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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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22 juin 2013 6 22 /06 /juin /2013 23:02

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De Pattaya à l'Allemagne.

 

Nous apprécions Pira Sudham*, cet écrivain d’Isan qui nous a aidés à mieux comprendre l’Isan. Nous lui avons consacré deux articles présentant notre lecture de deux de ses oeuvres majeures : Enfances thaïlandaises et Terre de mousson.**

Aujourd’hui, nous vous proposons notre traduction d’un extrait de "People of Esarn"***, un recueil de courtes nouvelles, où  Pira Sudham met en scène un témoignage bouleversant d’une ancienne femme tarifée de Pattaya, qui vit désormais en Allemagne.

 

                                    _______________________ 

 

 

« Je me souviens de vous. C’était à Pattaya en 1977, que vous m’avez vue pour la première fois à l’Holiday Inn où vous étiez alors manager. Peut-être ne voudrez pas vous rappeler que c’est moi que vous avez arrêtée devant l’ascenseur une nuit où vous étiez en service. Vous avez essayé de m’empêcher de monter avec un « farang », en lui demandant de m’enregistrer d’abord, et avant qu’il ne puisse disposer de la chambre. Vous avez essayé de lui expliquer très poliment que c’était une règle de l’hôtel pour la sécurité des clients.

 

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Et pour cette formalité, vous lui avez demandé de payer un supplément de 350 bahts pour son invitée. Je me rappelle aussi que pendant tout ça, vous affectiez de ne pas faire attention à moi. Vous m’ignoriez complètement, mais je pouvais deviner ce que vous pensiez : « Ce farang va monter cette pute dans sa chambre. C’est vrai qu’elle en a l’air, mec ! Quand tu en as vu une, tu les as toutes vues à Pattaya. Et tu peux dire que, même à des kilomètres d’ici, elles restent des putes. »

 

À présent, ne faites pas cette tête là. Pas de geste d’excuse, s’il vous plaît. Le passé est le passé. Pourquoi devriez-vous vous sentir désolé pour moi ? J’ai l’habitude du mépris. Autrefois, tous les jours, les gens me couvraient de mépris à la pelle. J’encaissais les coups. Je ne clignais même pas une paupière si les maquereaux levaient les mains ou les pieds pour cogner quand je n’obéissais pas à leurs ordres, ou si je montrais des signes de répugnance à divertir les clients. J’ai craché le sang. Les bleus et les fractures ne sont rien. Ne pense même pas à t’échapper, j’étais prévenue. Ne pense pas que tu pourrais aller « les » trouver pour chercher de l’aide. Si tu t’échappes, « ils » te ramèneront à nouveau ici. « Ils » travaillent pour nous.

 

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Laissez-moi vous dire une chose. Je n’ai jamais pensé aller trouver un policier pour de l’aide ou pour la justice. Jamais. Même quand j’étais autorisée à sortir de la maison pour marcher dans les rues. À ces moments là, on me remplaçait par quelques filles plus jeunes des villages, récemment tombées dans le piège. Des années plus tard, on me donna la liberté. Pendant la guerre du Vietnam, j’ai fait Taklee, Udon, Ubon, et finalement Utapo où étaient les puissantes bases américaines. Quand ils perdirent la guerre et furent virés de Thaïlande par notre malin et populaire Premier ministre, j’allai à Pattaya où le décor était en train de passer des militaires aux touristes, partageant une cabane avec une de mes amies. Mais le commerce avec les touristes n’était pas aussi payant qu’avec les Américains. Il n’y avait pas assez de touristes pour tourner alors que des femmes de tout le pays, et particulièrement des bases américaines désertées, convergeaient vers Pattaya. Nous montions et descendions la rue de Pattaya Sud, nous nous accrochions autour de ces bars en plein air, ou nous faisions la plage dans l’obscurité pour les Thaïs. Dans les temps difficiles, quand la plage était déserte parce que les touristes étaient effarouchés par les soulèvements politiques qui arrivaient si souvent, vous pouviez arpenter les rues tout le jour et toute la nuit sans seulement faire un baht.

 

Non, je n’ai pas le savoir-faire pour arranger l’histoire de ma vie afin de plaire à qui que ce soit, ou de soutirer de l’argent à des acheteurs crédules. Non que mon anglais ne soit pas assez bon, mais ce genre de combine ne m’intéresse pas. Je n’avais pas de parent malade dont je devais prendre soin, pas d’enfant à envoyer à l’école, je ne voulais pas ouvrir un jour une boutique ou un bar. J’essayais simplement de survivre, jour après jour.

 

Vous vous dites que vous avez de la veine si un client, un Américain ou un Arabe,

 

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vous garde un jour ou deux, et vous avez une chance de goûter de bons plats dans des restaurants chers, ou le luxe d’un hôtel de première classe comme celui où vous avez travaillé. J’ai rencontré à Pattaya celui qui est mon mari aujourd’hui. Maintenant que vous l’avez rencontré ici, à Hambourg, vous avez vu que je suis tout à fait heureuse et bien installée. À Pattaya, je voyais seulement sa tête de vacances, rouge à cause du soleil, il semblait heureux, dépensant son argent. À présent, ici, à Hambourg, je vois un autre homme, un homme sérieux, travaillant dur.

 

Hamburg

 

En hiver, ça devient plus difficile de vivre avec lui. Il fait encore nuit quand il quitte la maison pour aller travailler, et il fait déjà nuit quand il me revient, paraissant triste et taciturne. Je considère que j’ai de la chance, si vous pensez que je l’ai à peine connu à Pattaya. Je ne savais pas quelle sorte de travail il faisait, quelle sorte de vie il menait en Allemagne, lorsque nous nous sommes mariés à Bangkok.

 

Oui, c’est un risque que j’ai pris, et que toutes les femmes comme moi prennent alors qu’elles ne savent à peu près rien de leurs hommes, de leur langue et de leur pays. Tout ce que je pouvais me dire à moi-même, c'était que des centaines d’autres femmes thaïes avaient été en Allemagne ou dans d’autres pays avant moi, aussi pourquoi aurais-je dû succomber au doute ou à la peur ? Je vieillis chaque jour, et un futur en Allemagne ne pouvait pas être pire que ce par quoi j’étais passée. Quelle différence cela aurait-il fait si les mains et les pieds qui se levaient pour me cogner avaient été allemands, alors que ceux des Thaïs cognaient si fort ? Au moins, je pouvais dire une chose : on ne me couvrirait pas de mépris à Hambourg. Au contraire, il y avait une chance pour moi de devenir un être humain. Vrai, je peux dire que j’ai de la chance quand vous entendez parler de tant de femmes thaïes qui ont été abusées ici, juste pour être obligées de faire de l’argent pour des proxénètes. Mais moi aussi, j’ai été une prisonnière autrefois, dans cet immeuble en béton sans soleil de Bangkok. En Allemagne, vous croyez avec confiance que vous pourriez aller à la police, au moins pour trouver de l’aide.

 

J’ai appris l’allemand comme j’ai fait avec l’anglais. Je rencontre rarement d’autres Thaïs ici, et je préfère ainsi. Mon mari est un homme tranquille, et nous sortons peu. Si vous voulez voir d’autres Thaïs, il vous suffit d’aller dans les différentes épiceries ou boutiques asiatiques à Hambourg, et vous en rencontrez beaucoup. Mais je fais mes courses près d’ici, dans un supermarché à Wansbeckmart. Les Allemands des alentours commencent à me connaître et certains deviennent amicaux et serviables au bout de presque d’un an que je suis arrivée parmi eux. Quelques voisins ont affiché clairement qu’ils ne voulaient rien avoir à faire avec les étrangers vivant dans leur milieu. D’autre peuvent montrer de la tolérance. Mon mari me taquine quelquefois en me disant qu’il n’y a pas si longtemps, des millions de juifs furent tués, et que je ferais mieux d’être prudente, mais je préfère encore être ici que n’importe où ailleurs aussi longtemps qu’il sera avec moi.

 

Oui, ça a été très difficile de s’adapter au début. Ce n’était pas seulement le climat, en vérité. La neige de mon premier hiver était toute joie et excitation, mais cela devint pénible des années plus tard. C’est comme pour la nourriture, il est notre cuisinier.

 

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Il cuisine des plats allemands, et quelquefois je prépare des plats thaïs de la façon que j’aime. Je savais que je n’aurais pas seulement à m’adapter à l’Allemagne et au mode de vie des Allemands, mais aussi à un homme dont la vie, la façon de penser et le comportement sont infiniment différents des nôtres. Il est ordonné, et aime que les choses soient en ordre à la maison. La propreté est aussi importante à ses yeux que l’obéissance à la loi et à l’ordre. Il ne traverse pas une rue avant que le feu ne passe au vert, même lorsqu’il n’y quasiment pas de circulation. Il continuera d’attendre à l’intersection tant qu’il le faudra, et il m’apprend à faire de même.

 

J’ai le sentiment que certains Allemands vous mépriseraient parce que vous êtes une étrangère qui ne respecte pas leurs règles de comportement, leurs lois et leur ordre, et non parce que vous avez été une prostituée ou que vous êtes asiatique. C’est pourquoi je me sens tout à fait à l’aise ici.

 

Je suis stupéfaite que vous et moi puissions être de l’Isan, de la même province, et qu’ici, à Hambourg, nous parlions « lao », notre langage, un écho familier à présent, si loin de chez nous. Mon village a environ 150 habitants, et il est à peu près à 30 kilomètres d’une ville. J’ai toutes les raisons d’être amère, et je me rappelle encore mon passé aussi vivement que je me rappelle des gens comme vous, rencontrés brièvement pour la première fois devant l’ascenseur de cet hôtel de Pattaya, alors que vous essayiez de me faire enregistrer par celui qui est aujourd’hui mon mari, et que vous lui faisiez payer un supplément de 350 bahts pour me laisser monter dans la chambre avec lui. Parce que je ne suis pas une vraie bouddhiste, je ne peux être si miséricordieuse. Mais avec quelle arme et avec quel dispositif légal pourrais-je prendre ma revanche sur ceux qui m’ont arrachée à ma maison dans le village, qui m’ont enchaînée et qui ont levé leurs mains et leurs pieds pour me battre ? Avec quoi pourrais-je rebâtir ma vie en morceaux ?

 

Vous parlez de concerts, d’opéra, de musées, tout un mode de vie occidental. Je ne peux pas apprécier tout cela, mais il y a un mari et un foyer pour moi en Allemagne. Bach, Beethoven, Mozart, Liszt, Vivaldi, dites-vous, je ne les connais pas. Nous allons rarement au cinéma. Regarder la télévision à la maison est tout à fait suffisant pour nous.

TV lobotomie

 

Quelques dimanches, lorsqu’il fait beau, nous allons nous promener le long de l’Elbe, à Blankenese ou à Elbe Chausse. Quelquefois, il m’emmène en voiture rendre visite à sa vieille mère dans une petite ville au nord d’Hambourg. Vous ne pouvez pas croire à quel point un Allemand peut être homme d’intérieur. Il fait toute notre lessive, ou peut-être je suis toujours maladroite avec les machines. La plupart du temps, elles ont tendance à se casser lorsque j’essaye de les utiliser. Je ne sais pas. Je préfère tout faire à la main, venant de la boue de mon village.

 

Je pense que c’est devenu une mode ici, pour un Allemand, d’avoir une femme étrangère. Quelques-uns des amis de mon mari lui demandent sérieusement de ramener des filles thaïes avec nous lorsque nous allons faire un séjour en Thaïlande. Est-ce parce que les femmes thaïes sont de nature plus douce et plus féminine que les femmes allemandes ? Je ne sais pas. Peut-être. Non, je ne sais pas ce qu’il voit en moi. À Pattaya, je pense que j’étais vraiment en train de toucher le fond, j’étais une loque. Je ne pouvais même plus rien ressentir. J’étais pendue aux bars, je marchais insensible le long des rues, incapable de penser à ce que j’allais faire ensuite. Tout ce que je pouvais voir étaient les têtes imprécises d’hommes et de femmes dont le son des voix semblait plus en colère qu’ils en avaient l’air. Je devenais vieille et laide. Et il prenait à des gens comme vous de m’arrêter alors que je montais dans un ascenseur pour avoir une bonne nuit dans le luxe d’un hôtel de première classe, pendant que dans vos yeux, je pouvais lire : « Oh mon Dieu, comment il a pu ramasser un truc pareil ? »

 

Ca ne fait rien. Tout ça est du passé. Pensons à nous, maintenant, parlant « lao » ensemble à Hambourg, la plus fière de toutes les villes allemandes. Et vous semblez un prince, avec votre costume et votre cravate, à mille lieues de la boue de votre village. Dites-moi, comment vous êtes vous-même sorti du marécage ? Avez-vous oublié l’odeur de la boue, la puanteur du poisson fermenté et le goût épicé et doux du « som tam » ? Je vous dirais que la boue de mon village est encore tellement épaisse sur moi que toute la musique et les chansons d’Europe, toute l’eau de l’Elbe ne pourraient pas m’en laver. Mais parce que je ne suis pas une bonne bouddhiste, je ne peux pas oublier et je peux difficilement pardonner. Si ce n’était pas que j’avais un bon mari et une maison confortable à présent, je serais capable de prendre un couteau ou un revolver. Je pourrais le faire. Je devrais le faire. Pour venger ma vie en morceaux.

 

Il y a des moments où je rêvais que je n’avais jamais quitté mon village. J’aurais préféré me voir moi-même comme une vieille femme trimant dans les rizières année après année que d’avoir vécu les quinze dernières années. Ban Noï, Kud Baak, Kud Jik, comme cela sonne d’une façon nostalgique, et comme c’est loin, à présent. Je me demande si oui ou non je pourrais retourner un jour là-bas. Si vous allez à Sakon ou à Pattaya, donnez aux gens de mes nouvelles. Dites-leur que pour cette épave de femme, tout va bien, maintenant.  »

 

livre 

______________________________________________________________

 

 

*Pira Sudham est né en 1942, dans le petit village de Napo, province de Buriram. Ses parents étant trop pauvres pour l'envoyer à l'école, il fut confié à un bonze qui l'emmena à Bangkok où il put suivre une scolarité dans un temple. Élève brillant, il entra ensuite à l'université Chulalongkorn et obtint une bourse pour poursuivre ses études en Nouvelle Zélande. Ses ouvrages, écrits en anglais, évoquent avec sensibilité et humanisme la vie pauvre et simple des gens de l'Isan, et le désarroi d'une province déchirée entre tradition et modernité. Pira Sudham fut nominé en 1990 pour le Prix Nobel de littérature. 

 

** 25 . Notre Isan :  Pira Sudham, un écrivain de l’Isan

http://www.alainbernardenthailande.com/article-25-pira-suddham-un-ecrivain-de-l-isan-79537662.html

Enfances thaïlandaises, de Pira Sudham,

26. Un écrivain d’Isan : Pira Suddham, Terre de mousson

http://www.alainbernardenthailande.com/article-26-un-ecrivain-d-isan-pira-sudham-terre-de-mousson-79884217.html

 

*** Pira Sudham, People of Esarn, Shire Books – Bangkok – 1987.

 

La nouvelle présentée  a été traduite par Bernard Suisse.

 

 

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Published by grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-b - dans Culture : film - livres - article...
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commentaires

alain udon 23/06/2013 07:51


je me suis régalé à la lecture émouvante de cet article

grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-b 23/06/2013 08:33



"Régalé" ?


"Emouvant" ? C'est sûr..... et "vrai".


Cela change des témoignages des "mecs", qui ne voient que des relations " libres" et consenties.



Fernand Dorgler 23/06/2013 02:49


Nouvelle très émouvante.


Mais très éloignée de la réalité : 95% des femmes thaies arrivant en Allemagne finissent dans des Eros Center.

grande-et-petites-histoires-de-la-thailande.over-b 23/06/2013 06:33



Eloignée de la réalité , dites-vous !


à 95 % !!!


d'où tenez-vous ce chiffre ?