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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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5 février 2015 4 05 /02 /février /2015 00:02

Titre 2Nous avons vu dans notre article consacré aux « Tigres sauvages »* que le roi Rama VI avait créé ce mouvement, dès le début de son règne, pour, entre autre, promouvoir un nouvel esprit national, capable de défendre le pays, « la nation », face à des ennemis qui, disait-il, avaient déjà fait un sort à la Birmanie, au Cambodge,  à la moitié de la Malaisie, de Java, pendant que la Perse et la Chine étaient sous le chaos. Au moins, il parlait « juste ».


La menace était bien réelle.


Le Royaume-Uni et la France avaient signé le 8 avril 1904 « l’Entente cordiale ». Le roi Chulalongkorn avait dû signer avec les Français, en mars 1907,

 

Entente Cordiale dancing

 

la perte de sa suzeraineté sur le Laos et le Cambodge et reconnaître un droit d’exterritorialité aux ressortissants et protégés français, et le 10 mars 1909 approuver avec les Anglais, la perte de ses Etats malais de Kedah, Kelantan, Perlis, et Trengganu.

 

etats malais

(Les Anglais et les Américains avaient également  ce droitd’exterritorialité pour leurs ressortissants.)


Le roi Rama VI pouvait craindre le pire, et on peut comprendre aisément qu’il ait voulu mobiliser ses sujets pour défendre sa Nation.


Et pourtant de nombreux articles blâment, vilipendent son « nationalisme » ne retenant que son essai antichinois de juillet 1914 publié dans le Siam Observer,

 

Siam Observer

 

intitulé « Les Juifs de l’Orient », concernant les Chinois installés au Siam, ou ne voyant dans sa politique « qu’une politique d’exclusion, d’opposition à l’étranger, de repli sur une identité nationale figée. »** 


Nous allons voir avec l’aide de Walter F. Vella, “Chaiyo ! King Vajiravudh and the development of Thai nationalism”*, que cela n’est pas aussi simple.


Voici le dossier, surtout basé sur les propos du roi lui-même.

  • Le modèle occidental et ses limites.

Le roi est conscient qu’il doit beaucoup aux connaissances de l’Occident, qui a beaucoup à offrir, mais cela ne veut pas dire que tout soit nécessairement bon. On pense au médicament dit-il, qui peut être un poison virulent s’il est mal dosé. (« Sapsat », Samutthasan 9,  sept 1915)

Il sait qu’on lui reproche d’être trop pro-occidental, à cause de ses études effectuées en Angleterre, de certains de ses goûts, de l’anglais qu’il parle, mais il nous invite à ne pas se fier à son extérieur, et de voir à l’intérieur, « une chair très thaïe ». Il est, affirme-t-il, profondément attaché aux traditions de son pays

 

traditions

 

et s’il est ouvert à certaines coutumes occidentales, ce n’est qu’en pensant au bonheur et au bien-être de son peuple. Son désir le plus grand est que la nation ne perde pas ses idéaux. (« Sapsat »)

  • Sa définition de la Nation ?

Le roi a souvent défini ce qu’il fallait entendre par « Nation ». Le Siam n’est pas seulement un pays (prathet thai ou muang thai) avec une population thaie (chao thai ou phonlamuang thai) mais une nation (chat thai) avec sa propre identité.

 

prathetthai

 

Si à l’origine le mot signifiait une caste ou un peuple qui vit ensemble dans un même territoire, il a aujourd’hui, dit-il, un sens plus large, qu’il faut associer à la compréhension du mot « nationalité ». Chaque homme dépend de sa nationalité et doit préserver sa nation comme  ses droits de naissance. Il n’hésite pas à écrire : « Tout homme qui ne sait pas comment préserver sa nation n’est pas un homme ». (Discours aux Tigres sauvages le 13 novembre 1915)


Il prendra l’exemple de la famille pour se faire comprendre. La relation d’un homme avec sa nation, est comme la relation d’un homme au sein de sa famille. Le père et la mère veillent à l’harmonie de la famille et savent pardonner les erreurs, les jalousies, les désobéissances. Il faut aimer la nation comme on aime son père et sa mère, et il faut apprendre aux jeunes à aimer la nation.


Les Thaïs, poursuit-il, doivent savoir ce qui constitue une nation et la Thainess.


  Ils doivent savoir que les Thaïs sont différents des autres pays, avec leur histoire, leur art, leur langage, leur littérature, leur religion bouddhiste, leur amour du roi, leur esprit de guerrier libre. Les Thaïs doivent être fiers de leur force et de leurs vertus. Dans un discours du 30 juin 1925,  le roi rappelait à des étudiants partant pour l’Europe, de ne pas décrier leur nation, sous peine de se dénigrer eux-mêmes ; de  se rappeler que  tous les peuples ont des bons et des mauvais côtés, et qu’ils ne devaient pas se croire inférieurs. Qu’au contraire, une nation sans ses traditions n’est pas regardée comme une vraie nation et est sujette à la dérision. Il parlait déjà dans le même sens à ses Tigres sauvages dans un discours du 13 novembre 1915, où il les exhortait à défendre leur nation et à croire en ses valeurs.

  • Ne pas déprécier sa propre nation, au nom d’une excessive admiration de l’occident.

Le roi avait réagi dans un essai intitulé Clogs on our Wheels, (Bangkok, in Siam Observer, 1915) contre la tendance des Thaïs, et surtout des élites à déprécier leur propre nation, à accorder une excessive admiration à l’Occident,  et à mettre sur un piédestal les Européens. Il dénonçait cette tendance de croire que les seuls les farangs étaient excellents en toute chose et qu’ils étaient exemplaires, alors que chez  eux,  leurs prisons  étaient pleines de mauvais éléments.


Il ne fallait pas oublier qu’au Siam, disait-il souvent, ils étaient souvent imbus d’eux-mêmes, distants, et souvent impolis avec les autorités. (A l’exception des  Allemands qui avaient une bonne attitude).

 

allemands

 

Le roi reviendra à maintes occasions,  sur ce culte de l’imitation des  Européens, sur cette tendance à  imiter par exemple, leurs vêtements,

 

Mitsuhirato.jpg

 

leurs manières de table, quelques us et coutumes.  Il sera choqué d’apprendre que certains arrivent même  à critiquer leur propre gouvernement. Il leur signifiera que ce culte de l’imitation, loin de les servir, était un signe d’infériorité que l’on pouvait comparer à un petit chien qui voudrait plaire à son maître.


Il les invitera souvent à penser par eux-mêmes, à suivre leurs propres buts, et surtout à se considérer sur un pied d’égalité avec les Occidentaux. Mieux, il estimait qu’il était naturel que chaque patriote estime devoir défendre les intérêts de son pays avant ceux des autres. Il regrettait de voir les  étrangers s’intéresser davantage au Siam que les Siamois eux-mêmes. (in Clogs on our Wheels)


Il les mettra aussi en garde contre cette nouvelle philosophie « occidentale » (sic) qu’est le socialisme dans un essai sarcastique intitulé Uttarakuru (Bangkok, Mahamakut, 1965).

 

socialisme 2

 

Il y décrit une société utopique du 14ème siècle qui préfigure une société socialiste, une société d’abondance où chacun reçoit ce qu’il demande selon ses désirs, où la propriété a été  nationalisée, où le mariage est libre et où les enfants s’éduquent eux-mêmes et appartiennent à l’Etat.


Ce texte ironique condamnait cette utopie « occidentale » avec sa variante chinoise de K’ang Yu-wei

 

KANG

 

et de Sun Yat-Sen,

 

Sun-Yat-sen 2

qu’il considérait comme un monde irréel ou un asile d’aliénés.

  • Une égalité exigée.***

Le roi n’aura de cesse de dénoncer cette supériorité affichée par les Occidentaux. De multiples incidents durant son règne entre des farangs et des Siamois seront pour lui (et les Autorités) l’occasion de leur rappeler que les privilèges n’ont plus court et que l’égalité est désormais la norme exigée.


Vella donnera quelques exemples. Celui de mars 1915 qui eut une grande publicité, et qui opposera deux soldats thaïs à M. Lewin, un ingénieur anglais. Il avait cru bon de frapper ces deux soldats qui s’étaient reposés en bas de sa maison. L’affaire avait fait grand bruit car le ministre de la guerre avait exigé dans un communiqué, la démission de Lewin auprès du ministre de la communication, accusant certains étrangers de considérer les Siamois comme des êtres inférieurs. Le Bangkok Times du 13 mai 1916 avait relancé l’affaire en prenant partie pour Lewin ; ce qui avait entrainé le Prince Chakrabong à réagir immédiatement dans l’édition du lendemain, en dénonçant l’attitude des Européens à considérer les Siamois comme des êtres inférieurs. Le peuple le ressentait, disait-il, et les gens éduqués peuvent le lire dans les journaux et les livres. « L’affaire » remonta jusqu’au roi qui exigea des excuses de Lewin et dans sa clémence, le réintégra.

 

bousculer

 

Le sujet était sensible, car dans une déclaration du 18 août 1916 à des étudiants qui partaient pour l’Europe, le roi tint à leur rappeler qu’il est courant que les Européens qui frappent des Thaïs le fassent en toute impunité, alors que si un Thaï est pris même dans une petite affaire avec un Européen, celle-ci devient une sérieuse affaire qui implique des excuses. Mais le roi les assura que cela avait changé, et que désormais tout Européen qui frapperait ou blesserait tout Thaï serait jugé de la même façon qu’un Thaï.


Vella donnera d’autres exemples, où « l’amour propre » (le mot de Chrakarbong est en français) des Thaïs fut touché, comme par exemple en 1917, quand  les Anglais réclamèrent les prisonniers allemands et autrichiens, qui furent finalement livrés six mois après aux Anglais et envoyés en Inde. Ce fut perçu comme un fait colonial. Bref, le sujet était sensible.


Mais le roi évoquait aussi le roi Georges comme son frère et son ami,

 

roi georges

 

et dès 1916 se plaisait à déclarer que les  Thaïs n’étaient plus intimidés et qu’ils se considéraient comme égaux aux Européens.


Une contradiction ? Une  ambiguïté ? Un complexe ?

  • Une politique antichinoise ?

Rama VI n’ignorait pas que la communauté chinoise était présente au Siam depuis longtemps et avait joué un rôle important dans la finance et le commerce. Ils avaient été acceptés, et beaucoup s’étaient mariés avec des femmes thaïes, et certains avaient été anoblis. On trouvait même dans la famille royale et nobiliaire des ancêtres chinois. Mais cela ne signifiait pas qu’ils étaient devenus des Thaïs.

Pour Rama VI, les Thaïs et les Chinois étaient deux peuples différents.

  • Le contexte avait changé.

La première actualité venait de la Chine  elle-même, plongée dans une révolution qui aboutira à la fin de la dynastie des Qing mandchous

 

dynastie king

 

et à la proclamation de la République de Chine le 1er janvier 1912, avec Sun Yat-sen comme président.

 

sun yat sen


Nous avions déjà vu que Dovert** défendant la thèse de l’assimilation des Chinois dans l’histoire siamoise, reconnaissait que la situation avait changé à la fin du règne du roi Chulalongkorn. Une forte immigration avait atteint un seuil critique (Certains donnent le chiffre de 10 % de la population, d’autres 5 % selon le recensement de 1909) et surtout avec l’arrivée de femmes chinoises, l’endogamie était devenue la norme. Les nouveaux arrivants s’intégraient « aux réseaux commerciaux et aux manufactures chinoises sans lien avec le reste du monde siamois » et ne maitrisaient plus le thaï. « Même lorsqu’ils naîtront sur le sol siamois, les Chinois resteront avant tout liés à leur région et à leur communauté d’origine. Il n’est donc guère étonnant qu’ils se soient plus intéressés à l’évolution du Guomindang


Kuo

 

qu’à celle de la dynastie Chakri. Wang Jingwei,

 

Wang Jingwei Time Cover

 

le numéro deux du parti nationaliste chinois, a remporté un franc succès lorsqu’il s’est rendu à Bangkok en 1907 pour y établir une branche du mouvement Alliance chinoise révolutionnaire Tongmenghui.

 

Thongmenhui

 

Et deux ans plus tard, (Vella dit 1908) Sun Yat-Sen a reçu un accueil tout aussi chaleureux. » (citant Skinner).

 

Sun yqt sen

 

Des militants venaient régulièrement demander des soutiens Les journaux chinois présents depuis 1905 devenaient de plus en plus politisés et exprimaient leur  ferveur pour les « événements » de Chine. La 1ère école en langue chinoise avait été créée en 1909.

 

ecole chinoise

 

On comprend que dans ces conditions, la grève de trois jours de juin 1910 des Chinois sera perçue comme une grave menace pour les autorités thaïes.


Les Chinois s’étaient mis en grève pour protester contre l’augmentation de la taxe individuelle, qui pourtant la mettait au même niveau que celle des Thaïs. Et les Chinois en grève signifiaient la paralysie de tout le commerce.

Vella nous dit que, bien que le gouvernement ait su contrôler cette grève, il ne pouvait que ressentir une légitime appréhension face à la capacité des sociétés secrètes chinoises à mobiliser leur communauté.


(Cf. Notre article précédent consacré à cette grève chinoise de 1910, affirme quant-à-lui « qu’il y eut 400 arrestations suivies d’expulsion. Le quatrième jour, sous la menace armée des forces de l’ordre, le mouvement cessa. Bangkok était resté 3 jours dans le chaos ».)


(De même, Vella ne nous dit rien sur la puissance de ces sociétés secrètes, alors que Réau estimait par exemple que les chefs des sociétés secrètes des Chinois de Bangkok, étaient des chefs très puissants capables de disposer de quatre à cinq mille Chinois « dévoués ». (Cf.144. « Raphaël Réau. Jeune diplomate français au Siam. (1894-1900 ») )

  • Une révolte chinoise  évitée en 1911 ?

Le gouvernement pouvait d’autant plus s’inquiéter qu’il apprendra à l’été 1911, qu’une révolte chinoise était en préparation. Plusieurs lettres de Chakrapong et de du Chaophraya Yommarat adressées au roi signalent que des Chinois sont en train de collecter des fonds et des armes et de concevoir un plan en vue de défier le gouvernement. (Une lettre du Prince Chakrapong par exemple cite un projet chinois d’attaquer la compagnie électrique pour couper le courant de la capitale.)


Il n’y eut pas de révolte, mais des rapports du ministre du gouvernement local et du ministre de l’intérieur alimenteront la suspicion contre les Chinois, en signalant des agitateurs, des activités des sociétés secrètes, des trafics financiers et commerciaux, Il y eut des arrestations, des déportations, des journaux fermés, des circulaires saisies, des interdictions (comme les fonds recueillis pour des raisons politiques)… Mais généralement il suffisait de convoquer les leaders des communautés chinoises. Vella cite l’exemple du boycott en 1915 des marchandises japonaises qui fut levé, après une rencontre entre les leaders chinois et  le ministre du gouvernement local.


Toutefois Vella  nous informe qu’il n’y eut, durant le règne de Rama VI, que deux lois concernant les Chinois et qui n’avaient aucun caractère spécifiquement répressif.


La 1ère en 1914 a concerné l’enregistrement des associations pour leur donner un statut légal.  Elle permettait un meilleur contrôle des clubs et associations et d’interdire celles qui montraient leur enthousiasme pour le Guomindang

 

Kuom.jpg

 

et de donner un cadre légal au combat contre les sociétés secrètes.


La 2ème loi fut promulguée en juin 1918 concernait l’école privée chinoise. Elle prescrivait l’obligation d’apprendre à lire, écrire et à comprendre le thaï, d’éduquer les élèves à devenir des bons citoyens thaïs en leur apprenant l’histoire, la géographie thaïes, en vue de leur assurer une meilleure assimilation. Cette loi voulait mettre fin à « l’endoctrinement » chinois qui sévissait alors.

  • Le roi a fait des gestes significatifs en direction de la communauté  chinoise durant son règne.

Nous n’esquivons pas et aborderons ensuite l’essai publié en juillet 1914,  intitulé « Les Juifs d’Orient » qui établit un parallèle entre les juifs d’Europe et les Chinois du Siam, mais il est bon de rappeler, comme le fait Vella, que le roi a su durant son règne faire les gestes qu’il fallait pour « honorer » cette communauté.


Le premier fut réalisé lors des funérailles du roi Chulalongkorn en 1910.

 

funerailles

 

Le roi reçut les délégations chinoises, et leur a assuré officiellement qu’il protégerait tous les Chinois  qui vivent dans son pays. Lors de son couronnement en 1911, il reçut les congratulations de la communauté chinoise et leur assura encore qu’ils seraient traités avec justice et imposés comme son propre peuple.


Il multiplia les gestes  comme une donation royale accordée pour l’hôpital chinois en 1912,

 

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une dédicace à une école et un théâtre chinois en 1917,

 

le-theatre-chinois-dans-le-parc-Tivoli.jpg

 

une visite de ce même théâtre le 13 décembre,  une aide financière du ministère de l’éducation pour des événements sportifs d’écoles chinoises en 1918. Mieux, il y eut des échanges de bons procédés entre  le puissant Chinois Yi Ko-hong

 

Yi.jpg

 

et le roi ; des visites rendues, des dons comme des ponts construits, une école offerte au gouvernement le 9  janvier 1919. Les hommes d’affaires chinois contribuaient souvent au financement de projets royaux. Il est même dit que le roi aurait anobli 92 Chinois durant son règne.


Le roi d’ailleurs dans un article de Samutthasan 1 en janvier 1915 intitulé « Merci à nos amis chinois » exprimait, sous le pseudonyme de Asvabahu, sa gratitude aux Chinois pour tous leurs dons, et les complimentait pour leur contribution à  rendre un Siam plus fort. Il les exhortait à rester amis mais ne devaient pas oublier qu’ils étaient des invités et que les invités devaient bien se comporter avec leur hôte, et éviter d’être des agitateurs, de créer des troubles, et de mal parler des Thaïs.


Le message était clair. D’ailleurs le roi va justifier son message nationaliste sur la différenciation entre les Thaïs et les Chinois. Son essai publié en juillet 1914,  « Les Juifs d’Orient » sera plus explicite.

  • Un essai antichinois intitulé « Les Juifs d’Orient », écrit sous son nom de plume de Atsawaphahu (อัศวพาหุ). 

En fait le titre est plus précisément พวกยิวแห่งบูพพทศ และ เมืองไทยจงตื่นเถิด Phuakyiohaengbuphopthot lae mueangthaichongtuenthoet que nous traduisons par « Les juifs de l’Orient et Thaïlandais, Réveillez-vous ».

 

Pamphlet 01

 

 

Il est difficilement accessible  et nous n’avons pas pu nous le procurer. Nous ne disposons que de la lecture de Vella. ****


L’essai commence avec une analyse du problème juif en Europe. Les Juifs en Europe, dit le roi, sont différents des autres peuples, pas seulement par leur religion, mais aussi par leur race fermée sur elle-même. Ils demeurent toujours des étrangers et jamais ne deviennent des citoyens du pays où ils demeurent. Les Juifs ont le sentiment de la  supériorité de leur race  et se considèrent comme le peuple élu et voient les autres, les gentils, comme inférieurs. Mais surtout les Juifs sont possédés par la soif de l’argent. Ils lui vouent un culte qui les pousse à subir épreuves et privations, injures et persécutions.

 

stéréotyope copie


Après avoir rappelé un certain nombre de stéréotypes anti-juifs, le roi va procéder à un parallèle entre les Juifs et les Chinois.


Hergé

C'est bien signé "Hergé" !


Les Chinois sont toujours fidèles à leur race, ne pensent qu’à tirer des avantages et bénéfices de leur situation dans les pays étrangers où ils résident sans jamais rien donner en retour. Les Chinois ont aussi le sentiment de leur supériorité raciale, se considèrent comme les seuls civilisés  et voient les autres peuples comme des barbares. Ils vouent un culte à l’argent comme les Juifs, sans aucune idée de moralité ou de pitié. Ils peuvent frauder, voler, ou tuer pour de l’argent. Ils envoient leur richesse dans leur pays, comme des vampires après avoir sucé le sang de leurs victimes. Ils sont pires que les Juifs, dit le roi, car les Juifs n’ont pas de pays et sont donc obligés de dépenser leur argent dans le pays où ils résident. Par contre les Chinois ne s’impliquent pas dans la politique où ils résident.


Evidemment, nous n’allons pas commenter ces propos qui viennent après des siècles d’antijudaïsme, pour se transformer au XIXème siècle en antisémitisme « racial »,

 

juif

 

surtout après l’idéologie prôné de l’inégalité des races. (Cf. en 1853 le célèbre essai de Gobineau « Essai sur l’inégalité des races »).

 

Gobineau 01

 

Gobineau02

 

Il serait aisé de trouver pour de nombreux peuples, l’expression d’une supériorité qui s’est exprimée contre la « barbarie » supposée de l’autre. Nous pourrions aisément le montrer pour la Chine ancienne, et pour les Thaïs (Cf. La thaïness) et aussi pour les Français à certaines périodes de leur histoire, bien-entendu.)


Vella nous apprend que le roi a écrit cet essai en pensant aussi au public européen, et qu’il avait même apprécié sa bonne réception en Europe. (In Muang thai chong tun thoet). (N’oublions pas qu’il l’avait aussi écrit en anglais).


Pour l’heure, il s’agissait pour le roi, de rappeler, une fois de plus, ce qu’était un vrai Thaï : une personne qui parle thaï, qui est loyal à son roi, sa religion et son pays.  (in Kwampen chat doi thae ching) Pour lui, un Chinois restait un Chinois, prêt à quitter le pays au moindre trouble. D’ailleurs, remarquait-il,  ils vivent en communauté, parlent chinois, sont impliqués dans les sociétés secrètes. Même les Chinois qui se disent thaïs, qui parlent thaï, et qui ont des amis thaïs, vont dans les temples thaïs, ne le font que par intérêt. Pour Rama VI, on ne peut pas être Thaï et Chinois, on est soit un vrai Thaï ou soit un Chinois. (In Muang thai chong tun thoet).


Le roi s’inquiétait de voir les Thaïs se mettre sous la dépendance des Chinois qui travaillaient durs. Dans  Muang thai chong tun thoet (p.13), il écrivait : « Je ne vous demande pas de haïr les Chinois, mais de penser plus à vous-mêmes, de faire plus pour les Thaïs que pour les Chinois. Mon souhait est que si vous devez choisir pour tirer un avantage quelconque, vous choisissiez un Thaï sans vous poser de questions. »


On retrouvera, dit Vella, la majorité de ces stéréotypes chinois qu’il dénonce, dans certaines de ses pièces de théâtre. (Par ex. in Huachai nakhop)


  • Les autres minorités ?

La minorité malaise au sud représentait 2% de la population et  pouvait poser un problème au nationalisme affiché du roi Rama VI. Mais contrairement aux Chinois, ils n’avaient pas émigrés et avaient été vassalisé. Ils avaient une culture, des traditions, des us et coutumes, une nourriture spécifiques, une langue et étaient musulmans. Rama VI savait qu’il ne pouvait les prendre de front et devait leur accorder certaines « faveurs ». Il eut soin de venir en personne en 1915 durant un royal tour de deux mois et de 6 semaines en 1917. (Il ne visitera Korat que quelques jours en 1921 et ne visitera jamais le Nord) Il les assura en maintes occasions de sa protection et du respect de leur religion. Ils furent invités à ses anniversaires.


 Mais Vella reste à un plan trop général pour mesurer effectivement la politique qui a été suivie, mais on peut remarquer que la loi sur l’éducation de 1921, ne prenait en compte aucune spécificité malaise. La seule concession qu’il accorda, fut d’autoriser les Tigres royaux et aux Scouts de porter un uniforme « malais ».

 

scouts.jpg

 

Sinon, quant aux minorités du Nord et du Nord-Est, bien que différents par l’histoire et la culture des Thaïs des plaines, étaient aussi d’ethnie thaïe et le gouvernement exigea qu’ils soient désormais considérés comme des Thaïs, et qu’ils s’expriment dans le « thaï standard de Bangkok ». Le Prince Chakrabong, après sa tournée en 1916 au Nord-Est, envoya des instructions très précises aux autorités régionales et locales afin qu’ils abandonnent toute référence lao et propagent l’idée d’un seul pays thaï, en oubliant leurs particularismes et leur soumission passée.


Mais nous avons déjà montré maintes et maintes fois dans de nombreux articles que la thaïness bien que proclamée, ne signifie pas encore pour la majorité des élites de Bangkok de considérer les autres  comme leurs égaux.*****


  • Alors quid du nationalisme de Rama VI ?

Rama VI a poursuivi l’oeuvre de son père le roi Chulalongkorn qui dut, pour défendre l’indépendance de son pays et assurer son pouvoir sur son royaume, à  la fois « moderniser » son pays, et forger une « nation » face aux appétits coloniaux de l’empire britannique et de la France.


Son fils Rama VI en accédant au trône fut aussi confronté à des  contestations, des « résistances », des « révoltes » au niveau intérieur ( grève générale de 3 jours des Chinois en 1910, tentative de coup d’Etat de 1912, pouvoir politique et administratif aux mains des anciens du roi Chulalongkorn, les « vieux aristocrates » mis en place par son oncle, le prince Damrong, ministre de l’intérieur,pouvoirs régionaux, etc ) et à l’impérialisme anglais et français toujours présents.


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Il sut légitimer son pouvoir en développant un nationalisme siamois pour faire face aux autres nationalismes et la thainess au niveau intérieur. En effet, il ne faut pas oublier que partout dans le monde à cette époque, le sentiment national se propage pour renforcer la cohésion des Etats, et se défendre des autres « nationalismes ». Rama VI connait le nationalisme anglais et sa sainte trinité (God, King, Country)

 

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et peut voir en son royaume certains effets du nouveau nationalisme chinois. Il voit leur action à Bangkok avec l’aide des sociétés secrètes.

Bref, en roi souverain de la Dynastie Chakkri, Rama VI va défendre son royaume, son pays, sa Nation. Et il n’aura de cesse d’écrire, d’expliquer sa politique basée sur un nouvel esprit national et sur la défense de la Nation thaïe.


Il va pour ce faire fonder le mouvement des Tigres sauvages et des Scouts au début de son règne en 1911, avec la mission de vivre et de propager ce nouvel esprit, unis autour du roi, de la Nation, et de la sainte religion, pour préserver l’unité nationale et honorer le sang versé par les ancêtres qui ont défendu la terre de Siam. (Cf. article163)   

  

Il développera l’éducation nationale, avec la loi de 1920 sur l’éducation primaire suivie en 1921 de la loi rendant la scolarisation obligatoire pour tous les enfants de 7 à 14 ans qui a permis d’initier un enseignement sur la base de programmes écrits basés sur la moralité et la construction de la Nation. (Voir l’augmentation du nombre d’établissements scolaires passés de 131 avec 14 000 élèves en 1909, à 4026 en 1921 avec 240 000 élèves et 6900 enseignants.)


A-t-il eu tort de voir une menace dans les communautés chinoises ? Nous ne le pensons pas. Certes les arguments xénophobes anti-chinois utilisés à l’époque ne seraient plus de mise aujourd’hui.


A-t-il eu tort de promouvoir la Thaïness et de vouloir imposer la langue et la culture thaïe aux autres ethnies du royaume ?   La question est peu pertinente car il faudrait réécrire l’Histoire, et se souvenir des nationalismes exacerbés  à son époque qui ont débouché sur la 1ère guerre mondiale. (Cf. notre article, Notre Isan 14 : Le nationalisme thaï ?******)  


Toutefois par une ironie de l’Histoire, Rama VI ne devra pas la défense de ses frontières à « son nationalisme » mais  en prenant la décision, comme nous l’avons vu, de déclarer la guerre à l’Allemagne le 22 juillet 1917, pour bénéficier ensuite à a fin de la guerre, par le traité de Versailles, du droit de renégocier et d’obtenir l’abrogation du droit d’exterritorialité obtenu par les puissances franco-anglo-américaines, de retrouver la mainmise sur ses douanes, et en 1920, d’assurer à son pays une garantie internationale pour l’indépendance et  l’intégrité du Siam, en devenant membre fondateur de la Société des Nations.


 

guerre de 14

Les voies du nationalisme sont impénétrables.

 

________________________________________________________________________

 

* The university press of Hawaï, Honolulu, 1978. Cf. Notre article 162.


** Cf in notre article A162. « De l’usage des étrangers dans un processus de construction nationale en Thaïlande. », notre lecture de l’article de Stéphane Dover intitulé « « La Thaïlande prête pour le monde » ou de l’usage intensif des étrangers dans un processus de construction nationale», paru dans « Thaïlande contemporaine », qui estimait que sous Rama VI, pour  « la première fois de son histoire (que) le gouvernement siamois choisissait une politique d’exclusion, d’opposition à l’étranger, de repli sur une identité nationale figée ».


***On se souvient du discours de Jules Ferry à la Chambre le 28 juillet 1885 : 

 

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« Il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures ».


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****Il y eut une réédition en thaï en 1985 que nous n’avons pas pu nous procurer. Les journaux de 1914 หนังสือพิมพ์ไทย (« nangsuephim thai )


Pamphlet 02

 

et Siam observer  ne sont pas numérisés et accessibles seulement à la Bibliothèque nationale thaïe. Vella a probablement eu accès à l’une ou l’autre ?


***** Lire : Olivier Ferrari, Narumon Hinshiranan Arunotai,Jacques Ivanoff & Arnaud Leveau, « Thaïlande, Aux origines d’une crise », Carnet n°13 de l’Institut de recherche sur l’Asie du sud-est (IRASEC), 120 p.


« La Thaïness a servi aux «aristocrates» et aux élites urbaines des Thaïs siamois à construire « l’unité » de la Nation thaïe et à légitimer leur pouvoir sur le dos des identités régionales, que l’on considérait comme « cadettes » dans le meilleur des cas mais le plus souvent inférieures, incultes, « paysannes »… Encore aujourd’hui, à Bangkok un Isan est perçu comme un « paysan » rustre et inculte. En 2009 le dirigeant des jaunes, Sondhi Limthongkul « proposait de restreindre le droit de vote aux personnes éduquées, excluant ainsi la masse paysanne ».


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****** http://www.alainbernardenthailande.com/article-notre-isan-13-le-nationalisme-thai-73254948.html 

 

 

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Published by grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-b - dans "Notre" Histoire de la Thaïlande
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