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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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23 mars 2020 1 23 /03 /mars /2020 22:51

 

1- L’ORIGINE DU BOUDDHISME ET SES DÉBUTS AU LAOS

 

Nous avons accueilli à diverses reprises dans nos colonnes nos amis de l’Association Internationale des Collectionneurs de Timbres-Poste du Laos, Jean-Michel Strobino et Philippe Drillien dont Philao, la revue trimestrielle ne fait pas de la philatélie, la « timbromanie » comme on disait il y a encore un siècle, une passion monomaniaque mais surtout l’occasion d’une découverte érudite de la culture et de l’histoire de ce pays qui est si proche du Nord-est, « notre Isan ».

 

 

Rappelons une fois de plus si besoin était que le Mékong qui nous en sépare n’est qu’une frontière politique et que tout au long du XIXe siècle et au début du XXe on ne parlait pas d’Isan  mais de Laos siamois, les principautés ou états de la rive droite du Mékong.

 

L’association a publié en 2011 un numéro hors-série numéro 3 de son bulletin Philao sous la signature du Capitaine Achard et de Philippe Drillien portant  le titre « Le Bouddhisme au Laos à travers la philatélie ». Ce titre n’est réducteur qu’en apparence puisque la philatélie n’est que l’illustration d’un texte qui ne concerne pas seulement le Laos mais également pour une immense partie, l’Isan et pour une grande partie l’ancien Siam. C’est la raison pour laquelle nous vous en présentons la première partie avec l’aimable autorisation de Jean Achard, fils du capitaine et de Philippe Drillien.

 

 

EN GUISE D’INTRODUCTION PAR PHILIPPE DRILLIEN

 

Né en 1916 à Béziers, Henri Achard est lieutenant de l’infanterie coloniale lorsqu’il est affecté en  Cochinchine en 1946. Puis, grâce à un capitaine féru de bouddhisme laotien, il est nommé au Laos où il passe le concours de gendarmerie mobile. Vers 1950, il est l’un des principaux acteurs de la mise en place de l’Ecole de Gendarmerie Royale qu’il dirige pendant un certain temps. Le capitaine Achard était un homme d’une grande culture. Il maîtrisait la langue lao, ce qui lui a permis, entre autre, de rédiger un cours bilingue de droit pénal. Il s’est également profondément intéressé au bouddhisme. Il n’est donc pas étonnant qu’en mars 1959, il ait pu donner à Drancy une conférence magistrale sur le « Bouddhisme Laotien ». Lorsque son fils, Jean Achard, membre de l’AICTPL, m’en a communiqué le texte, j’ai pensé qu’il pourrait servir de base à un hors-série de notre association.  Avec l’accord de Jean, et sous son contrôle, j’ai décomposé cette conférence en quatre chapitres et apporté quelques légères modifications pour introduire des illustrations philatéliques (peu de timbres lao existaient au moment de la conférence). Quelques remarques complémentaires ont également été ajoutées à l’intention des lecteurs qui connaitraient peu le Laos. Enfin, il m’a semblé intéressant  de compléter le texte de cette conférence par une étude succincte de l’image du Bouddha dans l’art lao et de décrire certains lieux de culte. Ce hors-série se termine par quelques légendes et quelques objets liés à Bouddha et au Bouddhisme.

 

 

Mes remerciements s’adressent à Hervé Lebette qui m’a fourni la photo du bonzillon - il s’agit d’un tableau de Leguay(1) illustrant la page de couverture et à Jean Achard qui m’a encouragé à réaliser ce document et m’a apporté son aide tout au long de son élaboration. J’espère vivement que ce hors-série de l’AICTPL, le troisième, intéressera tous ses lecteurs et je souhaite qu’il soit suivi par de nombreux autres.

 

Bonne lecture à tous !

 

Philippe DRILLIEN - Président de l’AICTPL

 

 

L’ORIGINE DU BOUDDHISME ET SES DÉBUTS AU LAOS

 

Avant d’entamer cette étude sur le Bouddhisme laotien, il est bon de faire tout d’abord un exposé à  la foi historique et géographique et de replacer cette étude dans une cadre plus étendu. Je voudrais tout d’abord traiter de l’origine du Bouddhisme et de ses débuts au Laos avant de parler du Bouddhisme au Laos aujourd’hui. Je décrirai ensuite les fêtes religieuses et, enfin, je montrerai les relations qui existent entre les bonzes et les fidèles. Je voudrais d’abord ouvrir une parenthèse au sujet de ce mot « lao » que j’emploierai ici de préférence à « laotien » Il s’agit, en effet, d’une mauvaise transcription du nom du pays et de ses habitants. Au XVIIe siècle, les cartes, bien incomplètes, de l’Asie, portaient à l’emplacement de cette région : « Pays des Laos » car, en langue « laotienne », les habitants se nomment « Lao » et le pays est le pathet lao ou muong lao, le nom officiel étant Lan Xang Hom Khao, ce qui, traduit littéralement, donne : « Pays du Million d’Eléphants et du Parasol Blanc » (2).

 

Carte de 1646 (2) : 

 

 

 

Avec la manie française de dénaturer tous les noms géographiques étrangers sont sortis les termes « Laos » et « Laotiens », termes qui par ailleurs ne sont plus guère employés, même dans les textes officiels, au Laos même.

 

 

 

Le Bouddhisme est né, voici vingt-cinq siècles, au cœur de l’Inde gangétique, entre Bénarès et Patna, dans un pays qui s’appelait alors Maghada. Le Brahmanisme y était le culte national. Religion assez touffue, purement matérialiste, bizarre pour nos esprits occidentaux épris de logique. Avec ses deux millions de dieux et son absence de morale, elle ne satisfaisait pas non plus les esprits inquiets, jeunes gens et hommes qui, par milliers, quittaient leur famille ou abandonnaient leurs foyers à la recherche d’une condition d’immortalité que ne leur donnaient pas les cadres traditionnels.

 

 

L’Inde n’a d’ailleurs jamais manqué de ces Baghavatas ou pèlerins, perpétuels errants qui la parcoururent du Sud au Nord et dont a si bien parlé Kipling, dans son conte « Le miracle de Purun Baghat » du Second livre de la Jungle. Le Bouddha, de son vrai nom Siddarta auquel on ajoute l’épithète de Sakyamuni (le sage des Sakya), naquit donc en 543 avant Jésus-Christ au temps qui était à peu près celui de Zoroastre et de Confucius, cent ans avant Socrate, dans un coin perdu du Téraï népalais encore marqué par un pilier inscrit de l’empereur Açoka, le Constantin du Bouddhisme.

 

 

Son père, Soutthotana, roi de Kappilavastou, était une espèce de seigneur féodal. Sa mère, que les Lao appellent, d’après son nom pali, Nang Siri Maya, mourut sept jours après sa naissance.

 

Le Royaume du Laos a commémoré le 2500e anniversaire de cette naissance en 1957 (543+1957=2500) par l’émission d’une belle série de cinq timbres à motif unique (3).

 

 

Il fut élevé par une tante maternelle, seconde épouse de son père, reçut l’éducation convenable à sa caste, se maria et eut à son tour un fils ; mais, à ce moment, il fut pris d’un invincible dégoût du monde. Un beau jour, ou plutôt une belle nuit, il avait alors vingt-neuf ans, l’âge critique pour les prophètes, il abandonne tout, maison, famille, épouse, enfant et quitte à cheval sa ville natale. Au matin, il renvoie sa monture et son écuyer avec ses parures princières, échange ses vêtements de soie contre les grossiers habits d’un chasseur, homme de la plus basse caste et même hors caste, et, devenu moine mendiant, se met en quête d’une solution à l’éternel problème de la Destinée. Tout d’abord, il entre à l’école d’ascètes réputés ; mais l’enseignement de ses maîtres ne le satisfait pas et il se retire dans la solitude.

 

 

Enfin, après six ans de pénibles recherches, comme il était assis sous un arbre, dont le rejeton existe encore près de Gaya, dans le Bihâr, il croit sentir à l’aube du jour la vérité se lever en lui en même temps que le soleil et il découvre le remède à la douleur du monde. Il commence par se rendre à Bénarès pour prêcher la nouvelle voie du salut à cinq de ses anciens compagnons d’étude ; mais bientôt le nombre des convertis se multiplie et sa doctrine se propage. Le Maître lui-même, quarante-cinq années durant promène sa prédicante mendicité à travers tout le bassin moyen du Gange. Enfin la mort le surprend, au cours de ses incessantes tournées, dans la petite bourgade de Koushinagara, au bord de la rivière Irranavati, située dans la même région, mais plus  à l’est que celle où il avait vu le jour et il rend le dernier soupir, vers 477 avant l’ère chrétienne.

 

 

Je ne traiterai pas ici de façon détaillée, de la doctrine bouddhique. Cela m’entraînerait en de longues digressions philosophiques et devrait faire l’objet d’un exposé particulier, j’aurai d’ailleurs l’occasion d’en parler plus loin, en traitant du Bouddhisme au Laos. Il suffit de savoir que la religion  du Bouddha, c’est-à-dire l’Eveillé, ou comme on traduit d’ordinaire, l’Illuminé, ou plutôt le Clairvoyant, pour enlever au mot illuminé le sens un peu péjoratif qu’il a en français, se propagea rapidement dans les Indes et, par la suite, en Extrême-Orient.

 

Au milieu du IIIe siècle avant Jésus-Christ, l’Empereur Açoka, le plus pieux des rois bouddhistes du Maghada, porta la Doctrine jusqu’aux confins de son empire et la répandit au Pendjab, à l’ouest, et à Ceylan, au sud. Au second siècle de l’ère chrétienne sous le règne et les auspices du scythe barbu Paniskha, dont l’autorité s’étendit de l’Inde propre et du Pendjab en Bactriane et dans les bassins de l’Oxus, du Yaxarte et du Tarim, le Bouddhisme s’ouvrit les portes de la haute Asie. Par les Turkestans, il gagna la Chine, le Tibet et, plus tard, les steppes du nord et le Japon. Il s’agit là du Bouddhisme Mahayana (ou Bouddhisme du Grand Véhicule) dont la langue sacrée est le sanskrit et dont je ne traiterai pas non plus la doctrine philosophique, ces subtilités rappelant les discussions scolastiques du Moyen Age.

 

Parallèlement à cette diffusion du Bouddhisme Mahayana, se propageait vers Ceylan, la Birmanie, le Cambodge et l’Insulinde ainsi que dans les pays Thaïs des bassins de la Ménam et du Mékong, une deuxième forme de la doctrine du Maître. Il s’agit du Bouddhisme Hinayana (ou  Bouddhisme du Petit Véhicule) dont la langue sacrée est le pali.

 

Sa propagation fut surtout due à des motifs d’ordre commercial. De nombreux contacts avaient été établis entre l’Inde et l’Occident après les campagnes d’Alexandre. La formation de l’Empire romain donna un nouvel essor à la recherche des denrées de luxe (épices, bois de senteur, santal, bois d’aigle…), essor que déploraient déjà les moralistes latins du Ier siècle.

 

 

D’autre part, l’Inde à la même époque avait été coupée de sa source principale de ravitaillement en or. Elle le faisait venir de Sibérie à travers la Bactriane et, en raison des grandes migrations de peuples d’Asie centrale aux deux derniers siècles avant l’ère chrétienne, cette route avait été coupée.

 

 

C’est pour cette raison que les commerçants indiens cherchèrent à importer de l’empire romain cet or qui leur faisait défaut. L’empereur Vespasien ayant réussi à juguler cette fuite du numéraire qui portait un grave préjudice à l’économie impériale, les Indiens se tournèrent alors vers l’est. Selon Georges Coedès, une autre cause fut le développement des marines indiennes et chinoises avec la construction des jonques de haute mer, pouvant transporter de 6 à 700 passagers, et enfin le développement même du Bouddhisme aux Indes, qui, abolissant les castes sociales, permirent aux Indiens de commercer librement sans crainte de pollution au contact des étrangers. Beaucoup fondèrent des comptoirs et le processus de leur influence culturelle et religieuse a été parfaitement décrit par le sinologue Gabriel Ferrand, s’appliquant à Java ;

 

 

il dut être le même dans les autres  pays. La réalité a dû être à peu près ceci : deux ou trois navires de l’Inde naviguant de conserve arrivent de proche en proche jusqu’à Java. Les nouveaux venus entrent en relation avec les chefs du pays, se les rendent favorables par des présents, par des soins donnés aux malades et  par des amulettes. Dans tous les pays de civilisation primitive où j’ai vécu, du golfe d’Aden et de la côte orientale d’Afrique à la Chine, les seuls moyens efficaces de pénétration pacifique restent partout les mêmes : cadeaux de bienvenue, distribution de médicaments curatifs et de charmes préventifs contre tous les maux et les dangers, réels et imaginaires. L’étranger doit être et passer pour riche, guérisseur ou magicien. Personne n’est à même d’employer de tels procédés aussi adroitement qu’un Hindou. Celui-ci se prétendra sans doute d’extraction royale ou princière, ce dont son hôte ne peut qu’être favorablement impressionné. Immigrés en cette terra incognita, les Hindous ne disposent pas d’interprètes. Il leur faut donc apprendre la langue indigène qui est si différente de la leur et surmonter ce premier obstacle pour  avoir droit de cité chez les Sleech’a. L’union avec des filles de chef vient ensuite et c’est alors que l’influence civilisatrice et religieuse des étrangers peut s’exercer avec quelque chance de succès. Leurs femmes instruites à cet effet, deviennent les meilleurs agents de propagande des idées et de la foi nouvelles : princesses ou filles de nobles, si elles affirment leur supériorité sur les mœurs, coutumes et religions héritées de leurs ancêtres, leurs compatriotes ne pourront guère y contredire. Après ces marchands arrivèrent dans leurs villages des éléments plus instruits appartenant aux deux premières castes, ce qui explique l’éclosion de ces civilisations de l’Inde extérieure, Khmère,  Chame, Indo-Javanaise, si profondément imprégnées de littérature hindoue et de langue sanscrite. J’ai dit langue sanscrite car très rapidement les royaumes extérieurs à l’Inde ne tardèrent pas à adopter la conception çivaïte de la royauté fondée sur le couple brahmane - Kshatrya (prêtre-guerrier) et exprimée dans le culte du linga royal. La religion bouddhique disparut donc peu à peu de ces divers royaumes. Dans l’Inde même, le Bouddhisme fleurit jusque vers la fin du VIe siècle après Jésus-Christ ; mais à partir de cette date, sous la poussée du Brahmanisme renaissant et ensuite de l’Islamisme, à partir du VIIIe siècle, la Doctrine céda du terrain et sombra dans une disparition graduelle. A titre indicatif, il ne reste plus dans ce qui constituait l’Inde continentale, que quatre cent mille bouddhistes environ, ce qui est infime dans un pays de quelque trois cent cinquante millions d’habitants (4). Son refuge fut et resta la seule île de Ceylan. Détruit dans les Indes, c’est sur les bords du Mékong et de la Ménam que le Bouddhisme devait trouver un de ses plus sûrs asiles, parmi les aréquiers et les cocoteraies, au sein de ce peuple thaï qui, descendu des montagnes du nord, avait enfin, dans ces plaines et ces vallées, trouvé le site de  sa nature et de ses rêves. Il existe, entre Ceylan et le peuple lao, plus d’une similitude physique et de profondes affinités morales. L’origine du peuple thaï, dont le peuple lao est une branche, est encore controversée à l’heure actuelle. Un seul fait est certain, c’est son occupation du Yunnan chinois vers le VIe siècle de notre ère. Ils descendirent de leurs montagnes vers le sud après l’annexion de leur pays, le « Nan Chao », à l’empire mongol vers 1253. Poussés par les cavaliers de Koubilaï, petit-fils de Gengis Khan, ils débordèrent rapidement les rois Khmers qui cédèrent progressivement à la pression des petits seigneurs thaïs.

 

 

Ceux-ci, à la faveur des troubles de l’invasion, constituèrent des états nouveaux dans la haute vallée de la Ménam. La genèse de l’établissement des Thaïs dans la vallée du Mékong est infiniment plus obscure, les documents faisant complètement défaut si l’on néglige les légendes laotiennes, en vérité charmantes de verve et de naïveté mais ne présentant aucun caractère d’authenticité ni même, le plus souvent, de vraisemblance. La plus connue fait partir les peuples thaïs de Dien Bien Phu, appelé Muong Theng (pays des anges) en langue thaï. C’est là que l’ancêtre de tous les Thaïs, Khoun Borom, fit sortir de deux courges gigantesques, poussées au centre de l’étang Kouva, hommes, femmes, animaux divers, graines de plantes, or, argent, étoffes, parfums… qui se répandirent sur le  monde (5). Et comme ses deux femmes lui avaient donné sept fils, Khoun Borom sépara les peuples et leur partagea le pays :

 

 

Khoun Lo eut Muong Soua, le pays des Millions d’Eléphants et du Parasol Blanc (Lan Xang Hom Khao). Ce royaume occupe la rive droite du Mékong, l’actuelle Isan.

Chet Chuong eut Muong Phouan (plateau du Tran-Ninh et vallée de la Nam Nhiep jusqu’aux  environs de Borikhane).

Nhi Fa Lane eut Muong Ho (Sip Song Pan Na, le pays des douze mille rizières).

Chu Song eut Prakan (pays thaï du haut Mékong et de la Rivière Noire).

Saya Phong eut Muong Nioun (Xieng Mai ou Lan Na, le pays des Millions de rizières).

Kham In eut Muong Louvo (Siam) ou Lan Piyea, (le pays des Millions de greniers à riz).

Louk Poun eut enfin Hongsavadi (Pégou et Pagan en Birmanie).

 

Ce partage correspond à peu de choses près aux principautés qui se constituèrent à la fin du XIIIe siècle (6).

 

Ces cartes de Paul Le Boulanger (6)  montent l'expansion des principautés laos :

 

 

 

Revenons à notre sujet. Comment les Thaïs sont-ils devenus bouddhistes ? Là aussi, la question est des plus controversées. D’aucuns, comme P. Le Boulanger, s’appuyant sur la chronique du Vat Gnot Kéo de Luang Prabang affirment que le Bouddhisme fut introduit au Laos au XIVe siècle peu de temps après que Chao Fa Ngun, un des plus grands rois Lao, eut réalisé l’unité  du pays.

 

 

Une autre version veut que le Bouddhisme se soit épanoui bien des siècles auparavant, tant au Cambodge qu’au Siam et en Birmanie. Le Laos, entouré de ces territoires, ne pouvait donc rester fermé à la bonne Doctrine. D’autre part, M. Paul Levy, ancien directeur de l’Ecole Française d’Extrême-Orient, découvrit à Luang Prabang, il y a quelques années, des Bouddhas d’une facture antérieure au XIIIe siècle. Il est donc permis de penser que le Bouddhisme était connu et pratiqué au Laos avant que l’histoire ait jeté ses lumières sur le passé du pays.

 

 

LE BOUDDHISME AU LAOS

 

On admet officiellement que le Bouddhisme triomphant des génies et des croyances superstitieuses, parvint à son apogée dans la vallée du Mékong au XVIe siècle de l’ère chrétienne. A cette époque, sous le règne du meilleur des rois du Lan Xang, Chao Settathirat  quelque soixante-dix pagodes, sans parler du Vat Pra Kéo et du That Luang dont il sera question plus loin, furent édifiées à Vientiane à la gloire du Bouddha et de son enseignement. Le Roi Settathirat a régné sur le Lan Xang de 1548 à 1571. C’est lui qui transporta la capitale de ce royaume de Luang Prabang à Vientiane. C’est pourquoi une statue le représente à Vientiane  sur l’esplanade du That Luang.

 

 

Un that (ou stupa) est un monument funéraire contenant des reliques. Sa forme est souvent celle d’une pyramide. Le That Luang est un des monuments emblématiques du Laos et figure sur plusieurs dizaines de timbres, aussi bien du Royaume que de la République.

 

 

Un de ses successeurs immédiats, Souligna Vongsa, prit en main l’organisation de ces lieux de culte qui devinrent, du témoignage même de Van Wustoff, voyageur hollandais qui visita  Vientiane en 1641, des écoles de culture bouddhique en même temps que d’art. Les bonzes étaient respectés et choyés à l’envi, leurs mœurs étaient pures, et rigoureuse  leur observance des règles de la communauté. « Matin et soir, dans les moindres villages, les gongs marquaient les heures de la journée et tous les sept jours, le peuple en foule se rendait aux pagodes. Chacun aspirait au mérite de donner et les bonzes recevaient l’aumône de mains pures et de cœurs droits. Ils connaissaient les textes  et les rites, la vie du Bouddha et le Dogme. Une précieuse émulation les animait ; les savants et les saints formaient école et leurs noms étaient dans toutes les bouches. Ils étaient consultés aux moindres événements de la vie domestique ;  sur la naissance, sur la maladie, sur la mort, sur les rêves et sur les augures du Ciel. Ils répondaient par des anecdotes ou citaient les paroles du Maître et leurs conseils étaient scrupuleusement suivis et respectés. Bref, ils consolaient et encourageaient, exerçant sur tous, rois et princes, bourgeois et paysans, une influence bienfaisante ».

 

 

Deux monuments célèbres datent de cette époque. Tout d’abord, le Vat Pra Kéo (Pagode du Bouddha d’Emeraude), palladium du royaume et insigne de la puissance et du commandement. Ce Bouddha taillé dans un bloc de jade vert fut enlevé par les Siamois en 1778 et emmené à Bangkok  dont il devint le dieu tutélaire et où lui fut édifié, en 1785, le temple somptueux qui se dresse  aujourd’hui dans la première cour du Palais Royal.

 

 

Les Siamois l’ont chargé de chaînes d’or de peur qu’il ne s’envole et rejoigne Vientiane. La pagode du Phra Kéo elle-même, détruite par les Siamois, fut restaurée par l’Ecole Française d’Extrême-Orient et sert aujourd’hui de musée archéologique L’autre monument est le That Luang qui se dresse à trois kilomètres environ du centre actuel de Vientiane mais était situé autrefois au centre de l’ancienne ville. Cet édifice pyramidal dénommé « aigrette du monde » par son fondateur, était le reliquaire du royaume.

 

 

D’après la légende, le That renfermerait en son centre un cheveu du Bouddha et des trésors fabuleux. Pillé en 1778 et en 1828 par les Siamois, il fut, en 1873, presque entièrement anéanti par des pirates Yunnanais. Il fut aussi restauré en 1929, par l’Ecole Française d’Extrême-Orient et, en 1931, les Lao  pouvaient contempler, émerveillés, le That de leurs ancêtres, aussi beau et aussi élancé qu’aux premiers jours de son érection. La mort de Souligna Vongsa, en 1694, en permettant le développement et les dissensions intestines, livra le pays à l’anarchie et à l’invasion.

 

 

Le Bouddhisme en subit le contrecoup fatal. Le royaume de Vientiane, vaincu et ravagé une première fois en 1778 par le général siamois Chao Mahakrassad « Souk » (Chulalok) perdit cette fois son Bouddha d’Emeraude ainsi que le Phra Bang, qui y avait été transporté en 1707. Un peu plus tard Chao Anou, ayant voulu secouer le joug siamois, fut vaincu en 1828 et le royaume, à nouveau, fut mis à sac, à feu et à sang. Enfin, vers 1873, des Yunnanais, les fameux Pavillons Noirs, détruisirent les pagodes et éventrèrent les that qui avaient échappé à la cupidité des vandales de 1828. Toutes les pagodes disparurent : le Vat Phra Kéo et le Vat Phiavat5  merveilles de la capitale et jusqu’au That Luang.

 

 

Les bonzes, dans le sentiment de l’inexorable fatalité qui s’était alors abattue sur le Lan Xang, récitaient les prières sans les comprendre et les fidèles n’allaient plus dans les pagodes que mus par un inconscient atavisme. Enfin, et pour parachever ce désastre, le plus farouche adversaire du Bouddha, le Phi ou génie, renaquit et se mit à reconquérir le terrain perdu car, à la vérité, « son culte n’était jamais mort ». Le Phi était partout, bon ou mauvais, se confondant avec les divinités et le Bouddha, gîtant jusque dans les statues mêmes. Une inextricable mythologie s’empara alors des esprits, mythologie faite de superstition et de foi religieuse, qui mêlait dans la confusion toutes les créatures de l’Enfer et du Paradis, du Ciel et de l’Interciel. Sur le pays Lao ruiné, planaient l’ignorance, l’inquiétude et la peur. Sous l’influence de la paix française, un renouveau allait se manifester et peu à peu les Lao allaient revenir à la vraie Doctrine. Comme jadis leurs ancêtres, aux époques heureuses du Lan Xang, ils purent connaître et apprendre la vie du Bouddha et ses principales réincarnations, le Dharma (ou Doctrine) et les règles du Sangha (ou communauté bouddhique). Ce  n’est d’ailleurs pas par la lecture ou l’écriture que le Laotien est initié à la vie du Très Sage, mais par la tradition orale, « car les vies du Bouddha sont lues et commentées dans les pagodes ; mises en vers, elles sont chantées  par les jongleurs que, les soirs de fête, l’on voit gesticulant au son du khène  sur des estrades haut perchées ».

 

Le khène est un instrument de musique propre aux Lao. Cet instrument à vent est constitué de plusieurs tubes de bambou de longueurs différentes.

 

 

Une des chansons débute ainsi : « Dans une ville de l’Inde appelée Kabilaphat (Kapilavastu) vivait un prince magnifique et opulent Sisoutho (Soudhotana). Son épouse, plus belle qu’un dessin, s’appelait Maya ». Naissance fabuleuse et vie magnifique sont connues des Lao. Ils savent le songe de la reine Maya et les prédictions qui annoncèrent la naissance de celui qui devait devenir le plus puissant empereur de la Terre, le Bouddha. Ils connaissent sa naissance miraculeuse au fond de la forêt de Loumbini, cependant que les divinités des quatre points cardinaux venaient le recevoir dans un réseau d’or et que deux torrents d’eau divine se déversaient sur eux pour les laver, lui et sa mère. Ils savent que celle-ci était morte quelques jours après sa naissance et qu’on avait donné au Prince nouveau-né le nom de Sithad (Sidharta). Ils savent qu’il était marié à l’âge de seize ans ; qu’il avait eu un fils et que, le soir même de la naissance de ce dernier, dégoûté du désordre des femmes du palais, il avait quitté ses trésors, son épouse et son enfant pour prendre l’habit du moine et le nom de Gautama ; il avait vingt-neuf ans ». Tous connaissent les circonstances qui avaient précédé ce départ : les quatre rencontres qu’il avait faites d’un vieillard, d’un malade, d’un mort, d’un moine, qui lui avaient donné, les premières, le sentiment de la décrépitude et de la douleur humaine, la dernière celui de la sérénité de quiconque a tout abandonné et ne désire plus rien. Ils admirent l’ascète Gautama jeûnant des années et des années, se meurtrissant le corps et se privant du nécessaire jusqu’à ne plus être qu’un squelette. Ils comprennent alors l’excellence de la Juste Mesure et du Juste Milieu lorsqu’ils voient Indra venir prouver au Boddhisatva qu’un violon ne peut donner de sons justes que lorsque ses cordes ne sont ni trop tendues ni trop lâches ; ils se sentent délivrés de leurs angoisses et heureux lorsqu’enfin, déjouant les tentations et les menaces de Mara, le Boddhisatva prend la déesse Terre à témoin de son droit et qu’il entend celle-ci répondre d’une voix qui met en déroute l’armée du Mal. Avec quelle ferveur alors, le Lao adore et vénère la déesse Terre au point que, s’il lui arrive de verser de l’eau chaude par terre, il invite la précieuse déesse à s’écarter. Images incohérentes, peut-être, mais si douces et si attachantes pour un cœur lao. Sans se demander qui était Bouddha ni ce qu’était l’Inde, il adore l’Homme dont un peu partout on dit qu’il avait trouvé des traces de ses pas ; il faut d’ailleurs voir le nombre d’empreintes du pied du Bouddha vénérées au Laos (7); l’Homme le plus grand et le plus sage de la terre - celui dont les statues et dont les leçons emplissent les âmes. Le bouddhiste lao se répète à longueur de journée que la vie est douleur, que rien ne nous appartient, que cette existence n’est qu’une entre mille autres, que nous ne récoltons que le fruit des actions de nos existences passées, que la mort peut nous surprendre à tout moment et que notre salut ne dépend que de nous-mêmes. Les vertus à pratiquer parmi les plus importantes sont l’humilité et la mansuétude, la bonté, la justice et la charité. Faire la charité se dit en laotien : het boun (faire le bien, donner l’aumône), c’est-à-dire acquérir des mérites pour la vie future et, si possible, atteindre  le Nirvâna final. Et à qui faire l’aumône, sinon aux bonzes, ces représentants directs du Bouddha, ses images vivantes sur la terre ; car le Bouddha lui-même l’a dit et conseillé

 

 

Le culte du Bouddha défunt est aussi utile, aussi méritoire, aussi obligatoire que le culte du Bouddha vivant. Le Bouddha, quoique nirvana est une source vive de mérites. Aussi la meilleure des bonnes actions est-elle l’œuvre de culte ...

 

Le Bouddhisme a deux sortes d’adeptes, clercs et laïcs et ouvre ainsi deux voies différentes de salut : le chemin du Nirvâna aux abstinents et aux contemplatifs, celui des bonnes renaissances aux gens de bien attachés aux plaisirs de la terre, mais qui font l’aumône et vénèrent les reliques.

 

 

Les boun procèdent de cette dernière foi. Faire un boun c’est donner un disciple au Bouddha, en organisant une ordination ou un ondoiement de bonze, faire un boun c’est participer aux offrandes des fêtes du Parāvana - sortie du carême, c’est faire des dons de nourriture et d’habits ; c’est aux principales dates de la  vie du Bouddha, méditer ses notes, suivre les processions  - qui sont des pèlerinages - autour des reliquaires, c’est, pieusement, en formulant des souhaits, offrir des cierges et des fleurs aux that et aux statues élevés à la gloire du Parfait. Mais de même que les fêtes chrétiennes sont accompagnées de réjouissances profanes - à Noël ou à la Mi-carême, par exemple, de même les cérémonies célébrées dans les pagodes sont précédées ou suivies de manifestations qui sont des sacrifices à la vie : chansons et cours d’amour, musique et, parfois, festins. Qui ne voit que cet aspect de ces fêtes commet une grande erreur : la grande piété du peuple lao préside aux réjouissances les plus profanes comme aux cérémonies les plus hautement religieuses. Le Bouddhisme a si profondément imprégné le Lao qu’il le rend absolument imperméable à toute autre doctrine religieuse. Cela explique d’ailleurs le peu de succès que rencontrent les missionnaires, tant catholiques que protestants. Le Lao est tolérant, d’une tolérance qui confine parfois à l’indifférence. C’est ainsi, et la chose est courante, que les pasteurs pour la plupart américains ou suisses, font leurs tournées de propagande en s’arrêtant dans les pagodes. Les bonzes eux-mêmes les aident à rassembler les villageois. Mais ceux-ci, après avoir profité des auditions de disques et des distributions de brochures, s’en vont paisiblement préparer le repas de leurs bonzes, disant, Normands sans le savoir : « Ils ont peut-être raison, mais avons-nous tort ? » Le Lao s’est donné corps et âme à sa bonne Loi et celle-ci est pour lui représentée par le bonze. Image du Bouddha, le bonze est respecté et vénéré ; tous se prosternent devant lui et nul n’ose suspecter sa bonne foi. Nul n’ose l’accuser ni même le critiquer, car aucun, au fond, n’est sûr de ce qu’il peut savoir. Le bonze règne et l’habitant l’écoute.

 

Aux époques heureuses du Lan Xang, on consultait le bonze sur les moindres notes de la vie (8).

 

 

Le très bel article du capitaine Achard ne se termine pas là. Le numéro spécial de la revue comprend encore d’autres chapitres qui concernent également au moins pour partie notre région du nord-est, certains du capitaine Achard, d’autres de Philippe Drillien. Nous lui consacrerons d’autres articles (9)

NOTES

 

(1) Marc Leguay, né le 10 janvier 1910 à Charleville et mort le 22 mai 2001 à Ban Kô Nong Saeng dans la province d’Udonthani, est un peintre français qui a vécu au Laos de 1936 à 1975. Ses peintures sont connues en France et en dehors de son pays d'adoption principalement par l'intermédiaire des timbres-poste laotiens qu'elles ont illustrés à partir de 1951. Il est considéré comme le « Gauguin du Laos »

 

 

Le site de l’ambassade de France au Laos lui consacre une petite biographie :

https://la.ambafrance.org/Biographie

Philippe Drillien a rédigé un « Hommage à Marc Leguay », article publié dans « Timbres magazine » n°29, novembre 2002. Un bel article contenant de nombreuses reproductions de ses toiles lui est consacré sur un site ami :

http://belleindochine.free.fr/MarcLegay.htm

 

 

(2)  Voir l’article de J. M. Strobino A 336 « LE LAOS, CARTES SUR TABLE. UN ARTICLE DE JEAN-MICHEL STROBINO »

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/10/a-336-le-laos-cartes-sur-table.article-de-jean-michel-strobino.html

 

(3) Des vignettes furent également émises au Cambodge,

 

 

à Ceylan,

 

 

aux Indes

 

 

et en Thaïlande (source « Thai Stamp Catalogue » de Somchai Saeng-Ngern)

 

 

(4)  Le capitaine Achard écrit  dans les années 50.  Le pays contient actuellement plus de 1 milliard 300 millions d’habitants et selon Wikipédia ne comprendrait que 1% de bouddhistes.

 

(5) Nous avons consacré plusieurs articles à l’origine des Thaïs

Voir en particulier notre article  11. «Origines des Thaïs ? Une courge de Dien-Bien-Phu ?». La légende attribue aux Thaïs et aux Laos la même origine.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-11-origines-des-thais-une-courge-de-dien-bien-phu-97767868.html

 

(6) Dans son « Histoire du Laos français  - essai d’une étude chronologiques des principautés laotiennes » de 1930, Paul Le Boulanger  ajoute   « Avant de les mettre en route, Khoun-Borom dit aux sept rois, ses enfants : « Vous vivrez paisiblement en bons voisins, les aînés ne querellant pas leurs cadets... Partez et souvenez-vous que vous êtes nés du même sein. »

 

(7) Nous connaissons ces saintes empreintes : voir notre article A 228 « QU’EN EST-IL DES 108 SIGNES PROPITIATOIRES ET DE BONNE AUGURE GRAVÉS SUR LES EMPREINTES SACRÉS DU PIED DE BOUDDHA »

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/06/a-228-qu-en-est-il-des-108-signes-propitiatoires-et-de-bonne-augure-graves-sur-les-empreintes-sacres-du-pied-de-bouddha.html

 

 

(8) La législation thaïe contemporaine – en est-il de même au Laos - donne un exemple significatif du respect que tous doivent aux bonzes : Chacun sait que les motocyclistes et leurs passagers doivent porter un casque. Notre code de la route thaï dispense toutefois de cette obligation les moines et les novices.

 

(9) En voici le détail :

Capitaine Achard : LES FÊTES RELIGIEUSES -  LES BONZES ET LES FIDÈLES.-

Philippe Drillien : LA REPRÉSENTATION DU BOUDDHA DANS L’ART LAO  - QUELQUES LIEUX DE CULTE - LES LÉGENDES LIÉEES AU BOUDDHISME LAO -  LES OBJETS LIÉS AU CULTE.

 

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