Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
  • Contact

Compteur de visite

Rechercher Dans Ce Blog

Pourquoi ce blog ?

  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

(suite cliquez)   POURQUOI CE BLOG ?

Pour nous contacter

Merci d’être venu consulter ce blog. Si vous avez besoin de renseignements ou des informations à nous communiquer vous pouvez nous joindre sur blogthailande@yahoo.fr

7 février 2011 1 07 /02 /février /2011 00:47

Le bouddhisme vu par les Missionnaires et voyageurs français du XVIIème siècle, Jean Marcel (Etude non publiée)

 

bouddha-ayutthayaIntroduction

 

Cette étude, transmise par notre ami Bernard, m’a paru intéressante car elle  confirmait mon sentiment à savoir :

 

Nos missionnaires /voyageurs ayant effectué un séjour ou écrit sur le Siam de 1666 à 1691 ont peu compris le bouddhisme (c’est un euphémisme) et surtout ont voulu, pour la plupart, ne le voir qu’à travers le prisme de la religion chrétienne.  Pire précise Jean Marcel, sur les 25 publications les plus connues, 8 auteurs seulement abordent le sujet, et sur les 17 restant, 12 étaient pourtant des hommes d’Eglise. Même Mgr Pallu, le fondateur des Missions étrangères, n’y est pas  pertinent. Malheureusement Mgr Laneau, qui a passé 8 ans dans les temples bouddhistes (et mourra  au Siam en 1696), n’écrit guère en français.

 

Aucun ne connait le nom du Bouddha, aucun ne connait le fondement de la Doctrine basée sur les « 4 nobles vérités », aucun ne signale le rôle et le chemin pour se délivrer de la souffrance.

 

Et encore sur les 8 auteurs ayant évoqué le bouddhisme , certains  comme l’abbé de Choiy ne le traite qu’en deux pages, le chevalier de Forbin ne fait que deux courtes assertions , d’autres comme Jacques de Bourges voient 300, 400 idoles différentes , là où il y a 300, 400 répliques du bouddha.  Gervaise décrit  le nirvana comme un lieu (pensant au Paradis chrétien sûrement), de la Loubère (nous l’avons aussi dit) mêle les conceptions indiennes brahmaniques, chinoises confucéennes et siamoises …mais n’hésite pas à dire « qu’il n y a pas de gens au monde qui ignorent leur propre religion autant que les « talapoins » (les moines).  Ils préfèrent s’attarder sur les fables et les légendes, comme le dit de Chaumont : « quant à leur religion, elle n’est à proprement parler qu’un ramassis d’histoires fabuleuses».

 

Par contre tous connaissent le détail de leur règle, la quête du matin, leur jeûne à midi, leur prédication et cérémonies diverses…et beaucoup comme Forbin par exemple font l éloge de leur vie exemplaire. De Bourges note la tolérance et l’accueil des chrétiens persécutés ailleurs (Chine, Japon, Tonkin)…jusqu’à la « Révolution » de 1688, je présume.

______________________________________________________________

 

Etude de Jean Marcel :

 

aumoneTraçons d’abord le cadre de notre étude. L’inventaire simplifié nous révèle quelque vingt-cinq publications susceptibles, au départ, de livrer certains discours touchant notre sujet ; ces ouvrages sont de nature souvent très diverse, mais tous ont été conçus ou réalisés et publiés entre 1666 et 1691, soit pendant tout juste un quart de siècle. C’est la période faste des écrits français sur le Siam.

 

Nous aurions certes pu déborder dans le XVIIIe, mais ce siècle n’a produit, pour des raisons que l’on pourra aisément deviner, que des écrits s’inspirant de ceux que nous allons analyser ici, tel le célèbre article «Siam» de l’Encyclopédie de Diderot; pour l’objet précis qui nous retient (le bouddhisme), ces textes relèvent d’une tout autre mentalité, qui est celle du siècle des Lumières; et ils sont le plus souvent le fait d’auteurs qui ne furent ni voyageurs, ni missionnaires au Siam : c’est la période de ce qu’on pourrait appeler le Siam par ouï-dire.

 

Notre quart de siècle, qui nous livre au total un nombre plutôt réduit d’ouvrages, est donc tout entier contenu dans le cadre des règnes de Louis XIV pour la France et de Phra Naraï pour le Siam et pourrait avantageusement se subdiviser en trois temps :

 

1)      de 1666 à 1684, d’une durée de dix-huit ans, la plus longue de nos troispériodes : celle de l’établissement des missionnaires, essentiellement ceux des Missions étrangères de Paris ; cette période a produit huit de nos vingt-cinq textes;

 

2)      de 1685 à 1688, d’une durée de trois années : celle des ambassades (des Siamois à Paris, des Français par deux fois à Ayuthaya), pour un total de dix (ou onze) textes;

 

Nous n’avons pas tenu compte des volumineuses correspondances inédites conservées aux archives des ministères et des Missions étrangères de Paris ; le cadre minuscule de cette étude ne nous le permettait pas; de plus, ces correspondances ont déjà été suffisamment épuisées par l’excellent ouvrage d’Alain Forest, Les missionnaires français au Tonkin et au Siam XVIIe et XVIIIe siècles, L’Harmattan, 3 volumes, 1998.

 

3)      de 1688, enfin, à 1691, autre courte période de trois ans : celle que par commodité nous avons appelée de la Révolution et qui voit la fin des tentatives de la présence française en terre siamoise, avec sept (ou six) textes. Deux seuls textes, en réalité, ne se trouvent en aucune façon reliés aux événements par lesquels nous avons désigné ces périodes : celui de Robert Challe, qui passe au Siam tardivement (et encore à Mergui seulement), mais nous apporte, en cette fin de siècle, des échos des temps si récemment passés ; celui de Claude de l’Isle, dit géographe, en réalité fonctionnaire chargé de l’établissement de la Compagnie royale des Indes. De même qu’un seul, pour des raisons de publication tardive en 1691, ne se trouve pas tout à fait à sa place et eût dû s’insérer dans la période des ambassades : celui de Simon de La Loubère. D’où les hésitations sur la comptabilité des textes pour ces deux dernières périodes. Si nous avions donc à rassembler chacune de ces périodes autour d’un texte plus particulièrement significatif du point de vue qui nous occupe, nous dirions que la première culmine avec le texte de Louis Laneau, Rencontre avec un sage bouddhiste ; que la seconde se résume dans la somme de Nicolas Gervaise, Histoire naturelle et politique du royaume de Siam ; et que la troisième se concentrerait tout entière dans la Lettre, à nouveau de Louis Laneau, seul personnage en réalité à avoir traversé l’entier du quart de siècle qui constitue le cadre et l’objet de notre enquête.

 

bouddha-copie-1Lecture faite (et dans maints cas refaite) de ces vingt-cinq publications, il s’est avéré que huit seulement abordaient le sujet qui nous intéresse – selon des modalités et des surfaces inégales. Il reste que dix-sept ont été reléguées, faute d’information pertinente. Il est tout de même assez étonnant de constater que, parmi les auteurs de ces livres, inutilisables en quelque sorte pour notre propos, une douzaine environ (en comptant les anonymes) sont des hommes de religion, qui par conséquent eussent pu avoir quelque intérêt à connaître et à décrire le milieu religieux dans lequel ils venaient oeuvrer ; parmi eux, le fondateur des Missions étrangères et vicaire apostolique, François Pallu, qui ne vint à vrai dire que sporadiquement au Siam, de passage, toute sa vie de missionnaire par ailleurs en voyages entre l’Europe et l’Asie… Les autres sont des gens d’armes, liés, la plupart du temps de facto ou a posteriori, aux derniers événements de la petite révolution de 1688.

 

bouddha-5Nous avons exclu de notre étude les livres et manuscrits rédigés en siamois ou en latin, notamment par les missionnaires, parmi lesquels Louis Laneau vient encore en tête. Il est temps de signaler, dès ici, qu’il est par excellence l’homme de ce temps et de ce lieu, prêtre des Missions étrangères de Paris, premier évêque du Siam (appelé toutefois vicaire apostolique pour ne pas froisser les religieux portugais qui s’estimaient de droit, en raison du padroado (patronage) portugais, les seuls missionnaires de ce que l’on appelait alors les Indes) ; Louis Laneau, de plus, aurait passé huit ans dans divers temples bouddhistes pour y connaître de près la religion des Siamois, sans doute surtout pour y apprendre la langue thaïe et le pali qu’il aura été le premier à maîtriser ; on dit même qu’il se rendait, tout évêque qu’il fût, dans les villages autour d’Ayuthaya vêtu de la robe safran ; il a, de plus, été l’une des principales victimes de la fameuse révolution de 1688, incarcéré, mis à la cangue, quasi martyr, puis réhabilité par les autorités ; il ne mourra qu’en 1696, toujours au Siam, fort regretté de toutes les populations. Mais, sauf sa dernière lettre, publiée dès l’époque, il n’a guère écrit en français, tous ses ouvrages ayant été composés ou en siamois, qu’il maîtrisait à la perfection, ou en latin pour l’enseignement de ses confrères à venir. Il se présentait, en conséquence, comme le mieux placé pour parler de ce que l’on ne connaissait pas encore sous le nom de bouddhisme, mais en fait, hélas, il n’en parle jamais… du moins pas en français.

 

Car, n’est-ce pas là la première et la plus étrange chose qui frappe dès l’abord, dans l’ensemble des textes pertinents, lorsque d’aventure ils abordent la question de la religion des Siamois : aucun ne connaît le mot de bouddhisme, aucun non plus ne connaît même le nom du Bouddha. Peu nombreux, au total, dans nos sources, ceux qui se risquent à faire état des origines de ce culte appellent Sommono Kodom (ou en un mot Sommonokodom, ou encore Sommona Codom chez La Loubère, ou Ckodom chez Choisy, Nacodom chez Chaumont) celui qu’ils considèrent tantôt comme son fondateur, tantôt comme sa divinité, unique, ou principale parmi d’autres.

 

DevadattaattacBuddhaSeul de l’Isle l’appelle Xaca, sans doute du nom du petit Etat où était né le Bouddha, Sakka – dont il aura trouvé la forme dans ses sources portugaises. C’est ainsi que La Loubère, qui utilise pourtant toujours le nom de Sommona Codom pour désigner le Bouddha, est le seul, semble-t-il, à connaître le nom pali de Pout (p. 394) – mais pour désigner d’ailleurs l’arbre sous lequel le Bouddha historique a reçu son illumination (ton pô – transcription fautive de La Loubère pour le thaï ton pout), sans jamais toutefois que La Loubère l’applique à l’appellation de son Sommona Codom ; il fait remarquer, par ailleurs, plus loin (p. 416) que le mot Pout, servant en siamois à désigner le jour du mercredi (wan Pout), serait d’origine persane et signifierait idole, s’autorisant ainsi à confondre du même coup ce qu’il appelle le bahali (pali) et le pahalevi (nom de l’ancienne langue persane).

 

Les premiers savants orientalistes, vers la fin du siècle suivant en Europe, surtout allemands et britanniques, étudiant le bouddhisme dans les sources indiennes, noteront en effet que les jours de la semaine correspondant, dans presque toutes les sociétés orientales, aux dénominations latines, Mercredi étant dévolu à Mercure, le Pout d’Orient devait donc lui être associé, le Bouddha étant ainsi assimilé au dieu romain Mercure, l’Hermès des Grecs. Ce n’est qu’assez tardivement, cependant, que l’on s’avisa généralement de l’historicité réelle du Bouddha. Nos textes le placent indifféremment ou confusément dans l’histoire ou plus généralement dans la mythologie, que l’on appelle dédaigneusement leurs fables.

 

quete-des-moinesBL’Abbé de Choisy, de qui l’on attendrait davantage, étant donné par ailleurs sa propension au bavardage, n’a guère traité du bouddhisme qu’incidemment. Il est vrai que la forme de son récit (un journal de voyage) le voulait peut-être ainsi, n’offrant pas l’occasion de longues digressions philosophiques ou historiques ; mais on se serait tout de même attendu à trouver, au fil de ces notes au jour le jour, sur toute la durée de son séjour au Siam, quelque description, fût-elle succincte, du culte omniprésent que l’on y rendait au Bouddha et qu’il n’a pas pu ne pas voir, ne serait-ce que dans les temples qu’on lui faisait visiter. Or, ce n’est que dans le désoeuvrement du voyage en mer, à bord du vaisseau qui le ramenait en France, que Choisy écrit, en date du 21 janvier 1688, sa seule considération sur la religion du pays qu’il vient de visiter ; il y brosse en deux pages la totalité de ce qu’il a appris ou vu, et qui est bien peu. Or, ce Choisy est paradoxalement ici le seul à donner la date exacte de la fondation du bouddhisme à partir du calendrier siamois, soit 2229 (1686) ; alors que Gervaise, ayant pourtant eu sous la main tout ce qu’il fallait pour être exact (et notamment les informations qu’eût pu lui fournir son supérieur Laneau), confère la date vague d’il y a deux mille ans, prétendant, contre toute véracité historique, que les Siamois considèrent le Bouddha comme originaire de leur nation, alors que les Chinois le revendiqueraient comme l’un des leurs - croyance qu’aucune source chinoise, même légendaire, ne peut attester.

 

De l’Isle, toujours rapportant ses sources, affirme qu’on le croyait Juif, ou qu’il avait en tout cas utilisé les livres saints du judaïsme, au point d’en faire un contemporain du roi Salomon, et qui aurait élu le Siam comme première terre de sa prédication (p. 150-151). De l’Isle est, avec Challe, le seul à n’avoir appartenu ni au groupe des missionnaires, ni à celui des ambassades : il est au Siam en vue de l’établissement de la Compagnie royale des Indes. Mais sa Relation historique du royaume de Siam est le premier livre imprimé à embrasser tous les aspects de la vie du royaume, fût-ce sous la forme d’une compilation d’écrits antérieurs, surtout en langues étrangères (italien, portugais, anglais, néerlandais) ; il fait la part belle à la religion, avec ses quelque cinquante pages sur les deux cents que comporte son récit. Soit dit en passant, l’édition originale de cette Relation est le seul de nos documents dont nous n’ayons trouvé trace ni copie en Thaïlande même.

 

les-bouddhas-2Cela dit, personne, en revanche, parmi ceux qui exposent tant soit peu la doctrine, ne fait état des Quatre Nobles Vérités, fondement même, non seulement de la doctrine bouddhique, mais aussi du culte rendu au Bouddha qui en est issu. Non plus que de la souffrance, dont la découverte est à l’origine de tout l’enseignement du bouddhisme. Tachard est le seul à évoquer le Thamang (Dharma – l’enseignement du Bouddha), qu’il associe d’ailleurs très allègrement à « la Parole ou Verbe de Dieu. »2 (p.407) ; le jésuite aura d’ailleurs tendance à décrire le système religieux siamois à travers les catégories et concepts du christianisme, ainsi qu’on le verra plus loin, allant jusqu’à suggérer « que l’Evangile a été autrefois annoncé à cette nation, mais qu’il a été altéré et corrompu dans la suite des temps par l’ignorance et par les visions de leurs prêtres. » (p.422).

 

Toutes les citations des textes anciens renvoient aux éditions originales telles qu’elles figurent dans la Chronologie de l’annexe ci-contre – sauf celles de La Loubère, qui renvoient à l’édition qu’en a récemment préparé M. Jacq-Hergoualc’h, Editions Recherche sur les Civilisations, 1987. De même, l’orthographe de ces citations a été modernisée pour en faciliter la lecture.

 

pied-de-bouddhaEn revanche, on s’attarde beaucoup sur les fables et les narrations dérivées. Le plus enclin à les déployer, comme si elles devaient faire partie intégrante de la doctrine, est sans aucun doute Gervaise – si bien qu’on se demande parfois d’où il a pu tirer ses sources. C’est comme si l’on évoquait la Légende dorée de Jacques de Voragine (XIVe siècle) pour parler de la révélation évangélique, ou encore toutes ces exemplaires vies de saints qui ont enchanté les rêveries des chrétiens de l’Occident médiéval. Toujours est-il que Gervaise ne se fait pas faute d’user pour le bouddhisme de légendes tout à fait homologues, qui parcourent l’histoire de la religion des Siamois et qui ne forment le plus souvent qu’un pâle reflet de la doctrine essentielle.

 

C’est ainsi qu’il fait un grand sort, tout comme Chaumont, La Loubère et Tachard, à la fameuse légende du cousin du Bouddha, Devadatta (dont ils font sans exception, par une confusion linguistique compréhensible, son frère et l’appellent Têvatat), lequel aurait toute sa vie poursuivi le Bouddha d’une haine implacable et serait devenu le fondateur d’une secte opposée et d’une doctrine contraire. Or, la légende, rapportée par de nombreuses sources (notamment l’oeuvre littéraire de Lü T’aï (petit-fils du premier roi de Sukhothai, Ram Kamheng), intitulée Les Trois mondes, largement inspirée par le brahmanisme indien, veut que ce Devadatta ait été, à sa mort, précipité dans le monde souterrain et, là, condamné à la crucifixion…

 

D’où, pour nos auteurs, l’aversion que les Siamois auraient conçue pour une religion comme le christianisme, dont le fondateur est aussi un crucifié : les Siamois auraient cru voir revenir les sectateurs de Devadatta… Ou, comme le dit si bien, pour eux tous, Choisy : « Cette fable leur donne quelque éloignement de la Croix. » (p. 245). Mais, cette légende de la crucifixion de Devadatta est tardive et ne fait aucunement partie de ce que l’on appelle les livres canoniques du bouddhisme.

 

Et je ne livre ici qu’une illustration parmi tant d’autres de l’usage que nos récits font des ornements légendaires dont s’entoure nécessairement toute littérature religieuse ; nos auteurs semblent ne pas établir de distinction nette entre ces fables et l’autorité du Dharma, qu’ils ne connaissent tout simplement pas (sauf Laneau, mais en latin !). Si bien qu’ils prennent certaines parties, négligeables, pour le tout, qui, lui, constitue l’essentiel. Chaumont peut écrire alors : « Quant à leur religion, elle n’est à proprement parler qu’un ramassis d’histoires fabuleuses. » (p.134) ; et Gervaise parler d’elles comme de « ces fables que la malheureuse postérité a reçues comme des vérités constantes et des articles de foi. » (p. 178)

 

ReincarnationJe n’ajouterai sur cet article des fables qu’un autre exemple de ce que peut devenir une légende déformée par les yeux, bien innocents, de ceux qui, au départ, ne sont pas particulièrement venus au Siam pour voir, encore moins pour comprendre : Jacques de Bourges, évoquant ce que nous connaissons encore aujourd’hui comme l’empreinte du pied du Bouddha à Saraburi (Bouddha-Bât), affirme : « Ils disent que c’est l’empreinte de la plante du pied du premier homme, qui s’imprima sur une pierre gardée dans ce temple, lorsque d’une enjambée il porta son autre pied sur une haute montagne qui est en l’île de Ceylan. » (p.178) A quoi, il ajoute, de la plus mauvaise foi : « Il ne faut pas s’étonner qu’ils aient des pagodes de quarante pieds de haut, puisqu’ils croient qu’un homme a pu mettre en même temps ses deux pieds sur deux montagnes distantes de plus de mille lieues. » (id.)

 

C’est la même erreur de perspective – ou de connaissance effective – qui fait écrire à certains que les Siamois adorent des idoles. Jacques de Bourges encore est catégorique : « Les Siamois sont idolâtres, ils ont des idoles en grand nombre […] on voit des galeries où il y a trois à quatre cents idoles de différente grandeur et figures,toutes dorées et d’un fort bel éclat. »(p.168) Mais lui, ni le perspicace La Loubère, ne se sont avisés qu’à travers cette multiplication des statues, il pût s’agir du même personnage dans des positions souvent différentes, La Loubère allant jusqu’à prétendre que c’était là « les statues des officiers du palais de Sommona Codom. » (p.413) De Bourges alors de s’apitoyer : « C’est une chose digne de compassion de voir ces peuples abusés rendre tant d’honneurs à des masses de pierres. » (170) – mais c’est une chose aussi digne de compassion que Bourges ne se fût pas rendu compte que, dans son propre culte, on rendait aussi tant d’honneurs à des masses de plâtre… surtout dans les églises baroques ou rococo de la Contre-Réforme en pays latins…

 

Forbin, sans doute un peu libertin si l’on s’en tient à l’incroyance discrète de ses Mémoires, s’intéresse à peine à la religion des Siamois ; il n’en est question chez lui que par allusion, et fort brièvement en tout cas, dans le Voyage à Siam que l’on a tiré de ses Mémoires complets. Il n’y fait que deux assez courtes incursions : la première, lorsque Monsieur Constance fait visiter à l’ambassadeur Chaumont les temples de la ville et des alentours : « On appelle pagodes, à Siam, les temples des idoles et les idoles elles-mêmes. » (p. 41) La seconde, nous l’examinerons en son temps, plus loin. Notons dès ici que l’assertion de Forbin n’est pas tout à fait juste : sans doute les Français utilisent-ils le mot de pagode, mais les Siamois (à Siam, comme il le dit) ne l’ont jamais appelé que wat. Le mot de pagode est d’office venu aux Français par les Portugais qui avaient eux-mêmes emprunté leur pagoda au tamul pagovadam qui veut justement dire divinité - d’où Forbin signale que le mot désigne à la fois le temple et ses idoles. Le mot de pagode est, selon les textes, parfois à l’intérieur du même texte, indifféremment employé au masculin ou au féminin. La Loubère, fidèle à sa manie, lui donne, quant à lui, une origine persane : le mot viendrait de poutghéda : temple des idoles.

 

meditationbouddhaSignalons au passage une simple curiosité linguistique, qui d’ailleurs ne se trouve pas dans notre corpus : Alain Forest cite un certain Pinto, métis portugais qui, dans sa correspondance en français avec le siège des Missions étrangères à Paris, parlant de Petracha, successeur du roi Naraï, le dit grand pagodiste (p.141) ; ce serait la seule fois que le mot de pagode aurait ainsi donné lieu à un dérivé équivalant à bouddhiste. Forbin trouve tout de même moyen, en si peu de phrases au total, de rejoindre tous ses confrères dans l’appellation des idoles ; mais ce mot ne semble pas chez lui porter la même charge sémantique péjorative que chez les autres; cet usage, pour lui, semble en tout cas sans grande conséquence, neutre, renvoyant au pur sens du mot idole, du grec ancien (έίδωλον) qui signifie simplement image, sans la connotation d’adoration des faux dieux.

 

Paradoxalement, sur la nature de cette idolâtrie, nos auteurs ne s’entendent cependant pas. Si Tachard, dans son optimisme jésuite, est convaincu que « Les Siamois croient un Dieu, mais n’en ont pas la même idée que nous. » (p. 379), Chaumont est d’avis qu’ « il ne faut pas s’imaginer qu’ils adorent les idoles qui sont dans leurs temples […] voilà en quoi consiste leur religion qui, à proprement parler, ne reconnaît aucun Dieu. » (p. 138). Choisy, son co-ambassadeur, ayant écrit : « Voilà leur religion, qui consiste à proprement ne reconnaître point de Dieu. » (p.245), on se demande qui a copié le devoir de qui !

 

Si d’autre part et d’entrée de jeu, Gervaise affirme, dès la première phrase de l’un de ses chapitres sur la religion, que « Le Dieu que les Siamois adorent est trop doux et trop débonnaire pour aimer les sacrifices sanglants. » (p. 166), de l’Isle, de son côté, insiste sur le fait que l’une de ses sources indique qu’ils « sacrifient des victimes humaines et qu’ils immolent des vierges à ces idoles, dit-il, mais je n’ai rien trouvé chez les autres auteurs. » (p. 156) Et pour cause! Le bon La Loubère, quant à lui, a examiné « la doctrine des Siamois, en laquelle je ne trouve nulle idée de divinité. » (p. 400) Et il va jusqu’à blâmer les Portugais d’avoir inventé une telle supposition : « Les Portugais ont cru que ce qui était honoré d’un culte public, ne pouvait être qu’un dieu. Et quand les Indiens [et par Indiens il entend les Siamois] ont accepté ce mot de dieu pour ces hommes à la mémoire desquels ils élevaient leurs temples, c’est qu’ils n’en ont pas compris la force. […] et jusque-là, on doit les appeler athées plutôt qu’idolâtres. » (p. 417)

 

bouddha-buriram-8eC’est exactement ce que dit encore de nos jours le pape Jean-Paul II dans sa fameuse homélie de Manille en 1995, mettant en garde le monde entier contre le bouddhisme athée. Or, poussant sa logique jusqu’au bout, La Loubère finit par se racheter et rejoindre certains de ses compères, puisqu’il le faut bien à la fin : « […] ils n’en sont que plus idolâtres lors même qu’ils terminent leur culte à ce qui n’est pas Dieu et qu’ils en font le seul objet de leur religion. » (id.) CQFD… Retour donc à Jacques de Bourges : « […] leur indifférence pour la religion [et par religion il entend le catholicisme romain] ne procède que de l’ignorance de l’unité de Dieu, qui ne peut être honoré par des cultes contraires et opposés. » (p.167) Nous sommes déjà tout près de la fameuse querelle des rites chinois, dont les jésuites auront bientôt à faire les frais à Rome même…

 

Sur le chapitre de la réincarnation, le discours est aussi abondant mais plus dilué. On l’appelle indifféremment métempsycose ou transmigration. On ne se fait pas faute d’aller au plus pressé et au plus exotique pour signaler que l’on peut renaître vache, cochon, mouton, etc. - mais aussi, dit Gervaise, « roi, talapoin, saint, ange et à la fin Dieu, si l’on a persévéré sans interruption et sans relâche dans l’exercice des bonnes oeuvres. » (p. 159) De l’Isle est le seul à en faire la caractéristique propre de la religion des Siamois (p. 149) – alors que l’on sait fort bien aujourd’hui que le Bouddha, sur ce point, ne faisait que perpétuer et maintenir la croyance du brahmanisme.

 

La Loubère mêle trop les conceptions indiennes (brahmaniques), sinoconfucéennes et siamoises (d’après des sources d’ailleurs difficiles à repérer) pour que nous puissions en faire ressortir quelque schéma simple et compréhensible sur la véritable croyance des Siamois en cette matière. Tachard, ne trouvant pas d’appui de comparaison avec le christianisme, passe rapidement sur cet article, se contentant d’affirmer au passage : « Il suffit pour être saint, qu’après avoir passé dans plusieurs corps, on ait acquis beaucoup de vertus. » (p. 381) Il ne connaît point les mots de métempsycose, ni de transmigration, sans doute trop païens pour son propos.

Pour le jeune Gervaise (il avait seize ans au moment de son arrivée au Siam en 1682, et n’aurait écrit son livre qu’après son retour en France, quatre ans plus tard, après 1686, donc encore assez jeune), si donc il fait longuement état, en langage simplifié, des nombreux chemins de la transmigration des âmes ; il va surtout jusqu’à assurer que « le menu peuple ignore tous les mystères de la métempsycose, et se contente d’adorer la statue de Sommonokodom faite de chaux et de brique. » (p.164).

 

Buddha SakyamuniJacques de Bourges semble être le seul à ne pas connaître cette croyance capitale en la réincarnation, ou à ne pas s’y intéresser, malgré certains entretiens, semble-t-il, auxquels il aurait assisté, notamment avec Pallu, auprès de grands sages du sangha ; il affirme au contraire : « On ne peut pas dire qu’ils croient l’immortalité de l’âme, car ils n’en assurent rien ; ils ne disent pas aussi qu’elle finisse avec le corps, au contraire ils sont dans cette opinion qu’elle survit ; c’est pourquoi dès leur vivant ils ont soin de se pourvoir pour les besoins de l’autre vie, ils font amas d’argent, ils épargnent tout ce qu’ils peuvent et le cachent en quelque lieu retiré avec tout le secret possible. » (p. 174) C’est la première fois qu’on aura entendu parler d’une telle chose, assez contraire à la loi de samsara (réincarnation) – ce qui ne nous rassure pas trop, tout de même, sur le reste des informations fournies par Jacques de Bourges !

 

En réalité, tout étant possible et mouvant dans la réalité des croyances des Siamois, rien n’y étant fixe, ni dogmatique, tout semble dépendre du lieu, du temps, des proximités et des éloignements, des antécédents et des enseignements. C’est ce qu’aucun de nos auteurs n’a eu le loisir de saisir, cherchant toujours à simplifier de façon rassurante pour pouvoir comprendre, ou ne pas comprendre…

 

Il en est ainsi pour la notion capitale, dérivée de la réincarnation, de ce que nous appelons nirvana. Gervaise, sous le nom de Nyreupan, en fait « un lieu de repos et de plaisir, destiné pour être le séjour des Dieux, où ne vivant que pour eux-mêmes, ils ne sont occupés pendant toute l’éternité que de leur propre bonheur, et ne songent qu’à jouir dans la pleine tranquillité du fruit de leurs travaux. […] Ils placent ce Nyreupan au-dessus des cieux. » (pp. 160-161) Le nirvana serait donc un lieu, à la façon du paradis chrétien ou islamique, et non un état – tel qu’il est en fait dans la doctrine bouddhiste ! De l’Isle le compare au paradis de Mahomet. Tachard est dans la même voie, toujours prompt à décrire la religion de ses hôtes en termes chrétiens : « Il est proprement le Paradis, appelé en leur langue Nirrupan, où les âmes des saints et des dieux vivent dans une pureté et une souveraine félicité. » (p.384).

 

Ficus religiosaAinsi donc, on se demande ce que des missionnaires pourraient demander de mieux ! Les Siamois sont déjà tout prêts pour le Ciel… Choisy, en si peu de mots sur le sujet général de la religion, réussit quand même à se rapprocher d’une certaine réalité, disant du nirvana : « C’est le terme du plus grand mérite et la dernière récompense de la vertu pour n’être plus si fort fatigué en changeant si souvent de corps. Il est vrai que par le mot siamois, nirupan, que nous traduisons anéantissement, ils entendent seulement un état permanent, où ils seront comme endormis sans rien souffrir, et c’est en quoi ils mettent leur bonheur éternel. » (p. 244-245).

 

La Loubère en profite, toujours à propos de ce terme, pour fustiger encore une fois les Portugais, détenteurs du fâcheux padroado : « C’est ce mot [nirvana] que les Portugais ont traduit par elle est anéantie, ou par elle est devenue un dieu, quoique dans l’opinion des Siamois ce ne soit pas un anéantissement véritable, ni une action d’aucune nature divine. » (p. 399) Il avait, préalablement justement et fort bien défini cet état : « Ils croient que cette âme est dès lors exempte de toute transmigration et de toute animation, qu’elle n’a plus rien à faire, qu’elle ne naît plus, ni ne meurt plus, mais jouit d’une éternelle inaction et d’une vraie impassibilité. » (id.)

 

Ce n’est ensuite qu’avec la philosophie des Lumières du siècle suivant, et surtout de la philosophie allemande du XIXe siècle (de Hegel à Nietzsche en passant par Schopenhauer) que l’Occident identifiera ce nirvana au néant, ainsi que l’a montré la brillante étude de Roger-Pol Droit dans Le culte du néant (Seuil, 1997).

 

Venons-en enfin à la seconde des deux seules interventions de notre Forbin, que nous avions laissée en plan : elle a lieu lorsque, après son retour en France, le comte corsaire est interrogé par le Père de la Chaise, confesseur de Louis XIV, sur la religion des Siamois ; Forbin introduit alors dans ses Mémoires, en style direct, le plaidoyer en trois paragraphes de ce qui constitua sa réponse, faisant l’éloge de la vie exemplaire des talapoins, et affirmant voir même là la raison principale de l’insuccès des missionnaires chrétiens à susciter des conversions parmi les populations. Notons, sur cet échec pourtant connu de tous, anciens et modernes, que de l’Isle fait pourtant état de la conversion de villages entiers où « les talapoins, et même les mandarins demandent le baptême avec empressement. » (p. 187).

 

couvnt-talapoinCette intervention où apparaissent les talapoins nous donne l’occasion de passer, si l’on peut dire, au point suivant : tous nos auteurs s’entendent pour accorder aux moines des temples une importance singulière dans leur description du système religieux siamois ; Gervaise leur consacre cinq des treize chapitres dévolus à la religion en général ; il faut dire que c’en est, pour un étranger, l’aspect d’abord le plus visible, par le nombre autant que par la couleur locale, au point que nul, tout de même, ne saurait l’éluder. L’exotisme y prend sa source en commençant par là. Tous nos auteurs, donc, en parlent.

 

C’est encore aux Portugais que les Français ont emprunté sur place, pour ainsi dire, le mot de talapoin pour désigner le moine bouddhiste. Le mot portugais vient lui-même de talapat - du nom sanskrit de la feuille d’un palmier avec lequel on fabriquait des éventails ; or, le mot talapat désigne précisément chez les Siamois cet éventail même - éventail parfois dit de prière. Que n’a-t-on dit chez nos auteurs de cet éventail ! Gervaise, qu’ « ils sont obligés quand ils sortent de porter un écran fait de feuilles, de peur que la rencontre des femmes ne leur inspire des pensées peu convenables à leur profession. » (p.186) Choisy le suit dans cet avis. Mais Bourges, Chaumont et La Loubère sont plus près de la vérité, que l’on résumerait en ne citant, pour faire bref, que Chaumont : « ils portent sur leur tête un éventail fait d’une grande feuille de palmier pour se garantir du soleil, qui est fort brûlant. » (p. 139) La légende a cependant la vie dure, car elle a encore souvent cours de nos jours parmi les Farangs, qui ne doutent encore vraiment de rien.

 

SchopenhauerC’est donc par assimilation à cette caractéristique qui a tant frappé les voyageurs anciens que le mot de talapat devenu talapoin a fini par servir à désigner le moine bouddhiste. Seul, encore ici, La Loubère risque le mot de bonze, une seule fois d’ailleurs et dans une série lexicale énumérant les noms des moines partout en Orient, avec bramines (brahmanes) et jogues (yogi) ; mais ce mot, plutôt réservé aux moines japonais ou chinois (du japonais bozu), il ne l’applique jamais aux moines du Siam, qu’il ne connaît comme tous les autres que sous l’appellation de talapoin.

 

Une dernière remarque linguistique sur ce mot : il est en fait le seul mot d’origine siamoise à être passé dans le vocabulaire courant en France dès l’époque classique ; plusieurs écrivains, jusqu’à Voltaire et les encyclopédistes, l’emploieront dans leurs écrits pour parler, le plus souvent ironiquement, des prêtres en général.

 

bouddha-3Mais à la Révolution française, le mot disparaît avec la vie de cour qui l’avait promu, pour ne faire ensuite qu’une seule brève figuration dans la littérature du XIXe siècle, plus précisément chez Victor Hugo, et qui plus est, dans Les misérables (1862). Après quoi, il ne fera une réapparition, cette fois-ci tronquée, qu’à la fin du XIXe siècle, plus précisément dans l’argot de l’Ecole normale supérieure de Paris, sous la forme de tala, qui y désigne les étudiants catholiques, pratiquants ou militants.

 

Des moines, donc, que dit-on ? On a vu que Forbin en pense le plus grand bien, attribuant même à leur vie exemplaire la réticence des Siamois à embrasser la religion chrétienne. On semble, chez tous, assez bien connaître le détail de leur règle, la quête du matin, leur jeûne de midi, leur prédication et cérémonies diverses, même si parfois l’on insiste un peu trop sur des détails accessoires.

 

Gervaise, pour une fois, résume assez bien l’essentiel : « Leurs constitutions contiennent de très beaux règlements, et les obligent à une grande perfection. » (p. 192), même s’il ne se fait pas faute de signaler à plaisir les libertinages de certains, ou le regret, chez certains dignitaires siamois, de la sainteté des talapoins des siècles passés. Tachard, toujours un peu paternaliste, et comparatiste aussi, avoue que « Pour ce qui regarde les moeurs et la conduite de la vie, un chrétien ne peut rien enseigner de plus parfait que ce que leur religion prescrit là-dessus. » (p.414). Notons dès ici qu’à son deuxième voyage pour l’ambassade de 1687, ce Tachard sera trop préoccupé de faire valoir qu’il était, lui, le véritable ambassadeur et le seul interlocuteur du sieur Constance pour devoir s’intéresser à nouveau à la religion de ses hôtes, et il n’en parlera donc plus.

 

Friedrich NietzscheLa Loubère, quant à lui, en plus de bien détailler les coutumes et costumes des talapoins, offre la particularité d’affirmer « qu’il n'y a pas de gens au monde qui ignorent leur propre religion autant que les talapoins. » (p.389) Sans doute sa volonté de savoir a-t-elle été déçue par certains entretiens, par interprètes interposés, qu’il aura chercher à s’aménager avec les grands sages des temples, car il faut bien avouer que de tous nos auteurs, La Loubère est celui qui semble avoir la plus vaste érudition, pédant à s’en fendre l’âme, passant avec une facilité déconcertante, confondante, et parfois confuse, du monde chinois au monde indien, puis de la Perse à la Mongolie, et jusqu’à chercher dans le confucianisme l’origine de la talapouinerie siamoise…

 

5-ramakienbSi on note parfois l’excessif de la richesse des temples (« La plupart se ruinent à élever des temples »> dit Gervaise, p. 172), ou l’aspect parasite de ces moines vivant des aumônes de la population (« charité ridicule », pousse encore Gervaise, p. 175), il faut encore là renvoyer à La Loubère qui affirme « Par tout pays, les ministres de l’autel vivent de l’autel. » (p. 421). Le problème est qu’ici, justement, il n’y a pas d’autel… Et même si Jacques de Bourges, dans son vocabulaire encore incertain de la découverte, les appelle parfois sacrificateurs, il reconnaît par ailleurs, à son grand étonnement, qu’ils n’ont point de sacrifices, ni humains, ni même animaliers, contrairement à ce que prétend de l’Isle, comme on l’a vu, et dont Bourges a été une source tacite, comme on le verra encore dans un moment.

 

Nul pourtant n’a mieux saisi l’essence de ce monachisme siamois que ce premier en date de nos auteurs ; lequel, relatant l’aisance avec laquelle on entre et sort des talapouineries et faisant allusion au vêtement que le défroqué attache à un arbre quand il quitte son état, termine par cette remarque fine et spirituelle : « Et c’est en ce pays où l’habit fait le talapoin. » (p.181). De l’Isle reprend cette pointe telle quelle mais sans citer sa source (p. 158) – et ce ne sera pas la dernière fois !. Et pourtant, de l’Isle ne le cite même dans la liste de ses nombreuses sources.

 

bouddha-8On signale aussi, chez presque tous nos auteurs, mais sans beaucoup d’insistance ni de précisions, l’existence de talapouines vivant dans les mêmes temples que les talapoins.

Toujours à l’avantage de ce Jacques de Bourges, qui a parfois été écorché, ou moqué, au passage, pour certains de ses propos, il faut finalement avouer qu’il a écrit aussi certaines choses parmi les plus remarquables de nos textes. Par exemple sur la tolérance proverbiale du royaume de Siam en matière religieuse : « Je ne crois pas qu’il ait pays au monde où il se trouve plus de religions et dont l’exercice soit plus permis que dans Siam. » (p.164) Le royaume était en effet, à l’époque, le refuge de tous les chrétiens persécutés de la région asiatique, notamment de Chine, du Japon, du Tonkin. Et le missionnaire va jusqu’à se rendre compte que c’est cette tolérance même qui est à la source de leur indifférence à la conversion : « C’est l’opinion qui règne parmi les Siamois que toute religion est bonne, c’est pourquoi ils ne se montrent contraire à aucune. […] Cette indifférence est cause que, ne s’étudiant à quoi que ce soit, ils témoignent une grande froideur pour les choses mêmes qu’ils professent de croire. » (p. 166-167) De même, ce prêtre de la première génération des Missions étrangères, dans ses descriptions des cérémonies bouddhistes, va-t-il jusqu’à reconnaître : « Ces peuples ont su ôter aux funérailles ce qu’elles ont de lugubre. » (p. 180) Un bon point pour tout le monde !

 

bouddha-marchantSingulier La Loubère, qui est encore ici unique en se risquant, tout laïc qu’il fût lui-même, à donner des conseils aux évangélisateurs chrétiens ! Ce qu’il en dit vaut d’être rapporté : « Il serait bon, par exemple, si je ne me trompe, de ne leur pas prêcher sans de grandes précautions le culte des saints. Et, à l’égard même de la connaissance de Jésus-Christ, je crois qu’il faudrait la ménager, pour ainsi dire, et ne leur parler du mystère de l’Incarnation qu’après les avoir persuadés de l’existence d’un Dieu créateur. Car quelle apparence de commencer par persuader aux Siamois d’ôter Sommona Codom, pra Moglâ et pra Saribout des autels pour mettre Jésus-Christ, saint Pierre et saint Paul à leur place ? » (p.418) Ce judicieux conseil, assorti de toutes les prudences et circonspections d’un laïc à l’égard des religieux, allait toutefois fort bien dans le sens des instructions que le Pape lui-même venait de donner, en 1667, vingt ans plus tôt, aux missionnaires qui se destinaient à l’évangélisation de l’Orient ; ce document d’Alexandre VII vaut aussi d’être cité : « Ne mettez aucun zèle, n’avancez aucun argument pour convaincre ces peuples de changer leurs rites, leurs coutumes et leurs moeurs […]. Quoi de plus absurde que de transporter chez les Chinois la France, l’Espagne, l’Italie ou quelque autre pays d’Europe ? N’introduisez pas chez eux nos pays, mais la foi, cette foi qui ne repousse ni ne blesse les rites ni les usages d’aucun peuple […]. »

 

Ce texte est admirable et aurait pu figurer trois siècles plus tard dans les Constitutions du concile de Vatican II au chapitre de l’oecuménisme. Il contraste, va sans dire, avec la réalité de la plupart des esprits que nous avons vu évoluer à travers les textes et qui sont encore tout empreints des marques sévères de la Contre-Réforme catholique du siècle en cours. Ils voyaient la religion du Siam à travers le prisme de leur propre intransigeance, laquelle devait le plus souvent une certaine vision de l’autre à la culture ambiante plutôt qu’à la spiritualité véritable.

 

Ajoutez à cela ce qu’écrivait avec assurance ce premier de nos auteurs, Jacques de Bourges, sur l’indifférence des Siamois pour la religion chrétienne, « principalement pour cette raison qu’elle pose ce principe, qui néanmoins est assuré, que comme il n’y a qu’un Dieu il ne peut y avoir qu’une seule religion véritable. » (p.184). Cité dans l’introduction de la traduction française du livre siamois de Louis Laneau, Rencontre avec un sage bouddhiste, Cerf, 1998, p. 7. On constatera que ce titre, dû à l’éditeur moderne, est un peu en porte-à-faux par rapport l’usage du lexique du XVIIe siècle, qui ne connaît nullement l’usage du mot bouddhiste.

 

dvaravati-roue-loiQu’aurions-nous donc fait à leur place et en ce temps-là, et bardés de cette incontournable certitude ? De ce point de vue, il ne semble pas y avoir de grandes différences entre les textes rédigés par des laïcs et ceux écrits par des religieux missionnaires. On ne peut décemment exiger de ressortissants d’une civilisation entrant en contact subit avec une autre civilisation de tout comprendre d’un seul coup, et surtout pas en cette matière subtile de la religion. C’est donc moins le bouddhisme lui-même que nous auront révélé ces textes, que la mentalité de ceux qui, le regardant, tantôt avec sympathie, tantôt avec arrogance, toujours à certaine distance, le considèrent inévitablement à même la configuration culturelle et mentale de leur propre univers.

 

L’anonyme du Voyage des ambassadeurs de Siam en France, (que nous n’aurions pas dû aborder), tout affairé qu’il est à décrire par le détail les mille splendeurs de la France et de son Monarque, que les ambassadeurs siamois sont censés être occupés à contempler et vénérer, ne fait pas même la plus petite allusion à la religion de ses hôtes. Mais il profère, au passage, dès son introduction, une vérité si belle et si peu commune en ce siècle - il faut bien le dire : un peu zélé - qu’elle mérite tout de même d’être rapportée ici et de nous conduire à la conclusion :

 

« La couleur noire, brune, ou blanche

ne fait rien au coeur de l’homme ;

et si l’on en pouvait tirer quelque conséquence,

elle devrait être à l’avantage

de ceux qui sont plus près du soleil. » (p.2)

 

C’est peu dire ! Car il nous manquera toujours l’équivalent siamois… Quelle instruction c’eût été pour les Occidentaux de lire les descriptions hypothétiques et virtuelles que les ambassadeurs du Siam en France eussent pu faire à leur tour du christianisme, de ses grimoires et de ses talapoins. Peut-être y avait-il même quelque chose d’approchant dans les archives si malheureusement détruites d’Ayuthaya ?

 

Jean Marcel

Kroungthep Mahanakhon, Mai-juillet 2546

 

 



Partager cet article

Repost 0
Published by grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-b - dans Les relations franco-thaies
commenter cet article

commentaires