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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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26 octobre 2020 1 26 /10 /octobre /2020 22:56

 

Qu’est ce qui a conduit Heine, ce poète romantique dont Gérard de Nerval disait « C’est un poète français qui se prend pour un Allemand » à consacrer un poème à notre éléphant blanc quelques années avant sa mort survenue à Paris en 1856 ?

 

 

LA GÉNÉSE

 

Nous allons rencontrer Théophile Gautier : Heinrich Heine et lui se sont connus peu après l’arrivée de Heine à Paris en 1837 et se sont rencontrés régulièrement ayant de nombreux amis communs dont Gérard de Nerval.

 

 

En janvier 1849, Gautier publie dans la « Revue des deux mondes » un poème singulier baptisé « Symphonie en blanc majeur » inséré par la suite dans « Émaux et camées ». Le blanc en est au centre, blanc des cygnes, blanc des femmes-cygnes des légendes germaniques, blanc de la neige et des glaciers, blanc de la peau des belles, blanc des camélias, blanc du lis, blanc de l’écume de la mer, blanc du marbre, blanc de l’argent et de l’opale, blanc de l’ivoire et de l’hermine, blanc du vif-argent et de la dentelle, blanc de la fleur d’aubépine, blanc de l’albâtre et blanc de la colombe. Ces 18 quatrains sont dédiés à une femme au travers de l’évocation de la blancheur. Laissons les exégètes s’extasier devant cette bluette qui n’ajoute rien à la gloire du poète (1).

 

 

Théophile Gauthier devait beaucoup à Heinrich Heine, plus que des remerciements, certaines pièces de ses « Émaux et camées » relèveraient presque du plagiat, mais ce n’est pas notre propos.

 

Les vers de Gautier obtinrent un succès au moins d’estime ce qui a probablement mis de mauvaise humeur Heinrich Heine qui n'a pas craint d'ébaucher la caricature de celle dont Gautier décrivait la blancheur. 

 

 

 

Deux ans plus tard, en octobre 1851, la même revue publia une série de poèmes de Heinrich Heine (qui signe Henri Heine), fantasques et grinçants, sous le titre de « Romancero poésies inédites » incluant celui intitulé Un Éléphant blanc Der weiße Elephant ») dans une traduction de Taillandier et qui semble avoir été écrit pour les besoins de la cause ? Il est en effet consacré à une comtesse Bianca dont Heine nous dit «  Les poètes cherchent en vain des images pour représenter sa peau blanche; Même Gautier lui-même n'en est pas capable, cette blancheur est implacable! » (2).  Il s'agissait – semble-t-il – d'une « demi-mondaine » qui fréquentait les cercles littéraires.

 

 

L’HISTOIRE DE L’ÉLÉPHANT BLANC AMOUREUX MELANCOLIQUE CONTÉE PAR HEINE.

 

 

Le roi du Siam, Mahawasant, gouvernait la moitié de l'Inde et douze rois, même le grand moghol, étaient ses tributaires.

 

Tous les ans, au milieu des tambours, des trompettes et des drapeaux, les caravanes des redevances, des milliers de chameaux à la bosse orgueilleuse transportaient avec peine toutes les richesses de son empire.

 

A cette vue le monarque jouissait secrètement dans son âme mais se plaignait en public du peu d’espace dont il disposait dans la salle qui contenait ses trésors.

 

Cependant vaste, spacieuse et magnifique, la salle contenant ces trésors qui dépassairent en magnificence toutes les féeries des Mille et une nuits.

 

« Le château d'Indra », tel était le nom du palais oú tous les dieux étaient rangés, statues d’or  finement ciselées et incrusté de pierres précieuses.

 

Il y en avait au moins trente mille, trente mille figures bizarrement effroyables, mélange de l’homme et de la bête, chacune avec de nombreuses mains et de nombreuses têtes.

 

Dans la salle de pourpre, on voyait avec admiration treize cents arbres de corail aussi grands que des palmiers, immense forêt rouge aux branches tortillées et aux entrelacements étranges.

 

Le pavé, fait du cristal le plus pur, reflétait tous ces arbres et des faisans  au plumage brillant et bariolé s’y prélassaient majestueusement.

 

Le singe préféré de Mahawasant portait un ruban de soie autour cou, y était attachée la clef qui ouvrait les salles appelées salles du sommeil.

 

Les gemmes d’une valeur inestimable étaient amoncelées à terre comme des petits poids. On y trouvait aussi des diamants de la taille d'un œuf de poule.

 

C’est là que sur des sacs énormes emplis de perles que le roi aimait à s’étendre. Le singe se couchait sur le monarque et tous deux s’endormaient en ronflant.

 

Mais le plus précieux de tous les trésors du roi, son bonheur, le ravissement de son âme, sa joie et son orgueil, c’était son éléphant blanc.

 

Pour servir de demeure à cet hôte auguste, le roi lui avait fait construire le plus beau des palais. Le toit couvert de feuilles d’or, était soutenu par des colonnes à chapiteaux en forme de fleurs de lotus.

 

Trois cents gardes, sa garde d’honneur, étaient debout à la porte, et à genoux le dos courbé, il était servi par cent eunuques noirs.

 

Un bol d’or contenait les mets les plus savoureux pour qu’il y plonge sa trompe. On lui servait dans des seaux d’argent du vin assaisonné des plus fines épices.

 

Il était parfumé d'essences d'ambre gris et de rose, sa tête était ornée de couronnes de fleurs, pour tapis de pieds, il avait les foulards les plus précieux de Cachemire.

 

La vie la plus douce lui était faite, mais personne sur terre n'est satisfait de son sort. Le noble animal, on ne sait comment, s’était enfoncé dans une profonde mélancolie.

 

C’était la mélancolie blanche au milieu de l'abondance. On voulait le consoler, lui remonter le moral, le distraire, mais les tentatives les plus ingénieuses échouèrent.

 

En vain, les bayadères virent chanter et danser devant, en vain retentirent les instruments des musiciennes ; rien ne pouvait l’égayer.

 

Comme son état empirait de jour en jour, le cœur de Mahawasant fut troublé; Il fit appeler aux marches du trône le plus savant de ses astrologues appelé Sterngucker, le familier des étoiles.

 

Il lui dit d’une voix impérieuse « Familier des étoiles, je te ferai couper la tête si tu ne peux me dire ce qui manque à mon éléphant et pourquoi son âme est si sombre ».

 

L’astrologue se jeta trois fois à terre et dit d’un air pénétré « Ô, Roi, je vais te révéler la vérité et tu agiras ensuite selon ton bon plaisir ».

 

 

Le récit de l’astrologue :

 

Il y a dans les pays du nord une très belle femme de grande taille et au corps blanc. Ton éléphant est superbe, mais on ne saurait le comparer à elle.

 

Comparé à elle, il semble en effet n’être qu’une petite souris blanche. La statue de cette femme rappelle Bimha, la géante du Ramayana et la grande Diane d’Éphèse.

 

 

Comme ses membres se cambrent en un édifice splendide ! L’édifice est supporté gracieusement et fièrement par deux pilastres d’albâtre d’un blanc éclatant.

 

Elle est la basilique colossale du Dieu Cupidon, la cathédrale du fils de Vénus. La lampe qui brule joyeusement dans son tabernacle est un cœur  sans défauts et sans tâches.

 

 

Les poètes cherchent en vain des images pour représenter sa peau blanche; Même Gautier lui-même n'en est pas capable, cette blancheur est implacable !  (3)  

 

La neige du sommet de l'Himalaya foulée par ses pieds nus prendrait une couleur de cendre grisâtre. Les lys que saisit sa main jaunissent de jalousie.

 

 

 

Cette grande dame blanche s’appelle la Comtesse Bianca. Elle vit à Paris dans le pays des Francs et l’éléphant est amoureux d’elle.

 

Par une merveilleuse affinité sélective, il a fait sa connaissance dans un rêve, oui, c’est dans un rêve qu’elle s’est glissée dans son cœur.

 

Le désir le consume depuis lors. Et lui, qui était si heureux et en bonne santé avant est devenu un Werther à quatre pattes et rêve d'une Lotte dans le nord (4).

 

 

 

Mystérieuse sympathie ! Il ne l'a jamais vue et pense à elle. Il piétine souvent au clair de lune et soupire: « Si j'étais un oiseau ! »

 

Au Siam il n'y a que son corps, ses pensées sont avec Bianca au pays des Francs;  Mais cette séparation du corps et de l'âme affaiblit son estomac et assèche sa gorge.

 

Les rôtis les friands lui répugnent. Il n'aime plus que les nouilles cuites à la vapeur et Ossian; Il tousse, il maigrit et creuse sa tombe avant l’âge (5).

 

 

 

Voulez-vous le sauver, sauver sa vie, le rendre au monde des mammifères, Ô roi, envoyez le grand malade directement à Paris, la capitale des Francs.

 

Là s’il voit en réalité la belle femme qui est l’idéal de ses rêves, il sera guéri de sa noble tristesse.

 

L’éclat des yeux de sa belle dissiperont les tourments de son âme. Son sourire dissipera les dernières ombres nichées dans son cœur.

 

Et sa voix comme une chanson magique en chassera la discorde qui règne dans son esprit. Il soulèvera joyeusement les lobes de ses oreilles et se sentira rajeuni et régénéré.

 

La vie est si belle, si douce sur les rives de la Seine  dans la ville de Paris ! Comme votre éléphant dans ce pays-là va se civiliser et se divertir !

 

Mais par-dessus tout, ô roi, faites remplir richement sa cassette de voyage et donnez-lui une lettre de crédit chez Rothschild frères, rue Lafitte (6).

 

Oui, une lettre de crédit d’environ un million de ducats. Le baron de Rothschild dira alors de lui  « C’est un brave  homme d’éléphant ».

 

 

Ainsi parla l'astrologue qui se prosterna encore trois fois au sol.  Le roi le congédia avec de riches présents et s’allongea pour réfléchir.

 

Il pensa ceci, il pensa cela, la pensée pèse lourdement aux rois. Le singe s’étendit à ses côtés et tous deux finirent par s’endormir.

 

Ce qu'il décida, je ne puis le dire, je le raconterai plus tard, la malle de l’Inde n’est pas arrivée et la dernière avait pris la route de Suez.

 

 

***

Mais pourquoi Heine inventa-t-il un éléphant blanc qui se meurt d’amour au Siam et doit aller à Paris pour trouver là une grande dame blanche ? Heinrich Heine n'a pas craint d'ébaucher la caricature de celle dont Théophile Gautier avait voulu tracer le portrait. Mais cette caricature-là est terriblement longue et apprêtée. Nous n’avons pas les compétences requises dans la langue de Goethe pour en apprécier les qualités poétiques et nous ne disposons que de la traduction en prose de Taillandier. Pour les germanophones, nous leur donnons le texte d’origine en note (7).

 

Il faut toutefois avoir l'esprit un peu obtus pour ne pas trouver tout cela autrement que bien peu spirituel. Ce poème n’ajoute rien à la gloire de Heine !  Il faut toutefois le prendre pour ce qu’il est, une longue tirade parodique sans autre but que de se moquer courtoisement de l’un de ses collègues en mal de métaphores.

 

 

NOTES

 

 

(1) Voir « SUR LA SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR DE THEOPHILE GAUTIER » par Luciana Alloco Bianco

 

(2) « Die Dichter jagen vergebens nach Bildern, Um ihre weiße Haut zu schildern ; Selbst Gautier ist dessen nicht kapabel, O diese Weiße ist implacable ! »

 

(3)  Le mot « implacable » est en français dans le texte allemand.

 

(4) Souvenirs en général mauvais  pour tous ceux qui ont étudié l’allemand et qui ont été condamnés à traduire des pages de Goethe, le plus souvent des extraits du très classique « Les Souffrances du jeune Werther » (Die Leiden des jungen Werther). Bien que comportant une centaines de pages, les états d'âme de Werther – romantisme oblige – peuvent se résuler en quelques lignes : Le jeune Werther installé à Wetzlar en Hesse y tombe amoureux de Charlotte, déjà fiancée à un  autre homme. Il prend la fuite et se console à la lecture d’Ossian. Il déclare qu’Ossian a remplacé Homère dans son cœur et qu’il découvre avec délices les promenades sur la lande balayée par le vent de tempête qui conduit dans les brumes et sous la lueur obscure de la lune les esprits des ancêtres. Charlotte s'est mariée. Comprenant que cet amour est impossible, après une dernière visite  pendant laquelle il lui lit une traduction qu'il a faite du poème d'Ossian Les Chants de Selma, Werther se suicide. La maison de Charlotte à Wetzlar est présentement un musée.

 

 

(5) Cette association entre un plat de nouilles et Ossian est singulière. Ossian fut un pseudo Homère alors fort à la mode. Il aurait été un barde écossais du troisième siècle, aveugle comme Homère et auteur d’une série de poèmes dits « gaéliques » traduits et publiés en anglais entre 1760 et 1763 par le poète James Macpherson, qui eurent un énorme retentissement dans toute l'Europe. Il disait avoir traduit du gaélique cette épopée, retrouvée à partir de collectes de chants populaires dans les Highlands et les îles écossaises. Une vague d’ « ossianophilie » déferla sur toute l’Europe, en particulier chez les prés romantiques. À travers la référence à Ossian s’effectue le passage de l’histoire et de la mythologie gréco-latine à des références celtiques et la découverte d’un autre patrimoine culturel, hérité des ancêtres « barbares » des Européens, les Celtes, Germains et Vikings. L’un des plus grands ossianophiles fut Bonaparte mais il est difficile de le considérer comme l’arbitre du bon goût en matière de littérature. Ossian a été traduit à de multiples reprises au dix-neuvième siècle mais ne semble pas l’avoir été depuis lors ? Sa diffusion aujourd’hui est confidentielle et plus encore et pour avoir feuilleté un exemplaire en prose et une autre péniblement mis en vers français par un académicien, le barde nous a semblé aussi indigeste qu’un plat de nouille.

 

(6) La référence au banquier israélite est-elle la suite des origines juives de Heine qui lui valurent bien des désagréments de son vivant et post mortem puisque ses œuvres furent comprises dans le gigantesque autodafé de 1933.

 

 

(7)                                            Der weiße Elefant

 

Der König von Siam, Mahawasant,

Beherrscht das halbe Indienland,

Zwölf Kön'ge, der große Mogul sogar,

Sind seinem Zepter tributar.

 

Alljährlich mit Trommeln, Posaunen und Fahnen

Ziehen nach Siam die Zinskarawanen;

Viel tausend Kamele, hochberuckte,

Schleppen die kostbarsten Landesprodukte.

 

Sieht er die schwerbepackten Kamele,

So schmunzelt heimlich des Königs Seele;

Öffentlich freilich pflegt er zu jammern,

Es fehle an Raum in seinen Schatzkammern.

 

Doch diese Schatzkammern sind so weit,

So groß und voller Herrlichkeit;

Hier überflügelt der Wirklichkeit Pracht

Die Märchen von Tausendundeine Nacht.

 

« Die Burg des Indra » heißt die Halle,

Wo aufgestellt die Götter alle,

Bildsäulen von Gold, fein ziselieret,

Mit Edelsteinen inkrustieret.

 

Sind an der Zahl wohl dreißigtausend,

Figuren abenteuerlich grausend,

Mischlinge von Menschen- und Tiergeschöpfen,

Mit vielen Händen und vielen Köpfen.

 

Im « Purpursaale » sieht man verwundert

Korallenbäume dreizehnhundert,

Wie Palmen groß, seltsamer Gestalt,

Geschnörkelt die Äste, ein roter Wald.

 

Das Estrich ist vom reinsten Kristalle

Und widerspiegelt die Bäume alle.

Fasanen vom buntesten Glanzgefieder

Gehn gravitätisch dort auf und nieder.

 

Der Lieblingsaffe des Mahawasant

Trägt an dem Hals ein seidenes Band,

Dran hängt der Schlüssel, welcher erschleußt

Die Halle, die man den Schlafsaal heißt.

 

Die Edelsteine vom höchsten Wert,

Die liegen wie Erbsen hier auf der Erd'

Hochaufgeschüttet; man findet dabei

Diamanten so groß wie ein Hühnerei.

 

Auf grauen, mit Perlen gefüllten Säcken

Pflegt hier der König sich hinzustrecken;

Der Affe legt sich zum Monarchen,

Und beide schlafen ein und schnarchen.

 

Das Kostbarste aber von allen Schätzen

Des Königs, sein Glück, sein Seelenergötzen,

Die Lust und der Stolz von Mahawasant,

Das ist sein weißer Elefant.

 

Als Wohnung für diesen erhabenen Gast

Ließ bauen der König den schönsten Palast;

Es wird das Dach, mit Goldblech beschlagen,

Von lotosknäufigen Säulen getragen.

 

Am Tore stehen dreihundert Trabanten

Als Ehrenwache des Elefanten,

Und kniend, mit gekrümmtem Rucken,

Bedienen ihn hundert schwarze Eunucken.

 

Man bringe auf einer güldnen Schüssel

Die leckersten Bissen für seinen Rüssel;

Er schlürft aus silbernen Eimern den Wein,

Gewürzt mit den süßesten Spezerein.

 

Man salbt ihn mir Ambra und Rosenessenzen,

Man schmückt sein Haupt mit Blumenkränzen;

Als Fußdecke dienen dem edlen Tier

Die kostbarsten Schals aus Kaschimir.

 

Das glücklichste Leben ist ihm beschieden,

Doch niemand auf Erden ist zufrieden.

Das edle Tier, man weiß nicht wie,

Versinkt in tiefe Melancholie.

 

Der weiße Melancholikus

Steht traurig mitten im Überfluß.

Man will ihn ermuntern, man will ihn erheitern,

Jedoch die klügsten Versuche scheitern.

 

Vergebens kommen mit Springen und Singen

Die Bajaderen; vergebens erklingen

Die Zinken und Pauken der Musikanten,

Doch nichts erlustigt den Elefanten.

 

Da täglich sich der Zustand verschlimmert,

Wird Mahawasantes Herz bekümmert;

Er läßt vor seines Thrones Stufen

Den klügsten Astrologen rufen.

 

« Sterngucker, ich laß dir das Haupt abschlagen«,

Herrscht er ihn an, »kannst du mir nicht sagen,

Was meinem Elefanten fehle,

Warum so verdüstert seine Seele? »

Doch jener wirft sich dreimal zur Erde,

Und endlich spricht er mit ernster Gebärde:

« O König, ich will dir die Wahrheit verkünden,

Du kannst dann handeln nach Gutbefinden.

 

Es lebt im Norden ein schönes Weib

Von hohem Wuchs und weißem Leib,

Dein Elefant ist herrlich, unleugbar,

Doch ist er nicht mit ihr vergleichbar.

 

Mit ihr verglichen, erscheint er nur

Ein weißes Mäuschen. Es mahnt die Statur

An Bimha, die Riesin, im 'Ramayana',

Und an der Epheser große Diana.

 

Wie sich die Gliedermassen wölben

Zum schönsten Bau! Es tragen dieselben

Anmutig und stolz zwei hohe Pilaster

Von blendend weißem Alabaster.

 

Das ist Gott Amors kolossale

Domkirche, der Liebe Kathedrale;

Als Lampe brennt im Tabernakel

Ein Herz, das ohne Falsch und Makel.

 

Die Dichter jagen vergebens nach Bildern,

Um ihre weiße Haut zu schildern;

Selbst Gautier ist dessen nicht kapabel -

O diese Weiße ist implacable!

 

Des Himalaja Gipfelschnee

Erscheint aschgrau in ihrer Näh';

Die Lilie' die ihre Hand erfaßt,

Vergilbt durch Eifersucht oder Kontrast.

Gräfin Bianka ist der Name

Von dieser großen weißen Dame;

Sie wohnt zu Paris im Frankenland,

Und diese liebt der Elefant.

 

Durch wunderbare Wahlverwandtschaft

Im Traume machte er ihre Bekanntschaft,

Und träumend in sein Herze stahl

Sich dieses hohe Ideal.

 

Sehnsucht verzehrt ihn seit jener Stund',

Und er, der vormals so froh und gesund,

Er ist ein vierfüßiger Werther geworden,

Und träumt von einer Lotte im Norden.

 

Geheimnisvolle Sympathie!

Er sah sie nie und denkt an sie.

Er trampelt oft im Mondschein umher

Und seufzet: 'Wenn ich ein Vöglein wär!'

 

In Siam ist nur der Leib, die Gedanken

Sind bei Bianka im Lande der Franken;

Doch diese Trennung von Leib und Seele

Schwächt sehr den Magen, vertrocknet die Kehle.

 

Die leckersten Braten widern ihn an,

Er liebt nur Dampfnudeln und Ossian;

Er hüstelt schon, er magert ab,

Die Sehnsucht schaufelt sein frühes Grab.

 

Willst du ihn retten, erhalten sein Leben,

Der Säugetierwelt ihn wiedergeben,

O König, so schicke den hohen Kranken

Direkt nach Paris, der Hauptstadt der Franken.

 

Wenn ihn alldort in der Wirklichkeit

Der Anblick der schönen Frau erfreut,

Die seiner Träume Urbild gewesen,

Dann wird er von seinem Trübsinn genesen.

 

Wo seiner Schönen Augen strahlen,

Da schwinden seiner Seele Qualen;

Ihr Lächeln verscheucht die letzten Schatten,

Die hier sich eingenistet hatten;

 

Und ihre Stimme, wie 'n Zauberlied,

Löst sie den Zwiespalt in seinem Gemüt;

Froh hebt er wieder die Lappen der Ohren,

Er fühlt sich verjüngt, wie neugeboren.

 

Es lebt sich so lieblich es lebt sich so süß

Am Seinestrand, in der Stadt Paris!

Wie wird sich dorten zivilisieren

Dein Elefant und amüsieren!

 

Vor allem aber, o König, lasse

Ihm reichlich füllen die Reisekasse,

Und gib ihm einen Kreditbrief mit

Auf Rothschild frères in der Rue Lafitte.

 

Ja, einen Kreditbrief von einer Million

Dukaten etwa; - der Herr Baron

Von Rothschild sagt von ihm alsdann:

'Der Elefant ist ein braver Mann!'«

 

So sprach der Astrolog, und wieder

Warf er sich dreimal zur Erde nieder.

Der König entließ ihn mit reichen Geschenken,

Und streckte sich aus, um nachzudenken.

 

Er dachte hin, er dachte her;

Das Denken wird den Königen schwer.

Sein Affe sich zu ihm niedersetzt,

Und beide schlafen ein zuletzt.

 

Was er beschlossen, das kann ich erzählen

Erst später; die indischen Mall'posten fehlen.

Die letzte, welche uns zugekommen,

Die hat den Weg über Suez genommen.

 

 

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8 octobre 2020 4 08 /10 /octobre /2020 11:41

Cet animal sacré au Siam, en Birmanie et au Cambodge a naturellement suscité l’imagination des romanciers ou romancières. Nous avons rencontré le burlesque avec Robida (1), une histoire d’amour à l'eau de rose avec Judith Gauther (2), un feuilleton avec Armand Dubarry (3) et un conte pour enfants avec Georges Sand (4).

 

 

La version que nous donne Villiers est singulière. Elle est assurément la plus insolite, la plus fantastique et aussi la plus farfelue sortie de l’imagination débridée de l’écrivain. A l'exception peut-être des Contes cruels, qui ont bénéficié de multiples rééditions, son œuvre reste partiellement méconnue. Tel est le cas de cette Légende de l'Éléphant blanc oú il rassemble le meilleur de ses qualités, un style magistral et un humour à tout le moins particulier. Publiée une première fois dans la « Revue Illustrée » de 1886, illustrée par Eugène Courboin,

 

la même année la légende est insérée dans le recueil intitulé « l’amour suprème », illustrée par Auguste Gorguet. 

 

 

 

Le texte intervint dans un contexte géopolitique  qui n’est plus guère d’actualité.  Villiers aurait eu l’intention initiale de l’intituler « Les ruines d’Angkor », le situant au Cambodge alors tributaire du Siam, non encore protectorat mais chasse gardée des Français. La mainmise de l’Angleterre sur la Birmanie en 1885 modifia son intention première, Angkor devint Mandalay et les rives de l’Irrawaddy remplacèrent celles du Mékong (5).

 

 

Résumons-le en quelques lignes en tentant sans le trahir de n’être ni simplificateur ni imparfait. 

 

LE CONTRAT

 

Lord  W*** avait résolu de doter le Zoological garden de Londres d’un véritable éléphant blanc, fantaisie de grand seigneur, orgueil national aidant.

 

 

Un « grand touriste » de ses amis lui en avait donné l’idée, ayant lui-même rencontré l’animal à une hauteur de 22° de latitude en un endroit situé sur une carte. L’Anglais n’ignorait pas l’importance de cet animal pour les populations locales ni la guerre sanglante entre le Siam et la Birmanie qui fut déclarée pour la possession d'un de ces fantastiques animaux sacrés que le roi de Siam se refusait à céder aux Birmans. Le richissime gentilhomme offrit cent mille livres (deux millions cinq cent mille francs de l’époque) à l'illustre dompteur Mayëris pour qu'il procède au rapt d'un de ces animaux et le lui livre à quai à Londres non sans l’avoir avisé des risques encourus : La tradition bouddhiste promettait la ruine de l’empire du jour où un de ses éléphants disparaissait et mieux valait pour les chasseurs ne pas tomber entre les mains des autochtones ! Mayëris accepta le marché. Il s’adjoint les services d’une douzaine d’aventuriers chevronnés que Villiers appelle des bas-de-cuirs (référence à Fenimore Cooper ?).

 

 

Lui et ses hommes se jurèrent de se faire mutuellement, l'aumône d'une mort rapide, au cas où ils se verraient découverts et cernés, afin de ne pas tomber vivants entre les mains cruelles et échapper aux tortures des « talapoins de la Sacrificature » dont le gentilhomme leur avait fait une description terrifiante.

 

Notre bestiaire avait l’esprit pratique et s’était dit que pour enlever l’animal au travers des menaces et des dangers, il était d'abord indispensable de le teindre. Il chercha quelle teinture provisoire pourrait le mieux résister aux intempéries éventuelles, et finit par s'approvisionner, tout bonnement, de quelques barils de l'Eau pour barbe et cheveux  la plus en vogue chez la gentry !

 

 

L’EXPÉDITION

 

Le petit équipage gagne l'Asie et remonte en radeau un grand fleuve birman, jusqu'à la ville sainte où avait été signalée la présence de l’animal sacré sur la carte. Ils gagnèrent l’amitié des habitants en se présentant comme chasseurs de fourrures et détruisant un couple de tigres qui terrorisait la région. Ils s’étaient également attirés l’amitié du mahout de l’éléphant blanc par le respect simulé qu’ils manifestaient devant l’animal. Ils préparèrent leur embuscade. Pendant que Mayëris détournait l’attention du cornac, l'un des chasseurs, se dressant dans les hautes herbes, lui ajusta, pour l'assoupir, avec la rapidité de l'éclair et avec l’aide de ressorts d’acier le contenu d’une bonbonne de chloroforme à t'extrémité de la trompe. La bête s’engourdit. Mayëris et ses hommes s’emparèrent du cornac, le ligotèrent et le bâillonnèrent. On transporta le malheureux et l’animal à demi comateux sur  le radeau embusqué sur les rives du fleuve.

 

 

On enleva de ses défenses tous les ornements d'or et  les bracelets de pierreries dont les femmes de la ville les avaient surchargées. On ouvrit les barils de teinture et toute l’équipe se mit à le  badigeonner, de la queue à ses larges oreilles, imbibant d'une double couche de la puissante liqueur jusqu'aux derniers replis de la trompe. Dix minutes après, l'éléphant  sacré, complètement travesti à l'exception des ivoires, était devenu nègre.

LE RETOUR

 

Le voyage de retour jusqu’à la mer s’effectua sans incident majeur à un détail près, le malheureux mahout toutefois était mort d’émotion. Ce fut la simple affaire d’une pierre au cou. Nous retrouvons le cynisme des Contes cruels : « Pascal nous dit qu’au point de vue des faits, le Bien et le Mal sont une question de « latitude ». La traversée fut donc paisible.

 

L’ÉLÉPHANT CAMÉLÉON

 

Arrivée à Londres, l’heure fut venue de faire les comptes mais le directeur du zoo et notre gentilhomme s’écrièrent «  Mais il est noir votre éléphant blanc » ! Il fallut donc le déteindre car on ne peut proclamer blanc ce qui est noir. Le lendemain, Mayëris revint avec les chimistes nécessaires pour procéder, sans délais à l'opération. Ceux-ci s'acharnèrent donc à « relotionner » aussitôt de réactifs puissants  le malheureux pachyderme. Mais les acides de la teinture initiale avaient pénétré profondément l'épais tissu cutané du proboscidien de sorte qu'en se combinant avec ces acides, les réactifs, appliqués à t'étourdie, produisirent un résultat inattendu. Loin de reprendre sa teinte natale, l'éléphant devenait vert, orange, bleu roi, violet, cramoisi, gorge de pigeon, chatoyait et passait par toutes les nuances de l'arc-en-ciel. Sa trompe, pareille au pavillon bariolé d'une nation inconnue, durant une accalmie, pendait, immobile, contre le mât peinturluré d'une de ses jambes immenses, si bien que, dans un saisissement, le directeur émerveillé s'écria « mais c’est l’éléphant caméléon » !

 

 

L’ÉLÉPHANT MEURT D’AMOUR

 

Le lord refusa cet épouvantable versicolore qui n’avait aucune valeur morale, coiffa son chapeau et s’en alla. Mayëris dont la cupidité était inlassable ne perdit toutefois pas le nord et demanda au directeur s’il existait une éléphante dans son établissement. Il en était une seule. Le dompteur se proposa alors de croiser les animaux et, au bout des deux ans de gestation, de produire l’éléphanteau mulâtre devant les tribunaux pour faire foi de la blancheur du père. L’idée était séduisante mais le directeur lui affirma que les éléphants captifs ne se livrent pas aux jeux de l’amour. Qu’à cela ne tienne répondit le bestiaire, lui il est blanc et je vais saupoudrer sa nourriture des aphrodisiaques les plus violents !

 

 

Mais le lendemain, on trouva le malheureux pachyderme inanimé. Les doses de chin-sing (Ginseng) avaient été trop fortes, l’éléphant blanc était mort d’amour !

 

 

Mayëris s’empressa à nouveau auprès de Lord W*** qui lui répondit qu’il ne voulait pas d’un mulâtre ! Il proposa toutefois au dompteur 5000 livres d’indemnité pour le défrayer, lui et ses hommes et lui conseilla de retourner se procurer un autre animal blanc. Mayëris médita de donner des suites judiciaires à l’affaire et voulut alors plaider mais les hommes de loi l’assurèrent qu’il perdrait sa cause ! Il accepta la somme avec ses hommes et quitta Londres. Il conclut alors très philosophiquement  « ... hélas, au lieu de me prémunir, à la légère, de cette Eau fatale pour teindre et ravir l’éléphant sacré de Bouddha, que n’ai-je songé à remplir, tout simplement et comme un symbole, mes lourds barils de fer d’un peu de noir de fumée ? ».

 

 

NOTES

 

(1)  A 262 - VOYAGES TRÈS EXTRAORDINAIRES DE SATURNIN FARANDOUL À LA RECHERCHE L'ÉLÉPHANT BLANC

 http://www.alainbernardenthailande.com/2018/06/a-262-voyages-tres-extraordinaires-de-saturnin-farandoul-a-la-recherche-l-elephant-blanc.html

(2) A 355 - «MÉMOIRES D’UN ÉLÉPHANT BLANC» - L’HISTOIRE DE L’AMITIÉ ENTRE UNE PRINCESSE SIAMOISE ET UN ÉLÉPHANT BLANC. http://www.alainbernardenthailande.com/2020/02/a-355-memoire-d-un-elephant-blanc-l-histoire-de-l-amitie-entre-une-princesse-siamoise-et-un-elephant-blanc.html

(3) A 356 - « L’ÉLÉPHANT BLANC DE SIAM » - UN FEUILLETON D’ARMAND DUBARRY (1893)

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/03/l-elephant-blanc-de-siam-un-feuilleton-d-armand-dubarry-1893.html

(4) A 357- L’ÉLÉPHANT BLANC DE GEORGES SAND

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/03/a-357-l-elephant-blanc-de-georges-sand.html

(5) Ce  contexte a été analysée de façon remarquable par Daniel Mont dans un article intitulé « GENÈSE ET SOURCES D'UN CONTE DE VILLIERS DE L'ISLE-ADAM : « La Légende de l'Éléphant blanc » in Revue d’histoire littéraire de la France, 1974, pp.  627-643.

 

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5 octobre 2020 1 05 /10 /octobre /2020 22:09

 

Nous connaissons le rôle important que jouent les nagas (นาค), ces serpents  infernaux dans la religion des peuples bouddhistes. Ils habitent un monde souterrain, gardent les trésors de la nature, sont attachés à l'eau et apportent la prospérité. Le naga a sa forme féminine, ce sont les nakhis (นาคี), le génie des eaux, représentés comme un serpent à tête humaine. Ils peuvent aussi prendre forme humaine, voyager sous terre, nager dans l'eau et voler dans les airs. On leur doit la fertilité du sol et la fécondité des femmes.

 

 

Plusieurs fois, les femmes de cette race, prenant forme humaine, contractèrent des unions avec les fils des hommes. L’un de ces nagas devint même, selon la légende roi du Siam et  voici à quelle occasion. L’histoire est un classique dans le folklore thaï. Elle nous est contée par Monseigneur Pallegoix en particulier (1). Il l’a puisée des Annales des royaumes du nord  (pongsavada mueang nuaพงศาวดาร เมือง เหนือ). Elles sont un abrégé de l’histoire avant la fondation d’Ayutthaya. « Cette première partie est pleine de fables, et présente peu de faits historiques » nous dit-il mais il se complet manifestement à nous narrer ces fables.

 

 

Nous retrouvons l’histoire chez d’autres érudits, Charles Lemire (2) ou l’explorateur Raoul Postel qui en donne une version cambodgienne plus ou moins similaire (3). Cette légende a connu  de nombreuses adaptations modernes, l'une des plus connues est une pièce de théâtre de 1917 du roi Vajiravudh (Rama VI) dont nous connaissons les goûts et les talents littéraires.

 

 

Elle est l’histoire de Phra Ruang (พระร่วง), figure légendaire de l'histoire thaïe et fondateur du premier royaume thaï qui a libéré le peuple du joug de l'ancien empire khmer et ce bien avant que ne commence l’histoire officielle qui débute avec Si Inthrathit (ศรีอินทราทิตย์) qui régna sur le royaume de Sukhothai entre 1238 et 1270,

 

 

fondateur de la dynastie qui porte le nom de Phra Ruang au sein de laquelle nous trouvons en troisième position Rama Khamhaeng (รามคำแหง), inventeur de l’écriture thaïe.  Cette légende est considérée avec une condescendance par les érudits (4). C’est pourtant lui qui a donné son nom à la dynastie (ราชวงศ์พระร่วง - ratchawong Phra Ruang

 

 

La légende commence à l’époque de Bouddha. Il était à prendre son repas, près du village sur l’emplacement duquel fut construite plus tard, la ville de Haripunchai (หริภุญชัย) l’actuelle Lamphun (ลำพูน). 

 

 

Cependant, le saint homme ne pouvait trouver d’eau pour faire ses ablutions et se désaltérer, un naga vint lui en apporter. D’autres sources affirment que sur l’ordre de ce reptile, l’eau jaillit aux pieds de Bouddha. C'est pourquoi il lui prédit, qu'en récompense de cette charitable action, au bout de mille ans, il établirait un empire qui embrasserait toute la contrée arrosée par la rivière qu'il venait de faire jaillir, et que les rois des pays voisins lui rendraient hommage, et que jamais l’eau ne manquerait dans les limites de son royaume. Il le posséderait comme prince indépendant, ne reconnaissant la suprématie de personne. Le feu et l’eau constituent une aumône aussi efficace que les autres, lorsqu’ils sont donnés avec cette grâce qui découle des services rendus. Au nombre des avantages promis par Bouddha, au reptile charitable se trouvait celui de recevoir les hommages de tous les princes des régions transgangétiques.

 

 

Environ neuf siècles et demi plus tard, régnait à Haripunchai dans le pays de Sayam ou Siam, un roi d’une grande piété nommé Phraya-Aphayakha-Munirat ou plus simplement Aphayakha-Muni. Fidèle observateur de tous les préceptes de la religion bouddhiste, il se retirait de temps à autre, sur une montagne très élevée pour y faire ses méditations et mener la vie d’un anachorète. Une reine des nagas, Nang, avait l’habitude de se rendre au même endroit pour s’y divertir ou pour y accomplir des actes de dévotion. Attirée par la renommée du prince siamois, elle passa trois jours et trois nuits en sa compagnie et eut commerce avec lui.

 

 

Avant de reprendre le chemin de ses états et de se séparer de son amante, Aphayakha-Muni donna à cette dernière son manteau royal richement orné et un anneau précieux. Cependant la princesse des nagas se retrouva enceinte dans son royaume souterrain. Elle pensa bien que son fils ne naîtrait point d’un œuf, ainsi que cela a lieu d’ordinaire chez les nagas, mais qu’elle allait donner le jour à un être vivant. Un sentiment de pudeur lui fit craindre que son aventure ne se trouvât divulguée parmi ses sujets, et elle se rendit de nouveau sur la montagne. L’enfant vint au jour dans l’ermitage même où elle avait rencontré le monarque siamois. La mère le revêtit du riche costume laissé par celui-ci, plaça l’anneau à son doigt, puis regagna son palais sous terre. Un chasseur qui passait non loin de là, entendit les cris poussés par le nourrisson.

 

 

Il l’emporta chez lui, ainsi que les objets destinés à le faire  reconnaître, puis, il le confia à sa femme, lui recommandant de le nourrir comme son propre fils. Le jeune prince fut élevé dans la pratique de toutes les vertus commandées par la loi. Quelque temps après, il arriva que le roi Aphayakha fit expédier à ses ministres et à sa noblesse, l’ordre de lui élever un palais. Par toute l’étendue du royaume, le peuple siamois se trouva mis en réquisition. Chaque maison fut conviée à fournir son contingent de travailleurs corvéables. Le chasseur, lui aussi, se trouva appelé. Il prit son fils adoptif avec lui, et comme il faisait une chaleur accablante, le jeune homme fut placé à l’ombre, dans l’intérieur même du palais. Cependant l’édifice se mit à trembler, le dôme s’inclina comme pour rendre hommage au fils de la nakhi et l’ombre du palais, elle-même, paraissait voltiger. Le palais semblait avoir reconnu son futur maître légitime. Informé de ce prodige, le roi demanda au chasseur, quel était le père de l’enfant trouvé au milieu de la forêt qu’il avait élevé comme son fils. Puis, sur la demande du monarque, il lui remit les objets déposés auprès du jeune enfant. Le roi, éclairé sur sa question de paternité, retint l’enfant après avoir fait donner une récompense au chasseur. Le fils de la naga reçut alors le nom de Arunnarat et Aphayakha le fit élever avec un autre de ses enfants.

 

 

 

Ce jeune prince si miraculeusement reconnu avait vu le jour en l’an 950 de l’ère Bouddhiste,  soit au quatrième siècle de notre ère. Il n’était autre qu’une incarnation du serpent charitable dont Bouddha avait prophétisé la gloire future.  Son père qui l’aimait beaucoup lui donna pour épouse la reine de Satchanalai (ศรีสัชนาลัย). Elle était  la dernière de sa lignée et son mari devint ainsi gouverneur ou plutôt prince feudataire du pays en question. C’est alors que son père lui donné le nom de Phra Ruang ou Phraya-Luang dont Monseigneur Pallegoix nous donne deux traductions possibles, il s’agit de thaï archaïque « l’auguste prince » mais aussi « le moine serpent » L’histoire même du personnage prouve à quel point cette dénomination lui convenait.

 

 

On lui attribue la fondation d’un grand nombre de pagodes et de temples. On lui doit notamment un édifice religieux construit à Satchanalai, en un endroit où jadis avaient été déposées des reliques de Bouddha.

 

 

En ce temps-là, l’état de Sayam (ce qui signifierait « peuples bruns ») se trouvait sous la domination du roi du Cambodge et lui payait tribut. Phra Ruang alla en personne, présenter ses hommages et porter des présents au monarque cambodgien. Les cadeaux étaient splendides : Boîtes, corbeilles, plateaux en or  massif  aux délicates sculptures, ceintures, bijoux enrichis de pierreries, langouti de soie, vêtements richement brodés soulevèrent l’admiration de tous. L'offre de deux éléphants blancs accrut encore l'enthousiasme général. Mais ce qui attira principalement les regards du roi cambodgien et des mandarins de sa cour fut un panier rempli d'eau lustrale, laquelle ne coulait point par les fentes. Les Siamois devaient en effet fournir de l'eau à la capitale khmère à titre de taxe, une eau sacrée puisée dans un lac non loin de Lopburi. En effet, les cérémonies khmères exigeaient l'emploi d'eaux sacrées provenant de toutes les parties de l'empire. Phra Ruang avait utilisé ses pouvoirs pour rendre les paniers en bambou imperméables afin qu'ils puissent être utilisés pour transporter l'eau au lieu de lourds pots en argile. Tous les trois ans en effet le tribut d'eau, contenu dans de grandes jarres en terre cuite, était acheminé par chariots tirés par des bœufs. Bien évidemment des jarres se brisaient en cours de route ce qui obligeait les tributaires à faire un second voire un troisième voyage pour honorer les demandes du souverain.


Surpris de ce prodige extraordinaire, le roi consulta du regard ses prêtres mais ceux-ci tinrent leurs yeux obstinément baissés, n'ayant trouvé aucune explication d'une telle merveille.

 

Le soir, la reine dit à son époux : « Sire, avez-vous donc oublié que l'aïeul de Phra-Ruang fit à votre aïeul don d'une épée à poignée d'ivoire et d'or, ce glaive étincelant indiquait aux rois khmers qu'ils eussent à se garder des princes Siamois. Aujourd'hui, votre vassal relève la tête ; ses présents ne sont qu'un prétexte. Il veut étudier par lui-même les dispositions de vos sujets et les ressources de vos états, Par bonheur, le Ciel a daigné vous avertir par un nouveau prodige : il vous fait entendre que, si vous laissez vivre cet homme, il ne tardera pas à vous surpasser en mérite et en vertu ». 

 

Au point du jour, les soldats du roi  entourèrent traîtreusement le monarque siamois, mirent à mort son escorte, puis, l'ayant chargé de chaînes, le traînèrent au palais ou le roi ordonna qu'on lui  tranchât la tête.

 

Mais, au moment où les gardes allaient exécuter cet ordre, Phra Ruang, qui appartenait par sa mère à la race des nagas, disparut tout à coup dans les entrailles de la terre qui s'entrouvrît. Et une voix terrible retentit dans la salle : « O roi, parce que tu as été avide, parce que tu n'as pas redouté le mensonge,  parce que ton âme s'est montrée aveugle pour le crime et que tu as insulté au vœu sacré de tes ancêtres, le Roi des Anges te condamne ! Les chiens et les vautours dévoreront implacablement tes chairs ! ».

 

 

A partir de cette heure fatale, l'étoile du Cambodge s'obscurcit. Quelques jours après, Phra Ruang, de retour dans sa capitale, déclara la guerre au roi cambodgien. Depuis lors, non  seulement le Siam ne paya plus de tribut, mais encore il contraignit le Cambodge à reconnaître son indépendance et à lui payer tribut.

 

C'est alors en effet que le Siam s'affranchit de la domination cambodgienne et se constitua en pays libre. Les Siamois victorieux commencèrent à prendre le titre de Thaïs, c’est-à-dire « libres ». Phra Ruang inventa ensuite l’alphabet thaï pour ne plus avoir à utiliser les caractères cambodgiens qu’il modifia dans la forme, ou l’antique écriture tham (ธรรม) des livres bouddhistes qui ne fut plus utilisée que pour les ouvrages religieux. Il aurait donc précédé Rama Khamhaeng de plusieurs siècles !

 

 

Il est de cette libération une version différente : Grâce à sa connaissance approfondie des textes sacrés  Phra Ruang avait rendu son corps invulnérable et acquis le pouvoir de donner la vie ou la mort par de simples paroles, en sorte que ce qu’il commandait devait nécessairement avoir lieu. Le roi Cambodgien le considérant comme un rebelle qui refusait le tribut d’une certaine quantité d’eau qui lui était due. Il envoya alors contre son vassal insoumis l’un des seigneurs de sa cour qui creusa une galerie souterraine allant du Cambodge qui jusqu’au Siam, débouchant dans le couvent oú Phra Ruang s’était retiré après avoir été ordonné moine pour y placer une sorte de poudre explosive. A peine l’émissaire sortant de sa cachette se fut-il présenté aux regards du prince Siamois que celui-ci, d’un seul mot, le changea en pierre ainsi que les troupes qui l’accompagnaient, que l’on reconnaît dans les « pierres levées » de Sukhothai ! C’est l’explication qui a le mérite du pittoresque de l’origine qui reste mystérieuse  des bornes sacrées que l’on retrouve essentiellement dans la Lanna (nord-ouest) et l’Isan (nord-est) dont on ne sait si elles sont des mégalithes pré-bouddhistes. Nous leur avons consacré un article ignorant alors cette interprétation probablement fantaisiste (5). Restons-en là !

 

 

 

 

LA MIGRATION DU MYTHE CHEZ LES AMÉRINDIENS ?

 

Cette légende par contre a été analysée par des érudits, le premier fut l’abbé Brasseur de Bourbourg en 1857 (6) 

 

 

et par le comte Hyacinthe de Charencey en 1871, ethnologue et linguiste   qui connaissait à peu près toutes les langues de la création (7).

 

 

L’abbé pour sa part connaissait parfaitement (ignorants que nous sommes !) le quiché, le cackchiquèle, le tzendalc, le maya, le nahualt et avait vécu pendant plus de 15 ans en Amérique centrale. Il put y découvrir, déchiffrer et traduire des manuscrits qui avaient échappé à la rage destructrice des Espagnols.

 

 

L’histoire primitive de l’Amérique centrale avant la découverte de Christophe Colomb est attachée au personnage légendaire de Votan (autre nom de Quetzalcoatl) sur lequel nous devons une étude à cet autre érudit que fut Léon de Rosny (8). Votan était le dieu-serpent des Aztèques. Personnage évidemment mythique et fils d’une serpente, il arriva en Amérique centrale venant on ne sait d’où, on ne sait quand (9).

 

Ne nous penchons par sur le mythe de Votan qui excède le cadre de ce blog. Nos érudits trouvent la trace du mythe de Phra Ruang en terre de Nouvelle Espagne par des coïncidences certes troublantes mais sans  en déterminer la filiation.

 

 

Il est au moins actuellement une certitude, c’est que ces civilisations amérindiennes  n’étaient pas d’origine autochtone mais incontestablement d’origine asiatique. Il suffit de regarder les portraits de ces amérindiens pour se convaincre que ce ne sont ni des Bantous ni des Caucasiens !

 

 

Venus d’Asie quand ? Nul ne le sait. Comment ? Probablement par voie de terre via le détroit de Béring (10).  Ce qui est devenu une certitude avec les analyses ADN effectuées par des généticiens américains au début de ce siècle n’était à l’époque de l’abbé Brasseur de Bourbourg et du comte Hyacinthe de Charencey qu’une hypothèse hardie mais séduisante. Elle valut au premier quelques sarcasmes (11).

 

Nous savons en tous cas que les Chinois avaient ou auraient découvert l’Amérique bien avant Christophe Colomb mais mille ans après l’existence de Phra Ruang , ce ne sont donc pas eux qui ont importé de mythe (12).

 

 

Y-a-t-il une communauté d’origine du mythe ? Votan et Phra Ruang sont tous deux considérés comme des sortes de demi-dieux bienfaisants, de véritables civilisateurs et des réformateurs. Tous deux sont donnés comme appartenant à la race des serpents et ce qui est plus significatif encore, c’est en cette qualité qu’ils peuvent pénétrer dans les entrailles de la terre même si nous ne connaissons pas les raisons pour lesquelles Votan se rattache à la race des reptiles. Ce culte du serpent n’a probablement pas été de toutes pièces, enseigné aux Américains par des colons d’origine Asiatique. Il faut évidemment faire sa part aux tendances naturelles de l’esprit humain.

 

Doit-on s’étonner de retrouver ainsi une légende égarée au fond du Siam ancien jusqu’en Amérique ?  Les découvertes utiles ont parfois bien de la peine à faire leur chemin, elles rencontrent souvent sur leur route d’insurmontables obstacles, mais rien en revanche n’est plus contagieux qu’un conte de nourrice qui finit toujours par se répandre au loin, en dépit des différences de langue, de race, de climat. Les symboles et les mythes voyagent plus vite que les inventions

 

Notons enfin que ce mythe du serpent, en dehors de son interprétation  freudienne se retrouve en d’autres lieux : pour ne parler que de l’Europe, le serpent souterrain des Celtes et des Gaulois

 

 

ou la Vouivre, selon les régions tantôt femme-serpent tantôt femme dragon.

 

 

NOTES

 

(1) « Histoire du royaume thaï ou Siam », volume 2, pages 58 s.

(2) « Exposé chronologique des relations du Cambodge avec le Siam, l’Annam et la France », 1879.

(3) « Sur les bords du Mékong », 1884.

(4) « THE ORIGINS OF THE SUKHODAYA DYNASTY » par Georges Coédès dans un article du Journal de la Siam Society de 1921, volume 14-1.

(5)  A 213- LES ORIGINES MYSTÉRIEUSES DES BORNES SACRÉES (BAÏ SÉMA) DES TEMPLES DE L’ISAN EN THAILANDE :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/a-213-les-origines-mysterieuses-des-bornes-sacrees-bai-sema-des-temples-de-l-isan-en-thailande.html

(6) « Histoire des nations civilisées du Mexique et de l'Amérique centrale,, durant les siècles antérieurs à Christophe Colomb, écrite sur des documents originaux et entièrement inédits, puisés aux anciennes archives des indigènes  - Tome premier, comprenant les temps héroïques et l'histoire de l'empire des Toltèques ». L’ouvrage a été réédité en 2010

(7) « LE MYTHE DE VOTAN - ÉTUDE SUR LES ORIGINES ASIATIQUES DE LÀ CIVILISATION AMÉRICAINE ». L’ouvrage a été réédité en 2014.

(8)  « Le Mythe de Quetzalcoatl » 1888.

(9) Voir l’article de l’abbé Domenech (« L’Amérique avant sa découverte » dans la Revue de Léon de Rosny « Revue orientale et américaine » en 1860.

(10) En mars 2006, Karl Bushby et l'aventurier français Dimitri Kieffer ont franchi le détroit à pied. Ils ont traversé une section gelée de 90 kilomètres de long en 15 jours. Pendant la dernière ère glaciaire, le niveau de la mer était suffisamment bas pour permettre le passage à pied entre l'Asie et l'Amérique du Nord à l'emplacement de l'actuel détroit. Cette voie aurait été empruntée par les premiers hommes ayant peuplé  le continent américain. Il y a entre 12 000 et 30 000 ans ?

 

 

(11) Voir l’article de l’historien, géographe et ethnologue Ernest Desjardins  dans la « Revue de l'instruction publique en France et dans les pays étrangers » du 11 février 1858.

(12) L'hypothèse de la circumnavigation chinoise fut soutenue en 2002 par un auteur britannique Gavin Menzies, marin de formation mais non historien. Selon lui, en 1421 sous le règne de l'empereur chinois Ming Yongle, la flotte de l'amiral Zheng He, un eunuque musulman, aurait contourné le sud du continent africain pour remonter l'Atlantique jusqu'aux Antilles. Une autre partie de l'expédition aurait franchi le détroit de Magellan pour explorer la côte ouest de l'Amérique et une troisième aurait navigué dans les eaux froides de l'Antarctique. Son ouvrage « Who discovered America » a été traduit en français en 2007 sous le titre « 1421, l'année où la Chine a découvert l'Amérique ». Il fit l’objet de critiques virulentes. S’il ne semble pas y avoir de traces concrètes de cette découverte, il ne faut pas oublier – et c’est une certitude – que bien  avant lui les Vikings avaient mis les pieds en Amérique

 

 

 

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21 septembre 2020 1 21 /09 /septembre /2020 22:31

La republication il y a quelques années du roman « l’amazone du roi de Siam » de Jane de la Vaudère dont la première édition est de 1902 a suscité notre  curiosité. Ignorant à peu près tout de cette autoresse, comme on appelait à son époque les « bas bleus », à part son existence, nous avons voulu nous pencher sur  cet ouvrage puisqu’il concerne le Siam, avec un titre  accrocheur autant que la couverture !

 

 

 

 

Il est un reproche que nous ne ferons pas à cette dame c’est de faire naître de son  imagination féconde l’existence des amazones du roi. Elles existèrent bel et bien, nous le verrons plus bas. Totalement oubliée de nos jours, nous pensions toutefois trouver sa trace dans la thèse de la princesse Marsi Paribatra sur laquelle nous nous sommes penchés (1) trouvant dans cet ouvrage ce que la princesse a si bien analysé, évasion dans le romantisme, évasion dans l’exotisme, évasion dans l’histoire, évasion dans la perversité, évasion dans le sexe, tous ingrédients qui firent pour l’essentiel le phénoménal succès dont jouit Jane de la Vaudère à son époque. Alors que la publication de chaque nouveau roman était saluée par des cris d’admiration de la critique littéraire frisant le plus souvent la flagornerie, la princesse ne lui fait pas l’hommage d’une ligne. Peut-être n’a-t-elle pas totalement tort ?

 

 

 

Le roman

 

Le roman se déroule sous le règne du roi Taksin dans les appartements des amazones. Il est évidemment suggestif dans la volupté, l'exaltation des joies charnelles ce qui nécessitait à tout le moins à cette époque une singulière audace, à une femme surtout.

 

La vierge frêle, guerrière enfantine, chevauche un lion que Jane de la Vaudère a dessiné sur la couverture, c‘est un symbole !

 

 

 

 

Nous découvrons au fil des chapitres le désir sexuel, l’horreur dans le sadisme des bourreaux et l’invention d’effroyables tortures. Le titre des chapitres est à la hauteur de l’ouvrage, nous n’en citons que quelques-uns  Le danger des caresses -  Mensonge de volupté - Nuits voluptueuses - La flagellation - L'immolation - Veillée d'amour ou de mort - La Pagode des tortures - La suppliciée - L'exécution - Le massacre.

 

 

A la suite de Kali-Yanà, l'amazone royale, nous pénétrons dans les gynécées où le roi entretient ses innombrables concubines.

 

Dessin de Robida

 

 

 

Il se passait dans ces asiles fermés à tous les regards d'étranges scènes de viol et de luxure. Le roi, possédé de désirs criminels, achetait des épouses trop jeunes et presque toutes mouraient au bout de quelques mois. Les familles se refusaient bien à vendre leurs filles, mais la crainte des représailles ou l'appât du gain triomphaient généralement des scrupules. En moins d'un an, cinquante frêles épouses avaient été offertes au bûcher da la crémation. Parfois, on en brûlait deux ou trois le même jour, et le peuple, soulevé par les familles en deuil, commençait à murmurer, ne reconnaissait pas, dans le satyre fantasque qu'était devenu PhajaTak, le bon roi de jadis.

 

 

 

 

Mais, à côté des courtisanes sacrées qui se livrent à toutes les débauches souvent saphiques, les amazones doivent immoler au roi toute affection terrestre : la virginité leur est imposée comme une loi rigoureuse. Cependant l'amour sait trouver le chemin de leur cœur et malgré la crainte d'épouvantables supplices, plus d'une se laisse émouvoir par les supplications d'un amant. Telle est Kali-Yanà, férue de tendresse pour un bel officier français, Maxime, en ambassade au Siam. Et Jane de la  Vaudère, a côté des pires orgies, des monstrueuses pratiques des prêtres de Bouddha, a placé une idylle délicieuse. La belle amazone en sus de ses fonctions belliqueuses a donc un cœur qui connaît des faiblesses. Elle ne craignait rien mais  tremblait de n'être pas aimée et  pleurait. Xali, autre amazone qui était son amie dévouée  l’engagea à ne pas violer son vœu de virginité et lui proposa diverses compensations en usage chez .les amazones du roi de Siam et chez les Parisiennes. « Tu songes aux caresses d'un amant, fait - elle dire à Xali. Garde-toi de succomber à cette tentation dangereuse ! Ou bien cueillions ensemble la fleur de flamme. Tu n'auras point à regretter les brutales entreprises d'un maître ».

 

 

 

 

Toutefois les savantes caresses de Xali ne purent distraire Kali-Yanà de son amoureuse pensée et elle brava les dieux et les lois en s'offrant à l'étranger. Elle s'échappa la nuit du palais pour le rejoindre, et tous deux voguèrent sur les canaux de Bangkok. Voilà alors des baisers de flamme, des scènes fiévreuses destinées à procurer au lecteur des frissons nouveaux. Hélas ! Le Français courtise également une fille du roi, la princesse Sayameda. Celle-ci le recevait chaque soir sans avoir failli car le jeune homme, par un raffinement voluptueux, ne se pressait pas de compléter son triomphe. Sayameda avait appris la science du baiser et le secret de tout donner avant la chute. La rivalité implacable de la fille royale et de l'amazone va s'achever dans la révolte et le sang ! Rien de plus horrible que  la description de la fuite des condamnés et la charge des huit cents éléphants écrasant le peuple. Seule sa qualité de Français fit échapper  Maxime au supplice : « Comme Français, d'ailleurs, tu m'es sacré !... Va-t’en ! » lui dit le roi.

 

 

Le plaisir à lire cet ouvrage vaut essentiellement pour les incontestables qualités d’écrivain  de Jane de la Vaudère dont le style souvent éblouissant, il faut le dire, nous fait supporter ce qui n’est que l’histoire d’une intrigue amoureuse et de jeux pervers dans un décor fastueux égrenée sur quelques centaines de pages.

 

 

L’incroyable fécondité de sa plume nous interpelle sur l’origine de ses sources à décrire un pays qu’elle n’a pas visité à une époque qui n’est plus la sienne. Elle a ouvertement et à diverses reprises été accusée de plagiat pur et simple (2). Faisait-elle appel à des « nègres » pour alimenter son imagination ? Il n’y aurait là rien de déshonorant. Alexandre Dumas était coutumier du fait mais rajoutait aux éléments fournis par ses collaborateurs le génie de sa plume.

 

 

 

Nous trouvons plus volontiers dans ce roman de lourds emprunts à l’ouvrage du Comte de Beauvoir qui fut en 1868 admis dans la plus secrète intimité du roi Rama IV. Nous en reparlerons plus bas. Sa description du corps des amazones royales est la plus sûre.

 

 

 

 

En ce qui concerne les tortures, il nous faut évidemment faire référence au « Jardin des supplices » d’Octave Mirbeau qui date de 1899. Jane de la Vaudère n’a pas pu l’ignorer, l’ouvrage ayant connu un succès tout autant morbide que retentissant

 

 

 

Les amazones, mythe ou réalité ?

 

Il faut faire justice de l’accusation selon laquelle l’existence des amazones serait née dans l’imagination de la romancière. L’existence de ce célèbre bataillon des quatre cents amazones du roi, ses plus fidèles gardes du corps, n’est pas contestable. Elles accueillirent Charles de Montigny lors de son ambassade en 1856. En dehors de Saturnin Farandoul qui fut leur colonel au cours de son épopée burlesque en 1879 (3),

 

Dessin de Robida

 

 

 

Nous les retrouvons dans un épisode du feuilleton d’Armand Dubarry (4). Lors de son « voyage autour du monde » en  1868 le comte Ludovic de Beauvoir les a rencontrées à la cour du roi Rama IV et nous en donne une belle gravure (5).

 

 

Leur existence a été contestée par l’abbé Chevillard (6) qui affirme qu’elles n’auraient existé que dans l’imagination de quelques voyageurs. Il affirme ne les avoir jamais rencontrées mais tout simplement parce qu’on ne les lui a jamais présentées. Peut-être aussi, le corps des amazones avait été dissous à la date où il écrit, sous le règne de Rama V. Peut-être aussi par pudeur ce que nous pouvons supposer lorsqu’il écrit « Par respect pour le lecteur, nous devons omettre une foule de détails sur la polygamie et les harems... »

 

 La réception qui fut faite à Beauvoir n’a eu rien à voir avec celle qui fut la sienne : Le comte voyageait avec le Duc de Penthièvre, petit-fils de Louis-Philippe.

 

 

 

 

Le roi qui n’avait pas à se féliciter de ses rapports avec Napoléon III réserva un accueil chaleureux au représentant d’une famille qui rêvait de détrôner l’empereur. Ces amazones existaient si bien qu’elles n’avaient pas échappé à l’œil observateur d’Henri Mouhot quelques années auparavant. (7). On peut difficilement révoquer ces témoignages.

 

 

 

Une plume infatigable

 

 

Née Jeanne Scrive à Paris le 15 avril 1857, mariée le 29 avril 1875 à un certain Camille Crapez dont elle ne porta jamais le nom, mariage de raison probablement. Elle en eut un fils, Fernand Crapez. Le divorce est prononcé le 5 mai 1898 par la 4e chambre du Tribunal civil de la Seine.  

 

 

 

 

Elle mourut à Paris le 26 juillet 1908 à l’âge de 51 ans. Les obsèques furent célébrées à l’église Saint Ferdinand des ternes le 29 juillet (8). Elle fut inhumée au cimetière Montparnasse.

 

 

 

 

Sa carrière littéraire commença en 1893 par d’aimables poésies suivie par ses romans qui la rendirent célèbre. En 15 ans, sa production référencée à la bibliothèque nationale est de 52 poésies, pièces der théâtre mais surtout romans et de 13 œuvres musicales, essentiellement des textes poétiques mis en musique (9). Elle a incontestablement fait du roman exotique un fonds de commerce comme d’autres firent du roman historique. Ses romans furent traduits en toutes les langues et au demeurant interdits longtemps en Espagne et au Portugal. Les tirages sont toujours de plusieurs milliers d'exemplaires.

 

 

 

 

 

Il est évidemment difficile pour un romancier à succès d'écrire chaque année deux ou trois romans de valeur. Les meilleurs génies, Balzac, Zola se sont usés à cette tâche de galériens.

 

 

 

 

Un écrivain, selon qu'il a peu ou beaucoup vécu, peut écrire un, deux ou trois bons livres. Tout le reste de sa production littéraire n'est que du métier. L'auteur mondain qui produit livre sur livre, les produit à la façon des petits potiers thaïs qui nous fabriquent des poteries de Ban Chiang à la grosse.

 

 

 

 

Ce n'est plus de la littérature, mais peut constituer une entreprise lucrative sinon honorifique. Elle multiplie les titres provocateurs dans ses romans passionnels

 

 

 

 

... écrivant de préférence combats, tortures et débauches de l'Inde, de l'Indo-Chine, du Siam et de l'ancienne Égypte en y ajoutant parfois une couverture excitante qui va attirer le chaland curieux ou polisson (10).

 

 

 

Une entreprise lucrative ?

 

 

La question vaut d’être posée ? Madame Jane de la Vaudère  ne vit pas comme une miséreuse. Dans un annuaire mondain de 1900, elle se domicilie à la fois dans son château de la Vaudère (à Parigné-l’évéque dans la Sarthe) qui lui venait de son ex-mari....

 

 

 

 

...et au 89 de la rue de la Boétie à Paris qui n’est pas un quartier de gueux (11). Parfois même dans la presse mondaine de l’époque ajoute-t-on à sa gloire littéraire un tortil de baronne, elle devient alors baronne de la Vaudère. Était-ce à son initiative ou à celle des plumitifs d’alors ? (12)

 

 

 

 

Quoiqu’il en soit, baronne ou pas, notre autoresse, n’est pas insensible aux biens de ce monde, il n’y a d’ailleurs pas de raisons qu’elle ne le soit pas.  Un  procès qui s’est déroulé devant le Tribunal correctionnel de la Seine sur une plainte à son encontre pour escroquerie par son éditeur va nous éclairer : les conventions avec son éditeur étaient de vendre de l’inédit 20 centimes la ligne et pour les rééditions 5 centimes seulement. L’éditeur plaidait l’escroquerie pure et simple, on lui vendait du réchauffé pour de l’inédit. La baronne a échappé à la qualification d’escroqueries mais n’a pas échappé à celle de mensonges (13).  Cette décision nous éclaire sur les profits que Jane de la Vaudère retirait ou espérait retirer de son activité débordante. 20 centimes la ligne de 1903 correspond à quoi ? Selon le convertisseur INSEE que l’on trouve partout, 1 franc de 1903 vaut 4 euro 2020. La ligne est donc payée 1 /5 soit 0. 20 francs ce qui correspond 80 centimes d’euros 2020. Une page de l'amazone du roi de Siam comprend 24 lignes  à 20 centimes soit 4.80 francs soit un peu moins de 20 euros 2020. Les 300 pages de notre ouvrage à 4 francs 80 la page représentent 1440 francs 1903  soit  un peu moins de 6000 euros 2020. A cette époque, un bon ouvrier gagnait 4 francs par jour, Le Figaro quotidien coûtait 15 centimes à Paris et 20 en province et un bon livre quelques francs en fonction de la qualité de l’édition. On conçoit évidement que ce mode de rémunération incitait notre autoresse à la productivité.

 

 

 

Son souvenir

 

Il ne subsiste plus qu’indirectement dans la commune de Parigné-l’évéque. Le château de la Vaudère est devenu maison d’hôte. Son fils Fernand Crapez fut maire de la commune de 1908 à 1935. Il était alors encore propriétaire du château. Il en fit don à la commune à la mort de son épouse en 1966. Une rue du village porte son nom bordant la maison de retraite portant le nom de ses deux fils

 

 

 

 

Il eut en effet deux fils, Alain

 

 

 

 

et Jean,

 

 

 

 

...décédés tous les deux, l'un de maladie, et l'autre à la guerre le 12 juin 1940.

 

 

 

 

Il demanda dans son testament qu’une maison de retraite et un lotissement, en copropriété, soient construits au lieu-dit : Cité de la Taille. Ce qui a été fait. La maison de retraite porte leur nom. La fortune de leur grand-mère a été bien utilisée. Nous tenons ces précisions ainsi que des photographie et des copies des actes d’état civil  de l’obligeance d’un habitant du village, Monsieur Pierre Naudet qui consacre un fort sympathique blog à la romancière (14) et s’attache auprès de la municipalité à ce qu’une place du village devienne le square Jeanne de la Vaudère

 

 

Jane de la Vaudère a marqué son époque, même plagiaire au moins partielle ou pas. Elle est un parfait exemple de ce que l’on a appelé la « littérature décadente » de la fin du XIXème siècle et pour cela mérite de ne pas être totalement oubliée.

 

 

NOTES

 

(1) Voir nos deux articles

A123. La Princesse Marsi Paribatra, Un Parcours Intellectuel Et Artistique Étonnant ! (1931-2013)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a123-la-princesse-marsi-paribatra-un-parcours-intellectuel-et-artistique-etonnant-1931-2013-119339418.html

A 188 - AUTOUR DE LA THÈSE DE S.A.S. LA PRINCESSE MARSI PARIBATRA « LE ROMANTISME CONTEMPORAIN » (1954).

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/07/a-188-autour-de-la-these-de-s-a-s-la-princesse-marsi-paribatra-le-romantisme-contemporain-1954.html

 

 

(2) Ainsi aurait-elle paraphrasé dans un de ses nombreux romans  maints passages de Madame Bovary. Le travail de démarquage a été soigneusement effectué par Georges Maurever en 1922 dans son « livre des plagiats ».

 

 

Il a été repris par Roland de Chaudenay  en 1990 dans son Dictionnaire des plagiaires.

 

 

 

En 1890 déjà, de son vivant, Han Ryner  dans « le massacre des amazones » parlait de pillage de Guy de Maupassant et de Jules Barbey d'Aurevilly.
 

 

 

 

De son vivant toujours nous lisons avec amusement dans  le périodique littéraire « la province nouvelle » d’octobre 1897 : « DE CI, DE LA - Il y a des gens qui ne lisent jamais. Ils ont tort et ne peuvent se figurer ce que la lecture a d'instructif. Feuilletons plutôt, si vous voulez, Notre cœur de Guy de Maupassantet les récents Demi-Sexes de Jane de la Vaudère. Nous y trouverons les curieuses coïncidences que voici .... ». C’est effectivement pratiquement du « copier-coller » ! Ces coïncidences sont relevées également dans l’article de Madame Sharon Larson «Jane de La Vaudere and Maupassant  : A New Appreciation of Plagiarism » 

 

(3) Voir notre article

A 262 - VOYAGES TRÈS EXTRAORDINAIRES DE SATURNIN FARANDOUL À LA RECHERCHE L'ÉLÉPHANT BLANC

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/06/a-262-voyages-tres-extraordinaires-de-saturnin-farandoul-a-la-recherche-l-elephant-blanc.html

 

 

 

 

(4) Voir notre article

A 356 - « L’ÉLÉPHANT BLANC DE SIAM » - UN FEUILLETON D’ARMAND DUBARRY (1893)

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/03/l-elephant-blanc-de-siam-un-feuilleton-d-armand-dubarry-1893.html

 

 

(5) Comte Ludovic de Beauvoir « Voyage autour du monde » publié en 1873.

 

 

 

 

(6) Abbé Chevillard « Siam et les Siamois » publié en 1889.

 

 

 

(7)  «Voyages dans les royaumes de Siam, de Cambodge et de Laos » (entre 1858 et 1861) récit publié post mortem dans « Le tour du monde » en 1868

 

 

 

 

(8) Annonce des obsèques dans « Le Figaro » du 28 juillet.

 

(9) La liste exhaustive se trouve sur le site de la BNF ; https://data.bnf.fr/fr/11910334/jane_de_la_vaudere/

 

(10) Relevons en particulier en sus de notre Amazone du roi de Siam qui est de 1902, « Mortelle étreinte » en 1891, « Les Demi-sexes » en 1897, « Trois fleurs de volupté » en1900, « Les courtisanes de Brahma » en 1903, « L'Amante du Pharaon (mœurs d’antiquités) » en1905, « Confessions galantes » en 1905, « Le Rêve de Mysès, roman d'amour de mœurs antiques » en 1905, « La Vierge d'Israël, antiquités roman de mœurs »en 1906, « Le Jardin du péché, roman passionnel » en 1907 « Les Androgynes, roman passionnel » en 1908, « Sapho dompteuse » en 1908. « Le Harem de Syla, roman passionnel » en 1909. Beaucoup sont publiés avec une couverture « évocatrice ».

 

 

(11) « Annuaire des châteaux » 1900-1901 qui est l’annuaire des vanités.

 

(12) Voir « La soirée parisienne » de Richard O’Monroy, le conteur de la vie parisienne (1890) ou « « Gil Blas », numéro du 9 janvier 1895.

 

 

 

 

(13) Tribunal correctionnel de la Seine, 9ème chambre, audience du 23 octobre 1903  publié dans « le Droit, journal des tribunaux » du 24 octobre 1903.

 

 

(14) http://jane-de-la-vaudere.over-blog.com/2020/01/qui-etait-jane-de-la-vaudere.html

 

 

 

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31 août 2020 1 31 /08 /août /2020 22:12

 

Nous avons consacré plusieurs articles aux représentations rituelles – sinon officielles – de Bouddha. Elles sont 66. Cinq d’entre elles représentent le maître étendu toujours sur le côté droit.

 

Ces cinq gravures sont extrqites de l'ouvrage de Khaisri Sri-Aroon « Les statues du Buddha en Thaïlande (Siam) », dont la dernière édition est trilingue (พระพุธทรูปปางตางๆ ในสยามประเทศ) publié à 2000 exemplaires sous l’égide du Ministère de la culture : 


la première représente les songes du futur Bouddha,

 

 

 

 

la suivante  représente Bouddha donnant l’enseignement à Asurindrahu,

 

 

une autre présente une prophétie,

 

 

elle est suivie par Bouddha sur sa fin donnant son enseignement à Subhadda

 

 

et enfin celle de la grande et totale extinction (1).

 

 

Nous avons par ailleurs fait justice d’une croyance trop répandue qui fait d’un personnage ventripotent et rigolard un « Bouddha rieur » ce qu’il n’est pas (2) !

 

 

Pourquoi ce choix systématique du côté droit ? Probablement parce qu’il est assimilé dans la tradition indienne au bien et le côté gauche au mal ? Dans la Bible aussi, le Christ est assis à la droite de Dieu. Lors de la passion de Jésus, c'est le bon larron qui est crucifié à sa droite.

 

 

 

 

Dextre de  Bouddha  - parcelle de l'infini - rayon de l'astre roi

Il existe pourtant de très rares représentations de Bouddha  (mais s’agit-il de lui ?) étendu sur le côté gauche. L’une des plus connue se situe au Cambodge mais dans ce qui fut le Cambodge siamois, dans la pagode de Preah Ang Thom dans le parc national, la montagne sacrée, de Phnom Kulen. Longue de 8 mètres, elle représenterait Bouddha atteignant le nirvana et daterait du XVIe siècle.

 

 

Celle du temple Wat Papradu (วัด ป่าประดู่) à Rayong est la plus connue, elle s’étend sur 11,95 mètres et 3,60 mètres de hauteur. Sa datation est incertaine.

 

 

 

Dans une petite chapelle du temple de Samret (วัด สำเร็จ) sur l’île de Samui se trouve un Bouddha de marbre blanc gisant sur le côté gauche dont les moines résidant disent qu’il a « plusieurs centaines d’années et serait venu de Ceylan ».

 

 

La chapelle contient 80 petites statues, ses portes sont verrouillées, le temple est à l’écart des circuits touristiques organisés et seuls ceux qui ont l’heur de convenir aux moines ont l’autorisation d’y pénétrer. Aucune précision n’a pu nous être donnée sur les raisons de cette position inhabituelle 

 

 

Le Wat Phuthanimit (วัดพุทธนิมิต) dans la province de Kalasin et le district de Sahasakan abrite à quelque distance des bâtiments conventuels dans une petite excavation de 5 mètres de largeur et 3 de hauteur une statue inhabituelle de dimensions plus modestes, 2 mètres de long et 5 de haut.

 

 

Elle semblerait de l’époque Dvaravati, Les habitants des villages voisins lui vouent un culte tout particulier. Le site d’origine est manifestement ancien et on y trouve de nombreuses bornes sacrées dont nous savons qu'elles datent aussi de cette époque et qu’elles sont pour l’essentiel spécifiques à la région de Kalasin (3).

 

 

Signalons enfin, bien que nous soyons en dehors des sites architecturaux et des statues de Bouddha gisant sur le côté gauche la présence au Musée National de  Nan d’une statuette représentant Bouddha gisant « du mauvais côté ». Selon Carol Stratton auquel nous devons une photographie, elle est datée du XIXe siècle (4).

 

 

 

Nous pouvions en rester là des questions que nous nous posions sur l’existence de ces  rarissimes représentations du maître gisant sur le côté gauche, quelques rares statues, une amulette, aucune représentation peinte et surtout aucune explication plausible de ce qui apparait en première analyse comme une incongruité. Nous avons toutefois trouvé une explication qui est plausible, sans qu’elle soit une certitude, c’est tout simplement qu’il ne s’agit pas de Bouddha lui-même mais probablement de l’un de ses disciples.

 

 

C’est tout eu moins une supposition concernant la représentation du Wat Phuthanimit que nous trouvons dans un petit ouvrage fort érudit concernant la province de Kalasin et qui donne de précieuses explications sur les plus importants de ses temples (5). Elle s’applique probablement aux autres représentations.

 

 

Il s’agirait de Moggallana le très saint (พระโมคคัลนะ-เถรเจ้า) parfois orthographié Mahamaudgalyayana, le second en titre des disciples mais le premier pour les pouvoirs surnaturels parmi ces disciples.

 

 

Bien que Bouddha en ait généralement réprouvé l’emploi, il aurait fait pour lui une exception tant la sagesse de Moggallana était grande (6). Il suit Saripputta, premier disciple, le Saint Pierre du bouddhisme


 

 

...et précède Ananda. Si Bouddha possédait des pouvoirs extraordinaires, Moggallana fut le plus célèbre pour ses miracles. Ananda, pourtant le disciple le plus proche, le Saint Jean du bouddhisme, et son cousin, ne put obtenir ces pouvoirs qu’après 25 ans d’entraînement.

 

 

Ils ne viennent jamais spontanément, l’homme les développe de vie en vie. S’ils apparaissent spontanément, c’est qu’ils ont été développés dans des vies précédentes.

 

Moggallana est le thaumaturge du bouddhisme par excellence.

 

Ces qualités exceptionnelles rendent fort plausible la possibilité d’une représentation dans la posture de la grande extinction mais en la différenciant de celle de Bouddha lui-même et le couchant sur le côté gauche.

 

 

NOTES

 

 

(1) Voir nos articles

A 237 - LES SOIXANTE-SIX REPRÉSENTATIONS RITUELLES DE BOUDDHA

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/08/a-237-les-soixante-six-representations-rituelles-de-bouddha.html

A 332- 1 - LES SOIXANTE-SIX REPRÉSENTATIONS RITUELLES DE BOUDDHA. (DEUXIÈME PARTIE)

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/09/a-332-les-soixante-six-representations-rituelles-de-bouddha.deuxieme-partie.html

A 332 - 2 - LES SOIXANTE-SIX REPRÉSENTATIONS RITUELLES DE BOUDDHA. (TROISIÈME PARTIE)

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/09/a-332-2-les-soixante-six-representations-rituelles-de-bouddha.deuxieme-partie.html

 

A 332-3 LES SOIXANTE-SIX REPRÉSENTATIONS RITUELLES DE BOUDDHA. (FIN)

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/10/a-332-3-les-soixante-six-representations-rituelles-de-bouddha.troisieme-partie.html

 

(2) Voir notre article  A 330 - QUI EST LE « BOUDDHA RIEUR » QUE L'ON PEUT VOIR EN THAÏLANDE ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/09/a-330-qui-est-le-bouddha-rieur-que-l-on-peut-voir-en-thailande.html

 

(3) Voir notre article A 213- LES ORIGINES MYSTÉRIEUSES DES BORNES SACRÉES (BAÏ SÉMA) DES TEMPLES DE L’ISAN EN THAILANDE

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/a-213-les-origines-mysterieuses-des-bornes-sacrees-bai-sema-des-temples-de-l-isan-en-thailande.html

 

(4) «  Buddhist Sculpture of Northern Thailand », 2003.

 

 

(5) « กาฬสินธุ์ » (en thaï) (ISBN   974484187 7)

 

(6) Voir le site (en anglais)  « Relatives and Disciples of the Buddha » :

https://www.budsas.org/ebud/rdbud/rdbud-00.htm

 

 

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12 août 2020 3 12 /08 /août /2020 22:15

 

Nous avons consacré deux articles au roi Li-Thai, petit-fils de Rama Kamhaeng-le- grand, qui régna de (environ) 1347 à 1368 sous le nom de Thammaracha Ier (1) en vous le présentant comme un pieux bouddhiste adepte du Théravada et premier souverain du Siam à avoir vécu comme moine une partie de sa vie, 30 ans peut-être. On lui doit, entre autres, l’une des plus belles représentations de Bouddha du Siam, le Phraputtachinnarat (พระศรีรัตนมหาธาตุ).

 

 

Il est aussi l’auteur (au moins présumé) du premier traité de cosmologie bouddhiste dont la date reste incertaine, (1348 ?) probablement un recueil des sermons prononcés lorsqu’il était encore moine et qui est considéré aussi comme l’un des premiers textes de la littérature siamoise et en tous cas le texte littéraire le plus important de l’époque de Sukhotai. Ce texte est connu sous le nom de Traiphum Phraruang (ไตรภูมิพระร่วง) c’est-à-dire les trois mondes du roi RuangLi-Thai est considéré comme l’un des piliers de la religion comme le sera son lointain successeur, le roi Mongkut, qui pensait en être la réincarnation.

 

 

Ce texte fut considéré comme aussi important que le Tripitaka (พระไตรปิฎก). Il l’est encore aujourd’hui. Ces trois mondes sont les mondes des sens, ceux des formes, et les mondes informels : Ce concept des trois mondes dont l’origine est probablement védique, ce sont les trois niveaux de la spiritualité, les trois sphères ou plans dans lesquels l'univers entier est analysé d'un point de vue éthique et spirituel, la sphère des sens c’est-à-dire le mondes des désirs, désirs des affections morales, désirs des objets extérieurs, désirs des aliments et désirs charnels ; la sphère matérielle est le monde des formes. Arrivé à ce monde par l'effet de la piété permanente,  l’homme conserve encore une substance corporelle, c'est pour cela qu'on l'appelle le monde des formes. Parvenu à la sphère immatérielle, l’homme se trouve sans souillures et sans désirs.'

 

 

Le texte est en réalité une étude « scientifique » de l’Univers considéré dans son ensemble. Le texte original est probablement basé sur les canons en pali et ses commentaires étudiés par le roi lorsqu’il portait la robe safran et constituait un recueil de ses sermons puisque son titre d'origine était le Traibhumikatha  (ไตรภูมิกถา) Sermon sur les Trois Mondes.

 

 

La forme comme nous allons le voir en est totalement décousue ce qui confirme qu’il s’agit bien de sermons compilés et assemblés en un volume sans ligne directrice et sur des sujets qui peu ou prou recouvrent la cosmologie de l’époque.

 

 

Le texte fut considéré comme si important qu’il déborda dans les pays voisins, au Cambodge et au Laos. Il resta texte fondamental jusqu’après la destruction d’Ayuthaya. S’il en existait des manuscrits, ils furent alors détruits mais le texte subsista par tradition orale. Lorsque la nouvelle dynastie s’établit à Thonburi Les Trois Mondes furent copiés et largement diffusés avec la bénédiction royale. Des peintures murales ornèrent de nombreux temples royaux et les manuscrits sur feuille de latanier se multiplièrent. Certains étaient fidèles à l'original du roi Lithai, d'autres – comme une compilation commandée par le roi Rama Ier au XVIIIe siècle - ont été modifiés ou altérés.

 

 

Nous le retrouverons sous une forme ou sous une autre en dehors des peintures murales dans la sculpture, la littérature et l'architecture traditionnelles. Des anecdotes et des références à cet énorme corpus  reviennent sans cesse dans l'art de la cour, la musique et les contes populaires. Les peintures murales ou les éléments architecturaux nécessitent d’être décodés par un bouddhiste instruit : par exemple l’élément architectural qui relie la flèche supérieure d’un chédi à son corps principal est souvent formé de 31 couches distinctes représentant le nombre des domaines habités par différentes formes de vie.

 

 

 

Ce texte fondamental fait l’objet de nombreuses et érudites études. (Nous donnons quelques-unes de ces sources en annexe). Toutefois la meilleure analyse qui en a été faite en français à notre connaissance est celle de Monseigneur Pallegoix qui lui consacre dans le premier volume de son Histoire du Siam un chapitre circonstancié (2). Ce volume est une description du pays, de ses habitants, de sa géologie, de la flore, de la faune, de son gouvernement, du commerce, de sa langue et de ses lois.

 

 

Mais comment connaître bien un pays si l’on n’en connait pas sa cosmologie et sa religion. La « foi du charbonnier », foi inébranlable, celle que Jean Paul II appelait le « fidéisme » est certes louable, elle est probablement celle de l’immense majorité des Thaïs qui pratiquent le bouddhisme théravada, Monseigneur Pallegoix est allé bien au-delà, fruit de sa connaissance de la langue vernaculaire et du pali tout autant que de ses liens d’amitié avec le moine Mongkut, devenu le toi Rama IV. 

 

 

« Les Siamois ont un ouvrage en soixante volumes qui s'appelle Trai-phum (les trois lieux) il embrasse tout le système des bouddhistes ». Mais  Il a aussi pris connaissance du canon bouddhiste proprement dit, le Tripitaka, qui comprendrait selon les éditions jusqu’à 232 volumes (3).

 

 

 

LA DESCRIPTION DE L’UNIVERS

 

Celui-ci comprend neuf degrés de sainteté : les trois voies, les trois fruits et l’extinction (le Nirvana) qui sont les moyens de traverser le monde.

 

Les talapoins sont les disciples de Bouddha doués de piété, de constance et de sagesse et sont divisés en huit ordres. Ils sont dignes de recevoir les offrandes des fidèles. Celui qui les salue ou qui leur offre des présents acquiert des mérites infinis.

 

Les trois pierres précieuses, ce sont les Ratanatrai  (พระรัตนตรัย) sont les trois diamants : Bouddha, les livres sacrés et le Sangha, la communauté monastique.

 

 

Il y a trois manières d'adorer : l'adoration du corps (ce sont les trois prosternations ou prosternements), l'adoration verbale, l'adoration mentale. Le plus grand pécheur peut obtenir son salut en adorant les trois diamants, excepté celui qui a commis un des cinq crimes suivants le meurtre de sa mère, le parricide, le meurtre d'un saint, tirer une goutte de sang du corps de Bouddha et la dispersion violente des talapoins,

 

Il est un article de foi, c’est celui de l'excellence et des mérites de bouddha : « Si un homme avait mille têtes, cent bouches dans chaque tête, cent langues dans chaque bouche, et par conséquent s'il avait dix millions de langues, quand il vivrait depuis la formation jusqu'à la destruction du monde, il ne pourrait pas célébrer suffisamment l'excellence de Bouddha qui consiste dans une miséricorde infinie et une science universelle ».

 

 

LA DESCRIPTION DES MONDES.

 

Chaque monde a un soleil et une lune qui tournent autour du roi des monts situé au milieu. Par espace, on entend la distance à laquelle peuvent parvenir les rayons du soleil, de la lune et aussi tout le firmament des cieux. L'espace se divise en huit lieux : La terre destructible par le feu, l'eau et le vent, la terre reconstituée à son premier état, les enfers grands et petits, la région des monstres et des géants, la région des animaux privés de raison, la région des hommes, les six ordres des cieux et enfin les cieux supérieurs qui se divisent en deux régions, celle des anges corporels et celle des anges incorporels.

 

La terre est supportée sur les eaux, les eaux sur l'air, à chaque point de l'horizon sont placés dix millions de millions de mondes, ou plutôt les mondes infinis et ces mondes sont tour à tour détruits de façon continuelle par l’eau, le feu et le vent en raison des perversions des hommes et des anges puis reconstruits (4).

 

Notre monde a en son milieu le Mont Meru, roi des monts, entouré de sept rangées de montagnes et de grandes îles situées aux quatre points cardinaux et deux mille petites îles qui entourent les grandes.

 

 

Il est lui-même entouré de hautes montagnes qui sont comme ses murailles. Le mont Meru est enfoncé de moitié dans une grande mer à une profondeur de quatre-vingt-quatre mille lieues, et il s'élève de quatre-vingt-quatre mille lieues au-dessus du niveau de la mer. Dans la grande mer, outre les petits poissons, il y a sept espèces de poissons énormes qui ont jusqu'à mille lieues de long.

 

 

Chaque monde est composé de la région des cieux, de la région des géants, de huit grands enfers entourés de leurs enfers plus petits, et au-delà un enfer d'eau corrosive. Chaque monde a trois cent soixante-dix mille trois cent cinquante lieues de circonférence, ces lieux étant quatre fois plus grande que nos lieux de 4 kilomètres.

 

 

 

Ces descriptions hyperboliques reposent sur la croyance que la terre est plate.

 

 

 

Par ailleurs, la question de la pluralité des mondes agite les philosophes et les scientifiques depuis au moins Epicure qui vivait  au troisième siècle avant notre ère.

Il existe vingt-sept constellations, le cheval, le trépied, le poussin, le poisson, la tête du cerf, la tortue, le navire, le cancer, l'oiseau, le singe, le taureau, la vache, la tête d'éléphant, le tigre, le serpent boa, la tête de buffle, le paon, la chèvre, le chat, le roi des lions, la reine des lions, l'ermite, le riche, le géant, !e rhinocéros mâle, le rhinocéros femelle, le grenier. Des spécialistes ont pu faire le parallèle entre ces constellations telles que reproduites sur des peintures murales et notre connaissance actuelle du ciel.

 

 

Nous avons aussi l’explication des éclipses de la lune et du soleil. Praathit, le soleil   (พระอาทิตย์) et Phrachan la lune  (พระจานทร์) sont deux frères qui ont un frère cadet appelé Phrarahu (พระราหู). Phraathit donnait l'aumône aux moines dans un vase d'or, Phrachan dans un vase d'argent, et Rahu dans un vase de bois noir. Ayant été un jour frappé par ses frères, il en conserva  un esprit de vengeance, et de temps en temps il sort de la région des géants, et ouvre sa bouche énorme, attendant le soleil ou la lune pour les dévorer lorsqu'ils passeront; mais lorsqu'il a saisi le soleil ou la lune, il ne peut pas les retenir longtemps à cause de la rapidité de leur course; et s'il ne les lâchait pas, ils le briseraient.

 

 

LES ANGES DES CIEUX INFÉRIEURS ET LES ANGES DES CIEUX SUPÉRIEURS.  

 

 

Il en est de nombreuses sortes réparties en six ordres en particulier ceux qui habitent sur les arbres et les montagnes, anges de la terre, ceux qui traversent les airs,  anges de l'air; ceux qui ont leur demeure sur le sommet des montagnes ou dans la partie supérieure de l'air égale à la hauteur de cette montagne, appelés les quatre grands rois-anges. Ils constituent le premier ordre. Ne parlons que d’eux. Le premier des rois-anges a sous sa domination les anges des parfums. Un autre a sous sa domination les anges ventrus. Un autre a sous sa domination tous les nagas, ces  serpents fabuleux qui peuvent prendre à leur gré la forme humaine ou une autre forme et qui sont dans les eaux ou sur la terre, Le dernier domine tous les anges qui ne sont pas soumis aux trois premiers rois. On les appelle quelquefois les quatre rois administrateurs du monde.

 

 

 

Les anges des cieux inférieurs 

 

 

 

Au-dessus des six cieux inférieurs il existe seize ordres d’anges corporels au-dessus desquels il y a encore quatre ordres d’anges incorporels. Les anges de la terre naissent de quatre manières, dans le sein d'une mère comme les hommes, dans des œufs comme les oiseaux, dans des fleurs comme le nymphéa. Quelques-uns enfin naissent d'eux-mêmes dans un état parfait. Ceux qui font leur demeure sur les arbres sont aussi appelés anges des arbres. Quelques-uns sont doux, et ne causent aucun dommage aux hommes qui coupent les arbres sur lesquels ils habitent, et vont s'établir ailleurs; d'autres au contraire sont irascibles et en tirent vengeance. Le plus puissant d'entre les anges de la terre et leur roi est appelé communément Phra Isuan, c'est le dieu Siva des Indous.  

 

 

 

Ces anges sont portés dans les airs avec le palais qu'ils habitent. Quelques-uns de ces palais sont de cristal, d'autres d'argent ou d'or et de pierreries très-brillantes. Ils sont abondamment pourvus de fleurs célestes, de musique et de délices de tout genre. Le soleil, la lune et toutes les étoiles sont autant d'anges aériens. 

 

Le vent, la pluie, les nuages les brouillards, la chaleur et le froid sont produits par certains anges l'ange du froid; l'ange de la chaleur; l'ange des brouillards; l'ange du vent;  l'ange de la pluie.  

 

Il est encore des anges au sommet du Mont Meru dans un ciel qui a dix mille lieues de largeur. Ils vivent dans un palais à mille portes, c’est le palais du roi Indra ou Phra-In. Celui-ci  a vingt-cinq millions d'anges femelles pour le servir.  

 

 

Les anges s'assemblent de temps en temps dans une salle immense. Là, Phra In  ordonne aux quatre rois-anges d'envoyer çà et là les anges qui sont sous leurs ordres, pour veiller au salut des talapoins dans tel ou tel temple. C'est là qu'on lit le catalogue des péchés et des mérites des hommes. Les mérites, écrits sur des tablettes d'or, sont gardés dans le ciel et Phra in envoie au roi des enfers le catalogue des péchés écrits sur des peaux de chien.

 

 

 

Les anges des cieux supérieurs

 

Il y a seize ordres d’anges corporels et quatre ordres d’anges incorporels. Certains ne sont adonnés qu’à la contemplation. Ils n'ont ni sexes, ni intestins, ni voies excrétoires; ils ne mangent rien et sont rassasiés d'une félicité continuelle. Ils n'ont pas le sens de l'odorat du goût, ni du toucher.Les anges incorporels n'ont point de corps, ils ont seulement une âme avec les esprits vitaux des yeux, des oreilles, des narines, de la langue, du cœur et des autres membres sans aucune forme ni couleur. Ils habitent dans des palais, mais ils sont tout-à-fait invisibles.

 

 

Monseigneur Pallegoix nous donne une très longue description de chacune de ces catégories d’anges qui peuplent les cieux. Nous ne venons d’en faire qu’un résumé. Le principe n’a rien pour le choquer. Les chrétiens connaissent les anges qui sont, sans que cette classification soit formellement dogmatique, classés par ordres croissants en chérubins, séraphins, trônes, dominations, vertus, puissances, principautés, archanges et anges. Ils peuplent, selon la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin, ce que les chrétiens appellent l’univers invisible. Ils sont en nombre incalculable puisque chaque baptisé est accompagné tout au long de sa vie par son ange gardien (5).

 

 

Ils peuplent, selon la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin, ce que les chrétiens appellent l’univers invisible. Ils sont en nombre incalculable puisque chaque baptisé est accompagné tout au long de sa vie par son ange gardien (5).

 

 

LA RÉGION DES ENFERS.

 

Nous avons au moins indirectement abordé cette question à l’occasion de la légende de la descente d’un pieux bouddhiste aux enfers (6).

 

 

C’est  encore une question qui ne dut pas perturber Monseigneur Pallegoix puisque la punition des méchants fait partie du dogme de son église mais la présentation bouddhiste est autrement plus pittoresque, c’est le moins que l’on puisse dire et une magnifique source d’inspiration pour les artistes.

 

 

Ceux qui pendant leur vie ont fait de bonnes actions « par pensée, par parole et par action », renaîtront après leur mort parmi les hommes nobles et riches ou dans quelque ordre des cieux. Mais ceux qui, pendant leur vie, ont commis de mauvaises actions « par pensée, par parole, par action et par omission », iront, après leur mort, dans le lieu de douleur, ou dans l'enfer ou dans la région des monstres ou deviendront animaux privés de raison ou bien fantômes. Ceux qui ont commis beaucoup de péchés descendront aussitôt dans les enfers mais ceux qui ont des péchés mêlés de bonnes actions naîtront dans la région du roi des enfers. Alors les démons des enfers les prendront par les bras et les traîneront au palais du roi des enfers, qui leur demandera s'ils n'ont jamais vu les députés des anges, c'est-à-dire un petit enfant dans l'ordure, un vieillard décrépit, un malade, un prisonnier chargé de chaînes, un condamné flagellé et un mort. Si vous en avez vu, pourquoi n'avez-vous donc pas pensé à la mort et à faire des actes méritoires? Alors il leur rappellera les bonnes actions de leur vie passée, et s'ils peuvent se les rappeler, ils sont délivrés des enfers; s'ils en ont perdu le souvenir, les démons les attachent et les conduisent dans l’un des enfers, selon ce qu'ils méritent. C’est en quelque sorte le jugement dernier de la Bible. Il y a huit grands enfers et chacun des grands enfers est entouré de seize autres enfers qui eux-mêmes sont entourés de quarante enfers plus petits. Les huit grands enfers ont la forme d'un coffre de fer carré, de cent lieues de longueur, autant de hauteur, de largeur et d'épaisseur. A chacun des côtés est une porte à l'entrée de laquelle les rois des enfers, ont placé leur tribunal.

 

 

Le premier enfer est celui du vent, un vent qui ressuscite les morts pour qu’ils soient  tourmentés de nouveau. Ceux qui ont tué les animaux, les voleurs, les ravisseurs, les rois qui entreprennent des guerres injustes, les oppresseurs des pauvres iront dans cet enfer; Là, les démons  armés de couteaux et de haches, les coupent par morceaux en sorte qu'il ne reste que les os. Alors il souffle un vent par la vertu duquel ils reprennent la vie, et leurs corps redeviennent entiers comme auparavant en se rencontrant les uns les autres, ils sont transportés de fureur, leurs ongles se changent en lances et en épées; ils se percent et se tuent mutuellement. Ils renaissent de nouveau par la vertu du vent et sont de nouveau coupés en morceaux par les satellites ou les démons, et ils périssent et renaissent successivement jusqu'à ce qu'ils reprennent une nouvelle vie dans la région des monstres; ensuite ils deviennent animaux, puis hommes lépreux, fous, pauvres ou difformes. Un jour dans cet enfer équivaut à neuf cent mille années terrestres.

 

 

Le second enfer au-dessous du précédent comporte une lame de fer élastique qui frappe les corps des damnés. Les démons de cet enfer attachent les damnés avec des chaînes de fer et les étendent sur un pavé de fer rouge; alors ils font vibrer une lame de fer qui les coupe et les dissèque par morceaux. Mais les morts ressuscitent et cherchent à fuir; bientôt repris par les démons, ils sont soumis à des supplices nouveaux et variés et en même temps ils sont brûlés par le feu. Un jour dans cet enfer équivaut à trente-six millions d’années parmi les hommes. Quand les damnés sortent de cet enfer, ils sont encore tourmentés dans l'enfer supérieur, et ensuite passent par tous les ordres mentionnés plus haut. Tous ceux qui, excités par la colère, ont chargé de liens d'autres hommes ou des animaux, les faux talapoins, les menteurs, les brouillons, ceux qui ont étouffé par le feu dans leur retraite les rats ou les serpents vont dans cet enfer.

 

 

Le troisième enfer situé au-dessous du précédent est celui d'une montagne qui écrase les damnés; Ceux qui sont condamnés à cet enfer ont un corps de bœuf, de buffle, de cheval, d'éléphant, de cerf, avec une tête d'homme, ou un corps d'homme avec une tête de bœuf, de cheval, etc. Les démons les chassent comme des troupeaux, les frappent fréquemment avec des barres de fer rouge. Ils fuient entre deux montagnes qui bientôt se heurtent l'une contre l'autre, et les damnés sont tous broyés. Là aussi, aux quatre points cardinaux, sont des montagnes rondes qui roulent tour à tour et écrasent les animaux de cet enfer. Après la mort, la résurrection et de nouveaux tourments.  Y Sont condamnés tous ceux qui traitent durement les troupeaux et les bêtes de somme; les pécheurs et surtout les chasseurs. Ceux qui sortent de cet enfer doivent passer par tous les enfenfers supérieurs et par tous les autres degrés déjà cités. 

 

 

Le quatrième enfer est celui des pleurs et des gémissements des damnés; il est situé au-dessous du précédent. Il est rempli de fleurs de nymphéa, de fer rouge, très-serrées, épineuses, au milieu desquelles les damnés sont plongés et brûlent aussi bien intérieurement qu’à l'extérieur, en poussant des hurlements et des gémissements épouvantables. Sont condamnés à cet enfer pour quatre mille ans surtout les adultères de l'un et l'autre sexe, les faux témoins, les calomniateurs. Un jour dans cet enfer équivaut à cinq cent soixante-seize millions d'années terrestres. Lorsque leur temps est expiré, les damnés passent dans tous les petits enfers qui l'environnent, ensuite ils montent aux enfers supérieurs et ensuite par tous les autres degrés de peines déjà cités.

 

 

Le cinquième enfer est situé au-dessous du précédent,   il est aussi planté de fleurs de nymphéa armées de pointes de fer rouge sur lesquelles sont placés et brûlent les damnés qui poussent des hurlements horribles; mais toutes les fois qu'ils sautent en bas, les démons les broient aussitôt avec un maillet de fer. Nouvelle résurrection, nouveaux supplices. A cet enfer sont condamnés surtout ceux qui ont brisé les têtes des animaux, et ils sont tourmentés pendant huit mille ans.

 

 

Le sixième enfer est celui de la chaleur intense des charbons ardents et des flammes. Les damnés y sont mis à de grandes broches de fer; alors s'allume un grand feu qui les cuit. Quand ils sont tout à fait rôtis, les portes de l'enfer s'ouvrent d'elles-mêmes, et des chiens énormes armés de dents de fer se précipitent aussitôt et dévorent les chairs rôties des damnés, qui bientôt ressuscitent, sont de nouveau mis à la broche et de nouveau dévorés. Les incendiaires surtout et tous ceux qui ont fait cuire des animaux sont y condamnés et leur supplice dure seize mille ans.

 

 

Dans le septième enfer le feu est beaucoup plus intense que dans le précédent. II y a une montagne très élevée et escarpée que les damnés s'efforcent d'escalader pour échapper aux démons qui les poursuivent. Dès qu'ils sont arrivés au sommet de la montagne, un tourbillon de vent très violent les saisit, les précipite en bas, et ils tombent sur des pieux de fer rouge qui les percent et les brûlent. Leur supplice dure des millions d’années. Sont condamnés à cet enfer les rois cruels qui ont fait empaler des hommes.

 

 

Dans le huitième enfer, le feu brûle sans cesse et  cet enfer est plein de damnés, de sorte qu'il n'y a pas de place vide. C'est le dernier et le plus profond des enfers, il est plein d'un feu continuel au milieu duquel les damnés percés de toutes parts de broches brûlantes sont tourmentés par des flammes dévorantes depuis l'apparition du soleil et de la lune jusqu'à l'apparition du nuage qui annonce la destruction du monde. On met dans ce lieu tous ceux qui ont commis des péchés continuels, les rois avides de guerres, les persécuteurs des saints, les parricides, ceux qui ont tué leur mère ou un saint, les infidèles, c’est-à-dire, ceux qui sont hors de la religion, et ceux qui trompent les hommes par des comédies, des danses et des bouffonneries.

 

 

Chacun des huit grands enfers a pour cortège seize enfers plus petits dont le nombre s'élève donc à cent vingt-huit.

 

Ils ont aussi la forme d'un coffre de fer de trente lieues de longueur, de largeur et de hauteur. Ils sont placés par quatre, aux quatre angles de chacun des grands enfers. Le premier de ces quatre petits enfers est rempli d’excréments et y fourmillent de grands vers qui percent et tourmentent les damnés. Le second est plein de cendre brûlante dans laquelle les damnés sont plongés et se roulent jusqu'à ce qu'ils soient réduits en cendre. Le troisième est planté d'arbres dont les feuilles sont des glaives à deux tranchants. Lorsqu'un vent violent souffle, les feuilles tombent de toutes parts sur les damnés et coupent leurs membres par morceaux. En outre, des corbeaux et des vautours aux becs de fer se jettent sur eux, les déchirent, les dissèquent et dévorent toute leur chair avec les entrailles. Le quatrième est le fleuve salé, il est plein d'eau extrêmement salée. Les damnés font tous leurs efforts pour arriver près de ce fleuve afin d'apaiser leur soif; mais il faut marcher sur de grandes épines de fer qui leur déchirent tout le corps; et aussitôt qu'ils sont descendus dans l'eau, les démons les percent à coups de traits ou de trident, ou les pêchent avec des hameçons comme on pêche des poissons, et lorsqu'ils les ont tirés à terre, ils les broient, leur arrachent les entrailles et les coupent en morceaux. Quelquefois même, pour étancher leur soif, ils leur versent du fer fondu dans la bouche.

 

 

En dehors des enfers secondaires il y a dix autres petits enfers qui les entourent de chaque côté, ce qui fait quarante pour chaque grand enfer. On les appelle les régions du roi des enfers, et ils sont au nombre de trois cent vingt; mais il suffira de parler de dix, parce qu'ils sont disposés dix par dix et que chaque dizaine est semblable. Le premier de ces petits enfers est une grande marmite de fer dont l'ouverture a soixante lieues de diamètre, elle est pleine de fer fondu et bouillant, dans lequel on fait cuire les damnés comme des grains de riz dans un chaudron. Le second est rempli d’arbres épineux. Les damnés, serrés de près par les démons, essaient de monter sur les arbres dont les épines déchirent leurs corps les corbeaux et les vautours se jettent sur eux et avec leurs becs de fer ils les déchirent, leur arrachent les entrailles et dévorent leur chair à cause du fer fondu et bouillant dans lequel les démons plongent les damnés après les avoir enchaînés. Le quatrième, enfer est celui des balles de riz parce qu'il y a un fleuve auprès duquel accourent les damnés pour étancher leur soif; mais dès qu'ils ont mis de l'eau dans leur bouche, elle se change en balle de riz ardente qui brûle leurs entrailles. Le cinquième est peuplé de chiens monstrueux armés de dents de fer qui se précipitent sur les damnés et dévorent leur chair. Le sixième porte le nom des montagnes ardentes qui par une rotation rapide écrasent les damnés et les réduisent en poudre. Le septième est mer d'airain fondu dans laquelle nagent les damnés qui sont pris à l'hameçon par les démons, traînés au rivage où on leur fait alors avaler de l'airain fondu. Le huitième est plein de boulettes de fer rouge que les satellites font avaler aux damnés. Dans le neuvième enfer les damnés ont aux pieds et aux mains des lances au lieu d'ongles, et ils se déchirent eux-mêmes. Les démons munis de différentes armes les percent et les coupent de toute manière. Le dixième porte le nom des pierres qui écrasent. Là, les damnés sont exposés à une pluie continuelle de pierres brûlantes qui les écrasent et les réduisent en poudre

 

 

 

Il existe encore des enfers qui occupent l'espace entre les mondes joints et là où il y a trois mondes qui se touchent. Dans cet enfer règnent des ténèbres éternelles et très épaisses; c'est la demeure des infidèles et des impies qui pensent qu'il n'y a ni péchés ni vertus. Ils naissent dans cet enfer avec une figure horrible et un corps énorme; ils sont accrochés par leurs ongles aux montagnes qui sont les murailles du monde, comme les chauves-souris se suspendent aux arbres; si quelquefois ils se rencontrent, ils se mordent et se luttent jusqu'à ce qu'ils roulent en bas dans l'eau qui supporte le monde. Cette eau devient aussitôt corrosive et dissout tous leur corps. Ensuite ils ressuscitent et s'efforcent de remonter avec leurs ongles sur les murailles du monde; ils se rencontrent de nouveau, luttent, sont précipités dans les eaux corrosives où ils sont dissous, et leur supplice recommence sans interruption.

 

 

Cette longue description des enfers et des démons n’a probablement pas étonné Monseigneur Pallegoix, la croyance aux démons faisant partie des dogmes de son église (7).

 

 

LE MONDE DES MONSTRES

 

Au-dessus des enfers et dans les forêts est la région des monstres. Ces pret  (เปรต) sont hideux, ce sont l’équivalent de nos démons ou les âmes des morts. Il ne faut toutefois pas les confondre avec les PHI dont nous avons longuement parlé (8). Ce sont des fantômes affamés. Ils souffrent une soif continuelle mais ils ne boivent pas d’eau. Ils errent pour boire l'humeur qui coule des narines, la sueur, la salive, les flegmes, le pus, l'urine, les excréments, les charognes, toutes les ordures qui font leurs délices. Certains ont une bouche aussi petite que le trou d'une aiguille et souffrent une faim continuelle. D'autres, ressemblent à des squelettes, et répandent une puanteur insupportable. Quelques-uns ont la forme de serpents, de cerfs, de chiens, de tigres, etc. Il y a des pret qui n'ont qu'un pied, un œil, une main; il y en a qui vomissent des flammes par la bouche, dont te corps est enflammé, et qui ont des cheveux hérissés et brûlants; il y a des pret blancs, noirs, jaunes, gigantesques, couverts de tumeurs qui répandent du sang et du pus, à demi-pourris, avec une tête énorme, des ongles de fer rouge; qui ont un corps humain avec une tête de bête ou un corps de bête avec une tête humaine. Ce sont des damnés mais leurs peines peuvent être abrégées et même supprimées par les prières et les aumônes des vivants.

 

 

LES ANIMAUX PRIVÉS DE RAISON.

 

Les animaux sont incapables de sainteté. On les divise en quatre classes, les animaux sans pieds, les bipèdes, les quadrupèdes, les multipèdes.

 

 

On y compte les nagas ou serpents, qui ont la faculté de prendre la forme des hommes et même des anges :

 

 

Ils ont sous terre un royaume de cinq cents lieues de largeur et une ville magnifique resplendissante d'or et de pierres précieuses où habite leur roi. Ils sont doués d'une force admirable et soufflent un poison mortel peuvent même tuer les hommes par leur seul regard ou par le contact. Les Garuda sont des oiseaux monstrueux, avec le corps d'un homme et le bec d'un aigle; ils habitent le bas du mont Meru. Ils peuvent saisir et dévorer les nagas de la petite espèce, mais ils ne peuvent pas enlever les gros.

 

LES HOMMES

 

L'homme est appelé Manut  (มนุษย์) parce qu'il est doué de raison et d'intelligence plus que les autres animaux. C’est l’homo sapiens. Ils se divisent en deux classes,  les méchants et les sages.

 

 

Ils sont soumis à cinq commandements : ne pas tuer les animaux, ne pas voler et tromper, ne pas commettre la fornication et l'adultère, ne pas mentir, ne pas boire toute espèce de liqueurs enivrantes. Les hommes pieux en ajoutent trois : s’abstenir de nourriture depuis midi jusqu'à l'aurore; s'écarter des comédies, de la danse, des chansons, des fleurs et des parfums; ne pas dormir ni s'asseoir sur un lit précieux ou élevé de plus d'une coudée, ni sur des coussins.

 

 

Il y a trois prières à pratiquer et ceux qui les récitent pensent s'acquérir de nombreux mérites : La première est la récitation des trente-deux parties du corps humain, par laquelle on se rappelle l'instabilité des choses humaines et la mort (9). La seconde prière est l’énumération des qualités divines de Bouddha. La troisième est une invocation à Bouddha, à la nature et aux talapoins : « Je sais et je crois que Bouddha est mon refuge, je sais et je crois que la nature est mon refuge, je sais et je crois que les talapoins sont mon refuge ».

 

 

DE L'ORIGINE DES CHOSES.

 

Toutes les créatures ont un commencement qui n'apparaît pas. On ne connaît pas l’origine des choses et il n’est pas séant de faire des recherches sur cette origine.  Les bouddhistes ne reconnaissent donc aucune cause première créatrice, mais ils supposent toutes choses créées : Tout se fait, est gouverné et coordonné par le mérite ou par le démérite. Les vertus générales des tous les être doués de  vie conduisent à la reconstruction des mondes, des cieux et tous les biens en général. Les vices des animaux conduisent à la destruction des mondes, aux enfers, aux différents degrés de peines et à tous les malheurs en général : La beauté, la noblesse, les honneurs, les richesses, la santé et une vie heureuse proviennent des vertus de chacun dans ses vies antérieures de même que la difformité, une basse extraction, les opprobres, la pauvreté, les maladies et les infortunes découlent du démérite de chacun dans les temps passés.

 

 

DE LA TRANSMIGRATION DES ÀMES.

 

Nous sommes évidemment au cœur du bouddhisme. 

 

Quand une personne meurt,  aussitôt le mérite et le démérite se présentent à lui. Si c'est le mérite qui ouvre la voie le premier, il renaîtra dans une vie meilleure et plus heureuse. Si c'est le démérite qui ouvre la voie, il renaitra dans une condition plus méprisable, ou bien descendra de quelques degrés dans quelque degré des enfers ou dans la région des monstres. Ceux qui sont dans les cieux, lorsqu'ils meurent, passent sur la terre ou dans les enfers; mais ceux qui sont dans les enfers ne peuvent reprendre une nouvelle vie parmi les hommes, qu'après avoir passé par tous les enfers supérieurs en suivant les degrés, ensuite dans la région des monstres, la région des géants et enfin par le corps des animaux. Chacun subit des transmigrations innombrables, une succession continuelle de naissances et de morts. Excepté Bouddha et les saints du premier ordre, tous oublient leurs vies passées dont le souvenir est effacé à chaque fois par un certain vent.

 

 

Les âmes doivent nécessairement subir des transmigrations jusqu'à ce que, s'élevant peu à peu par les huit degrés de sainteté, elles soient délivrées de toute concupiscence et alors, ayant traversé la mer orageuse de ce monde, elles abordent au rivage tranquille et éternel que l'on appelle  le royaume immortel et précieux de la grande extinction ou anéantissement.

 

 

CONCLUSIONS.

 

Les conclusions du prélat n’ont rien pour nous étonner, c’est une position que nous retrouverons ainsi développée beaucoup plus tard chez le Pape Jean-Paul II (10)

 

« Quoique les bouddhistes donnent de grandes louanges à leur Bouddha, cependant on peut donc conclure que la religion des bouddhistes est une religion d'athées et quoique cette religion cherche à réprimer les vices par la crainte des châtiments, elle n'offre cependant aucune récompense aux vertus, sinon des plaisirs passagers, et à l'abîme épouvantable de l'anéantissement ! ». Nous ne résonnerons pas en théologien comme sa Sainteté Jean Paul II.

 

 

 

Mais ce texte du XIVe siècle a beaucoup à nous apprendre sur l'essence du bouddhisme et les racines de la culture siamoise. La monarchie thaïe est fortement influencée par les concepts hindous et bouddhistes de la cosmologie. Le monarque est considéré comme un demi-dieu et une réincarnation d'un dieu hindou, et un avatar de Rama, Vishnu, Shiva ou Indra  qui a le droit divin de gouverner son royaume et le devoir de protéger son peuple. Lorsque sa mission est accomplie, il retournera dans les cieux. Ainsi, lorsqu'un roi décède, on prépare le chemin de son ascension. Nous en avons eu une démonstration éclatante lors des cérémonies de crémation de feu le roi Rama IX le 26 octobre 2017 qui préparèrent son retour en tant que Dieu au mont Meru. Le complexe de la crémation reproduit le concept de la cosmologie bouddhiste tel que détaillé dans Traibhumikatha. Le bâtiment central et principal, est une structure  carrée en forme de tente avec un toit à plusieurs niveaux surmonté d'une flèche dorée, symbolise le manoir d'Indra au sommet du mont Meru (11).

 

 

Le Traiphum Phraruang connaît toujours en ce siècle une large diffusion y compris sous les formes actuelles de l’audio-visuel (12).

 

 

NOTES

(1) Voir nos articles

30 : Le déclin de Sukhotai sous le règne du Roi Lithai ? :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-30-le-declin-de-sukhotai-sous-le-regne-du-roi-lithai-104137500.html

 

RH 15 :  LE ROI LITHAI DE SUKHOTAI (1347-1368 OU 1374). http://www.alainbernardenthailande.com/2017/05/rh-15-le-roi-lithai-de-sukhotai-1347-1368-ou-1374.html

 

(2) « Histoire du royaume thaï ou Siam », premier volume, chapitre XV, publié à Paris en 1854 : CHAPITRE QUINZIEME « ANALYSE DU SYSTÈME BOUDDHISTE, TIR DES LIVRES SACRÉS DE SIAM », pages 417-478.

 

(3) Cette volumineuse source du bouddhisme n’est en soi pas étonnante et de toute évidence la connaissance de ces textes dans leur globalité dépasse les capacités d’un bouddhiste « de base ». On peut être bon chrétien sans connaître les 217 volumes de la Patrologie de l’abbé Migne publiés entre 1844 et 1855 (Patrologia latina et Patrologia Graeca), ensemble des textes des pères et docteurs de l’église que l’on n’étudie que dans les facultés de théologie. Après des études de philosophie, les postulants à la Compagnie de Jésus (jésuites) à laquelle appartient le Pape François doivent étudier la théologie pendant 5 ans (licence et maitrise, certains pouvant aller jusqu’au doctorat). Nous ne sommes plus au niveau de la « foi du charbonnier » !

 

 

(4) Toute cette cosmologie repose sur une croyance en un univers infini. En sommes-nous si loin de nos jours ? Les scientifiques nous apprennent que le diamètre de l'Univers observable serait d’environ 93 milliards d'années-lumière soit 8,8 × 1023 km (8,8 × 1026 m), ou encore 880.000 milliards de milliards de kilomètres  et admettent aussi qu’il est en perpétuelle extension mais aucun d’entre eux n’est capable de dire s‘il est fini ou infini.

 

 

(5) Le Pape François a rappelé à l’occasion de plusieurs homélies le jour de leur fête, le 2 octobre, la réalité de leur existence. Il les compare à un « compagnon de voyage » : « Ce n’est pas une doctrine un peu fantaisiste sur les anges : non, c’est la réalité », avait-il déclaré en 2014. Et en 2015, lors de cette même fête, il déclarait encore : « Il est comme un ambassadeur de Dieu avec nous. Et le Seigneur nous dit ”Ayez du respect pour sa présence !” Quand nous faisons un mal et nous pensons que nous sommes seuls : non, il est là. (…) Le chrétien doit être docile à l’Esprit Saint. La docilité à l’Esprit Saint commence avec cette docilité aux conseils de ce compagnon de chemin ». Le livre de Werber, l’empire des anges a remis dans l’actualité la question de la réalité de leur existence.

 

 

(6) Voir notre article A 375 - DES ENFERS BOUDDHISTES À L’ENFER DES CHRÉTIENS : LA LÉGENDE DE PHRA MALAI

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/06/a-375-des-enfers-bouddhistes-a-l-enfer-des-chretiens-la-legende-de-phra-malai.html

 

(7) N’oublions pas la parole attribuée à Saint Bernard : « la plus grande force du démon est de faire croire qu’il n’existe pas ». La tentation du Christ est l’un des épisodes des évangiles canoniques. Ils remplissent des pages entières de la bible. S’ils ne sont pas catégorisés comme les anges, ce sont les anges déchus. Ils sont en nombre incalculable mais à leur tête se trouverait Lucifer.

 

 

(8) Voir notre article A151. EN THAILANDE, NOUS VIVONS AU MILIEU DES "PHI" http://www.alainbernardenthailande.com/article-a150-nous-vivons-au-milieu-des-phi-en-thailande-123529919.html

 

(9) Ce sont les cheveux, les poils, les ongles, les dents, la peau, la chair, les nerfs, es os, la moelle, la rate, le cœur, le foie, les poumons, l'estomac, le péritoine, les gros boyaux, les petits boyaux, le chile, le suc gastrique, le fiel, les flegmes, le pus, le sang, la sueur, la graisse, les larmes, la graisse liquide, la salive, la morve, les tendons, l'urine, la cervelle.

 

(10) Voir notre article

A.35 Le bouddhisme est-Il athée ? :  http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-35-le-bouddhisme-est-il-athee-79098567.html

 

(11) Voir Narongkan Rodsap, Bhu-sit sawaengkit et Nipatpong Pumma « The  Concept of TraiBhum Related to Building a Crematorium and the Royal Funeral Pyre »  in Journal of Humanities and Social Sciences, Vol. 6 (2) pp. 33-46 de février 2016.

 

(12) Une version en thaï est numérisée et facile d’accès :

https://vajirayana.org/ไตรภูมิกถาฉบับถอดความ

Il en est de nombreuses versions imprimées y compris à l’usage des plus jeunes.

 

 

Il est de nombreuses versions en animation vidéos :

http://www.youtube.com/watch?v=ylaZvvO3gag

http://www.youtube.com/watch?v=2WJcY2PVkHg

http://www.youtube.com/watch?v=6lriHpL99ww

http://www.youtube.com/watch?v=9ePpUo8qBAQ

SOURCES

 

Georges Coedès et M. Rœské : « L'enfer cambodgien d'après le Trai Phum (Trï Bhûmî) "Les trois mondes" ». In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 15, 1915. pp. 8-13;

Mikaelian Gregory et Michel Tranet : « Gambīr trai bhūmi / Traité [de cosmogonie] des Trois Mondes ». In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 89, 2002. pp. 423-429;

Hiram Woodward  « Bangkok Kingship: The Role of Sukhothai » in Journal of the Siam Society, volume 103 de 2015

Dr. Bonnie Pacala Brereton « Envisioning the Buddhist Cosmos through Paintings: The Traiphum in Central Thailand and Phra Malai in Isan » in Social Science Asia, Volume 3 Number 4, p. 111‐120, 2017

André Bareau «  G. Coedès et C. Archaimbault. Les trois mondes ». In: Revue de l'histoire des religions, tome 187, n°1, 1975. pp. 102-103;

André Bareau  et André. E. Denis « La Lokapannatti et les idées cosmologiques du bouddhisme ancien ». In: Revue de l'histoire des religions, tome 194, n°2, 1978. pp. 190-191;

Deux thèses :

PhraSrisudhammedhi (Suthep Phussadhammo) : « Theravada Buddhism's Influence on The King Lithai's Idea of Politics and Government : A Case Study of Tebhūmikathā » de l’Université Chulalongkorn, 1993.

Phramaha Somdeth Tapasilo (Srila-ngad) « AN ANALYTICAL STUDY OF DEVELOPMENT OF TEBHŪMIKATHĀ IN THAI SOCIETY », thèse de philosophie de l’Université Chulalongkorn, 2017

Ces trois ouvrages anciens furent écrits pour deux d’entre eux avant les écrits de Monseigneur Pallegoix mais rejoignent ses conclusions. Pour le dernier, le bouddhisme est un « paganisme athée » :

François-Marie Bertrand « Dictionnaire universel historique et comparatif de toutes les religions du monde, Tome 2 » publié par l’abbé Migne en 1851.

François-Timoléon Bègue Clavel « Histoire pittoresque des religions, doctrines, cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples du monde anciens et modernes », Tome 1 1845

Abbé Paul de Broglie : « Cours d'apologétique chrétienne : année 1881-1882 », 1884.

 

 

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29 juillet 2020 3 29 /07 /juillet /2020 17:38
A  380- ROBINSON CRUSOË, ESCLAVAGISTE AU BRÉSIL ET TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

 

C’est bien le vrai, le Robinson Crusoé de notre jeunesse. Nous n’en lisions que des versions édulcorées et abrégés se terminant lorsqu’il quitte son île. L'immortel roman de Daniel Defoë a été traduit, trahi, torturé, massacré, déformé, et se trouve à l’origine de toute une longue théorie de robinsonnades, de mauvais films, d’opérettes et d’images d’Epinal, toutes sur le thème de la joie ineffable de vivre dans une île déserte et d’y rencontrer de bons sauvages.

 

 

Or, l’épisode des 28 années passées sur l’île déserte ne représente guère que le tiers des aventures de Robinson ! Tout le monde les connaît mais peu les ont lues dans leur intégralité ! Nous avons voulu relire l’immortel roman, avec un plaisir tel que nous l’avons relu jusqu’au bout pour tomber sur son passage au Siam qui nous eut laissé indifférent au temps de nos 15 ans.  

 

 

En 1651, il a 19 ans, Robinson Crusoé quitte York  contre la volonté de son père pour naviguer sur les océans.

 

 

Au lieu de devenir avoué, une position « au-dessus du médiocre » il s’embarque en cachette, subit un premier naufrage qui ne lui sert pas de leçon. Il s’embarque à nouveau.

 

 

Le navire est arraisonné par des pirates de Salé et il devient l'esclave d'un Maure. Il parvient à s'échapper sur un bateau volé en compagnie d’un jeune esclave noir et ne doit son salut qu'à un navire portugais qui passe au large de la côte ouest de l'Afrique.

 

A  380- ROBINSON CRUSOË, ESCLAVAGISTE AU BRÉSIL ET TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

Arrivé au Brésil, Crusoë devient le propriétaire d'une plantation de tabac achetée avec le bénéfice procuré par la vente de l’embarcation et de l’esclave au capitaine portugais.

 

 

Toutefois il est en manque de main d’œuvre. En 1659, il se joint à une expédition partie à la recherche d'esclaves nègres en Afrique, mais à la suite d’une tempête il est naufragé sur une île déserte à l'embouchure de l'Orénoque en Amérique du Sud.

 

 

Nous connaissons la suite: Tous ses compagnons sont morts, il parvient à récupérer des armes et des outils dans l'épave. Il fait la découverte d'une grotte, se construit une habitation et confectionne un calendrier en faisant des entailles dans un morceau de bois. Il chasse, cultive le blé, apprend à fabriquer de la poterie et élève des chèvres.

 

 

Ce n’est pas – version pieuse – le paradis retrouvé, c’est la juste punition divine de la désobéissance aux ordres de son père. Crusoë est très « préchi-précha » aussi parle-t-il en permanence d'une faute, d'un péché qui fut à l'origine de sa vie aventureuse et de ses malheurs.

 

Il lit la Bible mais tout  lui manque, surtout la compagnie des hommes.

 

 

Il s'aperçoit que l'île qu'il appelle « Désespoir » reçoit périodiquement la visite de cannibales  qui viennent y tuer et manger leurs prisonniers. On peut être esclavagiste mais abhorrer le cannibalisme, il songe à les exterminer, mais ne s’en arroge pas le droit, « pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ». Il souhaite simplement se procurer une compagnie et un serviteur (esclave). Un prisonnier parvient à s’évader, c’est Vendredi, ils deviennent amis (tout autant qu’un maître puisse être un ami de son esclave).

 

 

28 ans après son arrivée sur l’île, arrive un navire anglais. Une mutinerie  vient d'éclater, les rebelles veulent abandonner leur capitaine sur l'île. Le capitaine et Crusoé parviennent à reprendre le navire et à retourner en Angleterre avec Vendredi qui sera toujours un serviteur dévoué.

 

 

Il repart pour le Brésil, sa plantation a été bien entretenue par son subrécargue, il est devenu riche. Mais le mal de la mer le reprend. Il doit en outre vendre sa plantation pour ne pas avoir à se convertir au catholicisme et envisage de retourner en Angleterre. Il choisit le chemin des écoliers, voyage en Espagne   et de là en France où il est attaqué par des loups dans les Pyrénées.

 

Mais le  voyageur impénitent, est bientôt repris par le goût du négoce et des voyages, il part pour Madagascar et les Indes, puis pour la Chine et le Siam, trafique, s'enrichit et rentre en Angleterre par la Sibérie et l’Allemagne.

Quelle était la denrée dont le commerce était alors, vers 1702-1703, le plus fructueux entre l'Inde et la Chine, et à laquelle s'intéressa tout particulièrement Robinson Crusoé ? C’était l'opium. Et ceci se passait il y a environ 300 ans, quelque 150 ans avant la fameuse « guerre de l'opium ». La Chine, à l’époque de sa splendeur et de sa pleine indépendance, achetait l'opium à l'Inde des Grands Mogols.

Lisez plutôt ce passage cueilli à la fin de la deuxième partie du roman, celle qui est le plus souvent oubliée :

« … Après un long séjour en ce lieu (Calcutta) et bon nombre de projets formés pour mon retour en Angleterre, sans qu'aucun répondit à mon désir, le négociant anglais qui logeait avec moi, et avec lequel j'avais contracté une liaison intime, vint me trouver un matin : « Compatriote, me dit-il, j'ai un projet à vous communiquer. Comme il s'accorde avec mes idées, je crois qu'il doit cadrer avec les vôtres également, quand vous y aurez bien réfléchi. Ici nous sommes placés, ajouta-t-il, vous par accident, moi par mon choix, dans une partie du monde fort éloignée de notre patrie ; mais c'est une contrée où nous pouvons, nous qui entendons le commerce et les affaires, gagner beaucoup d'argent. Si vous voulez joindre mille livres sterling aux mille livres sterling que je possède, nous louerons ici un bâtiment, le premier qui pourra nous convenir. Vous serez le capitaine, moi je serai le négociant, et nous ferons un voyage de commerce à la Chine. Pourquoi demeurerions-nous tranquilles ? Le monde entier est en mouvement, roulant et circulant sans cesse ; il n'y a point dans l'univers de fainéants, si ce n'est parmi les hommes : pourquoi grossirions-nous le nombre des fainéants » ? Je goûtai fort cette proposition, surtout parce qu'elle semblait faite avec beaucoup de bon vouloir et d'une manière amicale. Il se passa toutefois quelque temps avant que nous eussions pu nous procurer un navire à notre gré, et, quand nous eûmes un navire.il ne fut pas aisé de trouver des marins anglais, c'est-à-dire autant qu'il en fallait pour gouverner le voyage et diriger les matelots que nous prendrions sur les lieux. A la fin cependant nous trouvâmes un lieutenant, un maître d'équipage et un canonnier anglais, un charpentier hollandais et trois Portugais, matelots du gaillard d’avant. Avec ce monde et des marins indiens tels quels, nous pensâmes que nous pourrions passer outre.

Il y a tant de voyageurs qui ont écrit l'histoire de leurs -voyages et de leurs expéditions dans ces parages, qu'il serait pour tout le monde assez insipide de donner une longue relation des lieux où nous allâmes et des peuples qui les habitent. Je laisse cette besogne à d'autres et je renvoie le lecteur aux journaux des voyageurs anglais, dont beaucoup sont déjà publiés et beaucoup plus encore sont promis chaque jour.

Nous nous rendîmes d'abord à Achem, dans l'île de Sumatra, puis de là à Siam, où nous échangeâmes quelques-unes de nos marchandises contre de l'opium et de l'arack. Le premier est un article d'un grand prix chez les Chinois, et dont ils avaient faute à cette époque. Bref, nous fîmes un fort bon voyage, et je gagnai tant d'argent dans cette première expédition, et j'acquis de telles notions sur la manière d'en gagner davantage, que, si j'eusse, été de vingt ans plus jeune, j'aurais été tenté de me fixer dans ce pays et n'aurais pas cherché fortune plus loin. Mais mon compagnon de voyage et moi nous avions une idée différente…. »

Cet épisode siamois, quoique bref, passe le plus souvent inaperçu. Nous n’en trouvons qu’un bref rappel dans un amusant article de l’ « Éveil économique de l’Indochine » de 1928 (1) et une très brève allusion dans un article de 1975 (2). Il n’apparait pas non plus, ce qui est un comble, dans diverses versions du roman traduites en thaï sous le titre โรบินสัน ครูโซ (« Robinsan Khrouso »).

Nous vous livrons la conclusion qui ne nous laisse pas indifférents : « Enfin, bien résolu à ne pas me harasser davantage, je suis en train de me préparer pour un plus long voyage que tous ceux-ci, ayant passé soixante-douze ans d’une vie d’une variété infinie, ayant suffisamment appris à connaître le prix de la retraite et le bonheur qu’il y a à finir ses jours en paix » (3).

Notes

 

(1) « Variétés, Robinson Crusoë, importateur d’opium en Chine » numéro du 22 avril) 1928.

 

(2) Jean Ricard in «  Robinson Crusoë, voyageur imaginaire, témoin de la pénétration du christianisme en Chine et en Haute-Asie au début du dix-huitième siècle », Revue de l'histoire des religions, tome 187 n°1, 1975. pp. 71-83.

 

(3) Nous avons utilisé la traduction la plus ancienne, celle de son premier traducteur,  Pétrus Borel, pleine de délicieuses emphases romantique (reprint Marabout 1977).

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26 juillet 2020 7 26 /07 /juillet /2020 22:05

 

Nous avons consacré plusieurs articles à Auguste Pavie, ce «héros de la France coloniale» (1). Il a donné son nom à des rues ou des places (Rennes, Guigamp, Retiers)  et des lycées.

 

Il a été honoré par la philatélie indochinoise en 1947.

 

 

Il a aussi été statufié au Laos. Ces statues feront-elles l’objet de déboulonnage lorsque des iconoclastes –le plus souvent incultes– se souviendront qui il était. L’histoire de ces statues est chaotique, elle a été longuement développée sur un blog ami (2). Résumons là.

 

Le  monument de Vientiane :

 

 

HISTOIRE DES STATUES DE PAVIE

 

Au Laos

 

Un terrain arboré au bord du Mékong fut nommé au début des années trente « Place Pavie ». Il s’y trouve aujourd’hui un hôtel de luxe. Au centre fut érigée une statue à sa mémoire due au ciseau  du sculpteur français Paul Ducuing qui a par ailleurs travaillé au Cambodge et au Vietnam. En bronze, elle se composait à l’origine de la statue de Pavie proprement dite et d’un groupe de deux « offrants » composé d'un couple de laos qui portait une plaque de marbre avec la seule mention «Auguste Pavie 1847-1925».

 

 

 

La statue fut démontée à l’arrivée des Japonais, remisée sur un coin de la place et les deux « offrants »  installées dans la cour du Vat Ho Phra Keo, celui-là même qui abritait un temps le Bouddha d’émeraude, paladium des Thaïs.

 

 

Au retour des Français, la statue fut réinstallée au bord de la place jusqu’à ce que la construction de l’hôtel Lane Xang entraine son transfert.

 

 

Après étude de divers emplacements possibles, elle fut remisée à l’ambassade de France et les deux « suppliants » restèrent dans l’enceinte du temple. D’abord visible de l’extérieur jusqu’en 1978, les autorités locales exigèrent qu’elle fut remisée de façon à ne pas être vue des passants. Elle se trouve aujourd’hui dans un coin du jardin de l’ambassade entièrement fermé à la vue extérieure.

 

 

Le groupe des deux « offrants » seraient actuellement au « Musée du Laos National » (ancien Musée de la révolution). Ils y seraient pudiquement représentés comme les génies protecteurs des amoureux. Il est facile de concevoir que ce groupe offrant à Pavie tout simplement leur pays constituait pour le Laos la statue de la honte, le symbole d’un pays conquis par les cœurs et  non par les armes!

 

 

Une deuxième statue identique à celle de Vientiane fut érigée à Luang Prabang mais sans « offrants » en face du Cercle Militaire Français: Après la reconnaissance du Laos comme état souverain par les Nations Unies en 1955, la France maintint une Mission Militaire avec une antenne à Luang Prabang dont les locaux abritèrent la statuede Pavie à résidence, qui disparut de façon restée mystérieuse avant l’occupation de la ville par les forces du Pathet-Lao. Une reproduction ou un moulage en béton se trouve ou se trouverait dans une propriété privative?

 

 

Notre ami Jean-Michel Strobino avait redécouvert au début des années 1990 du cénotaphe à la mémoire d’Henri Mouhot dans les environs de Luang-Prabang, construit au demeurant à l’initiative de Pavie (3). Le lieu de son inhumation reste inconnu.  Le monument a été réhabilité et présentement entretenu par les autorités consulaires. Curieusement, y a été érigée en 2009 par un admirateur du « Souvenir français » un moulage ou une reproduction de la même statue, que le pourtant très sérieux « Bangkok Post » dans un article de 2018 a considéré – regrettable confusion -  comme celle de Mouhot (4).

 

 

En France

 

Son souvenir perdure naturellement à Dinan, sa ville natale oú un buste dû au ciseau d’Anna Quinquaud a été inauguré dans le « Jardin anglais » en 1947 lors du centenaire de sa naissance.

 

 

Il en est un autre à l’Académie des sciences d’outre-mer sur lequel nous n’avons d’autre élément qu’une photographie.

 

 

L’ŒUVRE ÉCRITE DE PAVIE

 

 

Originaire de Dinan, il s'engagea dans l'armée dès l'âge de dix-sept ans, servit en Cochinchine dans l'infanterie de Marine (1868) avant d'être envoyé au Cambodge en 1875, chargé des lignes télégraphiques. En 1879, il est chargé par le nouveau gouverneur de l’Indochine, Le Myre de Vilers, de dresser une nouvelle carte du Cambodge à l’occasion de la construction d'une ligne télégraphique entre Pnom-Penh et Bangkok. En 1885, Le Myre de Vilers qui connait ses qualités lui confie le poste très délicat de consul de France à Luang-Prabang où il devra défendre les droits que la France prétendait alors voir  hérités de l'Annam sur le Laos. M. le Myre de Vilers par ailleurs souhaitait encourager les études géographiques et exploratrices depuis l'achèvement  de la mission Doudart de Lagrée et les voyages de Harmand.  Ainsi, parti de Louang-Prabang, il entreprit de 1887 à 1889 une série de voyages à travers le Laos que Mouhot et Francis Garnier n'avaient fait qu'effleurer. Ses expéditions portèrent dans trois directions principales, vers l'est (Tran-Ninh et la  plaine des Jarres), vers le nord-est (Hua-Panh) et au nord (Sip-Song-Chau). L’objectif  - il y en eut d’autres - était de trouver des routes sûres vers le Tonkin permettant de désenclaver le Laos pour le rattacher solidement à nos autres possessions indochinoises.

 

 

UNE ŒUVRE COLLECTIVE MONUMENTALE

 

COMPTE RENDU DE MISSION : GÉOGRAPHIE ET VOYAGES : 6 VOLUMES ET UN ATLAS.

 

Le premier volume du compte rendu de sa mission « Mission Pavie- Indochine – 1879-1895 – Géographie et voyages – I - EXPOSÉ DES TRAVAUX DE LA MISSION - INTRODUCTION, PREMIÈRE ET DEUXIÈME PÉRIODES - 1879 A 1889 » est publié en 1901,  assortie de 18 cartes et de multiples illustrations.

 

 

La suite « Mission Pavie- Indochine – 1879-1895 – Géographie et voyages – II- EXPOSÉ DES TRAVAUX DE LA MISSION - INTRODUCTION, TROISÈME ET QUATRIÈME PÉRIODE - 1889 A 1895 », assortie de nombreuses cartes et illustrations, est publié en 1906.

 

A partir de 1888, il est entouré d’une série de collaborateurs, civils ou militaires, comme Cupet, Rivière, Pennequin Malglaive, Cogniard, Dugast, Lugan, Counillon, Coulgeans, Massie, Macey ; essentiellement attachés à l’armée coloniale puis aussi Lefèvre-Pontalis, jeune diplomate ou Le Dantec, biologiste, des géographes, des arpenteurs, des géomètres, des médecins, des naturalistes, des ethnologues. Au fil des années, ils seront plus de trois douzaines en sus des auxiliaires indigènes, porteurs et interprètes.

 

 

Le volume suivant l’ordre logique mais publié en 1900 « Mission Pavie - Indo-chine – 1879 – 1895 - Géographie et Voyages – III -  VOYAGES AU LAOS ET CHEZ LES SAUVAGES DU SUD-EST DE L'INDO-CHINE PAR LE CAPITAINE CUPET -  INTRODUCTION PAR AUGUSTE PAVIE ». Les cartes et les illustrations y sont toujours nombreuses.

 

Le volume suivant « Mission Pavie - Indo-Chine - 1879-1B95 - Géographie et voyages – IV - VOYAGES AU CENTRE DE L’ANNAM ET DU LAOS ET DANS LES RÉGIONS SAUVAGES DE L’EST DE L'INDO-CHINE PAR LE CAPITAINE DE MALGLAIYE ET PAR LE CAPITAINE RIVIÈRE » est publié en 1902, riche de cartes et d’illustrations.

 

 

Il sera suivi en 1902 par la « Mission Pavie - Indo-Chine - 1879-1B95  - Géographie et voyages –V -  VOYAGES DANS LE HAUT LAOS ET SUR LES FRONTIÈRES DE CHINE ET DE BIRMANIE PAR PIERRE LEFEVRE-PONTALIS - INTRODUCTION PAR AUGUSTE PAVIE ». Les cartes y sont tout autant nombreuses que les illustrations.

 

 

Le série Géographie et voyages se termine en 1911 avec la « Mission Pavie - Indo-Chine - 1879-1B95  - Géographie et voyages –VI -  passage du Mé-Khong au Tonkin – 1887 et 1888 » toujours assorti de cartes et d’illustrations.

 

 

Elle est remarquablement complétée, en 1906, par un « Atlas – Notices et cartes » incluant l’Indochine française, Siam et le « Laos occidental » (Laos siamois) ainsi que le Yun-Nan.

 

Nous parlerons plus bas de  la suite et fin de - Géographie et voyages –VII.

 

 

 

LITTÉRATURE     

 

Pavie s’en est souciée avant la géographie! C’est simplement en 1898 qu’il publie « Mission Pavie - Indo-Chine – Etudes diverses – I – Recherches sur la littérature du Cambodge, du Laos et du Siam ». Le texte fera l’objet d’une réédition en 1903 sous le titre «  Contes populaires du Laos, du Cambodge et du Siam ».

 

 

L’ouvrage avait été précédé en 1894 d’un « Mission Pavie - Indo-Chine – Tome II –Littérature et linguistique – Dictionnaire Laotien par M. Massie ».

 

 

HISTOIRE

 

 

Avant de publier le résultat des recherches, constatations et investigations Pavie avait publié en 1898 « Etudes diverses - II – recherches sur l’histoire du Cambodge, du Laos et du  Vietnam contenant la transcription  et la traduction des inscriptions par M. Schmitt ». L’ouvrage, même s’il a vieilli en raison des découvertes ultérieures, reste fondamental. Il comprend la reproduction, soit photographique soit pas estampage, de nombreuses inscriptions épigraphiques y compris naturellement celle qu’il appelle l’ « INSCRIPTION THAÏE DU ROI RAMA KMOMHENG », il est le premier ouvrage accessible au public à en avoir dévoilé le contenu, même si la traduction du père Schmitt fut ultérieurement discutée par ses confrères en érudition.

 

 

HISTOIRE NATURELLE

 

 

Le volume  publié en 1904 «  MISSION PAVIE INDO-CHINE - 1879 -1895 - Études diverses – III - RECHERCHES SUR L'HISTOIRE NATURELLE DE L'INDO-CHINE ORIENTALE » est probablement, sur la plan scientifique, le plus important de tous. « Publié avec le concours de professeurs, de naturalistes, de collaborateurs du Muséum d’histoire naturelle de Paris », il est un phénoménal inventaire des ressources de la région en anthropologie (préhistoire), zoologie (insectes, arachnides, myriapodes, crustacés, mollusques et gastéropodes, vertébrés (poissons, batraciens, reptiles,  oiseaux, mammifères. Il comporte des centaines de reproductions, gravures ou photographies. Il n’est pas certain que plus d’un siècle plus tard, l’ouvrage ait son équivalent.

 

 

Ces volumes retracent l’histoire d’une vaste reconnaissance territoriale destinée à fixer les futures limites entre l'Indochine française, la Chine, le Siam et la Birmanie. Ses résultats scientifiques sont impressionnants et sans équivalent  dans l’histoire de la colonisation française. Les recherches de Pavie et de ses collaborateurs ont débordé le Laos en portant sur le Tonkin, la Cochinchine,  l'Annam, le Cambodge et le sud de la Chine. Ils ont visité environ 600.000 km2, soit plus que la superficie de la France, reconnu, relevé et partiellement cartographiés, 70.000 km d'itinéraires terrestres et fluviaux. La mission fut pluridisciplinaire, ne négligeant ni l'histoire, ni la littérature, ni le folklore. Pourquoi dès lors cette question posée dans le titre de cet article.

 

 

UNE ŒUVRE PARTISANE?

 

 

C’est le dernier volume de ses comptes rendus de mission, publié en 1919 seulement qui doit être examiné d’un œil plus critique : « MISSION PAVIE - INDO-CHINE - 1879-895 - Géographie et voyages – VII - JOURNAL DE MARCHE (1888-1889) -  ÉVÉNEMENTS DU SIAM (1891-1893) ». Publié bien après qu’il ait pris sa retraite en France en 1904, il est probable que la publication en fut retardée pour diverses raisons restées mystérieuses dont la guerre n’était pas la seule. Il ne s’agit plus de la description scientifique des découvertes de lui-même et des membres de sa mission mais du récit  de la conquète du Laos, conquète par les cœurs et non par les armes de cet « explorateur aux pieds nus » qui sut bien, il faut le dire entretenir sa légende. Il s’est incontestablement agi d’une aventure hors du commun sous des cieux exotiques. Mais dans ce volume, Pavie part d’aprioris partiaux voire tendancieux. Nous avons parlé de la capture et de la mort du capitaine Thoreux et de la mort de l'inspecteur Grosgurin. Les visions siamoises et françaises sont totalement divergentes. Le procès de Phra Yot accusé devant des Juges français d'avoir ordonné l'assassinat volontaire et prémédité de Grosgurin et d’un nombre inconnu de soldats annamites, de vol, d’incendie criminel, et d’avoir infligé des blessures graves à Boon Chan, interprète cambodgienne de Grosgurin et à Nguen van Khan, soldat annamite s’est déroulé dans des conditions scandaleuses. Nous avons – semble-t-il – démontré au terme d’une preuve par 9 ou par A + B que les magistrats français qui ont eu charge de juger Phra Yot, responsable de ces mots, avaient été purement simplement payés. Nous avons donné le nom des responsables de cette honteuse mascarade judiciaire (5). Pour Pavie et le parti colonial, les incidents en question étaient des actes purement criminels, niant tout droit aux autorités locales de défendre ce qu'elles considéraient comme leur territoire devant l'avancée des agents coloniaux.

 

 

 

Pour Pavie encore, la progression siamoise à l’origine de l’incident, de plus en plus alarmante, était que  la frontière provisoirement fixée par Pavie lui-même reculait vers l'Est de semaine en semaine, se rapprochant dangereusement des portes de l'Annam.  Or la menace n'était pas de voir les Siamois arriver aux portes de l'Annam, ils y étaient arrivés depuis un certain temps,  mais aux portes de la capitale Hué. On se demande d’ailleurs comment Pavie a pu avoir la forfanterie de fixer unilatéralement une frontière ;  ce qui fut peut-être à l’origine du problème.

 

Pavie semble bien  dans cet ouvrage avoir l'exclusivité de l'information et, lorsqu'il ne l'a pas, sème dans son passage un nombre impressionnant de polémiques. Il était en outre passé maître dans l'art de poser des affirmations sans les  exprimer, de présenter des demi-vérités dont le contenu était rigoureusement exact, entre d'autres procédés. Il savait incontestablement manipuler l'information. Dans cet ouvrage tardif, il voulut incontestable créer sa légende comme le fit Jules César lorsqu’il raconta  la conquète de la Gaule. 

 

 

L’affirmation répétée à suffisance selon laquelle Pavie avait fait du Laos une colonie française « sans que jamais une goutte de sang soit versée sur son passage »  doit évidemment être quelque peu modulée, il y a eu des morts, Siamois et Français, même si cette conquète ne fut pas la plus sanglante de notre histoire coloniale (6).

 

La prise de possession du Cambodge par la France fut beaucoup moins sanglante, bien qu'elle ait été effectuée par des amiraux adeptes de la politique de la canonnière et rêvant d’en découdre.

 

 

Dire que Pavie a « conquis les cœurs » est d’une exagération sans bornes. Sa diplomatie volontariste, il était breton, a été déterminante pour l’instauration du protectorat français sur le Laos et pour sa reconnaissance par le Siam en 1893. A-t-il conquis les cœurs ? L’aristocratie lao accepta volontiers la présence française qu’elle préférait à l’emprise siamoise et Pavie eut la sagesse de ne remettre pas en cause la présence du roi dans son palais de Luang Prabang.

 

 

Mais bien avant la publication de l’ouvrage de Pavie, la dernière dans le temps, les autorités coloniales devront néanmoins faire face à plusieurs mouvements de rébellion. Afin par exemple  de  développer un réseau routier encore inexistant, ils ont instituèrent la « corvée » qui rappelait étrangement celle des Siamois qui reposait souvent sur les populations montagnardes Lao Theung représentant un quart de la population, déjà en situation de quasi esclavage dans le système féodal Lao.

 

 

La corvée ne fut abolie qu’en 1936 par le Front Populaire. Par ailleurs, ils confièrent souvent des postes administratifs à des fonctionnaires vietnamiens, l’ennemi héréditaire. L’épisode le plus sérieux se déroula au début du XXe siècle sur le plateau des Bolovens – révolte des saints – similaire à cette du Siam entre 1895 et 1907 (7) et ne fut définitivement réprimée dans le sang qu’en 1910.

 

 

Une autre rébellion à Khammouane dura deux ans de 1898 à 1899. Nous ne citons que les plus sanglantes, contemporaines de la présence de Pavie dans la région. Des mouvements sporadiques éclatèrent en permanence jusqu’à la fin de l’époque coloniale. Leur histoire a été écrite (8).

 

LES STÉRÉOTYPES DE LA COLONISATIO N PAR LES CŒURS  EN IMAGES ET EN CHA NSON

 

Brochure de 1908  : 

 

 

Exposition coloniale de 1922 : 

 

 

Tintin au Congo version  1931 :

 

 

 

Inauguration du monument en janvier 1933  :

 

 

Tintin au Congo Version  1946 :

 

 

Algérie 1958 :

 

 

 

NOTES

 

(1) Voir nos articles

 

25. Les relations franco-thaïes : Vous connaissez Pavie ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-25-les-relations-franco-thaies-vous-connaissez-pavie-66496557.html

25.2 Les relations franco-thaïes : Pavie écrivain

http://www.alainbernardenthailande.com/article-25-2-les-relations-franco-thaies-pavie-ecrivain-66496928.html

136. Auguste Pavie. Un destin exceptionnel. (1847-1925)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-136-auguste-pavie-un-destin-

exceptionnel-1847-1925-123539946.html

 

 

(2) http://mouhot-iciouailleurs.over-blog.com/2016/03/l-histoire-de-la-statue-d-auguste-pavie-vientiane-luang-prabang.html

 

 

(3) Voir notre article

INVITÉ 2 - HISTOIRE DE LA SÉPULTURE D’HENRI MOUHOT ET DE SON MONUMENT FUNÉRAIRE 1861-1990

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/07/histoire-de-la-sepulture-d-henri-mouhot-et-de-son-monument-funeraire-1861-1990.html

 

 

 

(4) Voir notre article

INVITÉ 2 (SUITE) - LE MONUMENT FUNÉRAIRE D’HENRI MOUHIOT VU PAR LE « BANGKOK POST »… RENDONS DONC Á CÉSAR CE QUI APPARTIENT A CÉSAR

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/04/invite-2-suite-le-monument-funeraire-d-henri-mouhiot-vu-par-le-bangkok-post-rendons-donc-a-cesar-ce-qui-appartient-a-cesar.html

 

 

(5)  Voir nos articles :

H 1- L’INCIDENT DE PAKNAM DU 13 JUILLET 1893 : I - LES PRÉMICES : L’AFFAIRE GROSGURIN.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/h-1-l-incident-de-paknam-du-13-juillet-1893-i-les-premices-l-affaire-grosgurin.html

 

 

 

H 2 - L’INCIDENT DE PAKNAM DU 13 JUILLET 1893 : II – LE PROCÉS : JUSTICE DES VAINQUEURS OU JUSTICE DE CONCUSSIONAIRES ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/h-2-l-incident-de-paknam-du-13-juillet-1893.html

 

 

 

 

 

 

(6) Voir nos articles :

 

H16 - LA « MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893.

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/11/h16-la-marche-du-mekong-une-victoire-du-capitaine-luc-adam-de-villiers-sur-les-siamois-en-juillet-1893.html

 

 

 

 

H17- L’OCCUPATION DE CHANTHABURI PAR LES FRANÇAIS, « UNE PAGE SOMBRE DE L’HISTOIRE DU SIAM » (1893-1905) .

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/11/h17-l-occupation-de-chanthaburi-par-les-francais-une-page-sombre-de-l-histoire-du-siam-1893-1905-premiere-partie.html

 

(7) Voir nos articles

 

140. La Résistance à la réforme administrative du Roi Chulalongkorn. La révolte des "Saints".

http://www.alainbernardenthailande.com/article-140-la-resistance-a-la-reforme-administrative-du-roi-chulalongkorn-la-revolte-des-saints-123663694.html

 

H 32 - LES SOUVENIRS DU PRINCE DAMRONG SUR LA « RÉVOLTE DES SAINTS » (1900-1902), SAINTS OU BATELEURS ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/05/h-32-les-souvenirs-du-prince-damrong-sur-la-revolte-des-saints-1900-1902-saints-ou-bateleurs.html

 

 

 

(8) « Rebellion In Laos: Peasant And Politics In A Colonial Backwater » par Geoffrey G.Gunn

 

 

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13 juillet 2020 1 13 /07 /juillet /2020 22:16

 

Madame Suthisa Rojana-Anun est l’auteur d’un très bel article sur les difficultés du traducteur du thaï au français: « Quelques aspects linguistiques de la traduction thaï-français» (1). Elle est professeur de français à la faculté des Arts libéraux, de l’Université Thammasat (2). Elle nous plonge dans les difficultés de la traduction, qui pour elle est plus qu’un exercice littéraire, un art. Qui pouvait traduire Céline en russe autre qu’Elsa Triollet ? (3).

 

 

Elle peut aussi conduire à des résultats divergents selon  les qualités du traducteur. Citons un exemple caractéristique dans une langue que nous, connaissons un peu, le latin, lorsque cet art devient un véritable art poétique (4). 

 

 

 

Suthisa Rojana-Anun, quoique native, manie notre langue à la perfection (5). Mais comme native, ses préoccupations de traductrice sont différentes des nôtres, tout simplement parce que ce qui est évident pour un natif ne l’est pas pour nous ! Notre propos n’est pas de critiquer son travail, nous y reviendrons, mais de faire état des difficultés qui peuvent être nôtres comparées aux siennes, multiples difficultés qui peuvent survenir, souvent dues à la grande différence structurelle entre nos deux langues. Nous allons vous en livrer quelques-unes sans toutefois que l’ordre de présentation soit un ordre hiérarchique et surtout que la liste soit limitative.

 

 

 

LES PARTICULES DE POLITESSE

 

 

La langue thaïe est riche en particules placées toujours en fin de phrases, elles veulent tout dire, elles ne veulent rien dire, elles sont proprement intraduisibles, mais elles changent le ton d’une phrase, elles créent des nuances sur lesquelles on ne peut faire l’impasse, elles font passer allégrement de la plus fine courtoisie à un ton cavalier, vous les entendrez, vous les lirez. Comme elles peuvent s’additionner,  la langue thaïe est souvent une dialectique de la répétition, elles permettent de traduire toutes les nuances de la courtoisie thaïe. Elles sont tellement ancrées dans les usages qu’un Thaï qui parle anglais n’hésitera pas à vous dire thank you khrap (6).

 

La grammaire thaïe les définit ainsi: « Elle sont utilisées dans la conversation en fin de phrase pour, de façon polie suggérer, ordonner, solliciter, et manifester son accord». Si elles relèvent du langage parlé, nous les retrouvons évidemment dans l’écriture à l’occasion par exemple de dialogues.

 

Tout le monde connait  les fameux ค่ะ et คะ (kha) pour les femmes indispensables pour clôturer toute phrase, la première affirmative ou négative, la seconde interrogative – elle ne diffère que par la tonalité - dans le moindre dialogue courtois. ครับ (khrap) est l’équivalent pour les hommes.

 

 

La particule féminine a des formes familières que nous retrouverons dans la reproduction de dialogues; จ๊ะ - จ๋า  - จ๋ะ  (cha sous  trois tonalités) et également ฮะ - ฮ่ะ  (ha sous deux tonalités).

 

Vous n’aurez probablement pas l’occasion d’utiliser พ่ะย่ะค่ะ  (phayakha), qui est le correspondant de ces particules en ratchasap, la langue royale mais aurez peut-être l’occasion de le lire et pas plus เพคะ (phékha) forme de kha que doit utiliser une femme qui s’adresse à un homme de haut rang. Peut-être lirez-vous encore un ขอรับ (khorap), de même un ครับ (krap) masculin  d'inférieur à supérieur.

 

Cette liste n’est pas limitative mais nous essayons en tous cas de définir clairement la nuance que ces particules introduisent. Si elles sont du langage parlé, elles peuvent évidemment se retrouver dans l’écrit qui reproduit un dialogue.

 

นะ (na) est très fréquente et exprime diverses nuances: adoucit un ordre, indique une suggestion courtoise, pose courtoisement une question  ou manifeste une surprise, marque aussi l’insistance ou l’emphase. Elle complète souvent les premières : นะค่ะ (nakha) et  นะครับ (nakrap)

 

 

สิ - ซิ - ซี (si) : Sous trois orthographes différentes, donc sous trois tonalités différentes, si marque l’insistance courtoise. Il en est de même avec จัง (chang) qui marque une insistance encore plus lourde. เลย (loey) renforce une négation en pouvant se cumuler avec chang pour devenir changloey.

 

หรอก (rôk) est fréquente aussi et adoucit des affirmations ou des négations péremptoires.

 

Terminons, bien que notre inventaire n’ait pas été complet, par deux mots : หน่อย (noy) et ด้วย (duay) qui ont chacun un sens spécifique, le premier signifie petit, un peu et le second avec. Placés en fin de phrase non plus comme adjectif ou adverbe, en qualité de particule, elles rendent une demande beaucoup plus courtoise.

 

Si nous en  avons relevé d’autres, elles nous ont semblé ne plus relever que du langage très ou trop familier. Beaucoup d’ailleurs sont marquées par un simple changement de tonalité donc une orthographe différente.

 

Une brève expérience pour comprendre ce que peuvent être les difficultés d’un traducteur sans que nous garantissions la manière dont nous avons tenté d’indiquer ces nuances:

 

คุณสวย  (khounsuay) : Vous êtes belle ! - คุณสวยจัง (khounsuaychang) : Vous êtes très belle ! - คุณสวยจังเลย  (khounsuaychang) : Vous êtes vraiment très belle  !

 

 

- คุณสวยจังเลยนะ (khounsuaychangloeyna) : Vous êtes extraordinairement belle ! - คุณสวยจังเลยนะครับ (khounsuaychangloeynakhrap Vous êtes extraordinairement belle ! (Plus respectueux)

 

 

Si le langage parlé fait souvent abstraction de ces subtilités, il n’en est pas de même dans l’écrit dont la différence avec le parler de tous les jours est beaucoup plus nette qu’en Français. Kha et khrap sont largement suffisante pour notre quotidien mais il est séant de ne pas les oublier ! Notez enfin qu’ils peuvent tout simplement signifier oui (7). Vous entendrez souvent à la télévision locale de longues théories de kha et de krap.

 

 

LES PARTICULES INTERROGATIVES


On ne pose pas de questions dans cette langue par un simple point d’interrogation, ce serait trop simple. On ne  marque pas l’interrogation par un changement de ton comme en français qui peut à cette occasion devenir tonal : «tu viens » constatation, « tu viens ! » ordre, « tu viens ? » interrogation posée sur un ton qui se rapproche du ton montant du thaï.  L’interrogation est marquée par des particules de fin de phrase, toujours posées avant la particule de politesse, chacune apportant une nuance différente car elles ne sont pas alternatives.

 

La particule interrogative pure et simple est ไหม (may) qui peut se marquer par un simple point d’interrogation ou se traduire par est-ce que ?

 

ใชไหม (chaymay) introduit le mot ใช qui signifie vrai, une façon de dire n’est-ce pas ? L’interlocuteur qui pose la question connait la réponse et attend confirmation.

 

 

 

Il en est de même de หรือ (rue), que nous traduirions par vraiment ?

 

หรือยัง (rueyang) que nous traduisons par ou non ? nous conduit à cette forme interro-négative dont la réponse déconcerte les Français :  Si vous posez la question à un Thaï tu ne manges pas ? il répondra oui considérant que votre proposition est exacte et qu’il ne mange pas alors que le Français répondra non !

 

 

หรือเปล่า (rueplao) : plao a plusieurs sens, c’est le vide, c’est en philosophie le néant. La question est alors posée sous forme alternative : oui ou non ?

 

 

LES CLASSIFICATEURS

 

 

Si le terme est généralisé, ceux de « désignation numérique » (Monseigneur Pallegoix) ou de « nom numérique » (Lunet de la Jonquière) semblent plus appropriés. Voilà une notion spécifique aux langues d’Asie du sud-est qui est familière aux natifs mais pas aux occidentaux. Qu’est-ce à dire ? Chaque mot, chaque nom, a son propre classificateur. Ils sont utilisés pour compter ou pour faire référence à ce nom. Un exemple, celui d’un être est humain est le mot คน khon une personne mais il en est un autre pour les personnes de qualité et encore un pour les prètres et encore un  pour les membres de la famille royale et le roi lui-même.

 

Nous en trouvons de très lointaines traces en français lorsque nous parlons d’un essaim d’abeilles, d’une harde de sangliers ou tout simplement d’une bande de c..s.

 

 

Tout cela participe au caractère répétitif de la langue d’autant que certains mots sont leurs propres classificateurs ce qui provoque la surprise de retrouver le même mot deux fois dans la phase !.

 

Pour le grammaire thaïe, ils sont นามบอกลักษณะ namboklaksana c’est à dire des mots qui indiquent la catégorie. La terminologie est meilleure  que celle des Français ou des Anglais (classifier).

 

Avant de donner des exemples, essayons de le mieux définir ; Pour Dupuy et Nattawan Boonniyom (6) «il est un terme que l’on place après le nom, jamais avant et qui répartit oui groupe ce dernier avec d’autres noms dans une catégorie. On retrouve là le sens de classification: action de distribuer par classes, par catégories, par familles, types ... ».

 

Il existe un grand nombre de classificateurs en thaï mais nous sommes loin de « la trentaine » dont parlent toutes les grammaires francophones ! Il suffit de consulter le site de l’Académie royale, il en est 388 répartis en 21 catégories. A notre connaissance, un seul site anglophone les a répertoriés et aucun français (8).  La répartition en catégories suscite des curiosités sinon des sourires : N’en citons qu’une, le mot คัน khan qui signifie en première analyse une poignée ou une barre devient le classificateur des automobiles, des cyclomoteurs, des bicyclettes, des véhicules motorisés, des parapluies, des ombrelles, des cuillères, des fourchettes ou des manches de pioche, de tout ce qui a un manche ! Il n’y a pas en s’en étonner puisque les premières automobiles venues au Siam n’avaient pas de volant circulaire mais des leviers de commande! Le classificateur d’un couple peut tout à la fois se reporter à un couple de personnes ou une paire de chaussures et celui d’une boule à un ballon ou un melon.

 

Les Thaïs même les plus cultivés ne les connaissent probablement pas tous. En présence d’un mot en fin de phrase qui vous interpelle, le Dictionnaire de l’Académie royale ne manque pas de préciser son utilisation en tant que classificateur. Il est en  thaï sur le site anglophone thai-language (7) qui est heureusement pour nous bilingue ! Il en est aussi des « passe-partout », tout comme un francophone à court de vocabulaire peut dire familièrement un machin, un truc mais leur utilisation est considérée comme correcte. La plupart du temps, le lien entre le nom et son classificateur coule de source, parfois beaucoup moins, mais toujours avec une certaine logique.  Certains mots sont leur propre classificateur, par exemple les éléments permettant la mesure (verre, bouteille) qui sont les propres classificateurs de leur contenu !

 

Sur le terrain, et non plus dans la lecture, vous commanderez au bar une petite bouteille de bière : ขอขวดเบียร์เล็กหนึ่งขวด khokhuatbialeknuengkhuat, littéralement demander bouteille bière petite une bouteille : Je voudrais une petite bouteille de bière. Sur le terrain encore, n’en donnons qu'un:  Vous êtes au marché et voulez acheter des œufs, ไข่ khàï qui ne sont pas un poulet ไก่ kài, la différence n’est pas toujours évidente à l’oreille entre khay et kay ? Le classificateur vient à notre aide, le classificateur d’un animal, poulet ou cochon c’est ตัว tua (animal) et celui d’un oeuf, c’est ฟอง fong (bulle). Vous avez moins de risque de vous tromper si vous demandez oeufs 5 bulles ไข่ห้าฟอง khayhafong  cinq oeufs, ou poulet deux animaux ไก่สองตัว kaysongtua deux poulets ! En définitive, ce système est souvent bien commode.

 

Naturellement, la verticalité de la société fait qu’il y a une hirarchie dans les clasificateurs, celui des éléphants n’est pas celui d’un chien galeux et dans les êtres humains, il y a celui de la plèbe, celui des élites, celui des bonzes et celui des membres de la famille royale sans oublier les créatures célestes,  divinités, géants et kinaris ! Dupuy et Nattawan Boonniyom en inventorient une petite vingtaine (6).  Degnaud nous en donne une quarantaine dans sa grammaire et quatre fois plus dans son dictionnaire (8). Benjawan Poomsan Becker en est à une grosse trentaine (6).

 

Ces trois douzaines sont évidemment les plus fréquents. Que va donc faire le lecteur-traducteur qui butte sur un mot qu’il ignore ? La belle affaire ! Consulter un bon dictionnaire tout simplement  (10) !

 

 

GENRE ET NOMBRE

 

Le genre

 

 

Suthisa Rojana-Anun se heurte à cette difficulté du traducteur du thaï vers le français. Nous l’avons abordée sous un angle différent mais sous la seule vision de la transcription des toponymes (15).  Ne revenons pas sur ce sujet.  Les substantifs français doivent comporter un genre grammatical correspondant au sexe. Elle cite une phrase qui ne comporte aucune indication de sexe : คนขายหนังสือพิมพ์ตายแล้ว (khonkhainnangsuephimtailaeo). Masculin ou féminin, singulier ou pluriel ? Le vendeur de journaux (la vendeuse ?) est mort ( ?). Comme pour le dialogue entre Chay aime Ying, seul le contexte permet de s’y retrouver ! Mais ses explications nous ont fait sourire ! Beaucoup de mots thaïs, depuis le nam prik au tomyam en passant par le somtam et le tuktuk sont systématiquement masculinisés dans les traductions. Or, le namprik est une sauce, le tomyam une soupe, le somtam une bouillie et le tuktuk une motocyclette à trois roues. « Le masculin est généralement choisi » – nous dit-elle – « car il peut être considéré en quelque sorte comme le genre neutre, non marqué ». « ... la plupart des emprunts du thaï en français portent le genre masculin... ». Elle y voit « un statut du genre neutre souvent associé au genre masculin en français et la préférence du masculin pour la formation des néologismes ».

 

C’est une vision erronée du français, le masculin n’est pas neutre, il est masculin ! Une étude venant d’un universitaire de Toulouse, portant sur un  pointage effectué dans le « Petit Robert », parmi les noms enregistrés comme variables 40 % sont donnés comme seulement masculins, et 6 % comme seulement féminins (16). Globalement, sur un échantillon d'environ 11.000 mots soit 1/3 du Petit Robert en nombre de pages dépouillées les proportions sont de 56 % de masculins pour 44 % de féminins. La différence est nette même si elle n'est pas considérable. Quelle est l’origine de cette règle? Lors de la sédentarisation, les hommes allaient à la chasse et les femmes cuisinaient. Par la suite, ce sont les hommes qui allaient à la guerre et  les femmes restaient s’occuper des enfants. Le masculin va l'emporter sur le féminin. « Le masculin est plus noble que le féminin écrit Pierre Larousse dans son énorme « Grand dictionnaire encyclopédique du XIXe siècle ». La tradition était constante : « Lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l'emporte » ou  « Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle » (17). Restons-en là, la linguistique n’est pas toujours « politiquement correcte ». La civilisation  siamoise est plus matriarcale que la nôtre.

 

 

Le nombre

 

En ce qui concerne le nombre, la difficulté du traducteur est similaire : elle est obligatoire en français, elle est facultative en thaï. Suthisa Rojana-Anun donne un exemple dans une phrase toute simple : เมื่อเช้านี้มีนักศึกษามาหาอาจารย์ (Mueachaonimi naksueksamahaachan) : Ce matin, un étudiant (une étudiante ? des étudiants ? des étudiantes) est venu voir le professeur. Seul le contexte de la phrase permet de donner la bonne traduction.

 

Notons pour clore ce paragraphe que les systèmes de traduction automatique sur lesquels nous reviendrons privilégient le masculin singulier.


 

 

LE DÉCOUPAGE DU TEXTE THAÏ

 

C’est bien là une difficulté majeure pour le lecteur même natif !

 

Unephrasequineséparepaslesmotsseraitunvéritablecauchemar

 

En français nous séparons les mots les uns des autres par des espaces, une phrase commence par une lettre majuscule et se termine par un point ou d’autres signes de ponctuation comme le point d’interrogation, le point d’exclamation, le point-virgule ou les points de suspension. En thaï, les mots sont collés les uns aux autres, l’espace est utilisé pour séparer des unités plus grandes comme les propositions ou les phrases, généralement sans qu’un signe de ponctuation n’indique le début ou la fin d’une phrase. Il n’y a pas non plus de distinction entre majuscule et minuscule (18). Il y eut des signes de ponctuation dans les textes archaïques, il n’y en a plus. Le texte est compact et les séparations en tranches d'à peu près égale longueur sont souvent sans rapport avec le sens. Les grammaires siamoises en usage dans les écoles recommandent l’usage des signes de ponctuation, innovation heureuse qui n’est suivie que d’effets ponctuels, dans les journaux en particulier, mais le plus souvent à mauvaise escient.

 

 

Suthisa Rojana-Anun nous donne un bon exemple de la liberté du traducteur de découper les phrases et de mettre des signes de ponctuation là où cela lui semble le plus approprié. Elle cite un passage du roman ตลิ่งสูง ซุงหนัก (Talingsung  SungNak) de Nikom Rayawa (นิคม รายยวา) de 1984. Trois traductions d’un paragraphe en français,  celle d’Achara Chotibut et Jean-Claude Neveu  de 1988, celle de Jean P.A. Toureille-Lichtenstein de 1995 et celle de Marcel Barang de 1998. Trois traductions, découpages différents et trois versions, à vous de juger (19).

 

 

Contentons-nous, hors ces citations très littéraires, de citer des exemples curieux de ce que peuvent donner des divergences de découpage même si elles sont un tout petit peu tirées par les cheveux : vous rencontrez le mot ตากลม (taklom) que vous pouvez découper comme suit ตา-กลม et traduire œil rond

 

 

 

...  ou ตาก-ลม qui deviendra exposé au vent. Le second exemple est également tiré par les cheveux mais cité dans un manuel humoristique et il vaut le détour : มารอกราบ (marokrap). Première lecture มา-รอ-กราบ soit à peu près venez rendre hommage.

 

 

Deuxième lecture dont on voit rapidement qu’elle est incohérente : า-รอก-ราบ venir poulie plate ? La troisième l’est moins มาร อก ราบ mara ok rap : Mara (le démon) a la poitrine plate. Pourquoi pas ? Dans le panthéon des divinités bouddhistes, les créatures célestes sont sexuées. Il y a donc des démons femelles, et il n’y a pas de raisons que celles-ci n’aient pas la poitrine plate !

 

 

Que conclure ? Tout simplement comme Suthisa Rojana-Anun que la traduction du thaï au français d’un texte soutenu nécessite le travail conjoint de deux natifs de chaque pays. Pour le français, s’il butte sur un mot thaï, la ressource suprême est de consulter le Dictionnaire de l’Académie royale  (พจนานุกรมฉบับราชบัณฑิตยสถาน  Phojanānukrom Chabap Rātchabandittayasathān). Il fait l’objet de mises à jour mais la réédition de 2007 a supprimé ce qui était considéré comme vulgaire ou trivial dans l’édition de 1999. Il est évidemment rédigé en thaï, nous nous contenterons à ce sujet de citer Lunet de la Jonquières, rédacteur du premier dictionnaire français-siamois (20).

 

 

 

Dictionnaires ?

 

Quant aux dictionnaires thaïs-français, ils sont nombreux sans parler du premier, celui de Monseigneur Pallegoix de 1854 dont la consultation n’est pas inutile. Il en est plusieurs en ligne ou en version papier mais toujours avec une transcription romanisée fantaisiste, chacun assurant que sa manière est la meilleure. Nous utilisons en priorité le site thai-language déjà cité (8). Il est probablement la meilleure ressource Internet en constante amélioration depuis 15 ans. Sa transcription du thaï n’est ni meilleure ni pire que celle des autres méthodes. Il a à cette heure 75264 entrées dans la partie dictionnaire et plus de 20000 clips audio. Nous n’avons jamais pu le prendre en défaut et en outre il n’est pas avare de vocabulaire de l’Isan et des mots que les éditions du Dictionnaire de l’Académie royale du siècle dernier qualifiait de ไม่สุภาพ (maysuphap pas convenable). Nous ne faisons pas sa promotion puisqu’il est libre d’accès à condition de connaître l’écriture thaïe et d’avoir des notions d’anglais.

 

 

Les logiciels?

 

Des publicités tapageuses et mensongères vous proposent sur Internet des traducteurs qui vous permettront de connaître 40 langues.  La question a fait l’objet d’une étude de l’Ecole supérieure de commerce de Paris (ESCP) qui n’est pas la plus mauvaise. Son but est de former des épiciers de haut de gamme pour lesquels la connaissance de l’anglais est nécessaire (21).

 

 

Un utilisateur qui connait bien l’anglais nous dit « J'écris en français. Je traduis rapidement avec Google Translate et relis ensuite la traduction pour affiner et corriger », explique cet expert en stratégie digitale. Ce logiciel recueille volontiers ses faveurs « pour dépanner ». C’est le programme de traduction que les spécialistes de l’école considèrent après comparaisons comme le meilleur devant Bing. Ce classement reste – concluent-ils – relatif : Le score de 76 % est très mauvais, puisqu’avec un tel pourcentage, dans un texte de cinq lignes (50 mots), un lecteur serait arrêté par une erreur cinq fois par ligne (25 erreurs) ! Mais s’il rend de bons services dans des langues don la structure est la même que celle du français, il est indispensable d’avoir une bonne connaissance de la langue de départ  et de la langue d’arrivée. Avec le thaï, la tâche est plus rude.

 

Dans l’exemple que nous avons donné plus haut cité par Suthisa Rojana-Anun : เมื่อเช้านี้มีนักศึกษามาหาอาจารย์ (Mueachaoniminaksueksamahaachan) ignorant évidemment le contexte,  la traduction de Google est au masculin singulier : « Ce matin, un étudiant est venu voir le professeur ».

 

Il est un exemple qui démontre les limites du système :  Les subtilités que le français traduit par sa grammaire et son vocabulaire se traduisent souvent en thaï  par la l’addition de mots plus ou moins synonymes énonçant des concepts plus ou moins similaires pour aboutir à un concept unique. Antoine de Saint-Exupéry fait dire au Petit Prince en six mots je suis responsable de ma rose. l’ouvrage a été remarquablement traduit en thaï (22). Résultat : un verbe, puis deux pour faire un mot composé puis encore trois puis quatre puis cinq pour parvenir à un concept unique ! Notre traductrice traduit comme suit : ฉันต้องดูแลรับผิดชอบดอกกุหลาบของฉัน et si nous séparons les mots entr eux, nous aurons ฉัน ต้อง ดูแล รับผิด ชอบ ดอก กุหลาบ ของ ฉัน ce qui donne en mot à mot : Moi – devoir – veiller sur – être responsable – aimer – fleur – rose – de – moi. Du thaï vers le français, Google nous traduit Je dois prendre soin de ma rose. Si nous allons du français vers le thaï, Google traduit ฉัน รับผิด ชอบ ดอก กุหลาบ ของ ฉัน ce qui donne en mot à mot : Moi – être responsable – aimer – fleur – rose – de – moi. Le sens général y est mais deux verbes ont été esquivés ! Il ne faut pas s’étonner si le version thaïe du Petit Prince fait 146 pages et dans un même format, la française 92.

 

 

N'utilisez donc pas le traducteur automatique de Google pour traduite un vers de Virgile même si le latin est inclus !

 

La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a !

 

 

 

NOTES

 

(1) In « Bulletin de l’Association thaïlandaise des professeurs de Français » (ATPF), n°. 131, année 39 (janvier–juin 2016). Les articles du journal sont numérisés sur le site de l’ATPF.

 

 

(2) Elle est l’auteur d’une thèse soutenue en 2005, thèse de doctorat en sciences du langage : « Les représentations du français en Asie du Sud Est. Le cas des étudiants en licence de français au Cambodge, au Laos, à Singapour, en Thaïlande et au Vietnam » à l’Université du Maine (Le Mans) - Faculté des Lettres, Langues et Sciences Humaines. Elle est le résultat d’un  assez remarquable travail d’enquête. Elle est numérisée sur le site theses.fr

 

Nous lui devons également d’autres articles publiés dans la revue de l’association,  notamment « Les guillemets dans la traduction français-thaï » en 2018 et « Ponctuation en thaï : emplois prescrits et pratique actuelle » en 2019. Elle a participé en 2009 à la traduction de l’ouvrage « Le roi Bhumibol, force de la nation » de l’auteur anglais Richard William Jones.

 

 

(3) « Voyage au bout de la nuit » a été écrit en 1932 et la traduction est de 1934. Selon une amie franco-russe, le langage singulier de Céline a été remarquablement traduit.

 

 

(4) Les poètes considèrent qu’on ne peut traduire convenablement la poésie que par la poésie et que le vers s'impose pour cela, défi périlleux !  Lorsque par exemple Valery et Pagnol ont traduit les « Bucoliques » de Virgile en bons alexandrins français alors même que l’art poétique latin n’a rien à voir avec celui de Boileau, les résultats sont surprenants   :

 

Huitième églogue :

Pastorum musam Damonis et Alphesiboei,

immemor herbarum quos est mirata juvenca,

certantes, quorum stupefactae carminé lynces

et mutata suos requierunt flumina cursus,

Damonis musam dicemus et Alphesiboei.

 

Traduction classique  (Classiques Garnier) :

 

Je redirai les chants de Damon et d'Alphésibée : attentive à leur lutte, la génisse oublia l'herbe tendre ; les lynx charmés s'arrêtèrent immobiles ; les fleuves troublés suspendirent leurs cours : Je redirai les chants de Damon et d'Alphésibée.

 

 

 

 

Traduction en alexandrins par Paul Valéry en 1956 :

 

Je redirai les chants de nos bergers poètes,

Ce que chantait Damon avec Alphésibée,

Ce qui rendait les bœufs distraits de l'herbe tendre,

Les lynx tout étonnés d'ouïr ces deux rivaux,

Et les fleuves saisis, en suspendre leurs cour.

 

 

Traduction en alexandrins de Pagnol en 1958

 

Damon, Alphésibée, ô pasteurs inspirés !

Oubliant l'herbe pour admirer votre lutte,

Les troupeaux écoutaient le poème et la flûte.

Immobile, le lynx fermait ses yeux dorés,

Et sur le flanc du mont la rivière et la source,

Pour vous entendre mieux, suspendirent leur course...

Disons à notre tour les chants de ces bergers.

 

 

(5) Son maniement des signes de ponctuation est digne d’éloge. Combien de Français utilisent à bon escient le point, le point-virgule, la virgule et les points de suspension ?

 

 

(6) Le « précis de grammaire thaïe » de 2004 de Jean-Pierre Dupuy et Nattawan Boonniyom en fait un bon inventaire (ISBN 2842792084). Il en est de même dans le second volume de la méthode anglaise d’apprentissage du thaï de Benjawan Poomsan Becker « Thai for intermediate learner » de 1998 (ISBN 1887521011).

 

 

 

 

(7) Voir notre article   A 37 « La langue thaïe ne connaît ni le oui ni le non ! »

 

(8) Nous les trouvons bien évidement sur le site de l’Académie royale (en thaï)

http://www.royin.go.th/?page_id=641 

et listés sur le remarquable site d’un australien passionné de thaï 

http://www.thai-language.com/ref/classifier-list

 

(9) « L’essentiel de la grammaire thaïe » de 1996 (ISBN 9742105138)et « Dictionnaire français-thaïe » de 2012  (IBSN : 974-7315-73-4)

 

(10) Nous en avons dit quelques mots dans un article ancien (2011) en ajoutant : « Vous ne parlerez jamais correctement le thaï si vous ne vous pénétrez pas de ce mécanisme. »

A 27 : « Pour en savoir un peu plus sur la langue thaïe ! » : http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-27-pour-ne-savoir-un-peu-plus-sur-la-langue-thaie-73586519.html

Relevons deux articles plus techniques en anglais malheureusement, sur le sujet « Thai Classifiers and the Structure of Complex Thai Nominals » de Pornsiri Singhapreecha qui enseigne à l’institut du langage de l’Université Thammasat :

https://www.aclweb.org/anthology/Y01-1024.pdf

et « ASSIGNMENT BY CORPUS-BASED APPROACH » de Virach Sornlertlamvanich  -  Wantanee Pantachat  et Surapant Meknavin :

https://www.researchgate.net/publication/2798539_Classifier_Assignment_by_Corpus-Based_Approach

 

(11) Citons en particulier, mais on le trouve dans toutes les grammaires, ภาษา ไทย (phasathai) ISBN 974-279-0108. Nous utilisons la grammaire thaïe en 8 fascicules (หนังสือชุด รักภาษาไทย - nangsuechut rakphasathaisérie de volumes, j’aime la langue thaïe) dont le deuxième volume (ชนิดของคำ chanitkhongkhamles différents types de mots) (ISBN 974-08-4632-7) consacre un chapitre aux pronoms personnels et à leur bon usage.

 

 

(12) Nous en trouvons une très subtile utilisation dans les albums de Tintin traduits en thaï notamment celui que nous venons d’emprunter à un petit neveu (Khatha Khu Banlang - คฑาคู่บัลลังก์ , littéralement les deux couronnes : « le sceptre d’Ottokar »). L’aventure de Tintin se déroule dans le royaume de Syldavie, en particulier dans l’entourage royal en sorte que nous y trouvons les pronoms personnels utilisés à tous les niveaux.

 

 

(13) Voir notre article A 274 – « UN EXEMPLE SINGULIER DE L’ANGLICISATION DE LA LANGUE THAÏE : INTRODUCTION D’UN PRONOM PERSONNEL À L’INTENTION DES HOMOSEXUELS » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/09/a-274-un-exemple-singulier-de-l-anglicisation-de-la-langue-thaie-introduction-d-un-pronom-personnel-a-l-intention-des-homosexuels.ht

 

 

14) L’apparition de nouvelles technologies a eu évidemment pour conséquence la  création d’un vocabulaire nouveau. Les lettrés siamois qui connaissaient le pâli formèrent les mots nouveaux à partir de racines sanskrit-pali ainsi le télégraphe devint  โทรเลข (thoralek) de thora, qui conduit et lek, chiffre.
 

 

Sans remonter aux sources, les premières machines à calculer furent fort joliment baptisées เครื่องคิดเลข (Khrueangkhitlek), littéralement machine penser chiffres.


 

 

Mais les ordinateurs sont devenus des คอมพิวเตอร์ (Khomphiotoe), immonde transcription de l’anglais dans laquelle nous peinons à reconnaître computer ! Toute la technologie informatique ne comporte que des mots transcrits à la va-comme-je-te pousse de  l’anglais.

 

15) Voir notre article  A 376 – « DE LA DIFFICULTÉ D'ÉCRIRE LES TOPONYMES THAÏS EN FRANÇAIS ».

 

(16) Michel  Roché « Le masculin est-il plus productif que le féminin ? ». In: Langue française, n°96, 1992, pp. 113-124.

 

(17)  Abbé Gabriel  Girard « Synonymes françois, leurs différentes significations, et le choix qu'il en faut faire pour parler avec justesse », 1769 et Édouard Braconnier « Théorie du genre des noms : essais sur la langue françoise » 1835.

 

(18)  L’absence de majuscules rend pour le lecteur occidental la lecture parfois un pensum puisqu’il est difficile de reconnaitre un nom propre, notamment dans un simple journal. Elle ne pose pas de difficultés aux natifs. Elle a par contre un avantage majeur en informatique puisque le doublement de la touche majuscule sur les claviers des ordinateurs permet d’écrire sans difficultés les 44 consonnes, les 32 voyelles et tous les signes diacritiques y compris ceux qui sont aujourd’hui obsolètes.

 

 

(19) Traduction n°1 « Depuis ce jour, il s’était senti soulagé d’avoir pu se libérer de certaines choses qu’il avait sur le cœur. L’animal était installé dans ce hangar au toit recouvert de paille. Que les gens l’aiment ou non. Il était là, porteur d’une valeur particulière. Il n’y avait jamais songé auparavant, mais, de manière intuitive, il avait senti qu’il devait le faire ; c’était un devoir, une obligation. La conscience de sa responsabilité l’avait poussé à se saisir d’un marteau et d’un burin. »

Traduction n°2 : « A compter de ce jour, il se sentit soulagé de s’être débarrassé d’un si gros poids dans le cœur. L’éléphant se dressait à l’intérieur de l’appentis recouvert d’herbe à paillote. Que cela plaise ou non aux gens, il était bien là ! Il avait sa propre signification bien à lui et à laquelle Kham-Ngaï n’avait jamais pensé, auparavant. Il avait tout juste eu, sans être vraiment conscient, le sentiment qu’il se devait de le sculpter. C’était une obligation ! C’était un devoir ! C’était, en quelque sorte, une responsabilité qui l’avait stimulé, jusqu’au plus profond de lui-même, à s’efforcer de prendre la gouge et de frapper dessus. »

Traduction n°3 « De ce premier jour à aujourd’hui, Cam-ngaï s’était débarrassé de bien des choses dans son cœur et il se sentait comme soulagé. Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, l’éléphant était bien là, sous le toit d’herbe de la remise. Il avait sa propre signification, dont Cam-ngaï n’avait jamais eu conscience ; il avait seulement eu le sentiment qu’il devait le faire. C’était son fardeau, son devoir, et il ne pouvait s’y soustraire. Une force au tréfonds de lui-même l’avait incité à se saisir du ciseau et à se mettre à l’œuvre, c’était une façon d’assumer ses propres responsabilités. »

 

(20) « L'étude des écritures thaïes et des écritures cambodgiennes ne présente pas de pareilles difficultés (s.e. que l’étude des quatre mille caractères, bagage minimum pour celui qui étudie le chinois). Quelques jours de travail suffisent pour en comprendre le mécanisme, et un ou deux mois pour déchiffrer passablement les imprimés et les manuscrits soignés. Le matériel phonique de ces  langues est très complet et très approprié; à quoi sert de le remplacer par un autre moins parfait? Apprenons les dialectes thaï comme nous apprenons l'allemand, le grec, le russe, l'arabe, etc., en commençant tout simplement par étudier  leur écriture propre ».

 

(21) https://www.leparisien.fr/economie/quels-sont-les-meilleurs-logiciels-de-traduction-23-06-2014-3945765.php

 

(22) พะงาพันธุ์ โบบิเยร์ (Phangaphan  Bobiye), เจ้าชายน้อย 1997 (ISBN 974-300-090-9)

 

 

 

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8 juillet 2020 3 08 /07 /juillet /2020 22:14

 

La transcription des noms de lieux du thaï vers le français pose des difficultés qui tiennent à la fois à celle de la transcription en caractères romains et à celle d’en déterminer le genre  puisque la catégorie des noms en thaï est toujours invariable, et qu'il n'y a pas de changement morphologique, ni de sexe ni de nombre, contrairement au français.

 

 

LA TRANSCRIPTION EN CARACTÈRES LATINS

 

 

Lorsque les premiers explorateurs ou visiteurs ont transcrit le nom des lieux qu’ils visitaient, on peut penser qu’ils l’ont souvent faite à l’oreille. Par exemple, Aymonier ou Lunet de la Jonquères faisant état de lieux archéologiques nichés dans des villages plus ou moins minuscules que nous pouvons avoir des difficultés à situer sur une carte. La transcription à l’oreille n’est en outre pas toujours facile (1). Le professeur Frédéric Carral est l’auteur d’une thèse de 2008 sur les transcriptions qu’il a relevées dans l’espace urbain de Bangkok (2).

 

 

Toutes les fantaisies furent longtemps pratiquées, citons par exemple la transcription du mot – ko – (เกาะ), une île, souvent encore transcrite koh, y compris pendant longtemps dans des guides touristiques, la présence de la lettre H en fin de syllabe est un non-sens d’autant que le H thaï (il y en a deux, et ฮ) ne se trouve jamais en fin de syllabe. On peut penser, sans grand risque de se tromper, que l’utilisateur veut se donner un air savant.

 

 

Nous avons longuement parlé de la romanisation du thaï (3). La question n’est aujourd’hui pas là puisque c’est de toponymie que nous parlons et que la question est définitivement réglée ou tout au moins devrait l’être. En effet la question de la transcription des noms géographiques dans les pays utilisant une écriture autre que la latin a longtemps agité les Nations Unies. Elle est réglée depuis 1967 sous forme de recommandation mais ses termes sont sans équivoque (4).

 

 

Elle a acquis valeur normative ainsi qu’il fut constaté par les Nations Unies en 2002 (5). Il est connu sous le sigle RTGS (Royal Thai General System of Transcription).

 

 

Ce système référencé à l’ONU comme EKONF.94hNF.41 présente tout d’abord évidemment l’avantage d’exister :

 

Il impose l’utilisation des majuscules que l’écriture thaïe ignore.

 

Il impose la séparation des mots que l’écriture thaïe ignore aussi : par exemple จังหวัดกำแพงเพชร deviendra Changwat Kamphaeng Phet (la Province de Kamphaeng Phet)

.

 

Il ne permet ni la transcription de la tonalité de la syllabe ni sa longueur qui sont deux paramètres essentiels dans le langage mais n’ont aucun intérêt sur l’écriture des panneaux routiers.

 

Il est enfin  en phonétique anglaise : ce qui pose évidemment problème à tous ceux qui n’ont aucune  notion de cette langue.

 

 

Nous y trouvons, hélas, l’utilisation du W pour transcrire la lettre thaïe ว. Cette lettre n’est pas française mais anglaise ou allemande, C’est par pure anglomanie que Bescherelle a introduit cette machine biscornue dans son dictionnaire. Ni Monseigneur Pallegoix, auteur du premier dictionnaire siamois-français ni Lunet de la Jonquères, auteur du premier dictionnaire siamois-français ne l’utilisent et chez eux un temple (วัด) est un vat et non un wat et nul ne les en a jamais critiqués (6) !

 

 

Notons toutefois que dans un article de 2006, Nitaya Kanchanawan qui est professeur à l’Université de Ramkhamhaeng, ce qui n’est pas rien, propose pour cette lettre la double transcription, V ou W. Qu’elle en soit félicitée ! (7).

 

 

Ceci dit, si la romanisation globale du thaï est une utopie (8), retenons que celle des noms géographiques a son incontestable utilité – elle est là pour ça – par exmple pour la lecture des cartes routières ou des panneaux de signalisation en particulier. Elle est également utilisée dans les publications gouvernementales  mais pas toujours de façon très cohérente. Toutefois bien des fantaisies restent encore présentes, citons un exemple amusant  lu sur un panneau bilingue dans une station d’autobus indiquant à ceux qui se rendaient à สกลนคร - Sakol Nakor (ça colle ?) s’agissant évidemment de Sakon Nakhon. Transcription à la  lettre qui relève de ces bonnes intentions dont l’enfer est pavé comme chacun sait. Sur Internet, c’est pire encore. En ce qui concerne notre région,  l’Isan (อีสาน), nous avons trouvé Isaan, Isarn, Issarn, Issan, Esan, ou Esarn. Il est plus simple de préciser à l’attention de ceux qui ne connaissent pas un traitre mot d’anglais que le mot se prononce Issane, deux SS pour montre que le S central ne se prononce pas Z et un E muet final pour montrer que le N ne se nasalise pas. Il semble toutefois que les guides touristiques dont nous allons parler plus bas nous épargnent ce genre de barbarisme.

 

 

Notons que le département de linguistique de l’Université Thammasat a mis au point un assez extraordinaire programme de romanisation automatique (9). 

 

 

Nos observations ne mettent pas en cause la valeur et la pertinence d’autres systèmes de transcription, c’est la seule géographie qui nous intéresse (10).

 

 

 

LA DÉTERMINATION DU GENRE

 

 

Cette question ne semble pas avoir été sérieusement étudiée avant de faire l’objet d’une thèse soutenue en Sorbonne, ce n’est pas rien non plus, par Theera Roungtheera qui est professeur de français à l’Université de Mahasarakham sous le titre « Toponyme et traduction : la nouvelle dénomination des toponymes thaïlandais dans les guides touristiques sur la Thaïlande en français » (ชื่อสถานที่กับการแปล: การตั้งชื่อสถานที่ใหม่ในหนังสือนําเที่ยวประเทศไทยที่เขียนเป็นภาษาฝรั่งเศส) dont une très bonne synthèse a été faite (en anglais malheureusement) en 2018 sous le titre « GRAMMATICAL ADAPTATION OF THAI TOPONYMS IN FRENCH GUIDEBOOKS ON THAILAND » (11). La présentation de la thèse sur le site dédié à  toutes les thèses présentées ou en cours en France (thèses.fr) est pour le moins confuse alors que les textes français de Theera Roungtheera sont parfaitement clairs ! (12).      

 

         

 

L’auteur part de la constatation de caractères propre à sa langue : Elle ne connait ni masculin  ni féminin ni neutre et pas plus de singulier que de pluriel, des ajouts marquent le masculin et le pluriel ce qui d’ailleurs alourdit la langue écrite, la nuance se trouvant le plus souvent pour le langage parlé dans le contexte (13). Parfois la richesse  du vocabulaire y suffit (14). Mais doit-on écrire les noms de lieux au masculin ou au féminin, au singulier ou au pluriel ?

 

 

Nous n’avons pas cette difficulté en Français, mais il en est une autre qui est la difficulté de déterminer le genre d’un nom, qu’il soit commun ou propre, ce qui ne serait pas si tous les noms masculins avaient une terminaison masculine spéciale, et tous les noms féminins une terminaison féminine spéciale.  Sans se donner la peine de feuilleter un dictionnaire et à moins d’être une encyclopédie vivante comment connaître le genre de dogue ou celui de fourmi ? La logique aurait demandé qu'on eût créé un genre neutre pour les choses matérielles et les choses métaphysiques, lesquelles n'ont pas de sexes; mais on a arbitrairement donné aux noms de ces choses soit le genre masculin, soit le genre féminin. Les Romains s’étonnaient bien à tort d’avoir le genre neutre à leur disposition mais pouvaient dire mare au neutre, les Italiens il mare au masculin et les Provençaux la mare au féminin, au choix ! Pour couper court disons simplement que les noms de lieux sont des deux genres et c'est l'oreille qui,  d'après l'épithète, décide seule de la préférence : le vieux Bangkok, la charmante Bangkok, le vieux Londres, la vieille Rome. Le genre des noms de cours d'eau et sommets a été fixé au  masculin ou au féminin, suivant qu'on a sous-entendu les mots fleuves et monts ou rivières et montagnes (15).

 

 

L’auteur nous rappelle que le sexe des noms de lieu en français est en réalité arbitraire. Masculin ou féminin : le Siam ou la Thaïlande ? Singulier ou pluriel : Les États-Unis ou la Malaisie ? Il s’est en  réalité attaché à la façon dont les guides sur la Thaïlande lexicalisaient les toponymes thaïlandais, choix du genre et choix du nombre ? Son étude a porté sur quatre guides des plus répandus et analysé – nous dit-il – la transcription de 4717 toponymes thaïs romanisés ! Il relève que, le plus souvent, le genre choisi par l’auteur du guide correspond au nom français. Une île ? J’irai  revoir la belle Ko Samui ! La Chao Praya est une rivière ? Promenade sur la Chao Praya. Le Mékong est un fleuve ? Nous organisons des journées de pêche sur le Mékong.

 

 

Il note l’utilisation des noms thaïs transcrits en caractère romains souvent pour faire « couleur locale » mais avec des fantaisies ainsi la plage est féminin évidement mais un guide vante les charmes du Hat... (หาด). Mais le plus souvent les noms utilisés avec leur transcription romanisée le sont avec le genre de leur équivalent français, le khlong (คลอง - canal),

 

 

le wat (วัด - temple),

 

 

la hat (หาด - la plage) surtout lorsque le nom de lieu est qualifié par un adjectif qui confirme le genre.

 

 

Les noms des temples, c’est l’utilisation la plus fréquente, sont le plus souvent transcrits à la fois par le nom commun (wat - วัด) et le nom propre, souvent d'un article masculin ou suivi d’un adjectif masculin. Pour les palais et bâtiments royaux (wangวัง), l’utilisation du masculin est systématique.

 

 

Pour les noms de rivières (féminin) ou de fleuves (masculin) : l’usage français est-il un  exemple ? La terminaison et l’étymologie nous donnent la Seine ou la Loire mais le Rhône ! Pour le thaï, un fleuve ou une rivière, c’est toujours  Maenam (แม่น้ำ) que nous aurions tendance à féminiser puisque le mot signifie « la mère des eaux » mais si nous ne craignons pas de parler de la Maenam Chi (la rivière Chi), nous n’oserions pas féminiser le Mékong !

 

 

Par contre Huay (ห้วย un ruisseau) entre dans le nom d’un nombre incalculable de villages ou de districts, nous parlerons alors volontiers du petit Huay Mek (ห้วยเม็ก).

 

 

De même encore de très nombreux noms de lieu comportent le mot  Nong (หนอง) qui est une mare ou un étang, masculin ou féminin ?

 

 

Par contre Bung (บึง) qui est un marécage est tout autant utilisé dans la toponymie.

 

 

Les Phra That (พระธาตุ) nombreux dans le pays sont des édifices contenant des reliques présumées de Bouddha, reliquaire en est la meilleure traduction, nous sommes au masculin.

 

 

 

Les toponymes purement administratifs  noms (noms de pays, noms de provinces ou de villes) et noms de rivières posent des difficultés. Si le « Siam » est masculin la « Thaïlande » féminin il est faux de dire (une grammaire qui cite notre auteur) que les noms des pays et provinces finissant par un E muet sont féminins et les autres comme masculins : Birmanie ou Malaisie, certes mais Cambodge ! Une exception qui confirme la règle ? Mais il n’y a aucune règle !

 

 

Notre distingué universitaire conclut en définitive que la question reste problématique c’est-à-dire en réalité sans réponse précise !

 

 

Que devons-nous en conclure ?

 

Au premier chef, dans la transcription romanisée des noms de lieux thaïs, respecter la norme.  Theera Roungtheera n’aborde d’ailleurs pas le problème, la transcription  utilisée dans les guides qu’il a compulsés, si elles ne respectent pas systématiquement le RTGS, ne sont jamais choquantes bien que le Guide Vert Michelin  nous semble le plus scrupuleux.

 

 

Il nous semble ensuite que la formule la plus orthodoxe consiste à adopter pour un nom de lieu ou un monument thaï le genre qu’il a en français tout simplement. Mon épouse va faire ses prières au wat du village. SI vous souhaitez à tout prix utiliser le mot thaï romanisé ce qui est parfois d’ailleurs prétentieux, choisissez donc le genre qu’il a en français. Je vais faire mes courses au marché du village ou au Talat (ตลาด).

 

 

Theera Roungtheera pose une question à laquelle nous ne pouvons répondre qui est de savoir si les toponymes dans une autre langue seront traités de la même manière, en particulier dans les langues qui n'ont pas de catégorie de genre comme le vietnamien, le chinois ou le japonais ?

 

 

 

Theera Roungtheera est professeur adjoint de linguistique au Département de Langues et linguistique occidentales, Université Mahasarakham en Thaïlande. Il a obtenu son doctorat en sciences du langage à l'Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3, France. Ses domaines d'intérêt sont les noms propres, le discours touristique et la traduction. Certains de ses travaux méritent d’être cités :

« Structure sémantique et grammaticale des noms des aliments thaïlandais traduits en français » fruit de longues recherches sur les cartes de restaurants thaïs de Paris.

« Stéréotype sur les Thaïlandais dans deux guides touristiques sur la Thaïlande: études de quelques marqueurs linguistiques » qui analyse un certain nombre des poncifs que nous entendons souvent.

« A Prototype Semantic Study of the Word '"chaw choo" in Thai » (เจ้าชู้ c’est le flirt)

 

 

NOTES

 

(1) La longueur d’une voyelle, essentielle dans le système thaï, est loin d’être évidente lorsque votre interlocuteur parle trop rapidement  ce qui est fréquent. En outre la différence de sons entre deux consonnes prête souvent à confusion, est-ce un B ou un P ? Est-ce un D ou un T ? Le sempiternel krap de politesse (กรับ) est souvent transcrit krab dans de nombreuses méthodes anglophones en particulier. Le meilleur exemple en est la nom de Bouddha qui s’écrit en thaï Phutha (พุทธ)... sans parler d’une lettre singulière, le – le tho-montho (มณโท) de l’alphabet - qui selon des règles grammaticales précises peut se prononcer tantôt TH tantôt D !

 

 

(2) « L’écriture dans l’espace urbain à Bangkok. Supports et alphabets » soutenue à l’Université Paris - Descartes. Elle est numérisée sur le site academia.edu et assortie d’un volumineux dossier photographique.

 

(3) Voir nos deux articles :

 A 91. La romanisation du thaï ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a91-la-romanisation-du-thai-114100330.html

165. Le Roi Rama VI et la romanisation du thaï.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-165-le-roi-rama-vi-et-la-romanisation-du-thai-125174362.html

 

 

(4) La première conférence « sur la normalisation des noms géographiques » s’est tenue à Genève du 4 au 22 septembre 1967. Voici son paragraphe 14 :

Latinisation des noms géographiques thaïs :

La Conférence,

Reconnaissant le système général modifié qui est actuellement employé  officiellement pour la transcription des noms géographiques thaïs en caractères latins,

Notant  que ce système est applique pour la carte officielle bilingue de la Thailande,

Notant en outre  qu'il n'y a pas dc système concurrent pour la latinisation du thai,

Recommande  ’l’adoption du système général modifié de l'Institut royal de Thailande comme système international de latinisation des noms géographiques thaïs.

 

 

(5)  Le huitième Conférence des Nations Unies « sur la normalisation des noms géographiques » s’est tenue à Berlin  du 27 août au 5 septembre 2002 :

Paragraphe VIII/13. Romanisation des noms géographiques thaïs

La Conférence,

Constatant  que, dans sa résolution 14, la première Conférence des Nations Unies sur la normalisation des noms géographiques avait recommandé l’adoption du système général thaï amendé de l’Institut royal thaïlandais en tant que système international de romanisation des noms géographiques thaïs,

Constatant aussi  qu’en 2000, le Gouvernement thaïlandais a officiellement adopté la version révisée de ce système comme norme nationale et que le système ainsi révisé a été mis en place,

Recommande que ce système révisé, dont les principes ont été énoncés dans le rapport intitulé « Principles of romanization for Thai script by the transcription method » présenté par la Thaïlande à la huitième Conférence des Nations Unies sur la normalisation des noms géographiques, soit adopté comme système international  de romanisation des noms géographiques thaïs.

 

 

 

(6) Un bon dictionnaire n’utilise cette lettre que pour les mots anglais passés dans le langage courant, des mots allemands de même source et éventuellement des mots arabes qui ne nous concernent en rien.

 

Dictionnaire de l'Académie française, édition 1878

 

(7) « Romanization, Transliteration, and Transcription for the Globalization of the Thai Language » in The Journal of the Royal Institute of Thailand, Vol. 31 n° 3, juillet- septembre 2006. Le Royal Institute of Thailand (ราชบัณฑิตยสภา) est l’équivalent de notre Académie française mais la moyenne d’âge n’y est pas de 75 ans et le recrutement se fait sur les compétences.

 

 

(8) Retenons ce qu’en disait Lunet de la Jonquère : « Philologiquement l'usage d'une romanisation du siamois doit donc être proscrit, parce qu'elle dénature complètement la physionomie et l'orthographe de la langue à moins d'une complication extrême ».

 

 

(9) Le programme est libre de droits :

http://pioneer.chula.ac.th/~awirote/resources/thai-romanization.html

 

(10) En dehors des systèmes utilisés par les manuels d‘apprentissage du thaï, francophones ou anglophones, chacun a la sienne, nous pouvons citer le système de Georges Coédès ou le système ISO 11940-2 très proche.

 

(11) L’article est numérisé sur le site le site academia.edu

 

(12) « Ce travail a pour objet l’adaptation des toponymes thaïlandais en français dans un corpus de quatre guides touristiques francophones. Les analyses linguistiques et traductologiques montrent que les toponymes thaïlandais sont bien intégrés en français aux différents niveaux de leur adaptation. Ils sont d’abord romanisés par divers systèmes, parfois avec la francisation graphématique. Au niveau morphosyntaxique, ils héritent du genre et du nombre correspondant au nom de catégorie dont relève le toponyme en français (colline, marché, etc.) mais chaque fois que le nom catégoriel thaï est emprunté, le déterminant utilisé tend à neutraliser l’opposition masculin/féminin. Au niveau sémantico-référentiel, leur valeur fondamentale est locative mais dans certains contextes, ils peuvent subir une interprétation métonymique et métaphorique. Ainsi le transfert sémantique est possible par les divers procédés traductologiques. Avec la traduction libre, l’auteur peut modifier la traduction de la dénomination d’origine ou créer une nouvelle forme dénominative en présentant la caractérisation dominante du référent. On constate que dans leur francisation ces dénominations toponymiques se conforment aux conventions de la fabrication toponymique en français. Les caractéristiques des toponymes touristiques traduits du thaï en français manifestent un système spécifique de dénomination toponymique constitué principalement de deux noms catégoriels en français et en thaï et de l’ajout d’un toponyme de localisation pour marquer le caractère représentatif du lieu. Ces stratégies soulignent une fonction pragmatique spécifique du guide touristique : permettre au lecteur d’identifier des lieux qui lui sont inconnus en suscitant son intérêt pour une langue-culture étrangère ».

 

 

(13) Enfant masculin : dek-phuchaï  (เด็กผู้ชาย) -  Enfant féminin : dek-phuying (เด็กผู้หญิง) - Cheval mâle : ma-tua-phu (ม้าตัวผู้)  - Cheval femelle : ma-tua-mia (ม้าตัวเมีย) - Des enfants : phuak-dek (พวกเด็ก) - Des hommes – phua-chaï (พวกชาย).

 

(14) Nous avons quatre grands parents dont chacun bénéficie d’un nom spécifique : côté paternel ; pu et ya (ปู่ ย่า) et côté maternel ta et yaï (ตา ยาย) – Pour les Oncles et les Tantes, c’est encore plus complet puisqu’un distingue s’ils sont aînés ou cadets du père ou de la mère.

 

 

(15) Il y aurait peut-être un principe général, celui de considérer le masculin comme plus noble mais nous ne sommes plus au temps de Vaugelas. Il y a aussi une règle mais elle n’est pas générale : Le E muet final est le signe du féminin ; l'absence du e muet final, le signe du masculin... mais nous disons la France et le Cambodge ! La plupart des grammairiens ont déclaré impossible une règle pour connaître sans lexique le genre des noms et ceux qui ont essayé de projeter une lumière sur ce chaos en ont été pour leurs frais: ni l'étymologie, ni l'analogie, ni la raison n'étant respectées par  l'usage. Il suffît de formuler une loi pour voir aussitôt se dresser vingt exceptions. Ne citons que pour mémoire les noms susceptibles d’avoir deux genres : Aigle: masculin, quand il signifie l'animal mâle ou un homme supérieur; féminin, partout ailleurs. Les aigles Romaines, la grande aigle de ta légion d'honneur, l'aigle fut tuée avec ses petits. Foudre: féminin, dans le sens propre, la foudre, masculin dans le sens figuré, un foudre d'éloquence... etc

 

 

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