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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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30 août 2017 3 30 /08 /août /2017 18:04
A 232. UNE VISION DE BANGKOK ET DES THAÏLANDAIS DANS UN  ROMAN POLICIER DE JOHN BURDETT.

« Bangkok Psycho », traduit de l’anglais par Thierry Piélat aux Presses de la Cité, 10/18, 2007.

 

L’origine de cet article provient d’un écrit de Jonathan DeHart paru le 22/11/2016 dans  « Le Courrier international », revue de l’UNESCO, intitulé : « Plongée dans les polars de Bangkok »* et de la lecture que nous avions faite de nombreux romans policiers de John Burdett traduits en français, comme  Bangkok 8, Bangkok Tattoo, Bangkok Psycho, Le Parrain de Katmandou **… Nous avions remarqué alors que John Burdett avait une bonne connaissance de Bangkok et de la culture thaïlandaise, même si son propos était d’écrire un bon roman policier dans un cadre particulier. Il nous est apparu intéressant  de relever et d’étudier la pertinence de ce qui relevait de simples constatations au fil de nos lectures linéaires, et de proposer un pacte de lecture.

A 232. UNE VISION DE BANGKOK ET DES THAÏLANDAIS DANS UN  ROMAN POLICIER DE JOHN BURDETT.

Un pacte de lecture qui  se  donne comme objectif de relever voire d’analyser, ce que « Bangkok Psycho »  peut nous apprendre sur Bangkok et sur la vie, la culture, la religion,  la mentalité … des Thaïlandais que Burdett  juge bien différentes de celles de l’Occident; tout en ne dévoilant rien de l’intrigue, de l’enquête policière de l’inspecteur Sonchaï Jitpleecheep, qui vient de recevoir un snuff movie, dans lequel il peut voir une jeune prostituée - qu’il a aimée quatre ans plus tôt - être assassinée dans une scène sexuelle d’une rare violence.

A 232. UNE VISION DE BANGKOK ET DES THAÏLANDAIS DANS UN  ROMAN POLICIER DE JOHN BURDETT.

Cela nous rappelait que nous avions procédé ainsi dans notre article consacré au roman policier  « Un os dans le riz, Une enquête de l’inspecteur Prik » de notre ami Jeff, qui nous avait permis de constater que ce roman, fut-ce-t-il policier, permettait d’approcher de multiples réalités de l’Isan, cette grande Région du Nord-Est de la Thaïlande.***

A 232. UNE VISION DE BANGKOK ET DES THAÏLANDAIS DANS UN  ROMAN POLICIER DE JOHN BURDETT.

On évoquait à cette occasion d’autres romans policiers « ethnologiques » comme ceux de Tony Hillerman avec ses enquêtes au milieu des coutumes et croyances navajos, James Melville avec son commissaire Otani de la police de Kobe qui nous introduit à la civilisation japonaise, Alexander Mc Call Smith au milieu de la vie quotidienne botswanaise …

 

Jonathan DeHart dans son article  précise  que « L’atmosphère, les paradoxes et les excès de la capitale thaïlandaise inspirent de nombreux auteurs de polars » avec  « la chaleur étouffante, les odeurs âcres, les embouteillages incessants, les vendeurs ambulants de nourriture qui partagent les trottoirs défoncés avec les chiens errants, faisant les poubelles en quête de restes(…) Ce mélange enivrant crée une  ambiance propice au roman noir. » ****

A 232. UNE VISION DE BANGKOK ET DES THAÏLANDAIS DANS UN  ROMAN POLICIER DE JOHN BURDETT.

Il cite John Burdett qui reconnait que « Bangkok est l’endroit parfait pour le polar”.  Tous les ingrédients sont  là : « l’ambiance des rues de Bangkok » ; La pègre, le luxe, la corruption  […]  Ce sont les nouveaux et anciens criminels enfermés dans une bataille de contrôle de territoire qui en profitent pour surfer sur la vague des changements rapides… Pour un  auteur de polar, la corruption, le double jeu et les inégalités fournissent des matériaux de base pour imaginer des personnages saisis par le vice du pouvoir et rendre compte de leur tentative futile d’échapper à leur destin.”  

A 232. UNE VISION DE BANGKOK ET DES THAÏLANDAIS DANS UN  ROMAN POLICIER DE JOHN BURDETT.

On y apprend que John Burdett lit la presse en langue thaïe (qui) déverse un  flot régulier de faits divers sordides et criminels, et où il trouve « quantité de nouvelles sur les problèmes de drogue, de violence, de superstition, sur les guerres de groupes d’adolescents, sur le bouddhisme, sur la vie des travailleurs dans les plantations de caoutchouc dans le Sud et de bananiers dans le Nord, sur les insurrections dans le Sud-Ouest, sur les averses de grêle de la mi-été qui détruisent les cabanes et les maisons, sur les méduses tueuses et le trafic de drogue (yaba de Birmanie, ice de Chine, héroïne d’Afghanistan, cocaïne de Colombie). » […]  

A 232. UNE VISION DE BANGKOK ET DES THAÏLANDAIS DANS UN  ROMAN POLICIER DE JOHN BURDETT.

A cela on peut ajouter « les superstitions populaires, les histoires de fantômes et d’esprits, dans l’interprétation des rêves, les histoires de sexe, les pratiques politiques troubles, ou encore dans les rituels de magie noire d’Asie du Sud-Est, ainsi que dans les textes anciens de la culture thaïe, comme le Ramakien,  une  variante de l’épopée indienne du Ramayana. Ces éléments de récit ont sans aucun doute un  effet enivrant et se prêtent à un  nombre -semble-t-il- illimité de scénarios ».

A 232. UNE VISION DE BANGKOK ET DES THAÏLANDAIS DANS UN  ROMAN POLICIER DE JOHN BURDETT.

Mais encore, faut-il être capable de comprendre, nous dit Burdett :

 

« Tout le monde a entendu parler de cette ville, beaucoup l’ont déjà visitée, mais très peu de personnes ont percé ses mystères. Ils sont protégés par une  langue et un  alphabet quasi impénétrables, et par mille et une superstitions qui peuvent sortir de nulle part, juste au moment où vous pensez avoir fait des progrès de compréhension. »

 

Prévenu, nous pouvions tenter de le faire

A 232. UNE VISION DE BANGKOK ET DES THAÏLANDAIS DANS UN  ROMAN POLICIER DE JOHN BURDETT.

Il s’agit donc ici de relever ce qu’on appelle les «  effets du réel » sur Bangkok, la culture et  la mentalité des Thaïlandais, jugés par notre héros, l’inspecteur Sonchaï Jitpleecheep, incompréhensibles pour un farang (Un occidental ). Une « réalité thaïlandaise » que Burdett a aussi puisée dans 11 ouvrages dont il donne les titres à la fin du roman. Il cite en effet le journal anglais « The Bangkok Post »,  le quotidien thaï « Kum Chat Luk » et des livres qui abordent la corruption,  la religion bouddhiste, le yoga,  la drogue, les paris et les filles,

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la justice, et le livre « Very thai » de Philip Cornwel-Smith, qui justement tente de dépasser les clichés pour décrire les manifestations particulières de la « pop » et de la vie thaïlandaise.

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Le roman est donc construit sur la volonté du héros, l’inspecteur Sonchaï Jitpleecheep, de raconter l’enquête à un lecteur qu’il interpelle comme « farang » à qui il va expliquer certains aspects  de la culture et de la mentalité des Thaïlandais, qu’il est supposé – à priori -  ne pas comprendre.

 

Ainsi par exemple : « Désolé farang, je crois qu’une digression s’annonce ». « Qu’en penses-tu farang ? ». « Désolé de t’infliger un nouveau choc culturel en plein milieu de l’histoire, farang ; voilà ce qu’est un casino funéraire. ». « Je fais de mon mieux pour décrire la structure cachée d’une société en laquelle peu d’étrangers reconnaîtraient celle de la Thaïlande. » Ou encore : « Savais-tu farang » et Sonchaï d’expliquer comment « les anciens se figuraient la jalousie comme une intrusion verdâtre en forme de corne du corps astral » Ou bien encore Sonchaï à Smith à propos de la mort de Damrong : « Permettez-moi de dire les choses à la manière bouddhiste ».

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D’ailleurs Sonchaï et d’autres personnages thaïs reviendront très souvent, comme nous le verrons,  sur le bouddhisme et les croyances qui y sont associées, que les farangs aiment classer comme superstitions, oubliant comme le dit le Dr Supatra, la légiste à miss FBI : « vous devez garder à l’esprit que c’est une autre culture, qui engendre une forme différente de conscience. » Et le docteur d’expliquer à miss FBI que « la manière dont une culture considère la mort définit son attitude face  à la vie », ce que les occidentaux semblent nier, dit-elle, et de poursuivre en rappelant que pour les Thaïs (Comme tous ceux de l’Asie du Sud-Est, dit-elle) « les revenants sont cent fois plus nombreux que les vivants. » (Et elle lui montre un film pris la nuit dernière à la morgue où l’on voit des fantômes forniquer).

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Mais à cette volonté explicative, Sonchaï et d’autres personnages thaïs n’hésiteront pas à critiquer la culture et la mentalité des farangs et certains comportements de ceux-ci en Thaïlande.

 

Ainsi évoquant « Songkran, le nouvel An thaï »,  Sonchaï constate que cette  fête sainte, a été dévoyée par les touristes farangs, présentés comme des « garnements au visage rose, de trente, quarante ou cinquante ans » qui aspergent les passants, mais que « l’alcool rend agressifs » jusqu’à ce que « ivres, ils se roulent en boule sur le trottoir pour cuver ». Ou bien : à propos de miss FBI « Sa façon typiquement farang de dire la vérité sans fard m’abasourdit un bon moment ». Ou bien encore le colonel Vikorn, apprenant de Somchaï l’importance de l’industrie du porno aux USA : « Incroyable. Les farangs sont encore plus hypocrites que la police royale thaïe. Tu veux dire que nos petits journalistes occidentaux, que nos bordels font monter sur leurs grands chevaux, passent la majeure partie de leur vie dans des chambres d’hôtel cinq étoiles à regarder, moyennant finance, des gens forniquer pour de l’argent ? ». « C’est une culture de l’hypocrisie », poursuit alors Sonchaï. Nong discutant avec Sonchaï au Old Man’s Club « fulmine contre les farangs en général … Pourquoi font-il des promesses idiotes s’ils n’ont pas l’intention de les tenir, comme si nous étions des enfants incapables de voir la réalité en face ?

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C’est tout le problème de leur culture ; ils pensent que les autres habitants de la planète sont aussi  puérils qu’eux. »   Pire, à cette puérilité miss FBI ajoute le complexe de supériorité. Ainsi, résumant la pensée de Lek, l’adjoint de l’inspecteur Sonchaï : « Pour toi l’esprit occidental  … (une) combinaison contre nature de logique scolaire, de soif de sang et de gloire, de complexe de supériorité et de volonté de détruire pour sauver qui nous  a amenés à massacrer trois millions de Vietnamiens, des femmes et des enfants pour la plupart, tout ça au nom de la liberté et de la démocratie, avant de prendre la tangente parce que ça coûtait trop cher. ».


 

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La « réalité » thaïlandaise est bien visible avec les mots thaïlandais qui ponctuent le texte, comme par exemple : touk touk ; Ting-tong ; Il a maintenant une gatdanyu envers moi”. (Sorte de dette de sang que l’on doit au défunt.) ;  la mia noï (mon épouse secondaire, à qui on verse un salaire et la location d’un studio »; Jai dee mark mark ; moordu (une voyante) wat ; « pour acquérir du tambun »(« accumuler un trésor pour la prochaine vie, chart na »  ; somtan (salade pimentée);  « un éventaire pour kong kob kiao ; le jeune phra ;  arhat ; Son stick de yaa dum ; un saleng (un récupérateur dans les poubelles) ; La méditation vipassana. Pour le wat (le bot, le chédi, etc) ; kong wan (sucreries) ; « je suis un leuk kreung, un sang mêlé » ;  borisot (espace spécial dans la maison pour une fille qui atteint la puberté et dont l’honneur doit être inviolable), etc.

 

D’autres effets du « réel thaïlandais » sont de situer l’action principalement  à Bangkok, même si d’autres lieux sont évoqués comme l’Isan avec la province de Surin « (qui) est celle des éléphants », sa gare routière, le village de Pak Cheung … L’Isan étant essentiellement décrite comme lieu de pauvreté et d’origine des prostituées de Bangkok.

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Sonchaï circule et mange dans Bangkok.

 

En effet, pour les besoins de l’enquête Sonchaï nous signale les lieux où il doit aller, où il mange (Beaucoup de paragraphes consacrés à la nourriture thaïe), mais c’est surtout les endroits chauds qu’il décrit (Soi Cow boy, Nana Plaza, et Pat Pong).

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Ainsi nous avons droit aussi aux multiples restaurants qu’il fréquente ainsi qu’aux éventaires des vendeurs de rues dont il apprécie les plats thaïs et dont il donne  les multiples spécialités. Sonchaï, sa femme et Nong vont  diner au buffet du Grand Britannia, sur Sukhumvit, tout près de la station Asok du Skytrain. Sonchaï retrouve la mamasan du Parthenon au « Starbucks de Sukhumvit, côté Nana. ». Il précise que : « Le Kimsee est un restaurant japonais sur Sukhumvit, face à l’Emporium et sous le Skytrain ». Un paragraphe pour évoquer à 11h30 le coup de feu des vendeurs de rues devant le commissariat, où  mijotent des « cuisses de porc dans les grandes marmites émaillées, une soupe de boeuf dans celles en cuivre », sans oublier « les salades de somtan redoutablement épicées »; et la page suivante  voir Sonchaï et Lek prendre leur déjeuner « à un éventaire pour kong kob kiao ». Plus loin, Sonchaï interpelle son lecteur farang, pour le faire saliver sur la bonne cuisine thaïe, « avec le porc braisé accompagné de riz, poulet bouilli et riz, la salade de somtan et riz gluant, et des tas de kong wan, des sucreries » (et) « Les crêpes croustillantes fourrées à la crème de noix de coco incontournables ; farang. » On apprendra que « son plat favori, (est) le pla neung manau, un poisson bouilli dans une sauce au citron ».

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Mais on va suivre aussi Sonchaï dans certaines avenues et soï de Bangkok.

 

Au fil des courses en taxi, on passera devant la prison de Lard Yao qu’il décrira « la prison la plus grande du pays ; construite par les Japonais pendant la seconde guerre mondiale, elle héberge neuf mille détenus. »; « Nous contemplons un moment le Chao Phraya, qui comme d’habitude est vrombissant de vie. » avec  sa description en un paragraphe : des remorqueurs, des lourdes péniches à la proue ornées de gros yeux, les bateaux à longue queue, le fleuve comme voie publique, les coups de sifflets hystériques des docks flottants, etc. Il évoque le quartier chinois reconnaissable dit-il, « au nombre de boutiques où l’on vend de l’or ». Ou encore on circule au marché de Chatuchak, « un immense labyrinthe de stands, une véritable ville de marchands à ciel ouvert, où on vend tout et n’importe quoi. », ses arnaques sur les oiseaux exotiques, les peintures, les orchidées …   

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 Evidemment on aura droit aux inévitables embouteillages de Bangkok : « Nous sommes coincés dans l’embouteillage habituel du croisement Asok-Sukhumvit. » où on doit prendre des risques « Tourner à droite dans  Sukhumvit en venant d’Asok peut se révéler délicat sans pop pong. ».

 

Mais on sera le plus souvent dans les endroits chauds de la prostitution, à savoir, Soi Cowboy, Nana, et Pat Pong.

 

Lek, l’adjoint de l’inspecteur Sonchaï recherchant des informations sur la victime Damrong va montrer sa photo dans les bars, « en commençant par Soi Cowboy avant de tenter le coup à Nana puis à Pat Pong (…) Je pense que vingt pour cent des femmes qui ont des qualités requises pour vendre leur corps à Bangkok suivent ce même circuit ». D’ailleurs plus loin, on apprendra que Damrong a effectivement « fait Soi Cowboy, Nana et Pat Pong, où elle était une des filles qui gagnaient le mieux leur vie dans la rue. Puis elle est allée au Parthenon Club. ».

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Précédemment, on avait d’ailleurs eu la description du soi Cowboy, quand Sonchaï avait dû perquisitionné l’appartement de la victime Damrong situé « dans un immeuble en copropriété de catégorie moyenne, Soi 23 (prononcer soï ) », un appartement qui n’était pas loin du bar de sa mère, « l’Old Man’s Club » qu’elle doit rénover à l’instar du Fire House et du Vixens, où les filles dansent nues pour mieux attirer le client. Plus loin, Sonchai désirant acheter des nouilles moomah pour répondre à un désir soudain de sa femme enceinte prendra un taxi pour aller dans le secteur de Nana la nuit, car il est sûr d’y trouver un magasin ouvert, le Foodland par exemple, où des filles achètent leurs provisions avant de rentrer chez elle … et un petit bar bondé. Ce sera l’occasion d’une description d’une page avec  les éventaires pour nourrir les prostituées, les « filles des gogo bars qui viennent de finir leur travail ». Pour les besoins de l’enquête, Sonchaï  reviendra très souvent  au Club Parthenon, où va  « Le dessus du panier de la société thaïe : des officiers supérieurs de l’armée, des flics de très haut rang, des banquiers, des hommes d’affaires, des hommes politiques ». On aura droit au fonctionnement de l’établissement, les prestations offertes, la description du spectacle d’une cinquantaine de filles permettant aux clients de choisir l’une ou plusieurs d’entre elles; celle  d’une chambre VIP de 200 m2 à la décoration érotique particulière et jacuzzi, où deux filles jouent à s’asperger suivie d’une scène érotique, chambre que reconnait  Sonchaï comme étant celle où Damrong a été assassinée.

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D’autres salons de massage seront cités, comme celui où Sonchaï va parfois, « établissement bien connu situé entre dans un soi qui relie Sukhumvit au Soi 45 », ou celui du massage à étages au Soi 4 Pat Pong, qui offre des « prestations diverses ». On voyagera aussi jusqu’à la station Sala Daeng du Skytrain, où Sonchaï donnera rendez-vous à Lek au « Don Juan, son bar de katoey  préféré ». 

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Les causes de la prostitution.

 

Si nous suivons Sonchaï dans quelques lieux de prostitution pour les besoins de son enquête, nous allons aussi apprendre, au fil des chapitres, les  circonstances et les causes qui ont amenées la victime Damrong et Nong par exemple à se prostituer.

 

Baker, l’ex-mari US de la victime Damrong explique à Sonchaï son parcours : sa passion, l’argent qu’il lui envoyait,  son mariage (qui a duré un an), et son court séjour aux Etats-Unis, et sa déception de  « farang   moyen, (qui s’est) laissé prendre comme tous les autres, qu’ils soient français, italiens, allemands, britanniques. C’est toujours la même histoire idiote, qui se répète indéfiniment »  mais qui avoue que sa femme lui avait dit : « qu’elle n’était pas là pour jouer les amoureuses mais pour aider sa famille et son petit frère en particulier. ».

 

Mais on apprendra une autre partie de la vie de Damrong bien plus cruelle : ses parents l’ont vendu quand elle avait 14 ans pour travailler pendant un an dans un bordel de Malaisie, où elle travaillait 16h par jour et devait servir au minimum 20 clients. Le frère de Damrong dit qu’elle avait accepté à condition qu’on s’occupe bien de lui. Mais ses parents ont dépensé l’argent en alcool et en yaa baa. A son retour, elle a dénoncé son père à la police. Elle a ensuite signé un autre contrat de prostitution à Singapour et l’a donné à son frère.

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Nous aurons lu auparavant  une explication économique plus « classique » en assistant à une discussion entre Sonchaï et Nong : « Nous ne tardons pas à raconter des histoires sur des enfances vécues dans la pauvreté en Thaïlande et les problèmes posés par la survie des petites fermes. Ses parents sont propriétaires d’une dizaine d’hectares de terres agricoles pas trop mauvaises dans l‘Isan, près de Khon Kaen, mais il est impossible d’en tirer un profit » et Nong de livrer le récit de sa chute, avec les parents endettés, auxquels s’ajoutent les frais de scolarité et médicaux et de la nécessité où elle s’est trouvée d’aller « travailler » à Bangkok pour « leur envoyer au moins dix mille bahts par mois ».

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Plus loin, Sonchaï rencontre à la morgue la famille de Nok qui lui confirmera le rôle de soutien financier de Nok qui envoyait 10 000 bahts par mois, ce qui nourrissait la famille ; Une famille dont la mère souligne la pauvreté, l’absence d’argent bien qu’ils font pousser du riz, la maladie du père diabétique, la fille cadette dont la plupart des copains, boivent et se droguent. L’espoir que représentait Nok qui avait pensé trouver un farang pour sa sœur. On a droit à une autre rencontre de Sonchaï avec une jeune femme dans un restaurant du village de Pak Cheung, qui lui confie qu’elle travaille à Nana et rentre chez elle pour quelques jours pour voir sa fille de 5 ans qu’elle a eu d’un amant qui a disparu dès qu’elle lui a appris qu’elle était enceinte. Sonchaï « voit bien qu’elle attend avec impatience de recevoir les marques de respect que les gens du village ne manqueront de lui témoigner parce qu’elle aide ses parents et ses frères et sœurs ».

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Mais il est une autre explication majeure, plus originale est donnée : le gatdanyu, vous connaissez ?

 

On peut lire partout que les filles qui partent se prostituer à Bangkok, et dans les principaux centres touristiques, viennent de la campagne et de l’Isan en particulier, qu’elles sont issues de familles pauvres, et vendent leur corps pour soutenir leur famille et rembourser les dettes contractées, mais vous verrez rarement une explication par le gatdanyu, tant nous dit Sonchaï que  « tenter d’expliquer le gatdanyu à un farang revient à essayer de faire comprendre à un chasseur de têtes de Sumatra le principe de la double hélice de l’ADN ( )  Je fais de mon mieux pour décrire la structure cachée d’une société en laquelle peu d’étrangers reconnaîtraient celle de la Thaïlande. Lorsque le bouddhisme est arrivé chez nous, nos ancêtres ont reçu son message de générosité et de compassion avec enthousiasme. Ils ont dû cependant l’adapter pour tenir compte d’une bizarrerie de la nature humaine qu’ils avaient remarquée pendant la dizaine de milliers d’années antérieures au bouddhisme. L’objection qu’ils opposaient à la naïveté de leur foi pouvait, je crois, s’exprimer en un mot : remboursement. Comment faire en sorte que qu’il vaille la peine de se montrer généreux ? En s’assurant que cela soit payant. Résultat, chaque Thaï se retrouve empêtré dans un écheveau de dettes et de créances morales qui ne s’éteignent qu’à la mort. Chaque faveur est évaluée en fonction d’un système comptable non écrit qui a pour point de départ cette Faveur avec un grand F qu’est la naissance, dette prioritaire par rapport à toutes les autres.

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- Au premier abord, la Thaïlande semble être une culture « machiste »; gratte sous la surface et tu t’aperçois qu’elle est dirigée par la Mère. J’en suis absolument certain. (…)

 

Miss  FBI : «  Et quand on voit les Thaïs courir à droite et à gauche comme s’ils étaient tous es hommes d’affaires prospères, ils cherchent en fait le moyen d’obtenir une faveur de A pour rendre celle qu’ils doivent à B, depuis l’enfance peut-être, et ainsi de suite, c’est bien ça ?

 

- Tu as saisi. 

 

- Attends un peu … et les filles qui travaillent dans les bars ? Tu es en train de me dire qu’elles paient avec leur corps leur dette à l’égard de leur mère en vendant leur corps ?

 

-Oui, c’est exactement ça.

 

-Et la mère le sait ?

 

Il y a une loi du silence, mais en fait tout le monde sait ».

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Le moine Titanaka, le frère de Damrong ira même jusqu’à dire que « C’est le seul moyen d’organisation dont nous disposons en Thaïlande. Il n’est pas parfait, les gens en abusent, surtout les mères, mais nous n’avons pas autre chose ».

 

D’ailleurs à la fin du roman Damrong dans une lettre posthume adressée à son frère lui confirme son amour pour lui, qu’elle a vendu son corps pour lui, mais lui demande d’acquitter sa dette : gatdanyu. « Tous ces porcs doivent mourir dans le cadre de mon sacrifice » le menaçant de malédictions s’il ne le fait pas.

 

Tout au long du roman, nous aurons ainsi des explications sur la religion,  la culture et la mentalité des Thaïlandais données principalement par l’inspecteur Sonchaï au farang, qui –à priori- ne peut  pas comprendre.  

 

Dès le début du roman, nous l’avons dit, le Dr Supatra, nous a rappelé que la culture thaïe « est une autre culture, qui engendre une forme différente de conscience » en évoquant les fantômes, « les revenants (qui) sont cent fois plus nombreux que les vivants ».

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Des fantômes, qui ne sont pour miss FBI que des créations de l’imagination, de la sorcellerie primitive. Ainsi à Sonchaï qui a cru voir le fantôme de Damrong qui lui a parlé, le soir au lit, elle ne peut que répondre : « De telles choses  sont impossibles, ce sont des créations de l’imagination de paysans ignorants en proie à l’ennui, tu le sais bien. Tu n’es qu’à moitié thaï, pour l’amour de Bouddha, tu n’as pas à tomber dans cette sorcellerie primitive, d’accord ? D’accord. ».

 

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 Mais Sonchaï sait bien qu’il ne faut pas ce jour- là, un mercredi, « ce moment où le dieu noir Rahu gouverne les cieux », qu’il retourne dormir chez lui, pour ne pas apporter « la guigne à Chanya et Pichaï » et « pour ne pas être pris à partie par le fantôme de  Damrong ». Le jeune moine, frère de Damrong dira à Sonchaï que sa sœur (décédée) a des informations à lui communiquer. « Elle me rend visite chaque nuit. Son âme n’est pas en repos. ». Il lui apprend aussi que « Damrong était une sorte d’arhat, de sainte bouddhiste.

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Et contre les  esprits, les fantômes, il faut se protéger, respecter ce qu’ils ont appris des brahmanes.

 

Sonchaï n’ira  pas perquisitionner un appartement d’une victime le mercredi, car dit-il « On ne  se frotte pas aux morts le mercredi » expliquant que  « ces superstitions proviennent des brahmanes qui ont laissé des consignes très précises sur ce point et d’autres » et de citer l’attribution d’une couleur à chaque jour de la semaine.

 

Les moyens pour se protéger sont divers : les petits autels devant les maisons et dans les bars à filles, les amulettes, les plantes chamaniques,  les tatouages …

 

A 232. UNE VISION DE BANGKOK ET DES THAÏLANDAIS DANS UN  ROMAN POLICIER DE JOHN BURDETT.

Sonchaï évoquera « le bouddha de (son) petit autel maison orné de guirlandes électriques », et fera référence au petit bouddha de 60 cm qui est sur une étagère au-dessus de la caisse du bar de sa mère, où il travaille à temps partiel et auquel il faut rendre hommage (avec des guirlandes de fleurs de lotus, bâtons d’encens, des wai,) pour avoir la chance.

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Quatre pages seront consacrées à tous les moyens (guirlandes, amulettes, plante chamanique, voyant ) utilisés par les chauffeurs de taxis pour se protéger de la mort sur la route. « Tous les chauffeurs de la ville pratiquent la sorcellerie, mais celui-là possède au moins un doctorat. Des guirlandes en l’honneur de Mae Yanang, la déesse des voyages, pendent du rétroviseur avec une poignée d’amulettes, cachant la tranche centrale de la réalité.

A 232. UNE VISION DE BANGKOK ET DES THAÏLANDAIS DANS UN  ROMAN POLICIER DE JOHN BURDETT.

Je dois rappeler ici qu’il existe deux façons d’échapper à la mort sur nos routes : pop pong et pop gun. Pop gun, c’est recourir à tous ces moyens inefficaces et ennuyeux consistant par exemple, à boucler sa ceinture et à ne pas conduire trop vite. Nous préférons généralement pop pong, une protection spirituelle inviolable » et le chauffeur d’expliquer comment il a échappé à un grave accident et la cause : « Les accidents n’arrivent pas comme cela. Leur origine  est dans le passé, dit-il, en pointant le pouce derrière lui. Gam, précise-t-il. Le karma. ». Lek, l’adjoint de Sonchaï, (Qui fréquente un moordu ), voyant une carte astrologique au plafond lui demande s’il consulte un moordu : « oui, dit-il, un moordu  khmer. Que savent les mages thaïs ? Toute la magie vient des Khmers ». Et le chauffeur poursuivra sur ce qui est arrivé  à l’un de ses collègues, lors du stunami de Phuket, qui  avait pris quatre ou cinq clients et qu’il les avait vus décomposés, à la fin de la course. Le chauffeur conseillera à Sonchaï de se procurer l’amulette qu’il faut,  pour se protéger. Plus loin, Lek apprendra à Sonchaï, que le chauffeur « ne retire jamais ses racines de plante chamanique enveloppées dans un bout de tissu yantra, qu’il porte suspendu à son cou par un cordon ».

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Lek, réprimandera Sonchaï qui exprimera des doutes sur la nécessité de se protéger des fantômes avec des amulettes : « Il me réprimande souvent parce que je tente de voir la réalité toute nue comme un stupide farang. ». Plus loin, on apprendra que Baker (l’ex-mari de Damrong) porte un bracelet en poil d’éléphant que lui a donné un moine sur Sukhumvit lui disant qu’il porterait chance ;

A 232. UNE VISION DE BANGKOK ET DES THAÏLANDAIS DANS UN  ROMAN POLICIER DE JOHN BURDETT.

...que  la mère de Damrong porte plusieurs tatouages dont l’un dans le dos, un tigre avec un horoscope ancien complexe rédigé dans la tradition occulte en khom ancien.

 

La référence à la religion bouddhiste est présente dans tous les chapitres et expliquée par Sonchaï et d’autres personnages pour tenter de comprendre la vie et les actions des Thaïlandais, avec le karma, les mérites à acquérir,  la réincarnation, du chart na (Ce qu’on devient dans la prochaine vie).

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Sonchai explique à miss FBI  que« Les pauvres n’ont pas de moi qui puisse être détruit. Lorsqu’ils jouissent d’un peu de pouvoir, ils savent que cela ne durera pas. Ils ne sont pas habitués à ménager l’avenir. En général, ils ne croient pas en avoir un. (…) Pour eux, la naissance est le désastre numéro un ; posséder un corps qui doit être nourri, abrité, soigné, qui a besoin de se reproduire, de durer. Tout le reste n’est qu’enfantillage, y compris la mort. ». La mère de Sonchaï  s’inquiète, non de sa vie présente mais  de ce qu’ils deviendront dans la prochaine vie, chart na, à laquelle Sonchaï répond : « Ce que nous ferons dépend de la générosité et de la compassion dont nous faisons preuve dans cette vie-ci, non de la façon dont nous nous  plions aux forces du marché ».

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Nous sommes  dans un monde qui n’est compréhensible que par les « vérités » du bouddhisme.

 

Ainsi Sonchaï caresse le gros ventre de Chanya, sa femme enceinte : « Pour plaisanter nous disons que le bébé est la réincarnation de Pichaï, mon ancien collègue et frère spirituel. Sauf que ce n’est pas une plaisanterie. Nous avons tous les deux rêvé de lui presque chaque nuit et Chanya l’a parfaitement décrit alors qu’elle ne l’avait jamais rencontré. ». Le début du chapitre 14, commence  avec une tirade de Sonchaï :

 

« Nous sommes de minuscules figurines accrochées à la breloque de l’infini. Lorsque notre corps sera usé, nous migrerons vers un autre. Que serons-nous dans la prochaine incarnation ? Romanichel, tailleur, mouche ? Démon, Bouddha, montagne, pou ? Toutes choses sont égales par leur vacuité essentielle. Mais cette terre sera-t-elle encore habitable dans cinquante ans ? Chart na signifie « prochaine vie», et si vous êtes bouddhiste, vous vous en préoccupez. Non seulement la vôtre, mais également celle de la Terre, car elle aussi est un être vivant, ayant son propre karma, auquel le nôtre est inextricablement lié. ».

 

On s’inquiète pour son incarnation future et on accomplira les gestes, les dons, les offrandes au temple, au wat.

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Sonchaï achète à un triporteur des guirlandes de fleurs de lotus, des bâtons d’encens,  qui vend aussi « des kreung sangha tan (ces « paniers de moines») sont plein de petits cadeaux, savonnettes, paquets de chips, bananes, sucre, Nescafé » pour en faire «  offrande à votre wat  favori pour accumuler du mérite ».

 

Sur plusieurs pages on va connaître la vie à l’intérieur des wat, les différentes catégories de personnes de la communauté, les rôles qu’ils jouent. Le moine Titanaka rappelle que les Thaïs sont un peuple conservateur. « Notre version du bouddhisme, le Theravada, a deux mille cinq cents ans et nous n’en avons pas changé un mot »…les robes sont les mêmes … les quatre nobles vérités « la première étant : il existe la souffrance. Seuls les farangs l’ont contestée. »  Le moine  Titanaka est virulent sur le salut. « Sauvé ? Il n’y a rien à sauver, mon ami. Vous parlez comme un chrétien. Vous ne pouvez pas vous lancer dans l’Inconnaissable en espérant acheter votre salut grâce à ce geste –vous devez sauter. Dans l’univers du nirvana, il ne peut y avoir de salut car nous ne sommes jamais vraiment perdus … ni retrouvés. Le seul vrai choix est entre le nirvana et l’ignorance. Telle est la vérité adulte que le Bouddha nous a communiquée. Nous sommes le résultat de ce que nous brûlons. Si on ne brûle rien, on n’est rien. » Et il poursuit sur la notion de dette, qu’il doit à sa sœur dont l’âme n’est pas en repos. Sonchaï précisant « Pour « dette », il a usé du mot de gatdanyu, qui n’a pas d’équivalent dans les langues occidentales et évoque l’obligation la plus astreignante connue dans ma culture, une sorte de dette de sang… ».

 

A 232. UNE VISION DE BANGKOK ET DES THAÏLANDAIS DANS UN  ROMAN POLICIER DE JOHN BURDETT.

Plus loin le roman policier revient sur le panier de moine, énumérant « tout ce dont un moine  a besoin pour survivre un jour ou deux »  que Sonchaï achète quand il lui est nécessaire d’accomplir « un exorcisme dans un cas grave », ou sur d’autres offrandes afin d’accumuler un trésor pour la prochaine vie, chart na : offrez des fleurs et vous serez beau, de l’argent , vous serez riches, des médicaments, vous aurez la santé, donnez des bougies, vous atteindrez l’illumination » (tambun) «  Ensuite Sonchaï explique avec exemples, que « l’effet magique est d’autant plus que celui auquel on offre les présents a une position élevée… ».

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Oui, on baigne tout au long du roman policier avec les références bouddhistes et animistes. Sonchaï, pour son enquête, va visiter la mère de Damrong, et discute avec une voisine qui évoquera le mauvais karma de Damrong qui s’est incarné dans cette pauvre famille, qui pratique la magie noire et dont il ne faut pas parler, car cela porte malheur. Elle lui apprendra dans quelles conditions le père de Damrong a été exécuté, devant ses enfants. Sonchaï s’étonnera : « C’est curieux d’entendre dire cela par une personne qui est visiblement le produit de quelque culte chamanique, mais lorsque les Indiens ont apporté le bouddhisme en Thaïlande, une grande partie en a été absorbée par l’animisme local. »

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Le chapitre se terminera sur une réflexion désabusée en quatre points qu’il  intitulera « un « Voyage du pèlerin » où il s’interroge sur l’attitude à avoir en cas de « karma décourageant », où « la bonne conduite mène à l’esclavage et à la famine » et où « seuls  le sexe et la drogue permettent de gagner de quoi vivre ».

 

L’obsession est présente jusqu’ la fin du roman policier. Un témoin confie  des « secrets » à Sonchaï en terminant par « C’est tout ce que je peux vous dire. J’ai risqué ma vie en vous parlant parce que je veux qu’au moins une parcelle de mon âme survive à cette incarnation sinon je renaîtrai sous forme d’insecte. ».

 

Il est parfois des pratiques moins orthodoxes pour obtenir un meilleur karma. « Désolé de t’infliger un nouveau choc culturel en plein milieu de l’histoire, farang ; voilà ce qu’est un casino funéraire. »

 

A 232. UNE VISION DE BANGKOK ET DES THAÏLANDAIS DANS UN  ROMAN POLICIER DE JOHN BURDETT.

Quatre pages seront consacrés à l’explication et à la scène. Il s’agit d’une veillée mortuaire particulière qui peut durer jusqu’à 49 jours et pendant laquelle est organisé un casino privé comprenant –ici- des jeux de roulettes ; « qui permet à l’épouse éplorée d’affecter les profits au paiement des moines, de la nourriture, à l’amortissement des roulettes, et de réunir une poignée de bahts pour entretenir la famille proche pendant la période postérieure à la veillée. » Il est précisé que « c’est un délit grave passible de prison ». Mais comme lors de la descente les inspecteurs Sonchaï et Lek ne prennent pas l’argent, comme d’habitude, la veuve est heureuse « par l’excellent karma du vieux Tong ».

 

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D’autres « effets de  réel » seront à l’œuvre, concernant la justice, la corruption, la relation ancestrale avec le Cambodge, etc.*****

 

L’un des personnages estime qu’il n’y a pas de justice en Thaïlande, mais « un système d’extorsion », « une kleptocratie ».  D’ailleurs plus loin, Dan - en prison depuis trois ans - n’hésite pas à dire à l’inspecteur Sonchaï l’interrogeant : que le système carcéral thaïlandais est « l’institution la plus scandaleuse du monde », « une usine à faire de l’argent » « où n’importe qui peut se faire prendre » Et de donner l’exemple d’un flic « qui vous fourre un ecstasy ou une pilule de yaa baa dans la poche et qui vous embarque. Vous avez le choix : payer ce qu’il vous demande pour vous libérer ou voir le reste de votre vie englouti par le système. » Sonchaï ne le contredira pas : « Et si je vous disais que vous êtes tombé sur le seul flic de Bangkok qui ne prend pas d’argent. ».

 

Auparavant, on avait vu Sonchaï tentant de récupérer l’un des suspects arrêté à la frontière, sachant que  « pour respecter les règles (il) devrait soudoyer (le flic rural en face de lui), même si l’idée lui déplait. » Mais Sonchaï va apprendre qu’il a relâché le suspect Baker en acceptant un pot de vin. « N’est-ce pas ce que tout le monde fait ? » lui dira-t-il. Mais celui-ci sera de nouveau arrêté par l’immigration cambodgienne et libéré  contre deux Range Rover.

 

Mais nous ne sommes pas dans un pays où seules la justice et la police seraient corrompues. 

A 232. UNE VISION DE BANGKOK ET DES THAÏLANDAIS DANS UN  ROMAN POLICIER DE JOHN BURDETT.

Le patron de Sonchaï, le colonel Vikorn, est là pour lui rappeler que le pays est un système féodal avec le haut et le bas, ti-soong ti-tam ,  et qu’il ne doit pas perdre  de vue ses « obligations de vassal » où « Le renvoi de l’ascenseur n’est pas seulement inscrit dans le système, il est  le système. » (p. 187) Le roman policier n’ira pas plus loin et n’expliquera pas plus avant ce système généralisé  de « services rendus » si particulier à la Thaïlande que l’on ne  peut comprendre que par son histoire avec  le régime féodal du sakdina et le système du clientélisme.

 

(« système de clientèles, où les plus faibles se plaçaient sous la protection d’un puissant en manifestant leur respect par l’octroi de cadeaux et où les “patrons” étendaient leur bienveillance sur les petits afin de renforcer leur position de pouvoir et maximiser leurs revenus. […] Les cadeaux pour services rendus, les pratiques de prélèvements à la source et les pots-de-vin sont, à tort ou à raison, considérés par beaucoup comme partie d’une certaine culture traditionnelle. ». Max Constant.  (Cf. Références et notre article  A80. « La corruption made in Thaïlande. »)******

A 232. UNE VISION DE BANGKOK ET DES THAÏLANDAIS DANS UN  ROMAN POLICIER DE JOHN BURDETT.

Mais « Bangkok Psycho » de Burdett n’est pas une étude historique et /ou sociologique, même si comme nous l’avons déjà dit, il  signale parmi ses sources,  le livre témoignage de Colin Martin « Bienvenue en enfer » et l’étude de Pasuk Phongpaichit et Sungsidh Piriyarangsan « Corruption and Democracy in Thailand » ;  que nous avons d’ailleurs analysés dans trois de nos articles (A39,  A40. Et  A80. « La corruption made in Thaïlande. »)******.  Il s’appuie néanmoins sur une bonne connaissance du pays et nous livre quelques clés pour essayer de le comprendre, même si ces personnages thaïlandais sont persuadés que les farangs n’y parviendront jamais.

 

L’inspecteur Sonchaï Jitpleecheep nous avait prévenus : « Je fais de mon mieux pour décrire la structure cachée d’une société en laquelle peu d’étrangers reconnaîtraient celle de la Thaïlande. ».  

 

Et il termine sa confession – c’est la dernière phrase du roman policier - « Bien à toi (farang) dans le Dharma »

A 232. UNE VISION DE BANGKOK ET DES THAÏLANDAIS DANS UN  ROMAN POLICIER DE JOHN BURDETT.

Notes et références.

 

* http://www.courrierinternational.com/article/thailande-plongee-dans-les-polars-de-bangkok

 

**Romans de John Burdett, traduits en français. (In wikipédia)

  • La Nuit des voleurs, [« A Personal History of Thirst »], trad. de Nordine Haddad, Paris, Presses de la Cité, 1996, 360 p., réédition France Loisirs, 1997, 369 p. (ISBN 978-2-7441-0429-9)
  • Typhon sur Hong-Kong, [« The Last Six Million Seconds »], trad. de Jacques Martinache, Paris, Presses de la Cité, coll. « Romans », 1998, 420 p. (ISBN 978-2-258-04489-0)
  • Bangkok 8, trad. de Thierry Pielat, Paris, Presses de la Cité, coll. « Sang d'encre », 2004, 420 p. (ISBN 978-2-258-06229-0)
  • Bangkok Tattoo, trad. de Thierry Pielat, Paris, Presses de la Cité, coll. « Sang d'encre », 2006, 360 p. (ISBN 978-2-258-07060-8)
  • Bangkok Psycho, trad. de Thierry Pielat, Paris, Presses de la Cité, coll. « Sang d'encre », 2009, 347 p. (ISBN 978-2-258-07675-4)
  • Le Parrain de Katmandou, [« The Godfather Of Kathmandu »], trad. de Thierry Pielat, Paris, Presses de la Cité, coll. « Sang d'encre », 2011, 464 p. (ISBN 978-2-258-08524-4)
  • Le Pic du vautour, [« Vulture Peak »], trad. de Thierry Pielat, Paris, Presses de la Cité, coll. « Sang d'encre », 2013, 414p. (ISBN 978-2-258-10088-6)
  • Autant en emporte l'Orient, trad. de Thierry Pielat, Éditions GOPE3, 2012, (ISBN 978-2-9535538-8-8)
  • Le Joker, [« The Bangkok Asset »], trad. de Thierry Pielat, Paris, Presses de la Cité, coll. « Sang d'encre », 2016, 432 p. (ISBN 978-2-258-13595-6)

 

*** A186- Un « polar » Isan de Jeff : « Un os dans le riz – un enquête de l’inspecteur Prik »

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/07/a186-un-polar-isan-de-jeff-un-os-dans-le-riz-une-enquete-de-l-inspecteur-prik.html

 

A187. Vision de l’Isan dans le roman policier de Jeff de Pangkhan « Un os dans le riz ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/07/a187-vision-de-l-isan-dans-le-roman-policier-de-jeff-de-pangkhan-un-os-dans-le-riz.html

 

**** Jonathan DeHart cite d’autres auteurs de roman policier dont l’action se passe en Thaïlande : « Tom Vater, auteur de la série Detective Maier Mystery. , […] « James Newman (qui) qui a organisé à plusieurs reprises une  manifestation intitulée “Bangkok Fiction : Night of Noir” [La nuit du roman noir], qui rassemble écrivains locaux et invités étrangers. » […] « Christopher G. Moore, un ancien juriste et professeur canadien, auteur de la série Vincent Calvino Private [“Vincent Calvino, détective privé”, inédite en français], qui se déroule à Bangkok, »

 

***** Ch. 25.  p. 294, ¾ de page évoque les relations historiques avec le Cambodge. La haine entre les deux peuples, due aux querelles incessantes ; « lls ne nous ont sans doute jamais pardonné  de les avoir battus à Angkor Wat il y a sept cents ans ; à l’époque déjà les Khmers à la magie (…) Nous leur avons tout pris : femmes, garçons, filles, esclaves, or, leur astrologie, la conception de leurs temples, leur musique, leur danse -un bel exemple ancien de vol d’identité (…)  sauf la cuisine qui était loin de valoir la thaïe » rajoute Sonchaï.

******

 

Voir nos deux articles sur ce livre, que Burdett signale comme une de ses sources.

A39. La justice en Thaïlande vue par Colin Martin.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a39-la-justice-en-thailande-vue-par-colin-martin-81949470.html

 

A40. Colin Martin accuse la justice thaïe. « La parole est à la défense » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a40-colin-martin-accuse-la-justice-thaie-la-parole-est-a-la-defense-81949996.html

 

****** Extrait de notre article A80. La corruption made in Thaïlande. http://www.alainbernardenthailande.com/article-a80-la-corruption-made-in-thailande-111305863.html 

Max Constant (du 30 septembre et du 7 octobre 2012)   intitulé Chronique de Thaïlande : petit manuel de la corruption in http://asie-info.fr/2012/09/30/chronique-thailande-corruption-i-510935.html  :

 

Le régime féodal du sakdina : « les officiels étaient nommés par un supérieur dans la stricte hiérarchie sociale du Siam, mais ne recevaient pas de revenu fixe de cette source d’autorité : ils étaient censés “se payer sur la bête”, en prélevant sur les habitants des ponctions en nature ou, si cela était possible, en espèces. »

 

Les économistes Pasuk Phongpaichit et Sungsidh Piriyarangsan (in Corruption and Democracy in Thailand,The Political Economy Centre, Université de Chulalongkorn, 1994), que Burdett signale comme une  de ses sources.

 

Nous apprennent que le département gouvernemental perçu comme le plus corrompu par les Thaïlandais est celui de la police :

 

Force est de reconnaître que là où les politiciens font parfois preuve d’improvisation, les policiers ont progressivement mis en place un système solidement structuré de ponction directe sur les citoyens et de redistribution à l’ensemble des personnels du département. “A beaucoup d’égards, la police opère comme une entreprise de maximisation du profit”. Et de préciser l’achat des grades, « les primes de protection remises aux commissariats locaux par les marchands d’or, les propriétaires de casinos clandestins et les tenanciers de massages sexuels, en passant par les dessous-de-table payés par des suspects arrêtés pour éviter de passer devant le tribunal ».

 

 

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19 août 2017 6 19 /08 /août /2017 18:04
A 229 - UN ESPION SIAMOIS A PARIS EN 1751

Nous avons découvert par hasard une petite brochure de 150 pages intitulée « Lettres siamoises, ou le Siamois en Europe » ... Le sujet était bien susceptible de nous intéresser : Un espion est envoyé en Europe par le roi de Siam, il entretient une correspondance avec ses proches et des officiels et il porte témoignage de ce qu'il voit des mœurs et coutumes européens.

 

Il nous a semblé de la même veine que ce « Voyageur Siamois » de Dufresny dont nous avons parlé il y a quelques semaines (1). Depuis Dufresny, peut-être précédé par « l’espion turc » du Génois Marana quelques années auparavant, imités par Montesquieu dans ses « lettres persanes », il n’est point d’auteur qui, reprenant ce fil n’ait fait voyager un étranger en France pour parler de nous comme s’il était l’explorateurs, et nous les indigènes. Ce choix de parler du réel par le biais de la fiction – fût-elle exotique – constitue la part d’innovation la plus grande et va assurer le succès de l’œuvre de Dufresny qui connut une foule de réédition et, après Montesquieu, d’imitations reproductibles jusqu’à l’usure. Ce scénario, qui est simple – un étranger visite la France et la découvre d’un œil neuf – donnera naissance à une foule d’ouvrages (2).

A 229 - UN ESPION SIAMOIS A PARIS EN 1751

Nos « Lettres siamoises » sont – ou seraient d’un certain Joseph Landon, parfois prénommé Jean, de Soissons, dont nous ne savons rien.

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QUI EN EST L’AUTEUR ?

 

La Bibliothèque Nationale qui donne comme dates 1725(?) – 1769, enregistre de lui quelques ouvrages, une édition des « lettres siamoises » de 1751 et une autre de 1761, il n’y en a apparemment eu aucune autre. Il est ou serait par ailleurs l’auteur d’une comédie en vers « Le Faux indifférent ou l'Art de plaire » de 1750, qui n’aurait jamais été jouée, ce qui n’en fait pas l’éloge et d’une autre comédie « Le Tribunal de l'Amour » qui aurait été représentée par les Comédiens français pendant le voyage de Fontainebleau en 1750, publiée en 1751.

A 229 - UN ESPION SIAMOIS A PARIS EN 1751

Son théâtre en tous cas a sombré dans un oubli total. La lecture de la première pièce nous a rapidement fait comprendre pourquoi elle n’a été jouée qu’une fois. Un petit opuscule de 88 pages intitulé « Réflexions de Mademoiselle***, comédienne française » en 1750 lui est également attribué. C’est un recueil de platitudes et de lieux communs (3).

A 229 - UN ESPION SIAMOIS A PARIS EN 1751

Ces ouvrages publiés sans nom d’auteur lui sont attribués à la fois par les notices de la Bibliothèque nationale et par ce qui constitue une bible en la matière, le monumental ouvrage de Edmond-Denis Manne « Nouveau dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes : avec les noms des auteurs ou éditeurs » 1868.

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Il est inconnu des quelques ouvrages de référence fondamentaux (4). Les seuls maigres renseignements que nous ayons sur lui proviennent du « Dictionnaire des journalistes 1600-1789 » en son édition numérisée : Jean (ou Joseph) LANDON (?-1769) est né à Soissons et serait mort à Paris en 1769. Il était jeune homme au moment de la publication des « Réflexions de Mlle *** » en 1750. Sa participation journalistique au « Mélange littéraire ou Remarques sur quelques ouvrages nouveaux » publié à Berlin en 1752 est sujette à caution.

A 229 - UN ESPION SIAMOIS A PARIS EN 1751

Faute d’avoir la moindre précision sur ce mystérieux Landon, nous avons, avant de le lire, cherché à savoir comment l’ouvrage avait été accueilli lors de sa parution. Le premier à en parler est le « journal de Trévoux » (« Mémoires pour l'histoire des sciences et des beaux-arts ») dans son numéro de septembre 1751. La notice en est écrite au jus de mancenillier : « On nous a adressé un ouvrage intitulé « Lettres siamoises » et une lettre ou on se plaint beaucoup de celui qui mis ce livre au jour. On prétend que c’est un vol fait au véritable auteur qui avait prêté son manuscrit. On trouve dans ces lettres telles qu’on les donne une multitude d’altérations. On dit qu’elles ne présentent rien d’intéressant pour la politique, pour les mœurs. Nulle attention à bien prendre le style oriental etc… Il faut juger de l’étendue de ces reproches sans partialité. Nous pouvons affirmer qu’après avoir lu ce volume de lettres siamoises, nous avons été peu satisfaits et que le véritable auteur n’aura aucune peine à donner quelque chose de mieux. Nous osons le prier de supprimer tous les petits rapports tendres et passionnés entre le Siamois Nadazir et la Siamoise Abensalida, de ménager partout les intérêts des mœurs et de la religion, d’écrire avec plus de feu que son plagiaire et de faire en sorte qu’on ne s’ennuie pas à la lecture de son ouvrage ».

 

Quoique cette revue fût alors qualifiée de « Revue des Jésuites » et que ses opinions ne fussent jamais cachées, elle restait de grande qualité mais – avant de lire l’ouvrage – nous avons souhaité » en savoir plus par-delà l’opinion des Jésuites.

A 229 - UN ESPION SIAMOIS A PARIS EN 1751

Le « Mercure de France » dans son numéro de juin 1751 avait été plus insidieusement féroce en écrivant « Lettres Siamoises, ou le Siamois en Europe » : Ces lettres font des observations sur nos mœurs & sur nos usages. On pourra juger de l'ouvrage, parle morceau que nous allons copier »… et de citer une page de la brochure qui n’est effectivement pas du meilleur aloi, le galimatias amoureux, nous y reviendrons.

A 229 - UN ESPION SIAMOIS A PARIS EN 1751

Notre pauvre Landon, s’il n’a jamais existé, ne fut pas mieux traité dans la revue « CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE, PHILOSOPHIQUE ET CRITIQUE » en son tome IV : « Lettres siamoises, ou le Siamois en Europe, brochure de 150 pages environ. Depuis les Lettres persanes de l'immortel président de Montesquieu, il n'y a point de nation en Asie ni en Amérique dont nous n'ayons fait voyager quelques individus en France pour leur faire tracer un tableau de nos mœurs. Ainsi le seigneur siamois ou mexicain est ordinairement un pauvre diable qui, relégué dans un quatrième, a besoin de quelques écus pour ne pas mourir de faim. Dans le choix, je vous conseille de faire l'aumône au seigneur siamois, sans vous exposer à lire le recueil de ses platitudes ». Cet appel à notre charité a sa raison, nous allons le voir !

A 229 - UN ESPION SIAMOIS A PARIS EN 1751

Les Lettres

 

A l’inverse du visiteur de Dufresny, ce Siamois n’est pas un ectoplasme. Quantum mutatus ab illo Hectore ! (5). Il a un nom, il s’appelle Nadazir, il a une maitresse nommée Abensalida, deux patronymes qui ne nous ont pas semblé très siamois, il a même un visage singulier ....

A 229 - UN ESPION SIAMOIS A PARIS EN 1751

qui nous rappelle étrangement le « Chinois fourbe et cruel » dessiné par Hergé bien plus que les mandarins siamois de l’ouvrage de La Loubère. Mais brisons-là ! Cette figurine ne figure d’ailleurs plus dans la seconde édition de 1761.

A 229 - UN ESPION SIAMOIS A PARIS EN 1751

L’ouvrage se présente sous forme de 36 lettres. 17 d’entre elles sont de la correspondance amoureuse, de Nadazir à Abensalida, d’Abensalida à Nadazir et l’une d’entre elle de Nadazir à la mère d’Abensalida. Nadazir a en effet égratigné le lien amoureux lors de son séjour à Paris et il lui fallut se faire pardonner.  Notre espion arrivé au lieu où il doit être « l’œil vigilant de son Roi », c'est-à-dire à Paris, écrit aussitôt à sa chère Abenzalida, et lui dit tout ce qui s'est dit beaucoup mieux un million de fois en pareille occasion.

 

Ceci explique la remarque du « Journal de Trévoux » (… Nous osons le prier de supprimer tous les petits rapports tendres et passionnés entre le Siamois Nadazir et la Siamoise…). Ces correspondances sont polluées par un style hyperbolique dont notre Siamois se justifie toutefois de singulière façon « Qu'on n'aille pas s'élever contre les expressions hyperboliques qui font l'essence de cet Ouvrage. Nous naissons tous poètes. Il y aurait autant de difficulté à nous ôter les métaphores, qu'à empêcher un Français d'être vain, inconstant et grand parleur ». Une citation nous suffira pour ne plus y revenir « Quelle voix étendue, quel messager fidèle te pourrait raconter mon désespoir ! Quelles couleurs assez lugubres, pour te peindre, dans toute son horreur le gouffre d'ennuis où m'abîme ton éloignement ! Mon esprit déchiré d'inquiétudes tyrannise mon cœur dévoré par l'amour. Je te l'offre tous les jours ce cœur après la purification du Soleil levant. Je mêle cinq fois par jour mes larmes à celles que tu as déposées dans ce vase que tu m'as donné, triste, mais précieuse marque de ta tendresse : Je me prosterne, à chaque aurore, devant cette urne pour arrêter tous mes désirs à la beauté de ma chère Abenzalida ». La littérature du XVIIIème siècle nous a, en matière de correspondance galante ou amoureuse, habitué à beaucoup plus d’élégance. N’insistons pas car c’est le travail de l’espion qui nous intéresse.

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Son second courrier sera pour son protecteur, l’Oya Lazahyka, il est juste qu’il ne l’oublie pas. II doit même, dans la circonstance où il se trouve, avoir mille choses intéressantes à lui communiquer. Voici ce pendant ce que nous avons trouvé de plus remarquable dans cette lettre : « Je baise avec respect la partie rampante de ton bonnet et je rampe cinq fois à tes genoux ». L’hommage est plaisant et l'on trouve au bas de la page, cette note savante : « ceux quì sont élevés à la dignité de Naïre portent un long bonnet appelle Naïre que leurs inférieurs baisent avec vénération ».

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Passons la lettre au premier Barcalon Tasooprapoat, le premier Ministre de Siam, lettre qui de l'aveu de l’Auteur … ne dit rien. Nous vous épargnerons une lettre de la tendre Abenzalida, six pages de la même farine que celle de son espion.

 

Tirer sur les Abbés et déclamer contre les Prêtres est un lieu commun de la comédie surtout à cette époque. Notre Siamois n'a pas manqué de saisir cette ressource et dans une Lettre au vénérable Sancrat, Abbé Commendataire des Talapoins de Louvo. Nadazir peint assez ridiculement les abbés mondains et leurs mœurs « relâchés ». Nous nous dispenserons de faire valoir ici son esprit, il est du style de tous les vaudevilles « anticléricaux » (le mot n’existe pas à cette époque) de ce siècle et d’après. Ne citons qu’une note « la langue Balie est un idiome mystérieux dont se servent les Talapoins pour endoctriner le peuple. Le sens de chaque phrase est toujours tortueux: elle est pour les Indiens, ce qu’est l’Alcoran pour les Turcs ». Nous retrouverons d’ailleurs cet athéisme d’époque dans une lettre  que lui adresse Abou – Kaïli, intendant des Magasins du Roi à un réponse à un courrier non  publié : « Cette attente d'un nouveau Dieu, pour me servir de leurs termes, rend le peuple attentif & crédule, toutes les fois qu'on lui propose quelqu'un comme un personnage extraordinaire, surtout  si celui qu'on met devant ses yeux faciès est entièrement stupide, parce que l'entière stupidité ressemble à ce qu'il se figure de l'inaction & de l'impassibilité du Nireupan ». Le « Nireupan est le degré sublime de perfection où les ames peuvent arriver » écrit-il par ailleurs. On peut supposer qu’il s’agit du Nirvana ? C’est bien évidemment là une réflexion qui n’a pas dû faire plaisir aux rédacteurs du Journal de Trévoux ! Diderot fera mieux avec plus de talent (6).

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Les femmes, éternel sujet de comédies, farces et vaudeville, ne sont pas ménagées. Dans un courrier à son ami Zékioc-Ymy, Officier de Judicature à Siam, il s’élève contre leur passion du jeu : « Ces belles moitiés du monde ne jouent point à Siam ; à Paris le jeu est leur élément; On nous reproche l'adoration des idoles, tandis que chez ces infidèles mille autels sont élevés les jours et les nuits au Génie trompeur du jeu ». Cette réflexion est suave quand on connait la passion morbide des Thaïs pour les jeux d’argent déjà vilipendée par La Loubère un siècle auparavant ! Ailleurs notre Siamois nous dit « les femmes peuvent aller de compagnie avec nos pagodes, que le vulgaire de Siam n’encense qu'à proportion des riches vêtements dont elles sont chargées : leurs maris semblent des Prêtres qui contractent en les épousant la dispendieuse obligation de réchauffer l’éclat de ces idoles de chair des étoffes les plus précieuses & des diamants les plus rares. Mais ce qui différencie ces malheureux époux des Prêtres, c'est que l’entretien de l’idole est à la charge des premiers, & que ce n’est pas toujours de leur part que l’encens est le plus agréablement reçu ».

 

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Les médecins sont évidemment un autre sujet de vaudeville, notre espion a donc eu affaire avec un quelconque Diafoirus, il en fait part à Saïblacouaziz, premier médecin du Roi de Siam dans son style qui ne vaut pas celui de Molière dans « le malade imaginaire » : « Une flamme brulante et volatile circulait dans mes veines. Des fourbes, prévaricateurs ignorants de ton art divin, ont fait sortir de mon sang, cette portion immatérielle … L'espace immense qui me sépare de l'aimable Abenzalida avait jeté sur mon âme une teinture d'inquiétude & de désespoir, qui ne fut pas longtemps sans gagner jusqu'à mon corps. Les Européens qui m'obsèdent, m'offrirent leurs secours trompeurs, Ils m'envoyèrent un escadron lugubre de ces espèces d'êtres destinés à conserver les autres, & qui s'emploient à les détruire…. »

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Les réflexions sur la monarchie, nous les attendions, ne viennent pas de l’espion mais de Ocprasymohosot, Secrétaire du premier Barcalon « La tyrannie est horrible à tous les yeux ; un Roi cruel est un monstre ; un Roi parricide est l'opprobre de l'Univers … »….

 


 

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Le mystérieux Landon va toutefois abonder dans le sens de la plus méprisable et la plus plate flagornerie : « ….Mais nous applaudissons à l’éloge d'un Monarque dont les vertus font toujours présentes à nos cœurs; & nous finirons cet extraits par ce portrait dont notre amour avoue tous traits. „ Le Prince qui donne des lois à ces infidèles, dit notre Espion, est d'une figure faite pour la majesté du Commandement ; petit fils et successeur d'un Roi qui a fait l’admiration de l'univers, ses vertus ont la même supériorité, ses conquêtes le même bonheur, sa Monarchie est aussi florissante, ses peuples font aussi heureux. Quoiqu'assiégé de Courtisans, il aime qu'on lui parle le langage de la nouveauté ; toutes les avenues de son cœur font ouvertes à. la vertu & au désir de faire des heureux : il n'est pas étranger au milieu de ses sujets; & il veut manier, les ressorts les plus secrets de son Empire. L'amour des peuples est l'éloge le moins suspect du Souverain. Celui-ci a mérité des siens le titre attrayant de BiEN AIMÉ, plus flatteur que celui de Grand, dont il n'est pas moins digne ; Et si l'on voit des bouches impures attenter à la gloire de ce Prince par des discours & des écrits, enfants de l'ingratitude & de l'odieuse calomnie, c'est que la vertu qui s'élève, attriste le crime qui s'avilit… ».

 

N’oublions pas que ce texte est écrit en 1751 à une date où Louis XV qui règne depuis 1715 et qui fut un temps « le bien-aimé » était déjà depuis quelques années devenu le monarque le plus impopulaire et certainement le plus haï de notre histoire. Sous le règne de Louis XV, fortement imprégné de l’esprit encyclopédique, la censure était devenue bien élastique et ne nécessitait peut-être pas cette avalanche de basses flatteries ?

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C’est une lettre de notre espion à Mogla, Trésorier  Général des Finances du Roi, qui va nous permettre de conclure « Déja le lumineux Tavan (le soleil) a deux fois décrit sa course invariable, & je n'ai point reçu cette paye essentielle au succès de ma mission et à ma subsistance. Apprends que sous cet hémisphère, on achète jusqu'à l'air que l'on respire … ». Il crie misère.

 

Nous aurions dû suivre le conseil de la  « CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE, PHILOSOPHIQUE ET CRITIQUE » : Dans le choix, je vous conseille de faire l'aumône au seigneur siamois, sans vous exposer à lire le recueil de ses platitudes
 

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Ce style emphatique qui nous exaspère en a exaspéré d’autres avant nous, Lesage en 1715 déjà s’en gaussait dans le dialogue entre Gil Blas et Fabrice, son ami poète qui nous rappelle singulièrement Landon  (7).

 

Dufresny nous disait s’être fort amusé à écrire son « voyageur siamois », nous l’avons lu sans déplaisir, nous nous sommes fort ennuyé à lire « l’espion siamois  ».

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 NOTES

 

(1) voir notre article A 227 – « LE « VOYAGEUR SIAMOIS » VISITE PARIS EN 1699 EN COMPAGNIE D’UN PETIT COUSIN DE LOUIS XIV ».

 

(2) aux « Lettres d’une Turque écrite à sa sœur au sérail » par Poullain de Saint Foix (1730), « Lettres juives » (Lettres juives ou Correspondance philosophique, historique et critique entre un Juif voyageur à Paris et ses correspondants en divers endroits) de Boyer d’Argens (1736), « Lettres moscovites » de Francesco Locatelli (1736), « Lettres saxonnes » d’un anonyme (1738), « Lettres d’un sauvage dépaysé contenant une critique des mœurs du siècle et des réflexions sur des matières de politique et de religion »« de Joubert de la Rue (1738), « Lettres chinoises ou correspondance philosophique, historique et critique, entre un chinois voyageur à Paris et correspondants à la Chine, en Moscovie, en Perse et au Japon, par l'auteur des Lettres juives et des Lettres cabalistiques » de Boyer d’Argens (1739), « Lettres d'une Péruvienne »  de Mme de Graffigny, (1747), « Lettres iroquoises » de Maubert de Gouvest (1752), Lettres d’Amabed de Voltaire (1769), une liste qui est loin d’être limitative et où l’on peut trouver du médiocre, du talent et du génie.

 

(3) Il y en a quelques extraits dans le numéro du « Mercure de France » d’octobre 1750.

 

(4) Nous avons consulté le monumental « Catalogue de pièces choisies du répertoire de la Comédie française, mis par ordre alphabétique, avec les personnages de chaque pièce et les nombres des lignes ou vers de chaque rôle » (1775), l’« Histoire générale du théâtre en France » quatre volumes. 1904-1910 d’Eugène Linthillac, les quatre volumes de l’ouvrage de Jacques-Charles Brunet, « Manuel du Libraire et de l'Amateur de Livres », 1861 et enfin les quatre énormes volumes de l’ouvrage de Gustave Lançon « Manuel bibliographique de la littérature française moderne : XVIe, XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles » 1921 qui a pourtant catalogué pratiquement tout ce qui s’est écrit en France depuis l’invention de l’imprimerie et même avant, ces deux derniers ouvrages passant néanmoins pour être exhaustifs.

 

(5) « Combien différent de cet Hector d’autrefois », in Énéide de Virgile, II, 274.

 

(6) « La religieuse » est de 1780. 

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(7) « … Ton sonnet n’est qu’un pompeux galimatias et il y a dans ta préface des expressions trop recherchés, des mots qui ne sont point marqués au coin du public, des phrases entortillées pour ainsi dire… Les livres de nos bons en anciens auteurs ne sont pas écrits comme cela. Pauvre ignorant s’écria Fabrice ! Tu ne sais pas que tout prosateur qui aspire aujourd’hui à la réputation d’une plume délicat affecte cette singularité de style, ces expressions détournées qui te choquent… » (Gil Blas, livre VII, chapitre 13).

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16 août 2017 3 16 /08 /août /2017 18:02
A 228 - QU’EN EST-IL DES 108 SIGNES PROPITIATOIRES ET DE BONNE AUGURE GRAVÉS SUR LES EMPREINTES SACRÉS DU PIED DE BOUDDHA

Nous avons tous rencontré dans les temples bouddhistes ou parfois isolées sur un promontoire ces « empreintes sacrées » (phraphouthabat  ou buddhapāda พระพุทธบาท – ou encore sribat ศรีบาท) de taille variable et comportant une impressionnante série de petites gravures mystérieuses souvent cachées sous l’avalanche de pièces de monnaie, au centre desquelles se trouve le plus souvent la « roue de la loi ». Nous pouvons lire partout, sans guères d’autres précisions, qu’elles sont 108. Ce symbole est récurent dans toute l’iconographie bouddhique. Indéchiffrables pour un néophyte, il nous a intéressé de savoir quel en était le sens.

 

A 228 - QU’EN EST-IL DES 108 SIGNES PROPITIATOIRES ET DE BONNE AUGURE GRAVÉS SUR LES EMPREINTES SACRÉS DU PIED DE BOUDDHA

L’origine Cingalaise des empreintes sacrées ?

 

La plus ancienne et la plus célèbre des « empreintes du pied de Bouddha » est celle du Pic d’Adam dans l’île de Ceylan. A une époque préhistorique perdue dans la nuit des temps et si reculée qu'il n'en reste qu'un vague souvenir dans les mythes antérieurs à l'épopée du Ramayana elle-même et dans des fragments de légendes orales, l'île de Ceylan, (primitivement désignée sous le nom de Sri-Lanka qu’elle a retrouvé aujourd’hui), aurait formé l'extrémité de la péninsule méridionale de l'Inde.

A 228 - QU’EN EST-IL DES 108 SIGNES PROPITIATOIRES ET DE BONNE AUGURE GRAVÉS SUR LES EMPREINTES SACRÉS DU PIED DE BOUDDHA

Un cataclysme géologique déchira violemment l'isthme alors existant et creusa le détroit de Palk qui sépare aujourd’hui l’Inde de l’île. Il ne reste pour témoigner de ce rattachement que les bancs sablonneux dits « Pont d’Adam ».

A 228 - QU’EN EST-IL DES 108 SIGNES PROPITIATOIRES ET DE BONNE AUGURE GRAVÉS SUR LES EMPREINTES SACRÉS DU PIED DE BOUDDHA

Selon Sir Alabaster  - qui lisait toutes les langues vivantes et mortes de la création - (1) de nombreux écrits cingalais mentionnent l'existence d'une empreinte de Bouddha sur le pic d'Adam, l’un des points culminants de l’ile dans sa partie sud. Toutefois, la plus ancienne mention remonte aux écrits du pèlerin bouddhiste venu de Chine, Fah Hian, vers l’an 400 de notre ère confirmé 100 ans plus tard par Song Yun, autre pèlerin chinois et beaucoup d’autres écrits postérieurs.

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« Quand Foë (Bouddha) vint dans ce pays, il voulut convertir les mauvais dragons. Par la force de son pied divin, il laissa l'empreinte d'un de ses pieds au nord de la ville royale, et l'empreinte de l'autre sur le sommet d'une montagne. Les deux traces sont à la distance de quinze yeou yan (environ 80 km.) l'une de l'autre. Sur le vestige qui est au nord de la ville royale, on a bâti une grande tour haute de quarante tchang (122 mètres). Elle est ornée d'or et d'argent, et les choses les plus précieuses sont réunies pour former ses parois. On a encore construit un sengIdalan, qu'on nomme la Montagne sans crainte. Il y a cinq mille religieux » écrivait Fah Hian (2).

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Ce serait la trace d’un pied de Bouddha, abritée d’une tour, laissée dans le roc lorsqu’il mit pied sur terre après un séjour au paradis d’Indra. C'est un trou dans le rocher d'environ cinq pieds de long (1,65 m.), peut être un caprice de la nature (lusus naturae), peut-être creusé à la main, qui représente le contour très grossier d'un pied.

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Son manque d'état n'a pas empêché les bouddhistes de le revendiquer comme fait par le pied de Bouddha, les Sivaïtes, comme fait par celui de Siva, les Mahométans, par celui d'Adam lorsque, chassé du paradis terrestre, il mit le premier pied sur terre et les chrétiens, par celui de saint Thomas, l'apôtre qui a évangélisé des Indes.

A 228 - QU’EN EST-IL DES 108 SIGNES PROPITIATOIRES ET DE BONNE AUGURE GRAVÉS SUR LES EMPREINTES SACRÉS DU PIED DE BOUDDHA

Le promontoire a en tous cas conservé son nom de pic d’Adam pour les occidentaux, localement il est le pic Sripada ou Sribat (ศรีบาท en thaï), le pic de l’empreinte sacrée.

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La découverte en aurait été faite miraculeusement par un roitelet local  90 ans avant Jésus-Christ ? Il n’y avait aucune marques particulières mais deux visiteurs anglais rencontrés par Alabaster et s’étant rendu sur place (l’accès en est difficile) auraient constatés, probablement sur un couvercle recouvrant l’excavation, les 108 figurines sacrées aujourd’hui disparu. C’est du moins l’opinion de Michel Lorillard dans la très érudite étude, la plus récente, consacrée aux saintes empreintes (3). Le voyageur hollandais Philippus Baldaeus fut probablement le premier à avoir décrit en 1672 l’empreinte du « Pic Adam » qu’il était allé visiter (4).

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Il fut suivi du Major Michel Symes et de James Low (5). Ce sera ensuite Eugène Burnouf, le grand érudit français qui lui aussi parlait toutes les langues de la création qui consacra une partie de son ouvrage aux saintes empreintes en général et à celle de Ceylan en particulier (6).

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Lucien Fournereau pour sa part déplore que cette empreinte n’ait pas - il écrit en 1895 – été sérieusement étudiée (7). Il semble qu’il en soit de même à ce jour ?

 

L’article de Michel Lorillard enfin (3) est une synthèse remarquable mais ne parle que de façon allusive des 108 signes propitiatoires qui nous intéressent.

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De Ceylan au Siam en passant par la Birmanie

 

Les empreintes probablement venues des Indes, sont passées de Ceylan en Birmanie et à l’est, dans les pays de bouddhisme theravada, Siam, Laos et Cambodge. C’est la question que pose Michel Lorillard (3). Relevons un très bel article du Dr. Jacques de Guerny, auteur du livre « Buddhapada : L’odyssée des empreintes de Bouddha » publié sur le site de l’Ambassade de France en Birmanie (8).

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Notons simplement la présence sur l’île de Samui d’une Sainte Empreinte de Bouddha, située à l'abri d'un petit sala, au sommet d'une butte, à côté du temple de Khaôlé (พระพุทธบาทเขาเล่). Elle serait venue à dos d'homme de Birmanie « il y a plusieurs centaines d'années » et présente l'originalité d'être d'une taille exceptionnelle (environ 3 mètres) et de comporter quatre sculptures en superposition. Elle a retenu l'attention du grand Roi Rama V lors d'une visite sur l’île en 1888. Dans une lettre à son épouse principale relatant son pèlerinage, il précise qu'elle serait vieille de 500 ans (9).

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Sur l’île toujours, le temple de Samret (สำแรจ) abrite un magnifique Bouddha couché de marbre blanc qui serait venu de Ceylan « il y a plusieurs centaines d'années » selon l’abbé du temple (9). Aucun de ces deux monuments n’a fait l’objet à ce jour de la moindre étude.

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C’est seulement sous le règne du roi Song Tham (1610 – 1618) que nous allons voir apparaître une sainte empreinte au Siam. La découverte miraculeuse dans la forêt fut le fait d’un chasseur. Le roi en est avisé et se rend avec toute sa cour et son armée à Saraburi. Il avait appris depuis longtemps par des moines de Ceylan l’existence de cette relique dans une montagne de son royaume et l’avait fait rechercher en vain. Il fit alors construire une route d’accès et un mondop (มณฑป) pour l’abriter après l’avoir fait recouvrir de feuilles d’or. Détruit et reconstruit, ce lieu est devenu à ce jour l’un des endroits les plus sacrés du bouddhisme thaï, le wat phrabat saraburi (วัด พระพุทธบาท สระบุรี) (10).

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Voilà ce qu’en dit Alabaster « Le Phrabat est au centre du monastère : c'est un trou dans le rocher d'environ cinq pieds de long sur deux de large...  Le grillage qui le recouvre habituellement est enlevé pour nous permettre d'en voir le fond : mais le temple est si obscur que nous ne distinguons pas grand-chose. Nous écartons quelques-unes des offrandes qu'on y a déposées : mais nous ne voyons rien du dessin, à l'exception des cinq marques des orteils, cinq entailles dans le roc faites au ciseau, au dire de quelques-uns. En réponse à nos questions, on dit que les autres marques ont été détruites accidentellement par le feu, il y al longtemps. Nulle ressemblance avec un pied ».

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La liste des Signes.

 

Au vu de l’empreinte de Saraburi, des constations et descriptions antérieures de Baldaeus, Alabaster, Low et Burnouf, au vu aussi de nombreuses inscriptions épigraphiques traduites par lui ou de textes pali-sanscrits traduits par Burnouf, de l’étude d’autres empreintes pieusement conservées au Musée national et d’études épigraphiques antérieures, Lucien Fournereau va nous donner une liste exhaustive du détail de ces 108 figurines (7). Elles ont toutes des traits communs : Au centre en général se trouve la belle roue de la Thamma Chakkra (ธรรมจักร) appelée aussi  Wonglohaengchiwit (วงล้อแห่งชีวิต), « la roue de la vie », symbole par excellence du bouddhisme. Il est parfois le seul, nécessaire et suffisant.

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Mais on en a rajouté d'autres pour faire du pied du Bouddha une sorte de représentation du monde. Il n’y a pas toutefois d’entente unanime pour la formation de la liste des signes qui doivent entrer dans l'ensemble du dessin. Chacun artiste a suivi sa fantaisie ou celle de son commanditaire. On ne trouve pas systématiquement dans une empreinte donnée tout ce qui se trouve dans les autres. Mais tous les érudits ont convenu de fixer  à 108 le nombre des signes.

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Pourquoi ce nombre ?

 

Selon Alabaster et Burnouf, il aurait été adopté parce qu'il est le produit des trois premiers chiffres élevés à leur propre puissance : 11 x 22 x 33 soit 1 x 4 x 27. Les premiers Bouddhistes étaient-ils des mathématiciens ? N’oublions pas que les Siamois utilisent la numérotation directement venue des Indes, utilisation de 9 chiffres (de 1 à 9), invention du zéro et numérotation de position. Fournereau nous rappelle que 108 est un nombre aimé des Bouddhistes, citant après Alabaster les « 108 portes de la loi » ou les « 108 noms du soleil, de Vichnu ». Cher aux Hindous, il est celui des signes du pied sacré du Bouddha. Nous pouvons aussi y trouver une représentation trinitaire symbolique, 1 symbolise l’unité, 0 le néant et 8 l’infini représenté en mathématiques contemporaines par un 8 renversé : . Fournerau constate par ailleurs des divergences dans les listes en fonction de signes que l’on peut prendre comme individuels ou comme collectifs (les 16 ciels de Brahma, les 7 fleuves, les 7 lacs, les 7 montagnes). Si l'on compte pour autant d'unités les signes ainsi réunis, on obtient le chiffre de 108…  Les autres divergences s'expliquent de la même manière. 68 signes pour Baldaeus, 96 pour Low, 65 pour Burnouf mais elle finit par les « 6 espèces de mondes divins » et « les 16 espèces de mondes de Brahma » : elle a les 7 fleuves, les 7 lacs, les 7 montagnes. En divisant ces signes collectifs, en comptant pour 4 les quatre continents et pour 2 les deux étendards, Fournereau n'arrive qu'au nombre de 106, il manquerait donc deux signes ? Si l'on décomposait de la même manière les signes multiples ou collectifs de la liste de Low, on arriverait à 123 et même à 132 !

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Fournereau va donc essayer tant bien que mal de donner une description complète du pied du Buddha, non en vue d'arriver à une coïncidence impossible, mais pour faciliter l'intelligence des divers dessins qui existent : Toute représentation se compose de deux parties : la partie supérieure divisée en 5 compartiments correspondant aux 5 orteils, chacun desquels se subdivise en trois carrés pour figurer les trois phalanges occupés par une spirale. Cette spirale représente, selon Alabaster,  « réseau » un  système de lignes qui orne les doigts des mains et des pieds du Buddha et constitue le 30 des « signes du Grand homme », de sorte que le Phrabat réunit deux de ces signes (30 et 31). La partie inférieure représentant la plante du pied, est une longue bande arrondie à l'extrémité pour figurer le talon, et au milieu de laquelle se voit un disque, simple ou orné, et, dans ce dernier cas, entouré de lames : c'est la roue, le signe essentiel et fondamental non compris dans les 108 signes au sein desquels, du reste, il se retrouve quelquefois. Les signes sont rangés dans des compartiments en lignes horizontales au-dessus, au-dessous et à côté du disque. Alabaster pour sa part arrive à 108 signes.

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Devant ces évidentes difficultés, Fournereau a dressé une liste générale des signes classés de façon méthodique comme nous allons le voir. Sa liste signale, ce dont nous vous ferons grâce, les divergences d’avec Low, Burnouf, Alabaster ou Baldaeus. Certains signes se trouvent dans toutes les listes, certains  sont doublés ou divisés, certaines identifications sont douteuses. Pour toutes ces cartouches en tous cas, Fournereau donne en note le nom sanscrit-pali sur la base essentiellement des renseignements recueillis et traduits par Burnouf, preuve selon toute apparence d’une origine indienne ?

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9 signes collectifs : 4 grands continents, 2000 petits continents, 7 grands fleuves, 5 grandes rivières, 7 grands lacs, les 7 ceintures du Mont Meru, les 6 mondes divins et les 16 mondes de Brahma.

 

12 parties du monde : le monde, le soleil, la lune et les étoiles, Rohini (ville de la mythologie hindouiste), étoile du matin, étoile du soir, montagne entourant la terre, Himalaya, Meru, Kailaça (autre cité mythologique) et Océan.

 

9 Dieux, génies et être vivants : Brahma à quatre faces, Kimpurusa (roi d’un territoire légendaire de l’Inde), Kinnara (créature céleste de la mythologie indienne), la divinité des nuages, le Roi Chakravartin (roi mythique des Védas), Siva, femme dans ses atours, Rama à la hache et le grand Richi ( ?).

 

14 quadrupèdes : éléphant Uposatha, éléphant Airivana, éléphant Chaddanta, éléphant Sakhinakha (4 éléphants de la mythologie védique), le lion, le tigre royal, le tigre jaune, le cheval, le cheval de Siddaharta (autre nom de Bouddha), le taureau, le buffle, la vache et son veau, le lapin et le daim.

 

9 volatiles : le garuda, le cygne, le coucou, le paon, le héron, l’oie, le faisan, l’aigle et le coq.

 

7 reptiles ou animaux aquatiques : le naga, le serpent, le makara d’or (animal du panthéon indou), le crocodile, la baleine, poisson d’or et tortue d’or.

 

1 insecte : le scarabée d’or.

 

14 fleurs ou plantes : réunion de tiges creuses ( ?), guirlande de fleurs, lotus bleu, lotus rouge, lotus rouge double, lotus rose, lotus blanc, lotus blanc double lotus blanc à cœur noir, fleur buntharekang, fleur  Makulla, fleur Montha, fleur Phutson et fleur céleste (toutes fleurs de la mythologie indoue).

 

4 joyaux : joyau, 9 pierres précieuses, joyau inestimable, jardin de diamants.

 

3 constructions : palais, arcade, palais céleste.

 

6 meubles : siège de pierre de Bouddha, siège fortuné ( ?), siège d’osier, lit d’or, litière d’or, jonque d’or.

 

5 armes : épée, lance, chakra (trident), trident de Siva et arc de Rama.

 

15 pièces d’habillement, ornement et insignes : partie de garde-robe du prince, turban ou couronne, partie de la coiffure, pantoufles, pendants d’oreille, parasol blanc, éventail, plumes de paon, chasse-mouches, baudrier doré, étendard et bannière.

 

Nous sommes à 108 mais il en est d’autres :

 

9 ustensiles divers : pot à eau, vase plein, vase plein d’or, vase et chaine de diamants, chaine, soucoupe, bai-si (sorte d’offrande), conque tournée à droite, conque (instrument de musique).

 

5 ustensiles de moine : 3 robes, éventail, bol à aumône, livre sur un vase, chaire de prédicateur.

 

5 Signes mystiques : svastika, çrivastaya ( ?), enroulement fortuné ( ? ), Sôvastikaya (autre forme de svastika). Le prospère ( ?) (11).

 

3 signes douteux : non identifies.

 

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Fournereau toutefois reconnait qu’au vu des pièces conservées au Musée national de Bangkok ou de moulages présentement au Musée Guimet, il ne lui est pas toujours possible d’identifier les signes de petite dimension souvent presque effacés, logés dans leurs 108 compartiments dont certains sont douteux … « Mais il me parait difficile de rien décider » écrit-il. Il a néanmoins le mérite d’avoir levé pour nous un coin du voile sur ce que nous considérions comme de curieux glyphes. Nul ne semble l’avoir fait après lui ? Il semble en tous cas que les empreintes sculptées ou construites ces dernières années soient systématiquement normalisées à 108 glyphes ?

 

Temple de Plaïlaem à Kho Samui (2003) :

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NOTES

 

(1) « The wheel of the law » par Sir Henry Alabaster,1871, p. 247 s.

 

(2) Chi Fa Hian : « Relation des royaumes bouddhiques, voyage dans la Tartarie, dans l'Afghanistan et dans l'Inde, exécuté, à la fin du IVe siècle par Chy Fah Hian ». Traduit du chinois et commenté par M. Abel Rémusat. 1836, Chapitre XXXVIII, pages 354 s. A cours de son périple, le pèlerin Chinois a rencontré de nombreuses autres empreintes, au moins huit. Le traducteur nous explique en note les difficultés d’accès : « Cette montagne est située à environ quatorze milles d'Allemagne de Colombo. On ne peut parvenir au sommet qu'au moyen d'une chaîne de fer attachée au roc et dont les anneaux servent d'échelons. Le sommet forme une aire de cent cinquante pas en long, et de cent dix en large. Au centre de cet espace est une pierre longue de sept ou huit pieds, et s'élevant au-dessus du sol d'environ trois pieds. C'est là que les dévots croient reconnaître la trace, les uns du pied de Shâkyamouni, les autres de celui d'Adam ».

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Song Yun pour sa part est plus bref : « …là aussi il y a un temple avec un stupa; sur une roche qui est dans le temple se trouve l'empreinte des pieds du Buddha » (voir Edouard Chavannes « Voyage de Song Yun dans l'Udyāna et le Gandhāra » In Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient, Tome 3, 1903. pp. 379-441.

 

(3) « Aux origines du bouddhisme siamois - Le cas des buddhapāda » par Michel Lorrillard In Bulletin de l’école française d’extrême orient,  Tome 87,  n°1, 2000. pp. 23-55.  

 

(4) Traduction anglaise : « A Description of the East-India Coasts of Malabar and Coromandel and also of the Isle of Ceylon with their Adjacent Kingdoms & Provinces »  1672. L’édition hollandaise de la même date contient de superbes gravures sur bois mais malheureusement aucune du pic d’Adam.

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(5) « Relation de l’ambassade anglaise envoyée en 1795 dans le royaume d’Ava suivi d’un voyage fait en 1798 à Colombo dans l’ile de Ceylan », traduction française de 1802, tome II et planches par le Major Michel Symes.  La gravure dont il nous dote est celle d’un temple birman :

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« Transactions of the Royal Asiatic Society of Great Britain and Ireland » Volume 3, p. 62 s.  de juillet 1831 par James Low

 

(6) « Le Lotus de la bonne loi, traduit du sanscrit, accompagné d'un commentaire et de vingt et un mémoires relatifs au bouddhisme », par M. E. Burnouf (1852).

 

(7) « Le Siam ancien », premier volume.

 

(8) https://mm.ambafrance.org/Buddhap%C4%81da-l-odyssee-des

 

(9) « สมุยทื่รัก » (Samuithirak) publication collective de 2003. Curieusement, le Bouddha est couché du côté gauche alors qu’il doit traditionnellement l’être du côté droit sur les quatre positions traditionnelles, « le songe », la prophétie », « donnant l’enseignement » et « la grande et totale extinction ». Cette position se retrouve de temps à autre sans que nous en ayons une explication plausible.

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(10) Voir notre article « les huit rois du début du XVIIème siècle » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-71-les-huit-rois-du-debut-du-xvii-eme-siecle-1605-1656-115599542.html(

 

11) Sur la svastika, dextrogyre ou sénestrogyre, voir en particulier  « Les vierges mères et les naissances miraculeuses » par P. Saintyves (1908) et « Croix et svastika en Chine » par le Père Louis Gaillard (1904)

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9 août 2017 3 09 /08 /août /2017 18:08
A 227 - LE « VOYAGEUR SIAMOIS » VISITE PARIS EN 1699 EN COMPAGNIE D’UN PETIT COUSIN DE LOUIS XIV

Nous sommes en 1699. L’arrivée des Siamois à Brest en 1684 et 1686 et les deux ambassades françaises au Siam de 1685 et 1687 firent grande émeute de badauds en France où les esprits sont toujours émus des hommes et des choses qui viennent de loin même si elles furent une mystification pour Louis XIV. L’inestimable récit de La Loubère « Du royaume de Siam » a été publié en 1691 avec un retentissant succès. Depuis 1672, année de sa création, « Le Mercure Galant », ancêtre du Mercure de France, publie plus ou moins régulièrement 12 numéros par an. Toute la France le lit, tout ce que la province compte d’érudits est abonné. Il a consacré au Siam des numéros entiers et des dizaines d’articles.

A 227 - LE « VOYAGEUR SIAMOIS » VISITE PARIS EN 1699 EN COMPAGNIE D’UN PETIT COUSIN DE LOUIS XIV

La Bruyère publie en 1688 « Les caractères ou les mœurs de ce siècle - Précédés des Caractères de Théophraste (traduits du grec) ». Il n’oublie évidemment pas le Siam avec une ironie qui sent déjà le XVIIIème siècle et que n’eut pas désavouée Voltaire : « Si l'on nous assurait que le motif secret de l'ambassade des Siamois a été d'exciter le Roi Très-Chrétien à renoncer au christianisme, à permettre l'entrée de son royaume aux Talapoins, qui eussent pénétré dans nos maisons pour persuader leur religion à nos femmes, à nos enfants et à nous-mêmes par leurs livres et par leurs entretiens, qui eussent élevé des pagodes au milieu des villes, où ils eussent placé des figures de métal pour être adorées, avec quelles risées et quel étrange mépris n'entendrions-nous pas des choses si extravagantes! Nous faisons cependant six mille lieues de mer pour la conversion des Indes, des royaumes de Siam, de la Chine et du Japon, c'est-à-dire pour faire très sérieusement à tous ces peuples des propositions qui doivent leur paraître très folles et très ridicules. Ils supportent néanmoins nos religieux et nos prêtres; ils les écoutent quelquefois, leur laissent bâtir leurs églises et faire leurs missions. Qui fait cela en eux et en nous? Ne serait-ce point la force de la vérité ? … » (1).

A 227 - LE « VOYAGEUR SIAMOIS » VISITE PARIS EN 1699 EN COMPAGNIE D’UN PETIT COUSIN DE LOUIS XIV

Mais si La Bruyère peint – au moins partiellement – les ridicules et les travers de son siècle, il lui a été reproché, non sans raisons, que son ouvrage  - à la fois ouvrage à clef et fine observations des mœurs de son époque - ne contenait « pas d’autre fil que celui de la reliure ! ».

 

C’est à l’écrivain Charles Dufresny, cousin du roi, que l’on doit probablement d’avoir imaginé en 1699 ce nouveau moyen de nous faire connaitre nos ridicules, en mettre la satire dans la bouche d'un étranger qu'on fait voyager en France (2). La mode est au Siam ? Ce sera donc un Siamois auquel ce cousin du roi fera visiter Paris.

 

A 227 - LE « VOYAGEUR SIAMOIS » VISITE PARIS EN 1699 EN COMPAGNIE D’UN PETIT COUSIN DE LOUIS XIV

QUI ÉTAIT DONC CE « COUSIN DU ROI » ?

 

Charles Rivière-Dufresny est né à Paris en 1648. L’orthographe de son nom est incertaine, Rivierre du Freny, Rivière Du Freny, Dufresny-Rivière, du Fresny ou Dufresny. Il passait ou il se faisait passer pour un arrière-petit-fils de cette « belle jardinière d'Anet » dont le galant Henri IV avait eu les faveurs et l’avait troussée rustiquement dans les prés. Son grand-père aurait été le propre fils de la belle jardinière et du roi de la poule au pot.

A 227 - LE « VOYAGEUR SIAMOIS » VISITE PARIS EN 1699 EN COMPAGNIE D’UN PETIT COUSIN DE LOUIS XIV

Dufresny avait donc, c'était du moins sa prétention, du sang royal dans les veines. « Il portait sur sa face ses véritables armoiries » (3) :

A 227 - LE « VOYAGEUR SIAMOIS » VISITE PARIS EN 1699 EN COMPAGNIE D’UN PETIT COUSIN DE LOUIS XIV

Il présentait avec son ancêtre putatif une incontestable ressemblance, un nez bourbonien, le grand nez bourbonien d’Henri IV que l’on retrouve toujours chez ses descendants,

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il ne lui manquait que la barbichette, ses yeux et son sourire malicieux étaient de famille, caractéristiques qui frappaient ses contemporains, et comme le bon roi, il était peu regardant quand il s’agissait d’une femme, ayant l’habitude de sauter sur tout ce qui bouge, vachère ou duchesse.

A 227 - LE « VOYAGEUR SIAMOIS » VISITE PARIS EN 1699 EN COMPAGNIE D’UN PETIT COUSIN DE LOUIS XIV

Cette prétention ne choquait d’ailleurs pas le roi-soleil qui disait volontiers « Notre-seigneur Jésus-Christ nous a donné des frères sans nombre, la reine ma mère ne m’a donné qu’un frère mais notre aïeul nous a laissé beaucoup de cousins ». Louis XIV ne doutait pas de cette origine et ajoutait « Mon beau cousin, vous Dufresny comme notre aïeul aimez le jeu, le vin et les femmes, ventre saint gris ! ». Cette prétention ne choqua pas non plus le Régent son petit-neveu « de la jambe gauche » qui continua à lui accorder sa protection après la mort du Roi-Soleil (4).

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LE « VOYAGEUR SIAMOIS » À PARIS

 

En 1699 sont publiés alors sans nom d’auteur les « Amusements sérieux et comiques » dont le titre sera complété dans une réédition de 1719 « Amusements sérieux et comiques ou nouveau recueil de bons mots, de railleries fines, de pensées ingénieuses et délicates, de bons contes et d’aventures plaisantes ». Le succès est immédiat et fulgurant, les rééditions sont nombreuses autant que les contrefaçons, l’ouvrage est même traduit deux fois en anglais, jusqu’à sa dernière réédition de 1921 avant de sombrer dans un triste oubli jusqu’à une réédition en 2016 (5). L’auteur, Charles Dufresny, s’est manifestement amusé à l’écrire : « Je ne sais si mon livre réussira; mais, si on s'amuse à le critiquer, on se sera amusé à le lire, - et mon dessein aura réussi. J'ai donné aux idées qui me sont venues le nom d'Amusements;  ils seront, sérieux et comiques, selon l'humeur où je me suis trouvé en les écrivant; et, selon l'humeur où vous serez en les lisant, ils pourront vous divertir, vous instruire ou vous ennuyer ».

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C'est une suite de douze chapitres, de douze « amusements », sous, selon les éditions, tout au plus une centaine de pages. Pour mettre de la régularité dans cet ouvrage, le « fil » qui manquait à La Bruyère, il a imaginé un motif heureux pour relier les uns aux autres ces fragment épars; à partir du troisième « amusement », il introduit un Siamois, tombé des nues au milieu du chaos bruyant de la rue Saint Honoré, et il en fait son compagnon de voyage à travers la ville et la cour : « Imaginez-vous donc combien un Siamois y trouverait de nouveautés surprenantes; quel amusement ne serait-ce point pour lui d'examiner avec des yeux de voyageur toutes les particularités de cette grande Ville ? Il me prend envie de faire voyager ce Siamois avec moi : ses idées bizarres et figurées me fourniront. sans doute de la variété, et peut-être de l'agrément, Je vais donc prendre le génie d'un voyageur siamois qui n'aurait jamais rien vu de semblable à ce qui se passe dans Paris; nous verrons un peu de quelle manière il sera, frappé de certaines choses que les préjugés de l'habitude nous font paraitre raisonnables et naturelles ».

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Il faudrait tout citer ici de ce délicieux tableau de la vie parisienne à la fin du XVIIème siècle. Bornons-nous à quelques extraits qui suffiront à donner au lecteur une idée de l'ouvrage.

 

Sur la jeunesse

 

« Les jeunes gens disent ce qu'ils font, les vieillards ce qu'ils ont fait et les sots ce qu'ils ont envie de faire ».

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Sur la Justice

 

Dufresny – nous le verrons dans le bref tableau de sa vie – en fut un acteur passif victime de la chicane de ses fils :

 

« Pendant que le Voyageur fait ses réflexions sur cette bizarrerie, il est épouvanté par la lugubre apparition d'une multitude, de têtes noires et cornues, qui forment, en se réunissant, un monstre épouvantable qu'on appelle Chicane, et ce monstre mugit un langage si pernicieux qu'un seul mot suffit pour désoler des familles entières. A certaines heures réglées il parait un homme grave et intrépide, dont l'aspect seul fait trembler et dompte ce monstre. Il n'y a point de jour qu'il n'arrache de sa gueule béante quelque succession à demi dévorée. La chicane est plus à craindre que l'injustice même. L'injustice ouverte, en nous ruinant, nous laisse au moins la consolation d'avoir droit de nous plaindre; mais la chicane, par ses formalités, nous donne le tort en nous ôtant nôtre bien. La Justice est, pour ainsi dire, une belle Vierge déguisée et produite par le Plaideur, poursuivie par le Procureur, cajolée par l'Avocat, et défendue par le Juge. »

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Sur les femmes

 

Paillard comme son illustre aïeul « père du peuple », il eut deux femmes et une multitude de maitresses, nous ne pouvons taxer Dufresny de misogynie. Il serait plutôt comme Sacha Guitry « contre les femmes, tout contre ». Mais laissons la parole à notre Siamois lors d’une promenade dans les jardins des Tuileries où ils rencontrent les belles promeneuses :

 

« De ma vie. Je n'ai vu une si belle volière, oh ! La charmante espèce d'oiseau Ce sont, lui répond son guide sur le même ton, des oiseaux amusants qui changent de plumage deux ou trois fois par jour. Volages d'inclination, faibles de nature, forts en ramage, ils ne voient le jour qu'au soleil couchant, marchant toujours élevés à un pied de terre, touchant les nues de leurs superbes huppes. En un mot, la plupart des femmes sont des paons dans les promenades, des pies grièches dans la vie domestique, des colombes dans le tête-à-tête. Mais il y a diverses nations parmi ces promenades : la nation policée des femmes du monde, sauvage des provinciales, libre des coquette, indomptable des fidèles, docile des infidèles, errantes des bohémiennes. Il poursuit ainsi : Nous avons à Paris deux sortes de promenades; dans les unes on va pour voir et être vu; dans les autres pour ne voir ni être vu de personne. Les dames qui ont l'inclination solitaire cherchent volontiers les routes écartées du bois de Boulogne, où elles se servent mutuellement de guide pour s'égarer ».

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Ce Siamois curieux se fait expliquer ce qu'il voit, et il dit en même temps l'impression que font sur son âme peu civilisée les spectacles qu'il a sous les yeux; il s'étonne souvent, il admire quelquefois, mais surtout il raille avec esprit ces mœurs si différentes des siennes, mais ni meilleures ni plus raisonnables.

 

Nous y trouvons un peu de tout : pittoresques peintures du Paris d'alors,  de l'Opéra, des promenades, de l'Université, des tripots (Dufresny s’est ruiné au jeu), des cercles bourgeois, de plaisantes silhouettes animent le fond du tableau, des scènes de comédie détachées, des lambeaux de récits, et surtout maintes réflexions satiriques sur le mariage, sur les femmes, sur la société tout entière : c'est un véritable pot-pourri, assez agréable, où l'auteur se moque un peu de nous et de lui-même. Il est « la préface enjouée du XVIIIème siècle » (6).

 

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Ce Siamois héros de roman, nous intéresse en définitive fort peu; sans caractère, sans nom et sans figure, on ne sait qui il est. À peine Dufresny fait-il trois allusions à de prétendus usages siamois mais elles sont seulement issues d’une imagination débridée.

 

Une loi siamoise de fantaisie :

 

« Une de ces lois permettait aux femmes de médire des femmes; premièrement, parce qu'il est impossible de l'empêcher ; et de plus, parce qu'en fait de galanterie, telle qui accuse sa voisine, en peut être aussi accusée, selon la loi du talion. Mais comment voulez-vous qu'une femme se venge d'un homme qui aura publié qu'elle est galante ? Publiera-t-elle qu'il est galant ? »

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Un tripot confondu avec un temple bouddhiste :

 

« On y voit un grand autel en rond, orné d'un tapis vert, éclairé dans le milieu, et entouré de plusieurs personnes assises comme nous le sommes dans nos sacrifices domestiques. Dans le moment que j'y entrai, l'un d'eux, qui apparemment était le sacrificateur, étendit sur l'autel les feuillets détachés d'un petit livre qu'il tenait à la main : sur ces feuillets étaient représentées quelques figures ; ces figures étaient fort mal peintes. Cependant ce devait être les images de quelques divinités, car à mesure qu'on les distribuait à la ronde, chacun des assistants y mettait une offrande chacun selon sa dévotion. J'observai que ces offrandes étaient bien plus considérables que celles qu'ils font dans leurs temples particuliers ».

 

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Un oiseau sacré imaginaire :

 

« Il y a parmi nous, continue-t-il, des peuples qui adorent un certain oiseau, à cause de la richesse de son plumage. Pour justifier la folie où leurs yeux les ont engagés, ils se sont persuadé que cet animal superbe a en lui quelque esprit divin qui l'anime. Leur erreur est encore plus tolérable que la vôtre : car enfin, cet animal est muet ; mais s'il pouvait parler, ainsi que votre homme doré, ils reconnaîtraient que ce n'est qu'une bête, et cesseraient peut-être de l'adorer ».

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Le fil de brise parfois : Oublié au détour d'un chapitre, on le retrouve au chapitre suivant :

 

« Dans les endroits de mon voyage où le Siamois m'embarrassera, je le quitterai, sauf à le reprendre quand je m'ennuierai de voyager seul ».

 

C’est un artifice de composition. Mais Dufresny mérite de ne pas sombrer dans l’oubli annonçant une foule d’imitateurs Tel qu'il est, il vaut la peine d'être noté: Il annonce les Persans de Montesquieu ou le Huron, « l’Ingénu » de Voltaire.

 

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L’IMITATION

 

Pour Voltaire qui n’aimait pas Montesquieu, « les Lettres persanes » sont « puériles », un « fretin imité du Siamois de Dufresny » (7). « Les Amusements sérieux et comiques » ont paru pour la première fois en 1699. Ils ont été réimprimés toujours avec un grand succès, et la dernière édition publiée du vivant de l'auteur, celle de 1723, a été précédée de deux ans par la première des « Lettres Persanes » en 1721. Il est certain que Montesquieu a connu et bien connu un ouvrage qui eut un si grand retentissement, beaucoup plus en tous cas que « l’Espion turc » (2). Il est permis de trouver singulier qu'il n'ait pas même songé, dans la courte préface dont il a fait précéder ses « Lettres Persanes », à mentionner l'emprunt qu'il faisait à son contemporain ? Cet emprunt est d’ailleurs explicitement reconnu par d’Alembert : « Le siamois des Amusements pouvait lui en avoir fourni l’idée » (8). « L'invention des Lettres Persanes, était si facile, que l'auteur l'avait dérobée sans scrupule, et même, sur un écrivain trop ingénieux pour être oublié. » (9). C'était faire assez bon marché du bien du voisin même si les emprunts forcés sont admis en littérature et que la pensée devient, dans une certaine limite, le bien de tout le monde.

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DE L’IMITATION AU PLAGIAT

 

Si Dufresny a été largement imité par Montesquieu, mais de par sa notoriété, le persan a éclipsé le Siamois, il fut de son vivant non plus simplement imité mais lourdement plagié. Quelques mots sur sa vie pour expliquer dans quelles conditions et nous faire mieux comprendre le personnage notamment dans ses rapports avec les femmes et la justice.

 

Citons en note Damase Jouaust en ce qui concerne sa vie conjugale avec une épouse qui le trompât autant que lui-même la trompât et la chicane de ses deux fils qui le ruinèrent tout autant que sa passion du jeu (10). Mais venons-en au plagiat :

« C'est seulement en 1692, à l’âge de quarante-quatre ans, que Dufresny aborda pour la première fois le théâtre avec une comédie en trois actes et en prose, intitulée « le Négligent » qui fut souvent reprise.

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Il était alors très lié avec Regnard, lui avait soumis sa pièce et avait reçu ses conseils. De cette collaboration, naquit une grande intimité entre les deux poètes. Dufresny lui confia alors l'intention qu'il avait d'écrire une grande comédie dont le jeu et les joueurs fourniraient le sujet. Notre poète connaissait d'ailleurs la matière, car il aimait les cartes à la passion, et le jeu, autant que les femmes, contribuèrent à mettre constamment sa bourse à sec. S'étant ainsi ouvert à Regnard de son projet, il fut encouragé par lui à écrire sa pièce et à lui en soumettre le manuscrit. Dufresny se laissa convaincre, et composa rapidement sa comédie. Regnard la lut, fit des observations, traîna même un peu les choses en longueur, puis, un beau jour, Dufresny apprit que les Comédiens français allaient jouer une comédie nouvelle de Regnard, ayant pour titre « le Joueur ». Dufresny était donc mystifié, ou du moins il le prétendit, publiant partout que la comédie de Regnard n'était autre que la mise en scène absolue de la sienne, c'est à-dire de celle qu'il lui avait donnée à lire. C'était donc un abus de confiance, qu'à l'entendre, avait commis Regnard, et Dufresny jura de se venger. Il voulut prendre le public pour juge du différend, et il lui soumit, deux mois plus tard une comédie nouvelle que le théâtre français s’empressa de jouer mais qui n’eut aucun succès ».

 

Face à Regnard qui avait alors la faveur du public, il n’avait aucune ressource et surtout pas dans la chicane.

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Dufresny n'est plus aujourd’hui qu'un nom qui surnage dans notre littérature. Arrivé au théâtre après Molière et avant Marivaux à une époque où Regnard et Lesage, beaucoup plus « médiatisés » que lui occupaient la scène du « Français ».

A 227 - LE « VOYAGEUR SIAMOIS » VISITE PARIS EN 1699 EN COMPAGNIE D’UN PETIT COUSIN DE LOUIS XIV

Tout a contribué à le laisser dans l’oubli, classé injustement au rang des « auteurs de second ordre ». Pillé par Regnard qui se garda bien de le dire, imité par Montesquieu qui n'en souffla mot, à peine est-il mentionné dans les manuels de littérature et le plus souvent pour son « voyageur siamois ». Lui-même a en quelque sorte trempé dans la conspiration puisqu’il avait écrit une suite à son ouvrage que quelque temps avant sa mort – diable devenu ermite -  il brûla à la sollicitation de ses enfants austères jansénistes (voir note 10 en son dernier paragraphe). Il l’avait annoncé dans la préface de l’édition de 1707 : « J’ai toujours, aimé à faire des réflexions sur ce que j'y ai vu : Celles de ces réflexions qui viendront au bout de ma plume vont composer mon second amusement ».

 

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La perte est regrettable et nous ne serons jamais ce qu’il advint de son Siamois.

 

Ceux qui connaissaient déjà Dufresny nous sauront gré d’en avoir parlé, ceux qui le rencontreront pour la première fois ne manqueront pas à nous en remercier (11).

 

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NOTES

 

(1) « Les caractères - Des esprits forts », édition 1688, pages 344-345.

 

(2) Cette paternité lui a parfois été contestée et attribuée à Giovanni Paolo Marana (ou Jean-Paul Marana), un noble génois réfugié en France en 1672.

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Il est l’auteur de ce qu’on a appelé L'espion turc, mais qui porte le titre complet bien lourd de  « L'Espion du Grand Seigneur et ses relations secrètes envoyées au divan de Constantinople, découvertes à Paris pendant le règne de Louys le Grand, traduites de l'arabe en italien par le sieur Jean-Paul Marana. Publié de 1684 à 1686 en France, ce roman épistolaire fait découvrir et juger par un Oriental l'histoire et les mœurs de l'Europe et plus particulièrement de la France de son temps. C’est un pavé de trois volumes de près de 500 pages chacun suivi de cinq autre volumes dont il ne serait pas l’auteur, d’un style abscond et souvent vulgaire, de pénible lecture et qui en réalité a pour seul ligne directrice de critiquer avec virulence le régime monarchique de la France et non le caractère des contemporains. L’ouvrage n’a guère eu de retentissement en son temps. Signalé certes dans « Le Mercure galant », la revue s’est toutefois contentée de noter la seule publication du premier volume (numéro de janvier 1684, pages 329 et 330) sans autre commentaire. Un article du « Figaro – supplément littéraire du dimanche » du 1er octobre 1927, signé de Marc Brimont n’est guère convaincant quant à la paternité de Marana. Il reprend l’opinion de Jean Vic qui est plus nuancée (5).

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(3) « AMOURS ET GALANTERIES DES ROIS DE FRANCE, MÉMOIRES HISTORIQUES SUR LES CONCUBINES, MAITRESSES ET FAVORITES DE CES PRINCES, DEPUIS LE COMMENCEMENT DE LA MONARCHIE JUSQU'AU REGNE DE CHARLES X », volume I par SAINT-EDME (1830). Celui-ci nous dit qu’on ne sait rien sur cette fille, nommée Fleurette, dont le père était jardinier du château de Nérac.

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(4) Dans un très érudit article, Alexandre Camale, de la « Revue d’histoire littéraire de la France » en octobre 1964, et au vu d’actes d’état civil collationnés par un autre prédécesseur érudit et disparus sous la commune en 1871, mets cette royale filiation en doute. Son auteur fait fi de ce qui nous semble une évidence : Conscient de leur prestigieuse ascendance depuis Saint-Louis, et au-delà les capétiens, et encore au-delà au moins par les femmes Clovis et Charlemagne, conscients de représenter la plus ancienne famille royale régnant au monde, ni Louis XIV ni le Régent n’auraient toléré qu’un individu – à peine de se retrouver à la Bastille – osât se prétendre de leur lignée sans en avoir la conviction.

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(5) L’ouvrage fut annoncé dans le « journal des savants » du 9 février 1699 : « L’auteur n’a pas de peine à justifier son titre : Tout est amusement dans le monde. La pratique de la vertu mérite seule d’être appelée occupation. Ceux qui ne la pratiquent point sont oisifs ». Nous avons relevé celles de 1702, 1705, 1707 et 1708, deux traductions en anglais en 1719 et 1720, celles de 1736, 1739, 1747, 1751, 1869, 1899, 1903 et 1921 et, de son vivant même de très nombreuses contrefaçons. Celle de 1869 contient une très complète introduction de  l’éditeur Damase Jouaust résumant ce que nous savons de la vie de Dufresny ainsi que celle de 1921 annotée par Jean Vic qui fourmille de notes sur les parallèles entre Montesquieu, Marena et Dufresny. Nous connaissons encore deux rééditions méritées en 2012 (simple « reprint » de l’édition de 1921) et 2016 chez Hachette. N’ayons garde d’oublier une édition parue à Amsterdam en 1713 sous la signature de Fontenelle.

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(6) Selon Arsène Houssaye qui l’insère dans sa « galerie des hommes d’esprit » au même titre que Rivarol, Chamfort  ou Fontenelle et le met sur le même pied que La Bruyère (« Galerie du XVIIIème siècle » 1858).

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(7) Voir Jean-Félix Nourisson « Voltaire et le voltérianisme », 1896.

 

(8) « Edition des lettres persanes de 1721 précédé de l’éloge de l’Alembert », 1828.

 

(9) Dixit Villemain dans son « Cours de littérature », cité par Jouaust (5)

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(10)  « Il eut l’art de tirer de son origine, ni très régulière, ni même très authentique pendant toute sa vie le plus de profit possible. Dès le début de sa carrière, un grand seigneur, le marquis de Nangis, futur Maréchal de France le présenta à la cour.

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La singularité de sa naissance attira sur lui l'attention du roi, qui offrit aussitôt à ce petit-cousin de la main gauche, une place de valet de chambre auprès de sa royale personne. Ce n'était peut-être pas là une situation très relevée, ni très brillante, mais elle donnait à Dufresny l'occasion de relations constantes avec le dispensateur de toutes les faveurs et de toutes les grâces et il ne devait pas manquer d’en user. Il suivit le roi dans ses campagnes, et il assista notamment à ce trop fameux passage du Rhin, si exalté par Boileau, et où le roi se couvrit de beaucoup plus de gloire qu'il ne courut de dangers ! 

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Au retour, il prit fantaisie à Dufresny de se marier, surtout pour obtenir d'être doté par le roi. En l'honneur de ce mariage, Louis XIV donna à son valet de chambre, le titre d'abord honorifique d'intendant de ses jardins. Dufresny avait, en effet, un certain goût comme horticulteur. Il se maria donc le 9 février 1682, grâce à une petite dot que lui donna le roi. On ne connaît guère sa première femme, qui se nommait Catherine Perdreau, une petite bourgeoise du faubourg Saint-Antoine où elle possédait une maison avec un jardin que Dufresny eut bientôt fait de bouleverser de fond en comble pour le dessiner à nouveau selon sa guise; quant à la maison, il la reconstruisit en partie et donna des fêtes magnifiques où affluèrent les gens de cour et surtout ceux de théâtre qu’il commençait à fréquenter. Elle aurait été assez laide ce qui ne l’empêchait pas de le tromper, lequel la trompait avec beaucoup d’autres. La mort de sa femme en 1688, qui tenait sa maison avec régularité et avec soin, rejeta tout à fait Dufresny dans ce que nous appellerions aujourd'hui la vie de Bohême. La liquidation de la succession ne lui laissa rien; en effet, les deux fils qu'il avait eus de la défunte ayant fait valoir leurs droits, furent mis en possession de son héritage, et Dufresny se trouva à la belle étoile.

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L'histoire de son second mariage tient tout à fait du roman : elle compose, en tous cas, le fond d'une historiette (chapitre X) du « Diable boiteux », de Le Sage, contemporain de Dufresny :

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Dufresny, aux abois, n'avait même plus de quoi payer les notes accumulées de sa blanchisseuse, qui était, jeune, fraîche et jolie. Ne sachant comment se tirer d'affaire et ne pouvant décemment ne porter que du linge sale, il proposa à la jolie fille de Iui donner quittance, moyennant qu'il l'épouserait. Elle ne se le fit pas dire deux fois, elle le prit pour époux, et ainsi elle entra un peu dans la famille du grand roi. Toutefois, l'union de Dufresny fit scandale; mais le roi ne la prit pas en trop mauvaise part, et, qui plus est, il daigna en rire et augmenter encore, à cette occasion, la pension qu'il servait à Dufresny. Les débuts de cette bizarre union furent heureux; Dufresny adora pendant quelque temps sa femme, et demeura plus souvent au logis. Il travailla, et composa à ce moment ses meilleures pièces. Peu après, il obtenait le privilège du Mercure (1710), faisant bien connaître à ses lecteurs, dans son premier numéro, à quel dieu il entendait demander ses inspirations. Tant que vécut sa seconde femme, qui le stimulait, le poussait au travail et même l'enfermait pour l'obliger à produire, le Mercure parut plus ou moins irrégulièrement, mais enfin, il ne cessa pas de paraître; quand elle mourut, il n'eut rien de plus pressé que de céder, pour un mince profit, le privilège de son journal. C'est en 1715 que Dufresny perdit Angélique c'était le nom de la blanchisseuse qu'il avait élevée jusqu'à lui. Il en fut longtemps inconsolable, et son chagrin fut très réel. Sous la régence, il se livra à l'agiotage, et reçut de Law grâce à la protection du régent, un lot des trop fameuses actions de la rue Quincampoix, qu'il eut l'esprit ou le bonheur de vendre dans leur moment de plus grande hausse, et dont il tira environ 200.000 livres.

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Avec cet argent, il bâtit, au faubourg Saint-Antoine, une maison dont il fut lui-même l'architecte, et dont il dessina le jardin avec son goût habituel Mais il ne jouit pas bien longtemps de ce regain subit de fortune, et, dans l'année même qui suivit celle ou mourut le régent, 1724, il mourut à son tour à l'âge de soixante-quinze ans (6 octobre).

 

Dans les derniers temps de sa vie, il s'était rapatrié avec ses deux fils, qu'il avait cessé de voir à la suite des difficultés auxquelles donna lieu la succession de sa première femme. Ces fils étaient livrés à une piété exagérée et peu intelligente, qui les conduisit à exiger et à obtenir de leur père, devenu vieux et affaibli, qu'il brulerait divers manuscrits de pièces de vers et de comédies que, dans leurs scrupules outrés, ils considéraient comme attentatoires à la morale, à la religion, et qui, par conséquent, pouvaient finalement compromettre !e salut de l'Ame de leur auteur »

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(11)  De nombreuses éditions ont été numérisées. Celle de 1921 annotée par Jean Vic est la plus agréable à consulter tant par sa présentation matérielle que par ses notes et commentaires.

 

 

 

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24 mai 2017 3 24 /05 /mai /2017 18:05
A 222. « LES LADY BOYS EN THAILANDE », UN DOCUMENTAIRE DE CARMEN BUTTA.

Diffusé sur la chaîne Arte, 360°-GEO, le 26 mars 2017 et en avril 2017.

A 222. « LES LADY BOYS EN THAILANDE », UN DOCUMENTAIRE DE CARMEN BUTTA.

Depuis l’origine de ce blog, notre motivation est d’apprendre à connaître le pays que nous avons choisi pour notre retraite, de chercher à mieux comprendre nos épouses isan avec lesquelles nous avons décidé de nous marier « pour le meilleur et pour le pire » ;  - enfin - pour le meilleur.

A 222. « LES LADY BOYS EN THAILANDE », UN DOCUMENTAIRE DE CARMEN BUTTA.

La deuxième motivation est de partager ce que nous estimons intéressant, instructif, captivant, attachant, étonnant, etc., sur l’histoire de ce pays, sa culture, sa diversité, ses spécificités … Nous avons donc un jour « rencontré » des minorités diverses, auxquelles nous avons consacré un article, comme par exemple  les travailleurs illégaux birmans du sud, les "populations montagnardes du nord-ouest.  Cf. Le lien *).

 

Mais il existe aussi d’autres minorités, d’un tout autre genre, à l’intérieur de la famille thaïlandaise, comme celles des homosexuels et des « lady boys » (Terme en anglais) ou en thaï, kathoei, ou encore kathoey ou  katoey.***

 

Nous avons déjà, à l’occasion du débat en France sur « le mariage pour tous » ....

A 222. « LES LADY BOYS EN THAILANDE », UN DOCUMENTAIRE DE CARMEN BUTTA.

... fait le point sur la situation des homosexuels en Thaïlande. (Cf. Notre article sur « La famille thaïlandaise **) Un documentaire récent de Carmen Butta diffusé sur Arte en mars 2017 ayant pour sujet  « Les lady boys en Thaïlande » est le prétexte pour rappeler certaines réalités les concernant, qui vont au-delà des clichés et des contre-vérités véhiculés en France par des reportages recherchant trop le «sensationnel ».

A 222. « LES LADY BOYS EN THAILANDE », UN DOCUMENTAIRE DE CARMEN BUTTA.

La particularité du reportage de Carmen Butta est de laisser parler les intéressé(e)s et plus particulièrement « Mimie » qu’elle va filmer à Bangkok, où elle réside, en colocation  avec un autre kathoei, Nita Bountou, 24 ans; mais aussi chez ses parents dans un village du nord-est près d’Ubon et dans le temple où il (elle) fut moine de 7 ans à 17 ans, ou bien encore avec son ami(e) kathoei Tonta de 25 ans qui enseigne la danse et l’histoire à Petchaboun, et avec qui, elle (il) va se rendre à Pattaya pour participer à une conférence de presse organisée par Doy Harper la responsable kathoei de la plus grande association « transgenre » qui se bat pour l’égalité entre les sexes.

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Elles (ils) rendront visite à cette occasion à la célèbre chorégraphe Niwat Charoen,  du music-hall kathoei « Le Tiffany », bien connu en Thaïlande, pour son élection de miss Tiffany, qui passe à la télévision en direct. Autant de témoignages différents de kathoeis avec des situations personnelles différentes, mais qui ont (ou ont eu) en commun un parcours de souffrances et d’humiliations pour faire admettre leur particularité de « transgenre » - le fait de se sentir femme dans un corps d’homme -  auprès de leur famille d’abord, puis de leur milieu, dans leur recherche d’un travail, dans leur quête de reconnaissance et d’égalité auprès de la société et des institutions.

A 222. « LES LADY BOYS EN THAILANDE », UN DOCUMENTAIRE DE CARMEN BUTTA.

Certes, il y a déjà eu maints reportages des télévisions françaises sur les kathoeis, mais le plus souvent ils étaient centrés sur les kathoeis prostitué(e)s arpentant les lieux chauds touristiques ou travaillant dans les bars, ou sur les célébrités kathoeis ayant réussi dans la mode et le cinéma comme  la très populaire et magnifique Ploy Trichana, ou Nung Tum, l’ancienne boxeuse thaïe dont la vie a été portée à l'écran dans le film « Beautiful Boxer ».

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La plupart de ces reportages évoque leur supposée intégration à la société ou l’étonnante tolérance à leur égard qui s’expliqueraient par la religion bouddhiste et  - plus surprenant  - par « le fait que la Thaïlande n’a jamais été colonisée » (sic) (On pense à un reportage de 7 à 8 sur TF1 ****) S’il est vrai qu’elles sont « visibles » comme par exemple,  dans les lieux chauds,  les hypermarchés et les boutiques, dans les rues des grandes villes, et même dans certains villages, cela ne signifie pas, comme le montre le film, que leur intégration est réalisée et que leur vie et leur quotidien échappent aux rejets, insultes, humiliations, discriminations  … 

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En effet, les protagonistes du film n’ignorent pas comme Mimie, sa (son) colocataire Nita, son ami(e) Tonta et d’autres, qu’une minorité de kathoeis a « réussi » dans le monde de la mode, des cosmétiques, du mannequinat, ou du cinéma, mais  que « Les kathoeis sont souvent cuisinières ou vendeuses, au mieux gérante d’une boutique. Elles sont rarement dans l’administration, médecins, ou dans les banques. ». Tonta, l’enseignante kathoei se bat pour que : « Les kathoeis ne doivent plus être confinées dans les cages à paillettes   du monde du spectacle et de la beauté. On doit montrer qu’on est parfaitement capables d’être fonctionnaires, médecins ou enseignantes », même si elles doivent subir humiliations (Mon sourire cache en réalité un très long combat. Avant de rentrer à l’université, on m’a obligé à avoir des cheveux très courts et à porter des vêtements masculins. Les douleurs que j’ai ressenties après avoir changé de sexe n’étaient rien comparé à tout ce que j’ai souffert comme  humiliations avant mon opération. » ou discriminations comme le dit Doy Harper : « A la fin de mes études universitaires, j’étais la mieux placée pour obtenir un poste de directrice à la banque, mais quand ils ont vu monsieur sur ma carte d’identité, ils ont refermé mon dossier. »

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Il est effectivement très difficile pour elles de trouver un travail, surtout dans les métiers dits de prestige reconnus comme tels par la société. Nonta en est consciente ; elle est  fière  de porter l’uniforme d’enseignante, « Le métier d’enseignante jouit d’une grande estime en Thaïlande » et « cet uniforme est  (…) important pour moi ; le fait de pouvoir le porter est la preuve que la société et les institutions m’ont accepté (…) La preuve ultime que je suis femme »). Elle (il) sait qu’elle (il) est un exemple, mais une exception,  tant les discriminations à l’embauche sont légions. (Elle (il) a utilisé un concours de beauté  télévisé   qui a beaucoup de succès en Thaïlande pour faire passer son message). Le film montre aussi le courage, la volonté de Mimie (Le personnage central)  pour  trouver un emploi fixe mais qui en attendant, va de petit boulot en petit boulot, inquiète de ne pas pouvoir payer le loyer et  d’envoyer de l’argent à sa famille et à son neveu et sa nièce.

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Il faut voir dans cette difficulté  de trouver un emploi et la situation précaire vécue, le chemin qui poussera nombre d’entre elles (eux) – celles (ceux) qui surtout n’ont pas de formation -  à devenir prostitué(e)s. Le documentaire avance sans d’ailleurs la moindre justification, le chiffre de plus 5.000 kathoeis à Pattaya. « La plupart d’entre elles travaillent comme prostituées ou gogo girls ou danseuses dans les quartiers chauds des boîtes de nuit. ».

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Mais comment chiffrer le nombre de kathoeis en Thaïlande?

 

Le reportage de 7 à 8 cité avance le chiffre de 1.200.000, une émission de France culture donne le même nombre****: « Ces « ladyboys » représentent aujourd’hui 2% de la population du pays soit près de 1,2 millions de personnes. »; pour d’autres, 2% de la population font 1 million ; Pour d’autres plus de 500.000, comme  pour la réalisatrice du reportage Carmen Butta; Pour d’autres encore 300.000 ; On peut même lire entre 10.000 et 100.000. Vous pouvez donc choisir votre nombre, entre 10.000 et 1.200.000 ! Le phénomène est vieux comme le monde, Platon déjà a écrit le mythe de l’androgyne...

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... et Rabelais nous a parlé de l’androgyne de Gargantua.

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Il en est de toute évidence de même ici mais le phénomène n’est devenu apparent que depuis quelques dizaines d’années Tout chiffrage sérieux est en réalité strictement impossible. Ces messieurs (ou ces dames ?) sont administrativement des hommes,

 

Mais quel que soit le nombre, elles  (ils) existent, et doivent assumer leur propre genre,  subir le regard des autres, les insultes, les humiliations (Cf. Lors de la conscription militaire), l’image négative que les médias, les « soap opéras », le cinéma donnent d’elles  (contrastant avec celle de quelques célébrités)…

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Leur « découverte » de se sentir femme dans un corps d’homme ne va pas de soi ; il faudra décider de prendre des hormones, pour se transformer physiquement. Elles (ils) vont devoir se faire accepter par la famille, et beaucoup seront rejetées. Si notre « héroïne » Mimie est acceptée par son père, sa mère la rejettera au début, ne voulant plus être sa mère. Elle  changera d’avis quand elle se rendra compte que Mimie paye les dettes et soutient la famille. Mais on trouvera toujours des reportages qui se fonderont sur des exceptions  pour indiquer que la société thaïlandaise est tolérante, comme celui - montré dans le reportage de « 7 sur 7 »****-  où on voit à l’école Kamphaeng (Près de Sisaket) des jeunes élèves kathoeis se maquiller, mettre du rouge aux ongles, se parer de colifichets dans les cheveux, avoir leur propre toilettes, et être bien accueilli par la direction, les enseignants et les élèves, sans subir nulle insulte. L’’émission France-Culture, déjà citée, n’hésite-telle pas à proclamer : « la Thaïlande s’enorgueillit d’une très longue tradition dans laquelle choisir son identité sexuelle est un droit tacite que peu remettent en cause, pas même dans les familles ». Affirmation grotesque s’il en est !

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Certes Mimie est aujourd’hui acceptée par sa mère et son village, mais elle en connait le prix et les limites. Elle sait que sa mère a changé d’attitude parce qu’elle est devenue le soutien financier de sa famille ; Elle est consciente que la population du village est gentille avec elle, parce qu’elle a « réussi ». (« ils sont tous gentils avec moi, mais je ne suis pas sûr qu’ils m’acceptent vraiment. Si je n‘avais pas réussi, ils auraient peut-être dit à leurs enfants : regardez, c’est une kathoei, ne devenez pas mauvaise comme elle. »)

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L’argent joue en effet, un rôle primordial dans le regard que peut porter les familles, sur leur enfant kathoei (Comme sur leurs filles prostituées). On peut passer du rejet absolu, à l’acceptation et ensuite à la reconnaissance quand on constate l’envoi d’argent mensuel, ou quand voit les signes de la réussite (Construction ou embellissement d’une maison, achat d’une voiture ou d’une moto, etc). Et pourtant dans le film de Camille Butta, l’hôtesse du bus kathoei avoue que « Cela fait peu de temps que mes parents ont accepté que je sois kathoei ; Pourtant cela faisait longtemps que je leur envoyais de l’argent. Au début quand j’allais les voir, il fallait d’abord que je me fasse couper les cheveux. »

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Leur situation est douloureuse entre la soif de reconnaissance et les humiliations subies. Mimie l’exprime : « En fait je suis fatiguée d’être toujours belle pour être reconnue comme une femme. Cela me fait les mêmes effets pour les trois jours à l’armée. On m’a obligé à me déshabiller devant les officiers pour prouver que je ne pouvais pas devenir soldat. Une véritable humiliation. Et aujourd’hui, on me conseille de réduire mes pommettes, faire injecter mes lèvres, rembourrer mes paupières, J’ai l’impression qu’on veut faire entrer un corps étranger en moi ». Une de ses amies kathoeis est également très explicite : « Il y a beaucoup de gens qui nous méprisent, qui nous insultent, qui nous lancent « espèce de monstre », mais j’ai appris à ne plus les entendre ; Le plus important, c’est l’affection que je reçois de mes amis ; ce qui compte aussi c’est la reconnaissance de mon patron ; je travaille dans la mode ; je suis tellement heureuse d’être moi-même. »

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Elles (ils) doivent en plus affronter les préjugés, largement diffusées dans les médias et plus particulièrement dans  les « soap opéras » très populaires en Thaïlande. Mimie : « Dans les soap opéra, les rôles qu’on nous donne sont toujours caricaturaux ; on joue des employées avides  de sexe,  braillardes, lourdement maquillées et qui harcèlent les hommes. A la télé, on est juste des clones. ».  Ou encore Doy Harper : « Dans les soap opéras, les kathoeis ont toujours le cœur brisé et veulent toujours se suicider. Pas étonnant que mes parents et mes proches ne voyaient aucun avenir  avec une relation avec un homme ».

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(Les soap opéras sont des feuilletons très populaires de la télévision thaïlandaise avec des conventions narratives très stéréotypées, réduites le plus souvent à une belle histoire d’amour entre deux personnes riches et belles, qui va être contrariée par une troisième femme, forcément « méchante » qui va vouloir éliminer sa rivale. On voit souvent  comme adjuvant apparaître des kathoeis jouant un rôle comique grotesque. Ces feuilletons multiplient les situations caricaturales et trop théâtrales, où cris et hurlements sont nombreux. Ils sont aussi le vecteur privilégié pour promouvoir des produits commerciaux.)*****

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Mais cela ne veut pas dire que tous les kathoeis vivent forcément la même vie.

 

Dans le documentaire Mimie se sait différente des autres (« Moi je suis différente, peut-être parce que j’ai été moine. »), mais sa colocataire kathoei Nita qui a un emploi fixe se voit aussi différente de Mimie. « On est  si différente l’une de l’autre. Je préfère travailler dans un bureau et m’imposer dans  le marketing,   grâce à ma voix, mes qualités et mon talent.   Je ne veux pas tout  miser  sur mon physique. J’ai juste envie d’être une femme des plus normales et avoir l’affection de mes parents grâce à ma réussite professionnelle. »

 

Il est évident que toutes ne vivent pas la même vie tant les différences familiales, professionnelles sont multiples, mais elles (ils) partagent toutes un parcours contraignant et pénible pour « devenir femme » avec la prise d’hormones au début, puis les différentes opérations chirurgicales qu’elles (ils) comptent réalisées pour  changer de sexe. Ces opérations ont un coût psychologique mais aussi financier. Si  la grande majorité se fera implanter des prothèses mammaires, elles (ils) hésiteront pour la correction de la pomme d’Adam, la chirurgie et l’épilation faciale. Beaucoup en tous cas prennent la pilule contraceptive (délivrée ici sans la moindre ordonnance) qui développe les hormones féminines (poitrine et pilosité). Si les injections au silicone peuvent être réalisées chirurgicalement, notons tout de même – nous l’avons lu – qu’il est porté (en thaï) sur certains tubes de joints que nous utilisons dans nos sanitaires « utilisation corporelle déconseillée » ce qui laisse à penser d’où proviennent certaines poitrines plantureuses.

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Mais la décision la plus difficile à prendre sera – évidemment - « l’opération »,  celle  qui consiste à « couper » les testicules et la verge pour « construire » un vagin. Mimie, par contre s’y refusera. « J’aurais trop peur des effets secondaires. Mais surtout les parties masculines de mon corps ne me dérangent pas du tout. Je suis né avec, je ne les déteste pas. Si je subissais une opération, j’aurais l’impression de me renier moi-même ; je préfère accepter la réalité telle qu’elle est. », alors que sa colocataire kathoei, Nita Bountou, est en train d’économiser pour « changer de sexe ». Il est vrai que Mimie est ici très minoritaire, un cas particulier dit-elle, car elle (il) ne veut pas devenir une femme, mais s’assumer au milieu. « Je suis quelque part au milieu. Je suis à part, particulier, un peu masculin, un peu féminin. Pour moi, le fait d’être une kathoei, ce n’est pas une punition du destin ; je ne me suis jamais senti prisonnière d’un faux  corps

 

Il n’en demeure pas moins que la décision à prendre pour changer ou non de sexe est non seulement la plus difficile à prendre pour les kathoeis, mais elle (il) est celle  qui suscite le plus de curiosité ; ce qui énerve Tonta, qui lors de la conférence de presse à Pattaya, apostrophera les journalistes « Si les journalistes étaient aussi respectueux et libéraux qu’ils l’affirment, ils ne nous demanderaient pas à tout bout de champ si on a été opéré, si on s’est fait refaire les seins, et le nez. »

A 222. « LES LADY BOYS EN THAILANDE », UN DOCUMENTAIRE DE CARMEN BUTTA.

Mais si les kathoeis de Thaïlande vivent des situations différentes, ont plus ou moins transformé leur corps, elles (ils) aspirent toutes à être reconnu dans leur différence, à pouvoir vivre  comme les femmes normales, comme le dit Tonta, à être reconnu par la société et les institutions comme les autres femmes, en obtenant une nouvelle carte d’identité qui officialise leur nouveau « genre ».

 

En effet, la Thaïlande, comme de nombreux pays, les kathoeis ne sont pas reconnues par les autorités et sont des hommes selon la loi comme nous l’avons vu plus haut.

 

Tonta, se souvient du jour où elle (il) a commencé son métier d’enseignante, bien qu’habillée en femme, « Lors de la levée du drapeau, on m’a présenté comme un monsieur, comme c’était écrit dans mes papiers. Cela m’a choqué car je me sens femme aussi loin que je me souvienne. ».

 

Mimie et Tonta sont conscientes que le combat politique sera long et qu’il est nécessaire de rejoindre des associations comme celle de la sister’s fondation de Pattaya animée par Doy Harper pour obtenir un jour la reconnaissance de leur genre.

A 222. « LES LADY BOYS EN THAILANDE », UN DOCUMENTAIRE DE CARMEN BUTTA.

Le documentaire « Les lady boys en Thaïlande » de Carmen Butt, loin des clichés habituels révèle bien la situation des katoeis, la diversité des réalités vécues, leur volonté d’être respectées et reconnues au sein de leurs familles, de la société, et par les institutions de leur pays. Il révèle pour le moins de façon touchante le parcours de vie de Mimie qui a bien galéré pour prendre confiance en elle, ne plus se considérer comme bizarre et rester fidèle à ce qu’elle (il) est. Ce sont ses mots, les derniers mots du documentaire. Ce reportage de 45 minutes n’est pas sans intérêt mais peut-on au vu de questions posées à une demi-douzaine de personnes en tirer beaucoup de déductions d’ordre général et affirmer péremptoirement « Elles aspirent toutes … » ?

A 222. « LES LADY BOYS EN THAILANDE », UN DOCUMENTAIRE DE CARMEN BUTTA.

Notes et liens.

 

*A129. Travailleurs illégaux ou « birmanisation » du sud de la Thaïlande ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a129-travailleurs-illegaux-ou-birmanisation-du-sud-de-la-thailande-120218930.html

 

**Cf. Notre article sur « LA FAMILLE THAILANDAISE ? » http://www.alainbernardenthailande.com/article-a94-la-famille-thailandaise-114901289.html

 

***Selon le « Dictionnaire de l’académie royale » กะเทย – kathoei – est un mot à triple sens, originairement un « fruit aux graines atrophiées » (ผลไม้ที่เมล็ดลีบ – Phonlamaithi maletlip),

A 222. « LES LADY BOYS EN THAILANDE », UN DOCUMENTAIRE DE CARMEN BUTTA.

c’est aussi « une personne qui a des organes masculins et féminins » (คนที่มี อวัยวะเศทั้งชาย และหญิง - Khonthimiawaiyawasethangchailaeying), biologiquement un hermaphrodite comme le sont par exemple les escargots ou de nombreuses plantes et enfin – nous voilà dans le vif du sujet – ce sont des « personnes qui ont l’esprit, le comportement et les symptômes du sexe opposé » (คนที่มีจิตใจ และกิริยา อาการตรงข้ามกันเพศของตน – Khonthimichitchailaekiriyaakantrongkhamkanphetkhongton).

A 222. « LES LADY BOYS EN THAILANDE », UN DOCUMENTAIRE DE CARMEN BUTTA.

Toutefois, kathoey est aussi souvent employé. Ainsi par exemple Sorthong Banjongsawat, dans sa thèse de doctorat « La Thaïlande, pays aux deux visages : Approches sémiologiques d’une identité culturelle ambigüe à travers le miroir de la presse et autres discours publics. » utilise cette orthographe.

 

« 6.2.5 L’identité sexuelle ambiguë.

 

Notre analyse des images évoque la présence du troisième sexe ou kathoey qui est un phénomène propre à la Thaïlande. Cela concerne les deux questions que nous venons d’envisager : l’interférence de deux aspects ou valeurs et l’altérité de rôles, qui entraîne la plupart du temps l’ambiguïté dans l’identité.

 

Plusieurs auteurs étrangers ont essayé d’analyser le phénomène du troisième sexe, kathoey ou ladyboy, dans la culture thaïlandaise. Nous souhaitons emprunter leur point de vue pour restituer, dans les grandes lignes, les tenants et aboutissants de ce fait social et culturel en Thaïlande. Visiblement, les transsexuels sont une catégorie à part des hommes et des femmes : « nous avons trois désignations des sexes en Thaïlande – les hommes, les femmes, et les femmes de la deuxième catégorie. »

A 222. « LES LADY BOYS EN THAILANDE », UN DOCUMENTAIRE DE CARMEN BUTTA.

****Reportage du 7 à 8, du 10 juillet 2010 : http://www.telleestmatele.com/article-video-sept-a-huit-18-juillet-2010-ladyboy-en-thailande-54131681.html

ou : http://goodmorningvietnam.fr/blog/les-lady-boys-en-thailande-ca-merite-un-reportage/

 

*****France culture : https://www.franceculture.fr/emissions/sur-les-docks/thailande-23-un-paradis-pour-le-3eme-sexe

Deuxième volet d'une série en trois parties d'Alain Lewkowicz et Rafik Zenine
En Thaïlande, il y a les hommes, les femmes et les kathoeis, des « ladyboys » ou dames-garçons. Ce monde de transsexuels totalement intégré à une société jamais colonisée et où la morale judéo-chrétienne n’a pas eu d’emprise. Le terme « kathoei » suggère que ce sont des hommes qui, à des degrés divers, s’habillent ou se comportent de façon féminine. Ces « ladyboys » représentent aujourd’hui 2% de la population du pays soit près de 1,2 millions de personnes. Le spectre de transformation va de ce qu’on pourrait appeler « efféminé » à la trans-sexualité avec prises d’hormones et interventions chirurgicales. L’imbrication complexe du profane et du sacré dicte les priorités. Avoir un bon karma est la principale : changer de sexe ne saurait être tabou. Aucun texte, administratif ou religieux n’interdit cette pratique séculaire autant rurale qu’urbaine et dans ses écrits le bouddhisme ne régule pas la vie sexuelle des croyants. Si en Occident, la transsexualité est associée au monde de la nuit, des paillettes ou de la prostitution, la Thaïlande s’enorgueillit d’une très longue tradition dans laquelle choisir son identité sexuelle est un droit tacite que peu remettent en cause, pas même dans les familles. Cependant leur statut n’est pas reconnu officiellement. Opéré ou pas, un kathoei est toujours considéré comme un homme. Nourri par l’image banalisée que renvoient les émissions télévisées où le troisième sexe apparaît comme excentrique, volubile et superficiel, ou emprisonné derrière le cliché de ces personnes «sexuellement déviantes» le chemin vers la reconnaissance par le gouvernement semble encore long.

 

*****Article de Dubus : Chronique de Thaïlande : le soap-opéra et le consumérisme roi. http://www.infoasie.net/analyse/26201-chronique-thailande-soap-opera-consumerisme-roi.html

« La marchandise est reine, règne partout suprême et même les espaces supposés de la culture contestatrice – groupes de rock, comédiens et comiques professionnels – ne prennent jamais la culture consumériste pour cible, comme un Coluche l’avait fait naguère en ridiculisant l’imbécilité de nos pubs. Carabao, un des groupes de rock thaïlandais qui cultive le plus son image révoltée, a fructifié ces dernières décennies grâce à une série de contrats commerciaux, d’abord avec Coca-Cola, puis avec Carabao Daeng, une boisson énergétique.

 

Les feuilletons ou soap opéras thaïlandais, suivis avidement par des millions de Thaïlandais tous les soirs, sont un vecteur privilégié de promotion de ces produits commerciaux. On pourrait même dire que la conception d’ensemble de ces séries est guidée par des considérations de promotion de produits supervisés par des professionnels du marketing selon un système sophistiqué.

 

Bien sûr, la base reste l’écriture d’une histoire attractive avec des stars du petit écran sélectionnées pour leur popularité vis-à-vis du public. Dans le cours même du feuilleton, les produits des marques qui sponsorisent la série apparaîtront régulièrement : voitures de luxe, téléphones portables, ordinateurs, produits de beauté – y compris des lieux de tournage comme les hôpitaux cinq étoiles de Bangkok qui figurent obligatoirement dans toute série qui se respecte.

Ces mêmes marques dont les logos défilent durant le générique de fin de chaque épisode recrutent ensuite les stars de la série pour « entériner » leurs produits lors de spots publicitaires. C’est ainsi qu’on peut voir partout à Bangkok Ananda Everingham afficher son amour pour tout type de produit, des crèmes à raser aux voitures de sports, et Araya Hargate déclarer sa passion pour les crèmes à blanchir la peau et les derniers modèles de téléphones sud-coréens. »

 

 

 

 

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12 avril 2017 3 12 /04 /avril /2017 18:06
A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Nous avons au fil des années analysé quelques films thaïs historiques ou à base historique. Ainsi, le plus connu, La Légende de Suriyothai, de Chatrichalerm Yukol  et Coppola (2001) qui connut un immense succès commercial en Thaïlande et dans le monde (1).

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Il fut suivi en 2005 d’un film à grand spectacle également anglo-thaï narrant le complot de la reine Sisudachan en 1574 sous un titre mal traduit « the King maker – le faiseur de roi » (2).

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Nous avons enfin rencontré un personnage hors du commun, le japonais Yamada Nagamasa dans un film thaï spectaculaire de 2010 sous le titre « le Samouraï d’Ayuthaya » (3).

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Peu ou prou, ces films suivent la vérité historique ou la légende historique pour le premier même s’ils l’embellissent.

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Dans les années 1860, Anna Leonowens, anglaise victorienne bon teint, fut institutrice à la cour du roi Mongkut au milieu de beaucoup d’autres enseignants et en tirera deux volumes de mémoires gentiment romancés qui firent les délices des adaptateurs hollywoodiens, puisque pas moins de cinq films s’en inspireront sans parler d’une série TV dont deux comédies musicales et un dessin animé. Nous n’allions évidemment pas laisser de côté la fameuse histoire de la « gouvernante » des enfants du roi Mongkut, qui est à l’origine de cette abondante filmographie que nous nous sommes fait un devoir de visionner au moins pour partie (4).

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Il faut savoir que deux des films que nous ainsi avons regardés sinon admirés sont présentement toujours interdits de diffusion dans le pays. Nous ferons donc appel aux souvenirs et  notes rédigés par l’un d’entre nous qui les a vus à l’occasion d’un séjour en Malaisie où la censure est, en ce qui concerne l’histoire siamoise, moins pointilleuse.

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

On peut apprécier à l’occasion les films sirupeux à prétention historique même si l’histoire y est plus ou moins malmenée. La saga des « Sissi » (5) n’a rien ajouté à la gloire de Romy Schneider et du bellâtre Karlheinz Böhm, la vision de l’empire autrichien de François-Joseph est angélique mais nous pouvons y apprécier la beauté radieuse de l’impératrice et une mise en scène fastueuse au milieu des bons sentiments à la pelle.

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

L’interminable série des « Angélique, marquise des anges » remplie d’aventures et de rebondissements spectaculaires ne nous apprendra rien sur le siècle de Louis XIV mais a déjà la mérite de nous dévoiler presque entièrement la très belle anatomie de Michèle Mercier qui rivalisait alors en beauté avec Brigitte Bardot et le talent de Robert Hossein (6).

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Dans la filmographie de la « gouvernante » anglaise, les bons sentiments sont surabondants, les émotions intenses, la mise en scène pour les plus récents, somptueuse ; mais le résultat est consternant - vu tout au moins avec nos yeux d’ « historiens du dimanche » - avec un total travestissement de la vérité.

 

Résumons rapidement les films que nous avons vus avant de dénoncer les mensonges de la principale responsable Madame Anna Leonowens, traitresse à la vérité tout autant qu’à l’histoire et véritable imposteur.

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

1946 : Rex Harrison et Irène Dunne.

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Le premier en date, 1946, en noir et blanc, version non musicale, est celui de ce tâcheron de John Cromwell spécialiste hollywoodien des bluettes romantiques. Le rôle principal, celui du roi, est tenu par Rex Harrison, la gouvernante est Irène Dunne,  Linda Darnel est Tuptim, épouse secondaire et adultère et Lee J. Cobb le premier ministre :

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Irène Dunne joue ici la veuve professeur d’anglais qui arrive avec son fils de l’autre bout du monde pour enseigner sa langue à la nombreuse progéniture du monarque et qui se retrouve devoir affronter un Lee J. Cobb à demi nu, une Linda Darnell bridée et un Rex Harrison têtu qui s’obstine à lui refuser la maison promise lors de son engagement. On trouve ce petit quelque chose édifiant qui enrobe souvent les films sur le choc des cultures, les leçons de féminisme par le fruit de l’Angleterre victorienne, et c’est toujours drôle en soi et vaut le voyage pendant une heure et demie pas totalement perdue. L’exotisme est de façade, on a connu bien meilleur ailleurs. L’amusant est de voir tous les acteurs occidentaux jouer les Thaïs. Lee J. Cobb devient un poussah bedonnant graissé au cirage.

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Rex Harrison en satrape siamois est délicieux, laqué des pieds à la tête, avec un accent à couper à la machette et une aimable misogynie.

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Linda Darnell joue en général dans les westerns les créatures sinon les gourgandines les plus exotiques, Espagnole, Mexicaine, Indienne :

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

c’est la descendante d’un Cherokee, autant en faire une asiatique épouse infidèle qui sait se faire arracher ce qui lui sert de soutien-gorge avec beaucoup d’élégance dans le harem royal.

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Le rire nous fait pardonner bien des choses y compris le ridicule avec lequel est présentée la marmaille royale. Le film ne fut toutefois pas frappé par la censure, nous verrons plus bas pourquoi

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

1956 : Yul Brynner et Deborah Kerr.

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

La version la plus célèbre toujours interdite en Thaïlande, nous y reviendrons, est celle de 1956, comédie musicale avec Yul Brynner dont ses quelques gouttes de sang mongol le rende plus vraisemblable que son collègue Harrison même passé au cirage, Deborah Kerr ...

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

... et Rita Moreno, une épouse infidèle du roi, hispanique que nous retrouverons plus volontiers dans « West side story » mais qui passe difficilement comme siamoise.

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Patrick Adiarte, alors jeune acteur philippin fait un prince Chulalongkorn convenable. Nous résumons le film en note (7).

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

1999 : Chow Yun-fat et Jodie Foster

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Le roi est joué par un véritable asiatique sinon siamois du moins de Hong-Kong, le très médiatique Chow Yun-fat.

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Anna est Jodie Foster, belle comme le jour,

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Keit Chin, un vrai siamois (enfin) interprète le futur Rama V.

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Bai Ling, Sino-américaine qui fut consacrée comme l’une des plus belles femmes au monde joue une superbe Tuptim.

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

La reine principale, « lady Thiang » est Deanna Youssof, Malaise d’origine malgré son nom, tout aussi belle que la précédente.

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Pour le scénario, on est en plein mélo, résumons rapidement deux heures et demie de spectacle en note (8). Ne citons que la finale : Nous allons alors découvrir l'identité du narrateur, qui n'est autre que le futur roi alors prince et ami proche de Louis Leonowens, Chulalongkorn, qui conclut en se demandant dans une dernière phrase comment une seule femme a pu autant illuminer le Siam. « Grâce à la vision de son père, le roi Mongkut, et aux enseignements d'Anna Leonowens, le roi Chulalongkorn a non seulement préservé l'indépendance du Siam, mais aussi aboli l'esclavage, instauré la liberté religieuse et reformé le système judiciaire ».

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Les longues discussions de la Fox lors de la préparation du film avec un comité d’historiens thaïs n’ont jamais abouti car respecter l’histoire vraie d’Anna Leonowens au Grand Palais de Bangkok aurait privé le film de la fiction romanesque sur laquelle il devait être construit, avec d’ailleurs un peu plus de scrupules qu’aucun de ses prédécesseurs. On a donc une belle histoire, mais certainement pas de l’histoire. Un beau film d’action et d’amour néanmoins qui en définitive n’a pas une once de rapport avec la vérité historique. Et nous pouvons écouter toujours avec le même plaisir l’opéra bouffe d’Offenbach, « la belle Hélène », vision tout à fait iconoclaste de la guerre de Troie sans en faire une référence historique au regard des récits d’Homère.

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Qui était donc cette égérie auto-proclamée muse du roi Mongkut ?

 

La véritable histoire d’Anna fut méticuleusement dévoilée au début des années 70 par le Dr W.S. Bristowe (un spécialiste des araignées !) qui étudia avec un soin d’entomologiste la biographie de Louis T. Leonowens, le fils d’Anna. Bristowe revisita du coup la vie d’Anna et publia en 1976 « Louis and the King of Siam » un ouvrage resté confidentiel et c’est dommage car l’histoire d’Anna, la vraie, est certainement étonnante même si elle est loin des mièvreries de Hollywood.

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Nous avons suivi la piste de Bristowe qui démonte tous les mensonges de ses écrits ainsi que le féroce article de Michel Deverge « Les réincarnations de Anna Leonowens ». Louis lui-même précisa sans complaisance que les écrits de sa mère ont très largement « embelli la vérité »  (9). Ainsi par exemple il naquit en Australie alors pays de « convicts » et de déclassés, nous apprend-t-il et non à Londres (c’est évidemment plus distingué) comme le prétendait sa mère. Il ne s’agit probablement pour lui d’un règlement de compte familial – on n’est jamais trahi que par les siens – puisqu’une très sérieuse étude de deux érudits australiens en 2010 contribue au rétablissement de la vérité (10).

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Anna était née Edwards à Ahmadnagar en Inde le 26 novembre 1831 et non pas Crawford en 1834 au Pays de Galles. Son père Thomas Edwards n’était pas un noble capitaine de l’armée des Indes tombé au champ d’honneur pendant la rébellion Sikh mais un menuisier arrivé dans le sous-continent en 1825, engagé dans la Bombay Infantry et marié à une quarteronne, Mary Anne Glasscott, une horreur inexpiable, à l’époque du « raj » britannique. Il n’y a pas de déshonneur à naître fille de menuisier, le Christ fut charpentier, et moins encore à naître fille de quarteronne, donc octavonne si ce n’est que dans l’Angleterre victorienne et plus encore dans ses colonies, les sang-mêlé étaient considérés comme une espèce tout juste supérieure au crapaud. Lors de son séjour à Bangkok, les portes de la bonne société anglaise lui furent toujours fermées. Thomas Edwards mourut peu de temps avant la naissance d’Anna. Après une éducation peut-être reçue en Angleterre, elle retourna en Inde à 14 ou 15 ans, probablement dans les années 1845-1846. Sa mère s’était remariée à un caporal irlandais de l’armée des Indes, Patrick Donohoe qui voulait la marier à un homme beaucoup plus âgé qu’elle. Elle fit alors une fugue au Moyen-Orient avec un Révérend Percy Badger, grand amateur de petites filles, il en épousa une de 12 ans. Ses biographes sont discrets à ce sujet puisqu’il devint par la suite un orientaliste distingué. Elle retourna alors en Inde et épousa à 18 ans un employé de bureau Thomas-Leon Owens et non pas le Capitaine Thomas Leonowens qui aurait été selon elle mort d’insolation pendant une chasse au tigre. Thomas Owens, ne mourut pas dans une distinguée chasse au tigre mais d’apoplexie en 1859 à Penang où il avait échoué comme maître d’hôtel après une longue et difficile errance ayant conduit pendant quatre ans le couple en Australie.

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

De leurs quatre enfants, les deux aînés étaient morts dans l'enfance. Pour survivre avec sa fille Avis et son fils Louis, Anna se lança dans l’enseignement et ouvrit une école pour les enfants des officiers britanniques à Singapour, mais l'entreprise ne fut pas un succès financier même si elle y acquit une bonne réputation comme éducatrice.  De Singapour elle rompit avec une sœur Eliza restée en Inde, dont une fille épousait – nouvelle horreur - Edward John Pratt un eurasien dont le petit-fils William Henry Pratt allait tout de même devenir l’acteur Boris Karloff, bien connu des amateurs de films d’horreurs ! Pas de sang mêlé dans la famille, la poêle se moque du chaudron.

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En 1862, elle dut accepter une offre faite par le consul siamois à Singapour, Tan Kim Ching, d'enseigner l’anglais aux femmes et aux enfants du roi. Celui-ci voulait donner à ses épouses et concubines et 82 enfants une éducation occidentale moderne. Elle envoya alors sa fille Avis (elle aussi née en Australie) à l'école en Angleterre et a emmena son fils Louis avec elle à Bangkok.

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Elle enseigna l’anglais pendant 6 ans sans que l’on soit certain qu’elle n’ait jamais rencontré le roi et pas plus que son fils Louis n’ait jamais joué aux billes ou au ballon prisonnier avec le futur Rama V.

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Ainsi le 15 mars 1862, le vapeur Chao Phraya en provenance de Singapour touche le port de Bangkok. A son bord, Anna Harriette Leonowens engagée comme institutrice d’anglais par le Roi Mongkut. Anna remplaçait les épouses de deux missionnaires américains, le Dr Bradley et le Dr Jones, qui de 1851 à 1854 avaient eu le temps de fatiguer leurs élèves et d’irriter le roi avec un enseignement fondé exclusivement sur des textes religieux et des images de la Bible. Le 5 juillet 1867, Anna quitte Bangkok pour un congé pour raisons de santé en Angleterre et souhaitait négocier un retour à la cour dans de meilleures conditions. En octobre 1868, elle est à New York quand elle apprend la mort du Roi auquel succède un de ses élèves de la cour, le prince Chulalongkorn. Dans sa courtoise réponse à sa lettre de condoléances, le nouveau Roi ne l’invite pas à revenir au Siam et à reprendre son enseignement. Il se contente de la remercier de ses condoléances dans une lettre chaleureuse mais de pure convenance. A l’inverse de beaucoup d’étrangers qui servirent le royaume, elle ne bénéficia pas de la moindre décoration que les monarques distribuaient pourtant avec générosité.

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A 27 ans, Louis Leonowens en difficultés financières retourna au Siam sans avoir obtenu d’aide financière de sa mère et y obtint une commission de capitaine dans la Cavalerie Royale. Il participe – réellement cette fois-ci – à la répression d’une nouvelle révolte des Shans en 1902.  Il fut plus tard fondateur d’une compagnie d’import-export et d’immobilier qui porte encore son nom en Thaïlande (Louis T. Leonowens Limited/บริษัท หลุยส์ ตี. เลียวโนเวนส์ (ประเทศไทย) จำกั) et y fit souche.

 

Activité en 1914 :

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Anna avait continué son travail de dissimulation à Bangkok avec l'aide des bons missionnaires protestants américains dont elle sut épouser l'ardeur anti-polygame. Il ne semble pas que la bonne société anglo-américaine de l’époque se soit vraiment laissé abuser car elle ne fut pas reçue dans les cercles diplomatico-commerciaux de la capitale. Eut-elle été proche du Roi que nul n’aurait laissé passer la chance de connaître un agent d’influence au palais, surtout à une époque charnière quand se préparait le dépeçage colonial de l’Asie du Sud-Est.

 

Elle resta aux Etats-Unis d’Amérique où elle ouvrit une école à New-York pour les filles qui fut un échec commercial. Sa carrière littéraire va alors commencer. Quatre articles paraissent sous son nom dans l’Atlantic Monthly (1870) et sous le titre The English Governess at the Siamese Court, being recollections of six years in the Royal Palace of Bangkok.

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Grand et immédiat succès en Amérique puritaine, vite exploité et augmenté de la publication d’un livre de même titre et de la publication dans la même revue (1872) de deux nouveaux articles The Favourite of the Harem et L’Ore, a slave of a Siamese Queen. Le succès ne se démentant pas, le tout est repris et enrichi dans un nouveau livre Romance in the Harem (1874).

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Dans ses ouvrages, Anna, armée des seules armes du savoir, de la vertu et de la foi protestante, se donne un très beau rôle auprès du Roi, rôle missionnaire dans un pays païen et luxurieux, civilisateur chez les sauvages, démocrate dans une autocratie, enseignant chez les ignorants. Elle sait aussi titiller les imaginations victoriennes par la description habilement horrifiée de vices siamois croustillants comme la polygamie. Le mythe était né.

 

La résurrection d’Anna fut le fait de Margaret Landon, auteur en 1944 de Anna and the King of Siam, gros succès aussi grâce à un judicieux mélange des thèmes des deux ouvrages et à la transformation de son héroïne en une américaine, républicaine, toujours pieuse mais libérée. Le mythe était bien installé, la comédie musicale et l’amour impossible pointaient sous le roman.

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Ses inventions littéraires furent sans doute moins le fait d'une imagination débordante que nées du désir de respectabilité qui l'obsédait depuis sa cruelle jeunesse ou, plus prosaïquement, de la volonté d’augmenter ses ventes. Elle mourut au Canada en 1915 à l'âge de quatre-vingt-cinq ans après être devenue entre 1876 et 1897 une grande dame patronnesse de Halifax en Nouvelle Ecosse. Sa tombe se trouve au cimetière du Mont Royal à Montréal.

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 La relation qu’Anna donna du Siam est entachée de grossières erreurs. On citera une de ses plus belles inventions, celle des oubliettes du Grand Palais où étaient jetées les concubines en disgrâce irrémédiable. Le Grand Palais n’a jamais eu d’oubliettes pour la bonne raison que la nature marécageuse du sol se prêtait mal à ce genre de génie civil. Jolie création aussi que le drame du bûcher dont elle se dit le témoin oculaire et où se serait consommé le châtiment d’une concubine royale, (Anna ne les aimait vraiment pas) et d’un moine coupables d’avoir commis ensemble le péché de chair. Le feu n’a jamais été un châtiment sous la dynastie, surtout pour les moines qui l’utilisent saintement pour les crémations et jamais le roi Mongkut n’a fait périr l’une de ses épouses ou concubine fut-elle adultère et encore moins Tuptim qui lui donna des héritiers.

La princesse Vudhichalerm Vudhijaya (à gauche sur la photo), descendante directe de Tuptim, a donné en 2001 une interview où elle explique que le roi Mongkut fut moine pendant 27 ans avant de devenir roi et qu’il respectait les principes bouddhistes Il ne fut jamais question de torturer ou d'exécuter sa concubine Tuptim qui en réalité fut l'une des 36 épouses du Roi  Chulalongkorn et non du Roi Mongkut :

 

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Quant aux membres de la famille royale, s’ils étaient coupables de forfaiture, ils étaient enfermés dans des sacs de soie et battus à mort à l’aide de maillets sacrés réservés à cet effet.

 

Anna ne parlait pas la langue siamoise quoiqu’elle ait prétendu. Nous en avons un exemple amusant : parlant de son « grand cœur », nous dirions d’un « cœur grand comme le monde », elle le transcrit « Chi Yai » mais elle a été de toute évidence victime d’une farce de plus ou moins bon goût. Si nous le prononçons à la française, « chi yaï », tout simplement, ชิ ใหญ่, c’est une « grande bonzesse ». En prononçant « chi » d’une autre façon, « khi » la farce se corse, ขี้ ใหญ่ devient une « grosse merde ». Cet exemple n’est pas le seul.

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Elle donna du bouddhisme une description farfelue et de l’histoire du Siam une version qui nous parait avoir été purement et simplement copié au mot près sur ce qu’en a écrit John Bowring en 1857.

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Elle reproduit en tête de son premier ouvrage la lettre qu’elle aurait reçue du monarque pour l’inviter à venir enseigner l’anglais à la phratrie. Curieusement, alors que le roi Mongkut signait toutes ses correspondances « S.P.P M. Monkut, primus (ou major) rex siamensum » (Somdech Phra Poramenthon – ou Paramendr selon sa transcription -  Maha Mongkut Major Rex siamensium » - สมเด็จพระปรเมนทรมหามงกุฎ)

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celle-ci aurait été signé « S.S.P.P. Maha Mongkut » avec un S de trop, il est déjà singulier qu’il ait prit lui-même la peine d’écrire cette correspondances à l’une des multiples enseignantes de ses enfants. Il est encore plus singulier qu’il n’ait pas utilisé sa souscription habituelle, soucieux qu’il était de montrer sa parfaite connaissance du latin ? De là à penser que ce document relève de la fantaisie, il n’y a qu’un pas que nous n’hésitons pas à franchir. Le mieux est parfois l’ennemi du bien ! Elle se garde de reproduire dans son premier mémoire une photographie de cette lettre que lui aurait adressée le monarque pour l’embaucher alors que celle que lui a adressée le jeune monarque Rama V en remerciements à sa lettre de condoléances lors du décès de son père est reproduite avec complaisance. Curieux à tout le moins ?

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Elle n’a probablement jamais rencontré le Roi autrement qu’au hasard des couloirs du palais.

 

La question de l’idylle entre le roi et la bergère n’est d’ailleurs pas abordée dans ses écrits, car elle  correspond mal à l’image d’une respectable veuve victorienne. C’est une pure invention hollywoodienne. Lorsque Anna débarque au Siam, le roi a 60 ans ; c’est un vieillard qui pour assouvir ses passions vieillissantes a plusieurs épouses et de nombreuses concubines.

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En 1946, Rex Harisson est encore tout à fait présentable à 38 ans. En 1956, Yul Brynner en a 36, tout aussi séduisant. En 1999, Chow Yun-fat en a 44, sans avoir pris une ride. Ce que nous savons du physique de l’institutrice n’a en outre rien pour susciter quelque passion que ce soit même s’il est vrai que « l’on ne voit bien qu’avec le cœur » comme disait Saint Exupéry !

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Que pouvait-il avoir de commun entre cette institutrice hautaine, prétentieuse et coincée, de peu d’instruction, et le Roi Mongkut ?

 

Humble moine pendant plus de 20 ans, créateur d’une obédience bouddhiste austère qui vit encore, fin politique sachant naviguer entre les appétits coloniaux et préserver l’indépendance du Siam, il fut père de quelques 70 ou 80 enfants, conservateur déclaré mais modernisateur éclairé, parlant et écrivant l’anglais sans l’aide de Anna, assez fin mathématicien pour inviter le gouverneur de Singapour, Henry Orde, à le rejoindre le 18 août 1868 au point de longitude est 99°42’ et latitude nord 11°39’ pour admirer une éclipse totale de soleil de 6 minutes et 46 secondes qu’il avait calculée. Le gouvernement français envoya une délégation d’astronomes qui témoigna du triomphe scientifique du souverain. C’est au lieu de l’éclipse, à Prachuab Khiri Khan, que le Roi contracta la malaria qui allait l’emporter le 18 octobre 1868, à l’âge de 64 ans.

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Elle n’a jamais rempli à la cour d’autres fonctions que celles de professeur d’anglais au milieu d’une foule d’autres professeurs de la progéniture royale, l’une des rares professions que l’Angleterre victorienne autorise aux femmes, et certainement pas celle de « gouvernante ». Une gouvernante est en réalité une véritable maitresse de maison qui est presque de la famille. Elle est plus qu’une domestique. Dans la France de la Comtesse de Ségur, on l’appelle « Mademoiselle » fut-elle veuve, elle partage la table de ses maîtres au quotidien et ne la déserte qu’en présence d’invités. Anna ne fut jamais qu’une modeste institutrice.

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Nous connaissons au vu de nos multiples articles les raisons pour lesquelles le roi Rama V a pu, entre les voracités respectives des colonialistes français et anglais, sauvegarder la relative indépendance du Siam au prix de gigantesques abandons territoriaux, Laos, partie du Cambodge et de la Malaisie. Il n’a pas instauré une liberté religieuse qui existait depuis longtemps dans les faits. Quant au sort des esclaves, Monseigneur Pallegoix nous dit qu’il était beaucoup moins rude que celui des domestiques des maisons bourgeoises de son époque. Il suffit de parcourir Dickens pour avoir une idée du sort des domestiques dans l’Angleterre victorienne.

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La modernisation de la législation fut tout simplement le fruit d’une nécessité absolue pour obtenir la disparition du régime des « protections » qui permettait à des dizaines de milliers de sujets d’échapper à la justice et à la fiscalité royale.

 

Nous avons au moins une certitude, c’est que l’évolution du Siam commencée sous le règne du roi Mongkut et continuée sous celui du roi Chulalongkorn ne doit rien de rien de rien aux leçons que cette prétentieuse institutrice prétend avoir donné à l’héritier du trône, son élève parmi des dizaines d’autres.

 

Il nous prend envie de la comparer à l’épouse de Talleyrand, une ravissante idiote née aux environs de Pondichery...

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qui disait lorsqu’on lui demandait ses origines, « je suis d’Inde » .

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La censure

 

Elle a frappé les deux versions de 1956 et 1999.

 

Pour le général Prakat Sataman, alors président de la commission de censure en 1999, cette « love story » plutôt bénigne s'efforce intentionnellement de miner la monarchie et déforme sérieusement l'histoire thaïlandaise. Il aouta que « Si nous coupions toutes les scènes qui, d'après nous, moquent la monarchie, et si nous montrions quand même le film, il ne durerait pas plus de vingt minutes sur une durée initiale de 2 h 28 »

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Tout importateur de cette nouvelle version, tournée en Malaisie avec Jodie Foster et Chow Yun-Fat (l'acteur fétiche de John Woo, le réalisateur) et du classique hollywoodien de 1956 avec Yul Brynner et Deborah Kerr, risque jusqu'à six mois de prison et une amende. Pire, les vendeurs de copies piratées peuvent tomber sous le coup du crime suprême de « lèse-majesté », équivalent à la trahison, passible hypothétiquement de la peine de mort. Sans aller à cette extrémité, le risque est au minimum pour les passeurs de copies pirates de six mois en prison et une amende de 21.000 bahts. La 20th Century Fox avait quinze jours pour faire appel ce qu’elle ne fit pas. Omnipotente, la commission de censure était constituée d'universitaires, de journalistes, des membres de la commission nationale du film et de policiers. Elle statua le 28 décembre 1999. Quinze des dix-neuf censeurs ont opté pour l'interdiction, trois exigeant des coupes longues. Elle a considéré que plusieurs scènes déforment l'histoire et insultent le roi. Un membre de la Commission a fustigé le film en disant: « Les cinéastes présentent le roi Mongkut comme un cow-boy qui monte sur le dos d'un éléphant comme un cow-boy sur son cheval ». Dans une autre scène, effectivement à tout le moins fort maladroite, Chow Yun-fat jette sa couronne et son portrait sur le sol, ce qui est au regard des Thaïs totalement inacceptable.

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Le film est sorti juste avant les fêtes aux Etats-Unis où, servi par des critiques clémentes sinon flagorneuses, il figura dans le top 10 du box- office, sans pourtant trop « casser la baraque ». Le film arriva sur les écrans français le 26 janvier.

 

Pour répondre aux éventuelles objections thaïlandaises, le scénario et le « casting » ne présentaient plus comme en 1956 le Roi comme un imbécile et dénigré la culture thaïe comme inférieure à celle de l’occident. Bien au contraire, ce « remake » avec un acteur asiatique montre le roi comme un homme cultivé, maniant plusieurs langues, sensible aux besoins de sa famille et désireux de fournir à ses enfants une éducation occidentale pour les conduire à maintenir des relations égalitaires avec les puissances européennes.

 

Si un certain nombre de changements avaient été apportés au scénario à la demande des autorités thaïes, aucun accord final ne fut trouvé et finalement le film a été réalisé en Malaisie.


On a pu considérer que la décision finale prise par le gouvernement de Chuan Likpai fut une réaction excessive sous prétexte de défendre la culture thaïe, créant un précédent dangereux pour d'autres œuvres artistiques ou prétendument artistiques considérées comme culturellement offensantes ou politiquement sensibles.

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Les esprits bien-pensants de l’occident ont fait la comparaison avec la prostitution interdite mais néanmoins tolérée, à la corruption dans les affaires et l’administration, aux normes de sécurité dans le monde du travail, etc….

 

Les deux films devaient-ils susciter une telle réaction ? Le général Prakat Sataman, bon ou mauvais prétexte, assura que la diffusion du film pourrait susciter des émeutes violentes des fidèles à la monarchie qui pourraient devenir hors contrôle.

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Un universitaire thaïlandais cité dans un article du Los Angeles Times a mis l'accent sur le rôle politique clé joué par la monarchie pour assurer la stabilité politique et sociale. Expliquant son soutien à l'interdiction, il fit la différence entre les gens instruits capables de comprendre qu’il s’agissait d’une production hollywoodienne ce que ne pourraient pas faire les personnes non éduquées qui, regardant le film au « premier degré » pourraient être influencés par une représentation inexacte de la plus haute institution du pays.

 

Curieusement la première version cinématographique mettant en vedette Irène Dunne et Rex Harrison, a été diffusée au début des années 50 en Thaïlande mais ne semble pas avoir attiré l’attention de la censure. La raison en est simple :

 

Le maréchal Sarit prit le pouvoir en 1957 et mit alors l’accent sur le monarque et la fidélité à la monarchie comme source de légitimité. Il rétablit incontestablement le rôle actif de la monarchie  rétablissant des cérémonies publiques négligées depuis 1932, encourageant le roi à apparaître en public et manifestant publiquement son allégeance au roi. Ces liens étroits entre la monarchie, l'armée et l'État thaïlandais persistent peu ou prou de nos jours.

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C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre l'interdiction des deux films pour s’opposer à toute tache sur la monarchie thaïlandaise dans une ambiance qui n’existait pas en 1946.

 

Mais si l’on devait censurer la niaiserie hollywoodienne, ce que l’on est parfois conduit à souhaiter, ne videraient-on pas les salles de cinéma ? Il n’y a que chez Montherlant que l’on envoie « en prison pour médiocrité » (11) et de nos jours nous manquerions cruellement d'infrastructures pénitentiaires.

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Peut-on faire la distinction entre le spectateur ou le lecteur qui est susceptible de comprendre et celui qui ne l’est pas ?  « La censure est la peine de mort de la liberté de penser » a dit ou aurait dit Victor Hugo.

 

Doit-on s’excuser d’apprécier des cinéastes « maudits » comme Veit Harland ou Leni Riefenstahl ou d’aimer des auteurs non moins maudits comme Céline ou Rebatet même s’il leur arrive d’être parfois totalement déboussolé ? Ils sont frappés comme en Thaïlande par le « politiquement correct » même s’il n’a pas du tout le même sens à Paris ou à Berne qu’à Bangkok.

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Le résultat en est aujourd’hui fort simple au vu des nouvelles technologies, tout ce qui est interdit est accessible sur Internet. Sans parler des téléchargements portant atteinte aux droits d’auteur, ceux portant sur des œuvres cinématographiques ou littéraires « interdites » ou verrouillées est accessible (12). Ces pratiques de censure, quelles qu’en soient les raisons, bonnes ou mauvaises sont désormais parfaitement, obsolètes. Il y a actuellement (2017) au moins 20 millions d’«internautes » dans le pays.

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(1) Voir notre article A 51 – « Cinéma thaïlandais : La légende de Suriyothai » dont nous avons dit « Ou comment utiliser le cinéma pour « inventer » l’Histoire du Siam ». http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-51-cinema-thailandais-la-legende-de-suriyothai-95050366.html

 

(2) Voir notre article A 102 « Un film thaï sur le complot de la reine Sisudachan du Siam en 1574 ou un portugais « faiseur de roi » au Siam au XVIème siècle? ». http://www.alainbernardenthailande.com/article-a102-un-film-thai-sur-le-complot-de-la-reine-du-siam-en-1547-116474511.html

 

Nous préférons le titre original thaï, « กบฏท้าวศรีสุดาจันทร์ » « Kabot thao Sisudachan » « Le complot de la reine Sisudachan » car c’est l’histoire du complot ourdi par la reine, la véritable histoire à peine romancée de cette Agrippine siamoise, épouse de สมเด็จพระไชยราชาธิรา Chairachathirat, fils de Ramathibodi II, qui règne depuis 1546.

 

(3) Voir notre article 73 « Yamada Nagamasa, Le Japonais qui devint Vice-Roi au Siam au XVIIème siècle ».http://www.alainbernardenthailande.com/article-73-yamada-nagamasa-le-japonais-qui-devint-roi-au-siam-au-xviieme-siecle-115599893.html

 

(4) La liste n’est probablement pas limitative :

1946 : Anna et le Roi de Siam (Anna and the King of Siam), film américain de John Cromwell avec Irène Dunne et Rex Harrison - 1951 : Le Roi et moi (The King and I), comédie musicale américaine de Richard Rodgers et Oscar Hammerstein II créée par Gertrude Lawrence et Yul Brynner - 1956 : Le Roi et moi (The King and I), film musical américain de Walter Lang avec Deborah Kerr et Yul Brynner, adapté de la comédie musicale précédent, version interdite -  1972 : Anna et le Roi (Anna and the King), série télévisée américaine en 13 épisodes de Gene Reynolds avec Samantha Eggar et Yul Brynner - 1999 : Le Roi et moi (The King and I), film d'animation américain de Richard Rich, adapté de la comédie musicale - 1999 : Anna et le Roi (Anna and the King), film historique américain d'Andy Tennant, avec la très belle Judie Foster et le charismatique Chow Yun-fat, version interdite - 1999 encore : Anna et le Roi, un dessin animé de Richard Rich.

(5)  Sissi (1955) - Sissi impératrice (1956) - Sissi face à son destin (1957).

 

(6) Angélique, marquise des anges (1964) – Merveilleuse Angélique (1965) - Angélique et le roi (1966) – Indomptable Angélique (1967) - Angélique et le sultan (1968).

 

(7) Résumons rapidement cette œuvrette qui vaut surtout pour la partie musicale :  Une jeune veuve anglaise, Anna Leonowens part avec son jeune fils Louis (Rex Thompson) au Siam afin de devenir la « gouvernante » des enfants du roi Mongkut. Malheureusement, ce dernier refuse de lui donner la maison qu'il lui avait promise et l'oblige à vivre dans le palais. Mécontente, Anna décide de quitter le Siam, mais Lady Thiang (Terry Saunders qui n’a pas spécifiquement le physique de l’emploi), la première femme du souverain, la fait changer d'avis. Elle décide alors d'aider le roi qui prend l'habitude de la faire réveiller à des heures tardives pour lui poser des questions. Un ambassadeur d'Angleterre, sir Edward, doit venir au Siam pour se rendre compte si le roi est réellement un barbare. Avec l'aide d'Anna, le roi réussira à prouver que son pays est civilisé et offrira une fête très réussie. Tout semble aller pour le mieux. Anna a même appris au roi à se tenir correctement à table. Tuptim, la dernière femme du roi Mongkut, arrivée de Birmanie en cadeau, s'enfuit après la fête pour retrouver son amoureux (un moine, cela fait mieux dans le tableau) et s’enfuit avec lui. Les soldats du roi finissent par la retrouver. Celui-ci veut la faire fouetter pour la punir alors que son amoureux s'est noyé dans la poursuite. Anna s'oppose à cette sanction, lui disant qu'en agissant ainsi, il se conduirait comme un barbare. Le roi s’incline et ne la fait donc pas fouetter. Mais Anna décide de quitter tout de même le Siam. Le jour de son départ, on vient la prévenir que Mongkut est très malade. Elle va le voir et apprend qu'il va mourir. Elle prend alors la décision de rester pour s'occuper de ses enfants, notamment du prince héritier. L’interdiction du film en Thaïlande intervint à l’initiative du Maréchal Pibun en octobre 1956, offensé par la manière dont était présentée la monarchie, à la demande du gouverneur de Bangkok ayant fait état d’incident assez vifs de la part des spectateurs lorsque le film fut très brièvement joué dans la capitale.

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(8) Anna Leonowens , veuve depuis peu, vient au Siam avec son fils Louis pour y enseigner l'anglais aux enfants du Roi. Intelligente, dotée d'un fort tempérament, elle séduit le roi qui veut à la fois moderniser son pays contre les menaces des colonialismes britannique et français tout en respectant les anciennes traditions donnant au Siam son identité. Anna est séduite par les enfants du roi, particulièrement la princesse Fa-Ying (jouée par Melissa Campbell, une australienne qui a probablement du sang asiatique dans les veines). Celle-ci meurt du choléra, les deux héros, le roi et la professeur deviennent intimement liés dans la peine. Ce lien qui les unit va être mis à rude épreuve lors de l'exécution d'une des concubines du roi, Tuptim, et de son amant. Désireuse de retrouver un amour de jeunesse devenu moine, elle se rase la tête et se fait elle-même bonzesse. Découverte, elle est injustement accusée (une erreur judiciaire, c’est mieux dans le tableau) d'avoir eu une relation sexuelle avec le moine, son prétendu complice. Tous deux ont la tête tranchée malgré une intempestive tentative d'Anna pour sauver la jeune Tuptim : le roi ne peut se permettre de perdre la face aux yeux de son peuple et de passer pour un faible en cédant aux jérémiades d'une anglaise qui plus est. Nous allons enfin voir arriver le « méchant », il en faut un : Anna organise une cérémonie en l'honneur des Britanniques présents au Siam afin d'en faire des alliés le moment venu. Le roi s'apprête à déclarer la guerre à la Birmanie sous protectorat britannique car depuis peu le Siam était victime d’attaques frontalières, c’est la version hollywoodienne de la révolte des états shans. Mais contrairement à ce que lui et ses ministres pensaient, il ne s'agissait pas là d'une manœuvre des Britanniques (évidemment !) mais d'une trahison du général en chef Alak (joué par Randall Duk Kim qui a bien la physionomie du fourbe).

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Celui-ci a trompé son propre régiment, loyal au roi, pour récupérer les uniformes siamois et en vêtir ses troupes, et tuer le frère du roi, le prince Chaofa (joué par le Singapourien Kay Siu Lim). Les intentions d'Alak sont claires : bouter les étrangers hors du royaume et conquérir la Birmanie, vieux rêve des anciens rois siamois. Mais le représentant de la Compagnie des Indes Orientales britannique qui a tout intérêt à rester dans le pays, charité bien ordonnée commence par soi-même, permet de mettre le complot à nu. Dès lors le roi et sa famille tentent de fuir la capitale du royaume trop vulnérable et de gagner le monastère où le roi a passé la plus grande partie de sa vie. Prétextant de partir à la recherche d'un éléphant blanc, symbole de prospérité, la famille royale se met en marche accompagnée d’Anna. Malgré son profond chagrin pour la mort de Tuptim, elle a décidé de rester fidèle au roi. Elle a déjà de toute évidence un petit faible pour lui ! Rattrapés par l'armée rebelle d'Alak, les gardes du corps du roi décident alors de faire sauter un pont pour ralentir la progression de l'ennemi et donner du temps aux renforts alors au Nord, de venir au secours de leur souverain. Dans une scène dont il faut bien dire qu’elle est remarquable, le roi garde son flegme, en tentant d'attirer Alak sur le pont pour le faire sauter et lui avec. Mais Anna, contrairement aux ordres du roi, et plutôt que de fuir vers le monastère, décide alors de sauver l'homme qu'elle aime et, grâce à son fils Louis, réussit à persuader l'ennemi de la présence derrière le roi d'une importante force britannique, des feux d'artifices donnant l'illusion d'un déluge de fusées « Congreve », alors utilisées par l'armée britannique comme arme offensive, pendant que Louis sonne le clairon pour parfaire le stratagème.

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L'armée rebelle prend la fuite mais Alak dans une dernière tentative tente d'abattre le roi avec un mousquet. Alors un garde du corps fidèle se sacrifie et provoque alors l'explosion du pont pendant qu'Alak y est encore. Classique évidemment dans les poncifs l’histoire du serviteur fidèle qui sacrifie sa vie pour son maître ! Va-t-il y avoir une « happy end » ? Hélas non ! Dans la scène finale, Anna se résigne à partir, ne pouvant bien sûr épouser l'homme qu'elle aime, tandis que le roi ne peut non plus épouser une gouvernante anglaise. Ce grand amour apparaissait déjà quoique plus discrètement dans les versions précédentes, faut-il le préciser.

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(9) Louis conta son histoire sans la moindre complaisance pour sa mère ; nous la trouvons sur le site Internet de sa société : http://louistcollection.com/en/louis-t-story.html

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(10) Le passage du couple en Australie qui le conduisit à une catastrophe financière a fait l’objet en 2010 d’une très méticuleuse étude de deux archivistes australiens, Alfred Habegger et Gerard Foley : « Anna and Thomas Leonowens in Western Australia, 1853‐1857 » publiée sur le site officiel http://www.sro.wa.gov.au/. Une étude sans concession de Susan Morgan l’avait précédé : « Bombay Anna : The Real Story and Remarkable Adventures of The King and I Governess ». Berkeley - University of California Press, 2008. pp. 274.

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(11) In : « La reine morte ».

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(12) Nous nous sommes livré à  une expérience, sans toutefois (évidement !) aller jusqu’au bout en interrogeant Google :

Pour nos films en français et en anglais : 

Télécharger « Le roi et moi » 744.000 résultats

Télécharger « Anna et le roi » 392.000 résultats

Download « Anna and the king » 18.600.000 résultats

Download « The king and I » 87.300.000 résultats

En thaï :

ดาวน์โหลด « The king an I » 93.000.000 de résultats

ดาวน์โหลด « Anna and the king » 26.000.000 de résultats

Pour quelques œuvres cinématographiques pratiquement interdites :

Nous nous sommes limités au plus maudit entre les maudits des films de Veit Harland :

Télécharger « le juif Suss » 1.990 résultats

Download « the jew Suss » 265.000 résultats

Herunterladen « jüdischen Süss » 21.000 résultats

Pour la littérature « maudite »

Télecharger « les pamphlets de Céline » 277.000 résultats

Le pire :

Lorsque l’ouvrage écrit par Hitler en prison, « Mein Kampf » est tombé dans le domaine public 70 ans après sa mort, la « bonne conscience universelle » a poussé des cris d’orfraie en affirmant que cette œuvre immonde allait désormais être accessible à tous ! Allons donc, disponible en 23 langues (pas le thaï) sur un site suédois :

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Et sur Google :

Télécharger « Mein Kampf » 27.900 réponses

Download « Mein kampf » 1.160.00 réponses

Herunterladen « Mein kampf » 207.000 réponses

 

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.
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20 février 2016 6 20 /02 /février /2016 18:04
A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

C’est bien le vrai, le Robinson Crusoé de notre jeunesse. Nous n’en lisions que des versions édulcorées et abrégés se terminant lorsqu’il quitte son île. L'immortel roman de Daniel Defoë a été traduit, trahi, torturé, massacré, déformé, se trouve à l’origine de toute une longue théorie de robinsonnades, de mauvais films, d’opérettes et d’images d’Epinal ...

 

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

....toutes sur le thème de la joie ineffable de vivre dans une île déserte et d’y rencontrer de bons sauvages. Or, l’épisode des 28 années passées sur l’île déserte ne représente guère que le tiers des aventures de Robinson ! Tout le monde les connaît mais peu les ont lues dans leur intégralité ! Nous avons voulu relire l’immortel roman, avec un plaisir tel que nous l’avons relu jusqu’au bout pour tomber sur son passage au Siam qui nous eut laissé indifférent au temps de nos 15 ans.  

 

En 1651, il a 19 ans, Robinson Crusoé quitte York contre la volonté de son père pour naviguer sur les océans. 

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

Au lieu de devenir avoué, une position « au-dessus du médiocre » il s’embarque en cachette, subit un premier naufrage qui ne lui sert pas de leçon. 

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Il s’embarque à nouveau. Le navire est arraisonné par des pirates de Salé et il devient l'esclave d'un Maure. Il parvient à s'échapper sur un bateau volé en compagnie d’un jeune esclave noir et ne doit son salut qu'à un navire portugais qui passe au large de la côte ouest de l'Afrique

 

 

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

Arrivé au Brésil, Crusoë devient le propriétaire d'une plantation de tabac achetée avec le bénéfice procuré par la vente de l’embarcation et de l’esclave au capitaine portugais. 

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

Toutefois il est en manque de main d’œuvre. En 1659, il se joint à une expédition partie à la recherche d'esclaves nègres en Afrique, mais à la suite d’une tempête il est naufragé sur une île déserte à l'embouchure de l'Orénoque en Amérique du Sud

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

Nous connaissons la suite : Tous ses compagnons sont morts, il parvient à récupérer des armes et des outils dans l'épave. Il fait la découverte d'une grotte, se construit une habitation et confectionne un calendrier en faisant des entailles dans un morceau de bois. Il chasse, cultive le blé, apprend à fabriquer de la poterie et élève des chèvres. 

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

Ce n’est pas – version pieuse – le paradis retrouvé, c’est la juste punition divine de la désobéissance aux ordres de son père. Crusoë est très « préchi-précha » aussi parle-t-il en permanence d'une faute, d'un péché qui fut à l'origine de sa vie aventureuse et de ses malheurs. Il lit la Bible mais tout  lui manque, surtout la compagnie des hommes. 

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

Il s'aperçoit que l'île qu'il appelle « Désespoir » reçoit périodiquement la visite de cannibales qui viennent y tuer et manger leurs prisonniers. On peut être esclavagiste mais abhorrer le cannibalisme, il songe à les exterminer, mais ne s’en arroge pas le droit, « pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ». Il souhaite simplement se procurer une compagnie et un serviteur (esclave). Un prisonnier parvient à s’évader, c’est Vendredi, ils deviennent amis (tout autant qu’un maître puisse être un ami de son esclave). 

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

28 ans après son arrivée sur l’île, arrive un navire anglais. Une mutinerie vient d'éclater, les rebelles veulent abandonner leur capitaine sur l'île. Le capitaine et Crusoé parviennent à reprendre le navire et à retourner en Angleterre avec Vendredi qui sera toujours un serviteur dévoué. 

 

 

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

Il repart pour le Brésil, sa plantation a été bien entretenue par son subrécargue, il est devenu riche. Mais le mal de la mer le reprend. Il doit en outre vendre sa plantation pour ne pas avoir à se convertir au catholicisme et envisage de retourner en Angleterre. Il choisit le chemin des écoliers, voyage en Espagne et de là en France, où il est attaqué par des loups dans les Pyrénées.

 

 

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

Il rejoint l’Angleterre mais, voyageur impénitent, est bientôt repris par le goût du négoce et des voyages, il part pour Madagascar et les Indes, puis pour la Chine et le Siam, trafique, s'enrichit et rentre en Angleterre par la Sibérie et l’Allemagne.

 

Quelle était la denrée dont le commerce était alors, vers 1702-1703, le plus fructueux entre l'Inde et la Chine, et à laquelle s'intéressa tout particulièrement Robinson Crusoé ? C’était l'opium. Et ceci se passait il y a environ 300 ans, quelque 150 ans avant la fameuse « guerre de l'opium ». La Chine, à l’époque de sa splendeur et de sa pleine indépendance, achetait l'opium à l'Inde des Grands Mogols.

 

Lisez plutôt ce passage cueilli à la fin de la deuxième partie du roman, celle qui est le plus souvent oubliée :

 

« … Après un long séjour en ce lieu (Calcutta) et bon nombre de projets formés pour mon retour en Angleterre, sans qu'aucun répondit à mon désir, le négociant anglais qui logeait avec moi, et avec lequel j'avais contracté une liaison intime, vint me trouver un matin : « Compatriote, me dit-il, j'ai un projet à vous communiquer. Comme il s'accorde avec mes idées, je crois qu'il doit cadrer avec les vôtres également, quand vous y aurez bien réfléchi. Ici nous sommes placés, ajouta-t-il, vous par accident, moi par mon choix, dans une partie du monde fort éloignée de notre patrie ; mais c'est une contrée où nous pouvons, nous qui entendons le commerce et les affaires, gagner beaucoup d'argent. Si vous voulez joindre mille livres sterling aux mille livres sterling que je possède, nous louerons ici un bâtiment, le premier qui pourra nous convenir. Vous serez le capitaine, moi je serai le négociant, et nous ferons un voyage de commerce à la Chine. Pourquoi demeurerions-nous tranquilles ? Le monde entier est en mouvement, roulant et circulant sans cesse ; il n'y a point dans l'univers de fainéants, si ce n'est parmi les hommes : pourquoi grossirions-nous le nombre des fainéants » ? 

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

Je goûtai fort cette proposition, surtout parce qu'elle semblait faite avec beaucoup de bon vouloir et d'une manière amicale. Il se passa toutefois quelque temps avant que nous eussions pu nous procurer un navire à notre gré, et, quand nous eûmes un navire.il ne fut pas aisé de trouver des marins anglais, c'est-à-dire autant qu'il en fallait pour gouverner le voyage et diriger les matelots que nous prendrions sur les lieux. A la fin cependant nous trouvâmes un lieutenant, un maître d'équipage et un canonnier anglais, un charpentier hollandais et trois Portugais, matelots du gaillard d’avant. Avec ce monde et des marins indiens tels quels, nous pensâmes que nous pourrions passer outre.

 

Il y a tant de voyageurs qui ont écrit l'histoire de leurs -voyages et de leurs expéditions dans ces parages, qu'il serait pour tout le monde assez insipide de donner une longue relation des lieux où nous allâmes et des peuples qui les habitent. Je laisse cette besogne à d'autres et je renvoie le lecteur aux journaux des voyageurs anglais, dont beaucoup sont déjà publiés et beaucoup plus encore sont promis chaque jour.

 

Nous nous rendîmes d'abord à Achem, dans l'île de Sumatra, puis de là à Siam, où nous échangeâmes quelques-unes de nos marchandises contre de l'opium et de l'arack. Le premier est un article d'un grand prix chez les Chinois, et dont ils avaient faute à cette époque. Bref, nous fîmes un fort bon voyage, et je gagnai tant d'argent dans cette première expédition, et j'acquis de telles notions sur la manière d'en gagner davantage, que, si j'eusse, été de vingt ans plus jeune, j'aurais été tenté de me fixer dans ce pays et n'aurais pas cherché fortune plus loin. Mais mon compagnon de voyage et moi nous avions une idée différente…. »

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Cet épisode siamois, quoique bref, passe le plus souvent inaperçu. Nous n’en trouvons qu’un bref rappel dans un amusant article de l’ « Éveil économique de l’Indochine » de 1928 (1) et une très brève allusion dans un article de 1975 (2). Il n’apparait pas non plus, ce qui est un comble, dans diverses versions du roman traduites en thaï sous le titre โรบินสัน ครูโซ (« Robinsan Khrouso »).

 

 

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Nous vous livrons la conclusion qui ne nous laisse pas indifférents : « Enfin, bien résolu à ne pas me harasser davantage, je suis en train de me préparer pour un plus long voyage que tous ceux-ci, ayant passé soixante-douze ans d’une vie d’une variété infinie, ayant suffisamment appris à connaître le prix de la retraite et le bonheur qu’il y a à finir ses jours en paix » (3).

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

Notes

 

(1) « Variétés, Robinson Crusoë, importateur d’opium en Chine » numéro du 22 avril 1928.

 

(2) Jean Ricard in «  Robinson Crusoë, voyageur imaginaire, témoin de la pénétration du christianisme en Chine et en Haute-Asie au début du dix-huitième siècle », Revue de l'histoire des religions, tome 187 n°1, 1975. pp. 71-83.

 

(3) Nous avons utilisé la traduction la plus ancienne, celle de son premier traducteur,  Pétrus Borel, pleine de délicieuses emphases romantique (reprint Marabout 1977).

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16 janvier 2016 6 16 /01 /janvier /2016 18:07
A 209. LECTURE DU ROMAN THAÏLANDAIS « LA CHUTE DE FAK » DE CHART KORBJITTI.

Traduit du thaï par Marcel Barang.

 

Il s’agit ici de proposer une lecture du roman « La Chute de Fak » de Chart Korbjitti*, paru en 1981 et qui a obtenu  le prix du SEA-Write Award (Sahitya Akademi Award) en 1982, après vous avoir déjà présenté la lecture d’un autre de ses romans « Chiens fous ».** Ce rappel est d’importance tant ces deux romans sont si différents par leur structure, leur thématique et leur style et démontrent le talent de cet auteur, qui est, avec Saneh Sangsuk,  l’un des deux romanciers thaïlandais les plus connus en France.

A 209. LECTURE DU ROMAN THAÏLANDAIS « LA CHUTE DE FAK » DE CHART KORBJITTI.

« Chiens fous » s’affichait comme autobiographique (« Les personnages de ce roman existent réellement », disait-il) et racontait les histoires d’une bande de copains, aux parcours si différents, mais qui se rencontraient parfois,  vivaient en communauté une période leur vie,  en  « hippies »,  à Pattaya, Bangkok,  Phuket, et appréciaient  de se retrouver pour papoter autour d’une bouteille, d’un joint jusqu’à l’ivresse, la défonce. Oui, on aimait discuter, évoquer des souvenirs, des anecdotes, mais jamais on ne faisait dans le sérieux.  On ne parlait pas de politique, de religion, On ne refaisait pas le monde. On ne se révoltait pas contre l’ordre établi. Seul l’ordre familial et aussi pour certains l’amour d’un père et/ou d’une mère était là pour leur rappeler leur devoir, leur responsabilité, le modèle qu’il fallait respecter (une famille, un métier, un mariage, des enfants). (In notre A142**) 

A 209. LECTURE DU ROMAN THAÏLANDAIS « LA CHUTE DE FAK » DE CHART KORBJITTI.
« Chiens fous » était construit sur une structure complexe. Ainsi « Chouanchoua était arrivé à Phuket au chapitre 1 pour écrire un livre et rencontrer ses amis et on le retrouve au dernier chapitre, deux mois après, à Bangkok, avec ses  amis  Otto, partant pour l’Allemagne, Thaï avec sa femme reprenant l’affaire familiale, lui conseillant d’écrire l’histoire d’Otto, avec leur approbation.  Entretemps, nous avions croisé  P’tit Hip, de Toui d’Italie, de John, Tongtiou, Dam, Ratt, Jâh, Peuttt, Met Kanoun, Nit, Yong, Lan, etc, suivi, un moment, les histoires du Vieux, de Samlî, d’Otto et de Thaï, sur des périodes différentes, avec des retours en arrière, des entrelacements. Ils avaient bougés, changés, vécus bien des galères, partagés bien des bouteilles … en toute amitié. »

 

 

A 209. LECTURE DU ROMAN THAÏLANDAIS « LA CHUTE DE FAK » DE CHART KORBJITTI.

Avec « « La Chute de Fak » rien de tel.

 

On va suivre l’histoire sur 303 pages, d’UN personnage, Fak, jusqu’à sa mort, dans UN village paysan du centre de la Thaïlande, structurée chronologiquement, après un prologue, avec deux parties comportant 3 chapitres chacune, intitulées par l’auteur, « Dans les rets » et « Vers la liberté ».

Chart Korbjitti nous décrit donc la vie tragique de Fak dans un village paysan des années 60, avec son organisation religieuse bouddhiste et sociale, son calendrier, ses cérémonies, ses fêtes, ses rites, ses us et coutumes, et avec l’arrivée de la modernité (Avec l’introduction de l’électricité, de la télévision, des appareils électroménagers, etc) qui va bouleverser son mode de  vie, mais avec toujours la pagode au centre du village.                                

A 209. LECTURE DU ROMAN THAÏLANDAIS « LA CHUTE DE FAK » DE CHART KORBJITTI.

1ère lecture. Version courte.

 

Toute lecture impose des choix, essentiellement déduits du style, de la structure et de l’intrigue de l’œuvre. Il ne faut donc pas être étonné que nous avons préféré présenter une forme de résumé de « La chute de Fak » qui suivrait la chronologie marquée par les saisons, les cérémonies du temple, les semestres scolaires ; commençant par un prologue important qui raconte la vie de Fak avant l’événement qui va faire basculer sa vie. Il y a effectivement un avant et un après. Avant, c’était un fils exemplaire qui aidait son père à accomplir les tâches de concierge ; un novice ensuite qui  passa en trois années, les trois examens de théologie au chef-lieu de la province, qui  lui valurent d’être aimé et admiré par les bonzes et d’être un modèle pour les villageois. Certes il défroqua, mais pour ne pas se « prélasser » dans la religion, et aider son père qui trimait dur. Un bon fils, qui aida également son père pendant le service militaire de deux ans en lui envoyant sa solde.

 

 

A 209. LECTURE DU ROMAN THAÏLANDAIS « LA CHUTE DE FAK » DE CHART KORBJITTI.

Mais à son retour il vit que son père avait pris une jeune femme quelque peu dérangée.  L’année suivante son père mourut et  Fak eut la malheureuse idée de prendre pitié et de garder la veuve à la cabane. A la fête de la pagode, « Fak commença à perdre sa réputation. »

 

D’ailleurs le prologue (pp.11-21) en son premier paragraphe est explicite sur le sujet du roman :

 

« Ceci est l’histoire d’un jeune homme qui a pris pour femme une veuve qui n’avait pas toute sa raison. (L’histoire se serait sans doute terminée là si la veuve n’avait été la femme de son père.) Et par le plus grand des hasards cette histoire est arrivée au sein d’une petite communauté rurale, si bien qu’elle est devenue un scandale énorme qui a ébranlé les convictions morales de presque tout le monde dans le village, chacun y allant de ses commentaires et jugements en fonction de l’opinion qu’il s’était faite sur cette relation contre nature. »

 

On suivra ensuite les deux parties intitulées par l’auteur, « Dans les rets » et « Vers la liberté » qui correspondent bien à la vie tragique de Fak, à savoir un Fak se débattant  dans les rets du malheur, essayant de dire sa vérité (Il a pris la veuve de son père par pitié, et non pour coucher avec elle) à des villageois qui l’avait condamné, et qui ne voyaient que ce qui pouvait l’accabler.

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En effet, Fak prit le travail de concierge de son père et avait accueilli la veuve de son père, mais il n’avait pas vu là matière à scandale, ni que l’on aurait pu l’accuser d’immoralité,  mais dès le début les agissements de la veuve de son père (montrant ses seins ) lui valurent des remontrances et une invitation à la  contrôler ; Il en allait de la réputation de la commune.

A 209. LECTURE DU ROMAN THAÏLANDAIS « LA CHUTE DE FAK » DE CHART KORBJITTI.

Fak verra l’année suivante sa situation empirer,  plus personne ne voulant discuter et même le saluer ; On ne l’invite plus, on ne fait plus appel à lui pour les préparations des cérémonies comme autrefois. Il se sent exclu de la communauté. Il le constatera à la fin de la 1ère partie où personne du village ne viendra à la crémation de son père. Il se sentira humilié. Mais à cette occasion,  il rencontrera le fossoyeur Kaï –enfin- quelqu’un qui le croyait, et qui –comme lui- était un paria, un intouchable. Il eut la malheureuse idée de lui offrir un verre d’alcool de riz, puis de terminer ensemble la bouteille.  Il se saoula, hurlant sa peine, reprochant à son père d’avoir pris femme lui valant la détestation du village. Mais le pouvoir de l’alcool fut une révélation.

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La 2ème partie « Vers la liberté » racontera son addiction, sa dégradation jusqu’à sa mort (La liberté ?).

 

 « Il s’émerveilla du pouvoir extraordinaire que contenait cette bouteille. Cet alcool lui avait permis de s’endormir facilement, d’oublier radicalement tous ses malheurs. Il lui avait redonné confiance en lui-même et sa peur, son anxiété avaient diminué et disparu au bout de quelques verres ». Il eut une révélation d’une « voie nouvelle (qui) le conduirait loin de toute entrave » contrairement à « la voie étroite de la vertu (qu’) il avait empruntée fort longtemps. »

 

La vie de Fak va  alors basculer dans cette voie nouvelle qui n’ était  que son addiction à l’alcool, avec ses conséquences : le travailleur acharné  était devenu un mauvais travailleur, oubliant, bâclant, trainant à accomplir ses tâches avec une  consommation d’alcool qui augmentait chaque jour et qui se terminait toujours à la tombée de la nuit, jusqu’à être ivre mort chez Kaï, le fossoyeur, qui était devenu son intime.  Il se négligeait, sentait mauvais, portait des chemises sales. La situation ne faisait qu’empirer, ainsi le jour de Songkran, Il n’avait pas même pas entendu la cloche de la pagode, et il put voir que les gens s’écartaient, « rebutés par son odeur de fauve mêlée aux relents d’alcool. ».

A 209. LECTURE DU ROMAN THAÏLANDAIS « LA CHUTE DE FAK » DE CHART KORBJITTI.

L’abbé voulut l’aider et lui fit promettre de ne plus boire d’alcool. Il promit, mais dès le lendemain, sa souffrance était telle, qu’il ne put dormir, au milieu des vomis, des contractions, des nausées, des hallucinations, et renonça au petit matin. Les villageois y virent un nouveau scandale  et ressentaient désormais de la haine pour lui.

 

A la rentrée scolaire, les élèves le méprisaient et l’appelaient « Fak le poivrot ». En effet, Fak parfois ne se réveillait pas le matin, et un jour des élèves durent même aller le réveiller pour qu’il puisse ouvrir l’école. Criant, ils surprirent la veuve nue sous la moustiquaire. Fak, se réveillant péniblement, les insulta et jeta avec force une petite noix de coco, qui malheureusement atteignit le  front de l’élève Tang ; ce fut un nouvel incident. Les parents vinrent se plaindre à l’école, les instituteurs se réunirent ensuite pour discuter du comportement bizarre de Fak. Finalement,  le directeur lui proposa de démissionner. Il alla ensuite se soûler chez Oncle Kaï et sur le chemin du retour à sa cabane, il fut agressé sauvagement par trois individus, roué de coups, eut le visage tuméfié, perdit quatre dents. Il n’osait plus sortir, et à la fin août, Fak reçut son dernier salaire.

 

Fak, souffrant, tourmenté, se demanda ce qu’il avait fait pour mériter un karma pareil. Mais Fak ne pensait qu’ à boire sa bouteille d’alcool de riz et se soûler, et  sa condition physique se dégrada. Celui qui autrefois était montré en exemple par les mères, était devenu le croque-mitaine qui pouvait faire peur aux enfants (« Fak va venir t’emporter et les enfants s’arrêtaient de brailler » ).

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Au début novembre Fak va même connaître la prison. Il n’avait plus d’argent pour boire et dut aller chercher un peu de son argent qu’il avait confié au directeur de l’école, mais celui-ci prétendit que Fak ne lui avait jamais donné d’argent. Furieux, Fak  hurla partout que le directeur était un escroc, un fils de pute. Il n’hésita pas à venir l’injurier à l’école, perturbant les classes ;  Le directeur fit prévenir la police, qui  vint l’arrêter et le mit en prison. Fak  essaya en vain de se disculper, mais personne ne le croyait. Il fut relâché avec la promesse de ne plus injurier le directeur qui passa pour un homme généreux et remarquable.

 

A 209. LECTURE DU ROMAN THAÏLANDAIS « LA CHUTE DE FAK » DE CHART KORBJITTI.

Fak repartit, blessé, éreinté, tremblant, des crampes au ventre avec … un besoin irrépressible d’alcool et une question : « Où est-ce que je vais trouver l’argent pour acheter à boire ? » Fak alla voit les trois instituteurs qui logeait à l’école et  Prîtcha lui donna 20 baths. Il envoya la veuve acheter une bouteille, souffrant, et pour la première fois, crachant du sang. On assistera  alors à la mort de Fak, qui  « fut accueillie avec jubilation par pas mal de gens ». La veuve poursuivit sa quête, anxieuse, recherchant partout Fak comme « un chien perdu qui cherche son maître ». Les habitants s’inquiétèrent de son comportement et le Kamnan Yom décida  de la faire l’interner à l’hôpital psychiatrique Khlon San à Bangkok ; On y apprit qu’elle s’en était échappée il y avait des années.

A 209. LECTURE DU ROMAN THAÏLANDAIS « LA CHUTE DE FAK » DE CHART KORBJITTI.

Le sixième et dernier chapitre était consacré à la crémation de Fak, où il allait encore subir un dernier outrage. Oncle Kaï demanda au directeur d’école  s’il  voulait assurer les frais des funérailles. Celui accepta à condition de les faire  après le festival célébrant l’anniversaire du révérend père abbé. Il fallut néanmoins attendre six mois.

 

Certes « presque tout le monde de la commune était venu, ne portant pas de noir, comme il était de coutume », mais il n’était pas là pour Fak, « mais  pour vérifier, si  le processus de crémation du nouveau four crématoire était fiable ». Les villageois firent même « la queue pour regarder les flammes à l’intérieur par l’ouverture. Nul ne se soucia  de  Fak, qui eut droit à quatre bonzes qui « assurèrent un service minimum en un temps record ». Oncle Kaï dut mettre seul le corps de Fak dans le four crématoire. 

A 209. LECTURE DU ROMAN THAÏLANDAIS « LA CHUTE DE FAK » DE CHART KORBJITTI.

Kaï fut écoeuré, choqué. Il avait été trompé. Il alla acheter une bouteille d’alcool, pour la boire seul, pensant à Fak, aux bons moments passés ensemble. Il était indigné par cette profanation, que l’on ait pu se servir ainsi du corps de Fak, comme un chien ou un cochon. Il eut même droit au mot du directeur qui estima que « maître Fak était quelqu’un d’assez utile. Même mort, son corps (pouvait) encore servir ». Oncle Kaï pensa à la veuve, et « resta assis à boire et à tenir compagnie à Fak jusqu’au soir ». Il décida que c’était sa dernière crémation.

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« La Chute de Fak » de Chart Korbjitti, par la forme choisie est plus une fable qu’un roman, présentant une communauté villageoise vivant ensemble les mêmes valeurs, partageant les mêmes cérémonies religieuses, le carême, les crémations, les anniversaires des personnalités, les  grands événements comme l’ouverture de la nouvelle école ou l’introduction de l’électricité, occasions aussi pour se divertir avec le repas pris en commun, le liké, le cinéma, le feu d’artifice … avec la pagode au centre du village. Mais une communauté intraitable avec ce qu’elle considère comme une immoralité affichée, dont Fak paiera le prix, par son exclusion. On peut voir aussi dans toute la deuxième partie, à travers l’exemple de Fak, les conséquences de l’addiction à l’alcool, avec sa dégradation physique et morale, sa déchéance, le regard méprisant de la communauté, une  voie menant à la mort.

 

On peut constater aussi que nul ne peut savoir les aléas de son destin ; Ainsi en va-t-il de Fak, un être aimé, admiré, devenu un modèle pour sa communauté, et qui va par un acte pourtant généreux, voir sa vie basculer, et se trouver exclu, méprisé, haï. Nul ne connait son karma.

A 209. LECTURE DU ROMAN THAÏLANDAIS « LA CHUTE DE FAK » DE CHART KORBJITTI.

2ème lecture. Version longue.

 

Chart Korbjitti nous décrit donc la vie tragique de Fak dans un village paysan des années 60, avec son organisation religieuse bouddhiste et sociale, son calendrier, ses cérémonies, ses fêtes, ses rites, ses us et coutumes, et avec l’arrivée de la modernité (Avec l’introduction de l’électricité, de la télévision, des appareils électroménagers, etc) qui va bouleverser son mode de  vie, mais avec toujours la pagode au centre du village.

A 209. LECTURE DU ROMAN THAÏLANDAIS « LA CHUTE DE FAK » DE CHART KORBJITTI.

0Quand un enfant naissait on le portait à la pagode pour que le révérend père lui trouve un nom propice et conforme à sa date de naissance. Quand un fils ou un petit fils était en âge de devenir novice, c’est à la pagode qu’on le faisait ordonner et qu’il venait résider. Bien entendu, quand quelqu’un mourait, c’est à la pagode qu’on apportait le corps pour l’incinérer. Pour quiconque voulait faire des rencontres, c’est à la pagode qu’il fallait se rendre. C’est à la pagode que le chef du village réunissait les villageois, que les officiels du district venaient établir les cartes d’identité individuelles et les services sanitaires vacciner contre les épidémies. Les vieux allaient à la pagode faire leurs dévotions et les policiers à la poursuite de malfaiteurs s’arrêtaient à la pagode pour prendre des renseignements. Individuellement et collectivement, tout le monde dépendait de la pagode. » 

A 209. LECTURE DU ROMAN THAÏLANDAIS « LA CHUTE DE FAK » DE CHART KORBJITTI.

0Un village où on va suivre pas à pas, chapitre après chapitre, la vie d’exclu de Fak, sa chute et sa mort. Le prologue (pp.11-21) en son premier paragraphe nous donne le sujet du roman :

 

« Ceci est l’histoire d’un jeune homme qui a pris pour femme une veuve qui n’avait pas toute sa raison. (L’histoire se serait sans doute terminée là si la veuve n’avait été la femme de son père.) Et par le plus grand des hasards cette histoire est arrivée au sein d’une petite communauté rurale, si bien qu’elle est devenue un scandale énorme qui a ébranlé les convictions morales de presque tout le monde dans le village, chacun y allant de ses commentaires et jugements en fonction de l’opinion qu’il s’était faite sur cette relation contre nature. »

A 209. LECTURE DU ROMAN THAÏLANDAIS « LA CHUTE DE FAK » DE CHART KORBJITTI.

Un prologue pour apprendre que Fak avait perdu sa mère si jeune qu’il ne s’en souvenait plus ; qu’à sa mort, son père et lui avaient été accueillis par la pagode. Ils y vivaient, y travaillaient au service des bonzes, y accomplissaient les menus travaux. Son père, quand il avait fini de travailler à la pagode, « se faisait embaucher pour désherber les cocoteraies, défricher la forêt, couper du bois de chauffe, retourner le sol, selon ce qu’on lui proposait. » Fak passa donc sa vie d’enfant à la pagode. Quand il eut 11 ans, on construisit une école à la pagode ; son père en devint le concierge payé par l’Education nationale. Fak y suivit les 4 années du primaire et se fit novice.

A 209. LECTURE DU ROMAN THAÏLANDAIS « LA CHUTE DE FAK » DE CHART KORBJITTI.

Le novice Fak passa en trois années, les trois examens de théologie au chef-lieu de la province. Ce qui était remarquable et lui valut d’être aimé et admiré par les bonzes et les villageois. Mais au moment de prendre l’habit, il demanda à se défroquer, car il ne pouvait accepter de se « prélasser » dans la religion, alors que son père trimait dur. On ne put le dissuader et il « alla vivre dans la cabane avec son père, qu’il aidait dans son travail à l’école ». « Son monde à cette époque-là se partageait entre son père et la pagode ». Les villageois le voyaient alors comme un jeune homme modèle. Il fit son service pendant deux années, envoyant tout ce qu’il gagnait  à son père. 

A 209. LECTURE DU ROMAN THAÏLANDAIS « LA CHUTE DE FAK » DE CHART KORBJITTI.

Mais à son retour, il vit que son père vivait avec une jeune femme d’une trentaine d’années, alors que son père avait la cinquantaine. Il constata qu’elle n’avait pas toute sa tête et son père lui apprit les circonstances de leur rencontre, et qu’il l’avait prise par pitié et pour briser sa solitude.

 

On apprend que deux ans ont passé : l’école s’est agrandie, une route derrière la pagode menant au chef-lieu et à Bangkok avait été construite, le progrès était en marche. On annonçait même la venue de l’électricité. Et Fak avait continué plus que jamais à aider son père, et même les instituteurs, et toujours sans être payé. Mais l’année suivante son père mourut. Fak en fut meurtri.  A la fête de la pagode, « Fak commença à perdre sa réputation. » C’est la fin du prologue. 

A 209. LECTURE DU ROMAN THAÏLANDAIS « LA CHUTE DE FAK » DE CHART KORBJITTI.

La 1ère partie « Dans les rets » pouvait commencer.

 

Chapitre 1. ( pp. 25-52)

 

On se retrouve un mois après le décès du père de Fak qui est donc devenu le concierge de l’école. On va le suivre toute une journée, dans son travail quotidien (Ouvrir les seize classes, les nettoyer, ainsi que le bureau du directeur, mettre le drapeau. Recevoir les instructions du directeur pour les tâches du jour, rendre service aux enseignants, etc). Mais très vite, on apprend, par un reproche du directeur, que la veuve de son père a montré ses seins à maître Prîtchâ, qu’il doit la contrôler, qu’il en va de la réputation de la commune.

Allant, chez « tante Tchuea », chercher le repas des enseignants, il essuie des moqueries de Kliao avec des mots à double sens concernant ses relations avec la veuve Somsong. Revenant, le directeur estimant qu’il a été trop long, lui demande aussi s’il est pas allé « lutiné sa femme ». Le soir, les trois instituteurs logeant à l’école (dont Prîtchâ) le chambre également à propos de « sa femme ». Or le soir, Fak voyant, par surprise, les seins de la veuve,  détourne le regard car il « n’avait jamais vu des seins de femme mûre ainsi ». Il n’arrêta pas d’y penser, mais refusa son offre de venir coucher avec lui. 

A 209. LECTURE DU ROMAN THAÏLANDAIS « LA CHUTE DE FAK » DE CHART KORBJITTI.

Et dans les 5 dernières pages du chapitre, on va assister aux tourments de Fak, partagé entre le désir de chasser la veuve et de ne pas l’abandonner dans la rue. Il est conscient qu’il a perdu sa réputation, car personne ne croit qu’il ne l’a pas touchée, mais  il ne comprend pas pourquoi, les villageois l’ont jugé et condamné, qu’ils le haïssent et le méprisent. A un moment, il s’en veut d’avoir pensé coucher avec la veuve ; bref, il se pose beaucoup de questions, d’interrogations et ne peut s’endormir, se rappelant des beaux souvenirs d’enfance. Il ne s’endormira qu’au petit matin.

 

Le chapitre se termine sur « Un jour de plus avait pris fin, un jour de Fak, un jour interminable ».

A 209. LECTURE DU ROMAN THAÏLANDAIS « LA CHUTE DE FAK » DE CHART KORBJITTI.

Fak était bien « dans les rets » du filet pour reprendre le titre de la partie. Il avait gardé la femme de son père, par pitié parce qu’elle était dérangée. C’était une innocente qui passait toute la journée à ramasser les objets jetés qui piquaient sa curiosité et les ramenait à la cabane ; c’était son trésor. Mais elle avait appelé Fak en public, « mon homme » ; la rumeur était partie. Tout le village était convaincu qu’il couchait donc avec la femme de son père décédé. Il était désormais coupable et avait perdu sa bonne réputation. Le modèle était devenu un sujet de honte. Et voilà qu’elle avait montré ses  seins à un instituteur ! Il ne voyait pas comment s’en sortir.

A 209. LECTURE DU ROMAN THAÏLANDAIS « LA CHUTE DE FAK » DE CHART KORBJITTI.

Chapitre 2. (pp. 53-103)

 

Le premier paragraphe était sans équivoque :

 

« Le temps passa. Fak se débattait toujours dans les rets du malheur. Il avait beau essayer de s’en dégager, on aurait dit que plus il se débattait plus les mailles du malheur se resserraient sur lui, pareil à un poisson pris dans un filet qui, ayant beau vouloir se sauver, n’a aucune chance d’y parvenir. » (p.53)

 

Nous sommes à la saison chaude de l’année suivante et la situation a empiré.

 

Plus personne ne veut discuter avec Fak et même le saluer. Pendant les vacances scolaires certains continuaient de l’embaucher dans les plantations de cocotiers et de jujubiers, lorsque la veuve Somsong fit encore faire des siennes, en courant « le derrière à l’air ». Fak cria, courut après elle, la plaqua au sol pour lui remettre son sarong, mais elle se débattait en le rouant de coups.  Par malchance, le vieux Pène et la vieille Saï ne virent que Fak  « en train d’enlever son sarong à la Somsong en plein milieu de la plantation. » Le vieux Pène n’en croyait pas ses yeux et les traita de « Pourceaux ». Fak essaya de lui expliquer ce qui s’était réellement passé mais le vieux Pène ne voulut rien entendre.

 

 Il crut même nécessaire quelques jours plus tard de convier les bonzes afin qu’ils récitent des prières pour apaiser les esprits. 

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La cérémonie fut suivie d’un repas, comme il est de coutume, pendant lequel les convives commentèrent avec force plaisanteries et dégoût cette histoire. On se doute que ce scandale fit le tour du village et isola encore plus Fak. Il s’en rendit compte lorsque personne ne vint l’aider pour refaire la toiture de sa cabane, lui qui avait aidé tout le monde.

 

Ensuite, Chart décrit la cérémonie de Songkran, le jour de l’an thaï, à la pagode. (pp. 60-67) pendant laquelle Fak reste à l’écart. Mais le lendemain, lors de la cérémonie de l’hommage aux ancêtres, alors que Fak s’efforçait d’aider à la cérémonie, la veuve Somrong fit encore des siennes. Elle cherchait Fak en demandant « Z’avez pas vu mon homme ? » et éclata de rire devant quatre bonzes qui priaient auprès d’un stupa avec un groupe assis autour. Le plus jeune Song voulut la faire déguerpir, mais elle ne voulut pas. Il la tira alors par le bras et la battit. Elle s’enfuit ensuite, et s’arrêta et « remonta son sarong jusqu’à la taille, exhibant pour tout le groupe son mont broussailleux » (p.71) Song était fou de rage, car il voyait là « une insulte pour toute la famille et toutes les choses sacrées ».  Fak, informé, fut en colère  et se demanda pourquoi, elle ne lui attirait que des ennuis.

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Mais quand il la vit avec ses plaies, il eut pitié. Et de retour dans la cabane, il la soigna avec du baume. « C’était la première fois qu’il la touchait de façon prolongée ; un certain courant passait entre eux, entre un désespéré et une aliénée emmurée dans sa solitude ». Il ressentit sa souffrance  et ne comprit pas pourquoi on avait battu avec violence une femme qui n’avait plus toute sa tête. Le soir, il dut la repousser, car elle voulait dormir avec lui.

 

On se doute que la nouvelle refit le tour du village. Trois jours plus tard, le directeur de l’école vint même dans la cabane prévenir Fak de s’occuper de sa femme, sous peine la prochaine fois de l’envoyer dans un asile de fous.

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Une nouvelle année scolaire commença. Fak reprit son travail de concierge, qui seul, lui donnait encore satisfaction, et l’empêchait de penser. Puis en avril, on lui demanda d’abattre un chien qui s’était fourvoyé dans l’enceinte de la pagode et qu’on soupçonnait d’avoir la rage. Fak s’en voulut, craignant sa vengeance.  Ces nuits étaient toujours agitées. On continuait à l‘importuner et Fak était lassé de nier toute relation avec la femme de son père.

 

Chart décrit ensuite la cérémonie de crémation du père de Kamnan Yom et la fête grandiose qui a suivi. (pp.88-99) Le chapitre se termine sur une nouvelle tentative de la veuve pour coucher avec Fak et sur un  rêve de Fak voyant tout le village assisté à la crémation de son père, le remerciant d’avoir pris soin de la veuve, et recevant une médaille du Kamnan  (Chef du village) sous les applaudissements.

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Chapitre 3. (pp.103- 153)

 

Le chapitre repart sur son rêve de voir enfin les villageois reconnaître la vérité, mais il sait que personne ne le croit. Pire, il va constater qu’à la saison des ordinations -une période importante dans la vie du village- il ne reçoit aucune invitation,  et on ne fait même plus appel à lui, comme autrefois, pour aider à la préparation de la cérémonie. Il se sent exclu de la communauté. Chart décrira la cérémonie d’ordination (pp.106-108) qui sera suivi par le carême bouddhique. 

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Fak ressent encore plus la solitude quand il se rend compte qu’il ne peut se confier à personne pour le conseiller pour la crémation de son père. Le directeur de l’école toutefois l’approuve, et le révérend père décide que la date choisie sera le 7 septembre, période des vacances trimestrielles. Quelques jours avant, Fak alla inviter le chef du village, le kamnan, qui lui dit qu’il avait une réunion ce jour, d’autres se diront occupés ce jour également, et d’autres encore qui promirent s’ils étaient libres.

 

Fak se décida ensuite à rencontrer Kaï, le fossoyeur, pour les obsèques

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On   apprend que Fak ne lui a jamais parlé, car il est considéré, comment quelqu’un de « sale » et dont les offrandes peuvent être contaminées. Ils parlèrent tout l’après-midi. Fal lui raconta tous ses malheurs, ses frustrations, sa solitude, et tint à ce que Kaï le croit sur le fait qu’il n’avait rien fait avec la veuve Somsong. Fak fut heureux d’entendre que Kaï le croyait. Voilà longtemps qu’il n’avait jamais été aussi heureux.

 

Plus tard, Kaï vint lui demander de l’argent pour acheter du combustible. Fak dut alors aller chez le directeur à qui il confiait son argent. Le directeur en profita pour le faire travailler sur un bassin à nettoyer, et ne put donner que 500 baths sur les 2000 dont Fak avait besoin, en l’invitant à revenir le lendemain, chercher le reste qu’il devait prendre à la banque.  (pp.122-125) Le directeur lui demanda alors s’il pouvait lui acheter quelque chose en ville. Fak répondit quatre ensembles de robes et 50 fleurs de santal. Mais si le directeur était « gentil », il lui demanda aussi combien d’argent il lui restait, prétextant qu’il ne s’en souvenait jamais. Fak lui annonça 6000 baths. Le directeur fit l’étonné et lui fit signer le carnet. (p. 125)

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Ensuite le chapitre se terminera sur les funérailles, la crémation du père de Fak, avec l’étonnement du fossoyeur qui n’avait jamais vu que l’on n’offrit pas de déjeuner aux bonzes venus prier, qu’il n’y eut pas de rafraichissements prévus, et de musique, et que personne ne soit venue pour aider. Mais le pire était à venir puisque Fak constata que personne n’était venu à la crémation. Devant le cercueil de son père sur le bûcher, il se lamenta « comme s’il avait perdu l’esprit », rappelant à son père que les gens le détestaient.

 

Il retrouva le fossoyeur qui lui offrit un verre d’alcool. Il venait de trouver –enfin- quelqu’un qui le croyait. Kaï lui révéla alors son statut de paria, d’intouchable : personne ne venait manger avec lui, craignant de se faire infecter, la peur les gosses le voyant, sa solitude. Ils étaient en sympathie et terminèrent la bouteille d’alcool de riz. Fak chancelant alla en acheter une autre et prit un carton vide pour y mettre les cendres de son père. Il se saoula, hurlant sa peine, reprochant à son père d’avoir pris femme lui valant la détestation du village. Kaï raccompagna Fak à sa cabane. Il s’étala, et dormit « comme s’il était mort. Cela faisait un an qu’il ne s’était pas endormi aussi facilement que cette nuit-là ». (p.153 ; Fin du chapitre»).

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Deuxième partie. VERS LA LIBERTE.

 

Chapitre 4. (pp. 157-212)

 

Le lendemain, Fak se réveilla avec la gueule de bois, la tête comme un marteau-pilon, ne se souvenant plus de rien. Il découvrit, horrifié, la veuve Somsong, le corps  nu, allongée derrière lui. Il ne voulut pas argumenter   et très vite il vit la bouteille où restait un peu d’alcool et « il s’émerveilla du pouvoir extraordinaire que contenait cette bouteille. Cet alcool lui avait permis de s’endormir facilement, d’oublier radicalement tous ses malheurs. Il lui avait redonné confiance en lui-même et sa peur, son anxiété avaient diminué et disparu au bout de quelques verres ».

 

Il eut une révélation, il avait découvert une « voie nouvelle (qui) le conduirait loin de toute entrave » contrairement à « la voie étroite de la vertu (qu’) il avait empruntée fort longtemps. » (p.160)

 

Dès lors, la vie de Fak va basculer. 

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Le changement d’attitude de Fak. Le travailleur acharné oubliait certaines tâches à accomplir à l’école ; ce qu’il faisait auparavant en un jour, il l’accomplissait en trois jours ; il buvait un coup quand il allait chercher le repas des instituteurs, et sa consommation d’alcool augmentait chaque jour. « Certains jours, il s’endormait ivre sans avoir dîné ». « Près de la moitié de son salaire disparaissait dans sa gorge. » (p.165). Il se négligeait, sentait mauvais, portait des chemises sales. S’il put parvenir à  s’acquitter de ses tâches jusqu’à la fin du semestre, il eut soin ensuite d’être soûl en permanence. Il avait encore honte de son comportement, mais continuait à boire tous les jours, jour après jour. A la tombée de la nuit, il allait voir Kaï, le fossoyeur, qui était devenu son intime, et il buvait avec lui jusqu’à être ivre mort. 

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La situation ne pouvait qu’empirer. Ainsi, le jour de Songkran, Il n’avait pas même pas entendu la cloche de la pagode. Quand il y arriva –enfin- pour aider, les gens s’écartaient, « rebutés par son odeur de fauve mêlée aux relents d’alcool. ».

 

La promesse de Fak à l’abbé. Ce même jour, l’abbé le convoqua, lui parla affectueusement, lui rappela sa vie de novice, essaya de lui expliquer qui il était autrefois et de lui montrer, ce qu’il était devenu et lui demanda de ne plus boire. Fak lui promit. (pp. 171-177) Il pensait alors qu’il allait prendre un nouveau départ.

 

Mais dès le lendemain, pour la journée des ancêtres, il ne put sortir, tant il souffrait, était irrité, agité, tourmenté, tremblant, en pleine confusion, son corps réclamant l’alcool. Il voulait tant respecter  la promesse faite à l’abbé. Il ne put avaler son assiette de riz et vomit, eut des contractions, des nausées, des hallucinations. La nuit fut abominable ; et il ne dormit pas. A l’aube, il renonça et demanda à Ma’ame Somsong d’aller lui acheter de l’alcool de riz.

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Chart décrit ensuite la cérémonie de l’hommage aux ancêtres (pp. 186-189), cette remémoration collective des morts,  où Fak arrive titubant, avec un carton de bouteilles de whisky, dans lequel il avait déposé les cendres de son père. On l’accueillit dans le pavillon funéraire dans un silence de mort, ne manquant pas de dire que « le bougre était encore soûl ». Mais surtout on ne manqua de commenter ce qui apparaissait comme un nouveau scandale : Fak n’avait pas tenu sa promesse faite à l’abbé et lui avait donc manqué de respect. Les villageois ressentaient maintenant de la haine pour lui.

 

On assiste ensuite à une nouvelle rentrée scolaire. Fak n’avait plus cœur à travailler. Les élèves désormais le méprisaient et l’appelaient « Fak le poivrot ». Un matin, des élèves durent aller le réveiller pour qu’il puise ouvrir l’école. Criant, ils surprirent la veuve nue sous la moustiquaire. Fak, se réveillant péniblement, les insulta et jeta avec force une petite noix de coco, qui malheureusement atteignit le  front de l’élève Tang, qui poussa un cri et qui menaça Fak d’un « Fils de pute ! Je vais le dire à mon père. » (p. 197) Nous avions là un nouvel incident. Les parents vinrent se plaindre à l’école et les instituteurs se réunirent ensuite pour discuter du comportement bizarre de Fak. 

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Désormais, « Personne ne lui adressait la parole, pas même les trois enseignants qui aimaient échanger des plaisanteries avec lui. »(p. 198). Mais surtout, il fut convoqué par le directeur qui lui proposa de démissionner (pp. 200-204). Fak essaya en vain de se justifier.

 

Le soir, il se soûla et rendit visite au fossoyeur l’oncle Kaï, le seul avec qui il pouvait rire et plaisanter. Il lui apprit la nouvelle, l’informa qu’il avait cinq mille en dépôt chez le directeur, qu’il était incertain sur son avenir. Kaï lui conseilla d’arrêter de boire car il était en train de se détruire. Mais Fak finit les bouteilles et repartit chez lui, criant à tue –tête, vociférant, et fut agressé sauvagement par trois individus, roué de coups, eut le visage tuméfié, perdit quatre dents, et eut bien du mal à rejoindre sa cabane. (C’est la fin du chapitre 4)

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Chapitre 5 (pp. 213- 278).

 

Fak avait été choqué, et n’osait plus sortir à la nuit tombée, même pour aller chez oncle Kaï. La correction reçue par Fak se répandit dans tout le village et fut commentée, par une minorité qui aimait dire du mal, mais  la majorité ne s’occupait pas des affaires des autres et n’exprimait aucune opinion et seul un petit groupe avait pris pitié de Fak, mais seul Kaï lui porta secours. A la fin août, Fak reçut son dernier salaire.

 

Mais Chart précise que ce qui fit parler plus que Fak et sa belle-mère à la mi-septembre, fut un événement majeur : l’annonce de l’arrivée prochaine de l’électricité au village. (pp. 217-218) Chacun rêvant de télévision, réfrigérateur, fer à repasser, marmite à riz électrique, ventilateur…

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Fak ne prit pas part à l’effervescence, et ne pensait qu’à une chose : aller acheter sa bouteille d’alcool de riz et se soûler. Il y eut la fin du carême, et une grande fête organisée six jours après. Certains villageois voulaient chasser Fak du village. Un Fak qui voyait sa condition physique se dégrader (Sa peau, ses chevilles, son gros ventre). Un Fak qui autrefois était montré en exemple par les mères, était devenu le croque-mitaine qui pouvait faire peur aux enfants (« Fak va venir t’emporter et les enfants s’arrêtaient de brailler » ). ( p. 225)

 

Au début novembre Fak va être escroqué par le directeur de l’école. (pp. 226-233) Fak n’ayant plus d’argent décida de retirer de l’argent chez le directeur à qui il avait confié son argent. Il lui restait alors 5000 baths. Mais le directeur  prétendit qu’il ne lui avait jamais confié d’argent et fit l’homme en colère. Fak partit « en clamant haut et fort à tous les villageois :  Ce salaud de directeur est un putain d’escroc ».

 

Fak était fou de rage, n’en avait que pour son argent volé et répétait sans cesse à qui voulait l’entendre que le directeur était un escroc, un fils de pute.

 

Mais on ne le crut pas.

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Le premier fut le vieux bonze Pone, qui lui fit la leçon. Il se sentit assez soûl pour aller voir Kaï, qui se demanda encore ce qui s’était passé, l’entendant injurier le directeur (Enculé, fils de pute). Il le  pria de parler moins fort craignant de nouvelles histoires. Mais Fak voulait convaincre Kaï (pp.241-242) mais celui-ci lui montra qu’il n’avait pas de preuves, pas de témoin. En repartant, il croisa son ancien ami Boun-Yuen et lui répéta l’escroquerie du directeur, mais celui-ci « se contenta de rire et, sans un mot reprit sa marche hâtive ». Fak alla alors chez le Kamnan, mais il titubait. Le Kamnan  le mit en garde et le prévint que le directeur pouvait le poursuivre en justice pour diffamation et qu’il pouvait se retrouver en prison. (p.244) « Personne ne voulait le croire ». Son besoin d’alcool pressant, il alla emprunter 15 baths à Kaï, pour aller boire à l’échoppe de tante Tchuea, qui le chassa tant il était assommant. Les causeurs en avait assez de cette « ordure » avec  ses mensonges sur le directeur, et se promirent que le lendemain, ils iraient demander au Kamnan et à l’abbé qu’ils le bannissent du village. Même les instituteurs Prîtcha et Mânit lui reprochèrent ses injures et lui conseillèrent de ne plus invectiver le directeur.

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Le lendemain matin-lundi matin. (p.252)

Fak, souffrant, tourmenté, se demanda ce qu’il avait fait pour mériter un karma pareil. En colère, il se posa une série de pourquoi sur sa condition, sa solitude, sur le fait que l’on n’essayait pas de le comprendre, sur l’injustice qu’il subissait, sur l’impunité du directeur, alors  que lui en prenait « toujours plein la gueule ».

On apprend que voilà deux ans que Fak vit avec Ma’ame Somsong.

 

Fak est mis en prison (pp. 254-268)

Ayant déjà bu, titubant, Fak alla injurier le directeur à l’école perturbant les cours en criant. Devant tous, il apostrophait le directeur « sans la moindre crainte. Hé, enculé, tu m’as volé mon argent ! Salopard ! Escroc ! ». Le directeur fit prévenir la police. Deux policiers vinrent l’arrêter et le mirent en prison. La nouvelle se répandit vite  avec des commentaires qui disculpaient le directeur, une personne si prestigieuse, une personne hautement respectable. Fak était désespéré et incohérent. Après avoir proféré des menaces de  tuer, de couper la tête du directeur, il se calma et promit au capitaine Somtchai de ne plus dire qu’il avait été escroqué, s’il le laissait sortir. Le lendemain soir, « un groupe de villageois conduits par le directeur et par Kamnan Yom vint rendre visite à Fak. Le directeur lui fit la scène du grand seigneur le conseillant, le pardonnant, si bien que certains villageois commentaient sa bonté, comparant sa miséricorde à celle d’un bonze. Le directeur poursuivit, l’invitant à rester chez lui quand il était soûl ; Kamnan Yom lui fit promettre, à voix haute. Fak promit. Le directeur poussa la perfidie jusqu’à lui donner un billet de vingt baths que Fak ne prit pas. Fak put sortir de prison. « Le directeur raconta encore au policiers à quel point il avait été généreux envers Fak par le passé ». 

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Fak repartit, blessé, éreinté, tremblant, des crampes au ventre avec …un besoin irrépressible d’alcool et une question inlassable : « Où est-ce que je vais trouver l’argent pour acheter à boire ? » (p. 270) Passant devant la véranda du dortoir des enseignants, Fak voulut emprunter 15 baths, mais l’instituteur Prîtcha lui donna 20 baths. Il envoya la veuve acheter une bouteille, souffrant, et pour la première fois, crachant du sang. 

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La mort de Fak. (pp. 276-278)

 

Il eut bien du mal à saisir la bouteille, mais après avoir bu cinq rasades, il eut la nausée, vomit et vomit, crachant à chaque fois du sang. Il tomba à la renverse, n’eut plus la force d’attraper la bouteille. Il eut froid, vomit de nouveau, un filet de sang sortit du nez, son corps tremblait violemment, « Les ailes de la mort l’enveloppèrent étroitement ». Fak était mort.

 

Chapitre 6 (pp. 279- 303)

 

Fak était mort. Oncle Kaï vint à la cabane. Il était ému, se rappelant du passé avec Fak. Il vit la veuve qui préparait le repas de Fak, qui l’appelait à venir manger, essayant de le réveiller. Oncle Kaï songea alors aux funérailles, réfléchissant à celui qui aurait pu les prendre en charge. Il pensa à l’abbé, au Kamnan, mais les estima trop haut pour Fak. Il alla alors voir le directeur pour l’informer et solliciter son avis. Le directeur l’assura qu’il allait prendre en charge la crémation, « mais … euh… mettez le corps de côté pour l’instant. » pour quelques jours, car il fallait auparavant célébrer l’anniversaire du révérend abbé. 

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Le directeur, Kaï, le concierge et maître Manit  allèrent alors à la cabane. Le fossoyeur et le concierge revinrent avec un vieux cercueil qui avait déjà servi.  Mais quand Kaï voulut envelopper Fak dans un linceul, la veuve Somsong se jeta sur lui. Il fallut la ligoter, mais ce ne fut pas facile, tant elle était agitée. Ils placèrent ensuite le cercueil dans  la remise mortuaire. Le concierge revint à la cabane pour détacher la veuve, non sans difficulté, tant elle se débattait comme une folle. Libérée, elle sortit chercher son Fak. Les rumeurs alimentèrent de nouveau les commérages et l’annonce de la mort de Fak « fut accueillie avec jubilation par pas mal de gens ». Le directeur fut encensé pour sa générosité et la veuve poursuivit sa quête, anxieuse, comme « un chien perdu qui cherche son maître ». Lasse, elle s’allongea pour dormir au bord du chemin. Au matin, elle poursuivit sa recherche. Les habitants s’inquiétèrent de son comportement et certains allèrent consulter Kamnan Yom qui décida qu’il fallait l’interner à l’hôpital psychiatrique Khlon San à Bangkok. Cinq ou six jeunes gens eurent bien du mal à ligoter la veuve pour la mettre dans le minibus de Kliao ; Le sergent Hom assura le transfert. De retour le soir, ils apprirent aux habitants que la veuve  s’était échappée de l’asile il y avait plusieurs années. 

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« Deux jours plus tard eut lieu le festival célébrant l’anniversaire du révérend père ».

 

Il fallut attendre six mois, que le four crématoire fusse construit, pour que le directeur puisse tenir sa promesse. Chart avec l’anaphore « Fak était mort » va montrer en contraste que même la crémation de Fak n’a pas été respectée, car « presque tout le monde la commune était venu, ne portant pas de noir, comme il était de coutume, par curiosité. Le cadavre de Falk « allait servir à démontrer le processus de crémation, comme dernière étape du plan de de construction que l’entrepreneur avait dû soumettre ». (p. 298) A quatre heures, quatre bonzes « assurèrent un service minimum en un temps record ». Oncle Kaï dut mettre seul le corps de Fak dans le four crématoire. Les villageois firent « la queue pour regarder les flammes à l’intérieur par l’ouverture. Tout un chacun était impressionné par ce nouveau pas en avant dans le développement de la commune ». (p. 300)

 

 

Kaï fut écoeuré, choqué. Il avait été trompé. Il alla acheter une bouteille d’alcool, pour la boire seul, pensant à Fak, aux moments passés ensemble. Il était indigné par cette profanation, que l’on ait pu se servir ainsi du corps de Fak, comme un chien ou un cochon. Las, ressassant, au bout du rouleau, oncle Kaï se fit la promesse que cette crémation serait la dernière. Il dut encore subir une infamie du directeur de l’école, qui le payant, ne trouva rien de mieux à dire que « De fait, maître Fak était quelqu’un d’assez utile. Même mort, son corps peut encore servir ». (p.302) Oncle Kaï eut envie de « lui cracher à la gueule ». Il pensa à la veuve, « resta assis à boire et à tenir compagnie à Fak jusqu’au soir ». (Fin du roman p. 303, suivi de la date du 25 octobre 1981).

A 209. LECTURE DU ROMAN THAÏLANDAIS « LA CHUTE DE FAK » DE CHART KORBJITTI.

 « La Chute de Fak » de Chart Korbjitti, par la forme choisie est plus une fable qu’un roman, présentant une communauté villageoise vivant ensemble les mêmes valeurs, partageant les mêmes cérémonies religieuses, le carême, les crémations, les anniversaires des personnalités, les  grands événements comme l’ouverture de la nouvelle école ou l’introduction de l’électricité, occasions aussi pour se divertir avec le repas pris en commun, le liké, le cinéma, le feu d’artifice … avec la pagode au centre du village. Mais une communauté intraitable avec ce qu’elle considère comme une immoralité affichée, dont Fak paiera le prix, par son exclusion. On peut voir aussi dans toute la deuxième partie, à travers l’exemple de Fak, les conséquences de l’addiction à l’alcool, avec sa dégradation physique et morale, sa déchéance, le regard méprisant de la communauté, une  voie menant à la mort.

 

On peut constater aussi que nul ne peut savoir les aléas de son destin ; Ainsi en va-t-il de Fak, un être aimé, admiré, devenu un modèle pour sa communauté, et qui va par un acte pourtant généreux, voir sa vie basculer, et se trouver exclu, méprisé, haï.

 

Nul ne connait son karma.

A 209. LECTURE DU ROMAN THAÏLANDAIS « LA CHUTE DE FAK » DE CHART KORBJITTI.

*Editions du Seuil, mars 2003 (1981).

 

 

**Nos articles  A142 et A143. Notre lecture de  « Chiens fous » de l’auteur thaïlandais Chart Korbjitti.

 

(Asphalte éditions, 2010, pour l’édition française. Traduit du thaï par Marcel Barang. (Décembre 1987, Edition originale en 1988.)

 

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a142-chiens-fous-de-l-auteur-thailandais-chart-korbjitti-122456162.html

 

 

 

 

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a143-notre-lecture-de-chiens-fous-de-l-auteur-thailandais-chart-korbjitti-122551891.html

 

 

***« Chart Korbjitti avec Saneh Sangsuk sont les deux romanciers les plus connus en France grâce au travail de leur traducteur Marcel Barang. Il est aussi reconnu en Asie du Sud-Est pour avoir reçu deux fois le prix du SEA-Write en 1982 pour « la Chute de Fak » et en 1993 pour « Sonne l’heure ». « La marginalité et le regard de la société sur l’individu restent ses thèmes de prédilection. On les retrouve dans ses deux grands romans, La Chute de Fak, et Les Chiens enragés qui mettent tous les deux en scène des personnages en rupture sociale. » (Louise Pichard-Bertaux

 

 

 

 

 

 

 

« Chiens fous » était construit sur une structure complexe. Ainsi « Chouanchoua était arrivé à Phuket au chapitre 1 pour écrire un livre et rencontrer ses amis et on le retrouve au dernier chapitre, deux mois après, à Bangkok, avec ses  amis  Otto, partant pour l’Allemagne, Thaï avec sa femme reprenant l’affaire familiale, lui conseillant d’écrire l’histoire d’Otto, avec leur approbation.  Entretemps, nous avions croisé  P’tit Hip, de Toui d’Italie, de John, Tongtiou, Dam, Ratt, Jâh, Peuttt, Met Kanoun, Nit, Yong, Lan, etc, suivi, un moment, les histoires du Vieux, de Samlî, d’Otto et de Thaï, sur des périodes différentes, avec des retours en arrière, des entrelacements. Ils avaient bougés, changés, vécus bien des galères, partagés bien des bouteilles … en toute amitié. »

 

Avec « « La Chute de Fak » rien de tel.

 

On va suivre l’histoire sur 303 pages, d’UN personnage, Fak, jusqu’à sa mort, dans UN village paysan du centre de la Thaïlande, structurée chronologiquement, après un prologue, avec deux parties comportant 3 chapitres chacune, intitulées par l’auteur, « Dans les rets » et « Vers la liberté ».

Chart Korbjitti nous décrit donc la vie tragique de Fak dans un village paysan des années 60, avec son organisation religieuse bouddhiste et sociale, son calendrier, ses cérémonies, ses fêtes, ses rites, ses us et coutumes, et avec l’arrivée de la modernité (Avec l’introduction de l’électricité, de la télévision, des appareils électroménagers, etc) qui va bouleverser son mode de  vie, mais avec toujours la pagode au centre du village.

 

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1ère lecture. Version courte.

Toute lecture impose des choix, essentiellement déduits du style, de la structure et de l’intrigue de l’œuvre. Il ne faut donc pas être étonné que nous avons préféré présenter une forme de résumé de « La chute de Fak » qui suivrait la chronologie marquée par les saisons, les cérémonies du temple, les semestres scolaires ; commençant par un prologue important qui raconte la vie de Fak avant l’événement qui va faire basculer sa vie. Il y a effectivement un avant et un après. Avant, c’était un fils exemplaire qui aidait son père à accomplir les tâches de concierge ; un novice ensuite qui  passa en trois années, les trois examens de théologie au chef-lieu de la province, qui  lui valurent d’être aimé et admiré par les bonzes et d’être un modèle pour les villageois. Certes il défroqua, mais pour ne pas se « prélasser » dans la religion, et aider son père qui trimait dur. Un bon fils, qui aida également son père pendant le service militaire de deux ans en lui envoyant sa solde.

 

Mais à son retour il vit que son père avait pris une jeune femme quelque peu dérangée.  L’année suivante son père mourut et  Fak eut la malheureuse idée de prendre pitié et de garder la veuve à la cabane. A la fête de la pagode, « Fak commença à perdre sa réputation. »

 

D’ailleurs le prologue (pp.11-21) en son premier paragraphe est explicite sur le sujet du roman :

 

« Ceci est l’histoire d’un jeune homme qui a pris pour femme une veuve qui n’avait pas toute sa raison. (L’histoire se serait sans doute terminée là si la veuve n’avait été la femme de son père.) Et par le plus grand des hasards cette histoire est arrivée au sein d’une petite communauté rurale, si bien qu’elle est devenue un scandale énorme qui a ébranlé les convictions morales de presque tout le monde dans le village, chacun y allant de ses commentaires et jugements en fonction de l’opinion qu’il s’était faite sur cette relation contre nature. »

 

On suivra ensuite les deux parties intitulées par l’auteur, « Dans les rets » et « Vers la liberté » qui correspondent bien à la vie tragique de Fak, à savoir un Fak se débattant  dans les rets du malheur, essayant de dire sa vérité (Il a pris la veuve de son père par pitié, et non pour coucher avec elle) à des villageois qui l’avait condamné, et qui ne voyaient que ce qui pouvait l’accabler.

 

En effet, Fak prit le travail de concierge de son père et avait accueilli la veuve de son père, mais il n’avait pas vu là matière à scandale, ni que l’on aurait pu l’accuser d’immoralité,  mais dès le début les agissements de la veuve de son père (montrant ses seins ) lui valurent des remontrances et une invitation à la  contrôler ; Il en allait de la réputation de la commune.

 

Fak verra l’année suivante sa situation empirer,  plus personne ne voulant discuter et même le saluer ; On ne l’invite plus, on ne fait plus appel à lui pour les préparations des cérémonies comme autrefois. Il se sent exclu de la communauté. Il le constatera à la fin de la 1ère partie où personne du village ne viendra à la crémation de son père. Il se sentira humilié. Mais à cette occasion,  il rencontrera le fossoyeur Kaï –enfin- quelqu’un qui le croyait, et qui –comme lui- était un paria, un intouchable. Il eut la malheureuse idée de lui offrir un verre d’alcool de riz, puis de terminer ensemble la bouteille.  Il se saoula, hurlant sa peine, reprochant à son père d’avoir pris femme lui valant la détestation du village. Mais le pouvoir de l’alcool fut une révélation.

 

La 2ème partie « Vers la liberté » racontera son addiction, sa dégradation jusqu’à sa mort (La liberté ?).

 

 « Il s’émerveilla du pouvoir extraordinaire que contenait cette bouteille. Cet alcool lui avait permis de s’endormir facilement, d’oublier radicalement tous ses malheurs. Il lui avait redonné confiance en lui-même et sa peur, son anxiété avaient diminué et disparu au bout de quelques verres ». Il eut une révélation d’une « voie nouvelle (qui) le conduirait loin de toute entrave » contrairement à « la voie étroite de la vertu (qu’) il avait empruntée fort longtemps. »

 

La vie de Fak va  alors basculer dans cette voie nouvelle qui n’ était  que son addiction à l’alcool, avec ses conséquences : le travailleur acharné  était devenu un mauvais travailleur, oubliant, bâclant, trainant à accomplir ses tâches avec une  consommation d’alcool qui augmentait chaque jour et qui se terminait toujours à la tombée de la nuit, jusqu’à être ivre mort chez Kaï, le fossoyeur, qui était devenu son intime.  Il se négligeait, sentait mauvais, portait des chemises sales. La situation ne faisait qu’empirer, ainsi le jour de Songkran, Il n’avait pas même pas entendu la cloche de la pagode, et il put voir que les gens s’écartaient, « rebutés par son odeur de fauve mêlée aux relents d’alcool. ».

 

L’abbé voulut l’aider et lui fit promettre de ne plus boire d’alcool. Il promit, mais dès le lendemain, sa souffrance était telle, qu’il ne put dormir, au milieu des vomis, des contractions, des nausées, des hallucinations, et renonça au petit matin. Les villageois y virent un nouveau scandale  et ressentaient désormais de la haine pour lui.

 

A la rentrée scolaire, les élèves le méprisaient et l’appelaient « Fak le poivrot ». En effet, Fak parfois ne se réveillait pas le matin, et un jour des élèves durent même aller le réveiller pour qu’il puisse ouvrir l’école. Criant, ils surprirent la veuve nue sous la moustiquaire. Fak, se réveillant péniblement, les insulta et jeta avec force une petite noix de coco, qui malheureusement atteignit le  front de l’élève Tang ; ce fut un nouvel incident. Les parents vinrent se plaindre à l’école, les instituteurs se réunirent ensuite pour discuter du comportement bizarre de Fak. Finalement,  le directeur lui proposa de démissionner. Il alla ensuite se soûler chez Oncle Kaï et sur le chemin du retour à sa cabane, il fut agressé sauvagement par trois individus, roué de coups, eut le visage tuméfié, perdit quatre dents. Il n’osait plus sortir, et à la fin août, Fak reçut son dernier salaire.

 

Fak, souffrant, tourmenté, se demanda ce qu’il avait fait pour mériter un karma pareil. Mais Fak ne pensait qu’ à boire sa bouteille d’alcool de riz et se soûler, et  sa condition physique se dégrada. Celui qui autrefois était montré en exemple par les mères, était devenu le croque-mitaine qui pouvait faire peur aux enfants (« Fak va venir t’emporter et les enfants s’arrêtaient de brailler » ).

 

Au début novembre Fak va même connaître la prison. Il n’avait plus d’argent pour boire et dut aller chercher un peu de son argent qu’il avait confié au directeur de l’école, mais celui-ci prétendit que Fak ne lui avait jamais donné d’argent. Furieux, Fak  hurla partout que le directeur était un escroc, un fils de pute. Il n’hésita pas à venir l’injurier à l’école, perturbant les classes ;  Le directeur fit prévenir la police, qui  vint l’arrêter et le mit en prison. Fak  essaya en vain de se disculper, mais personne ne le croyait. Il fut relâché avec la promesse de ne plus injurier le directeur qui passa pour un homme généreux et remarquable.

 

Fak repartit, blessé, éreinté, tremblant, des crampes au ventre avec … un besoin irrépressible d’alcool et une question : « Où est-ce que je vais trouver l’argent pour acheter à boire ? » Fak alla voit les trois instituteurs qui logeait à l’école et  Prîtcha lui donna 20 baths. Il envoya la veuve acheter une bouteille, souffrant, et pour la première fois, crachant du sang. On assistera  alors à la mort de Fak, qui  « fut accueillie avec jubilation par pas mal de gens ». La veuve poursuivit sa quête, anxieuse, recherchant partout Fak comme « un chien perdu qui cherche son maître ». Les habitants s’inquiétèrent de son comportement et le Kamnan Yom décida  de la faire l’interner à l’hôpital psychiatrique Khlon San à Bangkok ; On y apprit qu’elle s’en était échappée il y avait des années.

 

Le sixième et dernier chapitre était consacré à la crémation de Fak, où il allait encore subir un dernier outrage. Oncle Kaï demanda au directeur d’école  s’il  voulait assurer les frais des funérailles. Celui accepta à condition de les faire  après le festival célébrant l’anniversaire du révérend père abbé. Il fallut néanmoins attendre six mois.

 

Certes « presque tout le monde de la commune était venu, ne portant pas de noir, comme il était de coutume », mais il n’était pas là pour Fak, « mais  pour vérifier, si  le processus de crémation du nouveau four crématoire était fiable ». Les villageois firent même « la queue pour regarder les flammes à l’intérieur par l’ouverture. Nul ne se soucia  de  Fak, qui eut droit à quatre bonzes qui « assurèrent un service minimum en un temps record ». Oncle Kaï dut mettre seul le corps de Fak dans le four crématoire.

 

Kaï fut écoeuré, choqué. Il avait été trompé. Il alla acheter une bouteille d’alcool, pour la boire seul, pensant à Fak, aux bons moments passés ensemble. Il était indigné par cette profanation, que l’on ait pu se servir ainsi du corps de Fak, comme un chien ou un cochon. Il eut même droit au mot du directeur qui estima que « maître Fak était quelqu’un d’assez utile. Même mort, son corps (pouvait) encore servir ». Oncle Kaï pensa à la veuve, et « resta assis à boire et à tenir compagnie à Fak jusqu’au soir ». Il décida que c’était sa dernière crémation.

 

« La Chute de Fak » de Chart Korbjitti, par la forme choisie est plus une fable qu’un roman, présentant une communauté villageoise vivant ensemble les mêmes valeurs, partageant les mêmes cérémonies religieuses, le carême, les crémations, les anniversaires des personnalités, les  grands événements comme l’ouverture de la nouvelle école ou l’introduction de l’électricité, occasions aussi pour se divertir avec le repas pris en commun, le liké, le cinéma, le feu d’artifice … avec la pagode au centre du village. Mais une communauté intraitable avec ce qu’elle considère comme une immoralité affichée, dont Fak paiera le prix, par son exclusion. On peut voir aussi dans toute la deuxième partie, à travers l’exemple de Fak, les conséquences de l’addiction à l’alcool, avec sa dégradation physique et morale, sa déchéance, le regard méprisant de la communauté, une  voie menant à la mort.

 

On peut constater aussi que nul ne peut savoir les aléas de son destin ; Ainsi en va-t-il de Fak, un être aimé, admiré, devenu un modèle pour sa communauté, et qui va par un acte pourtant généreux, voir sa vie basculer, et se trouver exclu, méprisé, haï. Nul ne connait son karma.

 

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2ème lecture. Version longue.

 

Chart Korbjitti nous décrit donc la vie tragique de Fak dans un village paysan des années 60, avec son organisation religieuse bouddhiste et sociale, son calendrier, ses cérémonies, ses fêtes, ses rites, ses us et coutumes, et avec l’arrivée de la modernité (Avec l’introduction de l’électricité, de la télévision, des appareils électroménagers, etc) qui va bouleverser son mode de  vie, mais avec toujours la pagode au centre du village.

 

Quand un enfant naissait on le portait à la pagode pour que le révérend père lui trouve un nom propice et conforme à sa date de naissance. Quand un fils ou un petit fils était en âge de devenir novice, c’est à la pagode qu’on le faisait ordonner et qu’il venait résider. Bien entendu, quand quelqu’un mourait, c’est à la pagode qu’on apportait le corps pour l’incinérer. Pour quiconque voulait faire des rencontres, c’est à la pagode qu’il fallait se rendre. C’est à la pagode que le chef du village réunissait les villageois, que les officiels du district venaient établir les cartes d’identité individuelles et les services sanitaires vacciner contre les épidémies. Les vieux allaient à la pagode faire leurs dévotions et les policiers à la poursuite de malfaiteurs s’arrêtaient à la pagode pour prendre des renseignements. Individuellement et collectivement, tout le monde dépendait de la pagode. »

 

Un village où on va suivre pas à pas, chapitre après chapitre, la vie d’exclu de Fak, sa chute et sa mort. Le prologue (pp.11-21) en son premier paragraphe nous donne le sujet du roman :

 

« Ceci est l’histoire d’un jeune homme qui a pris pour femme une veuve qui n’avait pas toute sa raison. (L’histoire se serait sans doute terminée là si la veuve n’avait été la femme de son père.) Et par le plus grand des hasards cette histoire est arrivée au sein d’une petite communauté rurale, si bien qu’elle est devenue un scandale énorme qui a ébranlé les convictions morales de presque tout le monde dans le village, chacun y allant de ses commentaires et jugements en fonction de l’opinion qu’il s’était faite sur cette relation contre nature. »

 

Un prologue pour apprendre que Fak avait perdu sa mère si jeune qu’il ne s’en souvenait plus ; qu’à sa mort, son père et lui avaient été accueillis par la pagode. Ils y vivaient, y travaillaient au service des bonzes, y accomplissaient les menus travaux. Son père, quand il avait fini de travailler à la pagode, « se faisait embaucher pour désherber les cocoteraies, défricher la forêt, couper du bois de chauffe, retourner le sol, selon ce qu’on lui proposait. » Fak passa donc sa vie d’enfant à la pagode. Quand il eut 11 ans, on construisit une école à la pagode ; son père en devint le concierge payé par l’Education nationale. Fak y suivit les 4 années du primaire et se fit novice. Le novice Fak passa en trois années, les trois examens de théologie au chef-lieu de la province. Ce qui était remarquable et lui valut d’être aimé et admiré par les bonzes et les villageois. Mais au moment de prendre l’habit, il demanda à se défroquer, car il ne pouvait accepter de se « prélasser » dans la religion, alors que son père trimait dur. On ne put le dissuader et il « alla vivre dans la cabane avec son père, qu’il aidait dans son travail à l’école ». « Son monde à cette époque-là se partageait entre son père et la pagode ». Les villageois le voyaient alors comme un jeune homme modèle. Il fit son service pendant deux années, envoyant tout ce qu’il gagnait  à son père.

 

Mais à son retour, il vit que son père vivait avec une jeune femme d’une trentaine d’années, alors que son père avait la cinquantaine. Il constata qu’elle n’avait pas toute sa tête et son père lui apprit les circonstances de leur rencontre, et qu’il l’avait prise par pitié et pour briser sa solitude.

 

On apprend que deux ans ont passé : l’école s’est agrandie, une route derrière la pagode menant au chef-lieu et à Bangkok avait été construite, le progrès était en marche. On annonçait même la venue de l’électricité. Et Fak avait continué plus que jamais à aider son père, et même les instituteurs, et toujours sans être payé. Mais l’année suivante son père mourut. Fak en fut meurtri.  A la fête de la pagode, « Fak commença à perdre sa réputation. » C’est la fin du prologue.

 

La 1ère partie « Dans les rets » pouvait commencer.

 

Chapitre 1. ( pp. 25-52)

 

On se retrouve un mois après le décès du père de Fak qui est donc devenu le concierge de l’école. On va le suivre toute une journée, dans son travail quotidien (Ouvrir les seize classes, les nettoyer, ainsi que le bureau du directeur, mettre le drapeau. Recevoir les instructions du directeur pour les tâches du jour, rendre service aux enseignants, etc). Mais très vite, on apprend, par un reproche du directeur, que la veuve de son père a montré ses seins à maître Prîtchâ, qu’il doit la contrôler, qu’il en va de la réputation de la commune.

 

Allant, chez « tante Tchuea », chercher le repas des enseignants, il essuie des moqueries de Kliao avec des mots à double sens concernant ses relations avec la veuve Somsong. Revenant, le directeur estimant qu’il a été trop long, lui demande aussi s’il est pas allé « lutiné sa femme ». Le soir, les trois instituteurs logeant à l’école (dont Prîtchâ) le chambre également à propos de « sa femme ». Or le soir, Fak voyant, par surprise, les seins de la veuve,  détourne le regard car il « n’avait jamais vu des seins de femme mûre ainsi ». Il n’arrêta pas d’y penser, mais refusa son offre de venir coucher avec lui.

 

Et dans les 5 dernières pages du chapitre, on va assister aux tourments de Fak, partagé entre le désir de chasser la veuve et de ne pas l’abandonner dans la rue. Il est conscient qu’il a perdu sa réputation, car personne ne croit qu’il ne l’a pas touchée, mais  il ne comprend pas pourquoi, les villageois l’ont jugé et condamné, qu’ils le haïssent et le méprisent. A un moment, il s’en veut d’avoir pensé coucher avec la veuve ; bref, il se pose beaucoup de questions, d’interrogations et ne peut s’endormir, se rappelant des beaux souvenirs d’enfance. Il ne s’endormira qu’au petit matin.

 

Le chapitre se termine sur « Un jour de plus avait pris fin, un jour de Fak, un jour interminable ».

 

Fak était bien « dans les rets » du filet pour reprendre le titre de la partie. Il avait gardé la femme de son père, par pitié parce qu’elle était dérangée. C’était une innocente qui passait toute la journée à ramasser les objets jetés qui piquaient sa curiosité et les ramenait à la cabane ; c’était son trésor. Mais elle avait appelé Fak en public, « mon homme » ; la rumeur était partie. Tout le village était convaincu qu’il couchait donc avec la femme de son père décédé. Il était désormais coupable et avait perdu sa bonne réputation. Le modèle était devenu un sujet de honte. Et voilà qu’elle avait montré ses  seins à un instituteur ! Il ne voyait pas comment s’en sortir.

 

Chapitre 2. (pp. 53-103)

 

Le premier paragraphe était sans équivoque :

 

« Le temps passa. Fak se débattait toujours dans les rets du malheur. Il avait beau essayer de s’en dégageron aurait dit que plus il se débattait plus les mailles du malheur se resserraient sur lui, pareil à un poisson pris dans un filet qui, ayant beau vouloir se sauver, n’a aucune chance d’y parvenir. » (p.53)

 

Nous sommes à la saison chaude de l’année suivante et la situation a empiré.

 

Plus personne ne veut discuter avec Fak et même le saluer. Pendant les vacances scolaires certains continuaient de l’embaucher dans les plantations de cocotiers et de jujubiers, lorsque la veuve Somsong fit encore faire des siennes, en courant « le derrière à l’air ». Fak cria, courut après elle, la plaqua au sol pour lui remettre son sarong, mais elle se débattait en le rouant de coups.  Par malchance, le vieux Pène et la vieille Saï ne virent que Fak  « en train d’enlever son sarong à la Somsong en plein milieu de la plantation. » Le vieux Pène n’en croyait pas ses yeux et les traita de « Pourceaux ». Fak essaya de lui expliquer ce qui s’était réellement passé mais le vieux Pène ne voulut rien entendre.

 

 Il crut même nécessaire quelques jours plus tard de convier les bonzes afin qu’ils récitent des prières pour apaiser les esprits. La cérémonie fut suivie d’un repas, comme il est de coutume, pendant lequel les convives commentèrent avec force plaisanteries et dégoût cette histoire. On se doute que ce scandale fit le tour du village et isola encore plus Fak. Il s’en rendit compte lorsque personne ne vint l’aider pour refaire la toiture de sa cabane, lui qui avait aidé tout le monde.

 

Ensuite, Chart décrit la cérémonie de Songkran, le jour de l’an thaï, à la pagode. (pp. 60-67) pendant laquelle Fak reste à l’écart. Mais le lendemain, lors de la cérémonie de l’hommage aux ancêtres, alors que Fak s’efforçait d’aider à la cérémonie, la veuve Somrong fit encore des siennes. Elle cherchait Fak en demandant « Z’avez pas vu mon homme ? » et éclata de rire devant quatre bonzes qui priaient auprès d’un stupa avec un groupe assis autour. Le plus jeune Song voulut la faire déguerpir, mais elle ne voulut pas. Il la tira alors par le bras et la battit. Elle s’enfuit ensuite, et s’arrêta et « remonta son sarong jusqu’à la taille, exhibant pour tout le groupe son mont broussailleux » (p.71) Song était fou de rage, car il voyait là « une insulte pour toute la famille et toutes les choses sacrées ».  Fak, informé, fut en colère  et se demanda pourquoi, elle ne lui attirait que des ennuis.

 

Mais quand il la vit avec ses plaies, il eut pitié. Et de retour dans la cabane, il la soigna avec du baume. « C’était la première fois qu’il la touchait de façon prolongée ; un certain courant passait entre eux, entre un désespéré et une aliénée emmurée dans sa solitude ». Il ressentit sa souffrance  et ne comprit pas pourquoi on avait battu avec violence une femme qui n’avait plus toute sa tête. Le soir, il dut la repousser, car elle voulait dormir avec lui.

 

On se doute que la nouvelle refit le tour du village. Trois jours plus tard, le directeur de l’école vint même dans la cabane prévenir Fak de s’occuper de sa femme, sous peine la prochaine fois de l’envoyer dans un asile de fous.

 

Une nouvelle année scolaire commença. Fak reprit son travail de concierge, qui seul, lui donnait encore satisfaction, et l’empêchait de penser. Puis en avril, on lui demanda d’abattre un chien qui s’était fourvoyé dans l’enceinte de la pagode et qu’on soupçonnait d’avoir la rage. Fak s’en voulut, craignant sa vengeance.  Ces nuits étaient toujours agitées. On continuait à l‘importuner et Fak était lassé de nier toute relation avec la femme de son père.

 

Chart décrit ensuite la cérémonie de crémation du père de Kamnan Yom et la fête grandiose qui a suivi. (pp.88-99) Le chapitre se termine sur une nouvelle tentative de la veuve pour coucher avec Fak et sur un  rêve de Fak voyant tout le village assisté à la crémation de son père, le remerciant d’avoir pris soin de la veuve, et recevant une médaille du Kamnan  (Chef du village) sous les applaudissements.

 

Chapitre 3. (pp.103- 153)

 

Le chapitre repart sur son rêve de voir enfin les villageois reconnaître la vérité, mais il sait que personne ne le croit. Pire, il va constater qu’à la saison des ordinations -une période importante dans la vie du village- il ne reçoit aucune invitation,  et on ne fait même plus appel à lui, comme autrefois, pour aider à la préparation de la cérémonie. Il se sent exclu de la communauté. Chart décrira la cérémonie d’ordination (pp.106-108) qui sera suivi par le carême bouddhique.

 

Fak ressent encore plus la solitude quand il se rend compte qu’il ne peut se confier à personne pour le conseiller pour la crémation de son père. Le directeur de l’école toutefois l’approuve, et le révérend père décide que la date choisie sera le 7 septembre, période des vacances trimestrielles. Quelques jours avant, Fak alla inviter le chef du village, le kamnan, qui lui dit qu’il avait une réunion ce jour, d’autres se diront occupés ce jour également, et d’autres encore qui promirent s’ils étaient libres.

 

Fak se décida ensuite à rencontrer Kaï, le fossoyeur, pour les obsèques On apprend que Fak ne lui a jamais parlé, car il est considéré, comment quelqu’un de « sale » et dont les offrandes peuvent être contaminées. Ils parlèrent tout l’après-midi. Fal lui raconta tous ses malheurs, ses frustrations, sa solitude, et tint à ce que Kaï le croit sur le fait qu’il n’avait rien fait avec la veuve Somsong. Fak fut heureux d’entendre que Kaï le croyait. Voilà longtemps qu’il n’avait jamais été aussi heureux.

 

Plus tard, Kaï vint lui demander de l’argent pour acheter du combustible. Fak dut alors aller chez le directeur à qui il confiait son argent. Le directeur en profita pour le faire travailler sur un bassin à nettoyer, et ne put donner que 500 baths sur les 2000 dont Fak avait besoin, en l’invitant à revenir le lendemain, chercher le reste qu’il devait prendre à la banque.  (pp.122-125) Le directeur lui demanda alors s’il pouvait lui acheter quelque chose en ville. Fak répondit quatre ensembles de robes et 50 fleurs de santal. Mais si le directeur était « gentil », il lui demanda aussi combien d’argent il lui restait, prétextant qu’il ne s’en souvenait jamais. Fak lui annonça 6000 baths. Le directeur fit l’étonné et lui fit signer le carnet. (p. 125)

 

Ensuite le chapitre se terminera sur les funérailles, la crémation du père de Fak, avec l’étonnement du fossoyeur qui n’avait jamais vu que l’on n’offrit pas de déjeuner aux bonzes venus prier, qu’il n’y eut pas de rafraichissements prévus, et de musique, et que personne ne soit venue pour aider. Mais le pire était à venir puisque Fak constata que personne n’était venu à la crémation. Devant le cercueil de son père sur le bûcher, il se lamenta « comme s’il avait perdu l’esprit », rappelant à son père que les gens le détestaient.

 

Il retrouva le fossoyeur qui lui offrit un verre d’alcool. Il venait de trouver –enfin- quelqu’un qui le croyait. Kaï lui révéla alors son statut de paria, d’intouchable : personne ne venait manger avec lui, craignant de se faire infecter, la peur les gosses le voyant, sa solitude. Ils étaient en sympathie et terminèrent la bouteille d’alcool de riz. Fak chancelant alla en acheter une autre et prit un carton vide pour y mettre les cendres de son père. Il se saoula, hurlant sa peine, reprochant à son père d’avoir pris femme lui valant la détestation du village. Kaï raccompagna Fak à sa cabane. Il s’étala, et dormit « comme s’il était mort. Cela faisait un an qu’il ne s’était pas endormi aussi facilement que cette nuit-là ». (p.153 ; Fin du chapitre»).

 

Deuxième partie. VERS LA LIBERTE.

 

Chapitre 4. (pp. 157-212)

 

Le lendemain, Fak se réveilla avec la gueule de bois, la tête comme un marteau-pilon, ne se souvenant plus de rien. Il découvrit, horrifié, la veuve Somsong, le corps  nu, allongée derrière lui. Il ne voulut pas argumenter   et très vite il vit la bouteille où restait un peu d’alcool et « il s’émerveilla du pouvoir extraordinaire que contenait cette bouteille. Cet alcool lui avait permis de s’endormir facilement, d’oublier radicalement tous ses malheurs. Il lui avait redonné confiance en lui-même et sa peur, son anxiété avaient diminué et disparu au bout de quelques verres ».

 

Il eut une révélation, il avait découvert une « voie nouvelle (qui) le conduirait loin de toute entrave » contrairement à « la voie étroite de la vertu (qu’) il avait empruntée fort longtemps. » (p.160)

 

Dès lors, la vie de Fak va basculer.

 

Le changement d’attitude de Fak. Le travailleur acharné oubliait certaines tâches à accomplir à l’école ; ce qu’il faisait auparavant en un jour, il l’accomplissait en trois jours ; il buvait un coup quand il allait chercher le repas des instituteurs, et sa consommation d’alcool augmentait chaque jour. « Certains jours, il s’endormait ivre sans avoir dîné ». « Près de la moitié de son salaire disparaissait dans sa gorge. » (p.165). Il se négligeait, sentait mauvais, portait des chemises sales. S’il put parvenir à  s’acquitter de ses tâches jusqu’à la fin du semestre, il eut soin ensuite d’être soûl en permanence. Il avait encore honte de son comportement, mais continuait à boire tous les jours, jour après jour. A la tombée de la nuit, il allait voir Kaï, le fossoyeur, qui était devenu son intime, et il buvait avec lui jusqu’à être ivre mort.

 

La situation ne pouvait qu’empirer. Ainsi, le jour de Songkran, Il n’avait pas même pas entendu la cloche de la pagode. Quand il y arriva –enfin- pour aider, les gens s’écartaient, « rebutés par son odeur de fauve mêlée aux relents d’alcool. ».

 

La promesse de Fak à l’abbé. Ce même jour, l’abbé le convoqua, lui parla affectueusement, lui rappela sa vie de novice, essaya de lui expliquer qui il était autrefois et de lui montrer, ce qu’il était devenu et lui demanda de ne plus boire. Fak lui promit. (pp. 171-177) Il pensait alors qu’il allait prendre un nouveau départ.

 

Mais dès le lendemain, pour la journée des ancêtres, il ne put sortir, tant il souffrait, était irrité, agité, tourmenté, tremblant, en pleine confusion, son corps réclamant l’alcool. Il voulait tant respecter  la promesse faite à l’abbé. Il ne put avaler son assiette de riz et vomit, eut des contractions, des nausées, des hallucinations. La nuit fut abominable ; et il ne dormit pas. A l’aube, il renonça et demanda à Ma’ame Somsong d’aller lui acheter de l’alcool de riz.

 

Chart décrit ensuite la cérémonie de l’hommage aux ancêtres (pp. 186-189), cette remémoration collective des morts,  où Fak arrive titubant, avec un carton de bouteilles de whisky, dans lequel il avait déposé les cendres de son père. On l’accueillit dans le pavillon funéraire dans un silence de mort, ne manquant pas de dire que « le bougre était encore soûl ». Mais surtout on ne manqua de commenter ce qui apparaissait comme un nouveau scandale : Fak n’avait pas tenu sa promesse faite à l’abbé et lui avait donc manqué de respectLes villageois ressentaient maintenant de la haine pour lui.

 

On assiste ensuite à une nouvelle rentrée scolaire. Fak n’avait plus cœur à travailler. Les élèves désormais le méprisaient et l’appelaient « Fak le poivrot ». Un matin, des élèves durent aller le réveiller pour qu’il puise ouvrir l’école. Criant, ils surprirent la veuve nue sous la moustiquaire. Fak, se réveillant péniblement, les insulta et jeta avec force une petite noix de coco, qui malheureusement atteignit le  front de l’élève Tang, qui poussa un cri et qui menaça Fak d’un « Fils de pute ! Je vais le dire à mon père. » (p. 197) Nous avions là un nouvel incident. Les parents vinrent se plaindre à l’école et les instituteurs se réunirent ensuite pour discuter du comportement bizarre de Fak.  Désormais, « Personne ne lui adressait la parole, pas même les trois enseignants qui aimaient échanger des plaisanteries avec lui. »(p. 198). Mais surtout, il fut convoqué par le directeur qui lui proposa de démissionner (pp. 200-204). Fak essaya en vain de se justifier.

 

Le soir, il se soûla et rendit visite au fossoyeur l’oncle Kaï, le seul avec qui il pouvait rire et plaisanter. Il lui apprit la nouvelle, l’informa qu’il avait cinq mille en dépôt chez le directeur, qu’il était incertain sur son avenir. Kaï lui conseilla d’arrêter de boire car il était en train de se détruire. Mais Fak finit les bouteilles et repartit chez lui, criant à tue –tête, vociférant, et fut agressé sauvagement par trois individus, roué de coups, eut le visage tuméfié, perdit quatre dents, et eut bien du mal à rejoindre sa cabane. (C’est la fin du chapitre 4)

 

Chapitre 5 (pp. 213- 278).

 

Fak avait été choqué, et n’osait plus sortir à la nuit tombée, même pour aller chez oncle Kaï. La correction reçue par Fak se répandit dans tout le village et fut commentée, par une minorité qui aimait dire du mal, mais  la majorité ne s’occupait pas des affaires des autres et n’exprimait aucune opinion et seul un petit groupe avait pris pitié de Fak, mais seul Kaï lui porta secours. A la fin août, Fak reçut son dernier salaire.

 

Mais Chart précise que ce qui fit parler plus que Fak et sa belle-mère à la mi-septembre, fut un événement majeur : l’annonce de l’arrivée prochaine de l’électricité au village. (pp. 217-218) Chacun rêvant de télévision, réfrigérateur, fer à repasser, marmite à riz électrique, ventilateur…

 

Fak ne prit pas part à l’effervescence, et ne pensait qu’à une chose : aller acheter sa bouteille d’alcool de riz et se soûler. Il y eut la fin du carême, et une grande fête organisée six jours après. Certains villageois voulaient chasser Fak du village. Un Fak qui voyait sa condition physique se dégrader (Sa peau, ses chevilles, son gros ventre). Un Fak qui autrefois était montré en exemple par les mères, était devenu le croque-mitaine qui pouvait faire peur aux enfants (« Fak va venir t’emporter et les enfants s’arrêtaient de brailler » ). ( p. 225)

 

Au début novembre Fak va être escroqué par le directeur de l’école. (pp. 226-233) Fak n’ayant plus d’argent décida de retirer de l’argent chez le directeur à qui il avait confié son argent. Il lui restait alors 5000 baths. Mais le directeur  prétendit qu’il ne lui avait jamais confié d’argent et fit l’homme en colère. Fak partit « en clamant haut et fort à tous les villageois :  Ce salaud de directeur est un putain d’escroc ».

 

Fak était fou de rage, n’en avait que pour son argent volé et répétait sans cesse à qui voulait l’entendre que le directeur était un escroc, un fils de pute.

 

Mais on ne le crut pas.

 

Le premier fut le vieux bonze Pone, qui lui fit la leçon. Il se sentit assez soûl pour aller voir Kaï, qui se demanda encore ce qui s’était passé, l’entendant injurier le directeur (Enculé, fils de pute). Il le  pria de parler moins fort craignant de nouvelles histoires. Mais Fak voulait convaincre Kaï (pp.241-242) mais celui-ci lui montra qu’il n’avait pas de preuves, pas de témoin. En repartant, il croisa son ancien ami Boun-Yuen et lui répéta l’escroquerie du directeur, mais celui-ci « se contenta de rire et, sans un mot reprit sa marche hâtive ». Fak alla alors chez le Kamnan, mais il titubait. Le Kamnan  le mit en garde et le prévint que le directeur pouvait le poursuivre en justice pour diffamation et qu’il pouvait se retrouver en prison. (p.244) « Personne ne voulait le croire ». Son besoin d’alcool pressant, il alla emprunter 15 baths à Kaï, pour aller boire à l’échoppe de tante Tchuea, qui le chassa tant il était assommant. Les causeurs en avait assez de cette « ordure » avec  ses mensonges sur le directeur, et se promirent que le lendemain, ils iraient demander au Kamnan et à l’abbé qu’ils le bannissent du village. Même les instituteurs Prîtcha et Mânit lui reprochèrent ses injures et lui conseillèrent de ne plus invectiver le directeur.

Le lendemain matin-lundi matin. (p.252)

 

Fak, souffrant, tourmenté, se demanda ce qu’il avait fait pour mériter un karma pareil. En colère, il se posa une série de pourquoi sur sa condition, sa solitude, sur le fait que l’on n’essayait pas de le comprendre, sur l’injustice qu’il subissait, sur l’impunité du directeur, alors  que lui en prenait « toujours plein la gueule ».

On apprend que voilà deux ans que Fak vit avec Ma’ame Somsong.

 

Fak est mis en prison (pp. 254-268)

 

Ayant déjà bu, titubant, Fak alla injurier le directeur à l’école perturbant les cours en criant. Devant tous, il apostrophait le directeur « sans la moindre crainte. Hé, enculé, tu m’as volé mon argent ! Salopard ! Escroc ! ». Le directeur fit prévenir la police. Deux policiers vinrent l’arrêter et le mirent en prison. La nouvelle se répandit vite  avec des commentaires qui disculpaient le directeur, une personne si prestigieuse, une personne hautement respectable. Fak était désespéré et incohérent. Après avoir proféré des menaces de  tuer, de couper la tête du directeur, il se calma et promit au capitaine Somtchai de ne plus dire qu’il avait été escroqué, s’il le laissait sortir. Le lendemain soir, « un groupe de villageois conduits par le directeur et par Kamnan Yom vint rendre visite à Fak. Le directeur lui fit la scène du grand seigneur le conseillant, le pardonnant, si bien que certains villageois commentaient sa bonté, comparant sa miséricorde à celle d’un bonze. Le directeur poursuivit, l’invitant à rester chez lui quand il était soûl ; Kamnan Yom lui fit promettre, à voix haute. Fak promit. Le directeur poussa la perfidie jusqu’à lui donner un billet de vingt baths que Fak ne prit pas. Fak put sortir de prison. « Le directeur raconta encore au policiers à quel point il avait été généreux envers Fak par le passé ».

 

Fak repartit, blessé, éreinté, tremblant, des crampes au ventre avec …un besoin irrépressible d’alcool et une question inlassable : « Où est-ce que je vais trouver l’argent pour acheter à boire ? » (p. 270) Passant devant la véranda du dortoir des enseignants, Fak voulut emprunter 15 baths, mais l’instituteur Prîtcha lui donna 20 baths. Il envoya la veuve acheter une bouteille, souffrant, et pour la première fois, crachant du sang.

 

La mort de Fak. (pp. 276-278)

 

Il eut bien du mal à saisir la bouteille, mais après avoir bu cinq rasades, il eut la nausée, vomit et vomit, crachant à chaque fois du sang. Il tomba à la renverse, n’eut plus la force d’attraper la bouteille. Il eut froid, vomit de nouveau, un filet de sang sortit du nez, son corps tremblait violemment, « Les ailes de la mort l’enveloppèrent étroitement ». Fak était mort.

 

Chapitre 6 (pp. 279- 303)

 

Fak était mort. Oncle Kaï vint à la cabane. Il était ému, se rappelant du passé avec Fak. Il vit la veuve qui préparait le repas de Fak, qui l’appelait à venir manger, essayant de le réveiller. Oncle Kaï songea alors aux funérailles, réfléchissant à celui qui aurait pu les prendre en charge. Il pensa à l’abbé, au Kamnan, mais les estima trop haut pour Fak. Il alla alors voir le directeur pour l’informer et solliciter son avis. Le directeur l’assura qu’il allait prendre en charge la crémation, « mais … euh… mettez le corps de côté pour l’instant. » pour quelques jours, car il fallait auparavant célébrer l’anniversaire du révérend abbé.

 

Le directeur, Kaï, le concierge et maître Manit  allèrent alors à la cabane. Le fossoyeur et le concierge revinrent avec un vieux cercueil qui avait déjà servi.  Mais quand Kaï voulut envelopper Fak dans un linceul, la veuve Somsong se jeta sur lui. Il fallut la ligoter, mais ce ne fut pas facile, tant elle était agitée. Ils placèrent ensuite le cercueil dans  la remise mortuaire. Le concierge revint à la cabane pour détacher la veuve, non sans difficulté, tant elle se débattait comme une folle. Libérée, elle sortit chercher son Fak. Les rumeurs alimentèrent de nouveau les commérages et l’annonce de la mort de Fak « fut accueillie avec jubilation par pas mal de gens ». Le directeur fut encensé pour sa générosité et la veuve poursuivit sa quête, anxieuse, comme « un chien perdu qui cherche son maître ». Lasse, elle s’allongea pour dormir au bord du chemin. Au matin, elle poursuivit sa recherche. Les habitants s’inquiétèrent de son comportement et certains allèrent consulter Kamnan Yom qui décida qu’il fallait l’interner à l’hôpital psychiatrique Khlon San à Bangkok. Cinq ou six jeunes gens eurent bien du mal à ligoter la veuve pour la mettre dans le minibus de Kliao ; Le sergent Hom assura le transfert. De retour le soir, ils apprirent aux habitants que la veuve  s’était échappée de l’asile il y avait plusieurs années.

 

« Deux jours plus tard eut lieu le festival célébrant l’anniversaire du révérend père ».

 

Il fallut attendre six mois, que le four crématoire fusse construit, pour que le directeur puisse tenir sa promesse. Chart avec l’anaphore « Fak était mort » va montrer en contraste que même la crémation de Fak n’a pas été respectée, car « presque tout le monde la commune était venu, ne portant pas de noir, comme il était de coutume, par curiosité. Le cadavre de Falk « allait servir à démontrer le processus de crémation, comme dernière étape du plan de de construction que l’entrepreneur avait dû soumettre ». (p. 298) A quatre heures, quatre bonzes « assurèrent un service minimum en un temps record ». Oncle Kaï dut mettre seul le corps de Fak dans le four crématoire. Les villageois firent « la queue pour regarder les flammes à l’intérieur par l’ouverture. Tout un chacun était impressionné par ce nouveau pas en avant dans le développement de la commune ». (p. 300)

 

Kaï fut écoeuré, choqué. Il avait été trompé. Il alla acheter une bouteille d’alcool, pour la boire seul, pensant à Fak, aux moments passés ensemble. Il était indigné par cette profanation, que l’on ait pu se servir ainsi du corps de Fak, comme un chien ou un cochon. Las, ressassant, au bout du rouleau, oncle Kaï se fit la promesse que cette crémation serait la dernière. Il dut encore subir une infamie du directeur de l’école, qui le payant, ne trouva rien de mieux à dire que « De fait, maître Fak était quelqu’un d’assez utile. Même mort, son corps peut encore servir ». (p.302) Oncle Kaï eut envie de « lui cracher à la gueule ». Il pensa à la veuve, « resta assis à boire et à tenir compagnie à Fak jusqu’au soir ». (Fin du roman p. 303, suivi de la date du 25 octobre 1981).

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 « La Chute de Fak » de Chart Korbjitti, par la forme choisie est plus une fable qu’un roman, présentant une communauté villageoise vivant ensemble les mêmes valeurs, partageant les mêmes cérémonies religieuses, le carême, les crémations, les anniversaires des personnalités, les  grands événements comme l’ouverture de la nouvelle école ou l’introduction de l’électricité, occasions aussi pour se divertir avec le repas pris en commun, le liké, le cinéma, le feu d’artifice … avec la pagode au centre du village. Mais une communauté intraitable avec ce qu’elle considère comme une immoralité affichée, dont Fak paiera le prix, par son exclusion. On peut voir aussi dans toute la deuxième partie, à travers l’exemple de Fak, les conséquences de l’addiction à l’alcool, avec sa dégradation physique et morale, sa déchéance, le regard méprisant de la communauté, une  voie menant à la mort.

 

On peut constater aussi que nul ne peut savoir les aléas de son destin ; Ainsi en va-t-il de Fak, un être aimé, admiré, devenu un modèle pour sa communauté, et qui va par un acte pourtant généreux, voir sa vie basculer, et se trouver exclu, méprisé, haï.

 

Nul ne connait son karma.

 

____________________________________________________________________

*Editions du Seuil, mars 2003 (1981).

 

**Nos articles  A142 et A143. Notre lecture de  « Chiens fous » de l’auteur thaïlandais Chart Korbjitti.

 

(Asphalte éditions, 2010, pour l’édition française. Traduit du thaï par Marcel Barang. (Décembre 1987, Edition originale en 1988.)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a142-chiens-fous-de-l-auteur-thailandais-chart-korbjitti-122456162.html

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a143-notre-lecture-de-chiens-fous-de-l-auteur-thailandais-chart-korbjitti-122551891.html

 

***« Chart Korbjitti avec Saneh Sangsuk sont les deux romanciers les plus connus en France grâce au travail de leur traducteur Marcel Barang. Il est aussi reconnu en Asie du Sud-Est pour avoir reçu deux fois le prix du SEA-Write en 1982 pour « la Chute de Fak » et en 1993 pour « Sonne l’heure ». « La marginalité et le regard de la société sur l’individu restent ses thèmes de prédilection. On les retrouve dans ses deux grands romans, La Chute de Fak, et Les Chiens enragés qui mettent tous les deux en scène des personnages en rupture sociale. » (Louise Pichard-Bertaux

 
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26 décembre 2015 6 26 /12 /décembre /2015 18:08
A 206. HOMMAGE A MARCEL BARANG, TRADUCTEUR ET « PASSEUR » DE LA LITTERATURE THAÏLANDAISE

 

Marcel Barang, « Défricheur de trésors thaïlandais » (Emmanuel Deslouis). « Passeur de littérature thaïlandaise » (Orengo), mais surtout « un homme extra »,  avec « Ces mains qui jouent de l'arc-en-ciel Sur la guitare de la vie » (Ferré), lui qui, non seulement, traduit des œuvres marquantes de la littérature thaïlandaise, des nouvelles, en anglais et en français, traduit également en thaï des œuvres étrangères et aussi « les chansons  du monde ». (Cf. Son site) Bref, un homme-orchestre, un artiste qui a fait connaître des grands écrivains thaïlandais aux francophones et anglophones, et les classiques étrangers aux Thaïlandais.

A 206. HOMMAGE A MARCEL BARANG, TRADUCTEUR ET « PASSEUR » DE LA LITTERATURE THAÏLANDAISE

Quand nous avons commencé ce blog le 1er janvier 2011, sur les « petites et grandes histoires de la Thaïlande », nous avons senti très vite la nécessité de les aborder  aussi  par la littérature, si cela était possible, tant elle est pour tous les pays « les mots de la tribu », un moyen privilégié pour accéder à la compréhension d’une culture. Mais ignares, il fallait bien un commencement, une liste de livres à lire en français, et c’est à ce moment-là, que nous avons « rencontré » Marcel Barang, indirectement, en lisant une étude de Jean Marcel, qui alors professeur à l’Université Chulalongkorn (Bangkok), avait écrit en 2006, « L’œuvre de décentrement : le cas de la littérature siamoise », même s’il contestait ses dires sur la littérature thaïlandaise, tenus lors d’un entretien avec Emmanuel Deslouis, pour Eurasie, le 21 mai 2003.

 

Portrait de Jean-Marcel extrait de son site :

A 206. HOMMAGE A MARCEL BARANG, TRADUCTEUR ET « PASSEUR » DE LA LITTERATURE THAÏLANDAISE

Marcel Barang, lors de cet entretien, pensait que les Thaïlandais manifestaient  peu d’intérêt pour la littérature de qualité et qu’« une (personne) sur vingt mille achet(ait) des romans littéraires » et qu’un succès se comptait en 2, 3 000 exemplaires/annuel. Il attribuait ce désintérêt surtout à « l’absence d’une tradition littéraire » en rappelant que « le premier roman « lisible » thaï ne dat(ait) que de 1928. ».

 

Il remarquait que « La seule vie littéraire est le fait de coteries qui se jalousent et trouvent rarement des débouchés dans l’édition. (…) Il y a une forte escouade d’auteurs féminins qui produisent essentiellement des romans à l’eau de rose pour le grand public. Les romans d’action, d’épouvante, de cape et d’épée, et ceux faisant appel au surnaturel (tendance populaire héritée de la Chine) ont aussi leurs aficionados. (…) Il existe aussi une pléthore de nouvellistes, dont certains sont très bons. (…) Le feuilletonisme est une autre pratique répandue. Pour gagner leur vie par la plume, beaucoup d’auteurs n’hésitent pas à « fourguer » à des revues, hebdomadaires ou mensuelles, deux ou trois romans qu’ils écrivent simultanément. […] Quelques œuvres de réelle valeur surnagent, une dizaine. Elles n’ont guère de thèmes communs, ou plutôt reflètent la diversité des pratiques sociales thaïlandaises, du bouddhisme commun à la corruption des mœurs et des édiles, de la fable poético-philosophique de L’Empailleur de rêves (Nikom Rayawa, L’Aube) 

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....à l’individualisme forcené et blasphématoire de L’Ombre blanche (Saneh Sangsuk, Le Seuil). » 

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Il recommandait ensuite les œuvres de Chart Korbjitti et Saneh Sangsuk, et mentionnait Atsiri Tammachote, Sila Komchai, Wanit Jarounkit-anan, Kanokpong Songsompan.

 

Bref,  ce n’était qu’un petit entretien, sans prétention, mais qui pouvait provoquer « la curiosité », nous inviter, non seulement au plaisir de lire, mais surtout à la découverte d’une Thaïlande inconnue, une « Thaïlande », vue, sentie, écrite par ses meilleurs auteurs.  Ainsi Marcel Barang nous offrait un certain nombre d’œuvres majeures qu’il avait traduites pour une grande maison d’édition française, donc disponibles. On lui devait entre autre,  la traduction de la trilogie « autobiographique » de Saneh Sangsuk : Venin,  L’Ombre blanche, Portrait de l’artiste en jeune vaurien, et Histoires vieilles comme la pluie ;  Chiens fous et La chute de Fak de Chart Korbjitti,  Fille de sang d’Arounwadi, etc, voire « Seule sous un ciel dément » de Saneh Sangsuk, Le Seuil, 2014. (Dernier ouvrage traduit par Marcel Barang ?)

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Sans compter des œuvres traduites en anglais comme Plusieurs vies  de Kukrit Pramoj, et des nouvelles thaïes, qui prennent la forme d’une anthologie annuelle (Cf. 12, 13, 14 Thai Short Stories). Le journal Bangkok Post du 3 février 2013, par exemple, lui rendait hommage et appréciait son travail inlassable depuis 30 ans pour faire connaître les meilleurs romans et nouvelles thaïs au monde, ainsi que l’aide précieuse qu’il apporte « littérairement » à de nombreux écrivains thaïs.

 

Levisales Nathalie nous apprenait une autre entreprise de Marcel Barang : « nourrir la tête (Alimenter les écrivains potentiels) en publiant de la nourriture étrangère en thaï ; « Il est important de leur présenter différentes façons d’écrire. Aujourd’hui, en dehors de ce qui est publié par quelques éditeurs courageux, 90 % des traductions en thaï sont des best-sellers de gare américains. Il y a moins d’un an, il a donc lancé wanakam.com, un site dédié aux classiques de la littérature étrangère. Chaque mois, il publie en thaï (et  en français ou en anglais) une dizaine de nouvelles accompagnées de courtes bios. Après Anatole France, Jane Austen, Jean Giono ou Ernest Hemingway, les Thaïlandais découvriront ce mois-ci, Somerseth Maugham, Emile Gaboriau, Scott Fitzgerald, Emile Zola, Ambrose Bierce, Jules Renard … et Johana Syri (L’auteur de « Heidi ») (Libération, Livres, 16 septembre 2004)

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(Sur google, nous n’avons pas trouvé le site de wanakam.com. Disparu ? Changé ?)

 

Mais qui est Marcel Barang ?

 

L’article amical du 22 juillet 2015 de Orengo Jean-Noël « Passeur de littérature : Marcel Barang, une histoire française en Thaïlande » http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article35531 , nous livre quelques repères biographiques :

 

Il est né en 1945, un type du Sud-Ouest. Il étudie l’anglais, va jusqu’en maîtrise (un mémoire sur James Patrick Donleavy), et fait son service comme coopérant au Cambodge, entre 1967 et 1969 (…) Au début des années 1970, il fait ses classes de journaliste au bureau français de l’agence Reuters à Londres, et commence à faire des articles pour plusieurs journaux, dont Politique Hebdo. Il deviendra, plus tard, chef de bureau pour l’Asie-Pacifique de South  (…) Mais c’est au Monde diplomatique qu’il donnera de grands reportages, sur Belfast, l’Iran du Shah, la Turquie et les Philippines (…) il décide de s’installer définitivement en Asie en 1976. Se dit que le malais est la langue la plus simple de la région à maîtriser. Fait un an à Singapour. Puis une autre année à Hong-Kong. Et s’installe à Bangkok, vivant quelques mois dans l’une des bâtisses de la Villa Jim Thomson pour y écrire un guide sur... le Népal. Il ne quittera plus la capitale du Royaume

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(Evoque ensuite sa rencontre et son amitié avec Sondhi) Barang commencera par créer pour lui une version anglaise de Manager, son magazine phare, puis un supplément traitant spécifiquement des affaires du Mékong, vu comme le fil conducteur de la géopolitique et de l’économie de la région. Nouveau succès, interrompu par la crise de 1997. (…) Dans les années 1990, il est revenu à son goût strict des langues. Constatant que la littérature thaïe est l’une des moins traduites, il s’en fait le passeur. C’est à lui que l’on doit la découverte de « L’Ombre blanche », tout simplement l’un des meilleurs romans  (…) Et de l’œuvre entière de Saneh Sangsuk (en 2008, il est fait chevalier de l’Ordre des Arts et des lettres,  (…)

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À lui l’œuvre de son ami Chart Korbjitti (« La chute de Fak » « Sonne l’heure », toujours au Seuil, sous le patronage d’Anne Sastourné). À lui ce qu’il considère comme l’un des plus beaux romans thaïs, « L’Empailleur de rêves » de Nikom Rayawa (…) « Venin » un court texte de Saneh Sangsuk. (Vendu à plus de quarante mille exemplaires en Europe. »
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6Nous l’avons donc lu.

 

Nous avons donc, grâce à lui, pu approcher d’autres réalités de la Thaïlande et des Thaïlandais avec notre lecture de L’Ombre blanche, Portrait de l’artiste en jeune vaurien, et de Venin. (Cf. Nos articles A52 et A85), de Chiens fous de Chart Korbjitti. (Cf. Nos articles A142 et A143) (La  lecture de La « chute de Fak » de Chart Korbjitti  et de « Fille de sang » d’Arounwadi viendront plus tard)

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Qu’avons- nous appris d’eux sur la Thaïlande et les Thaïlandais ?

 

Nous avons appris avec Saneh Sangsuk, L’Ombre blanche, Portrait de l’artiste en jeune vaurien, que des Thaïlandais pouvaient être transgressifs.

 

« Je suis un dictionnaire d’imprécations », contre les « gens biens », contre les femmes rencontrées,  ses amis, contre les bonzes, les révolutionnaires,  l’école, la politique, les tabous …et même contre  l’écriture considérée comme la mort. « Ecrire c’est la mort. Essayer d’écrire, c’est essayer de se donner la mort ».

 

« Cet « artiste en jeune vaurien », terrassait tous « les liens qui unissaient les Thaïs » et revendiquait « d’enfreindre la loi et la morale ».   Même la famille et l’école ne trouvait pas grâce à ses yeux. Ils « n’étaient rien d’autre que des établissements de formation de chiens bâtards » (p.131). « Tu chantais l’hymne national. Tu récitais les prières. Tu reprenais le serment d’allégeance d’une voie rendue atone par l’ennui – Nous autres Thaïs De la nation Reconnaissants et gna gna gna …- alors que c’était chiant comme tout » (p. 123) etc…

 

Un livre évidemment loin des clichés sur la Thaïlande du sourire.

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Marcel Barang  traduisit aussi  le petit conte « Venin » de Sangsuk également, où « il raconte le combat de Patte folle contre le serpent, métaphore aux nombreuses interprétations possibles : la lutte de l’innocence contre l’imposture, de l’enfance brisée par la lâcheté des adultes, du venin, la parole « religieuse » qui empoisonne, la dénonciation de la crédulité des villageois, des superstitions voire des croyances du village, la critique du clergé « intéressé » et « corrompu », des imposteurs en tout genre … contre l’écriture, contre la mort même, contre lui-même. » (In Notre A85)

 

Avec le roman de Chart Korbjitti « Chiens fous » nous entrons dans un autre univers.

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a dédicace du roman de Chart Korbjitti est claire: « les personnages de ce roman existent réellement et y figurent sous leurs vrais noms ou sobriquets », comme Samlî, Chouanchoua, Met Kanoun, P’tit Hip, Nitt, Jâ, Toui Italie, Lân, le Vieux Otto et Thaï.

Ils ont ensemble des souvenirs, des anecdotes, des « histoires » qu’ils aiment partager quand ils se rencontrent, font la « fête » jusqu’à l’ivresse et/ou la « défonce ».  Ils ont surtout à un moment de leur vie, vécu ensemble une expérience, un mode de vie qu’ils considéraient comme « paradisiaque » et que d’autres voyaient comme hippie, à Bangkok, Pattaya et Phuket. Mais ce mode de vie a un prix, avec des addictions à l’alcool, à la drogue, le sentiment de l’échec, les « conflits » ou des rapports difficiles avec la famille. Une expérience du bonheur à laquelle tous vont renoncer, pour rentrer dans le rang, retrouver la famille, une vie plus traditionnelle, plus conformiste.

 

« Curieusement, un roman « thaïlandais » où n’apparaissait nulle référence à la Thaïlande. Aucune description, aucune référence au royaume, au bouddhisme, à la société thaïe, à l’actualité ... On était loin du mouvement hippie qui avait critiqué l’ordre établi, contesté la société de consommation, cherché d’autres formes du vivre-ensemble, d’autres valeurs, d’autres accès au « réel ». (In notre article)

 

Ou bien encore le roman Fille de sang, d’Aounwadi, présenté par Marcel Barang lui-même :

A 206. HOMMAGE A MARCEL BARANG, TRADUCTEUR ET « PASSEUR » DE LA LITTERATURE THAÏLANDAISE

« Quand paraît en 1997 Fille de sang, ce premier roman d’une jeune provinciale inconnue tranche vivement sur tous les courants habituels de la fiction thaïlandaise. À commencer par le roman régionaliste, style Fils de l’Issâne de Kampoon Boonthavee, péan déguisé de coutumes et de spécialités culinaires régionales : ici, l’accent est plutôt sur le traitement que subissent les bêtes à la ferme, la violence ordinaire, relatés sans complaisance, mais transmués par le regard fasciné de la jeune narratrice. Ici, c’est aussi une étude psychologique d’une rare complexité dans l’apparemment simple, procédant par jets de courants de pensée et campant des personnages hauts en couleur, gens des villes et gens des champs criants de vérité. Plus rare encore : la franchise de ton, l’exposé cru de relations familiales abominables, la narration d’une pratique pathologique qui ignore la morale et qui peut dégoûter le lecteur bien-pensant – comme ce fut le cas, initialement, pour son présent traducteur avant qu’il ne soit amené à passer outre ses préventions moralisantes par les qualités proprement littéraires du texte. » 

(Juin 2015. http://filledesang.blogspot.com/2015/06/fille-de-sang-dans-le-contexte.html )

 

Dans tous ces ouvrages, Marcel Barang a le chic de nous faire oublier la « traduction ». Cela tombe bien, car il avoue :  « Vous savez ce qui m’a le plus fait plaisir ? C’est quand L’Ombre blanche de Saneh Sangsuk est paru en l’an 2000 : pas une seule de la dizaine de notes de lecture dithyrambiques qui ont salué ce chef-d’œuvre n’ont fait état du traducteur ou de la traduction ! Passer totalement inaperçu, voilà la vraie accolade ! » ( In « Marcel Barang, une histoire française en Thaïlande ». Paru dans l’Humanité du 22 juillet 2015.)

 

Bref, Marcel Barang, par son travail inlassable, de découvreur, lecteur, et traducteur, nous fait accéder aux œuvres thaïlandaises qui comptent et nous révèlent bien des réalités, si différentes de l’ordre établi et des clichés auxquels on réduit le plus souvent la Thaïlande.

 

Merci M. Barang.

A 206. HOMMAGE A MARCEL BARANG, TRADUCTEUR ET « PASSEUR » DE LA LITTERATURE THAÏLANDAISE

____________________________________________________________________

A 52. Un grand écrivain thaïlandais : Saneh Sangsuk, L’Ombre blanche, Portrait de l’artiste en jeune vaurien. http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-52-saneh-sangsuk-un-grand-ecrivain-thailandais-96922945.html

 

A85. « Venin » de Saneh Sangsuk. http://www.alainbernardenthailande.com/article-a85-le-conte-venin-de-saneh-sangsuk-112495835.html

 

A142. « Chiens fous » de l’auteur thaïlandais Chart Korbjitti.

« Chart Korbjitti avec Saneh Sangsuk sont les deux romanciers les plus connus en France grâce au travail de leur traducteur Marcel Barang. Il est aussi reconnu en Asie du Sud-Est pour avoir reçu deux fois le prix du SEA-Write en 1982 pour « la Chute de Fak » et en 1993 pour « Sonne l’heure ». « La marginalité et le regard de la société sur l’individu restent ses thèmes de prédilection. On les retrouve dans ses deux grands romans, La Chute de Fak, et Les Chiens enragés qui mettent tous les deux en scène des personnages en rupture sociale. » (Louise Pichard-Bertaux

 

A142 et A143. Notre lecture de  « Chiens fous » de l’auteur thaïlandais Chart Korbjitti.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a142-chiens-fous-de-l-auteur-thailandais-chart-korbjitti-122456162.html

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a143-notre-lecture-de-chiens-fous-de-l-auteur-thailandais-chart-korbjitti-122551891.html

                                           -----------------------------

On peut lire aussi Marcel Barang sur le net :

https://thaifiction.wordpress.com

https://marcelbarang.wordpress.com

https://chansongs.wordpress.com 

 

Sur France-Inter : « Marcel Barang » par Jean-Noël Orengo http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=1127927

 

Marcel Barang, « La traduction littéraire passe par le mot à mot », Impressions d'Extrême-Orient [En ligne], 3 |  2013, mis en ligne le 28 décembre 2013,URL : http://ideo.revues.org/239

 

Une vingtaine de livres traduits en anglais par Marcel Barang dont par exemple :

 

The 20 best novels of Thailand (A Thai modern classics anthology)

Jan 1, 1994 by Marcel Barang, Mad Dogs and Co

Jan 1, 2002 by Chart Korbjitti and Marcel Barang

 

Of Time and Tide

Jan 1, 1995 by Atsiri Thammachot and Marcel Barang

 

The path of the tiger: [a Thai novel]

1994 ,by Sila Khoamchai and Marcel Barang

 

The Story of Jan Darra

Jan 1, 1995 by Utsana Phleungtham and Marcel Barang

“14 Thai Short Stories – 2014, part of an ongoing annual series, opens with the most notable story in the collection, Wiwat “Filmsick” Lertwiwatwongsa’s Another Day Of 1984 Happiness, a story of immediate relevance divided into four parts. In the first, a woman is haunted by a ghost from her past. She has a crush on a co-worker, but he’s in love with someone else. The kamnan rallies bring them together. Everyone talks about politics. “They talked about politics as if they had followed such things all their lives, even though Malee had never seen them read anything but entertainment news on the internet.”

In the next, a woman becomes the mistress of a man who wanted to buy a brown refrigerator. He looks like Nattawut Saikua, a red-shirt firebrand. The demonstrations give he and his estranged wife a common cause, and they are reconciled. The mistress masturbates to Nattawut Saikua on TV.

In the last part told in the second-person narrative, a gay man reads 1984 in public, pisses people off on Facebook, and has sex with his lover who is also his cousin. “Your old lover told you that your disorder was the only power you had in opposing the state. You thought it was a joke, but the comical conversation you didn’t understand remained with you.”

Here, Wiwat treats the absurdity of reading George Orwell’s book as an act of defiance, of the battles fought on Facebook, with ingenuity. No one knows why he or she is angry or sad. Is it because of politics or is it the relationship and are these things even mutually exclusive? Political engagement takes precedent over sexual engagement. Life is politics. The story engages, through content rather through form — a good opening for a collection of stories on a wide range of subjects.

In many stories, the various conflicts in Thailand serve as a basis for the various vulnerabilities faced by each protagonist. In Dusk On Charoen Pradit Road by Rattanachai Manabutra, an accident that sets a soldier’s M-16 flying and firing bullets in Pattani — an occurrence not so out of the ordinary — is set against a backdrop of a failing relationship. In Approach To Paradise by Nok Paksanavin, the protagonist’s lover, Firdaus, who was fascinated by banned books — “In the days of Saddam Hussein, the list of banned books was very long, starting with Virginia Woolf, and even the works of that writer you like, Jean-Paul Sartre” — dies without explanation. It feels, as you go through the story collection, that these are the themes writers and readers are supposed to be preoccupied by. The language is sometimes clumsy, with words calling attention to themselves. “After helping each other wash the dishes he would enter you.” And, “Gee, the soda has turned flat! He likes it better to drink when the soda is still bubbly”.

Some of these stories could, in fact, be skipped altogether. Many simply don’t warrant reactions or emotional response. In Laweng Panjasunthorn’s The Time Trader Who Worships Love, a small-time writer begins a business literally “selling time”, because, well, his lover had left him with a note saying, “Give me some time and then I’ll come back”. He makes millions by collecting wasted time and then selling it, “time for love” at the lowest price. He makes millions. “The time I sold was in popular demand. No price gouging: I sold time at reasonable prices. My business was growing so fast I hardly had any time left to do any writing, but I wasn’t worried, because I sold time, so I had plenty of it available.” Perhaps it’s a metaphor but this bit of imagination goes unexplained. All I know is I want my time back.

The book closes with an apt and thoughtful meditation, A Poem Should Not Mean But Be, by Saneh Sangsuk (the real name of the latest SEA Write winner Daen-aran Sangthong), who has two stories in the collection.

A writer sits at a bar, thinking about Buddhism and the things he’s read, from Rabindranath Tagore to Jorge Luis Borges. He gets beaten up.”

Pimrapee Thungkasemvathana

“Rich tapestry of Thai society”. Bangkok Post, “Life”. Published: 2 Feb 2015 at 06.00:
http://www.bangkokpost.com/lifestyle/book/464040/rich-tapestry-of-thai-society

A 206. HOMMAGE A MARCEL BARANG, TRADUCTEUR ET « PASSEUR » DE LA LITTERATURE THAÏLANDAISE
Cf. D’autres de nos articles consacrés à la littérature thaïlandaise.

 

23. Notre Isan : Introduction à la littérature thaïlandaise ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-23-notre-isan-la-litterature-thailandaise-1-79537350.html

 

25 . Notre Isan :  Pira Sudham, un écrivain de l’Isan.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-25-pira-suddham-un-ecrivain-de-l-isan-79537662.html Enfances thaïlandaises, de Pira Sudham, coll. Les enfants du fleuve, Fayard, 1983, 1990 pour la traduction française.

 

26. Un écrivain d’Isan : Pira Suddham, Terre de mousson.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-26-un-ecrivain-d-isan-pira-sudham-terre-de-mousson-79884217.html

 

A71. « Plusieurs vies »  de Kukrit Pramoj. Une vision de la Thaïlande.

Pramoj, Kukrit Plusieurs vies, traduit par Wilawan et Christian Pelleaumail, Paris, «Langues & Mondes» - l’Asiathèque, 2003

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a71-plusieurs-vies-de-kukrit-pramoj-une-vision-de-la-thailande-107792330.html

 

A104. « Ecrire Bangkok », avec cinq auteurs thaïlandais et A105. « Bangkok », écrit par cinq écrivains thaïlandais.

 

Il s’agit ici de profiter du travail de traduction et du livre de  Louise Pichard-Bertaux, in « ECRIRE BANGKOK, La ville dans la nouvelle contemporaine en Thaïlande », pour  tenter de comprendre  la  vision « littéraire » de Bangkok de cinq écrivains majeurs thaïlandais ; Atsiri Thammachot, Chart Korbjitti, Sila Khomchai, Wanich Jarungidanan, et Win Lyovarin, tous lauréats du SEA Write.

 

A106. 107 et 108 Histoire et littérature en Thaïlande.

Mme Louise Pichard-Bertaux, in  « ECRIRE BANGKOK, La ville dans la nouvelle contemporaine en Thaïlande », offre aussi dans sa première partie une introduction « permettant de comprendre l’évolution de la littérature moderne » thaïlandaise avec son lien aux principaux événements historiques du pays.

 

A119. Sunthorn Phu (1786-1855). L’un des plus grands  poètes thaïlandais.

Avec le livre de Frédéric Maurel « Clefs pour Sunthorn Phu, L’Harmattan, 2001.

 

A121. Lecture du Nirat « La montagne Dorée » de Sunthorn Phu (1786-1855).

Traduction de Frédéric Maurel. Clefs pour Sunthorn Phu,  L’Harmattan, 2001.

 
A 206. HOMMAGE A MARCEL BARANG, TRADUCTEUR ET « PASSEUR » DE LA LITTERATURE THAÏLANDAISE

 

 

 

À lui l’œuvre de son ami Chart Korbjitti (« La chute de Fak » « Sonne l’heure », toujours au Seuil, sous le patronage d’Anne Sastourné). À lui ce qu’il considère comme l’un des plus beaux romans thaïs, « L’Empailleur de rêves » de Nikom Rayawa (…) « Venin » un court texte de Saneh Sangsuk. (Vendu à plus de quarante mille exemplaires en Europe. »

 

Nous l’avons donc lu.

 

Nous avons donc, grâce à lui, pu approcher d’autres réalités de la Thaïlande et des Thaïlandais avec notre lecture de L’Ombre blanche, Portrait de l’artiste en jeune vaurien, et de Venin. (Cf. Nos articles A52 et A85), de Chiens fous de Chart Korbjitti. (Cf. Nos articles A142 et A143) (La  lecture de La « chute de Fak » de Chart Korbjitti  et de « Fille de sang » d’Arounwadi viendront plus tard)

Qu’avons- nous appris d’eux sur la Thaïlande et les Thaïlandais ?

Nous avons appris avec Saneh Sangsuk, L’Ombre blanche, Portrait de l’artiste en jeune vaurien, que des Thaïlandais pouvaient être transgressifs.

 

« Je suis un dictionnaire d’imprécations », contre les « gens biens », contre les femmes rencontrées,  ses amis, contre les bonzes, les révolutionnaires,  l’école, la politique, les tabous …et même contre  l’écriture considérée comme la mort. « Ecrire c’est la mort. Essayer d’écrire, c’est essayer de se donner la mort ».

« Cet « artiste en jeune vaurien », terrassait tous « les liens qui unissaient les Thaïs » et revendiquait « d’enfreindre la loi et la morale ».   Même la famille et l’école ne trouvait pas grâce à ses yeux. Ils « n’étaient rien d’autre que des établissements de formation de chiens bâtards » (p.131). « Tu chantais l’hymne national. Tu récitais les prières. Tu reprenais le serment d’allégeance d’une voie rendue atone par l’ennui – Nous autres Thaïs De la nation Reconnaissants et gna gna gna …- alors que c’était chiant comme tout » (p. 123) etc…

Un livre évidemment loin des clichés sur la Thaïlande du sourire.

 

Marcel Barang  traduisit aussi  le petit conte « Venin » de Sangsuk également, où « il raconte le combat de Patte folle contre le serpent, métaphore aux nombreuses interprétations possibles : la lutte de l’innocence contre l’imposture, de l’enfance brisée par la lâcheté des adultes, du venin, la parole « religieuse » qui empoisonne, la dénonciation de la crédulité des villageois, des superstitions voire des croyances du village, la critique du clergé « intéressé » et « corrompu », des imposteurs en tout genre … contre l’écriture, contre la mort même, contre lui-même. » (In Notre A85)

 

Avec le roman de Chart Korbjitti « Chiens fous » nous entrons dans un autre univers.

 

dédicace du roman de Chart Korbjitti est claire: « les personnages de ce roman existent réellement et y figurent sous leurs vrais noms ou sobriquets », comme Samlî, Chouanchoua, Met Kanoun, P’tit Hip, Nitt, Jâ, Toui Italie, Lân, le Vieux Otto et Thaï.

Ils ont ensemble des souvenirs, des anecdotes, des « histoires » qu’ils aiment partager quand ils se rencontrent, font la « fête » jusqu’à l’ivresse et/ou la « défonce ».  Ils ont surtout à un moment de leur vie, vécu ensemble une expérience, un mode de vie qu’ils considéraient comme « paradisiaque » et que d’autres voyaient comme hippie, à Bangkok, Pattaya et Phuket. Mais ce mode de vie a un prix, avec des addictions à l’alcool, à la drogue, le sentiment de l’échec, les « conflits » ou des rapports difficiles avec la famille. Une expérience du bonheur à laquelle tous vont renoncer, pour rentrer dans le rang, retrouver la famille, une vie plus traditionnelle, plus conformiste.

« Curieusement, un roman « thaïlandais » où n’apparaissait nulle référence à la Thaïlande. Aucune description, aucune référence au royaume, au bouddhisme, à la société thaïe, à l’actualité ... On était loin du mouvement hippie qui avait critiqué l’ordre établi, contesté la société de consommation, cherché d’autres formes du vivre-ensemble, d’autres valeurs, d’autres accès au « réel ». (In notre article)

 

Ou bien encore le roman Fille de sang, d’Aounwadi,  présenté par Marcel Barang lui-même :

 

« Quand paraît en 1997 Fille de sang, ce premier roman d’une jeune provinciale inconnue tranche vivement sur tous les courants habituels de la fiction thaïlandaise. À commencer par le roman régionaliste, style Fils de l’Issâne de Kampoon Boonthavee, péan déguisé de coutumes et de spécialités culinaires régionales : ici, l’accent est plutôt sur le traitement que subissent les bêtes à la ferme, la violence ordinaire, relatés sans complaisance, mais transmués par le regard fasciné de la jeune narratrice. Ici, c’est aussi une étude psychologique d’une rare complexité dans l’apparemment simple, procédant par jets de courants de pensée et campant des personnages hauts en couleur, gens des villes et gens des champs criants de vérité. Plus rare encore : la franchise de ton, l’exposé cru de relations familiales abominables, la narration d’une pratique pathologique qui ignore la morale et qui peut dégoûter le lecteur bien-pensant – comme ce fut le cas, initialement, pour son présent traducteur avant qu’il ne soit amené à passer outre ses préventions moralisantes par les qualités proprement littéraires du texte. » ( Juin 2015. http://filledesang.blogspot.com/2015/06/fille-de-sang-dans-le-contexte.html )

 

Dans tous ces ouvrages, Marcel Barang a le chic de nous faire oublier la « traduction ». Cela tombe bien, car il avoue :  « Vous savez ce qui m’a le plus fait plaisir ? C’est quand L’Ombre blanche de Saneh Sangsuk est paru en l’an 2000 : pas une seule de la dizaine de notes de lecture dithyrambiques qui ont salué ce chef-d’œuvre n’ont fait état du traducteur ou de la traduction ! Passer totalement inaperçu, voilà la vraie accolade ! » ( In « Marcel Barang, une histoire française en Thaïlande ». Paru dans l’Humanité du 22 juillet 2015.)

 

Bref, Marcel Barang, par son travail inlassable, de découvreur, lecteur, et traducteur, nous fait accéder aux œuvres thaïlandaises qui comptent et nous révèlent bien des réalités, si différentes de l’ordre établi et des clichés auxquels on réduit le plus souvent la Thaïlande.

Merci M. Barang.

 

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A 52. Un grand écrivain thaïlandais : Saneh Sangsuk, L’Ombre blanche, Portrait de l’artiste en jeune vaurien. http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-52-saneh-sangsuk-un-grand-ecrivain-thailandais-96922945.html

 

A85. « Venin » de Saneh Sangsuk. http://www.alainbernardenthailande.com/article-a85-le-conte-venin-de-saneh-sangsuk-112495835.html

 

A142. « Chiens fous » de l’auteur thaïlandais Chart Korbjitti.

« Chart Korbjitti avec Saneh Sangsuk sont les deux romanciers les plus connus en France grâce au travail de leur traducteur Marcel Barang. Il est aussi reconnu en Asie du Sud-Est pour avoir reçu deux fois le prix du SEA-Write en 1982 pour « la Chute de Fak » et en 1993 pour « Sonne l’heure ». « La marginalité et le regard de la société sur l’individu restent ses thèmes de prédilection. On les retrouve dans ses deux grands romans, La Chute de Fak, et Les Chiens enragés qui mettent tous les deux en scène des personnages en rupture sociale. » (Louise Pichard-Bertaux

 

A142 et A143. Notre lecture de  « Chiens fous » de l’auteur thaïlandais Chart Korbjitti.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a142-chiens-fous-de-l-auteur-thailandais-chart-korbjitti-122456162.html

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a143-notre-lecture-de-chiens-fous-de-l-auteur-thailandais-chart-korbjitti-122551891.html

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On peut lire aussi Marcel Barang sur le net :

https://thaifiction.wordpress.com

https://marcelbarang.wordpress.com

https://chansongs.wordpress.com 

 

Sur France-Inter : « Marcel Barang » par Jean-Noël Orengo http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=1127927

 

Marcel Barang, « La traduction littéraire passe par le mot à mot », Impressions d'Extrême-Orient [En ligne], 3 |  2013, mis en ligne le 28 décembre 2013,URL : http://ideo.revues.org/239

 

Une vingtaine de livres traduits en anglais par Marcel Barang dont par exemple :

 

The 20 best novels of Thailand (A Thai modern classics anthology)

Jan 1, 1994 by Marcel Barang, Mad Dogs and Co

Jan 1, 2002 by Chart Korbjitti and Marcel Barang

 

Of Time and Tide

Jan 1, 1995 by Atsiri Thammachot and Marcel Barang

 

The path of the tiger: [a Thai novel]

1994 ,by Sila Khoamchai and Marcel Barang

 

The Story of Jan Darra

Jan 1, 1995 by Utsana Phleungtham and Marcel Barang

“14 Thai Short Stories – 2014, part of an ongoing annual series, opens with the most notable story in the collection, Wiwat “Filmsick” Lertwiwatwongsa’s Another Day Of 1984 Happiness, a story of immediate relevance divided into four parts. In the first, a woman is haunted by a ghost from her past. She has a crush on a co-worker, but he’s in love with someone else. The kamnan rallies bring them together. Everyone talks about politics. “They talked about politics as if they had followed such things all their lives, even though Malee had never seen them read anything but entertainment news on the internet.”

In the next, a woman becomes the mistress of a man who wanted to buy a brown refrigerator. He looks like Nattawut Saikua, a red-shirt firebrand. The demonstrations give he and his estranged wife a common cause, and they are reconciled. The mistress masturbates to Nattawut Saikua on TV.

In the last part told in the second-person narrative, a gay man reads 1984 in public, pisses people off on Facebook, and has sex with his lover who is also his cousin. “Your old lover told you that your disorder was the only power you had in opposing the state. You thought it was a joke, but the comical conversation you didn’t understand remained with you.”

Here, Wiwat treats the absurdity of reading George Orwell’s book as an act of defiance, of the battles fought on Facebook, with ingenuity. No one knows why he or she is angry or sad. Is it because of politics or is it the relationship and are these things even mutually exclusive? Political engagement takes precedent over sexual engagement. Life is politics. The story engages, through content rather through form — a good opening for a collection of stories on a wide range of subjects.

In many stories, the various conflicts in Thailand serve as a basis for the various vulnerabilities faced by each protagonist. In Dusk On Charoen Pradit Road by Rattanachai Manabutra, an accident that sets a soldier’s M-16 flying and firing bullets in Pattani — an occurrence not so out of the ordinary — is set against a backdrop of a failing relationship. In Approach To Paradise by Nok Paksanavin, the protagonist’s lover, Firdaus, who was fascinated by banned books — “In the days of Saddam Hussein, the list of banned books was very long, starting with Virginia Woolf, and even the works of that writer you like, Jean-Paul Sartre” — dies without explanation. It feels, as you go through the story collection, that these are the themes writers and readers are supposed to be preoccupied by. The language is sometimes clumsy, with words calling attention to themselves. “After helping each other wash the dishes he would enter you.” And, “Gee, the soda has turned flat! He likes it better to drink when the soda is still bubbly”.

Some of these stories could, in fact, be skipped altogether. Many simply don’t warrant reactions or emotional response. In Laweng Panjasunthorn’s The Time Trader Who Worships Love, a small-time writer begins a business literally “selling time”, because, well, his lover had left him with a note saying, “Give me some time and then I’ll come back”. He makes millions by collecting wasted time and then selling it, “time for love” at the lowest price. He makes millions. “The time I sold was in popular demand. No price gouging: I sold time at reasonable prices. My business was growing so fast I hardly had any time left to do any writing, but I wasn’t worried, because I sold time, so I had plenty of it available.” Perhaps it’s a metaphor but this bit of imagination goes unexplained. All I know is I want my time back.

The book closes with an apt and thoughtful meditation, A Poem Should Not Mean But Be, by Saneh Sangsuk (the real name of the latest SEA Write winner Daen-aran Sangthong), who has two stories in the collection.

A writer sits at a bar, thinking about Buddhism and the things he’s read, from Rabindranath Tagore to Jorge Luis Borges. He gets beaten up.”

Pimrapee Thungkasemvathana

“Rich tapestry of Thai society”. Bangkok Post, “Life”. Published: 2 Feb 2015 at 06.00:
http://www.bangkokpost.com/lifestyle/book/464040/rich-tapestry-of-thai-society

 

 

Cf. D’autres de nos articles consacrés à la littérature thaïlandaise.

 

23. Notre Isan : Introduction à la littérature thaïlandaise ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-23-notre-isan-la-litterature-thailandaise-1-79537350.html

 

25 . Notre Isan :  Pira Sudham, un écrivain de l’Isan.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-25-pira-suddham-un-ecrivain-de-l-isan-79537662.html Enfances thaïlandaises, de Pira Sudham, coll. Les enfants du fleuve, Fayard, 1983, 1990 pour la traduction française.

 

26. Un écrivain d’Isan : Pira Suddham, Terre de mousson.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-26-un-ecrivain-d-isan-pira-sudham-terre-de-mousson-79884217.html

 

A71. « Plusieurs vies »  de Kukrit Pramoj. Une vision de la Thaïlande.

Pramoj, Kukrit Plusieurs vies, traduit par Wilawan et Christian Pelleaumail, Paris, «Langues & Mondes» - l’Asiathèque, 2003

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a71-plusieurs-vies-de-kukrit-pramoj-une-vision-de-la-thailande-107792330.html

 

A104. « Ecrire Bangkok », avec cinq auteurs thaïlandais et A105. « Bangkok », écrit par cinq écrivains thaïlandais.

 

Il s’agit ici de profiter du travail de traduction et du livre de  Louise Pichard-Bertaux, in « ECRIRE BANGKOK, La ville dans la nouvelle contemporaine en Thaïlande », pour  tenter de comprendre  la  vision « littéraire » de Bangkok de cinq écrivains majeurs thaïlandais ; Atsiri Thammachot, Chart Korbjitti, Sila Khomchai, Wanich Jarungidanan, et Win Lyovarin, tous lauréats du SEA Write.

 

A106. 107 et 108 Histoire et littérature en Thaïlande.

Mme Louise Pichard-Bertaux, in  « ECRIRE BANGKOK, La ville dans la nouvelle contemporaine en Thaïlande », offre aussi dans sa première partie une introduction « permettant de comprendre l’évolution de la littérature moderne » thaïlandaise avec son lien aux principaux événements historiques du pays.

 

A119. Sunthorn Phu (1786-1855). L’un des plus grands  poètes thaïlandais.

Avec le livre de Frédéric Maurel « Clefs pour Sunthorn Phu, L’Harmattan, 2001.

 

A121. Lecture du Nirat « La montagne Dorée » de Sunthorn Phu (1786-1855).

Traduction de Frédéric Maurel. Clefs pour Sunthorn Phu,  L’Harmattan, 2001.

 

 

 

À lui l’œuvre de son ami Chart Korbjitti (« La chute de Fak » « Sonne l’heure », toujours au Seuil, sous le patronage d’Anne Sastourné). À lui ce qu’il considère comme l’un des plus beaux romans thaïs, « L’Empailleur de rêves » de Nikom Rayawa (…) « Venin » un court texte de Saneh Sangsuk. (Vendu à plus de quarante mille exemplaires en Europe. »

 

Nous l’avons donc lu.

 

Nous avons donc, grâce à lui, pu approcher d’autres réalités de la Thaïlande et des Thaïlandais avec notre lecture de L’Ombre blanche, Portrait de l’artiste en jeune vaurien, et de Venin. (Cf. Nos articles A52 et A85), de Chiens fous de Chart Korbjitti. (Cf. Nos articles A142 et A143) (La  lecture de La « chute