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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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6 juillet 2011 3 06 /07 /juillet /2011 23:07

Notre Isan : les « filles  tarifées »  d’Isan et leur apport économique.

cv prostitution 1006Il ne s’agit pas ici de traiter de la prostitution ou du tourisme sexuel en Thaïlande, mais d’essayer de mesurer l’importance de l’apport « économique » des « filles tarifées » pour les familles et la Région d’Isan, de comprendre cette nouvelle industrie : l’industrie du sexe.

 

PARTIE 1 – de la prostitution en Thaïlande 

 

1/Un peu d’ Histoire, quand même.


(En s’appuyant, une fois de plus, sur une excellente étude de Jean Baffie, La prostitution féminine en Thaïlande, Ancrage historique ou phénomène importé) 

Simon de La Loubère, envoyé du roi Louis XIV au Siam en 1687, est le premier Européen à mentionner la prostitution dans le pays. Le Chevalier Claude de Forbin, décrivit d'ailleurs ces unions arrangées en ces termes: « les missionnaires contractent certains mariages assez usités dans le pays et qui ont cela de commode qu'ils ne durent qu'autant qu'ils peuvent faire plaisir ». Certes autrefois, au temps du royaume d’Ayutthaya au 16ème et 17 ème siècle,  au même titre que d'autres commerces, la prostitution  représentait une source de revenus pour le pouvoir en place.

Les prostituées étaient le plus souvent des esclaves d'origine khmère, laotienne, birmane, shan et plus rarement thaïe. Elles officiaient dans les maisons closes des quartiers populaires ou encore dans les ports fréquentés par les nombreux étrangers commerçant avec le Siam. D’autres  prostituées, apparentées à des concubines, concluaient des mariages temporaires avec les voyageurs. Ces pratiques furent interdites pour les femmes thaïes par le roi Prasat Thong en 1657, après un scandale de Cour, et ne furent plus réservées par la suite qu'aux femmes d'origines étrangères.


Toutefois, jusqu’au XIX ème siècle, les maîtres mettaient parfois leurs esclaves à la disposition de leurs amis et autres « clients », contre paiement ( Thongthammachat et Aphaphirom, 2520 ( 1977 ). « A cette époque, la prostitution devait cependant être encore un phénomène très limité. Selon Mgr Pallegoix, dans son ouvrage publié en 1854, l'impôt sur les femmes publiques  ne rapportait que 50 000 bahts par an et arrivait en 26e position comme source de profit pour l'état, loin derrière les tripots ( 500 000 bahts ), les loteries ( 200 000 bahts ), et même les nids d'hirondelles ( 100 000 bahts) . 

En 1905, le roi Chulalongkorn libére les esclaves et  promulgue la première loi sur la prostitution, connue sous le nom de Phraratchabanyat pongkan sanchon rok r.s. 127 ( loi sur le contrôle des maladies transmissibles). Les maisons de prostitution et les prostituées étaient enregistrées. Une taxe d'autorisation de 30 bahts par établissement et de 12 bahts par fille sont dûes tous les trois mois. (En 1908, 77 maisons et 594 prostituées furent enregistrées ( Mettarikanon, 2527 ( 1984 ).

 

mafia chinoiseMais l’arrivée massive d’immigrants chinois  dans la seconde moitié du règne du roi Rama V ( 1868-1910 ) change radicalement la nature et le nombre de prostituées.( De 1893 à 1905, 455 100 Chinois arrivèrent en Thaïlande). Les triades chinoises s'assurèrent le contrôle de la prostitution, avec le jeu et l’opium. En  1933, sur 151 maisons enregistrées, 126 avaient des propriétaires chinois, 22 Thaïs et 3 vietnamiens ( Mettarikanon, 2526 ( 1983 ).

En 1941-1944, pendant la 2ème guerre mondiale, la présence des troupes japonaises (100 000 à 150 000 Japonais, selon les années, augmentent considérablement le nombre d’établissements et de prostituées. Des dœn sawan ou " zones paradisiaques ", véritables quartiers de prostitution, furent créées pour elles dans les provinces ( Bangkok Post, 15 mars 1989).

En 1949, le ministère de l'intérieur interdit l'enregistrement de nouvelles maisons de prostitution. Mais, il est fort probable que le nombre de maisons de prostitution déguisées sous forme de restaurants, d'hôtels, de rong nam cha ( " salons de thé " ), de salons de coiffure, etc. commença à croitre à ce moment-là. En décembre 1949, l'ONU demande à ses États membres de rendre la prostitution illégale.

 Le gouvernement thaï promulgue en 1960, une loi pour interdire le commerce du sexe,   la phraratchabanyat pram kankha praweni ph.s.2503). Des amendes et des peines d'emprisonnement étaient prévues pour les prostituées, les souteneurs et les propriétaires de maisons closes ( Sutphaisan, 1989).

Mais en fait, avec le développement économique, la prostitution continua de connaître une extension considérable en raison d'une part, de la migration, d'abord largement masculine, de paysans vers Bangkok, et d'autre part, avec l’arrivée des soldats US en Thaïlande en 1961  durant la guerre du Viêt-Nam (Cf. notre article sur les bases US en Isan)

Bangkok, devenait la " ville aux 30 000 call-girls " ( Nouvelle Agence de Presse, 1973  ), et la prostitution prospérait à  Pattaya, et autour des  grandes bases militaires, où séjournaient près de 50 000 soldats US, auxquels il faut ajouter les 2 000 permissionnaires américains du Viêt-Nam qui arrivaient en Thaïlande tous les dix jours.  

 En 1976, les soldats américains quittèrent la Thaïlande,  mais le secteur privé avait déjà assuré la relève avec l’arrivée d’une nouvelle espèce : les touristes.

Entre 1962 et 1976, un peu plus de 700 000 militaires américains étaient  venus se prélasser sur les plages du Land of Smiles. (Turshen et Biravel, 1993, cité par Poulin, 2004 ) De retour à la maison, les soldats ont répandu la bonne nouvelle et les touristes ont vite fait de les remplacer. Si en 1970, la Thaïlande accueillait environ 630 000 visiteurs, ce chiffre s’élevait, en 1998, à 7,8 millions (Formoso, 2001).

En 1975, Newsweek était étonné que 100 000 touristes allemands se pressaient déjà pour découvrir les 500 salons de massage que laissaient les Américains à Bangkok (Newsweek : 1er décembre 1975).

Sans titre-3 Le tourisme sexuel était né. Et la création d’une nouvelle industrie : l’industrie du sexe, avec l’arrivée des touristes occidentaux et asiatiques, et avec le développement économique, une urbanisation de ruraux et le développement des « lieux » de plaisir pour les locaux.


2/Du tourisme sexuel à l’industrie du sexe

L’industrie du sexe est donc liée de la  conjonction et de la synergie de nombreuses composantes : 

 Jeremy Seabrook dénonce avec force et raison les concomitances évidentes entre l'industrie du sexe et l'ensemble du secteur économique (auquel participe fortement le tourisme), l’industrialisation et l’ouverture de la Thaïlande  au marché mondial qui a nécessité un apport de main d’oeuvre bon marché, la croissance du pays avec ses disparités régionales et la pauvreté qui demeure en Isan. Ces éléments  incitent ses populations rurales à tenter l’aventure vers les grands chantiers d'Asie et du Moyen-orient et aussi, naturellement, vers Bangkok où ils constituent les gros bataillons des ouvriers de chantier, des chauffeurs de taxi et de tuk-tuk et hélas, de la prostitution. (Cf.Michel Deverge Menues chroniques d'un séjour en Thaïlande, 1989-1992).

En effet, si les médias « occidentaux «  aiment traiter et dénoncer le tourisme sexuel, ils oublient bien souvent, l’industrie locale du sexe, toujours bien présente sous la forme de bordels, karaokés, massages et autres établissements nocturnes  La société de consommation et les modèles « publicitaires » des médias qui poussent les lycéennes et étudiantes à se prostituer occasionnellement pour s’offrir les derniers gadgets. L’utilisation de plus en plus courante d’internet pour des rencontres « tarifées » et la recherche de maris farangs.


revenusTous influent sur l’industrie du sexe et montrent la complexité de cette réalité et la difficulté de l’analyser, surtout si on y ajoute la corruption , l’hypocrisie des Autorités, la « complicité » de la police avec les milieux mafieux, l’action des ONG, les multiples forums, livres de confessions, émissions de télévision « occidentales » « moralisatrices », et le sentiment de beaucoup de bien connaître le sujet et de vouloir partager leur opinion (critique à laquelle je n’échappe pas. ).

S’il est aisé pour chacun de « discuter » de la prostitution, et de la prostitution thaïlandaise en particulier, il est plus difficile d’en approcher sa réalité économique. Surtout que cette industrie du sexe s’inscrit dans un agrégat d’autres industries comme les agences de voyage, l’industrie hôtelière, centres commerciaux, restaurants,  bars …

Ainsi Jean Baffie in , Femmes prostituées dans la région du Sud de la Thaïlande, montre bien par exemple, le  lien qui existe entre le développement économique et la prostitution :

« Quatre grandes familles chinoises sont à l’origine du développement de Hat Yai : 1. La

famille Sukhum, descendant de phra Sanehamontri, un ancien chef de district de Hat Yai, qui

a construit l’hôtel Sukhontha. 2. La famille de khun Niphat Chinnakhon, dont l’héritier est

propriétaire de mines et fut président du Conseil municipal de Hat Yai. 3. La famille de M. Si

Kimyong – devenu M. Kimyong Chayakul – qui possède des centres commerciaux. 4. La

famille de phraya At Kalisunthon, qui a vendu ses affaires locales pour s’installer à Bangkok.

Hat Yai est parfois surnommée par les Thaïs mueang setthi ou « ville des millionnaires ». Une publication de 1987 donne un aperçu des secteurs d’activités porteurs de Hat Yai en donnant la liste des dix personnes les plus riches de la ville (anonyme ) 

 

imagesOn voit que presque tous les membres de cette élite locale des affaires sont liés à l’industrie touristique : hôtels, restaurants, centres commerciaux, et cimenterie pour la construction des précédents. » …et bien sûr aux  nombreux  lieux de prostitution.

 

Je suppose que l’on doit pouvoir retrouver ce schéma dans toutes les Régions et surtout les capitales régionales.

 

3/Une industrie qui touche toute la Thaïlande, toutes les provinces, villes, gros bourgs :

Le tableau que donne Jean Baffie, (IRASEC  n° 6 ) peut être un indicateur, même si ici, le nombre des prostituées est fortement minoré, déjà en 1992, au-delà des principaux centres touristiques connus de Bangkok,  Phuket, Ko Samui, et Pattaya … :

 

Province

Nb d’établissements

Nb de prostituées

Bangkok

  688

20 366

Sud

1378

17 598

Nord

1008

   8 880

Centre

1581

 22 600 

Nord-Est

  917

   7 79

 

Buriram                   64                                          362

Chaiyaphum          36                                          190

Kalasin                 39                                           590

Khon Kaen            123                                      1 378

Maha Sarakham    38                                            185

Mukdahan             13                                           70

Nakhon Phanom   48                                            235

Nakhon Ratchasima 110                                    1 382

Nong Khai              50                                         297

Roi Et                      82                                         497

Sakon Nakhon            31                                       205

Sisaket                        36                                        270

Surin                          37                                         313

Ubon Ratchathani     91                                        923

Udon Thani                 91                                     796

Yasothon                   28                                       105

 

Tableau n°5 : Nombre d’établissements de prostitution et de prostituées dans les provinces de Thaïlande en 1992. Source : Anonyme 2535 [1992] pp. 26-27.

 

Ce tableau  montre encore que les régions qui fournissent les plus forts contingents de

prostituées sont celles qui comptent le moins d’établissements de prostitution

et de prostituées. Ainsi, le Nord-Est, avec 7 798 prostituées, et le Nord, avec 8 880, sont loin

derrière le Sud (17 598 prostituées) et le Centre, sans Bangkok mais avec Pattaya (22 600 prostituées).

 

On peut se douter qu’avec 15 millions de touristes, le nombre de prostituées et d’établissements ont considérablement augmenté. 

 

 

4/ Une industrie « consommée » aussi bien par les occidentaux que les  asiatiques, les étrangers que les Thaïs.


Les chiffres 

 

Sur les 15,84 millions d’arrivées de visiteurs internationaux en Thaïlande en 2010, 4.341.447 arrivées sont  en provenance d’Europe, soit seulement 27,41%.

L. Brown peut donc rapporté à juste titre que la majorité des clients de prostitués femmes ou enfants sont avant tout des hommes asiatiques, si l’on en juge par une ratio selon le nombre de touristes  (60% d’asiatiques, dont la Malaisie est le premier pays  avec 771 000 visiteurs, suivie par la Chine avec 429 000 touristes et le Japon avec 420 000 voyageurs. En quatrième position viennent les touristes britanniques qui ont été 353 000 suivi de près par les touristes venant de Corée du Sud qui ont été 335 000), puis les Américains …

 Cela n'absout en rien évidemment les abuseurs occidentaux des enfants et des filles asiatiques, mais cela permet de rétablir une vérité tragique, bien loin de la gestion de notre culpabilité judéo-chrétienne caractéristique du débat en Occident. Et Louise Brown a le mérite de démolir des pans entiers de ce qui est à la base des trop fameuses " valeurs asiatiques ", tout en montrant aussi que l'industrie du sexe est essentiellement le résultat d'une société intensément dominée par les hommes (Brown, 2000). Sans oublier les clients locaux.

Richard Poulin (2005) signale que, par exemple, au milieu des années quatre-vingt-dix, pour 5,4 millions de touristes sexuels par an en Thaïlande, on comptait 450 000 clients locaux par jour. Quelques 75% des hommes de ce pays auraient eu des contacts sexuels vénaux avec une personne prostituée ".

 



Le nombre de prostitué(e)s ?

Les chiffres  sont difficiles à obtenir et ne peuvent qu’être une estimation, tant pour le nombre de prostituées que pour leur apport économique (Le secteur du tourisme en Thaïlande concerne plus de 1,5 million d’emplois), surtout dans une société où la prostitution est interdite « officiellement »  et où « l’activité » est surtout informelle et/ou clandestine.   «   Illégale depuis 1960, la prostitution est, en Thaïlande, une activité très largement répandue, même si le nombre de prostitué(e)s est l'objet d'une controverse.
Au milieu des années 1990, des ONG œuvrant pour la protection des enfants ont avancé des chiffres extrêmes: 2,5 ou même 2,8 millions de prostitué(e)s.

Le nombre exact importe finalement assez peu. Il suffit de noter que 200 000 ou 300 000 femmes prostituées, chiffres minimaux que l'on rencontre aujourd'hui, font de cette occupation un fait social de première importance. ». Loin des exagérations récurrentes, et citant notamment les travaux de Boonchalaksi et Guest (1994), Bernard Formoso avance, lui aussi, le chiffre total de prostituées de " 200.000 à 300.000, soit tout de même de 8,3 à 12,5% des femmes de la tranche des 15-29 ans résidant en ville ; auxquelles s'ajouteraient de 25.000 à 30.000 filles de moins de 15 ans et de 30 à 50.000 garçons ou jeunes hommes qui satisfont la clientèle pédophile ou homosexuelle. Si l'on s'en tient à cette hypothèse basse, il y aurait au milieu des années 1990 de 250 à 380.000 travailleurs du sexe opérant en même temps " (Formoso, 2001).

Selon d'autres estimations, plus de 200.000 enfants seraient aujourd'hui exploités dans l'industrie du sexe en Thaïlande, et la crise entamée en 1997 n'a fait qu'aggraver dramatiquement une situation déjà tragique depuis deux décennies : certains n'hésitent pas à avancer le chiffre de 600 000 enfants prostitués, en grande majorité des filles, pour la seule Thaïlande (Murthy, Sankaran, 2003 ). (L'essor du tourisme sexuel et la misère du monde en Thaïlande et ailleurs par Franck Michel)


Les revenus de la prostitution 

Or, la prostitution est une source considérable de revenus : peut-être une centaine de milliards de bahts par an ( 20 milliards de francs ) pour 300 000 prostituées). (Jean Baffie)

Les gouvernements eux-mêmes en bénéficient : en 1995, on a évalué que les revenus de la prostitution en Thaïlande constituaient entre 59 et 60% du budget du gouvernement. Ce n’est pas sans raison que ce gouvernement faisait, en 1987, la promotion du tourisme sexuel en ces termes : « The one fruit of Thailand more delicious than durian (un fruit local), its young women.  » (Santos, 1999).

En 1998, l’Organisation internationale du travail (OIT) a estimé que la prostitution représentait entre 2 et 14% (quelle précision !) de l’ensemble des activités économiques de la Thaïlande, de l’Indonésie, de la Malaisie et des Philippines (Lim, 1998).

L’attrait que suscite la Thaïlande, le « pays du sourire », pour les étrangers n’a cessé de croître au cours des trois dernières décennies. En 1970, on comptabilisait 630 000 visiteurs par an, en 1998, 7,8 millions. En 1995, le tourisme engendrait 7,1 milliards de dollars américains de recettes ; il était la première source de devises étrangères et comptait pour 13% du PIB de la Thaïlande. Le pays était la première destination récréative d’Asie du Sud-Est. (Poulin). Avec 15 millions de touristes  en 2010, soit 2 fois plus, on peut imaginer  la somme et la part dûe  à l’industrie du sexe.


Où en est-on aujourd'hui ?

Une économie donc qui rapporte 

Le fléau semble se répandre et même se développer à une échelle beaucoup plus rapide. Certains vont même jusqu’ à dire  que l'industrie du sexe rapporte à la Thaïlande (cinq à six fois plus que les recettes de la drogue, soit entre 18 et 21 milliards de dollars américains en 1996. Dans ces conditions, comment croire que les 60.000 bordels que compterait le Royaume pourraient disparaître dans un futur proche (Frank Michel, 1998)).

On peut toutefois en douter si on en juge les chiffres de l’ ONU (rapport 2005) : Rapports annuels de la prostitution : 7 milliards de dollars, Rapports annuels de la drogue : 325 milliards de dollars.  On peut aussi se demander pourquoi les trafiquants de drogue prendraient un tel risque au vu des peines  sévères encourues.

Le Courrier du Vietnam, 1998 confirme : « Economie en plein essor, l'industrie du sexe s'enrichit sur la misère du monde et représente en Thaïlande la plus importante économie souterraine : le revenu annuel de ce secteur est évalué, en 1998, entre 22,5 et 27 milliards de dollars américains, soit 10 à 14 % du PNB »

Le quotidien Libération du 27 novembre 1998 rapporte qu'une étude du Bureau International du Travail (BIT) considère qu' " en Thaïlande les femmes qui se prostituent dans les villes rapatrient près de 300 millions de dollars, par an, dans les zones rurales : un montant souvent supérieur aux budgets de développement financés par le gouvernement»

Une industrie qui profite à beaucoup. " Par ailleurs, les revenus du tourisme sexuel profitent à une série de personnes, des managers de bars et de cabarets aux intermédiaires, des guides touristiques au personnel hôtelier et aux chauffeurs de taxi, etc., et à un nombre très important d'entreprises comme les chaînes d'hôtels, les compagnies de transports, les restaurants, sans compter le fisc " (Poulin, 2005 : 47-48), certains policiers, hommes d’affaires …et bien sûr les groupes maffieux.


Partie 2. NOTRE ISAN


6/ Les « filles »en Isan ?


Histoire


Nous avons déjà relaté dans notre article 11 sur l’ Isan lao qu’ Aymonier , en 1885, avait noté que chez les Laos de l’Isan, l’indulgence était générale pour « les péchés de la chair », et que  les filles étaient aussi sources de revenus.

La coutume des « cours d’ amour » était  souvent détournée.  On accepte les réunions  de jeunes le soir dans les cases. Mais si la jeune fille dénonce la « faute » commise, « Tout est tarifé : tant pour la prise de main, tant pour la prise de taille et des seins, et tant …pour les dernières faveurs ». Le garçon doit payer ou épouser. La somme dépend de la Province et de la situation des parents. Mais non sans humour, Aymonier précise que les Laotiens ne sont pas à l’abri des idées novatrices  et que certains mandarins demandent à leur fille de garder « leur capital intact ».

Mais l’évocation de l’Histoire, des « coutumes locales »,  n’expliquent en rien ce passage de la « coutume » à l’industrie du sexe. On pourrait aussi se demander pourquoi les filles tarifées sont essentiellement originaires des zones rurales du Nord et du Nord-est de la Thaïlande.

 

Les problèmes sociaux et économiques 

Tout d’abord, bien souvent, une triste réalité sociale et économique, avec un schéma hélas bien connu :   

Dans un contexte mondial de capitalisme agressif néolibéral, on observe  au Sud, le bouleversement des structures sociales qui affecte grandement les zones rurales, et pousse aux migrations vers les villes, favorise l’économie informelle, notamment les industries du sexe, et les déstructurations sociales.

Au niveau local, les structures traditionnelles sont ébranlées.

 On observe une forte proportion de jeunes maris violents, « alcooliques » et infidèles. De plus beaucoup de femmes sont abandonnées par leur ami ou mari à la naissance de leur enfant. Les filles ont  peu d’opportunités d’emploi dans leurs villages. La pression des dettes ?  la facilité de laisser  l’enfant aux grands parents pendant des années, incitent les jeunes femmes à tenter leur chance en ville. Même si certaines ont la « chance » de trouver un emploi, celui-ci est peu rémunéré, et ne peut suffire à subvenir aux besoins essentiels et à rembourser les dettes de la famille. Une restructuration, une mise au chômage, un coup dur, les conseils avisés d’une copine, les promesses de l’argent facile et conséquent, incitent certaines à tenter « l’aventure » … avec une tradition et une idéologie « permissive » et une adaptation  à l’offre du tourisme sexuel ?

« Sans trop élaborer, on peut dire que le grand courant migratoire du Nord-Est est passé et que l’afflux vient plutôt d’une ressourcelongtemps ignorée et pourtant essentielle : […] Le sacrifice des filles, une tradition bien ancrée en Thaïlande, ne va pas contre la culture locale et reste rentable. Les filles restent donc un bien meilleur investissement que les projets touristiques ou l’agriculture. Travailler la terre donne aux gens de l’Isan une respectabilité face aux citoyens urbains éduqués, mais les gens du Nord-Est eux-mêmes déconsidèrent leur travail et veulent autre chose pour leurs enfants (le miroir aux alouettes du développement et la prise de conscience d’avoir été abandonnés). Alors, nombreux sont les parents à faire semblant de ne pas voir la réalité et (…)on accepte que les filles isan soient associées à la prostitution et qu’elles se sacrifient en se mariant avec des Occidentaux pour le bien de leur famille »,dans le meilleur des cas, ou aillent «  travailler » en ville ou dans les centres touristiques. (Jacques Ivanoff, in  Construction ethnique et ethnorégionalisme en Thaïlande, in Carnet de l’IRASEC n°13, 2010).


Il a donc  fallu à la fois une tradition qui « sacrifiait » souvent la cadette pour aider la famille, et une idéologie  qui acceptait cette pratique pour les farangs dans la mesure où elle ne touchait que les « filles « de l’Isan (et du Nord), non « concurrentiels » pour les Thaïs Siamois.
Depuis, cette « pratique «  s’est développée et est devenue un apport économique conséquent. Elle est aussi le plus souvent un signe de réussite et de prestige.

Toutefois , il n’est nul besoin d’être un « expert » pour savoir que les pratiques tarifées sont multiples selon les gogos, bars, massages , discos, bordels, rencontres internet, sponsoring, freelance …, voire complexes . En effet , à l’intérieur même de chacun, des statuts différents opèrent, comme par ex. dans les gogos, les « artistes » et les autres , dans les massages , les body et les autres , celles qui choisissent le fixe et celles qui viennent à leur convenance ; dans les bars , celles qui ont des horaires  et les freelances, dans les discos,  celles qui sont déjà sponsorisées (pour certaines par plusieurs) et celles qui doivent absolument assurer leur quotidien… Il y a celles qui sont « libres » et celles qui sont « prisonnières » dans les bordels  … celles qui vont avec les farangs, celles qui vont avec des asiatiques ou des Thaïs …

Certes, les filles soutiennent leur famille, mais la majorité garde l’essentiel pour elles ou pour leurs copains thaïs (A Pattaya, il se dit que plus de 50% seraient dans ce cas). Il est difficile de ne pas croire que la recherche de l’argent ne soit pas  le principal moteur, et qu’elles ne  recherchent pas celui qui lui donnera sécurité et les signes évidents de sa « réussite ». L’ « amour » sans doute joue aussi un rôle parfois.

 

Bref, beaucoup de familles d’Isan ne doivent leur survie « économique » qu’au mandat envoyé par leur fille.  Et beaucoup espèrent que leur fille trouvera un mari farang  capable de les aider de façon plus « substantielle ». 

 « En attendant les bienfaits du développement, une illusion entretenue par tous les politiciens qui voient dans le Nord-Est surtout un réservoir de voix, les habitants comptent sur

leurs filles. D’ailleurs Buapan Promphaking, un professeur associé à l’université

de Khon Kaen, estime que le nombre actuel de couples transculturels dans les

dix-neuf provinces (20 aujourd’hui)  est proche des 100 000, c’est-à-dire 3 % des foyers de la région « (cité par Ivanoff)

De plus, un nombre conséquent de filles Isan se sont mariés et vivent à l’étranger et envoient chaque mois des devises à leur famille.


On peut voir aussi de plus en plus de retraités qui s’installent dans les villes de l’Isan  et villages avec leur compagnes ou femmes, avec la dot, la maison que l’on construit, la retraite qui est virée   …De  plus,  internet va considérablement faciliter et augmenter leur nombre dans les années à venir.

 

Au niveau local, le consumérisme fait de ravages et incitent de plus en plus  des lycéennes et étudiantes à se prostituer occasionnellement pour  suivre la mode et s’offrir  les  téléphones portables  ou gadgets électroniques récents. Déjà en 1995, Sakayaphan, coordonnateur du Réseau pour les enfants, les femmes et les familles à Udon Thani, déclarait que « le problème de la prostitution d'écolières est devenue un problème grave à Udon Thani, et que des milliers d'élèves du secondaire sont impliqués dans le commerce de la chair. » (7000, précisait-il !).

 

En guise de conclusion 

On aimerait croire que le tourisme sexuel ne soit pas une fatalité, mais il est devenu en Thaïlande, une industrie puissante et florissante, présente partout en Thaïlande, une destination pour des millions de touristes asiatiques et occidentaux. Pire, un lieu de détente « normale » pour de nombreux Thaïs.

Il est devenu pour de nombreuses filles d’Isan, le seul moyen pour vivre  décemment et subvenir aux  besoins essentiels de leurs familles. Et « trouver un farang » devient un rêve,  pour afficher les signes de la réussite matérielle. En 1854,  si Mgr Pallegoix constatait que  l' impôt sur les femmes publiques ne rapportait que 50 000 bahts par an et arrivait en 26e position comme source de profit pour l'état », il est fort probable, que ces revenus occupent une meilleure place aujourd’hui et jouent un rôle important dans l’économie locale. Pire, il est même à craindre que le consumérisme et l’utilisation généralisée d’internet va faciliter les rencontres « tarifées » et multiplier les couples mixtes (fondés sur l’argent ?). ( Cette réalité existe aussi en Occident , évidemment)

Mais il ne faut pas oublier, nous dit Poulin, que « L’industrie du sexe est de plus en plus considérée comme une industrie du divertissement, et la prostitution comme un travail légitime. Elle est pourtant basée sur une violation systémique des droits humains et une oppression renforcée des femmes. »


Cette triste réalité n’empêche pas de s'atteler aux vrais problèmes de la population locale : lutter contre la paupérisation criante (avec des salaires digne de ce nom),  moderniser l’agriculture, entreprendre des projets de développement ambitieux, aider à  la création de PME,  donner accès aux droits politiques et syndicaux, à une meilleure éducation et scolarisation, à l’accès aux nouvelles technologies, à la démocratie,  au partage du pouvoir …  

Qui prendra l'initiative pour conduire ce changement ?

 Les gens au pouvoir ou les gens dans la rue ? se demandait Sudham, le grand écrivain de l’Isan, en 2002, dans un  pays, " qui accepte la corruption comme un mode de vie. » ! le gouvernement ou les Rouges ?

Les principaux analystes de la situation sociale sont unanimes pour considérer que l'avenir paraît pour le moins morose pour ce changement, , comme le constataient déjà  par exemple R. Bishop et L. Robinson en 1998, dans leur étude sur les interactions entre culture sexuelle et miracle économique : " Si le tourisme doit effectivement être aussi central pour la renaissance économique thaïlandaise qu'il l'a été pour l'ère du développement rapide - et il peut difficilement en aller autrement puisque les projets en cours ne conçoivent pas de nouvelle orientation en matière de politique industrielle ou agricole -, le sexe continuera à être essentiel pour le tourisme ainsi que pour le redressement économique de la nation "  (Cité par Michel Deverge).

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. Michel Deverge Menues chroniques d'un séjour en Thaïlande (1989-1992)

. Jean Baffie,, Femmes prostituées dans la région du Sud de la Thaïlande – IRASEC  n° 6, 2008.

. Jacques Ivanoff , Construction ethnique et ethnorégionalisme en Thaïlande, in Carnet de l’IRASEC n°13, 2010.

. Alexander Horstmann, Class, Culture and Space. The Construction and Shaping of Communal

. Jean Baffie, La prostitution féminine en Thaïlande,Ancrage historique ou phénomène importé,  

.Richard Poulin, 15 thèses sur le capitalisme et le système prostitutionnel mondial

 

Un « lecteur ami «  à qui j’ avais envoyé ce « post » me répondit , entre autre :

« Le post est très bien documenté. Après il faudrait y mettre peut-être un exemple concret pour être crédible?  voir une famille et évaluer l'apport de ce commerce dans cette famille, ce que cela représente vraiment? ... »

Qu’en pensez-vous ?

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Published by grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-b - dans Isan
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