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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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13 juillet 2020 1 13 /07 /juillet /2020 22:16

 

Madame Suthisa Rojana-Anun est l’auteur d’un très bel article sur les difficultés du traducteur du thaï au français: « Quelques aspects linguistiques de la traduction thaï-français» (1). Elle est professeur de français à la faculté des Arts libéraux, de l’Université Thammasat (2). Elle nous plonge dans les difficultés de la traduction, qui pour elle est plus qu’un exercice littéraire, un art. Qui pouvait traduire Céline en russe autre qu’Elsa Triollet ? (3).

 

 

Elle peut aussi conduire à des résultats divergents selon  les qualités du traducteur. Citons un exemple caractéristique dans une langue que nous, connaissons un peu, le latin, lorsque cet art devient un véritable art poétique (4). 

 

 

 

Suthisa Rojana-Anun, quoique native, manie notre langue à la perfection (5). Mais comme native, ses préoccupations de traductrice sont différentes des nôtres, tout simplement parce que ce qui est évident pour un natif ne l’est pas pour nous ! Notre propos n’est pas de critiquer son travail, nous y reviendrons, mais de faire état des difficultés qui peuvent être nôtres comparées aux siennes, multiples difficultés qui peuvent survenir, souvent dues à la grande différence structurelle entre nos deux langues. Nous allons vous en livrer quelques-unes sans toutefois que l’ordre de présentation soit un ordre hiérarchique et surtout que la liste soit limitative.

 

 

 

LES PARTICULES DE POLITESSE

 

 

La langue thaïe est riche en particules placées toujours en fin de phrases, elles veulent tout dire, elles ne veulent rien dire, elles sont proprement intraduisibles, mais elles changent le ton d’une phrase, elles créent des nuances sur lesquelles on ne peut faire l’impasse, elles font passer allégrement de la plus fine courtoisie à un ton cavalier, vous les entendrez, vous les lirez. Comme elles peuvent s’additionner,  la langue thaïe est souvent une dialectique de la répétition, elles permettent de traduire toutes les nuances de la courtoisie thaïe. Elles sont tellement ancrées dans les usages qu’un Thaï qui parle anglais n’hésitera pas à vous dire thank you khrap (6).

 

La grammaire thaïe les définit ainsi: « Elle sont utilisées dans la conversation en fin de phrase pour, de façon polie suggérer, ordonner, solliciter, et manifester son accord». Si elles relèvent du langage parlé, nous les retrouvons évidemment dans l’écriture à l’occasion par exemple de dialogues.

 

Tout le monde connait  les fameux ค่ะ et คะ (kha) pour les femmes indispensables pour clôturer toute phrase, la première affirmative ou négative, la seconde interrogative – elle ne diffère que par la tonalité - dans le moindre dialogue courtois. ครับ (khrap) est l’équivalent pour les hommes.

 

 

La particule féminine a des formes familières que nous retrouverons dans la reproduction de dialogues; จ๊ะ - จ๋า  - จ๋ะ  (cha sous  trois tonalités) et également ฮะ - ฮ่ะ  (ha sous deux tonalités).

 

Vous n’aurez probablement pas l’occasion d’utiliser พ่ะย่ะค่ะ  (phayakha), qui est le correspondant de ces particules en ratchasap, la langue royale mais aurez peut-être l’occasion de le lire et pas plus เพคะ (phékha) forme de kha que doit utiliser une femme qui s’adresse à un homme de haut rang. Peut-être lirez-vous encore un ขอรับ (khorap), de même un ครับ (krap) masculin  d'inférieur à supérieur.

 

Cette liste n’est pas limitative mais nous essayons en tous cas de définir clairement la nuance que ces particules introduisent. Si elles sont du langage parlé, elles peuvent évidemment se retrouver dans l’écrit qui reproduit un dialogue.

 

นะ (na) est très fréquente et exprime diverses nuances: adoucit un ordre, indique une suggestion courtoise, pose courtoisement une question  ou manifeste une surprise, marque aussi l’insistance ou l’emphase. Elle complète souvent les premières : นะค่ะ (nakha) et  นะครับ (nakrap)

 

 

สิ - ซิ - ซี (si) : Sous trois orthographes différentes, donc sous trois tonalités différentes, si marque l’insistance courtoise. Il en est de même avec จัง (chang) qui marque une insistance encore plus lourde. เลย (loey) renforce une négation en pouvant se cumuler avec chang pour devenir changloey.

 

หรอก (rôk) est fréquente aussi et adoucit des affirmations ou des négations péremptoires.

 

Terminons, bien que notre inventaire n’ait pas été complet, par deux mots : หน่อย (noy) et ด้วย (duay) qui ont chacun un sens spécifique, le premier signifie petit, un peu et le second avec. Placés en fin de phrase non plus comme adjectif ou adverbe, en qualité de particule, elles rendent une demande beaucoup plus courtoise.

 

Si nous en  avons relevé d’autres, elles nous ont semblé ne plus relever que du langage très ou trop familier. Beaucoup d’ailleurs sont marquées par un simple changement de tonalité donc une orthographe différente.

 

Une brève expérience pour comprendre ce que peuvent être les difficultés d’un traducteur sans que nous garantissions la manière dont nous avons tenté d’indiquer ces nuances:

 

คุณสวย  (khounsuay) : Vous êtes belle ! - คุณสวยจัง (khounsuaychang) : Vous êtes très belle ! - คุณสวยจังเลย  (khounsuaychang) : Vous êtes vraiment très belle  !

 

 

- คุณสวยจังเลยนะ (khounsuaychangloeyna) : Vous êtes extraordinairement belle ! - คุณสวยจังเลยนะครับ (khounsuaychangloeynakhrap Vous êtes extraordinairement belle ! (Plus respectueux)

 

 

Si le langage parlé fait souvent abstraction de ces subtilités, il n’en est pas de même dans l’écrit dont la différence avec le parler de tous les jours est beaucoup plus nette qu’en Français. Kha et khrap sont largement suffisante pour notre quotidien mais il est séant de ne pas les oublier ! Notez enfin qu’ils peuvent tout simplement signifier oui (7). Vous entendrez souvent à la télévision locale de longues théories de kha et de krap.

 

 

LES PARTICULES INTERROGATIVES


On ne pose pas de questions dans cette langue par un simple point d’interrogation, ce serait trop simple. On ne  marque pas l’interrogation par un changement de ton comme en français qui peut à cette occasion devenir tonal : «tu viens » constatation, « tu viens ! » ordre, « tu viens ? » interrogation posée sur un ton qui se rapproche du ton montant du thaï.  L’interrogation est marquée par des particules de fin de phrase, toujours posées avant la particule de politesse, chacune apportant une nuance différente car elles ne sont pas alternatives.

 

La particule interrogative pure et simple est ไหม (may) qui peut se marquer par un simple point d’interrogation ou se traduire par est-ce que ?

 

ใชไหม (chaymay) introduit le mot ใช qui signifie vrai, une façon de dire n’est-ce pas ? L’interlocuteur qui pose la question connait la réponse et attend confirmation.

 

 

 

Il en est de même de หรือ (rue), que nous traduirions par vraiment ?

 

หรือยัง (rueyang) que nous traduisons par ou non ? nous conduit à cette forme interro-négative dont la réponse déconcerte les Français :  Si vous posez la question à un Thaï tu ne manges pas ? il répondra oui considérant que votre proposition est exacte et qu’il ne mange pas alors que le Français répondra non !

 

 

หรือเปล่า (rueplao) : plao a plusieurs sens, c’est le vide, c’est en philosophie le néant. La question est alors posée sous forme alternative : oui ou non ?

 

 

LES CLASSIFICATEURS

 

 

Si le terme est généralisé, ceux de « désignation numérique » (Monseigneur Pallegoix) ou de « nom numérique » (Lunet de la Jonquière) semblent plus appropriés. Voilà une notion spécifique aux langues d’Asie du sud-est qui est familière aux natifs mais pas aux occidentaux. Qu’est-ce à dire ? Chaque mot, chaque nom, a son propre classificateur. Ils sont utilisés pour compter ou pour faire référence à ce nom. Un exemple, celui d’un être est humain est le mot คน khon une personne mais il en est un autre pour les personnes de qualité et encore un pour les prètres et encore un  pour les membres de la famille royale et le roi lui-même.

 

Nous en trouvons de très lointaines traces en français lorsque nous parlons d’un essaim d’abeilles, d’une harde de sangliers ou tout simplement d’une bande de c..s.

 

 

Tout cela participe au caractère répétitif de la langue d’autant que certains mots sont leurs propres classificateurs ce qui provoque la surprise de retrouver le même mot deux fois dans la phase !.

 

Pour le grammaire thaïe, ils sont นามบอกลักษณะ namboklaksana c’est à dire des mots qui indiquent la catégorie. La terminologie est meilleure  que celle des Français ou des Anglais (classifier).

 

Avant de donner des exemples, essayons de le mieux définir ; Pour Dupuy et Nattawan Boonniyom (6) «il est un terme que l’on place après le nom, jamais avant et qui répartit oui groupe ce dernier avec d’autres noms dans une catégorie. On retrouve là le sens de classification: action de distribuer par classes, par catégories, par familles, types ... ».

 

Il existe un grand nombre de classificateurs en thaï mais nous sommes loin de « la trentaine » dont parlent toutes les grammaires francophones ! Il suffit de consulter le site de l’Académie royale, il en est 388 répartis en 21 catégories. A notre connaissance, un seul site anglophone les a répertoriés et aucun français (8).  La répartition en catégories suscite des curiosités sinon des sourires : N’en citons qu’une, le mot คัน khan qui signifie en première analyse une poignée ou une barre devient le classificateur des automobiles, des cyclomoteurs, des bicyclettes, des véhicules motorisés, des parapluies, des ombrelles, des cuillères, des fourchettes ou des manches de pioche, de tout ce qui a un manche ! Il n’y a pas en s’en étonner puisque les premières automobiles venues au Siam n’avaient pas de volant circulaire mais des leviers de commande! Le classificateur d’un couple peut tout à la fois se reporter à un couple de personnes ou une paire de chaussures et celui d’une boule à un ballon ou un melon.

 

Les Thaïs même les plus cultivés ne les connaissent probablement pas tous. En présence d’un mot en fin de phrase qui vous interpelle, le Dictionnaire de l’Académie royale ne manque pas de préciser son utilisation en tant que classificateur. Il est en  thaï sur le site anglophone thai-language (7) qui est heureusement pour nous bilingue ! Il en est aussi des « passe-partout », tout comme un francophone à court de vocabulaire peut dire familièrement un machin, un truc mais leur utilisation est considérée comme correcte. La plupart du temps, le lien entre le nom et son classificateur coule de source, parfois beaucoup moins, mais toujours avec une certaine logique.  Certains mots sont leur propre classificateur, par exemple les éléments permettant la mesure (verre, bouteille) qui sont les propres classificateurs de leur contenu !

 

Sur le terrain, et non plus dans la lecture, vous commanderez au bar une petite bouteille de bière : ขอขวดเบียร์เล็กหนึ่งขวด khokhuatbialeknuengkhuat, littéralement demander bouteille bière petite une bouteille : Je voudrais une petite bouteille de bière. Sur le terrain encore, n’en donnons qu'un:  Vous êtes au marché et voulez acheter des œufs, ไข่ khàï qui ne sont pas un poulet ไก่ kài, la différence n’est pas toujours évidente à l’oreille entre khay et kay ? Le classificateur vient à notre aide, le classificateur d’un animal, poulet ou cochon c’est ตัว tua (animal) et celui d’un oeuf, c’est ฟอง fong (bulle). Vous avez moins de risque de vous tromper si vous demandez oeufs 5 bulles ไข่ห้าฟอง khayhafong  cinq oeufs, ou poulet deux animaux ไก่สองตัว kaysongtua deux poulets ! En définitive, ce système est souvent bien commode.

 

Naturellement, la verticalité de la société fait qu’il y a une hirarchie dans les clasificateurs, celui des éléphants n’est pas celui d’un chien galeux et dans les êtres humains, il y a celui de la plèbe, celui des élites, celui des bonzes et celui des membres de la famille royale sans oublier les créatures célestes,  divinités, géants et kinaris ! Dupuy et Nattawan Boonniyom en inventorient une petite vingtaine (6).  Degnaud nous en donne une quarantaine dans sa grammaire et quatre fois plus dans son dictionnaire (8). Benjawan Poomsan Becker en est à une grosse trentaine (6).

 

Ces trois douzaines sont évidemment les plus fréquents. Que va donc faire le lecteur-traducteur qui butte sur un mot qu’il ignore ? La belle affaire ! Consulter un bon dictionnaire tout simplement  (10) !

 

 

GENRE ET NOMBRE

 

Le genre

 

 

Suthisa Rojana-Anun se heurte à cette difficulté du traducteur du thaï vers le français. Nous l’avons abordée sous un angle différent mais sous la seule vision de la transcription des toponymes (15).  Ne revenons pas sur ce sujet.  Les substantifs français doivent comporter un genre grammatical correspondant au sexe. Elle cite une phrase qui ne comporte aucune indication de sexe : คนขายหนังสือพิมพ์ตายแล้ว (khonkhainnangsuephimtailaeo). Masculin ou féminin, singulier ou pluriel ? Le vendeur de journaux (la vendeuse ?) est mort ( ?). Comme pour le dialogue entre Chay aime Ying, seul le contexte permet de s’y retrouver ! Mais ses explications nous ont fait sourire ! Beaucoup de mots thaïs, depuis le nam prik au tomyam en passant par le somtam et le tuktuk sont systématiquement masculinisés dans les traductions. Or, le namprik est une sauce, le tomyam une soupe, le somtam une bouillie et le tuktuk une motocyclette à trois roues. « Le masculin est généralement choisi » – nous dit-elle – « car il peut être considéré en quelque sorte comme le genre neutre, non marqué ». « ... la plupart des emprunts du thaï en français portent le genre masculin... ». Elle y voit « un statut du genre neutre souvent associé au genre masculin en français et la préférence du masculin pour la formation des néologismes ».

 

C’est une vision erronée du français, le masculin n’est pas neutre, il est masculin ! Une étude venant d’un universitaire de Toulouse, portant sur un  pointage effectué dans le « Petit Robert », parmi les noms enregistrés comme variables 40 % sont donnés comme seulement masculins, et 6 % comme seulement féminins (16). Globalement, sur un échantillon d'environ 11.000 mots soit 1/3 du Petit Robert en nombre de pages dépouillées les proportions sont de 56 % de masculins pour 44 % de féminins. La différence est nette même si elle n'est pas considérable. Quelle est l’origine de cette règle? Lors de la sédentarisation, les hommes allaient à la chasse et les femmes cuisinaient. Par la suite, ce sont les hommes qui allaient à la guerre et  les femmes restaient s’occuper des enfants. Le masculin va l'emporter sur le féminin. « Le masculin est plus noble que le féminin écrit Pierre Larousse dans son énorme « Grand dictionnaire encyclopédique du XIXe siècle ». La tradition était constante : « Lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l'emporte » ou  « Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle » (17). Restons-en là, la linguistique n’est pas toujours « politiquement correcte ». La civilisation  siamoise est plus matriarcale que la nôtre.

 

 

Le nombre

 

En ce qui concerne le nombre, la difficulté du traducteur est similaire : elle est obligatoire en français, elle est facultative en thaï. Suthisa Rojana-Anun donne un exemple dans une phrase toute simple : เมื่อเช้านี้มีนักศึกษามาหาอาจารย์ (Mueachaonimi naksueksamahaachan) : Ce matin, un étudiant (une étudiante ? des étudiants ? des étudiantes) est venu voir le professeur. Seul le contexte de la phrase permet de donner la bonne traduction.

 

Notons pour clore ce paragraphe que les systèmes de traduction automatique sur lesquels nous reviendrons privilégient le masculin singulier.


 

 

LE DÉCOUPAGE DU TEXTE THAÏ

 

C’est bien là une difficulté majeure pour le lecteur même natif !

 

Unephrasequineséparepaslesmotsseraitunvéritablecauchemar

 

En français nous séparons les mots les uns des autres par des espaces, une phrase commence par une lettre majuscule et se termine par un point ou d’autres signes de ponctuation comme le point d’interrogation, le point d’exclamation, le point-virgule ou les points de suspension. En thaï, les mots sont collés les uns aux autres, l’espace est utilisé pour séparer des unités plus grandes comme les propositions ou les phrases, généralement sans qu’un signe de ponctuation n’indique le début ou la fin d’une phrase. Il n’y a pas non plus de distinction entre majuscule et minuscule (18). Il y eut des signes de ponctuation dans les textes archaïques, il n’y en a plus. Le texte est compact et les séparations en tranches d'à peu près égale longueur sont souvent sans rapport avec le sens. Les grammaires siamoises en usage dans les écoles recommandent l’usage des signes de ponctuation, innovation heureuse qui n’est suivie que d’effets ponctuels, dans les journaux en particulier, mais le plus souvent à mauvaise escient.

 

 

Suthisa Rojana-Anun nous donne un bon exemple de la liberté du traducteur de découper les phrases et de mettre des signes de ponctuation là où cela lui semble le plus approprié. Elle cite un passage du roman ตลิ่งสูง ซุงหนัก (Talingsung  SungNak) de Nikom Rayawa (นิคม รายยวา) de 1984. Trois traductions d’un paragraphe en français,  celle d’Achara Chotibut et Jean-Claude Neveu  de 1988, celle de Jean P.A. Toureille-Lichtenstein de 1995 et celle de Marcel Barang de 1998. Trois traductions, découpages différents et trois versions, à vous de juger (19).

 

 

Contentons-nous, hors ces citations très littéraires, de citer des exemples curieux de ce que peuvent donner des divergences de découpage même si elles sont un tout petit peu tirées par les cheveux : vous rencontrez le mot ตากลม (taklom) que vous pouvez découper comme suit ตา-กลม et traduire œil rond

 

 

 

...  ou ตาก-ลม qui deviendra exposé au vent. Le second exemple est également tiré par les cheveux mais cité dans un manuel humoristique et il vaut le détour : มารอกราบ (marokrap). Première lecture มา-รอ-กราบ soit à peu près venez rendre hommage.

 

 

Deuxième lecture dont on voit rapidement qu’elle est incohérente : า-รอก-ราบ venir poulie plate ? La troisième l’est moins มาร อก ราบ mara ok rap : Mara (le démon) a la poitrine plate. Pourquoi pas ? Dans le panthéon des divinités bouddhistes, les créatures célestes sont sexuées. Il y a donc des démons femelles, et il n’y a pas de raisons que celles-ci n’aient pas la poitrine plate !

 

 

Que conclure ? Tout simplement comme Suthisa Rojana-Anun que la traduction du thaï au français d’un texte soutenu nécessite le travail conjoint de deux natifs de chaque pays. Pour le français, s’il butte sur un mot thaï, la ressource suprême est de consulter le Dictionnaire de l’Académie royale  (พจนานุกรมฉบับราชบัณฑิตยสถาน  Phojanānukrom Chabap Rātchabandittayasathān). Il fait l’objet de mises à jour mais la réédition de 2007 a supprimé ce qui était considéré comme vulgaire ou trivial dans l’édition de 1999. Il est évidemment rédigé en thaï, nous nous contenterons à ce sujet de citer Lunet de la Jonquières, rédacteur du premier dictionnaire français-siamois (20).

 

 

 

Dictionnaires ?

 

Quant aux dictionnaires thaïs-français, ils sont nombreux sans parler du premier, celui de Monseigneur Pallegoix de 1854 dont la consultation n’est pas inutile. Il en est plusieurs en ligne ou en version papier mais toujours avec une transcription romanisée fantaisiste, chacun assurant que sa manière est la meilleure. Nous utilisons en priorité le site thai-language déjà cité (8). Il est probablement la meilleure ressource Internet en constante amélioration depuis 15 ans. Sa transcription du thaï n’est ni meilleure ni pire que celle des autres méthodes. Il a à cette heure 75264 entrées dans la partie dictionnaire et plus de 20000 clips audio. Nous n’avons jamais pu le prendre en défaut et en outre il n’est pas avare de vocabulaire de l’Isan et des mots que les éditions du Dictionnaire de l’Académie royale du siècle dernier qualifiait de ไม่สุภาพ (maysuphap pas convenable). Nous ne faisons pas sa promotion puisqu’il est libre d’accès à condition de connaître l’écriture thaïe et d’avoir des notions d’anglais.

 

 

Les logiciels?

 

Des publicités tapageuses et mensongères vous proposent sur Internet des traducteurs qui vous permettront de connaître 40 langues.  La question a fait l’objet d’une étude de l’Ecole supérieure de commerce de Paris (ESCP) qui n’est pas la plus mauvaise. Son but est de former des épiciers de haut de gamme pour lesquels la connaissance de l’anglais est nécessaire (21).

 

 

Un utilisateur qui connait bien l’anglais nous dit « J'écris en français. Je traduis rapidement avec Google Translate et relis ensuite la traduction pour affiner et corriger », explique cet expert en stratégie digitale. Ce logiciel recueille volontiers ses faveurs « pour dépanner ». C’est le programme de traduction que les spécialistes de l’école considèrent après comparaisons comme le meilleur devant Bing. Ce classement reste – concluent-ils – relatif : Le score de 76 % est très mauvais, puisqu’avec un tel pourcentage, dans un texte de cinq lignes (50 mots), un lecteur serait arrêté par une erreur cinq fois par ligne (25 erreurs) ! Mais s’il rend de bons services dans des langues don la structure est la même que celle du français, il est indispensable d’avoir une bonne connaissance de la langue de départ  et de la langue d’arrivée. Avec le thaï, la tâche est plus rude.

 

Dans l’exemple que nous avons donné plus haut cité par Suthisa Rojana-Anun : เมื่อเช้านี้มีนักศึกษามาหาอาจารย์ (Mueachaoniminaksueksamahaachan) ignorant évidemment le contexte,  la traduction de Google est au masculin singulier : « Ce matin, un étudiant est venu voir le professeur ».

 

Il est un exemple qui démontre les limites du système :  Les subtilités que le français traduit par sa grammaire et son vocabulaire se traduisent souvent en thaï  par la l’addition de mots plus ou moins synonymes énonçant des concepts plus ou moins similaires pour aboutir à un concept unique. Antoine de Saint-Exupéry fait dire au Petit Prince en six mots je suis responsable de ma rose. l’ouvrage a été remarquablement traduit en thaï (22). Résultat : un verbe, puis deux pour faire un mot composé puis encore trois puis quatre puis cinq pour parvenir à un concept unique ! Notre traductrice traduit comme suit : ฉันต้องดูแลรับผิดชอบดอกกุหลาบของฉัน et si nous séparons les mots entr eux, nous aurons ฉัน ต้อง ดูแล รับผิด ชอบ ดอก กุหลาบ ของ ฉัน ce qui donne en mot à mot : Moi – devoir – veiller sur – être responsable – aimer – fleur – rose – de – moi. Du thaï vers le français, Google nous traduit Je dois prendre soin de ma rose. Si nous allons du français vers le thaï, Google traduit ฉัน รับผิด ชอบ ดอก กุหลาบ ของ ฉัน ce qui donne en mot à mot : Moi – être responsable – aimer – fleur – rose – de – moi. Le sens général y est mais deux verbes ont été esquivés ! Il ne faut pas s’étonner si le version thaïe du Petit Prince fait 146 pages et dans un même format, la française 92.

 

 

N'utilisez donc pas le traducteur automatique de Google pour traduite un vers de Virgile même si le latin est inclus !

 

La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a !

 

 

 

NOTES

 

(1) In « Bulletin de l’Association thaïlandaise des professeurs de Français » (ATPF), n°. 131, année 39 (janvier–juin 2016). Les articles du journal sont numérisés sur le site de l’ATPF.

 

 

(2) Elle est l’auteur d’une thèse soutenue en 2005, thèse de doctorat en sciences du langage : « Les représentations du français en Asie du Sud Est. Le cas des étudiants en licence de français au Cambodge, au Laos, à Singapour, en Thaïlande et au Vietnam » à l’Université du Maine (Le Mans) - Faculté des Lettres, Langues et Sciences Humaines. Elle est le résultat d’un  assez remarquable travail d’enquête. Elle est numérisée sur le site theses.fr

 

Nous lui devons également d’autres articles publiés dans la revue de l’association,  notamment « Les guillemets dans la traduction français-thaï » en 2018 et « Ponctuation en thaï : emplois prescrits et pratique actuelle » en 2019. Elle a participé en 2009 à la traduction de l’ouvrage « Le roi Bhumibol, force de la nation » de l’auteur anglais Richard William Jones.

 

 

(3) « Voyage au bout de la nuit » a été écrit en 1932 et la traduction est de 1934. Selon une amie franco-russe, le langage singulier de Céline a été remarquablement traduit.

 

 

(4) Les poètes considèrent qu’on ne peut traduire convenablement la poésie que par la poésie et que le vers s'impose pour cela, défi périlleux !  Lorsque par exemple Valery et Pagnol ont traduit les « Bucoliques » de Virgile en bons alexandrins français alors même que l’art poétique latin n’a rien à voir avec celui de Boileau, les résultats sont surprenants   :

 

Huitième églogue :

Pastorum musam Damonis et Alphesiboei,

immemor herbarum quos est mirata juvenca,

certantes, quorum stupefactae carminé lynces

et mutata suos requierunt flumina cursus,

Damonis musam dicemus et Alphesiboei.

 

Traduction classique  (Classiques Garnier) :

 

Je redirai les chants de Damon et d'Alphésibée : attentive à leur lutte, la génisse oublia l'herbe tendre ; les lynx charmés s'arrêtèrent immobiles ; les fleuves troublés suspendirent leurs cours : Je redirai les chants de Damon et d'Alphésibée.

 

 

 

 

Traduction en alexandrins par Paul Valéry en 1956 :

 

Je redirai les chants de nos bergers poètes,

Ce que chantait Damon avec Alphésibée,

Ce qui rendait les bœufs distraits de l'herbe tendre,

Les lynx tout étonnés d'ouïr ces deux rivaux,

Et les fleuves saisis, en suspendre leurs cour.

 

 

Traduction en alexandrins de Pagnol en 1958

 

Damon, Alphésibée, ô pasteurs inspirés !

Oubliant l'herbe pour admirer votre lutte,

Les troupeaux écoutaient le poème et la flûte.

Immobile, le lynx fermait ses yeux dorés,

Et sur le flanc du mont la rivière et la source,

Pour vous entendre mieux, suspendirent leur course...

Disons à notre tour les chants de ces bergers.

 

 

(5) Son maniement des signes de ponctuation est digne d’éloge. Combien de Français utilisent à bon escient le point, le point-virgule, la virgule et les points de suspension ?

 

 

(6) Le « précis de grammaire thaïe » de 2004 de Jean-Pierre Dupuy et Nattawan Boonniyom en fait un bon inventaire (ISBN 2842792084). Il en est de même dans le second volume de la méthode anglaise d’apprentissage du thaï de Benjawan Poomsan Becker « Thai for intermediate learner » de 1998 (ISBN 1887521011).

 

 

 

 

(7) Voir notre article   A 37 « La langue thaïe ne connaît ni le oui ni le non ! »

 

(8) Nous les trouvons bien évidement sur le site de l’Académie royale (en thaï)

http://www.royin.go.th/?page_id=641 

et listés sur le remarquable site d’un australien passionné de thaï 

http://www.thai-language.com/ref/classifier-list

 

(9) « L’essentiel de la grammaire thaïe » de 1996 (ISBN 9742105138)et « Dictionnaire français-thaïe » de 2012  (IBSN : 974-7315-73-4)

 

(10) Nous en avons dit quelques mots dans un article ancien (2011) en ajoutant : « Vous ne parlerez jamais correctement le thaï si vous ne vous pénétrez pas de ce mécanisme. »

A 27 : « Pour en savoir un peu plus sur la langue thaïe ! » : http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-27-pour-ne-savoir-un-peu-plus-sur-la-langue-thaie-73586519.html

Relevons deux articles plus techniques en anglais malheureusement, sur le sujet « Thai Classifiers and the Structure of Complex Thai Nominals » de Pornsiri Singhapreecha qui enseigne à l’institut du langage de l’Université Thammasat :

https://www.aclweb.org/anthology/Y01-1024.pdf

et « ASSIGNMENT BY CORPUS-BASED APPROACH » de Virach Sornlertlamvanich  -  Wantanee Pantachat  et Surapant Meknavin :

https://www.researchgate.net/publication/2798539_Classifier_Assignment_by_Corpus-Based_Approach

 

(11) Citons en particulier, mais on le trouve dans toutes les grammaires, ภาษา ไทย (phasathai) ISBN 974-279-0108. Nous utilisons la grammaire thaïe en 8 fascicules (หนังสือชุด รักภาษาไทย - nangsuechut rakphasathaisérie de volumes, j’aime la langue thaïe) dont le deuxième volume (ชนิดของคำ chanitkhongkhamles différents types de mots) (ISBN 974-08-4632-7) consacre un chapitre aux pronoms personnels et à leur bon usage.

 

 

(12) Nous en trouvons une très subtile utilisation dans les albums de Tintin traduits en thaï notamment celui que nous venons d’emprunter à un petit neveu (Khatha Khu Banlang - คฑาคู่บัลลังก์ , littéralement les deux couronnes : « le sceptre d’Ottokar »). L’aventure de Tintin se déroule dans le royaume de Syldavie, en particulier dans l’entourage royal en sorte que nous y trouvons les pronoms personnels utilisés à tous les niveaux.

 

 

(13) Voir notre article A 274 – « UN EXEMPLE SINGULIER DE L’ANGLICISATION DE LA LANGUE THAÏE : INTRODUCTION D’UN PRONOM PERSONNEL À L’INTENTION DES HOMOSEXUELS » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/09/a-274-un-exemple-singulier-de-l-anglicisation-de-la-langue-thaie-introduction-d-un-pronom-personnel-a-l-intention-des-homosexuels.ht

 

 

14) L’apparition de nouvelles technologies a eu évidemment pour conséquence la  création d’un vocabulaire nouveau. Les lettrés siamois qui connaissaient le pâli formèrent les mots nouveaux à partir de racines sanskrit-pali ainsi le télégraphe devint  โทรเลข (thoralek) de thora, qui conduit et lek, chiffre.
 

 

Sans remonter aux sources, les premières machines à calculer furent fort joliment baptisées เครื่องคิดเลข (Khrueangkhitlek), littéralement machine penser chiffres.


 

 

Mais les ordinateurs sont devenus des คอมพิวเตอร์ (Khomphiotoe), immonde transcription de l’anglais dans laquelle nous peinons à reconnaître computer ! Toute la technologie informatique ne comporte que des mots transcrits à la va-comme-je-te pousse de  l’anglais.

 

15) Voir notre article  A 376 – « DE LA DIFFICULTÉ D'ÉCRIRE LES TOPONYMES THAÏS EN FRANÇAIS ».

 

(16) Michel  Roché « Le masculin est-il plus productif que le féminin ? ». In: Langue française, n°96, 1992, pp. 113-124.

 

(17)  Abbé Gabriel  Girard « Synonymes françois, leurs différentes significations, et le choix qu'il en faut faire pour parler avec justesse », 1769 et Édouard Braconnier « Théorie du genre des noms : essais sur la langue françoise » 1835.

 

(18)  L’absence de majuscules rend pour le lecteur occidental la lecture parfois un pensum puisqu’il est difficile de reconnaitre un nom propre, notamment dans un simple journal. Elle ne pose pas de difficultés aux natifs. Elle a par contre un avantage majeur en informatique puisque le doublement de la touche majuscule sur les claviers des ordinateurs permet d’écrire sans difficultés les 44 consonnes, les 32 voyelles et tous les signes diacritiques y compris ceux qui sont aujourd’hui obsolètes.

 

 

(19) Traduction n°1 « Depuis ce jour, il s’était senti soulagé d’avoir pu se libérer de certaines choses qu’il avait sur le cœur. L’animal était installé dans ce hangar au toit recouvert de paille. Que les gens l’aiment ou non. Il était là, porteur d’une valeur particulière. Il n’y avait jamais songé auparavant, mais, de manière intuitive, il avait senti qu’il devait le faire ; c’était un devoir, une obligation. La conscience de sa responsabilité l’avait poussé à se saisir d’un marteau et d’un burin. »

Traduction n°2 : « A compter de ce jour, il se sentit soulagé de s’être débarrassé d’un si gros poids dans le cœur. L’éléphant se dressait à l’intérieur de l’appentis recouvert d’herbe à paillote. Que cela plaise ou non aux gens, il était bien là ! Il avait sa propre signification bien à lui et à laquelle Kham-Ngaï n’avait jamais pensé, auparavant. Il avait tout juste eu, sans être vraiment conscient, le sentiment qu’il se devait de le sculpter. C’était une obligation ! C’était un devoir ! C’était, en quelque sorte, une responsabilité qui l’avait stimulé, jusqu’au plus profond de lui-même, à s’efforcer de prendre la gouge et de frapper dessus. »

Traduction n°3 « De ce premier jour à aujourd’hui, Cam-ngaï s’était débarrassé de bien des choses dans son cœur et il se sentait comme soulagé. Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, l’éléphant était bien là, sous le toit d’herbe de la remise. Il avait sa propre signification, dont Cam-ngaï n’avait jamais eu conscience ; il avait seulement eu le sentiment qu’il devait le faire. C’était son fardeau, son devoir, et il ne pouvait s’y soustraire. Une force au tréfonds de lui-même l’avait incité à se saisir du ciseau et à se mettre à l’œuvre, c’était une façon d’assumer ses propres responsabilités. »

 

(20) « L'étude des écritures thaïes et des écritures cambodgiennes ne présente pas de pareilles difficultés (s.e. que l’étude des quatre mille caractères, bagage minimum pour celui qui étudie le chinois). Quelques jours de travail suffisent pour en comprendre le mécanisme, et un ou deux mois pour déchiffrer passablement les imprimés et les manuscrits soignés. Le matériel phonique de ces  langues est très complet et très approprié; à quoi sert de le remplacer par un autre moins parfait? Apprenons les dialectes thaï comme nous apprenons l'allemand, le grec, le russe, l'arabe, etc., en commençant tout simplement par étudier  leur écriture propre ».

 

(21) https://www.leparisien.fr/economie/quels-sont-les-meilleurs-logiciels-de-traduction-23-06-2014-3945765.php

 

(22) พะงาพันธุ์ โบบิเยร์ (Phangaphan  Bobiye), เจ้าชายน้อย 1997 (ISBN 974-300-090-9)

 

 

 

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