Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
  • Contact

Compteur de visite

Rechercher Dans Ce Blog

Pourquoi ce blog ?

  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

(suite cliquez)   POURQUOI CE BLOG ?

Pour nous contacter

Merci d’être venu consulter ce blog. Si vous avez besoin de renseignements ou des informations à nous communiquer vous pouvez nous joindre sur blogthailande@yahoo.fr

26 juin 2013 3 26 /06 /juin /2013 23:01

SuriyothaiNous avions déjà proposé un article sur le film « La légende de Suriyothaï » réalisé par  Chatrichalerm Yukol  en 2001.*

Il  nous a paru intéressant de confronter les évènements qui y sont rapportés avec les sources dont nous pouvons aujourd’hui disposer. Sur des faits vieux de quatre cent cinquante ans, et qui n’intéressent pas grand monde chez nous, avouons-le, il importe peu, au fond, qu’un roi soit présenté comme le frère d’un autre alors qu’il en était en réalité le fils. On sourira peut-être de cette attitude bien occidentale, nourrie par l'esprit scientifique, qui incite à chercher à tout prix une vérité historique solide, étayée par des sources, des textes, des témoignages, des archives, des recoupements, etc. Nous demandons à l'histoire qu'elle soit vraie.

 

Les orientaux, et les Thaïs tout particulièrement (sauf évidemment les quelques érudits qui étudient les grimoires dans les universités), me semblent avoir une démarche autrement plus poétique. Qu'importe, au fond, qu'elle soit vraie, cette histoire, pourvue qu'elle soit belle. Et l'image glorieuse de Suriyothai sur son éléphant, taillée en pièces par les Birmans pour protéger son royal époux en péril, fait partie de ces belles gravures qui illustrent la mémoire collective siamoise.

 

vlcsnap-2013-06-16-13h17m36s102

 

Écoliers, nos livres d'histoire étaient agrémentés de ces images d'Épinal joliment colorées qui forgeaient une identité nationale : Roland et son cor, le vase de Soisson, Jeanne au bûcher, Louis XVI sur l'échafaud, Bonaparte au pont d'Arcole. Suriyothai relève de cette démarche, mais on ne dira pas une image d'Épinal, bien sûr... Peut-être une image d'Ayutthaya ?

 

A-t-elle seulement existé, cette reine ?

 

Elle est mentionnée en quelques lignes rapides dans les Chroniques royales, et son nom n'y est pas même révélé. Ces Chroniques, écrites et réécrites inlassablement, règne après règne, à la demande des souverains, souvent dans le but d'éduquer les jeunes princes, enjolivées, embellies, magnifiées par la verve et l'imagination des scribes successifs, ne correspondent pas à ce que nous considérons en Europe comme des documents historiques fiables. Ce sont de simples trames, inspirées sans aucun doute par des évènements réels, mais tellement surchargées d’exagérations, de merveilleux, d'éléments bouddhiques, qu’il est bien difficile d'y démêler le vrai du faux. Quant aux documents de première main qui pourraient nous y aider... l'humidité du royaume n'est guère propice à la conservation des vieux parchemins, la mise à sac d'Ayutthaya en 1767 a sans doute réduit en fumée d'innombrables archives, et nombre de textes qui sommeillaient dans les bibliothèques des monastères ont été brûlés, leur cendre incorporée à l'argile utilisé pour frapper des amulettes aux pouvoirs magiques recherchés.

 

C'est en s'appuyant largement sur ces Chroniques incertaines que le prince Damrong Rajanubhab, au début du XXe siècle, a forgé l'histoire officielle de la Thaïlande.


Damrong


Considéré comme « le père de l'histoire » dans le royaume, ce prince était un autodidacte. On peut penser que sa démarche était, à cette époque, largement autant idéologique qu'historique. Le pays était alors en pleine mutation. Le roi Chulalongkorn mettait en oeuvre des réformes ambitieuses visant à le moderniser. Le Siam, qui n'était pas encore la Thaïlande, entrait résolument dans l'ère moderne. Administration, système éducatif, université, armée, monnaie, réseau de chemins de fer, service postal, tout était à construire. Et à cette nation qui ambitionnait de prendre place parmi les grandes puissances, il fallait une histoire, une histoire glorieuse – à défaut d'être très rigoureuse –, une histoire capable de rivaliser avec les grandes épopées occidentales. C'est grâce au prince Damrong que Suriyothai, reine énigmatique et bien oubliée a pris une dimension nationale éminemment symbolique, a acquis une épaisseur, une consistance, une histoire, un destin, et a suscité un film, présenté comme le plus grand film thaïlandais (et le plus cher) jamais réalisé.

 

L'épopée de Suriyothai débute en 1528. Essayons donc de donner une idée de la situation politique du Siam à cette époque.

 

Le royaume d’Ayutthaya est gouverné par le prince Jettha, qui règne depuis 1491 sous le nom de Ramathibodi II. Ce prince descend, par sa mère, de la famille autrefois régnante sur l’ancien royaume de Sukhothai, éteint depuis 1438 à la mort de son dernier roi, Bommaracha II.

 

Phra tiaracha

 

Il existe de très nombreuses principautés, divisions administratives, plus ou moins dépendantes, sujettes ou tributaires du royaume d’Ayutthaya, (Tavoy, Sawankalok, Khamphengphet, Tenasserim, Mergui, Phijaï, etc.) Parmi celles-ci, Phitsanulok revêt une importance particulière, puisque cette ville fut capitale du royaume entre 1463 et 1488.

En 1528, et depuis 4 ans, le gouverneur de Phitsanulok est le prince Noh Phuttangkun, (Phra Knor Budangula dans le film) connu également sous le nom de prince Athitya, fils aîné du roi Ramathibodi II et élevé à la dignité de Maha Uparat.

 

bourengnong

 

(Ce titre, qui est apparu pour la 1ère fois en 1484 sous le règne du roi Traïlok, signifie littéralement « Second roi » ou « Vice-roi »). Avant d’accéder au trône, le roi Ramathibodi II fut lui-même Maha Uparat et gouverneur de Phitsanulok. On peut donc dire que ce titre et cette fonction représentent à l’époque l’antichambre du pouvoir.

 

L’ancienne Birmanie est divisée en quatre États, chacun gouverné par un roi : Ava, Prome, Pegu et Tangoo.

 

Au Nord, le royaume de Chieng Maï, le Lan Na (le royaume du Million de Rizières), est gouverné par le roi Chaï qui détrône en cette année 1528 son frère Muang Kaeo. C’est un royaume déclinant, qui est en conflit endémique avec le Siam depuis de nombreuses années, notamment pour le contrôle de Sukhothai.

 

Au Nord-Est, le royaume du Lan Chang (le royaume du Million d’Éléphants, qui couvre l’actuel Laos et la partie de la Thaïlande aujourd’hui appelée Isan), est gouverné depuis Ventiane par le roi Phothisarat. Ce royaume est également en conflit larvé, tant avec le Lan Na qu’avec le royaume d’Ayutthaya, notamment pour ses vues sur Sukhothai et Khamphengphet.

 

Les Portugais, qui sont dans le royaume depuis 1511 (date de la prise de Malacca par Albuquerque, vice-roi portugais des Indes orientales), ont obtenu par un traité en 1516 le droit de résidence de religion et de commerce à Ayutthaya, Tenasserim, Mergui, Pattani et Nakhon Sri Thammarat (l’ancien Ligor).

 

Dans le site Internet consacré au lancement du film (ce site n'est plus accessible aujourd'hui), il était écrit : L’histoire de Suriyothai est racontée par Domingo de Seixas, un soldat portugais de fortune qui résida pendant 25 ans dans le royaume d’Ayutthaya et fut membre de la garde royale du roi Chai Rajathirat.


Un petit mot sur ce Domingo de Seixas (qui n’apparaît pas dans le film).

 

Domingo de Souza

 

Il semble bien que ce capitaine portugais (certainement bien plus qu’un soldat de fortune, puisqu’une expédition fut dépêchée par le roi du Portugal pour le délivrer) n’était plus au Siam à la mort de la reine Suriyothai. Je cite Louis XIV et le Siam de Dirk van der Cruysse : Joao de Barros nous apprend que Francisco de Castro fut envoyé en 1540 par D. Joao III au Siam pour réclamer de Phra Chaïratcha, quinzième roi d’Ayutthaya, la restitution de Domingo de Seixas qu’on croyait captif au Siam depuis 1517. Or, loin d’être retenu contre son gré, Seixas commandait une armée siamoise qui soumettait des tribus montagnardes dans le Nord. Phra Chaïratcha lui permit de retourner au Portugal avec seize de ses compagnons, après les avoir bien récompensés de leurs services. Compte tenu des délais de route, on peut penser que Seixas quitta le Siam vers 1542, soit sept ans avant la mort de Suriyothai, date qui est confirmée par la phrase : « …qui résida 25 ans dans le royaume d’Ayutthaya…). 1517 + 25 = 1542.

 

Suriyothai nous offre une passionnante vision de la façon dont la Thaïlande traite son histoire, et le sujet particulièrement sensible de la royauté.


Ainsi, dans le film, tous les princes qui accèdent au trône se trouvent justifiés par au moins une parcelle, une goutte de sang royal, même ceux qui, manifestement, n’en ont aucune, tel le roi Worawongsa, roturier que Wood n’hésitait pas à qualifier de fieffé ruffian.

 

khounwonwongsathirat

 

Jamais la soif du pouvoir, l’ambition personnelle, ne sont les motivations avouées des personnages, toujours guidés par l'intérêt supérieur du royaume, même s’ils commettent des erreurs. La vérité historique ne s’accordant pas toujours (et même assez rarement) avec la noblesse des sentiments, les scénaristes du film se trouvent à maintes reprises contraints de déguiser pudiquement la vérité pour la rendre plus présentable. Cette attitude n’est pas nouvelle. Les Chroniques royales usaient largement de ces procédés : ainsi l’exécution (l'assassinat ?) du jeune roi Ratsada y est souvent présentée de cette façon pour le moins euphémique : Le jeune roi ayant eu un accident…

 

Le prologue du film nous apprend qu’en l’année 1528, le Siam est gouverné par deux rois. En fait, un seul régnait effectivement, le roi Ramathibodi II, et son fils, le prince Athithya (Nor Phuttangkhun) n’était encore que vice-roi, et gouverneur de Phitsanulok. Le film n’établit pas ce lien de parenté (le prince Athithya est présenté comme le cousin, le frère ou le demi-frère (?) de Ramathibodi II, et d’ailleurs ce prince, qui règnera un an plus tard sous le nom de Bommoracha IV, paraît largement plus âgé que le roi). Quant au titre de gouverneur de Phitsanulok, il est attribué à un certain seigneur Srisurin, présenté comme le père de Suriyothai.

 

En faisant la connaissance de la reine, nous apprenons qu’elle est la sœur du prince Piren,


KhouPhirensathep

 

(ce prince, qui sera porté sur le trône par les Birmans en 1569 et règnera jusqu’en 1590 sous le nom de Maha Thammaraja, est présenté par l’historien Wood comme le fils d’une parente de Chaïratcha et d’un descendant des rois de Sukhothai. Wyatt reprend cette affirmation. Ce prince Piren est donc de la lignée des Phra Ruang, titre générique donné indistinctement à tous les rois de Sukhothai, et descend du premier roi de Sukhothai, Phra Sri Intharahitya, qui régna environ à partir de 1238. La reine Suriyothai est présentée elle aussi comme étant de la lignée des Phra Ruang, ce qui justifie ce lien de parenté avec le prince Piren. Toutefois, ses dames de compagnie lui rappellent qu’elle n’est pas vraiment la sœur du prince Piren, mais une parente (cousine ?) plus ou moins éloignée.

 

Mais Suriyothai est remarquée par le prince Tien, qui lui fait présent d’un éléphant.

 

Le prince Tien, qui règnera entre 1548 et 1569 sous le nom de Phra Chakkraphat, est présenté dans le film comme étant le fils du prince Athithya, qui intercède d’ailleurs auprès du père de Suriyothai pour demander la main de la princesse. En fait, ce prince était l’un des fils du roi Ramathibodi II, donc frère (ou plutôt demi-frère, étant né d’une concubine différente) du prince Athithya, et le prince Damrong le présente également comme le frère du futur roi Chaïratcha,

 

Phra Chairachathitrat

 

lui conférant par-là une légitimité qui semble loin d’être avérée. On voit un peu plus tard dans le film le roi Ramathibodi II dissuadant Suriyothai d’épouser « son neveu », pour ne pas envenimer les rapports entre Ayutthaya et Phitsanulok. Le début du film repose donc sur une série de contrevérités ou au moins d’ambiguïtés historiques, destinées à doter Suriyothai d’une lignée royale et d’une légitimité dont personne en fait ne connaît rien.

 

Malgré l’avertissement du roi, Suriyothai épouse le prince Tien, au grand regret du prince Piren. Elle est présentée à cette époque comme allant vers ses quinze ans, ce qui la fait naître environ en 1513. Selon Wood, qui ne cite pas ses sources, le prince Tien avait environ 42 ans lorsqu’il se retira dans un monastère à la mort du roi Chaïratcha en 1546. On peut donc dater sa naissance à environ 1504, ce qui fait une différence tout à fait crédible de 9 ans entre les deux époux.

 

Le roi Ramathibodi II meurt en 1529, (mort annoncée, dans le style des Chroniques par une grande comète traversant le ciel – à signaler une erreur grossière dans le sous-titrage anglais, puisqu’on parle du roi Ramathibodi I, premier roi d’Ayutthaya – 1351-1369 –, au lieu de Ramathibodi II), et c’est Nor Phuttangkhun, le prince Athithya, qui monte sur le trône sous le nom de Bommoracha IV. On ignore à peu près tout du règne de ce roi, les Chroniques royales ne mentionnent que sa mort. Le film lui attribue une épouse, Lady Oon, qui lui donne un fils, le prince Ratsada. Suriyothai dit alors à son époux, le prince Tien : Votre altesse a un frère, ce qui correspond à la logique du film qui présente Tien comme fils du prince Athithya et non du roi Ramathibodi II.

 

En 1534, cinq ans après son accession au trône, le roi meurt de la petite vérole (la variole. Félicitations au maquilleur qui n’a pas lésiné sur les bubons !), et dans le film, sur son lit de mort, il fait prêter serment à ses deux « fils » aînés, le prince Tien et le prince Phrachaï (qui deviendra le roi Chaïratcha), de laisser régner leur plus jeune « frère », le prince Ratsada. Il y a une grande incertitude quant à l’identité de ce prince Phrachaï. Wood le présente comme un demi-frère de Bommoracha IV, donc un fils du roi Ramathibodi II. Le prince Damrong le présente comme le frère aîné du roi, ce qui lui donnerait effectivement davantage de légitimité au trône. Il aurait été, mais ce n’est qu’une hypothèse, gouverneur de Phitsanulok. Cette hypothèse est notamment soutenue par le prince Damrong : À ce moment, il est cru qu’il [le roi Bommaracha IV] nomma ses deux frères cadets à la dignité de Phra Chaïratcha et Phra Tianracha. Il est pensé qu’il envoya Phra Chaïratcha à Phitsanulok en tant que représentant du roi pour gouverner les provinces du Nord, parce que Phra Ratsadathiratkuman était encore jeune. Mais en ce qui concerne Phra Tianracha [le prince Tien], il n’y a pas de source qui indique s’il vécut à Ayutthaya ou fut envoyé gouverner une ville. (The chronical of our wars with the Birmeses).

 

Le jeune roi règne donc sous le nom de  Ratthatirat Kumar, et pendant 5 mois, jusqu’à ce que le prince Phrachaï usurpe le pouvoir. On ignore la façon dont le jeune roi fut tué, les Chroniques royales sont silencieuses sur ce point. On peut lire dans l’une d’entre elles : En 896, une année du cheval, son jeune fils eut un accident et alors le pouvoir passa au prince Chaïratcha. Une autre version précise davantage : En 876, une année du chien, sixième de la décade, le prince Chaïratcha, qui était de la famille royale du roi Ramathibodi II, échafauda un mauvais plan, confisqua le pouvoir au roi Rattha, le jeune fils du roi, et accéda au trône. (on voit là les différences de dates entre les chroniques, qui peuvent aller jusqu’à 20 ans). Empoisonnement (vraisemblable) ou exécution, le film a choisi la manière spectaculaire, avec une exécution dans la tradition siamoise, où l’on ne doit pas faire couler le sang royal. Les rois ou prétendants au trône ainsi exécutés étaient enfermés dans un sac de velours rouge et avaient la nuque brisée à coups de bâton. Cette pratique était encore en usage au XVIIe siècle, et c’est ainsi que furent exécutés les deux frères du roi Naraï en 1688.

 

Le film justifie largement cette usurpation plus que discutable, en s’appuyant sur les abus de la régence qui, dans l’attente que le jeune roi fût réellement en âge d’assumer le pouvoir, ruinait le pays et le laissait entre les mains d’avides spéculateurs. La reine Suriyothai dit d’ailleurs au prince Tien, qui ne partage pas cet avis : Si vous aviez été à la place du prince Chaïratcha, vous auriez fait la même chose. Quoi qu’il soit, le règne du roi Chaïratcha présente un bilan plutôt positif.


Il s’attacha à améliorer la navigation du Menam à Bangkok en faisant creuser un canal, on lui doit également une législation sur le jugement de dieu, à l’image de ce qui se pratiquait en Occident. Les supposés coupables, pour faire valoir leur innocence, devaient marcher sur des braises, rester la tête sous l’eau pendant un temps défini et autre épreuves tout aussi agréables. Ces pratiques étaient encore en usage au XVIIe siècle, et Joos Schuten les rapporte dans sa Relation datée de 1636. On sait également qu’en 1538, le roi Chaïratcha recruta 120 mercenaires portugais pour former sa garde personnelle et instruire les soldats siamois dans la mousqueterie. Cet épisode est fort bien rendu dans le film.

 

C’est à ce moment qu’apparaît brièvement dans le film un personnage (fictif ?) dont je n’ai trouvé nulle part mention : la reine Jitravadee.

 

Cette reine, morte en couches, est présentée comme la première épouse du roi Chaïratcha et la mère du futur roi Yot Fa (aussi appelé Kheo Fa). Or toutes les sources indiquent que Yot Fa (né vers 1535) était certes bien le fils du roi Chaïratcha, mais qu’il avait pour mère, non cette hypothétique reine Jitravadee, mais l’intriguante Sri Sudachan, concubine du roi, qui lui donna également un second fils, le prince Si Sin vers 1541.

 

Sisudajan

 

Quel était donc l’intérêt des scénaristes de créer un tel personnage intermédiaire qui ne fait que passer et n’apporte rien à l’intrigue ? Peut-être de rendre moins odieuse Sri Sudachan, qui n’hésita pas quelques années plus tard à faire tuer son propre fils pour mettre son amant sur le trône. En attribuant la maternité de Yot Fa à une autre, le crime d’infanticide inspiré par Sri Sudachan paraît moins monstrueux…

 

Qui est réellement cette Sri Sudachan qui joue un tel rôle dans l’histoire du Siam à ce moment ?

 

Elle est présentée dans le film comme reine consort, titre qu’elle n’eut sans doute jamais. Selon Wood, le roi Chaïratcha semble n’avoir eu aucune femme de rang royal, et la princesse Sri Sudachan n’avait que le titre de Tao Sri Sudachan, nom réservé, selon l’ancienne loi de Sakdi Na, aux quatre concubines les plus âgées, mais de rang non royal. (Cette loi de Sadki Na, créée au milieu du XVe siècle par le roi Trailok, fixait et hiérarchisait notamment le rang de tous les habitants du royaume). Le film présente cette concubine comme une descendante de la dynastie U-Thong, et ses manœuvres pour accéder au pouvoir sont en quelque sorte justifiées par la volonté de remettre l’ancienne dynastie à la tête du royaume d’Ayutthaya, à la place de la dynastie Suvanabhumi. Cet épisode est pour le moins incompréhensible aux spectateurs occidentaux. Les dynasties U-Thong (Source d’or) et Suvanabhumi (Pays de l’or) remontent aux très lointaines origines du Siam, et désignaient les seigneurs de lieux mal définis qui ont fait l’objet de longues querelles et controverses, certains affirmant que Suvanabhumi se trouvait à Pégu (ancienne Birmanie), d’autres dans le sud du Siam.


Quant au prince U-Thong, qui fonda Ayutthaya en 1350 et y régna sous le nom de Ramathibodi Ier, on ne sait quasiment rien de ses origines. Il est couramment admis qu’il régna à l’origine sur la ville d’Uthong, également connue sous le nom de Suvanabhumi, qui se trouvait près de l’actuelle ville de Suphan. Je doute que beaucoup de Thaïs soient aujourd’hui à même de comprendre quoi que ce soit à cette querelle de dynastie, pour le moins obscure et contestable.

 

Quoi qu’il en soit, le film rejoint l’histoire, et Tao Sri Sudachan tomba éperdument amoureuse d’un officier de rang très subalterne, Phan But Si Thep, gardien de la salle des statues sacrées dans un temple où elle alla, nous disent les Chroniques royales, faire une promenade.

 

Khouninsatep

 

On peut avoir un doute quant au moment où se noua cette liaison. Dans le film, c’est du vivant même du roi Chaïratcha que la concubine commença sa liaison coupable. D’après les historiens et les Chroniques royales, ce n’est qu’après la mort du roi. Ce Phan But Si Thep est présenté lui aussi comme un descendant de la dynastie U-Thong, et son rang subalterne est expliqué justement par sa naissance, les représentants de la lignée Suvanabhumi au pouvoir le maintenant par représailles dans cette basse position. Là encore, c’est une théorie particulièrement « fumeuse ».

 

Le film nous permet d’assister à de somptueuses scènes de guerre lors de la campagne que mena le roi Chaïratcha pour repousser les armées de Taben Schweti, le roi de Tangoo. (En 1530, le roi de Tangoo, un des royaumes de l’ancienne Birmanie, meurt et son fils Taben Schweti lui succède.

 

 

Tabengchawédi


Ce monarque particulièrement féroce et ambitieux entreprit de conquérir les royaumes environnants, Prome en 1534 et Pegu en 1540. Parallèlement, il entra en conflit avec le Siam, et subit d’abord de cuisants revers. À partir de 1545, il conduisit deux offensives vers Chieng Maï, qui connaissait depuis quelques années une invraisemblable instabilité, avec une succession d’usurpations, de meurtres et de trahisons dans la plus pure tradition siamoise, et qui était, en outre, en butte aux visées expansionnistes du royaume de Luan Prabang. Il est très difficile de saisir les enjeux et les retournements politiques de ces expéditions, mais la seconde se termina par une cuisante défaite, puisque l’armée siamoise, après trois jours de siège devant Chieng Maï, fut contrainte de battre en retraite. Les gouverneurs de Khamphengphet et de Phijaï furent tués, ainsi que 10.000 hommes. Plus de 3.000 bateaux furent coulés. Il est à noter que de nombreux mercenaires portugais combattirent à cette époque tant dans les rangs siamois que dans l’armée birmane, ce qui explique une des ambiguïtés du film. On voit en effet constamment des casques de soldats portugais dans les deux armées, mais c’est le lot des mercenaires d’offrir leurs services à qui les paie, quitte à se retrouver dans des camps opposés et à être amenés à se combattre.

 

Cette même année 1545, un incendie gigantesque détruisit environ le tiers d’Ayutthaya. Cet épisode est habilement utilisé par les scénaristes pour étayer l’histoire. Les Chroniques royales nous renseignent sur l’importance de ce sinistre : Dans Ayutthaya, le feu prit mercredi, le quatrième jour de la lune croissante dans le troisième mois, et brûla pendant trois jours avant de pouvoir être éteint. Le registre des biens détruit par le feu mentionne dix mille et cinquante bâtiments. Par ce chiffre, Wood estime la population d’Ayutthaya à l’époque à environ 150.000 habitants, ce qui en faisait une ville plus peuplée que Londres. La thèse du film est que cet incendie fut allumé volontairement par les sbires de Sri Sudachan afin de créer une diversion et de pouvoir assassiner le prince Tien et la reine Suriyothai, qu’elle soupçonnait d’être au fait de ses intentions criminelles. Là encore, il s’agit d’une hypothèse romanesque que rien n’étaye, et l’incendie d’Ayutthaya était très certainement tout à fait accidentel.

 

Le film nous raconte également que Sri Sudachan se trouva, au début de l’année 1546, enceinte des œuvres de son amant, Phan But Si Thep, ce qui l’aurait décidée à passer à l’action et à empoisonner le roi avant que sa grossesse ne soit pas découverte.


Cette thèse est notamment soutenue par Pinto,

 

 Les voyages adventureux de Fernand Mende-10

le témoin portugais auteur des Perenegriçao. Le fait que Sri Sudachan ait empoisonné le roi Chaïratcha n’est en rien prouvé, mais n’a rien d’invraisemblable, étant donné la cruauté et l’absence de scrupules de la dame, en revanche il est plus que douteux qu’elle ait été enceinte avant la mort du roi, ce qui aurait rendu sa régence particulièrement improbable. Car c’est un fait qu’après la mort du roi, et contre toute attente, Sri Sudachan se trouva en possession du pouvoir et assura la régence, rôle qui aurait dû revenir logiquement au prince Tien, en tant que frère du roi. La thèse du film est que par d’habiles manœuvres, Sri Sudachan sut faire endosser l’assassinat du roi au prince Tien, qui n’eut d’autre ressource que de se réfugier dans un monastère et de se faire bonze pour échapper au châtiment.

 

S’il est avéré que le prince Tien passa effectivement un temps indéterminé dans un monastère (Pinto évoque une trentaine d’années, ce qui n’est absolument pas crédible), les raisons pour lesquelles il le fit restent tout à fait obscures. Les Chroniques royales indiquent qu’il craignait pour sa vie, et que seules la religion et la robe orange pouvaient le préserver des périls. Quant aux périls en question, ils ne sont pas précisés, et nous ignorons leur nature. La thèse du film paraît donc plausible, et le prince Tien pouvait sans doute avoir de bonnes raisons de craindre Sri Sudachan qui se trouvait avec de grands pouvoirs et une insatiable ambition à la mort du roi.

 

La seconde partie du film débute en 1546, lors du couronnement du jeune roi Yot Fa. (D’autres historiens, dont Wyatt, situent cet événement en 1547.

Né vers 1535, le jeune roi avait alors environ 11-12 ans). Le film montre qu’un mauvais présage intervint durant cette cérémonie, sous la forme d’un tremblement de terre qui secoua le palais et fit tomber à terre la couronne du roi. Il y eut effectivement un mauvais présage durant le règne de Yot Fa, relaté par les Chroniques royales, mais il ne s’agissait pas d’un séisme. Il est rapporté qu’un jour, le jeune roi demanda pour se distraire que soit un organisé un combat d’éléphants. Au cours de ce combat, l’éléphant Phra Faï eut une défense brisée en trois. Le chef éléphant, Phra Chattan, barrit pendant deux jours, comme s’il pleurait.

 

En 1548, une rébellion s’organise dans les provinces du Nord, et les conjurés complotent pour se ranger aux côtés du roi Tabeng Shweti. Expliquant que le roi Yot Fa est trop jeune pour régner et qu’elle n’est qu’une femme, Sri Sudachan s’ingénie à faire élever  Phan But Si Thep, son amant, au rôle de régent sous le titre de Khun Warawongsa. Ce dernier avait déjà bénéficié d’une importante promotion, puisqu’il était passé de gardien de la salle des statues sacrées – de l’extérieur – à gardien de cette même salle, mais à l’intérieur, ce qui lui avait permis d’être élevé titre de Khun Chinnarat. Quant au précédent Khun Chinnarat, dans la première partie du film, Sri Sudachan l’avait tout simplement fait assassiner. Phan But Si Thep, devenu Khun Chinnarat, puis Khun Surawongsa, dispose à présent d’une résidence officielle et assume notamment la direction du recrutement militaire, officiellement pour enrôler une armée capable de résister aux rebelles du Nord, mais plus certainement pour le défendre en cas de coup dur à Ayutthaya. Le jésuite Turpin (Histoire du royaume de Siam jusqu’en 1770) indique, avec toute la réserve qu’il faut donner à ces informations, que la garde personnelle de Sri Sudachan et de Khun Worawongsa s’élevait à 12.000 hommes et 500 cavaliers.


 Histoire_civile_et_naturelle_du_rovame_d-10.jpg

Cette partie du film est tout à fait conforme aux Chroniques royales. Les espions de Sri Sudachan sont partout. Un mandarin légitimiste, Phra Maha Sena, qui avait proféré quelques mots imprudents à propos de la légitimité de Khun Surawongsa, se fait assassiner en proférant ces derniers mots : Si nous en sommes arrivés là, qu’en sera-t-il pour ceux qui viendront après nous ?

 

De régent à roi, il n’y a qu’un pas, vite franchi. Il suffit d’éliminer le jeune roi Yot Fa. On ignore la façon dont cet enfant périt, exécution ou empoisonnement (thèse choisie dans le film). Les Chroniques royales les plus anciennes notent pudiquement, à l’habitude, qu’il eut un accident. Certaines, plus explicites, indiquent que Tao Sri Sudachan le fit enlever pour le faire exécuter au Wat Khok Phraya. Le prince Si Sin, son frère cadet, âgé de cinq ou six ans est toutefois épargné. Tao Sri Sudacha met au monde un enfant (fille ou garçon, les Chroniques se contredisent à ce sujet), et Khun Surawongsa accède au trône le 19 janvier 1549 (jour donnée par Pinto, qui indique l’année 1546, très certainement fausse) et pour seulement quarante-deux jours. Son frère, Chaï (Nan Chaï) est nommé Uparat.

 

Une usurpation aussi éhontée ne pouvait qu’entraîner des mécontentements et susciter des conspirations.

Plusieurs mandarins de haut rang échafaudent rapidement un plan pour chasser l’usurpateur du pouvoir. Parmi ceux-ci, se trouvent Phraya Ratchaphakdi, Khun Inthorathep, Mün Ratchasena, Luang Si Yot, et surtout Khun Phirenthorathep, le prince Piren déjà évoqué dans la première partie du film, parent de la reine Suriyothai. Le film nous montre que ce prince se trouve alors à la tête de son armée pour mater les rebellions qui se fomentent autour de Khamphenphet, et que la reine Suriyothai le fait appeler à la rescousse pour débarrasser le royaume de l’usurpateur et de sa maîtresse et mettre le prince Tien sur le trône. Rien n’indique que le prince Tien se trouvait alors en campagne dans le Nord. Ce qui est plus sûr, c’est qu’il obtiendra plus tard en récompense de ses loyaux services le titre de Maha Uparat et de gouverneur de Phitsanulok. Le prince accourt donc au secours de la reine, en vertu d’une ancienne promesse qu’il lui avait faite de toujours répondre à ses appels.

 

C’est à cette occasion qu’on découvre dans le film la fille de Suriyothai, présentée comme la princesse Sawatdirat, qui épousera plus tard le prince Piren

 

Phrajao Pré

 

et deviendra vice-reine de Phitsanulok. Nous ignorons en fait si cette princesse était réellement la fille de la reine, car le film, en présentant le roi Chakkraphat et la reine Suriyothai comme un couple moderne, ignore complètement les très nombreuses concubines que, selon la coutume, tout roi se devait de posséder. Il est vraisemblable que le roi Chakkraphat, comme tous les rois de Siam, avait un très grand nombre d’épouses de rangs divers et une très nombreuse descendance. Cette coutume s’est maintenue jusqu’à fort tard chez les rois siamois, puisque le roi Mongkut, selon Margaret Landon dans son « Anna et le Roi », très romancé, mais généralement fort bien documenté, avait 67 enfants en 1862. Son fils, le roi Chulalongkorn, fit mieux encore avec 77 enfants et 92 femmes. Quant aux enfants qu’aurait eu le roi Chakkraphat avec la reine Suriyothai, on peut citer plus sûrement Phra Ramesuan et Phra Mahin, qui deviendra roi pour quelques mois en 1569.

 

Le déroulement de la conspiration est dans le film tout à fait conforme, jusque dans les plus petits détails, à ce que transmettent les Chroniques royales.

Ainsi les conjurés, en évoquant la situation du royaume, font allusion au mécontentement du peuple et à des lettres anonymes qui circulèrent du temps du roi Ramathibodi II. Ces lettres sont mentionnées dans les Chroniques, qui expliquent qu’un mauvais présage (une défense d’un éléphant royal qui s’était brisée) entraîna à cette époque des troubles et l’assassinat de nombreux mandarins. Ces Chroniques ajoutent encore quelques précisions sur la conjuration. Avant de mettre leur plan à exécution, les conjurés allèrent trouver le prince Tien dans son monastère et lui firent part de leur projet, en lui demandant s’il accepterait de monter sur le trône. Le prince accepta, mais Khun Inthorathep exigea qu’on pratiquât d’abord la divination par les chandelles pour vérifier si le prince Tien avait suffisamment de mérites et si l’opération avait quelque chance d’aboutir. On alluma donc simultanément deux bougies de longueur, de diamètre et de poids égaux, l’une pour Khun Worawongsa, l’autre pour le prince Tien. Si celle du prince Tien s’éteignait la première, il est bien évident que les présages étaient mauvais, et l’entreprise vouée à l’échec. Toutefois, le prince Piren s’aperçut que la bougie représentant Khun Sarawongsa était plus grande, et voulut arrêter l’épreuve. Dans son énervement, il cracha un peu de bétel, et sans avoir la moindre intention d’éteindre la bougie de Khun Surawongsa, sa salive alla néanmoins en éclabousser la mèche et l’éteindre. Un bonze qui passait confirma par une sentence que l’opération allait réussir.

 

Le guet-apens, mené sur le canal Sa Bua, fut, d’après les Chroniques, soigneusement et minutieusement organisé. Vinrent s’y joindre le gouverneur de  Phichai et celui de Sawankhalok, récemment arrivés dans la capitale. Khun Surawongsa, Sri Sudachan et leur enfant (garçon ou fille) furent tués. Leurs corps furent exposés publiquement au wat Raeng. Quant au prince Si Sin, fils du roi Chaïratcha et de Sri Sudachan, il fut épargné sur la prière de la reine Suriyothai malgré le désir du prince Piren d’éradiquer les « racines du mal ».

 

A noter que certains témoins donnent une autre version, selon laquelle l’usurpateur et sa maîtresse auraient été tués lors d’un banquet. C’est ce que raconte le Sieur Leblanc, Marseillais qui se trouvait au Siam entre 1575 et 1580 : Le royaume de Siam a reçu autrefois de grandes secousses : car quelques années auparavant que nous y arrivassions, le roi, fort renommé pour ses victoires, avait été empoisonné par sa femme, pour épouser un sien maître d’hôtel, son adultère, qu’elle fit roi, ayant aussi fait mourir son propre fils qui régnait : puis eux-mêmes ayant été par conjuration tués en un festin, il y eut beaucoup de changement dans l’État. Cette thèse est également retenue par Dirk van den Cruysse.

 

Après la mort de l’usurpateur, de sa maîtresse et de leur enfant, le prince Tien est couronné roi d’Ayutthaya sous le titre de Somdet Phra Maha Chakkraphat. Le prince Piren est nommé Prince Thammaracha, avec la dignité de Maha Uparat, gouverneur de Phitsanulok. Il épouse la princesse Sawatdirat, (présentée dans le film comme la fille de la reine Suriyothai), qui reçoit le titre de princesse Wisut Kasattri et reine consort de Phitsanulok.

Les acteurs de la conjuration sont remerciés pour leurs bons et loyaux services : Khun Inthorathep est fait  Chaophraya Si Thammasokkarat, gouverneur de Nakhon Si Thammarat, et le roi lui offre une de ses filles, née d’une concubine. Tous les autres conjurés obtiennent des titres importants et des présents à la mesure de leur dévouement. Le prince Damrong affirme que les débuts du règne de Phra Chakkraphat furent paisibles. Turpin (ouvrage cité plus haut), donne une autre version, qui selon lui, expliquerait la décision de Tabeng Shweti d’envahir le Siam : Le nouveau roi, durant sa réclusion dans un monastère, était devenu morose et sauvage et avait négligé l’importance de se rendre aimable. Sa politique barbare lui avait fait croire que l’obéissance dépendait de la peur, et que la punition était un meilleur moyen de gouvernement que la clémence. La débauche dans laquelle il se plongeait ne pouvait pas adoucir sa dureté naturelle, et depuis un environnement voluptueux, il dictait des ordres sanguinaires qui remplissaient l’État de troubles et de mécontentements.

 

Les quarante dernières minutes du film, les plus somptueuses, nous font assister à l’invasion du Siam par le roi Tabeng Shweti, et à la résistance héroïque de l’armée siamoise.

Si l’on peut regretter, sur le plan cinématographique, un traitement un peu académique et conventionnel de ces scènes de guerre, elles ne manquent en revanche ni de panache, ni de moyens, ni de couleurs. L’armée birmane était, selon le film, dix fois supérieure en nombre à l’armée siamoise. Pour avoir une idée de son importance, les Chroniques évoquent une armée (sans doute largement surévaluée) de 300.000 hommes, 3.000 chevaux et 700 éléphants. Pinto, avec une exagération toute latine, parle de 800.000 hommes, 40.000 chevaux et 5.000 éléphants, 1.000 canons, tirés par 1.000 attelages de buffles et de rhinocéros. Turpin, qui appelle le roi Tabeng Shweti du nom de « Mandara », reprend le même chiffre. Wood note toutefois avec quelque vraisemblance que cette armée était mal équipée et souffrait de grandes privations.

 

L’invasion, telle qu’elle est racontée dans le film, suit à la lettre les travaux du prince Damrong dans son ouvrage Thaï Rop Phama publié en 1907.

Un petit mot cependant sur l’empire d’Hongsawadi, sur lequel régnait le roi Tabeng Shweti, le « prince à la langue noire » :  la ville d’Hantawadi, aujourd’hui en Birmanie, fut fondée selon l’histoire birmane par deux fils du roi de Thaton, Thamala et Wimala, et devint la capitale du royaume Mon en 573 (la date de cette fondation, le premier jour de la troisième lune croissante selon le calendrier Mon, est encore aujourd’hui la date de la fête nationale Mon, tombant vers la fin du mois de février). Cette ville se trouvait à cette époque dans le royaume de Pegu, que le roi de Tangoo, Tabeng Shweti, conquit en 1540, après avoir déjà conquis le royaume de Prome en 1534. C’est à Hantawadi (Hongsawadi) qu’il établit alors la capitale de son royaume.

 

Voici la relation de cette seconde invasion du Siam par l’armée birmane, racontée par le prince Damrong (la première avait eu lieu en 1539 et s’était soldée par un désastre pour le roi Tabeng Shweti) :

 

Les nouvelles des troubles à Ayutthaya vinrent aux oreilles de Tabinshweti et il pensa que c’était une bonne occasion d’étendre ses territoires vers l’Est, parce qu’il disposait d’une armée plusieurs fois supérieure en force à celle du Siam et qu’il avait conquis le pays des Mons dont il pouvait se servir comme base et auquel il pouvait adjoindre le territoire de Siam. Il mobilisa donc son armée à Martaban et envahit le Siam. Il prit lui-même le commandement. Il voulait conquérir Ayutthaya, la capitale du Siam. (…)

 

L’armée d’invasion de sa Majesté d’Hongsawadi était son armée principale, qui était très puissante, et il était impossible aux gens des provinces qui gardaient les frontières de lui résister. Il purent tout juste envoyer des informations sur l’invasion d’Ayutthaya et battre en retraite pour se mettre à l’abri. Dans Ayutthaya, Somdet Phra Maha Chakkrapat était sur le trône depuis six mois lorsqu’il reçut la nouvelle que sa Majesté d’Hongsawadi dirigeait une armée d’invasion. À cette époque, le royaume était prospère, parce que les troubles qui s’y étaient produits n’avaient mené qu’à l’élimination des gens qui assumaient le pouvoir, et n’avaient pas dégénéré en guerre civile dans le pays. Dès que Somdet Phra Maha Chakkrapat accéda au trône, le pays entier fut calme et normal comme avant les évènements. Quand il reçut la nouvelle de l’invasion birmane, il mobilisa son armée, fit une sortie, et contint les Birmans à Suphanburi, parce qu’à cette époque cette ville avait une place fortifiée et un poste de surveillance protégeant la capitale de tout empiètement venu de l’Ouest. Il fit aussi des préparatifs dans la capitale pour résister autant que possible à l’ennemi. (…)

 

Sa Majesté de Hongsawadi, Tabinshweti, trouva la ville de Kanchanaburi désertée, sans personne pour la défendre. Il vint alors par la route de Pak Phraek et Nong Khao, passa les limites de la ville de Suphanburi, passant par les villages de Ban Than, Kaphang Tru, Chorakhe Sam Pan [trois mille crocodiles], la ville de U-Thong, et les villages de Ban Khong, Kon Rakhang et Nong Sarai. Il vint alors à bout de la résistance siamoise à Suphanburi. L’armée siamoise n’était pas en force de résister aux Birmans, et elle fit retraite vers la capitale. Les Birmans marchèrent alors le long du canal Sam Ko vers Pa Mok, traversèrent le fleuve Chao Phraya près de Phong Pheng, et établirent leur campement sur les abords nords de la capitale dans la plaine de Lumphli.

 

Quand le roi Phra Maha Chakkrapat sut que l’armée de roi de Hongsawadi approchait de la capitale, il entraîna son armée royale afin d’éprouver la force des envahisseurs. Pour cette occasion, il était monté sur un éléphant, et la reine Phra Suriyothai, qui s’était vêtue elle-même avec des habits d’homme, comme un Uparat, et était également montée sur un éléphant, le suivit. Ils étaient accompagnés de leurs fils Phra Ramesuan et Phra Mahin. Le roi Phra Maha Chakkraphat rencontra les forces du vice-roi de Prome, qui commandait l’avant-garde de l’armée du roi de Hongsawadi. Les deux camps s’engagèrent dans la bataille. Le roi Somdet Phra Maha Chakkraphat et le vice-roi de Prome, tous deux montés sur un éléphant, et appuyés par leurs troupes, vinrent face à face et se combattirent avec leurs éléphants, comme c’était la coutume en ces temps-là. L’éléphant du roi Somdet Phra Maha Chakkraphat perdit le combat et s’enfuit sans qu’il fût possible de le retenir. Le vice-roi de Prome lui donna la chasse. Somdet Phra Suriyothai craignit que son mari ne fût en danger imminent, alors elle poussa sa monture pour intercepter l’ennemi. Le vice-roi de Prome trouva une bonne opportunité de frapper Somdet Phra Suriyothai de son épée, et elle trouva la mort sur le col de son éléphant. Les deux princes Phra Ramesuan et Phra Mahin pressèrent en avant leurs éléphants, et combattirent le vice-roi de Prome, qui battit en retraite. Les deux princes entrèrent dans la capitale en portant le corps de la reine. Ce jour de combats se termina sans qu’il eût ni victoire, ni défaite. L’armée siamoise se retira en rentra dans la capitale.

 

Le corps de Somdet Phra Suriyothai fut placé à Suan Luang, [le jardin du gouvernement]  l’endroit où fut bâti Wang Luang. Aujourd’hui il se trouve au sud des casernes de soldats. Quand la guerre se termina, Somdet Phra Maha Chakkraphat fit construire un monument temporaire pour la crémation du corps de Somdet Phra Suriyothai, à Suan Luang, qui touche le Wat Sop Sawan. Il fit bâtir un monastère à l’endroit de la crémation où un large chedi existe encore à présent, et est connu sous le nom de Wat Suan Luang Sop Sawan. (Une carte de 1926 indique qu’il s’agissait en réalité de deux temples distincts, le Wat Suan Luang et le Wat Sop Sawan. Il n’en reste plus aujourd’hui qu’un chedi, situé sur thanon U-Thong, qui a été restauré dans les années 1990-1991.)


 Suriyothai 1

 

Certaines sources évoquent également une fille de la reine Suriyothai, morte auprès de sa mère lors de l’affrontement avec les Birmans.

C’est le cas de Wood, qui écrit : Non seulement le roi Chakkraphat prit part au combat, mais également sa femme, la reine Suriyothai, et une de ses filles. Ces deux vaillantes femmes, portant des armures d’hommes et montées sur des éléphants, combattirent bravement aux côtés des hommes. Afin de secourir le roi dans une position dangereuse, la reine Suriyothai et sa fille furent toutes deux transpercées par les lances birmanes, et tombèrent mortes du dos de leurs éléphants. Les Chroniques royales mentionnent également cette fille de la reine, qui n’apparaît ni dans le film, ni dans l’ouvrage du prince Damrong. Il est improbable, s’il elle a existé, qu’il s’agisse de la seule fille du roi évoquée dans le film, la reine Sawatdirat, qui devait se trouver à Phitsanulok auprès de son époux, le prince Piren, devenu Maha Thammaracha et gouverneur de cette ville.

 

La suite de l’histoire, et la fin de cette guerre entre le Siam et la Birmanie (la 2ème des 24 recensées entre 1539 et 1767 et relatées par le prince Damrong) se termina assez rapidement. L’armée du prince Piren, nouveau gouverneur de Phitsanulok, vint à la rescousse de l’armée siamoise, et incita le roi Tabeng Shweti à battre en retraite. Toutefois, il fut assez heureux pour capturer le prince Piren et le prince Ramesuen, fils aîné du roi Chakkraphat et de la reine Suriyothai. Des tractations eurent lieu, et des échanges furent proposés pour la libération des deux princes. Tabeng Shweti accepta de les restituer contre la promesse que l’armée birmane ne serait pas inquiétée jusqu’à son retour au pays, et contre deux éléphants blancs fort réputés. L’accord fut accepté, mais les deux éléphants se montrèrent si indomptables qu’ils semèrent de gros dégâts et la confusion dans l’armée birmane, et durent être restitués aux Siamois. Wood note : Ainsi Tabeng Shweti retourna en Birmanie sans même un couple d’éléphants à montrer comme résultat de son expédition.

 

Soyons honnêtes, Suriyothai risque fort de ne pas enthousiasmer le public français ou international. Ni naufrage complet, comme a pu l’écrire un peu sévèrement le Bangkok Post, ni chef d'oeuvre, c'est un film présentable, les images sont fort belles, on sent bien que tout ça a coûté très cher (250 millions de bahts, paraît-il) on n'a pas lésiné sur les reconstitutions, ni sur la figuration, pas davantage sur l'hémoglobine.

 

Alors, pourquoi ces réticences ?


Le film est historiquement correct, trop peut-être, et le public occidental, peu au fait de l’histoire siamoise, risque fort de se perdre très rapidement dans l’imbroglio des détails de ces successions, usurpations, assassinats, (sept rois se sont succédés pendant la période évoquée) alliances politiques et trahisons entre des pays qui n’existent plus aujourd’hui.

En voulant embrasser 21 ans d’histoire en trois heures, le réalisateur, le prince Chatrichalerm, plus à l’aise dans les sujets intimistes, a sans doute présumé de ses forces. Il a dressé une fresque historiquement crédible (autant qu’on puisse en juger car la période est assez mal connue), mais un peu indigeste, d’autant que des longueurs et des manques de rythme viennent souvent alourdir certaines scènes.

 

Suriyothai ressemble davantage à un film fait par des Thaïs à l’usage des Thaïs qu’à une œuvre de portée universelle (même si la grande majorité des Thaïlandais avec lesquels j'ai pu parler du film reconnaissaient qu'ils n'y avaient pas compris grand-chose et qu'ils s'étaient plutôt ennuyés). Dans ces somptueuses reconstitutions, dans cette débauche de costumes et de figurants ensanglantés, cette reine (fort jolie au demeurant) n’est jamais parvenue à m’émouvoir. Suriyothai, qui ne prend pas une ride en 21 ans, est glacée et figée comme une illustration de manuel d’histoire. La rigidité du protocole, le spectre du crime de lèse-majesté, les réserves infinies de rigueur et de respect toujours de mise lorsqu'on évoque des monarques siamois, ne permettent évidemment pas une grande marge de fantaisie ni d'humanité dans le traitement de l'histoire. Rappelons que The King and I de Walter Lang (1956) et Anna et le Roi de Andy Tennant (1999) sont toujours interdits dans le royaume. Dommage. Tout cela est trop raide, trop contraint, trop policé. Avec un peu moins d’académisme et un peu plus de liberté et d’inspiration, on aurait pu avoir un Guerre et Paix ou un Autant en emporte le Vent thaïlandais.

 

Suriyothai se feuillette comme un beau livre d’images, on admire les reconstitutions, les couleurs, les costumes, les scènes de guerre, mais il y manque le principal : le souffle puissant de l'épopée, qui seul pourrait transfigurer le destin de la reine en drame universel.

 


 vlcsnap-2013-06-16-13h16m04s252

 

      Les illustrations de วรวัฒน์ ตันติเวชกุล sont tirées de la bande dessinée de 2012 inspirée du film (ISBN 9748506185)

________________________________________________________________

 

*A 51. Cinéma thaïlandais : La Légende de Suriyothai de Chatrichalerm Yukol (2001) http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-51-cinema-thailandais-la-legende-de-suriyothai-95050366.html 

Ou comment utiliser le cinéma pour « inventer » l’Histoire du Siam. 

Il ne s’agit pas ici de « raconter » le film  ou d’en traiter l’esthétisme (par ailleurs excellent), ni de le « juger » dans l’histoire du cinéma thaïlandais,  mais de présenter sa fonction  idéologique, à savoir, comment il a participé et participe au nationalisme thaï et à la Thaïness, que nous avons par ailleurs déjà étudié.

 

 **Bibliographie : 

 

– LOUIS XIV ET LE SIAM par Dirk Van der Cruysse – Éditions Fayard – 1991.

– A HISTORY OF SIAM BY W.A.R. WOOD -1924 – Réédité par Chalermnit à Bangkok en 1994.

– THAILAND – A SHORT HISTORY par David K. Wyatt – Yale University Press - New Haven and London - 1982.

– STUDIES IN THAI HISTORY par David K. Wyatt – Silkworm Books – Bangkok – 1994.

– PÉRÉGRINATION par Fernão Mendes Pinto – Traduit du portugais et présenté par Robert Viale – Collection Minos – Éditions La Différence, 47 rue de la Villette, 75019 Paris – 2002.

– POHNGSA-VADAN (Chroniques royales) – Les annales officielles siamoises. Traduction Littérale par L. Bazangeon – Rochefort Imprim. Ch. Theze (s.d.) – Extrait du Bulletin de la Société de Géographie de Rochefort – 1890-1891.

– LES VOYAGES FAMEUX DU SIEUR VINCENT LEBLANC, MARSEILLAIS, qu'il a faits depuis l'âge de douze ans jusques à soixante, aux quatre parties du Monde ; à sçavoir aux Indes Orientales et Occidentales, en Perse et Pegu. Aux Royaume de Fez, de Maroc, & de Guinée, & dans toute l'Afrique intérieure, depuis le Cap de bonne Espérance jusques en Alexandrie, par les terres de Monomotapa, du prestre Jea, & de l'Egypte. Aux isles de la Mediterranée, & aux principales Provinces de l'Europe, avec les diverses observations qu'il y a faites. Le tout recueilly de ses mémoires par le sieur COULON. A Paris, chez Gervais Clousier au Palais, sur les degrez de la Saincte Chappelle - 1648.

– HISTOIRE CIVILE ET NATURELLE DU ROYAUME DE SIAM, Et des Révolutions qui ont bouleversé cet Empire jusqu'en 1770 ; Publiée par M. TURPIN, Sur des Manuscrits qui lui ont été communiqués par M. l'Evêque de Tabraca, Vicaire Apostolique de Siam, & autres Missionnaires de ce Royaume. – A PARIS, Chez COSTARD, Libraire, rue S. Jean de Beauvais. – 1771 - Avec Approbation & Privilège du Roi.

– THE CHRONICLE OF OUR WARS WITH THE BURMESE – Hostilities between Siamese and Burmese when Ayutthaya was the capital of Siam - 1539-1767 – by Prince Damrong Rajanubhab – Translated into English by Phra Phraison Salarak Thein Subindu alias U Aung Thein – Edited and Introduced by Chris Baker – White Lotus Co. Ltd. – Bangkok - 2001.

– POPULAR HISTORY OF THAILAND par M.L. Manich Jumsai, C.B.E., M.A. – 5ème édition révisée – Éditions Chalermnit - Bangkok - 2000.

 

2001_Suriyothai_Movie_3.jpg

Partager cet article

Repost 0
Published by grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-b - dans Personnages - héros connus et inconnus
commenter cet article

commentaires