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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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17 septembre 2014 3 17 /09 /septembre /2014 23:05

  titre.jpgLe premier recensement « postal » de Bangkok en 1883.

Ce recensement est le premier réalisé au Siam et le premier à nous donner de précieux renseignements chiffrés sur la capitale. Il ne semble pas que ses quatre énormes volumes aient été utilisés par des auteurs français ou francophones. Nous avons tiré l’essentiel de cet article de trois articles récents (1). Les tableaux qui illustrent cet article sont extraits de ceux de Wilson.


***


En 1883, Bangkok, capitale du Siam, était une ville en expansion ; capitale depuis que le roi Rama Ier l’avait déplacée de l’emplacement initial du roi Taksin, pour d’évidentes raisons de sécurité : elle était protégée par les méandres du fleuve sur trois côtés et les canaux sur la quatrième.

Nous en avons au moins deux plans précis, un premier établi en 1883 d’origine anglaise à l’échelle de 1 pouce pour 880 yards (2,54 cm pour 804,672 mètres, une échelle incohérente de 1/346.640ème ?) que l’on trouve reproduit un peu partout :

Plan 01 bon

 

 

L’autre, d’une graphie beaucoup plus élégante a été publié dans « L’illustration » du 22 juillet 1893 (à l’occasion de l’incident de Paknam). La physionomie générale de la ville n’a guère changé, notez simplement  que le nord est sur la gauche au lieu de l’être dans la partie supérieure :


plan 2bon

 

Ce plan est de 1914 (extrait du guide Baedeker), rien de bien changé, mais il nous permets de situer la quartier chinois (Sampeng) et le quartier européen (au sud de Bangrak, « le district de l'amour»)

 

      Le bon plan de 1914

 

Les premiers visiteurs, à partir de John Crawford en 1821 et de Monseigneur Pallegoix en 1855, nous ont décrit les magnificences de la ville, les ors de ses palais et de ses centaines de temples. La ville, comme Venise à laquelle certains l’ont comparé, vit sur l’eau, celle de la Chaopraya et celle des klongs, sur lesquels s’effectue la quasi totalité des transports.

 

Citons Crawford  (2) :


« … la très nouvelle capitale du Siam, située des deux côtés de la Maenam... De nombreux temples de Bouddha, avec de grandes flèches étincelantes de dorures  étincellent parmi les huttes et les masures des indigènes, entrecoupées d'une profusion de palmiers d’arbres fruitiers ordinaires et de figures sacrées. De chaque côté de la rivière sont établies dans rangée d'habitations flottantes, reposant sur ​​des radeaux de bambou, amarrés à la rive. Ils  sont occupés par des magasins chinois. Près de ces habitations aquatiques sont ancrés des navires indigènes, parmi lesquels se trouvent de nombreuses jonques de grande taille qui arrivent de Chine…

Il y a  peu ou pas de routes à Bangkok, le fleuve et les canaux constituent les voies ordinaires pour les marchandises et les passagers de de toutes sortes ... sur  lesquels il n'y a pas d'autres ponts que des planches ou des troncs d'arbres étroits ».

 

Rien de changé lorsque Sir John Bowring visite Bangkok 34 ans plus tard (3) :

 

« Les limites de la ville sont marquées par un demi-cercle de la Maenam sur le côté ouest, et par un canal à l'est, dont la jonction rend la ville presque circulaire. Il y a une île intérieure, formée par un autre canal qui rejoint la Maenam…Les routes de Bangkok ne sont ni des rues ni des routes, mais le fleuve et les canaux. Les bateaux sont le moyen universel de transport et de communication. Sauf aux alentours des les palais, ni chevaux ni voitures... Il y a quelques maisons à Bangkok construites en pierre et brique, mais celles des classes moyennes sont en bois et celles des pauvres en bambous légers couvertes de feuilles de la palme. »

 

Maison.jpg

 

Il importe de faire une parenthèse pour sortir des clichés sur les splendeurs de Bangkok à cette époque : la ville était aussi dans un état de crasse et de puanteur épouvantable. Les klongs et la Chaopraya servaient de poubelles, d’égouts et de tinettes ; la population pissait et déféquait n’importe où, sur le bord des rares voies terrestres, le plus souvent dans l’eau où flottaient les cadavres d’animaux, les ordures et les étrons.

Le sujet était-il tabou ? Cela n’a pas manqué d’échapper à la vue et à l’odorat de ces doctes écrivains mais il était apparemment de bon ton de n’en point parler ? Le roi Rama V voulut remédier à cet état de chose en faisant construire plusieurs dizaines de toilettes publiques mais ses sujets usèrent sa patience et continuèrent à aller pisser par bravade jusque sur les marches du palais ou à l’entrée même des pissotières qu’il avait fait installer par dizaine dans la ville (5).

 

toilettes-bon.jpg

Les toilettes publiques à Bangkok en 1900, dessin de Chittawadi Chitrabong (Journal de la Siam Society, volume 99, 2001)

 

 ***

 

Le premier traité d’amitié avec l’Angleterre, le traité de Bowring, est de 1855 et celui avec la France de l’année suivante (4).

 

Ces traités et ceux qui suivirent marquent – mutatis mutandis - le début du passage du Siam vers un état moderne. Les étrangers vont pouvoir s’installer dans la ville, agents consulaires, commerçants et missionnaires. Les étrangers occidentaux n’ont pas la même conception d’une planification urbaine et des élémentaires notions d’hygiène (6)

 

La ville a commencé à changer. Selon Flood (7) « Les consuls étrangers ont tous signé une pétition présentée au roi. Ils disaient souhaiter pouvoir à l'air libre, en voiture ou à cheval pour leur plaisir, activités nécessaires à leur santé. Or, depuis leur arrivée à Bangkok, ils avaient constaté qu'il n'y avait pas de routes ni pour les voitures ni pour les chevaux et qu’ils étaient souvent  malades… ».


Cette pétition ne laissa évidemment pas le roi insensible et en dehors de ses soucis d’hygiène personnel, ne fut probablement pas étrangère à sa « politique de défécation » (5).

 

Il fallut alors créer des avenues changeant le caractère aquatique de Bangkok, conduisant les populations à quitter la rivière et les canaux pour s’installer en bordure du réseau routier.

Ce nouveau profil de Bangkok apparait, nous y voila, dans notre recensement « postal » de 1883.


***

 

Mais pourquoi « postal » au lieu d’être « fiscal », ce qu’il deviendra évidemment par la suite ?

 

Un retour en arrière s’impose.


timbres

 

Nous avons très longuement parlé de l’histoire des services postaux au Siam (8). A cette date, il n’y a pas de service postal au Siam indépendamment d’un service interne à la correspondance royale. Depuis 1867, le consulat britannique avait reçu l’autorisation de  transférer le courrier international via Singapour ou Hong Kong et construit un bâtiment pour cela, et ce jusqu’en 1882, où les Anglais vendaient leurs vignettes et les oblitéraient. Les Britanniques offrirent de prolonger leur service au-delà de 1882 en créant une agence postale à Bangkok, qui aurait été une branche de l'Administration des Postes des « Straits Settlements » à Singapour.

Le gouvernement des « Straits Settlements » s’offrit à mettre en place une agence à la condition d’obtenir le monopole de la vente de timbres-poste et en outre, du courrier international, les employés auraient été sous la direction du ministre des Postes  des « Straits Settlements » et le responsable local, véritable ministre des postes, tout simplement … le consul britannique à Bangkok. De longues discussions se déroulèrent à ce sujet que Wilson nous narre en détail.

 Si, nous dit-il, le gouvernent de Malaisie avait ouvert un bureau de poste à Bangkok, cela « aurait créé des problèmes supplémentaires pour le Siam », le gouvernement Siamois a donc créé et mis en place son propre service postal, rejeté la proposition du gouvernement de Malaisie tout en s’inspirant d’ailleurs du modèle technique anglais.

On peut aussi penser, sans faire le moindre mauvais esprit, que le roi, « maître de la vie » de ses sujets voulut aussi rester maître du contenu de leurs correspondances interne ou avec l’étranger ou de celle des étrangers résidents avec leur pays et ne pas laisser à une puissance étrangère le soin de pouvoir les consulter ?

 

censurre.jpg

 

Il est un élément qui nous incline à le penser :

Il est probablement constant que l’intégralité des correspondances adressées par câble non codé par l’ambassade ou les consuls de France au ministère des affaires étrangères était soigneusement « piratée », transmise au ministre de l’intérieur qui les transmettait lui-même pour traduction à Rollin-Jaecquemyns, le conseiller juridique belge du monarque. Nous sommes loin de la vision angélique que donne le site de notre ambassade sur l’histoire des relations franco-thaïes (9).

C’est ainsi qu’intervint sur décision royale le « recensement postal de Bangkok » (« Bangkok postal census » ou « Sarabanchi » สารบาญชี, tout simplement un décompte).

Dans l’introduction, le roi analyse les changements qui s'opèrent dans son pays, la présence d'un grand nombre d'étrangers et la création récente du Département des postes et télégraphes dirigé comme il se doit par l’un de ses féaux.

 

feal.jpg

 

Si, dit-il, ce nouveau ministère veut remplir correctement sa tâche, il a nécessité d’avoir un registre de la population. C'est le premier registre de ce type au Siam.


Les quatre volumes portent en exergue la mention :

« samrapchaophanakngankrompraïsani

krungthepmahanakhon

สำหรับเจ้าพนักงานกรมไปรสนีย์ กรุงเทพมหานคร »

(« À l’attention du chef du département des postes de Krungthep »)

Le premier des quatre volumes est un inventaire des membres de la famille royale, des représentants du gouvernement et de tous les ministères, de leur personnel et leurs adresses. Il est intitulé :

สารบาญชี ส่วนที่ ๑ คือตำแหน่งราชการ

sarabanchisouanthi nung khutamahèngrachakan

« Décompte premier volume : les établissements publics ».


 02.jpg

Les trois autres volumes inventorient les rues, les ruelles, les avenues les villages et les voies navigables, les fossés et les canaux d’irrigation (77 rues, 102 voies, 313 villages et 36 cours d’eau).

Ils sont intitulés :

สารบาญชี ส่วนที่  (๓ ๔)คือราษฎรในจังหวัด ถนน แล ตรอก 

sarabanchisouanthi song (sam si) khuratsadonnaï changwat thanon lè trok

« Décompte second (troisième quatrième) volume, populations dans les quartiers, rues et allées »

 02

 

Il n’y a sur terre qu’une voie « digne de ce nom » qui mène de la périphérie du palais royal aux sud de la ville sur trois ou quatre miles. Pour le reste, ce ne sont que des ramifications, des « soïs ».

 

Deux rues d’importance seulement, Charoen Krung, commencée en 1862,

 

Charoen.jpg

et Bamrungmuang Road, commencée  en 1863.

 

Dès leurs constructions, ces voies ont attiré les spéculateurs qui y ont construit leurs maisons et leurs boutiques. Charoen Krung était de loin la plus longue, traversant alors en partie les rizières. Bamrungmuang, partie du centre-ville partait dans les champs sur un axe est-ouest.


Ces deux routes déterminèrent la configuration future de la ville, Charoen Krung servant de la limite ouest le long de la rivière et Bamrungmuang devenant au XXème siècle Rama I Road, pour s’étendre ensuite dans Sukhumvit Road, la principale artère de l'Est de la ville actuelle, avec ses nombreuses rues secondaires.

 

En dehors de ces deux rues importantes, il est difficile aujourd’hui de déterminer l'emplacement et l'étendue de quartiers décrits dans le « sarabanchi ». Beaucoup de cours d’eaux ont été comblés ou recouverts, la moitié des « wats » bouddhistes, ont soit disparu soit changé de nom et la plupart des maisons aristocratiques ont disparu.

 

Le « Sarabanchi » donne les numéros de construction de chaque unité avec de brefs commentaires explicatifs tels que: maison, magasin, sala, wat, fort, etc. Si le bâtiment est une maison ou une boutique, le registre donnera le titre et le nom de la personne en charge de la construction. Le titre et le nom d'une seule personne est donné pour chaque adresse, il s’agit évidemment du « chef de maison », propriétaire, locataire ou gérant, gérant de la boutique ou de la maison.  Le terme de « chef de maison » nous semble préférable à celui de « chef de famille » dans la mesure où les femmes sont nombreuses (un bon tiers).


Ensuite, le registre peut fournir des informations supplémentaires : la relation familiale entre le propriétaire et l’occupant, le paiement de la taxe d'entrée pour les Chinois, préciser si l'immeuble est loué, s’il est construit en bambou, en bois ou en de briques, etc…


Il y a évidemment une difficulté dans le nom des personnes concernées, propriétaires ou occupants, l'orthographe de la langue thaïe n'est pas encore normalisée (10) et à cette époque,  nul ne possédait de nom de famille. La plupart des chefs de maison sont désignés sous leur prénom, en général une ou deux syllabes, le résultat est une liste interminable de Daeng, Ha, Meng, Nim, Phloi, etc…


Les habitants de Bangkok auront une adresse avant d’avoir un nom !

 

***


Entrons maintenant dans les chiffres, ils ne sont pas sans intérêt, le premier tableau nous donne le détail de ce qui est considéré comme les établissements publics :

 Tableau 1


Nous ne vous ferons pas l’injure de traduire (11), mais précisons que les « gates » sont les portes, celles des palais ou celles de la ville, les « rice bins » sont les silos et les « rice mills » les moulins. Aucunes précisions ne sont toutefois données sur les bâtiments administratifs  en dehors des palais de la famille royale.

 

Nous avons ensuite la ventilation des constructions selon les matériaux, les constructions en matériaux légers (« houses ») sont une écrasante majorité, les « radeaux » (rafts) encore en nombre considérable et le nombre des commerces est caractéristique d’une ville en pleine expansion commerciale, le tout apparaissant sur le tableau suivant : 

Tableau-2-bon.jpg

 

Le troisième tableau nous donne la ventilation par origine ethnique, nous y constatons l’énorme proportion de Chinois, 38 %. Il ne mérite qu’un commentaire, ceux que les thaïs appellent « Khaeks », ce sont les étrangers non Farangs. Comme les indiens, Birmans, Malais, Khmers, Laos et Mons sont recensés, on donc peut penser qu’il s’agit d’Indonésiens ?

 

Le détail des Farangs est le suivant : Americains, 7; Danois, 1; Hollandais, 6; Anglais, 37; Français, 7, Allemands, 15; Portugais, 7; Suédois, 1. Le compte n’y est pas, allez savoir pourquoi ? Ce sont en tous cas les Anglais qui sont majoritaires. 


 table 3 bon

 

Le recensement détaille aussi la répartition des ethnies par quartier, telle qu’elle ressort du tableau suivant :

table 4 bon

Nous remarquons que les Farangs s’agglutinent à Charoen krung et que les Chinois n’occupent pas seulement leur quartier (Sampheng) mais se retrouvent partout notamment dans la périphérie.

Les Chinois sont, nous le savons, assujettis à une taxe spéciale en contrepartie de la dispense de corvée, taxe dont sont exonérés les autres groupes ethniques :

 

table 5 bon

 

Nous constatons sur ce tableau que 25 % y échappent. Ils sont soit placés sous la protection d’un fonctionnaire siamois soit sous protection d’un consulat étranger.

Nous aurons ensuite la liste des « chefs de maison » qui sont dans un statut de dépendance ou sous protection, ainsi qu’il apparait du tableau suivant :

table 6 bon

 

Les Farangs sont évidemment les grands pourvoyeurs d’emplois de service ! La plupart des personnes inscrites dans les ambassades étrangères sont Chinois, Indiens, Malais ou Khaek. Il n’y a pas de Thaïs sous protection consulaire sauf les salariés de nationaux étrangers. Les esclaves sont essentiellement Thaïs mais il y a quelques Chinois.

 

Les activités professionnelles de ces chefs de maison sont détaillées dans le tableau suivant :

table 7 bon

 

      

Entre les 197 + 141 + 3 = 341 personnes employées aux palais royaux (le petit personnel domestique probablement ?), les 631 employés du gouvernement (krom) et les 440 fonctionnaires fiscaux, nous avons un total de 16 % de fonctionnaires (au sens large). 

Mais le commerce est la plus grande activité : 42 pour cent. Le secteur manufacturier (petits ateliers évidemment, tissage, couture, travail des métaux, bois et poterie) ne représente que 15 % de l’activité des chefs de famille. Bangkok est une ville (sale !) qui vit du commerce.

Nous allons aussi connaître la répartition des activités professionnelles selon les ethnies : 

table 8 bon

La quasi totalité de ce que nous avons appelé les « fonctionnaires au sens large » est constituée de Thaïs qui occupent les postes gouvernementaux. Qui étaient ces 7 Farangs ? Les Thaïs dominent aussi les autres activités professionnelles et le secteur manufacturier mais ce sont évidemment les Chinois qui monopolisent partiellement les activités commerciales à plus de 60 %, les Farangs en sont pratiquement absents.

 

Les Thaïs ne sont donc pas cantonnés dans le service du gouvernement ou dans l’agriculture. Ils restent présents de façon significative dans d’autres activités, la fabrication, la commercialisation et le commerce. Il faut en déduire nécessairement que l'histoire de la domination économique chinoise devrait être récrite au vu de ces chiffres et qu’elle était loin d’être tentaculaire comme on l’écrivait trop souvent à cette époque et même après.

 

Les Thaïs restent encore massivement maîtres de la propriété immobilière ainsi que nous le montre ce tableau :

 

table 9 bon

 

Les Chinois ont commencé à investir massivement mais tous sont loin d’être propriétaires de leur habitation ou de leur commerce (67 % sont locataires). Ceux qui sont mentionnés comme « vivant là » (live there) ou « gardiens » (care takers) sont apparemment ceux qui n’ont pas donné ou refusé de donner des explications sur la relation avec le bâtiment qu’ils occupaient.

 

Les Chinois investissent dans l’immobilier, avons-nous dit ?

Mais terminons-en avec leurs « activités » du moins celles qui ne sont pas aux mains des Thaïs, ce tableau est significatif et plus encore, des activités que Wilson qualifie avec quelques raisons de « problèmes sociaux » et dont ils sont les principaux responsables :

 

table 9 bon

 

 

Ils gèrent plus de 90 % des débits de boisson, des maisons de jeux, des établissements de prêt sur gage, des fumeries d’opium (Gambling, lottery, pawn). Il est étonnant qu’ils ne gèrent pas les bordels (brothels) mais il n’y en avait alors que 27 ! (12). A cette date pourtant seulement 14 % d’entre eux se sont placés sous protection étrangère (française essentiellement et anglaise).

 

***

 

On peut penser qu’en 1883, ils n'avaient pas encore atteint une position dominante dans l'économie de Bangkok, commençant à peine à investir dans l'immobilier et ne détenant pas de position dominante dans le secteur manufacturier ou dans la vie professionnelle. Dans le domaine de leurs compétences, le secteur commercial, ils restent toujours confrontés à la concurrence locale des Thaïs et des autres groupes ethniques. Ils ne dominent guère que dans le domaine du vice mais ils y dominent.

 

En 1883, si Bangkok était une ville ethniquement mixte elle reste sous le contrôle des Siamois dans la plupart de ses activités sociales et économiques et dans une forte proportion, les chefs d’entreprise sont des femmes : plus du tiers des bordels par exemple sont sous direction féminine, une proportion que l’on retrouve dans à peu près toutes les branches d’activité !

 

***

Pouvons-nous enfin chiffrer la population totale de la ville puisque le recensement ne porte que sur les « chefs de maisons » ?


Les visiteurs n’en ont donné que des estimations : Pour Crawfurd, 50.000 mais il écrit en 1828 en évaluant la population de 1822.   Monseigneur Pallegoix nous parle de 400.000 et Bowring de 300.000. Se fondant sur de multiples études dont il donne les références et qui sont toutes totalement contradictoires, et surtout sur ses propres recherches. Wilson, qui nous dit avoir enregistré sur informatique des centaines de milliers de données tirées de l’examen des quatre énormes volumes du recensement, aboutit à un chiffre d’environ 170.000 personnes ce qui parait raisonnable compte tenu du nombre de foyers.

Nous lui faisons confiance !

 

_______________________________________________________________________

 

Notes 

 

(1) « Bangkok in 1883 : an economic and social profil » par Constance M. Wilson publié dans le Journal of the Siam society en 1989 volume 77- II et « Economic activities of women in Bangkok -1883 » par le même, publié dans la même revue en 1990, volume 78-I. Wilson est chercheur à l’Université de l’Illinois.

« Aspects of the Place and Role of the Chinese in Late Nineteenth Century Bangkok  » par Porphant OUYYANONT  et Yoshihiro TSUBOUCHI in Southeast Asian Studies, Vol. 39, No. 3, December 2001.

(2) « Journal of an ambassy to the court of Siam and Conchinchina » publié à Londres en 1828.

(3) « The people and the kingdom of Siam » publié à Londres en 1857.

(4) Voir nos articles 128 « Le traité "Bowring" de 1855 entre le Siam et La Grande-Bretagne » et 129 « Le traité de 1856 entre la France et le Siam de Rama IV ».

(5) Un article brise ce tabou, étayé sur des correspondances administratives à ce jour inédites échangées entre le roi et ses ministres : Dans un très intéressant article de Chittawadi Chitrabongs, au titre évocateur s’il en est, nous avons trouvé des éléments apparemment totalement inédit sur ce sujet : « The Politics of Defecation in Bangkok of the Fifth Reign » in Journal of the Siam society n° 99 de 2011. Monsieur Chittawadi Chitrabongs est chargé de cours à la Faculté d'Architecture de l'Université Chulalongkorn et titulaire d'une maîtrise et un doctorat de la prestigieuse « Architectural Association » de Londres, sur l'histoire et la théorie architecturale. L’intérêt de cette étude est qu’il fait une synthèse de nombreuses correspondances officielles ou privées du roi, apparemment inédites, consultées dans les archives royales qui lui permettent de donner une interprétation aux vaines réformes en  matière de « politique de défécation ».

(6) Le lien entre le choléra et les eaux sales est alors scientifiquement établi en Europe, mais le choléra continuera à sévir à l’état endémique à Bangkok ; on en meurt comme les mouches à la fin du règne de Rama V.

 

cholera.jpg

 

(7) Flood « The Dynastic Chronicles : Bangkok Era, The Fourth Reign » Vol. 1, p. 260, cité par Wilson.

(8) Voir nos articles A 47 «  Les premiers timbres-poste siamois », A 48 « 1883, la première émission officielle des timbres-poste de Thaïlande » et A 49 «  Vous saviez que le consulat britannique avait créé un service postal au siam ? »

(9) Voir notre article 20 « Présentation historique de l'ambassade de France ».  L’existence de ce service d’espionnage nous est attestée par la thèse en cours d’élaboration de notre ami doctorant Rippawat Chiraphong, nous y reviendrons. Rollin-Jaecquemyns, Belge de nationalité mais Flamand de la Flandres profonde, n’est francophone que par obligation, puisque le français est alors la seule langue officielle de son pays fraichement créé. Comme tous les Flamands, il est surtout francophobe, il l’a démontré ; une « culture » qui date probablement de Philippe le Bel ?

 

flamands.jpg

(10) Un seul exemple, สารบาญชี s’écrit maintenant สารบัญชี. Ceux qui lisent le thaï auront remarqué dans l’intitulé des trois volumes …ถนน แล ตรอก que nous écrivons maintenant ถนน แล ตรอก, ça n’a peut-être l’air de rien mais ça complique singulièrement les recherches sur Internet ou dans un dictionnaire !

(11) Pour des raisons que l’on peut déplorer, la langue officielle de la Siam society est l’anglais.

(12) Voilà qui contredit formellement ce que l’on lit partout et trop souvent que ce sont les Chinois qui ont introduit la prostitution en Thaïlande !


 Idees-recues-650.jpg

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