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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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24 décembre 2018 1 24 /12 /décembre /2018 22:58

 

Nous avons pu lire à diverses reprises l’affirmation péremptoire que « les Jatakas ont directement inspiré certaines fables d’Ésope et celles de La Fontaine » ? Certitude (« directement inspiré ») dans l’incertitude (« certaines », mais lesquelles ?). Nous nous y sommes penchés avec curiosité.

 

 

Nous avons rencontré quelques-uns de ces Jatakas à l’occasion de la lecture de l’un d’entre eux qui fut largement commenté par feu le roi Rama IX dans un texte qui a véritablement valeur de testament politique (1). Nous avons consacré un article à trois autres dont il est probable qu’ils ont migré vers le catholicisme (2).

 

 

Les Jatakas (ชาดก)...

 

 

...ne constituent qu’une faible partie des livres sacrés du bouddhisme...

 

 

.. . qui comportent trois immenses collections réunies sous le nom de Tripitaka (พระไตรปิฎก), les « Trois corbeilles ».

 

 

La première de ces corbeilles est le Vinayapitaka (พระวินัยปิฎก),

 

 

la seconde est le Sutrapitaka (พระสูตรปิฎก)

 

 

...et la troisième est Abhidharmapitaka (พระอภิธรรมปิฎก).

 

 

La seconde corbeille compte cinq parties, dont la dernière, le Khuddakanikâya (ขุททกนิกาย) se divise en  quinze recueils.

 

 

Les Jatakas forment le dixième de ces quinze recueils. Ce livre est certainement le plus populaire de la littérature bouddhique, parce qu'il est le plus accessible, une sorte de recueil de contes moraux, faciles à lire et à la portée de toutes les intelligences. Cependant il n'est pas n'importe quel conte : Il est le récit de l'une des 500 existences antérieures de Bouddha, récit fait par le Bouddha lui-même dont l'omniscience s'étend à la connaissance complète des choses du passé. Sa construction est toujours la même : Une introduction de temps et de lieu - le récit lui-même donné comme ayant été recueilli de la bouche même du Bouddha – La morale de l’histoire - et enfin  une quatrième partie qui est une identification des personnages du récit avec le Bouddha, quelqu'un ou quelques-uns de ses contemporains.

 

 

On connaît 547 Jatakas considérés comme canoniques, du premier, Katakana au dernier, Vessantara-jataka qui conte la dernière existence du Bouddha comme prince Vessantara.

 

 

Les uns comme le Vessantara, le Mahasudha (le 537e)

 

 

ou le Mahajanaka (539e)

 

 

sont de véritables livres et d’autres ne comportent que quelques lignes, une fable avec son prologue, son récit et sa morale dont Bouddha est presque toujours le héros. L’orientaliste anglais Robert-Spence Hardy a fait le relevé des formes sous lesquelles apparaissait le Bouddha soit sous forme humaine ou surhumaine soit sous forme animale  (3).

 

 

On y trouverait « un certain nombre de sujets qu'Ésope a mis en fables », que La Fontaine  lui a empruntés et que l’on retrouve dans bien d’autres recueils hindous venus de la nuit des temps, persans, arabes et hébreux. Ce sont évidemment les 104 fois où le Bouddha apparaît sous forme animale car ces contes se situent en des temps très anciens et chacun sait qu’en ces temps reculés, les animaux n’avaient pas perdu l’usage de la parole. Autrefois en effet, les bêtes parlaient mais le  renard ayant eu l'audace de se plaindre de la tyrannie de Zeus, la parole leur fut retirée et leur part fut donnée en supplément aux hommes, ainsi du moins nous dit la mythologie des Grecs.

 

 

Il est une question qui reste encore sans réponse et que nous avons abordée dans notre précédent article (2) : Ces sujets viennent-ils des livres bouddhistes ou bien ces livres sont-ils la source où les adaptateurs anciens ont puisé ? Ces récits appartiennent-ils à un fonds commun de l'humanité, antérieurs à Bouddha, recueillis par les bouddhistes longtemps après Bouddha et mis à son crédit ? Si Bouddha en est l’auteur ou tout au moins ses disciples immédiats, c'est dans les livres sacrés du bouddhisme qu’auraient puisé directement Ésope et indirectement La Fontaine ?

 

 

Nous ignorons pratiquement tout du poète grec sinon qu’il écrivit probablement au VIIe siècle avant J.C. à l’époque ou Bouddha prêchait (4).

 

 

A-t-il eu connaissance des Jatakas du maître lorsque celui-ci les contait ? Ces récits courraient-ils le monde bouddhiste et furent-ils rédigés après la mort du maître et dans ce cas, les récits que nous avons sont, ou la collection des récits qui couraient le monde bouddhiste et qu'on a définitivement rédigés quelques mois après la mort du Bouddha lors du premier concile. Ou devons-nous puiser bien avant le VIIe siècle avant notre ère, Bouddha étant né en 623 et mort en 543 avant Jésus-Christ, et nous avons alors fonds commun de l'humanité et maximes universelles de la sagesse des nations ?

 

 

Nous savons que ces Jatakas sont aujourd'hui bien connus des orientalistes par la traduction anglaise que M. Fausboll a commencée et la publication entre 1895 et 1907 de la monumentale édition en 6 volumes des 547Jatakas considérés comme canoniques sous la direction du professeur E.B. Coowell (2). Leur numérotation que nous utilisons fait toujours autorité comme d’ailleurs celle de l’helléniste Émile Chambry pour les 358 fables d’Ésope. Il n’y a évidemment pas de difficultés avec les 247 fables du bon La Fontaine.

 

 

ÉSOPE A-T-IL INSPIRÉ LA FONTAINE ?

 

Jean de La Fontaine n’a jamais caché où il puisait son inspiration, et désignait les fables d’Ésope et les fables de Phèdre, le latin directement inspiré du précédent et d’autres encore. 

 

 

Le sujet a été abordé avec surabondance. Il cite aussi, car il cite ses sources, et nous voilà en liaison directe avec l’Asie, le Panchatantra, un recueil de fables animalières indiennes probablement antérieures à Bouddha, d’un auteur légendaire, un sage indien nommé Pilpaï qui aurait lui-même inspiré Ésope  (5). L’ouvrage aurait été commandé par un Rajah pour servir de guide de gouvernement à l’usage des princes. Nous sommes éloignés des préoccupations des Jatakas (6), pour être alors un ouvrage de sciences politiques. Dans toutes ces hypothèses, la perfection de la forme de l’écriture du fabuliste supplée à l’invention.

 

 

 

LES JATAKAS ONT-ILS INSPIRÉ ÉSOPE ?

 

Nous avons dans un précédent article (2) analysés trois Jatakas dont un seul sous forme animalière, qui sont d’une façon ou d’une autre des textes de spiritualité bouddhiste probablement passés chez les chrétiens (7). Dans aucun de ces trois contes nous n’avons trouvé aucun rapport direct ou indirect avec l’une ou l’autre des 247 fables de La Fontaine. Le Jataka préféré de feu le roi Rama IX  (1) qui en fit une traduction dans une édition somptueuse est une leçon sur l’art et la manière de bien gérer son royaume (8). Ce ne sont pas les préoccupations majeures de La Fontaine. 

 

 

Ne généralisons pas hâtivement, ce n’est pas dire que les Jatakas n’ont pas inspiré Ésope lui-même inspirateur de La Fontaine, alors que  nous n’en avons lu que quatre, parmi 547 réunis dans 6 épais volumes de plus de 350 pages chacun dans la recension de 1895 – 1907. Mais cette traduction est en anglais ce qui ne facilite pas forcément les choses pour un esprit curieux même s’il n’y a que 104 Jatakas animaliers.

 

 

Nous avons certes d’autres Jatakas traduits en français. Nous les devons à Adhémard Leclère, ancien résident général au Cambodge (9). Il  traduisit le « Satra de Tévattat », Tévattat est à Bouddha ce que Judas était au Christ.

 

 

Nous lui devons la traduction de trois autres Jatakas, tous sont religieux sinon mystiques, aucun n’est animalier, rien qui puisse se rattacher à Ésope. Adhémard Leclère s’intéresse au sacré et non au profane.

 

 

 

Nous n’en déduirons pas pour autant péremptoirement et ex abrupto qu’Ésope n’a pas puisé dans les Jatakas. Pourra-t-on  trouver une réponse ?

 

Il y a donc 104 Jatakas animaliers. A quatre ou cinq exceptions près, les 358 fables d’Ésope sont animalières. Il en est de même pour les 247 fables de La Fontaine. Une édition synoptique et comparative en trois colonnes nous apporterait probablement une réponse en dégageant des parallèles significatifs ou en n’en dégageant aucun. C’est une tâche non pas de bénédictin mais digne d’un couvent entier de bénédictins ce qui excède nos modestes compétences.

 

 

 

VERS UNE RÉPONSE ?

 

Il nous semble toutefois que le lien entre les Jatakas, textes religieux, souvent mystiques, les fables d’Ésope, purement profanes et celles de La Fontaine qui le sont plus encore soit complément évanescent ? La Fontaine a mené une vie de libertin épicurien et ne s’est converti que lors des derniers mois de sa vie. La pauvreté religieuse des deux auteurs est constante alors même que le monde des animaux peut être à bien des égards proche du divin.

 

 

La morale des deux fabulistes se situe sur un terrain exclusivement humain pour exprimer des vérités pratiques. Ce sont deux morales totalement areligieuses. Sagesse et religion sont de nature fondamentalement différente. Ésope était probablement agnostique et La Fontaine comme on pouvait l’être siècle de Louis XIV sans risquer les galères. Sagesse d’une part, mysticisme d’autre part.

 

 

En définitive, le seul lien qui unisse jusqu’à preuve du contraire le ou les auteurs des Jatakas et les deux fabulistes, c’est l’utilisation de la forme animalière, épisodique chez les premiers, systématique chez les deux poètes. Mais cette forme de littérature est aussi vieille que le monde, certainement antérieure aux Jatakas et toujours vivante. (11)

 

 

Il est d'ailleurs un argument qui nous paraît significatif :

 

Les « fables d'Ésope » font l'objet de multiples traductions en thaï (นิทาน อีสป nithan isop) dans des éditions populaires à l'usage essentiellement des enfants.

 

 

Ces petits fascicules parlent en quelques paragraphes d'introduction de la vie d'Ésope présentée comme un poète grec (esclave et bossu comme le veut la légende) vivant il y a environ 2500 ans auteur de fables à l'usage des plus jeunes et destinées à leur inculquer des leçons de morale. Nous en avons feuilletés quelques exemplaires, pas un ne fait la moindre référence à une origine provenant des livres sacrés du bouddhisme.

 

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article «  : LE « TESTAMENT POLITIQUE » DE FEU LE ROI RAMA IX ? «  L’HISTOIRE DU ROI MAHAJANAKA

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/l-histoire-du-roi-mahajanaka-ecrite-par-feu-le-roi-rama-ix-un-testament-politique.html

 

(2) Voir notre article A 276 – « LES JATAKA BOUDDHISTES (ชาดก) ONT-ILS MIGRÉ VERS LE CHRISTIANISME ? »

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/10/a-276-les-jataka-bouddhistes-ont-ils-migre-vers-le-catholicisme.html

 

(3) R.Spence Hardy « A manual of buddhism In its Modern Development », New Delhi, 1853. Son relevé est le suivant :

Le Bouddha apparaît sous forme humaine ou divine : ascète, 83 fois -  monarque, 58 fois -  génie d'un arbre, 43 fois - professeur religieux, 26 fois - courtisan, 24 fois - brahmane chapelain, 24 fois – prince, 24 fois - gentilhomme, 23 fois - savant homme, 22 fois - Indra, 20 fois ; singe, 18 fois; marchand, 13 fois -  homme riche, 12 fois - esclave, 5 fois - Mahâ-Brahma, 4 fois - potier, 3 fois - hors-caste, 3 fois – kindura,  chasseur, guérisseur des morsures de serpents, joueur, maçon, forgeron, danseur, écolier, ciseleur, charpentier, chacun 1 fois.

Le Bouddha apparaît sous forme animale : singe, 18 fois -  cerf, 10 fois - lion, 10 fois - cygne, 8 fois -  bécasse,  6 fois - éléphant, 6 fois - oiseau de basse-cour, 5 fois -  aigle doré, 5 fois ; cheval, 4 fois -  taureau, 4 fois - paon, 4 fois  -  serpent, 4 fois - iguane, 3 fois -  poisson,  éléphant, rat, chacal, corbeau, pic, voleur, pourceau, chien, oiseau d'eau, grenouille, lièvre, coq, milan, oiseau des jungles, chacun 1 fois.

 

(4) L’édition qui passe pour être la meilleure des 358 fables attribuées avec plus ou moins de certitude à Ésope est celle d’Émile Chambry publiée par la société d’édition « Les Belles lettres » en 1927.

 

 

(5) Sur cette ouvrage, voir « Pantchatantra, ou les cinq  livres : recueil d'apologues et  de contes » traduit du sanskrit par Édouard Lancereau, Paris, 1871. L’ouvrage a été transcrit puis traduit en persan, en arabe, en grec, en latin et connu de tous les salons érudits fréquentés par La Fontaine. Il s’agit d’un recueil de 75 contes divisé en 5 livres.

 

(6) Une version persane fut traduite en français par Gilbert Gaulmin sous un pseudonyme, en 1644, sous le titre « Le Livre des lumières ou la Conduite des Rois, composée par le sage Pilpay Indien, traduite en français par David Sahid, d’Ispahan, ville capitale de Perse ». Il fut réédité au moins deux fois, en 1694 et 1698 sous le titre «  Les fables de Pilpay, philosophe indien, ou La conduite des rois ». L’utilisation de la forme animalière permet au traducteur de se livrer à moindre risque des critiques sur le gouvernement royal en évitant la censure qui n’était pas tendre surtout sur la fin du règne de Louis XIV.

 

(7)  Nigrodhamiga - Jataka (n° 12), l’histoire du roi des cerfs qui sacrifie sa vie par compassion

 

 

-  Silanisamsa – Jataka (n° 190), l’histoire de la marche sur les eaux

 

 

et Mahasutasoma – Jataka (n° 537) à l’origine de la légende de Saint Christophe.

 

 

(8) Il s’agit du  Mahajanaka – Jataka (n° 539).

 

 

(9) « Les livres sacrés du Cambodge », 1906.

(10)  Voir à ce sujet l’article de Jacques Dumont « La religion d’Ésope » in : Pallas, 35/1989 qui débute comme suit : « Les fables d'Ésope sont d'une pauvreté religieuse véritablement anormale pour un texte antique, la métaphysique est réduite  au don du langage par Zeus ou Hermès. La morale traduit un scepticisme prudent envers les devins, les oracles et la prière… » 

 

(11) Citons, au hasard, le « Romand de Renard »,

 

 

les « Contes de Perrault »,

 

 

« Alice au pays des merveilles »,

 

 

« La ferme des animaux »  (de George Orwell)

 

 

et pourquoi pas  puisque la bande dessinée a sa place dans la littérature, « Félix le chat »,

 

 

« Maya l’abeille »

 

 

et naturellement « Mickey » toujours vivant depuis sa naissance en 1928.

 

 

 

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21 novembre 2018 3 21 /11 /novembre /2018 22:07

 

 

Le 22 novembre 2018 est célébré au bord de l’eau, la fête de « Loikrathong », la fête des « paniers flottant »,  qui se déroule la nuit de la pleine lune du 12ème mois lunaire. Ces « khratong »  sont des paniers généralement en feuille de bananiers destinés à partir sur les flots avec leurs bougies et leurs bâtonnets d’encens. La cérémonie, nous y avons tous participé, goûté son caractère « festif » et nous avons parfois cherché à savoir si elle avait un sens et une histoire ?

 

Consultons de nouveau Phraya Anuman Rajadhon. (1)

 

 Anuman

 

Nous avons déjà rencontré Phraya Anuman Rajadhon,  le premier chercheur thaï à avoir étudié en profondeur le folklore de son pays, à se pencher sur ses traditions séculaires sinon millénaires, à recueillir inlassablement la tradition orale. Poussé par une curiosité innée il a observé et pris des notes sur la société thaïe à un moment crucial où une grande partie de la culture traditionnelle, ses normes sociales, son système de valeurs, étaient en passe d’être dépassés par la modernité. Beaucoup des anciens coutumes des Thaïs qui il a enregistré et décrit seraient morts inaperçu si elles n’avaient été décrites et souvent illustrées par lui. Nous lui devons une étude sur ลอยกระทง (2) mais elle nous laissera un peu sur notre faim.

 

***

 

La saison des pluies est terminée, les rivières et les canaux sont en pleines eaux, le ciel est clair et l’humidité de l’atmosphère a (relativement) disparu. Le dur labeur des labours et de la plantation du riz est terminé. Il reste aux paysans un mois de tranquillité avant le temps de la récolte. Les fêtes peuvent alors commencer mais ne parlons que de Loy krathong.

 

Quelques jours avant la fête, les marchés abondent de ces paniers en feuille de bananier sous diverses formes

 

petit panier

 

et diverses tailles (coupes, bateaux, oiseaux).

 

gros panier

 

Mais la plupart sont fait à la maison. On y place habituellement une bougie, des bâtonnets d’encens, des pièces de menue monnaie et parfois une bouchée de noix de bétel ou de feuilles de bétel.

 

Betel

 

 

L’usage d’y placer des feuilles de bétel est toutefois en train de se perdre nous dit notre auteur (qui écrit en 1951). Il voit dans cette tradition une explication des origines de loikrathong mais ne nous explique malheureusement pas le rapport avec le bétel ?

 

Dans la soirée, ce sont alors surtout les vieilles et les mères de famille avec leur marmaille qui vont porter les paniers sur les berges de la rivière. La bougie et les bâtonnets d’encens ont été allumés et le panier s’en va au fil de l’eau. En même temps, les gamins lancent des feux d’artifice et de petites montgolfières. La vie des krathong est courte mais c’est un plaisir des yeux de voir ces centaines de lumière qui scintillent sous le calme et à la lumière de la lune.

 

feerie-copie-1

 

 

Quant aux gamins des villages situés en aval de la rivière ou du klong, ils se jettent à l’eau et essayent d’accrocher les kratong venus de l’amont pour s’emparer des piécettes.

 

Notre auteur ne voit dans ces amusements qu’un cérémonial auquel il ne faut donner aucune signification religieuse.

 

Par contre, les personnes les plus âgées qu’il a interrogées lui ont expliqué qu’il s’agissait d’un acte de révérence à l’égard de la déesse mère des eaux, Mè Khongkha, la Mère de l'eau (พระแม่คงคา) qui nous semble appartenir au panthéon des divinités indouistes ?


Ganga[2] 

 

 

Khongkha c’est le Gange mais a aussi en thaï le sens de l'eau en général. Les mêmes anciens lui ont expliqué qu’en dépit de dons généreux de la Mère de l'eau à l'homme, celui-ci pollue son eau de multiples manières et qu’il est bon, par conséquent, de lui demander pardon (3).

 

***

 

Il est une autre explication donnée par notre érudit :

 

Le Seigneur Bouddha a laissé l’empreinte de son pied sur la rive sablonneuse de la rivière Nerbudda, dans le Deccan à la demande du roi des Naga,

 

25315440-king-of-nagas-in-front-of-the-temple-in-thailand

 

qui voulait adorer l'empreinte du Bouddha à l’endroit où le Seigneur avait disparu. Le Loi Krathong serait donc un acte d'adoration de la sainte empreinte qui se trouve aux Indes. Voilà bien une explication qui n’a aucun sens, fuligineuse, osons même dire qu’elle est stupide (même si on la trouve sans difficultés dans Wikipédia en particulier). Quel peut être le lien entre le panier que je laisse aller au fil de l’eau au bord de mon lac et l’empreinte du pied du Seigneur Bouddha à 3.000 kilomètres de chez moi au Deccan ? Anuman a étudié les canons bouddhistes et n’en a trouvé trace nulle part. Elle le fait sourire.

 

***

 

Anuman fait encore et enfin référence à la tradition de Sukhothaï.

 

C’est l’histoire de la belle Nang Nophamat นางนพมาศ

 

Nangmachin

 

qui appartenait probablement à la Cour du roi de Sukhotai, Loethai probablement. Le roi et sa cour étaient allés pour un pique-niquer au bord du fleuve la nuit de cette pleine lune, mais cela ne nous explique par les raisons de ce lâcher au fil de l’eau de paniers en feuilles de bananier portant bougies et batons d’encens ?

 

***

 

Anuman nous donne enfin deux sources, la première est de la main du roi Chulalongkorn lui-même : 

พระราชพิ ธิ ๑๒ เดือน ou « les cérémonies royales au cours des douze mois de l'année ».

 

Loy livre roi

 

Nous n’avons pu consulter cet ouvrage, citons simplement Anuman : « Pour le roi, Loi Krathong n'a rien à voir avec une quelconque cérémonie ou rite. C’est simplement une occasion de réjouissance à laquelle tous les gens participent et pas seulement la famille royale;  ce n’est ni une cérémonie bouddhiste ni brahmaniste ».

 

La seconde renvoie enfin à consulter (ce qu’il n’a pas fait)  le Dr. Quaritch Wales, auteur d’un ouvrage publié à Londres en « Siamese State ceremonies », un coup dans l’eau, cet érudit décrit effectivement la cérémonie mais n’en donne aucune explication ni religieuse ni historique.

 

Peut-on dans ces conditions déterminer sérieusement l’origine historique de Loi Krathong ? Une offrande aux esprits de l’eau ? Une action de grâce à la déesse de l'eau, pour ceux qui vivent de l’eau, source de vie économique ? Tout simplement un passe-temps agréable pour une soirée au frais, en plein air au bord de l’eau et à la lumière de la pleine lune ?

 

***

Cette question a toutefois fait l’objet de plusieurs communications successives dans le blog de notre ami « Merveilleuse Chiangmaï ».

 

www.merveilleusechiang-mai.com

 

 

Ces communications dépassent le cadre d’un simple blog et se situent, à notre humble avis, un niveau d’un mémoire d’ethnologie de troisième cycle et sont comme il en a l’habitude, somptueusement illustrées. Ce serait un péché de la résumer ou évidemment de les reproduire. Citons simplement les hypothèses des origines possibles de cette fête et laissez-vous aller à consulter, c’est à ce jour et à cette heure très certainement ce que vous pourrez lire de plus sérieux sur cette fête, il ne nous donne pas la réponse mais tout au moins les données du problème :

 

Les origines chinoises ?

 

La fête est peut-être venue de Chine par le Lanna : il existait en Chine de nombreuses fêtes consistant à faire flotter des bougies disparues avec le régime actuel mais qui subsistent à Java et Singapour (4).

 

Les origines indiennes ?

 

Les indiens pratiquent une fête consistant à faire flotter des lampes, la fête des lumières (Diwali) célébrée en automne qui remonte à la nuit des temps, probable rite agraire pour remercier la déesse des eaux de ses bienfaits ? (5).

 

 

diwali-2014.jpg

 

Les origines khmères ?

 

Les khmers ont absorbé la culture indienne et on retrouve chez eux la légende de Nang Nophama remerciant la mère des eaux mais associant Bouddha à la fête (6).

 

Nophama-2.jpg

 

Le Lanna ?

 

Y –a-t-il un rapport entre la fête de Loikrathong et celle de yipéng (ยี่เป็ง)  que les habitants du Lanna fêtent le même jour ? (7).

 

yipéng

 

Il y a donc une certitude, c’est qu’en réalité, les origines et la signification de cette fête sont incertaines.

 

 

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Quelques mots sur Anuman Rajathon :

 

Phraya Anuman Rajadhon (พระยาอนุมานราชธน) est né le vendredi 14 décembre 1888 à Bangkok, Tambon Wat Phraya Krai, Amphoe Yannawa (ce qui, sauf erreur de notre part se situe aux environs de Charoenkrung ? La ruelle où se trouve sa maison natale porterait actuellement son nom). Il fut tout à la fois un homme de lettre et un lien entre le présent de la Thaïlande et le passé du Siam (8).

 

Son nom d’origine est Yong (ยง) et il reçut son nom de famille Sathiankoset เสฐียรโกเศศ du roi Rama VI lui-même (nom de plume sous lequel il se fit également connaître). Ses parents sont des gens modestes mais ils l’envoient faire ses études au collège de l’Assomption.

 

college.jpg

 

Il occupe d’abord un emploi subalterne à l’hôtel Oriental où il apprend l’anglais

 

Oriental.jpg

 

puis entre au service du gouvernement, département des douanes au sein duquel il devient directeur général adjoint. Il reçut d’abord le titre de « Khun Anuman Rajadhon » et plus tard celui de « Praya ». Lors du coup d’état de 1932 il est démis de ses fonctions pour être remplacé par des amis des putschistes mais retrouve un poste de chef de la Division de la culture dans le département des Beaux-Arts, nouvellement créé, dont il devient vite directeur général. Après sa retraite, il a prononce de nombreuses conférences à la Faculté des arts de l’Université de Chulalongkorn, qui lui confèrera le titre de « professeur honoraire » et « Docteur honoris causa ». Il professe également un cours de religions comparées et de littérature comparée à l'Université Thammasat. Il fut l'un des fondateurs de l'Université Silpakorn qui lui conférera le titre de docteur honoris causa en architecture (9). Ses talents littéraires furent remarqués par le prince Damrong qui lui proposa en vain de travailler à la Bibliothèque nationale et par le Prince Naris avec lequel il se lia d’amitié (10).

Naris

 

Il fut élu membre de l’Institut royal  dès sa création en 1934

 

royal institute

 

et en deviendra président jusqu’à sa mort. Il est le principal responsable de la publication du Dictionnaire thaï en 1950, jouant un rôle de premier plan dans le dépoussiérage des mots thaïs et de leur adaptation à l'ère technologique moderne.

 

dictionnaire

 

Membre d’une multitude d’autres sociétés savantes, le roi lui conféra de nombreuses décorations, dont la plus prestigieuse, la plus haute classe de l'ordre de l'éléphant blanc.

 

thai_elephant_blanc_cravate.jpg

 

Il a été nommé membre temporaire du Parlement en 1932 et également sénateur en 1947, mais n’a joué aucun rôle important et a toujours refusé de rentrer dans un cabinet ministériel.

 

Personnage atypique, et paradoxal, sans aucune formation académique, il devint l’un des professeurs les plus respecté du monde universitaire thaï, sans formation littéraire, il est un linguiste distingué, principal rédacteur du Dictionnaire de l’académie qui reste toujours une référence (la seule ?), sans n’avoir reçu aucune formation anthropologique ou ethnographique, il est à cette heure encore et un tiers de siècle après sa mort celui qui a le plus  contribué  à l'étude de la culture et du folklore thaï traditionnels. Nommé membre du Conseil de la Siam society puis Président, il fut, nous dit son éloge funèbre, le premier roturier  (« commoner ») à accéder à cette honneur. Il mourut subitement le 12 juillet 1969 et sa majesté le Roi voulut bien accepter d’allumer son bucher funéraire au temple Depsirind (วัดเทพศิริน) le 14 décembre 1969, jour de son anniversaire.

 

temple

 

A l’occasion de la commémoration du centenaire de sa naissance, à l’Unesco, l’historien « séditieux » alias « activiste social » (c’est ainsi qu’il se qualifie) Sulak Sivaraksa,

 

sulak

 

décrit Phya Anuman Rajadhon comme un héros national. Il était comme lui un bouddhiste « engagé ».

 

timbre-essai.jpg

 

               ---------------------------------------------------

 

Notes 

 

(1) A 146 « Les fêtes de Songkran il y a 100 ans », A 151 « En Thaïlande, nous vivons au milieu des Phi », A 152 « Traditions siamoises sur certains arbres et plantes », A 154 « La divination dans les entrailles de poulet ».

 

(2) Journal de la Siam society volume 38-2 de 1951 « The loi khratong ».

 

(3) Cette version venant de la tradition orale est d’une toujours plus brulante actualité d’autant que malheureusement beaucoup de krathong sont faits en matière plastique !

 

(4) http://www.merveilleusechiang-mai.com/loy-krathong-et-ses-origines-chinoises

 

(5) http://www.merveilleusechiang-mai.com/loy-krathong-et-ses-origines-indiennes-1ere-partie

http://www.merveilleusechiang-mai.com/loy-krathong-et-ses-origines-indiennes-2eme-partie

http://www.merveilleusechiang-mai.com/loy-krathong-et-ses-origines-indiennes-3eme-partie

http://www.merveilleusechiang-mai.com/loy-krathong-et-ses-origines-indiennes-naraka

 

(6) http://www.merveilleusechiang-mai.com/loy-krathong-et-ses-origines-khmeres-1ere-partie

http://www.merveilleusechiang-mai.com/loy-krathong-et-ses-origines-khmeres-2eme-partie

 

(7)http://www.merveilleusechiang-mai.com/yi-peng-ou-loy-krathong-yee-peng

 

(8) Tous les détails de la vie de l’auteur proviennent de son éloge funèbre écrit par son ami S. Sivaraksas dans le journal de la Siam Society en 1970 et de l’ouvrage publié la même année « In memoriam Phya Anuman Rajadhon – contribution in memory of the late président of the Siam society » par Tej Bunnag et Michael Smithies.

 

(9) Elle a été fondée à Bangkok en 1943 par le professeur d'art italien Corrado Feroci, devenu thaï sous le nom de Silpa Bhirasri.

 

corrado

 

Cet artiste italien « prêté » par Mussolini au gouvernement thaï préféra à la fin de la guerre rester dans son pays d’adoption.

C'est la plus importante université thaïe pour les beaux-arts et l'archéologie

 

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(10) Naris demi frère du roi (en réalité  นริศรานุวัดติวงศ์ Naritsaranuwattiwong) est connu pour ses talents artistiques et architecturaux.

 

 Naris-2.jpg

 

 

 

 

 

 

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22 octobre 2018 1 22 /10 /octobre /2018 22:43

 

Le terme Jataka vient directement du sanscrit. Dans son dictionnaire sanscrit-français, Burnouf le définit comme « traités buddhiques relatifs aux naissances des Buddhas et des Bôdhisattwas » (1). Il est ensuite passé au pali . Dans son dictionnaire pâli-anglais, publié pour la première fois à Londres en 1880, Thomas William Rhyss- Davids le définit à son tour comme « … l’histoire des précédentes naissances de Bouddha … ce sont des livres du canon pali contenant 547 chapitres dont le texte n’a pas encore été édité » (2). Pour les Thaïs enfin les Jataka (ชาดก) sont, les « histoires des vies antérieurs du Seigneur Bouddha » (3). Nous pourrions le traduire simplement par « nativités ».

 

Les Bodhisattva (โพธิสัตว์)

 

 

..... sont une référence aux précédentes existences de Gautama Buddha (โคตมพุทธ) tout au long desquelles il a travaillé à trouver la libération finale.

 

 

Cette question de la « transmigration des âmes », la métempsychose, la transformation de l’âme au cours d'incarnations successives dans les anciennes croyances venues des Indes n’était pas inconnue dans les antiques civilisations occidentales.

 

 

Elle fut le dogme fondamental de Pythagore qui serait mort aux environs de 500 ans AV. J.C. donc contemporain de Bouddha. Les Celtes partageaient cette croyance qu’enseignaient les druides. Mais il n’y eut qu’aux Indes que le souvenir des vies antérieures persistait dans la tradition sacrée comme l’effet d’une vie de renoncement et de piété (4).

 

 

LA DÉCOUVERTE PAR LES OCCIDENTAUX.


 

Lorsque les érudits occidentaux découvrirent la civilisation des Indes anciennes et sa diffusion par l’intermédiaire du Bouddhisme dans toutes l’Asie du sud-est, ils ne manquèrent évidemment pas de s’intéresser à ces textes sacrés. Le premier, semble-t-il, fut Michael Viggo Fausböll, un érudit Danois qui publia des traductions en danois et en latin des textes sacrés à partir de 1855.

 

 

Ils furent traduits en allemand en 1869 puis en anglais en 1880 par T. W. Rhyss-Davids (5). C’est un choix de ce que l’on peut considérer tantôt comme un conte ou une fable tantôt comme une parabole au sens évangélique du terme. T. W. Rhyss-Davids publie la même année une autre traduction de Fausböll dont les commentaires sont différents (6).

 

 

 

LA RECENSION.


 

C’est entre 1895 et 1907 qu’intervient la monumentale publication des 547Jataka considérés comme canoniques en six volumes sous la direction du professeur E.B. Coowell provenant de « diverses sources » et des traductions effectuées par de nombreux érudits orientalistes parmi lesquels nous retrouvons Fausböll et Rhyss Davids et le Français Édouard Chavannes (7) : « THE JATAKA OR STORIES OF THE BUDDHA'S FORMER BIRTHS » (LE JATAKA OU LES HISTOIRES DES ANCIENNES NAISSANCES DU BOUDDHA).

 

Chaque volume est épais d’environ 300 pages et contient un index alphabétique qui facilite les recherches. Dans son introduction, Coowell explique les raisons de son classement, mais notre ignorance du pali ne nous permet pas de les juger (« Ces choses-là sont rudes, il faut pour les comprendre avoir fait des études »). Chaque Jataka est numéroté et titré du nom de naissance du Bodhisattva ainsi dans les trois Jataka dont nous allons reparler, Nigrodhamiga - Jataka (n° 12), Silanisamsa – Jataka (n° 190) et Mahasutasoma – Jataka, nous ferons connaissance avec Nigrodhamiga, Mahasutasoma et Silanisamsa (8). Nous avons déjà rencontré Mahajanaka, objet du Mahajanaka – Jataka pour lequel le défunt roi Rama IX avait une dilection particulière puisqu’il fit une traduction bilingue thaï-anglais du texte pali original et en fit une somptueuse édition en 1996 à l’occasion de son 7e cycle. Il porte le numéro 539 dans la recension de Coowell (9).

 

 

LES TRADUCTIONS FRANÇAISES.

 

Il ne semble pas y avoir eu de traduction d’ensemble des 547 Jataka canoniques. Nous avons trouvé de très brefs résumés dans la « Revue des traditions populaires » (10), le Mahajanaka – Jataka, celui-là même de Rama IX est donné dans une traduction circonstanciée en 1917. Il a également fait l’objet d’une traduction en français sur le site des « bouddhistes de la forêt »  (11).

 

 

Citons une intéressante et très érudite traduction de Madame Ginette Martini-Terral sur un sujet qui divise les exégètes concernant le dernier repas de Bouddha (12).

 

Dessin de Madame Ginette Martini-Terral  : 

 

LA DIFFUSION AU SIAM.

 

Bien après leur diffusion chez les orientalistes occidentaux, leur vulgarisation en langue vernaculaire est due au roi Rama V. En 1904, il publia une collection de trente Jataka traduits du pali en thaï, ainsi qu'un essai d'introduction qu'il avait lui-même écrit, expliquant comment les lire sous le titre พระราชวิจารณ์ว่าด้วยชาดก (PhraratwichanwaduaijatakaLes explications royales sur les Jataka).

 

 

Cette œuvre lui aurait été inspirée par la lecture d’un petit ouvrage de Thomas William Rhys-Davids publié pour la première fois en 1903, intitulé « Buddhist India » qui contient un chapitre d’une trentaine de pages sur les Jataka.

 

Impressionné par la qualité de cet ouvrage, le monarque aurait pensé en faire une traduction en thaï. Il en aurait été dissuadé par son demi-frère chef de la Sangha, le Prince Wachirayan Warorot (วชิรญาณวโรรส).

 

 

Pour celui-ci, il eut bouleversé les « traditionalistes » en publiant l’œuvre d’un non-bouddhiste. Le roi se contenta donc de le citer comme « philosophe » (นักปราชญ์nakprat). L'influence de cet essai fut énorme dans la mesure où il bénéficia du support de l’imprimerie alors que les Jataka en dehors de la transmission orale étaient écrits sur des manuscrits en pali sur ôles qui ne pouvaient guère toucher que les aristocrates, la haute noblesse et le sommet de la hiérarchie bouddhiste. L’essai royal fut maintes fois reproduit en introduction dans les éditions canoniques (นิบาตชาดก - Nipatajataka) des Jataka publiées en langue vernaculaire entre 1904 et 1931.

 

 

Il fut également reproduit en introduction lors de la publication à la même époque de Jataka non canoniques (ปัญญาสชาดกPanyatajataka) (13).

 

 

La forme même de ces Jataka, tantôt fables, tantôt paraboles, toujours textes relativement brefs, favorise évidemment leur lecture dans les temples à l’occasion des homélies tout autant qu’une diffusion simplifiée à l’usage des enfants en particulier, les éditons à leur intention sont nombreuses.

 

 

LEUR CONTENU.

 

De nombreux Jataka se situent au temps « où Brahmadatta régnait à Bénarès », ce qui équivaut à notre expression « Il était une fois..». Les récits sont en prose mêlés de vers et content les aventures édifiantes vécues par le futur Bouddha au cours de ses vies antérieures. On le voit sous les formes les plus diverses, animales, humaines ou divines selon les lois de la transmigration. Chaque fois, il annonce par un acte de morale héroïque la perfection qui sera la sienne lorsqu'il s'incarnera pour la dernière fois dans la personne du prince Siddhartha Gautama (เจ้าชายสิทธารถโคดม) pour devenir le Bouddha. Au cours de ces cycles de vies et de métamorphoses, le Bodhisattva, le Bouddha futur, va nous apparaître souvent sous la forme d'un cygne, d'une caille, d’un cerf, d'un singe, d'un éléphant, pour accomplir ses merveilles de mansuétude et de charité.

 

 

Tous les érudits suivis par le roi Chulalongkorn s’accordent à dire que la matière première de ces contes, fables, légendes ou paraboles mettant en scène des personnages — animaux, hommes ou divinités, appartient à la tradition indienne. Elle existe dans les textes védiques, ce qui montre bien que les Jataka font partie intégrante de la culture brahmanique bien que rattachés au canon bouddhique. La présence fréquente d’Indra, le roi des dieux est authentiquement hindou.

 

 

Par ailleurs, le Bouddhisme comme le Christianisme ont eu tendance à incorporer nombre d'éléments propres aux religions qu'ils rencontrèrent sur leur route. Il est peu probable que ces différentes histoires de renaissance aient été rassemblées sous une forme systématique comme dans sa forme actuelle. Elles ont vraisemblablement été transmises oralement sous forme de paraboles édifiantes susceptibles de susciter des conversions à la morale bouddhique. Le grand Ashoka (334-232 av. J.C), le Constantin du Bouddhisme, fit, dans l'ardeur de sa conversion, un effort considérable pour répandre le Bouddhisme en dehors de l'Inde vers Ceylan puis vers l’est jusqu’en Chine et au Japon. A quelle époque les Jataka ont-ils pris une forme plus ou moins permanente ? La période de composition des Jatakas par écrit sur ôle divise les érudits mais ne serait pas antérieure au IVe siècle de notre ère.

 

 

LES MIGRATIONS

 

La question qui est en définitive l’objet même de notre article a été abordée par Rhys-Davids dans ses deux publications de 1880 (5) et (6). Dans un chapitre intitulé « The Book of Birth Stories, and their Migration to the West » (Le livre des histoires de renaissance et leur migration vers l'ouest »),

 

 

il cite avec des exemples significatifs l’origine des fables d’Ésope dont il retrouve le thème, des animaux intelligents  doués de la parole, sujets de fables dont l’on doit déduire une morale. On ignore à peu près tout de cet auteur, on ne sait pas même s’il a existé, son premier recueil a été compilé en 325 AV.J.C. Il comporte environ 500 fables, Une étude comparative de ces textes et des 547 Jatakas, un travail de bénédictin, reste à faire.

 

 

Il cite encore l’histoire de Barlaam et Josaphat, deux personnages sur lesquels nous nous sommes attardés (14). La légende de saint Josaphat, prince hindou qui vivait à une époque indéterminée, fils d'Abenner, converti par le moine Barlaam, peut-elle être l'histoire de Bouddha, transportée en Occident sous forme christianisée ? La légende s’est répandue dans le monde chrétien au VIe siècle. Les vertus des diverses réincarnations du Bodhisattva, vertu essentiellement chrétiennes, ont parfaitement pu migrer vers l’ouest. Nos deux saints sont oubliés des églises romaines mais sont toujours fêtés dans les églises d’Orient.

 

Trois autres épisodes des Jatakas dont toutefois ne parle pas notre érudit anglais, nous ont interpellés, peut-être y en a-t-il d’autres ?

Silanisamsa - Jataka.

 

C’est le Jataka inventorié 190. Nous enlevons de ce récit ses très asiatiques hyperboles : C’est l’histoire d’un pieux croyant qui souhaite se rendre à Jetavana pour rencontrer le Maître. Arrivé au bord de la rivière Aciravati, il n’y avait plus de passeurs et aucun bac n’était en vue. Tout à ses méditations, notre homme entre dans la rivière et ses pieds ne pénètrent pas dans l’eau. Il atteint le milieu de la rivière en marchant comme sur la terre ferme. Mais des vagues interrompent sa méditation et il se met à couler. Il retourna alors à sa méditation et se remit à marcher sur l’eau. Il arriva donc à Jetavana, fut accueilli par le Maître et s'assit à son côté. Le Maître lui dit « J'espère, bon disciple que vous n'avez eu aucun problème sur votre route ». Il répondit « Oh, maître, j'étais tellement absorbé par les pensées du Bouddha que j’ai pu poser les pieds sur la rivière et la traverser… »

 

Le texte contient une note en bas de page (de Coowell probablement puisque Rhys-Davids ne le signale pas ?) : « La ressemblance avec saint Pierre sur la mer de Galilée est frappante ». L’épisode de Jésus marchant sur les eaux se retrouve dans les évangiles de Saint Jean, de Saint Luc et de Saint Mathieu. Seul Saint Mathieu fait référence à la marche de Saint Pierre sur les eaux (15) : « Jésus obligea les disciples à monter dans la barque et à le précéder sur l’autre rive, pendant qu’il renverrait les foules. Quand il les eut renvoyées, il gravit la montagne, à l’écart, pour prier. Le soir venu, il était là, seul. La barque était déjà à une bonne distance de la terre, elle était battue par les vagues, car le vent était contraire. Vers la fin de la nuit, Jésus vint vers eux en marchant sur la mer. En le voyant marcher sur la mer, les disciples furent bouleversés. Ils dirent : « C’est un fantôme. » Pris de peur, ils se mirent à crier. Mais aussitôt Jésus leur parla : « Confiance ! C’est moi ; n’ayez plus peur ! » Pierre prit alors la parole : « Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux. Jésus lui dit : « Viens ! » Pierre descendit de la barque et marcha sur les eaux pour aller vers Jésus. Mais, voyant la force du vent, il eut peur et, comme il commençait à enfoncer, il cria : « Seigneur, sauve-moi ! » Aussitôt, Jésus étendit la main, le saisit et lui dit : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » Et quand ils furent montés dans la barque, le vent tomba. Alors ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent devant lui, et ils lui dirent : « Vraiment, tu es le Fils de Dieu ! » »

 

 

Mahasutasoma - Jataka 


 

Ce Jataka porte le numéro 537. Il est l’histoire d’un roi nommé Koravya qui régnait vertueusement sur la ville d'Indapatta dans le royaume de Kuru. Le Bodhisatta avait pris vie en tant qu’enfant de la première reine sous le nom de Sutasoma. Il était à la fois riche, vertueux et d’une charité sans bornes. Un jour, se promenant dans le parc près du palais avec quelques assistants profitant de la douceur du printemps, il fut informé de l’arrivée d’un Brahmane étranger qui souhaitait diffuser son enseignement. Le prince souhaita le rencontrer mais les serviteurs arrivèrent soudain lui apprenant qu’un féroce cannibale géant errait dans le parc et le cherchait. Ce monstre nommé Kalmshapda avait été roi dans une existence antérieure mais avait été transformé par malédiction en un démon mangeur d’homme avec un visage d’animal. Il avait promis à sa déesse sanguinaire de lui sacrifier cent princes. Il en avait déjà recueilli quatre-vingt-dix-neuf et Sutasoma devait être le centième. À peine le danger avait-il été annoncé au prince que le géant se tenait devant lui. Son entourage fut effrayé et fui dans toutes les directions. Sutasoma resta serein : Il s'approcha du cannibale, se laissa saisir et poser sur ses épaules sans protester. Le géant s’enfuit avec lui mais Sutasoma ne ressentit aucune frayeur. Ce n'est qu’une fois est arrivé dans l'horrible caverne du cannibale rempli de squelettes et de crânes humains que les larmes lui montèrent aux yeux. Ce comportement surprit le monstre. Il lui demanda pourquoi il s’était mis à pleurer, éprouvait-t-il encore une envie du monde ou craignait-il la mort ? « Oh non » répondit le bodhisattva « ce n'est pas ces raisons que je pleure, mais parce que je suis privé de la possibilité d'entendre les belles paroles de sagesse de la bouche du brahmane qui m'attend toujours. Je voudrais revenir au moins une fois dans mon palais pour écouter l’enseignement du brahmane. Après cela, je te promets que je reviendrai chez toi ». Le cannibale fut étonné de cette réponse et ne savait plus que faire. Puis il céda au charme que le Bodhisattva exerçait sur tous ceux avec lesquels il était en contact. Il accepta sa demande pensant que si ce dernier ne revenait pas, il pourrait s’en consoler. Ceci fait, le Bodhisattva ne se laissa pas distraire par les instances de ses parents et de ses amis et revint chez le géant. Celui-ci l’interrogea sur les belles paroles que le Brahmane lui avait récitées. Le prince ne les lui communiqua pas, lui disant: « Tu es bien trop méchant, seules les personnes pieuses peuvent les entendre ». Ainsi commença une longue conversation au cours de laquelle Sutasoma suscita une conversion complète de l'âme du géant. Celui-ci commença une nouvelle vie et promit de ne plus jamais manger de chair humaine. Il libéra les princes capturés et, guéri de ses passions, retrouva son ancien royaume après avoir reconduit Sutasoma sur ses épaules dans son royaume de Kuru.

 

Scène du  Mahasutasoma - Jataka, musée de  Mathura (Indes)  : 

 

 

Dans ce Jataka qui est l’un des plus longs de la compilation nous retrouvons deux éléments qui sont la source de la très ancienne légende de Saint Christophe que nous ne rappelons pas puisque tout le monde la connaît : le Bodhisattva convertit un géant cannibale à la tête d’animal qui le porte le bodhisattva.

 

 

Nigrodhamiga – Jataka

 

Bouddha Gautama a passé de nombreuses vies sous forme animale, avant de naître sous forme humaine prince, Siddhartha. Cette histoire, le Jataka n° 12, parle de sa vie de roi des cerfs. Il est probablement l’un des plus connus des fervents bouddhistes et mérite que nous nous y attardions. Nous enlevons également de ce récit ses très asiatiques hyperboles. Il se passe au temps où Brahmadatta régnait sur Bénarès. Celui-ci est maître d’une forêt arpentée par deux hardes de 500 cerfs. Sur la première règne le « cerf du bosquet des banyans », cet arbre majestueux. Il est de couleur dorée, c’est Nigrodhamiga, le futur Bouddha. Sur l’autre harde règne le « cerf des buissons ».

 

 

Brahmadatta avait l'habitude de traverser cette forêt à cheval à la recherche de venaison, armé de son arc, lâchant des flèches dans toutes les directions, effrayant les bêtes qui se dispersaient et fuyaient. Certaines se blessaient dans leur fuite, d’autres mourraient de faim. Les deux rois des hardes se réunirent et le Bodhisattva dit à son ami « Faisons un arrangement avec le roi. Chaque jour, nous tirerons au sort une bête du troupeau, un jour le tien, un jour le mien, elle se rendra dans les cuisines et posera sa tête sur le billot pour se livrer à la hache du cuisinier ». Le roi Brahmadatta vieillissait, la chasse le fatiguait, il fut satisfait de cette proposition qui lui permettait d’alimenter ses cuisines sans fatigue. Il n’y mit qu’une seule condition, jamais aucun des deux rois ne devait être tué en respect de sa fonction. Advint un jour où le sort tomba sur une biche de la harde du cerf des buissons. Elle alla alors voir son roi et lui dit « Seigneur, s’il vous plaît, retardez mon tour, je suis grosse et vais avoir un enfant, il ne faut pas tuer deux personnes en même temps. Une fois mon enfant né, je viendrai reprendre mon tour ». Celui-ci refusa au motif qu’on ne pouvait passer outre à la loi. La biche se rendit alors auprès du roi des banyans, se prosterna et lui raconta ses difficultés. Nigrodhamiga fut pris de compassion et lui indiqua qu’il prendrait sa place. C’était une grande âme qui deviendrait un jour Bouddha, capable de donner sa vie pour en sauver une autre. Il se rendit alors aux cuisines et posa sa tête sur le billot. Lorsque le chef de cuisine le vit, il se précipita pour demander des instructions à son roi. Celui-ci arriva alors sur son char suivi de ses courtisans et lui dit « Roi des cerfs, mon amis, n’avais-je pas ordonné que tu ne sois jamais tué ? Pourquoi est tu venu mettre ta tête sur le billot ? » Nigrodhamiga répondit « Oh grand roi, j’ai pris la place d’une biche dont l’enfant était sur le point de naître, je l’ai prise en pitié et décidé de prendre sa place ». Le cœur de Brahmadatta se mit à fondre, et on vit apparaître à son visage et à sa voix des sentiments de compassion et de remords. Il décida qu’à ce jour on ne tuerait plus d’animaux dans ses forêts, le Bodhisattva avait transformé sa vie.

 

 

Il est évidemment facile de retrouver dans cette fable la parole de Jésus dans l’évangile de Jean « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ».

 

 

Il n’est pas douteux que la légende de saint Eustache entretient avec ce Jataka d’étroites relations comme l’admettent les exégètes catholiques (16) même s’ils contestent que le récit chrétien soit un décalque du récit pali.

 

Saint Eustache dont l’historicité n’est pas assurée vivait au temps de l’empereur Trajan et serait mort martyr vers l’an 118. Sa légende dont la mémoire est célébrée dans l'église romaine est connue depuis le VIe siècle par Jean Damascène qui vivait au VIIIe siècle mais elle aurait été connue dans le monde byzantin dès le Ve. Elle se divise en deux parties dont la première seulement nous intéresse, la voici dans sa sobriété grecque d’origine : « Placidus était maître de la milice sous l’empereur Trajan. C'était un homme très vertueux, doux et charitable, courageux et grand chasseur. Néanmoins comme son épouse Tatiana, il était païen. Un jour, Placidus partit à la chasse et rencontra une harde de cerfs, parmi lesquels une de toute beauté. Celui-ci quitta le troupeau, éloigna Placidus de ses compagnons, s’enfuit dans les profondeurs de la forêt puis se réfugia sur un piton au-dessus d'un gouffre. Alors que Placidus s'approchait du cerf, il vit une croix brillante avec l'image du Sauveur entre ses bois. Le cerf éleva la voix et lui dit « Placidus, pourquoi me poursuivez-vous ? Je suis le Christ que vous adorez sans le savoir. Retournez à la ville et faites-vous baptiser ». Placidus rentra chez lui, raconta à sa femme ce qui lui était arrivé, et la même nuit leur baptême fut célébré par l'évêque de Rome avec sa femme et ses enfants. Au baptême, il reçut le nom d'Eustache » (17).

 

Ce qui est exceptionnel dans cette légende est le trait du Sauveur apparaissant sous la forme d'un cerf parlant ce qui est totalement étranger aux conceptions chrétiennes. Il est intellectuellement impossible de faire référence à un folklore ancien ou de l'expliquer par référence à un symbolisme chrétien primitif.

 

Il n’est pas sans intérêt de se pencher sur la manière dont les hagiographes chrétien sont capables, au fil des siècles de transformer une légende au départ très sobre en un interminable délayage. Vous ne trouverez en note qu’une toute petite partie de la version toujours officielle datée de 1876 (18).

 

 

MIGRATIONS, MYTHE OU RÉALITÉ ?


 

Certaines des histoires de renaissance sont évidemment bouddhistes mais d’autres sont-elles des morceaux de folklore qui ont traversé le monde pendant des siècles, égarés de la littérature et susceptibles d'être partout pris en charge ? Il est difficile de chercher l'influence réciproque que peuvent avoir exercé l'un sur l'autre le Christianisme et le Bouddhisme et dans quelle mesure il y a eu échange de doctrines entre l'Inde et l'Occident durant l'époque pré-chrétienne et au cours des premiers siècles de notre ère. Il est un fait historique que des rapports ont existé dans l’antiquité, entre l'Occident et l'Inde. Parmi les plus anciens peuples d'Orient et d'Occident voyagèrent une multitude de traditions, de mythes et de légendes voisines les unes des autres. Elles étaient dans l'air et circulaient par des voies mystérieuses. Par ailleurs, des mêmes formes de pensées dans diverses régions, purent se développer parallèlement dans le même sens et sans lien commun entre elles. Au IVe siècle avant notre ère l'expédition d'Alexandre fut à l'origine de relations importantes et directes, commerciales et diplomatiques, intellectuelles et doctrinales.

 

 

Aristote – mort en 322 AV. J.C. - conversa avec un juif d'Asie venu de Damas et membre d'une secte dérivée des philosophes indiens. Le roi Ptolémée Philadelphe, au IIIe siècle AV. J. C, fit traduire en grec le Pentateuque et aurait été sollicité au dire d’Épiphane, de faire traduire également les livres de l'Inde.

 

 

Nous avons parlé plus haut d’Ashoka (334-232 AV.J.C), Constantin du Bouddhisme, qui fit également des efforts pour répandre le Bouddhisme en dehors de l'Inde non seulement vers l’Est mais spécialement dans le monde grec. Le Bouddhisme fit des conquêtes dans les pays situés au nord-ouest de l'Inde, au Pendjab, en Bactriane, et dut également répandre ses doctrines vers l'Occident méridional par voie de mer. Il est permis de penser que dès avant l’expansion du christianisme, les jonques indiennes apportèrent en Égypte, avec les produits merveilleux de l'Orient, leurs théories philosophiques ou religieuses. Dans l’introduction du premier volume de sa recension Coowell souligne l’existence de ressemblances entre les livres de l'Ancien Testament et les livres sacrés de l'Inde, entre certaines disciplines communes à Manou et à Moïse.

 

 

C’est bien intentionnellement que nous avons mis un point d’interrogation au titre de cet article et un autre à ce dernier paragraphe.

 

Nous terminerons sur des questions auxquelles nous n’apportons pas de réponse car cela nous est impossible :

 

1 - Ressemblances ou coïncidences ?

 

2 - La similitude de l'œuvre entreprise par deux fondateurs d'écoles (Jésus et Bouddha) peut-elle produire des ressemblances ?

 

 

3 - Les parallèles où les différences sont plus nombreuses que les ressemblances doivent-ils nous faire écarter de possibles migrations ?

 

Au final, quand un rapport de dépendance certain aura été reconnu entre deux textes, il faudra établir quel est celui qui a été la source de la ressemblance. Ce sera évidemment le plus ancien.

 

Tout cela… pour arriver à cette modeste conclusion : Il ne parait pas impossible que ces épisodes aient été empruntés par des voies tortueuses à un cycle de pensées indiennes. Que des contes populaires aient trouvé place dans l'hagiographie catholique (Saint Josaphat et Saint Eustache) est difficile à mettre en doute. Les récits dont s’inspirèrent les apologistes catholiques ont de toute évidence au cours de leurs longues pérégrinations, subi des modifications profondes et ont été perpétuellement embellis et surchargés, l’histoire de Saint Eustache en est la démonstration.

 

La question est de savoir si l’on doit fait confiance aux Jataka ou à la version chrétienne primitive.

 

 NOTES

 

(1) Burnouf : « Dictionnaire classique sanscrit-français », 1865 p. 265.

 

(2). T. W. Rhyss Davids : « THE PALI TEXT SOCIETY'S PALI-ENGLISH DICTIONARY » 1880, p.114).

 

(3) Définition du « Dictionnaire de l’académie royale ». Pour de raisons que comprendront les plus anciens, nous préférons ne pas utiliser la transcription romanisée officielle qui est « chadok » ! 

 

 

(4) C’est seulement chez Pythagore que nous retrouvons cette constante que le nouvel incarné se souvenait de ses existences antérieures et pouvait en donner le récit. Le philosophe Heracleides Ponticus qui écrivit deux cent ans après la mort du maître nous apprend que Pythagore se souvenait en effet de ses vies antérieures : Il se souvenait être né Æthalides, fils d’Hermès, puis Euphorbus qui avait été blessé par Ménélas lors de la guerre de Troie puis ultérieurement Hermotimus, et ensuite Pyrrhus, un pêcheur de Delos.

 

(5) « Buddhist birth stories or Jataka tales - THE OLDEST COLLECTION OF FOLKLORE EXTANT : BEING THE JATAKATTHAVANNANA, For the first time Edited in the Original Pali By Y. FAUSBOLL, AND TRANSLATED By T. W. EHYS DAYIDS », LONDON, 1880.

 

(6) « BUDDHIST BIRTH-STORIES - (JATAKA TALES) - The Commentarial Introduction Entitled - NIDANA-KATHA THE STORT OF THE LINEAGE » : Translated from Prof. V. Fausboll – edition of the Pali text by T. W. RHYS DAVIDS.

 

(7) « THE JATAKA OR STORIES OF THE BUDDHA'S FORMER BIRTHS. TRANSLATED FROM THE PALI BY VARIOUS HANDS UNDER THE EDITORSHIP OF PROFESSOR E. B. COOWELL ».

 

(8) Ces volumes ont été numérisés sur divers sites universitaires anglophones. De pieux bouddhistes les ont rendus plus facilement accessibles sur un site Internet volume par volume :

http://www.sacred-texts.com/bud/j1/index.htm

http://www.sacred-texts.com/bud/j2/index.htm

http://www.sacred-texts.com/bud/j3/index.htm

http://www.sacred-texts.com/bud/j4/index.htm

http://www.sacred-texts.com/bud/j5/index.htm

http://www.sacred-texts.com/bud/j6/index.htm

 

(9) Voir notre article « LE « TESTAMENT POLITIQUE » DE FEU LE ROI RAMA IX ? «  L’HISTOIRE DU ROI MAHAJANAKA ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/l-histoire-du-roi-mahajanaka-ecrite-par-feu-le-roi-rama-ix-un-testament-politique.html

 

(10) En particulier le Mahasupina - Jataka (n° 77 de la recension) en octobre 1912, et le Kusa – Jataka (n° 531 de la recension) en juin 1913, cette liste n’est pas limitative. Les traductions françaises dans cette revue provienne probablement de son collaborateur Édouard Chavannes qui a participé avec d’autres érudits à la traduction en anglais de la recension de Coowell. Ce dernier a publié en 1934 un «  Cinq cents contes et apologues / extraits du Tripitaka chinois et Traduits » mais ils ne correspondent pas aux nôtres.

 

(11) Pour la traduction :

http://www.dhammadelaforet.org/sommaire/mahajanaka/mahajanaka.html

Voir notre article A 239 « LE « BOUDDHISME DE LA FORÊT » OU « LA VOIE DES ANCIENS » DANS LA THAÏLANDE CONTEMPORAINE » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/09/a-239-le-bouddhisme-de-la-foret-ou-la-voie-des-anciens-dans-la-thailande-contemporaine.html

 

(12) Ginette Martini-Terral : « Un jataka concernant le dernier repas de Buddha ». In : Bulletin de l’École française d'Extrême-Orient. Tome 59, 1972. pp. 251-256. Nous ne l’avons pas trouvé dans la recension de Coowell. Madame Martini -Terral a également publié un « Choix de Jataka, extraits des Vies antérieures du Bouddha, traduit du pâli », Gallimard, 1958.

 

(13) En dehors des 547 textes canoniques, il en existe beaucoup d’autres dont on retrouve les manuscrits sur latanier éparpillés dans les bibliothèques occidentales ou des scènes non plus inventoriées sur des sculptures des monuments de l’Inde ou de Ceylan. Voir l’article de Madame Ginette Martini-Terral « Les titres des Jataka dans les manuscrits pali de la Bibliothèque nationale de Paris » In : Bulletin de l’École française d'Extrême-Orient. Tome 51 N°1, 1963. pp. 79-93;

 

(14) Voir notre article A 211 « L’ÉGLISE CATHOLIQUE A-T-ELLE CANONISÉ PAR ERREUR BOUDDHA EN 1583 ? » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/02/a211-l-eglise-catholique-a-t-elle-canonise-par-erreur-bouddha-en-1583.html

 

(15) Mathieu, XIV – 22-33.

 

(16) Voir en particulier « Dictionnaire apologétique de la foi catholique » V° « Religions de l’Inde », tome II, 1924, pp

 

(17) C’est la version citée par le grand orientaliste allemand Richard Von Garbe dans son article « CONTRIBUTIONS OF BUDDHISM TO CHRISTIANITY », in : The Monist, Vol. 21, No. 4 (octobre 1911), pp. 509-563 Published by: Oxford University Press

 

(18) « LES PETITS BOLLANDISTES - VIES DES SAINTS » TOME XI, 1876. Saint Eustache est en grande vénération, comme Josaphat d’ailleurs, dans les églises d’Orient, catholiques et orthodoxes. Il est fêté le 20 septembre. Le Saint est suffisamment important pour que l’auteur, l’abbé Paul Guérin consacre 10 pages à sa vie édifiante. En voici un modeste extrait de cette belle légende en l’abrégeant de son interminable délayage hagiographique qui ne facilite pas la comparaison car les apologistes catholiques sont comme les bouddhistes fervents d’hyperboles. (17). Il était le maître de la milice, nommé Placide, de naissance illustre, couverts d'honneurs, à la tête d'immenses richesses en or, en argent, en esclaves et en biens de tout genre. Idolâtre, il restait un homme de bien, réputé pour sa charité et ses aumônes. Passionné de chasse, son plus grand délassement était d'attaquer et de poursuivre les animaux sauvages. Étant sorti un jour, avec des gens de guerre, dans un grand appareil, selon sa coutume, pour chasser dans les montagnes, Placide aperçut un troupeau de cerfs qui paissaient. Aussitôt il assigna son poste à chacun de ses compagnons, et l'on se mit à courir les cerfs. Au fort de la chasse, un de ces animaux, le plus grand et le plus beau de tous, se détache de la bande et se précipite dans un fourré de la forêt voisine. Placide, l'ayant remarqué, s'élance à sa poursuite avec quelques-uns de ses gens. Mais bientôt ceux-ci tombèrent de lassitude et ne purent l'accompagner plus loin. Pour lui, par une disposition particulière de la divine Providence, il n'éprouva aucune fatigue, ni le cheval qu'il montait et sans être arrêté ni par les abruptes aspérités du terrain, ni par les halliers ou les branches des arbres de la forêt, il courut longtemps à la poursuite du cerf, qui s'arrêta enfin sur la cime d'un roche. Tandis que Placide s'arrêtait à le considérer, à admirer sa haute taille, et qu'il cherchait en vain quelque moyen de s'en rendre maître. Dieu lui fit apercevoir, au milieu des cornes du cerf, la figure de la sainte croix plus resplendissante que la lumière du soleil, et sur laquelle était l'image de notre Sauveur Jésus-Christ, Il donna en même temps au cerf une voix humaine, qui appela Placide et lui dit « 0 Placide, pourquoi me poursuis-tu ? C’'est pour toi que je suis venu apparaître sur cet animal. Je suis le Christ que tu honores sans le savoir et les aumônes que tu fais aux indigents sont montées jusqu'à moi. Le capitaine, entendant ces paroles, fut saisi d'une grande crainte et tomba de cheval. Au bout d'une heure il revint à lui et se releva, puis, cherchant à se rendre compte de cette apparition, il dit en lui-même « Quelle est cette voix que je viens d'entendre ? Toi qui me parles, fais-toi connaître à moi, afin que je croie en toi. Et le Seigneur lui dit « Écoute, Placide, je suis Jésus-Christ qui ai créé le ciel et la terre de rien, qui ai séparé et façonné la matière confuse c'est moi qui ai créé la lumière et l'ai séparée des ténèbres c'est moi qui ai fait le soleil pour illuminer la terre durant le jour, et la lune avec les étoiles pour l'éclairer pendant la nuit c'est moi qui ai réglé les saisons, les jours et les années c'est moi qui ai formé l'homme du limon de la terre c'est moi qui, pour sauver le genre humain, ai paru en chair sur la terre, qui ai été crucifié et enseveli, et qui suis ressuscité le troisième jour ». A ces paroles, Placide tomba à terre derechef, en s'écriant « Je crois, Seigneur, que c'est vous qui avez fait toutes ces choses, qui ramenez ceux qui s'égarent, relevez ceux qui sont tombés et rendez la vie aux morts…. »

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28 juin 2018 4 28 /06 /juin /2018 06:36

 

Nous avons consacré et consacrerons encore de nombreux articles sur « le bouddhisme », bouddhisme thaï orthodoxe, celui de l’Asie du sud-est en général qui n’est ni celui de la Chine ni du Japon ni du Tibet ...

 

 

dont se targuent les occidentaux, souvent bouddhistes de comptoir ou bouddhistes d’Hollywood,

 

 

 

.... bouddhisme  hérétique pour les Thaïs. Il y a autant de chapelles bouddhistes que de chrétiennes. Les premiers voyageurs français du XVIIe siècle, tout érudits ou savants théologiens qu’ils aient été, ont à tout le moins été déconcertés par cette « religion idolâtre » qu’ils découvraient (1). Nous avons écrit il y a 7 ans que le bouddhisme est athée en posant toutefois un prudent point d’interrogation. Ce n’est certes point au sens strict une « fausse idée » mais tout simplement une idée absente remplacée par des banalités qui ne sont trop souvent que des lieux communs (non-violence,

 

 

... tolérance, ascétisme, détachement, etc…souvent éloignés de la réalité). Nous lui avons consacré un long article (2) dans lequel nous avons étudié une première source, un petit catéchisme intitulé « Questions et réponses sur l’histoire de Notre Seigneur Bouddha à l’usage des jeunes gens » présenté comme l’étaient nos « catéchismes des diocèses », sous forme de questions - réponses. Une seule citation : « Question : Y- a- t- il des créatures célestes et des dieux ? Qu’a dit Notre Seigneur Bouddha ?   Réponse : Il n’y en a pas du tout. Il faut s’acharner à découvrir la vérité de Bouddha uniquement pour atteindre l’illumination ».

 

 

 

Cette affirmation qui relève de la « foi du charbonnier » fut confortée par la déclaration du Pape Jean-Paul II en 1986 que nous citons sans, pensons-nous, le trahir « … Le bouddhisme est en grande partie un système athée ».

 

 

 

Que le bouddhisme thaï se soit singulièrement transformé en religion monothéiste tintinnabulante du culte intérieur institué par Bouddha n‘enlève rien à cette constatation.... Un culte religieux incontestablement fondé sur la base de l’athéisme et d’innombrables divinités peuplant le panthéon bouddhiste, dont le fondateur a dit qu’elles n’existent pas.

 

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article  http://www.alainbernardenthailande.com/article-15-les-relations-franco-thaies-le-bouddhisme-vu-par-les-missionnaires-du-xvii-eme-siecle-64650528.html

 

(2) http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-35-le-bouddhisme-est-il-athee-79098567.html

 

Cet article a suscité de la part de notre ami Jeff de Pangkhan un commentaire qui mérite que nous le citions dans son intégralité : « Bravo pour l'article et sa conclusion avec notre « transporteur bouddhiste ». Cela m’a bien fait rire !  (Nous avions effectivement signalé l’une des dernières personnes devenue bouddhiste, le très médiatique acteur de la série des Transporteurs, bouddhiste d’Hollywood). J'ai côtoyé des moines tibétains et leur intolérance (si si ! ) envers ceux qui ne pensaient pas comme eux, était gênante loin de l'attitude  médiatique de leurs chefs et surtout leur « guide suprême ». Lorsqu’on leur parlait du bouddhisme srilankais (je ne connaissais pas la Thaïlande à l'époque) qui est le même qu'au pays du sourire, eh bien ils riaient à la limite du dédain pour ce Bouddhisme d'apparat ! Mais il est vrai que le Bouddhisme est athée, pas de dieux; c'est une doctrine; c'est peut-être pour cela que les pratiques animistes y sont si bien tolérées ? »

 

***

 

Voici les articles que nous avons consacrés directement au bouddhisme, cette liste n’est pas limitative :

 

21. LE BOUDDHISME THAÏLANDAIS ET D'ISAN ? (20 juillet 2011)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-20-le-bouddhisme-thailandais-et-d-isan-78694128.html

 

22. NOTRE ISAN , BOUDDHISTE OU ANIMISTE ? (24 juillet 2011)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-22-notre-isan-bouddhiste-ou-animiste-78694708.html

 

A.41 : LA CRISE DU BOUDDHISME EN THAÏLANDE ? (8 août 2012)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-41-la-crise-du-bouddhisme-en-thailande-82673729.html

 

A 211- L’ÉGLISE CATHOLIQUE A-T-ELLE CANONISÉ PAR ERREUR BOUDDHA EN 1583 ?  (27 février 2016)

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/02/a211-l-eglise-catholique-a-t-elle-canonise-par-erreur-bouddha-en-1583.html

 

R 12 . REPUBLICATION DE NOTRE ARTICLE A 137 DU 1ER DECEMBRE 2013 : « BOUDDHISME ET POLITIQUE EN THAÏLANDE » (2 mars 2016)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a137-bouddhisme-et-politique-en-thailande-121285295.html

 

 

H 5 – A PROPOS DU BOUDHA D’ÉMERAUDE DU WAT PHRA KEO. (23 novembre 2016)

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/11/h-5-a-propos-du-boudha-d-emeraude-du-wat-phra-keo.html

 

INSOLITE 4. THAÏLANDE : BOUDDHISME, HINDOUISME ET … ANIMISME AVEC LE CULTE DES ESPRITS ET AUTRES CROYANCES MYTHIQUES ET LÉGENDAIRES … (30 novembre 2016)

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/12/insolite-4-thailande-bouddhisme-hindouisme-et-animisme-avec-le-culte-des-esprits-et-autres-croyances-mythiques-et-legendaires.html

 

A 228 - QU’EN EST-IL DES 108 SIGNES PROPITIATOIRES ET DE BONNE AUGURE GRAVÉS SUR LES EMPREINTES SACRÉS DU PIED DE BOUDDHA ? (16 août 2017)

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/06/a-228-qu-en-est-il-des-108-signes-propitiatoires-et-de-bonne-augure-graves-sur-les-empreintes-sacres-du-pied-de-bouddha.html

 

A 237 - LES SOIXANTE-SIX REPRÉSENTATIONS RITUELLES DE BOUDDHA (25 octobre 2017)

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/08/a-237-les-soixante-six-representations-rituelles-de-bouddha.html

 

A 239 - LE « BOUDDHISME DE LA FORÊT » OU « LA VOIE DES ANCIENS » DANS LA THAÏLANDE CONTEMPORAINE (1er novembre 2017)

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/09/a-239-le-bouddhisme-de-la-foret-ou-la-voie-des-anciens-dans-la-thailande-contemporaine.html

 

A 251- LA LÉGENDE DU TRÉSOR ENFOUI DU PHRA THATPHANOM SUR LES RIVES DU MÉKONG, LE LIEU LE PLUS SACRÉ DU BOUDDHISME DANS LE NORD-EST. (14 février 2018)

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/02/a-251-la-legende-du-tresor-enfoui-du-phra-thatphanom-sur-les-rives-du-mekong-le-lieu-le-plus-sacre-du-bouddhisme-dans-le-nord-est.html

 

A 253- DES RELIQUES DE BUDDHA ET DE LEUR BON USAGE. (7 mars 2018)

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/02/a-253-des-reliques-de-buddha-et-de-leur-bon-usage.html

 

A 256. BOUDDHISME ET POLITIQUE EN THAILANDE, SELON ARNAUD

DUBUS.

 

A 257.BOUDDHISME ET NATIONALISME

 

 

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13 juin 2018 3 13 /06 /juin /2018 22:02

 

 

Après un bref rappel historique sur les rapports du bouddhisme et du nationalisme en Thaïlande dans notre article précédent, il est temps de revenir à la 3e partie intitulée « Bouddhisme et nationalisme », du livre d’Arnaud Dubus « Buddhism and Politics in Thailand”.  (1) Elle traite de la situation particulière du bouddhisme dans le Sud, avec ses conséquences ; De la tentative de faire du bouddhisme la religion nationale ; Du débat autour du bouddhisme comme religion nationale ; Et de la place du bouddhisme dans la constitution. Elle comprend également  deux  encadrés : l’encadré 11 consacré au pont entre le nationalisme « bouddhiste » en Thaïlande et au Myanmar (2), et l’encadré 12, une interview de Louis Gabaude de juillet 2016, professeur émérite d’études bouddhistes de l’Ecole Française d’Extrême Orient et se termine – bien sûr - par une conclusion.

Nous tenons à dire que notre rappel historique du nationalisme de l’article précédent a été écrit avant de lire les propos de Dubus sur le sujet, et cela pour éviter toute influence préalable. De même, que les propos rapportés de Dubus ne peuvent être considérés comme une traduction, car nous n’en avons pas la compétence.

 

 

Bouddhisme et nationalisme.

 

Dubus indique qu’en parallèle avec l’augmentation de la crise politique, la longue campagne pour faire du bouddhisme la religion nationale en Thaïlande s’est intensifiée depuis 2005, nourrie par le conflit dans le Sud entre les insurgés musulmans et l’Etat central, rejoint par celui entre les Thaïs bouddhistes et musulmans, mais aussi par les divisions politiques entre les moines ; une campagne qui a renforcé le fossé entre la communauté monastique et les autorités politiques et réduit le rôle de la sangha en augmentant la distance entre la hiérarchie bouddhiste et les communautés locales.

(Note. Ceci dit, voilà bien longtemps que cette distance a été établie. Cf. infra. L’encadré de l’interview de Gabaude qui la situe depuis les réformes de centralisation du pays par le roi Chulalongkorn à la fin du XIXe siècle : « La volonté politique d’unifier le pays eut pour conséquence de détruire les cultures locales. »)

 

 

Bouddhisme et le Sud : le renforcement du nationalisme.

 

Le conflit dans le Sud de la Thaïlande est une bonne illustration entre la proximité entre le bouddhisme et l’Etat. Dubus rappelle que l’idéologie nationaliste a été défini durant le règne du roi Vajiravudh (1910-1925) avec ses trois piliers « Nation, Religion et Roi » ; et que si le roi est supposé élu par l’Assemblée du peuple, il pratique la justice et la protection de son peuple sous la loi morale bouddhiste. Mais l’idéologie nationaliste officielle n’use que du terme de religion et non de bouddhisme, bien que par ailleurs le roi Vajiravudh insistait toujours sur la supériorité du bouddhisme par rapport aux autres religions, et sur le fait que le bouddhisme theravada était un élément essentiel de l’identité thaïe. (Une citation du roi confirme ce propos)

Nota. Nous ne comprenons pas ici, qu’évoquant le roi Vajiravudh (1910-1925), Dubus évoque aussitôt  « le roi est supposé élu par l’Assemblée du peuple ». Or, évidemment il sait bien que la première constitution  a été promulguée le 10 décembre 1932, dans laquelle il était écrit que le pouvoir du roi n’est plus désormais de droit divin, mais « émane de la nation siamoise. ». Il y a là un risque d’anachronisme. De plus dans cette Constitution le roi a l'obligation de professer la foi bouddhique.

 

 

Cette association entre le bouddhisme et l’Etat perdure jusque de nos jours, poursuit-il, ce qui ne veut pas dire que les non-bouddhistes soient excluent de la communauté nationale, même si cela crée  malaise et ressentiment, parmi les non-bouddhistes surtout pour les Malais musulmans du Sud, qui constituent 80% de la population des provinces de Pattani, Yala, Narathiwat, et de 5 districts de Songkla. Ailleurs le bouddhisme est hégémonique –surtout dans la plaine centrale-  et se confond avec l’identité nationale. La contradiction entre ces deux réalités (hégémonie et situation locale différente) créé des tensions et aussi des conflits. On peut citer le projet public en accord avec la sangha locale de créer un  parc bouddhiste sur 16 ha dans un district à majorité musulmane. Ensuite, on ne comprend pas pourquoi Dubus a besoin de citer le livre de Michael K. Jerryson « Buddhist Fury : Religion and violence in the Southern Thailand », pour nous rappeler que l’Etat se sert des moines bouddhistes comme symbole de la Nation.

(Ceci d’autant plus que le nationalisme s’est toujours forgé sur la thainess, à savoir sur les intérêts mutuels du roi et du bouddhisme.  Voilà plus de 80 ans que les Thaïs musulmans (Ou Thais malais Cf.3) de culture et d’ethnie malaise des provinces du Sud de Pattani, Yala, Narathiwat, subissent des tentatives de thaïfication. (4) Celles-ci ont connu différentes phases. Dubus rappelle trop brièvement qu’après 30 ans d’insurrection (4) on a assisté à une recrudescence de la violence depuis 2004, surtout dû, dit-il,  « à l’approche conflictuelle  du gouvernement Thaksin ». )

 

 

Nota. « L’approche conflictuelle  du gouvernement Thaksin. » !  Doux euphémisme.

Dubus aurait pu rappeler que « Dès son accession au poste de premier ministre en 2001, Thaksin  supprime les institutions de dialogue entre thaïs et musulmans. Il accroît le rôle de la police au détriment de celui de l'armée, dont il remplace les dirigeants. Le nationalisme agressif qui accompagne son discours rompt avec les tentatives de dialogue mises en place depuis les années 1990. L'effet de ces politiques est immédiat. La déstructuration des réseaux d'influence de l'armée permet un retour incontrôlé des groupes séparatistes, muselés jusqu'alors. La multiplication des arrestations aveugles et l'utilisation d'une rhétorique agressive à l'encontre des minorités brise la confiance qui avait pu naître entre thaïs bouddhistes et musulmans malais. », avec son escalade en 2004 embrasant le Sud… (Cf (5) in Notre article sur les deux gouvernements de Thaksin du 17 férvrier 2001 au coup d’Etat du 19 septembre 2006)

 

 

Cette position, dit-il, a transformé les moines comme des cibles pour les insurgés musulmans, et 23 ont été tués depuis 2004. Les moines devenant une combinaison de la religion et du nationalisme. Chaque meurtre de moine dans le Sud, même s’il n’a rien à voir avec l’insurrection, est transformé en un nouvel épisode de l’histoire du conflit entre les séparatistes musulmans et les moines de l’Etat Nation, ou en d’autres mots  en une guerre de religion.

 

 

La militarisation des temples du Sud, occupés et gardés par des soldats et des policiers, avec la présence de moines « militaires » - militaires qui ont été ordonnés moines -  et qui ont gardé leurs armes, ne peut que renforcer l’amalgame entre la religion bouddhiste et la politique nationaliste dans les yeux des Thaïs malais musulmans.

Toutefois certains moines participent consciemment à ce processus. Ainsi Dubus nous rappelle quelques faits : le 20 octobre 2005, le Conseil de la Sangha  de Pattani a publié une déclaration en 20 points, après l’assassinat du vieil abbé et de deux jeunes servants du temple. Le chef des moines de Pattani, initié par Phra Maha Thawing Khemkaro va déclarer que les moines bouddhistes du Sud doivent s’impliquer en politique car ils sont restés tranquilles pendant longtemps et cela n’a donné aucun résultat. La déclaration a aussi violemment critiqué la Commission de Réconciliation Nationale, une commission indépendante dirigée par l’ancien premier ministre (deux fois entre 1991 et 1992) Anand  Panyarachun, destinée à diminué les tensions et  aider à résoudre le conflit. Khemkaro et d’autres moines ont estimé que cette commission était trop pro-musulmane et oeuvrait contre leurs intérêts.

 

 

Ensuite l’encadré 11 signale (en 1 page #) les premiers liens créés en juin 2015 entre le nationalisme bouddhiste de Thaïlande et le mouvement bouddhiste antimusulman Ma Ba Tha (la protection de la race et de la religion) du Myanmar, avec plus précisément une  donation  de 1,5 million de baths (42 000 US §) de l’Association des jeunes bouddhistes de Bangkok  dirigée par Pornchai Pinyapong au Ma Ba Tha, qui a lancé depuis 2012 une violente campagne antimusulmane contre les Rohingyas vivant à l’Ouest du Myanmar et d’autres communautés musulmanes du pays, pour installer deux stations de radio  diffusant ses messages. Dans la cérémonie officielle  de la donation à Yangon, Pornchai a justifié son don en  expliquant que le problème des Rohingyas dans l’Etat de Rahkine était le même que celui du Sud de la Thaïlande.

 

 

Une nouvelle étape a été franchie en février 2017, quand le moine Ashin Wirathu, leader du Ma Ba Tha, a reçu une distinction à Bangkok pour son soutien remarquable au mouvement du bouddhisme pour la paix organisé par l’Organisation mondiale des leaders bouddhistes, dont le chef est également Pornchai. Mais la cérémonie a également été présidée par un ancien du Conseil Suprême de la Sangha. Durant son séjour, Wirathu a  été reçu en grande pompe par le temple Dhammakaya et l’Université bouddhiste Mahachulalongkorn. En février 2017,  Ma Ba Tha et Wirathu ont organisé deux manifestations pour montrer le soutien reçu par le temple Dammakaya. Et Dubus précise que toutes ces institutions et temples sont très actifs pour faire du bouddhisme la religion nationale.

 

 

D’autres moines en dehors du Sud mirent de plus de l’huile sur le feu, comme par exemple Maha Apichat, un moine de 30 ans du temple Wat Benchamabophit à Bangkok, qui en octobre 2015, écrivait dans sa page Facebook « qu’il fallait brûler une mosquée pour chaque moine tué dans le Sud ». Son message provoqua de vives réactions de soutien et d’opposition jusqu’à ce que le gouvernement militaire le forçât à enlever sa page. Maha Apichat et d’autres moines radicaux avaient établi des relations avec des moines ultra-nationalistes du Myanmar, dirigé par Ashin Wiratu, très violent contre les Rohingyas installés près de la frontière du Bangladesh. (Cf. Encadré 11 ci-dessus)

 

 

La mise en  place de milices de volontaires bouddhistes « Or Ror Bor » (Volontaires pour la protection des villages) patronnées par la reine, n’a fait qu’augmenter le chauvinisme et la haine. Les volontaires furent armés et entraînés, non seulement pour protéger des villages, mais aussi en vue d’une possible guerre civile, lorsque les attaques des insurgés auront atteint une telle échelle qu’elles forceront les villageois à quitter leurs villages en masse. La campagne pour  faire du bouddhisme la religion nationale a été nourrie par les violences exercées contre les moines dans le Sud. D’ailleurs les moines bouddhistes du Sud, considérant que la hiérarchie de la Sangha était trop longue pour agir ont formé leurs propres associations, comme par exemple le Centre des Affaires Bouddhistes pour soutenir les trois provinces frontalières (Le CBA). En 2015 et 2016, des pétitions ont circulé dans les temples du pays, pour que les fidèles signent  des sermons antimusulmans.

 

 

 

Dans cette campagne pour faire du bouddhisme la religion nationale,  Dubus va indiquer le rôle très actif du temple du Dhammakaya  qui aide les moines du Sud en leur envoyant des fonds de soutien et des moines pour des séjours temporaires.

Dhammakaya n’oublie pas ses intérêts financiers et  Dubus signale qu’il n’a pas hésité à dire que la réforme menée par Paiboon Nittitawan pour un audit des richesses des temples et vérifier leur conformité à la doctrine du Theravada a contribué à augmenter la montée de l’Islam dans le Sud. De même Dhammakaya demande au gouvernement militaire d’agir pour « réveiller » le bouddhisme et d’en faire la religion nationale. Cette campagne fut un succès sur Facebook, ainsi que celle visant à évoquer le « grand remplacement » par les Musulmans.

 

 

Le bouddhisme comme religion nationale, et la Constitution.

 

A chaque nouvelle constitution prévue, plusieurs associations bouddhistes lancent une campagne pour que le bouddhisme   devienne la religion nationale.

Après leur échec pour la Constitution de 2007 (En juin 2007, environ 3 000 moines avaient manifesté devant le Parlement,  pour obtenir que le bouddhisme devienne la religion de l’Etat de Thaïlande), les radicaux bouddhistes ont pu enregistrer quelques progrès avec la Constitution  de la junte, approuvée par le référendum du 7 août 2016.

L’article 67 stipule : « Dans le but de promouvoir et de protéger le bouddhisme professé par la majorité du peuple Thaï, l’Etat va promouvoir et soutenir l’éducation et la propagation des principes du bouddhisme theravada dans le but du développement mental et intellectuel et établir des mesures et des mécanismes pour en empêcher sa profanation sous quelque forme que ce soit. » La constitution, commente Dubus,  établit donc clairement la supériorité du bouddhisme sur les autres religions ; ce qui peut expliquer la majorité du non au référendum dans les provinces du Sud à majorité musulmane. Redoutant les effets de cet article, le chef de la junte Prayut a tenu à rappeler deux semaines plus tard la section 44, qui proclame  que l’Etat  était aussi chargé de promouvoir une bonne entente et une harmonie entre tous les fidèles de toutes religions et de protéger toutes les religions équitablement. (Cf. Notre article A. 219- Que penser du référendum du 7 août 2016 ?)  (5)

 

 

Le débat sur le bouddhisme comme religion nationale.

 

On peut trouver les partisans  du bouddhisme comme religion nationale principalement parmi les moines « chemises » rouges, ce qui peut être surprenant, dit-il,  au vu de leur réputation de « progressistes ». Le Wat Phra Dhammakaya ainsi que le Phrah Methe Dhammanchan, le vice-recteur de l’Université bouddhiste Mahachulalongkorn sont aussi des partisans de cette campagne, qui est basée sur  plusieurs arguments.

Le premier est culturel et s’appuie sur le fait que le bouddhisme a joué depuis plusieurs siècles un rôle fondamental dans la culture thaïe et l’éthique. La gentillesse, le calme, la générosité, le sens du compromis des Thaïs proviennent du bouddhisme. Le fait aussi que 95 % des Thaïs soient bouddhistes justifie que le bouddhisme devienne  la religion nationale. Ils donnent aussi en exemple d’autres pays comme la Malaisie qui a l’islam comme religion nationale alors que seulement 55 % de la population soit musulmane.

Leur second argument s’appuie sur leur besoin de protection. Le bouddhisme étant affaibli par l’agressivité des musulmans, illustré par l’assassinat des moines et des bouddhistes, et par les critiques qu’il subit comme le montre le cas de Somdet Chuang, ce qui conduit les moines vers plus de mauvaises conduites. Inscrire le bouddhisme dans la constitution serait le premier pas pour protéger et renforcer le bouddhisme. Mais certains veulent aller plus loin, comme Korn Meedee, le secrétaire du Comité pour protéger le bouddhisme comme religion nationale, qui demande que de lourdes sanctions comme la prison soient infligées aux moines qui causent le déshonneur, et que soient éradiquées les images non conformes au bouddhisme. L’idée étant de créer  une protection légale comme celle de l’article 112 qui protège le roi, la reine, la famille royale et le régent, et que semblable au  crime de lèse-majesté soit créé le crime de lèse-bouddhisme.

 

 

Ensuite vient l’encadré 12, avec une  Interview de Louis Gabaude, professeur émérite de l’Ecole Française d’Extrême Orient.

 

A la question de l’évolution du bouddhisme thaï de la fin du XIXe siècle au début du XXe, Gabaude pense que nous n’avons pas assez étudié le rôle du roi Chulalongkorn dans la destruction des cultures locales. Il n’en avait peut-être pas l’intention quand il a standardisé l’écriture thaïe pour tout le pays, mais de fait cela a éliminé les écritures locales. L’écriture thaïe n’était pas utilisée dans les textes bouddhistes de la Thaïlande centrale, mais le khorm, une forme d’écriture khmère. Mais de fait  toutes les cultures religieuses locales (Au centre, comme au nord-est et au nord-ouest) ont progressivement disparu.

Peu à peu, le peuple fut incapable de lire les alphabets régionaux et les textes locaux ne furent plus transmis. Le passé culturel et religieux fut en grande partie inaccessible à l’exception de quelques individus. La volonté politique d’unifier le pays eut pour conséquence de détruire les cultures locales.

Cela a affecté également l’organisation de la communauté monastique quand les moines furent organisés selon une hiérarchie nationale en fonction des titres obtenus ; titres qui s’obtenaient, non par une grande connaissance des textes mais par les grades obtenus en pali (du grade 4 au grade 9) qui permettaient de grimper dans la hiérarchie à Bangkok pendant que les titres locaux disparaissaient. Le prestige obtenu n’était pas d’essence religieuse, alors que certains moines se distinguaient par leurs pouvoirs miraculeux et de méditation. Une seconde hiérarchie s’établit alors assez semblable à celle des saints chez les catholiques.

Dubus lui demande alors si cette campagne de faire du bouddhisme une religion nationale est une conséquence logique du fait que le bouddhisme a été utilisé par l’Etat central comme source de sa légitimation.

Quand les nouveaux dirigeants du Siam ont écrit la Constitution de 1932, ils ont joué sur l’ambiguïté du mot satsana. Pour les moines et la majorité du peuple, ce mot signifiait l’enseignement de Bouddha (ou du bouddhisme) mais pour les intellectuels et les laïcs cela signifiaient « religion ». Pridi Banomyong, qui avait étudié en France, et qui était probablement pour la laïcité, joua avec d’autres, sur l’ambiguïté du mot, pour dire que le roi était le protecteur des religions ou de la religion, sans préciser qu’il était le protecteur du bouddhisme.

Mais pour les moines qui veulent que le bouddhisme devienne la religion nationale, ils veulent surtout une forte institution qui garantisse leur sécurité. (Ils pensent surtout, nous dit Gabaude, à leur « sécurité alimentaire ».) Mais les hommes politiques ne veulent pas cela, surtout en cette période de conflits avec les musulmans du Sud, en ce temps des bombes.

 

 

Les opposants proviennent de divers groupes.

 

Les moines virulents opposés au temple du Dhammakaya, comme Phra Buddha Isara (Défroqué en mai 2018 ? Affaire à suivre), ou plus modérés comme le moine de la forêt Phra Paisal Visalo, des intellectuels bouddhistes laïcs, comme Suwanna Satha-Anand, Vichak Panich, ou Sulak Siwaraksa. La plupart d’entre eux estiment que mettre le bouddhisme comme religion nationale ne peut qu’encourager les radicaux bouddhistes et augmenter les tensions entre les bouddhistes et les musulmans. Pour eux, le lien qui a été fait depuis le 19e siècle entre le bouddhisme et la nation est à la racine de nombreux problèmes qui touchent la religion : le bouddhisme a été un instrument pour l’Etat thaï et cela a créé un fossé entre la sangha et le peuple. Les moines ont été déconnectés de la souffrance du peuple et la décision de faire du bouddhisme la religion nationale ne pourrait qu’augmenter le problème.

 

 

Le fait que le bouddhisme soit le facteur dominant de la culture thaïe est suffisant, et l’inclure dans la constitution comme religion de l’Etat ne donnerait aucun avantage. Ce serait un aveu d’échec, la reconnaissance que le bouddhisme est si affaibli qu’il n’est plus capable d’avoir une influence positive dans la société thaïe. Ils pensent que la priorité est de promouvoir et d’expliquer les valeurs essentielles du bouddhisme dans la société thaïe plutôt que d’adopter une protection légale  pour le bouddhisme.

Dans sa conclusion, Dubus estime que la soumission au bouddhisme depuis longtemps dans la plaine centrale et son utilisation pour construire la nation a été le principal facteur de son affaiblissement. Cela a creusé l’écart entre les dirigeants de la sangha et la vie du peuple, et a augmenté sa polarisation politique depuis 20 ans et aggravé sa déliquescence. La communauté monastique a perdu de son sens pour de nombreux fidèles et chaque scandale financier, politique ou sexuel, diminue sa pertinence. L’archaïque hiérarchie monastique n’est plus capable de contrôler ses déviances, et n’est plus en phase avec la société thaïe contemporaine, et obstinément résiste aux tentatives de réformes.

La sangha semble ne plus être capable de jouer un rôle pour guider et unifier un pays moderne en transition dans une période turbulente. Il appuie son point de vue avec une citation de l’historien Niddhi Eoseewong qui estime aussi que la sangha n’a plus les capacités intellectuelles, sociales et morales nécessaires et est hors de propos en terme d’organisation et d’idéologie. De  plus les moines ne sont pas adaptés et ne sont plus en mesure de donner des réponses aux situations nouvelles du monde. Dubus pense que la trilogie nationaliste de l’identité thaïe (Nation-Religion-Roi) est fragile ( ?) et que rien n’émerge pour donner une nouvelle cohésion à la société thaïe.

 

 

Il est difficile dit-il, de voir un scénario positif pour le bouddhisme thaï (Il n’y a qu’un bouddhisme ?). Le bouddhisme thaï peut continuer avec le nationalisme thaï et la politisation, en faire la religion nationale du pays, mais il prendrait le risque de s’évider ou de tomber sous le contrôle du mouvement opportuniste et dynamique du Wat Phra Dhammaya, qui userait du bouddhisme et de ses institutions pour leur propre bénéfice.

(C’est ce qu’ils font, non ? Mais il a ses ennemis. Episodes de la tentative d’arrestation de son chef, la mise à l’écart du Patriarche élu, et Prayut qui a soumis au roi Maha Variralongkorn une liste de cinq candidats, qui a nommé le 7 février 2017, Phra Maha Munivong comme  Patriarche suprême.)

 

 

Dubus envisage alors (Est-ce réaliste ?) la possibilité que la sangha rompe ses liens avec l’Etat (Se rappeler que l’Etat paye les moines selon un barème hiérarchique et subventionne les temples, accorde privilèges à la hiérarchie, le temples ne payent pas d’impôts, etc.) et choisisse de se rapprocher des communautés locales, comme dans le passé. Mais de suite, il déclare que cela est irréaliste et impliquerait une réforme radicale de l’organisation de la sangha, avec une décentralisation et une plus grande participation des moines à la vie locale (Mais ces moines existent déjà dans nos villages) Cela rencontrait une autre difficulté d’ordre culturel car la majorité des thaïs considèrent déjà le bouddhisme comme la religion nationale.

Dubus ensuite tombe dans les vœux pieux en indiquant la nécessité d’un renouvellement comme a pu le faire la religion catholique en Amérique latine, en rompant son association avec l’Etat dans les années 70, avant que « la théologie de la libération » vienne injecter du sang neuf dans le système, en se rapprochant du peuple, et non de l’élite et de l’Etat.

En terminant, une fois de plus sur le vœu (dont on peut supposer qu’il connaisse la réponse) de la nécessité pour le bouddhisme thaï, s’il veut se régénérer, qu’une grande proportion de moines veuille agir, et/ou que les autorités politiques ou l’élite puissent procéder à des réformes internes. (?)

 

 

Notre conclusion.

 

Arnaud Dubus est un journaliste indépendant français installé en Thaïlande depuis 1989. Il parle couramment le thaï. Il connait bien la situation politique et culturelle de ce pays. Il rend compte d’ailleurs régulièrement à de nombreux médias français  (RFI, Libération, Le Temps, Marianne et TV 5)  des principaux événements qui touchent ce pays. Nous avons d’ailleurs consacré deux articles à deux de ses livres : En collaboration avec Nicolas Revise, « Armée du peuple, armée du roi » et « Thaïlande : histoire, société, culture ». (L’un des meilleurs livres sur la Thaïlande)

Il a donc entre autre, écrit au fil des années sur les crises qui  touchaient le bouddhisme, comme par exemple en 2011 sur le « bouddhisme en crise » (dans l’un des chapitres de son livre « Thaïlande : histoire, société, culture » ) ; et puis au fil de l’actualité, l’élection contestée du Patriarche Somdet Phra Maha Ratchamangalacharn, appelé communément Somdet Chuang, la politisation de la sangha, l’ambivalence du bouddhisme politique, et surtout la dénonciation du puissant temple du Wat Phra Dhammakaya qui provoque de multiples controverses doctrinales, financières et politiques depuis les années 90, etc.,  montrant que derrière les questions religieuses se jouaient avant tout une redistribution du pouvoir religieux et politique.

 

 

Il a donc eu la bonne idée d’en faire ici une synthèse, oubliant néanmoins quelque peu  la politique  menée par le chef de la junte au pouvoir au Sud. On peut également regretté qu’il n’ait pas rappelé l’action menée par Thaksin depuis son accession au pouvoir en 2001 avec l’escalade violente de 2004, qui a traumatisé les populations du Sud,  n’évoquant qu’une  « approche conflictuelle ». Quelques repères historiques auraient aussi permis de mieux comprendre que l’usage du nationalisme basé sur la triade « Nation, Religion et Roi) (La thainess) a pu varier selon les hommes au pouvoir et les circonstances historiques. Quand le roi Chulalongkorn réforme son pays pour fonder un Etat centralisé ; quand Rama V  définit le nationalisme s’appuyant sur la défense de Nation, du bouddhisme et du roi, c’est pour faire face aux menaces colonisatrices étrangères.  On peut regretter également qu’il ne dit rien sur les transformations du bouddhisme à l’heure de la société de consommation et  de l’usage d’internet et des réseaux sociaux. Par contre, on peut apprécier qu’il ait donné la parole à plusieurs personnalités, multipliant ainsi les points de vue sur le sujet « Bouddhisme et politique en Thaïlande ».

 

Nous espérons toutefois  vous avoir donné envie de  lire son livre qui ne peut que vous donner quelques clés supplémentaires pour mieux comprendre les relations entre le bouddhisme et la politique en Thaïlande.

Références.

(1) pp.73-84 in  Irasec, Bangkok, janvier 2018, 92 p.

(2)1 page entre pp. 75-76 

(3) Depuis 2017, l’Etat  a reconnu les ethnies et les désigne comme les « Malais thaïs ». Cf. Notre article : INSOLITE 25 -  LES ETHNIES OFFICIELLEMENT RECONNUES EN THAÏLANDE POUR LA PREMIÈRE FOIS EN 2017.

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/04/insolite-25-les-ethnies-officiellement-reconnues-en-thailande-pour-la-premiere-fois-en-2017.html

 

(4)Terrorisme ou insurrection séparatiste dans le Sud de la Thaïlande ?http://www.alainbernardenthailande.com/article-article-12-terrorisme-ou-insurrection-separatiste-dans-le-sud-68166091.html

 

Et A 234. QU’EN EST-IL DE L’INSURRECTION  AU SUD DE LA THAÏLANDE EN 2017 ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/07/a-234.qu-en-est-il-de-l-insurrection-au-sud-de-la-thailande-en-2017.html

 

245. LES DEUX GOUVERNEMENTS DU LIEUTENANT-COLONEL THAKSIN SHINAWATRA DU 17 FÉVRIER 2001 AU COUR D’ÉTAT DU 19 SEPTEMBRE  2006.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/09/245-les-deux-gouvernements-du-lieutenant-colonel-thaksin-shinawatra-du-17-fevrier-2001-au-cour-d-etat-du-19-septembre-2006.html

(5) http://www.alainbernardenthailande.com/2016/09/a-219-que-penser-du-referendum-du-7-aout-2016.html

(6)  Satsana ?

Y –a-t-il vraiment ambiguïté du mot « satsana » qui recevrait une interprétation différente selon le niveau d’instruction, « les moines et la majorité du peuple » (les moujiks !) pour lesquels il signifierait « religion bouddhiste » et les « intellectuels » pour lesquels il signifierait « religion » ?

Le mot satsana (ศาสนา) signifie incontestablement « religion ». Il est traduit comme tel dans tous les dictionnaires usuels. Il est défini plus précisément dans le « Dictionnaire de l’académie royale » comme (traduction libre) « les croyances des hommes, c’est-à-dire celles qui lui enseigne les origines et la fin du monde ». Cette définition n’est évidemment pas spécifique au bouddhisme. Depuis toujours, les thaïs ont constaté la présence dans leur pays de religions qui n’étaient pas la leur, celle des musulmans dans le sud et des persans arrivés en masse dans le royaume puis des occidentaux depuis le XVIe siècle Jusqu’à une date récente, les cartes d’identité thaïes portaient la mention de la religion de leur porteur : Satsana Khrit (ศาสนาคริศต์ - chrétien) - Satsana Phut (ศาสนาพุทธ - bouddhiste) ou Satsana Isalam (ศาสนาอิสลาม  -musulman).

Les rédacteurs de la constitution de 1932 n’ont pas pu ni voulu faire régner la confusion dans l’esprit des lecteurs, section 7 du chapitre II : พระมหากษัตริย็ทรงเป็นพุทธมาคะ และทรงเป็น อัคร ศาสนูปถัมภก dont la seule traduction possible est « le roi est bouddhiste et protecteur des religions ». Cette définition est reprise in extenso à la section 9 du chapitre concernant le roi dans la dernière constitution adoptée par référendum en août 2016.

Pour des références plus complètes, voir notre article précédent.

 

 

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15 janvier 2015 4 15 /01 /janvier /2015 04:02

titre.jpgNous avons déjà fort longuement parlé de la romanisation du thaï (1), citant d’abondance le roi Rama VI alias Vajiravudh, pour nous contenter, ici,  de rappeler en guise d’introduction les conclusions du monarque dans un article publié dans le journal de la Siam Society (2) ironisant (peut-être) courtoisement à la fois sur ses compatriotes et sur les diverses propositions de romanisation déjà discutées la docte revue  (3) :


« Je voudrais répondre à une question, est-ce que le système proposé est destiné aux chercheurs,


tournesol.jpg

 

aux touristes

 

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et aux globe-trotters

 

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ou aux résidents européens ?

 

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S’il est destiné aux chercheurs, le système devrait à mon avis autant que possible être fondé sur le système Hunterian afin de les aider dans leur travail de recherche de l’étymologie et des dérivations.

 

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S’il est destiné  aux résidents européens, alors il faudrait y qu’il y ait au moins trois tableaux distincts tant pour la phonétique que pour l’orthographe, l’un pour les résidents de Bangkok, l’autre pour les résidents des régions du nord et un troisième pour la péninsule malaise, à moins qu'ils ne préfèrent adopter le tableau des lettrés, qui conviendrait à l’ensemble du Siam.

 

Si ce sont les touristes et les globe-trotters qui sont concernés, alors je suis fortement enclin à leur donner le fameux conseil de Mr Punch à ceux qui sont sur le point de se marier : n’en faites rien ! »

 

***

Toutefois, on peut noter que le système élaboré par le roi Vajiravudh, est toujours en vigueur dans un domaine restreint, à savoir la « transcription du palais » qui rend tout simplement hommage à l’étymologie en donnant aux consonnes ayant un son similaire une transcription différente selon leur origine thaï, pali ou sanscrit.


Il s’appelle วชิราวุธ, nom systématiquement transcrit Vajiravudh. La transcription officielle de l’académie royale serait Wachirawut. N’entrons pas dans le détail mais la consonne finale ธ qui en position finale dans une syllabe se prononce « t » et en position médiane « » suivi d’une expiration (« th ») est délibérément transcrite par le monarque « dh », elle est d’origine sanscrit, rien à voir avec un « t » ordinaire ! Ceux qui parlent peu que peu le thaï savent d’ailleurs qu’à l’oreille la différence entre le son « » et le son « t » n’est pas toujours évidente.


Son successeur, ประชาธิปก Prachathipok selon la transcription officielle devient en transcription du palais Prajadhipok. อานันทมหิดล son successeur, Ananda Mahidol en transcription royale serait selon le RTGS Anantha Mahidon. Son successeur enfin, le roi Rama IX se nomme ภูมิพลอดุลยเดช. La transcription officielle conforme à la prononciation serait Phumiphon-adunyadet mais le roi a lui-même choisi, suivant les instructions de son oncle, la transcription Bhumibol Adulyadej qui peut sembler incohérente en première analyse (mais en première analyse seulement) si l’on sait que le son « bh » n’existe pas en thaï, que la lettre « » en position finale dans la syllabe se prononce « » et que la lettre « j » en position finale dans la syllabe se prononce « ». Même observation pour ceux qui connaissent un peu le thaï, la différence à l’oreille entre le son « b » et le son « » est souvent difficile à faire surtout lorsqu’en position finale dans la syllabe, sa prononciation est à moitié avalée : le ครับ khrap de courtoisie qui doit terminer chacune de nos phrases (pour les hommes) est parfois transcrit (notamment dans des méthodes anglophones) « khrab ».


Restons-en là de cette très érudite translitération : En fonction de leur origine, le monarque transcrit des consonnes qui représente le même son de façon différente, ainsi un ฆ « kh » sanscrit et rarissime deviendra « gh », un autre plus ou moins obsolète ฅ devient « q » un ฌ « j » tout aussi sanscrit et tout aussi rarissime deviendra « jh » et un ษ « s » également sanscrit mais plus fréquent deviendra « sh » (15).


Une dernière observation sous forme d’ailleurs de question, cette romanisation royale ne semble pas pouvoir s’appliquer au commun des mortels. L’épouse de l’un d’entre nous répond au nom de famille de ภูสีไม้ transcrit sur son passeport Phusimai mais la translitération royale donnerait Bhusimai ? Je me garderai de l’utiliser.


***

Le roi a eu le mérite, dans la citation que nous donnons en tête de cet article, de poser une bonne question, chacun sachant ou devant savoir que le meilleur moyen de répondre intelligemment à une question, c’est d’abord de la poser intelligemment et c’est ce qu’il a fait, beaucoup mieux que les signataires des très érudits articles du journal de la Siam society.


SSS.jpg

 

Pourquoi faire ?


Pour les vrais érudits, il est probable qu’ ils savent lire le thaï et une romanisation ne s’impose pas. Et ils connaissent éventuellement le système Hunterian qui n’est pas du niveau d’un B.A.-BA. Mais ils disposent des deux systèmes académiques, norme ISO

 

Consonnes

Consonnes

 

voyelles

Voyelles

 

diacritiques-

Signes diacritiques

 

chiffres

Signes de ponctuation et chiffres

 

ou la phonétique internationale.

 

API

Pour les nécessités géographiques, cartes routières, panneaux de signalisation, il existe le RTGS qui est largement suffisant, la tonalité selon laquelle doit se prononcer le nom de la ville ou son étymologie n’ayant strictement aucune importance.

 

RTGS

 

Il en est de même pour les documents administratifs bilingues, passeports par exemple.


Pour les besoins du palais, la transcription royale de Rama VI est plus élaborée, payant sa dette à l’étymologie (mais pas aux tonalités) et parfaitement adaptée aux rapports internationaux. Il ne viendrait à personne l’idée d’appeler notre roi autrement que S.M. Bhumibol Adulyadej !

Et pour les touristes et les globe-trotters, le conseil royal est toujours d’actualité !

A ces systèmes de translitération, et pour être complet, le professeur Carral en analyse un cinquième dans sa thèse, celui des karaokés, un aspect comme un autre de la vie en Thaïlande. Il nous semble pour l’avoir un peu pratiqué, qu’il est le plus souvent aberrant et ne peut être d’aucun secours, sauf à avoir quelques connaissances élémentaires de la langue parlée.

                                               _____________________________


Bref, rien de bien nouveau sous le soleil du Siam, que depuis la première description de la langue siamoise par La Loubère (4),

 

La-Loubere.jpg

 

où tous les érudits -qui se sont intéressés à la langue, auteurs de grammaires ou de dictionnaires- ont cherché à reproduire à l’aide de nos caractères romains les éléments essentiels de la langue siamoise en sus du son des consonnes et du son des voyelles, la tonalité de la syllabe et la longueur de la voyelle (5).


On discutera encore longtemps sur le meilleur mode de noter en lettres latines les mots de la langue thaïe, indispensable pour faciliter aux apprenants l'acquisition des premiers éléments de la langue.

 

La romanisation officielle (Royal Thai General Système RTGS) dont nous avons longuement parlé (1) est un pis-aller mais toutefois indispensable pour les retranscriptions des noms de lieux même si elle est respectée de façon aléatoire. Elle est utilisée (et apparemment bien respectée) dans la transcription des noms propres sur les passeports en particulier. Elle a au moins le mérite de n’utiliser que les lettres de notre alphabet en évitant les diacritiques et autres signes cabalistiques. Les deux méthodes d’apprentissage (française et anglaise) les plus répandues n’ont rien inventé par rapport à la translitération de Monseigneur Pallegoix (6).

 
Pallegoix.jpg 

 

Les méthodes purement scientifiques, l’alphabet phonétique international est un outil pour spécialistes, la norme ISO 11940 (7) est inutilisable au quotidien (8). Elle est un outil à utiliser dans un contexte purement académique qui dénature totalement la physionomie et l’orthographe de la langue tout en étant d’une complexité extrême. Elle a une forme simplifiée, la norme ISO 11940-2, qui se rapproche beaucoup de la norme officielle de l’académie royale RTGS.

 

***

 

Il nous faut bien dire quelques mots sur une tentation perverse, celle d’un changement pur et simple d’alphabet ! Pour éviter tout malentendu, il n’a jamais été dans les pensées de nos érudits de substituer l'alphabet latin à celui de Rama Kamhaeng mais simplement d'établir une orthographe rationnelle pour les noms propres.

 

La tentation a pourtant existé et existe peut-être encore.

 

L’idée récurrente de la suprématie de l’écriture latine est un héritage de la colonisation qui voyait dans l’emploi des lettres latines le signe d’une civilisation supérieure.


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Pourquoi pas d’ailleurs l’alphabet grec, l’alphabet cyrillique, l’alphabet arabe, l’alphabet gothique ou l’alphabet étrusque ?


alphabet-etrusque.jpg

 

Les autorités coloniales françaises (auxquelles les Siamois ont échappé) l’ont mise en avant dans les pays antérieurement soumis à la souveraineté siamoise, le Cambodge et dans une moindre mesure le Laos. Au Cambodge, dont la langue n’est pas tonale, on critiquait la complexité de son alphabet (laquelle est toute relative).

 

L’érudit français, Louis Finot

 

FINOT.jpg

 

avait déjà proposé une romanisation du cambodgien (9). Son système est probablement tout aussi compliqué que l’alphabet cambodgien mais présentait (pour lui) l’avantage d’utiliser notre alphabet. Quarante ans plus tard, le gouverneur français du Cambodge (de 1942 à 1945) est un dénommé Hoeffel qui semble n’avoir laissé aucune trace dans l’histoire. En 1943, le gouvernement royal du Cambodge et lui-même croient devoir se lancer dans la romanisation de l’alphabet khmer selon un système conçu par Georges Coedés


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alors directeur de l’Ecole Française d’Extrême-Orient. Cette opération mercenaire n’ajoute rien à la gloire de Coedés. Le Ministère de l'éducation était chargé de sa mise en œuvre.


Il aurait alors déclaré que la romanisation engendrerait le progrès dans le domaine de la littérature et des arts cambodgiens en général. On se demande pourquoi et comment ?  Et d’ajouter que le progrès du Cambodge l’exigeait. C’est évident, non ?

 

Coedés imagina donc un  alphabet romanisé cambodgien composé de 26 lettres et d’une série de signes diacritiques pour les voyelles courtes et longues, en empruntant quelques signes de ponctuation au français. Un journal local, Kambuja utilisa partiellement ce système d'écriture de septembre 1943 jusqu’au début de 1945, couvrant  de caractères romanisés un dixième de ses pages avec des nouvelles de l'étranger, des publicités locales et les avis du gouvernement.

 

Mais, et c’est une évidence, une grande partie de la population y était hostile, lettrés ou même illettrés, chefs religieux ou militants nationalistes hostiles à la présence française.  C’était tout simplement pure provocation. L’occupation japonaise en 1945 s’empressa de faire disparaître toute trace de ce système et les Japonais ne semblent pas avoir voulu « nipponisé » la langue.

 

Lorsque la France reprit le contrôle du Cambodge, elle ne relança pas ces tentatives. Le Laos y échappa de peu, probablement parce que Coedès ne pouvait être à la fois au four et au moulin ! (10). Il est permis de se demander si, dans les années 43-45, il n’y avait pas en Indochine française des problèmes plus sérieux que de romaniser le cambodgien ?

 

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***

 

L’exemple justificatif choisi par les partisans de cette romanisation était un fort mauvais exemple, le pire peut-être, celui du vietnamien.

Le vietnamien est une langue à six tons (le thaï n’en a que cinq et le cambodgien n’en a aucun). Lors de son évangélisation, il existait bien une écriture mais qui utilisait les idéogrammes chinois. L’apprentissage de ces caractères nous dit Lunet de la Jonquières qui a étudié le chinois à l’école des langues orientales nécessite « trois à quatre ans d’études journalières pour apprendre les quatre mille caractères qui constituent le premier bagage littéraire d’un étudiant » (11).

 

Les premiers missionnaires portugais venus évangéliser la péninsule y ont appris la langue et  cherché à la romaniser. C’est le père Alexandre de Rhodes,

 

Alexandre de Rhodes 6

 

un jésuite d’Avignon (12) qui eut le mérite au XVIIème de formaliser cette romanisation, un système appelé le « Quoc Ngu » amélioré ensuite par les érudits locaux, notamment  Nguyen Van Vinh


240px-Nguyễn Văn Vĩnh

 

qui l’a un peu dépoussiéré, système toujours en vigueur, utilisant l’alphabet romain et cinq signes de tonalité. La question de la paternité réelle du système est actuellement discutée (13), laissons le à l’actif du R.P. de Rhodes, les nationalistes et les communistes lui reconnaissent le mérite d’avoir permis aux masses laborieuses de pouvoir accéder à la lecture et au savoir.

Or, le personnel administratif des français au Cambodge et au Laos était souvent d’origine vietnamienne, savait lire et écrire le Quoc Ngu 

 

Quoc ngu 10 2

 

et avait évidemment la flemme de s’intéresser à la langue vernaculaire locale d’où l’idée insidieuse de romaniser ces deux langues comme la leur !


Comparons ce qui est comparable, l’écriture traditionnelle vietnamienne était inaccessible au plus grand nombre et la nécessité d’une écriture vernaculaire s’imposait ce qui ne fut jamais le cas au Siam(14).

 

dictionnaire4a

 

***

L'écriture thaïe a ou aurait été créée de toutes pièces en 1283 par le Roi Rama Kamhaeng en adaptant l'écriture brâhmi  venue de l'Inde, par l'intermédiaire du khmer (Cambodge) et du mon (Birmanie).

 

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Les premiers inventeurs de l’écriture thaïe n’ont pas agi au hasard. Ils ont créé, et bien créé, un alphabet correspondant aux structures propres à leur langue. Il s’agissait probablement d’érudits de très haut niveau connaissant parfaitement les différents systèmes d’écriture, sanscrit-pali évidemment, indien, chinois, sémite, arabe et gréco-latin. L’alphabet ne porte pas la trace d’une longue évolution, pénible et embarrassée, du figuratif ou de l’idéographique vers l’alphabétique. Il est issu au moins indirectement de l’alphabet sanscrit, le Devanagari, l’écriture des Dieux, l’écriture sacrée de l’Inde Brahmanique, l’écriture de la cité divine.

 

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S’il est, disent les linguistes, une loi qui veut que toute écriture alphabétique dérive d’une écriture idéographique, il est en tous cas certain que l’alphabet thaï n’a gardé aucune trace de cette origine.


Existe-t-il dans l’histoire du monde un système d’écriture créé méthodiquement, scientifiquement et ab nihilo ? Il y a une certitude, l’alphabet latin n’est pas adapté à une langue monosyllabique à tons. C’est certainement de façon délibérée que les inventeurs de l’écriture ne l’ont pas utilisé, pas plus que les idéogrammes chinois.


Il semble donc de toute évidence que la meilleure façon de transcrire la langue thaïe par l'écriture, reste l'écriture thaïe.


 Elle est même un instrument magnifique pour cela. La construction quasi mathématique des syllabes à partir des 44 consonnes de l’alphabet et des 32 voyelles à l’aide de 4 signes diacritiques de tonalité et de quelques autres diacritiques permet tout simplement de retranscrire tous les mots de la langue avec ses deux paramètres essentiels, l’une des cinq tonalités et la longueur des voyelles. Le matériel phonétique est parfaitement adapté et approprié.


Mais comme le fait pertinemment remarquer le professeur Carral (8) le thaï, comme le français, paye son tribut à l’étymologie, cette construction est compliquée du fait que certaines consonnes on plusieurs formes traduisant une origine sanscrit, pali ou khmer, que certaines voyelles ne sont pas écrites (probablement par soucis d’économie dans l’épigraphie ?). Néanmoins l’étude de l’écriture thaïe ne présente aucune des difficultés de celle des idéogrammes chinois. Comme le fait remarquer Lunet de la Jonquières (11) « quelques jours de travail suffisent pour en comprendre le mécanisme et un ou deux mois pour déchiffrer passablement les imprimés et les manuscrits soignés ».

 

Lunet-de-la-J

 

Ceux qui connaissent l’écriture ne le contrediront certainement pas.

 

 

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Notes 

(1) Notre article A 91 « La romanisation du thaï »


(2) « Note on the proposed system for the transliteration of the siamese words »m volu;e 10.4 de 1913.


(3) « The romanizing of Siamese » par Oscar Frankfurter (numéro 4.2 de 1907). (Cet érudit allemand, ami du prince Damrong,  est l’auteur de  « Elements of Siamese grammar » publié à Bangkok en 1900). Suivit en 1912 (volume 9.3) « Method for romanizing siamese » par Petithuguenin, un érudit français que nous avons rencontré à diverses reprises.  Après l’article du monarque susvisé, le bulletin de la Siam society nous livre un nouvel article de Frankfurter en 1913 (volume 10.4) « Proposed system for the transliteration of siamese words » et dans le même numéro d’un autre du souverain « Note on the proposed system for the transliteration of the siamese words » que nous venons de citer.


(4) La Loubère «  Du royaume de Siam » à Paris, 1690. La description qu’en fait le père Tachard, qui ne l’a manifestement pas étudié, est pitoyable.


Tachard.jpg

 

(5) Voir nos deux articles A.58 « Les premières grammaires de la langue thaïe. (1ère et 2ème Partie) ».


(6) « Introduction au thaï », Assimil par G. Butori, 1990 (ISBN 2 7005 0155 1)

 

ASSIMIL.jpg

et les trois volumes de la méthode de Benjawan Poomsan Becker : « Thai for beginers »,1995 (ISBN 1 521 003), « Thai for intermediate learners », 1998 (ISBN 1 887 521 01 1) et « Thai for advanced readers », 2000 (ISBN 1 887 521 03 8).


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(7) http://www.iso.org/iso/catalogue_detail?csnumber=20574 « transliteration of thai ».


(8) Nous ne pouvons faire mieux que de renvoyer le lecteur à la thèse en sciences du langage du professeur Carral qui fait un point en tous points remarquables à ce sujet : « L’écriture dans l’espace urbain à Bangkok. Supports et alphabets ». (Université Paris 5 - René DESCARTES - Ecole doctorale « Education,  communications et Sociétés » Département de Sciences du langage - Faculté des Sciences Humaines et Sociales - 45 rue des Saints Pères, 75270 Paris cedex 06). La thèse est accessible sur Internet sur le site :

http://thammasat.academia.edu/FredericCarral

 

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(9) « Notre transcription du cambodgien » in Bulletin de l’école française d’extrême orient, tome 2 de 1902.


(10) Sur cette éphémère romanisation du Cambodgien, voir « Français et japonais en Indochine, 1940 – 1945 » par  Chizuru Namba, édition Khartala, 2012 et « Creating Laos, the making of a Laos space beetween Indochina and Siam, 1860 – 1945 » par Soren Ivarson, 2008, ainsi que deux très beaux articles signés Jean-Michel Filippi « Une romanisation avortée » in :

http://kampotmuseum.wordpress.com/tag/romanisation-du-khmer/

http://kampotmuseum.wordpress.com//?s=romanisation&search=Go


Cette prestation de Georges Coedès effectuée au moins indirectement pour le gouvernement de Vichy est soigneusement occultée dans toutes ses biographies  (par exemple celle de l’Ecole Française d’extrême orient : sur son site

http://www.efeo.fr/biographies/notices/codes.htm) et plus encore sur la liste de ses travaux. D’après les sources ci-dessus, il aurait utilisé d’abondance et plus encore le travail de Finot ? (note 9).


(11) Préface de son « Dictionnaire français-siamois » de 1904.

 

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(12) Ce jésuite d’Avignon nous est bien connu. Issu d’une famille de juifs espagnols convertis et réfugiés chez le Pape lors des persécutions d’Isabelle, son père était originaire de Rhodia (d’où son patronyme), aujourd’hui Rosas en Espagne ou plutôt Rosés en Catalogne, et sa mère une tolédane. Voir l’article de Michel Barnouin « La parenté vauclusienne d’Alexandre de Rhodes – 1593 – 1660 » in Mémoires de l’Académie de Vaucluse, 1995.

 

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(13) Voir « Le Portugal et la romanisation de la langue vietnamienne. Faut – il réécrire l'histoire ? », Article de Roland Jacques In  Revue française d'histoire d'outre-mer, tome 85, n°318, 1er trimestre 1998. pp. 21-54.


(14) Selon un ami Vietnamien, il y aurait probablement encore une centaine de personnes érudites au Vietnam capables de lire les anciens idéogrammes,

 

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probablement autant que d’Egyptiens capable de lire les idéogrammes de Ramsès II.

 

 

(15) Les deux articles que le roi a consacrés à la romanisation sont accessibles sur le site de la Siam society :

http://www.siamese-heritage.org/jsspdf/1911/JSS_009_4b_KingVajiravudh_RomanisationOfSiameseWords.pdf 

http://www.siamese-heritage.org/jsspdf/1911/JSS_010_4c_KingVajiravudh_NotesOnProposedSystemForTransliteration.pdf 

 

 

tour de babel

 

 

 

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13 janvier 2013 7 13 /01 /janvier /2013 04:01

logo Il y a un siècle, la « Siam society » à la demande du Roi Rama VI, a lancé le débat sur la romanisation du thaï.

Aucune procédure de romanisation au sens strict (1) n’avait, jusqu’à présent, été réalisée. Les méthodes d’apprentissage de la langue dont nous avons surabondamment parlé (2) donnaient une transcription insuffisante du siamois destinée à l’apprenant (comme actuellement l’Alphabet Phonétique International utilisé par les linguistes ou la méthode « Assimil » la plus répandue chez les francophones).

Nous avions souligné dans nos deux articles sur les premières grammaires siamoises, la modernité de la transcription adoptée par Monseigneur Pallegoix et encore dans un autre (3) une certaine mauvaise humeur devant les transcriptions fantaisistes (monstruosités du style «  E-san », « Esarn » ou autres Is-âneries) du nom de notre région d’adoption, l’Isan.

Nous sommes en 1913.

A cette époque, les érudits orientalistes européens utilisent de façon systématique pour transcrire les mots sanscrits ou palis le système Hunterian, système de transcription du Dévanagari.

 

hunterian

 

Mais ni le Sanscrit ni le Pali ne sont la langue vernaculaire du Siam.

La question est d’importance, pour la transcription des noms propres en particulier, question sur laquelle tous s’accordent à rechercher une solution uniforme et nécessaire. Le débat est lancé par le roi, qui se flatte de son titre de « patron » de la « Siam society » mais qui signe modestement « Vajiravudh R. » (4).

Il est relancé dans un autre article (5) que le « Bulletin de l’école française d'extrême orient » (6) attribue fort injustement au seul Paul Petithuguenin (7) alors qu’il est co-signé de deux noms tout aussi prestigieux, celui d’Oscar Frankfurter (8) et celui de Josiah Crosby (9).

 

befo

 

La signature d’un Français, d’un Allemand et d’un Anglais est significative de l’intérêt à chercher sinon à trouver un mode de romanisation transcription qui transcende nos barrières linguistiques.

Mais il semblerait que les auteurs des deux articles (tous familiers du sanscrit et du pali)  ne se soient pas préalablement concertés ? C’est tout simplement un débat sur lequel le monarque a souhaité que la Siam Society se penche.

 

Ce débat est-il clos ? Existe-t-il cent ans après une romanisation du thaï ?

Ceux que la question intéresse consulteront avec intérêt la thèse du Professeur Carral (qu’il soit chaleureusement remercié de nous l’avoir fait découvrir)

 

large frederic.carral

 

dont le contenu va bien au delà de ce que son titre peut laisser supposer (10).

N’entrons pas dans les détails, mais quelques mots sur ces deux propositions tout aussi érudites l’une que l’autre.

Nous savons que la langue thaïe est tonale, le ton changeant ou pouvant changer du tout au tout le sens d’une syllabe. Nous savons aussi que la longueur d’une voyelle dans une syllabe peut changer du tout au tout le sens d’un mot, aussi importante sinon plus que la tonalité (ดุ dou bref = méchant ดู dou long = regarder). Nous savons aussi que s’il y a 44 consonnes, elles ne représentent que 20 sons consonantiques fondamentaux, qu’elles sont divisées en trois classes (selon un mécanisme subtil qui, en fonction du choix de la classe de la consonne permet de déterminer le ton de la syllabe). Mais nous savons aussi que certaines consonnes au sein ou non de la même classe ont plusieurs formes d’écriture (4 kh, 3 ch, 2 d, 2 t, 6 th, 2 n, 3 ph,  2 y, 2 l, 4 s et 2 h !). C’est tout simplement un tribut payé à l’étymologie à laquelle nos érudits du début du siècle dernier sont particulièrement sensibles.

Les uns et les autres conviennent donc :

- qu’il est inutile que le système de romanisation marque les tonalités, ce qui n’aurait effectivement aucun intérêt pour la lecture d’une carte de géographie,

- qu’il convient de marquer la longueur de la voyelle,

- qu’il convient de marquer l’expiration notée en thaï par la présence de l’équivalent de la lettre h isolée ou suivant une autre consonne (11).

- qu’il convient de marquer l’étymologie.

Etymologie


Pour marquer la longueur, le monarque choisit une solution extrêmement simple, poser un accent circonflexe sur la voyelle longue (a bref, â long). Îsân et non Isan. Solution similaire pour notre érudit trio, l’accent circonflexe étant remplacé par un trait horizontal (a bref, ā long). Īsān et non Isan.

Ne nous attardons pas sur la marque de l’étymologie, qui n’est peut-être pas d’un intérêt majeur en 2013. Disons simplement que le monarque choisit la consonne en fonction de l’origine du mot, siamois, ou sanscrit-pali. Il écrira donc lân xâng (ล้าน ช้าง) et non lan chang pour parler du « million d’éléphants ».

Pour marquer l’expiration qui existe en thaï, en anglais et en allemand mais pas en français, le monarque utilise la lettre h, isolée ou postposée après la consonne qui nécessite une expiration.

Nos trois érudits (certainement pénétrés de culture gréco-latine) adoptent une autre solution, elle est (elle était alors) universelle, ils utilisent le « spiritus asper », l’ « esprit rude » du grec ancien qui est justement destiné à marquer une légère expiration (un signe diacritique en forme d’accent posé par eux conventionnellement après la consonne). Mais qui sait encore ce qu’est un « esprit rude » (12) ?

 

      ***

Il existe enfin une difficulté qui n’est résolue ni par les uns ni par les autres, mais les uns et les autres n’ont pas honte de ne parler que d’ébauche : Il existe deux voyelles o en thaï, l’une fermée (le dôme), longue ou brève (โอ - โอะ), l’autre ouverte (la pomme) longue ou brève (ออ - เอาะ). Pour les uns et pour les autres, la solution est à trouver.

***

 

Sommes-nous plus avancés un siècle plus tard ?


La question est actuellement  réglée par le système de romanisation officielle de l’Académie royale de Thaïlande, version améliorée en 2000. Vous la trouverez sous ses deux versions, thaïe et anglaise, sur le site

  http://www.arts.chula.ac.th/~ling/tts/

 

Non seulement la question est réglée, mais elle a FORCE DE LOI. Le système a en effet été homologué par la Huitième Conférence des Nations Unies sur la normalisation des noms géographiques, tenue à Berlin, 27 août-5 septembre 2002 :


« La Conférence,

« Constatant que, dans sa résolution 14, la première Conférence des Nations Unies sur la normalisation des noms géographiques avait recommandé l’adoption du système général thaï amendé de l’Institut royal thaïlandais en tant que système international de romanisation des noms géographiques thaïs,

Constatant aussi qu’en 2000, le Gouvernement thaïlandais a officiellement adopté la version révisée de ce système comme norme nationale et que le système ainsi révisé a été mis en place,

Recommande que ce système révisé, dont les principes ont été énoncés dans le rapport intitulé  « Principles of romanization for Thai script by the transcription method »   présenté par la Thaïlande  à  la huitième Conférence des Nations Unies sur la normalisation des noms géographiques, soit adopté comme système international de romanisation des noms géographiques thaïs


Voilà qui est limpide !


Le système actuel vaut ce qu’il vaut mais il a le mérite d’exister.


Il n’est pas certain qu’il vaille mieux que la version royale et centenaire.


Il ne tient pas non plus compte des tonalités, mais cela est sans importance lorsqu’il s’agit d’établir une carte géographique, d’écrire des panneaux de signalisation ou les enseignes des administrations.

Il utilise aussi pour marquer l’expiration non pas l’ « esprit rude » cher aux hellénistes mais tout simplement la lettre h.

Il ne fait par contre aucune différence entre les voyelles courtes et les voyelles longues.

Il n’a pas résolu non plus la question de la différence pourtant fondamentale entre les o ouvert et  le o fermé.

Il ne tient aucun compte de la nécessité ( ?) de marquer l’étymologie du mot.


Faut-il s’en plaindre avec un esprit chagrin ou ne peut-on passer outre ?


Essayons de comparer ce qui est comparable : rh, th et ph, c’est une rançon que le français paye aux étymologistes. La France compte 65 millions d’habitants dont 64 millions ne doivent plus même soupçonner l’existence du grec classique, quelques dizaines de milliers ont peut-être encore des souvenirs de leur jeune âge passé à fatiguer le gros dictionnaire Bailly (13).

 

Bailly

 

Quelques centaines ou peut-être quelques milliers lisent encore le grec aperto libro ....pour lesquels notre langue reste pourtant grevée des rh, th et ph. « Filosofía » (φιλοσοφία) pourra écrire un espagnol qui en connait l’origine et « philosophie » un français qui l’ignore.

Mais si la norme officielle du gouvernement fait fi des considérations étymologiques, il n’en est pas de même de celle du palais royal, il a en effet la sienne, qui reste largement inspirée de celle de Rama VI.

ภูมิพลอดุลยเดช, le nom sanscrit de notre roi, se transcrit Phumiphon-adunyadet mais pour lui (il en a choisi la transcription) Bhumibol Adulyadej. 

Sous cette seule réserve qui met en cause l ‘éventualité de supprimer de l’alphabet thaï une douzaine de lettres sinon inutiles du moins superfétatoires - ce qu’a fait le Laos sans état d’âme - nous pouvons considérer que la romanisation du thaï depuis le projet centenaire de son roi n’a pas sérieusement avancé d’un iota (14).


Ce qui est à déplorer, ce ne sont pas les défauts de tel ou tel système de romanisation, mais que, une fois un système adopté de façon quasi officielle, son respect ne soit pas assuré.


Sur les cartes routières bilingues, en général, sur les panneaux de circulation dans les grandes villes ou les routes principales, en général (encore que ...), sur les routes secondaires (dans la mesure où les panneaux sont bilingues), pas toujours. Quant au reste, ne citons que deux exemples : นครศรีธรรมราช, la grande métropole du sud, l’ancienne Ligor, elle est Nakhonsithammarat. Vu sur un bâtiment officiel il y a quelques années un texte en caractère romains (à l’anglaise ?) que j’ai pu lire à la française « Nacore si tu m’arraches ». Sans parler des panneaux sur les autobus « du gouvernement » qui se rendent à สกลนคร, Sakonnakhon que je peux lire (à la française toujours) « ça colle, Nakore ? ». Ceux-là, nous pouvons les voir tous les jours à la station de bus de Kalasin !


***

 

Nous laisserons la conclusion au monarque sous sa royale responsabilité après qu’il nous ait dit que cette question ne concernait pas essentiellement les Siamois mais les Européens (15) :

« Je voudrais répondre à une question, est-ce que le système proposé est destiné aux chercheurs, aux touristes et aux globe-trotters ou aux résident européens ?

S’il est destiné aux chercheurs, le système devrait à mon avis autant que possible être fondé sur le système Hunterian afin de les aider dans leur travail de recherche de l’étymologie et des dérivations.

S’il est destiné aux résident européens, alors il faudrait y qu’il y ait au moins trois tableaux distincts tant pour la phonétique que pour l’orthographe, l’un pour les résidents de Bangkok, l’autre pour les résidents des régions du nord et un troisième pour la péninsule malaise, à moins qu'ils ne préfèrent adopter le tableau des lettrés, qui conviendrait à l’ensemble du Siam.

Si ce sont les touristes et les globe-trotters qui sont concernés, alors je suis fortement enclin à leur donner le fameux conseil de Mr Punch à ceux qui sont sur le point de se marier : n’en faites rien ! » (16).

 

______________________________________________________________________________

 

Notes 

(1) Comme le Vietnamien est passé des idéogrammes aux caractères romains, le turc des caractères arabes aux caractères romains ou le persan qui s’est arabisé en passant des caractères archaïques aux caractères arabes).


(2) A. 58 « Les premières grammaires de la langue thaïe ».

http://srv08.admin.over-blog.com/index.php?id=1306867078&module=admin&action=publicationArticles:editPublication&ref_site=1&nlc__=381357180202

http://srv08.admin.over-blog.com/index.php?id=1306868366&module=admin&action=publicationArticles:editPublication&ref_site=1&nlc__=631357180150

 

 (3) Article 3 « Notre Isan ».

http://srv08.admin.over-blog.com/index.php?id=1202705910&module=admin&action=publicationArticles:editPublication&ref_site=1&nlc__=861357180259

 

(4) Vajiravudh  « The romanisation of Siamese words » Journal de la Siam society, 1903  part 4, p, 1.

 

(5) « Method for romanizing Siamese » Journal de la Siam society, 1903  part 4, p, 1.

 

(6) Tome 13, 1913, page 8.

 

(7) Nous connaissons déjà cet érudit qui fut à la fois consul de France, président de l’alliance française au Siam et responsable de florissantes affaires commerciales.

 

(8) Bibliothécaire de la Bibliothèque nationale de Thaïlande, auteur d’un solide « Element of siamese grammar » publié à Bangkok en 1900, membre fondateur de la Siam society, il fut comme sujet allemand expulsé vers les Indes où les anglais le retinrent honteusement prisonnier jusqu’en 1920.

 

frankfurter

 

(9) Il fut de longues années consul de Grande-Bretagne à Bangkok.

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(10)  Frédéric CARRAL est  lecteur à l’Université Thammasat, et en France docteur en sciences du langage. Sa thèse soutenue à la prestigieuse Université de Paris V (« Paris-Descartes », fille de la Sorbonne) « L’écriture dans l’espace urbain à Bangkok. Supports et alphabets » est disponible sur le site

http://thammasat.academia.edu/FredericCarral.

 

Elle est bien résumée dans son article publié dans le Bangkok post le 5 mars 2010 « Tourist translation …. Dans les rues de Bangkok ».

 

(11) Contrairement à ce qu’on lit trop souvent, il n’y a pas de h aspiré, en français du moins, il y a un h muet, un h répulsif (qui refuse la liaison) et éventuellement expiré (ha, ha, ha !).

 

(12) Du passage du grec classique au latin, l’esprit rude s’est tout simplement transformé en h, lettre qui n’existait pas en grec.

 

(13) Molière nous consolait-il ?

« Quoi, Monsieur sait du grec ! Ah ! permettez, de grâce

Que, pour l’amour du grec, monsieur, on vous embrasse. »

 « Les femmes savantes » acte III, scène V.

 

(14) Voir à ce sujet les pertinentes observations du professeur Carral dans sa thèse, loc.cit. en particulier pages 68 – 160.

 

(15) « Cette question de la romanisation concerne essentiellement les Européens plus que mon peuple, mais en même temps, je serais heureux de voir une sorte de système uniforme adopté, plutôt que d'avoir à supporter des systèmes aléatoires et de fantaisie, que chaque groupe, chaque individu, semble utiliser pour romaniser ma langue. »


(16) « Mr Punch’s book of love, being the humour of courtship and matrimony », ouvrage de John Leech publié à Londres en 1910 par le journal Punch, un classique de l’humour anglais.

 

punch

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