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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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12 février 2020 3 12 /02 /février /2020 22:03

 

Le Nuat, l’art millénaire du massage thaï, a été inscrit le jeudi 12 décembre 2019 à Bogota au Patrimoine immatériel de l'UNESCO. Un événement  que nous ne pouvons que saluer, tant cet art est en effet important dans la culture thaïlandaise et est aujourd'hui réputée et pratiquée dans le monde entier. Une  occasion pour nous d'en savoir plus sur son histoire, son enseignement, sa thérapeutique, ses différentes fonctions, sa place dans la société thaïlandaise.

 

 

Il est convenu de rappeler que le Nuat (นวด – prononciation « nouat ») a été importé d’Inde il y a environ 2500 ans par des médecins et des moines bouddhistes, et qu'il s’est longtemps transmis oralement, de maître à élève, dans les temples puis les familles, et que son histoire est une partie intégrante de la culture thaïlandaise. Son usage se développa aussi bien parmi les paysans qui souvent le soir, après les travaux dans les rizières  aimaient se faire masser qu'à la Cour. Mais il faut attendre la décision de Rama 1er (1784-1809 ) pour que  l‘ensemble des connaissances existantes concernant le massage soit recueilli et  la création  de la première école de médecine du Royaume par Rama III (1824-1851), « pour que  les techniques de massage traditionnel soient préservées, avec sa décision, lors de la rénovation de wat Phrachetuphon ou Wat Pho (วัดพระเชตุพน​หรือ​ -  วัดโพธิ์) à Bangkok, 

 

 

 

 

..de faire graver et exposer à la vue du public des dizaines d’inscriptions et de peintures murales concernant des traités divers de médecine, massage, astrologie, etc, et en 1831, de faire compiler les  savoirs anciens relatifs aux massages thérapeutiques avec soixante représentations de figures marquées de points de pression et de les exposer dans les petits pavillons situés au nord du Wat Phrachetuphon, autour du Mahachedi (stupa ou reliquaire principal). (In Nicolas REVIRE et M.L. Pattaratorn CHIRAPRAVATI,  Cf. (1))

 

 

 

Annabel Vallard (chercheur et anthropologue au CNRS) confirme que « La fonction d'enseignement a, jusqu'à la fin du XIXe siècle et aux réformes de l'enseignement scolaire du roi Chulalongkorn (1868-1910), toujours été l'apanage des monastères et du sangha bouddhique, ce, depuis la fondation des royaumes tai au Xe siècle.

 

 

 

Dans ce contexte et sous l'impulsion du roi Rama III fut entreprise, en 1836, la compilation des savoirs relatifs aux arts anciens et aux sciences recensés dans le royaume. Cette collection fut gravée dans la pierre puis installée dans l'enceinte du wat Pho qui devint ainsi, la première «université» de Thaïlande et le dépositaire du savoir encyclopédique de cette époque dans des domaines aussi variés que l'histoire, la religion, la géographie politique, la rhétorique, la poésie, la peinture et bien sûr, la médecine. De son passé de centre du savoir et d'enseignement relatif à la médecine, le wat Pho conserve les vestiges sous la forme de stèles présentant des textes et diagrammes qui concernent tout à la fois la thérapeutique (dont les massages), les restrictions diététiques ou la pharmacopée, et des sujets variés comme l'accouchement, la pédiatrie ou la variole. (...) Aujourd'hui encore, le temple accueille en son sein plusieurs centres d'enseignement (cours de méditation, école bouddhique, terre-pleins présentant les plantes médicinales du royaume, éléments d'architecture reproduits par les étudiants des beaux-arts, etc.), auxquels s'ajoute évidemment l'École de massage traditionnel.» (2)

 

 

 

La création de l’école de massage traditionnel au temple du Bouddha couché (Wat Pho) de Bangkok, en 1962, va diffuser cette technique peu à peu en Thaïlande et en Occident, où aujourd’hui les salons de massage thaïlandais prolifèrent. On peut mesurer son ampleur en sachant que cette école  du wat Po forme  5 à 10.000 élèves, moitié thaïs, moitié étrangers chaque année, et que plus de 200.000 étudiants y ont été formés et exercent aujourd'hui dans 145 pays. Le massage thaïlandais est devenu une institution en Thaïlande qui est pratiqué dans les villes et les villages, dans de nombreux temples, les gares, les plages, et de nombreux autres lieux,  faisant ainsi partie intégrante de la vie locale. Il est aussi considéré comme un traitement thérapeutique à part entière, dispensé dans plusieurs centaines d'hôpitaux du royaume.

 

 

 

On peut se demander et s'étonner que nous n'ayons pas encore traiter ce sujet  après 880 articles consacrés à la Thaïlande mais  on peut penser que nous le considérions alors comma un sujet sulfureux étant donné que le massage thaïlandais est associée pour beaucoup de touristes occidentaux aux massages à caractère sexuel, comme le confirme l'ethnologue Nathalie Becquignon: « Parmi les nombreuses pratiques de médecines traditionnelles, il en est une qui prête a peu d'analyses fines, à savoir les massages. Le fait que cette technique soit étroitement associée à la prostitution (principalement en Thaïlande) contribue probablement sinon à son occultation du moins au peu d'intérêt qu'elle suscite en ethnologie, discipline qui, en l'occurrence, a beaucoup de difficulté à s'extraire des clichés du sens commun. » (3)

 

 

 

 

Les articles d'Annabel Vallard «Corps à corps: Théorie et pratique dans l'enseignement d'une technique corporelle traditionnelle. L'exemple du massage thaï au wat Po de Bangkok», et de Nathalie Becquignon intitulé: «Une approche ethnologique des massages traditionnels thaïs » vont nous aider à mieux comprendre cet art millénaire.

 

En sachant que ces articles  se complètent car Annabel Vallard va nous exposer ce qu'elle a appris en suivant les deux sessions de massage accessibles aux débutants à l'école du wat Po: le massage traditionnel thaï (kannuat phaen boran  - กันนวดแผนราณ)

 

 

 

et  le massage thérapeutique thaï (kannuat bambat lae raksa phaen boran – กันนวดบำบัดและรักษาแผนราณ )

 

 

 

et que Nathalie Becquignon «a choisi d'étudier les massages traditionnels thaïs non pas du point de vue thérapeutique ou technique, malgré tout l'intérêt évident que l'on peut trouver, mais comme un phénomène culturel significatif», en enquêtant  dans le nord-est de la Thaïlande, plus particulièrement dans la province de Nakhon Ratchasima, près de Chumphong, dans les villages de Khok Hin Chang, Talat et Khok Po Gnat, en étudiant surtout  les règles du toucher dans un pays où celles-ci sont  très strictes.

 

Annabel Vallard nous confirme que l'école du wat Po est considérée  comme la référence en matière de savoir thérapeutique manuel, d'un point de vue technique comme théorique, et comme  l'héritière de la médecine de cour pratiquée par les médecins de cour (les mo luang – หมอหลวง

 

 

 

 

en sachant donc qu'il existait aussi des médecins de village (les mo klang ban - หมอกลางบ้าน) avec des conceptions et des pratiques différentes à l'origine

 

 

 

 

Aujourd'hui, la médecine de cour est la seule reconnue par les autorités et est enseignée dans des écoles de médecine qui délivrent une licence en médecine traditionnelle, unique diplôme reconnu pour sa pratique. Elle va ensuite décrire de façon précise et détaillée les deux sessions de massage accessibles aux débutants, qui consiste en un enchaînement strictement organisé qui se décompose en cinq séquences, définies en fonction de la position du patient (sur le dos, sur le côté, sur le ventre, sur le dos et assis), qui alternent des postures, des mouvements et des techniques spécifiques.

 

 

Elle mettra l'accent sur la technique en la mettant en parallèle avec les discours et les terminologies qui l'accompagnent, pour permettre de cerner les modalités de transmission et d'apprentissage des savoirs liés à la pratique du massage, et  redéfinira les conceptions du corps dans ce contexte spécifique en montrant l'existence d'une anatomie en réseau autour d'un pôle central: le ventre. Nous pourrons ici ne donner  que quelques idées de cette étude forte ou trop savante de 46 pages, qui en ses 6 parties, présente la généalogie des savoirs médicaux en Thaïlande, rappelle que l'enseignement du massage se fait plus par la pratique que par la théorie, une pratique qui est un enchaînement codifié de manipulations sur un parcours spécifique, avec des techniques qui sont autant des manières de toucher, qui peuvent étonner dans la mesure où la rencontre de deux corps  transgresse -ici- des normes corporelles (Cf. Les tabous liés au corps).  Annabel Vallard terminera néanmoins son étude par la théorie en donnant ce qu'elle appelle «une définition élusive des sen » (เส้น) et en expliquant que « l'abdomen est le centre nodal du réseau du lom (ลม) ».

 

 

La pratique des  masseurs du wat Po s'inscrit dans la généalogie indienne introduite en Asie du Sud-Est par la diffusion du brahmanisme et du bouddhisme, telle qu'on peut la voir dans l'enceinte de ce temple avec les figures d'ascètes (ruesi - ฤาษี

 

 

 

 

présentées dans des positions contorsionnées (ruesi dat ton - ฤาษีดัดตน) connues des yogi, que les masseurs  doivent réaliser avant le massage, pour  préparer leur corps aux manipulations, ou après celui-ci. 

 

 

Si autrefois tous les praticiens et les enseignants du massage étaient des moines, aujourd’hui au wat Po ils sont tous laïcs, mais conservent néanmoins le lien avec le bouddhisme en rendant un hommage rituel chaque journée, et à chaque séance,  au maître légendaire, d'origine indienne, Jîvaka Komârabhacca, également connu sous le nom de «Grand Maître (ascète) de médecine», considéré comme un des disciples du bouddha historique, et reconnu comme le père fondateur de la médecine thaïe. (La médecine populaire nous dit également Becquignon évoque également ce maître fondateur.) Ces rituels  réaffirme et se revendique comme l'héritière d'un savoir relevant des origines, au temps mythique du Bouddha.

 

 

 

 

Ensuite  Annabel Vallard va montrer que l'enseignement du massage au wat Po est basé sur  l'expérience et la pratique plutôt que sur la théorie. Les professeurs, dit-elle, insistent  sur la pratique, l'imitation et l'expérience et non sur la verbalisation des savoirs et savoir-faire. L'enseignement est dispensé selon trois phases répétées alternativement pour chacune des cinq séquences que compte le massage traditionnel thaï. «Dans un premier temps, le maître exécute une des étapes du massage sur chacun de ses élèves qui sont ainsi à même de ressentir les mouvements réalisés. Dans un second temps, les élèves observent la pratique du massage par leur maître sur leurs condisciples. Enfin, ils pratiquent eux-mêmes le massage sur les autres élèves guidés par le maître. Ce va-et-vient entre masser et être massé permet de développer le sens du toucher mais surtout de lier intrinsèquement la réalisation pratique d'une technique et le ressenti que celle-ci procure».

 

 

 

Les professeurs ne parlent pas ou parlent peu du massage et des théories médicales  même si les manuels de massage en thaï pour professeurs diplômés du wat Pho existent.

 

 

« Cette non verbalisation de la transmission des savoirs renforce l'impression que, pour pouvoir masser, il n'est finalement pas indispensable d'avoir accès à un savoir théorique sur le corps  », du moins pour les débutants. D'ailleurs, précise-t-elle, cela n'est pas  spécifique au massage ou à la Thaïlande si l'on pense à la kinésithérapie, la poterie, le tissage ou la boxe.

 

 

Mais  l'apprentissage de la pratique du massage, ce rapport de deux corps  n'empêche pas Annabel Vallard de s'interroger sur la transgression des normes corporelles socialement définies,  dans une société où les contacts corporels sont extrêmement réglementés ou  le rapport au corps est le siège de nombreux tabous et prescriptions.  Mais les professeurs n'évoquent pas ces règles corporelles d'autant plus qu'elles sont évidentes pour les Thaïs, surtout celles relatives à la pudeur et  aux zones sexuées du corps humain.

 

 

Annabel Vallard fait ensuite référence à l'étude de Nathalie Becquignon (Cf. Infra notre lecture de son étude), « consacré au massage dans le Nord-Est, les règles du toucher dépendent principalement, en Thaïlande, de quatre facteurs: l'âge, le sexe, le statut social et le contexte de l'interaction corporelle qui, associés les uns aux autres, permettent de définir le comportement adéquat à adopter», en sachant que le tabou absolu concerne le corps sacré des religieux et les principaux  interdits sont les interdits sexuels et les interdits liés au respect fondé essentiellement sur la compréhension de l'opposition,  bien que complémentaire, entre la  tête (hua - หัว) et les pieds (thao - เท้า). La tête (et plus particulièrement l'épicrâne (chom khwari- ชมขวัรี) concentrant les esprits vitaux de l'organisme (khwari - ขวัรี) et les pieds, souillés par leur contact au sol, symbolisant,  l'ouverture sur l'extérieur, les autres et la société en général. Dès leur plus jeune âge, les enfants apprennent que les pieds à la tête sont inférieurs du corps et  ne doivent jamais entrer en contact ou même être placés à hauteur de la tête.

 

 

 

 

 

Mais dans le massage traditionnel, si le masseur est amené à masser la tête, il évitera que ses pieds ne soient placés en face de son patient et privilégiera la position agenouillée. D'ailleurs, dit-elle, l'aménagement de l'espace lui-même dans l'enceinte du wat Pho, a été conçu pour que les positions respectives des masseurs et des massés dans leur totalité respectent les règles corporelles de bienséance culturellement définies.

 

C'est dans ce contexte, que le professeur enseignera  les positionnements du corps et «les techniques comme des manières de toucher », selon les zones corporelles manipulées ainsi que l'intensité à y appliquer, en distinguant  les techniques de pression (kankot การกอด), de friction (kankhlueng – การเคลือง), de pétrissage (kanbip - การบีบ), d'étirement (kandueng – การเดือง), de foulage (kanlup - การลึบ), de martèlement (kanthup - การลทึบ), de prise (kanchapkot- การจับคอร์ด), etc., que n'allons pas ici expliciter. L'apprentissage de ses techniques se fera  sur l'observation et la répétition des gestes du professeur qui s'attachera  à contrôler, séquence après séquence, l'assimilation des  savoirs des cinq séquences du massage traditionnel thaï.

 

 

 

«  Un enchaînement codifié de manipulations sur un parcours spécifique »,  une pratique qui commence au niveau de la voûte plantaire et se termine par le massage du crâne et de la face du patient, en respectant les conceptions bipolaires du corps humain, qu'elle explicitera dans un autre chapitre, en nous apprenant les connaissances nécessaires  sur  les lignes à suivre (les sen) et les points à masser pour être efficace. (« Ces lignes de massage se répartissent sur les membres et le dos: six lignes sur les jambes (deux intérieures, trois extérieures et une médiane postérieure), quatre sur les bras (trois intérieures et une extérieure), quatre sur le dos (en fait deux rangées de chaque côté de la colonne vertébrale) et trois lignes le long de l'épaule et de l'omoplate {scapula). Les points isolés sont, quant à eux, principalement situés sur la ceinture abdominale,  la nuque et les pieds.».

 

 

 

Son article présente des schémas et fait référence aux figures présentes dans les bureaux d'inscription de l'école au wat Po qui peuvent aider à comprendre ce réseau théorique  des dix principales lignes identifiées. Les masseurs en manipuleraient 72 000 ! «Cette pratique manuelle considère qu'à chaque point manipulé, situé sur une des dix lignes principales, correspondent des indications thérapeutiques spécifiques qui sont, en fait, l'apanage des lignes elles-mêmes. Leur manipulation favoriserait donc le soulagement des symptômes qui leur sont associés», en précisant que  la correspondance des lignes de massage et des lignes théoriques reste difficile à établir, contrairement  aux  dix points de massage du ventre. (On reste ici dans les grandes lignes, car l'étude savante d'Annabel Vallard cite d'autres travaux et considérations d'autres auteurs sur ces lignes avec leurs manipulations spécifiques.)

 

 

Dessin d'Annabel Vallard :

 

 

L'étude de Nathalie Becquignon va nous proposer «Une approche ethnologique des massages traditionnels thaïs» (3), en les étudiant non pas du point de vue thérapeutique ou technique, comme elle le dit, mais comme un phénomène culturel significatif dans le quotidien des  villages isan de Khok Hin Chang, Talat et Khok Po Gnat (Province de Nakhon Ratchasima, près de Chumphong.)

 

 

Elle constate que dans ces villages comme partout en Thaïlande,  le massage fait partie du quotidien, soit en se massant au sein de la famille, soit en faisant appel à une masseuse reconnue pour son savoir. Elle va surtout s'interroger, comme nous l'avions vu   plus haut avec Annabel Vallard  sur ce qui peut apparaître comme une transgression tolérée de règles du toucher, de normes corporelles socialement définies, dans une société où les contacts corporels sont extrêmement réglementés ou  le rapport au corps est le siège de nombreux tabous et prescriptions. Ces règles du toucher, disions-nous,   dépendent principalement, en Thaïlande, de quatre facteurs: l'âge, le sexe, le statut social et le contexte de l'interaction corporelle qui, associés les uns aux autres, permettent de définir le comportement adéquat à adopter, en sachant que le tabou absolu concerne le corps sacré des religieux et les principaux  interdits sont les interdits sexuels et les interdits liés au respect fondé essentiellement sur la compréhension de l'opposition,  bien que complémentaire,  entre la  tête (hua) et les pieds (thao).

 

 

Nathalie Becquignon commencera d'ailleurs son étude en rappelant que « Chez les Siamois et les Isan, les représentations du corps varient selon les âges et selon les sexes. La tête est hautement considérée car elle est le siège de I' essence vitale appelée khwan (ความ); c'est la partie la plus intime de l'individu. A l'opposé, les pieds sont impurs, bas, souillés par leur contact au sol.». Elle fait référence ensuite à l'étude de B. Formoso qui explique à propos des Isan que cette opposition tête/pieds  s'étend à !'organisation de la maison et même à la constitution du village et de son environnement, le village étant l'extrémité supérieure d'un espace humanisé dont les rizières figurent les pieds. (4)

 

 

Elle va ensuite présenter un récapitulatif des règles relatives au toucher, et à la position des corps selon les positions statutaires (économiques, religieux, politiques), le sexe, l'âge, qu'elle a observées  dans les villages observés, en se servant des dessins utilisés par I‘ethnologue Desmond Morris (1977, «Man Watching»). On y voit les zones de contact permis ou interdits, dans un contexte familial ou hors, avec des personnes du même âge ou non, où les parties sexuelles sont prohibées. Mais  ces règles à respecter ne s'expriment pas seulement en fonction de l'âge. « Nous voyons sur les figurines qu'une femme ainée ne doit pas toucher la tête d'un cadet et du coup apparait plus "respectable" que la femme. Interdit total de toucher un moine ou d'être touché par celui-ci pour les femmes. II fait partie de la sphère du sacré et ne peut avoir de contacts physiques. Ces règles du toucher seront modifiées en fonction de la variante «situation sociale»».

 

 

Dessin d'Annabel Vallard :

 

 

 

 

Nous avons consacré deux articles à cette étude de Bernard Formoso, «Symbolique du corps et hiérarchisation sociale, l’exemple de quelques postures dans le Nord-Est de la Thaïlande», qui effectivement nous aide à comprendre que l'opposition hiérarchique entre la tête et le pied  implique aussi  des comportements à éviter dans la vie de tous les jours, aussi bien au niveau du village et de la maison, et qu'elle  s’inscrit dans une logique de hiérarchisation du corps social qui implique que celui qui a le rang le plus élevé est toujours positionné au-dessus et/ou au plus près du référent qui préside la cérémonie sociale ou religieuse. Elle intégre la supériorité du religieux sur le laïc, de l’homme sur la femme, du  vieux sur le jeune. Nous avons utilisé certains dessins explicatifs de Formoso, concernant par exemple «la tête des personnes allongées dans les chambres doit, d’une part, être orientée vers la «tête» de la maison, c’est-à-dire vers le “poteau âme” et, d’autre part, en cas de vis-à-vis des chambres de deux maisons, être orientée vers la partie correspondante  du  corps  des  voisins ;   quant  aux  pieds,  ils  sont  associés  au «premier poteau» et sont orientés vers les pieds des voisins, en cas de vis-à-vis.» ou les positions de sommeil autorisées et interdites, ou  la circulation des personnes dans la maison, ou  les postures assises requises en fonction de la hiérarchie religieuse ou laïque, ou  la position pour dormir, etc.  Bref, un ensemble de règles  qu'il faut respecter. (Cf. Nos articles (4))

 

 

Nathalie Becquignon traite ensuite dans sa deuxième partie des « Massages: techniques, apprentissage et fonctions », en commençant par un exemple observé en 1988 dans le village de Nok Hin Chang.

Résumons en vous épargnant les détails :

 

 

C’est tout simplement l’histoire d’une personne qui souffre de malaises chromiques.   La masseuse s'est mise à croupetons et lui a demandé quels étaient ses symptômes. Elle lui a massé le ventre très fort sur les vêtements, en cercles, avec la paume d'une main appuyée par !'autre ; Le massage terminé, la malade est allée chercher 20 baths que la masseuse a refusé en prétextant qu'elle ne pratique pas pour l'argent mais pour soulager la douleur des autres. Sur l'insistance de la cliente, elle a finalement accepté en disant que cet argent servirait d'offrande à celle qui lui était apparue en rêve. La séance s'est terminée ainsi ».

 

 

Nathalie Becquignon en se basant sur cet exemple va poursuivre ses explications, en évoquant  les « Techniques et apprentissage ». Elle nous apprend que  les massages thaïs n'utilisent pas d'instruments, ni de médicaments, au contraire de l'Inde, mais que  les manipulations et les torsions supposent la maîtrise de connaissances «tactiles»,  exécutées sur une partie du corps.  Les  pressions  sont de force et de durée variables, et  sont exercées soit avec tous les doigts, soit uniquement avec les pouces ou parfois avec  les paumes. La masseuse pratique aussi avec les pieds pour «travailler» l'arrière de la cuisse, mais peut s'aider de son coude ou de son genou pour faire une pression soutenue.

 

 

Nathalie Becquignon, sans transition, passe aux  possibilités d'apprentissage pour les masseuses, soit par une parente ou une vieille femme masseuse, soit au village avec un khru (ครู - professeur) ou bien dans une école comme celle de Chiang Mai oú le temple de Wat Pho. Toutefois, dit-elle, plusieurs types d'initiation peuvent être distingués au niveau villageois. Certes par I ‘apprentissage à !'initiative d'une parente ou d'une « spécialiste », mais aussi par l'initiation à Ia suite d'un rêve ou par d'autres signes du destin (révélation suite à l'accident d'un proche ou demande des villageois).

 

 

On retrouve ici  une  transmission «explicite par prescriptions et préceptes» mais qui se comprend dans un contexte culturel de croyances aux esprits. Elle signale  Ia cérémonie de phithi wai khru (พิธีไหวครู - cérémonie de respect aux maîtres) qui a lieu une fois par an au moment du Nouvel An traditionnel, pendant laquelle on fait des offrandes aux personnes qui ont bien voulu transmettre leur savoir et leur sagesse. Ceux qui oublieraient d'honorer leur maître (vivant ou défunt) recevraient de ceux-ci une punition que les villageois peuvent reconnaître (froideur des mains et des pieds, évanouissement, agressivité envers tout le monde). Elle nécessiterait pour la famille de  préparer une cérémonie équivalente  afin que le guérisseur recouvre l'intégralité de ses facultés.

 

 

 

 

On peut voir aussi le cas d'un esprit  d'une personne connue (en général masseuse ou parente) qui apparait en rêve à une villageoise et lui  ordonne de masser pour soulager Ia douleur des autres villageois. D'autres cas de «révélations» peuvent être signalés.

 

 

Nathalie Becquignon annonce ensuite trois catégories de massages qui peuvent être  observés dans le Nord-Est et qui correspondent à trois fonctions: thérapeutique, l'expulsion d'esprits maléfiques et  relaxante.

 

 

Mais après une série de 11 photos, on constate qu'elle aborde ces trois fonctions de manière quelque peu désordonnée et sommaire, puisque par exemple, elle commence avec le cas de personnes possédées par les esprits, souvent prises de convulsions et de tremblements, que des exorcistes expulseront par des massages renforcés et des incantations magiques, sans donner d'explications sur ces massages. De même, elle emploie le conditionnel pour nous dire «qu'il semblerait donc que les masseuses "confirmées" soient requises pour des fonctions thérapeutiques bien précises», sans préciser lesquelles; pour passer ensuite à la fonction relaxante qui ne nécessite pas d'apprentissage de techniques, pour des jeunes gens du même sexe qui se massent en discutant et hors des contraintes sociales de bienséance.

 

 

Dessin de Nathalie Becquignon : 

 

 

 

On remarque que ces massages sont plus fréquents chez les jeunes des deux sexes qu'entre personnes déjà mariées et plus âgées, et que dans les villages étudiés, la plupart des personnes pratiquant des massages à des fins thérapeutiques sont de sexe féminin et que les hommes sont essentiellement exorcistes. De plus, de nombreuses  femmes masseuses font aussi les accouchements, les avortements et pratiquent le  « médiumnisme ».

 

 

Le fait que les femmes ne peuvent pratiquer l'exorcisme s'explique par la raison qu'elles sont considérées faibles par nature, et donc pas assez fortes pour  lutter avec des esprits qui les domineraient forcément. Mais elles peuvent être médium, car elles ont été choisies par un esprit et peuvent l'appeler lorsque les villageois viennent les consulter pour   connaître un événement futur, prendre une décision ou bien établir un diagnostic pour une maladie. Il faut aussi se rappeler que la femme dans la société thaïe n'a pas accès au sacré, au magique car elle est impure (Le sang menstruel étant considéré comme polluant, opposé aux pouvoirs bénéfiques). « C'est pour cette raison et pour éviter toute tentation sexuelle qu'elle ne peut toucher les moines, personnages sacrés du Bouddhisme dont elle pourrait annihiler tous les pouvoirs.».

 

 

Dessin de Nathalie Becquignon : 

 

 

On va retrouver, dit-elle, ces oppositions dans presque toutes les sociétés humaines : l’homme est tourné vers l'extérieur, le haut, les autres, est fort psychologiquement, destiné  aux  techniques spirituelles, tandis que la femme  doit être soumise, réservée, toumée vers l'intérieur, la maison, est psychiquement faible, et est destinée aux techniques corporelles (le massage, l'accouchement, l'avortement, le médiumnisme).  Pourtant note Nathalie Becquignon, il est intéressant de voir que dans cette société où le toucher est si réglementé, Ia femme monopolise presque toutes les pratiques du corps.

 

 

 Elle récapitule ensuite les caractéristiques des massages, qui sont donc enseignés par apprentissage (ou par révélation), « par un  maître qui sera toujours vénéré et remercié d'avoir partagé ses connaissances, même au-delà de son décès ».  La masseuse soulage  Ia douleur du patient, et obtient ainsi du «mérite», qui permettra une meilleure renaissance ou de meilleures conditions de vie, en sachant que la  rémunération qu'elle reçoit doit être comprise comme une offrande. Ce système d'échange permet aux masseuses d'obtenir du prestige aux yeux des villageois. Elle termine son étude en constatant «que cette pratique, pourtant anodine en apparence, est de nature à révéler en tant que «fait social total», selon la formule de Mauss, les multiples aspects et implications des rapports sociaux caractéristiques de cette région de Thaïlande.».

 

 

 

Nous espérons qu'avec notre lecture des deux articles des ethnologues Annabel Vaillard  et de Nathalie Becquignon et du livre de Bernard Formoso «Symbolique du corps et hiérarchisation sociale, l’exemple de quelques postures dans le Nord-Est de la Thaïlande», nous vous avons aidé à mieux comprendre ce qu'est le massage traditionnel thaï, qui a été inscrit le jeudi 12 décembre 2019 à Bogota  au Patrimoine immatériel de l'UNESCO.

 

 

 

 

Notes et références.

 

 

(1) « À propos d’un manuscrit siamois du XIXe siècle conservé  en Suisse et récemment traduit en français», Nicolas REVIRE et M.L. Pattaratorn CHIRAPRAVATI, Bulletin de l’ATPF, No. 124, année 35 (juillet–décembre 2012)

Rama III en 1831, « ordonna la compilation de savoirs anciens relatifs aux massages thérapeutiques avec soixante représentations de figures marquées de points de pression ; ces savoirs furent exposés dans les petits pavillons situés au nord du Wat Phrachetuphon, autour du Mahachedi (stupa ou reliquaire principal). En 1836, il établit également une école de médecine à Wat Ratchaorot (วัดราชโอรส). Les croquis sont  toujours visibles à leur emplacement original. On le voit, le manuel de massages thérapeutiques du manuscrit Bodmer reflète un deuxième centre d’intérêt cher au règne de Rama III.

 

Le second volet du manuscrit Bodmer, qui se déplie sur quatorze plis, est un manuel de massages thérapeutiques. Quatre esquisses dessinées de corps humains, deux d’hommes et deux de femmes, sont marquées de points de massage. Chaque figure se tient debout, frontalement, les jambes légèrement repliées. Les points de massage importants sont indiqués en noir et sont reliés par de fines lignes rouges à des indications à usage thérapeutique. La première figure masculine s’étire sur quatre plis. Elle est marquée de quarante-sept points de pression sur le corps. Chaque point indique un traitement spécifique. La deuxième figure masculine, qui comprend également quatre plis, est quant à elle marquée de quarante et un points. La première figure indique les points pour des symptômes généralement associés aux problèmes gastriques (diarrhée, indigestion, flatulence…) ainsi qu’aux problèmes de respiration (asthme, toux…). La seconde indique les points pour les traitements de douleurs variées (migraine, nausée, douleurs dorsales, fatigue musculaire…) et relatifs aux troubles du  sommeil. Les deux figures féminines, s’étalant chacune sur trois plis, dévoilent vingt-cinq points de pression pour le traitement thérapeutique. Les points indiqués sont semblables à ceux des figures masculines. De plus, le nombre requis de pressions est également indiqué. Les jambes ou genoux engourdis, par exemple, nécessitent sept pressions et les problèmes de picotement ou de paralysie des membres inférieurs ou supérieurs en requièrent neuf. Notons que plusieurs des termes médicaux siamois employés dans le manuscrit Bodmer sont aujourd’hui obsolètes et il n’existe pas de références précises pour identifier avec certitude les symptômes décrits en langue moderne. Aussi avons-nous été souvent dans l’obligation d’utiliser les termes généraux pour les  symptômes en lieu et place de termes spécifiques aujourd’hui désuets»

 

(2) Annabel Vallard, « Corps à corps: Théorie et pratique dans l'enseignement d'une technique corporelle traditionnelle. L'exemple du massage thaï au wat Po de Bangkok», in Aséanie 11, 2003, pp. 73-119.

www.persee.fr › doc › asean_0859-9009_2003_num_11_1_1773

 

(3) Nathalie Becquignon, « Une approche ethnologique des massages traditionnels thaïs», Université de Paris Nanterre, Journal de Siam Society, 1992.

 

(4) Nos deux articles :

 

A183. DE LA TÊTE ET DES PIEDS EN THAÏLANDE. 

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/05/a183-de-la-tete-et-des-pieds-en-thailande.html

Basé sur l'étude Bernard Formoso,«Symbolique du corps et hiérarchisation sociale, l’exemple de quelques postures dans le Nord-Est de la Thaïlande», In La revue semestrielle Péninsule («revue d'études interdisciplinaires sur l'Asie du Sud-Est péninsulaire») est éditée par l’université Paris IV – Sorbonne. L’article a été publié en 1994, n° 28, p. 25-44.

 

A184 - QUELQUES OBSERVATIONS SUR L’ÉTUDE DU PROFESSEUR BERNARD FORMOSO, DE QUELQUES POSTURES TRADITIONNELLES EN ISAN.

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/05/a184-quelques-observations-sur-l-etude-du-professeur-bernard-formoso-de-quelques-postures-traditionnelles-en-isan.html

Cf. D'autres références données par  Kanjanaporn PIYATHUM, in

« LE MASSAGE THAÏ TRADITIONNEL POUR LES THAÏLANDAIS ET LES TOURISTES OCCIDENTAUX» Par Kanjanaporn PIYATHUM (MASTER DE FRANÇAIS POUR LE TOURISME CULTUREL Département des Langues Occidentales École des Études Supérieures UNIVERSITÉ SILPAKORN, 2010.)

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