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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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13 mai 2020 3 13 /05 /mai /2020 22:27

 

Un article de l’Universitaire linguiste Jean Philippe BABU « L’influence de la tradition grammaticale gréco-latine sur la grammaire du thaï » daté de 2007 nous a incité à voir d’un autre œil ce que nous avions déjà écrit à ce sujet au vu d’un titre qui semble en première analyse un peu provocateur (1).

 

 

Nous avons en effet consacré plusieurs articles à la langue thaïe, dans sa grammaire et ses dictionnaires (2). Pour être plus précis, rappelons la grammaire est la science de la langue. Toutes les grammaires de tous les pays, passées et présentes, commencent ainsi : « la grammaire est l'art de parler et d'écrire correctement ». Toute langue se compose de mots, associés d'après les règles de sa grammaire, tout mot représentant une idée se compose de un ou plusieurs sons appelés syllabes. Pour figurer graphiquement les syllabes, on se sert de signes appelés lettres savoir des voyelles parce qu’elles rendent le son par elle mêmes et des consonnes qui ne rendent le son qu’avec le secours des voyelles. Des signes diacritiques peuvent modifier le son ou sens de la syllabe. Tel est le cas de la langue thaïe tout autant que de la nôtre. Pour connaître enfin le sens des mots en thaï, le lecteur devra se donner la peine de feuilleter les dictionnaires... à moins qu’il  se soit donné la peine de naître Thaï.

 

 

L’humanité a connu deux étapes linguistiques fondamentales, l’apparition de l’écriture il y a quelques milliers d’années, peut-être en Mésopotamie. La suivante fut ce que les linguistes appellent d’un néologisme, la « grammatisation » qui est la description d’une langue sur la base de ses deux piliers, la grammaire et le dictionnaire. Ce processus deviendra massif à l’époque de la Renaissance. Le plus ancien texte qui constitue symboliquement l’acte de naissance de la langue française est le « serment de Strasbourg » du 14 février 842.

 

 

Au XIIIe siècle au temps de Saint Louis, il n’y avait ni grammaire ni dictionnaire. François Ier décrète le français « vulgaire » comme langue nationale en 1530.

 

 

C’est à cette date qu’est publiée ce que l’on peut considérer comme la première grammaire française, « Lesclarcissement de la langue Francoyse » de John Palsgrave (1530) qui ne fut probablement pas connu en France puisque destiné à apprendre notre langue aux Anglais et traduit en français en 1832 (3).

 

 

Le premier dictionnaire français ou considéré comme tel est celui de Richelet qui date de 1680. De nombreuses grammaires ou dictionnaires seront publiés le siècle suivant.

 

 

La grammatisation de toutes les langues vernaculaires européennes se poursuivit tout au long de la Renaissance. Elle se fera de façon systématique selon la tradition gréco-latine. Le latin est une prestigieuse langue seconde et surtout la langue universelle de tout le monde érudit. Tous ces auteurs grammairiens vernaculaires sont imprégnés dès leur enfance de la langue latine et se sa grammaire parfaitement élaborée depuis des siècles. Cette grammatisation va se poursuivre avec l’expansion des voyages d’exploration vers l’Amérique et vers l’Asie pour les langues des territoires explorées par les deux puissances coloniales, Espagne et Portugal analysées à la lumière de la fondamentale grammaire latine.

 

 

LES PREMIÈRES GRAMMAIRES DE LA LANGUE THAÏE

 

La première grammaire de Monseigneur Laneau (1687 ?)

 

Les Missionaires qui se répandent en Asie dès le XVIIe ont pour instructions de Rome de diffuser les Saintes-écritures en s’adaptant aux mœurs et aux coutumes locales, sans oublier de traduire dans la langue maternelle de ces peuples les ouvrages diffusant la vraie foi. Monseigneur Laneau des Missions Étrangères arriva au Siam en 1664 et fut chargé du Collège général de Siam fondé par Monseigneur Lambert de La Motte. Il apprit le siamois et le pâli auprès des moines bouddhistes et rédigea ou traduisit en ces deux langues de nombreux ouvrages de propagation de la foi chrétienne. Il est l’auteur d’un Dictionarium siamense et peguense et d’une Grammatica siamensis et bali nullement destinés aux Siamois mais aux missionnaires chrétiens qui tous, Français, Espagnol ou Portugais, connaissent le latin. Ces ouvrages ont disparu. Le peu qu’on nous en connaissions -il en reste sept feuillets- est un ensemble sommaire de notions grammaticales sur le siamois destiné à aider « ceux qui veulent apprendre cette langue » (4).

 

 

Ces manuscrits ont été traduits par le père Chevroulet des Missions étrangères. On y observe – comme dans toutes les premières grammaires vernaculaires européennes - une vision imprégnée de la grammaire latine, par exemple un chapitre qui subsiste intitulé Declinationibus Des déclinaisons ») mettant en parallèle les six cas des déclinaisons du latin venus de la grammaire grecque alors que la notion de déclinaison est totalement inconnue de la langue thaïe (5).

 

 

La grammaire de James Low (1828)

 

Elle fut imprimée à Calcutta en 1828 « A grammar of the thai or Siamese Language ». Low est un militaire et non un missionnaire. Il attribue dans sa longue introduction une origine chinoise à la langue siamoise et sanscrit-pali à son alphabet. Il précise: « Les Siamois n'ont pas de règles grammaticales précises; et, peut-être, de par leur position  d'ans une échelle de civilisation inférieure à celle des Chinois, ils n'ont pas encore trouvé opportun d'incarner leur langue dans un dictionnaire...» (6). A défaut d’éléments de base, il a interrogé les natifs du pays mais a également consulté La Loubère. Référence est encore faite aux déclinaisons latines et leur équivalent (?) siamois et la classification des mots suit celle de la grammaire latine. L’ouvrage débute par une analyse assez fine de l’écriture, consonnes, voyelles, signes diacritiques et détermination des règles de tonalité. Il est plus une bonne introduction à l’étude de la langue siamoise mais souffre évidement de l’absence de dictionnaire.

 

Il n’est pas plus que le précédent destiné à l’usage des Siamois.

 

 

 

La grammaire de J. Taylor-Jones (1842)

 

Il n’est pas soldat mais missionnaire protestant. Le titre de son ouvrage est plus modeste: «Brief grammatical notices of the Siamese language; with an appendix». La méthodologie est la même que celle de son prédécesseur militaire encore que son analyse des règles de la langue écrite soit plus complète. La classification des mots reprend les normes latines. Beaucoup plus pratiques, il comprend de nombreux exercices de lecture. La partie «appendix» donne d’abondantes précisions sur la division du temps, les monnaies, les poids et mesure et la géographie. Tout comme le précédent, sans être une grammaire au sens propre, il est une bonne introduction à l’étude de la langue siamoise mais souffre aussi évidement de l’absence de dictionnaire.

 

Il n’est pas plus que le précédent destiné à l’usage des Siamois.

 

 

La grammaire de Monseigneur Pallegoix (1850)

 

 

La Grammatica Linguae Thai de Mgr Jean-Baptiste Pallegoix fut imprimée en 1850 à l’imprimerie du Collège de l’Assomption à Bangkok. Elle n’est pas non plus destinée au lecteur siamois. Qui parle le latin au Siam à cette époque? Des érudits européens, des missionnaires surtout et le roi Rama IV auquel le prélat a appris cette langue alors que celui-ci lui apprit la langue thaïe, le pâli, l’histoire et la littérature de son pays? Il mérite bien plus que les autres le titre de grammaire. Il n’est pas exclu que le monarque avant de monter sur le trône y ait contribué activement. Les cinq premiers chapitres sont consacrés à l’écriture, consonnes, voyelles signes diacritiques et signes de tonalité détermination de la tonalité d’une syllabe selon les règles complexes de la syntaxe. Il est le premier à nous avoir dotés d’une définition des tonalités en musique.

 

 

Notons que la transcription du son d’une voyelle fait systématiquement référence au français: «ut in voce gallica ...» («comme le son français...») ou plus rarement au latin: «ut in voca latina».

Nous allons retrouver notre grammaire latine et sa nomenclature dans les chapitres suivants: Le sixième est consacré aux noms (« de nominibus »), le septième aux adjectifs (« de adjectivis »), le suivant aux nombres cardinaux et ordinaux (« de numeris cardinalibus et ordinalihus »), le neuvième aux pronoms (« de pronominibus »), le suivant aux verbes (« de verbis »), le onzième aux adverbes (de adverbis ») et le douzième aux prépositions (« de praepositionibus »). Chacun de ces chapitres comporte évidemment de nombreuses sections et sous-sections. Nous retrouvons les huit parties du discours des romains (« partes orationis ») qui servent de plan à l’œuvre du prélat. Les sept premiers termes de cette liste viennent de la grammaire grecque. Monseigneur Pallegoix ne consacre pas un chapitre spécifique au huitième, les interjections (de interiectiones) dont il fait une simple section du chapitre douze sur les prépositions (7).

 

 

Il faut tout de même préciser que cette octuple classification se retrouve dans toutes les langues issues directement ou indirectement du latin et cette nomenclature devint un objet de vénération chez les grammairiens. Il ne faut évidemment pas s’étonner de son utilisation appliquée – bonne ou pas – à des langues non issues du latin par ceux qui les étudièrent.».

 

Dans le chapitre « des noms », nous avons relevé avec amusement le passage aux déclinaisons chères à ceux qui ont appris le latin, la deuxième, celle de dominus (« le maître ») et son équivalant en thaï, nous la mettons en note, il faut pour l’apprécier avoir quelques souvenirs de latin et quelques connaissances du thaï (8).

 

 

Monseigneur Pallegoix utilise donc le latin comme référence et non le thaï ce qui n’est pas fait pour nous surprendre. Son ouvrage au premier chef n’est nullement destiné aux Thaïs mais aux étrangers soucieux d’en apprendre la langue pour lequel il est plus simple de faire référence aux catégories de leur propre langue ou d’une langue que tout le monde connaît au moins à cette époque, le latin.

 

 

 

Le vicaire apostolique de Siam était d’ailleurs loin d’ignorer l’impossibilité ou tout au moins la difficulté de réduire la langue thaïe aux catégories grammaticales du latin. Dans sa « Description du royaume thaï ou Siam » de 1854 il consacre un très long chapitre à la langue (9): « Dans la langue thai le même mot peut servir de nom, d’adjectif, de verbe et d’adverbe, en lui adjoignant des mots qui en modifient le sens. Les verbes n’ont pas de conjugaisons, les modes et les temps s’expriment par trois auxiliaires qui donnent le sens du présent, du passé et du futur ; au moyen d’une particule, d’un verbe actif on fait un verbe passif ... Le thaï à proprement parler n'a ni déclinaisons, ni conjugaisons, ni genres, ni nombres; il a une quantité de verbes auxiliaires ou verbes composés. Très-souvent on se sert de deux mots au lieu d'un, c'est ce qu'on appelle des couples; ce sont des espèces de synonymes qui s'aident mutuellement a mieux exprimer la chose ou qui forment une sorte d'harmonie imitative

 

 

Que cet ouvrage de plus de 250 pages ait été écrit en latin et n’ait pas été destiné  aux Siamois n’enlève rien à son immense qualité d’avoir été pendant des dizaines d’années et peut-être encore aujourd’hui la plus remarquable et complète étude de la grammaire siamoise.

 

Le dictionnaire de Monseigneur Pallegoix (1854)

 

 

Quelques années plus tard en 1854 Monseigneur Pallegoix publie à Paris son monumental dictionnaire, la deuxième partie du binôme nécessaire à la connaissance de la langue sous le titre « DICTIONARIUM LINGUE THAI SIVE SIA MENSIS -INTERPRETATIONE LATINA, GALLICA ET ANGLICA ». C’est une œuvre toujours fondamentale de plus de 900 pages. Il se présente sur cinq colonnes. La première donne le mot thaï en graphie thaïe, la suivante sa prononciation en caractères romains, la troisième la définition en latin, la suivante en français et la dernière en anglais.

 

Il se présente aussi d’une façon déconcertante pour les Thaïs puisqu’il suit notre ordre alphabétique  en éradiquant trois consonnes sans utilité en thaï (W – Y et Z) : A - B – CH – D – E – F – H – I – J (qui correspond au son Y –  ย) – K (incluent KH) – L – M – N (incluant le son spécifique NG) – O – P (incluant PH) – R – S – T (incluant TH) - U – V – X.

 

Pour un utilisateur occidental, l’utilisation est simple et plus facile d’ailleurs que celle d’un dictionnaire thaï, 21 consonnes au lieu de 44. Il sait évidemment lire le thaï. Il cherche par exemple le sens du mot thaï กา (ka). Il va donc dans le dictionnaire à la lettre K et y trouve le sens du mot page 222. Le Siamois est évidemment totalement désemparé puisque la lettre K (ก) est la première de son alphabet. Ce dictionnaire qui est un exceptionnel outil quadrilingue n’est accessible qu’aux Siamois qui lisent l’alphabet romain ce qui, en 1854, ne devait pas courir les rues de Bangkok.

 

 

Dans son « dictionnaire français-siamois » de 1894, Lunet de la Jonquères fait précéder le corps de l’ouvrage de « quelques notes sur la langue et la grammaire siamoise ». Comme tous les ouvrages de ses prédécesseurs ces notes qui sont une véritable grammaire commencent par les règles de la lecture des syllabes et de la détermination de leur tonalité.

 

Notons que le prélat et Lunet de la Jonquères ont observé ce vieux et judicieux principe pédagogique qui recommande d'aller de l'exemple à la règle, l'exemple symbolisant la règle et contribuant à sa découverte.

 

Nous y trouvons cette observation qui rejoint mutatis mutandis celles de Monseigneur Pallegoix et, comme le capitaine Low, une référence à une origine chinoise: « Nous avons cherché à donner dans ce chapitre un exposé succinct de la grammaire et à en tirer quelques considérations pratiques. Les mots siamois n'ont pas toujours une valeur grammaticale bien fixe. Quelques-uns sont à la fois verbes et substantifs; d'autres sont tantôt substantifs tantôt adjectifs. Leur valeur grammaticale est surtout déterminée par la place qu'ils occupent dans la phrase. Ils rentrent ainsi dans la règle de position qu'on trouve à la base de l'étude des langues du groupe chinois. Ils sont par eux-mêmes invariables ».

 

 

LES OUVRAGES VERNACULAIRES

 

De toute évidence, les ouvrages jusqu’alors publiés sont imprégnés de la lourde tradition grammaticale latine et leurs auteurs ont étudié la langue thaïe au travers de cette lunette. Or cette langue existe et évolue depuis des siècles sans grammaire spécifique et son écriture existe – même si elle a évolué – depuis le XIIIe siècle comme le démontre  la stèle de Ramakhamhaeng et d’autres découvertes épigraphiques ultérieures à celle de la stèle.

 

 

Lorsque les érudits siamois ont voulu normaliser leur langue, comment ont-ils pu surmonter ce curieux paradoxe de la doter d’une grammaire alors qu’elle n’en a jamais eue, hors celles rédigées par des étrangers à la seule intention des étrangers ? Jean Philippe Babu nous donne quelques éléments de réponse.

 

Le prince Mongkut, alors abbé du Wat Boronivet avant de devenir le roi Rama IV fut impressionné par la presse à imprimer ramenée de Singapour par le missionnaire américain Dan Beach Bradley que celui-ci utilisait pour la diffusion de sa foi. Monté sur le trône,

 

 

il installa une presse au Grand Palais pour lui permettre de diffuser et afficher ses décisions dans tout son royaume pour faire face à l’ignorance de son peuple. Il a ainsi au milieu de beaucoup d’autres décrets diffusé une trentaine de textes concernant le langage, interdiction d'utiliser certains termes en présence ou en correspondance avec le roi, aux prescriptions pour le bon choix des prépositions, des classificateurs et des phrases. Ainsi, les édits 179 et 311 (cités par Babu) réglementèrent l’usage des prépositions suivantes: กับ (kap), « avec » ; แก่ (kae) « à, pour »; แด่ (dae) « à, pour »; แต่ (tae) « de, depuis » ; ต่อ (to) « à, envers »; ใน  (naï) « dans, à, sur »; ยัง, (yang) «à». Notons qu’il est difficile de donner ex abrupto une traduction précise de ces prépositions sorties de leur contexte. Ces textes traduisent la volonté du roi de donner à sa langue des règles définitives dont Low avant Lunet de la Jonquères déplorait l’absence. Ils ne semblent toutefois pas débarrassés de leur gangue latine, citons Babu « L’hypothèse d’une influence de la grammaire latine sur les édits linguistiques du roi Rama IV est fort plausible. Rappelons qu’un des professeurs de latin du jeune prince Mongkut ne fut autre que Jean-Baptiste Pallegoix lui-même ! »

 

Il était en tous cas nécessaire de développer l’usage d’un thaï standard utilisé dans tout le royaume surtout à une époque où les influences extérieures étaient pesantes. N’oublions pas les (vaines) tentatives que firent les Français au Laos dans les années 30 et au Cambodge dans les années 40 leurs langues d’un alphabet romanisé éradiquant leur alphabet national. Mais la question fut posée bien avant que les Français eurent mis les pieds sur la péninsule (10).

 

Sous la règne de Rama V, à sa demande et toujours dans la même logique vont être publiés des « Manuels royaux » (แบบเรียนหลวง  - Baeprianluang)

 

 

...notamment en 1871 les « Fondements » (มูลบทบรรพกิจ - Munlabot Banphakit) ...

 

 

de Phraya Sisunthornwohan alias Noi Achayangkun (พระยาศรีสุนทรโวหาร - น้อย อาจารยางกูร) ...

 

 

...destiné à l’école du Palais et portant essentiellement sur l’apprentissage de la lecture et de l’écriture : voyelles, consonnes, signes de tonalité et signes diacritiques. Sans être une grammaire au sens strict, ses six volumes sont assortis de nombreux exercices. Le premier Département de l’Éducation fut créé en 1887 et le Munlabot Banphakit remplacé par un «manuels d’enseignement rapide » (แบบเรียนเร็ว - Baeprianreo) conçus par le Prince Damrong pour apprendre le système d’écriture du thaï en un an ou un an et demi (11).

 

 

En 1891 le Département de l’Éducation commença la publication d’une « Grammaire du siamois » (สยามไวยากรณ์ - Sayam Waiyakon) comprenant quatre volumes: « L’orthographe (อักขรวิธิ - Akkharawithi), « Les parties du discours » (วจีวีภาค  - Wachiwiphak), « La syntaxe » (วากยสัมพันธ์ - Wakkayasamphan), « La versification » (ฉันทลักษณ์ - Chanthalak). Le deuxième volume compte quatre chapitres: « Le mot »  (คำ – Kham); « Les différents types de de mots » (ลักษณคำต่างๆ - Laksanakhamtangæ) ; Les sous-types de chaque type de mots (จำแนกในลักษณถอยคำ - Chamnaeknailaksanathoikham); « Comment utiliser les mots » (วิธีใช้คำ - Withichaikham).

 

 

 

Nous y retrouvons exactement les catégories de la tradition latine des huit parties du discours. Babu citant un linguiste anglais contemporain y voit « l’influence des grammaires anglaises de l’époque ». C’est aller un peu vite en besogne. Nous ne trouvons aucune trace de la publication d’une grammaire en Anglais « à cette époque », la dernière en date est celle de Taylor, d’autres suivront mais à la fin du siècle. Celle de Frankfurter date de 1900 et cite dans ses sources Low et Mgr Pallegoix ! Il est permis de penser que ce furent les références fondamentales, la plus importante étant celle de la grammaire de Monseigneur Pallegoix.

 

 

C’est en tous cas la première grammaire vernaculaire. Elle fut utilisée sans discontinuer jusqu’à la fin du règne de Rama VI (1925). Elle subit des modifications successives et améliorées. Les Wachiwiphak devinrent le deuxième chapitre des « Lak phasa thai » (หลักภาษาไทย - Lakphasathai), «Les Fondements de la langue thaï »...

 

 

 

...ouvrage en 4 volumes de Phraya Upakit Silapasan (พระยาอุปกิตศิลปสาร), écrit entre 1919 et 1937, qui reprend la structure de l’ouvrage de 1891 et devint rapidement « la grammaire nationale du thaï » qui insiste plus volontiers sur le poids de l’héritage sanskrit-pali mais sans se dégager de la classification latine.

 

 

Il manquait toutefois à la langue un thesaurus explicatif. Certes, en 1873 le révérend Bradley avait publié à Bangkok  un « Dictionary of the Siamese language » (อักชราภิธานศรับท์) approximativement « le sens des mots ») mais celui-ci, explicatif sur plus de 800 pages, est d’une consultation difficile pour des raisons qui tiennent en réalité à son total mépris ou son ignorance pour la grammaire de Monseigneur Pallegoix: Celle-ci était fixée lorsque Monseigneur Pallegoix nous l’enseigne en 1850: Tous les mots thaïs commencent par une consonne, il y en a 44 et il y a donc un alphabet des consonnes avec un ordre bien établi. Il y a également une liste des voyelles qui accompagnent les consonnes selon un ordre bien établi que Bradley ne respecte pas ce qui rend la consultation de son dictionnaire comme un véritable chemin de croix.

 

 

 

C’est à l’initiative du roi Prajadiphok que le ministère de l'Éducation  (Krasuangsueksathikan กระทรวงศึกษาธิการ) publie en 1927 un premier dictionnaire normatif que nous n’avons malheureusement pas pu consulter. Il avait créé l’année précédente, le 19 Avril 1926, « la Société royale du Siam », dissoute le 31 mars 1933, recréée le 1er avril 1942 sous le nom de «  Société – ou institut - royale de la Thaïlande » (สำนักงาน าชบัณฑิตย ถาน Samnaknganratchabandittayasathan) qui a depuis en charge en particulier les travaux académiques du gouvernement, l’établissement d’un dictionnaire normatif et officiel de mots thaïlandais. Phya Anuman Rajadhon dont nous allons parler a participé activement à son élaboration.

 

 

Les réactions d’hostilité

 

Elles vinrent essentiellement de Phya Anuman Rajadhon (พระยาอนุมานราชธน) (12).


 

 

Il manifeste son hostilité à une classification des mots de la langue thaïe selon les traditions grammaticales des langues indo-européennes : « Chaque mot se suffit à lui-même et n'admet aucune modification comme le font les langues flexionnelles avec des différences de cas, de sexe, de nombre, etc ... Il n'y a pas de règles strictes qui font que les mots thaïs appartiennent à une partie particulière du discours. Chacun d'entre eux peut être un nom, un adjectif, un verbe, un adverbe, etc ... « Il n'est pas nécessaire de se soucier de la grammaire avec ses parties de discours, ses déclinaisons, ses conjugaisons, etc... » (13).

 

Il considère – nous rejoignons l’opinion de Lunet de la Jonquères dont l’érudition ne peut être mise en doute-, que le thaï est beaucoup plus proche d’une langue isolante comme le chinois : « Inutile de se soucier de la grammaire » !

 

Babu va toutefois nous permettre de conclure à notre façon. Il nous rappelle que selon sa source anglaise le thaï parlé courant diffère du « thaï grammatical », qui a ses origines dans les modèles des langues pâli, sanskrite et anglaise. La référence à une origine anglaise est évidement de trop car il n’y a aucune origine anglaise dans le thaï grammatical ! Mais il est constant qu’il y a entre le thaï écrit et le thaï parlé un abîme difficile à comprendre pour qui ne lit pas et entre les étages du thaï parlé également un abîme.

 

Nous savons sans avoir recours à l’Anglais que la langue thaïe se subdivise grammaticalement en plusieurs étages de vocabulaire. Le langage est tout aussi vertical que la société  et les étages supérieurs utilisent effectivement un vocabulaire recherché souvent d’origine sanskrite-pâli. Tous les manuels thaïs définissent ces catégories comme suit :

 

Le langage cérémoniel (ภาษารัดับพิธีการ – phasaradapphithikan),

Le langage officiel (ภาษารัดับทางการ – phasaradapthangkan),

Le langage semi officiel (ภาษารัดับกึ่งการ – phasaradapthungthankan),

Le langage du dialogue (ภาษารัดับสนทมา – phasaradapsanotma),

Le langage familier (ภาษารัดับกันเอง - phasaradapkan-eng)

Et tous oublient ce que l’on appelle pudiquement le langage du marché (ภาษาตลาด phasatalat).

 

Si grammaire il doit y avoir et il y a, elle concerne les trois premiers niveaux, écrits ou parlés et beaucoup moins les trois derniers qui peuvent aisément s’en passer !

 

Qu’en est-il au vu d’une grammaire de ce siècle (2002) ? Nous utilisons volontiers l’une d’entre elle en huit fascicules dont les titres sont les suivants (14) :

 

Les deux premiers sont consacrés comme il se doit à l’apprentissage de la lecture :

 

« La lecture » (การอ่าน Kan-An)

 

 

« Les voyelles et leur orthographe » (สระ  และมาตราตัวสะกด - Sara lae Mattratuasakot)

 

 

Dans les deux suivants, nous retrouvons toujours et encore les catégories issues de la tradition gréco-latine :

 

« La structure des mots et leur utilisation » (โครงสร้าง ของ คำ และ พยะงค์ -  Khrongsangkhongkham  lae payang)

 

 

« Les espèces de mots » (ชนิดของคำ - Chanit Khongkham

 

 

L’écriture ne sépare pas les mots mais seulement les phrases ce qui rend son apprentissage difficile. Les signes de ponctuation se répandent mais encore faut-il en connaître l’utilisation :

 

« L’utilisation des signes de ponctuation » (การใช้ครื่องหมาย วรรคตอน Kanchaikhruangmaiwakton).

 

 

Le Rachasap n’est pas un « langage » spécifique mais un vocabulaire utilisé dans des circonstances précises concernant le Roi, la famille royale et les bonzes. Il n’y a rien d’ésotérique, tous les manuels en donnent des notions.

 

« Le langage de cour » (ราชาศับ Rachasap)

 

 

Depuis fort longtemps, on n’étudie plus « l’art poétique » en France, ce n’est pas le cas en Thaïlande.

 

« La versification » (คำร้อยกรอง Khamroikrong)

 

 

« La poésie » (คำคล้องจอง - Khamkhlongchong)

 

 

Que l’utilisation de cette octuple nomenclature ait été critiquée par Phya Anuman Rajadhon et au moins indirectement par Lunet de la Jonquères est un fait mais son utilisation dans la grammaire thaïe en est autre puisque la langue ne dispose pas à cette heure d’un autre système de classification qui lui soit propre. 

 

Le Dictionnaire de Monseigneur Pallegoix a fait en 1896, bien après sa mort, l’objet d’une nouvelle édition revue et complétée par son successeur, Monseigneur Jean-Louis Vey. Elle est conçue selon le même schéma mais la colonne du latin a disparu, il devient « Dictionnaire siamois-français-anglais  - Siamese french-english - dictionary ». Il est par rapport au précédent complété par une longue introduction grammaticale bilingue (assortie d’exercices) qui est une synthèse de la grammaire de 1850.

 

 

Relevons que le Dictionnaire de l’Académie royale (พจนานุกรมราชบัณฑิตยสถาน), nous utilisons l’édition de 2542 (1999), cite l’édition de 1896 dans les sources bibliographiques. Or, lorsqu’il signale un mot, il précise souvent à quelle catégorie il appartient – ce que Monseigneur Pallegoix s’est bien gardé de faire – selon une liste qui rejoint peu ou prou la nomenclature de la grammaire latine (15)... alors même que le mot est susceptible d’être utilisé dans une catégorie différente !


 

 

 

NOTES

 

(1) Il est numérisé sur le site :

https://www.academia.edu/1280119/Linfluence_de_la_tradition_grammaticale_gr%C3%A9co-latine_sur_la_grammaire_du_tha%C3%AF_2007_

 

(2) A 58 – « Les premières grammaires de la langue thaïe (1ère partie) » : http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-58-les-premieres-grammaires-de-la-langue-thaie-1ere-partie-100840817.html

A 58 -  « Les premières grammaires de la langue thaïe (2e Partie) » : http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-58-les-premieres-grammaires-de-la-langue-thaie-2eme-partie-100841578.html

A 204 – « LE DICTIONNAIRE DE L’ « INSTITUT ROYAL » AU SERVICE DE LA LANGUE THAÏE, DU BON SENS … ET DE LA POLITIQUE » : http://www.alainbernardenthailande.com/2015/11/a-204-le-dictionnaire-de-l-institut-royal-au-service-de-la-langue-thaie-du-bon-sens-et-de-la-politique.html

 

(3) La lecture du texte original nous est impossible d’où l’intérêt de la transcription de 1832 en anglais contemporain.

 

Un texte de 1409 de John Barton connu sous le nom de « Donnait françois » dont il ne subsiste qu’un fragment de manuscrit du XVe siècle qui a fait l’objet d’une réédition récente était destiné à apprendre aux Anglais le « doux français » de Paris, il est rédigé en anglo-normand.

 

 

(4) Voir sa longue notice biographique sur le site des archives des Missions étrangères qui lui attribue trois manuscrits datés de 1687 :


Dictionarium siamense et peguense, sed hoc postremum nondum absolutum est / par Mgr Louis Laneau - 1687. Manuscrit


Dictionarium siamense et peguense, sed hoc postremum nondum absolutum est.../ par Mgr de Metellopolis, vicaire apostolique de Siam (Louis Laneau). – 1687 ?


Grammatica siamensis et bali, quæ postrema omnium difficillima est / par Mgr de Metellopolis, vicaire apostolique de Siam (Louis Laneau). – 1687 ?.

https://www.irfa.paris/fr/notices/notices-biographiques/laneau

 

(5) Nominatif, vocatif, accusatif, génitif, datif et ablatif.

 

 

(6) « The Siamese have no definite grammatical rules; and, perhaps, from their holding a lower scale in civilization than the Chinese, they have not yet found it expedient to embody their language in a dictionary ».

 

(7) La tradition grammaticale romaine reconnaissait huit parties du discours (partes orationis) qui ont traversé les siècles, à savoir les noms (nomina), les pronoms (pronomina), les verbes (uerba), les adverbes (aduerbia), les participes (participia), les conjonctions (coniunctiones), les prépositions (praepositiones), et les interjections (interiectiones). Selon certains grammairiens, le huitième terme, interiectiones, représente une innovation conceptuelle tardive qui a donné lieu à d’interminables et byzantines querelles.

 

(8) Voilà comment décliner dans une langue qui ne connaît pas les déclinaisons :

 

Singulier   

 

Nominatif : dominus – เจ้า

 

Vocatif : o domine – โอ้ เจ้า เจ้า เอ๋ย

Accusatif : dominum – เจ้า

Génitif : domini – ของ เจ้า แท่ง เจ้า

Datif : domino – แก่ เจ้า

Ablatif : domino – แต่ เจ้า

Pluriel

Nominatif : domini : เจ้า  

Vocatif : domini : โอ้ เจ้า เจ้า เอ๋ย

Accusatif : dominos : เจ้า

Génitif : dominorum : ของ เจ้า แท่ง เจ้า

Datif : dominis : แก่ เจ้า

Ablatif : dominis : แต่ เจ้า  

 

(9) Premier volume, page 369, premier volume 1854

 

(10) Lunet de la Jonquères écrit à ce sujet « Philologiquement l'usage d'une romanisation du siamois doit donc être proscrit, parce qu'elle dénature complètement la physionomie et l'orthographe de la langue ».

 

(11) Lunet de la Jonquères écrit « L'étude des écritures thaï et des écritures cambodgiennes ne présente pas de pareilles difficultés (que le Chinois). Quelques jours de travail suffisent pour en comprendre le mécanisme, et un ou deux mois pour déchiffrer passablement les imprimés et les manuscrits soignés ». Pour les manuscrits « non soignés », la tâche est plus rude en effet !

 

(12) « The Nature and Development of the Thai Language », publié par the Fine Arts Department, Bangkok, 1954.

 

 

(13) Dans une langue flexionnelle les mots changent de forme selon leur rapport grammatical aux autres mots dans une phrase. Contrairement à une langue isolante comme le Chinois, de nombreux mots sont variables et changent de forme sonore et - ou - écrite selon le contexte.

 

(14) ISBN 9740836917 – 9740846327 – 9740846351 – 9740851185 – 9740847315 – 9740846343 – 9740838839 – 9740846335

 

(15) Voici la liste des abréviations, une seule d’entre elle mentionne la possibilité d’une double utilisation.

ก -  กริยา kariya -  verbe

นาม nam - nom

นิ นิบาต nibat - préfixe ou classificateur

บุรพบท  - bupphabot - préposition

ว - วิเศษณ์ คุณศัพท์ - wiset khunnasap - adverbe - adjectif

ส  - สรรพนาม - sapphanam -pronom

สัน -  สันธาน - santhan  - conjonction

อ - อุทาน - uthan  -  interjection

 

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