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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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Merci d’être venu consulter ce blog. Si vous avez besoin de renseignements ou des informations à nous communiquer vous pouvez nous joindre sur alainbenardenthailande@gmail.com

7 janvier 2021 4 07 /01 /janvier /2021 22:01

 

Il est singulier que les premiers observateurs ayant visité le Siam ne s’attardent guère sur la nourriture de ses habitants. La Loubère nous parle évidemment d’une foultitude de fruits, du riz et de la trilogie poulet-cochon-poissons sans nous parler d’une quelconque pâtisserie. Monseigneur Pallegoix n’est guère plus prolixe à ce sujet. Il nous parle toutefois de gâteaux au riz gluant fermenté, de gâteau à la « pistache de terre » (arachide), de gâteaux parfumés au lait de coco et de confiture de tamarin, le tout sans s’y attarder.

 

 

Les Siamois d’alors qui disposaient de tous les ingrédients nécessaires à la pâtisserie (sucre bien sûr, de canne ou de palme, lait, farines, œufs de poule ou de cane, matières grasses …) faisaient-ils alors bien la différence  entre la cuisine proprement dite et la pâtisserie au sens strict ? Elle n’est au demeurant pas toujours évidente dans un pays comme le nôtre où la tradition gastronomique est ancienne. Ce n’est ici pas certain dans la mesure où on sert volontiers une tranche d’ananas avec du sel et où la cuisine mélange allégrement le sucré et le salé (เปรี้ยวหวาน – priaowan) ce qui n’est pas désagréable en soi, nous mangeons bien du canard à l’orange, du sanglier aux airelles ou des cailles aux raisins.

 

 

C’est peut-être lorsque Maria Guyomar de Pina, veuve de Phaulkon, l’ancien premier ministre du roi Naraï fut condamnée à servir à perpétuité dans les cuisines du palais royal à la fin du XVIIe siècle que la notion de pâtisserie proprement dite se peaufina. Elle y introduisit de nombreuses recettes de douceurs qu’elle connaissait de par ses origines paternelles portugaises mais en utilisant les produits locaux. Ces recettes débordèrent de la cour vers le reste du pays et elle y acquit le titre de « reine des desserts thaïlandais » sous lequel elle est toujours connue (rachinihaengkhanomthai - ราชินีแห่งขนมไทย). Nous lui avons consacré un article (1). Il est évidemment difficile de lui attribuer l’invention de telle ou telle douceur bien qu’elles soient probablement nombreuses mais c'est d'elle que date l'histoire de la pâtisserie au Siam.

 

 

Si aujourd'hui la consommation de pâtisseries s’étale tout au long de l’année, certaines d’entre elles sont plus spécialement affectées à des périodes précises, de fêtes en particulier, sachant que pour les Thaïs toutes les occasions de faire la fête sont bonnes. Nous avons consacré un article à quelques-unes d’entre elles qui sont plus spécialement consommées à l’occasion des fêtes du nouvel an bouddhiste, du 13 au 15 avril de chaque année (2).

 

 

Nombreux sont ceux qui après tout ne mangent de crêpes qu'à la chandeleur, de bûche qu'à noël et de galette des rois qu'à l’épiphanie.

 

 

La nouvelle année administrative commence depuis plus d’un siècle comme la nôtre le 1er janvier. Ce  sera donc une nouvelle occasion de faire la fête, quelques pâtisseries sont donc spécialement affectées à cette époque même si vous les trouverez tout au long de l’année sur les étals de nos marchés mais en moindre abondance.

 

Les postes royales leur ont d'ailleurs consacré en ce début d'année une très belle émission de timbres-poste  à huit d’entre elles.

 

 

Commençons par le khanom thongmuangsot (ขนมทองมัวสด) 

 

C’est une espèce de crêpe croustillante cuite à la poêle, souvent vendue enroulée dans des feuilles de pandan, mélange de farine, de sucre, de lait de coco et de graines de sésame. Il est probable qu’il s’agit d’une recette inspirée directement  par Maria Guyomar.

 

 

L’origine du khanomtom (ขนมต้น) serait ancienne, associée à certaines cérémonies comme la pose du pilier fondateur d’une maison. Nous y trouvons de la farine de riz gluant, du jus de pandan, de la noix de coco râpée, du sucre et palme et de canne. Il est également cuit à la poêle et nécessite de nombreuses manipulations.

 

 

Le khanom kliplamduan (ขนมกลิบลำดวน

 

 

...est à base de farine,  de sucre et d’huile végétale. C’est une espèce de biscuit cuit au four et souvent coloré  avec  des colorants en principe alimentaires, vert pour la pandan,

 

 

fleurs de pois bleus pour le bleu

 

et curcuma pour le rouge.

 

 

 

Le khanom sampanni (ขนมสำปันนี) est une espèce de bonbon aux diverses couleurs, cuit longtemps en casserole, mélange de farine de tapioca, de sucre et de lait de coco et également coloré à volonté.

 

 

Le khanom piakpun (ขนมเปียกปูน) est encore une espèce de bonbon acidulé qui peut se faire sans cuisson, farine de riz, sucre de palme, jus de citron vert. Le mélange est souvent épaissi à l'aide d'arrow-root, d’agar-agar ou d'amidon de tapioca.

 

 

Le khanom  wunkrop (ขนมวุ้นกรอบ) est également une espèce de bonbon gélatineux et multicolore mélange d’agar-agar, d’eau de fleur de jasmin, de sucre,  d'arrow-root et toujours les colorants naturels.

 

 

Le khanom  tako (ขนมตะโก้) est une espèce de crème composée à base de farine de riz ou de farine de haricot mungo, de sucre et mélangé avec de l'eau de fleur de jasmin. Au mélange crémeux, on ajoute de la crème de coco épaisse semblable à notre crème fouettée occidentale.

 

 

Le khanom rerai (ขนมเรไร)  est à base de farine de riz, farine de tapioca, arrow-root, lait de coco, noix de coco râpée et sucre, le tout  cuit à feu doux dans une casserole.

 

 

Ces gourmandises, plus bonbons que pâtisseries, appellent quelques observations :

 

Il est difficile de trouver les recettes même en anglais. Internet dévoile toutefois une multitude de  sites qui donnent toutes explications utiles le plus souvent par vidéo, chaque cuisinier ayant se recette qu’il considère évidemment comme la meilleure.

 

Nous notons l’usage presque systématique de produits gélifiants gélatineux que certains peuvent trouver parfaitement écœurants mais on ne discute pas en matière de goûts.

 

Il nous semble, au vu des recettes que nous avons pu consulter sur la toile que les proportions de sucre, qu’il soit de palme ou de canne, que sa présence pourrait être diminué systématiquement de façon drastique … mais c’est encore question de goût.

 

 

NOTES

 

(1) A 265 - MARIA GUIMAR, ÉPOUSE DE CONSTANTIN PHAULKON ET« REINE DES DESSERTS THAÏLANDAIS »

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/07/a-266-maria-guimar-epouse-de-constantin-phaulkon-et-reine-des-desserts-thailandais.html

 

(2) A 308 - LES DESSERTS DE SONGKRAN (NOUVEL AN BOUDDHISTE) EN THAÏLANDE ET AU LAOS - ขนมส่งความสุขรับขวัญปีใหม่

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/03/a-308-les-desserts-de-songkran-nouvel-an-bouddhiste-en-thailande-et-au-laos.html

 

 

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28 décembre 2020 1 28 /12 /décembre /2020 22:34

 

 

 

Le premier journal apparut au Siam sous le règne de Rama III (de 1824 à 1851). Il fut l’œuvre éphémère d’un missionnaire évangéliste américain, Dan Beach Bradley.

 

 

Rappelons que le « traité d’amitié et de commerce entre sa Majesté le magnifique roi du Siam et les États-Unis d’Amérique » dit « traité Roberts » date de 1833 et fut à la fois le premier conclu par les États-Unis et une nation asiatique et le premier conclu par le Siam avec une nation occidentale.

 

Dan Beach Bradley naquit le 18 juillet 1804 et mourut à Bangkok le 23 juin 1873.

 

Il vit le jour dans une famille missionnaire à Marcellus, une petite ville dans l’état de New York. Il reçut une formation médicale  et obtint son diplôme de l'Université de New York en 1833. Bradley était profondément croyant depuis son enfance. En novembre 1832, alors qu'il avait 28 ans, il décida de consacrer sa vie à la prédication du christianisme dans un pays païen. Il devint missionnaire sous la supervision de l'American Board of Commissioners for Foreign Mission (ABCFM). Cette agence protestante fondée en 1810 avait pour mission d’envoyer des missionnaires à l'étranger mais aussi en dehors des motifs religieux, un but caritatif en général, comme l'ouverture d'écoles et d'hôpitaux.

 

 

Le 30 novembre 1832, le bureau lui assigne pour zone d’activité l'Asie du Sud-Est. Il quitta Boston en juillet 1834 et arriva à Bangkok le soir du 18 juillet 1835. C’est l’époque des débuts de la modernisation du pays sous l’égide du roi Nangklao. Il début son apostolat en ouvrant un dispensaire public, offrant tout à la fois des soins gratuits et l'enseignement du christianisme à ceux qui venaient à lui. Pour les Siamois, il était « Mo Bradley – หมอบรัดเลย์» le Docteur Bradley (mais non le « révérend »). 

 

 

Sa réputation de bon médecin arrive jusqu’aux oreilles du roi et des élites de la cour. Nombreux sont ceux qui font appel à ses soins. Par ailleurs, dès son arrivée au Siam il installe une imprimerie en rachetant la presse et les fontes du Capitaine James Low,

 

 

...un britannique de l’armée des Indes, responsable du premier ouvrage en caractères thaïs, une grammaire à l’usage des fonctionnaires et militaires tout autant que des commerçants et des missionnaires publiée à Calcutta en 1830. Nous ignorons dans quelles conditions ils se sont rencontrés ? Peut-être lors d’une escale à Calcutta ? C’est probablement l’ouvrage qui, au cours de ce long voyage, lui permit de s’initier à la langue.

 

Il n’est pas le créateur de la première imprimerie au Siam comme on le lit trop souvent. Nous avons consacré un article à cette question, mais le premier à y avoir utilisé des caractères thaïs (1).

 

Il va publier des ouvrages pieux. Nous avons par exemple une vie du Christ publiée en 1841 qui semble d’ailleurs être une traduction de l’évangile de Saint Mathieu. Le roi lui confie aussi l’impression de documents officiels : on cite l’impression de la décision royale d‘interdiction du pavot.

 

 

 

L’ouverture du pays au monde occidental entraîne l’arrivée de nombreux étrangers, commerçants, explorateurs, voyageurs en sus bien sûr des missionnaires. Il va imaginer de les doter d’un journal d’information en deux éditions, l’une en thaï et l’autre en anglais. Le premier journal japonais ne sera publié que 17 ans plus tard !

 

 

Le titre du journal est « The Bangkok Recorder » et หนังสือจดหมายเหตุ (nangsue chotmaihet), un terme aujourd’hui désuet pour désigner un journal, aujourd’hui on lit หนังสือพิมพ์ (nagsuephim). Le format de la version thaïe est de 15,24 x 22,86 cm (6 x 9 pouces) et l'édition anglaise double ces dimensions. La mise en page est sur deux colonnes sur 4 pages. Le journal va connaître une double vie, 1844–1845, et 1865–1867. Nous ne nous sommes penchés que sur la version thaïe qui a été numérisée et n’avons pas consulté une version anglaise dont nous ignorons si elle l’a été.

 

 

La numérisation des numéros subsistants a été effectuée par les soins du secrétariat de sa majesté le roi en 1994 (2).

 

 

 

 

LA PREMIÈRE PÉRIODE : 1ER JUILLET 1844 – 15 OCTOBRE 1845.

 

Le journal est mensuel, publié en principe le 1er juillet du mois : 16 numéros de juillet 1844 à octobre 1845. Il ne manque que les numéros d’août et septembre 1845. Le prix de chaque numéro est de 1 tical (1 baht). Peut-on faire la comparaison aujourd’hui ? Le journal donne des mercuriales, n’oublions pas qu’il est au moins partiellement destiné aux négociants (poivre, sucre, sel, cuir, ivoire, et bien sûr le riz).

 

On parvient sans trop de difficultés à trouver que le prix du riz de bonne qualité est de 1/25 de baht au kilogramme. Les douze numéros coûtent donc 25 kilos de riz. Si nous prenons du bon riz à environ 50 bahts le kilo (prix moyen début 2020), 1,250 bahts, la somme était probablement importante (3). Reste à savoir ce que gagnait un siamois modeste à cette époque ? Ce calcul est toutefois parfaitement aléatoire, Nous ignorons la diffusion de cette première série mais toujours est-il que le numéro de juin 1845 annonce que le journal sera désormais distribué gratuitement aux officiels et aux prêtres (de quelle religion ?) qui le demandent et pour les autres d’un salung c’est-à-dire un  quart de baht et ce, dans le but d’en augmenter la circulation. Ce ne fut probablement pas le cas puisque le journal publiait son dernier numéro en octobre. Nous ignorons les raisons de cette cessation d’activité mais il est probable que ce fut l’absence totale de succès.

 

Les articles

 

Ils sont assez éclectiques. En dehors des mercuriales nous trouvons quelques fois les « chiens écrasés », la découverte d’un éléphant géant, une invasion de tigres à Singapour ou l’attaque d’un paysan par un boa. Une histoire des îles sandwich jouxte celle de la pèche à la baleine en Amérique, l’utilité des pigeons voyageurs ou les mérites des chevaux arabes.

 

Plusieurs articles concernent les sciences: la composition  de l’atmosphère ou des notions de chimie élémentaire, les acides, les gaz, la vitesse du son, les avantages de l’électricité.

 

Nous trouvons de nombreuses fables notamment celle du loup et de l’agneau et la traduction de quelques proverbes américains de bons sens.

 

Les nouvelles proprement dites, d'Amérique, Chine, Singapour, Ceylan, ne sont pas nombreuses.

 

Beaucoup d’articles portent sur des sujets médicaux : le traitement des ulcères sur plusieurs numéros et la recette d’une lotion pour les soigner, plusieurs articles sur les fièvres intermittentes ( ?), les mérites de la vaccination, plusieurs articles aussi  sur la circulation du sang, les seuls d’ailleurs à être illustrés,  et d’autres sur les vertus de la quinine.

 

 

Les sujets religieux sont systématiquement à deux exceptions près, un article en octobre 1844 sur la tolérance religieuse en Turquie relatant un incident concernant un musulman converti au christianisme  et un article sur les écritures chrétiennes, simplement explicatif et non didactique en janvier 1845.

 

 

Pendant 20 ans, Bradley se consacre à ses activités missionnaires sans convertir personne mais probablement aussi à la rédaction de son dictionnaire, le premier dictionnaire thaï – thaï qui est un véritable travail de romain.

 

 

Il nage aussi dans les difficultés financières, ses mandants protestants américains sont pingres alors que les missions catholiques bénéficient via la presse des Missions Étrangères très répandue dans les milieux bien-pensants. On donne volontiers son obole pour « la conversion des petits Chinois ».

 

 

LA SECONDE PÉRIODE ; 1ER MARS 1865 – 16 FEVRIER 1867.

 

Le journal reparaît, toujours sur 4 pages mais tous les 15 jours, et sans qu’apparemment le prix de l’abonnement ait été changé. Il a également été numérisé, il ne manque que quelques numéros. La situation au Siam a changé, La roi Mongkut est monté sur le trône et poursuit la modernisation de son pays. Aux États-Unis, la guerre de sécession qui vit au moins 700.000 morts est pratiquement terminée, les derniers bastions confédérés ont rendu les armes en juin 1865. Elle ne fut probablement pas étrangère à la décision de Bradley de reprendre la publication de son journal. La France poursuit par ailleurs son expansion coloniale en Asie du Sud-est, le protectorat sur le Cambodge est de 1863. Le premier traité avec la France est de 1856, le second de 1863 par lequel la France s’est emparé du Cambodge.

 

 

 Bradley va  faire  ni plus ni moins qu’une avant-première de « The Voice of America » profitant de la liberté exceptionnelle que le roi Mongkut confère aux occidentaux.

 

 

Dans les 48 numéros de mars 1865 à février 1867, le ton du journal change du tout au tout. D’une revue plus ou moins scientifique, Bradley en fit un organe de critique de l’administration siamoise, se mêlant, il faut bien le dire, de ce qui ne le regardait pas. Ses éditoriaux ne vont pas manquer d’irriter le roi par de permanentes critiques de la politique étrangère du Siam et des conseils « éclairés » sur la manière de gérer la politique intérieure. Un incident va éclater lorsque Louis Gabriel Alberic Audaret, premier consul de France à Bangkok,  officier de marine de formation, fut essentiellement responsable du traité par lequel le Siam reconnut la protectorat de la France sur le Cambodge qui était auparavant un état tributaire du Siam. Un article du journal accuse ouvertement le dit consul de se mêler des affaires intérieures du Siam invoquant les visées expansionnistes de la France et la fable du loup et de l’agneau. Aubaret en fit proprement un casus belli, en bon marin, il rêvait d’en découdre, et engagea contre l’américain un procès en diffamation. Le roi serait alors intervenu pour que Bradley perde son procès. Il fut condamné à une amende de 400 dollars. Les finances du journal étaient chancelantes, Bradley mit les clefs sous la porte avec le dernier numéro du 15 février 1867.

 

 

Une première fois, dans le numéro du 22 juillet 1965,  Bradley avait publié un  article provenant d’un lecteur intitulé « ควมมสงสไส เรือง เปรสซิเดนต์ ที่ เมือง อเมริกา » (khuam masongsasai  rueang  pretsiden  thi  mueang  amerika) que l’on peut traduite par Célébrer le président des Etats-Unis d’Amérique.

 

Le lecteur (probablement Bradley lui-même) évoque l'enthousiasme d'un Américain qui vivant à Bangkok faisant l’éloge du Président et de la forme républicaine du gouvernement. Pour nous résumer, si les principes démocratiques avaient été respectés, il n’y aurait pas eu de guerre civile et il aurait suffi d’attendre l’élection  future au lieu d’assassiner le Président Lincoln. Le dit lecteur demande alors à Bradley de fournir plus d'informations sur les États-Unis pour que les Thaïs qui lisent le journal Bangkok soient en mesure de respecter les États-Unis, le phare de la démocratie dans le monde.

 

 

Ce commentaire provocateur fut à l'origine des leçons sur le libéralisme que Bradley donna alors à ses lecteurs pendant près d'un an. De juillet 1865 à mars 1866, Bradley publiera régulièrement des articles sur la Guerre civile américaine, l’esclavage et la constitution des États-Unis. Il y défend avec acharnement la cause de l'abolition de l’esclavage et du bon droit du gouvernement de Lincoln dans la guerre civile. L’éloge des valeurs américaines perdure au XXIe siècle !

 

Sa critique de l’esclavage est peut-être justifiée sur le plan des principes, l’esclavage existait au Siam et n’a été aboli qu’en 1909 mais il faut savoir de quoi nous parlons. L’esclavage au Siam n’a rien à voir avec celui qu’ont connu les Etats-Unis. Monseigneur Pallegoix qui connaissait le pays peut-être mieux que Bradley nous écrit « … on peut dire, en général, que les Thaïs ont beaucoup d'humanité pour leurs esclaves, ne les font travailler que très modérément et les traitent souvent beaucoup mieux qu'on traite les domestiques en France » (4). L’esclavage est souvent volontaire, les esclaves ne sont pas de malheureux nègres arrachés de force à leur Afrique par des trafiquants en général arabes, vendus par les chefs de leurs tribus. On ne lâche pas des molosses sur les esclaves fugitifs au Siam.

 

 

La comparaison de l’esclavage aux États Unis avec celui du Siam relève tout autant de la mauvaise foi que de l’ignorance. Rappelons enfin que la liberté proclamée des esclaves dans le pays de Bradley et l’affirmation de leurs droits civiques resta pendant quelques dizaines d’années un vœu pieux.

 

 

Entre octobre 1865 et janvier 1866, Bradley va publier dans sa revue des pans entiers de la constitution des États-Unis qu’il présente comme un modèle de gouvernement républicain.

 

Le lecteur doit se convaincre que le pouvoir souverain appartenait au peuple, et que le peuple l’exerçait par l’intermédiaire de ses représentants. Les États-Unis étaient un pays d’hommes libres, gouverné par la loi plutôt que par la volonté arbitraire d'un seul homme.

 

Dans son numéro du 1er juillet 1865, Bradley donne en exemple celui d'Andrew Johnson, dix-septième président des États-Unis, un pauvre devenu roi dans son pays. Né en effet dans une famille misérable, il perdit soin père très jeune et dut gagner sa vie en cousant des vêtements. Il n'eut pas la possibilité d'aller à l'école mais apprit à lire et les mathématiques grâce à sa femme. Élu à un poste modeste lorsqu’il avait vingt ans, il prospéra et devint vice-précident et assuma la présidence en avril 1865 après l'assassinat d'Abraham Lincoln.

 

 

Bradley plaide évidemment en faveur d’une presse libre… mais ce qu’il écrit est bien la preuve que le gouvernement du Roi Mongkut ne l’a jamais censuré.

 

A-t-il vraiment introduit l’idée du libéralisme au Siam comme on peut le lire sous la plume d’un éminent universitaire thaï dans un article publié en 2015  (5) ? C’est une évidente exagération. Le même universitaire nous apprend, il n’y a pas de raisons de mettre ses chiffres en doute, que le  31 janvier 1866, le journal ne comptait que 102 abonnés pour la plupart membres de la famille royale et bénéficiaires de la gratuité, nobles ou riches chinois tous parfaitement réfractaires aux concepts libéraux prônés par Bradley avec lesquels ils sont en total désaccord. Il ne développe d'ailleurs sa théorie que du bout des lèvres.

 

Comment par ailleurs la diffusion aux abonnes était-elle assurée puisque les services postaux officiels datent de 1883 ?

 

Si le journal est mort, il mourut de sa belle mort tout simplement parce qu’il n’intéressait personne !

 

Son œuvre d’évangélisation fut également un échec cuisant puisque une page Internet qui lui est consacrée fait état de la contribution directe à une seule conversion (6).

 

Ne restons pas sur cette vision négative.

 

En dehors de son œuvre médicale qui fut immense et de son monumental dictionnaire, il a laissé une énorme œuvre écrite dont les manuscrits se trouvent dans les archives de la bibliothèque de l’Université de Yale confié par son fils Cornelius, également missionnaire à Bangkok (7).

 

NOTES

 

 

(1)  voir notre article

A 270- LES DÉBUTS DE L’IMPRIMERIE AU SIAM - จุดเริ่มต้นของการพิมพ์ในสยาม

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/07/a-270-les-debuts-de-l-imprimerie-au-siam.html

 

(2) https://dl.parliament.go.th/bitstream/handle/lirt/296974/2536_สมหมาย_ุนตระกูล_b.pdf

 

 

(3) Le cours du riz est donné au kwian (เกวียน), une unité de volume qui correspondrait au contenu d'un char à bœuf soit environ 2 000 litres, La densité du riz étant de 0,9, le poids est donc de 1800 kilos

 

 

(4) « Description du royaume thai ou Siam », tome I, page 299.

 

(5) Parkpume Vanichaka « The Beginning of Liberalism in Thailand: Dan Beach Bradley and Bangkok Recorder » in Journal of the Graduate School of Asia-Pacific Studies, n° 29(2015-3)pp.21-36.

 

(6) https://fr.qaz.wiki/wiki/Dan_Beach_Bradley

 

(7) Il a rédigé des notes non publiées sur l’histoire du Siam, une liste des 61 enfants du roi en vie en 1852, un essai sur la langue siamoise et son écriture, et plusieurs cartes du Siam, voir :

https://archives.yale.edu/repositories/12/resources/2921/collection_organization

 

 

 

 

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7 décembre 2020 1 07 /12 /décembre /2020 22:40

 

« Les proverbes sont le fruit de l'expérience de tous les peuples, et comme le bon sens de tous les siècles réduit en formules » écrivait Rivarol.

 

 

Pour Bescherelle, ce sont une « espèce de sentence, de maxime exprimée  en peu de mots, et devenue commune et vulgaire »….


 

 

« Mais à force d’être popularisés et vulgarisés par les écrivains », nous dit Larousse dans son grand dictionnaire du XIXe « les proverbes finirent par être appliqués sans goût et sans discernement ». Cervantès -son Don Quichotte date de 1605- les voue au ridicule dans la bouche de Sancho Pança dont ils jaillissent à chaque instant.

 

 

Le héros de la Manche lui conseille un jour où il en abusa plus que de raison (1) : « Tu feras bien, Sancho, de te débarrasser de cette multitude de proverbes que tu mêles à tout ce que tu dis. Les proverbes, il est vrai, sont de courtes sentences mais la plupart du temps, les tiens sont tellement tirés par les cheveux qu’ils ont moins l’air de sentences que de balourdises… »

 

 

Il est d’ailleurs même un proverbe garant de tous qui dit que « les proverbes ne mentent pas ». Jugeons sur pièces.

 

 

 

Les Thaïs en ont aussi leurs lots et plus encore : expressions idiomatiques (สำนวน - Samnuan), proverbes proprement dits (สุภาษิต – Suphasit) et autres aphorismes (คำพังเพย - Kham Phangphoei).

 

Si vous tapez dans le moteur de recherche Google, en français « Proverbes thaïs » : 256.000 entrées, en anglais « Thais proverbs » : 1.570.000 entrées et en thaï « สุภาษิตไทย » 2.400.000 entrées.

 

 

Il n’est un manuel d’apprentissage de la langue qui n’en donne quelques exemples choisis pour en démontrer l’étendue de la sagesse populaire. Nombreux sont ceux qui relèvent en vérité de ces aphorismes dont se délectait le bon Monsieur de La Palice : « Paris ne s’est pas fait en un jour », la belle affaire ! On trouvera facilement à chacun d’eux son équivalent en français même si y apparaissent l’éléphant et le cobra !

 

 

Il en est tout de même qui sont l’expression de la sagesse populaire d'une société et nous permettent de mieux connaître cette société elle-même.

 

Un éminent universitaire d’origine à la fois française, vietnamienne et Lao, feu Anatole-Roger Peltier, a dressé un inventaire de 628 d’entre eux (2).

 

Notre propos n’est évidemment pas d’établir une liste à la Prévert mais vous donner un bref aperçu de ceux que vous ne trouverez probablement pas dans les doctes manuels d’apprentissage, ceux dont la verdeur peut offusquer la pudeur de beaucoup de lecteurs thaïs ou français ! Nous vous les livrons il est vrai avec un certain sourire.

 

 

Les premiers sont d’un réalisme grossier peut-être mais certes pas vulgaires :

 

กำ ขี้ ดี กว่า กำ ตด kam khi dee kwa kam tôt 

Une merde vaut mieux qu'un pet (qui pue).

Celui-ci nous semble d’ailleurs plus spécifiquement Isan où l’on parle « gras » plus volontiers qu’à Bangkok.

 

 

Ne soyez pas choqués, ce vocabulaire a sa place dans le Dictionnaire de l’Académie royale qui précise toutefois en  tant que de besoin que le mot « ne doit pas être utilisé par les personnes convenables ». La scatologie n’est d’ailleurs pas inconnue parmi les plus grands de nos auteurs : Rabelais, Molière ou Céline.

 

Il est l’équivalent assez cavalier de notre mieux vaut tenir que courir.

 

 

Restons donc à la scatologie :

 

ขี้ใหม่หมาหอม khi maï ma hom. Pour un chien la merde fraîche sent bon.

 

 

C'est la traduction en thaï de l'adage que Suétone attribue au féroce Empereur Domitien, le cadavre d'un ennemi sent toujours bon.

 

 

 

Nous continuons dans ce registre :

 

ไม่มีมูลฝอยหมาไม่ขี้ maï mi foï ma mai khi Le chien ne chie que sur de la merde.

Nous dirions Les chiens ne font pas des chats ou tel père, tel fils.

 

 

Il a un équivalent : กินบนเรือนขี้บนหาังคา kin bôn ruan khi bôn lang kha : Quand on mange sur le toit, on chie sur le toit à peu près l’équivalent de comme on fait son lit, on se couche.

 

 

Mais y a-t-il quelque chose de plus stupide qu'un proverbe qui en contredit un autre ?

 

Le proverbe : Tel père, tel fils, est peut-être idiot mais celui- ci ne l’est pas moins : À père avare, enfant prodigue, est tout aussi bafouilleux.

 

 

Que dire des deux réunis ? Appliquons au thaï un proverbe qui dit strictement le contraire du précédent :

 

ถ้ามีฝอยหมาไม่ขี้ tha mi foï ma mai khi S’il y a de la merde, le chien ne chie pas. Comment voulez-vous qu'on s'y reconnaisse ?

 

 

 

Certes, il est un proverbe en langage « pour gens convenables » sur le sujet, va--il nous donner une réponse ?

 

ลูกไม้หล่นไม่ไกลต้น lukmai lon mai klai ton Le fruit ne tombe pas loin du pied de l’arbre. C’est donc Tel père, tel fils ?

 

 

Comme en français, à chaque proverbe, « fruit du bons sens des peuples », nous trouvons son contraire.

 

ปากหวานน้ำก้น pak ouan nam kôn bouche sucrée, jus de cul  un peu apprenez Monsieur que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute, mais c’est joliment dit !

 

 

Nous vous livrons le dernier avant de quitter la merde :

 

เห็นขี้ดีกว่าไส้ hén khi di kwa saï  Il vaut mieux voir la merde que les boyaux, un peu notre il vaut mieux s’adresser au bon Dieu qu’à ses saints.

 

 

Nous allons maintenant en quittant la scatologie et la merde de chiens vers les sentiments (si l’on peut dire) : Le premier de notre liste est le moins charitable :

 

ดูช้างให้ดูหางดูนางให้ดูแม่ dou tchang haï dou hang dou nang haï dou mè Pour jauger un éléphant regarde sa queue, pour jauger une femme regarde sa mère.

 

Il paraît en effet, que si, pour jauger un cheval, il faut examiner sa mâchoire, pour jauger un éléphant, il faut soulever sa queue ?

 

 

La seconde partie du proverbe se passe de commentaire.

 

 

Nous n’allons pas non plus tomber dans la galanterie française avec le suivant :

 

รักวัวให้ผูกรักเมียให้ตี rak wouaô haï phouk rak mia haï ti Si tu aimes ta vache attache la bien, si tu aimes ta femme frappe la bien.

 

Les ouvrages « convenables » remplacent l’épouse par l’enfant (ลูก louk) mais l’original est là ! Proverbe thaï ou proverbe musulman, ils sont 10%  dans le pays.

 

 

l est un diction que l’on cite souvent comme un vieux « proverbe arabe » : « Bats ta femme tous les matins, même si tu ne sais pas pourquoi, elle le saitt».

 

Dicton stupide, dirons certains mais comme tant de stupidités, il circule toujours… Il est peut-être aussi une interprétation un peu élastique d’une Sourate du Coran ? (3). 

 

 

 

รักนิด ๆ รักนาน ๆ rak nit nit rak nan nan Aimer un peu, aimer longtemps.

« Plaisir d’amour ne dure qu’un instant… » Nous dit la romance de Florian ou « pour une amourette qui passait pas là… » !

 

 

Terminons par une expression  convenable cette fois-ci

 

ไก่เห็นตีนงูงูเห็นนมไก่ kaï hén tin ngou hén nôm kaï Quand les serpents auront des pattes et quand les poules auront du lait….Pour nous  Quand les poules auront des dents mais d’une façon plus imagée !

 

Le proverbe se prête à tout. Ceux-ci n’ont peut-être pas la portée spirituelle des Proverbes du Roi Salomon mais nous ne trancherons pas la question de savoir s’ils sont vraiment la richesse des nations !

 

« La bienséance et l’honnêteté sont préférables au mot propre disait voltaire », ce qui est singulier dans une bouche pétrie de culture  classique. Bien avant Rabelais, Molière et Céline que nous venons de citer, les délicats poètes du siècle d’Auguste, Horace, Martial, Virgile   n’avaient pas peur de parler de stercus venu du grec σκωρ (skôr) ou de merda !

 

« Je suis grossier mais pas vulgaire, merde ! » disait le regretté Coluche.

 

Terminons par une expression  convenable cette fois-ci

 

ไก่เห็นตีนงูงูเห็นนมไก่ kaï hén tin ngou hén nôm kaï Quand les serpents auront des pattes et quand les poules auront du lait….Pour nous  Quand les poules auront des dents mais d’une façon plus imagée !

 

 

Le proverbe se prête à tout. Ceux-ci n’ont peut-être pas la portée spirituelle des Proverbes du Roi Salomon mais nous ne trancherons pas la question de savoir s’ils sont vraiment la richesse des nations !

 

« La bienséance et l’honnêteté sont préférables au mot propre disait voltaire », ce qui est singulier dans une bouche pétrie de culture  classique. Bien avant Rabelais, Molière et Céline que nous venons de citer, les délicats poètes du siècle d’Auguste, Horace, Martial, Virgile   n’avaient pas peur de parler de stercus venu du grec σκωρ (skôr) ou de merda !

 

« Je suis grossier mais pas vulgaire, merde ! » disait le regretté Coluche.

 

 

NOTES

 

- 1- Au sujet d’une histoire d’amour entre Basile et Quitterie, la litanie de Sancho est la suivante : « le bon Dieu y mettra ordre -  il y a du remède à tout - L'avenir n'est connu de personne -  Il passe bien de l'eau sous le pont dans vingt-quatre heures  -  Ce qui n'arrive pas une fois arrive l'autre - Souvent il pleut et fait soleil en même temps - Tel se couche en bonne santé qui le lendemain se relève mort - Qui peut se flatter d'attacher un clou à la roue de la fortune?  - Entre le oui et le non  d'une femme je ne voudrais pas risquer la fine pointe d'une aiguille - l'amour a des lunettes qui lui font paraître le cuivre de l'or - le pauvre est riche à ses yeux, et le verre devient du diamant ».

 

 

-2- « Dictons et Proverbes Thaïs », à Bangkok, 1980, 99 pages.

 

- 3 - La sourate «An Nisa – les femmes » dans la version diffusée par la Grande Mosquée de Paris que nous présumons donc parfaitement orthodoxe, dit dans son verset 34 « Les hommes ont autorité sur les femmes en raison des faveurs qu’Allah accorde à ceux-là sur celles-ci à cause des dépenses qu’ils font de leurs biens. Les femmes vertueuses sont obéissantes à leurs maris et protègent ce qui doit être protégé pendant l’absence de leurs époux avec la protection d’Allah. Et quant à celles dont vous craignez la désobéissance, exhortez les, éloignez-vous d’elles dans leurs lits et frappez-les… ».

 

 

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15 novembre 2020 7 15 /11 /novembre /2020 22:56

 

 

 

LOY KRATHONG

 

 

Nous avons parlé de la fête de Loy Krathong » (ลอยกระทง), la fête des « paniers flottants »,  qui se déroule la nuit de la pleine lune du 12e mois lunaire, cette année 2020, le 31 octobre (1).

 

 

****

 

En  dehors de la description de ces cérémonies aussi pittoresques que festive, nous avons cherché à savoir si elle avait un sens et une histoire ? Les notes de cet article donnent nos sources.

 

 

 

 

Une étude circonstanciée et beaucoup plus détaillée a été faire par notre ami du site Merveilleuse Chiang Mai  qui lui a consacré une série d’articles particulièrement érudits et aussi merveilleusement illustrés, il n’est pas inutile de les rappeler (2).

 

 

 

 

En  dehors de la description de ces cérémonies aussi pittoresques que festive, nous avons cherché à savoir si elle avait un sens et une histoire ? Les notes de cet article donnent nos sources.

 

 

 

Le premier consulté fut évidemment le grand érudit et infatigable chercheur du folklore siamois, Phraya Anuman Rajadhon. Il fut le premier chercheur thaï à avoir étudié en profondeur le folklore de son pays, à se pencher sur ses traditions séculaires sinon millénaires et à recueillir inlassablement la tradition orale.

 

 

 

Cette fête marque la fin de la saison des pluies, rivières et canaux sont en pleines eaux, le ciel est clair et l’humidité de l’atmosphère a (relativement) disparu. Le dur labeur des labours et de la plantation du riz est terminé. Il reste aux paysans un mois de tranquillité avant le temps de la récolte. Les fêtes peuvent alors commencer. Il n’y voit qu’un cérémonial auquel il ne faut donner aucune signification religieuse, mais il signale (son article est de 1951) avoir interrogé des personnes âgées qui lui ont expliqué qu’il s’agissait d’un acte de révérence à l’égard de la déesse mère des eaux, Mè Khongkha, la Mère de l'eau (พระแม่คงคา) qui nous semble appartenir au panthéon des divinités hindouistes. Elles ajoutaient qu’en dépit de dons généreux de celle-ci à l'homme, celui-ci pollue son eau de multiples manières et qu’il est bon, par conséquent, de lui demander pardon (3).

 

 

 

Il nous donne une autre explication plus religieuse : Bouddha avait laissé l’empreinte de son pied sur la rive sablonneuse de la rivière Nerbudda, dans le Deccan à la demande du roi des Naga, qui voulait adorer l'empreinte à l’endroit où le Seigneur avait disparu. Le Loy Krathong serait donc un acte d'adoration de la sainte empreinte qui se trouve aux Indes mais il ne nous la donne qu’avec le sourire, il a étudié les canons bouddhistes et ne l’a trouvé narré nulle part.

 

 

 

 

Il fait également référence à la tradition de Sukhothaï et la légende de la belle Nang Nophamat (นางนพมาศ) qui appartenait à la cour du roi Loethai  probablement. Le roi et sa cour étaient allés pour un pique-nique au bord du fleuve une nuit de cette pleine lune, mais cela ne nous explique pas les raisons de ce lâcher au fil de l’eau de paniers en feuilles de bananier portant bougies et bâtons d’encens.

 

 

 

 

Il cite  enfin deux sources : la première est de la main du roi Chulalongkorn lui-même : Phraratchaphithi sipsongduan  (พระราชพิ ธิ ๑๒ เดือน) ou « les cérémonies royales au cours des douze mois de l'année » écrit en 1888. Les conclusions du monarque sont simples : « Pour le roi, Loi Krathong n'a rien à voir avec une quelconque cérémonie ou rite. C’est simplement une occasion de réjouissance à laquelle tous les gens participent et pas seulement la famille royale;  ce n’est ni une cérémonie bouddhiste ni brahmaniste ».

 

 

 

 

Il nous renvoie enfin à consulter le Dr. Quaritch Wales, auteur d’un ouvrage publié à Londres en 1932 « Siamese State ceremonies », un coup dans l’eau, cet érudit décrit effectivement la cérémonie mais n’en donne aucune explication ni religieuse ni historique.

 

 

Peut-on dans ces conditions déterminer sérieusement l’origine historique de Loy  Krathong ?

 

Une offrande aux esprits de l’eau ? Une action de grâce à la déesse de l’eau, pour ceux qui vivent de l’eau, source de vie économique ? Tout simplement un passe-temps agréable pour une soirée au frais, en plein air au bord de l’eau et à la lumière de la pleine lune  ou tout à la fois et pour une fois une fête purement civile ?

 

Notre ami de Merveilleuse Chiang mai  a ouvert d’autres portes, ceux d’entre vous que le sujet intéresse consulteront son site avec profit, c’est à ce jour et à cette heure très certainement ce que vous pourrez lire de plus sérieux sur cette fête.

 

Les origines chinoises ?

 

La fête est peut-être venue de Chine par le Lanna : il existait en Chine de nombreuses fêtes consistant à faire flotter des bougies,  disparues avec le régime actuel mais qui subsisteraient encore à Java et Singapour.

 

 

Les origines indiennes ?

 

Les indiens pratiquent une fête consistant à faire flotter des lampes, la fête des lumières (Diwali) célébrée en automne qui remonte à la nuit des temps, probable rite agraire pour remercier la déesse des eaux de ses bienfaits. 

 

 

Les origines khmères ?

 

Les khmers ont absorbé la culture indienne et on retrouve chez eux la légende de Nang Nophama remerciant la mère des eaux mais associant Bouddha à la fête.

 

 

Le Lanna ?

 

Y –a-t-il un rapport entre la fête de Loikrathong et celle de yipéng (ยี่เป็ง)  que les habitants du Lanna fêtent le même jour ? 

 

 

Il y a donc une certitude, c’est qu’en réalité, les origines et la signification de cette fête sont incertaines même si toutes tournent autour des bienfaits de l’eau et que le lien avec la fête celtique d’Halloween sont de pure fantaisie.

 

 

HALLOWEEN

 

 

 

 

Le hasard a voulu -c’est un pur hasard- que la fête sinon bouddhiste du moins thaïe de Loy Krathong, tomba le 31 octobre de cette année 2020, le jour de la fête celtique de Halloween qui est figée au 31 octobre de notre calendrier julien. Les Celtes avaient probablement un calendrier non pas lunaire mais solaire qui ne coïncide pas avec le calendrier lunaire puisque le cycle de la terre autour du soleil ne coïncide pas avec celui de la lune autour de la terre.

 

 

 

La référence au soleil qui donne vie à la terre dans une civilisation qui vit dans le froid permanent tout au long de l’année importe plus qu’une référence à la lune qui ne brille que dans le froid de la nuit. Quoi de plus naturel alors de vénérer l’astre du jour et non celui de la nuit.

 

 

En se rappelant que Loy Kratong est tombé ces dernières années le 3 novembre en 2017, le 21 novembre en 2018, le 10 novembre en 2019 et le 31 octobre en 2020, il n’y a donc aucune déduction ésotérique fuligineuse à en tirer au niveau des rapports entre les Celtes et les bouddhistes.

 

 

 

Si nous nous amusions à ce jeu stupide, nous trouverions au hasard de la comparaison des calendriers des liens évidents entre le bouddhisme et le christianisme. Nous savons que la seule fête chrétienne, la plus grande assurément, établie selon un cycle lunaire est celle de Pâques.

 

 

La définition est la suivante : Pâques est le dimanche qui suit le quatorzième jour de la Lune qui atteint cet âge au 21 mars ou immédiatement après. Elle varie entre le 23 mars et le 25 avril. Les fêtes de la nouvelle année thaïe sont désormais fixées entre le 13 et le 15 avril. Les coïncidences entre Pâques (fête de la résurrection) et la nouvelle année ont été nombreuses, n’en citons que quelques-unes passées et à venir : Le 13 avril : 1941, 1950, 2031, 2036 et 2104. Le 14 avril : 1963, 1968, 1974, 2047, 2058, 2069 et 2104. Le 15 avril : 1900, 1906, 1979, 1990, 2001, 2063, 2074, 2085 et 2096. Nul n’a pensé y faire un lien. Mieux vaut que nous en restions là !

 

 

Que savons-nous de cette fête d’Halloween : avant J.-C., les druides qui détenaient le savoir tenaient sous leur emprise le monde celte.

 

 

 

 

Chaque année le 31 octobre, ils célébraient en l'honneur de leur divinité païenne Samhain (ou Samain), un festival de la mort : Ils se déplaçaient de maison en maison, réclamaient des offrandes pour leurs dieux et exigeaient parfois des sacrifices humains.

 

 

 

 

En cas de refus, ils proféraient des malédictions de mort sur cette maison : C’était en quelque sorte « la bourse ou la vie ». Pour éclairer leur chemin, ces malfaisants portaient des navets évidés et découpés en forme de visage dans lesquels brûlait une bougie faite avec de la graisse humaine de sacrifices précédents car les sacrifices humains ne leur étaient pas étrangers. La christianisation des terres celtes fut réelle mais relative, les traces de paganisme subsistaient encore en Bretagne jusqu’à la veille de la révolution de 1789. Au 18e et 19e siècle, les immigrants irlandais exportèrent cette vieille coutume dans leur terre d’accueil en remplaçant toutefois le navet par une citrouille pour on ne sait quelle raison. Si on a tenté d'associer à cette fête à la tradition chrétienne de la Toussaint, ce n’est qu’une hypothèse ; les origines en sont païennes sinon sataniques.

 

 

 

 

Le problème mais il est de taille est qu’elle fut au fil des années transformée en une méprisable mascarade commerciale. C’est exactement la même perversion de cupidité qui fit d’Odin, dieu celtique transformé en Saint Nicolas par l’église catholique puis en père Noël pollué par l’image qu’en donna Coca Cola.

 

 

 

 

Que ce jour soit considéré comme un festival d’automne où les enfants se costument en personnages de l'histoire américaine n’a rien de répréhensible.  Ce serait aussi bien et plus sain qu’ils le fassent pour mardi gras : Que certains pratiquent encore le culte d’Odin et de Wotan, de Lucifer ou de Satan pourquoi pas si les sacrifices humains ont disparu.

 

 

 

 

Mais la question est surtout que les Américains ont exporté cette fête devenue exclusivement commerciale là où elle n’a rien à faire, non seulement en Europe, mais aussi en Thaïlande en particulier.

 

Il est modestement permis de penser que moins de 0,0001 % ceux qui fêtent Halloween savent ce que cette fête représente.

 

Quand nous lisons sur une page Internet qui se donne les apparences du sérieux : La similitude entre Halloween des Celtes et Loy Krathong de Thaïlande est frappante, les deux festivals sont organisés pour protéger des démons et du mal …  nous devons rester cois ! Ce sont les rédacteurs qu’il faudrait frapper. Est-il permis d’écrire de telles bêtises ? Internet le permet mais que ceux qui ont vu lors de ces festivités une invocation quelconque aux démons nous le disent !

 

Nous savons que la croyance en des êtres surnaturels est innée chez l'homme. Les Thaïs les qualifient du terme générique de ผี « phi ». La traduction que l’on retrouve dans la plupart des lexiques ou dictionnaires, « fantôme » « démon » ou « esprit » est sinon mauvaise du moins très largement insuffisante.  Ce sont « Des choses que les êtres humains croient exister sous une forme mystérieuse, que l’on ne peut pas voir mais qui ont parfois un corps » (3). Nous nous sommes longuement penchés sur ces créatures, car effectivement nous vivons au milieu d’elles (4).  Leur étude est d’autant plus singulière que la ligne de démarcation entre les dieux et les créatures célestes bienfaisantes et les démons et créatures célestes malfaisantes est beaucoup plus difficile à faire que dans notre tradition biblique ! Il y a en effet de mauvais dieux et de bons démons.

 

 

Mais il est une certitude, c’est que les fêtes de Loy Kratong ne font intervenir  aucune de ces créatures et ce n’est que le hasard d’une coïncidence de dates qui est à l’origine de ces fuligineuses comparaisons.

 

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article : R9. UNE DES PLUS BELLES FÊTES DE THAÏLANDE : LE LOY KRATHONG (22 NOVEMBRE 2018) :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a167-une-des-plus-belles-fetes-de-thailande-le-loykratong-124921789.html

 

(2) http://www.merveilleusechiang-mai.com/loy-krathong-et-ses-origines-chinoises

http://www.merveilleusechiang-mai.com/loy-krathong-et-ses-origines-indiennes-1ere-partie

http://www.merveilleusechiang-mai.com/loy-krathong-et-ses-origines-indiennes-2eme-partie

http://www.merveilleusechiang-mai.com/loy-krathong-et-ses-origines-indiennes-3eme-partie

http://www.merveilleusechiang-mai.com/loy-krathong-et-ses-origines-indiennes-naraka

 

(3) Définition donnée par le dictionnaire de l’académie royale (édition 2002) qui en donne ensuite une très longue liste non exhaustive.

 

 

 

(4) Voir notre article :

A151. EN THAILANDE, NOUS VIVONS AU MILIEU DES « Phi » : http://www.alainbernardenthailande.com/article-a150-nous-vivons-au-milieu-des-phi-en-thailande-123529919.html

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1 novembre 2020 7 01 /11 /novembre /2020 22:57

 ภาษาไทยเป็นภาษาของใจ

 

 

Nous sommes parfois déconcertés par les rapports des Thaïs avec les sentiments, sentiments amoureux, sentiments amicaux  ou sentiments familiaux. Les sentiments y sont aussi nombreux et variés qu’ailleurs, mais ils se passent dans le cœur et souvent ils y restent. La langue thaïe a un mot pour chacun de ces sentiments ressentis dans le fonds de son cœur. C’est au cœur que l’on donne le plus de qualificatifs. En Thaïlande, même si on ne les montre pas, les sentiments du cœur sont nombreux, et dirigent la vie, plus peut-être la raison et la réflexion.

 

 

 

La langue est tout en expressions imagées particulièrement dans le domaine des sentiments. Elle utilise tout simplement à cette fin des mots composés (คำประสม - khamprasom). Ne revenons pas sur la grammaire thaïe, si elle est plus franche que la nôtre, elle est beaucoup plus complexe que ce que l’on lit trop souvent, notamment dans sa syntaxe.

 

 

Composée pour l’essentiel de mots monosyllabiques représentant un concept, l’adjonction au premier d’un autre mot en préfixe ou en suffixe représentant lui même un autre concept forme un troisième mot représentant un troisième concept au sens différent avec souvent beaucoup de subtilités : A et B peuvent donc donner AB ou BA  qui donnent C avec un sens différent de ses deux composants.

 

 

Ainsi nous avons eu de la peine à quantifier le  mot cœur (chaï – ใจ) qui est tout à la fois le cœur, centre des sentiments et des émotions et l’organe qui bat dans notre poitrine et nous donne la vie. Le cœur-organe vital est plus volontiers hua-chaï  (หัวใจ  Littéralement  - tête-cœur).  N’entrons pas dans des cours d’anatomie, mais remarquons la construction de trois mots concernant l’organe : 

 

 

 

หัวใจห้องล่าง (huachai hong lang), Littéralement Coeur chambre basse, c’est le  ventricule qui très logiquement va devenir หัวใจห้องล่างขวา (huachai hong lang khwa) qui est le ventricule droit et หัวใจห้องล่างซ้าย (huachai hong lang sai) le ventricule gauche. La construction de ces mots est d’une logique implacable.

 

 

Mais quittons l’anatomie pour entrer dans les sentiments.

 

 

Vous entendrez souvent เข้าใจ (khao chaientrer – cœur), c’est comprendre mais comprendre quelqu’un n’est-ce pas un peu entrer dans son cœur ?

 

 

Deux autres mots du langage courant dans lesquels le positionnement du cœur en change le sens :

ดีใจ (di chai – bien- cœur) être bien dans son cœur, c’est évidement content 

 

 

Si nous mettons le cœur en préfixe, nous avons ใจดี (chai di – cœur – bien) qui devient généreux, bon.

 

 

สนใจ (son chai – intéressé – cœur), être attentif : être attentif aux propos de votre interlocuteur, n’est-ce pas faire preuve de cœur ?

 

 

Vous entendrez aussi souvent ใจเย็น souvent d’ailleurs doublé en ใจเย็นๆ  (chai yen – cœur – froid – froid), une façon pittoresque de dire « du calme ! ».

 

 

Si nous mettons chai en suffixe, nous aurons เย็นใจ (yen chai – froid – cœur) dont être calme et détendu.

 

 

A l’inverse bien sûr, ใจร้อน (chai ron – cœur – chaud), voilà un  impétueux !

 

 

Nous เสียpouvons d’ailleurs compléter ใจร้อนใจเร็ว  (chai ron chai reo – cœur – chaud – cœur vite) ce qui est tout simplement un superlatif du précédent !

 

 

Et si chai vient en suffixe nous aurons ร้อนใจ (ron chai – chaud - cœur), c’est de façon moins logique anxieux.

 

 

Continuons notre promenade avec le mot เสีย (sia – détérioré) : เสียใจ (sia chai – détérioré – cœur) devient désolé

 

et si le préfixe devient suffixe, ใจเสีย (chai sia - cœur - détérioré) devient découragé.

 

 

Nous ne prétendons pas vous donner des leçons d’apprentissage de la langue mais simplement citer quelques expressions courantes qui démontrent la complexité des sentiments du cœur et la diversité du langage pour les exprimer. Il est difficile d'imaginer une seule phrase en thaï sans rencontrer le mot chai traduisant, en dehors au concret, de l’organe, l’émotionnel, le mental, le spirituel, une condition ou un état physique et fait référence à l’abstrait, les sentiments.

 

Si nous cherchons à les inventorier, le Dictionnaire de l’Académie royale donne une centaine d’entrées mais ne concernant que les mots où il se trouve en préfixe.

 

 

Si nous poursuivons la recherche, le mot intervient 1997 fois dans un mot composé bi ou trisyllabique dans ce qui nous parait l’un des meilleurs sites sur la langue thaïe, malheureusement anglophone : http://www.thai-language.com/. En dehors de plus de 20.000 clips audio, son dictionnaire comprend 76.542 entrées, beaucoup plus que dans le Petit Larousse qui n’en contient que 63.000, 1997 entrées incluant le mot chai !

 

 

Le dictionnaire thaï-français de Charles Degnau qui en contient un peu plus de 19.000 entrées intègre environ 900 mots composés de bi ou pluri-syllabiques contenant le mot chaï.

 

 

A titre simplement indicatif, le Dictionnaire de Monseigneur Pallegoix qui est toujours un instrument utile même s’il faut parfois le dépoussiérer, comprend environ 30.000 entrées.

 

 

Remercions-les donc avec un « merci » spécifiquement isan : khopchai (ขอบใจ – remercier – cœur) qui est plus parlant que le classique khopkhun (ขอบคุณ – remercier – vous) même si en thaï de Bangkok il est considéré comme familier !

 

 

Sans aller plus avant un Français « moyen » utilise environ 5 000 mots pour se faire comprendre mais ce ne serait qu’une moyenne qui cache des distinctions importantes : Le vocabulaire quotidien et pratique varierait de 300 à 3 000 mots, selon le milieu dans lequel on évolue. Le vocabulaire actif compte de 800 à 1 600 mots pour les élèves du secondaire et 3 000 mots pour l'adulte moyen. Le vocabulaire de « culture générale » - soit les mots dont on connaît la signification, mais que l'on utilise moins fréquemment au quotidien - varierait entre 2 500 et 6 000 mots pour les élèves du secondaire, et entre 20 000 à 30 000 mots pour les personnes cultivées. Nous donnons ces chiffres sous bénéfice d’inventaire.

 

 

Quelques sites Internet, rares, parlent de cette utilisation systématique du mot chai en la qualifiant d’utilisation « métaphorique ». C’est à notre avis une erreur grammaticale majeure puisque cette forme de construction des mots n’est en rien une métaphore. Nous avons tous appris ou aurions-nous dû, au niveau tout au plus du Certificat d’études ou de l’examen d’entrée en sixième, ce qu’est une métaphore. Le plus bel exemple que citent tous les manuels est tiré de Victor Hugo : La métaphore, est une figure de style fondée sur l'analogie. Elle désigne une chose par une autre qui lui ressemble ou partage avec elle une qualité essentielle. La métaphore est différente d'une comparaison ; la comparaison affirmant une similitude : « La lune ressemble à une faucille » ; tandis que la métaphore la laisse deviner, comme quand Victor Hugo écrit « cette faucille d’or dans le champ des étoiles. ».

 

 

Bref, la langue thaïe sait ce qu’est une métaphore (อุปมา upama) (1).

 

 

Quel que soit le nom que l’on donne à cette forme de rhétorique, elle n’est l’apanage ni des écrivains ni des poètes. Comprendre et utiliser ce mot, c’est sans doute une façon de comprendre la mentalité thaïe, et l’identité thaïe alias « thainess ». Dans l’exemple que nous venons de citer « Comprendre » (เข้าใจ - khao chai), un mot simple du langage courant qui veut parfois dire bien davantage que « J’ai compris ce que  vous m’avez dit » mais «  ce que vous m’avez dit est entré dans mon cœur » (2).

 

 

NOTES

 


(1) Il semblerait que nous soyons en présence d’une hypallage, figure de style qui rapproche deux termes logiquement incompatibles dans une relation inédite. L’étude approfondie des tropes et de la rhétorique n’est toutefois pas de nos spécialités et elle est aujourd’hui largement méconnue !

 

 

(2)  Notons  que dans la même rhétorique, les Thaïs font un surabondant usage du mot (หน้า na),qui est le visage

 

 

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26 octobre 2020 1 26 /10 /octobre /2020 22:56

 

Qu’est ce qui a conduit Heine, ce poète romantique dont Gérard de Nerval disait « C’est un poète français qui se prend pour un Allemand » à consacrer un poème à notre éléphant blanc quelques années avant sa mort survenue à Paris en 1856 ?

 

 

LA GÉNÉSE

 

Nous allons rencontrer Théophile Gautier : Heinrich Heine et lui se sont connus peu après l’arrivée de Heine à Paris en 1837 et se sont rencontrés régulièrement ayant de nombreux amis communs dont Gérard de Nerval.

 

 

En janvier 1849, Gautier publie dans la « Revue des deux mondes » un poème singulier baptisé « Symphonie en blanc majeur » inséré par la suite dans « Émaux et camées ». Le blanc en est au centre, blanc des cygnes, blanc des femmes-cygnes des légendes germaniques, blanc de la neige et des glaciers, blanc de la peau des belles, blanc des camélias, blanc du lis, blanc de l’écume de la mer, blanc du marbre, blanc de l’argent et de l’opale, blanc de l’ivoire et de l’hermine, blanc du vif-argent et de la dentelle, blanc de la fleur d’aubépine, blanc de l’albâtre et blanc de la colombe. Ces 18 quatrains sont dédiés à une femme au travers de l’évocation de la blancheur. Laissons les exégètes s’extasier devant cette bluette qui n’ajoute rien à la gloire du poète (1).

 

 

Théophile Gauthier devait beaucoup à Heinrich Heine, plus que des remerciements, certaines pièces de ses « Émaux et camées » relèveraient presque du plagiat, mais ce n’est pas notre propos.

 

Les vers de Gautier obtinrent un succès au moins d’estime ce qui a probablement mis de mauvaise humeur Heinrich Heine qui n'a pas craint d'ébaucher la caricature de celle dont Gautier décrivait la blancheur. 

 

 

 

Deux ans plus tard, en octobre 1851, la même revue publia une série de poèmes de Heinrich Heine (qui signe Henri Heine), fantasques et grinçants, sous le titre de « Romancero poésies inédites » incluant celui intitulé Un Éléphant blanc Der weiße Elephant ») dans une traduction de Taillandier et qui semble avoir été écrit pour les besoins de la cause ? Il est en effet consacré à une comtesse Bianca dont Heine nous dit «  Les poètes cherchent en vain des images pour représenter sa peau blanche; Même Gautier lui-même n'en est pas capable, cette blancheur est implacable! » (2).  Il s'agissait – semble-t-il – d'une « demi-mondaine » qui fréquentait les cercles littéraires.

 

 

L’HISTOIRE DE L’ÉLÉPHANT BLANC AMOUREUX MELANCOLIQUE CONTÉE PAR HEINE.

 

 

Le roi du Siam, Mahawasant, gouvernait la moitié de l'Inde et douze rois, même le grand moghol, étaient ses tributaires.

 

Tous les ans, au milieu des tambours, des trompettes et des drapeaux, les caravanes des redevances, des milliers de chameaux à la bosse orgueilleuse transportaient avec peine toutes les richesses de son empire.

 

A cette vue le monarque jouissait secrètement dans son âme mais se plaignait en public du peu d’espace dont il disposait dans la salle qui contenait ses trésors.

 

Cependant vaste, spacieuse et magnifique, la salle contenant ces trésors qui dépassairent en magnificence toutes les féeries des Mille et une nuits.

 

« Le château d'Indra », tel était le nom du palais oú tous les dieux étaient rangés, statues d’or  finement ciselées et incrusté de pierres précieuses.

 

Il y en avait au moins trente mille, trente mille figures bizarrement effroyables, mélange de l’homme et de la bête, chacune avec de nombreuses mains et de nombreuses têtes.

 

Dans la salle de pourpre, on voyait avec admiration treize cents arbres de corail aussi grands que des palmiers, immense forêt rouge aux branches tortillées et aux entrelacements étranges.

 

Le pavé, fait du cristal le plus pur, reflétait tous ces arbres et des faisans  au plumage brillant et bariolé s’y prélassaient majestueusement.

 

Le singe préféré de Mahawasant portait un ruban de soie autour cou, y était attachée la clef qui ouvrait les salles appelées salles du sommeil.

 

Les gemmes d’une valeur inestimable étaient amoncelées à terre comme des petits poids. On y trouvait aussi des diamants de la taille d'un œuf de poule.

 

C’est là que sur des sacs énormes emplis de perles que le roi aimait à s’étendre. Le singe se couchait sur le monarque et tous deux s’endormaient en ronflant.

 

Mais le plus précieux de tous les trésors du roi, son bonheur, le ravissement de son âme, sa joie et son orgueil, c’était son éléphant blanc.

 

Pour servir de demeure à cet hôte auguste, le roi lui avait fait construire le plus beau des palais. Le toit couvert de feuilles d’or, était soutenu par des colonnes à chapiteaux en forme de fleurs de lotus.

 

Trois cents gardes, sa garde d’honneur, étaient debout à la porte, et à genoux le dos courbé, il était servi par cent eunuques noirs.

 

Un bol d’or contenait les mets les plus savoureux pour qu’il y plonge sa trompe. On lui servait dans des seaux d’argent du vin assaisonné des plus fines épices.

 

Il était parfumé d'essences d'ambre gris et de rose, sa tête était ornée de couronnes de fleurs, pour tapis de pieds, il avait les foulards les plus précieux de Cachemire.

 

La vie la plus douce lui était faite, mais personne sur terre n'est satisfait de son sort. Le noble animal, on ne sait comment, s’était enfoncé dans une profonde mélancolie.

 

C’était la mélancolie blanche au milieu de l'abondance. On voulait le consoler, lui remonter le moral, le distraire, mais les tentatives les plus ingénieuses échouèrent.

 

En vain, les bayadères virent chanter et danser devant, en vain retentirent les instruments des musiciennes ; rien ne pouvait l’égayer.

 

Comme son état empirait de jour en jour, le cœur de Mahawasant fut troublé; Il fit appeler aux marches du trône le plus savant de ses astrologues appelé Sterngucker, le familier des étoiles.

 

Il lui dit d’une voix impérieuse « Familier des étoiles, je te ferai couper la tête si tu ne peux me dire ce qui manque à mon éléphant et pourquoi son âme est si sombre ».

 

L’astrologue se jeta trois fois à terre et dit d’un air pénétré « Ô, Roi, je vais te révéler la vérité et tu agiras ensuite selon ton bon plaisir ».

 

 

Le récit de l’astrologue :

 

Il y a dans les pays du nord une très belle femme de grande taille et au corps blanc. Ton éléphant est superbe, mais on ne saurait le comparer à elle.

 

Comparé à elle, il semble en effet n’être qu’une petite souris blanche. La statue de cette femme rappelle Bimha, la géante du Ramayana et la grande Diane d’Éphèse.

 

 

Comme ses membres se cambrent en un édifice splendide ! L’édifice est supporté gracieusement et fièrement par deux pilastres d’albâtre d’un blanc éclatant.

 

Elle est la basilique colossale du Dieu Cupidon, la cathédrale du fils de Vénus. La lampe qui brule joyeusement dans son tabernacle est un cœur  sans défauts et sans tâches.

 

 

Les poètes cherchent en vain des images pour représenter sa peau blanche; Même Gautier lui-même n'en est pas capable, cette blancheur est implacable !  (3)  

 

La neige du sommet de l'Himalaya foulée par ses pieds nus prendrait une couleur de cendre grisâtre. Les lys que saisit sa main jaunissent de jalousie.

 

 

 

Cette grande dame blanche s’appelle la Comtesse Bianca. Elle vit à Paris dans le pays des Francs et l’éléphant est amoureux d’elle.

 

Par une merveilleuse affinité sélective, il a fait sa connaissance dans un rêve, oui, c’est dans un rêve qu’elle s’est glissée dans son cœur.

 

Le désir le consume depuis lors. Et lui, qui était si heureux et en bonne santé avant est devenu un Werther à quatre pattes et rêve d'une Lotte dans le nord (4).

 

 

 

Mystérieuse sympathie ! Il ne l'a jamais vue et pense à elle. Il piétine souvent au clair de lune et soupire: « Si j'étais un oiseau ! »

 

Au Siam il n'y a que son corps, ses pensées sont avec Bianca au pays des Francs;  Mais cette séparation du corps et de l'âme affaiblit son estomac et assèche sa gorge.

 

Les rôtis les friands lui répugnent. Il n'aime plus que les nouilles cuites à la vapeur et Ossian; Il tousse, il maigrit et creuse sa tombe avant l’âge (5).

 

 

 

Voulez-vous le sauver, sauver sa vie, le rendre au monde des mammifères, Ô roi, envoyez le grand malade directement à Paris, la capitale des Francs.

 

Là s’il voit en réalité la belle femme qui est l’idéal de ses rêves, il sera guéri de sa noble tristesse.

 

L’éclat des yeux de sa belle dissiperont les tourments de son âme. Son sourire dissipera les dernières ombres nichées dans son cœur.

 

Et sa voix comme une chanson magique en chassera la discorde qui règne dans son esprit. Il soulèvera joyeusement les lobes de ses oreilles et se sentira rajeuni et régénéré.

 

La vie est si belle, si douce sur les rives de la Seine  dans la ville de Paris ! Comme votre éléphant dans ce pays-là va se civiliser et se divertir !

 

Mais par-dessus tout, ô roi, faites remplir richement sa cassette de voyage et donnez-lui une lettre de crédit chez Rothschild frères, rue Lafitte (6).

 

Oui, une lettre de crédit d’environ un million de ducats. Le baron de Rothschild dira alors de lui  « C’est un brave  homme d’éléphant ».

 

 

Ainsi parla l'astrologue qui se prosterna encore trois fois au sol.  Le roi le congédia avec de riches présents et s’allongea pour réfléchir.

 

Il pensa ceci, il pensa cela, la pensée pèse lourdement aux rois. Le singe s’étendit à ses côtés et tous deux finirent par s’endormir.

 

Ce qu'il décida, je ne puis le dire, je le raconterai plus tard, la malle de l’Inde n’est pas arrivée et la dernière avait pris la route de Suez.

 

 

***

Mais pourquoi Heine inventa-t-il un éléphant blanc qui se meurt d’amour au Siam et doit aller à Paris pour trouver là une grande dame blanche ? Heinrich Heine n'a pas craint d'ébaucher la caricature de celle dont Théophile Gautier avait voulu tracer le portrait. Mais cette caricature-là est terriblement longue et apprêtée. Nous n’avons pas les compétences requises dans la langue de Goethe pour en apprécier les qualités poétiques et nous ne disposons que de la traduction en prose de Taillandier. Pour les germanophones, nous leur donnons le texte d’origine en note (7).

 

Il faut toutefois avoir l'esprit un peu obtus pour ne pas trouver tout cela autrement que bien peu spirituel. Ce poème n’ajoute rien à la gloire de Heine !  Il faut toutefois le prendre pour ce qu’il est, une longue tirade parodique sans autre but que de se moquer courtoisement de l’un de ses collègues en mal de métaphores.

 

 

NOTES

 

 

(1) Voir « SUR LA SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR DE THEOPHILE GAUTIER » par Luciana Alloco Bianco

 

(2) « Die Dichter jagen vergebens nach Bildern, Um ihre weiße Haut zu schildern ; Selbst Gautier ist dessen nicht kapabel, O diese Weiße ist implacable ! »

 

(3)  Le mot « implacable » est en français dans le texte allemand.

 

(4) Souvenirs en général mauvais  pour tous ceux qui ont étudié l’allemand et qui ont été condamnés à traduire des pages de Goethe, le plus souvent des extraits du très classique « Les Souffrances du jeune Werther » (Die Leiden des jungen Werther). Bien que comportant une centaines de pages, les états d'âme de Werther – romantisme oblige – peuvent se résuler en quelques lignes : Le jeune Werther installé à Wetzlar en Hesse y tombe amoureux de Charlotte, déjà fiancée à un  autre homme. Il prend la fuite et se console à la lecture d’Ossian. Il déclare qu’Ossian a remplacé Homère dans son cœur et qu’il découvre avec délices les promenades sur la lande balayée par le vent de tempête qui conduit dans les brumes et sous la lueur obscure de la lune les esprits des ancêtres. Charlotte s'est mariée. Comprenant que cet amour est impossible, après une dernière visite  pendant laquelle il lui lit une traduction qu'il a faite du poème d'Ossian Les Chants de Selma, Werther se suicide. La maison de Charlotte à Wetzlar est présentement un musée.

 

 

(5) Cette association entre un plat de nouilles et Ossian est singulière. Ossian fut un pseudo Homère alors fort à la mode. Il aurait été un barde écossais du troisième siècle, aveugle comme Homère et auteur d’une série de poèmes dits « gaéliques » traduits et publiés en anglais entre 1760 et 1763 par le poète James Macpherson, qui eurent un énorme retentissement dans toute l'Europe. Il disait avoir traduit du gaélique cette épopée, retrouvée à partir de collectes de chants populaires dans les Highlands et les îles écossaises. Une vague d’ « ossianophilie » déferla sur toute l’Europe, en particulier chez les prés romantiques. À travers la référence à Ossian s’effectue le passage de l’histoire et de la mythologie gréco-latine à des références celtiques et la découverte d’un autre patrimoine culturel, hérité des ancêtres « barbares » des Européens, les Celtes, Germains et Vikings. L’un des plus grands ossianophiles fut Bonaparte mais il est difficile de le considérer comme l’arbitre du bon goût en matière de littérature. Ossian a été traduit à de multiples reprises au dix-neuvième siècle mais ne semble pas l’avoir été depuis lors ? Sa diffusion aujourd’hui est confidentielle et plus encore et pour avoir feuilleté un exemplaire en prose et une autre péniblement mis en vers français par un académicien, le barde nous a semblé aussi indigeste qu’un plat de nouille.

 

(6) La référence au banquier israélite est-elle la suite des origines juives de Heine qui lui valurent bien des désagréments de son vivant et post mortem puisque ses œuvres furent comprises dans le gigantesque autodafé de 1933.

 

 

(7)                                            Der weiße Elefant

 

Der König von Siam, Mahawasant,

Beherrscht das halbe Indienland,

Zwölf Kön'ge, der große Mogul sogar,

Sind seinem Zepter tributar.

 

Alljährlich mit Trommeln, Posaunen und Fahnen

Ziehen nach Siam die Zinskarawanen;

Viel tausend Kamele, hochberuckte,

Schleppen die kostbarsten Landesprodukte.

 

Sieht er die schwerbepackten Kamele,

So schmunzelt heimlich des Königs Seele;

Öffentlich freilich pflegt er zu jammern,

Es fehle an Raum in seinen Schatzkammern.

 

Doch diese Schatzkammern sind so weit,

So groß und voller Herrlichkeit;

Hier überflügelt der Wirklichkeit Pracht

Die Märchen von Tausendundeine Nacht.

 

« Die Burg des Indra » heißt die Halle,

Wo aufgestellt die Götter alle,

Bildsäulen von Gold, fein ziselieret,

Mit Edelsteinen inkrustieret.

 

Sind an der Zahl wohl dreißigtausend,

Figuren abenteuerlich grausend,

Mischlinge von Menschen- und Tiergeschöpfen,

Mit vielen Händen und vielen Köpfen.

 

Im « Purpursaale » sieht man verwundert

Korallenbäume dreizehnhundert,

Wie Palmen groß, seltsamer Gestalt,

Geschnörkelt die Äste, ein roter Wald.

 

Das Estrich ist vom reinsten Kristalle

Und widerspiegelt die Bäume alle.

Fasanen vom buntesten Glanzgefieder

Gehn gravitätisch dort auf und nieder.

 

Der Lieblingsaffe des Mahawasant

Trägt an dem Hals ein seidenes Band,

Dran hängt der Schlüssel, welcher erschleußt

Die Halle, die man den Schlafsaal heißt.

 

Die Edelsteine vom höchsten Wert,

Die liegen wie Erbsen hier auf der Erd'

Hochaufgeschüttet; man findet dabei

Diamanten so groß wie ein Hühnerei.

 

Auf grauen, mit Perlen gefüllten Säcken

Pflegt hier der König sich hinzustrecken;

Der Affe legt sich zum Monarchen,

Und beide schlafen ein und schnarchen.

 

Das Kostbarste aber von allen Schätzen

Des Königs, sein Glück, sein Seelenergötzen,

Die Lust und der Stolz von Mahawasant,

Das ist sein weißer Elefant.

 

Als Wohnung für diesen erhabenen Gast

Ließ bauen der König den schönsten Palast;

Es wird das Dach, mit Goldblech beschlagen,

Von lotosknäufigen Säulen getragen.

 

Am Tore stehen dreihundert Trabanten

Als Ehrenwache des Elefanten,

Und kniend, mit gekrümmtem Rucken,

Bedienen ihn hundert schwarze Eunucken.

 

Man bringe auf einer güldnen Schüssel

Die leckersten Bissen für seinen Rüssel;

Er schlürft aus silbernen Eimern den Wein,

Gewürzt mit den süßesten Spezerein.

 

Man salbt ihn mir Ambra und Rosenessenzen,

Man schmückt sein Haupt mit Blumenkränzen;

Als Fußdecke dienen dem edlen Tier

Die kostbarsten Schals aus Kaschimir.

 

Das glücklichste Leben ist ihm beschieden,

Doch niemand auf Erden ist zufrieden.

Das edle Tier, man weiß nicht wie,

Versinkt in tiefe Melancholie.

 

Der weiße Melancholikus

Steht traurig mitten im Überfluß.

Man will ihn ermuntern, man will ihn erheitern,

Jedoch die klügsten Versuche scheitern.

 

Vergebens kommen mit Springen und Singen

Die Bajaderen; vergebens erklingen

Die Zinken und Pauken der Musikanten,

Doch nichts erlustigt den Elefanten.

 

Da täglich sich der Zustand verschlimmert,

Wird Mahawasantes Herz bekümmert;

Er läßt vor seines Thrones Stufen

Den klügsten Astrologen rufen.

 

« Sterngucker, ich laß dir das Haupt abschlagen«,

Herrscht er ihn an, »kannst du mir nicht sagen,

Was meinem Elefanten fehle,

Warum so verdüstert seine Seele? »

Doch jener wirft sich dreimal zur Erde,

Und endlich spricht er mit ernster Gebärde:

« O König, ich will dir die Wahrheit verkünden,

Du kannst dann handeln nach Gutbefinden.

 

Es lebt im Norden ein schönes Weib

Von hohem Wuchs und weißem Leib,

Dein Elefant ist herrlich, unleugbar,

Doch ist er nicht mit ihr vergleichbar.

 

Mit ihr verglichen, erscheint er nur

Ein weißes Mäuschen. Es mahnt die Statur

An Bimha, die Riesin, im 'Ramayana',

Und an der Epheser große Diana.

 

Wie sich die Gliedermassen wölben

Zum schönsten Bau! Es tragen dieselben

Anmutig und stolz zwei hohe Pilaster

Von blendend weißem Alabaster.

 

Das ist Gott Amors kolossale

Domkirche, der Liebe Kathedrale;

Als Lampe brennt im Tabernakel

Ein Herz, das ohne Falsch und Makel.

 

Die Dichter jagen vergebens nach Bildern,

Um ihre weiße Haut zu schildern;

Selbst Gautier ist dessen nicht kapabel -

O diese Weiße ist implacable!

 

Des Himalaja Gipfelschnee

Erscheint aschgrau in ihrer Näh';

Die Lilie' die ihre Hand erfaßt,

Vergilbt durch Eifersucht oder Kontrast.

Gräfin Bianka ist der Name

Von dieser großen weißen Dame;

Sie wohnt zu Paris im Frankenland,

Und diese liebt der Elefant.

 

Durch wunderbare Wahlverwandtschaft

Im Traume machte er ihre Bekanntschaft,

Und träumend in sein Herze stahl

Sich dieses hohe Ideal.

 

Sehnsucht verzehrt ihn seit jener Stund',

Und er, der vormals so froh und gesund,

Er ist ein vierfüßiger Werther geworden,

Und träumt von einer Lotte im Norden.

 

Geheimnisvolle Sympathie!

Er sah sie nie und denkt an sie.

Er trampelt oft im Mondschein umher

Und seufzet: 'Wenn ich ein Vöglein wär!'

 

In Siam ist nur der Leib, die Gedanken

Sind bei Bianka im Lande der Franken;

Doch diese Trennung von Leib und Seele

Schwächt sehr den Magen, vertrocknet die Kehle.

 

Die leckersten Braten widern ihn an,

Er liebt nur Dampfnudeln und Ossian;

Er hüstelt schon, er magert ab,

Die Sehnsucht schaufelt sein frühes Grab.

 

Willst du ihn retten, erhalten sein Leben,

Der Säugetierwelt ihn wiedergeben,

O König, so schicke den hohen Kranken

Direkt nach Paris, der Hauptstadt der Franken.

 

Wenn ihn alldort in der Wirklichkeit

Der Anblick der schönen Frau erfreut,

Die seiner Träume Urbild gewesen,

Dann wird er von seinem Trübsinn genesen.

 

Wo seiner Schönen Augen strahlen,

Da schwinden seiner Seele Qualen;

Ihr Lächeln verscheucht die letzten Schatten,

Die hier sich eingenistet hatten;

 

Und ihre Stimme, wie 'n Zauberlied,

Löst sie den Zwiespalt in seinem Gemüt;

Froh hebt er wieder die Lappen der Ohren,

Er fühlt sich verjüngt, wie neugeboren.

 

Es lebt sich so lieblich es lebt sich so süß

Am Seinestrand, in der Stadt Paris!

Wie wird sich dorten zivilisieren

Dein Elefant und amüsieren!

 

Vor allem aber, o König, lasse

Ihm reichlich füllen die Reisekasse,

Und gib ihm einen Kreditbrief mit

Auf Rothschild frères in der Rue Lafitte.

 

Ja, einen Kreditbrief von einer Million

Dukaten etwa; - der Herr Baron

Von Rothschild sagt von ihm alsdann:

'Der Elefant ist ein braver Mann!'«

 

So sprach der Astrolog, und wieder

Warf er sich dreimal zur Erde nieder.

Der König entließ ihn mit reichen Geschenken,

Und streckte sich aus, um nachzudenken.

 

Er dachte hin, er dachte her;

Das Denken wird den Königen schwer.

Sein Affe sich zu ihm niedersetzt,

Und beide schlafen ein zuletzt.

 

Was er beschlossen, das kann ich erzählen

Erst später; die indischen Mall'posten fehlen.

Die letzte, welche uns zugekommen,

Die hat den Weg über Suez genommen.

 

 

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8 octobre 2020 4 08 /10 /octobre /2020 11:41

Cet animal sacré au Siam, en Birmanie et au Cambodge a naturellement suscité l’imagination des romanciers ou romancières. Nous avons rencontré le burlesque avec Robida (1), une histoire d’amour à l'eau de rose avec Judith Gauther (2), un feuilleton avec Armand Dubarry (3) et un conte pour enfants avec Georges Sand (4).

 

 

La version que nous donne Villiers est singulière. Elle est assurément la plus insolite, la plus fantastique et aussi la plus farfelue sortie de l’imagination débridée de l’écrivain. A l'exception peut-être des Contes cruels, qui ont bénéficié de multiples rééditions, son œuvre reste partiellement méconnue. Tel est le cas de cette Légende de l'Éléphant blanc oú il rassemble le meilleur de ses qualités, un style magistral et un humour à tout le moins particulier. Publiée une première fois dans la « Revue Illustrée » de 1886, illustrée par Eugène Courboin,

 

la même année la légende est insérée dans le recueil intitulé « l’amour suprème », illustrée par Auguste Gorguet. 

 

 

 

Le texte intervint dans un contexte géopolitique  qui n’est plus guère d’actualité.  Villiers aurait eu l’intention initiale de l’intituler « Les ruines d’Angkor », le situant au Cambodge alors tributaire du Siam, non encore protectorat mais chasse gardée des Français. La mainmise de l’Angleterre sur la Birmanie en 1885 modifia son intention première, Angkor devint Mandalay et les rives de l’Irrawaddy remplacèrent celles du Mékong (5).

 

 

Résumons-le en quelques lignes en tentant sans le trahir de n’être ni simplificateur ni imparfait. 

 

LE CONTRAT

 

Lord  W*** avait résolu de doter le Zoological garden de Londres d’un véritable éléphant blanc, fantaisie de grand seigneur, orgueil national aidant.

 

 

Un « grand touriste » de ses amis lui en avait donné l’idée, ayant lui-même rencontré l’animal à une hauteur de 22° de latitude en un endroit situé sur une carte. L’Anglais n’ignorait pas l’importance de cet animal pour les populations locales ni la guerre sanglante entre le Siam et la Birmanie qui fut déclarée pour la possession d'un de ces fantastiques animaux sacrés que le roi de Siam se refusait à céder aux Birmans. Le richissime gentilhomme offrit cent mille livres (deux millions cinq cent mille francs de l’époque) à l'illustre dompteur Mayëris pour qu'il procède au rapt d'un de ces animaux et le lui livre à quai à Londres non sans l’avoir avisé des risques encourus : La tradition bouddhiste promettait la ruine de l’empire du jour où un de ses éléphants disparaissait et mieux valait pour les chasseurs ne pas tomber entre les mains des autochtones ! Mayëris accepta le marché. Il s’adjoint les services d’une douzaine d’aventuriers chevronnés que Villiers appelle des bas-de-cuirs (référence à Fenimore Cooper ?).

 

 

Lui et ses hommes se jurèrent de se faire mutuellement, l'aumône d'une mort rapide, au cas où ils se verraient découverts et cernés, afin de ne pas tomber vivants entre les mains cruelles et échapper aux tortures des « talapoins de la Sacrificature » dont le gentilhomme leur avait fait une description terrifiante.

 

Notre bestiaire avait l’esprit pratique et s’était dit que pour enlever l’animal au travers des menaces et des dangers, il était d'abord indispensable de le teindre. Il chercha quelle teinture provisoire pourrait le mieux résister aux intempéries éventuelles, et finit par s'approvisionner, tout bonnement, de quelques barils de l'Eau pour barbe et cheveux  la plus en vogue chez la gentry !

 

 

L’EXPÉDITION

 

Le petit équipage gagne l'Asie et remonte en radeau un grand fleuve birman, jusqu'à la ville sainte où avait été signalée la présence de l’animal sacré sur la carte. Ils gagnèrent l’amitié des habitants en se présentant comme chasseurs de fourrures et détruisant un couple de tigres qui terrorisait la région. Ils s’étaient également attirés l’amitié du mahout de l’éléphant blanc par le respect simulé qu’ils manifestaient devant l’animal. Ils préparèrent leur embuscade. Pendant que Mayëris détournait l’attention du cornac, l'un des chasseurs, se dressant dans les hautes herbes, lui ajusta, pour l'assoupir, avec la rapidité de l'éclair et avec l’aide de ressorts d’acier le contenu d’une bonbonne de chloroforme à t'extrémité de la trompe. La bête s’engourdit. Mayëris et ses hommes s’emparèrent du cornac, le ligotèrent et le bâillonnèrent. On transporta le malheureux et l’animal à demi comateux sur  le radeau embusqué sur les rives du fleuve.

 

 

On enleva de ses défenses tous les ornements d'or et  les bracelets de pierreries dont les femmes de la ville les avaient surchargées. On ouvrit les barils de teinture et toute l’équipe se mit à le  badigeonner, de la queue à ses larges oreilles, imbibant d'une double couche de la puissante liqueur jusqu'aux derniers replis de la trompe. Dix minutes après, l'éléphant  sacré, complètement travesti à l'exception des ivoires, était devenu nègre.

LE RETOUR

 

Le voyage de retour jusqu’à la mer s’effectua sans incident majeur à un détail près, le malheureux mahout toutefois était mort d’émotion. Ce fut la simple affaire d’une pierre au cou. Nous retrouvons le cynisme des Contes cruels : « Pascal nous dit qu’au point de vue des faits, le Bien et le Mal sont une question de « latitude ». La traversée fut donc paisible.

 

L’ÉLÉPHANT CAMÉLÉON

 

Arrivée à Londres, l’heure fut venue de faire les comptes mais le directeur du zoo et notre gentilhomme s’écrièrent «  Mais il est noir votre éléphant blanc » ! Il fallut donc le déteindre car on ne peut proclamer blanc ce qui est noir. Le lendemain, Mayëris revint avec les chimistes nécessaires pour procéder, sans délais à l'opération. Ceux-ci s'acharnèrent donc à « relotionner » aussitôt de réactifs puissants  le malheureux pachyderme. Mais les acides de la teinture initiale avaient pénétré profondément l'épais tissu cutané du proboscidien de sorte qu'en se combinant avec ces acides, les réactifs, appliqués à t'étourdie, produisirent un résultat inattendu. Loin de reprendre sa teinte natale, l'éléphant devenait vert, orange, bleu roi, violet, cramoisi, gorge de pigeon, chatoyait et passait par toutes les nuances de l'arc-en-ciel. Sa trompe, pareille au pavillon bariolé d'une nation inconnue, durant une accalmie, pendait, immobile, contre le mât peinturluré d'une de ses jambes immenses, si bien que, dans un saisissement, le directeur émerveillé s'écria « mais c’est l’éléphant caméléon » !

 

 

L’ÉLÉPHANT MEURT D’AMOUR

 

Le lord refusa cet épouvantable versicolore qui n’avait aucune valeur morale, coiffa son chapeau et s’en alla. Mayëris dont la cupidité était inlassable ne perdit toutefois pas le nord et demanda au directeur s’il existait une éléphante dans son établissement. Il en était une seule. Le dompteur se proposa alors de croiser les animaux et, au bout des deux ans de gestation, de produire l’éléphanteau mulâtre devant les tribunaux pour faire foi de la blancheur du père. L’idée était séduisante mais le directeur lui affirma que les éléphants captifs ne se livrent pas aux jeux de l’amour. Qu’à cela ne tienne répondit le bestiaire, lui il est blanc et je vais saupoudrer sa nourriture des aphrodisiaques les plus violents !

 

 

Mais le lendemain, on trouva le malheureux pachyderme inanimé. Les doses de chin-sing (Ginseng) avaient été trop fortes, l’éléphant blanc était mort d’amour !

 

 

Mayëris s’empressa à nouveau auprès de Lord W*** qui lui répondit qu’il ne voulait pas d’un mulâtre ! Il proposa toutefois au dompteur 5000 livres d’indemnité pour le défrayer, lui et ses hommes et lui conseilla de retourner se procurer un autre animal blanc. Mayëris médita de donner des suites judiciaires à l’affaire et voulut alors plaider mais les hommes de loi l’assurèrent qu’il perdrait sa cause ! Il accepta la somme avec ses hommes et quitta Londres. Il conclut alors très philosophiquement  « ... hélas, au lieu de me prémunir, à la légère, de cette Eau fatale pour teindre et ravir l’éléphant sacré de Bouddha, que n’ai-je songé à remplir, tout simplement et comme un symbole, mes lourds barils de fer d’un peu de noir de fumée ? ».

 

 

NOTES

 

(1)  A 262 - VOYAGES TRÈS EXTRAORDINAIRES DE SATURNIN FARANDOUL À LA RECHERCHE L'ÉLÉPHANT BLANC

 http://www.alainbernardenthailande.com/2018/06/a-262-voyages-tres-extraordinaires-de-saturnin-farandoul-a-la-recherche-l-elephant-blanc.html

(2) A 355 - «MÉMOIRES D’UN ÉLÉPHANT BLANC» - L’HISTOIRE DE L’AMITIÉ ENTRE UNE PRINCESSE SIAMOISE ET UN ÉLÉPHANT BLANC. http://www.alainbernardenthailande.com/2020/02/a-355-memoire-d-un-elephant-blanc-l-histoire-de-l-amitie-entre-une-princesse-siamoise-et-un-elephant-blanc.html

(3) A 356 - « L’ÉLÉPHANT BLANC DE SIAM » - UN FEUILLETON D’ARMAND DUBARRY (1893)

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/03/l-elephant-blanc-de-siam-un-feuilleton-d-armand-dubarry-1893.html

(4) A 357- L’ÉLÉPHANT BLANC DE GEORGES SAND

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/03/a-357-l-elephant-blanc-de-georges-sand.html

(5) Ce  contexte a été analysée de façon remarquable par Daniel Mont dans un article intitulé « GENÈSE ET SOURCES D'UN CONTE DE VILLIERS DE L'ISLE-ADAM : « La Légende de l'Éléphant blanc » in Revue d’histoire littéraire de la France, 1974, pp.  627-643.

 

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5 octobre 2020 1 05 /10 /octobre /2020 22:09

 

Nous connaissons le rôle important que jouent les nagas (นาค), ces serpents  infernaux dans la religion des peuples bouddhistes. Ils habitent un monde souterrain, gardent les trésors de la nature, sont attachés à l'eau et apportent la prospérité. Le naga a sa forme féminine, ce sont les nakhis (นาคี), le génie des eaux, représentés comme un serpent à tête humaine. Ils peuvent aussi prendre forme humaine, voyager sous terre, nager dans l'eau et voler dans les airs. On leur doit la fertilité du sol et la fécondité des femmes.

 

 

Plusieurs fois, les femmes de cette race, prenant forme humaine, contractèrent des unions avec les fils des hommes. L’un de ces nagas devint même, selon la légende roi du Siam et  voici à quelle occasion. L’histoire est un classique dans le folklore thaï. Elle nous est contée par Monseigneur Pallegoix en particulier (1). Il l’a puisée des Annales des royaumes du nord  (pongsavada mueang nuaพงศาวดาร เมือง เหนือ). Elles sont un abrégé de l’histoire avant la fondation d’Ayutthaya. « Cette première partie est pleine de fables, et présente peu de faits historiques » nous dit-il mais il se complet manifestement à nous narrer ces fables.

 

 

Nous retrouvons l’histoire chez d’autres érudits, Charles Lemire (2) ou l’explorateur Raoul Postel qui en donne une version cambodgienne plus ou moins similaire (3). Cette légende a connu  de nombreuses adaptations modernes, l'une des plus connues est une pièce de théâtre de 1917 du roi Vajiravudh (Rama VI) dont nous connaissons les goûts et les talents littéraires.

 

 

Elle est l’histoire de Phra Ruang (พระร่วง), figure légendaire de l'histoire thaïe et fondateur du premier royaume thaï qui a libéré le peuple du joug de l'ancien empire khmer et ce bien avant que ne commence l’histoire officielle qui débute avec Si Inthrathit (ศรีอินทราทิตย์) qui régna sur le royaume de Sukhothai entre 1238 et 1270,

 

 

fondateur de la dynastie qui porte le nom de Phra Ruang au sein de laquelle nous trouvons en troisième position Rama Khamhaeng (รามคำแหง), inventeur de l’écriture thaïe.  Cette légende est considérée avec une condescendance par les érudits (4). C’est pourtant lui qui a donné son nom à la dynastie (ราชวงศ์พระร่วง - ratchawong Phra Ruang

 

 

La légende commence à l’époque de Bouddha. Il était à prendre son repas, près du village sur l’emplacement duquel fut construite plus tard, la ville de Haripunchai (หริภุญชัย) l’actuelle Lamphun (ลำพูน). 

 

 

Cependant, le saint homme ne pouvait trouver d’eau pour faire ses ablutions et se désaltérer, un naga vint lui en apporter. D’autres sources affirment que sur l’ordre de ce reptile, l’eau jaillit aux pieds de Bouddha. C'est pourquoi il lui prédit, qu'en récompense de cette charitable action, au bout de mille ans, il établirait un empire qui embrasserait toute la contrée arrosée par la rivière qu'il venait de faire jaillir, et que les rois des pays voisins lui rendraient hommage, et que jamais l’eau ne manquerait dans les limites de son royaume. Il le posséderait comme prince indépendant, ne reconnaissant la suprématie de personne. Le feu et l’eau constituent une aumône aussi efficace que les autres, lorsqu’ils sont donnés avec cette grâce qui découle des services rendus. Au nombre des avantages promis par Bouddha, au reptile charitable se trouvait celui de recevoir les hommages de tous les princes des régions transgangétiques.

 

 

Environ neuf siècles et demi plus tard, régnait à Haripunchai dans le pays de Sayam ou Siam, un roi d’une grande piété nommé Phraya-Aphayakha-Munirat ou plus simplement Aphayakha-Muni. Fidèle observateur de tous les préceptes de la religion bouddhiste, il se retirait de temps à autre, sur une montagne très élevée pour y faire ses méditations et mener la vie d’un anachorète. Une reine des nagas, Nang, avait l’habitude de se rendre au même endroit pour s’y divertir ou pour y accomplir des actes de dévotion. Attirée par la renommée du prince siamois, elle passa trois jours et trois nuits en sa compagnie et eut commerce avec lui.

 

 

Avant de reprendre le chemin de ses états et de se séparer de son amante, Aphayakha-Muni donna à cette dernière son manteau royal richement orné et un anneau précieux. Cependant la princesse des nagas se retrouva enceinte dans son royaume souterrain. Elle pensa bien que son fils ne naîtrait point d’un œuf, ainsi que cela a lieu d’ordinaire chez les nagas, mais qu’elle allait donner le jour à un être vivant. Un sentiment de pudeur lui fit craindre que son aventure ne se trouvât divulguée parmi ses sujets, et elle se rendit de nouveau sur la montagne. L’enfant vint au jour dans l’ermitage même où elle avait rencontré le monarque siamois. La mère le revêtit du riche costume laissé par celui-ci, plaça l’anneau à son doigt, puis regagna son palais sous terre. Un chasseur qui passait non loin de là, entendit les cris poussés par le nourrisson.

 

 

Il l’emporta chez lui, ainsi que les objets destinés à le faire  reconnaître, puis, il le confia à sa femme, lui recommandant de le nourrir comme son propre fils. Le jeune prince fut élevé dans la pratique de toutes les vertus commandées par la loi. Quelque temps après, il arriva que le roi Aphayakha fit expédier à ses ministres et à sa noblesse, l’ordre de lui élever un palais. Par toute l’étendue du royaume, le peuple siamois se trouva mis en réquisition. Chaque maison fut conviée à fournir son contingent de travailleurs corvéables. Le chasseur, lui aussi, se trouva appelé. Il prit son fils adoptif avec lui, et comme il faisait une chaleur accablante, le jeune homme fut placé à l’ombre, dans l’intérieur même du palais. Cependant l’édifice se mit à trembler, le dôme s’inclina comme pour rendre hommage au fils de la nakhi et l’ombre du palais, elle-même, paraissait voltiger. Le palais semblait avoir reconnu son futur maître légitime. Informé de ce prodige, le roi demanda au chasseur, quel était le père de l’enfant trouvé au milieu de la forêt qu’il avait élevé comme son fils. Puis, sur la demande du monarque, il lui remit les objets déposés auprès du jeune enfant. Le roi, éclairé sur sa question de paternité, retint l’enfant après avoir fait donner une récompense au chasseur. Le fils de la naga reçut alors le nom de Arunnarat et Aphayakha le fit élever avec un autre de ses enfants.

 

 

 

Ce jeune prince si miraculeusement reconnu avait vu le jour en l’an 950 de l’ère Bouddhiste,  soit au quatrième siècle de notre ère. Il n’était autre qu’une incarnation du serpent charitable dont Bouddha avait prophétisé la gloire future.  Son père qui l’aimait beaucoup lui donna pour épouse la reine de Satchanalai (ศรีสัชนาลัย). Elle était  la dernière de sa lignée et son mari devint ainsi gouverneur ou plutôt prince feudataire du pays en question. C’est alors que son père lui donné le nom de Phra Ruang ou Phraya-Luang dont Monseigneur Pallegoix nous donne deux traductions possibles, il s’agit de thaï archaïque « l’auguste prince » mais aussi « le moine serpent » L’histoire même du personnage prouve à quel point cette dénomination lui convenait.

 

 

On lui attribue la fondation d’un grand nombre de pagodes et de temples. On lui doit notamment un édifice religieux construit à Satchanalai, en un endroit où jadis avaient été déposées des reliques de Bouddha.

 

 

En ce temps-là, l’état de Sayam (ce qui signifierait « peuples bruns ») se trouvait sous la domination du roi du Cambodge et lui payait tribut. Phra Ruang alla en personne, présenter ses hommages et porter des présents au monarque cambodgien. Les cadeaux étaient splendides : Boîtes, corbeilles, plateaux en or  massif  aux délicates sculptures, ceintures, bijoux enrichis de pierreries, langouti de soie, vêtements richement brodés soulevèrent l’admiration de tous. L'offre de deux éléphants blancs accrut encore l'enthousiasme général. Mais ce qui attira principalement les regards du roi cambodgien et des mandarins de sa cour fut un panier rempli d'eau lustrale, laquelle ne coulait point par les fentes. Les Siamois devaient en effet fournir de l'eau à la capitale khmère à titre de taxe, une eau sacrée puisée dans un lac non loin de Lopburi. En effet, les cérémonies khmères exigeaient l'emploi d'eaux sacrées provenant de toutes les parties de l'empire. Phra Ruang avait utilisé ses pouvoirs pour rendre les paniers en bambou imperméables afin qu'ils puissent être utilisés pour transporter l'eau au lieu de lourds pots en argile. Tous les trois ans en effet le tribut d'eau, contenu dans de grandes jarres en terre cuite, était acheminé par chariots tirés par des bœufs. Bien évidemment des jarres se brisaient en cours de route ce qui obligeait les tributaires à faire un second voire un troisième voyage pour honorer les demandes du souverain.


Surpris de ce prodige extraordinaire, le roi consulta du regard ses prêtres mais ceux-ci tinrent leurs yeux obstinément baissés, n'ayant trouvé aucune explication d'une telle merveille.

 

Le soir, la reine dit à son époux : « Sire, avez-vous donc oublié que l'aïeul de Phra-Ruang fit à votre aïeul don d'une épée à poignée d'ivoire et d'or, ce glaive étincelant indiquait aux rois khmers qu'ils eussent à se garder des princes Siamois. Aujourd'hui, votre vassal relève la tête ; ses présents ne sont qu'un prétexte. Il veut étudier par lui-même les dispositions de vos sujets et les ressources de vos états, Par bonheur, le Ciel a daigné vous avertir par un nouveau prodige : il vous fait entendre que, si vous laissez vivre cet homme, il ne tardera pas à vous surpasser en mérite et en vertu ». 

 

Au point du jour, les soldats du roi  entourèrent traîtreusement le monarque siamois, mirent à mort son escorte, puis, l'ayant chargé de chaînes, le traînèrent au palais ou le roi ordonna qu'on lui  tranchât la tête.

 

Mais, au moment où les gardes allaient exécuter cet ordre, Phra Ruang, qui appartenait par sa mère à la race des nagas, disparut tout à coup dans les entrailles de la terre qui s'entrouvrît. Et une voix terrible retentit dans la salle : « O roi, parce que tu as été avide, parce que tu n'as pas redouté le mensonge,  parce que ton âme s'est montrée aveugle pour le crime et que tu as insulté au vœu sacré de tes ancêtres, le Roi des Anges te condamne ! Les chiens et les vautours dévoreront implacablement tes chairs ! ».

 

 

A partir de cette heure fatale, l'étoile du Cambodge s'obscurcit. Quelques jours après, Phra Ruang, de retour dans sa capitale, déclara la guerre au roi cambodgien. Depuis lors, non  seulement le Siam ne paya plus de tribut, mais encore il contraignit le Cambodge à reconnaître son indépendance et à lui payer tribut.

 

C'est alors en effet que le Siam s'affranchit de la domination cambodgienne et se constitua en pays libre. Les Siamois victorieux commencèrent à prendre le titre de Thaïs, c’est-à-dire « libres ». Phra Ruang inventa ensuite l’alphabet thaï pour ne plus avoir à utiliser les caractères cambodgiens qu’il modifia dans la forme, ou l’antique écriture tham (ธรรม) des livres bouddhistes qui ne fut plus utilisée que pour les ouvrages religieux. Il aurait donc précédé Rama Khamhaeng de plusieurs siècles !

 

 

Il est de cette libération une version différente : Grâce à sa connaissance approfondie des textes sacrés  Phra Ruang avait rendu son corps invulnérable et acquis le pouvoir de donner la vie ou la mort par de simples paroles, en sorte que ce qu’il commandait devait nécessairement avoir lieu. Le roi Cambodgien le considérant comme un rebelle qui refusait le tribut d’une certaine quantité d’eau qui lui était due. Il envoya alors contre son vassal insoumis l’un des seigneurs de sa cour qui creusa une galerie souterraine allant du Cambodge qui jusqu’au Siam, débouchant dans le couvent oú Phra Ruang s’était retiré après avoir été ordonné moine pour y placer une sorte de poudre explosive. A peine l’émissaire sortant de sa cachette se fut-il présenté aux regards du prince Siamois que celui-ci, d’un seul mot, le changea en pierre ainsi que les troupes qui l’accompagnaient, que l’on reconnaît dans les « pierres levées » de Sukhothai ! C’est l’explication qui a le mérite du pittoresque de l’origine qui reste mystérieuse  des bornes sacrées que l’on retrouve essentiellement dans la Lanna (nord-ouest) et l’Isan (nord-est) dont on ne sait si elles sont des mégalithes pré-bouddhistes. Nous leur avons consacré un article ignorant alors cette interprétation probablement fantaisiste (5). Restons-en là !

 

 

 

 

LA MIGRATION DU MYTHE CHEZ LES AMÉRINDIENS ?

 

Cette légende par contre a été analysée par des érudits, le premier fut l’abbé Brasseur de Bourbourg en 1857 (6) 

 

 

et par le comte Hyacinthe de Charencey en 1871, ethnologue et linguiste   qui connaissait à peu près toutes les langues de la création (7).

 

 

L’abbé pour sa part connaissait parfaitement (ignorants que nous sommes !) le quiché, le cackchiquèle, le tzendalc, le maya, le nahualt et avait vécu pendant plus de 15 ans en Amérique centrale. Il put y découvrir, déchiffrer et traduire des manuscrits qui avaient échappé à la rage destructrice des Espagnols.

 

 

L’histoire primitive de l’Amérique centrale avant la découverte de Christophe Colomb est attachée au personnage légendaire de Votan (autre nom de Quetzalcoatl) sur lequel nous devons une étude à cet autre érudit que fut Léon de Rosny (8). Votan était le dieu-serpent des Aztèques. Personnage évidemment mythique et fils d’une serpente, il arriva en Amérique centrale venant on ne sait d’où, on ne sait quand (9).

 

Ne nous penchons par sur le mythe de Votan qui excède le cadre de ce blog. Nos érudits trouvent la trace du mythe de Phra Ruang en terre de Nouvelle Espagne par des coïncidences certes troublantes mais sans  en déterminer la filiation.

 

 

Il est au moins actuellement une certitude, c’est que ces civilisations amérindiennes  n’étaient pas d’origine autochtone mais incontestablement d’origine asiatique. Il suffit de regarder les portraits de ces amérindiens pour se convaincre que ce ne sont ni des Bantous ni des Caucasiens !

 

 

Venus d’Asie quand ? Nul ne le sait. Comment ? Probablement par voie de terre via le détroit de Béring (10).  Ce qui est devenu une certitude avec les analyses ADN effectuées par des généticiens américains au début de ce siècle n’était à l’époque de l’abbé Brasseur de Bourbourg et du comte Hyacinthe de Charencey qu’une hypothèse hardie mais séduisante. Elle valut au premier quelques sarcasmes (11).

 

Nous savons en tous cas que les Chinois avaient ou auraient découvert l’Amérique bien avant Christophe Colomb mais mille ans après l’existence de Phra Ruang , ce ne sont donc pas eux qui ont importé de mythe (12).

 

 

Y-a-t-il une communauté d’origine du mythe ? Votan et Phra Ruang sont tous deux considérés comme des sortes de demi-dieux bienfaisants, de véritables civilisateurs et des réformateurs. Tous deux sont donnés comme appartenant à la race des serpents et ce qui est plus significatif encore, c’est en cette qualité qu’ils peuvent pénétrer dans les entrailles de la terre même si nous ne connaissons pas les raisons pour lesquelles Votan se rattache à la race des reptiles. Ce culte du serpent n’a probablement pas été de toutes pièces, enseigné aux Américains par des colons d’origine Asiatique. Il faut évidemment faire sa part aux tendances naturelles de l’esprit humain.

 

Doit-on s’étonner de retrouver ainsi une légende égarée au fond du Siam ancien jusqu’en Amérique ?  Les découvertes utiles ont parfois bien de la peine à faire leur chemin, elles rencontrent souvent sur leur route d’insurmontables obstacles, mais rien en revanche n’est plus contagieux qu’un conte de nourrice qui finit toujours par se répandre au loin, en dépit des différences de langue, de race, de climat. Les symboles et les mythes voyagent plus vite que les inventions

 

Notons enfin que ce mythe du serpent, en dehors de son interprétation  freudienne se retrouve en d’autres lieux : pour ne parler que de l’Europe, le serpent souterrain des Celtes et des Gaulois

 

 

ou la Vouivre, selon les régions tantôt femme-serpent tantôt femme dragon.

 

 

NOTES

 

(1) « Histoire du royaume thaï ou Siam », volume 2, pages 58 s.

(2) « Exposé chronologique des relations du Cambodge avec le Siam, l’Annam et la France », 1879.

(3) « Sur les bords du Mékong », 1884.

(4) « THE ORIGINS OF THE SUKHODAYA DYNASTY » par Georges Coédès dans un article du Journal de la Siam Society de 1921, volume 14-1.

(5)  A 213- LES ORIGINES MYSTÉRIEUSES DES BORNES SACRÉES (BAÏ SÉMA) DES TEMPLES DE L’ISAN EN THAILANDE :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/a-213-les-origines-mysterieuses-des-bornes-sacrees-bai-sema-des-temples-de-l-isan-en-thailande.html

(6) « Histoire des nations civilisées du Mexique et de l'Amérique centrale,, durant les siècles antérieurs à Christophe Colomb, écrite sur des documents originaux et entièrement inédits, puisés aux anciennes archives des indigènes  - Tome premier, comprenant les temps héroïques et l'histoire de l'empire des Toltèques ». L’ouvrage a été réédité en 2010

(7) « LE MYTHE DE VOTAN - ÉTUDE SUR LES ORIGINES ASIATIQUES DE LÀ CIVILISATION AMÉRICAINE ». L’ouvrage a été réédité en 2014.

(8)  « Le Mythe de Quetzalcoatl » 1888.

(9) Voir l’article de l’abbé Domenech (« L’Amérique avant sa découverte » dans la Revue de Léon de Rosny « Revue orientale et américaine » en 1860.

(10) En mars 2006, Karl Bushby et l'aventurier français Dimitri Kieffer ont franchi le détroit à pied. Ils ont traversé une section gelée de 90 kilomètres de long en 15 jours. Pendant la dernière ère glaciaire, le niveau de la mer était suffisamment bas pour permettre le passage à pied entre l'Asie et l'Amérique du Nord à l'emplacement de l'actuel détroit. Cette voie aurait été empruntée par les premiers hommes ayant peuplé  le continent américain. Il y a entre 12 000 et 30 000 ans ?

 

 

(11) Voir l’article de l’historien, géographe et ethnologue Ernest Desjardins  dans la « Revue de l'instruction publique en France et dans les pays étrangers » du 11 février 1858.

(12) L'hypothèse de la circumnavigation chinoise fut soutenue en 2002 par un auteur britannique Gavin Menzies, marin de formation mais non historien. Selon lui, en 1421 sous le règne de l'empereur chinois Ming Yongle, la flotte de l'amiral Zheng He, un eunuque musulman, aurait contourné le sud du continent africain pour remonter l'Atlantique jusqu'aux Antilles. Une autre partie de l'expédition aurait franchi le détroit de Magellan pour explorer la côte ouest de l'Amérique et une troisième aurait navigué dans les eaux froides de l'Antarctique. Son ouvrage « Who discovered America » a été traduit en français en 2007 sous le titre « 1421, l'année où la Chine a découvert l'Amérique ». Il fit l’objet de critiques virulentes. S’il ne semble pas y avoir de traces concrètes de cette découverte, il ne faut pas oublier – et c’est une certitude – que bien  avant lui les Vikings avaient mis les pieds en Amérique

 

 

 

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21 septembre 2020 1 21 /09 /septembre /2020 22:31

La republication il y a quelques années du roman « l’amazone du roi de Siam » de Jane de la Vaudère dont la première édition est de 1902 a suscité notre  curiosité. Ignorant à peu près tout de cette autoresse, comme on appelait à son époque les « bas bleus », à part son existence, nous avons voulu nous pencher sur  cet ouvrage puisqu’il concerne le Siam, avec un titre  accrocheur autant que la couverture !

 

 

 

 

Il est un reproche que nous ne ferons pas à cette dame c’est de faire naître de son  imagination féconde l’existence des amazones du roi. Elles existèrent bel et bien, nous le verrons plus bas. Totalement oubliée de nos jours, nous pensions toutefois trouver sa trace dans la thèse de la princesse Marsi Paribatra sur laquelle nous nous sommes penchés (1) trouvant dans cet ouvrage ce que la princesse a si bien analysé, évasion dans le romantisme, évasion dans l’exotisme, évasion dans l’histoire, évasion dans la perversité, évasion dans le sexe, tous ingrédients qui firent pour l’essentiel le phénoménal succès dont jouit Jane de la Vaudère à son époque. Alors que la publication de chaque nouveau roman était saluée par des cris d’admiration de la critique littéraire frisant le plus souvent la flagornerie, la princesse ne lui fait pas l’hommage d’une ligne. Peut-être n’a-t-elle pas totalement tort ?

 

 

 

Le roman

 

Le roman se déroule sous le règne du roi Taksin dans les appartements des amazones. Il est évidemment suggestif dans la volupté, l'exaltation des joies charnelles ce qui nécessitait à tout le moins à cette époque une singulière audace, à une femme surtout.

 

La vierge frêle, guerrière enfantine, chevauche un lion que Jane de la Vaudère a dessiné sur la couverture, c‘est un symbole !

 

 

 

 

Nous découvrons au fil des chapitres le désir sexuel, l’horreur dans le sadisme des bourreaux et l’invention d’effroyables tortures. Le titre des chapitres est à la hauteur de l’ouvrage, nous n’en citons que quelques-uns  Le danger des caresses -  Mensonge de volupté - Nuits voluptueuses - La flagellation - L'immolation - Veillée d'amour ou de mort - La Pagode des tortures - La suppliciée - L'exécution - Le massacre.

 

 

A la suite de Kali-Yanà, l'amazone royale, nous pénétrons dans les gynécées où le roi entretient ses innombrables concubines.

 

Dessin de Robida

 

 

 

Il se passait dans ces asiles fermés à tous les regards d'étranges scènes de viol et de luxure. Le roi, possédé de désirs criminels, achetait des épouses trop jeunes et presque toutes mouraient au bout de quelques mois. Les familles se refusaient bien à vendre leurs filles, mais la crainte des représailles ou l'appât du gain triomphaient généralement des scrupules. En moins d'un an, cinquante frêles épouses avaient été offertes au bûcher da la crémation. Parfois, on en brûlait deux ou trois le même jour, et le peuple, soulevé par les familles en deuil, commençait à murmurer, ne reconnaissait pas, dans le satyre fantasque qu'était devenu PhajaTak, le bon roi de jadis.

 

 

 

 

Mais, à côté des courtisanes sacrées qui se livrent à toutes les débauches souvent saphiques, les amazones doivent immoler au roi toute affection terrestre : la virginité leur est imposée comme une loi rigoureuse. Cependant l'amour sait trouver le chemin de leur cœur et malgré la crainte d'épouvantables supplices, plus d'une se laisse émouvoir par les supplications d'un amant. Telle est Kali-Yanà, férue de tendresse pour un bel officier français, Maxime, en ambassade au Siam. Et Jane de la  Vaudère, a côté des pires orgies, des monstrueuses pratiques des prêtres de Bouddha, a placé une idylle délicieuse. La belle amazone en sus de ses fonctions belliqueuses a donc un cœur qui connaît des faiblesses. Elle ne craignait rien mais  tremblait de n'être pas aimée et  pleurait. Xali, autre amazone qui était son amie dévouée  l’engagea à ne pas violer son vœu de virginité et lui proposa diverses compensations en usage chez .les amazones du roi de Siam et chez les Parisiennes. « Tu songes aux caresses d'un amant, fait - elle dire à Xali. Garde-toi de succomber à cette tentation dangereuse ! Ou bien cueillions ensemble la fleur de flamme. Tu n'auras point à regretter les brutales entreprises d'un maître ».

 

 

 

 

Toutefois les savantes caresses de Xali ne purent distraire Kali-Yanà de son amoureuse pensée et elle brava les dieux et les lois en s'offrant à l'étranger. Elle s'échappa la nuit du palais pour le rejoindre, et tous deux voguèrent sur les canaux de Bangkok. Voilà alors des baisers de flamme, des scènes fiévreuses destinées à procurer au lecteur des frissons nouveaux. Hélas ! Le Français courtise également une fille du roi, la princesse Sayameda. Celle-ci le recevait chaque soir sans avoir failli car le jeune homme, par un raffinement voluptueux, ne se pressait pas de compléter son triomphe. Sayameda avait appris la science du baiser et le secret de tout donner avant la chute. La rivalité implacable de la fille royale et de l'amazone va s'achever dans la révolte et le sang ! Rien de plus horrible que  la description de la fuite des condamnés et la charge des huit cents éléphants écrasant le peuple. Seule sa qualité de Français fit échapper  Maxime au supplice : « Comme Français, d'ailleurs, tu m'es sacré !... Va-t’en ! » lui dit le roi.

 

 

Le plaisir à lire cet ouvrage vaut essentiellement pour les incontestables qualités d’écrivain  de Jane de la Vaudère dont le style souvent éblouissant, il faut le dire, nous fait supporter ce qui n’est que l’histoire d’une intrigue amoureuse et de jeux pervers dans un décor fastueux égrenée sur quelques centaines de pages.

 

 

L’incroyable fécondité de sa plume nous interpelle sur l’origine de ses sources à décrire un pays qu’elle n’a pas visité à une époque qui n’est plus la sienne. Elle a ouvertement et à diverses reprises été accusée de plagiat pur et simple (2). Faisait-elle appel à des « nègres » pour alimenter son imagination ? Il n’y aurait là rien de déshonorant. Alexandre Dumas était coutumier du fait mais rajoutait aux éléments fournis par ses collaborateurs le génie de sa plume.

 

 

 

Nous trouvons plus volontiers dans ce roman de lourds emprunts à l’ouvrage du Comte de Beauvoir qui fut en 1868 admis dans la plus secrète intimité du roi Rama IV. Nous en reparlerons plus bas. Sa description du corps des amazones royales est la plus sûre.

 

 

 

 

En ce qui concerne les tortures, il nous faut évidemment faire référence au « Jardin des supplices » d’Octave Mirbeau qui date de 1899. Jane de la Vaudère n’a pas pu l’ignorer, l’ouvrage ayant connu un succès tout autant morbide que retentissant

 

 

 

Les amazones, mythe ou réalité ?

 

Il faut faire justice de l’accusation selon laquelle l’existence des amazones serait née dans l’imagination de la romancière. L’existence de ce célèbre bataillon des quatre cents amazones du roi, ses plus fidèles gardes du corps, n’est pas contestable. Elles accueillirent Charles de Montigny lors de son ambassade en 1856. En dehors de Saturnin Farandoul qui fut leur colonel au cours de son épopée burlesque en 1879 (3),

 

Dessin de Robida

 

 

 

Nous les retrouvons dans un épisode du feuilleton d’Armand Dubarry (4). Lors de son « voyage autour du monde » en  1868 le comte Ludovic de Beauvoir les a rencontrées à la cour du roi Rama IV et nous en donne une belle gravure (5).

 

 

Leur existence a été contestée par l’abbé Chevillard (6) qui affirme qu’elles n’auraient existé que dans l’imagination de quelques voyageurs. Il affirme ne les avoir jamais rencontrées mais tout simplement parce qu’on ne les lui a jamais présentées. Peut-être aussi, le corps des amazones avait été dissous à la date où il écrit, sous le règne de Rama V. Peut-être aussi par pudeur ce que nous pouvons supposer lorsqu’il écrit « Par respect pour le lecteur, nous devons omettre une foule de détails sur la polygamie et les harems... »

 

 La réception qui fut faite à Beauvoir n’a eu rien à voir avec celle qui fut la sienne : Le comte voyageait avec le Duc de Penthièvre, petit-fils de Louis-Philippe.

 

 

 

 

Le roi qui n’avait pas à se féliciter de ses rapports avec Napoléon III réserva un accueil chaleureux au représentant d’une famille qui rêvait de détrôner l’empereur. Ces amazones existaient si bien qu’elles n’avaient pas échappé à l’œil observateur d’Henri Mouhot quelques années auparavant. (7). On peut difficilement révoquer ces témoignages.

 

 

 

Une plume infatigable

 

 

Née Jeanne Scrive à Paris le 15 avril 1857, mariée le 29 avril 1875 à un certain Camille Crapez dont elle ne porta jamais le nom, mariage de raison probablement. Elle en eut un fils, Fernand Crapez. Le divorce est prononcé le 5 mai 1898 par la 4e chambre du Tribunal civil de la Seine.  

 

 

 

 

Elle mourut à Paris le 26 juillet 1908 à l’âge de 51 ans. Les obsèques furent célébrées à l’église Saint Ferdinand des ternes le 29 juillet (8). Elle fut inhumée au cimetière Montparnasse.

 

 

 

 

Sa carrière littéraire commença en 1893 par d’aimables poésies suivie par ses romans qui la rendirent célèbre. En 15 ans, sa production référencée à la bibliothèque nationale est de 52 poésies, pièces der théâtre mais surtout romans et de 13 œuvres musicales, essentiellement des textes poétiques mis en musique (9). Elle a incontestablement fait du roman exotique un fonds de commerce comme d’autres firent du roman historique. Ses romans furent traduits en toutes les langues et au demeurant interdits longtemps en Espagne et au Portugal. Les tirages sont toujours de plusieurs milliers d'exemplaires.

 

 

 

 

 

Il est évidemment difficile pour un romancier à succès d'écrire chaque année deux ou trois romans de valeur. Les meilleurs génies, Balzac, Zola se sont usés à cette tâche de galériens.

 

 

 

 

Un écrivain, selon qu'il a peu ou beaucoup vécu, peut écrire un, deux ou trois bons livres. Tout le reste de sa production littéraire n'est que du métier. L'auteur mondain qui produit livre sur livre, les produit à la façon des petits potiers thaïs qui nous fabriquent des poteries de Ban Chiang à la grosse.

 

 

 

 

Ce n'est plus de la littérature, mais peut constituer une entreprise lucrative sinon honorifique. Elle multiplie les titres provocateurs dans ses romans passionnels

 

 

 

 

... écrivant de préférence combats, tortures et débauches de l'Inde, de l'Indo-Chine, du Siam et de l'ancienne Égypte en y ajoutant parfois une couverture excitante qui va attirer le chaland curieux ou polisson (10).

 

 

 

Une entreprise lucrative ?

 

 

La question vaut d’être posée ? Madame Jane de la Vaudère  ne vit pas comme une miséreuse. Dans un annuaire mondain de 1900, elle se domicilie à la fois dans son château de la Vaudère (à Parigné-l’évéque dans la Sarthe) qui lui venait de son ex-mari....

 

 

 

 

...et au 89 de la rue de la Boétie puis qu 9 de lq plqce des Ternes à Paris qui ne sont pas des quartiers de gueux (11). Parfois même dans la presse mondaine de l’époque ajoute-t-on à sa gloire littéraire un tortil de baronne, elle devient alors baronne de la Vaudère. Était-ce à son initiative ou à celle des plumitifs d’alors ? (12)

 

 

 

 

Quoiqu’il en soit, baronne ou pas, notre autoresse, n’est pas insensible aux biens de ce monde, il n’y a d’ailleurs pas de raisons qu’elle ne le soit pas.  Un  procès qui s’est déroulé devant le Tribunal correctionnel de la Seine sur une plainte à son encontre pour escroquerie par son éditeur va nous éclairer : les conventions avec son éditeur étaient de vendre de l’inédit 20 centimes la ligne et pour les rééditions 5 centimes seulement. L’éditeur plaidait l’escroquerie pure et simple, on lui vendait du réchauffé pour de l’inédit. La baronne a échappé à la qualification d’escroqueries mais n’a pas échappé à celle de mensonges (13).  Cette décision nous éclaire sur les profits que Jane de la Vaudère retirait ou espérait retirer de son activité débordante. 20 centimes la ligne de 1903 correspond à quoi ? Selon le convertisseur INSEE que l’on trouve partout, 1 franc de 1903 vaut 4 euro 2020. La ligne est donc payée 1 /5 soit 0. 20 francs ce qui correspond 80 centimes d’euros 2020. Une page de l'amazone du roi de Siam comprend 24 lignes  à 20 centimes soit 4.80 francs soit un peu moins de 20 euros 2020. Les 300 pages de notre ouvrage à 4 francs 80 la page représentent 1440 francs 1903  soit  un peu moins de 6000 euros 2020. A cette époque, un bon ouvrier gagnait 4 francs par jour, Le Figaro quotidien coûtait 15 centimes à Paris et 20 en province et un bon livre quelques francs en fonction de la qualité de l’édition. On conçoit évidement que ce mode de rémunération incitait notre autoresse à la productivité.

 

 

 

Son souvenir

 

Il ne subsiste plus qu’indirectement dans la commune de Parigné-l’évéque. Le château de la Vaudère est devenu maison d’hôte. Son fils Fernand Crapez fut maire de la commune de 1908 à 1935. Il était alors encore propriétaire du château. Il en fit don à la commune à la mort de son épouse en 1966. Une rue du village porte son nom bordant la maison de retraite portant le nom de ses deux fils

 

 

 

 

Il eut en effet deux fils, Alain

 

 

 

 

et Jean,

 

 

 

 

...décédés tous les deux, l'un de maladie, et l'autre à la guerre le 12 juin 1940.

 

 

 

 

Il demanda dans son testament qu’une maison de retraite et un lotissement, en copropriété, soient construits au lieu-dit : Cité de la Taille. Ce qui a été fait. La maison de retraite porte leur nom. La fortune de leur grand-mère a été bien utilisée. Nous tenons ces précisions ainsi que des photographie et des copies des actes d’état civil  de l’obligeance d’un habitant du village, Monsieur Pierre Naudet qui consacre un fort sympathique blog à la romancière (14) et s’attache auprès de la municipalité à ce qu’une place du village devienne le square Jeanne de la Vaudère

 

 

Jane de la Vaudère a marqué son époque, même plagiaire au moins partielle ou pas. Elle est un parfait exemple de ce que l’on a appelé la « littérature décadente » de la fin du XIXème siècle et pour cela mérite de ne pas être totalement oubliée.

 

 

NOTES

 

(1) Voir nos deux articles

A123. La Princesse Marsi Paribatra, Un Parcours Intellectuel Et Artistique Étonnant ! (1931-2013)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a123-la-princesse-marsi-paribatra-un-parcours-intellectuel-et-artistique-etonnant-1931-2013-119339418.html

A 188 - AUTOUR DE LA THÈSE DE S.A.S. LA PRINCESSE MARSI PARIBATRA « LE ROMANTISME CONTEMPORAIN » (1954).

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/07/a-188-autour-de-la-these-de-s-a-s-la-princesse-marsi-paribatra-le-romantisme-contemporain-1954.html

 

 

(2) Ainsi aurait-elle paraphrasé dans un de ses nombreux romans  maints passages de Madame Bovary. Le travail de démarquage a été soigneusement effectué par Georges Maurever en 1922 dans son « livre des plagiats ».

 

 

Il a été repris par Roland de Chaudenay  en 1990 dans son Dictionnaire des plagiaires.

 

 

 

En 1890 déjà, de son vivant, Han Ryner  dans « le massacre des amazones » parlait de pillage de Guy de Maupassant et de Jules Barbey d'Aurevilly.
 

 

 

 

De son vivant toujours nous lisons avec amusement dans  le périodique littéraire « la province nouvelle » d’octobre 1897 : « DE CI, DE LA - Il y a des gens qui ne lisent jamais. Ils ont tort et ne peuvent se figurer ce que la lecture a d'instructif. Feuilletons plutôt, si vous voulez, Notre cœur de Guy de Maupassantet les récents Demi-Sexes de Jane de la Vaudère. Nous y trouverons les curieuses coïncidences que voici .... ». C’est effectivement pratiquement du « copier-coller » ! Ces coïncidences sont relevées également dans l’article de Madame Sharon Larson «Jane de La Vaudere and Maupassant  : A New Appreciation of Plagiarism » 

 

(3) Voir notre article

A 262 - VOYAGES TRÈS EXTRAORDINAIRES DE SATURNIN FARANDOUL À LA RECHERCHE L'ÉLÉPHANT BLANC

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/06/a-262-voyages-tres-extraordinaires-de-saturnin-farandoul-a-la-recherche-l-elephant-blanc.html

 

 

 

 

(4) Voir notre article

A 356 - « L’ÉLÉPHANT BLANC DE SIAM » - UN FEUILLETON D’ARMAND DUBARRY (1893)

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/03/l-elephant-blanc-de-siam-un-feuilleton-d-armand-dubarry-1893.html

 

 

(5) Comte Ludovic de Beauvoir « Voyage autour du monde » publié en 1873.

 

 

 

 

(6) Abbé Chevillard « Siam et les Siamois » publié en 1889.

 

 

 

(7)  «Voyages dans les royaumes de Siam, de Cambodge et de Laos » (entre 1858 et 1861) récit publié post mortem dans « Le tour du monde » en 1868

 

 

 

 

(8) Annonce des obsèques dans « Le Figaro » du 28 juillet.

 

(9) La liste exhaustive se trouve sur le site de la BNF ; https://data.bnf.fr/fr/11910334/jane_de_la_vaudere/

 

(10) Relevons en particulier en sus de notre Amazone du roi de Siam qui est de 1902, « Mortelle étreinte » en 1891, « Les Demi-sexes » en 1897, « Trois fleurs de volupté » en1900, « Les courtisanes de Brahma » en 1903, « L'Amante du Pharaon (mœurs d’antiquités) » en1905, « Confessions galantes » en 1905, « Le Rêve de Mysès, roman d'amour de mœurs antiques » en 1905, « La Vierge d'Israël, antiquités roman de mœurs »en 1906, « Le Jardin du péché, roman passionnel » en 1907 « Les Androgynes, roman passionnel » en 1908, « Sapho dompteuse » en 1908. « Le Harem de Syla, roman passionnel » en 1909. Beaucoup sont publiés avec une couverture « évocatrice ».

 

 

(11) « Annuaire des châteaux » 1900-1901 qui est l’annuaire des vanités.

 

(12) Voir « La soirée parisienne » de Richard O’Monroy, le conteur de la vie parisienne (1890) ou « « Gil Blas », numéro du 9 janvier 1895.

 

 

 

 

(13) Tribunal correctionnel de la Seine, 9ème chambre, audience du 23 octobre 1903  publié dans « le Droit, journal des tribunaux » du 24 octobre 1903.

 

 

(14) http://jane-de-la-vaudere.over-blog.com/2020/01/qui-etait-jane-de-la-vaudere.html

 

 

 

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31 août 2020 1 31 /08 /août /2020 22:12

 

Nous avons consacré plusieurs articles aux représentations rituelles – sinon officielles – de Bouddha. Elles sont 66. Cinq d’entre elles représentent le maître étendu toujours sur le côté droit.

 

Ces cinq gravures sont extrqites de l'ouvrage de Khaisri Sri-Aroon « Les statues du Buddha en Thaïlande (Siam) », dont la dernière édition est trilingue (พระพุธทรูปปางตางๆ ในสยามประเทศ) publié à 2000 exemplaires sous l’égide du Ministère de la culture : 


la première représente les songes du futur Bouddha,

 

 

 

 

la suivante  représente Bouddha donnant l’enseignement à Asurindrahu,

 

 

une autre présente une prophétie,

 

 

elle est suivie par Bouddha sur sa fin donnant son enseignement à Subhadda

 

 

et enfin celle de la grande et totale extinction (1).

 

 

Nous avons par ailleurs fait justice d’une croyance trop répandue qui fait d’un personnage ventripotent et rigolard un « Bouddha rieur » ce qu’il n’est pas (2) !

 

 

Pourquoi ce choix systématique du côté droit ? Probablement parce qu’il est assimilé dans la tradition indienne au bien et le côté gauche au mal ? Dans la Bible aussi, le Christ est assis à la droite de Dieu. Lors de la passion de Jésus, c'est le bon larron qui est crucifié à sa droite.

 

 

 

 

Dextre de  Bouddha  - parcelle de l'infini - rayon de l'astre roi

Il existe pourtant de très rares représentations de Bouddha  (mais s’agit-il de lui ?) étendu sur le côté gauche. L’une des plus connue se situe au Cambodge mais dans ce qui fut le Cambodge siamois, dans la pagode de Preah Ang Thom dans le parc national, la montagne sacrée, de Phnom Kulen. Longue de 8 mètres, elle représenterait Bouddha atteignant le nirvana et daterait du XVIe siècle.

 

 

Celle du temple Wat Papradu (วัด ป่าประดู่) à Rayong est la plus connue, elle s’étend sur 11,95 mètres et 3,60 mètres de hauteur. Sa datation est incertaine.

 

 

 

Dans une petite chapelle du temple de Samret (วัด สำเร็จ) sur l’île de Samui se trouve un Bouddha de marbre blanc gisant sur le côté gauche dont les moines résidant disent qu’il a « plusieurs centaines d’années et serait venu de Ceylan ».

 

 

La chapelle contient 80 petites statues, ses portes sont verrouillées, le temple est à l’écart des circuits touristiques organisés et seuls ceux qui ont l’heur de convenir aux moines ont l’autorisation d’y pénétrer. Aucune précision n’a pu nous être donnée sur les raisons de cette position inhabituelle 

 

 

Le Wat Phuthanimit (วัดพุทธนิมิต) dans la province de Kalasin et le district de Sahasakan abrite à quelque distance des bâtiments conventuels dans une petite excavation de 5 mètres de largeur et 3 de hauteur une statue inhabituelle de dimensions plus modestes, 2 mètres de long et 5 de haut.

 

 

Elle semblerait de l’époque Dvaravati, Les habitants des villages voisins lui vouent un culte tout particulier. Le site d’origine est manifestement ancien et on y trouve de nombreuses bornes sacrées dont nous savons qu'elles datent aussi de cette époque et qu’elles sont pour l’essentiel spécifiques à la région de Kalasin (3).

 

 

Signalons enfin, bien que nous soyons en dehors des sites architecturaux et des statues de Bouddha gisant sur le côté gauche la présence au Musée National de  Nan d’une statuette représentant Bouddha gisant « du mauvais côté ». Selon Carol Stratton auquel nous devons une photographie, elle est datée du XIXe siècle (4).

 

 

 

Nous pouvions en rester là des questions que nous nous posions sur l’existence de ces  rarissimes représentations du maître gisant sur le côté gauche, quelques rares statues, une amulette, aucune représentation peinte et surtout aucune explication plausible de ce qui apparait en première analyse comme une incongruité. Nous avons toutefois trouvé une explication qui est plausible, sans qu’elle soit une certitude, c’est tout simplement qu’il ne s’agit pas de Bouddha lui-même mais probablement de l’un de ses disciples.

 

 

C’est tout eu moins une supposition concernant la représentation du Wat Phuthanimit que nous trouvons dans un petit ouvrage fort érudit concernant la province de Kalasin et qui donne de précieuses explications sur les plus importants de ses temples (5). Elle s’applique probablement aux autres représentations.

 

 

Il s’agirait de Moggallana le très saint (พระโมคคัลนะ-เถรเจ้า) parfois orthographié Mahamaudgalyayana, le second en titre des disciples mais le premier pour les pouvoirs surnaturels parmi ces disciples.

 

 

Bien que Bouddha en ait généralement réprouvé l’emploi, il aurait fait pour lui une exception tant la sagesse de Moggallana était grande (6). Il suit Saripputta, premier disciple, le Saint Pierre du bouddhisme


 

 

...et précède Ananda. Si Bouddha possédait des pouvoirs extraordinaires, Moggallana fut le plus célèbre pour ses miracles. Ananda, pourtant le disciple le plus proche, le Saint Jean du bouddhisme, et son cousin, ne put obtenir ces pouvoirs qu’après 25 ans d’entraînement.

 

 

Ils ne viennent jamais spontanément, l’homme les développe de vie en vie. S’ils apparaissent spontanément, c’est qu’ils ont été développés dans des vies précédentes.

 

Moggallana est le thaumaturge du bouddhisme par excellence.

 

Ces qualités exceptionnelles rendent fort plausible la possibilité d’une représentation dans la posture de la grande extinction mais en la différenciant de celle de Bouddha lui-même et le couchant sur le côté gauche.

 

 

NOTES

 

 

(1) Voir nos articles

A 237 - LES SOIXANTE-SIX REPRÉSENTATIONS RITUELLES DE BOUDDHA

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/08/a-237-les-soixante-six-representations-rituelles-de-bouddha.html

A 332- 1 - LES SOIXANTE-SIX REPRÉSENTATIONS RITUELLES DE BOUDDHA. (DEUXIÈME PARTIE)

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/09/a-332-les-soixante-six-representations-rituelles-de-bouddha.deuxieme-partie.html

A 332 - 2 - LES SOIXANTE-SIX REPRÉSENTATIONS RITUELLES DE BOUDDHA. (TROISIÈME PARTIE)

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/09/a-332-2-les-soixante-six-representations-rituelles-de-bouddha.deuxieme-partie.html

 

A 332-3 LES SOIXANTE-SIX REPRÉSENTATIONS RITUELLES DE BOUDDHA. (FIN)

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/10/a-332-3-les-soixante-six-representations-rituelles-de-bouddha.troisieme-partie.html

 

(2) Voir notre article  A 330 - QUI EST LE « BOUDDHA RIEUR » QUE L'ON PEUT VOIR EN THAÏLANDE ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/09/a-330-qui-est-le-bouddha-rieur-que-l-on-peut-voir-en-thailande.html

 

(3) Voir notre article A 213- LES ORIGINES MYSTÉRIEUSES DES BORNES SACRÉES (BAÏ SÉMA) DES TEMPLES DE L’ISAN EN THAILANDE

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/a-213-les-origines-mysterieuses-des-bornes-sacrees-bai-sema-des-temples-de-l-isan-en-thailande.html

 

(4) «  Buddhist Sculpture of Northern Thailand », 2003.

 

 

(5) « กาฬสินธุ์ » (en thaï) (ISBN   974484187 7)

 

(6) Voir le site (en anglais)  « Relatives and Disciples of the Buddha » :

https://www.budsas.org/ebud/rdbud/rdbud-00.htm

 

 

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