les richesses dont  nos philosophes se plaignent, comme de la source empoisonnée de tous nos vices, les richesses ne sont pas la seule cause des désordres, la pauvreté y contribue beaucoup. Dans le pays dont je parle, rien de si commun de voir les pères et les mères prostituer leurs  filles dès l'âge le plus tendre, et cela publiquement, et sans rougir. Les filles, à la honte de leur sexe, y vont-elles-mêmes chercher les hommes qui pour un prix très modique forment des sérails nombreux. Cette liberté si indigne de la raison, est ordinairement l'écueil des étrangers qui abordent à Mergui et elle provient surtout de la grande misère des habitants. Heureuse la nation dont un sage gouvernement saurait également exclure les richesses et la pauvreté. Parmi tous les peuples du monde, la vertu ne se trouve que dans la fortune médiocre ».

 

 

 

Les chrétiens

 

Le temps des persécutions ouvertes est terminé. Le roi Borommakot monté sur le trône en 1738 n’est pas hostile aux chrétiens (4).

 

On ne compte guère que 400 chrétiens, probablement d’ailleurs d’origine portugaise ? (Ne revenons pas sur un sujet que nous avons déjà abordé, concernant l'échec de l’évangélisation du Siam (5)). Lors de son séjour, Poivre réussit à convertir un Cochinchinois dont il parlait la langue. Il nous cite La Bruyère : « Quand je n'aurais été dans toute ma vie que l'Apôtre d'une seule âme je ne croirais pas être à la  terre un fardeau inutile ».

 

 

 

Le gouvernement du Siam

 

Après avoir longuement décrit les richesses de  la terre et du sous-sol, Poivre ajoute: « Dans ce paradis terrestre, au milieu de tant de richesses, qui croirait que le Siamois est peut-être le plus malheureux des peuples? » Et il continue « Le gouvernement siamois est une tyrannie affreuse. Ce malheureux peuple ne sait le nombre des différents maîtres qu'il a eus depuis le commencement de la monarchie, que par celui des tyrans qui l'ont opprimé. A Siam, le plus grand droit de la royauté est  celui de voler impunément les sujets de ce vaste  royaume. Tout appartient à un seul homme. Le sujet n'y peut pas disposer de son propre corps».

 

Plus bas dans la hiérarchie, le peuple n’est pas mieux loti : « Á l'imitation du roi, les mandarins sont autant de voleurs publics qui ruinent la nation ». Les conclusions qu’en tire Poivre sont frappées de bon sens «  Sous un gouvernement aussi injuste que celui dont je parle, un Etat ne peut être florissant. Dès que le particulier ne peut être riche impunément, il n'y a plus d'émulation, et avec elle, se perd l'industrie qui est la ressource d'un Etat, le nerf et le soutien d'une société ».

 

Il complète son opinion  sur les écrits du père Tachard  « Je comprends encore moins quel intérêt on peut avoir eu d'exagérer à Louis XIV les richesses de ce royaume étranger, ses forces, sa puissance, les dispositions prétendues du roi et de ses sujets pour embrasser notre Ste Religion. Il n'y avait en tout cela rien de réel que l'exagération la plus outrée et la plus affreuse imposture ».  « Il suffit de dire qu'un roi ne saurait être riche dès que tous ses sujets sont pauvres ». C’est dit brutalement mais c’est bien dit !

 

 

 

L’ambassade de Louis XIV ?

 

C’est là la partie des mémoires de Poivre qui mérite d’être retenue, elle manifeste une lucide mais cruelle réalité.

 

Ici encore, il ne mâche pas ses mots : résumons les « Un voyageur qui connaît ce que c'est que le royaume de Siam ne peut s'empêcher de rire en lisant dans nos histoires les mouvements que se donna la Cour de France pour rechercher l'amitié de ce roi indien ; les espérances qu'elle conçut de cette fameuse ambassade qui flatta si fort la vanité de Louis XIV ; avec quels honneurs on reçut les ambassadeurs auxquels, à l'exemple du roi, nos princes et nos grands seigneurs ne savaient quelle politesse faire. On leur trouva de l'esprit, des sentiments, de l'éducation, un air noble et autres belles qualités que le Français trouve toujours dans tout ce qui vient de loin ».

 

Il nous explique les raisons de son déchaînement : « Nous sommes trop prévenus en France sur le compte des étrangers, et surtout des plus éloignés. Je ne sais par quel motif nos voyageurs, surtout les missionnaires, et parmi ceux-là, les jésuites, nous donnent de tous les pays où ils vont des idées si avantageuses et si fausses. De quel front le père Tachard osa-t-il en imposer aussi grossièrement à Louis  XIV, en lui faisant croire qu'aux extrémités de l'univers, il y avait un grand prince ébloui  de l'éclat de ses victoires, qui recherchait son amitié et qui avait envie d'embrasser sa   religion. Il ne fut jamais question de cela à Siam, et si Louis le Grand sur la fin de ses jours avait eu moins de crédulité et moins d'orgueil, jamais il n'aurait envoyé à Siam rechercher l'amitié de son prétendu grand monarque, qui dans le fond, n'était qu'un roi  d'esclaves, un tyran méprisable, et par ses inhumanités, indigne d'être compté parmi les hommes, quoiqu'il se donne les titres de Roi du Ciel de l'éléphant blanc de Siam, du   Pégou, etc. Il faut avouer que la vanité souvent donne aux plus puissants princes, beaucoup de ridicule et que notre grand roi était souvent bien petit ». C’est en quelque sorte notre dictionnaire des idées reçues : « Je ne m'arrêterai pas davantage sur ce qui regarde le gouvernement de Siam. Je n'en aurais même rien dit du tout si ceux qui en ont parlé avant moi l'avaient fait avec plus de vérité ».  

 

 

 

Le clergé bouddhiste

 

Les opinions de Poivre sont d’autant plus iconoclastes qu’il se destinait, ne l’oublions pas, à la prêtrise ! Il resta pourtant bon chrétien jusqu’à sa mort bien qu’il n’ait pas suivi sa vocation missionnaire initiale. Le récit de ses mésaventures sur mer, ses nombreux naufrages en particulier, sont toujours émaillés de citation des Sainte écritures :

 

« Mirabiles elationes maris mirabilis in altis Dominus » (6).

 

« Ceux qui prennent ce parti (de devenir prêtre) et le nombre en est grand, sont obligés par la loi à garder le célibat ce qui occasionne dans un climat chaud comme celui du Siam beaucoup de désordres et dépeuple entièrement le pays ».

 

Fit-il allusion au célibat des prêtres ? « C'est à Siam surtout qu'il est aisé de voir de quelle conséquence il est pour un état de ne pas autoriser le mariage, et de donner une trop grande liberté pour le célibat. Outre  que cet état ne convient qu'à très peu de personnes, il est absolument contraire au bien  réel d'une nation. Dans les royaumes dont je parle, cet abus est cause que les campagnes sont désertes et plus de la moitié du terrain est en friche. Comment pourrait-il arriver autrement dans un pays vaste dont la moitié des habitants meure sans postérité. C'est un principe connu de tout le monde que la vraie richesse d'un prince vient du nombre de ses  sujets que plus un Etat est peuplé, plus il est florissant, plus il y a de laboureurs, plus la terre est prodigue de ses biens. C'était un principe bien connu à Rome où le Sénat au nom de la République récompensait ceux qui avaient des enfants et les élevait pour son service. Il n'est pas moins suivi à la Chine, où le gouvernement mieux instruit de la vraie politique, non seulement autorise le mariage et le met en honneur, mais encore a proscrit le célibat en couvrant d'infamie tout homme qui se met dans le cas de mourir sans postérité. C'est par là que la nation chinoise est devenue la plus nombreuse qu'il y ait au monde ».

 

Poivre ne jette toutefois pas l’anathème sur tous les bonzes même si c’est un peu du bout des lèvres : « On trouve encore parmi eux quelques hommes réguliers, observateurs exacts des lois et de la règle. Zélés, au moins en apparence, pour la pureté des mœurs, panégyristes de la vertu dont ils donnent au public des exemples imposants, si de tels personnages sont réellement  ce qu'ils semblent être, on ne peut leur refuser les plus grands éloges en ce qu'ils conservent tant de vertus au milieu de la plus grande corruption.  Nous avons vu à Mergui un de ces hommes dont je parle. C'était un vieillard, supérieur d'un monastère considérable. L'austérité de ses mœurs était peinte sur son visage, son extérieur grave, modeste et composé inspirait du respect pour sa personne. Il ne sortait jamais sans être accompagné d'une troupe de disciples admirateurs ».

 

 

 

Si Poivre n’est resté que quatre mois au Siam, alors que ses aventures se déroulèrent entre 1740 et 1773, son sens aigu de l’observation est démontré par les longs chapitres de ses mémoires concernant la période antérieures à son séjour de quatre mois à Mergui, le récit des péripéties de son retour dans l’Océan Indien après son retour en France, sa description de la faune et de la flore, sa connaissance des langues parlées par les différentes ethnies présentes à Mergui, Siamois bien sût, mais aussi Chinois, Malais, Cochinchinois, Portugais, son sens évident du contact avec les autochtones, sa critique judicieuse des écrits de ses prédécesseurs, permettent de penser que sa narration est du vécu même s’il lui arrive de faire du « copier-coller ».

 

On peut passer quatre mois en Thaïlande et en retirer d’utiles observations tout comme on peut y penser dix ans et n’en dire que des fariboles. Nous avons cité des propos de Pierre Poivre ceux qui nous ont semblé les plus caractéristiques de sa profonde lucidité. Son passage au Siam est le plus souvent oublié de ses bibliographes, il nous a semblé qu’ils méritaient pourtant d’être tirés de l’oubli en dehors des suites de sa vie aventureuse qui firent sa gloire.

 

Il nous faut évidemment remercier Kennon Breazeale, universitaire américain de l’Université d’Hawaï et auteur de nombreux ouvrages sur le Siam ancien de la mise en valeur de cette description du Siam.  Même s’il est singulier de devoir à un érudit américain, la publication de l’œuvre d’un voyageur français au Siam dans un texte anglais d’une revue qui publie exclusivement en anglais contenant de nombreux extraits de ces écrits français traduits en anglais ! Nous avons pris le texte français pour nous éviter de devoir traduire de l’anglais au français un texte déjà traduit de l’anglais au français.

]

 

 

LA FIN DES AVENTURES DE NOTRE COLONIAL LYONNAIS

 

Le départ de Mergui va marquer la fin de sa vocation religieuse pour des raisons sur lesquelles il ne s’appesantit pas, la perte de son bras droit ne paraît pas être un motif déterminant ?  Il va en tous cas  découvrir sa vraie passion, la botanique.

 

Après d’autres péripéties, nous le retrouverons Intendant des îles françaises de l’Océan Indien entre 1766 et 1773. Il y avait introduit les épices ramenées de ses pérégrinations et y fit leur richesse. Hostile avec virulence à esclavage et à la cupidité coloniale en véritable physiocrate, son souvenir reste toujours vivace y compris dans les deux pays décolonisés et devenus indépendants, l’île Maurice et les Seychelles sans parler du département français de la Réunion (7).

 

 

 

LE SOUVENIR DE POIVRE

 

Sa célébrité dans la région lyonnaise et surtout dans l’Océan Indien est omni présente (8). Si sa contribution à l’histoire du Siam est intéressante, elle est toujours oubliée.

 

 

 

NOTES

 

(1) Voir « Compte rendu des travaux de l'Académie de Lyon » du 13 novembre 1821 et Claude Bréghot du Lut « Dictionnaire des rues, places, passages, quais, ponts et ports de la ville de Lyon : avec l'origine de leurs noms » 1838.

 

2) Les sources sont nombreuses, anciennes et reposent toutes sur un manuscrit des souvenirs de Poivre conservé à la Bibliothèque municipale de Lyon.

 

1-1 : Auguste-Aimé Boullée « Notices sur M. Poivre, intendant des îles de France et de Bourbon... et sur M. Dupont de Nemours, membre de l'Institut » à Lyon, 1835.

 

1-2 : « Pierre Poivre, sa vie et ses voyages » in Bulletin de la société de géographie de Lyon, 1922

 

1-3 : A. Boullée « Collection MARGRY, relative à l’histoire des Colonies et de la Marine françaises. AFRIQUE ET ASIE. Journal de l’expédition commerciale de Pierre Poivre, agent de la Compagnie des Indes, à la Cochinchine et aux Moluques (1748-1755), avec un portrait de lui »  1900.

 

1-4 : Henri Cordier  « Voyages de Pierre Poivre de 1748 jusqu’à 1757 » in Mélanges d'histoire et de  géographie orientales. Tome 3. 1922 également publié à la même époque dans la Revue de l’histoire des colonies françaises.

 

1-5 : « Un manuscrit de Pierre Poivre - Mémoires d’un voyageur touchant les îles du détroit de la Sonde, Siam, la côte Coromandel, les Isles de France, quelques endroits de la côte d'Afrique, etc. »

Transcription du manuscrit de la Bibliothèque municipale de Lyon (Ms Coste 1094) - Introduction et transcription par Jean-Paul Morel.

 

1-6 : Le manuscrit de Pierre Poivre a été transcrit et préfacé par Louis Malleret sous le titre « Mémoires d’un voyageur » en 1968. Le manuscrit comporte des manques ne concernant pas la partie qui nous intéresse. Malleret les a complétés à l’aide d’un manuscrit également incomplet détenu par les descendants de Poivre.

 

 

 

 

1-7 : L’ouvrage de Malleret est à l’origine d’un article de Kennon Breazeale « MEMOIRS OF PIERRE POIVRE: THE THAI PORT OF MERGUI IN 1745 » paru dans le journal de la Siam Society, volume 97 de 2009.

 

1-8 : Des écrits de Poivre proprement dits, nous avons consulté son « Voyages d'un philosophe, ou Observations sur les mœurs et les arts des peuples de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique » de 1768.
 

 

 

 

Et, posthume, « ŒUVRES  COMPLETTES DE P. POIVRE, Intendant des Isles de France et de Bourbon, correspondant de l'académie des sciences, etc.; PRÉCÉDÉES DE SA VIE  ET ACCOMPAGNÉES DE NOTES » à Paris en 1797. Il est la reproduction de l’ouvrage précédent accompagné d’une introduction et de notes circonstanciées.

 

1-9 : Citons quelques articles ou ouvrages qui le concernent même s’ils sont étrangers à la partie siamoise :

- Madeleine Ly-Tio-Fane « Pierre Poivre et l'expansion française dans l'Indo-Pacifique »  In Bulletin de l’École française d'Extrême-Orient. Tome 53 N°2, 1967. pp. 453-512;

- Marthe de Fels et Louis Malleret : « Pierre Poivre ou l'amour des épices »  In : Revue française d'histoire d'outre-mer, tome 55, n°201, 4e trimestre 1968. pp. 488-489;

- Guy Devaux  « Pierre Poivre et la conquête des épices » In : Revue  d'histoire de la pharmacie, 59 année, n°210, 1971. pp. 501-502.

 

 

 

(3) Pierre de Cabannes de Cauna appartenait aux Missions étrangères et fut destiné à la mission de Siam. Parvenu à Pondichéry en 1738, il y reste pendant plusieurs années et ne gagna le Siam qu’en 1745, la même année que Poivre. Il y resta jusqu’en 1748 bien après le départ de Poivre. On alors à Ayutthaya en 1748 puis à Chantaboun en 1751. Voir le site des archives des Missions étrangères

https://www.irfa.paris/fr/notices/notices-biographiques/cabannes-de-cauna

 

(4) Voir notre article H 52 « UN ÉPISODE DES PERSÉCUTIONS CONTRE LES CATHOLIQUES AU SIAM : « LA PIERRE DE SCANDALE » (1729-1730) ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/11/h-52-un-episode-des-persecutions-contre-les-catholiques-au-siam-la-pierre-de-scandale-1729-1730.html

 

(5) Voir notre article A 334 «  L’ÉVANGELISATION DU SIAM – HISTOIRE D’UN ÉCHEC.

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/10/a-334-l-evangelisation-du-siam-histoire-d-un-echec.html

 

(6)  « Plus que les flots puissants de la mer, plus puissant est Dieu dans les hauteurs des cieux » (Psaumes 92-4).

 

 

 

(7)  Quittant le Siam en décembre 1745, nous le retrouverons en 1746 à Pondichéry. En octobre 1746 La Bourdonnais avait quitté Pondichéry, Poivre le suit et le 16 décembre 1746 il arrivait à l’île de France devenue aujourd’hui île Maurice. Poivre est de retour en France. En 1749 il part avec une expédition à Tourane pour le compte de la Compagnie des Indes oú la délégation qu’il conduit est reçue par le Roi de Hué. Poivre nous savons qu’il avait déjà pris le temps d‘apprendre la langue. Il profite de ce séjour pour faire connaissance avec le pays.  Il mit le plus grand soin à recueillir les plantes les plus utiles pour les introduire et les naturaliser à l'Ile de France. Il y apporta en particulier le poivrier recueilli à l’insu des Hollandais de Java qui en interdisaient férocement l’exportation ! De l’île de France, il part pour Manille probablement encore pour se procurer des épices, il dut se rendre aux Moluques, les îles aux épices, et put se procurer d’autres plans, notamment de muscadier et de giroflier qu’il ramena à l’île de France. Après d’autres voyages, le 8 juin 1755, il remettait au conseil supérieur de la colonie les plants qu'il avait recueillis. Après un passage à Madagascar, nous le trouvons en 1754 en France. Le 15 septembre 1766, il se marie dans l'église de Saint-Cyprien, à Pommier en Lyonnais. Le couple s’embarque alors au mois de mars 1767 pour l’Océan indien car Il vient d’être nommé intendant des îles. L’introduction des épices en avait d’ores et déjà fait la richesse. En 1773 ce fut le retour en France. Il s’installa dans son château de La Frêta sur les bords de la Saône près de Lyon où il mourut en bon chrétien le 6 janvier 1786.

 

 

 

(8) En dehors de la rue de Lyon qui porte son nom près de la mairie du premier arrondissement et du jardin des plantes qui correspond à l'ancien jardin botanique, une plaque commémorative a été inaugurée au château de la Freta à Saint-Romain-au-Mont-d'or en 1994 par l'Association Pierre Poivre de Lyon. Actuellement, les nouveaux propriétaires y perpétuent son souvenir et un dossier de classement au patrimoine est en cours, afin de sauver le site de toute transformation abusive. Dans ce village, une Impasse du jardin chinois existe pour rappeler sa propriété.

 

 

 

A Villars-les-Dombes, où sa femme, Françoise Robin a vu le jour, il existe un sentier botanique Pierre Poivre.

 

 

 

 

Une allée Pierre Poivre existe depuis plusieurs années à Ste-Foy-les-Lyon. L’Espace culturel Pierre Poivre à Chassieu est encore un hommage. Une allée Poivre a été inaugurée dans la commune de Villars-les-Dombes en juin 2007. Un buste de lui sculpté en 1836 par Jean-François Legendre-Héral est conservé au musée des beaux-arts de Lyon. Un autre buste se situe dans le Palais de La Bourse de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Lyon, surplombant le magnifique escalier monumental dédié aux économistes lyonnais renommés. Dans la basilique d’Ainay, une plaque commémorative nous rappelle que Pierre Poivre y a été inhumé juste après sa mort survenue dans un appartement qu’il louait place Bellecour. Pour le tricentenaire de sa naissance, l'Orangerie du Parc de la Tête d'Or lui a consacré une exposition originale sous la forme d'une bande dessinée géante.

 

 

 

Le directeur du jardin botanique Gilles Deparis le présenta comme suit « C'était un grand explorateur plein d'audace qui mit fin au monopole hollandais sur les denrées rares, mais aussi un grand humaniste et un défenseur de l'environnement ». Le 23 août 2019, pour commémorer cet anniversaire, un arbre symbolique (Parrotia subaequalis) a été planté au Jardin botanique de Lyon.

 

 

 

 

Une plaque célèbre son passage au séminaire des Missions étrangères, rue du Bac à Paris.

 

 

 

 

En France toujours mais à Saint Joseph de la Réunion, un lycée porte son nom. La page Wikipédia en français qui lui est consacrée est l’œuvre collective de ses élèves

https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Poivre.

 

 

 

 

Regrettons simplement que les gamins aient oublié l’épisode siamois ! Construit en 1989 sous l’égide de son proviseur et bâtisseur Christian Landry, la devise du lycée est une phrase de Pierre Poivre : « Les obstacles déconcertent les têtes faibles et animent les bons esprits ». Il a son buste au jardin du Muséum d'histoire Naturelle à Saint-Denis depuis apparemment 1834. Beaucoup de communes ont une rue Pierre Poivre. Ne parlons pas d’autres infrastructures, écoles, restaurants ou plages.

 

 

 

Dans nos anciennes colonies passées à l’Angleterre puis ayant accédé à l’indépendance, il n’y pas de rancune contre lui y compris aux Seychelles passées un temps sous un régime communiste. Un groupe d’îles de l’archipel porte toujours le nom de « Poivre Islands ».

 

 

 

 

Ces décolonisés n’ont pas non plus d’ailleurs débaptisé Mahé, la plus vaste des îles qui porte le nom de Mahé de la Bourdonnais qui fut le premier a colonisé ses îles alors inhabitées. Un monument est érigé est érigé à l'entrée du jardin botanique de Victoria sur l’île de Mahé sur lequel une inscription rappelle qu'il « fut à l'origine du premier établissement des Seychelles et qu'il fit introduire des plantes à épices plus particulièrement le cannelier aux Seychelles en 1772 ».

 

 

 

Un timbre-poste a été également édité à son effigie à l’occasion du bicentenaire de la fondation de la capitale, Victoria, sur l’île de Mahé.

 

 

 

 

Sur l’île Maurice enfin, trône dans le jardin de Pamplemousse son buste souriant érigé en 1993 dévoilé le 13 octobre par Pierre Toubon, notre ministre de la culture.

 

 

 

 

Il avait auparavant son nom sur l’Obélisque Lienart dans le jardin de Pamplemousse portant le nom des naturalistes ayant contribué de façon marquante à la connaissance et à la sauvegarde du patrimoine naturel de l’île.

 

 

 

Deux écoles y font perpétuent son souvenir, l’école du centre Pierre Poivre à Moka et un théâtre, l’Atelier Pierre Poivre.

 

 

 

 

Trois villes mauriciennes y ont leur rue, Port-Louis, Beau Bassin et Quatre Bornes. On y commercialise enfin  un thé qui porte son  nom

 

 

 

 

et « son » poivre.

 

 

Partager cet article

Repost0

commentaires