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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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11 décembre 2014 4 11 /12 /décembre /2014 00:02

Couronnement titrePaul-Louis Rivière, a publié un article intitulé « Autour d’un sacre » dans le Supplément littéraire du Figaro du samedi 2 décembre 1911*, pour saluer le couronnement de Rama VI et confier ses bonnes impressions  sur le Siam et ses habitants.

 

Dans l’avant-propos de son roman Poh Deng paru en 1919, il y sera aussi explicite : « J’ai vécu deux années au Siam et, durant ce temps, j’eus la première fois de ma vie l’impression qu’il existait un peuple heureux ; je l’aimai pour son humeur tranquille, pour sa nonchalance  enjouée, pour sa malice inoffensive, pour son hospitalité ».


Poh Deng titre

En effet, P. Louis Rivière a vécu deux ans au Siam de 1909 à 1911, comme un membre de la Commission royale de législation siamoise et conseiller  légiste du gouvernement siamois, et le moins que l’on puisse dire est qu’il a gardé une bonne opinion du Siam et des  Siamois. Ainsi estime-t-il, que « ce pays est un des rares –le seul peut-être- où le métier de roi soit encore tenable, car le pays est en paix après avoir « connu une longue période de tension orageuse du côté de la frontière française ». Une paix qu’il attribue aux diplomates français comme MM. Boissanas et de Margerie

 

MAEGERIE

 

et à une commission française où M. Padoux a pu exercer son talent en 1908, « pour confectionner des Codes, qui remplaceraient un jour les coutumes surannées et les textes désuets» (Cf. notre article 143. Le code pénal siamois de 1908.) 

 

code penal

 

Il attribue aussi au roi et à sa politique d’avoir su préserver son pays de la colonisation –contrairement à la plupart des pays asiatiques –. Il félicite le roi d’avoir poursuivi l’oeuvre des rois Mongkut et Chulalongkorn en « européanisant » son administration, en fondant des ministères, en instituant une bureaucratie, mais sans porter « aucune atteinte sérieuse aux qualités foncières de la race siamoise, à savoir son aimable indolence, son apathie incoercible (…) son humeur joviale et gaie, railleuse et susceptible, accueillante et hospitalière. »


Evidemment nous ressentons quelques gènes dans ces généralisations certes plutôt positives, qui rappellent d’autres regards de cette époque qui voulaient voir par exemple au Laos, un paradis, un éden préservé, une nature bienveillante, généreuse, qui permet d’échapper à la malédiction du travail ; un pays avec un peuple insouciant, heureux, toujours en fête, qui n’a pas encore connu les ravages des usines. (Cf. Marion Fromentin Libouthinet, « L’Image du Laos, au temps de la colonisation française (1861-1914) »)

Images du Laos

P. Louis Rivière, de même,  ne va voir qu’un Siam idéal, presque éternel, où « les choses sont demeurées à peu près ce qu’elles étaient il y a deux cents ans », dans sa  « sa manière de vivre,  sa mentalité » ; « un peuple aux mœurs douces et pacifiques », un peuple « naturellement heureux », qui « aime chanter » et « rire ».


Il évoque pourtant la réorganisation du pays animé par l’un des hommes les plus remarquables, dit-il, le prince Damrong, « oncle du nouveau roi et ministre de l’intérieur » ; les réformes politiques et administratives, les fonctionnaires surveillés par le pouvoir central ; un  service de gendarmerie, parfaitement organisé et contrôlé par un corps d’officiers danois, des tribunaux réguliers et permanents. Mais toutes ces réformes n’ont eu encore aucun impact, selon lui, sur le mode de vie siamois qu’il caractérise surtout par une aptitude à la paresse heureuse.


« S’il n’est bureaucrate ; il cultive sa rizière, quand il en a une » ; et surtout par :« il muse, il bavarde, il se livre à l’occupation nationale de chiquer le bétel.

 

Betel

 

Dès qu’il a quelques ticaux en poche, rien ne peut le retenir d’aller les perdre à la salle de jeux ou à la loterie. »  Même les bonzes, dit-il dans un exemple, sont certes hospitaliers, serviables, mais vont  prendre n’importe quel  prétexte pour s’arrêter de travailler.


Mais P. Louis Rivière va expliquer ce mode de vie, cette nonchalance des « braves gens ».


N’est-il pas naturel à tout être de mesurer son effort à ses besoins. Ceux du Siamois sont en petit nombre, et la satisfaction en est si facile ! De par le climat, le problème de l’habitation et celui du vêtement n’existent guère pour lui. Sa nourriture consiste en quelques poignées de riz, en poisson fumé, en fruits et en menues friandises fort peu coûteuses. Le souci du lendemain ne le hante pas. Voilà pourquoi il lui est permis de demeurer une cigale, au milieu des fourmis étrangères venues chez lui pour épargner des provisions qu’elles remporteront chez elles, où le climat plus rude fait la vie plus active et plus industrieuse.

 

cigale

 

Et en cela, dit-il,  il s’oppose au Chinois, ce « métèque » qui « s’est abattu sur ce pays, comme il l’a fait sur tout l’Extrême-Orient, pour y monopoliser les branches les plus variées  de l’activité commerciale. »

images.jpg

 

P. Louis Rivière va poursuivre la description du  mode vie du « peuple siamois ».

 

Un peuple d’amphibies vivant dans des cabanes en bois de tecks,

 

91637067maison-traditionnelle-jpg

 

juchées sur pilotis, ou sur des maisons flottantes amarrées le long de la Menam ou sur la rive des klongs,

 

maison-traditionnelle-jpg

 

se déplaçant en pirogue manœuvrées à la pagaie. Il y verra un « décor d’un exotisme unique » : la forêt tropicale, les banyans à la chevelure de lianes, des massifs de bambous, des aréquiers,

 

 foret

 

avec les chédis, les  wats, qui sont les temples du Siam, précise-t-il.


Même l’élite qu’il présente sous l’exemple d’« un gradé dans l’armée ou fonctionnaire d’un des onze ministères » et un officier de marine, est surtout vue, avec sa décontraction, son plaisir -après avoir enlevé l’uniforme de la journée, le dolmah blanc, « le harnais »-  à revêtir à la maison, le panoung de soie qui bouffe autour de ses jambes ; tout en se mettant nu-pieds et  torse nu, et de « s’accroupir sur la natte pour chiquer le bétel – à moins qu’il n’aille faire une pleine eau dans le klong. »


Elle est maîtresse chez elle ;  « règne en souverain absolu », dans un monde sans brutalité, sans révolte, où la hiérarchie est respectée … en harmonie.


Autour du maître, une nuée de serviteurs, d’officieux, d’esclaves pour dettes –la sort de ces derniers n’a rien d’effrayant- vaquent aux innombrables emplois de la maison et composent sa clientèle. Il règne sur ce monde en souverain absolu ; nul ne lui parle sans se prosterner, ou tout au moins, sans joindre les mains en les portant à la hauteur du front ; mais, à part cette étiquette, les rapports sont familiaux, exempts de toute brutalité, qui serait en désaccord avec le caractère de la race. Le sentiment et l’acceptation d’une hiérarchie indiscutée ne comportent ni morgue en haut, ni servitude en bas.**


Nous sommes dans un monde a-historique.


Le Siam en 1907 avait pourtant perdu sa suzeraineté sur le Laos et le Cambodge, et en 1909 ses quatre territoires « malais » (Kedah, Perlis, Kelantan, et Trengganu).


Etats Malais

 

L’extra-territorialité des Américains, Anglais, Français  étaient toujours en vigueur …


La corvée royale, l’esclavage n’étaient plus, mais la loi sur la conscription de 1905, le système d’impôt monétaire par tête en affectaient beaucoup ; même l’éducation nationale avait du mal à s’imposer. Les réformes, l’idéologie nationaliste, l’occidentalisation, l’introduction de l’économie marchande …

Mais pour P. Louis Rivière,  le Siam restait le Siam et les Siamois étaient toujours les mêmes : un peuple « aux mœurs douces et pacifiques », un peuple  « naturellement heureux », qui « n’a guère d’usines, c’est vrai », mais qui aime chanter et « connait encore le rire. »


C’est pourquoi, dit-il en terminant son article :

«  le souverain qu’on couronne aujourd’hui sur les rives de la Menam peut circuler à Bangkok dans sa calèche, comme circulait son père dans l’automobile qu’il conduisait lui-même, sans crainte ni la bombe humanitaire. J’imagine que certains monarques de pays moins lointains aimeraient s’endormir sur cette pensée. »


Attentat


P. Louis Rivière, nous avait livré ses impressions, à défaut de nous apprendre ce que pouvaient représenter les Siamois dans leur environnement ethnique, religieux, symbolique, traditionnel, économique, politique, historique … Il n’avait vu, rencontré que des Siamois heureux, nonchalants, hospitaliers, gais, chantant et riant … dans le respect de l’ordre établi.

 

 

PS. Mais vous pouvez vous forger votre opinion en lisant son article en note.

 

________________________________________________________________

 

 

*Paul Louis Gustave Marie Rivière, né le 3 décembre 1873 à Paris, mort le 28 juin 1959 à Rots (arrondissement de Caen- Calvados).

 

 

020 001

La maison familiale où il est décédé
 

Membre de  l’Académie des sciences d'Outre-Mer (1948) ;

 

Acad mie outre mer

 

Correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques de 1932 à1959 (section législation, droit public et jurisprudence) ;

 

académie des sciences morales et politiques-copie-1

 

1908. Docteur en droit. - Avocat à la Cour d’appel de Paris.


cour de paris

 

- 1909-1911. Membre de la Commission royale de législation siamoise et conseiller légiste du gouvernement siamois. - Avocat conseil du Ministère des Affaires étrangères. - 1923-1931. Conseiller à la Cour d’appel de Caen. - 1931-1949. Président de Chambre à la Cour d’appel de Caen.


Cour d'appel de Caen

 

- Fondateur des Comités de la Croix-Rouge à Athènes, Salonique, Smyrne, Constantinople, Odessa, Moscou et Pétrograd (- 1914. Missions de la Croix rouge française dans le Proche Orient et en Russie. - 1918. Missions de la Croix rouge française en Italie).

- Délégué départemental de la Croix-Rouge française. 

- Membre de l’Académie des sciences coloniales. 

- Membre du Comité juridique de la France d’Outre-mer.

- Chevalier de la Légion d’honneur ; Croix de guerre 1914-1918 ; Officier dans l’Ordre des Palmes académiques.

 

** Le personnage qui habite de telles demeures y vit avec ses femmes, qui ne sont pas toutes sur le même rang : celle qui fut épousée suivant les rites a le pas sur les autres et peut leur commander. Avec quelle docilité ses volontés sont obéies, il est facile de de se le figurer. Au reste la polygamie tend à disparaître au Siam, tout au moins dans les classes élevées. L’héritier présomptif actuel, le Prince Chakrapong a donné l’exemple en épousant une Européenne, une Russe, dont les qualités ont su vaincre bien des préventions et triompher des résistances obstinées. Nous avons vu dans une note d’un article précédent que ce mariage n’a pas été aussi aisé.


 Prince Chakrabongse

 

Rappel note 8, in  157.  La vie privée de Rama VI, un règne de « transition » (?) (1910-1925).


« L’histoire retient en tous cas l’aventure sentimentale du prince Chakkraphong Phuwanat  จักรพงษ์ภูวนาถ, né en 1883, fils du roi Chulalongkorn et frère cadet du roi Vajiravudh, qui, envoyé faire ses études à Saint-Pétersbourg en 1898, tomba amoureux d'une jeune infirmière de Kiev, Ekaterina Desnitskaya, l'épousa à l'insu de ses parents en l'église orthodoxe russe de Constantinople en 1906, et la ramena à Bangkok où il mourut en 1920. Il avait avant sa mort divorcé de son infirmière russe et épousé une authentique princesse siamoise qui ne lui donné pas d’enfant successible !  Le fils du premier mariage, Chula Chakkraphong จุลจักรพงษ์, né en 1908, fut écarté du trône auquel il pouvait en principe prétendre à la mort sans descendance mâle de son oncle Vajiravudh parce que sa mère – que Chulalongkorn n’aurait jamais vu ni reçu ni reconnu - était farang. Affirmation à tout le moins douteuse (Wikipédia !) si l’on sait que son père lui manifestait une affection marquée et l’appelait dans le privé « Thanphra Ongnu » (ท่านพระองค์หนู)littéralement « ma petite souris ». Il est toutefois probable que les fonctions royales ne l’intéressaient pas, à la fois passionné de courses automobiles et auteur d’une histoire de sa famille « Lords of Life: the paternal monarchy of Bangkok, 1782 –1932 », publiée à Londres en 1960. Nous n’avons toutefois pas pu savoir s’il avait adopté la religion catholique-orthodoxe de sa mère ? »

 

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Article de P. Louis Rivière, in Le Figaro. Supplément littéraire du dimanche. N°48, du samedi  2 décembre 1911.

 

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« Autour d’un sacre »


Aujourd’hui 2 décembre, l’on célèbre, à Bangkok, les fêtes du couronnement  de S. M. Somdech Phra Paramendr Maha Vajiravudh Phra Mongkut Klao, monté sur le trône de son père, le roi Chulalongkorn ; qui n’était pas inconnu pour la France et pour les Parisiens. Dans une des salles du palais royal, dont l’architecture mi-siamoise, mi-européenne, caractérise assez exactement l’époque actuelle, la lourde tiare à multiples étages et terminée en flèche sera posée, au milieu des rites séculaires, sut la tête du sixième héritier de la dynastie Chaklin (sic), qui depuis cent trente années préside aux destinées du Siam.

Ce pays est un des rares –le seul peut-être- où le métier de roi soit encore tenable. Rien à redouter du dehors ; à l’Est comme à l’Ouest, l’horizon, jadis chargé de nuages, s’est rasséréné ; après une longue période de tension orageuse du côté de la frontière française, le ciel s’est éclairci et le baromètre demeure au beau fixe. Grâce à la confiance que surent inspirer, par une politique de droiture, des diplomates comme MM. Boissanas et de Margerie ; par leurs talents hors pair, des conseillers tels M. Padoux, ministre plénipotentiaire au service du gouvernement siamois, celui-ci s’est résolument rapproché de notre pays, auquel il a demandé des collaborateurs : c’est à une commission française qu’il s’est adressé, il y a trois ans, pour confectionner des Codes, qui remplaceraient un jour les coutumes surannées et les textes désuets. Si l’on veut juger une politique par des résultats, on peut constater ceci : alors que la  plupart des pays asiatiques –Annam, Cambodge, Corée- tombaient sous la domination de peuples plus puissants, seul le vieux pays Thaï continuait à voir flotter sur les bords de la Ménam, libre de toute vassalité, son pavillon d’écarlate à l’éléphant blanc.

Voilà pour l’extérieur. Au-dedans, le travail d’européanisation –pardon pour ce barbarisme- inauguré par le roi Marghus (sic), continué avec ténacité par son successeur, a pu créer des rouages administratifs, fonder des ministères, et instituer une bureaucratie, mettre des uniformes sur le dos des fonctionnaires à lunettes d’or, planter à Bangkok un décor assez séduisant : il n’a heureusement porté aucune atteinte sérieuse aux qualités foncières de la race siamoise, il n’a pu entamer son aimable indolence, son apathie incoercible, il n’a pu européaniser son humeur joviale et gaie, railleuse et susceptible, accueillante et hospitalière.

S’il est vrai que nous connaissons les choses que par des différences ; rien n’est curieux comme de constater à Bangkok, le contraste absolu entre les deux races qui y dominent : d’une part le métèque sous la forme du Chinois qui s’est abattu sur ce pays, comme il l’ a fait sur tout l’Extrême-Orient, pour y monopoliser les branches les plus variées  de l’activité commerciale. Pour y gagner quelques âlis de plus ; il n’est peine qu’il ne donne, patience qu’il ne se déploie ; Chez lui, l’aptitude mercantile n’attend pas le nombre des années. J’ai vu, dans le quartier des sampeng, des bambins de huit ans tenant boutique et calculant sur l’antique boulier avec la gravité de vieux négociants. Quel est cependant le travail de l’indigène ?

S’il n’est bureaucrate ; il cultive sa rizière, quand il en a une ; le reste du temps, il muse, il bavarde, il se livre à l’occupation nationale de chiquer le bétel. Dès qu’il a quelques ticaux en poche, rien ne peut le retenir d’aller les perdre à la salle de jeux ou à la loterie.

 Mon savant ami, M. Huber, qui professe à l’école française d’Extrême-Orient, me contait l’an dernier avoir été reçu à bras ouverts dans les diverses pagodes du Siam où il recherchait les vieux documents de langue pâli ; il n’était d’attentions et de prévenances qu’on n’eut pour lui : les coffres contenant les manuscrits gravés à la pointe du stylet sur les feuilles  de palmier lui étaient ouverts ; il n’avait qu’à y puiser ; ses bonzes se chargeaient même de les lui faire copier par ses scribes : « seulement, tout l’or du monde n’aurait pu décider ceux-ci à reprendre une tâche quelconque ; et les interruptions étaient plus fréquentes que les périodes de travail.

Faut-il faire grief à ces braves gens de leur nonchalance ? Et pourquoi ?

N’est-il pas naturel à tout être de mesurer son effort à ses besoins. Ceux du Siamois sont en petit nombre, et la satisfaction en est si facile ! De par le climat, le problème de l’habitation et celui du vêtement n’existent guère pour lui. Sa nourriture consiste en quelques poignées de riz, en poisson fumé, en fruits et en menues friandises fort peu coûteuses. Le souci du lendemain ne le hante pas. Voilà pourquoi il lui est permis de demeurer une cigale, au milieu des fourmis étrangères venues chez lui pour épargner des provisions qu’elles remporteront chez elles, où le climat plus rude fait la vie plus active et plus industrieuse.

Aussi bien, nulle autre part en Extrême-Orient l’on ne rencontre rien de comparable à la partie de Bangkok qui s’étend sur la rive droite de la Menam Chao Phya. Là s’élevait la vieille « Cité des Olives », avant la ruine d’Ayuthia par les Birmans et le transfert de la capitale. Quand on a traversé le fleuve sur un sampan – on se trouve au milieu d’une forêt tropicale parcourue, en guise  de chemins, par un dédale de klongs – bras naturels du fleuve ou de canaux creusés de la main de l’homme – qui filent, sinuent, zigzagant au milieu des banyans à la chevelure de lianes, des massifs de bambous, des aréquiers rangés en batail et des bananiers, dont les palmes s’arrondissent en voûte. Le klong est la vraie route du peuple d’amphibies qu’est le peuple siamois : celui-ci y circule d’un bout à l’autre du pays ; il y prend ses ébats du matin et du soir ; il y vit dans les maisons flottantes amarrées le long de la rive. Des centaines de pirogues manœuvrées à la pagaie, y croisent leur glissement silencieux sans jamais se heurter. Les ponts qui l’enjambent sont de simples poutres jetées de travers, avec une perche horizontale en guise de main-courante. Les demeures terriennes qui le bordent sont des cabanes en bois de tecks, juchées sur pilotis, en raison de l’inondation périodique, et coiffées d’un toit en attapp, c’est-à-dire en chaume de feuilles de palmier. Parfois, l’on est étonné de se trouver en face d’un semis d’édiculés en forme de cloche surmontée d’une tige aigüe : des chédis, dérivés du stupa hindou durent autrefois recouvrir des tombes ou bien abriter des reliques : aujourd’hui, oublieux de leur destination première, ils  s’essaient aux abords des wats, qui sont les temples du Siam. Bientôt, en effet, nous voyons dans une clairière un édifice dont la muraille pauvre et nue, dont la colonnade aux pilastres grossiers supporte un triple toit monumental, qui encadre sous le feuillage l’harmonie éteinte de ses huiles décolorées ; à chacun de ses angles se recourbe l’ornement en lame de poignard dans lequel il est permis de voir la tête du naga aussi bien que l’ongle du Bouddha.

Dans ce décor, d’un exotisme unique – il n’a son pareil ni aux Indes, ni à Java, ni même en Indo-Chine – l’on est déconcerté d’apercevoir soudain, au bout dus entier en bois qui borde le klong, l’intrusion de l’Europe, sous la forme d’une villa à l’italienne, avec  sa véranda et son toit en terrasse. Pauvre Villa ! Qu’elle est dépaysée et nostalgique. Son badigeon vert-pomme ou rose tendre a presque disparu sous la lèpre jaunâtre qui a rongé ses  soubassements et gangréné ses murailles. Fantaisie, coûteuse, d’un seigneur de la Cour d’un des précédents règnes, elle  est habitée aujourd’hui par quelque phis, titulaire  d’un grade dans l’armée ou fonctionnaire d’un des onze ministères. Pendant le jour, botté et éperonné, il se raidit dans son uniforme, ou bien, sous le dolmah blanc, il signe avec conviction des paperasses administratives. Le soir venu, il repasse le Menam, quitte en poussant un soupir de soulagement le harnais que n’ont pas connus ses pères, revêt le panoung de soie qui bouffe autour de ses jambe ; puis, nu-pieds, torse nu, il s’accroupit sur la natte pour chiquer le bétel – à moins qu’il n’aille faire une pleine eau dans le klong.

Un jour que j’errais sur la rive droite avec mon ami Pradèré-Niquet, qui fut mon guide au Siam, je le vis saluant et abordant un homme qui se baignait de la sorte. C’était un officier de marine ; dans le plus simple appareil, il nous  invita à le suivre chez lui ; là, un des premiers objets qui attirèrent notre regard, fut un volume de Labiche, ouvert à « L’Affaire de la rue de Lourcine ».

Le personnage qui habite de telles demeures y vit avec ses femmes, qui ne sont pas toutes sur le même rang : celle qui fut épousée suivant les rites a le pas sur les autres et peut leur commander. Avec quelle docilité ses volontés sont obéies, il est facile de de se le figurer. Au reste la polygamie tend à disparaître au Siam, tout au moins dans les classes élevées. L’héritier présomptif actuel, le Prince Chakrapnong a donné l’exemple en épousant une Européenne, une Russe, dont les qualités ont su vaincre bien des préventions et triompher des résistances obstinées.

Autour du maître, une nuée de serviteurs, d’officieux, d’esclaves pour dettes –la sort de ces derniers n’a rien d’effrayant- vaquent aux innombrables emplois de la maison et composent sa clientèle. Il règne sur ce monde en souverain absolu ; nul ne lui parle sans se prosterner, ou tout au moins, sans joindre les mains en les portant à la hauteur du front ; mais, à part cette étiquette, les rapports sont familiaux, exempts de toute brutalité, qui serait en désaccord avec le caractère de la race. Le sentiment et l’acceptation d’une hiérarchie indiscutée ne comportent ni morgue en haut, ni servitude en bas.

Dans l’intérieur du Siam, les choses sont demeurées à peu près ce qu’elles étaient il y a deux cents ans. Sans doute, des réformes politiques ont été accomplies ; des fonctionnaires administratifs surveillés par le pouvoir central ont remplacé, jusque dans les provinces du Nord, les principicules locaux ; un service de gendarmerie, parfaitement organisé et contrôlé par un corps d’officiers danois, garantit la sécurité des communications ; partout, des tribunaux réguliers fonctionnent d’une façon permanente. Le principal artisan de cette réorganisation est l’un des hommes les plus remarquables de l’heure actuelle, le prince Damrong, oncle du nouveau roi et ministre de l’intérieur. Mais pour importantes et capitales qu’elles soient, ces réformes n’ont rien changer à l’aspect du pays, à sa manière de vivre, à sa mentalité. Le Siam est resté siamois, et c’est mieux pour lui.

J’ai vécu parmi ce peuple aux mœurs douces et pacifiques. Je l’ai trouvé naturellement heureux et je souhaite qu’on ne veuille pas le rendre heureux par principe. Il n’a guère d’usines, c’est vrai, mais il aime chanter. Il ne fabrique ses roues de wagons lui-même, mais il connait encore le rire. C’est pourquoi le souverain qu’on couronne aujourd’hui sur les rives de la Maenam peut circuler à Bangkok dans sa calèche, comme circulait son père dans l’automobile qu’il conduisait lui-même, sans crainte ni la bombe humanitaire. J’imagine que certains monarques de pays moins lointains aimeraient s’endormir sur cette pensée.

P. Louis Rivière.

 

 

 

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