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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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3 juin 2020 3 03 /06 /juin /2020 22:13

 

Dans sa livraison du 13 mars 2020, le «Journal of the Mekong Societies» pblie un article émanant de trois universitaires de la faculté de Khon Kaen, Monchai Phongsiria, Mana Nakhamb et Nattapon Meekaew sous le titre peut-être un peu prétentieux: « Rural Restructuring and Democratization in the Northeast of Thailand» (Restructuration rurale et démocratisation dans le nord-est de la Thaïlande) (1).  

 

 

 

Le but de cette étude est de démontrer ou tenter de démontrer que l’évolution économique dans les zones rurales du Nord-est de la Thaïlande a été un paramètre important vers leur démocratisation.

 

 

Elle s’est effectuée sur un secteur géographique ponctuel, le tambon (sous-district) de Chorakhe (ตำบล จระเฃ้)

 

 

 

 

... situé dans l’amphoe (district) de Nongruea (อำเภอ หนองเรือ), à une quarantaine de kilomètres à l’ouest de Khonkaen (ขอนแก่น). On peut légitimement penser que les constatations effectuées dans ce secteur géographique limité auraient pu l’être de façon similaire dans tout autre des dix tambon de l’amphoe de Nongruea et ses 146 villages ou dans l’un des 2139 villages des 198 tambon des 26 amphoe de la province de Khonkaen et plus généralement dans tout le nord-est.

 

 

Quelques précisions s’imposent que ne donne pas cet article limité à une vingtaine de pages.

 

 

 

Histoire et géographie

 

 

Nous avons parlé de la province de Khonkaen et de son histoire (2). La ville n’était connue de nos explorateurs et de nos missionnaires que comme un point sur une carte sur le chemin depuis Bangkok vers le Laos. Nous en avons une brève description en 1927 (3). La ligne de chemin de fer de Korat à Khonkaen qui désenclave la ville ne fut ouverte que le 1er avril 1933.

 

 

 

 

Elle dut son essor en particulier au Maréchal Sarit dans le début des années 60, Isan par le sang et par le cœur. Nous ne connaissons sa population ancienne que par le recensement de 1947, 590.000 habitants. Elle en compte aujourd‘hui trois fois plus, 1.800.000 environ. Si nous suivons le même mode de calcul, les 91.000 habitants de l’amphoe de Nongruea aujourd’hui auraient été à la même époque 30.000 et 7.000 du tambon de Chorake environ 2.000. 

 

 

Nous connaissons l’histoire singulière de ce petit sous-district qui explique son nom de Chorake (« crocodile »). Situé à l’est de la ville de Nongruea de part et d’autre de l’actuelle route numéro 12,  il s’appelait initialement Mueang Pancha (เมืองปัญจา). Le premier chef de ce muang s’appelait Phra Ketupahat (พระเกตุ อุปฮาด). Il reconnut le territoire comme abondant en eau, rivières et étangs, ce qui est essentiel en Isan ou la sécheresse est un fléau: richesse pour les poissons, richesse pour les rizières. Nous connaissons les points d’eau les plus importants: Huai Nam Chan - Kut Khae et Nong Phon Wilai (ห้วยน้ำจั่น -.กุดแข้ หนองโพนวิลัย). Cette richesse suscita une immigration importante depuis essentiellement Ubon et le Champassak probablement au début du XIXe.  Un gouverneur arrivé en 1807 Nai Lek Saenburan (นายเหล็ก แสนบุราณ) conscient de cette richesse, ultérieurement anobli sous le nom de Luang Prasit  Ritthikrai  (หลวงประสิทธิ์ ฤทธิไกร), donna au tambon son nom actuel. N’oublions pas que les crocodiles sauvages étaient présents dans les points d’eau de l’Isan au moins jusque dans les années 1960. Il resta gouverneur jusqu’en 1837. Le district s’étend sur 35 kilomètres carrés, 15 kilomètres du nord au sud et moins de 10 d’est en ouest. Il comprend 13 villages. Si nous retenons le même mode de calcul que ci-dessus, 2.000 habitants en 1947  donne une population moyenne par village d’un peu plus de 150 habitants, une toute petite communauté (4). Notons enfin que le district semble particulièrement religieux puisque nous y relevons  aujourd’hui environ trente temples (bouddhistes) (5).

 

 

 

Une question de terminologie

 

 

A parler de «démocratie», encore faudrait-il savoir de quelle démocratie nous parlons. S’agit-il de démocratie directe, celle d’Athènes chère à Rousseau

 

 

 

 

ou celle qui subsiste à titre de fossile dans deux cantons suisses? (6).

 

 

 

 

S’agit-il du «centralisme démocratique» de Lénine et de la constitution soviétique du 5 décembre 1936? (7).

 

 

 

 

S’agit-il de démocratie représentative comme elle est conçue dans nos pays occidentaux et aujourd’hui en Thaïlande au fils de ses multiples constitutions? (8). La question méritait d’être posée: L’Isan a échappé à la tentation de la révolution communiste, éliminant de ce chef l’aventure d’une démocratie de type stalinien (9). Les révoltes ponctuelles comme celle de Sopha Pontri n’étaient pas conduite au nom de la démocratie (10). La démocratie comme l’entendent nos auteurs est donc celle qualifiée de «démocratie représentative» au fil de toutes les constitutions depuis 1932.

 

 

 

Comment donc la «restructuration» du monde rural en Isan a conduit celui-ci à la démocratie  ?

 

 

Telle est la question posée par nos universitaires. Ils nous disent avec raison que les études sur la démocratie en Thaïlande sont trop souvent focalisées sur les centres urbains, Bangkok en particulier. Leurs recherches ont été effectuées sur place de février 2013 à juillet 2015 et de mars 2019 à janvier 2020 en interrogeant en particulier de nombreux intervenants.

 

.

Ils divisent l’évolution temporelle en trois étapes:

 

 

La première débute en 1807 et se termine en 1917. C’est l’ère de l’«économie de subsistance».

 

 

Il est évident qu’il est impossible d’avoir quelque élément que ce soit sur la vie dans ces villages reculés avant le courant du XIXe siècle. Ils n’ont été visités ni par les explorateurs ni par les missionnaires et les Annales ne s’intéressent pas à la vie des gens du commun. La date de 1917 est surtout fonction d’un événement local, nous y reviendrons. C’est ce que cette étude qualifie à juste titre d’époque d’ «économie de subsistance » a évidemment pu subsister çà et là bien après 1917.

A 369 - L’ISAN  (NORD-EST  DE LA THAÏLANDE) EN MARCHE VERS LA DÉMOCRATIE, MAIS QUELLE DÉMOCRATIE?

L’époque suivante qu’ils situent entre 1917 et 1977 est celle de l’économie de marché.

 

 

 

 

La suivante est celle du capitalisme industriel qui continue de nos jours. Encore faudrait-il donner du «capitalisme» une définition précise, la référence qu’ils font rapidement dans une note à celle de Karl Marx est largement obsolète.

 

 

 

L’ÉPOQUE DE L’ÉCONOMIE DE SUBSISTANCE (1807-1917)

 

 

C’est à cette époque que fut créé le sous-district il y a plus de deux siècles, leurs explications rejoignent celles que nous avons données ci-dessus. Les premiers migrants se sont installés dans des terres fertiles et probablement vacantes. Leur mode de vie dépendait de la riziculture et des ressources naturelles, produits sauvages de la forêt, gomme laque, peaux d’animaux sauvages, produits de la pèche et de la chasse, élevage de poules, de cochons et de buffles.

 

 

 

 

Les tâches étaient réparties selon le sexe. Les tâches domestiques sont celles des femmes: culture des mûriers, élevage des vers à soie et tissage des textiles et  les hommes travaillaient aux champs ou à l’extérieur, coupaient des arbres dans la forêt, chassaient, péchaient, cueillaient des produits naturels. Ils pouvaient également vendre les produits non consommés ou les échanger en se déplaçant épisodiquement mais difficilement vers Khonkaen. Ils étaient entièrement indépendants du système économique du marché. Les positions respectives des habitants étaient alors relativement égalitaires. Les dirigeants étaient choisis en raison de leur honnêteté et de leur charisme. La connexion avec des groupes politiques extérieurs était inconnue. Les difficultés des transports en étaient la raison évidente.

 

 

«Les dirigeants étaient choisis en raison de leur honnêteté et de leur charisme».  Quels étaient-ils ?

 

 

Les chefs de village

 

 

Cette affirmation mérite quelques explications. Nous bénéficions de la thèse d’un universitaire américain John E. de Young qui a effectué des investigations en profondeur en Isan dans les années 50 (11). Nous l’avons rencontré à l’occasion d’un précédent article dont le contenu rejoint partiellement celui-ci (12). Il y décrit une vie sociale communautaire intense: la construction d’une maison n’était par exemple pas l’affaire d’un entrepreneur et d’un marchand de matériaux. Ceux-ci provenaient de la forêt qui faisait en quelque sorte l’objet d’une appropriation collective traditionnelle et les travaux étaient effectués par la communauté villageoise. Cette pratique était «en voie de disparition» lorsque Young écrivit.

 

 

 

 

Il est plus précis sur les dirigeants, au premier chef les «chefs de village» et les «chefs de sous-district» et ce avant même leur organisation administrative par le roi Chulalongkorn en 1892. Le terme de chef de village pour les premiers est une mauvaise traduction même si elle est répandue partout.  Ce sont des Phuyaiban (ผู้ใหญ่บ้าน), seule traduction admissible «personne importante du village». Comment étaient-ils désignés avant 1892? Dans ces villages minuscules de quelques dizaines d’adultes comme dans toute grande famille, il y a toujours une personnalité supérieure par son expérience, son âge et ses connaissances qui se dégagent. Ils furent ensuite formellement élus, c’est la démocratie qui entre au village, mais comment? Ils le sont par les hommes et les femmes. Le suffrage des femmes dans les affaires locales était  bien en avance sur les autres pays. La limitation légale de leur mandat à 5 ans n’existait pas à l’origine. Il exerçait jusqu’à leur mort ou une retraite volontaire. Les villageois pouvaient  demander sa révocation au chef de district nai amphoe  (นายอำเภอ). Les élections se déroulaient avec tous les adultes qui souhaitent voter. Il n'y avait évidemment pas de campagne électorale. L’assemblée était publique et le vote se faisait en général à main levée sans utilisation du scrutin secret.

 

 

Les chefs de tambon.

 

 

Au-dessus du chef de village, nous trouvons le kamnan (กำนัน), chef du tambon ou plutôt d’un groupe de villages. Le poste a été créé par la réforme de 1892. Il est également élu au suffrage universel mais indirect, c’est-à-dire par la réunion des chefs de village. Dans notre tambon «crocodile», la réunion d’une douzaine de chefs de village devait ressembler plutôt à une réunion de famille.

 

 

Les deux élections de  ces notables étaient soumises à l’approbation du nai amphoe ou chef de district (chef d’amphoe) mais d’après Young, on ne connait pas d’exemple d’élections qui aient été annulées?

 

 

Nous sommes irrémédiablement conduits à penser que ces communautés rurales étaient gérées à leur niveau par un véritable système de démocratie directe.

 

 

Si la taille de ces minuscules communautés rendait possible l’exercice de cette démocratie directe à laquelle Rousseau lui-même ne croyait qu’à moitié, le système ne pouvait s’appliquer que dans une structure de taille réduite qui avait au demeurant l’avantage d’être au plus près des besoins du citoyen.

 

 

Par-delà la  barre de l’année 1917 choisie pour des raisons de commodité, ce système a perduré bien au-delà.

 

 

Le village est loin des problèmes de politique nationale. Selon Young, l’élection des chefs de village n’agitait que des questions locales. L’expérience  de 1932, institution d’élections nationales, fut une expérience inédite mais un dixième de la population adulte seulement vota lors des élections d’octobre 1933. La proportion était probablement encore plus faible dans les villages.

 

 

Lorsque les paysans se révoltèrent contre les réformes administratives du roi Chulalongkorn au début du XXe siècle, les fameuses «révoltes des saints» ce ne fut pas pour de nobles motifs de politique nationale mais parce qu’elles bouleversaient un ordre établi depuis des siècles, suppression de l’esclavage en particulier (13).

 

 

 

 

La révolte de Sopha Ponrti entre 1932 et 1942 fut suscitée non pas par des questions de politique générale mais par les atteintes portées par le gouvernement central à des privileges coutumiers tels la possession collective de la forêt et la création de taxes sur les mutations des terres (10).

 

 

 

L’ÉPOQUE DE L’ÉCONOMIE DE MARCHÉ (1917-1977)

 

 

Cette période que nos universitaires font débuter en 1917 voit le début du développement des marchés locaux et le passage à une économie  de marché. Cette expansion va permettre l’émergence d’une classe moyenne dont l’influence devient croissante qui la conduit à se soucier d’une ouverture vers la démocratie.

 

 

C’est en 1917 en effet que fut créé le marché de Ban Donmong (บ้านดอนโมง), une initiative privée semble –t-il (14). Il s’y créa une activité commerciale intense attirant de nombreuses personnes d'origines différente: Vietnamiens, Chinois et Thaïs du centre, pour s'installer et ouvrir des magasins et des entrepôts de stockage du riz acheté aux paysans. Avant la création de ce  marché, les villageois devaient transporter leur surplus de riz dans des chars à  bœufs pour le vendre à Khon Kaen. Le trajet aller-retour prenait quatre jours !

 

 

 

 

La route Maliwan (ถนนมะลิวาลย์) a été construite en 1950 allait alors de Khon Kaen à Chumphae. Elle traverse le sous-district de Chorakhe dans le village de Ban Don Mong.

 

 

 

 

Il faut évidemment  souligner l’importance de la construction du chemin de fer qui atteint Khonkaen en 1933 ce qui facilitera la venue de commerçants chinois installés pour acheter le riz et vendre les produits d’usage.

 

 

 

 

Notre trio d’universitaires s’est longuement entretenu de cette évolution avec de nombreux habitants du tambon. Les villageois sortent alors de leur autarcie et entrent en rapports commerciaux avec des intermédiaires et les commerçants essentiellement chinois. Il faut aussi noter un changement remarquable à cette époque dans les modes de production. Dans le passé, les villageois se contentaient essentiellement d’une économie de subsistance pour nourrir leur famille. La distribution sur le marché devient alors source d’interactions avec des personnes extérieures à la communauté, à la fois au marché de Don Mong et aux marchés de Khon Kaen. Les produits de la terre deviennent des marchandises en sus d’être des produits de consommation à la maison. Les paysans vont étendre leur production, jute, pastèques, concombres, tomates, tamarin et canne à sucre. La construction des routes et- la facilité des transports voit l'émergence de nouveaux groupes, les propriétaires du marché de Don Mong, commerçants chinois, intermédiaires, gestionnaires des entrepôts de riz ou de sucre, tous le plus souvent étrangers ayant des contacts avec les villageois.

 

 

 

L’ÉPOQUE DU CAPITALISME INDUSTRIEL (1977- AUJOURD’HUI)

 

 

Dans les années 1977-1987, beaucoup d’habitants de Chorakhe partirent travailler à l’étranger, essentiellement comme ouvriers du bâtiment en Arabie saoudite attirés par de fortes rémunérations. Ils devaient toutefois passer par des intermédiaires de Bangkok ou d’Udonthani percevant de lourdes commissions. En outre, pour financer le voyage, ils contactaient des prêts auprès des marchands ou de commerçants du marché de Don Mong, à la famille ou aux proches. Rentrés chez eux et à l’aise financièrement, ils construisirent des maisons et achetèrent des terrains. D’autres investirent dans des petites entreprises, magasins de matériaux, entreprises d'eau embouteillée ou courtiers immobiliers.

 

L’amélioration de leur situation financière et leurs contacts avec le monde extérieur les conduit à participer à la vie politique. Certains plutôt que d’aller travailler à l’étranger loin de chez eux préférèrent partir dans d’autres régions du pays, beaucoup comme récolteurs de canne à sucre dans la province de Suphanburi ou de Kanchanaburi et ce uniquement le temps de la récolte. Certains, revenus au village, y devinrent  courtiers pour recruter des travailleurs au village, en un mot ils firent les «marchands d’hommes»,  mais nos universitaires ne prononcent las le mot. Leurs recrues étaient le plus souvent endettées. Leurs dettes payées par anticipation, ils étaient alors soumis à leur courtier, un système de patronage qui n’a rien à envier à l’ancien système féodal des nai (นาย) et des phrai (ไพร่)...un système frère siamois de l’esclavage ou du servage!

 

 

 

 

L'expansion « capitaliste » d’usines dans le district de Nongruea et les régions voisines et l’implantation d’une grande surface dans la ville a entraîné le transfert de la majorité des ouvriers agricoles vers le secteur industriel ou commercial, provoquant une diminution spectaculaire du nombre d'ouvriers attachés à la terre (15).  Actuellement, un grand nombre de jeunes de Chorakhe travaille dans ces usines pour bénéficier de la politique de salaire minimum garanti et des transports pratiques. Ils peuvent aller travailler et rentrer chez eux le même jour, les usines offrant un service de navette depuis et vers leur domicile. Certains villageois ont vu des opportunités de carrière dans le transport et ont acheté des véhicules à cette fin.  Les habitants qui restent attachés à la terre sont ou seraient ceux qui n’ont pas réussi à s’installer dans le monde industriel.

 

 

Nous voilà donc passés en guère plus d’un siècle d’une économie de subsistance à une économie de marché précapitaliste puis à une économie capitaliste pure et simple. Les habitants des villages sont devenus eux-mêmes des ouvriers travaillant pour  d'autres propriétaires d'usines ou propriétaires de fermes de canne à sucre. Sans entrer dans une analyse purement marxiste, ce que ne font pas nos universitaires tout  en le faisant,  ils sont devenus un capital humain producteur pour les autres. Ce changement brutal à progressivement conduit à l'altération des relations de pouvoir dans la société.

 

 

Sur le plan de l’organisation de la politique locale, celle-ci a été restructurée de façon majeure  entre  1997-2003. Le conseil de sous-district -  tambon (ทศบาล ตำบล) a été remplacé par l'organisation administrative de sous-district (องค์การ บริหาร ส่วน ตำบล), conformément à la loi sur le conseil de sous-district et l'organisation administrative de sous-district, BE 2537 (1994). En 2003, la première élection d'un chef de sous-district a eu lieu dans celui de Chorakhe. Pour nos universitaires, tous les candidats ont financé leur campagne au bénéfice de leurs gains procurés par un travail à l’étranger sans aucun soutien du monde agricole. Revenus de l’étranger pour devenir entrepreneurs ou commerçants, leurs soutiens auraient été essentiellement ceux de leurs proches. Les élections postérieures auraient vu apparaître des groupes de pression et évidemment les groupes politiques locaux ou nationaux. Nous voyons alors apparaître le conflit d'idées entre les « libéraux » et les « conservateurs », symbolisé par les chemises rouges et les chemises jaunes.  Il y a des chemises jaunes et des chemises rouges dans le sous-district de Chorakhe. Les chemises jaunes sont pour la plupart des fonctionnaires à la retraite, tandis que la majorité des villageois sont des chemises rouges.

 

 

 

 

Nos universitaires nous font un peu sourire quand ils divisent les chemises rouges en deux groupes, Nous pensons ne pas trahir leur pensée en traduisant par « les primitifs » (pour ne pas dire les primates) et « les évolués ». Les premiers aiment passer leur temps à écouter la radio ou à regarder les programmes télévisés des alliés ou des dirigeants des chemises rouges. Ils sont prêts à payer de 2 300 à 2 800 bahts pour l'installation de l’antenne satellite qui le leur permettra. Ils sont facilement soumis à un lavage de cerveau. Ils ne remettent jamais en question ce qu'on leur demande de faire. Si on leur dit de se joindre à une manifestation, ils le feront immédiatement. Il n’est pas question de penser autrement. Ils ne fréquentent pas ceux qui ne partagent pas leur point de vue même s'ils sont proches. Parfois même, les chemises ultra-rouges n’assisteront pas aux funérailles de leur voisin simplement parce qu’ils ne partagent pas les mêmes idées politiques.

 

 

 

 

Les « évolués » sont tout à fait raisonnables. Avant de participer à une manifestation dont ils sont informés par les politiciens, ils demandent d'abord à quel type d'événement ils vont assister. Ils sont capables de distinguer les choses. Ils sont ouverts aux informations provenant de différentes sources et chaînes de télévision. Ils ont des amis dont les opinions politiques sont différentes parce qu'ils comprennent que c'est une différence d'idées qui ne nuit pas à l’amitié.

 

 

 

En deux mots, il y a ceux qui comprennent et ceux qui ne comprennent pas. Nous ne voyons dans cette distinction que la trop fréquente tendance des universitaires à prétendre à l’omniscience. Nous préférons ce distique de Piron ; «Le bons sens du maraud quelques fois m’épouvante – Molière avec raison consultait sa servante » (16).

 

 

 

 

Pour nos universitaires, dans le cadre tout au moins des élections dans les circonscriptions de base, villa et sous-district, « la confiance est la principale raison invoquée par les villageois, suggérant que le travail et la confiance sont les éléments les plus importants de la démocratisation ». Le chef de village devant œuvrer en dehors des considérations de couleur, il doit donc rester en dehors des partis.

 

 

Par contre, lorsque nous quittons l’échelle du village, quelques dizaines ou quelques centaines d’électeurs, les candidats ne peuvent plus contrôler le corps électoral et doivent agir au travers des réseaux.

 

 

L’évolution de ce monde rural a fait que les populations sont devenues une partie active de l'engagement politique, pas seulement par leurs représentants élus.  Mais plus cette société se démocratise, et plus ses membres deviennent  individualistes et intolérants entre eux. On constate l’existence de conflits au sein des communautés rurales (chemises rouges et  chemises jaunes), même dans des communautés établies de longue date. Les deux piliers de la démocratie, l'égalité et la liberté, deviennent chancelants. Mais il est incontestable que l'électorat rural resté longtemps politiquement inactif dans les processus démocratiques semble avoir atteint un niveau accru de conscience politique.

 

 

Ceci dit, quand nos universitaires constatent une montée d’un individualisme agressif consécutif à cette marche vers la démocratie, nous retrouvons quelque chose du pamphlet publié par Jean-Paul Sartre dans la revue « Les temps modernes » en 1973 sous un titre provocateur « Elections, piège à cons » qui ne remet d’ailleurs pas en cause le processus démocratique.

 

 

Nous pouvons le résumer en une phrase « L'isoloir planté dans une salle d'école ou de mairie est le symbole de toutes les trahisons que l'individu peut commettre envers les groupes dont il fait partie ».

 

 

 

 

Nous devons en effet rester songeur d’autant qu’il existe (existait ?) en Thaïlande un paramètre inconnue de Sartre, celui de l’achat des votes. Nos Universitaires peuvent se louer du soin attaché par l’électeur aux qualités du candidat, ils éludent soigneusement cette question.

 

Madame Katherine A. Bowie est une anthropologue américaine qui a passé 40 de sa vie en Thaïlande. Elle a analysé l’élection d’un Kamnan en 1995 « dans le nord de la Thaïlande » (17). Pour elle, l'achat de votes a longtemps été considéré comme un obstacle majeur à la démocratie en Thaïlande et souvent attribué à la culture traditionnelle des villages, à l'ignorance de leurs habitants et à leur apathie. Mais ses constatations datent de 1995 et nous savons grâce à nos universitaires que les ruraux ont maintenant une conscience politique accrue et que, rouges ou jaunes,  ils sont évolués.

 

Il est donc évident que cette aberration n’existe plus en 2020 !

 

 

 

NOTES

 

(1)  «  Journal of Mekong Societies »  Vol.16 No.1 Janvier  - avril 2020 pp. 44-66.

 

 

(2) A 280 « LA VILLE DE KHONKAEN EN ISAN (NORD-EST DE LA THAILANDE) ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/11/a-280-la-ville-de-khonkaen-en-isan-nord-est-de-lathailande.html

 

(3) « Khon Kaen, siège d'un Ampheu, a l'allure d'un grand village, bâti des deux côtés d'une large avenue plantée d'arbres. Les bâtiments administratifs sont tous eu bois, les anciens sont couverts en tôles ondulées ou en tuiles de  bois, les nouveaux en tuiles de ciment confectionnées sur place ». Article signé Mariage in « Éveil économique de l’Indochine » du 11 septembre 1932 « Le constructeur de routes du Laos français sur les pistes du Laos siamois en 1927 ».

 

(4) Ces renseignements sont tirés du site http://old.jawrakhe.go.th/ประวัติความเป็นมา

 

(5) Nous avons effectué le pointage sur la carte « MapMagic North eastern  province » dans sa version numérisée dont l’échelle va jusqu’au 1/999°.

 

(6) Le Landsgemeinde, système traditionnel de la démocratie suisse, il n’est plus actuellement pratique que dans les cantons d’Appenzell et Glaris et encore uniquement sur les sujets d’intérêt local. Le vote y est public et à main levée tout comme il l’était à Athènes.

 

(7) Citer ces modèles de démocratie n’est pas discuter de la manière dont ils furent appliqués !

 

 

La constitution soviétique de 1936, est sur le pan constitutionnel considéré comme un modèle de démocratie. Elle instaure bien évidemment le suffrage universel direct et reconnait des  droits collectifs sociaux et économiques, non reconnus par les constitutions des pays capitalistes à cette époque, parmi lesquels les droits au travail, au repos et au loisir, la protection de la santé, le soin aux personnes âgées ou malades, le droit au logement, à l'éducation et aux bénéfices culturels  en dehors  de la liberté de parole, de celle de la presse de la liberté de réunion et de l’habeas corpus. Les républiques fédérées peuvent librement quitter l’Union.

 

(8) Lorsque le pouvoir n’est plus exercé par le peuple mais par ses représentants élus, la démocratie court le risque fondamental de voir ses représentants trahir le peuple. Ceux-ci entendant ne plus être soumis aux vœux de leurs électeurs s’estiment donc avoir le droit de le trahir. De là vient l’instauration quasi systématique dans les constitutions dites démocratiques du monde occidental de l’interdiction du mandat impératif. L'article 27 de la Constitution française du 4 octobre 1958 dispose : « Tout mandat impératif est nul. Le droit de vote des membres du Parlement est personnel » ce qui re vient purement et simplement à dire « votez pour moi et après je ferai ce qui me plait ».

 

La France n’a connu qu’un très bref épisode au cours duquel les représentants du peuple étaient tenus de respecter sa volonté Le mandat impératif fut rapidement  expérimenté lors de la Commune de Paris en 1871. Dans son appel aux électeurs du 22 mars 1871, le Comité central de la Garde nationale, installé à l'Hôtel de Ville depuis la soirée du 18 mars, précise sa conception de la démocratie : « Les membres de l'assemblée municipale, sans cesse contrôlés, surveillés, discutés par l'opinion sont révocables, comptables et responsables ». Lorsque les ouvriers boulangers, qui venaient d'obtenir la suppression du travail de nuit, se rendirent à l'Hôtel de Ville pour remercier la Commune, ils furent sévèrement tancés « Le peuple n'a pas à remercier ses mandataires d'avoir fait leur devoir ... Car les délégués du peuple accomplissent un devoir et ne rendent pas de services ».

 

 

« Il faut tuer ceux qui gouvernent mal » disait brutalement Saint-Just....

 

(9) La guérilla communiste des années 60 ne paraît pas avoir débordé dans cette partie de l’Isan. Voir nos deux articles :

H 28 – « LA GUÉRILLA COMMUNISTE DANS LE NORD-EST DE LA THAÏLANDE (ISAN) DU 7 AOÛT 1965 AU 23 AVRIL 1980 - PREMIÈRE PARTIE ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/12/h-28-la-guerilla-communiste-dans-le-nord-est-de-la-thailande-isan-du-7-aout-1965-au-23-avril-1980-premiere-partie-4.html

H 29 – « LA GUÉRILLA COMMUNISTE DANS LE NORD-EST DE LA THAÏLANDE (ISAN) DU 7 AOÛT 1965 AU 23 AVRIL 1980. LA FIN ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/01/h-29-la-guerilla-communiste-dans-le-nord-est-de-la-thailande-isan-du-7-aout-1965-au-23-avril-1980.la-fin.html

 

(10) Voir notre article A 305 – « LA RÉBELLION DE SOPHA PONTRI « LE MUSICIEN » DANS LA PROVINCE DE KHON KAEN (1932-1942) ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/02/a-305-la-rebellion-de-sopha-pontri-le-musicien-dans-la-province-de-khon-kaen-1932-1942.html

 

(11) « Village life in modern Thailand » - Institute of East Asiatic Studies - University of California - UNIVERSITY OF CALIFORNIA PRESS BERKELEY AND LOS ANGELES: 1963

 

 

(12) A 278 – « LES MAISONS TRADITIONNELLES DU NORD-EST DE LA THAILANDE– UN ASPECT DE LA VIE DANS NOS VILLAGES EN 1950. (บ้านแบบดั้งเดิมของอีสาน - ปี 2493 »

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/10/a-278-les-maisons-traditionnelles-du-nord-est-de-la-thailande-un-aspect-de-la-vie-dans-nos-villages-en-1950.2493.html

 

 

(13) Voir nos articles :

 

140. « La Résistance à la réforme administrative du Roi Chulalongkorn. La révolte des "Saints" ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-140-la-resistance-a-la-reforme-administrative-du-roi-chulalongkorn-la-revolte-des-saints-123663694.html

 

H 32  « LES SOUVENIRS DU PRINCE DAMRONG SUR LA « RÉVOLTE DES SAINTS » (1900-1902), SAINTS OU BATELEURS ? » : http://www.alainbernardenthailande.com/2019/05/h-32-les-souvenirs-du-prince-damrong-sur-la-revolte-des-saints-1900-1902-saints-ou-bateleurs.html

 

(14) Il est toujours en place sous le nom de marché municipal de Ban Donmong (ตลาดสดเทศบาลดอนโมง)

 

(15)  Notons en particulier sur le territoire de Nongruea : la Mitr Phol - Phu Viang Sugar Refining Mill filiale de la gigantesque Mitr Phu Viang Sugar Co., Ltd. le plus grand producteur de sucre d’Asie et le cinquième au mondeCette raffinerie en activité depuis 1995 traite si l’on en croit son site Internet 36.000 tonnes de sucre de canne par jour.

 

 

La Khon Kaen Fishing Net Co. Ltd. Factory implantée dans les environs de Khonkaen y emploie 7.000 personnes.

 

(16) Alexis Piron « La métromanie » (II – VII).

 

(17)  « Vote Buying and Village Outrage in an Election in Northern Thailand: Recent Legal Reforms in Historical Context » in « The Journal of Asian Studies» vol. 67, n° 2, mai, 2008, pp. 469-511.

 

 

 

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commentaires

Xavier Broc 06/06/2020 08:13

superbe article, très bien détaillé.

grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-b 07/06/2020 03:32

Merci de votre encouragement