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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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12 avril 2017 3 12 /04 /avril /2017 18:06
A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Nous avons au fil des années analysé quelques films thaïs historiques ou à base historique. Ainsi, le plus connu, La Légende de Suriyothai, de Chatrichalerm Yukol  et Coppola (2001) qui connut un immense succès commercial en Thaïlande et dans le monde (1).

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Il fut suivi en 2005 d’un film à grand spectacle également anglo-thaï narrant le complot de la reine Sisudachan en 1574 sous un titre mal traduit « the King maker – le faiseur de roi » (2).

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Nous avons enfin rencontré un personnage hors du commun, le japonais Yamada Nagamasa dans un film thaï spectaculaire de 2010 sous le titre « le Samouraï d’Ayuthaya » (3).

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Peu ou prou, ces films suivent la vérité historique ou la légende historique pour le premier même s’ils l’embellissent.

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Dans les années 1860, Anna Leonowens, anglaise victorienne bon teint, fut institutrice à la cour du roi Mongkut au milieu de beaucoup d’autres enseignants et en tirera deux volumes de mémoires gentiment romancés qui firent les délices des adaptateurs hollywoodiens, puisque pas moins de cinq films s’en inspireront sans parler d’une série TV dont deux comédies musicales et un dessin animé. Nous n’allions évidemment pas laisser de côté la fameuse histoire de la « gouvernante » des enfants du roi Mongkut, qui est à l’origine de cette abondante filmographie que nous nous sommes fait un devoir de visionner au moins pour partie (4).

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Il faut savoir que deux des films que nous ainsi avons regardés sinon admirés sont présentement toujours interdits de diffusion dans le pays. Nous ferons donc appel aux souvenirs et  notes rédigés par l’un d’entre nous qui les a vus à l’occasion d’un séjour en Malaisie où la censure est, en ce qui concerne l’histoire siamoise, moins pointilleuse.

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On peut apprécier à l’occasion les films sirupeux à prétention historique même si l’histoire y est plus ou moins malmenée. La saga des « Sissi » (5) n’a rien ajouté à la gloire de Romy Schneider et du bellâtre Karlheinz Böhm, la vision de l’empire autrichien de François-Joseph est angélique mais nous pouvons y apprécier la beauté radieuse de l’impératrice et une mise en scène fastueuse au milieu des bons sentiments à la pelle.

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L’interminable série des « Angélique, marquise des anges » remplie d’aventures et de rebondissements spectaculaires ne nous apprendra rien sur le siècle de Louis XIV mais a déjà la mérite de nous dévoiler presque entièrement la très belle anatomie de Michèle Mercier qui rivalisait alors en beauté avec Brigitte Bardot et le talent de Robert Hossein (6).

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Dans la filmographie de la « gouvernante » anglaise, les bons sentiments sont surabondants, les émotions intenses, la mise en scène pour les plus récents, somptueuse ; mais le résultat est consternant - vu tout au moins avec nos yeux d’ « historiens du dimanche » - avec un total travestissement de la vérité.

 

Résumons rapidement les films que nous avons vus avant de dénoncer les mensonges de la principale responsable Madame Anna Leonowens, traitresse à la vérité tout autant qu’à l’histoire et véritable imposteur.

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1946 : Rex Harrison et Irène Dunne.

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Le premier en date, 1946, en noir et blanc, version non musicale, est celui de ce tâcheron de John Cromwell spécialiste hollywoodien des bluettes romantiques. Le rôle principal, celui du roi, est tenu par Rex Harrison, la gouvernante est Irène Dunne,  Linda Darnel est Tuptim, épouse secondaire et adultère et Lee J. Cobb le premier ministre :

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Irène Dunne joue ici la veuve professeur d’anglais qui arrive avec son fils de l’autre bout du monde pour enseigner sa langue à la nombreuse progéniture du monarque et qui se retrouve devoir affronter un Lee J. Cobb à demi nu, une Linda Darnell bridée et un Rex Harrison têtu qui s’obstine à lui refuser la maison promise lors de son engagement. On trouve ce petit quelque chose édifiant qui enrobe souvent les films sur le choc des cultures, les leçons de féminisme par le fruit de l’Angleterre victorienne, et c’est toujours drôle en soi et vaut le voyage pendant une heure et demie pas totalement perdue. L’exotisme est de façade, on a connu bien meilleur ailleurs. L’amusant est de voir tous les acteurs occidentaux jouer les Thaïs. Lee J. Cobb devient un poussah bedonnant graissé au cirage.

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Rex Harrison en satrape siamois est délicieux, laqué des pieds à la tête, avec un accent à couper à la machette et une aimable misogynie.

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Linda Darnell joue en général dans les westerns les créatures sinon les gourgandines les plus exotiques, Espagnole, Mexicaine, Indienne :

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c’est la descendante d’un Cherokee, autant en faire une asiatique épouse infidèle qui sait se faire arracher ce qui lui sert de soutien-gorge avec beaucoup d’élégance dans le harem royal.

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Le rire nous fait pardonner bien des choses y compris le ridicule avec lequel est présentée la marmaille royale. Le film ne fut toutefois pas frappé par la censure, nous verrons plus bas pourquoi

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1956 : Yul Brynner et Deborah Kerr.

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La version la plus célèbre toujours interdite en Thaïlande, nous y reviendrons, est celle de 1956, comédie musicale avec Yul Brynner dont ses quelques gouttes de sang mongol le rende plus vraisemblable que son collègue Harrison même passé au cirage, Deborah Kerr ...

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... et Rita Moreno, une épouse infidèle du roi, hispanique que nous retrouverons plus volontiers dans « West side story » mais qui passe difficilement comme siamoise.

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Patrick Adiarte, alors jeune acteur philippin fait un prince Chulalongkorn convenable. Nous résumons le film en note (7).

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1999 : Chow Yun-fat et Jodie Foster

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Le roi est joué par un véritable asiatique sinon siamois du moins de Hong-Kong, le très médiatique Chow Yun-fat.

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Anna est Jodie Foster, belle comme le jour,

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Keit Chin, un vrai siamois (enfin) interprète le futur Rama V.

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Bai Ling, Sino-américaine qui fut consacrée comme l’une des plus belles femmes au monde joue une superbe Tuptim.

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La reine principale, « lady Thiang » est Deanna Youssof, Malaise d’origine malgré son nom, tout aussi belle que la précédente.

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Pour le scénario, on est en plein mélo, résumons rapidement deux heures et demie de spectacle en note (8). Ne citons que la finale : Nous allons alors découvrir l'identité du narrateur, qui n'est autre que le futur roi alors prince et ami proche de Louis Leonowens, Chulalongkorn, qui conclut en se demandant dans une dernière phrase comment une seule femme a pu autant illuminer le Siam. « Grâce à la vision de son père, le roi Mongkut, et aux enseignements d'Anna Leonowens, le roi Chulalongkorn a non seulement préservé l'indépendance du Siam, mais aussi aboli l'esclavage, instauré la liberté religieuse et reformé le système judiciaire ».

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Les longues discussions de la Fox lors de la préparation du film avec un comité d’historiens thaïs n’ont jamais abouti car respecter l’histoire vraie d’Anna Leonowens au Grand Palais de Bangkok aurait privé le film de la fiction romanesque sur laquelle il devait être construit, avec d’ailleurs un peu plus de scrupules qu’aucun de ses prédécesseurs. On a donc une belle histoire, mais certainement pas de l’histoire. Un beau film d’action et d’amour néanmoins qui en définitive n’a pas une once de rapport avec la vérité historique. Et nous pouvons écouter toujours avec le même plaisir l’opéra bouffe d’Offenbach, « la belle Hélène », vision tout à fait iconoclaste de la guerre de Troie sans en faire une référence historique au regard des récits d’Homère.

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Qui était donc cette égérie auto-proclamée muse du roi Mongkut ?

 

La véritable histoire d’Anna fut méticuleusement dévoilée au début des années 70 par le Dr W.S. Bristowe (un spécialiste des araignées !) qui étudia avec un soin d’entomologiste la biographie de Louis T. Leonowens, le fils d’Anna. Bristowe revisita du coup la vie d’Anna et publia en 1976 « Louis and the King of Siam » un ouvrage resté confidentiel et c’est dommage car l’histoire d’Anna, la vraie, est certainement étonnante même si elle est loin des mièvreries de Hollywood.

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Nous avons suivi la piste de Bristowe qui démonte tous les mensonges de ses écrits ainsi que le féroce article de Michel Deverge « Les réincarnations de Anna Leonowens ». Louis lui-même précisa sans complaisance que les écrits de sa mère ont très largement « embelli la vérité »  (9). Ainsi par exemple il naquit en Australie alors pays de « convicts » et de déclassés, nous apprend-t-il et non à Londres (c’est évidemment plus distingué) comme le prétendait sa mère. Il ne s’agit probablement pour lui d’un règlement de compte familial – on n’est jamais trahi que par les siens – puisqu’une très sérieuse étude de deux érudits australiens en 2010 contribue au rétablissement de la vérité (10).

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Anna était née Edwards à Ahmadnagar en Inde le 26 novembre 1831 et non pas Crawford en 1834 au Pays de Galles. Son père Thomas Edwards n’était pas un noble capitaine de l’armée des Indes tombé au champ d’honneur pendant la rébellion Sikh mais un menuisier arrivé dans le sous-continent en 1825, engagé dans la Bombay Infantry et marié à une quarteronne, Mary Anne Glasscott, une horreur inexpiable, à l’époque du « raj » britannique. Il n’y a pas de déshonneur à naître fille de menuisier, le Christ fut charpentier, et moins encore à naître fille de quarteronne, donc octavonne si ce n’est que dans l’Angleterre victorienne et plus encore dans ses colonies, les sang-mêlé étaient considérés comme une espèce tout juste supérieure au crapaud. Lors de son séjour à Bangkok, les portes de la bonne société anglaise lui furent toujours fermées. Thomas Edwards mourut peu de temps avant la naissance d’Anna. Après une éducation peut-être reçue en Angleterre, elle retourna en Inde à 14 ou 15 ans, probablement dans les années 1845-1846. Sa mère s’était remariée à un caporal irlandais de l’armée des Indes, Patrick Donohoe qui voulait la marier à un homme beaucoup plus âgé qu’elle. Elle fit alors une fugue au Moyen-Orient avec un Révérend Percy Badger, grand amateur de petites filles, il en épousa une de 12 ans. Ses biographes sont discrets à ce sujet puisqu’il devint par la suite un orientaliste distingué. Elle retourna alors en Inde et épousa à 18 ans un employé de bureau Thomas-Leon Owens et non pas le Capitaine Thomas Leonowens qui aurait été selon elle mort d’insolation pendant une chasse au tigre. Thomas Owens, ne mourut pas dans une distinguée chasse au tigre mais d’apoplexie en 1859 à Penang où il avait échoué comme maître d’hôtel après une longue et difficile errance ayant conduit pendant quatre ans le couple en Australie.

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De leurs quatre enfants, les deux aînés étaient morts dans l'enfance. Pour survivre avec sa fille Avis et son fils Louis, Anna se lança dans l’enseignement et ouvrit une école pour les enfants des officiers britanniques à Singapour, mais l'entreprise ne fut pas un succès financier même si elle y acquit une bonne réputation comme éducatrice.  De Singapour elle rompit avec une sœur Eliza restée en Inde, dont une fille épousait – nouvelle horreur - Edward John Pratt un eurasien dont le petit-fils William Henry Pratt allait tout de même devenir l’acteur Boris Karloff, bien connu des amateurs de films d’horreurs ! Pas de sang mêlé dans la famille, la poêle se moque du chaudron.

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En 1862, elle dut accepter une offre faite par le consul siamois à Singapour, Tan Kim Ching, d'enseigner l’anglais aux femmes et aux enfants du roi. Celui-ci voulait donner à ses épouses et concubines et 82 enfants une éducation occidentale moderne. Elle envoya alors sa fille Avis (elle aussi née en Australie) à l'école en Angleterre et a emmena son fils Louis avec elle à Bangkok.

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Elle enseigna l’anglais pendant 6 ans sans que l’on soit certain qu’elle n’ait jamais rencontré le roi et pas plus que son fils Louis n’ait jamais joué aux billes ou au ballon prisonnier avec le futur Rama V.

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Ainsi le 15 mars 1862, le vapeur Chao Phraya en provenance de Singapour touche le port de Bangkok. A son bord, Anna Harriette Leonowens engagée comme institutrice d’anglais par le Roi Mongkut. Anna remplaçait les épouses de deux missionnaires américains, le Dr Bradley et le Dr Jones, qui de 1851 à 1854 avaient eu le temps de fatiguer leurs élèves et d’irriter le roi avec un enseignement fondé exclusivement sur des textes religieux et des images de la Bible. Le 5 juillet 1867, Anna quitte Bangkok pour un congé pour raisons de santé en Angleterre et souhaitait négocier un retour à la cour dans de meilleures conditions. En octobre 1868, elle est à New York quand elle apprend la mort du Roi auquel succède un de ses élèves de la cour, le prince Chulalongkorn. Dans sa courtoise réponse à sa lettre de condoléances, le nouveau Roi ne l’invite pas à revenir au Siam et à reprendre son enseignement. Il se contente de la remercier de ses condoléances dans une lettre chaleureuse mais de pure convenance. A l’inverse de beaucoup d’étrangers qui servirent le royaume, elle ne bénéficia pas de la moindre décoration que les monarques distribuaient pourtant avec générosité.

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A 27 ans, Louis Leonowens en difficultés financières retourna au Siam sans avoir obtenu d’aide financière de sa mère et y obtint une commission de capitaine dans la Cavalerie Royale. Il participe – réellement cette fois-ci – à la répression d’une nouvelle révolte des Shans en 1902.  Il fut plus tard fondateur d’une compagnie d’import-export et d’immobilier qui porte encore son nom en Thaïlande (Louis T. Leonowens Limited/บริษัท หลุยส์ ตี. เลียวโนเวนส์ (ประเทศไทย) จำกั) et y fit souche.

 

Activité en 1914 :

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Anna avait continué son travail de dissimulation à Bangkok avec l'aide des bons missionnaires protestants américains dont elle sut épouser l'ardeur anti-polygame. Il ne semble pas que la bonne société anglo-américaine de l’époque se soit vraiment laissé abuser car elle ne fut pas reçue dans les cercles diplomatico-commerciaux de la capitale. Eut-elle été proche du Roi que nul n’aurait laissé passer la chance de connaître un agent d’influence au palais, surtout à une époque charnière quand se préparait le dépeçage colonial de l’Asie du Sud-Est.

 

Elle resta aux Etats-Unis d’Amérique où elle ouvrit une école à New-York pour les filles qui fut un échec commercial. Sa carrière littéraire va alors commencer. Quatre articles paraissent sous son nom dans l’Atlantic Monthly (1870) et sous le titre The English Governess at the Siamese Court, being recollections of six years in the Royal Palace of Bangkok.

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Grand et immédiat succès en Amérique puritaine, vite exploité et augmenté de la publication d’un livre de même titre et de la publication dans la même revue (1872) de deux nouveaux articles The Favourite of the Harem et L’Ore, a slave of a Siamese Queen. Le succès ne se démentant pas, le tout est repris et enrichi dans un nouveau livre Romance in the Harem (1874).

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Dans ses ouvrages, Anna, armée des seules armes du savoir, de la vertu et de la foi protestante, se donne un très beau rôle auprès du Roi, rôle missionnaire dans un pays païen et luxurieux, civilisateur chez les sauvages, démocrate dans une autocratie, enseignant chez les ignorants. Elle sait aussi titiller les imaginations victoriennes par la description habilement horrifiée de vices siamois croustillants comme la polygamie. Le mythe était né.

 

La résurrection d’Anna fut le fait de Margaret Landon, auteur en 1944 de Anna and the King of Siam, gros succès aussi grâce à un judicieux mélange des thèmes des deux ouvrages et à la transformation de son héroïne en une américaine, républicaine, toujours pieuse mais libérée. Le mythe était bien installé, la comédie musicale et l’amour impossible pointaient sous le roman.

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Ses inventions littéraires furent sans doute moins le fait d'une imagination débordante que nées du désir de respectabilité qui l'obsédait depuis sa cruelle jeunesse ou, plus prosaïquement, de la volonté d’augmenter ses ventes. Elle mourut au Canada en 1915 à l'âge de quatre-vingt-cinq ans après être devenue entre 1876 et 1897 une grande dame patronnesse de Halifax en Nouvelle Ecosse. Sa tombe se trouve au cimetière du Mont Royal à Montréal.

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 La relation qu’Anna donna du Siam est entachée de grossières erreurs. On citera une de ses plus belles inventions, celle des oubliettes du Grand Palais où étaient jetées les concubines en disgrâce irrémédiable. Le Grand Palais n’a jamais eu d’oubliettes pour la bonne raison que la nature marécageuse du sol se prêtait mal à ce genre de génie civil. Jolie création aussi que le drame du bûcher dont elle se dit le témoin oculaire et où se serait consommé le châtiment d’une concubine royale, (Anna ne les aimait vraiment pas) et d’un moine coupables d’avoir commis ensemble le péché de chair. Le feu n’a jamais été un châtiment sous la dynastie, surtout pour les moines qui l’utilisent saintement pour les crémations et jamais le roi Mongkut n’a fait périr l’une de ses épouses ou concubine fut-elle adultère et encore moins Tuptim qui lui donna des héritiers.

La princesse Vudhichalerm Vudhijaya (à gauche sur la photo), descendante directe de Tuptim, a donné en 2001 une interview où elle explique que le roi Mongkut fut moine pendant 27 ans avant de devenir roi et qu’il respectait les principes bouddhistes Il ne fut jamais question de torturer ou d'exécuter sa concubine Tuptim qui en réalité fut l'une des 36 épouses du Roi  Chulalongkorn et non du Roi Mongkut :

 

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Quant aux membres de la famille royale, s’ils étaient coupables de forfaiture, ils étaient enfermés dans des sacs de soie et battus à mort à l’aide de maillets sacrés réservés à cet effet.

 

Anna ne parlait pas la langue siamoise quoiqu’elle ait prétendu. Nous en avons un exemple amusant : parlant de son « grand cœur », nous dirions d’un « cœur grand comme le monde », elle le transcrit « Chi Yai » mais elle a été de toute évidence victime d’une farce de plus ou moins bon goût. Si nous le prononçons à la française, « chi yaï », tout simplement, ชิ ใหญ่, c’est une « grande bonzesse ». En prononçant « chi » d’une autre façon, « khi » la farce se corse, ขี้ ใหญ่ devient une « grosse merde ». Cet exemple n’est pas le seul.

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Elle donna du bouddhisme une description farfelue et de l’histoire du Siam une version qui nous parait avoir été purement et simplement copié au mot près sur ce qu’en a écrit John Bowring en 1857.

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Elle reproduit en tête de son premier ouvrage la lettre qu’elle aurait reçue du monarque pour l’inviter à venir enseigner l’anglais à la phratrie. Curieusement, alors que le roi Mongkut signait toutes ses correspondances « S.P.P M. Monkut, primus (ou major) rex siamensum » (Somdech Phra Poramenthon – ou Paramendr selon sa transcription -  Maha Mongkut Major Rex siamensium » - สมเด็จพระปรเมนทรมหามงกุฎ)

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celle-ci aurait été signé « S.S.P.P. Maha Mongkut » avec un S de trop, il est déjà singulier qu’il ait prit lui-même la peine d’écrire cette correspondances à l’une des multiples enseignantes de ses enfants. Il est encore plus singulier qu’il n’ait pas utilisé sa souscription habituelle, soucieux qu’il était de montrer sa parfaite connaissance du latin ? De là à penser que ce document relève de la fantaisie, il n’y a qu’un pas que nous n’hésitons pas à franchir. Le mieux est parfois l’ennemi du bien ! Elle se garde de reproduire dans son premier mémoire une photographie de cette lettre que lui aurait adressée le monarque pour l’embaucher alors que celle que lui a adressée le jeune monarque Rama V en remerciements à sa lettre de condoléances lors du décès de son père est reproduite avec complaisance. Curieux à tout le moins ?

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Elle n’a probablement jamais rencontré le Roi autrement qu’au hasard des couloirs du palais.

 

La question de l’idylle entre le roi et la bergère n’est d’ailleurs pas abordée dans ses écrits, car elle  correspond mal à l’image d’une respectable veuve victorienne. C’est une pure invention hollywoodienne. Lorsque Anna débarque au Siam, le roi a 60 ans ; c’est un vieillard qui pour assouvir ses passions vieillissantes a plusieurs épouses et de nombreuses concubines.

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En 1946, Rex Harisson est encore tout à fait présentable à 38 ans. En 1956, Yul Brynner en a 36, tout aussi séduisant. En 1999, Chow Yun-fat en a 44, sans avoir pris une ride. Ce que nous savons du physique de l’institutrice n’a en outre rien pour susciter quelque passion que ce soit même s’il est vrai que « l’on ne voit bien qu’avec le cœur » comme disait Saint Exupéry !

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Que pouvait-il avoir de commun entre cette institutrice hautaine, prétentieuse et coincée, de peu d’instruction, et le Roi Mongkut ?

 

Humble moine pendant plus de 20 ans, créateur d’une obédience bouddhiste austère qui vit encore, fin politique sachant naviguer entre les appétits coloniaux et préserver l’indépendance du Siam, il fut père de quelques 70 ou 80 enfants, conservateur déclaré mais modernisateur éclairé, parlant et écrivant l’anglais sans l’aide de Anna, assez fin mathématicien pour inviter le gouverneur de Singapour, Henry Orde, à le rejoindre le 18 août 1868 au point de longitude est 99°42’ et latitude nord 11°39’ pour admirer une éclipse totale de soleil de 6 minutes et 46 secondes qu’il avait calculée. Le gouvernement français envoya une délégation d’astronomes qui témoigna du triomphe scientifique du souverain. C’est au lieu de l’éclipse, à Prachuab Khiri Khan, que le Roi contracta la malaria qui allait l’emporter le 18 octobre 1868, à l’âge de 64 ans.

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Elle n’a jamais rempli à la cour d’autres fonctions que celles de professeur d’anglais au milieu d’une foule d’autres professeurs de la progéniture royale, l’une des rares professions que l’Angleterre victorienne autorise aux femmes, et certainement pas celle de « gouvernante ». Une gouvernante est en réalité une véritable maitresse de maison qui est presque de la famille. Elle est plus qu’une domestique. Dans la France de la Comtesse de Ségur, on l’appelle « Mademoiselle » fut-elle veuve, elle partage la table de ses maîtres au quotidien et ne la déserte qu’en présence d’invités. Anna ne fut jamais qu’une modeste institutrice.

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Nous connaissons au vu de nos multiples articles les raisons pour lesquelles le roi Rama V a pu, entre les voracités respectives des colonialistes français et anglais, sauvegarder la relative indépendance du Siam au prix de gigantesques abandons territoriaux, Laos, partie du Cambodge et de la Malaisie. Il n’a pas instauré une liberté religieuse qui existait depuis longtemps dans les faits. Quant au sort des esclaves, Monseigneur Pallegoix nous dit qu’il était beaucoup moins rude que celui des domestiques des maisons bourgeoises de son époque. Il suffit de parcourir Dickens pour avoir une idée du sort des domestiques dans l’Angleterre victorienne.

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

La modernisation de la législation fut tout simplement le fruit d’une nécessité absolue pour obtenir la disparition du régime des « protections » qui permettait à des dizaines de milliers de sujets d’échapper à la justice et à la fiscalité royale.

 

Nous avons au moins une certitude, c’est que l’évolution du Siam commencée sous le règne du roi Mongkut et continuée sous celui du roi Chulalongkorn ne doit rien de rien de rien aux leçons que cette prétentieuse institutrice prétend avoir donné à l’héritier du trône, son élève parmi des dizaines d’autres.

 

Il nous prend envie de la comparer à l’épouse de Talleyrand, une ravissante idiote née aux environs de Pondichery...

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

qui disait lorsqu’on lui demandait ses origines, « je suis d’Inde » .

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

La censure

 

Elle a frappé les deux versions de 1956 et 1999.

 

Pour le général Prakat Sataman, alors président de la commission de censure en 1999, cette « love story » plutôt bénigne s'efforce intentionnellement de miner la monarchie et déforme sérieusement l'histoire thaïlandaise. Il aouta que « Si nous coupions toutes les scènes qui, d'après nous, moquent la monarchie, et si nous montrions quand même le film, il ne durerait pas plus de vingt minutes sur une durée initiale de 2 h 28 »

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Tout importateur de cette nouvelle version, tournée en Malaisie avec Jodie Foster et Chow Yun-Fat (l'acteur fétiche de John Woo, le réalisateur) et du classique hollywoodien de 1956 avec Yul Brynner et Deborah Kerr, risque jusqu'à six mois de prison et une amende. Pire, les vendeurs de copies piratées peuvent tomber sous le coup du crime suprême de « lèse-majesté », équivalent à la trahison, passible hypothétiquement de la peine de mort. Sans aller à cette extrémité, le risque est au minimum pour les passeurs de copies pirates de six mois en prison et une amende de 21.000 bahts. La 20th Century Fox avait quinze jours pour faire appel ce qu’elle ne fit pas. Omnipotente, la commission de censure était constituée d'universitaires, de journalistes, des membres de la commission nationale du film et de policiers. Elle statua le 28 décembre 1999. Quinze des dix-neuf censeurs ont opté pour l'interdiction, trois exigeant des coupes longues. Elle a considéré que plusieurs scènes déforment l'histoire et insultent le roi. Un membre de la Commission a fustigé le film en disant: « Les cinéastes présentent le roi Mongkut comme un cow-boy qui monte sur le dos d'un éléphant comme un cow-boy sur son cheval ». Dans une autre scène, effectivement à tout le moins fort maladroite, Chow Yun-fat jette sa couronne et son portrait sur le sol, ce qui est au regard des Thaïs totalement inacceptable.

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Le film est sorti juste avant les fêtes aux Etats-Unis où, servi par des critiques clémentes sinon flagorneuses, il figura dans le top 10 du box- office, sans pourtant trop « casser la baraque ». Le film arriva sur les écrans français le 26 janvier.

 

Pour répondre aux éventuelles objections thaïlandaises, le scénario et le « casting » ne présentaient plus comme en 1956 le Roi comme un imbécile et dénigré la culture thaïe comme inférieure à celle de l’occident. Bien au contraire, ce « remake » avec un acteur asiatique montre le roi comme un homme cultivé, maniant plusieurs langues, sensible aux besoins de sa famille et désireux de fournir à ses enfants une éducation occidentale pour les conduire à maintenir des relations égalitaires avec les puissances européennes.

 

Si un certain nombre de changements avaient été apportés au scénario à la demande des autorités thaïes, aucun accord final ne fut trouvé et finalement le film a été réalisé en Malaisie.


On a pu considérer que la décision finale prise par le gouvernement de Chuan Likpai fut une réaction excessive sous prétexte de défendre la culture thaïe, créant un précédent dangereux pour d'autres œuvres artistiques ou prétendument artistiques considérées comme culturellement offensantes ou politiquement sensibles.

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Les esprits bien-pensants de l’occident ont fait la comparaison avec la prostitution interdite mais néanmoins tolérée, à la corruption dans les affaires et l’administration, aux normes de sécurité dans le monde du travail, etc….

 

Les deux films devaient-ils susciter une telle réaction ? Le général Prakat Sataman, bon ou mauvais prétexte, assura que la diffusion du film pourrait susciter des émeutes violentes des fidèles à la monarchie qui pourraient devenir hors contrôle.

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Un universitaire thaïlandais cité dans un article du Los Angeles Times a mis l'accent sur le rôle politique clé joué par la monarchie pour assurer la stabilité politique et sociale. Expliquant son soutien à l'interdiction, il fit la différence entre les gens instruits capables de comprendre qu’il s’agissait d’une production hollywoodienne ce que ne pourraient pas faire les personnes non éduquées qui, regardant le film au « premier degré » pourraient être influencés par une représentation inexacte de la plus haute institution du pays.

 

Curieusement la première version cinématographique mettant en vedette Irène Dunne et Rex Harrison, a été diffusée au début des années 50 en Thaïlande mais ne semble pas avoir attiré l’attention de la censure. La raison en est simple :

 

Le maréchal Sarit prit le pouvoir en 1957 et mit alors l’accent sur le monarque et la fidélité à la monarchie comme source de légitimité. Il rétablit incontestablement le rôle actif de la monarchie  rétablissant des cérémonies publiques négligées depuis 1932, encourageant le roi à apparaître en public et manifestant publiquement son allégeance au roi. Ces liens étroits entre la monarchie, l'armée et l'État thaïlandais persistent peu ou prou de nos jours.

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre l'interdiction des deux films pour s’opposer à toute tache sur la monarchie thaïlandaise dans une ambiance qui n’existait pas en 1946.

 

Mais si l’on devait censurer la niaiserie hollywoodienne, ce que l’on est parfois conduit à souhaiter, ne videraient-on pas les salles de cinéma ? Il n’y a que chez Montherlant que l’on envoie « en prison pour médiocrité » (11) et de nos jours nous manquerions cruellement d'infrastructures pénitentiaires.

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Peut-on faire la distinction entre le spectateur ou le lecteur qui est susceptible de comprendre et celui qui ne l’est pas ?  « La censure est la peine de mort de la liberté de penser » a dit ou aurait dit Victor Hugo.

 

Doit-on s’excuser d’apprécier des cinéastes « maudits » comme Veit Harland ou Leni Riefenstahl ou d’aimer des auteurs non moins maudits comme Céline ou Rebatet même s’il leur arrive d’être parfois totalement déboussolé ? Ils sont frappés comme en Thaïlande par le « politiquement correct » même s’il n’a pas du tout le même sens à Paris ou à Berne qu’à Bangkok.

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Le résultat en est aujourd’hui fort simple au vu des nouvelles technologies, tout ce qui est interdit est accessible sur Internet. Sans parler des téléchargements portant atteinte aux droits d’auteur, ceux portant sur des œuvres cinématographiques ou littéraires « interdites » ou verrouillées est accessible (12). Ces pratiques de censure, quelles qu’en soient les raisons, bonnes ou mauvaises sont désormais parfaitement, obsolètes. Il y a actuellement (2017) au moins 20 millions d’«internautes » dans le pays.

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

(1) Voir notre article A 51 – « Cinéma thaïlandais : La légende de Suriyothai » dont nous avons dit « Ou comment utiliser le cinéma pour « inventer » l’Histoire du Siam ». http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-51-cinema-thailandais-la-legende-de-suriyothai-95050366.html

 

(2) Voir notre article A 102 « Un film thaï sur le complot de la reine Sisudachan du Siam en 1574 ou un portugais « faiseur de roi » au Siam au XVIème siècle? ». http://www.alainbernardenthailande.com/article-a102-un-film-thai-sur-le-complot-de-la-reine-du-siam-en-1547-116474511.html

 

Nous préférons le titre original thaï, « กบฏท้าวศรีสุดาจันทร์ » « Kabot thao Sisudachan » « Le complot de la reine Sisudachan » car c’est l’histoire du complot ourdi par la reine, la véritable histoire à peine romancée de cette Agrippine siamoise, épouse de สมเด็จพระไชยราชาธิรา Chairachathirat, fils de Ramathibodi II, qui règne depuis 1546.

 

(3) Voir notre article 73 « Yamada Nagamasa, Le Japonais qui devint Vice-Roi au Siam au XVIIème siècle ».http://www.alainbernardenthailande.com/article-73-yamada-nagamasa-le-japonais-qui-devint-roi-au-siam-au-xviieme-siecle-115599893.html

 

(4) La liste n’est probablement pas limitative :

1946 : Anna et le Roi de Siam (Anna and the King of Siam), film américain de John Cromwell avec Irène Dunne et Rex Harrison - 1951 : Le Roi et moi (The King and I), comédie musicale américaine de Richard Rodgers et Oscar Hammerstein II créée par Gertrude Lawrence et Yul Brynner - 1956 : Le Roi et moi (The King and I), film musical américain de Walter Lang avec Deborah Kerr et Yul Brynner, adapté de la comédie musicale précédent, version interdite -  1972 : Anna et le Roi (Anna and the King), série télévisée américaine en 13 épisodes de Gene Reynolds avec Samantha Eggar et Yul Brynner - 1999 : Le Roi et moi (The King and I), film d'animation américain de Richard Rich, adapté de la comédie musicale - 1999 : Anna et le Roi (Anna and the King), film historique américain d'Andy Tennant, avec la très belle Judie Foster et le charismatique Chow Yun-fat, version interdite - 1999 encore : Anna et le Roi, un dessin animé de Richard Rich.

(5)  Sissi (1955) - Sissi impératrice (1956) - Sissi face à son destin (1957).

 

(6) Angélique, marquise des anges (1964) – Merveilleuse Angélique (1965) - Angélique et le roi (1966) – Indomptable Angélique (1967) - Angélique et le sultan (1968).

 

(7) Résumons rapidement cette œuvrette qui vaut surtout pour la partie musicale :  Une jeune veuve anglaise, Anna Leonowens part avec son jeune fils Louis (Rex Thompson) au Siam afin de devenir la « gouvernante » des enfants du roi Mongkut. Malheureusement, ce dernier refuse de lui donner la maison qu'il lui avait promise et l'oblige à vivre dans le palais. Mécontente, Anna décide de quitter le Siam, mais Lady Thiang (Terry Saunders qui n’a pas spécifiquement le physique de l’emploi), la première femme du souverain, la fait changer d'avis. Elle décide alors d'aider le roi qui prend l'habitude de la faire réveiller à des heures tardives pour lui poser des questions. Un ambassadeur d'Angleterre, sir Edward, doit venir au Siam pour se rendre compte si le roi est réellement un barbare. Avec l'aide d'Anna, le roi réussira à prouver que son pays est civilisé et offrira une fête très réussie. Tout semble aller pour le mieux. Anna a même appris au roi à se tenir correctement à table. Tuptim, la dernière femme du roi Mongkut, arrivée de Birmanie en cadeau, s'enfuit après la fête pour retrouver son amoureux (un moine, cela fait mieux dans le tableau) et s’enfuit avec lui. Les soldats du roi finissent par la retrouver. Celui-ci veut la faire fouetter pour la punir alors que son amoureux s'est noyé dans la poursuite. Anna s'oppose à cette sanction, lui disant qu'en agissant ainsi, il se conduirait comme un barbare. Le roi s’incline et ne la fait donc pas fouetter. Mais Anna décide de quitter tout de même le Siam. Le jour de son départ, on vient la prévenir que Mongkut est très malade. Elle va le voir et apprend qu'il va mourir. Elle prend alors la décision de rester pour s'occuper de ses enfants, notamment du prince héritier. L’interdiction du film en Thaïlande intervint à l’initiative du Maréchal Pibun en octobre 1956, offensé par la manière dont était présentée la monarchie, à la demande du gouverneur de Bangkok ayant fait état d’incident assez vifs de la part des spectateurs lorsque le film fut très brièvement joué dans la capitale.

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(8) Anna Leonowens , veuve depuis peu, vient au Siam avec son fils Louis pour y enseigner l'anglais aux enfants du Roi. Intelligente, dotée d'un fort tempérament, elle séduit le roi qui veut à la fois moderniser son pays contre les menaces des colonialismes britannique et français tout en respectant les anciennes traditions donnant au Siam son identité. Anna est séduite par les enfants du roi, particulièrement la princesse Fa-Ying (jouée par Melissa Campbell, une australienne qui a probablement du sang asiatique dans les veines). Celle-ci meurt du choléra, les deux héros, le roi et la professeur deviennent intimement liés dans la peine. Ce lien qui les unit va être mis à rude épreuve lors de l'exécution d'une des concubines du roi, Tuptim, et de son amant. Désireuse de retrouver un amour de jeunesse devenu moine, elle se rase la tête et se fait elle-même bonzesse. Découverte, elle est injustement accusée (une erreur judiciaire, c’est mieux dans le tableau) d'avoir eu une relation sexuelle avec le moine, son prétendu complice. Tous deux ont la tête tranchée malgré une intempestive tentative d'Anna pour sauver la jeune Tuptim : le roi ne peut se permettre de perdre la face aux yeux de son peuple et de passer pour un faible en cédant aux jérémiades d'une anglaise qui plus est. Nous allons enfin voir arriver le « méchant », il en faut un : Anna organise une cérémonie en l'honneur des Britanniques présents au Siam afin d'en faire des alliés le moment venu. Le roi s'apprête à déclarer la guerre à la Birmanie sous protectorat britannique car depuis peu le Siam était victime d’attaques frontalières, c’est la version hollywoodienne de la révolte des états shans. Mais contrairement à ce que lui et ses ministres pensaient, il ne s'agissait pas là d'une manœuvre des Britanniques (évidemment !) mais d'une trahison du général en chef Alak (joué par Randall Duk Kim qui a bien la physionomie du fourbe).

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Celui-ci a trompé son propre régiment, loyal au roi, pour récupérer les uniformes siamois et en vêtir ses troupes, et tuer le frère du roi, le prince Chaofa (joué par le Singapourien Kay Siu Lim). Les intentions d'Alak sont claires : bouter les étrangers hors du royaume et conquérir la Birmanie, vieux rêve des anciens rois siamois. Mais le représentant de la Compagnie des Indes Orientales britannique qui a tout intérêt à rester dans le pays, charité bien ordonnée commence par soi-même, permet de mettre le complot à nu. Dès lors le roi et sa famille tentent de fuir la capitale du royaume trop vulnérable et de gagner le monastère où le roi a passé la plus grande partie de sa vie. Prétextant de partir à la recherche d'un éléphant blanc, symbole de prospérité, la famille royale se met en marche accompagnée d’Anna. Malgré son profond chagrin pour la mort de Tuptim, elle a décidé de rester fidèle au roi. Elle a déjà de toute évidence un petit faible pour lui ! Rattrapés par l'armée rebelle d'Alak, les gardes du corps du roi décident alors de faire sauter un pont pour ralentir la progression de l'ennemi et donner du temps aux renforts alors au Nord, de venir au secours de leur souverain. Dans une scène dont il faut bien dire qu’elle est remarquable, le roi garde son flegme, en tentant d'attirer Alak sur le pont pour le faire sauter et lui avec. Mais Anna, contrairement aux ordres du roi, et plutôt que de fuir vers le monastère, décide alors de sauver l'homme qu'elle aime et, grâce à son fils Louis, réussit à persuader l'ennemi de la présence derrière le roi d'une importante force britannique, des feux d'artifices donnant l'illusion d'un déluge de fusées « Congreve », alors utilisées par l'armée britannique comme arme offensive, pendant que Louis sonne le clairon pour parfaire le stratagème.

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L'armée rebelle prend la fuite mais Alak dans une dernière tentative tente d'abattre le roi avec un mousquet. Alors un garde du corps fidèle se sacrifie et provoque alors l'explosion du pont pendant qu'Alak y est encore. Classique évidemment dans les poncifs l’histoire du serviteur fidèle qui sacrifie sa vie pour son maître ! Va-t-il y avoir une « happy end » ? Hélas non ! Dans la scène finale, Anna se résigne à partir, ne pouvant bien sûr épouser l'homme qu'elle aime, tandis que le roi ne peut non plus épouser une gouvernante anglaise. Ce grand amour apparaissait déjà quoique plus discrètement dans les versions précédentes, faut-il le préciser.

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(9) Louis conta son histoire sans la moindre complaisance pour sa mère ; nous la trouvons sur le site Internet de sa société : http://louistcollection.com/en/louis-t-story.html

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(10) Le passage du couple en Australie qui le conduisit à une catastrophe financière a fait l’objet en 2010 d’une très méticuleuse étude de deux archivistes australiens, Alfred Habegger et Gerard Foley : « Anna and Thomas Leonowens in Western Australia, 1853‐1857 » publiée sur le site officiel http://www.sro.wa.gov.au/. Une étude sans concession de Susan Morgan l’avait précédé : « Bombay Anna : The Real Story and Remarkable Adventures of The King and I Governess ». Berkeley - University of California Press, 2008. pp. 274.

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(11) In : « La reine morte ».

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(12) Nous nous sommes livré à  une expérience, sans toutefois (évidement !) aller jusqu’au bout en interrogeant Google :

Pour nos films en français et en anglais : 

Télécharger « Le roi et moi » 744.000 résultats

Télécharger « Anna et le roi » 392.000 résultats

Download « Anna and the king » 18.600.000 résultats

Download « The king and I » 87.300.000 résultats

En thaï :

ดาวน์โหลด « The king an I » 93.000.000 de résultats

ดาวน์โหลด « Anna and the king » 26.000.000 de résultats

Pour quelques œuvres cinématographiques pratiquement interdites :

Nous nous sommes limités au plus maudit entre les maudits des films de Veit Harland :

Télécharger « le juif Suss » 1.990 résultats

Download « the jew Suss » 265.000 résultats

Herunterladen « jüdischen Süss » 21.000 résultats

Pour la littérature « maudite »

Télecharger « les pamphlets de Céline » 277.000 résultats

Le pire :

Lorsque l’ouvrage écrit par Hitler en prison, « Mein Kampf » est tombé dans le domaine public 70 ans après sa mort, la « bonne conscience universelle » a poussé des cris d’orfraie en affirmant que cette œuvre immonde allait désormais être accessible à tous ! Allons donc, disponible en 23 langues (pas le thaï) sur un site suédois :

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

Et sur Google :

Télécharger « Mein Kampf » 27.900 réponses

Download « Mein kampf » 1.160.00 réponses

Herunterladen « Mein kampf » 207.000 réponses

 

A 220 -  « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.
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20 février 2016 6 20 /02 /février /2016 18:04
A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

C’est bien le vrai, le Robinson Crusoé de notre jeunesse. Nous n’en lisions que des versions édulcorées et abrégés se terminant lorsqu’il quitte son île. L'immortel roman de Daniel Defoë a été traduit, trahi, torturé, massacré, déformé, se trouve à l’origine de toute une longue théorie de robinsonnades, de mauvais films, d’opérettes et d’images d’Epinal ...

 

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

....toutes sur le thème de la joie ineffable de vivre dans une île déserte et d’y rencontrer de bons sauvages. Or, l’épisode des 28 années passées sur l’île déserte ne représente guère que le tiers des aventures de Robinson ! Tout le monde les connaît mais peu les ont lues dans leur intégralité ! Nous avons voulu relire l’immortel roman, avec un plaisir tel que nous l’avons relu jusqu’au bout pour tomber sur son passage au Siam qui nous eut laissé indifférent au temps de nos 15 ans.  

 

En 1651, il a 19 ans, Robinson Crusoé quitte York contre la volonté de son père pour naviguer sur les océans. 

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

Au lieu de devenir avoué, une position « au-dessus du médiocre » il s’embarque en cachette, subit un premier naufrage qui ne lui sert pas de leçon. 

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

Il s’embarque à nouveau. Le navire est arraisonné par des pirates de Salé et il devient l'esclave d'un Maure. Il parvient à s'échapper sur un bateau volé en compagnie d’un jeune esclave noir et ne doit son salut qu'à un navire portugais qui passe au large de la côte ouest de l'Afrique

 

 

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

Arrivé au Brésil, Crusoë devient le propriétaire d'une plantation de tabac achetée avec le bénéfice procuré par la vente de l’embarcation et de l’esclave au capitaine portugais. 

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

Toutefois il est en manque de main d’œuvre. En 1659, il se joint à une expédition partie à la recherche d'esclaves nègres en Afrique, mais à la suite d’une tempête il est naufragé sur une île déserte à l'embouchure de l'Orénoque en Amérique du Sud

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

Nous connaissons la suite : Tous ses compagnons sont morts, il parvient à récupérer des armes et des outils dans l'épave. Il fait la découverte d'une grotte, se construit une habitation et confectionne un calendrier en faisant des entailles dans un morceau de bois. Il chasse, cultive le blé, apprend à fabriquer de la poterie et élève des chèvres. 

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

Ce n’est pas – version pieuse – le paradis retrouvé, c’est la juste punition divine de la désobéissance aux ordres de son père. Crusoë est très « préchi-précha » aussi parle-t-il en permanence d'une faute, d'un péché qui fut à l'origine de sa vie aventureuse et de ses malheurs. Il lit la Bible mais tout  lui manque, surtout la compagnie des hommes. 

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

Il s'aperçoit que l'île qu'il appelle « Désespoir » reçoit périodiquement la visite de cannibales qui viennent y tuer et manger leurs prisonniers. On peut être esclavagiste mais abhorrer le cannibalisme, il songe à les exterminer, mais ne s’en arroge pas le droit, « pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ». Il souhaite simplement se procurer une compagnie et un serviteur (esclave). Un prisonnier parvient à s’évader, c’est Vendredi, ils deviennent amis (tout autant qu’un maître puisse être un ami de son esclave). 

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

28 ans après son arrivée sur l’île, arrive un navire anglais. Une mutinerie vient d'éclater, les rebelles veulent abandonner leur capitaine sur l'île. Le capitaine et Crusoé parviennent à reprendre le navire et à retourner en Angleterre avec Vendredi qui sera toujours un serviteur dévoué. 

 

 

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

Il repart pour le Brésil, sa plantation a été bien entretenue par son subrécargue, il est devenu riche. Mais le mal de la mer le reprend. Il doit en outre vendre sa plantation pour ne pas avoir à se convertir au catholicisme et envisage de retourner en Angleterre. Il choisit le chemin des écoliers, voyage en Espagne et de là en France, où il est attaqué par des loups dans les Pyrénées.

 

 

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

Il rejoint l’Angleterre mais, voyageur impénitent, est bientôt repris par le goût du négoce et des voyages, il part pour Madagascar et les Indes, puis pour la Chine et le Siam, trafique, s'enrichit et rentre en Angleterre par la Sibérie et l’Allemagne.

 

Quelle était la denrée dont le commerce était alors, vers 1702-1703, le plus fructueux entre l'Inde et la Chine, et à laquelle s'intéressa tout particulièrement Robinson Crusoé ? C’était l'opium. Et ceci se passait il y a environ 300 ans, quelque 150 ans avant la fameuse « guerre de l'opium ». La Chine, à l’époque de sa splendeur et de sa pleine indépendance, achetait l'opium à l'Inde des Grands Mogols.

 

Lisez plutôt ce passage cueilli à la fin de la deuxième partie du roman, celle qui est le plus souvent oubliée :

 

« … Après un long séjour en ce lieu (Calcutta) et bon nombre de projets formés pour mon retour en Angleterre, sans qu'aucun répondit à mon désir, le négociant anglais qui logeait avec moi, et avec lequel j'avais contracté une liaison intime, vint me trouver un matin : « Compatriote, me dit-il, j'ai un projet à vous communiquer. Comme il s'accorde avec mes idées, je crois qu'il doit cadrer avec les vôtres également, quand vous y aurez bien réfléchi. Ici nous sommes placés, ajouta-t-il, vous par accident, moi par mon choix, dans une partie du monde fort éloignée de notre patrie ; mais c'est une contrée où nous pouvons, nous qui entendons le commerce et les affaires, gagner beaucoup d'argent. Si vous voulez joindre mille livres sterling aux mille livres sterling que je possède, nous louerons ici un bâtiment, le premier qui pourra nous convenir. Vous serez le capitaine, moi je serai le négociant, et nous ferons un voyage de commerce à la Chine. Pourquoi demeurerions-nous tranquilles ? Le monde entier est en mouvement, roulant et circulant sans cesse ; il n'y a point dans l'univers de fainéants, si ce n'est parmi les hommes : pourquoi grossirions-nous le nombre des fainéants » ? 

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

Je goûtai fort cette proposition, surtout parce qu'elle semblait faite avec beaucoup de bon vouloir et d'une manière amicale. Il se passa toutefois quelque temps avant que nous eussions pu nous procurer un navire à notre gré, et, quand nous eûmes un navire.il ne fut pas aisé de trouver des marins anglais, c'est-à-dire autant qu'il en fallait pour gouverner le voyage et diriger les matelots que nous prendrions sur les lieux. A la fin cependant nous trouvâmes un lieutenant, un maître d'équipage et un canonnier anglais, un charpentier hollandais et trois Portugais, matelots du gaillard d’avant. Avec ce monde et des marins indiens tels quels, nous pensâmes que nous pourrions passer outre.

 

Il y a tant de voyageurs qui ont écrit l'histoire de leurs -voyages et de leurs expéditions dans ces parages, qu'il serait pour tout le monde assez insipide de donner une longue relation des lieux où nous allâmes et des peuples qui les habitent. Je laisse cette besogne à d'autres et je renvoie le lecteur aux journaux des voyageurs anglais, dont beaucoup sont déjà publiés et beaucoup plus encore sont promis chaque jour.

 

Nous nous rendîmes d'abord à Achem, dans l'île de Sumatra, puis de là à Siam, où nous échangeâmes quelques-unes de nos marchandises contre de l'opium et de l'arack. Le premier est un article d'un grand prix chez les Chinois, et dont ils avaient faute à cette époque. Bref, nous fîmes un fort bon voyage, et je gagnai tant d'argent dans cette première expédition, et j'acquis de telles notions sur la manière d'en gagner davantage, que, si j'eusse, été de vingt ans plus jeune, j'aurais été tenté de me fixer dans ce pays et n'aurais pas cherché fortune plus loin. Mais mon compagnon de voyage et moi nous avions une idée différente…. »

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

Cet épisode siamois, quoique bref, passe le plus souvent inaperçu. Nous n’en trouvons qu’un bref rappel dans un amusant article de l’ « Éveil économique de l’Indochine » de 1928 (1) et une très brève allusion dans un article de 1975 (2). Il n’apparait pas non plus, ce qui est un comble, dans diverses versions du roman traduites en thaï sous le titre โรบินสัน ครูโซ (« Robinsan Khrouso »).

 

 

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

Nous vous livrons la conclusion qui ne nous laisse pas indifférents : « Enfin, bien résolu à ne pas me harasser davantage, je suis en train de me préparer pour un plus long voyage que tous ceux-ci, ayant passé soixante-douze ans d’une vie d’une variété infinie, ayant suffisamment appris à connaître le prix de la retraite et le bonheur qu’il y a à finir ses jours en paix » (3).

A 210 - ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

Notes

 

(1) « Variétés, Robinson Crusoë, importateur d’opium en Chine » numéro du 22 avril 1928.

 

(2) Jean Ricard in «  Robinson Crusoë, voyageur imaginaire, témoin de la pénétration du christianisme en Chine et en Haute-Asie au début du dix-huitième siècle », Revue de l'histoire des religions, tome 187 n°1, 1975. pp. 71-83.

 

(3) Nous avons utilisé la traduction la plus ancienne, celle de son premier traducteur,  Pétrus Borel, pleine de délicieuses emphases romantique (reprint Marabout 1977).

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16 janvier 2016 6 16 /01 /janvier /2016 18:07
A 209. LECTURE DU ROMAN THAÏLANDAIS « LA CHUTE DE FAK » DE CHART KORBJITTI.

Traduit du thaï par Marcel Barang.

 

Il s’agit ici de proposer une lecture du roman « La Chute de Fak » de Chart Korbjitti*, paru en 1981 et qui a obtenu  le prix du SEA-Write Award (Sahitya Akademi Award) en 1982, après vous avoir déjà présenté la lecture d’un autre de ses romans « Chiens fous ».** Ce rappel est d’importance tant ces deux romans sont si différents par leur structure, leur thématique et leur style et démontrent le talent de cet auteur, qui est, avec Saneh Sangsuk,  l’un des deux romanciers thaïlandais les plus connus en France.

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« Chiens fous » s’affichait comme autobiographique (« Les personnages de ce roman existent réellement », disait-il) et racontait les histoires d’une bande de copains, aux parcours si différents, mais qui se rencontraient parfois,  vivaient en communauté une période leur vie,  en  « hippies »,  à Pattaya, Bangkok,  Phuket, et appréciaient  de se retrouver pour papoter autour d’une bouteille, d’un joint jusqu’à l’ivresse, la défonce. Oui, on aimait discuter, évoquer des souvenirs, des anecdotes, mais jamais on ne faisait dans le sérieux.  On ne parlait pas de politique, de religion, On ne refaisait pas le monde. On ne se révoltait pas contre l’ordre établi. Seul l’ordre familial et aussi pour certains l’amour d’un père et/ou d’une mère était là pour leur rappeler leur devoir, leur responsabilité, le modèle qu’il fallait respecter (une famille, un métier, un mariage, des enfants). (In notre A142**) 

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« Chiens fous » était construit sur une structure complexe. Ainsi « Chouanchoua était arrivé à Phuket au chapitre 1 pour écrire un livre et rencontrer ses amis et on le retrouve au dernier chapitre, deux mois après, à Bangkok, avec ses  amis  Otto, partant pour l’Allemagne, Thaï avec sa femme reprenant l’affaire familiale, lui conseillant d’écrire l’histoire d’Otto, avec leur approbation.  Entretemps, nous avions croisé  P’tit Hip, de Toui d’Italie, de John, Tongtiou, Dam, Ratt, Jâh, Peuttt, Met Kanoun, Nit, Yong, Lan, etc, suivi, un moment, les histoires du Vieux, de Samlî, d’Otto et de Thaï, sur des périodes différentes, avec des retours en arrière, des entrelacements. Ils avaient bougés, changés, vécus bien des galères, partagés bien des bouteilles … en toute amitié. »

 

 

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Avec « « La Chute de Fak » rien de tel.

 

On va suivre l’histoire sur 303 pages, d’UN personnage, Fak, jusqu’à sa mort, dans UN village paysan du centre de la Thaïlande, structurée chronologiquement, après un prologue, avec deux parties comportant 3 chapitres chacune, intitulées par l’auteur, « Dans les rets » et « Vers la liberté ».

Chart Korbjitti nous décrit donc la vie tragique de Fak dans un village paysan des années 60, avec son organisation religieuse bouddhiste et sociale, son calendrier, ses cérémonies, ses fêtes, ses rites, ses us et coutumes, et avec l’arrivée de la modernité (Avec l’introduction de l’électricité, de la télévision, des appareils électroménagers, etc) qui va bouleverser son mode de  vie, mais avec toujours la pagode au centre du village.                                

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1ère lecture. Version courte.

 

Toute lecture impose des choix, essentiellement déduits du style, de la structure et de l’intrigue de l’œuvre. Il ne faut donc pas être étonné que nous avons préféré présenter une forme de résumé de « La chute de Fak » qui suivrait la chronologie marquée par les saisons, les cérémonies du temple, les semestres scolaires ; commençant par un prologue important qui raconte la vie de Fak avant l’événement qui va faire basculer sa vie. Il y a effectivement un avant et un après. Avant, c’était un fils exemplaire qui aidait son père à accomplir les tâches de concierge ; un novice ensuite qui  passa en trois années, les trois examens de théologie au chef-lieu de la province, qui  lui valurent d’être aimé et admiré par les bonzes et d’être un modèle pour les villageois. Certes il défroqua, mais pour ne pas se « prélasser » dans la religion, et aider son père qui trimait dur. Un bon fils, qui aida également son père pendant le service militaire de deux ans en lui envoyant sa solde.

 

 

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Mais à son retour il vit que son père avait pris une jeune femme quelque peu dérangée.  L’année suivante son père mourut et  Fak eut la malheureuse idée de prendre pitié et de garder la veuve à la cabane. A la fête de la pagode, « Fak commença à perdre sa réputation. »

 

D’ailleurs le prologue (pp.11-21) en son premier paragraphe est explicite sur le sujet du roman :

 

« Ceci est l’histoire d’un jeune homme qui a pris pour femme une veuve qui n’avait pas toute sa raison. (L’histoire se serait sans doute terminée là si la veuve n’avait été la femme de son père.) Et par le plus grand des hasards cette histoire est arrivée au sein d’une petite communauté rurale, si bien qu’elle est devenue un scandale énorme qui a ébranlé les convictions morales de presque tout le monde dans le village, chacun y allant de ses commentaires et jugements en fonction de l’opinion qu’il s’était faite sur cette relation contre nature. »

 

On suivra ensuite les deux parties intitulées par l’auteur, « Dans les rets » et « Vers la liberté » qui correspondent bien à la vie tragique de Fak, à savoir un Fak se débattant  dans les rets du malheur, essayant de dire sa vérité (Il a pris la veuve de son père par pitié, et non pour coucher avec elle) à des villageois qui l’avait condamné, et qui ne voyaient que ce qui pouvait l’accabler.

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En effet, Fak prit le travail de concierge de son père et avait accueilli la veuve de son père, mais il n’avait pas vu là matière à scandale, ni que l’on aurait pu l’accuser d’immoralité,  mais dès le début les agissements de la veuve de son père (montrant ses seins ) lui valurent des remontrances et une invitation à la  contrôler ; Il en allait de la réputation de la commune.

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Fak verra l’année suivante sa situation empirer,  plus personne ne voulant discuter et même le saluer ; On ne l’invite plus, on ne fait plus appel à lui pour les préparations des cérémonies comme autrefois. Il se sent exclu de la communauté. Il le constatera à la fin de la 1ère partie où personne du village ne viendra à la crémation de son père. Il se sentira humilié. Mais à cette occasion,  il rencontrera le fossoyeur Kaï –enfin- quelqu’un qui le croyait, et qui –comme lui- était un paria, un intouchable. Il eut la malheureuse idée de lui offrir un verre d’alcool de riz, puis de terminer ensemble la bouteille.  Il se saoula, hurlant sa peine, reprochant à son père d’avoir pris femme lui valant la détestation du village. Mais le pouvoir de l’alcool fut une révélation.

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La 2ème partie « Vers la liberté » racontera son addiction, sa dégradation jusqu’à sa mort (La liberté ?).

 

 « Il s’émerveilla du pouvoir extraordinaire que contenait cette bouteille. Cet alcool lui avait permis de s’endormir facilement, d’oublier radicalement tous ses malheurs. Il lui avait redonné confiance en lui-même et sa peur, son anxiété avaient diminué et disparu au bout de quelques verres ». Il eut une révélation d’une « voie nouvelle (qui) le conduirait loin de toute entrave » contrairement à « la voie étroite de la vertu (qu’) il avait empruntée fort longtemps. »

 

La vie de Fak va  alors basculer dans cette voie nouvelle qui n’ était  que son addiction à l’alcool, avec ses conséquences : le travailleur acharné  était devenu un mauvais travailleur, oubliant, bâclant, trainant à accomplir ses tâches avec une  consommation d’alcool qui augmentait chaque jour et qui se terminait toujours à la tombée de la nuit, jusqu’à être ivre mort chez Kaï, le fossoyeur, qui était devenu son intime.  Il se négligeait, sentait mauvais, portait des chemises sales. La situation ne faisait qu’empirer, ainsi le jour de Songkran, Il n’avait pas même pas entendu la cloche de la pagode, et il put voir que les gens s’écartaient, « rebutés par son odeur de fauve mêlée aux relents d’alcool. ».

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L’abbé voulut l’aider et lui fit promettre de ne plus boire d’alcool. Il promit, mais dès le lendemain, sa souffrance était telle, qu’il ne put dormir, au milieu des vomis, des contractions, des nausées, des hallucinations, et renonça au petit matin. Les villageois y virent un nouveau scandale  et ressentaient désormais de la haine pour lui.

 

A la rentrée scolaire, les élèves le méprisaient et l’appelaient « Fak le poivrot ». En effet, Fak parfois ne se réveillait pas le matin, et un jour des élèves durent même aller le réveiller pour qu’il puisse ouvrir l’école. Criant, ils surprirent la veuve nue sous la moustiquaire. Fak, se réveillant péniblement, les insulta et jeta avec force une petite noix de coco, qui malheureusement atteignit le  front de l’élève Tang ; ce fut un nouvel incident. Les parents vinrent se plaindre à l’école, les instituteurs se réunirent ensuite pour discuter du comportement bizarre de Fak. Finalement,  le directeur lui proposa de démissionner. Il alla ensuite se soûler chez Oncle Kaï et sur le chemin du retour à sa cabane, il fut agressé sauvagement par trois individus, roué de coups, eut le visage tuméfié, perdit quatre dents. Il n’osait plus sortir, et à la fin août, Fak reçut son dernier salaire.

 

Fak, souffrant, tourmenté, se demanda ce qu’il avait fait pour mériter un karma pareil. Mais Fak ne pensait qu’ à boire sa bouteille d’alcool de riz et se soûler, et  sa condition physique se dégrada. Celui qui autrefois était montré en exemple par les mères, était devenu le croque-mitaine qui pouvait faire peur aux enfants (« Fak va venir t’emporter et les enfants s’arrêtaient de brailler » ).

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Au début novembre Fak va même connaître la prison. Il n’avait plus d’argent pour boire et dut aller chercher un peu de son argent qu’il avait confié au directeur de l’école, mais celui-ci prétendit que Fak ne lui avait jamais donné d’argent. Furieux, Fak  hurla partout que le directeur était un escroc, un fils de pute. Il n’hésita pas à venir l’injurier à l’école, perturbant les classes ;  Le directeur fit prévenir la police, qui  vint l’arrêter et le mit en prison. Fak  essaya en vain de se disculper, mais personne ne le croyait. Il fut relâché avec la promesse de ne plus injurier le directeur qui passa pour un homme généreux et remarquable.

 

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Fak repartit, blessé, éreinté, tremblant, des crampes au ventre avec … un besoin irrépressible d’alcool et une question : « Où est-ce que je vais trouver l’argent pour acheter à boire ? » Fak alla voit les trois instituteurs qui logeait à l’école et  Prîtcha lui donna 20 baths. Il envoya la veuve acheter une bouteille, souffrant, et pour la première fois, crachant du sang. On assistera  alors à la mort de Fak, qui  « fut accueillie avec jubilation par pas mal de gens ». La veuve poursuivit sa quête, anxieuse, recherchant partout Fak comme « un chien perdu qui cherche son maître ». Les habitants s’inquiétèrent de son comportement et le Kamnan Yom décida  de la faire l’interner à l’hôpital psychiatrique Khlon San à Bangkok ; On y apprit qu’elle s’en était échappée il y avait des années.

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Le sixième et dernier chapitre était consacré à la crémation de Fak, où il allait encore subir un dernier outrage. Oncle Kaï demanda au directeur d’école  s’il  voulait assurer les frais des funérailles. Celui accepta à condition de les faire  après le festival célébrant l’anniversaire du révérend père abbé. Il fallut néanmoins attendre six mois.

 

Certes « presque tout le monde de la commune était venu, ne portant pas de noir, comme il était de coutume », mais il n’était pas là pour Fak, « mais  pour vérifier, si  le processus de crémation du nouveau four crématoire était fiable ». Les villageois firent même « la queue pour regarder les flammes à l’intérieur par l’ouverture. Nul ne se soucia  de  Fak, qui eut droit à quatre bonzes qui « assurèrent un service minimum en un temps record ». Oncle Kaï dut mettre seul le corps de Fak dans le four crématoire. 

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Kaï fut écoeuré, choqué. Il avait été trompé. Il alla acheter une bouteille d’alcool, pour la boire seul, pensant à Fak, aux bons moments passés ensemble. Il était indigné par cette profanation, que l’on ait pu se servir ainsi du corps de Fak, comme un chien ou un cochon. Il eut même droit au mot du directeur qui estima que « maître Fak était quelqu’un d’assez utile. Même mort, son corps (pouvait) encore servir ». Oncle Kaï pensa à la veuve, et « resta assis à boire et à tenir compagnie à Fak jusqu’au soir ». Il décida que c’était sa dernière crémation.

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« La Chute de Fak » de Chart Korbjitti, par la forme choisie est plus une fable qu’un roman, présentant une communauté villageoise vivant ensemble les mêmes valeurs, partageant les mêmes cérémonies religieuses, le carême, les crémations, les anniversaires des personnalités, les  grands événements comme l’ouverture de la nouvelle école ou l’introduction de l’électricité, occasions aussi pour se divertir avec le repas pris en commun, le liké, le cinéma, le feu d’artifice … avec la pagode au centre du village. Mais une communauté intraitable avec ce qu’elle considère comme une immoralité affichée, dont Fak paiera le prix, par son exclusion. On peut voir aussi dans toute la deuxième partie, à travers l’exemple de Fak, les conséquences de l’addiction à l’alcool, avec sa dégradation physique et morale, sa déchéance, le regard méprisant de la communauté, une  voie menant à la mort.

 

On peut constater aussi que nul ne peut savoir les aléas de son destin ; Ainsi en va-t-il de Fak, un être aimé, admiré, devenu un modèle pour sa communauté, et qui va par un acte pourtant généreux, voir sa vie basculer, et se trouver exclu, méprisé, haï. Nul ne connait son karma.

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2ème lecture. Version longue.

 

Chart Korbjitti nous décrit donc la vie tragique de Fak dans un village paysan des années 60, avec son organisation religieuse bouddhiste et sociale, son calendrier, ses cérémonies, ses fêtes, ses rites, ses us et coutumes, et avec l’arrivée de la modernité (Avec l’introduction de l’électricité, de la télévision, des appareils électroménagers, etc) qui va bouleverser son mode de  vie, mais avec toujours la pagode au centre du village.

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0Quand un enfant naissait on le portait à la pagode pour que le révérend père lui trouve un nom propice et conforme à sa date de naissance. Quand un fils ou un petit fils était en âge de devenir novice, c’est à la pagode qu’on le faisait ordonner et qu’il venait résider. Bien entendu, quand quelqu’un mourait, c’est à la pagode qu’on apportait le corps pour l’incinérer. Pour quiconque voulait faire des rencontres, c’est à la pagode qu’il fallait se rendre. C’est à la pagode que le chef du village réunissait les villageois, que les officiels du district venaient établir les cartes d’identité individuelles et les services sanitaires vacciner contre les épidémies. Les vieux allaient à la pagode faire leurs dévotions et les policiers à la poursuite de malfaiteurs s’arrêtaient à la pagode pour prendre des renseignements. Individuellement et collectivement, tout le monde dépendait de la pagode. » 

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0Un village où on va suivre pas à pas, chapitre après chapitre, la vie d’exclu de Fak, sa chute et sa mort. Le prologue (pp.11-21) en son premier paragraphe nous donne le sujet du roman :

 

« Ceci est l’histoire d’un jeune homme qui a pris pour femme une veuve qui n’avait pas toute sa raison. (L’histoire se serait sans doute terminée là si la veuve n’avait été la femme de son père.) Et par le plus grand des hasards cette histoire est arrivée au sein d’une petite communauté rurale, si bien qu’elle est devenue un scandale énorme qui a ébranlé les convictions morales de presque tout le monde dans le village, chacun y allant de ses commentaires et jugements en fonction de l’opinion qu’il s’était faite sur cette relation contre nature. »

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Un prologue pour apprendre que Fak avait perdu sa mère si jeune qu’il ne s’en souvenait plus ; qu’à sa mort, son père et lui avaient été accueillis par la pagode. Ils y vivaient, y travaillaient au service des bonzes, y accomplissaient les menus travaux. Son père, quand il avait fini de travailler à la pagode, « se faisait embaucher pour désherber les cocoteraies, défricher la forêt, couper du bois de chauffe, retourner le sol, selon ce qu’on lui proposait. » Fak passa donc sa vie d’enfant à la pagode. Quand il eut 11 ans, on construisit une école à la pagode ; son père en devint le concierge payé par l’Education nationale. Fak y suivit les 4 années du primaire et se fit novice.

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Le novice Fak passa en trois années, les trois examens de théologie au chef-lieu de la province. Ce qui était remarquable et lui valut d’être aimé et admiré par les bonzes et les villageois. Mais au moment de prendre l’habit, il demanda à se défroquer, car il ne pouvait accepter de se « prélasser » dans la religion, alors que son père trimait dur. On ne put le dissuader et il « alla vivre dans la cabane avec son père, qu’il aidait dans son travail à l’école ». « Son monde à cette époque-là se partageait entre son père et la pagode ». Les villageois le voyaient alors comme un jeune homme modèle. Il fit son service pendant deux années, envoyant tout ce qu’il gagnait  à son père. 

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Mais à son retour, il vit que son père vivait avec une jeune femme d’une trentaine d’années, alors que son père avait la cinquantaine. Il constata qu’elle n’avait pas toute sa tête et son père lui apprit les circonstances de leur rencontre, et qu’il l’avait prise par pitié et pour briser sa solitude.

 

On apprend que deux ans ont passé : l’école s’est agrandie, une route derrière la pagode menant au chef-lieu et à Bangkok avait été construite, le progrès était en marche. On annonçait même la venue de l’électricité. Et Fak avait continué plus que jamais à aider son père, et même les instituteurs, et toujours sans être payé. Mais l’année suivante son père mourut. Fak en fut meurtri.  A la fête de la pagode, « Fak commença à perdre sa réputation. » C’est la fin du prologue. 

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La 1ère partie « Dans les rets » pouvait commencer.

 

Chapitre 1. ( pp. 25-52)

 

On se retrouve un mois après le décès du père de Fak qui est donc devenu le concierge de l’école. On va le suivre toute une journée, dans son travail quotidien (Ouvrir les seize classes, les nettoyer, ainsi que le bureau du directeur, mettre le drapeau. Recevoir les instructions du directeur pour les tâches du jour, rendre service aux enseignants, etc). Mais très vite, on apprend, par un reproche du directeur, que la veuve de son père a montré ses seins à maître Prîtchâ, qu’il doit la contrôler, qu’il en va de la réputation de la commune.

Allant, chez « tante Tchuea », chercher le repas des enseignants, il essuie des moqueries de Kliao avec des mots à double sens concernant ses relations avec la veuve Somsong. Revenant, le directeur estimant qu’il a été trop long, lui demande aussi s’il est pas allé « lutiné sa femme ». Le soir, les trois instituteurs logeant à l’école (dont Prîtchâ) le chambre également à propos de « sa femme ». Or le soir, Fak voyant, par surprise, les seins de la veuve,  détourne le regard car il « n’avait jamais vu des seins de femme mûre ainsi ». Il n’arrêta pas d’y penser, mais refusa son offre de venir coucher avec lui. 

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Et dans les 5 dernières pages du chapitre, on va assister aux tourments de Fak, partagé entre le désir de chasser la veuve et de ne pas l’abandonner dans la rue. Il est conscient qu’il a perdu sa réputation, car personne ne croit qu’il ne l’a pas touchée, mais  il ne comprend pas pourquoi, les villageois l’ont jugé et condamné, qu’ils le haïssent et le méprisent. A un moment, il s’en veut d’avoir pensé coucher avec la veuve ; bref, il se pose beaucoup de questions, d’interrogations et ne peut s’endormir, se rappelant des beaux souvenirs d’enfance. Il ne s’endormira qu’au petit matin.

 

Le chapitre se termine sur « Un jour de plus avait pris fin, un jour de Fak, un jour interminable ».

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Fak était bien « dans les rets » du filet pour reprendre le titre de la partie. Il avait gardé la femme de son père, par pitié parce qu’elle était dérangée. C’était une innocente qui passait toute la journée à ramasser les objets jetés qui piquaient sa curiosité et les ramenait à la cabane ; c’était son trésor. Mais elle avait appelé Fak en public, « mon homme » ; la rumeur était partie. Tout le village était convaincu qu’il couchait donc avec la femme de son père décédé. Il était désormais coupable et avait perdu sa bonne réputation. Le modèle était devenu un sujet de honte. Et voilà qu’elle avait montré ses  seins à un instituteur ! Il ne voyait pas comment s’en sortir.

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Chapitre 2. (pp. 53-103)

 

Le premier paragraphe était sans équivoque :

 

« Le temps passa. Fak se débattait toujours dans les rets du malheur. Il avait beau essayer de s’en dégager, on aurait dit que plus il se débattait plus les mailles du malheur se resserraient sur lui, pareil à un poisson pris dans un filet qui, ayant beau vouloir se sauver, n’a aucune chance d’y parvenir. » (p.53)

 

Nous sommes à la saison chaude de l’année suivante et la situation a empiré.

 

Plus personne ne veut discuter avec Fak et même le saluer. Pendant les vacances scolaires certains continuaient de l’embaucher dans les plantations de cocotiers et de jujubiers, lorsque la veuve Somsong fit encore faire des siennes, en courant « le derrière à l’air ». Fak cria, courut après elle, la plaqua au sol pour lui remettre son sarong, mais elle se débattait en le rouant de coups.  Par malchance, le vieux Pène et la vieille Saï ne virent que Fak  « en train d’enlever son sarong à la Somsong en plein milieu de la plantation. » Le vieux Pène n’en croyait pas ses yeux et les traita de « Pourceaux ». Fak essaya de lui expliquer ce qui s’était réellement passé mais le vieux Pène ne voulut rien entendre.

 

 Il crut même nécessaire quelques jours plus tard de convier les bonzes afin qu’ils récitent des prières pour apaiser les esprits. 

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La cérémonie fut suivie d’un repas, comme il est de coutume, pendant lequel les convives commentèrent avec force plaisanteries et dégoût cette histoire. On se doute que ce scandale fit le tour du village et isola encore plus Fak. Il s’en rendit compte lorsque personne ne vint l’aider pour refaire la toiture de sa cabane, lui qui avait aidé tout le monde.

 

Ensuite, Chart décrit la cérémonie de Songkran, le jour de l’an thaï, à la pagode. (pp. 60-67) pendant laquelle Fak reste à l’écart. Mais le lendemain, lors de la cérémonie de l’hommage aux ancêtres, alors que Fak s’efforçait d’aider à la cérémonie, la veuve Somrong fit encore des siennes. Elle cherchait Fak en demandant « Z’avez pas vu mon homme ? » et éclata de rire devant quatre bonzes qui priaient auprès d’un stupa avec un groupe assis autour. Le plus jeune Song voulut la faire déguerpir, mais elle ne voulut pas. Il la tira alors par le bras et la battit. Elle s’enfuit ensuite, et s’arrêta et « remonta son sarong jusqu’à la taille, exhibant pour tout le groupe son mont broussailleux » (p.71) Song était fou de rage, car il voyait là « une insulte pour toute la famille et toutes les choses sacrées ».  Fak, informé, fut en colère  et se demanda pourquoi, elle ne lui attirait que des ennuis.

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Mais quand il la vit avec ses plaies, il eut pitié. Et de retour dans la cabane, il la soigna avec du baume. « C’était la première fois qu’il la touchait de façon prolongée ; un certain courant passait entre eux, entre un désespéré et une aliénée emmurée dans sa solitude ». Il ressentit sa souffrance  et ne comprit pas pourquoi on avait battu avec violence une femme qui n’avait plus toute sa tête. Le soir, il dut la repousser, car elle voulait dormir avec lui.

 

On se doute que la nouvelle refit le tour du village. Trois jours plus tard, le directeur de l’école vint même dans la cabane prévenir Fak de s’occuper de sa femme, sous peine la prochaine fois de l’envoyer dans un asile de fous.

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Une nouvelle année scolaire commença. Fak reprit son travail de concierge, qui seul, lui donnait encore satisfaction, et l’empêchait de penser. Puis en avril, on lui demanda d’abattre un chien qui s’était fourvoyé dans l’enceinte de la pagode et qu’on soupçonnait d’avoir la rage. Fak s’en voulut, craignant sa vengeance.  Ces nuits étaient toujours agitées. On continuait à l‘importuner et Fak était lassé de nier toute relation avec la femme de son père.

 

Chart décrit ensuite la cérémonie de crémation du père de Kamnan Yom et la fête grandiose qui a suivi. (pp.88-99) Le chapitre se termine sur une nouvelle tentative de la veuve pour coucher avec Fak et sur un  rêve de Fak voyant tout le village assisté à la crémation de son père, le remerciant d’avoir pris soin de la veuve, et recevant une médaille du Kamnan  (Chef du village) sous les applaudissements.

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Chapitre 3. (pp.103- 153)

 

Le chapitre repart sur son rêve de voir enfin les villageois reconnaître la vérité, mais il sait que personne ne le croit. Pire, il va constater qu’à la saison des ordinations -une période importante dans la vie du village- il ne reçoit aucune invitation,  et on ne fait même plus appel à lui, comme autrefois, pour aider à la préparation de la cérémonie. Il se sent exclu de la communauté. Chart décrira la cérémonie d’ordination (pp.106-108) qui sera suivi par le carême bouddhique. 

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Fak ressent encore plus la solitude quand il se rend compte qu’il ne peut se confier à personne pour le conseiller pour la crémation de son père. Le directeur de l’école toutefois l’approuve, et le révérend père décide que la date choisie sera le 7 septembre, période des vacances trimestrielles. Quelques jours avant, Fak alla inviter le chef du village, le kamnan, qui lui dit qu’il avait une réunion ce jour, d’autres se diront occupés ce jour également, et d’autres encore qui promirent s’ils étaient libres.

 

Fak se décida ensuite à rencontrer Kaï, le fossoyeur, pour les obsèques

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On   apprend que Fak ne lui a jamais parlé, car il est considéré, comment quelqu’un de « sale » et dont les offrandes peuvent être contaminées. Ils parlèrent tout l’après-midi. Fal lui raconta tous ses malheurs, ses frustrations, sa solitude, et tint à ce que Kaï le croit sur le fait qu’il n’avait rien fait avec la veuve Somsong. Fak fut heureux d’entendre que Kaï le croyait. Voilà longtemps qu’il n’avait jamais été aussi heureux.

 

Plus tard, Kaï vint lui demander de l’argent pour acheter du combustible. Fak dut alors aller chez le directeur à qui il confiait son argent. Le directeur en profita pour le faire travailler sur un bassin à nettoyer, et ne put donner que 500 baths sur les 2000 dont Fak avait besoin, en l’invitant à revenir le lendemain, chercher le reste qu’il devait prendre à la banque.  (pp.122-125) Le directeur lui demanda alors s’il pouvait lui acheter quelque chose en ville. Fak répondit quatre ensembles de robes et 50 fleurs de santal. Mais si le directeur était « gentil », il lui demanda aussi combien d’argent il lui restait, prétextant qu’il ne s’en souvenait jamais. Fak lui annonça 6000 baths. Le directeur fit l’étonné et lui fit signer le carnet. (p. 125)

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Ensuite le chapitre se terminera sur les funérailles, la crémation du père de Fak, avec l’étonnement du fossoyeur qui n’avait jamais vu que l’on n’offrit pas de déjeuner aux bonzes venus prier, qu’il n’y eut pas de rafraichissements prévus, et de musique, et que personne ne soit venue pour aider. Mais le pire était à venir puisque Fak constata que personne n’était venu à la crémation. Devant le cercueil de son père sur le bûcher, il se lamenta « comme s’il avait perdu l’esprit », rappelant à son père que les gens le détestaient.

 

Il retrouva le fossoyeur qui lui offrit un verre d’alcool. Il venait de trouver –enfin- quelqu’un qui le croyait. Kaï lui révéla alors son statut de paria, d’intouchable : personne ne venait manger avec lui, craignant de se faire infecter, la peur les gosses le voyant, sa solitude. Ils étaient en sympathie et terminèrent la bouteille d’alcool de riz. Fak chancelant alla en acheter une autre et prit un carton vide pour y mettre les cendres de son père. Il se saoula, hurlant sa peine, reprochant à son père d’avoir pris femme lui valant la détestation du village. Kaï raccompagna Fak à sa cabane. Il s’étala, et dormit « comme s’il était mort. Cela faisait un an qu’il ne s’était pas endormi aussi facilement que cette nuit-là ». (p.153 ; Fin du chapitre»).

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Deuxième partie. VERS LA LIBERTE.

 

Chapitre 4. (pp. 157-212)

 

Le lendemain, Fak se réveilla avec la gueule de bois, la tête comme un marteau-pilon, ne se souvenant plus de rien. Il découvrit, horrifié, la veuve Somsong, le corps  nu, allongée derrière lui. Il ne voulut pas argumenter   et très vite il vit la bouteille où restait un peu d’alcool et « il s’émerveilla du pouvoir extraordinaire que contenait cette bouteille. Cet alcool lui avait permis de s’endormir facilement, d’oublier radicalement tous ses malheurs. Il lui avait redonné confiance en lui-même et sa peur, son anxiété avaient diminué et disparu au bout de quelques verres ».

 

Il eut une révélation, il avait découvert une « voie nouvelle (qui) le conduirait loin de toute entrave » contrairement à « la voie étroite de la vertu (qu’) il avait empruntée fort longtemps. » (p.160)

 

Dès lors, la vie de Fak va basculer. 

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Le changement d’attitude de Fak. Le travailleur acharné oubliait certaines tâches à accomplir à l’école ; ce qu’il faisait auparavant en un jour, il l’accomplissait en trois jours ; il buvait un coup quand il allait chercher le repas des instituteurs, et sa consommation d’alcool augmentait chaque jour. « Certains jours, il s’endormait ivre sans avoir dîné ». « Près de la moitié de son salaire disparaissait dans sa gorge. » (p.165). Il se négligeait, sentait mauvais, portait des chemises sales. S’il put parvenir à  s’acquitter de ses tâches jusqu’à la fin du semestre, il eut soin ensuite d’être soûl en permanence. Il avait encore honte de son comportement, mais continuait à boire tous les jours, jour après jour. A la tombée de la nuit, il allait voir Kaï, le fossoyeur, qui était devenu son intime, et il buvait avec lui jusqu’à être ivre mort. 

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La situation ne pouvait qu’empirer. Ainsi, le jour de Songkran, Il n’avait pas même pas entendu la cloche de la pagode. Quand il y arriva –enfin- pour aider, les gens s’écartaient, « rebutés par son odeur de fauve mêlée aux relents d’alcool. ».

 

La promesse de Fak à l’abbé. Ce même jour, l’abbé le convoqua, lui parla affectueusement, lui rappela sa vie de novice, essaya de lui expliquer qui il était autrefois et de lui montrer, ce qu’il était devenu et lui demanda de ne plus boire. Fak lui promit. (pp. 171-177) Il pensait alors qu’il allait prendre un nouveau départ.

 

Mais dès le lendemain, pour la journée des ancêtres, il ne put sortir, tant il souffrait, était irrité, agité, tourmenté, tremblant, en pleine confusion, son corps réclamant l’alcool. Il voulait tant respecter  la promesse faite à l’abbé. Il ne put avaler son assiette de riz et vomit, eut des contractions, des nausées, des hallucinations. La nuit fut abominable ; et il ne dormit pas. A l’aube, il renonça et demanda à Ma’ame Somsong d’aller lui acheter de l’alcool de riz.

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Chart décrit ensuite la cérémonie de l’hommage aux ancêtres (pp. 186-189), cette remémoration collective des morts,  où Fak arrive titubant, avec un carton de bouteilles de whisky, dans lequel il avait déposé les cendres de son père. On l’accueillit dans le pavillon funéraire dans un silence de mort, ne manquant pas de dire que « le bougre était encore soûl ». Mais surtout on ne manqua de commenter ce qui apparaissait comme un nouveau scandale : Fak n’avait pas tenu sa promesse faite à l’abbé et lui avait donc manqué de respect. Les villageois ressentaient maintenant de la haine pour lui.

 

On assiste ensuite à une nouvelle rentrée scolaire. Fak n’avait plus cœur à travailler. Les élèves désormais le méprisaient et l’appelaient « Fak le poivrot ». Un matin, des élèves durent aller le réveiller pour qu’il puise ouvrir l’école. Criant, ils surprirent la veuve nue sous la moustiquaire. Fak, se réveillant péniblement, les insulta et jeta avec force une petite noix de coco, qui malheureusement atteignit le  front de l’élève Tang, qui poussa un cri et qui menaça Fak d’un « Fils de pute ! Je vais le dire à mon père. » (p. 197) Nous avions là un nouvel incident. Les parents vinrent se plaindre à l’école et les instituteurs se réunirent ensuite pour discuter du comportement bizarre de Fak. 

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Désormais, « Personne ne lui adressait la parole, pas même les trois enseignants qui aimaient échanger des plaisanteries avec lui. »(p. 198). Mais surtout, il fut convoqué par le directeur qui lui proposa de démissionner (pp. 200-204). Fak essaya en vain de se justifier.

 

Le soir, il se soûla et rendit visite au fossoyeur l’oncle Kaï, le seul avec qui il pouvait rire et plaisanter. Il lui apprit la nouvelle, l’informa qu’il avait cinq mille en dépôt chez le directeur, qu’il était incertain sur son avenir. Kaï lui conseilla d’arrêter de boire car il était en train de se détruire. Mais Fak finit les bouteilles et repartit chez lui, criant à tue –tête, vociférant, et fut agressé sauvagement par trois individus, roué de coups, eut le visage tuméfié, perdit quatre dents, et eut bien du mal à rejoindre sa cabane. (C’est la fin du chapitre 4)

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Chapitre 5 (pp. 213- 278).

 

Fak avait été choqué, et n’osait plus sortir à la nuit tombée, même pour aller chez oncle Kaï. La correction reçue par Fak se répandit dans tout le village et fut commentée, par une minorité qui aimait dire du mal, mais  la majorité ne s’occupait pas des affaires des autres et n’exprimait aucune opinion et seul un petit groupe avait pris pitié de Fak, mais seul Kaï lui porta secours. A la fin août, Fak reçut son dernier salaire.

 

Mais Chart précise que ce qui fit parler plus que Fak et sa belle-mère à la mi-septembre, fut un événement majeur : l’annonce de l’arrivée prochaine de l’électricité au village. (pp. 217-218) Chacun rêvant de télévision, réfrigérateur, fer à repasser, marmite à riz électrique, ventilateur…

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Fak ne prit pas part à l’effervescence, et ne pensait qu’à une chose : aller acheter sa bouteille d’alcool de riz et se soûler. Il y eut la fin du carême, et une grande fête organisée six jours après. Certains villageois voulaient chasser Fak du village. Un Fak qui voyait sa condition physique se dégrader (Sa peau, ses chevilles, son gros ventre). Un Fak qui autrefois était montré en exemple par les mères, était devenu le croque-mitaine qui pouvait faire peur aux enfants (« Fak va venir t’emporter et les enfants s’arrêtaient de brailler » ). ( p. 225)

 

Au début novembre Fak va être escroqué par le directeur de l’école. (pp. 226-233) Fak n’ayant plus d’argent décida de retirer de l’argent chez le directeur à qui il avait confié son argent. Il lui restait alors 5000 baths. Mais le directeur  prétendit qu’il ne lui avait jamais confié d’argent et fit l’homme en colère. Fak partit « en clamant haut et fort à tous les villageois :  Ce salaud de directeur est un putain d’escroc ».

 

Fak était fou de rage, n’en avait que pour son argent volé et répétait sans cesse à qui voulait l’entendre que le directeur était un escroc, un fils de pute.

 

Mais on ne le crut pas.

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Le premier fut le vieux bonze Pone, qui lui fit la leçon. Il se sentit assez soûl pour aller voir Kaï, qui se demanda encore ce qui s’était passé, l’entendant injurier le directeur (Enculé, fils de pute). Il le  pria de parler moins fort craignant de nouvelles histoires. Mais Fak voulait convaincre Kaï (pp.241-242) mais celui-ci lui montra qu’il n’avait pas de preuves, pas de témoin. En repartant, il croisa son ancien ami Boun-Yuen et lui répéta l’escroquerie du directeur, mais celui-ci « se contenta de rire et, sans un mot reprit sa marche hâtive ». Fak alla alors chez le Kamnan, mais il titubait. Le Kamnan  le mit en garde et le prévint que le directeur pouvait le poursuivre en justice pour diffamation et qu’il pouvait se retrouver en prison. (p.244) « Personne ne voulait le croire ». Son besoin d’alcool pressant, il alla emprunter 15 baths à Kaï, pour aller boire à l’échoppe de tante Tchuea, qui le chassa tant il était assommant. Les causeurs en avait assez de cette « ordure » avec  ses mensonges sur le directeur, et se promirent que le lendemain, ils iraient demander au Kamnan et à l’abbé qu’ils le bannissent du village. Même les instituteurs Prîtcha et Mânit lui reprochèrent ses injures et lui conseillèrent de ne plus invectiver le directeur.

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Le lendemain matin-lundi matin. (p.252)

Fak, souffrant, tourmenté, se demanda ce qu’il avait fait pour mériter un karma pareil. En colère, il se posa une série de pourquoi sur sa condition, sa solitude, sur le fait que l’on n’essayait pas de le comprendre, sur l’injustice qu’il subissait, sur l’impunité du directeur, alors  que lui en prenait « toujours plein la gueule ».

On apprend que voilà deux ans que Fak vit avec Ma’ame Somsong.

 

Fak est mis en prison (pp. 254-268)

Ayant déjà bu, titubant, Fak alla injurier le directeur à l’école perturbant les cours en criant. Devant tous, il apostrophait le directeur « sans la moindre crainte. Hé, enculé, tu m’as volé mon argent ! Salopard ! Escroc ! ». Le directeur fit prévenir la police. Deux policiers vinrent l’arrêter et le mirent en prison. La nouvelle se répandit vite  avec des commentaires qui disculpaient le directeur, une personne si prestigieuse, une personne hautement respectable. Fak était désespéré et incohérent. Après avoir proféré des menaces de  tuer, de couper la tête du directeur, il se calma et promit au capitaine Somtchai de ne plus dire qu’il avait été escroqué, s’il le laissait sortir. Le lendemain soir, « un groupe de villageois conduits par le directeur et par Kamnan Yom vint rendre visite à Fak. Le directeur lui fit la scène du grand seigneur le conseillant, le pardonnant, si bien que certains villageois commentaient sa bonté, comparant sa miséricorde à celle d’un bonze. Le directeur poursuivit, l’invitant à rester chez lui quand il était soûl ; Kamnan Yom lui fit promettre, à voix haute. Fak promit. Le directeur poussa la perfidie jusqu’à lui donner un billet de vingt baths que Fak ne prit pas. Fak put sortir de prison. « Le directeur raconta encore au policiers à quel point il avait été généreux envers Fak par le passé ». 

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Fak repartit, blessé, éreinté, tremblant, des crampes au ventre avec …un besoin irrépressible d’alcool et une question inlassable : « Où est-ce que je vais trouver l’argent pour acheter à boire ? » (p. 270) Passant devant la véranda du dortoir des enseignants, Fak voulut emprunter 15 baths, mais l’instituteur Prîtcha lui donna 20 baths. Il envoya la veuve acheter une bouteille, souffrant, et pour la première fois, crachant du sang. 

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La mort de Fak. (pp. 276-278)

 

Il eut bien du mal à saisir la bouteille, mais après avoir bu cinq rasades, il eut la nausée, vomit et vomit, crachant à chaque fois du sang. Il tomba à la renverse, n’eut plus la force d’attraper la bouteille. Il eut froid, vomit de nouveau, un filet de sang sortit du nez, son corps tremblait violemment, « Les ailes de la mort l’enveloppèrent étroitement ». Fak était mort.

 

Chapitre 6 (pp. 279- 303)

 

Fak était mort. Oncle Kaï vint à la cabane. Il était ému, se rappelant du passé avec Fak. Il vit la veuve qui préparait le repas de Fak, qui l’appelait à venir manger, essayant de le réveiller. Oncle Kaï songea alors aux funérailles, réfléchissant à celui qui aurait pu les prendre en charge. Il pensa à l’abbé, au Kamnan, mais les estima trop haut pour Fak. Il alla alors voir le directeur pour l’informer et solliciter son avis. Le directeur l’assura qu’il allait prendre en charge la crémation, « mais … euh… mettez le corps de côté pour l’instant. » pour quelques jours, car il fallait auparavant célébrer l’anniversaire du révérend abbé. 

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Le directeur, Kaï, le concierge et maître Manit  allèrent alors à la cabane. Le fossoyeur et le concierge revinrent avec un vieux cercueil qui avait déjà servi.  Mais quand Kaï voulut envelopper Fak dans un linceul, la veuve Somsong se jeta sur lui. Il fallut la ligoter, mais ce ne fut pas facile, tant elle était agitée. Ils placèrent ensuite le cercueil dans  la remise mortuaire. Le concierge revint à la cabane pour détacher la veuve, non sans difficulté, tant elle se débattait comme une folle. Libérée, elle sortit chercher son Fak. Les rumeurs alimentèrent de nouveau les commérages et l’annonce de la mort de Fak « fut accueillie avec jubilation par pas mal de gens ». Le directeur fut encensé pour sa générosité et la veuve poursuivit sa quête, anxieuse, comme « un chien perdu qui cherche son maître ». Lasse, elle s’allongea pour dormir au bord du chemin. Au matin, elle poursuivit sa recherche. Les habitants s’inquiétèrent de son comportement et certains allèrent consulter Kamnan Yom qui décida qu’il fallait l’interner à l’hôpital psychiatrique Khlon San à Bangkok. Cinq ou six jeunes gens eurent bien du mal à ligoter la veuve pour la mettre dans le minibus de Kliao ; Le sergent Hom assura le transfert. De retour le soir, ils apprirent aux habitants que la veuve  s’était échappée de l’asile il y avait plusieurs années. 

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« Deux jours plus tard eut lieu le festival célébrant l’anniversaire du révérend père ».

 

Il fallut attendre six mois, que le four crématoire fusse construit, pour que le directeur puisse tenir sa promesse. Chart avec l’anaphore « Fak était mort » va montrer en contraste que même la crémation de Fak n’a pas été respectée, car « presque tout le monde la commune était venu, ne portant pas de noir, comme il était de coutume, par curiosité. Le cadavre de Falk « allait servir à démontrer le processus de crémation, comme dernière étape du plan de de construction que l’entrepreneur avait dû soumettre ». (p. 298) A quatre heures, quatre bonzes « assurèrent un service minimum en un temps record ». Oncle Kaï dut mettre seul le corps de Fak dans le four crématoire. Les villageois firent « la queue pour regarder les flammes à l’intérieur par l’ouverture. Tout un chacun était impressionné par ce nouveau pas en avant dans le développement de la commune ». (p. 300)

 

 

Kaï fut écoeuré, choqué. Il avait été trompé. Il alla acheter une bouteille d’alcool, pour la boire seul, pensant à Fak, aux moments passés ensemble. Il était indigné par cette profanation, que l’on ait pu se servir ainsi du corps de Fak, comme un chien ou un cochon. Las, ressassant, au bout du rouleau, oncle Kaï se fit la promesse que cette crémation serait la dernière. Il dut encore subir une infamie du directeur de l’école, qui le payant, ne trouva rien de mieux à dire que « De fait, maître Fak était quelqu’un d’assez utile. Même mort, son corps peut encore servir ». (p.302) Oncle Kaï eut envie de « lui cracher à la gueule ». Il pensa à la veuve, « resta assis à boire et à tenir compagnie à Fak jusqu’au soir ». (Fin du roman p. 303, suivi de la date du 25 octobre 1981).

A 209. LECTURE DU ROMAN THAÏLANDAIS « LA CHUTE DE FAK » DE CHART KORBJITTI.

 « La Chute de Fak » de Chart Korbjitti, par la forme choisie est plus une fable qu’un roman, présentant une communauté villageoise vivant ensemble les mêmes valeurs, partageant les mêmes cérémonies religieuses, le carême, les crémations, les anniversaires des personnalités, les  grands événements comme l’ouverture de la nouvelle école ou l’introduction de l’électricité, occasions aussi pour se divertir avec le repas pris en commun, le liké, le cinéma, le feu d’artifice … avec la pagode au centre du village. Mais une communauté intraitable avec ce qu’elle considère comme une immoralité affichée, dont Fak paiera le prix, par son exclusion. On peut voir aussi dans toute la deuxième partie, à travers l’exemple de Fak, les conséquences de l’addiction à l’alcool, avec sa dégradation physique et morale, sa déchéance, le regard méprisant de la communauté, une  voie menant à la mort.

 

On peut constater aussi que nul ne peut savoir les aléas de son destin ; Ainsi en va-t-il de Fak, un être aimé, admiré, devenu un modèle pour sa communauté, et qui va par un acte pourtant généreux, voir sa vie basculer, et se trouver exclu, méprisé, haï.

 

Nul ne connait son karma.

A 209. LECTURE DU ROMAN THAÏLANDAIS « LA CHUTE DE FAK » DE CHART KORBJITTI.

*Editions du Seuil, mars 2003 (1981).

 

 

**Nos articles  A142 et A143. Notre lecture de  « Chiens fous » de l’auteur thaïlandais Chart Korbjitti.

 

(Asphalte éditions, 2010, pour l’édition française. Traduit du thaï par Marcel Barang. (Décembre 1987, Edition originale en 1988.)

 

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a142-chiens-fous-de-l-auteur-thailandais-chart-korbjitti-122456162.html

 

 

 

 

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a143-notre-lecture-de-chiens-fous-de-l-auteur-thailandais-chart-korbjitti-122551891.html

 

 

***« Chart Korbjitti avec Saneh Sangsuk sont les deux romanciers les plus connus en France grâce au travail de leur traducteur Marcel Barang. Il est aussi reconnu en Asie du Sud-Est pour avoir reçu deux fois le prix du SEA-Write en 1982 pour « la Chute de Fak » et en 1993 pour « Sonne l’heure ». « La marginalité et le regard de la société sur l’individu restent ses thèmes de prédilection. On les retrouve dans ses deux grands romans, La Chute de Fak, et Les Chiens enragés qui mettent tous les deux en scène des personnages en rupture sociale. » (Louise Pichard-Bertaux

 

 

 

 

 

 

 

« Chiens fous » était construit sur une structure complexe. Ainsi « Chouanchoua était arrivé à Phuket au chapitre 1 pour écrire un livre et rencontrer ses amis et on le retrouve au dernier chapitre, deux mois après, à Bangkok, avec ses  amis  Otto, partant pour l’Allemagne, Thaï avec sa femme reprenant l’affaire familiale, lui conseillant d’écrire l’histoire d’Otto, avec leur approbation.  Entretemps, nous avions croisé  P’tit Hip, de Toui d’Italie, de John, Tongtiou, Dam, Ratt, Jâh, Peuttt, Met Kanoun, Nit, Yong, Lan, etc, suivi, un moment, les histoires du Vieux, de Samlî, d’Otto et de Thaï, sur des périodes différentes, avec des retours en arrière, des entrelacements. Ils avaient bougés, changés, vécus bien des galères, partagés bien des bouteilles … en toute amitié. »

 

Avec « « La Chute de Fak » rien de tel.

 

On va suivre l’histoire sur 303 pages, d’UN personnage, Fak, jusqu’à sa mort, dans UN village paysan du centre de la Thaïlande, structurée chronologiquement, après un prologue, avec deux parties comportant 3 chapitres chacune, intitulées par l’auteur, « Dans les rets » et « Vers la liberté ».

Chart Korbjitti nous décrit donc la vie tragique de Fak dans un village paysan des années 60, avec son organisation religieuse bouddhiste et sociale, son calendrier, ses cérémonies, ses fêtes, ses rites, ses us et coutumes, et avec l’arrivée de la modernité (Avec l’introduction de l’électricité, de la télévision, des appareils électroménagers, etc) qui va bouleverser son mode de  vie, mais avec toujours la pagode au centre du village.

 

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1ère lecture. Version courte.

Toute lecture impose des choix, essentiellement déduits du style, de la structure et de l’intrigue de l’œuvre. Il ne faut donc pas être étonné que nous avons préféré présenter une forme de résumé de « La chute de Fak » qui suivrait la chronologie marquée par les saisons, les cérémonies du temple, les semestres scolaires ; commençant par un prologue important qui raconte la vie de Fak avant l’événement qui va faire basculer sa vie. Il y a effectivement un avant et un après. Avant, c’était un fils exemplaire qui aidait son père à accomplir les tâches de concierge ; un novice ensuite qui  passa en trois années, les trois examens de théologie au chef-lieu de la province, qui  lui valurent d’être aimé et admiré par les bonzes et d’être un modèle pour les villageois. Certes il défroqua, mais pour ne pas se « prélasser » dans la religion, et aider son père qui trimait dur. Un bon fils, qui aida également son père pendant le service militaire de deux ans en lui envoyant sa solde.

 

Mais à son retour il vit que son père avait pris une jeune femme quelque peu dérangée.  L’année suivante son père mourut et  Fak eut la malheureuse idée de prendre pitié et de garder la veuve à la cabane. A la fête de la pagode, « Fak commença à perdre sa réputation. »

 

D’ailleurs le prologue (pp.11-21) en son premier paragraphe est explicite sur le sujet du roman :

 

« Ceci est l’histoire d’un jeune homme qui a pris pour femme une veuve qui n’avait pas toute sa raison. (L’histoire se serait sans doute terminée là si la veuve n’avait été la femme de son père.) Et par le plus grand des hasards cette histoire est arrivée au sein d’une petite communauté rurale, si bien qu’elle est devenue un scandale énorme qui a ébranlé les convictions morales de presque tout le monde dans le village, chacun y allant de ses commentaires et jugements en fonction de l’opinion qu’il s’était faite sur cette relation contre nature. »

 

On suivra ensuite les deux parties intitulées par l’auteur, « Dans les rets » et « Vers la liberté » qui correspondent bien à la vie tragique de Fak, à savoir un Fak se débattant  dans les rets du malheur, essayant de dire sa vérité (Il a pris la veuve de son père par pitié, et non pour coucher avec elle) à des villageois qui l’avait condamné, et qui ne voyaient que ce qui pouvait l’accabler.

 

En effet, Fak prit le travail de concierge de son père et avait accueilli la veuve de son père, mais il n’avait pas vu là matière à scandale, ni que l’on aurait pu l’accuser d’immoralité,  mais dès le début les agissements de la veuve de son père (montrant ses seins ) lui valurent des remontrances et une invitation à la  contrôler ; Il en allait de la réputation de la commune.

 

Fak verra l’année suivante sa situation empirer,  plus personne ne voulant discuter et même le saluer ; On ne l’invite plus, on ne fait plus appel à lui pour les préparations des cérémonies comme autrefois. Il se sent exclu de la communauté. Il le constatera à la fin de la 1ère partie où personne du village ne viendra à la crémation de son père. Il se sentira humilié. Mais à cette occasion,  il rencontrera le fossoyeur Kaï –enfin- quelqu’un qui le croyait, et qui –comme lui- était un paria, un intouchable. Il eut la malheureuse idée de lui offrir un verre d’alcool de riz, puis de terminer ensemble la bouteille.  Il se saoula, hurlant sa peine, reprochant à son père d’avoir pris femme lui valant la détestation du village. Mais le pouvoir de l’alcool fut une révélation.

 

La 2ème partie « Vers la liberté » racontera son addiction, sa dégradation jusqu’à sa mort (La liberté ?).

 

 « Il s’émerveilla du pouvoir extraordinaire que contenait cette bouteille. Cet alcool lui avait permis de s’endormir facilement, d’oublier radicalement tous ses malheurs. Il lui avait redonné confiance en lui-même et sa peur, son anxiété avaient diminué et disparu au bout de quelques verres ». Il eut une révélation d’une « voie nouvelle (qui) le conduirait loin de toute entrave » contrairement à « la voie étroite de la vertu (qu’) il avait empruntée fort longtemps. »

 

La vie de Fak va  alors basculer dans cette voie nouvelle qui n’ était  que son addiction à l’alcool, avec ses conséquences : le travailleur acharné  était devenu un mauvais travailleur, oubliant, bâclant, trainant à accomplir ses tâches avec une  consommation d’alcool qui augmentait chaque jour et qui se terminait toujours à la tombée de la nuit, jusqu’à être ivre mort chez Kaï, le fossoyeur, qui était devenu son intime.  Il se négligeait, sentait mauvais, portait des chemises sales. La situation ne faisait qu’empirer, ainsi le jour de Songkran, Il n’avait pas même pas entendu la cloche de la pagode, et il put voir que les gens s’écartaient, « rebutés par son odeur de fauve mêlée aux relents d’alcool. ».

 

L’abbé voulut l’aider et lui fit promettre de ne plus boire d’alcool. Il promit, mais dès le lendemain, sa souffrance était telle, qu’il ne put dormir, au milieu des vomis, des contractions, des nausées, des hallucinations, et renonça au petit matin. Les villageois y virent un nouveau scandale  et ressentaient désormais de la haine pour lui.

 

A la rentrée scolaire, les élèves le méprisaient et l’appelaient « Fak le poivrot ». En effet, Fak parfois ne se réveillait pas le matin, et un jour des élèves durent même aller le réveiller pour qu’il puisse ouvrir l’école. Criant, ils surprirent la veuve nue sous la moustiquaire. Fak, se réveillant péniblement, les insulta et jeta avec force une petite noix de coco, qui malheureusement atteignit le  front de l’élève Tang ; ce fut un nouvel incident. Les parents vinrent se plaindre à l’école, les instituteurs se réunirent ensuite pour discuter du comportement bizarre de Fak. Finalement,  le directeur lui proposa de démissionner. Il alla ensuite se soûler chez Oncle Kaï et sur le chemin du retour à sa cabane, il fut agressé sauvagement par trois individus, roué de coups, eut le visage tuméfié, perdit quatre dents. Il n’osait plus sortir, et à la fin août, Fak reçut son dernier salaire.

 

Fak, souffrant, tourmenté, se demanda ce qu’il avait fait pour mériter un karma pareil. Mais Fak ne pensait qu’ à boire sa bouteille d’alcool de riz et se soûler, et  sa condition physique se dégrada. Celui qui autrefois était montré en exemple par les mères, était devenu le croque-mitaine qui pouvait faire peur aux enfants (« Fak va venir t’emporter et les enfants s’arrêtaient de brailler » ).

 

Au début novembre Fak va même connaître la prison. Il n’avait plus d’argent pour boire et dut aller chercher un peu de son argent qu’il avait confié au directeur de l’école, mais celui-ci prétendit que Fak ne lui avait jamais donné d’argent. Furieux, Fak  hurla partout que le directeur était un escroc, un fils de pute. Il n’hésita pas à venir l’injurier à l’école, perturbant les classes ;  Le directeur fit prévenir la police, qui  vint l’arrêter et le mit en prison. Fak  essaya en vain de se disculper, mais personne ne le croyait. Il fut relâché avec la promesse de ne plus injurier le directeur qui passa pour un homme généreux et remarquable.

 

Fak repartit, blessé, éreinté, tremblant, des crampes au ventre avec … un besoin irrépressible d’alcool et une question : « Où est-ce que je vais trouver l’argent pour acheter à boire ? » Fak alla voit les trois instituteurs qui logeait à l’école et  Prîtcha lui donna 20 baths. Il envoya la veuve acheter une bouteille, souffrant, et pour la première fois, crachant du sang. On assistera  alors à la mort de Fak, qui  « fut accueillie avec jubilation par pas mal de gens ». La veuve poursuivit sa quête, anxieuse, recherchant partout Fak comme « un chien perdu qui cherche son maître ». Les habitants s’inquiétèrent de son comportement et le Kamnan Yom décida  de la faire l’interner à l’hôpital psychiatrique Khlon San à Bangkok ; On y apprit qu’elle s’en était échappée il y avait des années.

 

Le sixième et dernier chapitre était consacré à la crémation de Fak, où il allait encore subir un dernier outrage. Oncle Kaï demanda au directeur d’école  s’il  voulait assurer les frais des funérailles. Celui accepta à condition de les faire  après le festival célébrant l’anniversaire du révérend père abbé. Il fallut néanmoins attendre six mois.

 

Certes « presque tout le monde de la commune était venu, ne portant pas de noir, comme il était de coutume », mais il n’était pas là pour Fak, « mais  pour vérifier, si  le processus de crémation du nouveau four crématoire était fiable ». Les villageois firent même « la queue pour regarder les flammes à l’intérieur par l’ouverture. Nul ne se soucia  de  Fak, qui eut droit à quatre bonzes qui « assurèrent un service minimum en un temps record ». Oncle Kaï dut mettre seul le corps de Fak dans le four crématoire.

 

Kaï fut écoeuré, choqué. Il avait été trompé. Il alla acheter une bouteille d’alcool, pour la boire seul, pensant à Fak, aux bons moments passés ensemble. Il était indigné par cette profanation, que l’on ait pu se servir ainsi du corps de Fak, comme un chien ou un cochon. Il eut même droit au mot du directeur qui estima que « maître Fak était quelqu’un d’assez utile. Même mort, son corps (pouvait) encore servir ». Oncle Kaï pensa à la veuve, et « resta assis à boire et à tenir compagnie à Fak jusqu’au soir ». Il décida que c’était sa dernière crémation.

 

« La Chute de Fak » de Chart Korbjitti, par la forme choisie est plus une fable qu’un roman, présentant une communauté villageoise vivant ensemble les mêmes valeurs, partageant les mêmes cérémonies religieuses, le carême, les crémations, les anniversaires des personnalités, les  grands événements comme l’ouverture de la nouvelle école ou l’introduction de l’électricité, occasions aussi pour se divertir avec le repas pris en commun, le liké, le cinéma, le feu d’artifice … avec la pagode au centre du village. Mais une communauté intraitable avec ce qu’elle considère comme une immoralité affichée, dont Fak paiera le prix, par son exclusion. On peut voir aussi dans toute la deuxième partie, à travers l’exemple de Fak, les conséquences de l’addiction à l’alcool, avec sa dégradation physique et morale, sa déchéance, le regard méprisant de la communauté, une  voie menant à la mort.

 

On peut constater aussi que nul ne peut savoir les aléas de son destin ; Ainsi en va-t-il de Fak, un être aimé, admiré, devenu un modèle pour sa communauté, et qui va par un acte pourtant généreux, voir sa vie basculer, et se trouver exclu, méprisé, haï. Nul ne connait son karma.

 

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2ème lecture. Version longue.

 

Chart Korbjitti nous décrit donc la vie tragique de Fak dans un village paysan des années 60, avec son organisation religieuse bouddhiste et sociale, son calendrier, ses cérémonies, ses fêtes, ses rites, ses us et coutumes, et avec l’arrivée de la modernité (Avec l’introduction de l’électricité, de la télévision, des appareils électroménagers, etc) qui va bouleverser son mode de  vie, mais avec toujours la pagode au centre du village.

 

Quand un enfant naissait on le portait à la pagode pour que le révérend père lui trouve un nom propice et conforme à sa date de naissance. Quand un fils ou un petit fils était en âge de devenir novice, c’est à la pagode qu’on le faisait ordonner et qu’il venait résider. Bien entendu, quand quelqu’un mourait, c’est à la pagode qu’on apportait le corps pour l’incinérer. Pour quiconque voulait faire des rencontres, c’est à la pagode qu’il fallait se rendre. C’est à la pagode que le chef du village réunissait les villageois, que les officiels du district venaient établir les cartes d’identité individuelles et les services sanitaires vacciner contre les épidémies. Les vieux allaient à la pagode faire leurs dévotions et les policiers à la poursuite de malfaiteurs s’arrêtaient à la pagode pour prendre des renseignements. Individuellement et collectivement, tout le monde dépendait de la pagode. »

 

Un village où on va suivre pas à pas, chapitre après chapitre, la vie d’exclu de Fak, sa chute et sa mort. Le prologue (pp.11-21) en son premier paragraphe nous donne le sujet du roman :

 

« Ceci est l’histoire d’un jeune homme qui a pris pour femme une veuve qui n’avait pas toute sa raison. (L’histoire se serait sans doute terminée là si la veuve n’avait été la femme de son père.) Et par le plus grand des hasards cette histoire est arrivée au sein d’une petite communauté rurale, si bien qu’elle est devenue un scandale énorme qui a ébranlé les convictions morales de presque tout le monde dans le village, chacun y allant de ses commentaires et jugements en fonction de l’opinion qu’il s’était faite sur cette relation contre nature. »

 

Un prologue pour apprendre que Fak avait perdu sa mère si jeune qu’il ne s’en souvenait plus ; qu’à sa mort, son père et lui avaient été accueillis par la pagode. Ils y vivaient, y travaillaient au service des bonzes, y accomplissaient les menus travaux. Son père, quand il avait fini de travailler à la pagode, « se faisait embaucher pour désherber les cocoteraies, défricher la forêt, couper du bois de chauffe, retourner le sol, selon ce qu’on lui proposait. » Fak passa donc sa vie d’enfant à la pagode. Quand il eut 11 ans, on construisit une école à la pagode ; son père en devint le concierge payé par l’Education nationale. Fak y suivit les 4 années du primaire et se fit novice. Le novice Fak passa en trois années, les trois examens de théologie au chef-lieu de la province. Ce qui était remarquable et lui valut d’être aimé et admiré par les bonzes et les villageois. Mais au moment de prendre l’habit, il demanda à se défroquer, car il ne pouvait accepter de se « prélasser » dans la religion, alors que son père trimait dur. On ne put le dissuader et il « alla vivre dans la cabane avec son père, qu’il aidait dans son travail à l’école ». « Son monde à cette époque-là se partageait entre son père et la pagode ». Les villageois le voyaient alors comme un jeune homme modèle. Il fit son service pendant deux années, envoyant tout ce qu’il gagnait  à son père.

 

Mais à son retour, il vit que son père vivait avec une jeune femme d’une trentaine d’années, alors que son père avait la cinquantaine. Il constata qu’elle n’avait pas toute sa tête et son père lui apprit les circonstances de leur rencontre, et qu’il l’avait prise par pitié et pour briser sa solitude.

 

On apprend que deux ans ont passé : l’école s’est agrandie, une route derrière la pagode menant au chef-lieu et à Bangkok avait été construite, le progrès était en marche. On annonçait même la venue de l’électricité. Et Fak avait continué plus que jamais à aider son père, et même les instituteurs, et toujours sans être payé. Mais l’année suivante son père mourut. Fak en fut meurtri.  A la fête de la pagode, « Fak commença à perdre sa réputation. » C’est la fin du prologue.

 

La 1ère partie « Dans les rets » pouvait commencer.

 

Chapitre 1. ( pp. 25-52)

 

On se retrouve un mois après le décès du père de Fak qui est donc devenu le concierge de l’école. On va le suivre toute une journée, dans son travail quotidien (Ouvrir les seize classes, les nettoyer, ainsi que le bureau du directeur, mettre le drapeau. Recevoir les instructions du directeur pour les tâches du jour, rendre service aux enseignants, etc). Mais très vite, on apprend, par un reproche du directeur, que la veuve de son père a montré ses seins à maître Prîtchâ, qu’il doit la contrôler, qu’il en va de la réputation de la commune.

 

Allant, chez « tante Tchuea », chercher le repas des enseignants, il essuie des moqueries de Kliao avec des mots à double sens concernant ses relations avec la veuve Somsong. Revenant, le directeur estimant qu’il a été trop long, lui demande aussi s’il est pas allé « lutiné sa femme ». Le soir, les trois instituteurs logeant à l’école (dont Prîtchâ) le chambre également à propos de « sa femme ». Or le soir, Fak voyant, par surprise, les seins de la veuve,  détourne le regard car il « n’avait jamais vu des seins de femme mûre ainsi ». Il n’arrêta pas d’y penser, mais refusa son offre de venir coucher avec lui.

 

Et dans les 5 dernières pages du chapitre, on va assister aux tourments de Fak, partagé entre le désir de chasser la veuve et de ne pas l’abandonner dans la rue. Il est conscient qu’il a perdu sa réputation, car personne ne croit qu’il ne l’a pas touchée, mais  il ne comprend pas pourquoi, les villageois l’ont jugé et condamné, qu’ils le haïssent et le méprisent. A un moment, il s’en veut d’avoir pensé coucher avec la veuve ; bref, il se pose beaucoup de questions, d’interrogations et ne peut s’endormir, se rappelant des beaux souvenirs d’enfance. Il ne s’endormira qu’au petit matin.

 

Le chapitre se termine sur « Un jour de plus avait pris fin, un jour de Fak, un jour interminable ».

 

Fak était bien « dans les rets » du filet pour reprendre le titre de la partie. Il avait gardé la femme de son père, par pitié parce qu’elle était dérangée. C’était une innocente qui passait toute la journée à ramasser les objets jetés qui piquaient sa curiosité et les ramenait à la cabane ; c’était son trésor. Mais elle avait appelé Fak en public, « mon homme » ; la rumeur était partie. Tout le village était convaincu qu’il couchait donc avec la femme de son père décédé. Il était désormais coupable et avait perdu sa bonne réputation. Le modèle était devenu un sujet de honte. Et voilà qu’elle avait montré ses  seins à un instituteur ! Il ne voyait pas comment s’en sortir.

 

Chapitre 2. (pp. 53-103)

 

Le premier paragraphe était sans équivoque :

 

« Le temps passa. Fak se débattait toujours dans les rets du malheur. Il avait beau essayer de s’en dégageron aurait dit que plus il se débattait plus les mailles du malheur se resserraient sur lui, pareil à un poisson pris dans un filet qui, ayant beau vouloir se sauver, n’a aucune chance d’y parvenir. » (p.53)

 

Nous sommes à la saison chaude de l’année suivante et la situation a empiré.

 

Plus personne ne veut discuter avec Fak et même le saluer. Pendant les vacances scolaires certains continuaient de l’embaucher dans les plantations de cocotiers et de jujubiers, lorsque la veuve Somsong fit encore faire des siennes, en courant « le derrière à l’air ». Fak cria, courut après elle, la plaqua au sol pour lui remettre son sarong, mais elle se débattait en le rouant de coups.  Par malchance, le vieux Pène et la vieille Saï ne virent que Fak  « en train d’enlever son sarong à la Somsong en plein milieu de la plantation. » Le vieux Pène n’en croyait pas ses yeux et les traita de « Pourceaux ». Fak essaya de lui expliquer ce qui s’était réellement passé mais le vieux Pène ne voulut rien entendre.

 

 Il crut même nécessaire quelques jours plus tard de convier les bonzes afin qu’ils récitent des prières pour apaiser les esprits. La cérémonie fut suivie d’un repas, comme il est de coutume, pendant lequel les convives commentèrent avec force plaisanteries et dégoût cette histoire. On se doute que ce scandale fit le tour du village et isola encore plus Fak. Il s’en rendit compte lorsque personne ne vint l’aider pour refaire la toiture de sa cabane, lui qui avait aidé tout le monde.

 

Ensuite, Chart décrit la cérémonie de Songkran, le jour de l’an thaï, à la pagode. (pp. 60-67) pendant laquelle Fak reste à l’écart. Mais le lendemain, lors de la cérémonie de l’hommage aux ancêtres, alors que Fak s’efforçait d’aider à la cérémonie, la veuve Somrong fit encore des siennes. Elle cherchait Fak en demandant « Z’avez pas vu mon homme ? » et éclata de rire devant quatre bonzes qui priaient auprès d’un stupa avec un groupe assis autour. Le plus jeune Song voulut la faire déguerpir, mais elle ne voulut pas. Il la tira alors par le bras et la battit. Elle s’enfuit ensuite, et s’arrêta et « remonta son sarong jusqu’à la taille, exhibant pour tout le groupe son mont broussailleux » (p.71) Song était fou de rage, car il voyait là « une insulte pour toute la famille et toutes les choses sacrées ».  Fak, informé, fut en colère  et se demanda pourquoi, elle ne lui attirait que des ennuis.

 

Mais quand il la vit avec ses plaies, il eut pitié. Et de retour dans la cabane, il la soigna avec du baume. « C’était la première fois qu’il la touchait de façon prolongée ; un certain courant passait entre eux, entre un désespéré et une aliénée emmurée dans sa solitude ». Il ressentit sa souffrance  et ne comprit pas pourquoi on avait battu avec violence une femme qui n’avait plus toute sa tête. Le soir, il dut la repousser, car elle voulait dormir avec lui.

 

On se doute que la nouvelle refit le tour du village. Trois jours plus tard, le directeur de l’école vint même dans la cabane prévenir Fak de s’occuper de sa femme, sous peine la prochaine fois de l’envoyer dans un asile de fous.

 

Une nouvelle année scolaire commença. Fak reprit son travail de concierge, qui seul, lui donnait encore satisfaction, et l’empêchait de penser. Puis en avril, on lui demanda d’abattre un chien qui s’était fourvoyé dans l’enceinte de la pagode et qu’on soupçonnait d’avoir la rage. Fak s’en voulut, craignant sa vengeance.  Ces nuits étaient toujours agitées. On continuait à l‘importuner et Fak était lassé de nier toute relation avec la femme de son père.

 

Chart décrit ensuite la cérémonie de crémation du père de Kamnan Yom et la fête grandiose qui a suivi. (pp.88-99) Le chapitre se termine sur une nouvelle tentative de la veuve pour coucher avec Fak et sur un  rêve de Fak voyant tout le village assisté à la crémation de son père, le remerciant d’avoir pris soin de la veuve, et recevant une médaille du Kamnan  (Chef du village) sous les applaudissements.

 

Chapitre 3. (pp.103- 153)

 

Le chapitre repart sur son rêve de voir enfin les villageois reconnaître la vérité, mais il sait que personne ne le croit. Pire, il va constater qu’à la saison des ordinations -une période importante dans la vie du village- il ne reçoit aucune invitation,  et on ne fait même plus appel à lui, comme autrefois, pour aider à la préparation de la cérémonie. Il se sent exclu de la communauté. Chart décrira la cérémonie d’ordination (pp.106-108) qui sera suivi par le carême bouddhique.

 

Fak ressent encore plus la solitude quand il se rend compte qu’il ne peut se confier à personne pour le conseiller pour la crémation de son père. Le directeur de l’école toutefois l’approuve, et le révérend père décide que la date choisie sera le 7 septembre, période des vacances trimestrielles. Quelques jours avant, Fak alla inviter le chef du village, le kamnan, qui lui dit qu’il avait une réunion ce jour, d’autres se diront occupés ce jour également, et d’autres encore qui promirent s’ils étaient libres.

 

Fak se décida ensuite à rencontrer Kaï, le fossoyeur, pour les obsèques On apprend que Fak ne lui a jamais parlé, car il est considéré, comment quelqu’un de « sale » et dont les offrandes peuvent être contaminées. Ils parlèrent tout l’après-midi. Fal lui raconta tous ses malheurs, ses frustrations, sa solitude, et tint à ce que Kaï le croit sur le fait qu’il n’avait rien fait avec la veuve Somsong. Fak fut heureux d’entendre que Kaï le croyait. Voilà longtemps qu’il n’avait jamais été aussi heureux.

 

Plus tard, Kaï vint lui demander de l’argent pour acheter du combustible. Fak dut alors aller chez le directeur à qui il confiait son argent. Le directeur en profita pour le faire travailler sur un bassin à nettoyer, et ne put donner que 500 baths sur les 2000 dont Fak avait besoin, en l’invitant à revenir le lendemain, chercher le reste qu’il devait prendre à la banque.  (pp.122-125) Le directeur lui demanda alors s’il pouvait lui acheter quelque chose en ville. Fak répondit quatre ensembles de robes et 50 fleurs de santal. Mais si le directeur était « gentil », il lui demanda aussi combien d’argent il lui restait, prétextant qu’il ne s’en souvenait jamais. Fak lui annonça 6000 baths. Le directeur fit l’étonné et lui fit signer le carnet. (p. 125)

 

Ensuite le chapitre se terminera sur les funérailles, la crémation du père de Fak, avec l’étonnement du fossoyeur qui n’avait jamais vu que l’on n’offrit pas de déjeuner aux bonzes venus prier, qu’il n’y eut pas de rafraichissements prévus, et de musique, et que personne ne soit venue pour aider. Mais le pire était à venir puisque Fak constata que personne n’était venu à la crémation. Devant le cercueil de son père sur le bûcher, il se lamenta « comme s’il avait perdu l’esprit », rappelant à son père que les gens le détestaient.

 

Il retrouva le fossoyeur qui lui offrit un verre d’alcool. Il venait de trouver –enfin- quelqu’un qui le croyait. Kaï lui révéla alors son statut de paria, d’intouchable : personne ne venait manger avec lui, craignant de se faire infecter, la peur les gosses le voyant, sa solitude. Ils étaient en sympathie et terminèrent la bouteille d’alcool de riz. Fak chancelant alla en acheter une autre et prit un carton vide pour y mettre les cendres de son père. Il se saoula, hurlant sa peine, reprochant à son père d’avoir pris femme lui valant la détestation du village. Kaï raccompagna Fak à sa cabane. Il s’étala, et dormit « comme s’il était mort. Cela faisait un an qu’il ne s’était pas endormi aussi facilement que cette nuit-là ». (p.153 ; Fin du chapitre»).

 

Deuxième partie. VERS LA LIBERTE.

 

Chapitre 4. (pp. 157-212)

 

Le lendemain, Fak se réveilla avec la gueule de bois, la tête comme un marteau-pilon, ne se souvenant plus de rien. Il découvrit, horrifié, la veuve Somsong, le corps  nu, allongée derrière lui. Il ne voulut pas argumenter   et très vite il vit la bouteille où restait un peu d’alcool et « il s’émerveilla du pouvoir extraordinaire que contenait cette bouteille. Cet alcool lui avait permis de s’endormir facilement, d’oublier radicalement tous ses malheurs. Il lui avait redonné confiance en lui-même et sa peur, son anxiété avaient diminué et disparu au bout de quelques verres ».

 

Il eut une révélation, il avait découvert une « voie nouvelle (qui) le conduirait loin de toute entrave » contrairement à « la voie étroite de la vertu (qu’) il avait empruntée fort longtemps. » (p.160)

 

Dès lors, la vie de Fak va basculer.

 

Le changement d’attitude de Fak. Le travailleur acharné oubliait certaines tâches à accomplir à l’école ; ce qu’il faisait auparavant en un jour, il l’accomplissait en trois jours ; il buvait un coup quand il allait chercher le repas des instituteurs, et sa consommation d’alcool augmentait chaque jour. « Certains jours, il s’endormait ivre sans avoir dîné ». « Près de la moitié de son salaire disparaissait dans sa gorge. » (p.165). Il se négligeait, sentait mauvais, portait des chemises sales. S’il put parvenir à  s’acquitter de ses tâches jusqu’à la fin du semestre, il eut soin ensuite d’être soûl en permanence. Il avait encore honte de son comportement, mais continuait à boire tous les jours, jour après jour. A la tombée de la nuit, il allait voir Kaï, le fossoyeur, qui était devenu son intime, et il buvait avec lui jusqu’à être ivre mort.

 

La situation ne pouvait qu’empirer. Ainsi, le jour de Songkran, Il n’avait pas même pas entendu la cloche de la pagode. Quand il y arriva –enfin- pour aider, les gens s’écartaient, « rebutés par son odeur de fauve mêlée aux relents d’alcool. ».

 

La promesse de Fak à l’abbé. Ce même jour, l’abbé le convoqua, lui parla affectueusement, lui rappela sa vie de novice, essaya de lui expliquer qui il était autrefois et de lui montrer, ce qu’il était devenu et lui demanda de ne plus boire. Fak lui promit. (pp. 171-177) Il pensait alors qu’il allait prendre un nouveau départ.

 

Mais dès le lendemain, pour la journée des ancêtres, il ne put sortir, tant il souffrait, était irrité, agité, tourmenté, tremblant, en pleine confusion, son corps réclamant l’alcool. Il voulait tant respecter  la promesse faite à l’abbé. Il ne put avaler son assiette de riz et vomit, eut des contractions, des nausées, des hallucinations. La nuit fut abominable ; et il ne dormit pas. A l’aube, il renonça et demanda à Ma’ame Somsong d’aller lui acheter de l’alcool de riz.

 

Chart décrit ensuite la cérémonie de l’hommage aux ancêtres (pp. 186-189), cette remémoration collective des morts,  où Fak arrive titubant, avec un carton de bouteilles de whisky, dans lequel il avait déposé les cendres de son père. On l’accueillit dans le pavillon funéraire dans un silence de mort, ne manquant pas de dire que « le bougre était encore soûl ». Mais surtout on ne manqua de commenter ce qui apparaissait comme un nouveau scandale : Fak n’avait pas tenu sa promesse faite à l’abbé et lui avait donc manqué de respectLes villageois ressentaient maintenant de la haine pour lui.

 

On assiste ensuite à une nouvelle rentrée scolaire. Fak n’avait plus cœur à travailler. Les élèves désormais le méprisaient et l’appelaient « Fak le poivrot ». Un matin, des élèves durent aller le réveiller pour qu’il puise ouvrir l’école. Criant, ils surprirent la veuve nue sous la moustiquaire. Fak, se réveillant péniblement, les insulta et jeta avec force une petite noix de coco, qui malheureusement atteignit le  front de l’élève Tang, qui poussa un cri et qui menaça Fak d’un « Fils de pute ! Je vais le dire à mon père. » (p. 197) Nous avions là un nouvel incident. Les parents vinrent se plaindre à l’école et les instituteurs se réunirent ensuite pour discuter du comportement bizarre de Fak.  Désormais, « Personne ne lui adressait la parole, pas même les trois enseignants qui aimaient échanger des plaisanteries avec lui. »(p. 198). Mais surtout, il fut convoqué par le directeur qui lui proposa de démissionner (pp. 200-204). Fak essaya en vain de se justifier.

 

Le soir, il se soûla et rendit visite au fossoyeur l’oncle Kaï, le seul avec qui il pouvait rire et plaisanter. Il lui apprit la nouvelle, l’informa qu’il avait cinq mille en dépôt chez le directeur, qu’il était incertain sur son avenir. Kaï lui conseilla d’arrêter de boire car il était en train de se détruire. Mais Fak finit les bouteilles et repartit chez lui, criant à tue –tête, vociférant, et fut agressé sauvagement par trois individus, roué de coups, eut le visage tuméfié, perdit quatre dents, et eut bien du mal à rejoindre sa cabane. (C’est la fin du chapitre 4)

 

Chapitre 5 (pp. 213- 278).

 

Fak avait été choqué, et n’osait plus sortir à la nuit tombée, même pour aller chez oncle Kaï. La correction reçue par Fak se répandit dans tout le village et fut commentée, par une minorité qui aimait dire du mal, mais  la majorité ne s’occupait pas des affaires des autres et n’exprimait aucune opinion et seul un petit groupe avait pris pitié de Fak, mais seul Kaï lui porta secours. A la fin août, Fak reçut son dernier salaire.

 

Mais Chart précise que ce qui fit parler plus que Fak et sa belle-mère à la mi-septembre, fut un événement majeur : l’annonce de l’arrivée prochaine de l’électricité au village. (pp. 217-218) Chacun rêvant de télévision, réfrigérateur, fer à repasser, marmite à riz électrique, ventilateur…

 

Fak ne prit pas part à l’effervescence, et ne pensait qu’à une chose : aller acheter sa bouteille d’alcool de riz et se soûler. Il y eut la fin du carême, et une grande fête organisée six jours après. Certains villageois voulaient chasser Fak du village. Un Fak qui voyait sa condition physique se dégrader (Sa peau, ses chevilles, son gros ventre). Un Fak qui autrefois était montré en exemple par les mères, était devenu le croque-mitaine qui pouvait faire peur aux enfants (« Fak va venir t’emporter et les enfants s’arrêtaient de brailler » ). ( p. 225)

 

Au début novembre Fak va être escroqué par le directeur de l’école. (pp. 226-233) Fak n’ayant plus d’argent décida de retirer de l’argent chez le directeur à qui il avait confié son argent. Il lui restait alors 5000 baths. Mais le directeur  prétendit qu’il ne lui avait jamais confié d’argent et fit l’homme en colère. Fak partit « en clamant haut et fort à tous les villageois :  Ce salaud de directeur est un putain d’escroc ».

 

Fak était fou de rage, n’en avait que pour son argent volé et répétait sans cesse à qui voulait l’entendre que le directeur était un escroc, un fils de pute.

 

Mais on ne le crut pas.

 

Le premier fut le vieux bonze Pone, qui lui fit la leçon. Il se sentit assez soûl pour aller voir Kaï, qui se demanda encore ce qui s’était passé, l’entendant injurier le directeur (Enculé, fils de pute). Il le  pria de parler moins fort craignant de nouvelles histoires. Mais Fak voulait convaincre Kaï (pp.241-242) mais celui-ci lui montra qu’il n’avait pas de preuves, pas de témoin. En repartant, il croisa son ancien ami Boun-Yuen et lui répéta l’escroquerie du directeur, mais celui-ci « se contenta de rire et, sans un mot reprit sa marche hâtive ». Fak alla alors chez le Kamnan, mais il titubait. Le Kamnan  le mit en garde et le prévint que le directeur pouvait le poursuivre en justice pour diffamation et qu’il pouvait se retrouver en prison. (p.244) « Personne ne voulait le croire ». Son besoin d’alcool pressant, il alla emprunter 15 baths à Kaï, pour aller boire à l’échoppe de tante Tchuea, qui le chassa tant il était assommant. Les causeurs en avait assez de cette « ordure » avec  ses mensonges sur le directeur, et se promirent que le lendemain, ils iraient demander au Kamnan et à l’abbé qu’ils le bannissent du village. Même les instituteurs Prîtcha et Mânit lui reprochèrent ses injures et lui conseillèrent de ne plus invectiver le directeur.

Le lendemain matin-lundi matin. (p.252)

 

Fak, souffrant, tourmenté, se demanda ce qu’il avait fait pour mériter un karma pareil. En colère, il se posa une série de pourquoi sur sa condition, sa solitude, sur le fait que l’on n’essayait pas de le comprendre, sur l’injustice qu’il subissait, sur l’impunité du directeur, alors  que lui en prenait « toujours plein la gueule ».

On apprend que voilà deux ans que Fak vit avec Ma’ame Somsong.

 

Fak est mis en prison (pp. 254-268)

 

Ayant déjà bu, titubant, Fak alla injurier le directeur à l’école perturbant les cours en criant. Devant tous, il apostrophait le directeur « sans la moindre crainte. Hé, enculé, tu m’as volé mon argent ! Salopard ! Escroc ! ». Le directeur fit prévenir la police. Deux policiers vinrent l’arrêter et le mirent en prison. La nouvelle se répandit vite  avec des commentaires qui disculpaient le directeur, une personne si prestigieuse, une personne hautement respectable. Fak était désespéré et incohérent. Après avoir proféré des menaces de  tuer, de couper la tête du directeur, il se calma et promit au capitaine Somtchai de ne plus dire qu’il avait été escroqué, s’il le laissait sortir. Le lendemain soir, « un groupe de villageois conduits par le directeur et par Kamnan Yom vint rendre visite à Fak. Le directeur lui fit la scène du grand seigneur le conseillant, le pardonnant, si bien que certains villageois commentaient sa bonté, comparant sa miséricorde à celle d’un bonze. Le directeur poursuivit, l’invitant à rester chez lui quand il était soûl ; Kamnan Yom lui fit promettre, à voix haute. Fak promit. Le directeur poussa la perfidie jusqu’à lui donner un billet de vingt baths que Fak ne prit pas. Fak put sortir de prison. « Le directeur raconta encore au policiers à quel point il avait été généreux envers Fak par le passé ».

 

Fak repartit, blessé, éreinté, tremblant, des crampes au ventre avec …un besoin irrépressible d’alcool et une question inlassable : « Où est-ce que je vais trouver l’argent pour acheter à boire ? » (p. 270) Passant devant la véranda du dortoir des enseignants, Fak voulut emprunter 15 baths, mais l’instituteur Prîtcha lui donna 20 baths. Il envoya la veuve acheter une bouteille, souffrant, et pour la première fois, crachant du sang.

 

La mort de Fak. (pp. 276-278)

 

Il eut bien du mal à saisir la bouteille, mais après avoir bu cinq rasades, il eut la nausée, vomit et vomit, crachant à chaque fois du sang. Il tomba à la renverse, n’eut plus la force d’attraper la bouteille. Il eut froid, vomit de nouveau, un filet de sang sortit du nez, son corps tremblait violemment, « Les ailes de la mort l’enveloppèrent étroitement ». Fak était mort.

 

Chapitre 6 (pp. 279- 303)

 

Fak était mort. Oncle Kaï vint à la cabane. Il était ému, se rappelant du passé avec Fak. Il vit la veuve qui préparait le repas de Fak, qui l’appelait à venir manger, essayant de le réveiller. Oncle Kaï songea alors aux funérailles, réfléchissant à celui qui aurait pu les prendre en charge. Il pensa à l’abbé, au Kamnan, mais les estima trop haut pour Fak. Il alla alors voir le directeur pour l’informer et solliciter son avis. Le directeur l’assura qu’il allait prendre en charge la crémation, « mais … euh… mettez le corps de côté pour l’instant. » pour quelques jours, car il fallait auparavant célébrer l’anniversaire du révérend abbé.

 

Le directeur, Kaï, le concierge et maître Manit  allèrent alors à la cabane. Le fossoyeur et le concierge revinrent avec un vieux cercueil qui avait déjà servi.  Mais quand Kaï voulut envelopper Fak dans un linceul, la veuve Somsong se jeta sur lui. Il fallut la ligoter, mais ce ne fut pas facile, tant elle était agitée. Ils placèrent ensuite le cercueil dans  la remise mortuaire. Le concierge revint à la cabane pour détacher la veuve, non sans difficulté, tant elle se débattait comme une folle. Libérée, elle sortit chercher son Fak. Les rumeurs alimentèrent de nouveau les commérages et l’annonce de la mort de Fak « fut accueillie avec jubilation par pas mal de gens ». Le directeur fut encensé pour sa générosité et la veuve poursuivit sa quête, anxieuse, comme « un chien perdu qui cherche son maître ». Lasse, elle s’allongea pour dormir au bord du chemin. Au matin, elle poursuivit sa recherche. Les habitants s’inquiétèrent de son comportement et certains allèrent consulter Kamnan Yom qui décida qu’il fallait l’interner à l’hôpital psychiatrique Khlon San à Bangkok. Cinq ou six jeunes gens eurent bien du mal à ligoter la veuve pour la mettre dans le minibus de Kliao ; Le sergent Hom assura le transfert. De retour le soir, ils apprirent aux habitants que la veuve  s’était échappée de l’asile il y avait plusieurs années.

 

« Deux jours plus tard eut lieu le festival célébrant l’anniversaire du révérend père ».

 

Il fallut attendre six mois, que le four crématoire fusse construit, pour que le directeur puisse tenir sa promesse. Chart avec l’anaphore « Fak était mort » va montrer en contraste que même la crémation de Fak n’a pas été respectée, car « presque tout le monde la commune était venu, ne portant pas de noir, comme il était de coutume, par curiosité. Le cadavre de Falk « allait servir à démontrer le processus de crémation, comme dernière étape du plan de de construction que l’entrepreneur avait dû soumettre ». (p. 298) A quatre heures, quatre bonzes « assurèrent un service minimum en un temps record ». Oncle Kaï dut mettre seul le corps de Fak dans le four crématoire. Les villageois firent « la queue pour regarder les flammes à l’intérieur par l’ouverture. Tout un chacun était impressionné par ce nouveau pas en avant dans le développement de la commune ». (p. 300)

 

Kaï fut écoeuré, choqué. Il avait été trompé. Il alla acheter une bouteille d’alcool, pour la boire seul, pensant à Fak, aux moments passés ensemble. Il était indigné par cette profanation, que l’on ait pu se servir ainsi du corps de Fak, comme un chien ou un cochon. Las, ressassant, au bout du rouleau, oncle Kaï se fit la promesse que cette crémation serait la dernière. Il dut encore subir une infamie du directeur de l’école, qui le payant, ne trouva rien de mieux à dire que « De fait, maître Fak était quelqu’un d’assez utile. Même mort, son corps peut encore servir ». (p.302) Oncle Kaï eut envie de « lui cracher à la gueule ». Il pensa à la veuve, « resta assis à boire et à tenir compagnie à Fak jusqu’au soir ». (Fin du roman p. 303, suivi de la date du 25 octobre 1981).

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 « La Chute de Fak » de Chart Korbjitti, par la forme choisie est plus une fable qu’un roman, présentant une communauté villageoise vivant ensemble les mêmes valeurs, partageant les mêmes cérémonies religieuses, le carême, les crémations, les anniversaires des personnalités, les  grands événements comme l’ouverture de la nouvelle école ou l’introduction de l’électricité, occasions aussi pour se divertir avec le repas pris en commun, le liké, le cinéma, le feu d’artifice … avec la pagode au centre du village. Mais une communauté intraitable avec ce qu’elle considère comme une immoralité affichée, dont Fak paiera le prix, par son exclusion. On peut voir aussi dans toute la deuxième partie, à travers l’exemple de Fak, les conséquences de l’addiction à l’alcool, avec sa dégradation physique et morale, sa déchéance, le regard méprisant de la communauté, une  voie menant à la mort.

 

On peut constater aussi que nul ne peut savoir les aléas de son destin ; Ainsi en va-t-il de Fak, un être aimé, admiré, devenu un modèle pour sa communauté, et qui va par un acte pourtant généreux, voir sa vie basculer, et se trouver exclu, méprisé, haï.

 

Nul ne connait son karma.

 

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*Editions du Seuil, mars 2003 (1981).

 

**Nos articles  A142 et A143. Notre lecture de  « Chiens fous » de l’auteur thaïlandais Chart Korbjitti.

 

(Asphalte éditions, 2010, pour l’édition française. Traduit du thaï par Marcel Barang. (Décembre 1987, Edition originale en 1988.)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a142-chiens-fous-de-l-auteur-thailandais-chart-korbjitti-122456162.html

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a143-notre-lecture-de-chiens-fous-de-l-auteur-thailandais-chart-korbjitti-122551891.html

 

***« Chart Korbjitti avec Saneh Sangsuk sont les deux romanciers les plus connus en France grâce au travail de leur traducteur Marcel Barang. Il est aussi reconnu en Asie du Sud-Est pour avoir reçu deux fois le prix du SEA-Write en 1982 pour « la Chute de Fak » et en 1993 pour « Sonne l’heure ». « La marginalité et le regard de la société sur l’individu restent ses thèmes de prédilection. On les retrouve dans ses deux grands romans, La Chute de Fak, et Les Chiens enragés qui mettent tous les deux en scène des personnages en rupture sociale. » (Louise Pichard-Bertaux

 
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26 décembre 2015 6 26 /12 /décembre /2015 18:08
A 206. HOMMAGE A MARCEL BARANG, TRADUCTEUR ET « PASSEUR » DE LA LITTERATURE THAÏLANDAISE

 

Marcel Barang, « Défricheur de trésors thaïlandais » (Emmanuel Deslouis). « Passeur de littérature thaïlandaise » (Orengo), mais surtout « un homme extra »,  avec « Ces mains qui jouent de l'arc-en-ciel Sur la guitare de la vie » (Ferré), lui qui, non seulement, traduit des œuvres marquantes de la littérature thaïlandaise, des nouvelles, en anglais et en français, traduit également en thaï des œuvres étrangères et aussi « les chansons  du monde ». (Cf. Son site) Bref, un homme-orchestre, un artiste qui a fait connaître des grands écrivains thaïlandais aux francophones et anglophones, et les classiques étrangers aux Thaïlandais.

A 206. HOMMAGE A MARCEL BARANG, TRADUCTEUR ET « PASSEUR » DE LA LITTERATURE THAÏLANDAISE

Quand nous avons commencé ce blog le 1er janvier 2011, sur les « petites et grandes histoires de la Thaïlande », nous avons senti très vite la nécessité de les aborder  aussi  par la littérature, si cela était possible, tant elle est pour tous les pays « les mots de la tribu », un moyen privilégié pour accéder à la compréhension d’une culture. Mais ignares, il fallait bien un commencement, une liste de livres à lire en français, et c’est à ce moment-là, que nous avons « rencontré » Marcel Barang, indirectement, en lisant une étude de Jean Marcel, qui alors professeur à l’Université Chulalongkorn (Bangkok), avait écrit en 2006, « L’œuvre de décentrement : le cas de la littérature siamoise », même s’il contestait ses dires sur la littérature thaïlandaise, tenus lors d’un entretien avec Emmanuel Deslouis, pour Eurasie, le 21 mai 2003.

 

Portrait de Jean-Marcel extrait de son site :

A 206. HOMMAGE A MARCEL BARANG, TRADUCTEUR ET « PASSEUR » DE LA LITTERATURE THAÏLANDAISE

Marcel Barang, lors de cet entretien, pensait que les Thaïlandais manifestaient  peu d’intérêt pour la littérature de qualité et qu’« une (personne) sur vingt mille achet(ait) des romans littéraires » et qu’un succès se comptait en 2, 3 000 exemplaires/annuel. Il attribuait ce désintérêt surtout à « l’absence d’une tradition littéraire » en rappelant que « le premier roman « lisible » thaï ne dat(ait) que de 1928. ».

 

Il remarquait que « La seule vie littéraire est le fait de coteries qui se jalousent et trouvent rarement des débouchés dans l’édition. (…) Il y a une forte escouade d’auteurs féminins qui produisent essentiellement des romans à l’eau de rose pour le grand public. Les romans d’action, d’épouvante, de cape et d’épée, et ceux faisant appel au surnaturel (tendance populaire héritée de la Chine) ont aussi leurs aficionados. (…) Il existe aussi une pléthore de nouvellistes, dont certains sont très bons. (…) Le feuilletonisme est une autre pratique répandue. Pour gagner leur vie par la plume, beaucoup d’auteurs n’hésitent pas à « fourguer » à des revues, hebdomadaires ou mensuelles, deux ou trois romans qu’ils écrivent simultanément. […] Quelques œuvres de réelle valeur surnagent, une dizaine. Elles n’ont guère de thèmes communs, ou plutôt reflètent la diversité des pratiques sociales thaïlandaises, du bouddhisme commun à la corruption des mœurs et des édiles, de la fable poético-philosophique de L’Empailleur de rêves (Nikom Rayawa, L’Aube) 

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....à l’individualisme forcené et blasphématoire de L’Ombre blanche (Saneh Sangsuk, Le Seuil). » 

A 206. HOMMAGE A MARCEL BARANG, TRADUCTEUR ET « PASSEUR » DE LA LITTERATURE THAÏLANDAISE

Il recommandait ensuite les œuvres de Chart Korbjitti et Saneh Sangsuk, et mentionnait Atsiri Tammachote, Sila Komchai, Wanit Jarounkit-anan, Kanokpong Songsompan.

 

Bref,  ce n’était qu’un petit entretien, sans prétention, mais qui pouvait provoquer « la curiosité », nous inviter, non seulement au plaisir de lire, mais surtout à la découverte d’une Thaïlande inconnue, une « Thaïlande », vue, sentie, écrite par ses meilleurs auteurs.  Ainsi Marcel Barang nous offrait un certain nombre d’œuvres majeures qu’il avait traduites pour une grande maison d’édition française, donc disponibles. On lui devait entre autre,  la traduction de la trilogie « autobiographique » de Saneh Sangsuk : Venin,  L’Ombre blanche, Portrait de l’artiste en jeune vaurien, et Histoires vieilles comme la pluie ;  Chiens fous et La chute de Fak de Chart Korbjitti,  Fille de sang d’Arounwadi, etc, voire « Seule sous un ciel dément » de Saneh Sangsuk, Le Seuil, 2014. (Dernier ouvrage traduit par Marcel Barang ?)

A 206. HOMMAGE A MARCEL BARANG, TRADUCTEUR ET « PASSEUR » DE LA LITTERATURE THAÏLANDAISE

Sans compter des œuvres traduites en anglais comme Plusieurs vies  de Kukrit Pramoj, et des nouvelles thaïes, qui prennent la forme d’une anthologie annuelle (Cf. 12, 13, 14 Thai Short Stories). Le journal Bangkok Post du 3 février 2013, par exemple, lui rendait hommage et appréciait son travail inlassable depuis 30 ans pour faire connaître les meilleurs romans et nouvelles thaïs au monde, ainsi que l’aide précieuse qu’il apporte « littérairement » à de nombreux écrivains thaïs.

 

Levisales Nathalie nous apprenait une autre entreprise de Marcel Barang : « nourrir la tête (Alimenter les écrivains potentiels) en publiant de la nourriture étrangère en thaï ; « Il est important de leur présenter différentes façons d’écrire. Aujourd’hui, en dehors de ce qui est publié par quelques éditeurs courageux, 90 % des traductions en thaï sont des best-sellers de gare américains. Il y a moins d’un an, il a donc lancé wanakam.com, un site dédié aux classiques de la littérature étrangère. Chaque mois, il publie en thaï (et  en français ou en anglais) une dizaine de nouvelles accompagnées de courtes bios. Après Anatole France, Jane Austen, Jean Giono ou Ernest Hemingway, les Thaïlandais découvriront ce mois-ci, Somerseth Maugham, Emile Gaboriau, Scott Fitzgerald, Emile Zola, Ambrose Bierce, Jules Renard … et Johana Syri (L’auteur de « Heidi ») (Libération, Livres, 16 septembre 2004)

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(Sur google, nous n’avons pas trouvé le site de wanakam.com. Disparu ? Changé ?)

 

Mais qui est Marcel Barang ?

 

L’article amical du 22 juillet 2015 de Orengo Jean-Noël « Passeur de littérature : Marcel Barang, une histoire française en Thaïlande » http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article35531 , nous livre quelques repères biographiques :

 

Il est né en 1945, un type du Sud-Ouest. Il étudie l’anglais, va jusqu’en maîtrise (un mémoire sur James Patrick Donleavy), et fait son service comme coopérant au Cambodge, entre 1967 et 1969 (…) Au début des années 1970, il fait ses classes de journaliste au bureau français de l’agence Reuters à Londres, et commence à faire des articles pour plusieurs journaux, dont Politique Hebdo. Il deviendra, plus tard, chef de bureau pour l’Asie-Pacifique de South  (…) Mais c’est au Monde diplomatique qu’il donnera de grands reportages, sur Belfast, l’Iran du Shah, la Turquie et les Philippines (…) il décide de s’installer définitivement en Asie en 1976. Se dit que le malais est la langue la plus simple de la région à maîtriser. Fait un an à Singapour. Puis une autre année à Hong-Kong. Et s’installe à Bangkok, vivant quelques mois dans l’une des bâtisses de la Villa Jim Thomson pour y écrire un guide sur... le Népal. Il ne quittera plus la capitale du Royaume

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(Evoque ensuite sa rencontre et son amitié avec Sondhi) Barang commencera par créer pour lui une version anglaise de Manager, son magazine phare, puis un supplément traitant spécifiquement des affaires du Mékong, vu comme le fil conducteur de la géopolitique et de l’économie de la région. Nouveau succès, interrompu par la crise de 1997. (…) Dans les années 1990, il est revenu à son goût strict des langues. Constatant que la littérature thaïe est l’une des moins traduites, il s’en fait le passeur. C’est à lui que l’on doit la découverte de « L’Ombre blanche », tout simplement l’un des meilleurs romans  (…) Et de l’œuvre entière de Saneh Sangsuk (en 2008, il est fait chevalier de l’Ordre des Arts et des lettres,  (…)

A 206. HOMMAGE A MARCEL BARANG, TRADUCTEUR ET « PASSEUR » DE LA LITTERATURE THAÏLANDAISE
À lui l’œuvre de son ami Chart Korbjitti (« La chute de Fak » « Sonne l’heure », toujours au Seuil, sous le patronage d’Anne Sastourné). À lui ce qu’il considère comme l’un des plus beaux romans thaïs, « L’Empailleur de rêves » de Nikom Rayawa (…) « Venin » un court texte de Saneh Sangsuk. (Vendu à plus de quarante mille exemplaires en Europe. »
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6Nous l’avons donc lu.

 

Nous avons donc, grâce à lui, pu approcher d’autres réalités de la Thaïlande et des Thaïlandais avec notre lecture de L’Ombre blanche, Portrait de l’artiste en jeune vaurien, et de Venin. (Cf. Nos articles A52 et A85), de Chiens fous de Chart Korbjitti. (Cf. Nos articles A142 et A143) (La  lecture de La « chute de Fak » de Chart Korbjitti  et de « Fille de sang » d’Arounwadi viendront plus tard)

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Qu’avons- nous appris d’eux sur la Thaïlande et les Thaïlandais ?

 

Nous avons appris avec Saneh Sangsuk, L’Ombre blanche, Portrait de l’artiste en jeune vaurien, que des Thaïlandais pouvaient être transgressifs.

 

« Je suis un dictionnaire d’imprécations », contre les « gens biens », contre les femmes rencontrées,  ses amis, contre les bonzes, les révolutionnaires,  l’école, la politique, les tabous …et même contre  l’écriture considérée comme la mort. « Ecrire c’est la mort. Essayer d’écrire, c’est essayer de se donner la mort ».

 

« Cet « artiste en jeune vaurien », terrassait tous « les liens qui unissaient les Thaïs » et revendiquait « d’enfreindre la loi et la morale ».   Même la famille et l’école ne trouvait pas grâce à ses yeux. Ils « n’étaient rien d’autre que des établissements de formation de chiens bâtards » (p.131). « Tu chantais l’hymne national. Tu récitais les prières. Tu reprenais le serment d’allégeance d’une voie rendue atone par l’ennui – Nous autres Thaïs De la nation Reconnaissants et gna gna gna …- alors que c’était chiant comme tout » (p. 123) etc…

 

Un livre évidemment loin des clichés sur la Thaïlande du sourire.

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Marcel Barang  traduisit aussi  le petit conte « Venin » de Sangsuk également, où « il raconte le combat de Patte folle contre le serpent, métaphore aux nombreuses interprétations possibles : la lutte de l’innocence contre l’imposture, de l’enfance brisée par la lâcheté des adultes, du venin, la parole « religieuse » qui empoisonne, la dénonciation de la crédulité des villageois, des superstitions voire des croyances du village, la critique du clergé « intéressé » et « corrompu », des imposteurs en tout genre … contre l’écriture, contre la mort même, contre lui-même. » (In Notre A85)

 

Avec le roman de Chart Korbjitti « Chiens fous » nous entrons dans un autre univers.

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a dédicace du roman de Chart Korbjitti est claire: « les personnages de ce roman existent réellement et y figurent sous leurs vrais noms ou sobriquets », comme Samlî, Chouanchoua, Met Kanoun, P’tit Hip, Nitt, Jâ, Toui Italie, Lân, le Vieux Otto et Thaï.

Ils ont ensemble des souvenirs, des anecdotes, des « histoires » qu’ils aiment partager quand ils se rencontrent, font la « fête » jusqu’à l’ivresse et/ou la « défonce ».  Ils ont surtout à un moment de leur vie, vécu ensemble une expérience, un mode de vie qu’ils considéraient comme « paradisiaque » et que d’autres voyaient comme hippie, à Bangkok, Pattaya et Phuket. Mais ce mode de vie a un prix, avec des addictions à l’alcool, à la drogue, le sentiment de l’échec, les « conflits » ou des rapports difficiles avec la famille. Une expérience du bonheur à laquelle tous vont renoncer, pour rentrer dans le rang, retrouver la famille, une vie plus traditionnelle, plus conformiste.

 

« Curieusement, un roman « thaïlandais » où n’apparaissait nulle référence à la Thaïlande. Aucune description, aucune référence au royaume, au bouddhisme, à la société thaïe, à l’actualité ... On était loin du mouvement hippie qui avait critiqué l’ordre établi, contesté la société de consommation, cherché d’autres formes du vivre-ensemble, d’autres valeurs, d’autres accès au « réel ». (In notre article)

 

Ou bien encore le roman Fille de sang, d’Aounwadi, présenté par Marcel Barang lui-même :

A 206. HOMMAGE A MARCEL BARANG, TRADUCTEUR ET « PASSEUR » DE LA LITTERATURE THAÏLANDAISE

« Quand paraît en 1997 Fille de sang, ce premier roman d’une jeune provinciale inconnue tranche vivement sur tous les courants habituels de la fiction thaïlandaise. À commencer par le roman régionaliste, style Fils de l’Issâne de Kampoon Boonthavee, péan déguisé de coutumes et de spécialités culinaires régionales : ici, l’accent est plutôt sur le traitement que subissent les bêtes à la ferme, la violence ordinaire, relatés sans complaisance, mais transmués par le regard fasciné de la jeune narratrice. Ici, c’est aussi une étude psychologique d’une rare complexité dans l’apparemment simple, procédant par jets de courants de pensée et campant des personnages hauts en couleur, gens des villes et gens des champs criants de vérité. Plus rare encore : la franchise de ton, l’exposé cru de relations familiales abominables, la narration d’une pratique pathologique qui ignore la morale et qui peut dégoûter le lecteur bien-pensant – comme ce fut le cas, initialement, pour son présent traducteur avant qu’il ne soit amené à passer outre ses préventions moralisantes par les qualités proprement littéraires du texte. » 

(Juin 2015. http://filledesang.blogspot.com/2015/06/fille-de-sang-dans-le-contexte.html )

 

Dans tous ces ouvrages, Marcel Barang a le chic de nous faire oublier la « traduction ». Cela tombe bien, car il avoue :  « Vous savez ce qui m’a le plus fait plaisir ? C’est quand L’Ombre blanche de Saneh Sangsuk est paru en l’an 2000 : pas une seule de la dizaine de notes de lecture dithyrambiques qui ont salué ce chef-d’œuvre n’ont fait état du traducteur ou de la traduction ! Passer totalement inaperçu, voilà la vraie accolade ! » ( In « Marcel Barang, une histoire française en Thaïlande ». Paru dans l’Humanité du 22 juillet 2015.)

 

Bref, Marcel Barang, par son travail inlassable, de découvreur, lecteur, et traducteur, nous fait accéder aux œuvres thaïlandaises qui comptent et nous révèlent bien des réalités, si différentes de l’ordre établi et des clichés auxquels on réduit le plus souvent la Thaïlande.

 

Merci M. Barang.

A 206. HOMMAGE A MARCEL BARANG, TRADUCTEUR ET « PASSEUR » DE LA LITTERATURE THAÏLANDAISE

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A 52. Un grand écrivain thaïlandais : Saneh Sangsuk, L’Ombre blanche, Portrait de l’artiste en jeune vaurien. http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-52-saneh-sangsuk-un-grand-ecrivain-thailandais-96922945.html

 

A85. « Venin » de Saneh Sangsuk. http://www.alainbernardenthailande.com/article-a85-le-conte-venin-de-saneh-sangsuk-112495835.html

 

A142. « Chiens fous » de l’auteur thaïlandais Chart Korbjitti.

« Chart Korbjitti avec Saneh Sangsuk sont les deux romanciers les plus connus en France grâce au travail de leur traducteur Marcel Barang. Il est aussi reconnu en Asie du Sud-Est pour avoir reçu deux fois le prix du SEA-Write en 1982 pour « la Chute de Fak » et en 1993 pour « Sonne l’heure ». « La marginalité et le regard de la société sur l’individu restent ses thèmes de prédilection. On les retrouve dans ses deux grands romans, La Chute de Fak, et Les Chiens enragés qui mettent tous les deux en scène des personnages en rupture sociale. » (Louise Pichard-Bertaux

 

A142 et A143. Notre lecture de  « Chiens fous » de l’auteur thaïlandais Chart Korbjitti.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a142-chiens-fous-de-l-auteur-thailandais-chart-korbjitti-122456162.html

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a143-notre-lecture-de-chiens-fous-de-l-auteur-thailandais-chart-korbjitti-122551891.html

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On peut lire aussi Marcel Barang sur le net :

https://thaifiction.wordpress.com

https://marcelbarang.wordpress.com

https://chansongs.wordpress.com 

 

Sur France-Inter : « Marcel Barang » par Jean-Noël Orengo http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=1127927

 

Marcel Barang, « La traduction littéraire passe par le mot à mot », Impressions d'Extrême-Orient [En ligne], 3 |  2013, mis en ligne le 28 décembre 2013,URL : http://ideo.revues.org/239

 

Une vingtaine de livres traduits en anglais par Marcel Barang dont par exemple :

 

The 20 best novels of Thailand (A Thai modern classics anthology)

Jan 1, 1994 by Marcel Barang, Mad Dogs and Co

Jan 1, 2002 by Chart Korbjitti and Marcel Barang

 

Of Time and Tide

Jan 1, 1995 by Atsiri Thammachot and Marcel Barang

 

The path of the tiger: [a Thai novel]

1994 ,by Sila Khoamchai and Marcel Barang

 

The Story of Jan Darra

Jan 1, 1995 by Utsana Phleungtham and Marcel Barang

“14 Thai Short Stories – 2014, part of an ongoing annual series, opens with the most notable story in the collection, Wiwat “Filmsick” Lertwiwatwongsa’s Another Day Of 1984 Happiness, a story of immediate relevance divided into four parts. In the first, a woman is haunted by a ghost from her past. She has a crush on a co-worker, but he’s in love with someone else. The kamnan rallies bring them together. Everyone talks about politics. “They talked about politics as if they had followed such things all their lives, even though Malee had never seen them read anything but entertainment news on the internet.”

In the next, a woman becomes the mistress of a man who wanted to buy a brown refrigerator. He looks like Nattawut Saikua, a red-shirt firebrand. The demonstrations give he and his estranged wife a common cause, and they are reconciled. The mistress masturbates to Nattawut Saikua on TV.

In the last part told in the second-person narrative, a gay man reads 1984 in public, pisses people off on Facebook, and has sex with his lover who is also his cousin. “Your old lover told you that your disorder was the only power you had in opposing the state. You thought it was a joke, but the comical conversation you didn’t understand remained with you.”

Here, Wiwat treats the absurdity of reading George Orwell’s book as an act of defiance, of the battles fought on Facebook, with ingenuity. No one knows why he or she is angry or sad. Is it because of politics or is it the relationship and are these things even mutually exclusive? Political engagement takes precedent over sexual engagement. Life is politics. The story engages, through content rather through form — a good opening for a collection of stories on a wide range of subjects.

In many stories, the various conflicts in Thailand serve as a basis for the various vulnerabilities faced by each protagonist. In Dusk On Charoen Pradit Road by Rattanachai Manabutra, an accident that sets a soldier’s M-16 flying and firing bullets in Pattani — an occurrence not so out of the ordinary — is set against a backdrop of a failing relationship. In Approach To Paradise by Nok Paksanavin, the protagonist’s lover, Firdaus, who was fascinated by banned books — “In the days of Saddam Hussein, the list of banned books was very long, starting with Virginia Woolf, and even the works of that writer you like, Jean-Paul Sartre” — dies without explanation. It feels, as you go through the story collection, that these are the themes writers and readers are supposed to be preoccupied by. The language is sometimes clumsy, with words calling attention to themselves. “After helping each other wash the dishes he would enter you.” And, “Gee, the soda has turned flat! He likes it better to drink when the soda is still bubbly”.

Some of these stories could, in fact, be skipped altogether. Many simply don’t warrant reactions or emotional response. In Laweng Panjasunthorn’s The Time Trader Who Worships Love, a small-time writer begins a business literally “selling time”, because, well, his lover had left him with a note saying, “Give me some time and then I’ll come back”. He makes millions by collecting wasted time and then selling it, “time for love” at the lowest price. He makes millions. “The time I sold was in popular demand. No price gouging: I sold time at reasonable prices. My business was growing so fast I hardly had any time left to do any writing, but I wasn’t worried, because I sold time, so I had plenty of it available.” Perhaps it’s a metaphor but this bit of imagination goes unexplained. All I know is I want my time back.

The book closes with an apt and thoughtful meditation, A Poem Should Not Mean But Be, by Saneh Sangsuk (the real name of the latest SEA Write winner Daen-aran Sangthong), who has two stories in the collection.

A writer sits at a bar, thinking about Buddhism and the things he’s read, from Rabindranath Tagore to Jorge Luis Borges. He gets beaten up.”

Pimrapee Thungkasemvathana

“Rich tapestry of Thai society”. Bangkok Post, “Life”. Published: 2 Feb 2015 at 06.00:
http://www.bangkokpost.com/lifestyle/book/464040/rich-tapestry-of-thai-society

A 206. HOMMAGE A MARCEL BARANG, TRADUCTEUR ET « PASSEUR » DE LA LITTERATURE THAÏLANDAISE
Cf. D’autres de nos articles consacrés à la littérature thaïlandaise.

 

23. Notre Isan : Introduction à la littérature thaïlandaise ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-23-notre-isan-la-litterature-thailandaise-1-79537350.html

 

25 . Notre Isan :  Pira Sudham, un écrivain de l’Isan.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-25-pira-suddham-un-ecrivain-de-l-isan-79537662.html Enfances thaïlandaises, de Pira Sudham, coll. Les enfants du fleuve, Fayard, 1983, 1990 pour la traduction française.

 

26. Un écrivain d’Isan : Pira Suddham, Terre de mousson.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-26-un-ecrivain-d-isan-pira-sudham-terre-de-mousson-79884217.html

 

A71. « Plusieurs vies »  de Kukrit Pramoj. Une vision de la Thaïlande.

Pramoj, Kukrit Plusieurs vies, traduit par Wilawan et Christian Pelleaumail, Paris, «Langues & Mondes» - l’Asiathèque, 2003

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a71-plusieurs-vies-de-kukrit-pramoj-une-vision-de-la-thailande-107792330.html

 

A104. « Ecrire Bangkok », avec cinq auteurs thaïlandais et A105. « Bangkok », écrit par cinq écrivains thaïlandais.

 

Il s’agit ici de profiter du travail de traduction et du livre de  Louise Pichard-Bertaux, in « ECRIRE BANGKOK, La ville dans la nouvelle contemporaine en Thaïlande », pour  tenter de comprendre  la  vision « littéraire » de Bangkok de cinq écrivains majeurs thaïlandais ; Atsiri Thammachot, Chart Korbjitti, Sila Khomchai, Wanich Jarungidanan, et Win Lyovarin, tous lauréats du SEA Write.

 

A106. 107 et 108 Histoire et littérature en Thaïlande.

Mme Louise Pichard-Bertaux, in  « ECRIRE BANGKOK, La ville dans la nouvelle contemporaine en Thaïlande », offre aussi dans sa première partie une introduction « permettant de comprendre l’évolution de la littérature moderne » thaïlandaise avec son lien aux principaux événements historiques du pays.

 

A119. Sunthorn Phu (1786-1855). L’un des plus grands  poètes thaïlandais.

Avec le livre de Frédéric Maurel « Clefs pour Sunthorn Phu, L’Harmattan, 2001.

 

A121. Lecture du Nirat « La montagne Dorée » de Sunthorn Phu (1786-1855).

Traduction de Frédéric Maurel. Clefs pour Sunthorn Phu,  L’Harmattan, 2001.

 
A 206. HOMMAGE A MARCEL BARANG, TRADUCTEUR ET « PASSEUR » DE LA LITTERATURE THAÏLANDAISE

 

 

 

À lui l’œuvre de son ami Chart Korbjitti (« La chute de Fak » « Sonne l’heure », toujours au Seuil, sous le patronage d’Anne Sastourné). À lui ce qu’il considère comme l’un des plus beaux romans thaïs, « L’Empailleur de rêves » de Nikom Rayawa (…) « Venin » un court texte de Saneh Sangsuk. (Vendu à plus de quarante mille exemplaires en Europe. »

 

Nous l’avons donc lu.

 

Nous avons donc, grâce à lui, pu approcher d’autres réalités de la Thaïlande et des Thaïlandais avec notre lecture de L’Ombre blanche, Portrait de l’artiste en jeune vaurien, et de Venin. (Cf. Nos articles A52 et A85), de Chiens fous de Chart Korbjitti. (Cf. Nos articles A142 et A143) (La  lecture de La « chute de Fak » de Chart Korbjitti  et de « Fille de sang » d’Arounwadi viendront plus tard)

Qu’avons- nous appris d’eux sur la Thaïlande et les Thaïlandais ?

Nous avons appris avec Saneh Sangsuk, L’Ombre blanche, Portrait de l’artiste en jeune vaurien, que des Thaïlandais pouvaient être transgressifs.

 

« Je suis un dictionnaire d’imprécations », contre les « gens biens », contre les femmes rencontrées,  ses amis, contre les bonzes, les révolutionnaires,  l’école, la politique, les tabous …et même contre  l’écriture considérée comme la mort. « Ecrire c’est la mort. Essayer d’écrire, c’est essayer de se donner la mort ».

« Cet « artiste en jeune vaurien », terrassait tous « les liens qui unissaient les Thaïs » et revendiquait « d’enfreindre la loi et la morale ».   Même la famille et l’école ne trouvait pas grâce à ses yeux. Ils « n’étaient rien d’autre que des établissements de formation de chiens bâtards » (p.131). « Tu chantais l’hymne national. Tu récitais les prières. Tu reprenais le serment d’allégeance d’une voie rendue atone par l’ennui – Nous autres Thaïs De la nation Reconnaissants et gna gna gna …- alors que c’était chiant comme tout » (p. 123) etc…

Un livre évidemment loin des clichés sur la Thaïlande du sourire.

 

Marcel Barang  traduisit aussi  le petit conte « Venin » de Sangsuk également, où « il raconte le combat de Patte folle contre le serpent, métaphore aux nombreuses interprétations possibles : la lutte de l’innocence contre l’imposture, de l’enfance brisée par la lâcheté des adultes, du venin, la parole « religieuse » qui empoisonne, la dénonciation de la crédulité des villageois, des superstitions voire des croyances du village, la critique du clergé « intéressé » et « corrompu », des imposteurs en tout genre … contre l’écriture, contre la mort même, contre lui-même. » (In Notre A85)

 

Avec le roman de Chart Korbjitti « Chiens fous » nous entrons dans un autre univers.

 

dédicace du roman de Chart Korbjitti est claire: « les personnages de ce roman existent réellement et y figurent sous leurs vrais noms ou sobriquets », comme Samlî, Chouanchoua, Met Kanoun, P’tit Hip, Nitt, Jâ, Toui Italie, Lân, le Vieux Otto et Thaï.

Ils ont ensemble des souvenirs, des anecdotes, des « histoires » qu’ils aiment partager quand ils se rencontrent, font la « fête » jusqu’à l’ivresse et/ou la « défonce ».  Ils ont surtout à un moment de leur vie, vécu ensemble une expérience, un mode de vie qu’ils considéraient comme « paradisiaque » et que d’autres voyaient comme hippie, à Bangkok, Pattaya et Phuket. Mais ce mode de vie a un prix, avec des addictions à l’alcool, à la drogue, le sentiment de l’échec, les « conflits » ou des rapports difficiles avec la famille. Une expérience du bonheur à laquelle tous vont renoncer, pour rentrer dans le rang, retrouver la famille, une vie plus traditionnelle, plus conformiste.

« Curieusement, un roman « thaïlandais » où n’apparaissait nulle référence à la Thaïlande. Aucune description, aucune référence au royaume, au bouddhisme, à la société thaïe, à l’actualité ... On était loin du mouvement hippie qui avait critiqué l’ordre établi, contesté la société de consommation, cherché d’autres formes du vivre-ensemble, d’autres valeurs, d’autres accès au « réel ». (In notre article)

 

Ou bien encore le roman Fille de sang, d’Aounwadi,  présenté par Marcel Barang lui-même :

 

« Quand paraît en 1997 Fille de sang, ce premier roman d’une jeune provinciale inconnue tranche vivement sur tous les courants habituels de la fiction thaïlandaise. À commencer par le roman régionaliste, style Fils de l’Issâne de Kampoon Boonthavee, péan déguisé de coutumes et de spécialités culinaires régionales : ici, l’accent est plutôt sur le traitement que subissent les bêtes à la ferme, la violence ordinaire, relatés sans complaisance, mais transmués par le regard fasciné de la jeune narratrice. Ici, c’est aussi une étude psychologique d’une rare complexité dans l’apparemment simple, procédant par jets de courants de pensée et campant des personnages hauts en couleur, gens des villes et gens des champs criants de vérité. Plus rare encore : la franchise de ton, l’exposé cru de relations familiales abominables, la narration d’une pratique pathologique qui ignore la morale et qui peut dégoûter le lecteur bien-pensant – comme ce fut le cas, initialement, pour son présent traducteur avant qu’il ne soit amené à passer outre ses préventions moralisantes par les qualités proprement littéraires du texte. » ( Juin 2015. http://filledesang.blogspot.com/2015/06/fille-de-sang-dans-le-contexte.html )

 

Dans tous ces ouvrages, Marcel Barang a le chic de nous faire oublier la « traduction ». Cela tombe bien, car il avoue :  « Vous savez ce qui m’a le plus fait plaisir ? C’est quand L’Ombre blanche de Saneh Sangsuk est paru en l’an 2000 : pas une seule de la dizaine de notes de lecture dithyrambiques qui ont salué ce chef-d’œuvre n’ont fait état du traducteur ou de la traduction ! Passer totalement inaperçu, voilà la vraie accolade ! » ( In « Marcel Barang, une histoire française en Thaïlande ». Paru dans l’Humanité du 22 juillet 2015.)

 

Bref, Marcel Barang, par son travail inlassable, de découvreur, lecteur, et traducteur, nous fait accéder aux œuvres thaïlandaises qui comptent et nous révèlent bien des réalités, si différentes de l’ordre établi et des clichés auxquels on réduit le plus souvent la Thaïlande.

Merci M. Barang.

 

___________________________________________________________________________

A 52. Un grand écrivain thaïlandais : Saneh Sangsuk, L’Ombre blanche, Portrait de l’artiste en jeune vaurien. http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-52-saneh-sangsuk-un-grand-ecrivain-thailandais-96922945.html

 

A85. « Venin » de Saneh Sangsuk. http://www.alainbernardenthailande.com/article-a85-le-conte-venin-de-saneh-sangsuk-112495835.html

 

A142. « Chiens fous » de l’auteur thaïlandais Chart Korbjitti.

« Chart Korbjitti avec Saneh Sangsuk sont les deux romanciers les plus connus en France grâce au travail de leur traducteur Marcel Barang. Il est aussi reconnu en Asie du Sud-Est pour avoir reçu deux fois le prix du SEA-Write en 1982 pour « la Chute de Fak » et en 1993 pour « Sonne l’heure ». « La marginalité et le regard de la société sur l’individu restent ses thèmes de prédilection. On les retrouve dans ses deux grands romans, La Chute de Fak, et Les Chiens enragés qui mettent tous les deux en scène des personnages en rupture sociale. » (Louise Pichard-Bertaux

 

A142 et A143. Notre lecture de  « Chiens fous » de l’auteur thaïlandais Chart Korbjitti.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a142-chiens-fous-de-l-auteur-thailandais-chart-korbjitti-122456162.html

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a143-notre-lecture-de-chiens-fous-de-l-auteur-thailandais-chart-korbjitti-122551891.html

                                           -----------------------------

On peut lire aussi Marcel Barang sur le net :

https://thaifiction.wordpress.com

https://marcelbarang.wordpress.com

https://chansongs.wordpress.com 

 

Sur France-Inter : « Marcel Barang » par Jean-Noël Orengo http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=1127927

 

Marcel Barang, « La traduction littéraire passe par le mot à mot », Impressions d'Extrême-Orient [En ligne], 3 |  2013, mis en ligne le 28 décembre 2013,URL : http://ideo.revues.org/239

 

Une vingtaine de livres traduits en anglais par Marcel Barang dont par exemple :

 

The 20 best novels of Thailand (A Thai modern classics anthology)

Jan 1, 1994 by Marcel Barang, Mad Dogs and Co

Jan 1, 2002 by Chart Korbjitti and Marcel Barang

 

Of Time and Tide

Jan 1, 1995 by Atsiri Thammachot and Marcel Barang

 

The path of the tiger: [a Thai novel]

1994 ,by Sila Khoamchai and Marcel Barang

 

The Story of Jan Darra

Jan 1, 1995 by Utsana Phleungtham and Marcel Barang

“14 Thai Short Stories – 2014, part of an ongoing annual series, opens with the most notable story in the collection, Wiwat “Filmsick” Lertwiwatwongsa’s Another Day Of 1984 Happiness, a story of immediate relevance divided into four parts. In the first, a woman is haunted by a ghost from her past. She has a crush on a co-worker, but he’s in love with someone else. The kamnan rallies bring them together. Everyone talks about politics. “They talked about politics as if they had followed such things all their lives, even though Malee had never seen them read anything but entertainment news on the internet.”

In the next, a woman becomes the mistress of a man who wanted to buy a brown refrigerator. He looks like Nattawut Saikua, a red-shirt firebrand. The demonstrations give he and his estranged wife a common cause, and they are reconciled. The mistress masturbates to Nattawut Saikua on TV.

In the last part told in the second-person narrative, a gay man reads 1984 in public, pisses people off on Facebook, and has sex with his lover who is also his cousin. “Your old lover told you that your disorder was the only power you had in opposing the state. You thought it was a joke, but the comical conversation you didn’t understand remained with you.”

Here, Wiwat treats the absurdity of reading George Orwell’s book as an act of defiance, of the battles fought on Facebook, with ingenuity. No one knows why he or she is angry or sad. Is it because of politics or is it the relationship and are these things even mutually exclusive? Political engagement takes precedent over sexual engagement. Life is politics. The story engages, through content rather through form — a good opening for a collection of stories on a wide range of subjects.

In many stories, the various conflicts in Thailand serve as a basis for the various vulnerabilities faced by each protagonist. In Dusk On Charoen Pradit Road by Rattanachai Manabutra, an accident that sets a soldier’s M-16 flying and firing bullets in Pattani — an occurrence not so out of the ordinary — is set against a backdrop of a failing relationship. In Approach To Paradise by Nok Paksanavin, the protagonist’s lover, Firdaus, who was fascinated by banned books — “In the days of Saddam Hussein, the list of banned books was very long, starting with Virginia Woolf, and even the works of that writer you like, Jean-Paul Sartre” — dies without explanation. It feels, as you go through the story collection, that these are the themes writers and readers are supposed to be preoccupied by. The language is sometimes clumsy, with words calling attention to themselves. “After helping each other wash the dishes he would enter you.” And, “Gee, the soda has turned flat! He likes it better to drink when the soda is still bubbly”.

Some of these stories could, in fact, be skipped altogether. Many simply don’t warrant reactions or emotional response. In Laweng Panjasunthorn’s The Time Trader Who Worships Love, a small-time writer begins a business literally “selling time”, because, well, his lover had left him with a note saying, “Give me some time and then I’ll come back”. He makes millions by collecting wasted time and then selling it, “time for love” at the lowest price. He makes millions. “The time I sold was in popular demand. No price gouging: I sold time at reasonable prices. My business was growing so fast I hardly had any time left to do any writing, but I wasn’t worried, because I sold time, so I had plenty of it available.” Perhaps it’s a metaphor but this bit of imagination goes unexplained. All I know is I want my time back.

The book closes with an apt and thoughtful meditation, A Poem Should Not Mean But Be, by Saneh Sangsuk (the real name of the latest SEA Write winner Daen-aran Sangthong), who has two stories in the collection.

A writer sits at a bar, thinking about Buddhism and the things he’s read, from Rabindranath Tagore to Jorge Luis Borges. He gets beaten up.”

Pimrapee Thungkasemvathana

“Rich tapestry of Thai society”. Bangkok Post, “Life”. Published: 2 Feb 2015 at 06.00:
http://www.bangkokpost.com/lifestyle/book/464040/rich-tapestry-of-thai-society

 

 

Cf. D’autres de nos articles consacrés à la littérature thaïlandaise.

 

23. Notre Isan : Introduction à la littérature thaïlandaise ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-23-notre-isan-la-litterature-thailandaise-1-79537350.html

 

25 . Notre Isan :  Pira Sudham, un écrivain de l’Isan.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-25-pira-suddham-un-ecrivain-de-l-isan-79537662.html Enfances thaïlandaises, de Pira Sudham, coll. Les enfants du fleuve, Fayard, 1983, 1990 pour la traduction française.

 

26. Un écrivain d’Isan : Pira Suddham, Terre de mousson.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-26-un-ecrivain-d-isan-pira-sudham-terre-de-mousson-79884217.html

 

A71. « Plusieurs vies »  de Kukrit Pramoj. Une vision de la Thaïlande.

Pramoj, Kukrit Plusieurs vies, traduit par Wilawan et Christian Pelleaumail, Paris, «Langues & Mondes» - l’Asiathèque, 2003

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a71-plusieurs-vies-de-kukrit-pramoj-une-vision-de-la-thailande-107792330.html

 

A104. « Ecrire Bangkok », avec cinq auteurs thaïlandais et A105. « Bangkok », écrit par cinq écrivains thaïlandais.

 

Il s’agit ici de profiter du travail de traduction et du livre de  Louise Pichard-Bertaux, in « ECRIRE BANGKOK, La ville dans la nouvelle contemporaine en Thaïlande », pour  tenter de comprendre  la  vision « littéraire » de Bangkok de cinq écrivains majeurs thaïlandais ; Atsiri Thammachot, Chart Korbjitti, Sila Khomchai, Wanich Jarungidanan, et Win Lyovarin, tous lauréats du SEA Write.

 

A106. 107 et 108 Histoire et littérature en Thaïlande.

Mme Louise Pichard-Bertaux, in  « ECRIRE BANGKOK, La ville dans la nouvelle contemporaine en Thaïlande », offre aussi dans sa première partie une introduction « permettant de comprendre l’évolution de la littérature moderne » thaïlandaise avec son lien aux principaux événements historiques du pays.

 

A119. Sunthorn Phu (1786-1855). L’un des plus grands  poètes thaïlandais.

Avec le livre de Frédéric Maurel « Clefs pour Sunthorn Phu, L’Harmattan, 2001.

 

A121. Lecture du Nirat « La montagne Dorée » de Sunthorn Phu (1786-1855).

Traduction de Frédéric Maurel. Clefs pour Sunthorn Phu,  L’Harmattan, 2001.

 

 

 

À lui l’œuvre de son ami Chart Korbjitti (« La chute de Fak » « Sonne l’heure », toujours au Seuil, sous le patronage d’Anne Sastourné). À lui ce qu’il considère comme l’un des plus beaux romans thaïs, « L’Empailleur de rêves » de Nikom Rayawa (…) « Venin » un court texte de Saneh Sangsuk. (Vendu à plus de quarante mille exemplaires en Europe. »

 

Nous l’avons donc lu.

 

Nous avons donc, grâce à lui, pu approcher d’autres réalités de la Thaïlande et des Thaïlandais avec notre lecture de L’Ombre blanche, Portrait de l’artiste en jeune vaurien, et de Venin. (Cf. Nos articles A52 et A85), de Chiens fous de Chart Korbjitti. (Cf. Nos articles A142 et A143) (La  lecture de La « chute de Fak » de Chart Korbjitti  et de « Fille de sang » d’Arounwadi viendront plus tard)

Qu’avons- nous appris d’eux sur la Thaïlande et les Thaïlandais ?

Nous avons appris avec Saneh Sangsuk, L’Ombre blanche, Portrait de l’artiste en jeune vaurien, que des Thaïlandais pouvaient être transgressifs.

 

« Je suis un dictionnaire d’imprécations », contre les « gens biens », contre les femmes rencontrées,  ses amis, contre les bonzes, les révolutionnaires,  l’école, la politique, les tabous …et même contre  l’écriture considérée comme la mort. « Ecrire c’est la mort. Essayer d’écrire, c’est essayer de se donner la mort ».

« Cet « artiste en jeune vaurien », terrassait tous « les liens qui unissaient les Thaïs » et revendiquait « d’enfreindre la loi et la morale ».   Même la famille et l’école ne trouvait pas grâce à ses yeux. Ils « n’étaient rien d’autre que des établissements de formation de chiens bâtards » (p.131). « Tu chantais l’hymne national. Tu récitais les prières. Tu reprenais le serment d’allégeance d’une voie rendue atone par l’ennui – Nous autres Thaïs De la nation Reconnaissants et gna gna gna …- alors que c’était chiant comme tout » (p. 123) etc…

Un livre évidemment loin des clichés sur la Thaïlande du sourire.

 

Marcel Barang  traduisit aussi  le petit conte « Venin » de Sangsuk également, où « il raconte le combat de Patte folle contre le serpent, métaphore aux nombreuses interprétations possibles : la lutte de l’innocence contre l’imposture, de l’enfance brisée par la lâcheté des adultes, du venin, la parole « religieuse » qui empoisonne, la dénonciation de la crédulité des villageois, des superstitions voire des croyances du village, la critique du clergé « intéressé » et « corrompu », des imposteurs en tout genre … contre l’écriture, contre la mort même, contre lui-même. » (In Notre A85)

 

Avec le roman de Chart Korbjitti « Chiens fous » nous entrons dans un autre univers.

 

dédicace du roman de Chart Korbjitti est claire: « les personnages de ce roman existent réellement et y figurent sous leurs vrais noms ou sobriquets », comme Samlî, Chouanchoua, Met Kanoun, P’tit Hip, Nitt, Jâ, Toui Italie, Lân, le Vieux Otto et Thaï.

Ils ont ensemble des souvenirs, des anecdotes, des « histoires » qu’ils aiment partager quand ils se rencontrent, font la « fête » jusqu’à l’ivresse et/ou la « défonce ».  Ils ont surtout à un moment de leur vie, vécu ensemble une expérience, un mode de vie qu’ils considéraient comme « paradisiaque » et que d’autres voyaient comme hippie, à Bangkok, Pattaya et Phuket. Mais ce mode de vie a un prix, avec des addictions à l’alcool, à la drogue, le sentiment de l’échec, les « conflits » ou des rapports difficiles avec la famille. Une expérience du bonheur à laquelle tous vont renoncer, pour rentrer dans le rang, retrouver la famille, une vie plus traditionnelle, plus conformiste.

« Curieusement, un roman « thaïlandais » où n’apparaissait nulle référence à la Thaïlande. Aucune description, aucune référence au royaume, au bouddhisme, à la société thaïe, à l’actualité ... On était loin du mouvement hippie qui avait critiqué l’ordre établi, contesté la société de consommation, cherché d’autres formes du vivre-ensemble, d’autres valeurs, d’autres accès au « réel ». (In notre article)

 

Ou bien encore le roman Fille de sang, d’Aounwadi,  présenté par Marcel Barang lui-même :

 

« Quand paraît en 1997 Fille de sang, ce premier roman d’une jeune provinciale inconnue tranche vivement sur tous les courants habituels de la fiction thaïlandaise. À commencer par le roman régionaliste, style Fils de l’Issâne de Kampoon Boonthavee, péan déguisé de coutumes et de spécialités culinaires régionales : ici, l’accent est plutôt sur le traitement que subissent les bêtes à la ferme, la violence ordinaire, relatés sans complaisance, mais transmués par le regard fasciné de la jeune narratrice. Ici, c’est aussi une étude psychologique d’une rare complexité dans l’apparemment simple, procédant par jets de courants de pensée et campant des personnages hauts en couleur, gens des villes et gens des champs criants de vérité. Plus rare encore : la franchise de ton, l’exposé cru de relations familiales abominables, la narration d’une pratique pathologique qui ignore la morale et qui peut dégoûter le lecteur bien-pensant – comme ce fut le cas, initialement, pour son présent traducteur avant qu’il ne soit amené à passer outre ses préventions moralisantes par les qualités proprement littéraires du texte. » ( Juin 2015. http://filledesang.blogspot.com/2015/06/fille-de-sang-dans-le-contexte.html )

 

Dans tous ces ouvrages, Marcel Barang a le chic de nous faire oublier la « traduction ». Cela tombe bien, car il avoue :  « Vous savez ce qui m’a le plus fait plaisir ? C’est quand L’Ombre blanche de Saneh Sangsuk est paru en l’an 2000 : pas une seule de la dizaine de notes de lecture dithyrambiques qui ont salué ce chef-d’œuvre n’ont fait état du traducteur ou de la traduction ! Passer totalement inaperçu, voilà la vraie accolade ! » ( In « Marcel Barang, une histoire française en Thaïlande ». Paru dans l’Humanité du 22 juillet 2015.)

 

Bref, Marcel Barang, par son travail inlassable, de découvreur, lecteur, et traducteur, nous fait accéder aux œuvres thaïlandaises qui comptent et nous révèlent bien des réalités, si différentes de l’ordre établi et des clichés auxquels on réduit le plus souvent la Thaïlande.

Merci M. Barang.

 

___________________________________________________________________________

A 52. Un grand écrivain thaïlandais : Saneh Sangsuk, L’Ombre blanche, Portrait de l’artiste en jeune vaurien. http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-52-saneh-sangsuk-un-grand-ecrivain-thailandais-96922945.html

 

A85. « Venin » de Saneh Sangsuk. http://www.alainbernardenthailande.com/article-a85-le-conte-venin-de-saneh-sangsuk-112495835.html

 

A142. « Chiens fous » de l’auteur thaïlandais Chart Korbjitti.

« Chart Korbjitti avec Saneh Sangsuk sont les deux romanciers les plus connus en France grâce au travail de leur traducteur Marcel Barang. Il est aussi reconnu en Asie du Sud-Est pour avoir reçu deux fois le prix du SEA-Write en 1982 pour « la Chute de Fak » et en 1993 pour « Sonne l’heure ». « La marginalité et le regard de la société sur l’individu restent ses thèmes de prédilection. On les retrouve dans ses deux grands romans, La Chute de Fak, et Les Chiens enragés qui mettent tous les deux en scène des personnages en rupture sociale. » (Louise Pichard-Bertaux

 

A142 et A143. Notre lecture de  « Chiens fous » de l’auteur thaïlandais Chart Korbjitti.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a142-chiens-fous-de-l-auteur-thailandais-chart-korbjitti-122456162.html

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a143-notre-lecture-de-chiens-fous-de-l-auteur-thailandais-chart-korbjitti-122551891.html

                                           -----------------------------

On peut lire aussi Marcel Barang sur le net :

https://thaifiction.wordpress.com

https://marcelbarang.wordpress.com

https://chansongs.wordpress.com 

 

Sur France-Inter : « Marcel Barang » par Jean-Noël Orengo http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=1127927

 

Marcel Barang, « La traduction littéraire passe par le mot à mot », Impressions d'Extrême-Orient [En ligne], 3 |  2013, mis en ligne le 28 décembre 2013,URL : http://ideo.revues.org/239

 

Une vingtaine de livres traduits en anglais par Marcel Barang dont par exemple :

 

The 20 best novels of Thailand (A Thai modern classics anthology)

Jan 1, 1994 by Marcel Barang, Mad Dogs and Co

Jan 1, 2002 by Chart Korbjitti and Marcel Barang

 

Of Time and Tide

Jan 1, 1995 by Atsiri Thammachot and Marcel Barang

 

The path of the tiger: [a Thai novel]

1994 ,by Sila Khoamchai and Marcel Barang

 

The Story of Jan Darra

Jan 1, 1995 by Utsana Phleungtham and Marcel Barang

“14 Thai Short Stories – 2014, part of an ongoing annual series, opens with the most notable story in the collection, Wiwat “Filmsick” Lertwiwatwongsa’s Another Day Of 1984 Happiness, a story of immediate relevance divided into four parts. In the first, a woman is haunted by a ghost from her past. She has a crush on a co-worker, but he’s in love with someone else. The kamnan rallies bring them together. Everyone talks about politics. “They talked about politics as if they had followed such things all their lives, even though Malee had never seen them read anything but entertainment news on the internet.”

In the next, a woman becomes the mistress of a man who wanted to buy a brown refrigerator. He looks like Nattawut Saikua, a red-shirt firebrand. The demonstrations give he and his estranged wife a common cause, and they are reconciled. The mistress masturbates to Nattawut Saikua on TV.

In the last part told in the second-person narrative, a gay man reads 1984 in public, pisses people off on Facebook, and has sex with his lover who is also his cousin. “Your old lover told you that your disorder was the only power you had in opposing the state. You thought it was a joke, but the comical conversation you didn’t understand remained with you.”

Here, Wiwat treats the absurdity of reading George Orwell’s book as an act of defiance, of the battles fought on Facebook, with ingenuity. No one knows why he or she is angry or sad. Is it because of politics or is it the relationship and are these things even mutually exclusive? Political engagement takes precedent over sexual engagement. Life is politics. The story engages, through content rather through form — a good opening for a collection of stories on a wide range of subjects.

In many stories, the various conflicts in Thailand serve as a basis for the various vulnerabilities faced by each protagonist. In Dusk On Charoen Pradit Road by Rattanachai Manabutra, an accident that sets a soldier’s M-16 flying and firing bullets in Pattani — an occurrence not so out of the ordinary — is set against a backdrop of a failing relationship. In Approach To Paradise by Nok Paksanavin, the protagonist’s lover, Firdaus, who was fascinated by banned books — “In the days of Saddam Hussein, the list of banned books was very long, starting with Virginia Woolf, and even the works of that writer you like, Jean-Paul Sartre” — dies without explanation. It feels, as you go through the story collection, that these are the themes writers and readers are supposed to be preoccupied by. The language is sometimes clumsy, with words calling attention to themselves. “After helping each other wash the dishes he would enter you.” And, “Gee, the soda has turned flat! He likes it better to drink when the soda is still bubbly”.

Some of these stories could, in fact, be skipped altogether. Many simply don’t warrant reactions or emotional response. In Laweng Panjasunthorn’s The Time Trader Who Worships Love, a small-time writer begins a business literally “selling time”, because, well, his lover had left him with a note saying, “Give me some time and then I’ll come back”. He makes millions by collecting wasted time and then selling it, “time for love” at the lowest price. He makes millions. “The time I sold was in popular demand. No price gouging: I sold time at reasonable prices. My business was growing so fast I hardly had any time left to do any writing, but I wasn’t worried, because I sold time, so I had plenty of it available.” Perhaps it’s a metaphor but this bit of imagination goes unexplained. All I know is I want my time back.

The book closes with an apt and thoughtful meditation, A Poem Should Not Mean But Be, by Saneh Sangsuk (the real name of the latest SEA Write winner Daen-aran Sangthong), who has two stories in the collection.

A writer sits at a bar, thinking about Buddhism and the things he’s read, from Rabindranath Tagore to Jorge Luis Borges. He gets beaten up.”

Pimrapee Thungkasemvathana

“Rich tapestry of Thai society”. Bangkok Post, “Life”. Published: 2 Feb 2015 at 06.00:
http://www.bangkokpost.com/lifestyle/book/464040/rich-tapestry-of-thai-society

 

 

Cf. D’autres de nos articles consacrés à la littérature thaïlandaise.

 

23. Notre Isan : Introduction à la littérature thaïlandaise ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-23-notre-isan-la-litterature-thailandaise-1-79537350.html

 

25 . Notre Isan :  Pira Sudham, un écrivain de l’Isan.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-25-pira-suddham-un-ecrivain-de-l-isan-79537662.html Enfances thaïlandaises, de Pira Sudham, coll. Les enfants du fleuve, Fayard, 1983, 1990 pour la traduction française.

 

26. Un écrivain d’Isan : Pira Suddham, Terre de mousson.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-26-un-ecrivain-d-isan-pira-sudham-terre-de-mousson-79884217.html

 

A71. « Plusieurs vies »  de Kukrit Pramoj. Une vision de la Thaïlande.

Pramoj, Kukrit Plusieurs vies, traduit par Wilawan et Christian Pelleaumail, Paris, «Langues & Mondes» - l’Asiathèque, 2003

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a71-plusieurs-vies-de-kukrit-pramoj-une-vision-de-la-thailande-107792330.html

 

A104. « Ecrire Bangkok », avec cinq auteurs thaïlandais et A105. « Bangkok », écrit par cinq écrivains thaïlandais.

 

Il s’agit ici de profiter du travail de traduction et du livre de  Louise Pichard-Bertaux, in « ECRIRE BANGKOK, La ville dans la nouvelle contemporaine en Thaïlande », pour  tenter de comprendre  la  vision « littéraire » de Bangkok de cinq écrivains majeurs thaïlandais ; Atsiri Thammachot, Chart Korbjitti, Sila Khomchai, Wanich Jarungidanan, et Win Lyovarin, tous lauréats du SEA Write.

 

A106. 107 et 108 Histoire et littérature en Thaïlande.

Mme Louise Pichard-Bertaux, in  « ECRIRE BANGKOK, La ville dans la nouvelle contemporaine en Thaïlande », offre aussi dans sa première partie une introduction « permettant de comprendre l’évolution de la littérature moderne » thaïlandaise avec son lien aux principaux événements historiques du pays.

 

A119. Sunthorn Phu (1786-1855). L’un des plus grands  poètes thaïlandais.

Avec le livre de Frédéric Maurel « Clefs pour Sunthorn Phu, L’Harmattan, 2001.

 

A121. Lecture du Nirat « La montagne Dorée » de Sunthorn Phu (1786-1855).

Traduction de Frédéric Maurel. Clefs pour Sunthorn Phu,  L’Harmattan, 2001.

 
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13 décembre 2015 7 13 /12 /décembre /2015 00:45
A 204 -  LE DICTIONNAIRE DE L’ « INSTITUT ROYAL » AU SERVICE DE LA LANGUE THAÏE, DU BON SENS … ET DE LA POLITIQUE.

Son histoire

 

Nous avons vu que les premiers érudits à s’être intéressé à la langue thaïe et à sa grammaire furent des étrangers, français essentiellement, ce qui est singulier d’ailleurs dans un pays où tous les monarques de la dynastie Chakri jusqu’au monarque actuel, furent de fins lettrés, écrivains, hommes de théâtre, musiciens (1).

 

Mais il manquait à la langue un thesaurus explicatif (2).

 

En 1873, certes, le révérend Bradley, missionnaire protestant, publie à Bangkok  un « Dictionary of the Siamese language » (อักชราภิธานศรับท์ approximativement « le sens des mots ») mais celui-ci, explicatif sur plus de 800 pages, est d’une consultation difficile pour des raisons difficiles à cerner (3)

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C’est à l’initiative du roi Prajadiphok que le ministère de l'Éducation (Krasuangsueksathikan กระทรวงศึกษาธิการ) publie en 1927 un premier dictionnaire normatif que nous n’avons malheureusement pas pu consulter. 

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Il avait surtout créé l’année précédente, le 19 Avril 1926, « la Société royale du Siam », dissoute le 31 mars 1933, recréée le 1er avril 1942 sous le nom de «  Société – ou institut - royale de la Thaïlande » (สำนักงาน าชบัณฑิตย ถาน Samnaknganratchabandittayasathan) qui a en charge les travaux académiques du gouvernement, l’établissement d’un dictionnaire normatif et officiel de mots thaïlandais n’était pas la seule de ses tâches (4).

 

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Le monarque n’a pas à cette occasion imité sinon singé les occidentaux en créant en quelque sorte une « académie siamoise » équivalente de l’ « académie française ». Son Institut est composé d’érudits choisis en fonction de leurs compétences et non de leurs autres qualités (5).

 

La méthode de travail de la Commission de révision du dictionnaire de l'Institut royal est restée pratiquement inchangée depuis plus de 70 ans. Un petit comité de chercheurs expérimentés nommés par le roi sur propositions du premier ministre se réunit une fois par semaine et travaille sur la précédente, entrée par l'entrée, sens par sens. Une fois la fin de l'alphabet atteint, une nouvelle édition est prête pour publication. L'édition de 1950 est une révision du dictionnaire de 1927. Les travaux ont commencé le 5 octobre 1932 quand cette tâche appartenait encore au ministère de l'Éducation (กรม ธรรมการ Kromthammakan). 

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Elle a ensuite été transférée à l'Institut royal en 1934 et la publication effectuée le 8 Mars 1950, fruit de 1.299 réunions au cours de plus de dix-sept. Réunions avaient eu lieu une fois par semaine jusqu'en 1942 puis deux jours par semaine. En 1949, quand le dictionnaire touchait à sa fin, le comité se réunit alors trois fois par semaine. Le comité initial se composait de sept membres en 1932, et à la publication en 1950 il y en avait quinze membres. 

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L'Institut royal a publié quatre éditions entièrement révisées du dictionnaire, et des réimpressions intermittentes avec des révisions mineures (1950 – 1980 – 1999 – 2011) (6). Le Dictionnaire est à ce jour le seul dictionnaire normatif et officiel de mots thaïs et sa publication doit être associée à un événement marquant (7).

 

L’utilisation judiciaire :

 

Les Tribunaux utilisent souvent le dictionnaire, car il faut tout de même parfois savoir ce que parler veut dire, et ce même si l'Institut royal a publié une déclaration solennelle selon laquelle le Dictionnaire « ne devait pas avoir de conséquences juridiques » (8).

 

Un cas amusant est celui d'un transsexuel qui avait demandé l'autorisation judiciaire de changer son titre de « Monsieur » en « Mademoiselle » en 1986. Cet individu avait fait valoir qu'il pouvait être considéré comme une femme, car il avait changé de sexe ayant « son organe sexuel » enlevé et avait « augmenté ses seins ». La Cour suprême de justice a statué en citant tout simplement l’édition de 1982 en précisant qu’une femme est «une personne susceptible d’avoir des enfants » et que le demandeur, quel que soit le sort réservé à ses attributs virils, ne pouvait donc être appelé « Madame ». Tel est en effet la définition que donne toujours le dictionnaire édition 1999, définition qui semble conforme au bons sens (9).

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Un autre cas a eu quelques échos dans la presse, celui de Samak Sundaravet (สมัคร สุนทรเวช), alors premier ministre qui fut accusé de « conflit d'intérêts » en 2008. La Commission électorale (คณะ กรรมการ การเลือกตั้ง Khanakammakankanlueaktang) et le Sénat (วุฒิสภา ไทย Wuthisapha  Thai) lui reprochèrent conjointement devant la Cour constitutionnelle (ศาล รัฐธรรมนูญ San  ratthathammanun) d’avoir travaillé pour une entreprise commerciale privée en cours de mandat contrairement aux dispositions de la Constitution du Royaume de Thaïlande de 2550 (2007) en son article 267 qui interdit à un agent public d'être employé quiconque et en particulier une entreprise commerciale. Samak fit valoir qu'il n'avait pas été payé mais seulement « défrayé » pour organiser deux émissions de cuisine et ne pouvait être considéré comme un « employé » au sens du Code civil et commercial ou du code du travail. La Cour a considéré que le terme « employé » dans la Constitution avait un sens général que le dictionnaire de 1999 définit l’ « employé » comme « une personne qui accepte de travailler pour une autre personne, indépendamment de la façon dont elle est appelée », l’a considéré comme coupable et mis fin à son mandat ministériel (10).

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Les critiques :

 

La décision de 1986 concernant Monsieur X ne semble pas avoir agité l’opinion publique en dehors du petit monde des personnes éventuellement concernées (11).

 

La décision « Samak » ?

 

Compte tenu des qualités du défendeur, elle a évidemment fait l’objet de critiques acerbes de ses partisans. Le texte de l’article 267 (version anglaise non officielle) est le suivant : « The provision of section 265 shall apply to the prime minister and ministers. Except for holding a position and performing duties according to the provisions of the laws, the prime minister or ministers are prohibited to hold a position in a partnership company, or business entreprise pursuing profits or income to be shared, or be an employee of any person ». Il reprend les incompatibilités visées par l’article 265 pour les députés et les sénateurs. La décision rejette l’argumentation un peu fallacieuse de Samak selon laquelle il n’était qu’un « invité » à l’émission et qu’il n’avait reçu que le remboursement de ses frais ce qui peut prêter à sourire : 80.000 baths pour quelques interviews donnés au Sakul Thai (sakunthai hebdomadaire สกุลไทยรายสัปดาห์), une autre de ses « casseroles » Il est certain, quelle que soit l’opinion que l’on peut avoir sur d’autres décisions de la cour constitutionnelle (12), qu’en allant faire sa cuisine devant des millions de téléspectateurs, Samak a donné des bâtons pour se faire battre. Sur le plan de la sémantique, l’interprétation que donne la cour du dictionnaire de l’institut était imparable.

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Les critiques d’ordre général :

 

En dehors de ces cas d’espèce, le contenu du dictionnaire a fait l’objet de critiques sur le fond même de son contenu :

 

La question s’est posée lors de l’édition de 1999 de l’insertion de mots « que rigoureusement ma mère m’a interdit de prononcer ici ». N’épiloguons pas. Si c’était peut-être inutile pour les Thaïs qui les connaissent depuis les cours d’école, ça ne l’est pas pour nous : une certaine littérature, les histoires drôles en particulier ou censées l’être (เรื่องตลก ruangtalok), sont souvent d’une épouvantable vulgarité, le dictionnaire nous sauve et ce d’autant plus que certains de ces mots n’ont pas en Isan la même connotation qu’en langage de Bangkok… Une salope à Bangkok peut devenir une jeune fille en Isan et que d’autres que l’on trouve dans la langue archaïque sont devenus aujourd’hui incorrects ou familiers. En cette hypothèse, le dictionnaire le précise aussi.

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La question s’est également posée lors de l’introduction de mots importés, essentiellement de l’anglais. La langue est suffisamment riche pour permettre la transcription de mots issus des nouvelles technologies, ainsi une calculatrice devient – quelle joli nom - une « machine à penser chiffre » (kruangkhitlék เครื่องคิดเลข). En ce qui concerne l’informatique,  les Thaïs, anglomaniaques forcenés, ont préféré pour l’ordinateur คอมพิวเตอร์ le « computer » anglais, pour notre arobase, @,แอด èt - qui est tout simplement la transcription du « at » anglais et la souris n’est pas le  « nou » thaï (หนู) mais une « mouce » (เมาซ์) anglaise. L’introduction de plus de 300 mots dans la dernière édition du dictionnaire a fait l’objet de vives critiques de la part de puristes. Là non plus, ne nous attardons, nous avons le « franglais », les Thaïs ont ce qu’ils appellent le « thinglish ». Certains érudits ont proposé de nouvelles graphies des mots thaïlandais empruntés à l'anglais qui sont écrits sans signes de tonalité (คอมพิวเตอร์ ou ค้อมพิวเตอร์ ?) D’autres érudits ont répondu que l'anglais n’était pas une langue tonale et que pour les mots importés, il n'était pas besoin de contenir des signes de tonalité. Querelles byzantines qui, avouons–le, nous dépassent un peu.
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Il est enfin sinon une critique, du moins un regret, l’absence de l’étymologie (essentiellement sanscrit-pali) alors qu’il y a probablement des trésors de découvertes à faire … pour notre propre langue (13).
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Il en est du dictionnaire de l’Institut comme la langue d’Esope en fonction de l’utilisation que l’on en fait : « la meilleure des choses. C’est le lien de la vie civile, la clef des sciences, avec elle on instruit, on persuade, on règne dans les assemblées... » et « la pire des choses, la mère de tout les débats, la nourrice des procès, la source des guerres, de la calomnie et du mensonge ».

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NOTES

 

(1) Première grammaire de Monseigneur Pallegoix (« Grammatica linguae thaie » en latin) publiée en 1850, premier dictionnaire de Monsieur Pallegoix («  สัพะพะจะนะพาไท » « DICTIONARIUM LINGUA THAI - SIVE SIAMENSIS - INTERPRETATION LATINA, GALLICA ET ANGLICA ») publié en 1854, sur cinq colonnes, thaï, prononciation, latin, français et anglais, près de 900 pages, nouvelle édition révisée par Monseigneur Vey comprenant une très solide introduction grammaticale, la colonne du latin a été supprimée (« Dictionnaire siamois, français, anglais ») publié à Bangkok en 1896 sur 1165 pages, « Dictionnaire français-siamois, précédé de quelques notes sur la langue et la grammaire siamoises », par M. E. Lunet de Lajonquière, 1904 dont les « quelques notes » sont en réalité une véritable grammaire. Nous ne citons que les ouvrages les plus marquants qui sont toujours – toutes proportions gardées – d’actualité.

ds des âges.

(2) Les premières grammaires françaises datent du XVIème et les premiers dictionnaires datent de la fin du XVIème et du XVIIème siècle.
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(3) Alors que la grammaire semble d’ores et déjà fixée lorsque Monseigneur Pallegoix nous l’enseigne en 1850, Bradley paraît l’ignorer : Tous les mots thaïs commencent par une consonne, il y en a 44 et il y a donc un alphabet des consonnes avec un ordre bien établi. Il y a également une liste des voyelles qui accompagnent les consonnes selon un ordre bien établi que Bradley ne respecte pas ce qui rend la consultation de son dictionnaire un véritable chemin de croix.

 

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(4) Nous avons vu qu’elle a élaboré un système officiel de la transcription – ou romanisation -  du thaï qui est ou devrait être systématiquement appliqué pour la transcription des noms propres (cartes géographiques en particulier, il a sur ce point été homologué en 2002 par l’ONU). Ne nous attardons pas sur ce système qui est bon pour ce à quoi il est destiné, la transcription des noms propres, bonne ou mauvaise, pour laquelle la reproduction des tonalités n’est pas une stricte nécessité. Que le panneau de circulation m’indique la route de Ranông ou de Ranong nous permets en tout état de cause de nous y retrouver sans savoir lire ระนอง.

 

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5) Nous avons à diverses reprises cité le nom du grand érudits Phraya Anuman Rajadhon (พระยาอนุมานราชธน) spécialiste du langage, des traditions populaires, de la tradition orale, des normes sociales et du système de valeurs des populations thaïes. Grand et farouche opposant au régime, il a participé activement à l’élaboration des éditions de 1950 et 1982 du dictionnaire.

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(6) L’Institut échappe au système de cooptation électif de l’Académie française qui a conduit depuis 1635 à l’élection purement politique et conjoncturelle de notables - ducs ou cardinaux – au XVIIème et au XVIIIème siècle en particulier, pratiquement illettrés. Sa lenteur est par ailleurs devenue proverbiale, la première édition a été publiée en 1694 (59 ans), la seconde en 1718, la troisième en 1740, la quatrième en 1762, la cinquième en 1798, la sixième en 1835, la septième en 1878, la huitième en 1935 et la dernière est toujours en cours, elle n’en était en 2014 qu’au mot « renommer » pour les fascicules déjà publiés.

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(7) L'édition 1982 a été en 1982, en commémoration du 200ème anniversaire de l'établissement de Bangkok comme capitale de la Thaïlande par le roi Rama Ier

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En 1996, en collaboration avec « Computer Technology Center » et « National Electronics » l’édition 1982 a également été produite en édition limitée de 12.000 CD-ROM pour célébrer le 50ème anniversaire du règne. L'édition 1999 a été publiée en 2003 pour commémorer le sixième cycle (72ème) anniversaire du roi et a été rapidement disponible en ligne. 

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L’édition publiée en 2012 est appelée édition 2011 pour commémorer le septième cycle (84ème anniversaire) du roi. Le 27 mai 2013, Yingluck Shinawat a annoncé l'abrogation de l'édition 1999 et son remplacement par l’édition 2011, mise en ligne en 2014 (Gazette du gouvernement du 13 Juillet 2013.) Les tirages sont considérables, 200.000 pour l’édition 1999, la moitié distribuée dans les établissements d’enseignement, l’autre moitié vendue à un prix dérisoire (600 baths pour un énorme volume de 1.500 pages superbement illustré).

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(8) ราชบัณฑิตยสถานชี้แจงเรื่องการให้คำปรึกษาความหมายภาษาไทยที่มีผลทางคดี (« Explication de l'Institut royal sur la fourniture de conseils juridiques concernant la langue thaïe dans les procès ») du 1er décembre 2011.

 

(9) Décision de la Cour suprême สำนักงานคณะกรรมการกฤษฎีกา เลขที่ฎีกา 157/2524 «  ผู้ร้องเป็นชายรับการผ่าตัดเปลี่ยนแปลงอวัยวะเพศ แต่ก็ไม่สามารถมีลูกได้ ไม่มีกฎหมายให้ผู้ร้องขอเปลี่ยนแปลงเพศโดยใช้สิทธิทางศาล ».

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(11) La question de la création juridique d’un « troisième sexe » a été débattue devant le Sénat en 2007. La conclusion fut que la constitution précise (ce qui semble une loi de la nature ?) qu’il n’existe que deux sexes (l’article 30 de la constitution précise « men and women shall enjoy equal rights ». Que l’on manifeste de la sympathie ou de la bienveillance à l’égard de ces personnes qui ne doivent évidemment pas faire l’objet de discriminations (l’article 30 de la constitution se situe dans le chapitre III « Rights and liberties of the thaï people », deuxième section « Equality » est une évidence, mais les principes universels restent les principes. Décider qu’en sus des hommes et des femmes il y a un troisième sexe serait engendrer un chaos juridique déclara en substance le sénateur Suphot  Khaimuk (สุพจน์ ไข่มุกด์) : Voir le procès-verbal du 11 juin 2007 (รายงานการประชุมสภาร่างรัฐธรรมนูญ ครั้งที่ 22/2550 วันจันทร์ที่ 11 มิถุนายน 2550).

 

(12) Voir notre article A 150 « La Cour Constitutionnelle de Thaïlande est-elle partiale ? ».

 

(13) Voir à ce sujet l’étude « เปรียบเทียบ ภาษาบาลีและภาษาละติน » (Comparaison entre le pali et le latin) de Mademoiselle Louise Moris (1994, ISBN 974-277-185-5) qui donne de nombreux exemples selon toute apparence incontournables, par exemple, le chiffre 7 (sept) qui est sapda en sanscrit-bali (สะปดา qui est aussi สัปดาห์ la semaine en thaï) est devenu septo en latin, shtatë en albanais, sept en français et เจ็ด (chét) en thaï. Certains y trouvent – ce n’est qu’une hypothèse - le signe de l’existence d’un langage commun à toutes les populations d’origine indo-européennes ou submergées par les immigrations indo-européennes, langage venu du fonds des âges ?

A 204 -  LE DICTIONNAIRE DE L’ « INSTITUT ROYAL » AU SERVICE DE LA LANGUE THAÏE, DU BON SENS … ET DE LA POLITIQUE.

 

Il avait surtout créé l’année précédente, le 19 Avril 1926, « la Société royale du Siam », dissoute le 31 mars 1933, recréée le 1er avril 1942 sous le nom de «  Société – ou institut - royale de la Thaïlande » (สำนักงานราชบัณฑิตยสถาน Samnaknganratchabandittayasathan) qui a en charge les travaux académiques du gouvernement, l’établissement d’un dictionnaire normatif et officiel de mots thaïlandais n’était pas la seule de ses tâches (4).

 

Le monarque n’a pas à cette occasion imité sinon singé les occidentaux en créant en quelque sorte une « académie siamoise » équivalente de l’ « académie française ». Son Institut est composé d’érudits choisis en fonction de leurs compétences et non de leurs autres qualités (5).

 

La méthode de travail de la Commission de révision du dictionnaire de l'Institut royal est restée pratiquement inchangée depuis plus de 70 ans. Un petit comité de chercheurs expérimentés nommés par le roi sur propositions du premier ministre se réunit une fois par semaine et travaille sur la précédente, entrée par l'entrée, sens par sens. Une fois la fin de l'alphabet atteint, une nouvelle édition est prête pour publication. L'édition de 1950 est une révision du dictionnaire de 1927. Les travaux ont commencé le 5 octobre 1932 quand cette tâche appartenait encore au ministère de l'Éducation (กรม ธรรมการ Kromthammakan). Elle a ensuite été transférée à l'Institut royal en 1934 et la publication effectuée le 8 Mars 1950, fruit de 1.299 réunions au cours de plus de dix-sept. Réunions avaient eu lieu une fois par semaine jusqu'en 1942 puis deux jours par semaine. En 1949, quand le dictionnaire touchait à sa fin, le comité se réunit alors trois fois par semaine. Le comité initial se composait de sept membres en 1932, et à la publication en 1950 il y en avait quinze membres. L'Institut royal a publié quatre éditions entièrement révisées du dictionnaire, et des réimpressions intermittentes avec des révisions mineures (1950 – 1980 – 1999 – 2011) (6). Le Dictionnaire est à ce jour le seul dictionnaire normatif et officiel de mots thaïs et sa publication doit être associée à un événement marquant (7).

 

L’utilisation judiciaire :

 

Les Tribunaux utilisent souvent le dictionnaire, car il faut tout de même parfois savoir ce que parler veut dire, et ce même si l'Institut royal a publié une déclaration solennelle selon laquelle le Dictionnaire « ne devait pas avoir de conséquences juridiques » (8).

Un cas amusant est celui d'un transsexuel qui avait demandé l'autorisation judiciaire de changer son titre de « Monsieur » en « Mademoiselle » en 1986. Cet individu avait fait valoir qu'il pouvait être considéré comme une femme, car il avait changé de sexe ayant « son organe sexuel » enlevé et avait « augmenté ses seins ». La Cour suprême de justice a statué en citant tout simplement l’édition de 1982 en précisant qu’une femme est «une personne susceptible d’avoir des enfants » et que le demandeur, quel que soit le sort réservé à ses attributs virils, ne pouvait donc être appelé « Madame ». Tel est en effet la définition que donne toujours le dictionnaire édition 1999, définition qui semble conforme au bons sens (9).

 

***

 

Un autre cas a eu quelques échos dans la presse, celui de Samak Sundaravet (สมัคร สุนทรเวช), alors premier ministre qui fut accusé de « conflit d'intérêts » en 2008. La Commission électorale (คณะ กรรมการ การเลือกตั้ง Khanakammakankanlueaktang) et le Sénat (วุฒิสภา ไทย Wuthisapha  Thai) lui reprochèrent conjointement devant la Cour constitutionnelle (ศาล รัฐธรรมนูญ San  ratthathammanun) d’avoir travaillé pour une entreprise commerciale privée en cours de mandat contrairement aux dispositions de la Constitution du Royaume de Thaïlande de 2550 (2007) en son article 267 qui interdit à un agent public d'être employé quiconque et en particulier une entreprise commerciale. Samak fit valoir qu'il n'avait pas été payé mais seulement « défrayé » pour organiser deux émissions de cuisine et ne pouvait être considéré comme un « employé » au sens du Code civil et commercial ou du code du travail. La Cour a considéré que le terme « employé » dans la Constitution avait un sens général que le dictionnaire de 1999 définit l’ « employé » comme « une personne qui accepte de travailler pour une autre personne, indépendamment de la façon dont elle est appelée », l’a considéré comme coupable et mis fin à son mandat ministériel (10).

 

Les critiques :

 

La décision de 1986 concernant Monsieur X ne semble pas avoir agité l’opinion publique en dehors du petit monde des personnes éventuellement concernées (11).

 

La décision « Samak » ?

 

Compte tenu des qualités du défendeur, elle a évidemment fait l’objet de critiques acerbes de ses partisans. Le texte de l’article 267 (version anglaise non officielle) est le suivant : « The provision of section 265 shall apply to the prime minister and ministers. Except for holding a position and performing duties according to the provisions of the laws, the prime minister or ministers are prohibited to hold a position in a partnership company, or business entreprise pursuing profits or income to be shared, or be an employee of any person ». Il reprend les incompatibilités visées par l’article 265 pour les députés et les sénateurs. La décision rejette l’argumentation un peu fallacieuse de Samak selon laquelle il n’était qu’un « invité » à l’émission et qu’il n’avait reçu que le remboursement de ses frais ce qui peut prêter à sourire : 80.000 baths pour quelques interviews donnés au Sakul Thai (sakunthai hebdomadaire สกุลไทยรายสัปดาห์), une autre de ses « casseroles » Il est certain, quelle que soit l’opinion que l’on peut avoir sur d’autres décisions de la cour constitutionnelle (12), qu’en allant faire sa cuisine devant des millions de téléspectateurs, Samak a donné des bâtons pour se faire battre. Sur le plan de la sémantique, l’interprétation que donne la cour du dictionnaire de l’institut était imparable.

 

Les critiques d’ordre général :

 

En dehors de ces cas d’espèce, le contenu du dictionnaire a fait l’objet de critiques sur le fond même de son contenu :

 

La question s’est posée lors de l’édition de 1999 de l’insertion de mots « que rigoureusement ma mère m’a interdit de prononcer ici ». N’épiloguons pas. Si c’était peut-être inutile pour les Thaïs qui les connaissent depuis les cours d’école, ça ne l’est pas pour nous : une certaine littérature, les histoires drôles en particulier ou censées l’être (เรื่องตลก ruangtalok), sont souvent d’une épouvantable vulgarité, le dictionnaire nous sauve et ce d’autant plus que certains de ces mots n’ont pas en Isan la même connotation qu’en langage de Bangkok… Une salope à Bangkok peut devenir une jeune fille en Isan et que d’autres que l’on trouve dans la langue archaïque sont devenus aujourd’hui incorrects ou familiers. En cette hypothèse, le dictionnaire le précise aussi.

 

La question s’est également posée lors de l’introduction de mots importés, essentiellement de l’anglais. La langue est suffisamment riche pour permettre la transcription de mots issus des nouvelles technologies, ainsi une calculatrice devient – quelle joli nom - une « machine à penser chiffre » (kruangkhitlék เครื่องคิดเลข). En ce qui concerne l’informatique,  les Thaïs, anglomaniaques forcenés, ont préféré pour l’ordinateur คอมพิวเตอร์ le « computer » anglais, pour notre arobase, @,แอด èt - qui est tout simplement la transcription du « at » anglais et la souris n’est pas le  « nou » thaï (หนู) mais une « mouce » (เมาซ์) anglaise. L’introduction de plus de 300 mots dans la dernière édition du dictionnaire a fait l’objet de vives critiques de la part de puristes. Là non plus, ne nous attardons, nous avons le « franglais », les Thaïs ont ce qu’ils appellent le « thinglish ». Certains érudits ont proposé de nouvelles graphies des mots thaïlandais empruntés à l'anglais qui sont écrits sans signes de tonalité (คอมพิวเตอร์ ou ค้อมพิวเตอร์ ?) D’autres érudits ont répondu que l'anglais n’était pas une langue tonale et que pour les mots importés, il n'était pas besoin de contenir des signes de tonalité. Querelles byzantines qui, avouons–le, nous dépassent un peu.

 

Il est enfin sinon une critique, du moins un regret, l’absence de l’étymologie (essentiellement sanscrit-pali) alors qu’il y a probablement des trésors de découvertes à faire … pour notre propre langue (13).

 

***

Il en est du dictionnaire de l’Institut comme la langue d’Esope en fonction de l’utilisation que l’on en fait : « la meilleure des choses. C’est le lien de la vie civile, la clef des sciences, avec elle on instruit, on persuade, on règne dans les assemblées... » et « la pire des choses, la mère de tout les débats, la nourrice des procès, la source des guerres, de la calomnie et du mensonge ».

 

NOTES

 

(1) Première grammaire de Monseigneur Pallegoix (« Grammatica linguae thaie » en latin) publiée en 1850, premier dictionnaire de Monsieur Pallegoix («  สัพะพะจะนะพาไท » « DICTIONARIUM LINGUA THAI - SIVE SIAMENSIS - INTERPRETATION LATINA, GALLICA ET ANGLICA ») publié en 1854, sur cinq colonnes, thaï, prononciation, latin, français et anglais, près de 900 pages, nouvelle édition révisée par Monseigneur Vey comprenant une très solide introduction grammaticale, la colonne du latin a été supprimée (« Dictionnaire siamois, français, anglais ») publié à Bangkok en 1896 sur 1165 pages, « Dictionnaire français-siamois, précédé de quelques notes sur la langue et la grammaire siamoises », par M. E. Lunet de Lajonquière, 1904 dont les « quelques notes » sont en réalité une véritable grammaire. Nous ne citons que les ouvrages les plus marquants qui sont toujours – toutes proportions gardées – d’actualité.

 

(2) Les premières grammaires françaises datent du XVIème et les premiers dictionnaires datent de la fin du XVIème et du XVIIème siècle.

 

(3) Alors que la grammaire semble d’ores et déjà fixée lorsque Monseigneur Pallegoix nous l’enseigne en 1850, Bradley paraît l’ignorer : Tous les mots thaïs commencent par une consonne, il y en a 44 et il y a donc un alphabet des consonnes avec un ordre bien établi. Il y a également une liste des voyelles qui accompagnent les consonnes selon un ordre bien établi que Bradley ne respecte pas ce qui rend la consultation de son dictionnaire un véritable chemin de croix.

 

(4) Nous avons vu qu’elle a élaboré un système officiel de la transcription – ou romanisation -  du thaï qui est ou devrait être systématiquement appliqué pour la transcription des noms propres (cartes géographiques en particulier, il a sur ce point été homologué en 2002 par l’ONU). Ne nous attardons pas sur ce système qui est bon pour ce à quoi il est destiné, la transcription des noms propres, bonne ou mauvaise, pour laquelle la reproduction des tonalités n’est pas une stricte nécessité. Que le panneau de circulation m’indique la route de Ranông ou de Ranong nous permets en tout état de cause de nous y retrouver sans savoir lire ระนอง.

 

(5) Nous avons à diverses reprises cité le nom du grand érudits Phraya Anuman Rajadhon (พระยาอนุมานราชธน) spécialiste du langage, des traditions populaires, de la tradition orale, des normes sociales et du système de valeurs des populations thaïes. Grand et farouche opposant au régime, il a participé activement à l’élaboration des éditions de 1950 et 1982 du dictionnaire.

 

(6) L’Institut échappe au système de cooptation électif de l’Académie française qui a conduit depuis 1635 à l’élection purement politique et conjoncturelle de notables - ducs ou cardinaux – au XVIIème et au XVIIIème siècle en particulier, pratiquement illettrés. Sa lenteur est par ailleurs devenue proverbiale, la première édition a été publiée en 1694 (59 ans), la seconde en 1718, la troisième en 1740, la quatrième en 1762, la cinquième en 1798, la sixième en 1835, la septième en 1878, la huitième en 1935 et la dernière est toujours en cours, elle n’en était en 2014 qu’au mot « renommer » pour les fascicules déjà publiés.

 

(7) L'édition 1982 a été en 1982, en commémoration du 200ème anniversaire de l'établissement de Bangkok comme capitale de la Thaïlande par le roi Rama Ier. En 1996, en collaboration avec « Computer Technology Center » et « National Electronics » l’édition 1982 a également été produite en édition limitée de 12.000 CD-ROM pour célébrer le 50ème anniversaire du règne. L'édition 1999 a été publiée en 2003 pour commémorer le sixième cycle (72ème) anniversaire du roi et a été rapidement disponible en ligne. L’édition publiée en 2012 est appelée édition 2011 pour commémorer le septième cycle (84ème anniversaire) du roi. Le 27 mai 2013, Yingluck Shinawat a annoncé l'abrogation de l'édition 1999 et son remplacement par l’édition 2011, mise en ligne en 2014 (Gazette du gouvernement du 13 Juillet 2013.) Les tirages sont considérables, 200.000 pour l’édition 1999, la moitié distribuée dans les établissements d’enseignement, l’autre moitié vendue à un prix dérisoire (600 baths pour un énorme volume de 1.500 pages superbement illustré).

 

(8) ราชบัณฑิตยสถานชี้แจงเรื่องการให้คำปรึกษาความหมายภาษาไทยที่มีผลทางคดี (« Explication de l'Institut royal sur la fourniture de conseils juridiques concernant la langue thaïe dans les procès ») du 1er décembre 2011.

 

(9) Décision de la Cour suprême สำนักงานคณะกรรมการกฤษฎีกา เลขที่ฎีกา 157/2524 «  ผู้ร้องเป็นชายรับการผ่าตัดเปลี่ยนแปลงอวัยวะเพศ แต่ก็ไม่สามารถมีลูกได้ ไม่มีกฎหมายให้ผู้ร้องขอเปลี่ยนแปลงเพศโดยใช้สิทธิทางศาล ».

 

(10) Décision du 19 novembre 2008  คำวินิจฉัยของศาลรัฐธรรมนูญที่ 12-13/2551.

 

(11) La question de la création juridique d’un « troisième sexe » a été débattue devant le Sénat en 2007. La conclusion fut que la constitution précise (ce qui semble une loi de la nature ?) qu’il n’existe que deux sexes (l’article 30 de la constitution précise « men and women shall enjoy equal rights ». Que l’on manifeste de la sympathie ou de la bienveillance à l’égard de ces personnes qui ne doivent évidemment pas faire l’objet de discriminations (l’article 30 de la constitution se situe dans le chapitre III « Rights and liberties of the thaï people », deuxième section « Equality » est une évidence, mais les principes universels restent les principes. Décider qu’en sus des hommes et des femmes il y a un troisième sexe serait engendrer un chaos juridique déclara en substance le sénateur Suphot  Khaimuk (สุพจน์ ไข่มุกด์) : Voir le procès-verbal du 11 juin 2007 (รายงานการประชุมสภาร่างรัฐธรรมนูญ ครั้งที่ 22/2550 วันจันทร์ที่ 11 มิถุนายน 2550).

 

(12) Voir notre article A 150 « La Cour Constitutionnelle de Thaïlande est-elle partiale ? ».

 

(13) Voir à ce sujet l’étude « เปรียบเทียบ ภาษาบาลีและภาษาละติน » (Comparaison entre le pali et le latin) de Mademoiselle Louise Moris (1994, ISBN 974-277-185-5) qui donne de nombreux exemples selon toute apparence incontournables, par exemple, le chiffre 7 (sept) qui est sapda en sanscrit-bali (สะปดา qui est aussi สัปดาห์ la semaine en thaï) est devenu septo en latin, shtatë en albanais, sept en français et เจ็ด (chét) en thaï. Certains y trouvent – ce n’est qu’une hypothèse - le signe de l’existence d’un langage commun à toutes les populations d’origine indo-européennes ou submergées par les immigrations indo-européennes, langage venu du fonds des âges.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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24 octobre 2015 6 24 /10 /octobre /2015 18:00
A195. LA THAÏLANDE DE JEAN MARCEL, IN « LETTRES DU SIAM ».

Jean Marcel présente sa vision de la Thaïlande  sous la forme de huit « lettres (envoyées) à Jean Tétreau sur le Pays des Hommes libres ». (C’est le sous–titre) (Hexagone, 2002) Chacune de ces lettres est précédée du titre du sujet traité, à savoir : « Le Siam tel qu’il me fut révélé » ; « éloge des Thaïs tels qu’ils sont » ; « leur histoire telle qu’elle fut » ; « le bouddhisme tel qu’on le vit » ; « la cuisine telle qu’on la mange » ; « la langue telle qu’on la parle » ; « le roi tel qu’il règne ». Le livre se termine par un « Long P.-S ». 

A195. LA THAÏLANDE DE JEAN MARCEL, IN « LETTRES DU SIAM ».

D’entrée, Jean Marcel précise qu’il a choisi l’ancien nom de « Siam » car il lui plait davantage que celui de « Thaïlande », que d’ailleurs, précise-t-il,  aucun Thaïlandais utilise, le connaissant comme  Muang Thai  - ce « qui signifie, dit-il, littéralement le pays libre. » 

A195. LA THAÏLANDE DE JEAN MARCEL, IN « LETTRES DU SIAM ».

Nous étions impatients d’apprendre ce que Jean Marcel avait découvert après 10 ans passés en Thaïlande ; lui qui avait déjà écrit de nombreux romans, essais savants, traduit le Ramakien, et dont nous avions fait l’éloge. (Cf. note*)  Quelle ne  fut pas notre surprise de lire un dithyrambe quelque peu excessif sur le Siam et les Thaïs, en critiquant sévèrement l’homme occidental incapable de comprendre ce « dernier paradis » et cette si merveilleuse culture. 

A195. LA THAÏLANDE DE JEAN MARCEL, IN « LETTRES DU SIAM ».

Jugez  plutôt.

 

Lettre 1.

 

Jean Marcel commence donc sa première lettre en exprimant son amour du Siam et des Thaïs, qu’il vit comme un « envoûtement » même encore après 10 ans de séjour :

 

C’est « le dernier paradis sur terre », où chaque année « des touristes se suicident plutôt que de le quitter » (sic). (p. 19) Il est tellement passionné par ce pays, qu’il a décidé qu’il ferait bon d’y mourir, surtout que c’est un pays libre (il l’a souligné) contrairement au nôtre (Il est du Québec) et qui n’a jamais été colonisé.

 

On voit déjà l’exagération, l’incongru, mais la lettre II intitulée « « éloge des Thaïs tels qu’ils sont »  va se poursuivre dans le dithyrambique.

 

On peut en préambule signaler que Jean Marcel ne dit pas Thaïlandais mais Thaïs et n’évoquera parmi les autres communautés que la communauté chinoise, oubliant les Isans (31 % de la population),  les Muangs (ou Yuans)  (10%) ; les Thaïs du Sud (ou Pak Tai)  (4%), les Thaïs musulmans (1%), et autres groupes thaïs (Shan 2%, etc).

 

Revenons au Siam et aux Thaïs.

 

Jean Marcel se focalisera sur le slogan « touristique » « C’est le pays du sourire », mais en osant exprimer ce qu’aucune agence touristique n’avait osé dire : Ce sourire est tout ; et tous sourient, l’officier de l’immigration, l’agent des douanes, l’hôtesse ; « tous m’ont gratifié d’un sourire qui venait d’un monde que je ne connaissais pas ». Poursuivant : « C’est un univers entier, en effet, qui sourit dans chaque Thaï : c’est le fondement de la culture thaïe, et si on ne l’a pas compris, on ne comprendra  rien à rien. » (p.25)

A195. LA THAÏLANDE DE JEAN MARCEL, IN « LETTRES DU SIAM ».

Mais par contre, Jean Marcel n’éprouvera pas la même mansuétude pour le sourire des Chinois (Il ne dit pas Thaïs-chinois), qui « dans leurs boutiques (…) n’ont pas le sourire des Thaïs ; et si d’aventure ils vous sourient, alors là attention ! C’est qu’ils vous ont eu sur le prix à payer, même si vous pensez avoir fait une bonne affaire … » (p.96)

A195. LA THAÏLANDE DE JEAN MARCEL, IN « LETTRES DU SIAM ».

Pour rester sur le sourire, on peut pour le moins,  conseiller à Jean Marcel, le livre de Pornpimol Senawong paru en 2006  « Les Liens qui unissent les Thaïs, Coutumes et culture », où il apprendra à propos du sourire par exemple, que nous avons en fait au moins 18 sourires derrière lesquels s’expriment 18 types de message répondant à des situations et sentiments codés, du style : grand, penaud, méprisant, sec, embarrassé, amical non reconnu (sic), joyeux, triste, encourageant, épanoui, doux, honteux, encourageant, provocant, dédaigneux, contenu. (Cf. Notre article A2.)

A195. LA THAÏLANDE DE JEAN MARCEL, IN « LETTRES DU SIAM ».

Et si vous pensez que « ce sourire est le masque de l’hypocrisie asiatique » - nous dit-il - c’est que comme tout occidental, votre esprit est « faussement critique et pathologiquement corrosif » avec un « soupçon généralisé et perpétuel » qui vous fait passer à côté de la réalité. « C’est un peu cette vulgarité de l’esprit, je vous avoue, que j’ai fuie ».

 

On retrouvera tout au long du livre cette charge contre les occidentaux qui ne peuvent rien comprendre : « Qui veut, en effet, entrer idéalement au Siam, laisse au vestiaire ses nippes occidentales : ses préjugés, ses certitudes, ses logiques diverses, ses idéologies (s’il en a encore), voire ses morales, qu’elles soient laïques ou religieuse. Sous peine de n’y rien comprendre. » (p. 84) ; alors que Jean Marcel, sûr de lui, va vous révéler les secrets de «  ce peuple (qui) est une sorte de miracle de l’histoire humaine » (« Et si ce n’était pas là que mon avis personnel je ne vous le dirais pas, gardant pour moi seul ce secret », rajoute-il. p.26) ; ainsi que les « vérités » profondes de ce peuple si admirable, « fait de gentillesse, de calme, d’accueil – le tout se résumant dans le sourire, précisément (p.27),  «  si « féérique» (p.37),  si … si … Ces Thaïs qui n’ont pas changés (« ils se sont modernisés (…) mais ils ont gardé sans une égratignure leur âme d’autrefois. » p. 27). Il poursuivra : « On dirait des anges » ; avec « grâce et sérénité », « une immense famille conviviale ». (p.28)

 

Des anges !

A195. LA THAÏLANDE DE JEAN MARCEL, IN « LETTRES DU SIAM ».

« L’envers précis de la société occidentale actuelle ». (p.29) Et pour bien le démontrer, il peut -sans sourire- affirmer qu’au Siam, « La criminalité y est quasi nulle, la délinquance de même » (p.30) Vous avez bien lu, et même mieux, citant Mgr Pallegoix qui au XIXème siècle disait  : « il y a rarement des disputes sérieuses ; un meurtre est regardé comme un accident très extraordinaire, et quelquefois l’année entière se passe sans qu’il y en ai eu un seul » et Jean Marcel d’ajouter : « Il en est toujours à peu près de même maintenant » (p.31)

 

(5.020 homicides en 2001 selon l’ONU. Son livre est paru en 2002.)

A195. LA THAÏLANDE DE JEAN MARCEL, IN « LETTRES DU SIAM ».

Une société sans crime ! Mais non sans suicide, signalant (p.94) « le suicide chez les jeunes est actuellement en augmentation inquiétante ». Le paradis aurait-il des failles ?

 

Vous comprendrez, qu’à la fin de la lecture de la lettre II, nous pouvions avoir quelques craintes, quand Jean Marcel annonçait pour la lettre III : « Leur histoire telle. Qu’elle  fut… » qu’il se proposait « d’exposer » (c’est son mot) en 12 pages (pp.37-49)

 

L’exercice est difficile, et on retrouvera les partis-pris sur leur « ruse », « leur sagesse », leur « héroïsme » et même « leur bonhomie» pour caractériser  Sukhotaï, le premier royaume de leur pays. Il passera sur beaucoup d’événements importants, mais en douze pages, il ne pouvait faire autrement, mais consacrera quand même une page à Constantin Phaulkon. Un Phaulkon présenté de façon originale, à savoir comme un  représentant de la East India Company, qui « Sur la route d’un de ses nombreux retours en Angleterre, son navire fit un naufrage dont il fut le seul rescapé … avec un ambassadeur thaï rentrant de Perse. On fit copain-copain … et Phaulkon fut ramené à Ayuthaya, présenté à la cour où il n’avait jamais été admis » (p.43) Jean Marcel attribuera sa décapitation à la « bonne société inquiète d’Ayuthaya », de même que l’exécution de Taksin sera due à un bousculement du futur Rama I. 

A195. LA THAÏLANDE DE JEAN MARCEL, IN « LETTRES DU SIAM ».

(***Cf. Nos nombreux articles consacrés à Phaulkon. Le dernier en date, le A190, celui de Mme Claire Keefe-Fox, in « Le Ministre des moussons », dont aucun n’évoque cette rencontre.)

 

Il terminera en 4 pages et demie sur la dynastie Chakri, qui – bien sûr - est admirable. Ainsi donne-t-il l’exemple de Rama III, qui « signa les premiers traités commerciaux avec l’Angleterre - mais, en bonne politique rusée des Thaïs, il en signa aussi dans le même temps avec leurs ennemis commerciaux, les Américains (…) Mais ces traités ne permettaient toujours pas aux étrangers de résider sur le sol thaï. Autre sagesse. ».

 

Une « sagesse » qui s’exprimera par la destruction de Vientiane en 1827 et la déportation de ses habitants, dont Jean Marcel ne dit mot. 

A195. LA THAÏLANDE DE JEAN MARCEL, IN « LETTRES DU SIAM ».

Rama IV sera, lui aussi,  « le grand sage » ; Rama V aura « la ruse devenue traditionnelle des souverains  thaïs » ; il saura le seul à pouvoir résister aux deux grandes puissances anglaise et française, en signant un accord en 1896 (sic), qui garantissait la souveraineté du royaume … (« Seul le Siam avait su leur résister ») (p. 47)  

 

(Cf. par exemple notre approche de ce traité quelque peu différente, in 204. La question des frontières de la Thaïlande avec l’Indochine française » et notre point de vue in A 38 sur « La Thaïlande n’a jamais été colonisée ? »**)

A195. LA THAÏLANDE DE JEAN MARCEL, IN « LETTRES DU SIAM ».

Seul Rama VI est considéré  comme « le premier roi faible de la dynastie » ; ce qui le distingue de Rama IX, le souverain actuel, présenté dans sa lettre VII (pp.83-84) : « Je vous affirmerai tout de go et sans ambages que le roi Rama IX est un homme considérable » : écrivain, musicien, homme de science, inventeur, a tous les pouvoirs par charisme, est le garant de toutes les libertés ; « Le roi est le Rusé par excellence, comme tous les Thaïs le sont avec lui. » On ne peut certes qu’admirer ; Il le revendique « Pour les peuples comme pour les hommes, il est bon (voire essentiel) d’admirer. » 

A195. LA THAÏLANDE DE JEAN MARCEL, IN « LETTRES DU SIAM ».

On vous laissera apprécier la Lettre IV consacrée au « bouddhisme tel qu’on le vit » ;  Un sujet qu’il connait bien. * Et la lettre V à « la cuisine telle qu’on la mange », « un sujet - dit-il à juste titre - d’une si extrême importance pour les Thaïs. », dans laquelle il se refuse à donner des noms de plats et des  recettes pour surtout évoquer trois grands principes, à savoir : le rôle et la place du riz, « le dessert qui ne fait pas partie du repas thaï » mais  que l’on peut goûter dans les rues et l’importance des épices.

A195. LA THAÏLANDE DE JEAN MARCEL, IN « LETTRES DU SIAM ».

La lettre VI traite de « la langue telle qu’on la parle ». (pp.73-81)

 

Le traducteur du Ramakien en bon connaisseur de la langue nous en fait une description claire et instructive, et ne cache pas ses difficultés pour en lire l’écriture. On peut se douter - son livre ayant été édité en 2002 - qu’il en connait aujourd’hui toutes les composantes. 

A195. LA THAÏLANDE DE JEAN MARCEL, IN « LETTRES DU SIAM ».

Nous avons déjà évoqué la lettre VII dédié en principe au « roi tel qu’il est perçu », mais où en fait, Jean Marcel aborde d’autres sujets et va encore nous étonner  à propos de l’armée et des militaires.

 

Après avoir rendu un nouvel hommage au roi qui a su « par charisme et par l’assentiment populaire », « provoquer une révolution nécessaire en 1973, pour chasser une coalition gouvernementale corrompue » et « arrêté une autre moins bien venue en 1992 » Jean Marcel déclare à son correspondant qu’il va lui « exposer » (c’est son verbe) cette sédition, qui  « illustre la vie politique du pays. » (pp.85-87). Une occasion pour lui de montrer le rôle essentiel du roi dans la politique du pays, capable – « en une heure, a réparé ce qui risquait de devenir un affrontement  comme il n’en avait jamais eu auparavant dans l’histoire du pays », comme il  avait auparavant fait l’éloge de l’armée et des militaires.

A195. LA THAÏLANDE DE JEAN MARCEL, IN « LETTRES DU SIAM ».

Pour lui, « il n’y a jamais eu ici de gouvernement militaire » (sic) ; l’armée a toujours été « garante des libertés thaïes et de l’intégrité du territoire ». Jean Marcel n’a jamais entendu parler de coup d’Etats militaires, ni de généraux ou maréchaux premiers ministres (11 quand même avant la parution du livre depuis 1932). Ne croyez pas à un oubli.  Quand il évoque l’arrivée du général Suchinda, nommé à la tête du pays en 1992, il ajoute « c’était si peu commun dans l’histoire récente de ce pays ». (p.86). La page suivante, après avoir rappelé la  « sagesse souveraine » du roi, il conclut ses propos par : « Ces événements furent le crépuscule de l’armée dans ce pays … son rôle était désormais terminé ; on n’en entend plus parler, comme si elle n’existait plus » ! Quelle clairvoyance !

A195. LA THAÏLANDE DE JEAN MARCEL, IN « LETTRES DU SIAM ».

Il est vrai que pour lui il n’y a que le roi et le peuple. « Le reste, dit-il, (a été) imposé par une poignée d’intellectuels en 1932, par-dessus la tête du peuple (Assemblée nationale, Sénat, institutions démocratiques) (ne sont nécessaires que) pour nos sensibilités modernes ».  (p.84)

 

Ensuite, il va aborder d’autres sujets, comme la famille royale, rappelant qu’ « être le descendant de l’un des 74 enfants de Rama V ne confère en réalité aucun privilèges particuliers » ; avouer qu’il se perd dans la complexité familiale ;  que la société thaïe est traditionnellement polygame, et qu’elle l’est restée car beaucoup d’hommes ont une mia noï. (L’analogie est plutôt curieuse). Il va en trois pages évoquer « le plus grand problème économique et par conséquent social que vit la Thaïlande, c’est l’instabilité de la main d’œuvre » (p.90) Instabilité, dit-il, qu’il ne faut pas attribuer à la paresse, mais à leur désir d’être libres. Mais par contre, il poursuit en prétendant que les paysans (qui seraient 90 % du pays, dit-il), ont par contre,  « l’habitude séculaire de se reposer une grande partie de l’année dans l’attente de la récolte suivante … » ; et sans transition,  semble leur attribuer la responsabilité de la nécessité de faire appel aux travailleurs étrangers, illégaux pour la plupart, birmans, malaysiens, cambodgiens, « pour faire le travail le moindrement harassant ».  (sic)

A195. LA THAÏLANDE DE JEAN MARCEL, IN « LETTRES DU SIAM ».

Ensuite, il  termine la lettre VII par une présentation de la communauté chinoise en trois pages (pp. 94-96) rappelant que bien que n’étant que 11%, ils commandent environ 54 % du PNB,  surtout par le commerce dont ils ont un quasi-monopole et par les institutions financières. Il est de ceux qui estiment qu’ils « ne sont restés chinois que par la cuisine et le culte des ancêtres : pour le reste, ils sont thaïs plus qu’il ne le faut et n‘aiment pas qu’on leur rappelle leur origine. » Même s’il n’oublie pas au passage de souligner au moins deux différences : les Chinois sont des « thésauriseurs … alors que les Thaïs dissipent immédiatement ce qu’ils ont en main » (p.95) et « on ne les reconnait dans leurs boutiques qu’à un détail : ils n’ont pas le sourire des Thaïs. »

 

Ah, ce sourire des Thaïs !

A195. LA THAÏLANDE DE JEAN MARCEL, IN « LETTRES DU SIAM ».

Le livre se termine donc sur la lettre VIII, « ou la Thaïlande telle qu’on la perçoit ». (pp.97-106)

 

En fait, Jean  Marcel va consacrer essentiellement cette dernière lettre à la critique des reportages occidentaux sur la Thaïlande qui ne seraient consacrés qu’au tourisme sexuel et aux lieux de plaisirs, réalisés par des reporters hypocrites, avec des «’informations trafiquées », des montages de faits, des mensonges,  des recherches de faux « scoops », etc. Il présentera quelques anecdotes et lectures qui confirment ce goût des médias occidentaux de ne réduire « la réalité thaïlandaise » qu’à ce seul sujet. (Il est vrai qu’encore aujourd’hui - 15 ans plus tard - le genre semble encore prisé.) 

A195. LA THAÏLANDE DE JEAN MARCEL, IN « LETTRES DU SIAM ».

Mais son indignation se manifestera en montrant que les causes de la prostitution en Thaïlande ne proviennent que des Occidentaux. C’est l’armée américaine qui a créé pendant la guerre du Viêt-nam, « les trois P de la putasserie occidentale (Patpong à Bangkok, Pattaya en province et Patong dans le Sud du pays »  et « la plupart des tenanciers de bars et d’établissements ad hoc sont d’ailleurs des Occidentaux (Allemands, Français, Australiens … et quelques Québécois ».

Il n’indiquera à aucun moment que les lieux de plaisirs (bars, bordels, karaokés, massages) sont en majorité fréquentés par les asiatiques et les Thaïlandais et il invitera les occidentaux « à leur fiche la paix », incapables qu’ils sont de pouvoir appréhender une autre culture. Et Jean Marcel de nous informer que » les Asiatiques n’ont pas la même attitude que nous devant la nourriture, devant l’argent, devant le sommeil, devant la vie, devant la mort » (p.101) … devant le sexe. « La morale bouddhiste en matière sexuelle, rajoute-t-il plus loin, est très élémentaire et ne connaît pas de véritables interdits que pour les moines ». 

A195. LA THAÏLANDE DE JEAN MARCEL, IN « LETTRES DU SIAM ».

Bref, on retrouvera ce clivage entre un homme occidental qui ne peut rien comprendre à l’autre, qui projette ses préjugés et déforme via ses gazettes et médias, « une image de l’un des pays les plus sains du monde ». (p. 106)

 

Un pays – et c’est sa dernière phrase - « où (il) s’étonne chaque jour de vivre dans un ravissement continuel et renouvelé. »

 

Et pourtant Jean Marcel est un érudit, un grand écrivain, que nous avons déjà apprécié de par ailleurs dans notre blog (Cf. note *), mais sa vision de la Thaïlande et des Thaïlandais est quelque peu particulière.

 

Et après tout « C'est fantastique d'être avec quelqu'un qui voit les choses différemment. » (Bellows Keith)

A195. LA THAÏLANDE DE JEAN MARCEL, IN « LETTRES DU SIAM ».

*Présentation de Jean Marcel  http://www.alainbernardenthailande.com/article-presentation-de-jean-marcel-65362013.html

 

Jean Marcel (Jean-Marcel Paquette) est né à Montréal (Québec) en 1941. Après une prolifique carrière universitaire à l'université Laval où il a enseigné la littérature médiévale, la littérature québécoise et la création littéraire, Jean Marcel vit désormais en Thaïlande, son pays d’adoption  où il continue son œuvre.  À la fois riche et captivant, son style parvient à esquisser sans imposer, à faire sourire sans simplifier, à questionner sans embrouiller et à toucher sans jamais forcer le mot ou la phrase. Son trait est bref, pertinent, ses textes sont réfléchis et approfondis. De Bouddha à Jésus-Christ en passant par la réécriture du Ramakian, rien ne lui échappe. Bref, sa plume est de celles qui font les grands écrivains. C’est sans doute pourquoi ses écrits ont souvent été salués par la critique : Fractions 2  lui a valu le prix Victor-Barbeau (2000), son roman Hypathie ou la fin des dieux, le prix Molson de l’Académie des lettres du Québec (1989), et Le joual de Troie, le prix France-Québec (1973). Allez donc flâner sur son site, vous ne le regretterez pas : http://www.decourberon.com/jeanmarcel/articles.htm

 

Nous avions aussi dans notre article15. « Les Relations Franco-Thaïes : Le Bouddhisme Vu Par Les Missionnaires Du XVII Ème Siècle » présenté une étude de Jean Marcel : « Le bouddhisme vu par les Missionnaires et voyageurs français du XVIIème siècle, Jean Marcel (Etude non publiée) » 

A195. LA THAÏLANDE DE JEAN MARCEL, IN « LETTRES DU SIAM ».
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6 septembre 2015 7 06 /09 /septembre /2015 01:56
VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ÉCRITURE ISAN ? 

Nous avons à diverses reprises parlé de l’écriture thaïe, de la langue, des difficultés posées par sa « romanisation » ainsi que des dialectes de l’Isan ce qui nous a conduit à écrire, erreur ne fait pas compte, que si l’idiome de l’Isan, qui s’apparente très étroitement à la langue du Laos, avait pu avoir autrefois une écriture vernaculaire spécifique, celle-ci avait disparu de la mémoire de ses habitants. Il semble pourtant, au contraire, que si cette écriture est restée en sommeil pendant de longues années en raison d’une politique de « thaïsation » forcenée du langage et par voie de conséquence des écritures spécifiques, elle connaisse depuis le début de ce siècle un vif regain d’intérêt. 

 

La lecture d’un ouvrage récent (2012) de สวิง บุญเจิม (Sawing Bounjoen

VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ÉCRITURE ISAN ? 

 « ตำราเรียนอักษรธรรมอีสาน » (tamrarianaksonthamisan) que nous pouvons traduire par « manuel pour étudier les lettres sacrées de l’Isan » - nous serons plus précis sur cette traduction – nous fait faire amende honorable (1). La faute est avouée, elle nous sera pardonnée. L’ouvrage est évidemment en thaï et il ne semble pas qu’à cette heure il existe des ouvrages similaires en français et encore moins en anglais.

 

Poursuivant alors notre recherche, nous apprenons que le sujet fait l’objet de quelques sites Internet (2) et d’autres ouvrages récents, souvent sous le vocable ตำราเรียนอักษรโบราณอีสาน (tamrarianaksonboranisan par « manuel pour étudier l’écriture ancienne de l’Isan »), tous de ces dernières années, et que les  amoureux de cette ancienne écriture ont même une page Facebook. Mais avant de nous pencher sur cette incontestable (mais probablement relative) renaissance, un bref retour en arrière s’impose.

VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ÉCRITURE ISAN ? 

 

Nous préférons le vocable d’ « écriture sacrée » : ธรรม que l’on peut prononcer tham ou thamma, c’est qu’il est convenu d’appeler le Dharma que nous nous garderons bien de chercher à définir. Si cette écriture fut incontestablement utilisée dans l’écriture des textes religieux du bouddhisme et dans les prières, la question de savoir si elle le fut au quotidien est insoluble. Les textes bouddhistes sont en pali (3), la langue reste la même mais peut faire l’objet de différentes transcriptions selon les pays ou les régions. Le pali n'a pas d'écriture spécifique et on le note dans les écritures des pays où il s'est répandu  (4).

 

La question qui nous intéresse est de savoir comme elle le fut dans le nord-est et au Laos puisqu’il ne faut jamais oublier que l’Isan était autrefois le « Laos siamois ».

 

Le premier à s’intéresser aux textes sacrés à leur langue et à leur écriture fut l’incontournable La Loubère (5) qui étudie longuement « la langue balie » (6) et donne un très beau tableau des caractères utilisés pour la reproduire.

 

Cette présentation peut-être critiquable sur le plan grammatical mais soyons honnêtes, nous nous intéressons à cette écriture et point à la grammaire du Pali.

 

VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ÉCRITURE ISAN ? 

Le pali et le sanscrit dont il est incontestablement dérivé n’intéresseront plus aucun érudit pendant un siècle et demi (7). Mais elles connaîtront un regain d’intérêt, une découverte ou une redécouverte, dans le premier quart du XIXème siècle.

 

Le premier érudit français à s’y intéresser fut le grand Eugène Burnouf qui nous dote en 1826 de son « Essai sur le Pali » (8). Après un hommage rendu à La Loubère, ses critiques à son égard ne concernent pas l’écriture proprement dite, puisqu’il reproduit son tableau à l’identique (voir ci-dessus) mais sur le fond, ce qui ne nous concerne présentement pas. Mais il soulève une seule question sur laquelle nous reviendrons, La Loubère prête à cette écriture des origines birmanes alors que selon Burnouf, elle est directement issue du sanscrit.

 

Passons sur les querelles ultérieures de linguistes (notamment sur l’origine tout autant de la langue que son écriture). La question de l’écriture intéresse au moins indirectement Louis Finot, responsable d’un monumental article publié en 1917 (9). L’alphabet « Tham » qui illustre cet article est – mutatis mutandis – similaire à celui de La Loubère.

 


 

VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ÉCRITURE ISAN ? 

Venons-en maintenant à notre siècle. Voici l’alphabet des consonnes sacrées de l’Isan avec leur correspondantes thaïes selon Sawing Bounjoen suivie de la liste des voyelles (10) avec leur correspondantes thaïes (lesquelles, comme en thaï moderne se combinent entre elles pour former des diphtongues ou des triphtongues) : :

VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ÉCRITURE ISAN ? 
VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ÉCRITURE ISAN ? 

Que sait-on aujourd’hui de son origine à la lumière des découvertes épigraphiques ?

 

« Il est aujourd'hui bien admis que l'alphabet tham lanna en usage dans les provinces du nord de la Thaïlande a été élaboré à partir d'une forme de l'alphabet môn. Les travaux d'épigraphie permettent de suivre le développement de cet alphabet depuis le XIVème siècle jusqu'à l'époque actuelle. L'alphabet tham est d'origine môn, la forme des graphies le prouve amplement. Il a d'abord été créé pour noter le pali et il est le seul support de cette langue en Thaïlande du Nord du XIVème siècle à nos jours » (11).

 

Précisons que l’écriture tham du Laos et de l’Isan est une simple variante de l’écriture tham du Lanna. L’argumentation de Michel Felus (ci-dessus) fondée tout autant sur des arguments linguistiques que des arguments épigraphiques est actuellement celle de tous les érudits.

VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ÉCRITURE ISAN ? 

Comment cette écriture a-t-elle été introduite en Isan comme elle le fut au Lanna ?

 

Alors que l’écriture utilisée en Thaïlande aujourd'hui l’est universellement, il n’en était rien au début du siècle dernier. Elle fut introduite et imposée lors de la construction de l'État-nation mais la question reste posée des écritures qui étaient utilisées dans les villages au quotidien. La pénétration de l’écriture actuelle n’a pas transformé des analphabètes en lettré, la population étant déjà au moins partiellement alphabétisée par les écritures traditionnelles. Fumihiko Tsumura (12) a cherché à savoir quelle était la représentation écrite de la langue orale dans les villages du nord-est. Il est le seul, à notre connaissance, il est japonais, à avoir effectué une étude approfondie sur le terrain.

VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ÉCRITURE ISAN ? 

Nous savons qu’en Isan la langue parlée est le Lao-Isan, dialecte local très proche du Lao, langue monosyllabique à tons. Indépendamment de l’utilisation de l’écriture thaï pour transcrire l’écriture, y compris celle de l’idiome local, d'autres écritures, essentiellement celle que l’on appelle « akson boran » (« écriture ancienne »), subsistent encore en Isan. Cette écriture ancienne n’est pas plus une écriture morte que la langue est une langue morte. NotreJaponais est allé à sa découverte dans quelques villages de notre région. Cette écriture, qu’on l’appelle « tham » ou « boran » est, nous le savons depuis les études de Michel Ferlus dont nous venons de parler, issue de l’ancienne écriture môn. Nous préférons le terme de tham (le Dharma ou le dogme) puisqu’elle est essentiellement utilisée dans la transcription des textes bouddhistes (หนังสือธรรม nangsutham livre du dogme). La propagation de l'utilisation de cette écriture est parallèle à celle du bouddhisme puisque l’éducation passait par les temples et que cette écriture était principalement utilisés à des fins religieuses, sous forme d'inscriptions sur des livrets en feuilles de latanier, une espèce de palmier, appelé ใบลาน (baïlan). 

VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ÉCRITURE ISAN ? 

Cette écriture fut la victime directe de la loi sur l’éducation obligatoire de 1921. L'utilisation d’une écriture traditionnelle fut alors négligée et l’écriture thaïe devint l’écriture nationale. Suite à la création dans les années 30 d’écoles dans l’ensemble du pays, la connaissance séculaire de cette écriture traditionnelle fut dissociée du quotidien. L’Isan est une région périphérique le gouvernement s’efforçait d’y diffuser la connaissance de la culture et de l'histoire du Siam dont le centre était Bangkok. La population de l’Isan s’est alors efforcée d’absorber la culture centralisée mais la langue parlée n'a pas changé de façon drastique; Aujourd'hui, presque tous les villageois parlent Isan à la maison. Les élèves sont encouragés sinon contraints de parler thaï dans les salles de classe mais parlent librement Isan après l'école. 

VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ÉCRITURE ISAN ? 

En ce qui concerne la langue écrite tous les textes dans les villages Isan sont écrits en thaï et l'utilisation de l’écriture traditionnelle n’est jamais observée au quotidien mais pourtant, elle perdure dans certains contextes.

 

Une « nouvelle vague » pour l’écriture traditionnelle ?

 

Toutefois, depuis la fin du siècle dernier, apparurent des signes de changement. Les réformes du système éducatif de 1973 ont développé une décentralisation des programmes scolaires et mis l’accent sur l'enseignement de la culture et de l'histoire locale, le gouvernement n’était pas hostile à laisser libre cours à la diversité de cultures régionales ce qui suscita par la même un développement de l'intérêt pour elles. Il en fut de même pour les écritures locales, le tham serait enseigné dans certaines écoles de la région (nous n’avons pu obtenir aucune précision à ce sujet) et trouve un regain d’intérêt tout autant dans le bouddhisme que dans la médecine traditionnelle (la phytothérapie, essentiellement médecine par les plantes). Mais qu’en est-il de l’utilisation en dehors de ces domaines précis, au quotidien dans nos villages ? Notre japonais a effectué une enquête dans trois villages de la province de Khonkaen entre avril et septembre 2001 (il y a quatorze ans déjà). Il ne nous donne pas les noms mais nous précise qu’il s’agit de « NK », « DY » et « NG », situés à une quinzaine de kilomètres à l’ouest de la ville, comportant entre 230 et 280 foyers pour une population de 1.100 à 1.400 (13). La plupart des habitants cultivent le riz gluant, la canne à sucre et le manioc. En raison de la proximité la ville, certains y travaillent, femmes de peine, ouvriers du bâtiment ou d’usine. Ce sont des villages de banlieue de grandes villes typiques. Mais qui connait l’écriture traditionnelle ? Quelques habitants seulement, les moines au premier chef et des laïcs, ceux que l’on appelle les หมอธรรม (motham) que nous essayerons de définir plus bas.

 

VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ÉCRITURE ISAN ? 

 

Les moines :

 

Dans aucun de ces villages n’existe un enseignement de l’écriture traditionnelle. Dans le village « NK », à l’intérieur  du temple « NK » existait (nous sommes en 2001) un moine de 80 ans nommé « BN » devenu novice à l’âge de 17 ans (donc en 1938) qui avait appris cette écriture d’un vieux moine. A la mort de ce dernier, il avait lui-même enseigné l’écriture jusqu’au début des années 80 à l’aide de textes écrits à la main sur des feuilles de latanier faute de manuels imprimés. A cette époque, les textes bouddhistes étaient écrits uniquement en écriture tham et non en thaï, donc presque tous les moines étaient capables de lire l’écriture tham. Mais après cette date, l'intérêt pour l’écriture s’est estompé puisque les moines et les apprenants pouvaient lire les manuels bouddhistes imprimés en écriture thaïe.

 

Dans le temple « SM » du village « DY », il n’y avait qu’un  moine « KY » âgé de 71 ans qui pouvait lire l’écriture tham. Il l’avait appris lors de son ordination 38 ans auparavant (donc en 1963) il pouvait toujours le lire mais avait des difficultés à l’écrire bien qu’il possédait toujours l’outil.

 

Selon KY, 30 ans plus tôt environ (dans les années 70), il y avait encore beaucoup de moines qui savaient lire et écrire tham, et il les avait souvent vus transcrire les textes bouddhistes. La plupart des textes sur feuilles de latanier dans la bibliothèque du temple dataient de cette époque.

 

Dans le temple de « DY » occupé par neuf moines, un de 70 ans, deux de 60 ans, un de 50 ans et cinq de 20 ans et un novice, seul le moine de 70 ans connaissait l’écriture tham.

 

Dans le temple de « NK » occupé par dix moines, celui de 80 ans, neuf de 20 ans et un novice, seule celui de 80 ans connaissait l’écriture tham.

 

Dans le temple de « NG » occupé par cinq moines un de 60 ans, deux de 40 ans et deux de 30 ans et un novice, nul ne pouvait ni lire ni écrire.

 

Quant aux novices (le plus souvent temporaires) ou aux moines temporaires ils n’étaient pas incités à apprendre l’écriture tham.

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Les laïcs :

 

Dans le village de « DY » deux seulement, un de 60 ans et un autre de 50, connaissaient cette écriture.

 

Dans le village de « NK », ils sont quatre, deux de 80 ans et deux de 70.

Dans le village de « NG », un seul de 50 ans.

 

On peut supposer qu’ils avaient acquis ces connaissances lors de leur passage au temple comme moines temporaires ?

 

Mais pourquoi continuent-ils à pratiquer l’écriture tham ? Ce sont des spécialistes religieux appelés หมอธรรม (motham); Que recouvre ce terme ? Littéralement, on pourrait le traduire par « docteur en théologie ». หมอ (mo) c’est un « docteur » (au sens de médecin) mais c’est aussi « une personne qui sait ». C’est donc un homme qui connait le Dharma, le dogme si l’on veut. Ils sont appelés à rendre divers services qui utilisant les pouvoirs dérivé du Dharma, simples conseils, sorts et guérisons magiques ou exorcismes, confection d’amulettes, 

VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ÉCRITURE ISAN ? 

 

inscriptions lapidaires placés dans huit directions autour d’un village pour protéger contre les mauvais esprits. Dans les villages étudiés par notre érudit japonais, il n’y avait pratiquement pas de laïcs en dehors de ces motham susceptibles de lire ou d'écrire l’écriture traditionnelle et peut être certains tatoueurs traditionnels qui opèrent dans les temples et nulle part ailleurs, le tatouage ayant la même valeur magique que les talismans (14). 

VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ÉCRITURE ISAN ? 

Nous n’avons pas vocation à être sondeurs professionnels, mais des questions par nous posées de droite et de gauche à des personnes éclairées, il semble bien qu’il y ait toujours dans les temples ou dans les villages quelques moines, quelques tatoueurs ou quelques motham qui perpétuent la tradition ?

 

***

 

Alors, renouveau, regain d’intérêt ? Renaissance des particularismes locaux ? Exercice d’esthètes de la linguistique ? La page Facebook  มรดกอีสานและอักษรธรรมอันล้ำค่า (« notre héritage Isan et les précieuses lettres sacrées »), ouverte en novembre 2012 est « aimée » (à l’heure où nous la consultons) de 1.125 personnes (nous allions dire « n’est aimée que de …. »), une petite communauté ! La page Isangate (note 2) ne l’est que de 333 personnes. Les ouvrages ou les sites consacrés – par exemple -  à l’écriture du thaï noï (ไทยน้อย) ou du thaikhom (ไทยคม) sont tout aussi confidentiels. Et encore sont-ils écrits en écriture thaïe et non en écriture traditionnelle bien qu’il existe d’ores et déjà les fontes nécessaires (15).

 

***

 

Il n’y a probablement pas plus de 10.000 Français actuellement capables de lire le Grec ancien à livre ouvert. Et pourtant l’héritage de la Grèce a été absorbé dans notre sang au cours des siècles. 

VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ÉCRITURE ISAN ? 
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22 août 2015 6 22 /08 /août /2015 18:21
A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME

La France est souvent injuste avec ses grands voyageuses avant Alexandra David-Néel, première européenne à avoir séjourné à Lhassa, en 1924, déguisée en mendiante. Madame Massieu ne réussit pas à pénétrer au Tibet mais un séjour de 15 mois en 1896 et 1897 la conduisit quelques jours au Siam dont elle fut une observatrice curieuse et attentive. Son récit publié en 1901« Comment j’ai parcouru l’Indochine, Birmanie, Etats Shans, Siam, Tonkin, Laos » a retenu notre attention, il méritait de sortir de l’oubli même s’il présente, au moins en ce qui concerne le Siam, de critiquables considérations. Qui était-elle ?

A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME

Jeanne Isabelle Bauche est née à Paris le 3 avril 1844. Elle épouse, encore mineure, le 19 mai 1864, Jacques Alexandre Octave Massieu, lui-même née à Caen le 25 décembre 1835, avocat et fils d’avocat (1). Son père Isidore Pascal Joseph Bauche est à la date de ce mariage « absent » (2). Il était originaire de Bretteville, en Basse-Normandie ce qui explique probablement cette alliance dans la région de Caen.

 

Nous ignorons tout de sa jeunesse et de son éducation, nous savons seulement qu’elle réside à la date de son mariage chez ses grands-parents maternels (qui l’ont probablement élevée) au 19 de la chaussée d’Antin qui n’appartient pas aux quartiers des plus défavorisés de Paris. 

A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME
A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME
A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME

Nous nous intéressons ici au seul récit de ce voyage dans la partie qui concerne le Siam uniquement : « Comment j’ai parcouru l’Indochine, Birmanie, Etats Shans, Siam, Tonkin, Laos » publié chez Plon en 1901.

 

Auparavant, Madame Massieu avait publié dans le numéro du 1er juillet 1900 de la « Revue des deux-mondes » un article intitulé « A travers l’Indochine – Haut Laos et Mekong » qui révèle de fines qualités d'observations et dans lequel elle s'abstient des considérations péremptoires qu’elle nous inflige sur le Siam après huit jours passés à Bangkok, aux termes desquels elle était devenue Experte -es sciences siamoises.

 

On peut lire (mais ce sont des Wikipédianeries, sans la moindre justification) qu’elle aurait pu accomplir « des missions secrètes ». En sus en tous cas de son incontestable son goût des voyages, elle aurait reçu une « mission du ministère de l’instruction publique » (4)  Cette mission qui n’était pas secrète mais tout au plus officieuse, a-t-elle été rémunérée ?

 

Sous la signature du ministre de l’instruction publique, le 20 janvier 1906, son dossier d’attribution de la légion d’honneur mentionne « C’est à ses frais et sans escorte que cette femme vaillante a parcouru les régions dangereuses de l’Asie. Avec une énergie au-dessus de tout éloge, Madame Massieu a triomphé de tous les obstacles et a rapporté sur l’Asie centrale des appréciations personnelles entièrement nouvelles et d’une haute valeur » (signé du très oublié ministre Bienvenu-Martin). Si mission elle a reçu avant son départ, elle l’aurait reçu du ministre de l’époque, Alfred Rambaud qui a enseigné à la faculté de lettres de Caen de 1871 à 1875 et qu’elle a de toute évidence rencontré dans le microcosme mondain de celle ville de province.

A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME
A 192 - A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME

Madame Massieu est arrivée à Saigon le 6 octobre 1896 après avoir quitté Marseille 23 jours auparavant à bord du Melbourne, un puissant et luxueux paquebot des Messageries maritimes qui bat des records de vitesse (http://www.messageries-maritimes.org/melbourn.htm). Elle ne nous dit pas dans quelles conditions, puisqu’il comporte 90 cabines de premières, 44 de secondes, 75 de troisième et peut éventuellement « héberger » 1.200 passagers dans l’entrepont. Compte tenu de l’accueil qui lui sera réservé à l’arrivée, on peut légitimement penser bénéficiait d’une cabine de première classe et qu’elle a plus souvent pris ses repas dans la cabine des officiers plutôt que dans l’entrepont ? 

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Saigon est le point de départ de son « aventure ». Elle y est « très gracieusement accueillie, très fêtée même » par le gouverneur général, M. Rousseau et son épouse et par le directeur des Messageries Fluviales qui l’hébergent tour à tour.

 

De là, elle part dans le convoi de chemin de fer officiel du gouverneur qui doit se rendre au Cambodge. Foule « en liesse », drapeaux, champagne déplacements sous parasols d’honneur, accueil par les administrateurs locaux, nous vous faisons grâce de toutes ces mondanités dans lesquelles elle se complait. Accueil à Phnom-Penh par le résident général, tous les fonctionnaires français, les notables et  les ministres du roi Norodom.

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Elle fait encore la connaissance du « pape des bonzes ». Visite quasiment royale ensuite à Angkor pendant deux jours où (la malheureuse !) elle est importunée par les moustiques et doit (la malheureuse encore), marcher mais pire, mais encore marcher sous la pluie et dans la boue et enfin retour à Saigon avant de gagner le Siam par la voie fluviale et maritime. Nous sommes en saison des pluies, lesquelles pluies tropicales ne sont pas le perpétuel crachin de Normandie et la voie de terre n’est pas praticable.

 

Elle y sera encore incommodée par les moustiques et fait même la connaissance des cancrelats asiatiques ! Ses lettres de recommandations lui permettent tout de même d’être accueillie par « la petite colonie française composée d'une dizaine de personnes » qui lui fait le plus aimable accueil (5). Ce qui compte à Bangkok, c’est « le distingué ministre de France et sa femme, M. et Mme Defrance », M. Hardouin, consul, et M. Lefèvre Méaulle, vice-consul, avec Mme Lefèvre Méaulle, qui lui font les honneurs de la légation. Pas un mot (mais ce n’est alors qu’une arpète) du jeune diplomate Raphaël Réau dont nous avons analysé la correspondance et les fanfaronnades (6).

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N’oublions pas que Hardouin fut l’homme-lige du parti colonial  et le chien de garde de Pavie et que, pour Madame Massieu qui annonce déjà la couleur «  Il a été, de l'aveu de tous, l'homme de la situation, il a rendu de grands services, et il est permis de regretter que cet homme éminent n'ait pu continuer à défendre nos intérêts dans ce pays ». Nous voyons surgir les « faut qu’on » et les « n’y a qu’à » qui polluent la correspondance du jeune Réau.

 

C’est ensuite la visite du Wat Phrakéo qu’elle appelle « pagode » suivie de  considérations plus ou moins fuligineuses sur le Bouddhisme. A l’inverse d’Alexandra-David-Néel, autre aventurière, le récit d’Isabelle Massieu n’est pas teinté de quête spirituelle, c’est le moins qu’on puisse dire. 

 

Nous aurons droit – au passage – à l’anecdote aussi sulfureuse que mensongère selon laquelle le roi Chulalongkorn aurait fait couper la tête de l’une de ses concubines sur laquelle un Anglais avait jeté un regard vorace pour la lui offrir sur un plateau (7). Ces ragots dignes des cancans chuchotés à mi-voix dans le salon d’une ville de province à l’heure du thé par des dames patronnesses n’ajoutent rien au récit. Ragot pour ragot, précisons que quelques journalistes aussi misogynes que malveillants ont prétendu que l’expédition d’Isabelle Massieu au Tibet avait pour but de rechercher l’abominable homme des neiges dont la réputation aux jeux de l’amour serait flatteuse, plus encore que celle du gorille mais nous ne pouvons en croire un mot.

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Nous visitons ensuite le Wat Pho au sujet duquel notre « aventurière » se croit obligé de reprocher au Comte de Beauvoir d’abuser de la naïveté de ses lecteurs, mais au moins Beauvoir ne colportait pas ce genre de ragots (8). Elle parcourera le lendemain  Sam Pheng, le quartier chinois dont elle s’indigne de « la malpropreté et les odeurs déplaisantes » ce qui n’est pas une nouveauté. C’est le lendemain une visite au Wat Cheng qu’elle considère, non sans raisons, comme le plus beau de la ville (bien qu’elle n’en ait visité que trois). 

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C’est à l’occasion d’un spectacle de courses de chevaux que notre aventurière fut par le consul présentée au roi et à la reine actuelle étaient entourées des princes et des enfants royaux. Leurs Majestés lui ont ensuite envoyée leur photo dédicacée. 

 

Départ le dimanche suivant pour Huahin où l'hôtellerie des princes a été gracieusement mise à la  disposition de Madame par le ministre de l'intérieur, le prince Damrong, où elle trouve un gîte confortable « à l'européenne » avant de pouvoir visiter librement  le palais. Quelle aventure ! Le tapis rouge lui a encore été déroulé et il y a des moustiques et des cancrelats !

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Restons-en là de la description que fait Madame Massieu de ses huit jours à Bangkok avant de partir pour Singapour et ensuite la Birmanie. Elle est agréable, sans fioritures et dépourvue de tout lyrisme, tout comme celle des temples d’Angkor,  mais n’est pas Pierre Loti qui veut).

 

Nous ne briserons donc pas nos plumes contre son féminisme … comme nous aurions tendance à le faire lorsqu’elle entre – après 8 jours passés à Bangkok – dans de doctes considérations de géo politique qui semblent en réalité provenir tout droit des couloirs de l’Ambassade pour qu’elles soient répandues ultérieurement :

 

De retour en France, après le voyage entrepris au Tibet (courageusement et peut-être à la recherche du Yéti ?) Isabelle Massieu multipliera les conférences ou les articles devant toutes sortes de sociétés savantes ce qui laisse toute de même planer des toutes sur le point de savoir s’il n’y avait pas, ministre de l’instruction publique ou autre, un « chef d’orchestre invisible » ? (9) 

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Nous allons entrer dans le domaine des « faut qu’on » et « n’y a qu’à » qu’elle va répandre péremptoirement dans ses multiples tournées de conférence. Un retour en arrière s’impose : Nous sommes au début de l’année de 1897. Sous la menace des canonnières, le Siam a cédé à la France la rive gauche du Mékong et une enclave sur la rive droite, accepté la création d’une bande démilitarisée de 25 kilomètres tout au long de la rive droite et le sort de nos « protégés » a été réglé par la confirmation de leur statut d’extraterritorialité existant depuis 1856 mais au seul profit de nos nationaux.

 

Le sort des provinces siamoises retournées au Cambodge a été réglé par la convention franco-anglaise de 1896 qui revient en quelque sorte à faire du Siam une zone tampon dans laquelle ni les uns ni les autres ne devront intervenir militairement, entre la Birmanie et la Malaisie anglaises et l’Indochine française. Le traité de 1893 (bilingue) prévoit qu’en cas de difficultés d’interprétation, la seule version française fait foi. La question des protégés, prévue par tous les traités bilatéraux (essentiellement le traité conclu avec la France et celui conclu avec la Grande-Bretagne), est étendue non seulement aux nationaux mais aussi aux personnes provenant de territoires sous la domination de l’une ou l’autre nation. Chacun des deux pays va l’interpréter à sa façon.

 

En 1912 (10) les Anglais « protègent » à Bangkok 17 nationaux, 423 Indiens ou Malais, 15 Birmans et 9 « eurasiens ». A Chiangmaï où la présence britannique est importante, ils « protègent » 394 Birmans et 30 indiens. Le total sur le pays est inférieur à 1.000. Les Français pour leur part protègent à Bangkok leurs 240 nationaux (146 hommes, 63 femmes et 31 enfants), 724 Chinois, 396 annamites, 2.460 Laotiens, 1.466 Cambodgiens, 44 Indiens et 90 « autres » (ressortissant de pays « amis » n’ayant pas de représentation diplomatique au Siam nous y avons même trouvé des Japonais et un Grec. Le total sur la seule ville de Bangkok est de 5.180. Sur l’ensemble du pays, le total est « supérieur à 15.000 ». Pour les autres pays européens, seuls chiffres significatifs, l’Allemagne protège ses quelques nationaux et quelques centaines de Turcs, les Pays-Bas leurs quelques nationaux et 2 ou 3.000 ressortissants des Indes néerlandaises, nombreux au Siam (Javanais ou Balinais).

 

L’attrait de la protection résulte tout simplement de ses conséquences : échapper à la justice locale (effectivement difficile à supporter pour un esprit occidental) mais tout le monde n’a pas des comptes à rendre devant un tribunal, le paramètre est marginal, mais aussi et surtout à la fiscalité et au service militaire. Les difficultés quotidiennes dont se plaignent les autorités siamoises, ce qui disconvient à Madame Massieu, résultent tout simplement du fait que les Français et leurs consuls et vice-consuls, à l’instigation de Pavie essentiellement, vont se livrer à une politique de délivrance forcenée de certificats de protection. L’Ambassade est devenue une usine à délivrer les certificats de complaisance.

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Il est non moins constant que la voyoucratie chinoise (les « triades » que Réau prétendaient pouvoir manipuler) bénéficie de liasses de certificats de protection en blanc dont elle fait négoce, elles n’avaient pas attendu notre jeune diplomate qui avait la prétention d’avoir trouvé LA solution (« m’aboucher avec les chefs des sociétés secrètes des Chinois de Bangkok, chefs très puissants qui peuvent disposer de quatre à cinq mille Chinois). Les missionnaires (notamment à Chantaburi, occupée militairement par la France en garantie de la bonne exécution du traité de 1893) se voient purement et simplement sous-traiter par les consulats (c’est ce qu’on appelle la laïcité de la république ?) la délivrance de certificats et bénéficient de certificats de protection en blanc qu’ils ne vendent peut-être pas mais qu’ils peuvent échanger contre un baptême en bonne et due forme  (11) ? 

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Revenons à Madame Massieu : « Ce pays est partout plein de vie et de richesse. Nous l'avons presque tenu en nos mains, à plusieurs reprises; d'abord en 1868, où nous étions sans rivaux, et entièrement encore en 1893. La population est plus ou moins nôtre par nos protégés les Laotiens, les Khas, les Cambodgiens, les Annamites. Beaucoup de Chinois même réclament notre protectorat ». Elle était donc partisane non seulement de la politique de la canonnière mais d’une occupation du pays à la mode espagnole ? Elle oublie qu’une intervention militaire de la France aurait – tout simplement – entraîné une guerre avec l’Angleterre, ce qui ne l’empêche pas d’écrire avec une totale inconscience « Depuis la convention de 1896 notre situation n'est plus tenable. Nous nous interdisons toute intervention armée dans la vallée ».

 

Elle continue : « J'ai vu tous les jours des foules de 200 et 300 hommes, sans compter les Chinois, se presser à la Légation de France pour solliciter leur inscription ». Voilà bien qui démontre que si elle a de grandes qualités, elle est manifestement fâchée avec l’arithmétique ! Si les certificats (ceux qui ne résultent pas d’un trafic) sont délivrés sans la moindre vérification et sans contrôle (les consuls s’opposent systématiquement  au contrôle maintes fois demandés d’un fonctionnaire Siamois alors que cela était fait de façon systématique par les Anglais), si l’on fait une moyenne (250 par jour) et que l’on considère qu’il y avait, compte tenu des jours fériés, 250 jours ouvrables, au seul consulat de Bangkok, il y aurait dû y avoir annuellement 62.500 certificats délivrés alors qu’il n’y en a 15.000 une quinzaine d’années plus tard et que la propagande siamoise, hyperbolique évidemment, ne parle – symboliquement - que de 100.000 au total ! 

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Si l’on avait inscrit – arrondissons – 60.000 protégés par an, entre la venue de Madame Massieu en 1897 et la statistique donnée pour 1912, sur les 17 années, nous aurions dû protéger plus d’un million de personnes !

 

Madame Massieu continue sa « démonstration » en nous disant : « Le Siamois pur n'existe guère, même à la cour et chez le roi; les implantations voisines se sont multipliées au Siam, avec une colonie chinoise importante, fourmis industrieuses qui lui donnent la richesse et la vie. Les Chinois s'expatrient sans femmes et se marient toujours dans le pays où ils s'établissent. Les rôles d'inscription des corvéables permettent de se rendre compte de la faiblesse de l'élément purement siamois comparé à celui fourni par les races voisines. La population du Siam est évaluée à 6.000.000 d'habitants se décomposant ainsi 500.000 Cambodgiens illégalement incorporés au Siam depuis 1835, 1.000.000 de Laotiens, Khas, Shans, etc.; 1.000.000 de Malais 1.200.000 Chinois et 2.000.000 de Siamois seulement. … » et elle en rajoute : « Nos Annamites, (ils n’apparaissent pas dans ses statistiques, mais peu importe) Cambodgiens, Laotiens ont été l'objet de nombreuses rafles. Ils ont été enlevés comme prisonniers de guerre à diverses époques depuis le commencement du siècle. Ce ne sont pas des peuples vaincus, leurs pays n'appartiennent pas au Siam. Nous revendiquons ces prisonniers et leurs descendants, qui, normalement, doivent être soumis à notre domination ».

 

Quel singulier sens de la « normalité » ! Toutes ces populations allogènes ont peut-être été importées contre leur gré quelques dizaines voire quelques centaines d’années auparavant, il n’empêche qu’elles se sont pour la plupart parfaitement intégrées notamment par la conclusion de mariages mixtes et que, même si elles ont souvent conservé leurs coutumes et leurs langages, elles ne sont certainement pas plus malheureuses que si elles se trouvaient sous la férule coloniale française (ou anglaise). 

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Lorsque Pavie exigea le retour de Princes laotiens « détenus » à Bangkok, ceux-ci, pour échapper à une expatriation forcée, prirent la fuite pour rester au Siam. Il n’empêche, elle persiste et signe : « Un autre point est à considérer. La rive gauche du Mékong qui nous est concédée est, pour une longue région, un désert inhabité et sans ressources par suite des dévastations et du dépeuplement opérés par les Siamois. Or, l'Européen ne peut rien par lui-même dans ces contrées, la main-d'œuvre indigène lui est absolument indispensable ». Bon sang, mais c’est bien sûr ! Il suffit donc de réimporter dans nos colonies ou protectorats 500.000 Cambodgiens et 1.000.000 de Laotiens pour faire suer non pas le burnous mais les Niaqués. « Esclaves » ils étaient au Siam, ils le deviendront à notre profit au Laos et au Cambodge ! 

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Lorsque, suivant les judicieux conseils de Madame Massieu, les Français auront récupérés cette main d’œuvre, « les Siamois se trouveraient absolument réduits à une minorité dirigeante, ils seraient noyés et annihilés. D'autant plus que les Chinois tendent chaque jour à revendiquer en plus grand nombre notre protectorat, épousent des femmes siamoises. Ils pullulent et dépasseront bientôt comme chiffre total les maîtres du sol. Ils détiennent tout le trafic, et, dans l'avenir, ils absorberont inévitablement la race siamoise, déjà métissée dans des proportions considérables ».

 

Et naturellement, les Chinois qui se mettaient sous notre protection tout simplement pour échapper à la fiscalité siamoise accepteront avec ravissement la fiscalité coloniale française, en expression spontanée de leur reconnaissance. D’ailleurs, nous en avons un besoin pressant dans nos colonies : « Les Annamites sont moins soumis et ne fournissent guère de domestiques très bien dressés. Quiconque veut s'assurer un bon service doit prendre des Chinois, lesquels sont plus intelligents, plus  travailleurs, mais se font payer plus cher ». « Trop disposés à traiter les Annamites en égaux ne peut être sans grands inconvénients », nous apprend-t-elle ! Importons donc les Chinois du Siam au Laos, au Cambodge et en Indochine pour avoir de bons maîtres d’hôtel et des valets de pied pour cirer nos bottes ! 

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Il ne restera plus donc alors que les Siamois de souche mais comme le roi lui-même porte tout autant de sang chinois que de sang cambodgien, pourquoi n’en ferons-nous pas un sujet protégé ? Elle ne le dit pas mais elle le pense tout fort !

 

***

Indépendamment de ces profondes considérations de géopolitique, fruit évident d’une étude approfondie résultant d’un séjour prolongé de huit jours au Siam, partagés entre le palais royal, celui de Huahin, le toujours crasseux et puant quartier chinois et la visite de trois temples, Madame Massieu va nous donner de judicieux conseils sur la gestion de nos colonies et évidemment du Siam lorsque la France s’en sera emparé : Nous sommes en 1896-1897, ce n’est pas encore l’époque de l’ « entente cordiale » mais de ses prémices (l’accord de 1896 en constitue l’une des étapes). Madame Massieu a rejoint la Birmanie depuis Singapour, l’a longuement visitée et décrite d’une manière qui suscite notre admiration d’autant que le tapis rouge  a été moins largement déroulé sous ses pieds qu’au Siam. Mais une fois encore ses considérations géopolitiques, parfaitement superfétatoires, non pas anglophiles mais anglomanes sinon anglomaniaques nous font à ce jour rêver. 

 

La gestion de cette colonie par les anglais suscite son admiration béate sinon bêlante : « Au point de vue administratif, nos voisins de Birmanie ont obtenu le maximum d'effet utile avec le minimum de personnel. C'est ainsi que cette immense colonie, dont la superficie est peut-être plus considérable que celle de toute l'Indochine française réunie, n'a d'autres fonctionnaires que les suivants un « chief commissioner », appelé, depuis le mois de janvier dernier lieutenant-gouverneur, titre correspondant presque à celui de notre gouverneur général de l'Indochine; un secrétaire général, un chef des finances et un chef de la justice et plusieurs secrétaires. Ils forment tout le gouvernement général.  Huit « commissioners » sont, en quelque sorte, les gouverneurs de province. 34 « deputy commissioners » équivalent à nos résidents et commandent les districts. Ajoutez à ce contingent 72 assistant « commissioners », analogues à nos vice-résidents, et vous aurez un total de 133 fonctionnaires, qui sont, à la fois, préfets, percepteurs des finances, magistrats et maires dans les villes qui ont sur l'indigène un prestige considérable et sont obéis au doigt et à l'œil. Ces 133 fonctionnaires constituent le Gouvernement Général et le Civil Service. Les services spéciaux douane, poste et télégraphe, prisons, police, travaux publics, instruction, ce qui existe au Tonkin, mais seulement dans nos territoires publique et clergé, forment avec l'administration un effectif total de 650 fonctionnaires pour 11 millions d'indigènes. Comparez maintenant avec l'annuaire du personnel colonial administratif français de l’Indochine, et vous serez stupéfaits de la différence. Une publication officielle donnait pour l'année dernière le chiffre de 3,426 fonctionnaires pour 20 millions d'indigènes ».  

 

 

La colonisation anglaise doit-elle être un exemple pour nos colonies d’Indochine et, bien sûr, pour notre future colonie, le Siam ? Si l’occupation anglaise de la Birmanie ne se résout pas en « faut qu’on » et « n’y a qu’à », elle repose sur un paramètre qui n’a que partiellement frappé la colonisation française, le sentiment de la supériorité blanche face aux bouseux locaux. Malheur à celui qui considère les Birmans comme des êtres humains ! La reconnaissance n’est rien si elle ne vient pas des blancs, c’est à dire si on n’est pas admis au club, réservé aux anglais, fond d’alcoolisme, de désœuvrement complet, de méchanceté anglaise, de misérables magouilles, de pauvreté et d’esclavagisme birman. Moins de fonctionnaires civils, peut-être, mais l’ordre, celui de la terreur, les Anglais le font régner par leurs troupes de supplétifs,  Sikhs ou Gurkhas. L’opinion anglaise fut unanime lors de la révolte des Cipayes aux Indes quelques dizaines d’années auparavant, à bêler devant les propos  du poète Martin Tupper (aujourdhui bien oublié, seul Karl Marx le considérait comme un cuistre) remplis d'appels à la destruction de Delhi et à l'érection de « bosquets de gibets » ils sont éloquents « Angleterre, venge maintenant leurs torts par une vengeance totale et terrible, Retire ce cancer par l'épée et détruis-le par le feu, Détruis ces régions traîtresses, pends tous les parias traqués, Et chasse-les jusqu'à la mort dans toutes les collines et les villes alentour ». 

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Les membres les plus virulents du parti colonial français ne sont jamais allé jusque-là. Quant à la colonisation française en Indochine, si elle ne fut de loin pas un modèle de douceur et d’angélisme, elle n’a jamais atteint la férocité de celle des Anglais en Birmanie et aux Indes. Madame Massieu nous  permettra de ne pas être tout à fait de son avis !

 

***

 

C’est avec quelques surprises que nous avons appris la publication d’une réédition partielle en 2013 de l’ouvrage que nous venons d’analyser sous le bandeau publicitaire suivant : « Partez à la découverte de la Thaïlande à travers l'expérience de voyage d'Isabelle Massieu ». C’est une duperie ! Si vous ne connaissez pas la Thaïlande et que vous partez avec ce livre en poche, soyez certain que ni les portes de l’Ambassade, ni celles du Palais royal ni celles du Palais de Huahin s’ouvriront à vous (12). Vous ne partirez pas « à la découverte de la Thaïlande » mais « à la découverte de la vision du Siam par une aventurière de la fin du XIXème » !

 

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Notes

 

(1) Ces renseignements sont tirés du dossier d’admission à la Légion d’honneur disponible sur la « base léonore »

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(2) En réalité, il a probablement fui le domicile conjugal puisque nous trouvons trace de sa mort à Tournai en Belgique le 28 août 1890 sur le site généalogique https://familysearch.org/ark:/61903/1:1:VRGL-6Y8

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(3) Divers sites Internet font de son mari un « membre du Conseil de l’ordre », en réalité une « étude historique sur le Barreau de Caen » publié en 1889 sous la signature de Pierre Carrel nous apprend simplement qu’il a prêté serment le 12 novembre 1856), peut-être avait-il été élu l’année suivante, un an avant sa mort survenue en 1891 ?

 

(4) Nous trouvons cette précision en particulier dans le « Bulletin de la société de géographie commerciale de Paris » de  1898.

 

(5) Il y a environ 200 français établis à Bangkok à cette date  mais elle n’est évidemment pas concernée par la piétaille : Voir notre article 152 : le premier recensement effectué au Siam en 1883.

 

(6) « Je suis en train de me livrer à un grand travail qui, s’il réussit, consiste tout simplement à prendre le Siam sans même cent soldats Français » … Pas moins ! Voir nos articles 144 et 145 « Raphaël Réau, Jeune Diplomate Français Au Siam (1894-1900) ».

 

(7) Voir notre article 149 : « La visite du Roi Chulalongkorn à Paris en 1897, vue par La presse française »).

 

(8) Le Comte Ludovic de Beauvoir (sauf erreur de notre part, ancêtre du bas-bleu prénommée Simone) a effectué un voyage au Siam en 1868 en compagnie de l’un des fils de Louis-Philippe, le duc de Penthièvre. Le récit « Voyage autour du monde, Java, Siam et Canton » a été publié en 1879.

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(9) Ainsi, nous trouvons des articles systématiquement élogieux dans « La France illustrée » du 23 avril 1898,  Le « Bulletin de la société géographique de Lyon » du 1er juillet 1898 – « La géographie » de juillet-décembre 1901, le « Revue de géographie » de 1901, et plus tard encore   « Toung Pao »  en 1906  ou le « Journal des économistes » octobre – décembre 1910), la liste est loin d’être limitative.

 

(10) Ces chiffres sont extraits du Bangkok Siam directory pour 1914.

 

(11) Nous avons tiré ces précisions de la thèse en cours de rédaction de notre ami Rippawat Chiraphong « La question de l’extraterritorialité et ses conséquences juridiques successives concernant les protégés français au Siam, dans le cadre des relations franco-siamoises de 1893 à 1907 » sous la direction du professeur Alain FOREST. Cette question qui a empoisonné les relations franco-siamoises pendant de longues années après le traité de 1893 n’a pratiquement jamais été abordée et est mal connue. Nous vous rendrons évidemment compte de cette thèse, étayée sur des sources siamoises qui n’ont jamais  jusqu’à présent été compulsées, notamment la presse (le Sayam Maitri en thaï ou le Siam Observer en anglais) et les documents administratifs officiels également inédits,  lorsqu’elle sera publique.

 

(12) Ces « reprints » qui permettent souvent aux maisons d’édition d’éluder le payement des droits d’auteur (70 ans post mortem en droit français) sont, comme la langue d’Esope, la meilleure et la pire des choses. Rare auparavant, la reproduction des ouvrages épuisés s'est développée depuis quelques années. Phénomène intéressant pour combler les lacunes d’une bibliothèque. Mis en concurrence avec les procédés de micro reproduction (c’est une édition numérisée de l’ouvrage de Madame Massieu que nous avons évidemment sous les yeux), les réimpressions   ont sur eux l'avantage de la maniabilité, particulièrement pour les ouvrages de référence souvent consultés mais de façon rapide, que l'on ne lit pas de façon suivie mais que l'on feuillette pour se reporter de la table et des index aux passages que l'on recherche. Mais tout n’est pas positif. Si une réimpression peut même faire œuvre originale encore fait-il qu’elle soit accompagnée d'une introduction présentant l'œuvre et la situant dans le contexte de son époque. On voit même tel ouvrage remplacé par un autre, reproduit de préférence parce qu'il est dans le domaine public, mais pas l'autre ! Il y a des maisons de « reprints » sérieuses et des réimpressions qui sont de fantaisie. Les vrais reproductions à l’identique sont d’ailleurs couteuses : Nous avons cité l’ouvrage du comte de Beauvoir superbement illustré, réédité par la très célèbre Librairie Slatkine, de Genève pour 128 francs suisses alors qu’on trouve sans trop de difficultés l’ouvrage original chez les vendeurs de livres anciens pour environ 150 euros.

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8 août 2015 6 08 /08 /août /2015 18:00
A190. CONSTANTIN PHAULCON IN « LE MINISTRE DES MOUSSONS » DE MADAME CLAIRE KEEFE-FOX.

Encore un article sur Constantin Phaulkon pourriez-vous dire si vous nous suivez dans « notre « Histoire du Siam. Mais Fernand D. - qu’il en soit remercié - nous a offert ce livre de 525 pages intitulé « Le Ministre des moussons » publié en 1998, chez Plon et de plus  Madame Claire Keefe-Fox nous avait déjà permis d’en savoir plus sur le roi Thaksin  (1767-1782), avec son autre roman « Le roi des rizières ».* Il nous fallait bien par amitié et en hommage pour elle, évoquer ce livre.

A190. CONSTANTIN PHAULCON IN « LE MINISTRE DES MOUSSONS » DE MADAME CLAIRE KEEFE-FOX.

Constantin Hiérakis donc, est né en Grèce, à Céphalonie ; il se fait engager à 12 ans comme mousse sur le navire du capitaine Howard. Il ne sait pas alors qu’il parviendra à devenir le 1er ministre du roi Naraï (1656-1688), et l’homme le plus puissant du Siam, avant d’être exécuté par le futur roi Petracha lors d’une révolution de palais en 1688. Une aventure peu commune !

 

Son roman vient après bien des ouvrages, multipliant les points de vue divergents avec, par exemple, ceux  des jésuites, des pères des Missions étrangères, des diplomates, des militaires, des chercheurs, des Siamois, … des romanciers, comme Aylwen (1988) et  Sportès (1993), dont nous vous avons présenté les romans. Il est même le seul Farang dont « les Annales royales d’Ayutthaya » évoque l’action au sein d’un gouvernement siamois. (Cf. Son portrait in  98**) Nous avons même consacré une dizaine d’articles aux deux ambassades françaises au Siam, avec leurs principaux protagonistes, et le rôle joué par Phaulkon durant cette période. (Cf. en note***) 

A190. CONSTANTIN PHAULCON IN « LE MINISTRE DES MOUSSONS » DE MADAME CLAIRE KEEFE-FOX.

Le roman de Madame Claire Keefe-Fox s’inscrit donc dans un contexte où les références sont multiples, même si dans sa préface, elle estime que :

 

« Ce récit n’est pas à proprement parler un roman. Tout – ou presque - tout - s’est déroulé ainsi que je l’ai relaté, tous les personnages ont réellement existé ».

 

Elle donne en effet à la fin de son roman ses sources et sa bibliographie ; ce qui est peu commun pour un roman.

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A190. CONSTANTIN PHAULCON IN « LE MINISTRE DES MOUSSONS » DE MADAME CLAIRE KEEFE-FOX.

Madame Claire Keefe-Fox a choisi de structurer son roman en 3 livres (intitulés  Livre I, II et III) et 40 chapitres. Presque tous les chapitres commencent avec un lieu et une date, qui permettent bien de suivre une  chronologie de l’aventure de Constantin et de nous  informer ainsi sur la place donnée aux différentes périodes de sa vie. (Constantin ? Il est ainsi désigné par Madame Claire Keefe-Fox ou Constance au cours de son roman) Les « livres » intègrent parfois, des lettres de différents auteurs/personnages, des extraits du Journal de l’abbé de Choisy, des « éditos » annuels du « Madras Intelligencer ».

 

(En rappelant que Bangkok s’écrit ici Bancoc ; Ayutthaya, Ayoudia ; et Lopburi, Louvo.)

 

Il est précédé du récit du capitaine Howard (pp.11-16), écrit à Bathwick, Somerset, Angleterre, en novembre 1676.

 

Le capitaine raconte dans quelles circonstances il a « engagé » Constantin comme mousse à l’âge de 12 ans, puis l’a adopté et éduqué comme un père, lui assurant de bonnes études (anglais, l’étude des classiques, calcul, latin, lecture des cartes marines, portugais, etc) au cours de ses pérégrinations commerciales en Méditerranée.  Mais ce qu’il aimait, dit-il, c’étaient les récits de voyage, tout connaître des grands conquérants et voyageurs comme Alexandre et Marco Polo. Il ne pensait qu’aux Indes, « conquérir un royaume »  qui pourrait lui faire oublier ses origines bâtardes.

 

On va ensuite au livre I, suivre son parcours, les différentes étapes de sa vie, de 1659  à Céphalonie (Grèce) à janvier 1680 à Ayoudia, au long de 16 chapitres et de 148 pages, de l’âge de 12 ans à 31-32 ans. (pp.19-167)

 

On le verra sillonner la méditerranée avec  le capitaine Howard jusqu’à sa retraite en 1670, se former, acquérir une expérience de marin, et rêver aux voyages lointains, puis s’engager à la Compagnie britannique des Indes Orientales ; y travailler  pendant un an comme greffier à Madras en 1671, puis trois ans à Bantam, port de l’île de Java , comme chef-greffier, qu’il quitte, après avoir reçu une récompense de 1.000 écus, pour avoir sauvé le comptoir en feu qui allait exploser, pour rejoindre Georges White qui l’avait invité à « faire des affaires » à Mergui au Siam, « le port le plus important du commerce côtier ». Il va  alors s’y installer, s’associer à Georges White, se plaire dans son nouveau mode de vie siamois, mais une affaire désastreuse en 1677 les ruine, et  pousse Constantin à accepter un contrat « clandestin » de ventes d’armes, de poudre et de riz pour le sultan de Singhor qui veut se révolter contre le roi du Siam. 

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Une expédition qui va le griller auprès des autorités siamoises et des commerçants de Mergui. En 1678, il joue son va-tout en décidant de monter à Ayoudia  rencontrer le Phra Khlang (Le 1er ministre du roi Naraï) pour se dédouaner et l’informer. Cette rencontre va changer sa vie. On va alors assister à son ascension.

 

Il deviendra Kha Luang « le responsable du commerce du Siam avec l’étranger »,  effectuera en 1679 une expédition commerciale en Perse au nom du roi. Il sera enfin présenté  au roi en janvier 1680, va l’impressionner en s’adressant à lui en ratchasap, le siamois de Cour, au point qu’il sera invité le soir même en audience privée. Il sauvera les finances de l’Etat en 1680 et remplacera les Maures qui en avaient le contrôle.

 

Mais son ascension n’était pas terminée.

 

Commence alors le livre II avec 17 chapitres (pp. 171-393, 222 pages) qui se déroule de janvier 1681 au 19 novembre 1685 (+  l’édition spéciale du  1er janvier 1686 du « Madras Intelligencer » et une lettre de Keyts de janvier 1686 adressée aux directeurs de l’honorable VOC de Batavia), qui sera suivi par le livre III avec 7 chapitres (pp. 397-523, 128 pages) qui va du 21 juin 1686 à Ayoudia au 8 septembre 1688 à Bancoc pour le dernier chapitre, avec le coup d’Etat de Petracha et la fuite des Français de Bancoc le 13 novembre 1688 sur L’Oriflamme, Le Siam, et Le Louvo, suivi d’une lettre du père de Bèze datée du 1er février 1690.

 

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On pourrait alors continuer avec les livres II et III, chapitre par chapitre, suivre Constantin Phaulkon au cours des huit dernières années de sa vie. Vous auriez alors 45 pages de résumé à lire ; résumé que vous pouvez d’ailleurs lire en note.

 

Mais cette lecture linéaire ne permettrait peut-être pas de remarquer que la chronologie suivie par Madame Claire Keefe-Fox privilégie la partie consacrée au temps des deux ambassades françaises de Louis XIV envoyées au Siam, puisqu’elle y consacre 238 pages, de l’arrivée de la 1ère ambassade, le 23 septembre 1685 au départ forcé du général Desfarges et des Français le 13 novembre 1688.

 

Huit années disions-nous, mais dont certaines sont expédiées, comme celles de 1681, 1683, 1684 qui n’ont droit qu’à un seul chapitre ; alors que quatre chapitres par exemple  seront consacrés aux dates du 16, 17,18, et 20 octobre 1685, ou  au 17 novembre 1685 au chapitre 16, au 19 novembre 1685 au chapitre 17, voire au livre III, au 21 juin 1686 au chapitre 1.

 

Certes, rien de plus normal, l’auteur est libre de ses choix et en fonction des sources trouvées, travaille le temps comme il l’entend, le compressant, le dilatant, le résumant, le mettant « en scène », pouvant procéder à des retours en arrière ou à des ellipses, que nous avons remarqué dans notre lecture linéaire. (Cf. En note) Mais comme l’auteur commence son roman en nous promettant un ordre chronologique et « biographique » ; retenons donc les moments forts de cette vie hors du commun, en sachant que le roman traite non seulement des différentes étapes de son accession au pouvoir, mais aussi du développement de ses propres affaires commerciales qui feront sa fortune avec une vie familiale tumultueuse au milieu de ses concubines. Trois facettes de sa vie parfois différentes mais qui se combinent aussi souvent au milieu des intrigues de la politique siamoise. Un destin exceptionnel qu’il doit bien sûr à des qualités remarquables (culture, don des langues avec la maîtrise du siamois et du siamois de cour, sens des affaires, formation comptable, tacticien politique, etc)  mais aussi et surtout à la relation unique qu’il a pu entretenir avec le roi Naraï, un roi absolu.

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Céphalonie 1659 / Londres 1667.

 

Madras, 1671.

 

Bantam de 1672 à 1674.

 

47 pages  consacrées à trois temps de sa vie, de 1659 à 1674 avant qu’il n’arrive à Mergui au Siam ; à savoir, comme nous l’avons déjà évoqué, sa formation et son expérience de marin auprès du capitaine Howard jusqu’à la retraite de ce dernier en 1670 ; puis son engagement à la Compagnie anglaise des Indes orientales, comme greffier, où il travaillera presque 4 ans ; un an à Madras en Inde en 1671, et 3 ans à Bantam (« un port dans l’île de Java tenu par les Hollandais » jusqu’en 1674, qu’il quitte, après avoir reçu une récompense de 1000 écus, pour avoir sauvé le comptoir en feu et qui allait exploser, avec laquelle il achète un bateau, pour rejoindre Georges White qui l’a invité à « faire des affaires » à Mergui au Siam, « le port le plus important du commerce côtier ».  

 

Constantin au Siam. Mergui, 1674-1678. 

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53 pages pour découvrir sa nouvelle vie à Mergui (le luxe, le mode vie siamois,  les esclaves et concubines), son association commerciale avec Georges White, sa connaissance du milieu pour réussir dans le commerce indépendant ; Le Shabandar (gouverneur) dont dépend en partie sa réussite future, avec  les négociants en place ( les familles portugaises, anglaises, hollandaises), le commerce japonais, les fonctionnaires du roi, la corruption, les alliances nécessaires … Constantin veut réussir et n’oublie pas d’apprendre le siamois et à penser comme un siamois.

 

Malheureusement, le nouveau gouverneur va retarder volontairement sa cargaison dans laquelle il avait investi toute sa fortune. (Poudre, fusils, pendules et surtout des draps rouges pour les caparaçons des éléphants destinés à la Cour), 

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L’expédition au sultanat de Singhor (25 pages)

 

Ruiné, il se croit contraint d’accepter un contrat quelque peu « interdit et clandestin » à savoir livrer poudre, armes et riz au sultan de Singhor, qui veut se révolter contre le roi du Siam. Constantin fera  le récit de cette aventure (fuite, naufrage, perte de leur navire). Mais s’il revient avec quatre barres d’or pour se refaire, il n’avait pas prévu les conséquences au retour : ils sont devenus des « lépreux » à Mergui, et les douanes, les services portuaires ne veulent plus leur donner d’autorisation d’embarquement, même leur principal fournisseur ne veut plus les livrer. Ils sont grillés et Constantin risque l’expulsion.

 

Constantin va alors prendre une décision qui va changer sa vie : informer le 1er ministre que la poudre livrée a été mouillée et que le Siam ne risque rien de la part du Sultan de Singhor.

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Ayoudia, 1678-1680.

 

Il obtient très rapidement par Thomas Ivatt’s, un indépendant qui a aidé la Cie et est bien introduit à la Cour, un rendez-vous auprès du  « Chao Phraya Khlang Kosathibodi » (le 1er ministre) à l’issue duquel il est heureux d’annoncer à Ivatt’s : « Thomas, vous n’allez pas me croire, et jamais je ne pourrai vous remercier assez ! Je rentre demain au service du Phra Khlang. »

 

Sans transition, on le retrouve deux ans plus tard Kha Luang « responsable du commerce du Siam avec l’étranger ». Outre son travail (vérification des marchandises, le courrier, a commencé un système d’archivage) ; on apprend qu’il étudie le « ratchasap » (le langage de la Cour) pendant quelques heures par jour avec un moine», et qu’il est étonné par la complexité de l’étiquette de la Cour. 

 

Une nouvelle étape dans l’ascension : Constantin chargé des finances royales         auprès du Phra Khlang après avoir évincé les Maures qui  « commerç(ai)ent exclusivement au nom du roi »  

 

 

Constantin va « sauver » un Phra Khlang désespéré qui vient d’apprendre qu’il est redevable pour la première fois de 40.000 écus aux Maures qui  ont clos les comptes de l’année. Constantin va prouver non seulement leurs fraudes et leurs escroqueries mais leur faire rembourser 60.000 écus.  Ils vont perdre le monopole du commerce royal, et les services de Constantin en seront chargés désormais.

       

Une nouvelle mission. Le Phra Khlang fait savoir à Constantin qu’il est appelé à diriger une expédition commerciale à Banda Abbas et au Shah à Ispahan, au nom du roi. Mission qu’il racontera et réussira. Nous sommes fin 1679. Ce succès lui vaut d’être enfin reçu par le roi.

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Une date importante : Janvier 1680. La 1ère rencontre de Constantin et du roi.

 

Constantin est présenté au roi dans la grande salle des Conseils. Il impressionne le roi en s’adressant à lui en ratchasap, le siamois de Cour. Le roi l’invite le soir même en audience privée. Ce qui est rare. Le roi est intrigué et le questionne pour savoir qui il est et ce qu’il recherche en son royaume. Constantin lui racontera alors sa vie et son parcours. Ce sera le début de multiples entretiens sur les affaires du royaume ; mais aussi sur les puissances anglaises, hollandaise et française, les grands rois et leurs batailles que le roi veut connaître. 

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Janvier 1681.

 

Un an plus tard. Constantin se sait assez fort pour accuser le  Phra Khlang, devant le roi et tout le Conseil des mandarins, de ne pas avoir obéi au roi pour établir des fortifications dans les villes stratégiques du royaume (Bancoc, Porcelouc, Korat),  et même d’avoir été acheté.

 

« Le roi était figé. Les mandarins interdits. » Le Phra Klang fut arrêté sur le champ et sa vie épargnée en souvenir de l’amitié passée avec le roi et de ses exploits antérieurs. Sur sa recommandation, Okya Wang,   grand amiral de la Flotte, est nommé Phra Khlang.

 

Constantin n’oublie pas ses propres affaires et a désormais quatre vaisseaux avec l’assistance de Georges White à Ayoudia et Samuel White à Mergui. 

 

1682. Constantin se voit confier une nouvelle mission : Il est chargé par le roi d’aller chercher auprès du roi du Cambodge le tribut annuel de vassalité. 

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Pendant cette période les intrigues vont bon train. Okya Wang a été destitué pour avoir calomnié Phaulkon, et Keyts, le chef du comptoir hollandais intrigue avec Petracha, (qui intrigue lui aussi pour se faire nommer Phra Khlang ), Sorasak,  Kosapan et Kosathibodi, (l’ex-Phra Khlang). (Constantin connait donc ses « ennemis » qui n’auront de cesse  de tenter de le nuire jusqu’à leur succès en 1688.)

 

Mais Constantin revient en triomphe de cette mission, avec surtout la statuette de bronze de Prajnâparamitâ volé à Pimaï qui  aux yeux du roi Naraï est le trésor le plus précieux qui soit, que les souverains précédents n’avaient jamais pu obtenir. « J’y vois le signe que tu es choisi pour être l’instrument de notre grandeur. »

 

Le roi propose alors à Constantin de devenir Phra Khlang, honneur qu’il décline, par stratégie politique,  afin  d’être moins exposé face à ses « ennemis » intrigants.

 

Ensuite, Naraï confie à Constantin la mission de préparer l’envoi d’une nouvelle ambassade auprès du roi de France (composée de Khun P’ichaï Walit et Khun P’ichitt Maïtri, avec quatre adolescents esclaves pour être formés à l’artisanat français et accompagnés par les missionnaires Vachet et Pascot, chargés d’acheter une longue liste d’objets dont des lunettes d’astronomie.)

A190. CONSTANTIN PHAULCON IN « LE MINISTRE DES MOUSSONS » DE MADAME CLAIRE KEEFE-FOX.

 

Et le roi décide de marier Constantin avec Maria Guimar, «  la petite fille du puissant Yamada, chef de la nation nippone d’Ayoudia » à qui il doit beaucoup d’argent, et  dont le Siam dépend pour le commerce. 

A190. CONSTANTIN PHAULCON IN « LE MINISTRE DES MOUSSONS » DE MADAME CLAIRE KEEFE-FOX.

 

1682. Une année importante pour Constantin : il a donc conquis la première place du pouvoir et a toute la confiance du roi Naraï. Ses affaires vont bien avec Georges White, surtout depuis qu’ils ont obtenu le monopole du poivre de Pattani, même si Samuel White à Mergui est accusé de vol et de piratage.

 

Quel parcours pour un commerçant ruiné qui arrivait pour la première fois à Ayoudia et rencontrait le premier ministre en 1678 ; voilà 4 ans !

A190. CONSTANTIN PHAULCON IN « LE MINISTRE DES MOUSSONS » DE MADAME CLAIRE KEEFE-FOX.

L’année 1683 sera traitée en un chapitre, ainsi que l’année 1684.

 

En 1683 est évoquée  la relation avec sa femme  qui ne s’était pas améliorée du fait de son infidélité assumée avec ses concubines et qu’il a eu un enfant. Il lui propose cependant une mission : gagner l’amitié de la Kromluang Yothatep sachant que celui qui l’épousera héritera de la couronne, d’où la nécessité pour Constantin de savoir ce qu’elle pense pour l’empêcher qu’elle puisse se marier avec Luang Sorasak, son « ennemi ».

 

Et en 1684, Constantin apprend  par une lettre du père Vachet que le roi Louis avait déjà lancé les préparatifs d’une ambassade française.

 

Constantin va alors, pour la 1ère fois, nous livrer la stratégie dans laquelle cette ambassade pouvait se situer pour assurer la sécurité et la prospérité du royaume, et … surtout ses intérêts.

 

Il s’agissait d’obtenir l’aide de la France pour faire face aux Hollandais et aux Anglais, qui de Java et de l’Inde pouvaient étouffer la position commerciale du Siam et pire, les annexer un jour … et de disposer de soldats français à son service.

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Si les années 1683 et 1684 n’avaient eu droit qu’à un seul chapitre chacune, l’année 1685 se déroulera sur 9 chapitres de 101 pages. (Du chapitre 9 (p. 273) à la fin du chapitre 17 (p. 393. Fin du livre II) de septembre 1685 au 1er janvier 1686.) Pourquoi ?

 

C’est en fait la période de la première ambassade de Louis XIV séjournant au Siam. Vous pouvez lire en note le résumé et lire ou relire les articles que nous avons consacrés aux deux ambassades françaises.

 

Les deux vaisseaux de l’ambassade française du chevalier de Chaumont secondé par l’abbé de Choisy, L’oiseau et La Maligne, arrivent donc à Bancoc, le 23 septembre 1685, pour repartir le samedi 22 décembre, deux heures après minuit. 

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Très vite, Constantin va apprendre que le but de cette ambassade est de vouloir convertir le roi, alors qu’il s’agissait pour lui d’obtenir un engagement de Louis XIV « à se porter aux côtés des Siamois si les Hollandais ou les Anglais se mêlaient de les vouloir attaquer. Et, pour se faire, une seule solution. Laisser en permanence ici une garnison d’officiers et de soldats français qui seraient sous ses ordres. Une garnison qui permettrait d’assurer l’ordre au moment de la succession. » (p. 352)

 

Le roman racontera les différentes étapes, les conflits entre les différents acteurs, les dialogues difficiles, et tout l’art diplomatique de Constantin pour proposer au chevalier de Chaumont la ville de Bancoc au roi de France qui impliquerait  que  « le roi de France (soit) prêt à envoyer des troupes, des ingénieurs, des chevaux, des vaisseaux et de l’argent à Bancoc, pour faire de la ville une citadelle française. Proposition qu’il refusera pour obtenir quand même du chevalier la proclamation devant le roi d’une ligue offensive et défensive entre la France et le Siam » et une garnison française qui restera à Bancoc, commandée par Forbin. Il aura en plus la surprise de voir le père Tachard, jésuite, proposer d’ être son « ambassadeur » auprès du père de la Chaize, confesseur de Louis XIV. 

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On arrivait au livre III, comme nous l’avons déjà dit avec 7 chapitres (pp. 397-523) 128 pages), mais essentiellement consacré à :

 

La révolte des Macassars de juillet 1686.

 

La révolte de Mergui du 14 juillet 1687.

 

La deuxième ambassade française de La Loubère-Céberet, de son arrivée le 26 septembre 1687 à son départ le 3 janvier 1688.

 

La période qui verra la chute de Constantin, le coup d’Etat de Petracha avec l’assassinat des prétendants royaux et de Constantin, le départ  forcé du général Desfarges et ce qui restait de la garnison française le 13 novembre 1688.  

 

Vous pouvez lire le résumé de tous ces événements en note, tout en sachant que d’autres témoins et écrivains en ont donné d’autres versions, comme l’abbé de Choisy, le comte de Forbin,  Jean Vollant des Verquains, Sportès, Aylwen, Forest. Nous leur avons consacré des articles. (Cf. en note)

 

Nous espérons surtout vous avoir donné envie de lire le roman de Madame Claire Keefe-Fox.

A190. CONSTANTIN PHAULCON IN « LE MINISTRE DES MOUSSONS » DE MADAME CLAIRE KEEFE-FOX.

 *115.1 et 115.2 « La représentation romanesque du règne du roi Taksin  (1767-1782) ».

 

Selon le roman « Le roi des rizières » de Claire Keefe-Fox, Plon, 2007.

 

L’auteur.  Née à Trieste, de père américain et de mère française, Madame Claire Keefe-Fox a vécu entre les Etats-Unis, la Suisse, la France et l'Italie.
Interprète, a été directrice de l’Alliance française de Bangkok.

 

Elle a déjà publié « Le Ministre des moussons, Plon, 1998,  et « L’atelier d’éternité », Plon, 2002

                                                ________________

 

NOTES ET REFERENCES.

 

**Article 98. « Un portrait de Phaulkon original, dressé par les annales siamoises. » (The Royal Chronicles of Ayutthaya: A Synoptic Translation Cushman, Richard D. & Wyatt, David K. 8.2 x 11.4", 556 pp., paper, Bangkok, 2000)

 

***Dans notre catégorie : « Les relations franco-thaïes » :

 

Article 6. « Les deux ambassades envoyées par Louis XIV à la Cour de Siam en 1685 et 1687, vues par le Comte de Forbin. »   http://www.alainbernardenthailande.com/article-6-les-relations-franco-thaies-les-deux-ambassades-de-louis-xiv-63639892.html

 

Article 8. « La première ambassade de 1685 envoyée par Louis XIV à la Cour de Siam, vue par l’Abbé de Choisy. » http://www.alainbernardenthailande.com/article-8-les-relations-franco-thaies-la-1ere-ambassade-de-1685-63771005.html

 

Article 10. « La deuxième ambassade envoyée par Louis XIV en 1687 au Siam, vue par Simon de la Loubère », In « Du Royaume de Siam ». http://www.alainbernardenthailande.com/article-10-les-relations-franco-thaies-la-2eme-ambassade-de-1687-63771843.html

« M. de La Loubère va profiter de cette Ambassade pour écrire « Du Royaume de Siam», un classique de la littérature de voyage sur la civilisation, la culture et la vie quotidienne  du Siam, publié en deux volumes en 1691.

Beaucoup s’accordent à dire que ce livre reste à ce jour une des meilleures études sur la culture et la civilisation du Siam au XVIIe siècle. »

 

Article 12. « La 1ère ambassade de Louis XIV, vue par Mme Pensri Duke, une historienne thaïe des années 1960. » http://www.alainbernardenthailande.com/article-12-la-1ere-ambassade-vue-par-une-historienne-thaie-64176235.html

 

Article 13. « La « Révolution » de 1688 au Siam, vue par Jean Vollant des Verquains, In Particularités de la révolution de Siam arrivées en l’année 1688 » http://www.alainbernardenthailande.com/article-13-les-relations-franco-thaies-la-revolution-de-pitracha-de-1688-64176423.html

 

14. Les relations franco-thaïes : « L’expédition de Phuket de 1689 du général Desfarges » http://www.alainbernardenthailande.com/article-14-les-relations-franco-thaies-l-expedition-de-phuket-de-1689-64176809.html

 

Point de vue d’Alain Forest évoqué, in 99.  La fin du règne du roi Naraï et la « révolution » de 1688. http://www.alainbernardenthailande.com/article-99-la-fin-du-regne-du-roi-narai-et-la-revolution-de-1688-120200350.html

 

In son Annexe1. Aperçu sur les relations franco-siamoises au temps de Phra Naraï et pp. 371-428, in « VII- Au Siam : vers la crise (1686-septembre 1687) » ; VIII- En France, une décision aberrante » « XIX- L’occupation française (septembre 1687 - début janvier 1688 »,  « X- La Révolution du Siam (1688) » et  « XI- Epilogue », In  « Les missionnaires français au Tonkin et au Siam. XVIIe- XVIIIe siècles », Analyse comparée d’un relatif succès et d’un total échec, préface de Georges Condominas, Livre I, II, et III, Histoires du Siam, L’Harmattan, 1998.

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Et puis encore :

 

A89. Louis XIV a voulu coloniser le Siam ? In Morgan Sportès,  « Pour la plus grande gloire de Dieu » http://www.alainbernardenthailande.com/article-a89-louis-xiv-a-t-il-voulu-coloniser-le-siam-113692980.html

 

A99. « Le Faucon du Siam » d’Axel Aylwen.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a99-le-faucon-du-siam-d-axel-aylwen-116169404.html

Axel Aylwen a publié en 1988 le roman le plus populaire consacré à Constance Phaulkon, un aventurier grec devenu le 1er ministre du roi du Siam Naraï (1656-1688), dans une trilogie de 1680 pages, intitulée Le Faucon du Siam, L'Envol du Faucon, et Le Dernier Vol du Faucon.*

 

Les 3 tomes du roman d’Aylwen présentent  un aventurier, Phaulcon, un personnage « réel » hors du commun, qui réussira à devenir le 1er ministre du roi Naraï (1647-1688) de 1682 à 1688, jusqu’au coup d’Etat du général Petracha, le futur roi. On pourra ainsi suivre un destin exceptionnel et une période historique de l’histoire du Siam, en profitant au passage des « charmes  exotiques » de ce pays asiatique, avec ses us et coutumes,  la vie de la Cour, du peuple, ses façons de vivre, d’aimer, de croire … de mêler un art de vivre, ses superstitions, son érotisme, le raffinement et la cruauté, les lumières et les ombres.

 

99.  La fin du règne du roi Naraï et la « révolution » de 1688.

 http://www.alainbernardenthailande.com/article-99-la-fin-du-regne-du-roi-narai-et-la-revolution-de-1688-120200350.html 

A190. CONSTANTIN PHAULCON IN « LE MINISTRE DES MOUSSONS » DE MADAME CLAIRE KEEFE-FOX.

Il est temps maintenant de repérer les différents épisodes de la vie plutôt étonnante de ce Constantin Phaulcon du roman de Madame Claire Keefe-Fox.

 

Le livre 1 avec 16 chapitres (pp.19-167. 148 pages) se déroule donc  de 1659 en Céphalonie à janvier 1680 à Ayoudia.

 

Il est précédé du récit du capitaine Howard (pp.11-16), écrit à Bathwick, Somerset, Angleterre, novembre 1676. 

A190. CONSTANTIN PHAULCON IN « LE MINISTRE DES MOUSSONS » DE MADAME CLAIRE KEEFE-FOX.

Il apprend à Georges White, dans quelles circonstances, il a rencontré Constantin à Céphalonie, qui avait alors 12 ans et qui l’a supplié de le prendre comme mousse à bord de son bateau. Il a eu pitié de sa misère et l’a élevé comme son enfant. Il a assuré son éducation (l’anglais, les classiques, le calcul, le récit de ses voyages). Constantin, lui-même a appris le Portugais pour mieux comprendre un marin portugais qui racontait l’Inde et ses récits fantastiques.  Il avait la passion de ces récits, voulait tout savoir sur Alexandre le Grand et autres « voyageurs » ; Il retenait tout. Il rêvait des Indes, de conquêtes, qui lui auraient fait oublier ses origines bâtardes.

 

On va voir ensuite sur 47 pages  trois épisodes de sa vie, de 1659 à 1674, de Céphalonie, à Madras, Bantam et son arrivée au Siam. 

 

Ch 1. Céphalonie 1659. 

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Constantin a 12 ans et s’embarque comme mousse sur le navire du capitaine Howard.

 

Ch 2. Londres 1667. 

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Constantin a 20 ans. Le capitaine Howard a pris sa retraite. Constantin se fait engager par la Compagnie anglaise des Indes orientales, avec un coup de pouce de Georges White, en partance pour Madras. Le chapitre se termine avec deux lettres de Constantin destinées au capitaine Howard ; l’une de Madras de 1671, l’autre de Bantam de 1672. (« Bantam, un port dans l’île de Java tenu par les Hollandais ». Il signale que Sir Josiah Child lui a confié la comptabilité du comptoir.

 

Ch 3. Bantam 1674.  

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Voilà 4 ans qu’il est au service de la Compagnie anglaise des Indes orientales. Il raconte son travail, sa vie à Bantam. Il fait profil bas, ressent l’humiliation vis-à-vis des autres Européens. Il sauve le comptoir en flammes qui alIait sauter. Le directeur, reconnaissant, lui offre 1000 écus. Il voit là sa liberté, la possibilité d’acheter un petit bateau et de faire du commerce. De fait, au chapitre 4 suivant, on le voit à Mergui, royaume de Siam, en 1674 (p.48). Il s’est souvenu d’une lettre que Georges White lui avait envoyée un an auparavant  l’invitant à venir à « Mergui (est) le port le plus important du commerce côtier » propice pour faire des affaires.

 

Madame Claire Keefe-Fox a donc consacré 38 pages à Constantin de son départ à 12 ans de Céphalonie, une île grecque, une colonie de la république de Venise  …….. à son arrivée à Mergui au Siam en 1674. Il a alors 26 ans.

 

Constantin au Siam.

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Au ch.4, Mergui, royaume du Siam, 1674. (pp.48- 52)

 

Nous sommes donc à Mergui, où il rejoint Georges White, qui lui présente la ville, son emplacement stratégique pour le commerce,  son mode de vie (les belles servantes et concubines), le pouvoir tenu par les Maures (Mahométans de l’Inde) et les indigènes (Pégouans et Birmans) …

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Ch. 5. (Aucune indication de date et de lieu) (pp. 53-59)

 

Georges White lui fait « découvrir » la vie à Mergui  et ce qu’il faut savoir pour réussir : le luxe, le mode vie siamois ; l’esclave personnelle de Georges White offert par le Shabandar, le gouverneur de la ville ; les traits principaux du commerce pour un indépendant (Le commerce japonais, la route difficile jusqu’à Ayoudia) ; la prise en compte du milieu, avec le Shabandar dont dépend en partie sa réussite future, avec  les négociants en place (les familles portugaises, anglaises, hollandaises), les fonctionnaires du roi, la corruption, les alliances nécessaires … 

 

Ch. 6, Mergui, 1677. (pp. 60-69)

 

Nous sommes donc en 1677 toujours à Mergui. « Deux  ans, nous dit Madame Claire Keefe-Fox, se sont déjà écoulés ». Qu’a-t-il fait ? appris ?

 

Il s’est associé avec Georges White. Un moine lui apprend le  Siamois et à penser comme un Siamois (la religion, le cœur froid, le jai yen) ; Il est curieux et sait écouter les gens du peuple et discute souvent au marché avec un marchand de nouilles.  Il a appris la querelle entre les jésuites et les Missions étrangères. La femme de White arrivant, il a acheté la maison de White avec I-Bun (Une belle esclave)  et la plupart des autres esclaves ; il n’a aucune affinité avec les Anglais et les Portugais ; a mesuré l’importance du gouverneur persan, surtout du nouveau, le neveu, qui va entraver leur commerce, en retardant une cargaison (poudre, fusils, pendules) et surtout des draps rouges pour les caparaçons des éléphants destinée à la Cour. Toute sa fortune y  était investie.

 

Les chapitres 7,8, et 9 seront consacrés à l’expédition au sultanat de Singhor (pp.70-104) 

A190. CONSTANTIN PHAULCON IN « LE MINISTRE DES MOUSSONS » DE MADAME CLAIRE KEEFE-FOX.

Ch. 7. (pp.70-81)

 

Constantin sent la ruine prochaine car il n’a pu vendre ses draps rouges et n’est pas convaincu par Georges White qui essaye de le rassurer.  (Mais qui a l’argent de sa famille, la dot de sa femme, et un frère à Madras bien placé dans la Compagnie des Indes). Et puis vient « l’étrange offre » qu’il accepte : « fournir un sultan d’une principauté de Malaisie qui avait un besoin urgent de poudre, de mousquets et de riz » contre huit barres d’or. Il se doit aussi d’acheter une esclave qui servira de couverture. Georges lui montre sa folie, car il voit qu’il est très difficile d’acheter des barils de poudre en toute discrétion. Il pense à circonvenir Richard Burnaby, chef du petit comptoir anglais.

A190. CONSTANTIN PHAULCON IN « LE MINISTRE DES MOUSSONS » DE MADAME CLAIRE KEEFE-FOX.

Ch.8. (pp. 82-90)

 

On apprend qu’un accord a pu se faire avec Burnaby sur 500 mesures de riz, 150 mousquets et 100 barils de poudre. Constantin, seul, mènera l’expédition jugé fort périlleuse et très incertaine, en pleine période de mousson en plus.

Ch.9, Mergui, 1678 (pp.91-104)

 

Nous sommes toujours à Mergui. Georges, inquiet, attend le retour de l’expédition. On va vite apprendre par Constantin lui-même  le récit de l’expédition. Le naufrage et la perte du « Le Valiant » la destination (Singhor (Songkla)) ; le sultan à moitié fou qui veut attaquer le Siam, et sa fuite ; Ils n’ont que 4 barres d’or pour se refaire, mais ils sont devenus des « lépreux » à Mergui, car de nombreuses rumeurs circulent sur leur expédition. Les douanes, les services portuaires ne veulent plus leur donner d’autorisation d’embarquement, même leur principal fournisseur ne veut plus les livrer. Il risque de plus l’expulsion.

 

Constantin alors va jouer un quitte ou double : informer le 1er ministre  siamois que la menace du sultan de Singhor est une chimère, car la poudre est mouillée. Il doit dons aller à Ayoudia.

 

Au chapitre 10, Constantin est pour la première fois à Ayoudia. Nous sommes toujours en 1678. Une autre étape dans la vie de Constantin. Sa dernière carte ?

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Ch. 10, Ayoudia, 1678. (pp. 105-116)

 

Un voyage difficile de quatre semaines (montagne, jungle, fauves) de Mergui à Ayoudia (3 jours de Bancoc à Ayoudia), avec ses premières impressions (pense à Venise, la vie sur l’eau, le palais. Il va  au siège de la Cie anglaise dirigé par Elihu Yale, où Georges lui a dit qu’il doit rencontrer Thomas Ivatt’s, un indépendant qui a aidé la Cie et est bien introduit à la Cour, un « original » (vit à la siamoise et est homo). Constantin y voit des anciens de Madras et de Bantam dont un certain William Strangh, dont nous reparlerons. Entretien entre Constantin et  Ivatt’s, qui lui obtient deux jours plus tard une entrevue avec « Chao Phraya Khlang Kosathibodi » (le 1er ministre) qui se fera lors d’une chasse au tigre. Ivatt’s est étonné que Constantin ne sache rien ni des titres ni des usages de la Cour. Il lui donne des conseils pour son entrevue (concision, honnêteté (il fera vérifier tous vos dires), et l’informe que le Phra Khlang le prendra sur son éléphant. On n’apprend rien de l’entrevue, mais le chapitre se termine par :

 

« Thomas, vous n’allez pas me croire, et jamais je ne pourrai vous remercier assez ! Je rentre demain au service du Phra Khlang. »

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Chapitre 11,  Ayoudia, 1680. (pp. 117-127)

 

Deux ans ont passé. Que s’est-il passé ? On le retrouve Kha Luang « responsable du commerce du Siam avec l’étranger ». Il aide en sous-main Georges White, resté à Mergui.

 

Dans une lettre de trois pages (pp.118-120) adressée à George White, il fait le point :

 

Il lui demande  de vendre sa maison de Mergui ; de disposer d’I-Bun, d’assurer le retour d’Aungnua chez sa mère ; lui dit que son « maître » est émerveillé par ses connaissances comptables ; qu’il a contre lui les Maures qui « commercent exclusivement au nom du roi » ; que le Phra Khlang se plaint que l’argent rentre de moins en moins alors que le Siam exporte de plus en plus. Constantin se doute que les Maures fraudent, mais qu’il ne peut agir pour l’instant car sa position ne tient que par la faveur du Phra Khlang. Il l’informe ensuite sur son travail (vérification des marchandises, le courrier, a commencé un système d’archivage) ; qu’il apprend pendant quelques heures par jour avec un moine le « ratchasap », le langage de la Cour ; qu’il est étonné par l’étiquette royale très stricte, et que les Européens mènent une vie mondaine, mais qu’il n’a pas encore d’amis réels. Il lui confie qu’il veut se faire connaître par une belle jeune portugaise orpheline (Antonia Mendès).

 

La fin du chapitre est consacrée à sa stratégie pour rencontrer Antonia. (Visite du Don Fernao, directeur de la Cie portugaise, qu’il est prêt à mentir sur ses sentiments religieux évoquant son salut ; le « je vous aime » en début de messe, etc ;) bref, un Constantin amoureux ; Il constate qu’il entre dans un milieu religieux où s’affrontent les Jésuites et les  Missions étrangères. 

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Ch.12, Ayoudia, 10 avril 1680. (pp.128-135)

 

(Pourquoi une date aussi précise ?)

 

Le Phra Khlang est désespéré. Les Maures, selon le protocole, apporte les registres pour clore les comptes de l’année mais la couronne, pour la 1ère fois, était redevable de 40 000 écus ; une somme énorme que le trésor n’avait pas. Constantin lui montre avec quelques exemples que les Maures l’escroquent, que les comptes sont un tissu de tromperies. Il apprend aussi que le  Phra Khlang n’a jamais vérifié les comptes. Ils voient là un complot pour les faire destituer ; Constantin demande 2, 3 jours pour vérifier les comptes, avec l’aide d’ Ivatts.

 

On apprend que Constantin est parvenu à ses fins et qu’Antonia est enceinte.

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Ch. 13, Ayoudia, avril 1679 (1680 ?)

 

(Le roman indique avril 1679. Disons plutôt avril 1680, puisque le roman dit que nous sommes 4 jours après). (pp. 136-144.)

 

Nous sommes donc  4 jours après, avec le Phra Khlang, accompagné du Maure Aqa Muhammad présentant au roi, les comptes révisés par Constantin, qui a   découvert les « erreurs » ; « Les Maures devaient à la couronne royale 60 000 écus. » Le roi est furieux ; les Maures perdent le monopole du commerce royal, et les services de Constantin en sont chargés désormais. Le Phra Khlang fait savoir à Constantin qu’il est appelé à diriger une expédition commerciale à Banda Abbas et au Shah à Ispahan, au nom du roi.

 

Il est exaspéré par le comportement d’Antonia. (Toutefois avant de partir, on apprendra au chapitre suivant, qu’il a promis devant le père Suarez de l’épouser à son retour et de reconnaître l’enfant.)

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Ch. 14, Ayoudia, fin décembre 1679 (pp.145-152)

 

Une lettre de Constantin adressée à Georges.

 

Il lui apprend son succès de sa mission à Ispahan ; que le Phra Khlang est ravi car il a fait des bénéfices considérables et  revient avec des commandes plus importantes que l’année précédente. Il va décrire en deux pages les difficultés de l’expédition (comme par exemple un mois de route à dos de chameaux) et les merveilles d’Ispahan et l’accueil chaleureux. Il était le représentant du roi de Siam !

 

On apprend aussi, qu’il a obtenu les registres des cinq dernières années pour se protéger des Maures et qu’Aqa Muhammad est mort pendant son absence; qu’il invite Georges, une fois de plus, à le rejoindre, alors que son frère Samuel White est arrivé à Mergui. Il termine sa lettre en annonçant à Georges, avec fierté, que le roi va le recevoir.

 

« Aurais-tu pensé qu’un jour l’étranger tremblant que tu as secouru dans les bureaux de la Compagnie serait reçu par le roi du Siam ? » (p. 152)

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Ch. 15, Ayoudia,  janvier 1680. (pp. 153-163)

 

Constantin est présenté au roi dans la grande salle des Conseils. Il assiste pour la première fois au rituel. Il impressionne le roi en s’adressant à lui en ratchasap, le siamois de Cour. Le roi l’invite le soir même en audience privée. Ce qui est rare. Le roi est intrigué et le questionne pour savoir qui il est et ce qu’il recherche en son royaume. Constantin lui racontera alors sa vie et son parcours. Le roi souhaite qu’il l’informe sur les puissances anglaise, hollandaise et française.

 

Ch. 16, (Pas de date) (pp. 164-167)

 

On tombe en pleine conversation entre le roi et Constantin qui vient de raconter la bataille de Texel qui a vu la victoire de Louis XIV sur les Provinces-Unies. Le roi est admiratif de ce roi guerrier et non marchand. Et puis curieusement,  le roi lui dit « en passant » : « Tu sais que je  lui ai envoyé une ambassade, il y a quelques semaines à peine. » pour obtenir son amitié (p. 164) Et Constantin acquiesce, en lui disant que les missionnaires ne veulent que faire du bien et gagner son appui, et que le seul et récent comptoir français du sieur Deslandes n’est pas une menace.

 

On apprend alors que la frégate française «le « Soleil d’Orient »a embarqué  l’ambassade siamoise  accompagnée du missionnaire Gayme, avec des présents somptueux. Le roi s’inquiètera pour savoir si les présents sont à la hauteur. Constantin, pensant à l’inventaire (vases d’or, porcelaines de Chine, laques, etc.) le rassurera en rappelant leur beauté sans pareille.

 

On peut noter –ici- comment cette 1ère ambassade siamoise envoyée à Louis XIV  est expédiée en une trentaine de lignes, et que Constantin ne semble  rien an attendre. (Manque de sources pour notre auteur ?)

 

Ensuite –sans transition-, le roi lui demande de l’accompagner aux écuries vérifier si Monsieur Vincent a examiné l’éléphant blanc malade. C’est un grand honneur que peu de farangs ont connu.

 

(Cf. notre article « 55. Ayutthaya en guerre pour deux éléphants blancs.» pour comprendre l’importance jouée par les éléphants blancs à cette époque. Ici, le prince Petracha, Grand Eléphantier en titre et  le chef adjoint de l’ éléphanterie, Luang Sorasak.

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Constantin rencontre le chef adjoint de l’ éléphanterie, Luang Sorasak. (p.165)

 

On apprend qu’il serait le fils naturel du roi qu’il aurait eu d’une princesse de Lan Na, fille prisonnière du roi Saen Luang vaincu ; Il aurait confié l’enfant à son frère de lait, le prince Petracha, Grand Eléphantier en titre, pour l’élever.

 

Le roi demande à Constantin des nouvelles de son fils, âgé d’un mois. On apprend que le roi lui avait offert un collier de rubis, et on le voit ici lui donner une énorme bague ornée d’un saphir birman. Le chapitre et le livre I se terminent sur un crachat par terre de Sorasak devant Constantin et du conseil de Vincent de se méfier de lui.

 

Fin du livre I. (p.168)

A190. CONSTANTIN PHAULCON IN « LE MINISTRE DES MOUSSONS » DE MADAME CLAIRE KEEFE-FOX.

Livre II.

 

Le livre II avec 17 chapitres (pp. 171-393. 222 pages) se déroule de janvier 1681 au 19 novembre 1685 (chapitre 17)  (+ un extrait du Journal de Choisy (du jeudi 22 novembre au samedi 22 décembre 1685) + l’édition spéciale du  1er janvier 1686 du « Madras Intelligencer » et une lettre de Keyts de janvier 1686 adressée aux directeurs de l’honorable VOC de Batavia ).

 

Cinq années de la vie et de l’aventure de Constance. (1681-1685)

 

Le chapitre 1 sera consacré à l’année 1681. (13 pages)

 

Ch.1, Ayoudia, janvier 1681 (pp. 171-183 + une lettre de  Keyts (directeur du comptoir hollandais d’Ayoudia) aux directeurs du comptoir de l’honorable VOC de Batavia de juin 1682.

 

Constantin est heureux de recevoir Georges White et sa charmante femme venus s’installer à Ayoudia. Ils sont venus avec l’esclave Aungnua avec qui il vivait à Mergui ! Constantin l’informe de la situation, de son différend avec Ivatt’s et surtout avec Phra Khlang à propos de la volonté royale de fortifier les villes stratégiques du royaume ( Bancoc, Porcelouc, Korat, et peut-être Mergui) en repensant au blocus hollandais du fleuve Chao Phraya. Le roi lui a demandé de dresser les plans des futurs remparts, mais le Phra Khlang ne veut pas en entendre parler, et répand des rumeurs sur Constantin.

 

Après une description d’une réception fastueuse chez Constantin, on va, lors d’une audience royale assister à un événement incroyable :

 

Devant tout le roi et le Conseil des mandarins, Constantin va accuser le  Phra Khlang de ne pas avoir obéi au roi pour établir les fortifications et d’avoir été acheté.

 

« Le roi était figé. Les mandarins interdits. » Le Phra Klang fut arrêté sur le champ et sa vie épargnée en souvenir de l’amitié passée avec le roi et de ses exploits antérieurs.

 

A la sortie Luang Sorasak et Constantin échangent des mots plein de  sous-entendus belliqueux.

 

Une lettre de  Keyts (directeur du comptoir hollandais d’Ayoudia) aux directeurs du comptoir de l’honorable VOC de Batavia de juin 1682, nous apprend que Phaulcon est parti en campagne au Cambodge, qu’Okya Wang, grand amiral de la Flotte, un moment nommé barcalon a été destitué pour avoir calomnié Phaulkon, que Keyts intrigue avec Petracha, qui intrigue lui aussi pour se faire nommer barcalon.

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Ch. 2, Ayoudia, juin 1682 (pp. 186-197)

 

Ce chapitre est important, et concerne les intrigues menées contre Constantin, le succès (relatif) de sa campagne au Cambodge. Et surtout l’offre du roi de nommer Constantin Phra Khlang, nomination qu’il décline.

 

( Quel chemin parcouru en 8 ans, en se souvenant que Constantin avait débarqué au Siam, à Mergui en 1674 !)

 

Les intrigues contre Constantin. Pendant que Constantin est parti au Cambodge  à Angkor, chercher le tribut annuel de vassalité, Okya Wang, grand amiral de la Flotte, qui avait pourtant été nommé barcalon par le roi, sur la proposition de Constantin, tente maladroitement de le faire tomber pour trahison avec une fausse lettre envoyée au roi de Pegou que Constantin aurait écrite. Le faux est si grossier, que le roi destitue Okya Wang et fait trancher la tête du lieutenant faussaire. Le roi ne supporte plus les attaques contre Constantin et fait même bastonner le jeune Sorasak. On a également la confirmation que Petracha et Keyts intriguent. On assiste à une scène avec Kosapan, Petarcha, Sorasak et Kosathibodi (l’ex-Phra Khlang) qui montre bien leur volonté de se débarrasser de Constantin.

 

Constantin donc a été chargé par le roi d’aller chercher auprès du roi du Cambodge le tribut annuel de vassalité.

 

Le pays traverse une crise grave, car le demi-frère du roi, lui conteste le pouvoir, soutenu par le Tonkin, avec des velléités  des Cochinchinois et du Champa qui ont des visées sur le pays. Le chapitre décrit son retour triomphal, et son regret d’annoncer au roi que s’il a obtenu l’or et les pierres précieuses, il n’a pu obtenir du riz d’un pays exsangue. Le roi du Cambodge par contre a rendu la statuette de bronze de Prajnâparamitâ volé à Pimaï et confié comme gage son fils Nac Lon.

 

Cette statuette est très importante aux yeux du roi Naraï qui y voit  le trésor le plus précieux, que les souverains précédents n’avaient jamais pu obtenir. « J’y vois le signe que tu es choisi pour être l’instrument de notre grandeur. Béni sois-tu, mille fois. » 

 

Le roi lui proposera alors de devenir  Phra Khlang, « mais la prudence lui dicta de refuser. » (p. 196)

 

(Le chapitre consacre aussi quelques pages à la curiosité de Constantin profitant du voyage pour apprendre les croyances, les coutumes, le récit généalogique, le déclin d’Angkor …)

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Ch. 3. (pp. 198-203) + une lettre de Keyts aux directeurs de l’Honorable VOC Batavia du 7 décembre 1681 et le N°1 du « Madras Intelligencer » du 1er janvier 1682.

 

Constantin aborde différents sujets lors d’un repas privé avec le roi.

 

Le roi revient sur son passé, lui rappelle sa victoire sur le Lan Na, son impossibilité de reconnaître une alliance officielle avec la mère de son fils Sorasak, ce qui l’a obligé à le confier à son frère de lait Petracha ; et ensuite l’adoption du prince Mom Pi « afin qu’épouse (sa) fille et hérite de la Couronne à (sa) mort ». Mais celle-ci ne le veut pas car « il n’aime ni les femmes, ni la chasse, ni la guerre ». Le roi lui demande alors s‘il a des nouvelles de l’ambassade siamoise à la cour de France, s’il faut organiser une crémation symbolique ; Un moment pour parler religion. Constantin  ensuite suggère que l’Oya Phra Sedet, le ministre chargé des monastères et des moines ferait un bon Phra Klang, mais le roi lui dit préférer Petracha. Constantin lui rétorque que Petracha n’aime pas les farangs qui seraient alors obligé de se retirer et que de plus, Petracha « est un guerrier qui ne croit pas à l’importance du commerce ». Le roi lui répond qu’il y réfléchira.

 

La lettre de Keyts aux directeurs de l’Honorable VOC Batavia du 7 décembre 1681, confirme la perte de la frégate française « Soleil d’Orient »  et que Phaulcon a répandu la rumeur qu’il aurait été coulé par un vaisseau hollandais ; que Petracha demande de faire profil bas pour le moment ; qu’enfin, Constantin a désormais quatre vaisseaux avec l’assistance de Georges White à Ayoudia et de Samuel White à Mergui.

 

Le N°1 du « Madras Intelligencer » du 1er janvier 1682, signale une frégate, le « New Jerusalem » piraté –dit-on – par des sujets britanniques travaillant pour le roi du Siam.

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Ensuite les chapitres 4, 5 et 6 seront consacrés à l‘année 1682.

 

Ch. 4. Ayoudia, 1682. (pp.207-215)

 

Un chapitre très varié, avec au début la confirmation que le « Soleil levant » a bien sombré et l’ordre de Naraï donné aux astrologues pour choisir la date de la crémation rituelle afin de libérer l’âme des trois ambassadeurs, Luang Sri Wisan, Khun Nakhon Vicchaï et  son ami Pya Pipat Kosa qui avait déjà conduit trois ambassades auprès de l’empereur de Chine. Puis Constantin va apprendre la mort de nombreuses personnes, Kosathibodi (l’ex-Phra Khlang), son père, le capitaine Howard, qui lui avait laissé tous ses biens, et son jeune fils Pedro.

 

Ensuite Constantin se rend chez Georges Whithe pour évoquer leurs affaires qui vont bien depuis qu’ils ont obtenu le monopole du poivre de Pattani, monopole qui fait réagir les autres compagnies hollandaise, anglaise et portugaiss déjà exacerbées par sa concurrence. Il s’agit de calmer le jeu, et il lui demande de rappeler à l’ordre son frère Samuel à Mergui, dont il a confirmation par une lettre de Burnaby qu’il est bien avec Coates le responsable du pillage et de l’incendie du « New Jerusalem » de Pegou.

 

Côté privé, Constantin doit faire face à Antonia devenue « folle » après la mort de son fils Pedro et qui ne supporte plus ses concubines esclaves comme Catona, Aungnua et une nouvelle Mai-Thip offerte par Yothatep, la fille du roi.

 

Ensuite, on se retrouve avec Naraï qui a décidé d’envoyer une nouvelle ambassade auprès du roi de France composée de Khun P’ichaï Walit et Khun P’ichitt Maïtri, avec quatre adolescents esclaves pour être formés à l’artisanat français et accompagnés par les missionnaires Vachet et Pascot, chargés d’acheter une longue liste d’objets dont des lunettes d’astronomie. Il charge Constantin de leur trouver un bateau. Celui-ci sollicite Strangh qui veut obtenir en échange un avantage commercial ;  Une violente dispute s’ensuit à l’issue de laquelle Constantin lui dit qu’il va doubler ses droits de douane.

 

Plus tard, dans un autre entretien, le roi exprime quelques inquiétudes à son sujet : relate une conversation avec Yothathep et Petracha qui émette des doutes sur sa loyauté ; remarque qu’il n’a aucun appui avec les autres nations et a donc décidé de le marier avec Maria Guimar, «  la petite fille du puissant Yamada, chef de la nation nippone d’Ayoudia. »

 

Il lui donne les raisons : il lui doit beaucoup d’argent, et  le Siam dépend du commerce des peaux de cerf dont les Japonais ont le monopole et ils leur achètent tout leur cuivre.   Yamada lui a fait comprendre en outre qu’ils se sentent menacés depuis l’arrivée de Constantin avec le commerce européen. Ivatt’s plus loin lui racontera l’histoire de la mère Ursule Yamada (qui a eu son enfant avec un père jésuite couvert par le mariage avec le vieux maître Phanik) et lui fera miroiter l’héritage de la famille Yamada.

 

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Ch.5, Ayoudia, mai 1682. (pp. 216- 230)

 

La chapitre commence en évoquant le faste du « mariage de Constantin Phaulkon –Okya Vichayen, mandarin de troisième rang en titre (et Phra Khlang de fait)- avec Maria Guimar de Yamada. » devant toute la communauté catholique, pour revenir ensuite sur les longues négociations qui avaient eu lieu en vue d’un contrat qui allait inclure outre la liste des biens ; le départ d’Antonia dans un couvent de Macao, sa séparation avec ses concubines notoires (Catona, Aungnua, Mai-Thip), sa résidence dans le camp japonais, sa profession de foi catholique.

 

On apprendra aussi que le différend avec Strangh a encore monté d’un cran et que Georges White a décidé de rejoindre la Compagnie anglaise en Angleterre.

 

Ch. 6, Ayoudia,  juillet 1682  (pp. 231-242) + Une lettre de Louis, évêque de Métellopolis (Mgr Laneau), de août 1682 adressée au « séminaire des Missions étrangères de Paris, concernant les instructions complémentaires pour messieurs Vachet et Paschot qui accompagnent les envoyés du roi de Siam » et  l’éditorial du 1er janvier 1683 du « Madras Intelligencer » n°34.

 

Discussion au séminaire de la Société des Missions étrangères à Ayoudia entre Mgr Laneau, le père Duchesne, l’abbé Artus de Lionne sur leur approche différente de leur mission et Nicolas Gervaise, plongé dans ses pensées pour la rédaction de son « Histoire naturelle et politique du royaume de Siam ». (On ne comprend pas que Mgr Laneau s’habille en moine alors que lui, le justifie par son amitié avec le roi)

 

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Arrivée le 4 juillet de Mgr Pallu, en transit pour la Chine, avec dix nouveaux missionnaires, chargé de lettres du pape et du roi Louis XIV pour le roi du Siam. Mgr Pallu informe Mgr Laneau que les difficultés entre leur Société et les jésuites sont aplanies, et que le roi inspiré par Mme de Maintenon espère une conversion du roi de Siam. Mgr Laneau lui en indique l’impossibilité, vu déjà le peu de conversions opérées dans  le royaume.

 

Mgr Pallu rencontre Constantin pour obtenir une audience royale afin d’avoir un sauf-conduit pour la Chine. Constantin, inspectant les cadeaux (des tableaux) du pape lui conseille de les présenter de sa part, vu leur peu de valeur. Lors de l’audience à Louvo, le roi annonce à Mgr Pallu qu’il pourra choisir un terrain pour construire une église dont la couronne paiera les frais de construction. Le roi de plus, accorde à la Compagnie française l’autorisation de s’établir à Johore, afin de satisfaire la France. Mgr Pallu estime que ces offres sont le fait de Constantin et pense même qu’il contribuera à ce que le roi se fasse chrétien.

 

Une lettre de Louis, évêque de Métellopolis (Mgr Laneau), de août 1682 adressée aux Missions étrangères de Paris, annonce l’ambassade envoyée et du rôle que peuvent jouer les pères Vachet et Paschot pour faire connaître les libéralités du roi du Siam (construction du séminaire), ses remerciements pour les présents du roi Louis, et de l’importance de  ramener les commandes de Naraï dont la lunette pour voir les éclipses. Il dit aussi qu’on a quelque raison d’espérer,  du fait que le roi a ôté beaucoup de pouvoir aux Mahométans au profit d’un catholique, qu’il embrassera peut-être la foi, « s’il vient à recevoir quelque marque d’amitié de la part du roi de France. »

 

Le chapitre se termine avec l’éditorial du 1er janvier 1683 du « Madras Intelligencer » n°34 ; Il nous apprend des mauvaises nouvelles pour la Cie anglaise : Ils ont été chassés de Batavia par un édit du 22 août ; Le comptoir d’Ayoudia a été détruit par un incendie dont on dit que la responsabilité incombe à Daniel Yale qui a remplacé son frère Eliju Yale, muté comme directeur à Madras ; Et en plus les Français se sont vus attribuer un comptoir à Johore que la Compagnie briguait.

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L’année 1683 sera traitée en un seul chapitre : le chapitre 7, de même  l’année 1684 au seul chapitre 8.

 

Ch. 7, Ayoudia, 1683. (pp.247- 256 + l’éditorial du 1er janvier 1684 du  « Madras Intelligencer ».

 

La relation de Constantin avec Maria est plutôt orageuse. Constantin a peu d’égard pour elle ; il est froid et distant et la quitte au bout d’une semaine, sans rien lui dire pour réapparaître dix jours après. Il ne peut supporter ses jérémiades, sa jalousie (il continue de voir Aungnua), au regard de ses soucis (l’héritier du Cambodge avait disparu et les 500 siamois venus le soutenir ont été massacrés ; Les marchands anglais et hollandais ne cessent de comploter et Strangh l’accuse partout d’avoir mis le feu à l’entrepôt anglais.)

 

Deux pages ensuite pour arriver à : « Et, plus d’un an plus tard, rien n’avait vraiment changé » (p. 251), sauf qu’il avait eu un fils Jorge ou Georges. La relation avec sa femme  ne s’était pas améliorée du fait de son infidélité assumée avec ses concubines. Toutefois il lui propose cependant une mission : gagner l’amitié de la Kromluang Yothatep pour l’empêcher qu’elle puisse se marier avec Luang Sorasak, son « ennemi ».

 

Ensuite il est  fait un portrait de Yothapet sachant que celui qui l’épousera héritera de la couronne, d’où la nécessité pour Constantin de savoir ce qu’elle pense. Naraï avait refusé Chao Fa Noi, celui qu’elle aimait et elle ne voulait pas de Mom Pi son fils adoptif (Studieux, mais laid, petit, voûté). Yothapet avait accepté de recevoir Maria pour mieux connaître Constantin et de trouver le moyen de le perdre aux yeux du roi.

 

Le chapitre se termine avec  l’éditorial du 1er janvier 1684 du  « Madras Intelligencer ». On y apprend que les cas de piraterie opérés par Coates continuent et que le Shahbandar de Mergui lui-même semble  impuissant. 

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Ch. 8, Louvo, janvier 1684. (pp. 259-269) + une lettre de Strangh à M. Constance Phaulcon du 2 décembre 1684 et l’éditorial du « Madras Intelligencer »  du 1er janvier 1685.Mgr Laneau a reçu une lettre du père Vachet et en livre le contenu à Constantin qui va apprendre que l’ambassade siamoise est bien arrivée, mais que l’accueil ne s’est pas très bien passé, car l’ambassade venait de Londres avec un bateau anglais ; le marquis de Seignelay, ministre du roi crut à une supercherie alimentée par une rumeur hollandaise, surtout que la Cour n’avait pas été informée du naufrage de la 1ère ambassade. De plus, les deux ambassadeurs avaient refusé de respecter l’étiquette. Mais la lettre contenait une nouvelle qui allait réjouir Constantin : le roi Louis avait déjà lancé les préparatifs d’une ambassade française.

 

Constantin va alors, pour la 1ère fois, nous livrer la stratégie dans laquelle cette ambassade pouvait se situer pour assurer la sécurité et la prospérité du royaume.

 

Il s’agissait d’obtenir l’aide de la France pour faire face aux Hollandais et aux Anglais, qui de Java et de l’Inde pouvaient étouffer la position commerciale du Siam et pire, les annexer un jour. 

 

Constantin allait aussi apprendre que le Père de La Chaise, jésuite et confesseur du roi allait lui envoyer six jésuites astronomes et mathématiciens, conformément à sa demande. Nous les verrons discuter et croire que peut-être cette ambassade les aiderait à convertir le roi.

 

Ensuite, on peut lire une  lettre violente de Strangh adressée à M. Constance Phaulcon du 2 décembre 1684, où il l’insulte, le traite de Grec sorti du ruisseau, l’accuse d’avoir incendié la factorie anglaise, lui reproche d’avoir mis Potts à la cangue pour l’avoir en privé qualifié de petit mousse et de valet. Il termine en le menaçant d’une action future de sa Compagnie. 

 

Le chapitre s’achève avec  l’éditorial du 1er janvier 1684 du  « Madras Intelligencer », où on apprend que Sir Josiah, après Bantam, Hoogly et Madras avait été nommé directeur de la Compagnie à Londres ; son frère Elihu Yale l’avait remplacé. Il signalait également avec satisfaction que Samuel White avait été nommé au poste de Shahbandar de Mergui et que M. Bunarby, alors représentant de la Compagnie, l’assistait comme gouverneur. (Ils allaient en fait surtout travailler pour Constantin) Il espérait qu’ils seraient à même de faire cesser les exactions de piratage de Coates basé à Mergui.

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Si les années 1683 et 1684 n’avaient eu droit qu’à un seul chapitre chacune, l’année 1685 se déroulera sur 9 chapitres de 101 pages. (Du chapitre 9 (p. 273) à la fin du chapitre 17 (p. 393) de septembre 1685 au 1er janvier 1686.) Pourquoi ?

 

C’est en fait la période de la première ambassade de Louis XIV séjournant au Siam.

 

Ch. 9, Ayoudia, début septembre 1685. (pp.273-286)

 

Constantin est heureux d’apprendre à Mgr Laneau que « les vaisseaux de l’ambassade de France, L’oiseau et La Maligne, doivent avoir quitté Batavia depuis plus de quinze jours ». Il aimerait également connaître le contenu de la lettre que le père Vachet a reçue, afin de mieux connaître les personnes de l’ambassade. Devant la réticence de Mgr Laneau, Constantin se calme et lui confie sa fatigue à veiller le roi malade la nuit, et à préparer les détails de la réception et des négociations et à s’occuper de la guerre dans le nord-est du Cambodge occupé par les Cochinchinois. Il lui demande son aide tant le roi veut la réussite de cette ambassade, que son avenir en dépend et rajoute-t-il, « la position de votre pays et de votre religion  (…) également. » (p. 275)

 

On assiste ensuite à deux entretiens entre le roi et Constantin.

 

Dans le premier le roi lui reproche sa vie dissolue, l’informe que Yothapet a été choquée par la situation humiliante de Maria (concubines, son palais de Louvo qui lui est interdit), lui rappelle qu’il a besoin du soutien des Japonais. Le lendemain, il veut obtenir du roi souffrant, l’autorisation de négocier la paix au Cambodge avec le prince Nac Non ; ce que le roi refuse énergiquement. Constantin lui annonce enfin l’arrivée prochaine des deux navires de l’ambassade française avec ce qu’il a demandé (astrologues, mathématiciens, les glaces avec les artisans pour les monter).

 

Le chapitre se termine sur la colère de Constantin à qui Mgr Laneau vient de communiquer le contenu de la lettre de Vachet, qui  l’informe que l’ambassade veut convertir le roi et qu’elle est menée, par un hérétique converti et imbécile, et un abbé déguisé en fille. Constantin doute alors de son projet de demander à Paris « des troupes pour défendre Bancoc et Mergui contre une attaque des Anglais et des Hollandais. » (p. 285)

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Ch. 10. Ayoudia, septembre 1684. (pp.287-302)

 

(Erreur, il s’agit de septembre 1685 )

 

Les deux vaisseaux de l’ambassade française, L’oiseau et La Maligne, arrivent à Bancoc. Constantin, à Ayoudia, est furieux car les préparatifs ne sont pas terminés (provisions, habitations). Il lui faut réagir, alors qu’Ivatts entre dans son bureau, lui présente des magnifiques objets (porcelaines). Occupé, il l’invite à passer le soir chez lui, et Ivatts se dit porteur d’une lettre de Georges White.  Dans sa maison, Constantin lui apprendra la mort en couche de Mai-Thip l’une de ses concubines et qu’il a confié la petite Nhu (sa fille) au pensionnat dont s’occupe sa femme. Ivatts lui apprendra que la Compagnie a forcé Georges à la quitter à cause des exactions de piratage de son frère Samuel et de son âme damnée Coates à Mergui. Constantin essayera de relativiser, mais Ivatt’s le mettra en garde sur le danger que cela fait courir au commerce de la Région, et lui rappellera la puissance de la Compagnie à Madras, de de méfier de son directeur Yale qui complote avec Keyts (directeur du comptoir hollandais à Ayoudia)  et Petracha qui tire les ficelles.

 

Constantin jugea qu’il était temps d’aller voir par lui-même à Bancoc l’allure que pouvaient avoir les «  Français en qui il plaçait tant d’espoir, malgré leur intention ridicule de convertir Sa Majesté » (p. 294) A Bancoc, il les observe mais ne voit que le gouverneur ; Il apprend que les provisions sont arrivées et qu’il serait bien d’installer un cabaret à filles, pour éviter que les soldats importunent les habitantes. (Il n’oublie pas de dire au gouverneur qu’il prendra 15% sur les bénéfices)

 

Le roi, de retour à Ayoudia, convoqua Mgr Laneau et le père Vachet, impatient qu’il était de les « informer d’une décision d’une importance considérable pour l’avenir du Siam », à savoir envoyer une véritable ambassade à son cousin « digne en tout point de celle qui était venue ici ».

 

Mais Constantin eut ensuite un entretien privé avec Mgr Laneau et le père Vachet moins diplomatique. Il dénonça avec colère cette prétention de vouloir convertir le roi et reprocha à Vachet de s’être « glorifié de l’avancement du christianisme dans le royaume, simplement pour mettre les Missions étrangères en avant, aux dépends des Jésuites, furieux que vous étiez d’en voir six envoyés ici ». Il termina toutefois en leur proposant de faire construire un collège catholique. Il passa la nuit auprès d’Aungnua.

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Ch. 11, Ayoudia, octobre 1685. (pp. 303-310)

 

L’ambassade se morfond à Bancoc attendant que les astrologues de la Cour aient choisi la date d’audience royale. Kosa Pan et d’autres mandarins viennent leur rendre visite régulièrement et les informer des usages ; Constantin leur a envoyé une lettre d’accueil et chacun s’interroge sur ce mystérieux Vichayen ou Constantin. Pendant ce temps, celui-ci aménage leur résidence luxueusement à Ayoudia et a même pensé à y construire une petite chapelle. Les pères jésuites mathématiciens  et géomètre Joachim Bouvet, Claude de Visdelou, et Guy Tachard ont pu néanmoins rejoindre Ayoudia et se présenter à Constantin. Les autres avec leur supérieur, le père de Fontaney sont restés à bord de La Maligne. Constantin ne réagit pas quand il les entend « gémir sur l’ignorance et l’aveuglement de ce pauvre peuple ». Il est heureux de leur annoncer que l’audience royale aura lieu dans 10 jours, le 17 octobre. Le chapitre se termine sur une conversation entre de Chaumont qui rappelle à Monsieur Veret, le nouveau chef de comptoir français, -désirant pouvoir retirer le maximum d’avantages commerciaux et de faire des affaires-, que sa mission est « d’apporter le message du Christ au roi de Siam. » 

 

Les quatre chapitres suivants (12 13, 14, 15) (pp. 311- 366 ; 55 pages), seront concentrés sur les dates du 16, 17,18, et 20 octobre 1685.

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Ch.12. Ayoudia, 16 octobre 1685. (pp. 311-326)

 

Nous commençons ce chapitre avec une longue lettre de cinq pages de Constantin, datée donc du 16 octobre 1685, adressée à son ami Georges White, où il l’informe  que si la Compagnie des Indes envisageait de saisir les vaisseaux du roi de Siam, cela équivaudrait à une déclaration de guerre. Il lui rappelait et espérait le voir un jour auprès de lui, et il faisait le point sur l’ambassade française, qui allait être reçue demain par le roi, et qui était le pivot de sa nouvelle politique.

 

Mais il ne cache pas les obstacles, car déjà dit-il, le but réel de l’ambassade est de « proposer au roi de se faire  chrétien » et rien d’autre, comme lui a précisé le premier ambassadeur Alexandre de Chaumont, « un homme buté ». Un homme qui veut imposer l’étiquette de Versailles à la Cour de Siam, comme par exemple, ne pas se déchausser, ne pas enlever le chapeau, ne pas ôter l’épée, ne pas s’agenouiller, comment donner la lettre au roi, etc. Heureusement que le coadjuteur, l’abbé de Choisy (surnommé l’abbé Franfreluche à Versailles, dit-il) les a amené à accepter certaines concessions.

 

Dans le reste du chapitre, on voit Constantin observer l’ambassade, écouter leurs propos sur le pays qu’ils ne comprennent pas, qu’ils méprisent même comme de Chaumont, crachant un durian et s’exclamant «  C’est tout à l’image du reste de leur pays ». Constantin ira leur rendre visite, leur communiquera la joie du roi de les recevoir, tentera de les rassurer sur l’implantation du catholicisme mais essayera d’amener de Chaumont sur la nécessité de défense commune des deux pays ; il apprendra qu’il avait été nommé chevalier de l’ordre du Saint Esprit par Louis XIV. Il tentera de séduire Forbin, le major de l’ambassade, dont il avait perçu les réticences

 

Mais pour Constantin, -c’est écrit- il s’agissait d’obtenir un engagement de Louis XIV « à se porter aux côtés des Siamois si les Hollandais ou les Anglais se mêlaient de les vouloir attaquer. Et, pour se faire, une seule solution. Laisser en permanence ici une garnison d’officiers et de soldats français qui seraient sous ses ordres à lui. Une garnison qui permettrait d’assurer l’ordre au moment de la succession. » (p. 352)

 

La fin du chapitre est réservée à la tentative de séduction de Constantin sur Forbin qui lui a offert l’hospitalité en son palais et mit à sa disposition de  belles servantes.

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Ch. 13, Ayoudia, 18 octobre 1685 (dont un extrait du journal de l’abbé de Choisy daté du 17 octobre), (pp. 327-334).

 

Nous retrouvons Forbin au lever avec un Constantin aux petits soins pour lui, mais ce chapitre est surtout composé d’un extrait du journal de l’abbé de Choisy daté du 17 octobre adressé à monsieur l’abbé de Dangeau, dans lequel l’abbé raconte les principales étapes de l’audience royale qui l’ont marqué ; avec tous les égards et respect dus  à la lettre du roi Louis XIV qu’on a mise, seule, sur un balon (barque) ; suivi par un  cortège d’autres balons magnifiques de l’ambassade, des représentants des autres nations,  avec leurs dorures et leurs 60 rameurs de chaque côté ; la lettre qu’on a mise ensuite sur un char de triomphe ; les différentes cours du palais royal avec des centaines de chevaux, éléphants, la salle d’audience avec de grandes troupes de mandarins, la face en terre, le cérémonial convenu avec la délégation de l’ambassade, la harangue de De Chaumont, invitant le roi « à se faire instruire dans la religion chrétienne » ; comment l’ambassadeur a forcé le roi à se baisser pour prendre la lettre qui était sur une coupe d’or ; et comment ensuite ils furent bien accueillis au palais de Constance, en qui il voit un « maître homme ».

 

Au chapitre 14, daté également du 17 octobre (pp. 335-345), donne surtout les réactions diverses à propos de l’audience.

 

On a la réaction de Constantin, « livide de rage » à propos de l’attitude de l’ambassadeur qui a obligé le roi de Siam à se pencher pour prendre la lettre et de sa harangue, dont heureusement il a pu changer la traduction. Par contre le roi le félicita et était ravi, et il retrouva une ambassade en train de rire tant elle avait vu des choses comiques.

 

Constantin put ensuite se remettre à ses affaires ; Convoquer Samuel White ; lire les inventaires de marchandises, les missives du Cambodge ;  les rapports, courriers comme celui sur l’ambassade du Shah de Perse arrivée à Mergui, qu’il faudrait faire patienter ; sans oublier « sa » traduction de la lettre de Louis XIV adressée au roi de Siam, datée du 21 janvier 1685.

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Ch.15,  Ayoudia, 20 octobre 1685. (pp. 346-366) (Dont pp. 363-365, extrait du journal de l’abbé de Choisy, daté du jeudi 1er novembre, dimanche 4 novembre, lundi 5 novembre)

 

Là encore le chapitre se compose de nombreuses scènes et commence avec une conversation entre le roi et Constantin, qui est étonné de voir que  le roi n’est pas offensé qu’on veuille le faire chrétien ; il va alors expliciter sa stratégie au roi dans laquelle un traité de défense avec la France (à  qui on avait donné Singhor) était nécessaire ; un traité qui inclurait les avantages donnés aux missionnaires.

 

On retrouvera ensuite Constantin discuter avec le chevalier de Chaumont sur les garanties que le  futur traité donnerait aux missionnaires et aux chrétiens, et « à force de flatteries, de compliments, et de vagues promesses » insinuer dans l’esprit de Chaumont l’idée du projet de défense, à charge plus tard, d’aborder fort naturellement l’idée de laisser « un détachement de soldats en garnison à Bancoc pour garantir le commerce de la soie et des épices.»

 

Ensuite, fort habilement Constantin  réussira à faire inviter de Chaumont, l’abbé de Choisy et Mgr Laneau, et l’abbé de Lionne dans le jardin privé du roi ; ce qui est fort rare. De Chaumont confirmera sa mission de lui proposer sa conversion, mais le roi l’invitera à finaliser avec Constance un traité de commerce qui offrirait de grands privilèges à la Compagnie française, confirmerait l’octroi de Singhor et le protégerait du danger hollandais. Malgré les réticences du chevalier de Chaumont, on verra Constance poursuivre, lors d’autres entretiens, repas,  visites,  son travail de persuasion.

 

Le chapitre donnera un extrait du journal de l’abbé de Choisy, daté du jeudi 1er novembre,où celui-ci évoquera la fête grandiose donnée chez M. Constance ; précédée d’une comédie à la chinoise, finissant avec une tragédie chinoise ; Il exprimera son admiration de la sortie du roi en balon le dimanche 4 novembre, tant le cortège de deux cents balons était magnifique passant devant deux cent mille personnes les mains jointes et le visage contre terre. Il évoquera à la date du lundi 5 novembre, un autre grand repas bien arrosé offert pat Constantin en l’honneur de la fête du roi d’Angleterre.

 

L’abbé de Choisy est sous le charme de l’habileté et de la bonne foi de Constance, surtout qu’il lui a fait un beau cadeau de la part du roi. Il note aussi des nouvelles de Tenasserim (L’arrivée de l’ambassadeur de Perse ; qu’un vaisseau du roi de siam a pris un vaisseau de Golconde ; que le roi de Siam a déclaré la guerre au roi de Golconde et a fait armer six vaisseaux).

 

Toutes ces nouvelles de Tenasserim préoccupaient également Constance.

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Ch.16, Louvo, 17 novembre 1685. (pp. 367-381)

 

Après l’audience royale Constantin sut distraire les membres de l’ambassade à Ayoudia jusqu’à leur arrivée à Louvo où elle avait été invitée par le roi et où devait être signé le traité. Chaumont laissa  la négociation « religieuse » à l’abbé de Choisy et la question commerciale à Véret, le nouveau directeur du comptoir français. Elle fut ensuite confiée au Père Tachard sur la recommandation de l’abbé ; celui-ci devant faire une retraite avant de se faire prêtre.

 

Mais  la veille de l’audience du roi, Constantin fit alors une proposition étonnante pour de Chaumont :

 

le roi voulait donner la ville de Bancoc au roi de France ! Mais il faudrait alors que Bancoc soit fortifiée, des troupes siamoises formées, lui dît-il,  « le roi de France serait-il prêt à envoyer des troupes, des ingénieurs, des chevaux, des vaisseaux et de l’argent à Bancoc, pour faire de la ville une citadelle française ? » (p. 377)

 

On imagine les réticences de Chaumont, qui n’avait pas –dit-il- le pouvoir de s’engager sur une telle proposition. Mais Constantin sut l’amener sur son terrain, à force de compliments et de gloire à recevoir, et put faire accepter à Chaumont de propager l’idée « qu’une ligne offensive et défensive avait été signée entre la France et le Siam » afin que les Hollandais puissent le croire. Il ajouta qu’en laissant monsieur de Forbin et quelques officiers à Bancoc, ce faux accord serait plus crédible.

 

Le lendemain, l’ambassadeur et sa suite étaient reçus dans les appartements privés du roi. Un immense honneur.

 

Le roi était heureux de confier l’amitié qu’il éprouvait pour la France, de sa satisfaction  de la présence missionnaire. Naraï fut surpris, étonné, d‘entendre ensuite de Chaumont offrir « de publier partout la nouvelle d’une ligue offensive et défensive entre la France et le Siam » et d’être même prêt à convoquer le chef de la Compagnie hollandaise. Après avoir salué l’aptitude de Chaumont de venir « pour de vraies affaires », le roi voulut savoir si l’abbé de Choisy avait vraiment rencontré le pape et s’il pouvait lui confier une mission. De Choisy était aux anges.

(Constantin avait vraiment bien manœuvré)

 

Fin du livre II avec le Ch. 17,  « Louvo, 19 novembre 1685 », avec un extrait du Journal de Choisy (du jeudi 22 novembre au samedi 22 décembre 1685), l’édition spéciale du 1er janvier 1686  du « Madras Intelligencer », et une lettre de Keyts de janvier 1686 adressée aux directeurs de l’honorable VOC de Batavia.  (pp. 382- 394).

 

Constantin était satisfait et pouvait se montrer amoureux avec sa femme et raconter avec plaisanterie la balade à dos d’éléphant de l’ambassadeur et sa suite, en faisant remarquer toutefois que l’abbé de Choisy était à l’aise, comme en toutes circonstances, ajoutant qu’il était un homme « dangereux » car « il ne craint pas de dire et d’écrire ce qu’il pense »  (p.383) et qu’il s’inquiétait de ce qu’il avait écrit dans son Journal. Il fut ravi d’entendre sa femme lui conseiller de l’emprunter et de le recopier.

 

On retrouve ensuite Constance négociant avec l’ambassadeur Chaumont qui se refuse encore à accepter pour la France l’offre de Bancoc, rappelant, une fois de plus qu’il n’était venu au Siam que pour traiter de la religion du roi de Siam. C’est ainsi qu’il lui donna le traité rédigé par l’abbé de Choisy sur la religion qui devait être intégré au projet siamois. Mais le père Tachard qui avait été fier d’être inclus dans la discussion surtout pour prendre des notes et pouvoir ainsi informer le général des Jésuites, put murmurer à Constance, à la fin de l’entretien : « Lepère de la Chaize serait sans nul doute intéressé par l’offre que je vous ai entendu faire. », ajoutant peu après, « Que le père de la Chaise, le confesseur de sa Majesté de France voudrait sûrement en savoir plus sur cette forteresse de Bancoc. » (pp. 385-386) 

 

Constance y vit une opportunité et le père Tachard, un projet -enfin- à la hauteur de son ambition et de celle de sa Compagnie de jésuites de pouvoir augmenter son influence et  de contrer celle « des hérétiques d’Amsterdam ». « Ensemble, ils étaient convenus qu’il rentrerait en France avec l’ambassade, chargés de lettres : une pour le père de la Chaise, une pour monsieur Colbert de Croissy », en espérant l’année prochaine le revoir avec les ambassadeurs siamois et … accompagné des troupes françaises.

 

(Une page importante pour la sécurité du commerce du Siam, le projet de Constantin et l’ambition du père Tachard. (p.386) )

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Suit ensuite un extrait du Journal de Choisy (du jeudi 22 novembre au samedi 22 décembre 1685), où on apprend qu’il a été nommé sous-diacre, diacre et prêtre ; que la nuit du 10 décembre, ils ont observé une éclipse de lune avec le roi ; que le 12 il y eut l’audience de congé ; que le 13, il avait retrouvé son Journal « égaré » ;  que le 17, la lettre du roi et les ambassadeurs sont arrivés à La Maligne  avec Constance et qu’ ils ont eu droit à 21 coups de canons, ; que le 20, Constance est revenu à bord ; que le samedi 22 décembre « Nous avons mis à la voil