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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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31 août 2020 1 31 /08 /août /2020 22:12

 

Nous avons consacré plusieurs articles aux représentations rituelles – sinon officielles – de Bouddha. Elles sont 66. Cinq d’entre elles représentent le maître étendu toujours sur le côté droit.

 

Ces cinq gravures sont extrqites de l'ouvrage de Khaisri Sri-Aroon « Les statues du Buddha en Thaïlande (Siam) », dont la dernière édition est trilingue (พระพุธทรูปปางตางๆ ในสยามประเทศ) publié à 2000 exemplaires sous l’égide du Ministère de la culture : 


la première représente les songes du futur Bouddha,

 

 

 

 

la suivante  représente Bouddha donnant l’enseignement à Asurindrahu,

 

 

une autre présente une prophétie,

 

 

elle est suivie par Bouddha sur sa fin donnant son enseignement à Subhadda

 

 

et enfin celle de la grande et totale extinction (1).

 

 

Nous avons par ailleurs fait justice d’une croyance trop répandue qui fait d’un personnage ventripotent et rigolard un « Bouddha rieur » ce qu’il n’est pas (2) !

 

 

Pourquoi ce choix systématique du côté droit ? Probablement parce qu’il est assimilé dans la tradition indienne au bien et le côté gauche au mal ? Dans la Bible aussi, le Christ est assis à la droite de Dieu. Lors de la passion de Jésus, c'est le bon larron qui est crucifié à sa droite.

 

 

 

 

Dextre de  Bouddha  - parcelle de l'infini - rayon de l'astre roi

Il existe pourtant de très rares représentations de Bouddha  (mais s’agit-il de lui ?) étendu sur le côté gauche. L’une des plus connue se situe au Cambodge mais dans ce qui fut le Cambodge siamois, dans la pagode de Preah Ang Thom dans le parc national, la montagne sacrée, de Phnom Kulen. Longue de 8 mètres, elle représenterait Bouddha atteignant le nirvana et daterait du XVIe siècle.

 

 

Celle du temple Wat Papradu (วัด ป่าประดู่) à Rayong est la plus connue, elle s’étend sur 11,95 mètres et 3,60 mètres de hauteur. Sa datation est incertaine.

 

 

 

Dans une petite chapelle du temple de Samret (วัด สำเร็จ) sur l’île de Samui se trouve un Bouddha de marbre blanc gisant sur le côté gauche dont les moines résidant disent qu’il a « plusieurs centaines d’années et serait venu de Ceylan ».

 

 

La chapelle contient 80 petites statues, ses portes sont verrouillées, le temple est à l’écart des circuits touristiques organisés et seuls ceux qui ont l’heur de convenir aux moines ont l’autorisation d’y pénétrer. Aucune précision n’a pu nous être donnée sur les raisons de cette position inhabituelle 

 

 

Le Wat Phuthanimit (วัดพุทธนิมิต) dans la province de Kalasin et le district de Sahasakan abrite à quelque distance des bâtiments conventuels dans une petite excavation de 5 mètres de largeur et 3 de hauteur une statue inhabituelle de dimensions plus modestes, 2 mètres de long et 5 de haut.

 

 

Elle semblerait de l’époque Dvaravati, Les habitants des villages voisins lui vouent un culte tout particulier. Le site d’origine est manifestement ancien et on y trouve de nombreuses bornes sacrées dont nous savons qu'elles datent aussi de cette époque et qu’elles sont pour l’essentiel spécifiques à la région de Kalasin (3).

 

 

Signalons enfin, bien que nous soyons en dehors des sites architecturaux et des statues de Bouddha gisant sur le côté gauche la présence au Musée National de  Nan d’une statuette représentant Bouddha gisant « du mauvais côté ». Selon Carol Stratton auquel nous devons une photographie, elle est datée du XIXe siècle (4).

 

 

 

Nous pouvions en rester là des questions que nous nous posions sur l’existence de ces  rarissimes représentations du maître gisant sur le côté gauche, quelques rares statues, une amulette, aucune représentation peinte et surtout aucune explication plausible de ce qui apparait en première analyse comme une incongruité. Nous avons toutefois trouvé une explication qui est plausible, sans qu’elle soit une certitude, c’est tout simplement qu’il ne s’agit pas de Bouddha lui-même mais probablement de l’un de ses disciples.

 

 

C’est tout eu moins une supposition concernant la représentation du Wat Phuthanimit que nous trouvons dans un petit ouvrage fort érudit concernant la province de Kalasin et qui donne de précieuses explications sur les plus importants de ses temples (5). Elle s’applique probablement aux autres représentations.

 

 

Il s’agirait de Moggallana le très saint (พระโมคคัลนะ-เถรเจ้า) parfois orthographié Mahamaudgalyayana, le second en titre des disciples mais le premier pour les pouvoirs surnaturels parmi ces disciples.

 

 

Bien que Bouddha en ait généralement réprouvé l’emploi, il aurait fait pour lui une exception tant la sagesse de Moggallana était grande (6). Il suit Saripputta, premier disciple, le Saint Pierre du bouddhisme


 

 

...et précède Ananda. Si Bouddha possédait des pouvoirs extraordinaires, Moggallana fut le plus célèbre pour ses miracles. Ananda, pourtant le disciple le plus proche, le Saint Jean du bouddhisme, et son cousin, ne put obtenir ces pouvoirs qu’après 25 ans d’entraînement.

 

 

Ils ne viennent jamais spontanément, l’homme les développe de vie en vie. S’ils apparaissent spontanément, c’est qu’ils ont été développés dans des vies précédentes.

 

Moggallana est le thaumaturge du bouddhisme par excellence.

 

Ces qualités exceptionnelles rendent fort plausible la possibilité d’une représentation dans la posture de la grande extinction mais en la différenciant de celle de Bouddha lui-même et le couchant sur le côté gauche.

 

 

NOTES

 

 

(1) Voir nos articles

A 237 - LES SOIXANTE-SIX REPRÉSENTATIONS RITUELLES DE BOUDDHA

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/08/a-237-les-soixante-six-representations-rituelles-de-bouddha.html

A 332- 1 - LES SOIXANTE-SIX REPRÉSENTATIONS RITUELLES DE BOUDDHA. (DEUXIÈME PARTIE)

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/09/a-332-les-soixante-six-representations-rituelles-de-bouddha.deuxieme-partie.html

A 332 - 2 - LES SOIXANTE-SIX REPRÉSENTATIONS RITUELLES DE BOUDDHA. (TROISIÈME PARTIE)

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/09/a-332-2-les-soixante-six-representations-rituelles-de-bouddha.deuxieme-partie.html

 

A 332-3 LES SOIXANTE-SIX REPRÉSENTATIONS RITUELLES DE BOUDDHA. (FIN)

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/10/a-332-3-les-soixante-six-representations-rituelles-de-bouddha.troisieme-partie.html

 

(2) Voir notre article  A 330 - QUI EST LE « BOUDDHA RIEUR » QUE L'ON PEUT VOIR EN THAÏLANDE ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/09/a-330-qui-est-le-bouddha-rieur-que-l-on-peut-voir-en-thailande.html

 

(3) Voir notre article A 213- LES ORIGINES MYSTÉRIEUSES DES BORNES SACRÉES (BAÏ SÉMA) DES TEMPLES DE L’ISAN EN THAILANDE

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/a-213-les-origines-mysterieuses-des-bornes-sacrees-bai-sema-des-temples-de-l-isan-en-thailande.html

 

(4) «  Buddhist Sculpture of Northern Thailand », 2003.

 

 

(5) « กาฬสินธุ์ » (en thaï) (ISBN   974484187 7)

 

(6) Voir le site (en anglais)  « Relatives and Disciples of the Buddha » :

https://www.budsas.org/ebud/rdbud/rdbud-00.htm

 

 

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12 août 2020 3 12 /08 /août /2020 22:15

 

Nous avons consacré deux articles au roi Li-Thai, petit-fils de Rama Kamhaeng-le- grand, qui régna de (environ) 1347 à 1368 sous le nom de Thammaracha Ier (1) en vous le présentant comme un pieux bouddhiste adepte du Théravada et premier souverain du Siam à avoir vécu comme moine une partie de sa vie, 30 ans peut-être. On lui doit, entre autres, l’une des plus belles représentations de Bouddha du Siam, le Phraputtachinnarat (พระศรีรัตนมหาธาตุ).

 

 

Il est aussi l’auteur (au moins présumé) du premier traité de cosmologie bouddhiste dont la date reste incertaine, (1348 ?) probablement un recueil des sermons prononcés lorsqu’il était encore moine et qui est considéré aussi comme l’un des premiers textes de la littérature siamoise et en tous cas le texte littéraire le plus important de l’époque de Sukhotai. Ce texte est connu sous le nom de Traiphum Phraruang (ไตรภูมิพระร่วง) c’est-à-dire les trois mondes du roi RuangLi-Thai est considéré comme l’un des piliers de la religion comme le sera son lointain successeur, le roi Mongkut, qui pensait en être la réincarnation.

 

 

Ce texte fut considéré comme aussi important que le Tripitaka (พระไตรปิฎก). Il l’est encore aujourd’hui. Ces trois mondes sont les mondes des sens, ceux des formes, et les mondes informels : Ce concept des trois mondes dont l’origine est probablement védique, ce sont les trois niveaux de la spiritualité, les trois sphères ou plans dans lesquels l'univers entier est analysé d'un point de vue éthique et spirituel, la sphère des sens c’est-à-dire le mondes des désirs, désirs des affections morales, désirs des objets extérieurs, désirs des aliments et désirs charnels ; la sphère matérielle est le monde des formes. Arrivé à ce monde par l'effet de la piété permanente,  l’homme conserve encore une substance corporelle, c'est pour cela qu'on l'appelle le monde des formes. Parvenu à la sphère immatérielle, l’homme se trouve sans souillures et sans désirs.'

 

 

Le texte est en réalité une étude « scientifique » de l’Univers considéré dans son ensemble. Le texte original est probablement basé sur les canons en pali et ses commentaires étudiés par le roi lorsqu’il portait la robe safran et constituait un recueil de ses sermons puisque son titre d'origine était le Traibhumikatha  (ไตรภูมิกถา) Sermon sur les Trois Mondes.

 

 

La forme comme nous allons le voir en est totalement décousue ce qui confirme qu’il s’agit bien de sermons compilés et assemblés en un volume sans ligne directrice et sur des sujets qui peu ou prou recouvrent la cosmologie de l’époque.

 

 

Le texte fut considéré comme si important qu’il déborda dans les pays voisins, au Cambodge et au Laos. Il resta texte fondamental jusqu’après la destruction d’Ayuthaya. S’il en existait des manuscrits, ils furent alors détruits mais le texte subsista par tradition orale. Lorsque la nouvelle dynastie s’établit à Thonburi Les Trois Mondes furent copiés et largement diffusés avec la bénédiction royale. Des peintures murales ornèrent de nombreux temples royaux et les manuscrits sur feuille de latanier se multiplièrent. Certains étaient fidèles à l'original du roi Lithai, d'autres – comme une compilation commandée par le roi Rama Ier au XVIIIe siècle - ont été modifiés ou altérés.

 

 

Nous le retrouverons sous une forme ou sous une autre en dehors des peintures murales dans la sculpture, la littérature et l'architecture traditionnelles. Des anecdotes et des références à cet énorme corpus  reviennent sans cesse dans l'art de la cour, la musique et les contes populaires. Les peintures murales ou les éléments architecturaux nécessitent d’être décodés par un bouddhiste instruit : par exemple l’élément architectural qui relie la flèche supérieure d’un chédi à son corps principal est souvent formé de 31 couches distinctes représentant le nombre des domaines habités par différentes formes de vie.

 

 

 

Ce texte fondamental fait l’objet de nombreuses et érudites études. (Nous donnons quelques-unes de ces sources en annexe). Toutefois la meilleure analyse qui en a été faite en français à notre connaissance est celle de Monseigneur Pallegoix qui lui consacre dans le premier volume de son Histoire du Siam un chapitre circonstancié (2). Ce volume est une description du pays, de ses habitants, de sa géologie, de la flore, de la faune, de son gouvernement, du commerce, de sa langue et de ses lois.

 

 

Mais comment connaître bien un pays si l’on n’en connait pas sa cosmologie et sa religion. La « foi du charbonnier », foi inébranlable, celle que Jean Paul II appelait le « fidéisme » est certes louable, elle est probablement celle de l’immense majorité des Thaïs qui pratiquent le bouddhisme théravada, Monseigneur Pallegoix est allé bien au-delà, fruit de sa connaissance de la langue vernaculaire et du pali tout autant que de ses liens d’amitié avec le moine Mongkut, devenu le toi Rama IV. 

 

 

« Les Siamois ont un ouvrage en soixante volumes qui s'appelle Trai-phum (les trois lieux) il embrasse tout le système des bouddhistes ». Mais  Il a aussi pris connaissance du canon bouddhiste proprement dit, le Tripitaka, qui comprendrait selon les éditions jusqu’à 232 volumes (3).

 

 

 

LA DESCRIPTION DE L’UNIVERS

 

Celui-ci comprend neuf degrés de sainteté : les trois voies, les trois fruits et l’extinction (le Nirvana) qui sont les moyens de traverser le monde.

 

Les talapoins sont les disciples de Bouddha doués de piété, de constance et de sagesse et sont divisés en huit ordres. Ils sont dignes de recevoir les offrandes des fidèles. Celui qui les salue ou qui leur offre des présents acquiert des mérites infinis.

 

Les trois pierres précieuses, ce sont les Ratanatrai  (พระรัตนตรัย) sont les trois diamants : Bouddha, les livres sacrés et le Sangha, la communauté monastique.

 

 

Il y a trois manières d'adorer : l'adoration du corps (ce sont les trois prosternations ou prosternements), l'adoration verbale, l'adoration mentale. Le plus grand pécheur peut obtenir son salut en adorant les trois diamants, excepté celui qui a commis un des cinq crimes suivants le meurtre de sa mère, le parricide, le meurtre d'un saint, tirer une goutte de sang du corps de Bouddha et la dispersion violente des talapoins,

 

Il est un article de foi, c’est celui de l'excellence et des mérites de bouddha : « Si un homme avait mille têtes, cent bouches dans chaque tête, cent langues dans chaque bouche, et par conséquent s'il avait dix millions de langues, quand il vivrait depuis la formation jusqu'à la destruction du monde, il ne pourrait pas célébrer suffisamment l'excellence de Bouddha qui consiste dans une miséricorde infinie et une science universelle ».

 

 

LA DESCRIPTION DES MONDES.

 

Chaque monde a un soleil et une lune qui tournent autour du roi des monts situé au milieu. Par espace, on entend la distance à laquelle peuvent parvenir les rayons du soleil, de la lune et aussi tout le firmament des cieux. L'espace se divise en huit lieux : La terre destructible par le feu, l'eau et le vent, la terre reconstituée à son premier état, les enfers grands et petits, la région des monstres et des géants, la région des animaux privés de raison, la région des hommes, les six ordres des cieux et enfin les cieux supérieurs qui se divisent en deux régions, celle des anges corporels et celle des anges incorporels.

 

La terre est supportée sur les eaux, les eaux sur l'air, à chaque point de l'horizon sont placés dix millions de millions de mondes, ou plutôt les mondes infinis et ces mondes sont tour à tour détruits de façon continuelle par l’eau, le feu et le vent en raison des perversions des hommes et des anges puis reconstruits (4).

 

Notre monde a en son milieu le Mont Meru, roi des monts, entouré de sept rangées de montagnes et de grandes îles situées aux quatre points cardinaux et deux mille petites îles qui entourent les grandes.

 

 

Il est lui-même entouré de hautes montagnes qui sont comme ses murailles. Le mont Meru est enfoncé de moitié dans une grande mer à une profondeur de quatre-vingt-quatre mille lieues, et il s'élève de quatre-vingt-quatre mille lieues au-dessus du niveau de la mer. Dans la grande mer, outre les petits poissons, il y a sept espèces de poissons énormes qui ont jusqu'à mille lieues de long.

 

 

Chaque monde est composé de la région des cieux, de la région des géants, de huit grands enfers entourés de leurs enfers plus petits, et au-delà un enfer d'eau corrosive. Chaque monde a trois cent soixante-dix mille trois cent cinquante lieues de circonférence, ces lieux étant quatre fois plus grande que nos lieux de 4 kilomètres.

 

 

 

Ces descriptions hyperboliques reposent sur la croyance que la terre est plate.

 

 

 

Par ailleurs, la question de la pluralité des mondes agite les philosophes et les scientifiques depuis au moins Epicure qui vivait  au troisième siècle avant notre ère.

Il existe vingt-sept constellations, le cheval, le trépied, le poussin, le poisson, la tête du cerf, la tortue, le navire, le cancer, l'oiseau, le singe, le taureau, la vache, la tête d'éléphant, le tigre, le serpent boa, la tête de buffle, le paon, la chèvre, le chat, le roi des lions, la reine des lions, l'ermite, le riche, le géant, !e rhinocéros mâle, le rhinocéros femelle, le grenier. Des spécialistes ont pu faire le parallèle entre ces constellations telles que reproduites sur des peintures murales et notre connaissance actuelle du ciel.

 

 

Nous avons aussi l’explication des éclipses de la lune et du soleil. Praathit, le soleil   (พระอาทิตย์) et Phrachan la lune  (พระจานทร์) sont deux frères qui ont un frère cadet appelé Phrarahu (พระราหู). Phraathit donnait l'aumône aux moines dans un vase d'or, Phrachan dans un vase d'argent, et Rahu dans un vase de bois noir. Ayant été un jour frappé par ses frères, il en conserva  un esprit de vengeance, et de temps en temps il sort de la région des géants, et ouvre sa bouche énorme, attendant le soleil ou la lune pour les dévorer lorsqu'ils passeront; mais lorsqu'il a saisi le soleil ou la lune, il ne peut pas les retenir longtemps à cause de la rapidité de leur course; et s'il ne les lâchait pas, ils le briseraient.

 

 

LES ANGES DES CIEUX INFÉRIEURS ET LES ANGES DES CIEUX SUPÉRIEURS.  

 

 

Il en est de nombreuses sortes réparties en six ordres en particulier ceux qui habitent sur les arbres et les montagnes, anges de la terre, ceux qui traversent les airs,  anges de l'air; ceux qui ont leur demeure sur le sommet des montagnes ou dans la partie supérieure de l'air égale à la hauteur de cette montagne, appelés les quatre grands rois-anges. Ils constituent le premier ordre. Ne parlons que d’eux. Le premier des rois-anges a sous sa domination les anges des parfums. Un autre a sous sa domination les anges ventrus. Un autre a sous sa domination tous les nagas, ces  serpents fabuleux qui peuvent prendre à leur gré la forme humaine ou une autre forme et qui sont dans les eaux ou sur la terre, Le dernier domine tous les anges qui ne sont pas soumis aux trois premiers rois. On les appelle quelquefois les quatre rois administrateurs du monde.

 

 

 

Les anges des cieux inférieurs 

 

 

 

Au-dessus des six cieux inférieurs il existe seize ordres d’anges corporels au-dessus desquels il y a encore quatre ordres d’anges incorporels. Les anges de la terre naissent de quatre manières, dans le sein d'une mère comme les hommes, dans des œufs comme les oiseaux, dans des fleurs comme le nymphéa. Quelques-uns enfin naissent d'eux-mêmes dans un état parfait. Ceux qui font leur demeure sur les arbres sont aussi appelés anges des arbres. Quelques-uns sont doux, et ne causent aucun dommage aux hommes qui coupent les arbres sur lesquels ils habitent, et vont s'établir ailleurs; d'autres au contraire sont irascibles et en tirent vengeance. Le plus puissant d'entre les anges de la terre et leur roi est appelé communément Phra Isuan, c'est le dieu Siva des Indous.  

 

 

 

Ces anges sont portés dans les airs avec le palais qu'ils habitent. Quelques-uns de ces palais sont de cristal, d'autres d'argent ou d'or et de pierreries très-brillantes. Ils sont abondamment pourvus de fleurs célestes, de musique et de délices de tout genre. Le soleil, la lune et toutes les étoiles sont autant d'anges aériens. 

 

Le vent, la pluie, les nuages les brouillards, la chaleur et le froid sont produits par certains anges l'ange du froid; l'ange de la chaleur; l'ange des brouillards; l'ange du vent;  l'ange de la pluie.  

 

Il est encore des anges au sommet du Mont Meru dans un ciel qui a dix mille lieues de largeur. Ils vivent dans un palais à mille portes, c’est le palais du roi Indra ou Phra-In. Celui-ci  a vingt-cinq millions d'anges femelles pour le servir.  

 

 

Les anges s'assemblent de temps en temps dans une salle immense. Là, Phra In  ordonne aux quatre rois-anges d'envoyer çà et là les anges qui sont sous leurs ordres, pour veiller au salut des talapoins dans tel ou tel temple. C'est là qu'on lit le catalogue des péchés et des mérites des hommes. Les mérites, écrits sur des tablettes d'or, sont gardés dans le ciel et Phra in envoie au roi des enfers le catalogue des péchés écrits sur des peaux de chien.

 

 

 

Les anges des cieux supérieurs

 

Il y a seize ordres d’anges corporels et quatre ordres d’anges incorporels. Certains ne sont adonnés qu’à la contemplation. Ils n'ont ni sexes, ni intestins, ni voies excrétoires; ils ne mangent rien et sont rassasiés d'une félicité continuelle. Ils n'ont pas le sens de l'odorat du goût, ni du toucher.Les anges incorporels n'ont point de corps, ils ont seulement une âme avec les esprits vitaux des yeux, des oreilles, des narines, de la langue, du cœur et des autres membres sans aucune forme ni couleur. Ils habitent dans des palais, mais ils sont tout-à-fait invisibles.

 

 

Monseigneur Pallegoix nous donne une très longue description de chacune de ces catégories d’anges qui peuplent les cieux. Nous ne venons d’en faire qu’un résumé. Le principe n’a rien pour le choquer. Les chrétiens connaissent les anges qui sont, sans que cette classification soit formellement dogmatique, classés par ordres croissants en chérubins, séraphins, trônes, dominations, vertus, puissances, principautés, archanges et anges. Ils peuplent, selon la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin, ce que les chrétiens appellent l’univers invisible. Ils sont en nombre incalculable puisque chaque baptisé est accompagné tout au long de sa vie par son ange gardien (5).

 

 

Ils peuplent, selon la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin, ce que les chrétiens appellent l’univers invisible. Ils sont en nombre incalculable puisque chaque baptisé est accompagné tout au long de sa vie par son ange gardien (5).

 

 

LA RÉGION DES ENFERS.

 

Nous avons au moins indirectement abordé cette question à l’occasion de la légende de la descente d’un pieux bouddhiste aux enfers (6).

 

 

C’est  encore une question qui ne dut pas perturber Monseigneur Pallegoix puisque la punition des méchants fait partie du dogme de son église mais la présentation bouddhiste est autrement plus pittoresque, c’est le moins que l’on puisse dire et une magnifique source d’inspiration pour les artistes.

 

 

Ceux qui pendant leur vie ont fait de bonnes actions « par pensée, par parole et par action », renaîtront après leur mort parmi les hommes nobles et riches ou dans quelque ordre des cieux. Mais ceux qui, pendant leur vie, ont commis de mauvaises actions « par pensée, par parole, par action et par omission », iront, après leur mort, dans le lieu de douleur, ou dans l'enfer ou dans la région des monstres ou deviendront animaux privés de raison ou bien fantômes. Ceux qui ont commis beaucoup de péchés descendront aussitôt dans les enfers mais ceux qui ont des péchés mêlés de bonnes actions naîtront dans la région du roi des enfers. Alors les démons des enfers les prendront par les bras et les traîneront au palais du roi des enfers, qui leur demandera s'ils n'ont jamais vu les députés des anges, c'est-à-dire un petit enfant dans l'ordure, un vieillard décrépit, un malade, un prisonnier chargé de chaînes, un condamné flagellé et un mort. Si vous en avez vu, pourquoi n'avez-vous donc pas pensé à la mort et à faire des actes méritoires? Alors il leur rappellera les bonnes actions de leur vie passée, et s'ils peuvent se les rappeler, ils sont délivrés des enfers; s'ils en ont perdu le souvenir, les démons les attachent et les conduisent dans l’un des enfers, selon ce qu'ils méritent. C’est en quelque sorte le jugement dernier de la Bible. Il y a huit grands enfers et chacun des grands enfers est entouré de seize autres enfers qui eux-mêmes sont entourés de quarante enfers plus petits. Les huit grands enfers ont la forme d'un coffre de fer carré, de cent lieues de longueur, autant de hauteur, de largeur et d'épaisseur. A chacun des côtés est une porte à l'entrée de laquelle les rois des enfers, ont placé leur tribunal.

 

 

Le premier enfer est celui du vent, un vent qui ressuscite les morts pour qu’ils soient  tourmentés de nouveau. Ceux qui ont tué les animaux, les voleurs, les ravisseurs, les rois qui entreprennent des guerres injustes, les oppresseurs des pauvres iront dans cet enfer; Là, les démons  armés de couteaux et de haches, les coupent par morceaux en sorte qu'il ne reste que les os. Alors il souffle un vent par la vertu duquel ils reprennent la vie, et leurs corps redeviennent entiers comme auparavant en se rencontrant les uns les autres, ils sont transportés de fureur, leurs ongles se changent en lances et en épées; ils se percent et se tuent mutuellement. Ils renaissent de nouveau par la vertu du vent et sont de nouveau coupés en morceaux par les satellites ou les démons, et ils périssent et renaissent successivement jusqu'à ce qu'ils reprennent une nouvelle vie dans la région des monstres; ensuite ils deviennent animaux, puis hommes lépreux, fous, pauvres ou difformes. Un jour dans cet enfer équivaut à neuf cent mille années terrestres.

 

 

Le second enfer au-dessous du précédent comporte une lame de fer élastique qui frappe les corps des damnés. Les démons de cet enfer attachent les damnés avec des chaînes de fer et les étendent sur un pavé de fer rouge; alors ils font vibrer une lame de fer qui les coupe et les dissèque par morceaux. Mais les morts ressuscitent et cherchent à fuir; bientôt repris par les démons, ils sont soumis à des supplices nouveaux et variés et en même temps ils sont brûlés par le feu. Un jour dans cet enfer équivaut à trente-six millions d’années parmi les hommes. Quand les damnés sortent de cet enfer, ils sont encore tourmentés dans l'enfer supérieur, et ensuite passent par tous les ordres mentionnés plus haut. Tous ceux qui, excités par la colère, ont chargé de liens d'autres hommes ou des animaux, les faux talapoins, les menteurs, les brouillons, ceux qui ont étouffé par le feu dans leur retraite les rats ou les serpents vont dans cet enfer.

 

 

Le troisième enfer situé au-dessous du précédent est celui d'une montagne qui écrase les damnés; Ceux qui sont condamnés à cet enfer ont un corps de bœuf, de buffle, de cheval, d'éléphant, de cerf, avec une tête d'homme, ou un corps d'homme avec une tête de bœuf, de cheval, etc. Les démons les chassent comme des troupeaux, les frappent fréquemment avec des barres de fer rouge. Ils fuient entre deux montagnes qui bientôt se heurtent l'une contre l'autre, et les damnés sont tous broyés. Là aussi, aux quatre points cardinaux, sont des montagnes rondes qui roulent tour à tour et écrasent les animaux de cet enfer. Après la mort, la résurrection et de nouveaux tourments.  Y Sont condamnés tous ceux qui traitent durement les troupeaux et les bêtes de somme; les pécheurs et surtout les chasseurs. Ceux qui sortent de cet enfer doivent passer par tous les enfenfers supérieurs et par tous les autres degrés déjà cités. 

 

 

Le quatrième enfer est celui des pleurs et des gémissements des damnés; il est situé au-dessous du précédent. Il est rempli de fleurs de nymphéa, de fer rouge, très-serrées, épineuses, au milieu desquelles les damnés sont plongés et brûlent aussi bien intérieurement qu’à l'extérieur, en poussant des hurlements et des gémissements épouvantables. Sont condamnés à cet enfer pour quatre mille ans surtout les adultères de l'un et l'autre sexe, les faux témoins, les calomniateurs. Un jour dans cet enfer équivaut à cinq cent soixante-seize millions d'années terrestres. Lorsque leur temps est expiré, les damnés passent dans tous les petits enfers qui l'environnent, ensuite ils montent aux enfers supérieurs et ensuite par tous les autres degrés de peines déjà cités.

 

 

Le cinquième enfer est situé au-dessous du précédent,   il est aussi planté de fleurs de nymphéa armées de pointes de fer rouge sur lesquelles sont placés et brûlent les damnés qui poussent des hurlements horribles; mais toutes les fois qu'ils sautent en bas, les démons les broient aussitôt avec un maillet de fer. Nouvelle résurrection, nouveaux supplices. A cet enfer sont condamnés surtout ceux qui ont brisé les têtes des animaux, et ils sont tourmentés pendant huit mille ans.

 

 

Le sixième enfer est celui de la chaleur intense des charbons ardents et des flammes. Les damnés y sont mis à de grandes broches de fer; alors s'allume un grand feu qui les cuit. Quand ils sont tout à fait rôtis, les portes de l'enfer s'ouvrent d'elles-mêmes, et des chiens énormes armés de dents de fer se précipitent aussitôt et dévorent les chairs rôties des damnés, qui bientôt ressuscitent, sont de nouveau mis à la broche et de nouveau dévorés. Les incendiaires surtout et tous ceux qui ont fait cuire des animaux sont y condamnés et leur supplice dure seize mille ans.

 

 

Dans le septième enfer le feu est beaucoup plus intense que dans le précédent. II y a une montagne très élevée et escarpée que les damnés s'efforcent d'escalader pour échapper aux démons qui les poursuivent. Dès qu'ils sont arrivés au sommet de la montagne, un tourbillon de vent très violent les saisit, les précipite en bas, et ils tombent sur des pieux de fer rouge qui les percent et les brûlent. Leur supplice dure des millions d’années. Sont condamnés à cet enfer les rois cruels qui ont fait empaler des hommes.

 

 

Dans le huitième enfer, le feu brûle sans cesse et  cet enfer est plein de damnés, de sorte qu'il n'y a pas de place vide. C'est le dernier et le plus profond des enfers, il est plein d'un feu continuel au milieu duquel les damnés percés de toutes parts de broches brûlantes sont tourmentés par des flammes dévorantes depuis l'apparition du soleil et de la lune jusqu'à l'apparition du nuage qui annonce la destruction du monde. On met dans ce lieu tous ceux qui ont commis des péchés continuels, les rois avides de guerres, les persécuteurs des saints, les parricides, ceux qui ont tué leur mère ou un saint, les infidèles, c’est-à-dire, ceux qui sont hors de la religion, et ceux qui trompent les hommes par des comédies, des danses et des bouffonneries.

 

 

Chacun des huit grands enfers a pour cortège seize enfers plus petits dont le nombre s'élève donc à cent vingt-huit.

 

Ils ont aussi la forme d'un coffre de fer de trente lieues de longueur, de largeur et de hauteur. Ils sont placés par quatre, aux quatre angles de chacun des grands enfers. Le premier de ces quatre petits enfers est rempli d’excréments et y fourmillent de grands vers qui percent et tourmentent les damnés. Le second est plein de cendre brûlante dans laquelle les damnés sont plongés et se roulent jusqu'à ce qu'ils soient réduits en cendre. Le troisième est planté d'arbres dont les feuilles sont des glaives à deux tranchants. Lorsqu'un vent violent souffle, les feuilles tombent de toutes parts sur les damnés et coupent leurs membres par morceaux. En outre, des corbeaux et des vautours aux becs de fer se jettent sur eux, les déchirent, les dissèquent et dévorent toute leur chair avec les entrailles. Le quatrième est le fleuve salé, il est plein d'eau extrêmement salée. Les damnés font tous leurs efforts pour arriver près de ce fleuve afin d'apaiser leur soif; mais il faut marcher sur de grandes épines de fer qui leur déchirent tout le corps; et aussitôt qu'ils sont descendus dans l'eau, les démons les percent à coups de traits ou de trident, ou les pêchent avec des hameçons comme on pêche des poissons, et lorsqu'ils les ont tirés à terre, ils les broient, leur arrachent les entrailles et les coupent en morceaux. Quelquefois même, pour étancher leur soif, ils leur versent du fer fondu dans la bouche.

 

 

En dehors des enfers secondaires il y a dix autres petits enfers qui les entourent de chaque côté, ce qui fait quarante pour chaque grand enfer. On les appelle les régions du roi des enfers, et ils sont au nombre de trois cent vingt; mais il suffira de parler de dix, parce qu'ils sont disposés dix par dix et que chaque dizaine est semblable. Le premier de ces petits enfers est une grande marmite de fer dont l'ouverture a soixante lieues de diamètre, elle est pleine de fer fondu et bouillant, dans lequel on fait cuire les damnés comme des grains de riz dans un chaudron. Le second est rempli d’arbres épineux. Les damnés, serrés de près par les démons, essaient de monter sur les arbres dont les épines déchirent leurs corps les corbeaux et les vautours se jettent sur eux et avec leurs becs de fer ils les déchirent, leur arrachent les entrailles et dévorent leur chair à cause du fer fondu et bouillant dans lequel les démons plongent les damnés après les avoir enchaînés. Le quatrième, enfer est celui des balles de riz parce qu'il y a un fleuve auprès duquel accourent les damnés pour étancher leur soif; mais dès qu'ils ont mis de l'eau dans leur bouche, elle se change en balle de riz ardente qui brûle leurs entrailles. Le cinquième est peuplé de chiens monstrueux armés de dents de fer qui se précipitent sur les damnés et dévorent leur chair. Le sixième porte le nom des montagnes ardentes qui par une rotation rapide écrasent les damnés et les réduisent en poudre. Le septième est mer d'airain fondu dans laquelle nagent les damnés qui sont pris à l'hameçon par les démons, traînés au rivage où on leur fait alors avaler de l'airain fondu. Le huitième est plein de boulettes de fer rouge que les satellites font avaler aux damnés. Dans le neuvième enfer les damnés ont aux pieds et aux mains des lances au lieu d'ongles, et ils se déchirent eux-mêmes. Les démons munis de différentes armes les percent et les coupent de toute manière. Le dixième porte le nom des pierres qui écrasent. Là, les damnés sont exposés à une pluie continuelle de pierres brûlantes qui les écrasent et les réduisent en poudre

 

 

 

Il existe encore des enfers qui occupent l'espace entre les mondes joints et là où il y a trois mondes qui se touchent. Dans cet enfer règnent des ténèbres éternelles et très épaisses; c'est la demeure des infidèles et des impies qui pensent qu'il n'y a ni péchés ni vertus. Ils naissent dans cet enfer avec une figure horrible et un corps énorme; ils sont accrochés par leurs ongles aux montagnes qui sont les murailles du monde, comme les chauves-souris se suspendent aux arbres; si quelquefois ils se rencontrent, ils se mordent et se luttent jusqu'à ce qu'ils roulent en bas dans l'eau qui supporte le monde. Cette eau devient aussitôt corrosive et dissout tous leur corps. Ensuite ils ressuscitent et s'efforcent de remonter avec leurs ongles sur les murailles du monde; ils se rencontrent de nouveau, luttent, sont précipités dans les eaux corrosives où ils sont dissous, et leur supplice recommence sans interruption.

 

 

Cette longue description des enfers et des démons n’a probablement pas étonné Monseigneur Pallegoix, la croyance aux démons faisant partie des dogmes de son église (7).

 

 

LE MONDE DES MONSTRES

 

Au-dessus des enfers et dans les forêts est la région des monstres. Ces pret  (เปรต) sont hideux, ce sont l’équivalent de nos démons ou les âmes des morts. Il ne faut toutefois pas les confondre avec les PHI dont nous avons longuement parlé (8). Ce sont des fantômes affamés. Ils souffrent une soif continuelle mais ils ne boivent pas d’eau. Ils errent pour boire l'humeur qui coule des narines, la sueur, la salive, les flegmes, le pus, l'urine, les excréments, les charognes, toutes les ordures qui font leurs délices. Certains ont une bouche aussi petite que le trou d'une aiguille et souffrent une faim continuelle. D'autres, ressemblent à des squelettes, et répandent une puanteur insupportable. Quelques-uns ont la forme de serpents, de cerfs, de chiens, de tigres, etc. Il y a des pret qui n'ont qu'un pied, un œil, une main; il y en a qui vomissent des flammes par la bouche, dont te corps est enflammé, et qui ont des cheveux hérissés et brûlants; il y a des pret blancs, noirs, jaunes, gigantesques, couverts de tumeurs qui répandent du sang et du pus, à demi-pourris, avec une tête énorme, des ongles de fer rouge; qui ont un corps humain avec une tête de bête ou un corps de bête avec une tête humaine. Ce sont des damnés mais leurs peines peuvent être abrégées et même supprimées par les prières et les aumônes des vivants.

 

 

LES ANIMAUX PRIVÉS DE RAISON.

 

Les animaux sont incapables de sainteté. On les divise en quatre classes, les animaux sans pieds, les bipèdes, les quadrupèdes, les multipèdes.

 

 

On y compte les nagas ou serpents, qui ont la faculté de prendre la forme des hommes et même des anges :

 

 

Ils ont sous terre un royaume de cinq cents lieues de largeur et une ville magnifique resplendissante d'or et de pierres précieuses où habite leur roi. Ils sont doués d'une force admirable et soufflent un poison mortel peuvent même tuer les hommes par leur seul regard ou par le contact. Les Garuda sont des oiseaux monstrueux, avec le corps d'un homme et le bec d'un aigle; ils habitent le bas du mont Meru. Ils peuvent saisir et dévorer les nagas de la petite espèce, mais ils ne peuvent pas enlever les gros.

 

LES HOMMES

 

L'homme est appelé Manut  (มนุษย์) parce qu'il est doué de raison et d'intelligence plus que les autres animaux. C’est l’homo sapiens. Ils se divisent en deux classes,  les méchants et les sages.

 

 

Ils sont soumis à cinq commandements : ne pas tuer les animaux, ne pas voler et tromper, ne pas commettre la fornication et l'adultère, ne pas mentir, ne pas boire toute espèce de liqueurs enivrantes. Les hommes pieux en ajoutent trois : s’abstenir de nourriture depuis midi jusqu'à l'aurore; s'écarter des comédies, de la danse, des chansons, des fleurs et des parfums; ne pas dormir ni s'asseoir sur un lit précieux ou élevé de plus d'une coudée, ni sur des coussins.

 

 

Il y a trois prières à pratiquer et ceux qui les récitent pensent s'acquérir de nombreux mérites : La première est la récitation des trente-deux parties du corps humain, par laquelle on se rappelle l'instabilité des choses humaines et la mort (9). La seconde prière est l’énumération des qualités divines de Bouddha. La troisième est une invocation à Bouddha, à la nature et aux talapoins : « Je sais et je crois que Bouddha est mon refuge, je sais et je crois que la nature est mon refuge, je sais et je crois que les talapoins sont mon refuge ».

 

 

DE L'ORIGINE DES CHOSES.

 

Toutes les créatures ont un commencement qui n'apparaît pas. On ne connaît pas l’origine des choses et il n’est pas séant de faire des recherches sur cette origine.  Les bouddhistes ne reconnaissent donc aucune cause première créatrice, mais ils supposent toutes choses créées : Tout se fait, est gouverné et coordonné par le mérite ou par le démérite. Les vertus générales des tous les être doués de  vie conduisent à la reconstruction des mondes, des cieux et tous les biens en général. Les vices des animaux conduisent à la destruction des mondes, aux enfers, aux différents degrés de peines et à tous les malheurs en général : La beauté, la noblesse, les honneurs, les richesses, la santé et une vie heureuse proviennent des vertus de chacun dans ses vies antérieures de même que la difformité, une basse extraction, les opprobres, la pauvreté, les maladies et les infortunes découlent du démérite de chacun dans les temps passés.

 

 

DE LA TRANSMIGRATION DES ÀMES.

 

Nous sommes évidemment au cœur du bouddhisme. 

 

Quand une personne meurt,  aussitôt le mérite et le démérite se présentent à lui. Si c'est le mérite qui ouvre la voie le premier, il renaîtra dans une vie meilleure et plus heureuse. Si c'est le démérite qui ouvre la voie, il renaitra dans une condition plus méprisable, ou bien descendra de quelques degrés dans quelque degré des enfers ou dans la région des monstres. Ceux qui sont dans les cieux, lorsqu'ils meurent, passent sur la terre ou dans les enfers; mais ceux qui sont dans les enfers ne peuvent reprendre une nouvelle vie parmi les hommes, qu'après avoir passé par tous les enfers supérieurs en suivant les degrés, ensuite dans la région des monstres, la région des géants et enfin par le corps des animaux. Chacun subit des transmigrations innombrables, une succession continuelle de naissances et de morts. Excepté Bouddha et les saints du premier ordre, tous oublient leurs vies passées dont le souvenir est effacé à chaque fois par un certain vent.

 

 

Les âmes doivent nécessairement subir des transmigrations jusqu'à ce que, s'élevant peu à peu par les huit degrés de sainteté, elles soient délivrées de toute concupiscence et alors, ayant traversé la mer orageuse de ce monde, elles abordent au rivage tranquille et éternel que l'on appelle  le royaume immortel et précieux de la grande extinction ou anéantissement.

 

 

CONCLUSIONS.

 

Les conclusions du prélat n’ont rien pour nous étonner, c’est une position que nous retrouverons ainsi développée beaucoup plus tard chez le Pape Jean-Paul II (10)

 

« Quoique les bouddhistes donnent de grandes louanges à leur Bouddha, cependant on peut donc conclure que la religion des bouddhistes est une religion d'athées et quoique cette religion cherche à réprimer les vices par la crainte des châtiments, elle n'offre cependant aucune récompense aux vertus, sinon des plaisirs passagers, et à l'abîme épouvantable de l'anéantissement ! ». Nous ne résonnerons pas en théologien comme sa Sainteté Jean Paul II.

 

 

 

Mais ce texte du XIVe siècle a beaucoup à nous apprendre sur l'essence du bouddhisme et les racines de la culture siamoise. La monarchie thaïe est fortement influencée par les concepts hindous et bouddhistes de la cosmologie. Le monarque est considéré comme un demi-dieu et une réincarnation d'un dieu hindou, et un avatar de Rama, Vishnu, Shiva ou Indra  qui a le droit divin de gouverner son royaume et le devoir de protéger son peuple. Lorsque sa mission est accomplie, il retournera dans les cieux. Ainsi, lorsqu'un roi décède, on prépare le chemin de son ascension. Nous en avons eu une démonstration éclatante lors des cérémonies de crémation de feu le roi Rama IX le 26 octobre 2017 qui préparèrent son retour en tant que Dieu au mont Meru. Le complexe de la crémation reproduit le concept de la cosmologie bouddhiste tel que détaillé dans Traibhumikatha. Le bâtiment central et principal, est une structure  carrée en forme de tente avec un toit à plusieurs niveaux surmonté d'une flèche dorée, symbolise le manoir d'Indra au sommet du mont Meru (11).

 

 

Le Traiphum Phraruang connaît toujours en ce siècle une large diffusion y compris sous les formes actuelles de l’audio-visuel (12).

 

 

NOTES

(1) Voir nos articles

30 : Le déclin de Sukhotai sous le règne du Roi Lithai ? :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-30-le-declin-de-sukhotai-sous-le-regne-du-roi-lithai-104137500.html

 

RH 15 :  LE ROI LITHAI DE SUKHOTAI (1347-1368 OU 1374). http://www.alainbernardenthailande.com/2017/05/rh-15-le-roi-lithai-de-sukhotai-1347-1368-ou-1374.html

 

(2) « Histoire du royaume thaï ou Siam », premier volume, chapitre XV, publié à Paris en 1854 : CHAPITRE QUINZIEME « ANALYSE DU SYSTÈME BOUDDHISTE, TIR DES LIVRES SACRÉS DE SIAM », pages 417-478.

 

(3) Cette volumineuse source du bouddhisme n’est en soi pas étonnante et de toute évidence la connaissance de ces textes dans leur globalité dépasse les capacités d’un bouddhiste « de base ». On peut être bon chrétien sans connaître les 217 volumes de la Patrologie de l’abbé Migne publiés entre 1844 et 1855 (Patrologia latina et Patrologia Graeca), ensemble des textes des pères et docteurs de l’église que l’on n’étudie que dans les facultés de théologie. Après des études de philosophie, les postulants à la Compagnie de Jésus (jésuites) à laquelle appartient le Pape François doivent étudier la théologie pendant 5 ans (licence et maitrise, certains pouvant aller jusqu’au doctorat). Nous ne sommes plus au niveau de la « foi du charbonnier » !

 

 

(4) Toute cette cosmologie repose sur une croyance en un univers infini. En sommes-nous si loin de nos jours ? Les scientifiques nous apprennent que le diamètre de l'Univers observable serait d’environ 93 milliards d'années-lumière soit 8,8 × 1023 km (8,8 × 1026 m), ou encore 880.000 milliards de milliards de kilomètres  et admettent aussi qu’il est en perpétuelle extension mais aucun d’entre eux n’est capable de dire s‘il est fini ou infini.

 

 

(5) Le Pape François a rappelé à l’occasion de plusieurs homélies le jour de leur fête, le 2 octobre, la réalité de leur existence. Il les compare à un « compagnon de voyage » : « Ce n’est pas une doctrine un peu fantaisiste sur les anges : non, c’est la réalité », avait-il déclaré en 2014. Et en 2015, lors de cette même fête, il déclarait encore : « Il est comme un ambassadeur de Dieu avec nous. Et le Seigneur nous dit ”Ayez du respect pour sa présence !” Quand nous faisons un mal et nous pensons que nous sommes seuls : non, il est là. (…) Le chrétien doit être docile à l’Esprit Saint. La docilité à l’Esprit Saint commence avec cette docilité aux conseils de ce compagnon de chemin ». Le livre de Werber, l’empire des anges a remis dans l’actualité la question de la réalité de leur existence.

 

 

(6) Voir notre article A 375 - DES ENFERS BOUDDHISTES À L’ENFER DES CHRÉTIENS : LA LÉGENDE DE PHRA MALAI

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/06/a-375-des-enfers-bouddhistes-a-l-enfer-des-chretiens-la-legende-de-phra-malai.html

 

(7) N’oublions pas la parole attribuée à Saint Bernard : « la plus grande force du démon est de faire croire qu’il n’existe pas ». La tentation du Christ est l’un des épisodes des évangiles canoniques. Ils remplissent des pages entières de la bible. S’ils ne sont pas catégorisés comme les anges, ce sont les anges déchus. Ils sont en nombre incalculable mais à leur tête se trouverait Lucifer.

 

 

(8) Voir notre article A151. EN THAILANDE, NOUS VIVONS AU MILIEU DES "PHI" http://www.alainbernardenthailande.com/article-a150-nous-vivons-au-milieu-des-phi-en-thailande-123529919.html

 

(9) Ce sont les cheveux, les poils, les ongles, les dents, la peau, la chair, les nerfs, es os, la moelle, la rate, le cœur, le foie, les poumons, l'estomac, le péritoine, les gros boyaux, les petits boyaux, le chile, le suc gastrique, le fiel, les flegmes, le pus, le sang, la sueur, la graisse, les larmes, la graisse liquide, la salive, la morve, les tendons, l'urine, la cervelle.

 

(10) Voir notre article

A.35 Le bouddhisme est-Il athée ? :  http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-35-le-bouddhisme-est-il-athee-79098567.html

 

(11) Voir Narongkan Rodsap, Bhu-sit sawaengkit et Nipatpong Pumma « The  Concept of TraiBhum Related to Building a Crematorium and the Royal Funeral Pyre »  in Journal of Humanities and Social Sciences, Vol. 6 (2) pp. 33-46 de février 2016.

 

(12) Une version en thaï est numérisée et facile d’accès :

https://vajirayana.org/ไตรภูมิกถาฉบับถอดความ

Il en est de nombreuses versions imprimées y compris à l’usage des plus jeunes.

 

 

Il est de nombreuses versions en animation vidéos :

http://www.youtube.com/watch?v=ylaZvvO3gag

http://www.youtube.com/watch?v=2WJcY2PVkHg

http://www.youtube.com/watch?v=6lriHpL99ww

http://www.youtube.com/watch?v=9ePpUo8qBAQ

SOURCES

 

Georges Coedès et M. Rœské : « L'enfer cambodgien d'après le Trai Phum (Trï Bhûmî) "Les trois mondes" ». In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 15, 1915. pp. 8-13;

Mikaelian Gregory et Michel Tranet : « Gambīr trai bhūmi / Traité [de cosmogonie] des Trois Mondes ». In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 89, 2002. pp. 423-429;

Hiram Woodward  « Bangkok Kingship: The Role of Sukhothai » in Journal of the Siam Society, volume 103 de 2015

Dr. Bonnie Pacala Brereton « Envisioning the Buddhist Cosmos through Paintings: The Traiphum in Central Thailand and Phra Malai in Isan » in Social Science Asia, Volume 3 Number 4, p. 111‐120, 2017

André Bareau «  G. Coedès et C. Archaimbault. Les trois mondes ». In: Revue de l'histoire des religions, tome 187, n°1, 1975. pp. 102-103;

André Bareau  et André. E. Denis « La Lokapannatti et les idées cosmologiques du bouddhisme ancien ». In: Revue de l'histoire des religions, tome 194, n°2, 1978. pp. 190-191;

Deux thèses :

PhraSrisudhammedhi (Suthep Phussadhammo) : « Theravada Buddhism's Influence on The King Lithai's Idea of Politics and Government : A Case Study of Tebhūmikathā » de l’Université Chulalongkorn, 1993.

Phramaha Somdeth Tapasilo (Srila-ngad) « AN ANALYTICAL STUDY OF DEVELOPMENT OF TEBHŪMIKATHĀ IN THAI SOCIETY », thèse de philosophie de l’Université Chulalongkorn, 2017

Ces trois ouvrages anciens furent écrits pour deux d’entre eux avant les écrits de Monseigneur Pallegoix mais rejoignent ses conclusions. Pour le dernier, le bouddhisme est un « paganisme athée » :

François-Marie Bertrand « Dictionnaire universel historique et comparatif de toutes les religions du monde, Tome 2 » publié par l’abbé Migne en 1851.

François-Timoléon Bègue Clavel « Histoire pittoresque des religions, doctrines, cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples du monde anciens et modernes », Tome 1 1845

Abbé Paul de Broglie : « Cours d'apologétique chrétienne : année 1881-1882 », 1884.

 

 

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29 juillet 2020 3 29 /07 /juillet /2020 17:38
A  380- ROBINSON CRUSOË, ESCLAVAGISTE AU BRÉSIL ET TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

 

C’est bien le vrai, le Robinson Crusoé de notre jeunesse. Nous n’en lisions que des versions édulcorées et abrégés se terminant lorsqu’il quitte son île. L'immortel roman de Daniel Defoë a été traduit, trahi, torturé, massacré, déformé, et se trouve à l’origine de toute une longue théorie de robinsonnades, de mauvais films, d’opérettes et d’images d’Epinal, toutes sur le thème de la joie ineffable de vivre dans une île déserte et d’y rencontrer de bons sauvages.

 

 

Or, l’épisode des 28 années passées sur l’île déserte ne représente guère que le tiers des aventures de Robinson ! Tout le monde les connaît mais peu les ont lues dans leur intégralité ! Nous avons voulu relire l’immortel roman, avec un plaisir tel que nous l’avons relu jusqu’au bout pour tomber sur son passage au Siam qui nous eut laissé indifférent au temps de nos 15 ans.  

 

 

En 1651, il a 19 ans, Robinson Crusoé quitte York  contre la volonté de son père pour naviguer sur les océans.

 

 

Au lieu de devenir avoué, une position « au-dessus du médiocre » il s’embarque en cachette, subit un premier naufrage qui ne lui sert pas de leçon. Il s’embarque à nouveau.

 

 

Le navire est arraisonné par des pirates de Salé et il devient l'esclave d'un Maure. Il parvient à s'échapper sur un bateau volé en compagnie d’un jeune esclave noir et ne doit son salut qu'à un navire portugais qui passe au large de la côte ouest de l'Afrique.

 

A  380- ROBINSON CRUSOË, ESCLAVAGISTE AU BRÉSIL ET TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM.

Arrivé au Brésil, Crusoë devient le propriétaire d'une plantation de tabac achetée avec le bénéfice procuré par la vente de l’embarcation et de l’esclave au capitaine portugais.

 

 

Toutefois il est en manque de main d’œuvre. En 1659, il se joint à une expédition partie à la recherche d'esclaves nègres en Afrique, mais à la suite d’une tempête il est naufragé sur une île déserte à l'embouchure de l'Orénoque en Amérique du Sud.

 

 

Nous connaissons la suite: Tous ses compagnons sont morts, il parvient à récupérer des armes et des outils dans l'épave. Il fait la découverte d'une grotte, se construit une habitation et confectionne un calendrier en faisant des entailles dans un morceau de bois. Il chasse, cultive le blé, apprend à fabriquer de la poterie et élève des chèvres.

 

 

Ce n’est pas – version pieuse – le paradis retrouvé, c’est la juste punition divine de la désobéissance aux ordres de son père. Crusoë est très « préchi-précha » aussi parle-t-il en permanence d'une faute, d'un péché qui fut à l'origine de sa vie aventureuse et de ses malheurs.

 

Il lit la Bible mais tout  lui manque, surtout la compagnie des hommes.

 

 

Il s'aperçoit que l'île qu'il appelle « Désespoir » reçoit périodiquement la visite de cannibales  qui viennent y tuer et manger leurs prisonniers. On peut être esclavagiste mais abhorrer le cannibalisme, il songe à les exterminer, mais ne s’en arroge pas le droit, « pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ». Il souhaite simplement se procurer une compagnie et un serviteur (esclave). Un prisonnier parvient à s’évader, c’est Vendredi, ils deviennent amis (tout autant qu’un maître puisse être un ami de son esclave).

 

 

28 ans après son arrivée sur l’île, arrive un navire anglais. Une mutinerie  vient d'éclater, les rebelles veulent abandonner leur capitaine sur l'île. Le capitaine et Crusoé parviennent à reprendre le navire et à retourner en Angleterre avec Vendredi qui sera toujours un serviteur dévoué.

 

 

Il repart pour le Brésil, sa plantation a été bien entretenue par son subrécargue, il est devenu riche. Mais le mal de la mer le reprend. Il doit en outre vendre sa plantation pour ne pas avoir à se convertir au catholicisme et envisage de retourner en Angleterre. Il choisit le chemin des écoliers, voyage en Espagne   et de là en France où il est attaqué par des loups dans les Pyrénées.

 

Mais le  voyageur impénitent, est bientôt repris par le goût du négoce et des voyages, il part pour Madagascar et les Indes, puis pour la Chine et le Siam, trafique, s'enrichit et rentre en Angleterre par la Sibérie et l’Allemagne.

Quelle était la denrée dont le commerce était alors, vers 1702-1703, le plus fructueux entre l'Inde et la Chine, et à laquelle s'intéressa tout particulièrement Robinson Crusoé ? C’était l'opium. Et ceci se passait il y a environ 300 ans, quelque 150 ans avant la fameuse « guerre de l'opium ». La Chine, à l’époque de sa splendeur et de sa pleine indépendance, achetait l'opium à l'Inde des Grands Mogols.

Lisez plutôt ce passage cueilli à la fin de la deuxième partie du roman, celle qui est le plus souvent oubliée :

« … Après un long séjour en ce lieu (Calcutta) et bon nombre de projets formés pour mon retour en Angleterre, sans qu'aucun répondit à mon désir, le négociant anglais qui logeait avec moi, et avec lequel j'avais contracté une liaison intime, vint me trouver un matin : « Compatriote, me dit-il, j'ai un projet à vous communiquer. Comme il s'accorde avec mes idées, je crois qu'il doit cadrer avec les vôtres également, quand vous y aurez bien réfléchi. Ici nous sommes placés, ajouta-t-il, vous par accident, moi par mon choix, dans une partie du monde fort éloignée de notre patrie ; mais c'est une contrée où nous pouvons, nous qui entendons le commerce et les affaires, gagner beaucoup d'argent. Si vous voulez joindre mille livres sterling aux mille livres sterling que je possède, nous louerons ici un bâtiment, le premier qui pourra nous convenir. Vous serez le capitaine, moi je serai le négociant, et nous ferons un voyage de commerce à la Chine. Pourquoi demeurerions-nous tranquilles ? Le monde entier est en mouvement, roulant et circulant sans cesse ; il n'y a point dans l'univers de fainéants, si ce n'est parmi les hommes : pourquoi grossirions-nous le nombre des fainéants » ? Je goûtai fort cette proposition, surtout parce qu'elle semblait faite avec beaucoup de bon vouloir et d'une manière amicale. Il se passa toutefois quelque temps avant que nous eussions pu nous procurer un navire à notre gré, et, quand nous eûmes un navire.il ne fut pas aisé de trouver des marins anglais, c'est-à-dire autant qu'il en fallait pour gouverner le voyage et diriger les matelots que nous prendrions sur les lieux. A la fin cependant nous trouvâmes un lieutenant, un maître d'équipage et un canonnier anglais, un charpentier hollandais et trois Portugais, matelots du gaillard d’avant. Avec ce monde et des marins indiens tels quels, nous pensâmes que nous pourrions passer outre.

Il y a tant de voyageurs qui ont écrit l'histoire de leurs -voyages et de leurs expéditions dans ces parages, qu'il serait pour tout le monde assez insipide de donner une longue relation des lieux où nous allâmes et des peuples qui les habitent. Je laisse cette besogne à d'autres et je renvoie le lecteur aux journaux des voyageurs anglais, dont beaucoup sont déjà publiés et beaucoup plus encore sont promis chaque jour.

Nous nous rendîmes d'abord à Achem, dans l'île de Sumatra, puis de là à Siam, où nous échangeâmes quelques-unes de nos marchandises contre de l'opium et de l'arack. Le premier est un article d'un grand prix chez les Chinois, et dont ils avaient faute à cette époque. Bref, nous fîmes un fort bon voyage, et je gagnai tant d'argent dans cette première expédition, et j'acquis de telles notions sur la manière d'en gagner davantage, que, si j'eusse, été de vingt ans plus jeune, j'aurais été tenté de me fixer dans ce pays et n'aurais pas cherché fortune plus loin. Mais mon compagnon de voyage et moi nous avions une idée différente…. »

Cet épisode siamois, quoique bref, passe le plus souvent inaperçu. Nous n’en trouvons qu’un bref rappel dans un amusant article de l’ « Éveil économique de l’Indochine » de 1928 (1) et une très brève allusion dans un article de 1975 (2). Il n’apparait pas non plus, ce qui est un comble, dans diverses versions du roman traduites en thaï sous le titre โรบินสัน ครูโซ (« Robinsan Khrouso »).

Nous vous livrons la conclusion qui ne nous laisse pas indifférents : « Enfin, bien résolu à ne pas me harasser davantage, je suis en train de me préparer pour un plus long voyage que tous ceux-ci, ayant passé soixante-douze ans d’une vie d’une variété infinie, ayant suffisamment appris à connaître le prix de la retraite et le bonheur qu’il y a à finir ses jours en paix » (3).

Notes

 

(1) « Variétés, Robinson Crusoë, importateur d’opium en Chine » numéro du 22 avril) 1928.

 

(2) Jean Ricard in «  Robinson Crusoë, voyageur imaginaire, témoin de la pénétration du christianisme en Chine et en Haute-Asie au début du dix-huitième siècle », Revue de l'histoire des religions, tome 187 n°1, 1975. pp. 71-83.

 

(3) Nous avons utilisé la traduction la plus ancienne, celle de son premier traducteur,  Pétrus Borel, pleine de délicieuses emphases romantique (reprint Marabout 1977).

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26 juillet 2020 7 26 /07 /juillet /2020 22:05

 

Nous avons consacré plusieurs articles à Auguste Pavie, ce «héros de la France coloniale» (1). Il a donné son nom à des rues ou des places (Rennes, Guigamp, Retiers)  et des lycées.

 

Il a été honoré par la philatélie indochinoise en 1947.

 

 

Il a aussi été statufié au Laos. Ces statues feront-elles l’objet de déboulonnage lorsque des iconoclastes –le plus souvent incultes– se souviendront qui il était. L’histoire de ces statues est chaotique, elle a été longuement développée sur un blog ami (2). Résumons là.

 

Le  monument de Vientiane :

 

 

HISTOIRE DES STATUES DE PAVIE

 

Au Laos

 

Un terrain arboré au bord du Mékong fut nommé au début des années trente « Place Pavie ». Il s’y trouve aujourd’hui un hôtel de luxe. Au centre fut érigée une statue à sa mémoire due au ciseau  du sculpteur français Paul Ducuing qui a par ailleurs travaillé au Cambodge et au Vietnam. En bronze, elle se composait à l’origine de la statue de Pavie proprement dite et d’un groupe de deux « offrants » composé d'un couple de laos qui portait une plaque de marbre avec la seule mention «Auguste Pavie 1847-1925».

 

 

 

La statue fut démontée à l’arrivée des Japonais, remisée sur un coin de la place et les deux « offrants »  installées dans la cour du Vat Ho Phra Keo, celui-là même qui abritait un temps le Bouddha d’émeraude, paladium des Thaïs.

 

 

Au retour des Français, la statue fut réinstallée au bord de la place jusqu’à ce que la construction de l’hôtel Lane Xang entraine son transfert.

 

 

Après étude de divers emplacements possibles, elle fut remisée à l’ambassade de France et les deux « suppliants » restèrent dans l’enceinte du temple. D’abord visible de l’extérieur jusqu’en 1978, les autorités locales exigèrent qu’elle fut remisée de façon à ne pas être vue des passants. Elle se trouve aujourd’hui dans un coin du jardin de l’ambassade entièrement fermé à la vue extérieure.

 

 

Le groupe des deux « offrants » seraient actuellement au « Musée du Laos National » (ancien Musée de la révolution). Ils y seraient pudiquement représentés comme les génies protecteurs des amoureux. Il est facile de concevoir que ce groupe offrant à Pavie tout simplement leur pays constituait pour le Laos la statue de la honte, le symbole d’un pays conquis par les cœurs et  non par les armes!

 

 

Une deuxième statue identique à celle de Vientiane fut érigée à Luang Prabang mais sans « offrants » en face du Cercle Militaire Français: Après la reconnaissance du Laos comme état souverain par les Nations Unies en 1955, la France maintint une Mission Militaire avec une antenne à Luang Prabang dont les locaux abritèrent la statuede Pavie à résidence, qui disparut de façon restée mystérieuse avant l’occupation de la ville par les forces du Pathet-Lao. Une reproduction ou un moulage en béton se trouve ou se trouverait dans une propriété privative?

 

 

Notre ami Jean-Michel Strobino avait redécouvert au début des années 1990 du cénotaphe à la mémoire d’Henri Mouhot dans les environs de Luang-Prabang, construit au demeurant à l’initiative de Pavie (3). Le lieu de son inhumation reste inconnu.  Le monument a été réhabilité et présentement entretenu par les autorités consulaires. Curieusement, y a été érigée en 2009 par un admirateur du « Souvenir français » un moulage ou une reproduction de la même statue, que le pourtant très sérieux « Bangkok Post » dans un article de 2018 a considéré – regrettable confusion -  comme celle de Mouhot (4).

 

 

En France

 

Son souvenir perdure naturellement à Dinan, sa ville natale oú un buste dû au ciseau d’Anna Quinquaud a été inauguré dans le « Jardin anglais » en 1947 lors du centenaire de sa naissance.

 

 

Il en est un autre à l’Académie des sciences d’outre-mer sur lequel nous n’avons d’autre élément qu’une photographie.

 

 

L’ŒUVRE ÉCRITE DE PAVIE

 

 

Originaire de Dinan, il s'engagea dans l'armée dès l'âge de dix-sept ans, servit en Cochinchine dans l'infanterie de Marine (1868) avant d'être envoyé au Cambodge en 1875, chargé des lignes télégraphiques. En 1879, il est chargé par le nouveau gouverneur de l’Indochine, Le Myre de Vilers, de dresser une nouvelle carte du Cambodge à l’occasion de la construction d'une ligne télégraphique entre Pnom-Penh et Bangkok. En 1885, Le Myre de Vilers qui connait ses qualités lui confie le poste très délicat de consul de France à Luang-Prabang où il devra défendre les droits que la France prétendait alors voir  hérités de l'Annam sur le Laos. M. le Myre de Vilers par ailleurs souhaitait encourager les études géographiques et exploratrices depuis l'achèvement  de la mission Doudart de Lagrée et les voyages de Harmand.  Ainsi, parti de Louang-Prabang, il entreprit de 1887 à 1889 une série de voyages à travers le Laos que Mouhot et Francis Garnier n'avaient fait qu'effleurer. Ses expéditions portèrent dans trois directions principales, vers l'est (Tran-Ninh et la  plaine des Jarres), vers le nord-est (Hua-Panh) et au nord (Sip-Song-Chau). L’objectif  - il y en eut d’autres - était de trouver des routes sûres vers le Tonkin permettant de désenclaver le Laos pour le rattacher solidement à nos autres possessions indochinoises.

 

 

UNE ŒUVRE COLLECTIVE MONUMENTALE

 

COMPTE RENDU DE MISSION : GÉOGRAPHIE ET VOYAGES : 6 VOLUMES ET UN ATLAS.

 

Le premier volume du compte rendu de sa mission « Mission Pavie- Indochine – 1879-1895 – Géographie et voyages – I - EXPOSÉ DES TRAVAUX DE LA MISSION - INTRODUCTION, PREMIÈRE ET DEUXIÈME PÉRIODES - 1879 A 1889 » est publié en 1901,  assortie de 18 cartes et de multiples illustrations.

 

 

La suite « Mission Pavie- Indochine – 1879-1895 – Géographie et voyages – II- EXPOSÉ DES TRAVAUX DE LA MISSION - INTRODUCTION, TROISÈME ET QUATRIÈME PÉRIODE - 1889 A 1895 », assortie de nombreuses cartes et illustrations, est publié en 1906.

 

A partir de 1888, il est entouré d’une série de collaborateurs, civils ou militaires, comme Cupet, Rivière, Pennequin Malglaive, Cogniard, Dugast, Lugan, Counillon, Coulgeans, Massie, Macey ; essentiellement attachés à l’armée coloniale puis aussi Lefèvre-Pontalis, jeune diplomate ou Le Dantec, biologiste, des géographes, des arpenteurs, des géomètres, des médecins, des naturalistes, des ethnologues. Au fil des années, ils seront plus de trois douzaines en sus des auxiliaires indigènes, porteurs et interprètes.

 

 

Le volume suivant l’ordre logique mais publié en 1900 « Mission Pavie - Indo-chine – 1879 – 1895 - Géographie et Voyages – III -  VOYAGES AU LAOS ET CHEZ LES SAUVAGES DU SUD-EST DE L'INDO-CHINE PAR LE CAPITAINE CUPET -  INTRODUCTION PAR AUGUSTE PAVIE ». Les cartes et les illustrations y sont toujours nombreuses.

 

Le volume suivant « Mission Pavie - Indo-Chine - 1879-1B95 - Géographie et voyages – IV - VOYAGES AU CENTRE DE L’ANNAM ET DU LAOS ET DANS LES RÉGIONS SAUVAGES DE L’EST DE L'INDO-CHINE PAR LE CAPITAINE DE MALGLAIYE ET PAR LE CAPITAINE RIVIÈRE » est publié en 1902, riche de cartes et d’illustrations.

 

 

Il sera suivi en 1902 par la « Mission Pavie - Indo-Chine - 1879-1B95  - Géographie et voyages –V -  VOYAGES DANS LE HAUT LAOS ET SUR LES FRONTIÈRES DE CHINE ET DE BIRMANIE PAR PIERRE LEFEVRE-PONTALIS - INTRODUCTION PAR AUGUSTE PAVIE ». Les cartes y sont tout autant nombreuses que les illustrations.

 

 

Le série Géographie et voyages se termine en 1911 avec la « Mission Pavie - Indo-Chine - 1879-1B95  - Géographie et voyages –VI -  passage du Mé-Khong au Tonkin – 1887 et 1888 » toujours assorti de cartes et d’illustrations.

 

 

Elle est remarquablement complétée, en 1906, par un « Atlas – Notices et cartes » incluant l’Indochine française, Siam et le « Laos occidental » (Laos siamois) ainsi que le Yun-Nan.

 

Nous parlerons plus bas de  la suite et fin de - Géographie et voyages –VII.

 

 

 

LITTÉRATURE     

 

Pavie s’en est souciée avant la géographie! C’est simplement en 1898 qu’il publie « Mission Pavie - Indo-Chine – Etudes diverses – I – Recherches sur la littérature du Cambodge, du Laos et du Siam ». Le texte fera l’objet d’une réédition en 1903 sous le titre «  Contes populaires du Laos, du Cambodge et du Siam ».

 

 

L’ouvrage avait été précédé en 1894 d’un « Mission Pavie - Indo-Chine – Tome II –Littérature et linguistique – Dictionnaire Laotien par M. Massie ».

 

 

HISTOIRE

 

 

Avant de publier le résultat des recherches, constatations et investigations Pavie avait publié en 1898 « Etudes diverses - II – recherches sur l’histoire du Cambodge, du Laos et du  Vietnam contenant la transcription  et la traduction des inscriptions par M. Schmitt ». L’ouvrage, même s’il a vieilli en raison des découvertes ultérieures, reste fondamental. Il comprend la reproduction, soit photographique soit pas estampage, de nombreuses inscriptions épigraphiques y compris naturellement celle qu’il appelle l’ « INSCRIPTION THAÏE DU ROI RAMA KMOMHENG », il est le premier ouvrage accessible au public à en avoir dévoilé le contenu, même si la traduction du père Schmitt fut ultérieurement discutée par ses confrères en érudition.

 

 

HISTOIRE NATURELLE

 

 

Le volume  publié en 1904 «  MISSION PAVIE INDO-CHINE - 1879 -1895 - Études diverses – III - RECHERCHES SUR L'HISTOIRE NATURELLE DE L'INDO-CHINE ORIENTALE » est probablement, sur la plan scientifique, le plus important de tous. « Publié avec le concours de professeurs, de naturalistes, de collaborateurs du Muséum d’histoire naturelle de Paris », il est un phénoménal inventaire des ressources de la région en anthropologie (préhistoire), zoologie (insectes, arachnides, myriapodes, crustacés, mollusques et gastéropodes, vertébrés (poissons, batraciens, reptiles,  oiseaux, mammifères. Il comporte des centaines de reproductions, gravures ou photographies. Il n’est pas certain que plus d’un siècle plus tard, l’ouvrage ait son équivalent.

 

 

Ces volumes retracent l’histoire d’une vaste reconnaissance territoriale destinée à fixer les futures limites entre l'Indochine française, la Chine, le Siam et la Birmanie. Ses résultats scientifiques sont impressionnants et sans équivalent  dans l’histoire de la colonisation française. Les recherches de Pavie et de ses collaborateurs ont débordé le Laos en portant sur le Tonkin, la Cochinchine,  l'Annam, le Cambodge et le sud de la Chine. Ils ont visité environ 600.000 km2, soit plus que la superficie de la France, reconnu, relevé et partiellement cartographiés, 70.000 km d'itinéraires terrestres et fluviaux. La mission fut pluridisciplinaire, ne négligeant ni l'histoire, ni la littérature, ni le folklore. Pourquoi dès lors cette question posée dans le titre de cet article.

 

 

UNE ŒUVRE PARTISANE?

 

 

C’est le dernier volume de ses comptes rendus de mission, publié en 1919 seulement qui doit être examiné d’un œil plus critique : « MISSION PAVIE - INDO-CHINE - 1879-895 - Géographie et voyages – VII - JOURNAL DE MARCHE (1888-1889) -  ÉVÉNEMENTS DU SIAM (1891-1893) ». Publié bien après qu’il ait pris sa retraite en France en 1904, il est probable que la publication en fut retardée pour diverses raisons restées mystérieuses dont la guerre n’était pas la seule. Il ne s’agit plus de la description scientifique des découvertes de lui-même et des membres de sa mission mais du récit  de la conquète du Laos, conquète par les cœurs et non par les armes de cet « explorateur aux pieds nus » qui sut bien, il faut le dire entretenir sa légende. Il s’est incontestablement agi d’une aventure hors du commun sous des cieux exotiques. Mais dans ce volume, Pavie part d’aprioris partiaux voire tendancieux. Nous avons parlé de la capture et de la mort du capitaine Thoreux et de la mort de l'inspecteur Grosgurin. Les visions siamoises et françaises sont totalement divergentes. Le procès de Phra Yot accusé devant des Juges français d'avoir ordonné l'assassinat volontaire et prémédité de Grosgurin et d’un nombre inconnu de soldats annamites, de vol, d’incendie criminel, et d’avoir infligé des blessures graves à Boon Chan, interprète cambodgienne de Grosgurin et à Nguen van Khan, soldat annamite s’est déroulé dans des conditions scandaleuses. Nous avons – semble-t-il – démontré au terme d’une preuve par 9 ou par A + B que les magistrats français qui ont eu charge de juger Phra Yot, responsable de ces mots, avaient été purement simplement payés. Nous avons donné le nom des responsables de cette honteuse mascarade judiciaire (5). Pour Pavie et le parti colonial, les incidents en question étaient des actes purement criminels, niant tout droit aux autorités locales de défendre ce qu'elles considéraient comme leur territoire devant l'avancée des agents coloniaux.

 

 

 

Pour Pavie encore, la progression siamoise à l’origine de l’incident, de plus en plus alarmante, était que  la frontière provisoirement fixée par Pavie lui-même reculait vers l'Est de semaine en semaine, se rapprochant dangereusement des portes de l'Annam.  Or la menace n'était pas de voir les Siamois arriver aux portes de l'Annam, ils y étaient arrivés depuis un certain temps,  mais aux portes de la capitale Hué. On se demande d’ailleurs comment Pavie a pu avoir la forfanterie de fixer unilatéralement une frontière ;  ce qui fut peut-être à l’origine du problème.

 

Pavie semble bien  dans cet ouvrage avoir l'exclusivité de l'information et, lorsqu'il ne l'a pas, sème dans son passage un nombre impressionnant de polémiques. Il était en outre passé maître dans l'art de poser des affirmations sans les  exprimer, de présenter des demi-vérités dont le contenu était rigoureusement exact, entre d'autres procédés. Il savait incontestablement manipuler l'information. Dans cet ouvrage tardif, il voulut incontestable créer sa légende comme le fit Jules César lorsqu’il raconta  la conquète de la Gaule. 

 

 

L’affirmation répétée à suffisance selon laquelle Pavie avait fait du Laos une colonie française « sans que jamais une goutte de sang soit versée sur son passage »  doit évidemment être quelque peu modulée, il y a eu des morts, Siamois et Français, même si cette conquète ne fut pas la plus sanglante de notre histoire coloniale (6).

 

La prise de possession du Cambodge par la France fut beaucoup moins sanglante, bien qu'elle ait été effectuée par des amiraux adeptes de la politique de la canonnière et rêvant d’en découdre.

 

 

Dire que Pavie a « conquis les cœurs » est d’une exagération sans bornes. Sa diplomatie volontariste, il était breton, a été déterminante pour l’instauration du protectorat français sur le Laos et pour sa reconnaissance par le Siam en 1893. A-t-il conquis les cœurs ? L’aristocratie lao accepta volontiers la présence française qu’elle préférait à l’emprise siamoise et Pavie eut la sagesse de ne remettre pas en cause la présence du roi dans son palais de Luang Prabang.

 

 

Mais bien avant la publication de l’ouvrage de Pavie, la dernière dans le temps, les autorités coloniales devront néanmoins faire face à plusieurs mouvements de rébellion. Afin par exemple  de  développer un réseau routier encore inexistant, ils ont instituèrent la « corvée » qui rappelait étrangement celle des Siamois qui reposait souvent sur les populations montagnardes Lao Theung représentant un quart de la population, déjà en situation de quasi esclavage dans le système féodal Lao.

 

 

La corvée ne fut abolie qu’en 1936 par le Front Populaire. Par ailleurs, ils confièrent souvent des postes administratifs à des fonctionnaires vietnamiens, l’ennemi héréditaire. L’épisode le plus sérieux se déroula au début du XXe siècle sur le plateau des Bolovens – révolte des saints – similaire à cette du Siam entre 1895 et 1907 (7) et ne fut définitivement réprimée dans le sang qu’en 1910.

 

 

Une autre rébellion à Khammouane dura deux ans de 1898 à 1899. Nous ne citons que les plus sanglantes, contemporaines de la présence de Pavie dans la région. Des mouvements sporadiques éclatèrent en permanence jusqu’à la fin de l’époque coloniale. Leur histoire a été écrite (8).

 

LES STÉRÉOTYPES DE LA COLONISATIO N PAR LES CŒURS  EN IMAGES ET EN CHA NSON

 

Brochure de 1908  : 

 

 

Exposition coloniale de 1922 : 

 

 

Tintin au Congo version  1931 :

 

 

 

Inauguration du monument en janvier 1933  :

 

 

Tintin au Congo Version  1946 :

 

 

Algérie 1958 :

 

 

 

NOTES

 

(1) Voir nos articles

 

25. Les relations franco-thaïes : Vous connaissez Pavie ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-25-les-relations-franco-thaies-vous-connaissez-pavie-66496557.html

25.2 Les relations franco-thaïes : Pavie écrivain

http://www.alainbernardenthailande.com/article-25-2-les-relations-franco-thaies-pavie-ecrivain-66496928.html

136. Auguste Pavie. Un destin exceptionnel. (1847-1925)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-136-auguste-pavie-un-destin-

exceptionnel-1847-1925-123539946.html

 

 

(2) http://mouhot-iciouailleurs.over-blog.com/2016/03/l-histoire-de-la-statue-d-auguste-pavie-vientiane-luang-prabang.html

 

 

(3) Voir notre article

INVITÉ 2 - HISTOIRE DE LA SÉPULTURE D’HENRI MOUHOT ET DE SON MONUMENT FUNÉRAIRE 1861-1990

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/07/histoire-de-la-sepulture-d-henri-mouhot-et-de-son-monument-funeraire-1861-1990.html

 

 

 

(4) Voir notre article

INVITÉ 2 (SUITE) - LE MONUMENT FUNÉRAIRE D’HENRI MOUHIOT VU PAR LE « BANGKOK POST »… RENDONS DONC Á CÉSAR CE QUI APPARTIENT A CÉSAR

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/04/invite-2-suite-le-monument-funeraire-d-henri-mouhiot-vu-par-le-bangkok-post-rendons-donc-a-cesar-ce-qui-appartient-a-cesar.html

 

 

(5)  Voir nos articles :

H 1- L’INCIDENT DE PAKNAM DU 13 JUILLET 1893 : I - LES PRÉMICES : L’AFFAIRE GROSGURIN.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/h-1-l-incident-de-paknam-du-13-juillet-1893-i-les-premices-l-affaire-grosgurin.html

 

 

 

H 2 - L’INCIDENT DE PAKNAM DU 13 JUILLET 1893 : II – LE PROCÉS : JUSTICE DES VAINQUEURS OU JUSTICE DE CONCUSSIONAIRES ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/h-2-l-incident-de-paknam-du-13-juillet-1893.html

 

 

 

 

 

 

(6) Voir nos articles :

 

H16 - LA « MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893.

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/11/h16-la-marche-du-mekong-une-victoire-du-capitaine-luc-adam-de-villiers-sur-les-siamois-en-juillet-1893.html

 

 

 

 

H17- L’OCCUPATION DE CHANTHABURI PAR LES FRANÇAIS, « UNE PAGE SOMBRE DE L’HISTOIRE DU SIAM » (1893-1905) .

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/11/h17-l-occupation-de-chanthaburi-par-les-francais-une-page-sombre-de-l-histoire-du-siam-1893-1905-premiere-partie.html

 

(7) Voir nos articles

 

140. La Résistance à la réforme administrative du Roi Chulalongkorn. La révolte des "Saints".

http://www.alainbernardenthailande.com/article-140-la-resistance-a-la-reforme-administrative-du-roi-chulalongkorn-la-revolte-des-saints-123663694.html

 

H 32 - LES SOUVENIRS DU PRINCE DAMRONG SUR LA « RÉVOLTE DES SAINTS » (1900-1902), SAINTS OU BATELEURS ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/05/h-32-les-souvenirs-du-prince-damrong-sur-la-revolte-des-saints-1900-1902-saints-ou-bateleurs.html

 

 

 

(8) « Rebellion In Laos: Peasant And Politics In A Colonial Backwater » par Geoffrey G.Gunn

 

 

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13 juillet 2020 1 13 /07 /juillet /2020 22:16

 

Madame Suthisa Rojana-Anun est l’auteur d’un très bel article sur les difficultés du traducteur du thaï au français: « Quelques aspects linguistiques de la traduction thaï-français» (1). Elle est professeur de français à la faculté des Arts libéraux, de l’Université Thammasat (2). Elle nous plonge dans les difficultés de la traduction, qui pour elle est plus qu’un exercice littéraire, un art. Qui pouvait traduire Céline en russe autre qu’Elsa Triollet ? (3).

 

 

Elle peut aussi conduire à des résultats divergents selon  les qualités du traducteur. Citons un exemple caractéristique dans une langue que nous, connaissons un peu, le latin, lorsque cet art devient un véritable art poétique (4). 

 

 

 

Suthisa Rojana-Anun, quoique native, manie notre langue à la perfection (5). Mais comme native, ses préoccupations de traductrice sont différentes des nôtres, tout simplement parce que ce qui est évident pour un natif ne l’est pas pour nous ! Notre propos n’est pas de critiquer son travail, nous y reviendrons, mais de faire état des difficultés qui peuvent être nôtres comparées aux siennes, multiples difficultés qui peuvent survenir, souvent dues à la grande différence structurelle entre nos deux langues. Nous allons vous en livrer quelques-unes sans toutefois que l’ordre de présentation soit un ordre hiérarchique et surtout que la liste soit limitative.

 

 

 

LES PARTICULES DE POLITESSE

 

 

La langue thaïe est riche en particules placées toujours en fin de phrases, elles veulent tout dire, elles ne veulent rien dire, elles sont proprement intraduisibles, mais elles changent le ton d’une phrase, elles créent des nuances sur lesquelles on ne peut faire l’impasse, elles font passer allégrement de la plus fine courtoisie à un ton cavalier, vous les entendrez, vous les lirez. Comme elles peuvent s’additionner,  la langue thaïe est souvent une dialectique de la répétition, elles permettent de traduire toutes les nuances de la courtoisie thaïe. Elles sont tellement ancrées dans les usages qu’un Thaï qui parle anglais n’hésitera pas à vous dire thank you khrap (6).

 

La grammaire thaïe les définit ainsi: « Elle sont utilisées dans la conversation en fin de phrase pour, de façon polie suggérer, ordonner, solliciter, et manifester son accord». Si elles relèvent du langage parlé, nous les retrouvons évidemment dans l’écriture à l’occasion par exemple de dialogues.

 

Tout le monde connait  les fameux ค่ะ et คะ (kha) pour les femmes indispensables pour clôturer toute phrase, la première affirmative ou négative, la seconde interrogative – elle ne diffère que par la tonalité - dans le moindre dialogue courtois. ครับ (khrap) est l’équivalent pour les hommes.

 

 

La particule féminine a des formes familières que nous retrouverons dans la reproduction de dialogues; จ๊ะ - จ๋า  - จ๋ะ  (cha sous  trois tonalités) et également ฮะ - ฮ่ะ  (ha sous deux tonalités).

 

Vous n’aurez probablement pas l’occasion d’utiliser พ่ะย่ะค่ะ  (phayakha), qui est le correspondant de ces particules en ratchasap, la langue royale mais aurez peut-être l’occasion de le lire et pas plus เพคะ (phékha) forme de kha que doit utiliser une femme qui s’adresse à un homme de haut rang. Peut-être lirez-vous encore un ขอรับ (khorap), de même un ครับ (krap) masculin  d'inférieur à supérieur.

 

Cette liste n’est pas limitative mais nous essayons en tous cas de définir clairement la nuance que ces particules introduisent. Si elles sont du langage parlé, elles peuvent évidemment se retrouver dans l’écrit qui reproduit un dialogue.

 

นะ (na) est très fréquente et exprime diverses nuances: adoucit un ordre, indique une suggestion courtoise, pose courtoisement une question  ou manifeste une surprise, marque aussi l’insistance ou l’emphase. Elle complète souvent les premières : นะค่ะ (nakha) et  นะครับ (nakrap)

 

 

สิ - ซิ - ซี (si) : Sous trois orthographes différentes, donc sous trois tonalités différentes, si marque l’insistance courtoise. Il en est de même avec จัง (chang) qui marque une insistance encore plus lourde. เลย (loey) renforce une négation en pouvant se cumuler avec chang pour devenir changloey.

 

หรอก (rôk) est fréquente aussi et adoucit des affirmations ou des négations péremptoires.

 

Terminons, bien que notre inventaire n’ait pas été complet, par deux mots : หน่อย (noy) et ด้วย (duay) qui ont chacun un sens spécifique, le premier signifie petit, un peu et le second avec. Placés en fin de phrase non plus comme adjectif ou adverbe, en qualité de particule, elles rendent une demande beaucoup plus courtoise.

 

Si nous en  avons relevé d’autres, elles nous ont semblé ne plus relever que du langage très ou trop familier. Beaucoup d’ailleurs sont marquées par un simple changement de tonalité donc une orthographe différente.

 

Une brève expérience pour comprendre ce que peuvent être les difficultés d’un traducteur sans que nous garantissions la manière dont nous avons tenté d’indiquer ces nuances:

 

คุณสวย  (khounsuay) : Vous êtes belle ! - คุณสวยจัง (khounsuaychang) : Vous êtes très belle ! - คุณสวยจังเลย  (khounsuaychang) : Vous êtes vraiment très belle  !

 

 

- คุณสวยจังเลยนะ (khounsuaychangloeyna) : Vous êtes extraordinairement belle ! - คุณสวยจังเลยนะครับ (khounsuaychangloeynakhrap Vous êtes extraordinairement belle ! (Plus respectueux)

 

 

Si le langage parlé fait souvent abstraction de ces subtilités, il n’en est pas de même dans l’écrit dont la différence avec le parler de tous les jours est beaucoup plus nette qu’en Français. Kha et khrap sont largement suffisante pour notre quotidien mais il est séant de ne pas les oublier ! Notez enfin qu’ils peuvent tout simplement signifier oui (7). Vous entendrez souvent à la télévision locale de longues théories de kha et de krap.

 

 

LES PARTICULES INTERROGATIVES


On ne pose pas de questions dans cette langue par un simple point d’interrogation, ce serait trop simple. On ne  marque pas l’interrogation par un changement de ton comme en français qui peut à cette occasion devenir tonal : «tu viens » constatation, « tu viens ! » ordre, « tu viens ? » interrogation posée sur un ton qui se rapproche du ton montant du thaï.  L’interrogation est marquée par des particules de fin de phrase, toujours posées avant la particule de politesse, chacune apportant une nuance différente car elles ne sont pas alternatives.

 

La particule interrogative pure et simple est ไหม (may) qui peut se marquer par un simple point d’interrogation ou se traduire par est-ce que ?

 

ใชไหม (chaymay) introduit le mot ใช qui signifie vrai, une façon de dire n’est-ce pas ? L’interlocuteur qui pose la question connait la réponse et attend confirmation.

 

 

 

Il en est de même de หรือ (rue), que nous traduirions par vraiment ?

 

หรือยัง (rueyang) que nous traduisons par ou non ? nous conduit à cette forme interro-négative dont la réponse déconcerte les Français :  Si vous posez la question à un Thaï tu ne manges pas ? il répondra oui considérant que votre proposition est exacte et qu’il ne mange pas alors que le Français répondra non !

 

 

หรือเปล่า (rueplao) : plao a plusieurs sens, c’est le vide, c’est en philosophie le néant. La question est alors posée sous forme alternative : oui ou non ?

 

 

LES CLASSIFICATEURS

 

 

Si le terme est généralisé, ceux de « désignation numérique » (Monseigneur Pallegoix) ou de « nom numérique » (Lunet de la Jonquière) semblent plus appropriés. Voilà une notion spécifique aux langues d’Asie du sud-est qui est familière aux natifs mais pas aux occidentaux. Qu’est-ce à dire ? Chaque mot, chaque nom, a son propre classificateur. Ils sont utilisés pour compter ou pour faire référence à ce nom. Un exemple, celui d’un être est humain est le mot คน khon une personne mais il en est un autre pour les personnes de qualité et encore un pour les prètres et encore un  pour les membres de la famille royale et le roi lui-même.

 

Nous en trouvons de très lointaines traces en français lorsque nous parlons d’un essaim d’abeilles, d’une harde de sangliers ou tout simplement d’une bande de c..s.

 

 

Tout cela participe au caractère répétitif de la langue d’autant que certains mots sont leurs propres classificateurs ce qui provoque la surprise de retrouver le même mot deux fois dans la phase !.

 

Pour le grammaire thaïe, ils sont นามบอกลักษณะ namboklaksana c’est à dire des mots qui indiquent la catégorie. La terminologie est meilleure  que celle des Français ou des Anglais (classifier).

 

Avant de donner des exemples, essayons de le mieux définir ; Pour Dupuy et Nattawan Boonniyom (6) «il est un terme que l’on place après le nom, jamais avant et qui répartit oui groupe ce dernier avec d’autres noms dans une catégorie. On retrouve là le sens de classification: action de distribuer par classes, par catégories, par familles, types ... ».

 

Il existe un grand nombre de classificateurs en thaï mais nous sommes loin de « la trentaine » dont parlent toutes les grammaires francophones ! Il suffit de consulter le site de l’Académie royale, il en est 388 répartis en 21 catégories. A notre connaissance, un seul site anglophone les a répertoriés et aucun français (8).  La répartition en catégories suscite des curiosités sinon des sourires : N’en citons qu’une, le mot คัน khan qui signifie en première analyse une poignée ou une barre devient le classificateur des automobiles, des cyclomoteurs, des bicyclettes, des véhicules motorisés, des parapluies, des ombrelles, des cuillères, des fourchettes ou des manches de pioche, de tout ce qui a un manche ! Il n’y a pas en s’en étonner puisque les premières automobiles venues au Siam n’avaient pas de volant circulaire mais des leviers de commande! Le classificateur d’un couple peut tout à la fois se reporter à un couple de personnes ou une paire de chaussures et celui d’une boule à un ballon ou un melon.

 

Les Thaïs même les plus cultivés ne les connaissent probablement pas tous. En présence d’un mot en fin de phrase qui vous interpelle, le Dictionnaire de l’Académie royale ne manque pas de préciser son utilisation en tant que classificateur. Il est en  thaï sur le site anglophone thai-language (7) qui est heureusement pour nous bilingue ! Il en est aussi des « passe-partout », tout comme un francophone à court de vocabulaire peut dire familièrement un machin, un truc mais leur utilisation est considérée comme correcte. La plupart du temps, le lien entre le nom et son classificateur coule de source, parfois beaucoup moins, mais toujours avec une certaine logique.  Certains mots sont leur propre classificateur, par exemple les éléments permettant la mesure (verre, bouteille) qui sont les propres classificateurs de leur contenu !

 

Sur le terrain, et non plus dans la lecture, vous commanderez au bar une petite bouteille de bière : ขอขวดเบียร์เล็กหนึ่งขวด khokhuatbialeknuengkhuat, littéralement demander bouteille bière petite une bouteille : Je voudrais une petite bouteille de bière. Sur le terrain encore, n’en donnons qu'un:  Vous êtes au marché et voulez acheter des œufs, ไข่ khàï qui ne sont pas un poulet ไก่ kài, la différence n’est pas toujours évidente à l’oreille entre khay et kay ? Le classificateur vient à notre aide, le classificateur d’un animal, poulet ou cochon c’est ตัว tua (animal) et celui d’un oeuf, c’est ฟอง fong (bulle). Vous avez moins de risque de vous tromper si vous demandez oeufs 5 bulles ไข่ห้าฟอง khayhafong  cinq oeufs, ou poulet deux animaux ไก่สองตัว kaysongtua deux poulets ! En définitive, ce système est souvent bien commode.

 

Naturellement, la verticalité de la société fait qu’il y a une hirarchie dans les clasificateurs, celui des éléphants n’est pas celui d’un chien galeux et dans les êtres humains, il y a celui de la plèbe, celui des élites, celui des bonzes et celui des membres de la famille royale sans oublier les créatures célestes,  divinités, géants et kinaris ! Dupuy et Nattawan Boonniyom en inventorient une petite vingtaine (6).  Degnaud nous en donne une quarantaine dans sa grammaire et quatre fois plus dans son dictionnaire (8). Benjawan Poomsan Becker en est à une grosse trentaine (6).

 

Ces trois douzaines sont évidemment les plus fréquents. Que va donc faire le lecteur-traducteur qui butte sur un mot qu’il ignore ? La belle affaire ! Consulter un bon dictionnaire tout simplement  (10) !

 

 

GENRE ET NOMBRE

 

Le genre

 

 

Suthisa Rojana-Anun se heurte à cette difficulté du traducteur du thaï vers le français. Nous l’avons abordée sous un angle différent mais sous la seule vision de la transcription des toponymes (15).  Ne revenons pas sur ce sujet.  Les substantifs français doivent comporter un genre grammatical correspondant au sexe. Elle cite une phrase qui ne comporte aucune indication de sexe : คนขายหนังสือพิมพ์ตายแล้ว (khonkhainnangsuephimtailaeo). Masculin ou féminin, singulier ou pluriel ? Le vendeur de journaux (la vendeuse ?) est mort ( ?). Comme pour le dialogue entre Chay aime Ying, seul le contexte permet de s’y retrouver ! Mais ses explications nous ont fait sourire ! Beaucoup de mots thaïs, depuis le nam prik au tomyam en passant par le somtam et le tuktuk sont systématiquement masculinisés dans les traductions. Or, le namprik est une sauce, le tomyam une soupe, le somtam une bouillie et le tuktuk une motocyclette à trois roues. « Le masculin est généralement choisi » – nous dit-elle – « car il peut être considéré en quelque sorte comme le genre neutre, non marqué ». « ... la plupart des emprunts du thaï en français portent le genre masculin... ». Elle y voit « un statut du genre neutre souvent associé au genre masculin en français et la préférence du masculin pour la formation des néologismes ».

 

C’est une vision erronée du français, le masculin n’est pas neutre, il est masculin ! Une étude venant d’un universitaire de Toulouse, portant sur un  pointage effectué dans le « Petit Robert », parmi les noms enregistrés comme variables 40 % sont donnés comme seulement masculins, et 6 % comme seulement féminins (16). Globalement, sur un échantillon d'environ 11.000 mots soit 1/3 du Petit Robert en nombre de pages dépouillées les proportions sont de 56 % de masculins pour 44 % de féminins. La différence est nette même si elle n'est pas considérable. Quelle est l’origine de cette règle? Lors de la sédentarisation, les hommes allaient à la chasse et les femmes cuisinaient. Par la suite, ce sont les hommes qui allaient à la guerre et  les femmes restaient s’occuper des enfants. Le masculin va l'emporter sur le féminin. « Le masculin est plus noble que le féminin écrit Pierre Larousse dans son énorme « Grand dictionnaire encyclopédique du XIXe siècle ». La tradition était constante : « Lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l'emporte » ou  « Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle » (17). Restons-en là, la linguistique n’est pas toujours « politiquement correcte ». La civilisation  siamoise est plus matriarcale que la nôtre.

 

 

Le nombre

 

En ce qui concerne le nombre, la difficulté du traducteur est similaire : elle est obligatoire en français, elle est facultative en thaï. Suthisa Rojana-Anun donne un exemple dans une phrase toute simple : เมื่อเช้านี้มีนักศึกษามาหาอาจารย์ (Mueachaonimi naksueksamahaachan) : Ce matin, un étudiant (une étudiante ? des étudiants ? des étudiantes) est venu voir le professeur. Seul le contexte de la phrase permet de donner la bonne traduction.

 

Notons pour clore ce paragraphe que les systèmes de traduction automatique sur lesquels nous reviendrons privilégient le masculin singulier.


 

 

LE DÉCOUPAGE DU TEXTE THAÏ

 

C’est bien là une difficulté majeure pour le lecteur même natif !

 

Unephrasequineséparepaslesmotsseraitunvéritablecauchemar

 

En français nous séparons les mots les uns des autres par des espaces, une phrase commence par une lettre majuscule et se termine par un point ou d’autres signes de ponctuation comme le point d’interrogation, le point d’exclamation, le point-virgule ou les points de suspension. En thaï, les mots sont collés les uns aux autres, l’espace est utilisé pour séparer des unités plus grandes comme les propositions ou les phrases, généralement sans qu’un signe de ponctuation n’indique le début ou la fin d’une phrase. Il n’y a pas non plus de distinction entre majuscule et minuscule (18). Il y eut des signes de ponctuation dans les textes archaïques, il n’y en a plus. Le texte est compact et les séparations en tranches d'à peu près égale longueur sont souvent sans rapport avec le sens. Les grammaires siamoises en usage dans les écoles recommandent l’usage des signes de ponctuation, innovation heureuse qui n’est suivie que d’effets ponctuels, dans les journaux en particulier, mais le plus souvent à mauvaise escient.

 

 

Suthisa Rojana-Anun nous donne un bon exemple de la liberté du traducteur de découper les phrases et de mettre des signes de ponctuation là où cela lui semble le plus approprié. Elle cite un passage du roman ตลิ่งสูง ซุงหนัก (Talingsung  SungNak) de Nikom Rayawa (นิคม รายยวา) de 1984. Trois traductions d’un paragraphe en français,  celle d’Achara Chotibut et Jean-Claude Neveu  de 1988, celle de Jean P.A. Toureille-Lichtenstein de 1995 et celle de Marcel Barang de 1998. Trois traductions, découpages différents et trois versions, à vous de juger (19).

 

 

Contentons-nous, hors ces citations très littéraires, de citer des exemples curieux de ce que peuvent donner des divergences de découpage même si elles sont un tout petit peu tirées par les cheveux : vous rencontrez le mot ตากลม (taklom) que vous pouvez découper comme suit ตา-กลม et traduire œil rond

 

 

 

...  ou ตาก-ลม qui deviendra exposé au vent. Le second exemple est également tiré par les cheveux mais cité dans un manuel humoristique et il vaut le détour : มารอกราบ (marokrap). Première lecture มา-รอ-กราบ soit à peu près venez rendre hommage.

 

 

Deuxième lecture dont on voit rapidement qu’elle est incohérente : า-รอก-ราบ venir poulie plate ? La troisième l’est moins มาร อก ราบ mara ok rap : Mara (le démon) a la poitrine plate. Pourquoi pas ? Dans le panthéon des divinités bouddhistes, les créatures célestes sont sexuées. Il y a donc des démons femelles, et il n’y a pas de raisons que celles-ci n’aient pas la poitrine plate !

 

 

Que conclure ? Tout simplement comme Suthisa Rojana-Anun que la traduction du thaï au français d’un texte soutenu nécessite le travail conjoint de deux natifs de chaque pays. Pour le français, s’il butte sur un mot thaï, la ressource suprême est de consulter le Dictionnaire de l’Académie royale  (พจนานุกรมฉบับราชบัณฑิตยสถาน  Phojanānukrom Chabap Rātchabandittayasathān). Il fait l’objet de mises à jour mais la réédition de 2007 a supprimé ce qui était considéré comme vulgaire ou trivial dans l’édition de 1999. Il est évidemment rédigé en thaï, nous nous contenterons à ce sujet de citer Lunet de la Jonquières, rédacteur du premier dictionnaire français-siamois (20).

 

 

 

Dictionnaires ?

 

Quant aux dictionnaires thaïs-français, ils sont nombreux sans parler du premier, celui de Monseigneur Pallegoix de 1854 dont la consultation n’est pas inutile. Il en est plusieurs en ligne ou en version papier mais toujours avec une transcription romanisée fantaisiste, chacun assurant que sa manière est la meilleure. Nous utilisons en priorité le site thai-language déjà cité (8). Il est probablement la meilleure ressource Internet en constante amélioration depuis 15 ans. Sa transcription du thaï n’est ni meilleure ni pire que celle des autres méthodes. Il a à cette heure 75264 entrées dans la partie dictionnaire et plus de 20000 clips audio. Nous n’avons jamais pu le prendre en défaut et en outre il n’est pas avare de vocabulaire de l’Isan et des mots que les éditions du Dictionnaire de l’Académie royale du siècle dernier qualifiait de ไม่สุภาพ (maysuphap pas convenable). Nous ne faisons pas sa promotion puisqu’il est libre d’accès à condition de connaître l’écriture thaïe et d’avoir des notions d’anglais.

 

 

Les logiciels?

 

Des publicités tapageuses et mensongères vous proposent sur Internet des traducteurs qui vous permettront de connaître 40 langues.  La question a fait l’objet d’une étude de l’Ecole supérieure de commerce de Paris (ESCP) qui n’est pas la plus mauvaise. Son but est de former des épiciers de haut de gamme pour lesquels la connaissance de l’anglais est nécessaire (21).

 

 

Un utilisateur qui connait bien l’anglais nous dit « J'écris en français. Je traduis rapidement avec Google Translate et relis ensuite la traduction pour affiner et corriger », explique cet expert en stratégie digitale. Ce logiciel recueille volontiers ses faveurs « pour dépanner ». C’est le programme de traduction que les spécialistes de l’école considèrent après comparaisons comme le meilleur devant Bing. Ce classement reste – concluent-ils – relatif : Le score de 76 % est très mauvais, puisqu’avec un tel pourcentage, dans un texte de cinq lignes (50 mots), un lecteur serait arrêté par une erreur cinq fois par ligne (25 erreurs) ! Mais s’il rend de bons services dans des langues don la structure est la même que celle du français, il est indispensable d’avoir une bonne connaissance de la langue de départ  et de la langue d’arrivée. Avec le thaï, la tâche est plus rude.

 

Dans l’exemple que nous avons donné plus haut cité par Suthisa Rojana-Anun : เมื่อเช้านี้มีนักศึกษามาหาอาจารย์ (Mueachaoniminaksueksamahaachan) ignorant évidemment le contexte,  la traduction de Google est au masculin singulier : « Ce matin, un étudiant est venu voir le professeur ».

 

Il est un exemple qui démontre les limites du système :  Les subtilités que le français traduit par sa grammaire et son vocabulaire se traduisent souvent en thaï  par la l’addition de mots plus ou moins synonymes énonçant des concepts plus ou moins similaires pour aboutir à un concept unique. Antoine de Saint-Exupéry fait dire au Petit Prince en six mots je suis responsable de ma rose. l’ouvrage a été remarquablement traduit en thaï (22). Résultat : un verbe, puis deux pour faire un mot composé puis encore trois puis quatre puis cinq pour parvenir à un concept unique ! Notre traductrice traduit comme suit : ฉันต้องดูแลรับผิดชอบดอกกุหลาบของฉัน et si nous séparons les mots entr eux, nous aurons ฉัน ต้อง ดูแล รับผิด ชอบ ดอก กุหลาบ ของ ฉัน ce qui donne en mot à mot : Moi – devoir – veiller sur – être responsable – aimer – fleur – rose – de – moi. Du thaï vers le français, Google nous traduit Je dois prendre soin de ma rose. Si nous allons du français vers le thaï, Google traduit ฉัน รับผิด ชอบ ดอก กุหลาบ ของ ฉัน ce qui donne en mot à mot : Moi – être responsable – aimer – fleur – rose – de – moi. Le sens général y est mais deux verbes ont été esquivés ! Il ne faut pas s’étonner si le version thaïe du Petit Prince fait 146 pages et dans un même format, la française 92.

 

 

N'utilisez donc pas le traducteur automatique de Google pour traduite un vers de Virgile même si le latin est inclus !

 

La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a !

 

 

 

NOTES

 

(1) In « Bulletin de l’Association thaïlandaise des professeurs de Français » (ATPF), n°. 131, année 39 (janvier–juin 2016). Les articles du journal sont numérisés sur le site de l’ATPF.

 

 

(2) Elle est l’auteur d’une thèse soutenue en 2005, thèse de doctorat en sciences du langage : « Les représentations du français en Asie du Sud Est. Le cas des étudiants en licence de français au Cambodge, au Laos, à Singapour, en Thaïlande et au Vietnam » à l’Université du Maine (Le Mans) - Faculté des Lettres, Langues et Sciences Humaines. Elle est le résultat d’un  assez remarquable travail d’enquête. Elle est numérisée sur le site theses.fr

 

Nous lui devons également d’autres articles publiés dans la revue de l’association,  notamment « Les guillemets dans la traduction français-thaï » en 2018 et « Ponctuation en thaï : emplois prescrits et pratique actuelle » en 2019. Elle a participé en 2009 à la traduction de l’ouvrage « Le roi Bhumibol, force de la nation » de l’auteur anglais Richard William Jones.

 

 

(3) « Voyage au bout de la nuit » a été écrit en 1932 et la traduction est de 1934. Selon une amie franco-russe, le langage singulier de Céline a été remarquablement traduit.

 

 

(4) Les poètes considèrent qu’on ne peut traduire convenablement la poésie que par la poésie et que le vers s'impose pour cela, défi périlleux !  Lorsque par exemple Valery et Pagnol ont traduit les « Bucoliques » de Virgile en bons alexandrins français alors même que l’art poétique latin n’a rien à voir avec celui de Boileau, les résultats sont surprenants   :

 

Huitième églogue :

Pastorum musam Damonis et Alphesiboei,

immemor herbarum quos est mirata juvenca,

certantes, quorum stupefactae carminé lynces

et mutata suos requierunt flumina cursus,

Damonis musam dicemus et Alphesiboei.

 

Traduction classique  (Classiques Garnier) :

 

Je redirai les chants de Damon et d'Alphésibée : attentive à leur lutte, la génisse oublia l'herbe tendre ; les lynx charmés s'arrêtèrent immobiles ; les fleuves troublés suspendirent leurs cours : Je redirai les chants de Damon et d'Alphésibée.

 

 

 

 

Traduction en alexandrins par Paul Valéry en 1956 :

 

Je redirai les chants de nos bergers poètes,

Ce que chantait Damon avec Alphésibée,

Ce qui rendait les bœufs distraits de l'herbe tendre,

Les lynx tout étonnés d'ouïr ces deux rivaux,

Et les fleuves saisis, en suspendre leurs cour.

 

 

Traduction en alexandrins de Pagnol en 1958

 

Damon, Alphésibée, ô pasteurs inspirés !

Oubliant l'herbe pour admirer votre lutte,

Les troupeaux écoutaient le poème et la flûte.

Immobile, le lynx fermait ses yeux dorés,

Et sur le flanc du mont la rivière et la source,

Pour vous entendre mieux, suspendirent leur course...

Disons à notre tour les chants de ces bergers.

 

 

(5) Son maniement des signes de ponctuation est digne d’éloge. Combien de Français utilisent à bon escient le point, le point-virgule, la virgule et les points de suspension ?

 

 

(6) Le « précis de grammaire thaïe » de 2004 de Jean-Pierre Dupuy et Nattawan Boonniyom en fait un bon inventaire (ISBN 2842792084). Il en est de même dans le second volume de la méthode anglaise d’apprentissage du thaï de Benjawan Poomsan Becker « Thai for intermediate learner » de 1998 (ISBN 1887521011).

 

 

 

 

(7) Voir notre article   A 37 « La langue thaïe ne connaît ni le oui ni le non ! »

 

(8) Nous les trouvons bien évidement sur le site de l’Académie royale (en thaï)

http://www.royin.go.th/?page_id=641 

et listés sur le remarquable site d’un australien passionné de thaï 

http://www.thai-language.com/ref/classifier-list

 

(9) « L’essentiel de la grammaire thaïe » de 1996 (ISBN 9742105138)et « Dictionnaire français-thaïe » de 2012  (IBSN : 974-7315-73-4)

 

(10) Nous en avons dit quelques mots dans un article ancien (2011) en ajoutant : « Vous ne parlerez jamais correctement le thaï si vous ne vous pénétrez pas de ce mécanisme. »

A 27 : « Pour en savoir un peu plus sur la langue thaïe ! » : http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-27-pour-ne-savoir-un-peu-plus-sur-la-langue-thaie-73586519.html

Relevons deux articles plus techniques en anglais malheureusement, sur le sujet « Thai Classifiers and the Structure of Complex Thai Nominals » de Pornsiri Singhapreecha qui enseigne à l’institut du langage de l’Université Thammasat :

https://www.aclweb.org/anthology/Y01-1024.pdf

et « ASSIGNMENT BY CORPUS-BASED APPROACH » de Virach Sornlertlamvanich  -  Wantanee Pantachat  et Surapant Meknavin :

https://www.researchgate.net/publication/2798539_Classifier_Assignment_by_Corpus-Based_Approach

 

(11) Citons en particulier, mais on le trouve dans toutes les grammaires, ภาษา ไทย (phasathai) ISBN 974-279-0108. Nous utilisons la grammaire thaïe en 8 fascicules (หนังสือชุด รักภาษาไทย - nangsuechut rakphasathaisérie de volumes, j’aime la langue thaïe) dont le deuxième volume (ชนิดของคำ chanitkhongkhamles différents types de mots) (ISBN 974-08-4632-7) consacre un chapitre aux pronoms personnels et à leur bon usage.

 

 

(12) Nous en trouvons une très subtile utilisation dans les albums de Tintin traduits en thaï notamment celui que nous venons d’emprunter à un petit neveu (Khatha Khu Banlang - คฑาคู่บัลลังก์ , littéralement les deux couronnes : « le sceptre d’Ottokar »). L’aventure de Tintin se déroule dans le royaume de Syldavie, en particulier dans l’entourage royal en sorte que nous y trouvons les pronoms personnels utilisés à tous les niveaux.

 

 

(13) Voir notre article A 274 – « UN EXEMPLE SINGULIER DE L’ANGLICISATION DE LA LANGUE THAÏE : INTRODUCTION D’UN PRONOM PERSONNEL À L’INTENTION DES HOMOSEXUELS » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/09/a-274-un-exemple-singulier-de-l-anglicisation-de-la-langue-thaie-introduction-d-un-pronom-personnel-a-l-intention-des-homosexuels.ht

 

 

14) L’apparition de nouvelles technologies a eu évidemment pour conséquence la  création d’un vocabulaire nouveau. Les lettrés siamois qui connaissaient le pâli formèrent les mots nouveaux à partir de racines sanskrit-pali ainsi le télégraphe devint  โทรเลข (thoralek) de thora, qui conduit et lek, chiffre.
 

 

Sans remonter aux sources, les premières machines à calculer furent fort joliment baptisées เครื่องคิดเลข (Khrueangkhitlek), littéralement machine penser chiffres.


 

 

Mais les ordinateurs sont devenus des คอมพิวเตอร์ (Khomphiotoe), immonde transcription de l’anglais dans laquelle nous peinons à reconnaître computer ! Toute la technologie informatique ne comporte que des mots transcrits à la va-comme-je-te pousse de  l’anglais.

 

15) Voir notre article  A 376 – « DE LA DIFFICULTÉ D'ÉCRIRE LES TOPONYMES THAÏS EN FRANÇAIS ».

 

(16) Michel  Roché « Le masculin est-il plus productif que le féminin ? ». In: Langue française, n°96, 1992, pp. 113-124.

 

(17)  Abbé Gabriel  Girard « Synonymes françois, leurs différentes significations, et le choix qu'il en faut faire pour parler avec justesse », 1769 et Édouard Braconnier « Théorie du genre des noms : essais sur la langue françoise » 1835.

 

(18)  L’absence de majuscules rend pour le lecteur occidental la lecture parfois un pensum puisqu’il est difficile de reconnaitre un nom propre, notamment dans un simple journal. Elle ne pose pas de difficultés aux natifs. Elle a par contre un avantage majeur en informatique puisque le doublement de la touche majuscule sur les claviers des ordinateurs permet d’écrire sans difficultés les 44 consonnes, les 32 voyelles et tous les signes diacritiques y compris ceux qui sont aujourd’hui obsolètes.

 

 

(19) Traduction n°1 « Depuis ce jour, il s’était senti soulagé d’avoir pu se libérer de certaines choses qu’il avait sur le cœur. L’animal était installé dans ce hangar au toit recouvert de paille. Que les gens l’aiment ou non. Il était là, porteur d’une valeur particulière. Il n’y avait jamais songé auparavant, mais, de manière intuitive, il avait senti qu’il devait le faire ; c’était un devoir, une obligation. La conscience de sa responsabilité l’avait poussé à se saisir d’un marteau et d’un burin. »

Traduction n°2 : « A compter de ce jour, il se sentit soulagé de s’être débarrassé d’un si gros poids dans le cœur. L’éléphant se dressait à l’intérieur de l’appentis recouvert d’herbe à paillote. Que cela plaise ou non aux gens, il était bien là ! Il avait sa propre signification bien à lui et à laquelle Kham-Ngaï n’avait jamais pensé, auparavant. Il avait tout juste eu, sans être vraiment conscient, le sentiment qu’il se devait de le sculpter. C’était une obligation ! C’était un devoir ! C’était, en quelque sorte, une responsabilité qui l’avait stimulé, jusqu’au plus profond de lui-même, à s’efforcer de prendre la gouge et de frapper dessus. »

Traduction n°3 « De ce premier jour à aujourd’hui, Cam-ngaï s’était débarrassé de bien des choses dans son cœur et il se sentait comme soulagé. Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, l’éléphant était bien là, sous le toit d’herbe de la remise. Il avait sa propre signification, dont Cam-ngaï n’avait jamais eu conscience ; il avait seulement eu le sentiment qu’il devait le faire. C’était son fardeau, son devoir, et il ne pouvait s’y soustraire. Une force au tréfonds de lui-même l’avait incité à se saisir du ciseau et à se mettre à l’œuvre, c’était une façon d’assumer ses propres responsabilités. »

 

(20) « L'étude des écritures thaïes et des écritures cambodgiennes ne présente pas de pareilles difficultés (s.e. que l’étude des quatre mille caractères, bagage minimum pour celui qui étudie le chinois). Quelques jours de travail suffisent pour en comprendre le mécanisme, et un ou deux mois pour déchiffrer passablement les imprimés et les manuscrits soignés. Le matériel phonique de ces  langues est très complet et très approprié; à quoi sert de le remplacer par un autre moins parfait? Apprenons les dialectes thaï comme nous apprenons l'allemand, le grec, le russe, l'arabe, etc., en commençant tout simplement par étudier  leur écriture propre ».

 

(21) https://www.leparisien.fr/economie/quels-sont-les-meilleurs-logiciels-de-traduction-23-06-2014-3945765.php

 

(22) พะงาพันธุ์ โบบิเยร์ (Phangaphan  Bobiye), เจ้าชายน้อย 1997 (ISBN 974-300-090-9)

 

 

 

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8 juillet 2020 3 08 /07 /juillet /2020 22:14

 

La transcription des noms de lieux du thaï vers le français pose des difficultés qui tiennent à la fois à celle de la transcription en caractères romains et à celle d’en déterminer le genre  puisque la catégorie des noms en thaï est toujours invariable, et qu'il n'y a pas de changement morphologique, ni de sexe ni de nombre, contrairement au français.

 

 

LA TRANSCRIPTION EN CARACTÈRES LATINS

 

 

Lorsque les premiers explorateurs ou visiteurs ont transcrit le nom des lieux qu’ils visitaient, on peut penser qu’ils l’ont souvent faite à l’oreille. Par exemple, Aymonier ou Lunet de la Jonquères faisant état de lieux archéologiques nichés dans des villages plus ou moins minuscules que nous pouvons avoir des difficultés à situer sur une carte. La transcription à l’oreille n’est en outre pas toujours facile (1). Le professeur Frédéric Carral est l’auteur d’une thèse de 2008 sur les transcriptions qu’il a relevées dans l’espace urbain de Bangkok (2).

 

 

Toutes les fantaisies furent longtemps pratiquées, citons par exemple la transcription du mot – ko – (เกาะ), une île, souvent encore transcrite koh, y compris pendant longtemps dans des guides touristiques, la présence de la lettre H en fin de syllabe est un non-sens d’autant que le H thaï (il y en a deux, et ฮ) ne se trouve jamais en fin de syllabe. On peut penser, sans grand risque de se tromper, que l’utilisateur veut se donner un air savant.

 

 

Nous avons longuement parlé de la romanisation du thaï (3). La question n’est aujourd’hui pas là puisque c’est de toponymie que nous parlons et que la question est définitivement réglée ou tout au moins devrait l’être. En effet la question de la transcription des noms géographiques dans les pays utilisant une écriture autre que la latin a longtemps agité les Nations Unies. Elle est réglée depuis 1967 sous forme de recommandation mais ses termes sont sans équivoque (4).

 

 

Elle a acquis valeur normative ainsi qu’il fut constaté par les Nations Unies en 2002 (5). Il est connu sous le sigle RTGS (Royal Thai General System of Transcription).

 

 

Ce système référencé à l’ONU comme EKONF.94hNF.41 présente tout d’abord évidemment l’avantage d’exister :

 

Il impose l’utilisation des majuscules que l’écriture thaïe ignore.

 

Il impose la séparation des mots que l’écriture thaïe ignore aussi : par exemple จังหวัดกำแพงเพชร deviendra Changwat Kamphaeng Phet (la Province de Kamphaeng Phet)

.

 

Il ne permet ni la transcription de la tonalité de la syllabe ni sa longueur qui sont deux paramètres essentiels dans le langage mais n’ont aucun intérêt sur l’écriture des panneaux routiers.

 

Il est enfin  en phonétique anglaise : ce qui pose évidemment problème à tous ceux qui n’ont aucune  notion de cette langue.

 

 

Nous y trouvons, hélas, l’utilisation du W pour transcrire la lettre thaïe ว. Cette lettre n’est pas française mais anglaise ou allemande, C’est par pure anglomanie que Bescherelle a introduit cette machine biscornue dans son dictionnaire. Ni Monseigneur Pallegoix, auteur du premier dictionnaire siamois-français ni Lunet de la Jonquères, auteur du premier dictionnaire siamois-français ne l’utilisent et chez eux un temple (วัด) est un vat et non un wat et nul ne les en a jamais critiqués (6) !

 

 

Notons toutefois que dans un article de 2006, Nitaya Kanchanawan qui est professeur à l’Université de Ramkhamhaeng, ce qui n’est pas rien, propose pour cette lettre la double transcription, V ou W. Qu’elle en soit félicitée ! (7).

 

 

Ceci dit, si la romanisation globale du thaï est une utopie (8), retenons que celle des noms géographiques a son incontestable utilité – elle est là pour ça – par exmple pour la lecture des cartes routières ou des panneaux de signalisation en particulier. Elle est également utilisée dans les publications gouvernementales  mais pas toujours de façon très cohérente. Toutefois bien des fantaisies restent encore présentes, citons un exemple amusant  lu sur un panneau bilingue dans une station d’autobus indiquant à ceux qui se rendaient à สกลนคร - Sakol Nakor (ça colle ?) s’agissant évidemment de Sakon Nakhon. Transcription à la  lettre qui relève de ces bonnes intentions dont l’enfer est pavé comme chacun sait. Sur Internet, c’est pire encore. En ce qui concerne notre région,  l’Isan (อีสาน), nous avons trouvé Isaan, Isarn, Issarn, Issan, Esan, ou Esarn. Il est plus simple de préciser à l’attention de ceux qui ne connaissent pas un traitre mot d’anglais que le mot se prononce Issane, deux SS pour montre que le S central ne se prononce pas Z et un E muet final pour montrer que le N ne se nasalise pas. Il semble toutefois que les guides touristiques dont nous allons parler plus bas nous épargnent ce genre de barbarisme.

 

 

Notons que le département de linguistique de l’Université Thammasat a mis au point un assez extraordinaire programme de romanisation automatique (9). 

 

 

Nos observations ne mettent pas en cause la valeur et la pertinence d’autres systèmes de transcription, c’est la seule géographie qui nous intéresse (10).

 

 

 

LA DÉTERMINATION DU GENRE

 

 

Cette question ne semble pas avoir été sérieusement étudiée avant de faire l’objet d’une thèse soutenue en Sorbonne, ce n’est pas rien non plus, par Theera Roungtheera qui est professeur de français à l’Université de Mahasarakham sous le titre « Toponyme et traduction : la nouvelle dénomination des toponymes thaïlandais dans les guides touristiques sur la Thaïlande en français » (ชื่อสถานที่กับการแปล: การตั้งชื่อสถานที่ใหม่ในหนังสือนําเที่ยวประเทศไทยที่เขียนเป็นภาษาฝรั่งเศส) dont une très bonne synthèse a été faite (en anglais malheureusement) en 2018 sous le titre « GRAMMATICAL ADAPTATION OF THAI TOPONYMS IN FRENCH GUIDEBOOKS ON THAILAND » (11). La présentation de la thèse sur le site dédié à  toutes les thèses présentées ou en cours en France (thèses.fr) est pour le moins confuse alors que les textes français de Theera Roungtheera sont parfaitement clairs ! (12).      

 

         

 

L’auteur part de la constatation de caractères propre à sa langue : Elle ne connait ni masculin  ni féminin ni neutre et pas plus de singulier que de pluriel, des ajouts marquent le masculin et le pluriel ce qui d’ailleurs alourdit la langue écrite, la nuance se trouvant le plus souvent pour le langage parlé dans le contexte (13). Parfois la richesse  du vocabulaire y suffit (14). Mais doit-on écrire les noms de lieux au masculin ou au féminin, au singulier ou au pluriel ?

 

 

Nous n’avons pas cette difficulté en Français, mais il en est une autre qui est la difficulté de déterminer le genre d’un nom, qu’il soit commun ou propre, ce qui ne serait pas si tous les noms masculins avaient une terminaison masculine spéciale, et tous les noms féminins une terminaison féminine spéciale.  Sans se donner la peine de feuilleter un dictionnaire et à moins d’être une encyclopédie vivante comment connaître le genre de dogue ou celui de fourmi ? La logique aurait demandé qu'on eût créé un genre neutre pour les choses matérielles et les choses métaphysiques, lesquelles n'ont pas de sexes; mais on a arbitrairement donné aux noms de ces choses soit le genre masculin, soit le genre féminin. Les Romains s’étonnaient bien à tort d’avoir le genre neutre à leur disposition mais pouvaient dire mare au neutre, les Italiens il mare au masculin et les Provençaux la mare au féminin, au choix ! Pour couper court disons simplement que les noms de lieux sont des deux genres et c'est l'oreille qui,  d'après l'épithète, décide seule de la préférence : le vieux Bangkok, la charmante Bangkok, le vieux Londres, la vieille Rome. Le genre des noms de cours d'eau et sommets a été fixé au  masculin ou au féminin, suivant qu'on a sous-entendu les mots fleuves et monts ou rivières et montagnes (15).

 

 

L’auteur nous rappelle que le sexe des noms de lieu en français est en réalité arbitraire. Masculin ou féminin : le Siam ou la Thaïlande ? Singulier ou pluriel : Les États-Unis ou la Malaisie ? Il s’est en  réalité attaché à la façon dont les guides sur la Thaïlande lexicalisaient les toponymes thaïlandais, choix du genre et choix du nombre ? Son étude a porté sur quatre guides des plus répandus et analysé – nous dit-il – la transcription de 4717 toponymes thaïs romanisés ! Il relève que, le plus souvent, le genre choisi par l’auteur du guide correspond au nom français. Une île ? J’irai  revoir la belle Ko Samui ! La Chao Praya est une rivière ? Promenade sur la Chao Praya. Le Mékong est un fleuve ? Nous organisons des journées de pêche sur le Mékong.

 

 

Il note l’utilisation des noms thaïs transcrits en caractère romains souvent pour faire « couleur locale » mais avec des fantaisies ainsi la plage est féminin évidement mais un guide vante les charmes du Hat... (หาด). Mais le plus souvent les noms utilisés avec leur transcription romanisée le sont avec le genre de leur équivalent français, le khlong (คลอง - canal),

 

 

le wat (วัด - temple),

 

 

la hat (หาด - la plage) surtout lorsque le nom de lieu est qualifié par un adjectif qui confirme le genre.

 

 

Les noms des temples, c’est l’utilisation la plus fréquente, sont le plus souvent transcrits à la fois par le nom commun (wat - วัด) et le nom propre, souvent d'un article masculin ou suivi d’un adjectif masculin. Pour les palais et bâtiments royaux (wangวัง), l’utilisation du masculin est systématique.

 

 

Pour les noms de rivières (féminin) ou de fleuves (masculin) : l’usage français est-il un  exemple ? La terminaison et l’étymologie nous donnent la Seine ou la Loire mais le Rhône ! Pour le thaï, un fleuve ou une rivière, c’est toujours  Maenam (แม่น้ำ) que nous aurions tendance à féminiser puisque le mot signifie « la mère des eaux » mais si nous ne craignons pas de parler de la Maenam Chi (la rivière Chi), nous n’oserions pas féminiser le Mékong !

 

 

Par contre Huay (ห้วย un ruisseau) entre dans le nom d’un nombre incalculable de villages ou de districts, nous parlerons alors volontiers du petit Huay Mek (ห้วยเม็ก).

 

 

De même encore de très nombreux noms de lieu comportent le mot  Nong (หนอง) qui est une mare ou un étang, masculin ou féminin ?

 

 

Par contre Bung (บึง) qui est un marécage est tout autant utilisé dans la toponymie.

 

 

Les Phra That (พระธาตุ) nombreux dans le pays sont des édifices contenant des reliques présumées de Bouddha, reliquaire en est la meilleure traduction, nous sommes au masculin.

 

 

 

Les toponymes purement administratifs  noms (noms de pays, noms de provinces ou de villes) et noms de rivières posent des difficultés. Si le « Siam » est masculin la « Thaïlande » féminin il est faux de dire (une grammaire qui cite notre auteur) que les noms des pays et provinces finissant par un E muet sont féminins et les autres comme masculins : Birmanie ou Malaisie, certes mais Cambodge ! Une exception qui confirme la règle ? Mais il n’y a aucune règle !

 

 

Notre distingué universitaire conclut en définitive que la question reste problématique c’est-à-dire en réalité sans réponse précise !

 

 

Que devons-nous en conclure ?

 

Au premier chef, dans la transcription romanisée des noms de lieux thaïs, respecter la norme.  Theera Roungtheera n’aborde d’ailleurs pas le problème, la transcription  utilisée dans les guides qu’il a compulsés, si elles ne respectent pas systématiquement le RTGS, ne sont jamais choquantes bien que le Guide Vert Michelin  nous semble le plus scrupuleux.

 

 

Il nous semble ensuite que la formule la plus orthodoxe consiste à adopter pour un nom de lieu ou un monument thaï le genre qu’il a en français tout simplement. Mon épouse va faire ses prières au wat du village. SI vous souhaitez à tout prix utiliser le mot thaï romanisé ce qui est parfois d’ailleurs prétentieux, choisissez donc le genre qu’il a en français. Je vais faire mes courses au marché du village ou au Talat (ตลาด).

 

 

Theera Roungtheera pose une question à laquelle nous ne pouvons répondre qui est de savoir si les toponymes dans une autre langue seront traités de la même manière, en particulier dans les langues qui n'ont pas de catégorie de genre comme le vietnamien, le chinois ou le japonais ?

 

 

 

Theera Roungtheera est professeur adjoint de linguistique au Département de Langues et linguistique occidentales, Université Mahasarakham en Thaïlande. Il a obtenu son doctorat en sciences du langage à l'Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3, France. Ses domaines d'intérêt sont les noms propres, le discours touristique et la traduction. Certains de ses travaux méritent d’être cités :

« Structure sémantique et grammaticale des noms des aliments thaïlandais traduits en français » fruit de longues recherches sur les cartes de restaurants thaïs de Paris.

« Stéréotype sur les Thaïlandais dans deux guides touristiques sur la Thaïlande: études de quelques marqueurs linguistiques » qui analyse un certain nombre des poncifs que nous entendons souvent.

« A Prototype Semantic Study of the Word '"chaw choo" in Thai » (เจ้าชู้ c’est le flirt)

 

 

NOTES

 

(1) La longueur d’une voyelle, essentielle dans le système thaï, est loin d’être évidente lorsque votre interlocuteur parle trop rapidement  ce qui est fréquent. En outre la différence de sons entre deux consonnes prête souvent à confusion, est-ce un B ou un P ? Est-ce un D ou un T ? Le sempiternel krap de politesse (กรับ) est souvent transcrit krab dans de nombreuses méthodes anglophones en particulier. Le meilleur exemple en est la nom de Bouddha qui s’écrit en thaï Phutha (พุทธ)... sans parler d’une lettre singulière, le – le tho-montho (มณโท) de l’alphabet - qui selon des règles grammaticales précises peut se prononcer tantôt TH tantôt D !

 

 

(2) « L’écriture dans l’espace urbain à Bangkok. Supports et alphabets » soutenue à l’Université Paris - Descartes. Elle est numérisée sur le site academia.edu et assortie d’un volumineux dossier photographique.

 

(3) Voir nos deux articles :

 A 91. La romanisation du thaï ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a91-la-romanisation-du-thai-114100330.html

165. Le Roi Rama VI et la romanisation du thaï.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-165-le-roi-rama-vi-et-la-romanisation-du-thai-125174362.html

 

 

(4) La première conférence « sur la normalisation des noms géographiques » s’est tenue à Genève du 4 au 22 septembre 1967. Voici son paragraphe 14 :

Latinisation des noms géographiques thaïs :

La Conférence,

Reconnaissant le système général modifié qui est actuellement employé  officiellement pour la transcription des noms géographiques thaïs en caractères latins,

Notant  que ce système est applique pour la carte officielle bilingue de la Thailande,

Notant en outre  qu'il n'y a pas dc système concurrent pour la latinisation du thai,

Recommande  ’l’adoption du système général modifié de l'Institut royal de Thailande comme système international de latinisation des noms géographiques thaïs.

 

 

(5)  Le huitième Conférence des Nations Unies « sur la normalisation des noms géographiques » s’est tenue à Berlin  du 27 août au 5 septembre 2002 :

Paragraphe VIII/13. Romanisation des noms géographiques thaïs

La Conférence,

Constatant  que, dans sa résolution 14, la première Conférence des Nations Unies sur la normalisation des noms géographiques avait recommandé l’adoption du système général thaï amendé de l’Institut royal thaïlandais en tant que système international de romanisation des noms géographiques thaïs,

Constatant aussi  qu’en 2000, le Gouvernement thaïlandais a officiellement adopté la version révisée de ce système comme norme nationale et que le système ainsi révisé a été mis en place,

Recommande que ce système révisé, dont les principes ont été énoncés dans le rapport intitulé « Principles of romanization for Thai script by the transcription method » présenté par la Thaïlande à la huitième Conférence des Nations Unies sur la normalisation des noms géographiques, soit adopté comme système international  de romanisation des noms géographiques thaïs.

 

 

 

(6) Un bon dictionnaire n’utilise cette lettre que pour les mots anglais passés dans le langage courant, des mots allemands de même source et éventuellement des mots arabes qui ne nous concernent en rien.

 

Dictionnaire de l'Académie française, édition 1878

 

(7) « Romanization, Transliteration, and Transcription for the Globalization of the Thai Language » in The Journal of the Royal Institute of Thailand, Vol. 31 n° 3, juillet- septembre 2006. Le Royal Institute of Thailand (ราชบัณฑิตยสภา) est l’équivalent de notre Académie française mais la moyenne d’âge n’y est pas de 75 ans et le recrutement se fait sur les compétences.

 

 

(8) Retenons ce qu’en disait Lunet de la Jonquère : « Philologiquement l'usage d'une romanisation du siamois doit donc être proscrit, parce qu'elle dénature complètement la physionomie et l'orthographe de la langue à moins d'une complication extrême ».

 

 

(9) Le programme est libre de droits :

http://pioneer.chula.ac.th/~awirote/resources/thai-romanization.html

 

(10) En dehors des systèmes utilisés par les manuels d‘apprentissage du thaï, francophones ou anglophones, chacun a la sienne, nous pouvons citer le système de Georges Coédès ou le système ISO 11940-2 très proche.

 

(11) L’article est numérisé sur le site le site academia.edu

 

(12) « Ce travail a pour objet l’adaptation des toponymes thaïlandais en français dans un corpus de quatre guides touristiques francophones. Les analyses linguistiques et traductologiques montrent que les toponymes thaïlandais sont bien intégrés en français aux différents niveaux de leur adaptation. Ils sont d’abord romanisés par divers systèmes, parfois avec la francisation graphématique. Au niveau morphosyntaxique, ils héritent du genre et du nombre correspondant au nom de catégorie dont relève le toponyme en français (colline, marché, etc.) mais chaque fois que le nom catégoriel thaï est emprunté, le déterminant utilisé tend à neutraliser l’opposition masculin/féminin. Au niveau sémantico-référentiel, leur valeur fondamentale est locative mais dans certains contextes, ils peuvent subir une interprétation métonymique et métaphorique. Ainsi le transfert sémantique est possible par les divers procédés traductologiques. Avec la traduction libre, l’auteur peut modifier la traduction de la dénomination d’origine ou créer une nouvelle forme dénominative en présentant la caractérisation dominante du référent. On constate que dans leur francisation ces dénominations toponymiques se conforment aux conventions de la fabrication toponymique en français. Les caractéristiques des toponymes touristiques traduits du thaï en français manifestent un système spécifique de dénomination toponymique constitué principalement de deux noms catégoriels en français et en thaï et de l’ajout d’un toponyme de localisation pour marquer le caractère représentatif du lieu. Ces stratégies soulignent une fonction pragmatique spécifique du guide touristique : permettre au lecteur d’identifier des lieux qui lui sont inconnus en suscitant son intérêt pour une langue-culture étrangère ».

 

 

(13) Enfant masculin : dek-phuchaï  (เด็กผู้ชาย) -  Enfant féminin : dek-phuying (เด็กผู้หญิง) - Cheval mâle : ma-tua-phu (ม้าตัวผู้)  - Cheval femelle : ma-tua-mia (ม้าตัวเมีย) - Des enfants : phuak-dek (พวกเด็ก) - Des hommes – phua-chaï (พวกชาย).

 

(14) Nous avons quatre grands parents dont chacun bénéficie d’un nom spécifique : côté paternel ; pu et ya (ปู่ ย่า) et côté maternel ta et yaï (ตา ยาย) – Pour les Oncles et les Tantes, c’est encore plus complet puisqu’un distingue s’ils sont aînés ou cadets du père ou de la mère.

 

 

(15) Il y aurait peut-être un principe général, celui de considérer le masculin comme plus noble mais nous ne sommes plus au temps de Vaugelas. Il y a aussi une règle mais elle n’est pas générale : Le E muet final est le signe du féminin ; l'absence du e muet final, le signe du masculin... mais nous disons la France et le Cambodge ! La plupart des grammairiens ont déclaré impossible une règle pour connaître sans lexique le genre des noms et ceux qui ont essayé de projeter une lumière sur ce chaos en ont été pour leurs frais: ni l'étymologie, ni l'analogie, ni la raison n'étant respectées par  l'usage. Il suffît de formuler une loi pour voir aussitôt se dresser vingt exceptions. Ne citons que pour mémoire les noms susceptibles d’avoir deux genres : Aigle: masculin, quand il signifie l'animal mâle ou un homme supérieur; féminin, partout ailleurs. Les aigles Romaines, la grande aigle de ta légion d'honneur, l'aigle fut tuée avec ses petits. Foudre: féminin, dans le sens propre, la foudre, masculin dans le sens figuré, un foudre d'éloquence... etc

 

 

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1 juillet 2020 3 01 /07 /juillet /2020 22:26

 

Nous avons, à diverses reprises, écrit sur l’architecture siamoise, comme celle de l’époque d’Ayutthaya, l’architecture religieuse et l’intervention massive des architectes et ingénieurs italiens sous les règnes de Rama V et Rama VI, tous hommes de l’art qui donnèrent à Bangkok une partie de son visage actuelVous en trouverez le détail en annexe I en fin d’article.

 

 

 

Il est toutefois un bâtisseur qui fut le premier dans le temps, Stefano Cardu qui ne doit pas être oublié même s’il est surtout connu par le Musée qui porte son nom dans la ville de Cagliari et qui contient ce qui est probablement la plus belle collection d’art siamois et oriental au monde, le « Museo Civico d'Arte Orientale Stefano Cardu ». Un article récent du Journal de la Siam society lui est consacré sous l'érudite signature de Ruben Fais. Nous avons cherché à rencontrer ce personnage et vous donnons quelques sources (annexe II en fin d’article) qui nous ont permis de reconstituer son parcours – au vu notamment de sources italiennes.

 

 

Nous connaissons, bien sûr, la longue tradition de bâtisseurs  italiens, héritiers des Romains. Rama V a visité l’Italie et a été séduit par Florence – qui ne l’est pas ! Les Romains mirent en place des techniques de constructions inconnues avant eux. Leur technique en matière d’arcs et de voute en particulier a permis au Pont du Gard de traverser les siècles sans dommages depuis deux mille ans

 

 

pas plus que le Panthéon qui a le même âge. Leurs lointains héritiers au XIXe, fort de cette longue tradition, ont importé au Siam les techniques modernes.

 

 

Les Khmers ont longtemps occupé le Siam mais n’y ont pas importé la culture de l’architecture pérenne. Henri Parmentier qui fut le plus grand spécialiste mondial de l’architecte khmère dont il était au demeurant un fervent admirateur écrit de façon assez féroce

 

 

« Au Cambodge, il semble que la construction ait été une nécessité ennuyeuse qu'on bâclait le plus possible pour réaliser au plus vite la seule chose qui comptât, la forme, plus ou moins imposée par la tradition. De cette négligence même, il résulte que l'évolution est continue et sans surprises, sans secousses ; chaque architecte s'empresse de profiter du moyen trouvé par son prédécesseur pour réaliser l'aspect désiré ; un système qui a fait ses preuves est adopté ne varietur et s'efface seulement devant la découverte, plus ou moins accidentelle, d'un mode de construction plus avantageux » (...) « Ce mépris de la construction, mépris qui n'est pas spécial à l'art khmer mais qui est de tout l'Extrême-Orient, paraît né en partie de la prépondérance numérique des édifices élevés autrefois en architecture légère ». Cette prédominance de l’architecte dite légère dont sujette à disparition à plus ou moins long terme a frappé les premiers visiteurs français qui nous dont donné leur impression sur l’architecture (voir annexe I). Les Khmers, nous apprend Parmentier, ont par exemple très longtemps ignoré la technique de la voûte et de l’arc boutant.

 

 

Ces techniques n’étaient pas mieux connues à Ayutthaya (1).

 

Ceci dit, rien ne prédisposait Stefano Cardu à devenir bâtisseur. Il naquit le 18 novembre 1849 à Cagliari à la pointe sud de la Sardaigne dans une famille d’artisans probablement charpentiers ou menuisiers.

 

 

Comme tous les Sardes, il est destiné à la mer et entreprend des études à cette fin. A l’âge de 15 ans, en 1864 et contre la volonté de ses parents, il s’enfuit pour s’engager comme garçon de cabine sur un navire marchand. Peut-être aussi était-ce pour ne pas à se retrouver engagé dans les conflits sanglants qui agitent alors la future Italie ?

 

 

Il navigue pendant dix ans sans interruption et aurait alors profité de ces voyages pour parfaire son instruction maritime. Devenu maître marin, il arrive au Siam en 1874 à 25 ans.

 

Selon la tradition familiale, il aurait fait naufrage dans les archipels de Malaisie et aurait échappé à la mort en nageant au milieu des requins ?

 

 

Il atteint Bangkok on ne sait comment ? Il est en tous cas inscrit avec certitude sur les registres consulaires en 1879. Il est sans ressources mais a acquis des connaissances en menuiserie dans l’atelier de son père. Il est alors engagé par un Anglais. Il crée ensuite son propre atelier, une scierie, et commence à édifier des constructions en teck pour les particuliers et le gouvernement.

 

 

C’est alors le début de la pleine époque de l’arrivée des bâtisseurs italiens au Siam. Il est engagé en 1881 comme dessinateur au Département royale d’architecture

 

 

...et dessine les plans des palais du Prince Krom Sudarat Ratchaprayum ainsi que celui du prince Chaofa Chaturonratsami, tous deux de la famille royale.

 

 

En décembre 1882, il dessine les plans d’une nouvelle Cour de Justice

 

 

et développe ceux du palais Sanarron - actuel Ministère des affaires étrangères-.

 

 

En août 1883, il participe à l’agrandissement de l’immeuble Paisaniyakan, premier bâtiment des postes.

 

 

Entre 1890 et 1892, c’est l’extension du Collège militaire royal.

 

 

Il est possible aussi qu’il ait participé à la construction du célèbre Hôtel Oriental (aujourd’hui Mandarin) en collaboration avec Rossi.

 

 

 

En 1885, il crée sa propre société S.Cardu and C° Building constructors associé avec un compatriote, G. Coroneo. En 1887, il débute les travaux du jardin royal Saranrom, aujourd’hui parc public.

 

 

En 1888 enfin, il collabore avec That Hongsakul à l’élaboration des plans de la structure d’un bâtiment destiné à la crémation du Prince Sirirat Kakutthaphan.

 

 

L’année suivante,  son entreprise devient S.Cardu and C°. Architects, civil engineers and constructors. Elle terminera l’extension des bâtiments du Collège militaire royal.

 

 

Comme le faisait Grassi, il travaillait avec des entrepreneurs et des sous-traitants siamois.

 

Il acquiert une fortune considérable mais le plus beau de ses trésors- disait-il – fut son épouse, Rosa Fusco, fille d’un musicien napolitain vivant à Bangkok. Ils adoptèrent une française Luigia Le Bailly qui le précéda dans la mort après son retour en Europe.

 

 

Parlant, en sus de l’italien, le français, l’anglais et le thaï, il avait la passion des arts. Il acquit, ayant aussi beaucoup voyagé, une fantastique collection d’objets d’art asiatique, non seulement siamois mais japonais, indous, indochinois et chinois. Il va alors regagner l’Europe avec son épouse en 1898 ou 99. Voyageant à travers l’Europe, Il avait confié ses collections à un Musée britannique (probablement le British Museum). Ne trouvant pas d’accord sur la vente de ses collections, il décida en 1900 de retourner dans sa ville natale. Ayant acheté un manoir dans le village de Capotera (dépendant aujourd’hui de Cagliari), il y dépensa des sommes énormes pour sa rénovation et se lança dans des activités agricoles qui le ruinèrent (2). Il transféra ses collections à sa ville le 3 juillet 1914 mais ne put trouver aucun accord financier autre qu’une indemnisation de 135 lires ( !). Il ne fut pas même autorisé à récupérer la statue d’un lion en ivoire qui venait de son épouse.

 

 

Il fut tout de même récompensé en 1920 par le titre de chevalier dans l’ordre de la maison de Savoir par le premier ministre Orlando. Ce fut en réalité une véritable spoliation.

 

 

Ses collections seront placées dans le musée qui porte son nom, hommage tardif, inauguré en 1919.

 

 

Réduit presque à la misère, il se réfugia à Rome chez une nièce, Rosario, chez laquelle il mourut le 16 novembre 1933. Il fut incinéré au cimetière Vérano à Rome oú ses cendres reposent aux côté de celles de sa fille Luigia.

 

 

L’importance de ces collections, dès la création du Musée, n’a d’ailleurs pas échappé à la presse artistique et érudite française. (3)

 

NOTES

 

(1) Henri Parmentier « La construction dans l'architecture khmère classique ». In : Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 35, 1935. pp. 243-311;

 

 

L'emploi de l'arc et de la voûte sont des  caractéristiques de l'architecture romaine : A la place des poutres et des pierres d'un seul tenant et d'une étendue nécessairement limitée, formant plafonds et entablements les Romains, par le moyen de l'arc purent construire des édifices couverts de vastes dimensions. Mais ce moyen nouveau exigeait des points d'appui dont la masse fût assez solide et assez homogène pour résister au poids et à la poussée des voûtes; il fallait des matériaux d'une parfaite cohésion, et dont toutes les parties, dépourvues d'élasticité, se maintinssent par leur parfaite adhérence. Cette technique parfaitement connue et décrite par Vitruve fut totalement ignorée de l’architecte asiatique. Par des rapports de force dynamique, elle seule permet seule de réaliser de grandes portées. Elle a permis la construction de la coupole du Panthéon dont le diamètre intérieur est d’un peu plus de 43 mètres, une taille que n’a pas pu atteindre celle de Saint-Pierre de Rome. Le Panthéon reste la plus grande coupole au monde en béton non armé. Elle n’a pas connu de signes de faiblesse en dépit de mutilations et de mouvements sismiques. Les Khmers n’ont jamais utilisé l’arc de voûte, mais uniquement pour les couvertures la technique de l’encorbellement - tout comme les enfants avec un jeu de cubes - qui limite les audaces à jamais plus de deux mètres. S’il y eut des réalisations plus hardies, elles n’ont pas résisté à l’épreuve du temps. La raison de l’emploi exclusif de cette technique reste d’autant plus mystérieuse que les Khmers étaient de grands constructeurs. Elle est réalisée en masse et exige des murs épais pour supporter les dalles ce qui explique que les pièces sont réduites, de trois à cinq mètres de côté tout au plus.

 

Bâtiment Khmer dans la province de Khonkaen date de 11 ou 1200 et cabane de berger des Alpes du sud  construite sur la même technique de l'effet masse

 

 

Vitruve décrit les techniques de constructions en lieux humides.

 

 

Leur ignorance a pour conséquence directe l'état actuel de nombreux vestiges khmers

 

 

Les techniques de construction de la voute décrite par l’architecte romain Vitruve un siècle avant Jésus–Christ

 

 

...et Viollet-Le-Duc dans son monumental Dictionnaire raisonné de l’architecture française en 1889 sont – toutes proportions gardées – les mêmes.

 

 

(2) Selon un adage du bon sens populaire, il y a trois moyens de se ruiner, les femmes, le plus agréable, le jeu, le plus rapide et l’agriculture, le plus sûr.

 

(3) Voir « La gazette des beaux-arts » de décembre 1918 et « Le Journal des savants » de juillet 1919. Les deux revues conseillent à l’amateur la lecture du «  Guida per visitari il museo di ogetti d'arte, antichi e moderni, dell' extremo Oriente, donati da Stefano Cardu alla città di Cagliari ».

 

 

ANNEXE I : NOS PRÉCÉDENTS ARTICLES

 

A 214.1 - L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE SIAMOISE ET SON HISTOIRE. I - LES « SAINTS CHÉDIS »

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/a-214-1-l-architecture-religieuse-siamoise-et-son-histoire-i-les-saints-chedis.html

A 214.2 - L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE SIAMOISE ET SON HISTOIRE. II - LES CHAPELLES D’ORDINATION.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/a-214-2-l-architecture-religieuse-siamoise-et-son-histoire-ii-les-chapelles-d-ordination.html

A 214.3 - L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE SIAMOISE ET SON HISTOIRE. III - LES AUTRES BÂTIMENTS.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/a-214-3-l-architecture-religieuse-siamoise-et-son-histoire-iii-les-autres-batiments.html

A 225. LA « 7-ELEVENISATION » DE L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE TRADITIONNELLE DU NORD-EST DE LA THAÏLANDE.

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/05/a-225.la-7-elevenisation-de-l-architecture-religieuse-traditionnelle-du-nord-est-de-la-thailande.html

A 260 - L’ARCHITECTURE SIAMOISE À L’ÉPOQUE D’AYUTHAYA.

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/05/a-260-l-architecture-siamoise-a-l-epoque-d-ayuthaya.html

A 223 - JOACHIM GRASSI, ARCHITECTE AUSTRO-ITALO-FRANÇAIS À BANGKOK PENDANT 23 ANS (1870-1893).

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/04/a-223-joachim-grassi-architecte-austro-italo-francais-a-bangkok-pendant-23-ans-1870-1893.html

A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/10/a-244-les-peintres-et-les-sculpteurs-italiens-au-siam-sous-rama-v-et-rama-vi.html

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/10/a-243-les-architectes-et-les-ingenieurs-italiens-au-siam-sous-rama-v-et-rama-vi.html

ANNEXE II : SOURCES

 

Ruben Fais (qui fut conservateur du musée) « Stefano Cardu, an italian contractor in Siam at the end of the 19th century, his life and his art collection » in Journal of the Siam Society, volume 108, part I de 2020. L’auteur a consulté de nombreuses sources italiennes, archives, correspondance et articles de presse et recueilli les traditions familiales. Il a organisé l’exposition du centenaire du musée en 2018.

 

 

Le Directory for Bangkok and Siam publié par le Siam observer sur les années qui nous intéressent est un véritable Bottin qui donne les noms des étrangers et entreprises étrangères installées au Siam.

 

 

Le site de la commune de Cagliari :

http://www.comunecagliarinews.it/rassegnastampa.php?pagina=66194

 

 

Autres sites consultés

 

https://www.silpa-mag.com/history/article_10804

http://joythay.blogspot.com/2013/10/un-tocco-ditalia-nel-distretto-di-phra.html

(« Une touche d'Italie dans le quartier de Phra Nakhon (Bangkok) »

Sur le site universitaire « Damrong journal » (volume III n°5 de 2004) un article d’un universitaire thaï, Saran Thongpan (ศรัณย์ ทองปาน) : สเตฟาโน คาร์ดู ชิวิตการงานและสังขมของชางฝรังยุคแรก (« Stefano Cardu, la vie et les travaux du premier bâtisseur européen ») :

http://www.damrong-journal.su.ac.th/upload/pdf/67_20.pdf

Rama V and the Architecture of Chakri Reformation, 1868 – 1889 sur le site
deepblue.lib.umich.edu 

 

 

 

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22 juin 2020 1 22 /06 /juin /2020 22:37

 

Nous avons déjà rencontré Phra Rothsen, un bodhisattva (พระโพธิสัตว์), une précédente incarnation de Siddhartha Gautama avant son éveil (1).

 

 

Cette nouvelle histoire fut écrite par Pavie une première fois en 1898 (2) et une autre en 1903 (3).

 

 

La  version de 1898 est illustrée de reproductions de fresques ornant un temple de la région où il avait entendu l’histoire contée de la bouche d’un vieillard, probablement dans le Champassak sur les rives du Mékong. Il ne nous indique malheureusement pas lequel. Ce sont celles que nous utilisons même si la qualité n’est pas au rendez-vous !

 

Le narrateur la lui a présentée comme une « histoire de Bouddha notre maître : « Véridique dans tous nos pays laotiens. Vous l'entendrez partout, au Nord, au Sud, au Cambodge et au Siam, et, dans nos vieilles chroniques vous verrez ces noms cités tout au début, pour que leur souvenir par le peuple soit gardé ».

 

L’histoire transmise sur des siècles par tradition orale, amplifiée, modifiée et embellie  – il ne semble pas qu’une version écrite ait été découverte - remonte probablement à un épisode de l’histoire de l’empire Khmèr à la date de sa plus grande expansion, entre le IX et le XVe siècle alors qu’il occupait le Cambodge actuel, le Champa, la plus grande partie du Siam jusqu’à Ayutthaya et tout le nord-est (l’actuel Isan) et le sud de la péninsule indochinoise jusqu’à la Malaisie.


 

 

Cet épisode fait peut-être référence à un prince historique que les qualités ont transformé au fil des siècles en avatar de Bouddha lui-même.

 

Laissons parler Pavie :         

 

 

Le Prince Rothsen sous un nom différent et dans une nouvelle vie, instruit de toutes choses, marchait pour trouver le bonheur. Heureux quand il pouvait se rentre utile, dédaigneux des séductions des plaisirs passagers, il plaisait à tous ceux qui l'approchaient par la douceur de son regard, miroir de l'âme, par sa bonté naturelle, sa simplicité, enfin par ces mille dons du ciel qui font aux êtres prédestinés à rendre les peuples meilleurs comme une invisible auréole d'aimant appelant tous les cœurs.

 

Il était arrêté au bord d'un ruisseau à l'onde transparente et cherchait à cueillir une feuille de lotus pour en faire une tasse et se désaltérer. Vint une jeune esclave, une cruche sur les bras. « Charmante enfant, permettrez-vous que je boive ? Où portez-vous cette eau ? »


Elle puisa au ruisseau, lui tendit le vase.

 

« Je viens remplir ma cruche pour baigner ma maîtresse, la fille cadette du Roi, princesse incomparable que tout le peuple chérit, qu'adorent ceux qui l'approchent » Ayant bu, Rothsen remercia.

 

 

La jeune enfant, versant l'eau sur la tête de sa maîtresse disait : « Quand j'ai puisé cette eau, un Prince étranger, la perfection humaine, arrêté sur le bord, m'a demandé à boire, il s'est abreuvé à ma cruche, je n'avais jamais vu un regard aussi doux ! » Et tandis qu'elle parlait, l'eau coulait sur le corps et la jeune Princesse sentit dans ses cheveux un tout petit objet, le prit, et voyant que c'était une bague, la cacha dans sa main, puis dit : « Retourne remplir ta cruche, vois si le Prince est encore sur le bord, dis-moi ce qu'il y fait ? » Et pendant que l'esclave allait vers Rothsen, la Princesse pensait : « Ce bijou sans pareil est sûrement la bague du jeune Prince, je saurai, par ce que va me dire ma suivante, si c'est un audacieux qui l'a volontairement glissée dans la cruche, ou, si par le vœu du ciel, tandis qu'il soutenait de sa main le vase et buvait, elle est tombée de son doigt pour venir vers le mien m'annoncer le fiancé que Pra Indra me destine ». « J'ai », dit la jeune fille, à son retour, « trouvé le Prince, en larmes, cherchant dans l'herbe une bague précieuse entre toutes pour lui, don de sa mère exauçant tous les souhaits ; il m'a prié de revenir l'aider à la trouver ». La Princesse pensait en l'entendant : « Si c'était un audacieux, il eût simplement attendu l'effet d'une ruse grossière, je vois, au contraire, la volonté du ciel dans ce qui m’arrive, et crois devoir aider à son accomplissement ; je sens d'ailleurs mon être tout entier sous une impression non encore éprouvée ». Elle dit alors à sa suivante : « Va vers le jeune Prince et dis-lui ces seuls mots : « Ne cherchez plus, Seigneur, la bague que vous perdîtes, vous l'aurez retrouvée quand le puissant Roi, maître de ce pays, vous aura accordé la main de sa fille, la Princesse Kéo-Fa (แก้วฟ้า) (4). Faites donc le nécessaire et taisez à tous ma rencontre et mes paroles »

 

Le Roi, quoiqu'elle fût en âge de choisir un époux, ne pouvait se résoudre à accorder la main de sa jeune fille à aucun des prétendants sans nombre qui s'étaient présentés. Pour les décourager il leur posait des questions impossibles à résoudre ou bien leur demandait l'accomplissement d'actions point ordinaires. Aussi bien, la Princesse n'avait montré penchant pour nul d'entre eux. Lorsque Rothsen parut devant la Cour, eut exposé au Roi le but de sa démarche, le regard animé d'une absolue confiance, séduisant par les charmes que le courage, la volonté, le cœur mettaient sur son mâle visage en toute sa personne, chacun parmi les Grands et parmi les Princes, se dit: « Voici enfin celui que nous souhaitons ». Et le Roi pensa : « Je n'ai pas encore vu un pareil jeune homme, sûrement il plaira de suite à mon enfant. Ne le lui laissons donc pas voir dès à présent et soumettons-le à une épreuve qui éloigne encore la séparation que tout mon cœur redoute ». Alors il demanda qu'on apportât un grand panier de riz et dit à Rothsen :

 

« Tous ces grains sont marqués d'un signe que tu peux voir, ils sont comptés : en ta présence ils vont être jetés par les jardins, par les champs, par les bois d'alentour, si, sans qu'il en manque un, tu les rapportes ici demain, je reconnaîtrai que ta demande vaut qu'elle soit examinée ». Et ainsi il fut fait.

 

 

 

Rothsen, emportant le panier vide, retourna au bord du ruisseau, là, s'étant agenouillé : « 0 vous tous les oiseaux, les insectes de l'air, les fourmis de la terre, ne mangez pas les petits grains de riz qui viennent de pleuvoir sur le sol, secondez l'amour qui me gagne, ne mettez pas obstacle au plus cher de mes vœux. O vous les Génies protecteurs du pays, si vous croyez que mon union à la Princesse pour qui je suis soumis à cette difficile épreuve doive être de quelque bien pour les peuples, faites que les êtres animés que j'invoque, entendent ma prière. Et toi, puissant Pra-Indra (พระพอินทร์), si la belle Kéo-Fa est ma compagne des existences passées, si tu me la destines, inspire-moi pour que je réussisse et qu'il me soit donné de réparer en cette vie les torts que j'ai pu avoir envers elle autrefois ».


 

 

Tandis qu'il parlait, des gazouillements joyeux éclatèrent dans les branches, il était entendu; les oiseaux de toutes sortes apportaient au panier les grains de riz dispersés sur le sol. Rothsen les caressa doucement en leur disant merci. Etonné devant le résultat, le Roi le lendemain fit porter le panier jusqu'au bord du Grand-Fleuve, les grains y furent jetés à la volée, il dit ensuite à Rothsen : « Je les voudrais demain »

 

 

Comme les oiseaux, les poissons servirent le protégé du Ciel. Mais quand le compte fut fait, le Souverain dit : « Il manque un grain de riz, retourne le chercher ».

 

Assis sur le rivage, Rothsen appela les poissons : « Se peut-il, mes amis, qu'un grain soit égaré ? Veuillez l'aller trouver dans les sables ou les vases, partout où il peut être, même au corps d'un des êtres peuplant ces eaux fougueuses qui n'ayant pas entendu ma prière aurait pu, par hasard, s'en nourrir. Je ne saurais croire qu’un méchant l’ait voulu dérober et le garder.  Le bonheur de ma vie tient à ce petit grain. Soyez compatissants, faites que je sois heureux ».

 

Tous les poissons se regardaient surpris, quand l'un d'eux caché derrière les autres s'approcha : « Je demande le pardon car je suis le coupable, voici le dernier grain, je l'avais dérobé croyant que le larcin passerait inaperçu ». Rothsen lui donna, du bout du petit doigt, un coup sur le museau. Subitement celui-ci se courba chez tous ceux de l'espèce. A ce poisson mauvais envers le Saint qui plus tard devait devenir notre Maître, on donna le nom de « nez courbé »

 

 

Combien de siècles se sont écoulés depuis ce jour où Rothsen frappa le poisson ! Son pardon, le « nez courbé » ne l'a pas depuis obtenu ! Cependant chaque année sa race tout entière, quand viennent les pluies indice de la crue, se donne rendez-vous dans notre Grand-Fleuve, pour aller en masse vers le temple d'Angkor saluer la statue du puissant Bouddha et y demander oubli de l'offense.

 

Mais au même endroit viennent se réunir pour l'empêcher d'atteindre le but, les hommes du pays: jusqu'aux Chams qui, musulmans, ne suivent pas les lois du très-saint Pra-Phut (พระพุทธ – Bouddha). Tous se liguent si bien pour barrer le fleuve avec leurs filets que pas un poisson n'arrive à Angkor. Ils ont beau choisir un jour favorable, fondre brusquement en une seule colonne pour franchir l'obstacle, efforts inutiles ! Huit jours à l'avance ils sont attendus, tous sont capturés. La population rit de leur malheur, ils servent à nourrir le Cambodge entier.

 

Rothsen portant le dernier grain de riz au grand Souverain, s'excusa avec tant de grâce de l'avoir trop longtemps cherché, que le Roi charmé lui parla ainsi  : « Je ne désire plus, Prince aimé du ciel, que te voir trouver, entre une foule d'autres, le petit doigt de la main de celle-là que lu me demandes. Pour cela, demain, avant le repas, toutes les jeunes filles des Princes et des Grands, toutes celles vivant au Palais passeront le doigt par des petits trous perçant la cloison de la grande salle ; tu seras conduit devant toute la file des doigts allongés, si en le prenant, tu indiques celui de ma chère enfant, le repas sera celui des fiançailles, elle sera à toi, mon royaume aussi, car afin d'avoir toujours près de moi ma fille adorée, je te garderai t'offrant ma couronne et toutes mes richesses ».

 

Rothsen, tremblant, la prière au cœur, sans paroles aux lèvres, passait devant les petits doigts, jolis, effilés, plus les uns que les autres : il y en avait des cents et des cents.

 

Bientôt il s'arrête devant l'un d'entre eux. Il a aperçu entre ongle et chair, un grain de millet. Vite il s'agenouille, le presse et l'embrasse ; à ce même moment la cloison s'entrouvre, Rothsen se voit devant sa fiancée, reconnaît à l'un de ses doigts, sa bague perdue et pendant qu'heureux doucement il pleure, se sent relevé par le Roi lui-même au bruit harmonieux d'une musique céleste, aux acclamations de la Cour en fête.

 

 

Nos rivières chaudes d’Asie-du-sud-est sont très schématiquement peuplées d’espèces voisines des cyprinidés (carpe ou barbeau) et de siluridés (poisson-chat).

A 372- LA NOUVELLE VIE DU PRINCE ROTHSEN (พระรถเส่น), UNE HISTOIRE D’AMOUR ET LA LÉGENDE DE LA NAISSANCE DU POISSON-CHAT.

De ces derniers, nous avons rencontré l’espèce géante « le  monstre du Mékong » qui en période de basses-eaux quitte le bassin sud du Mékong et le « grand lac » pour remonter frayer très loin en amont (5).

 

 

Le « grand lac » est situé dans la province de Battambang – qui appartint au Cambodge siamois - non loin d’Angkor.

 

 

Les poissons-chat que l’on trouve sur tous nos marchés sont des silures nains (amerius nebulosus) dont la tête est aplatie et munie de barbillons autour de la bouche ce qui leur donne l’aspect d’un chat. La position de la bouche, consécutive au coup reçu sur le nez ( ?), en fait un poisson qui vit dans le fonds des eaux stagnantes dans lesquelles il trouve, non dans les pleines eaux comme les cyprinidés, de quoi se sustenter en fouillant la vase. Lors des périodes des basses eaux, il est ramené par la force des choses vers le grand lac, sa population y est alors dense dans un volume des eaux qui est le tiers de ce qu’il est en pleine saison et sa pèche en est évidemment facilitée. Les pèches au filet dans le grand lac étaient de véritables pêches miraculeuses (6).

 

 

De taille moyenne, en général 25 cm, il n’a évidemment pas la force comme son lointain cousin géant, de remonter le cours du Mékong sur des centaines de kilomètres. Ce poisson est une bénédiction pour les asiatiques : il est surabondant et sans prédateur connu, il est facile à pécher : stupide et vorace, il se précipite sur le premier appât venu en dehors de sa concentration en période de basses-eaux qui permet aux populations de fastueuses saisons de pêche au filet. Sa résistance est singulière : Sur nos marchés, il survit pendant des heures dans des bassines sans eau et en plein soleil. Lorsque les eaux des affluents se retirent, il est capable de vivre dans la vase. Il est commode à manger car il n’a pas d’arêtes. En dehors de sa consommation en période de pèche, il fait l’objet de toutes sortes de procédures de conservation, dans la saumure ou séchage au soleil, utilisation pour confection de sauces volcaniques.

 

Il n’est pas étonnant qu’il soit à l’origine d’une légende (7).Lorsque Pavie a rédigé en 1904 le troisième volume du compte rendu de sa mission (8) il a évidemment consacré un chapitre aux poissons mais s’est surtout intéressé au géant Pla Buk et à sa pèche en s’interrogeant toutefois sur le point de savoir s’il s’agissait d’un siluridé ? La gravure dont il nous dote nous montre la différence entre un cyprinidé dont la bouche est dirigée vers le haut et un siluridé qui a reçu un coup sur le nez dont elle est dirigée vers le sol ! Son ouvrage est de haute tenue scientifique, il ne fait évidemment pas référence à la légende que nous venons de vous rapporter !

 

 

Il est une foule de contes traditionnels pour expliquer des phénomènes naturels chez les animaux en particulier. On peut penser qu’ils ont tous leur origine dans un jataka. Nous les retrouvons en permanence dans une surabondante littérature populaire toujours vivace. Nous ne  citons que quelques exemples caractéristiques (9).

 

 

Quant aux belles histoires d’amour (เรื่องราวของความรัก), de celles qui font rêver dans les chaumières, les princes qui tombent amoureux d’une bergère, elles font l’objet d’une tout aussi surabondante littérature populaire, romans photo le plus souvent et de sempiternelles séries télévisuelles.

 

 

(1) Voir nos articles

A 271 « พระสุธน - มโนราห์ - L’HISTOIRE DE PHRA SUTHON ET DE MANORA – UNE LÉGENDE POPULAIRE DE LA THAÏLANDE

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/08/a-271-l-histoire-de-phra-suthon-et-de-manora.html

A 272 «  พระรถเส่น - เมรี - L’HISTOIRE DE PHRA ROTSÉN ET DE MÉRI : LA PRÉCÉDENTE VIE DE PHRA SUTHON ET DE MANORA – UNE LÉGENDE POPULAIRE DE LA THAÏLANDE

« ÉTUDES DIVERSES – II - RECHERCHES SUR L’HISTOIRE DU CAMBODGE, DU SIAM ET DU LAOS »

 

(2) « ÉTUDES DIVERSES – II - RECHERCHES SUR L’HISTOIRE DU CAMBODGE, DU SIAM ET DU LAOS », 1898.

 

(3) « Contes populaires du Cambodge, du Laos et du Siam », 1903

 

(4) Traduction possible « Bénie du ciel »

 

(5)  A 208 « LE RITUEL DE LA PÊCHE AU PLABUK, « LE GÉANT DU MEKONG » DANS LE NORD – EST DE LA THAÏLANDE ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/01/a-208-le-rituel-de-la-peche-au-plabuk-le-geant-du-mekong-dans-le-nord-est-de-la-thailande.html

 

(6) Voir « La pêche dans le grand lac du Cambodge » : conférence faite à la société de géographie de Hanoi le 18 décembre 1932 par Pierre Chevey. Ce qui était vrai à cette date l’est beaucoup moins depuis que le cours du Mékong a été bouleversé par la construction de multiples barrages.

 

(7) Il ne présente pas le moindre intérêt gastronomique et n’est considéré comme mets de choix qu’au Sud des Etats-Unis, ce qui n’est pas une référence. Mais partout la sauce accompagne le poisson et comme dit un proverbe arabe « il vaut mieux manger des puces que de faire bouillir la lune quand son image se réfléchit dans la marmite ». En général, les pêcheurs français les donnent à leur chat.

 

(8) « ETUDES DIVERSES  III - RECHERCHES SUR L'HISTOIRE NATURELLE DE L'INDO-CHINE ORIENTALE »

 

(9)  Un petit ouvrage intitulé นิทาน  พื้นบ้าน (nithan phunban – contes populaires) daté de 1997 nous en dévoile quelques-uns :

Pourquoi les lapins ont une queue si courte et les crocodiles n’ont pas de langue ?

Pourquoi les corbeaux doivent nourrir les petits du coucou ?

Pourquoi les crevettes sont-elles recourbées ?

Pourquoi le boa n’a-t-il pas de venin ?

Pourquoi les pélicans nourrissent les hérons ? 

Pourquoi le tigre a-t-il un pelage rayé et l’éléphant de petits yeux ?

Pourquoi les chiens et les chats se disputent ?                                 

Un autre volume de la même série à la même date nous donne d’autres explications :

Comment l’écureuil perce la noix de coco ?

Pourquoi le coq est ingénieux ?

Pourquoi le poisson chat sait combattre les géants.

Pourquoi y a–t-il des fourmis géantes ?

 

 

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11 juin 2020 4 11 /06 /juin /2020 22:09

 

 

Il nous est apparu intéressant  de nous interroger sur la manière dont la littérature traditionnelle a été ressentie par les premiers érudits français alors qu’elle n’était le plus souvent faite que de traductions orales ou plus tardivement transcrite sur les manuscrits en feuilles de latanier  avant la diffusion de l’imprimerie sous le roi Rama IV alors essentiellement bouddhiste et avant qu'elle ne s’occidentalise au contact du monde extérieur.

 

 

 

 

Monseigneur Pallegoix.

 

Monseigneur Pallegoix fut de ces spécialistes, parmi tant d'Européens qui vécurent au Siam. « Il est un des rares qui prit la peine d'apprendre la langue et la littérature siamoises et qui voulut que cette peine se métamorphosât en joie profonde  pour ceux qui un jour ou l'autre, mettraient à profit ses connaissances philologiques et historiques » dira avec un peu d’emphase Léon de Rosny.

 

 

 

Sa première recension de la littérature thaie date de sa « Grammatica linguae thaie » publiée en 1850 en latin, alors langue universelle du monde érudit (1).

 

 

Son premier dictionnaire quadrilingue « Dictionarium linguae thai » (thaï – latin – français- anglais) est de 1854. Sa « Description du royaume thaï ou Siam » est de la même année, plus accessible puisqu’écrite en bon français (2).

 

 

Le prélat nous donne  quelques spécimens de prose et de poésie dont le « Pater » en langue thaie, « accompagné d'une traduction interlinéaire, afin de donner une légère idée du style siamois ».

 

En ce qui concerne la littérature dite populaire, il ne nous donne qu’une fable sans malheureusement d’indication d’origine ni dans le temps ni dans l’espace, probablement venue d’un Jataka. Nous pourrions la retrouver chez Esope ou La Fontaine sans en changer une virgule (3).

 

Ces ouvrages n’échappèrent pas aux curieux du Siam puisqu’ils leur permirent d’avoir enfin un accès facile à la langue.

 

La Loubère, pourtant curieux de tout et ayant quelques connaissances de la langue ne nous renseigne malheureusement pas sur cette littérature.

 

 

A 371- INTRODUCTION À LA LITTÉRATURE TRADITIONNELLE SIAMOISE PAR LES PREMIERS ÉRUDITS FRANÇAIS.

Léon de Rosny

 

 

 

En 1869, Léon de Rosny,  ethnologuelinguiste, et orientaliste, qui connait la langue aussi bien que le prélat dont il fut l’ami, pose la question dans le chapitre consacré à la littérature siamoise de son ouvrage «  Aujourd'hui que les presses de l'Imprimerie impériale viennent de publier un grand dictionnaire de la langue thaï ou siamoise : l'étude de cet idiome se présente dans des conditions favorables qui fixeront sans doute la sollicitude de quelques savants. Toutefois les orientalistes se demandent encore s'il existe au Siam une littérature d'une valeur quelconque, et si elle n'est pas réduite tout au plus à de médiocres traductions d'ouvrages bouddhiques » (4).

 

Il nous décrit la littérature siamoise avec  tous les genres  représentés : « L'histoire générale et la chronique,  la législation, la géographie descriptive, les ouvrages didactiques, les traités de médecine et d'histoire naturelle, les livres d'astrologie et d'astronomie, les romans historiques et mythologiques, les romans de mœurs et les contes, les drames et les comédies nous y apparaissent comme quelques-uns des genres les plus cultivés et les plus propres à exciter la curiosité des orientalistes ».

 

Nous y trouvons au premier chef la présence massive de la littérature religieuse (5). Si l’élément fondamental du bouddhiste siamois, le Tripitaka ou Trai Pidok selon Monseigneur Pallegoix a été analysé par L. de Millioué, grand orientaliste et conservateur du Musée Guimet  (6), il n’a sauf erreur, jamais été traduit en français et une opération de traduction en anglais a débuté en 1982, avec 41 volumes à ce jour sur 100 prévus. Nous ignorons si ce fut un succès de librairie. Une traduction partielle en 43 volumes avait été publiée en 1900 sous l’égide de  T.W. Rhys Davids (7).

 

 

Ces 3683 volumes, nous dit Rosny, sont ce qui subsistent des 84.000 livres de la loi bouddhique, épaves d’un naufrage.

 

Pour le reste, il nous est difficile de ne pas suivre Rosny quand il dit non sans bon sens « Il est hors de doute qu'un grand nombre de ces ouvrages n'ont pour nous qu'un faible intérêt ».

 

En dehors des ouvrages religieux, Rosny fait référence aux livres d’histoires « dont la plupart sont émaillés de légendes merveilleuses qui les placent à  une égale distance de la chronique et du conte populaire ».

 

Il poursuit « Dans le domaine de la littérature légère, les Siamois possèdent une grande quantité de romans, la plupart composés en vers et presque tous plus ou moins saturés de bouddhisme »  

 

 

 

Le journaliste et explorateur Octave Sachot qui a manifestement une mauvaise connaissance de la langue, écrit en 1874. Nous le citons car il fut journaliste à la mode sous le Second Empire.

 

Il insiste sur la surabondance de la littérature sacrée et la pauvreté de la littérature profane (8).

 

 

Louis Finot

 

Nous retrouvons la présence massive de la littérature religieuse canonique ou extra canonique dans la littérature laotienne – mais le Siam est également concerné – dans les monumentales recherches effectuées par Louis Finot en 1917 sur la littérature de notre ancienne colonie (9). Il se penche aussi sur la littérature profane, contes, légendes et romans. Il en analyse et résume un grand nombre. Sa connaissance parfaite des langues lao et siamoise le conduisent à être critique sur la forme, négligences dans le style et dans la versification pour les pièces en vers. C’est évidemment un terrain sur lequel notre incompétence est totale.

 

 

Il définit les protagonistes dont la présence est ressassée à l’infini :

 

Le héros principal est un prince jeune et beau, amoureux souvent volage. C'est naturellement un jeune prince. Il combat et triomphe, avec l'aide d'armes magiques dont l’a parfois doté Indra. C’est le plus souvent un bodhisattva (พระโพธิสัตว์), l’un des avatars de Bouddha dans ses existences antérieures même s’il ne respecte pas toujours scrupuleusement les préceptes d’un  bon bouddhiste.

 

 

Le saint ermite, le rusi (ฤๅษี) est un magicien rompu aux sciences occultes qu’il enseigne au héros et auquel il fournit un arsenal magique : cheval volant, armes merveilleuses, etc. II recueille aussi les petites filles abandonnées, qui se trouvent là juste à point pour devenir les amantes ou les épouses du jeune prince.

 

 

Le yak (ยักษ์). Mâle ou femelle, c’est l’ennemi, Doté de pouvoirs magiques, il vole dans les airs, prend toutes les formes possibles, bestiales ou humaines. Il est aussi muni d’armes enchantées. Il est le mal et correspond toutes proportions gardées aux ogres de nos contes de fées.

 

 

Indra (พระอินทร์) est le deus ex machina. Il sauve les situations compromises, ressuscite les morts, répond au premier appel soit par l’intermédiaire d’un rusi soit par le simple envoi d’une flèche.

 

 

L'héroïne est toujours belle, aimante et fidèle mais pas toujours. Elle est souvent courageuse.

 

 

Les kinnarï (กินรี) sont des créatures célestes femelles bonnes et souvent dévergondées.

 

 

Le Garuda (ครุฑ) est évidemment omniprésent.

 

 

Ces histoires connaissent toujours une heureuse fin après des aventures souvent répétitives : courses et poursuites sur un cheval volant, rendez-vous, enlèvements, séparations, luttes contre les yaks ou contre les pères irrités, femmes perdues et retrouvées,  morts et résurrections, réunion générale et bonheur universel.

 

Notons que le bouddhisme (ou le brahmanisme) reste omniprésent et que ces belles histoires prennent souvent la forme d’un Jataka ou proviennent de l’un d’entre eux.

 

Reste à savoir ce qu’il est advenu des montagnes de texte sur feuilles de latanier inventoriées et analysées par Finot dans tout le Laos il y a plus d’un siècle ?

 

 

Claudius Madrolle

 

Dans son guide touristique de 1926, il nous dit « La littérature siamoise est assez abondante. Avant le contact avec l'Europe, la littérature classique comprenait des ouvrages religieux (traduction et commentaires des Écritures bouddhiques), et des œuvres profanes : poésie, théâtre, romans épiques, traités techniques, trahissant une forte influence hindoue. L'ouverture du pays à la civilisation européenne a beaucoup contribué à répandre, avec l'imprimerie, le goût de la lecture. A Bangkok, les imprimeries sont nombreuses et prospères; la presse locale comprend une dizaine de quotidiens et une vingtaine de revues en Siamois » (10).

 

 

Auguste Pavie

 

Nous effectuons un bref retour en arrière dans le temps car il mérite une mention spéciale. Nous avons consacré plusieurs articles à ce personnage hors du commun, explorateur (prétendument) aux pieds nus qui a donné à la France au détriment du Siam les territoires du Laos français (11).

 

Le récit de sa mission de 1879 à 1896 occupe onze épais volumes tous assortis de cartes et de remarquables illustrations mais son premier souci est la littérature.

 

 

Si le premier  tome est intitulé « exposé des travaux de la mission » le suivant – est-ce un  choix intellectuel – est intitulé « ÉTUDES DIVERSES – I - RECHERCHES SUR LA LITTÉRATURE DU  CAMBODGE, DU LAOS ET DU SIAM ».

 

 

Ses recherches effectuées entre 1879 et 1885 après les marches du jour étaient pour la mission la distraction du soir. Ainsi recueillit-il avec l’aide des membres de la mission, quelques-uns de ces contes dans des versions plus ou minois similaires lao, khmères et thaïes soit par tradition orale soit par quelques écrits. S’il ne parle ni ne lit aucune de ces langues, il bénéficie de plusieurs interprètes et ses traductions ont pour but « de faire œuvre de vulgarisation et de montrer sous un jour plus exact des populations extrêmement intéressantes ». Nous  constatons dans les trois contes dont il donne une traduction française tout à la fois l’imprégnation bouddhiste et la possibilité qu’ils soient la réminiscence d’une réalité historique transformée et embellie au cours des siècles.

 

Nous retrouvons en particulier l’histoire qu’il intitule « les douze jeunes filles » que nous connaissons (12). Nous en retrouverons le héros, Phra Rothsen dans une autre vie et dans une autre histoire, le narrateur le présente comme un ancien roi et bodhisattva tombé amoureux d’une belle princesse qui doit subir de nombreuses épreuves avant de gagner sa main.  Nous vous la conterons bientôt.

 

Notons que Pavie ne néglige pas l’histoire de la fondation légendaire du Laos et du Siam, le mythe de Khoun Bourôm (13), puisqu’il lui consacre à cette littérature historique un très long chapitre dans le volume suivant du récit de la mission (14).

 

 

Reprochons en toute courtoisie à Pavie de ne faire aucune référence à Monseigneur Pallegoix. Pavie était franc-maçon et fonctionnaire de la république anticléricale, Rendre hommage au premier français ecclésiastique s’étant intéressé à la langue, à l’écriture et à la littérature siamoise était probablement au-dessus de ses forces mais c’était un libre penseur qui avait la foi en la mission civilisatrice de la France !

 

L'étude de la littérature siamoise resta longtemps un sujet  entièrement neuf en Europe  et probablement aussi en Thaïlande. Le premier ouvrage qui lui fut consacré est de P. Schweisguth et date de 1951 (15).

 

 

Plus récente, une thèse bilingue sous forme d’anthologie de Duang Kamol. Elle reçut l’hommage d’une préface de par S.A.R. la Princesse Galyani Vadhana, sœur de feu le roi Rama IX (16).

 

 

Nous disposons en outre d’une liste récente des œuvres littéraires thaïes traduites en français (17). C’est peu de  chose mais la littérature populaire n’en est pas absente : Contes et légendes dont nous avons donné de fort modestes exemples (18).

 

Il ne faut pas oublier que la traduction du thaï au français n’est pas aisée et qu’en outre les textes anciens – pour ceux qui ont été transcrits-  le sont dans une langue qui n’est pas facile d’accès (19).

 

Ne citons qu’un exemple, la compilation traduite en anglais des « Chroniques royales d’Ayutthaya », des textes qui s’étalent entre 1680 et 1855, par Cushman et Wyatt, nous les avons citées d’abondance, sur un peu plus de 550 pages, représente 20 ans de travail.

 

 

 

NOTES

 

(1) Ces deux ouvrages sont le fruit  d’un diaire ...occupé par 20 ans de recherches en sus de son apostolat. Le dictionnaire comporte in fine un chapitre 28 intitulé  « Catalogus praecipiorum librorum linguae thai » (catalogue des principaux ouvrages de la langue thaïe). Quelques dizaines de pages donnent une liste d’abord d’ouvrages d’histoire, de médecin, d’astrologie et une autre toute aussi longue des livres sacrés du bouddhisme, 3683 volumes essentiellement en pali mais dont il donne le titre transcrit en caractères thaïs.

 

(2) « La collection des livres sacrés des Thaïs s’appelle Trai Pidok (พระไตรปีฎก) qui signifie les trois véhicules qui servent à nous faire traverser la grande mer de ce monde. Elle se divise en trois séries, à savoir phravinai (พระวิฬน-règles), phrasut (พระสูตร - sermons et histoires), phrabaramat  (พระบะระมัฎ - philosophie). Elle forme un total de quatre cent deux ouvrages et trois mille six cent quatre-vingt-trois volumes. Tous ces ouvrages sont composés en langue bali mais un grand nombre ont été traduits en langue thaïe soit les originaux, soit les traductions, sont écrits en caractères cambodgiens, et l'on regarderait comme un manque de respect et une sorte de profanation de les écrire avec les caractères communs et vulgaires. Les livres sacrés  sont très répandus, puisque la plupart des pagodes en ont la collection plus ou moins complète.

 

 

Quant aux ouvrages de littérature profane, il y en a environ deux cent cinquante dont plusieurs sont d'une haute importance, tels que :

 

Annales des royaumes du nord : 3 volumes.

Annales des rois Sajam : 40 volumes.

Différents codes des lois : 38 volumes.

Ouvrages de médecine : 50 volumes.

Ouvrages d'astronomie et d'astrologie : 25 volumes.

Annales chinoises : 12 volumes.

Ouvrages philosophiques : 80 volumes.

Annales des Pégouans : 9 volumes.

Lois et coutumes du palais : 5 volumes.

Les autres ouvrages sont des histoires, contes, romans, comédies, tragédies, poèmes épiques, chansons, etc. Les romans sont presque toujours en vers; un seul forme quelquefois de dix à vingt volumes je ne crois pas exagérer en disant que leur littérature profane, tant prose que poésie, comprend plus de deux mille volumes. Il est probable  qu'à l'époque de la ruine de Juthia, où tout le pays a été bouleversé et saccagé, il s'est perdu grand nombre d'ouvrages dont les anciens se rappellent les noms et qu'on ne peut retrouver nulle part.

 

Selon Monseigneur Pallegoix, la version actuelle des Trai Pidok ne daterait que de l’année bouddhiste 2345 (1802). « Elle fut composée par d'illustres docteurs qui la corrigèrent ensuite avec le plus grand soin et la rédigèrent d'après les livres sacrés ».

 

(3) « La fortune s'évanouit par une trop grande avidité, et l'avidité conduit à la mort. Il y avait un chasseur qui se promenait tous les jours et tuait à coups de flèches les éléphants pour nourrir sa femme et ses enfants. Un jour, qu'il parcourait les forêts, il lança une flèche sur un éléphant qui, percé par le trait et excité par la douleur, se précipita sur le chasseur pour le tuer. Mais le chasseur s'enfuit et monta sur un nid de fourmis blanches sur lequel restait une vipère qui mordit le chasseur. Celui-ci irrité tua la vipère. L'éléphant le poursuivait (parce que le venin de la flèche avait pénétré jusqu'au cœur), tomba et mourut près du nid de fourmis. Le chasseur mourut aussi du  venin de la vipère mais son arc était encore tendu dans ce lieu. Alors un loup qui cherchait de la nourriture arriva dans cet endroit en voyant cela se réjouit beaucoup Cette fois, dit-il, me voilà très riche, il m'arrive une très-grande fortune. Je mangerai cet éléphant au moins pendant trois mois, je me nourrirai de l'homme pendant sept jours, je mangerai le serpent en deux fois; mais pourquoi laisser la corde de l'arc pour qu'elle se perde en vain ? Il vaut mieux la manger maintenant pour apaiser d'abord ma faim. Ayant ainsi médité, il mordit la corde celle-ci étant rompue, l'arc se détendit, frappa et brisa la tête du loup qui périt sur-le-champ ».

 

(4) « Variétés orientales, historiques, géographiques, scientifiques, biographiques et littéraires », à Paris en 1869.

 

 

(5) « Les ouvrages bouddhiques tiennent évidemment une très large place dans la littérature thaïe : l'on pourrait même dire que la presque totalité des livres qui la composent a été rédigée sous l'inspiration de la puissante doctrine de Çakya-mouni ».

 

(6) « Le Bouddhisme dans le monde – origines – dogmes – histoire », paru en 1893 et « Bouddhisme » paru en 1907

 

 

(7) Nous n’avons rencontré qu’une petite partie de ces textes sacrés, les Jataka qui sont le récit canonique des 547 existences anciennes de Bouddha antérieurement à sa montée vers le Nirvana, traduits en anglais et partiellement en français. Nous leur avons consacré deux articles :

A 276 - LES JATAKA BOUDDHISTES (ชาดก) ONT-ILS MIGRÉ VERS LE CHRISTIANISME ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/10/a-276-les-jataka-bouddhistes-ont-ils-migre-vers-le-catholicisme.html

A 287- LES JATAKAS BOUDDHISTES ONT-ILS MIGRÉ VERS LES FABLES D’ÉSOPE ET CELLES DE LA FONTAINE ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/11/a-287-les-jatakas-bouddhistes-ont-ils-migre-dans-les-fables-d-esope-et-celles-de-la-fontaine.html

 

 

Ce sont les immenses « trois corbeilles » la seconde  compte cinq parties, dont la dernière, le Khuddakanikâya (ขุททกนิกาย) se divise en  quinze recueils.  Les Jataka ne forment que le dixième de ces quinze recueils. Ce livre est certainement le plus populaire de la littérature bouddhique, parce qu'il est le plus accessible, une sorte de recueil de contes moraux, faciles à lire et à la portée de toutes les intelligences. Cependant ils ne sont  pas n'importe quel conte : ce sont le récit de l'une des 547 existences antérieures de Bouddha, récit fait par le Bouddha lui-même dont l'omniscience s'étend à la connaissance complète des choses du passé. Sa construction est toujours la même : Une introduction de temps et de lieu - le récit lui-même donné comme ayant été recueilli de la bouche même du Bouddha – La morale de l’histoire - et enfin  une quatrième partie qui est une identification des personnages du récit avec le  Bouddha, quelqu'un ou quelques-uns de ses contemporains. Sa construction est toujours la même : Une introduction de temps et de lieu - le récit lui-même donné comme ayant été recueilli de la bouche même du Bouddha – La morale de l’histoire - et enfin  une quatrième partie qui est une identification des personnages du récit avec le Bouddha, quelqu'un ou quelques-uns de ses contemporains.

 

Les 547 Jatakas canoniques n’ont fait l’objet que de très partielles traductions en français. Elles l’ont été en anglais et numérisées au terme de ce qui fut probablement un  travail de Romain :

http://www.sacred-texts.com/bud/j1/index.htm              

http://www.sacred-texts.com/bud/j2/index.htm

http://www.sacred-texts.com/bud/j3/index.htm

http://www.sacred-texts.com/bud/j4/index.htm

http://www.sacred-texts.com/bud/j5/index.htm

http://www.sacred-texts.com/bud/j6/index.htm

 

 

(8) Né en 1824, Sachot, personnalité incontournable du second Empire,  collabora à la Revue Britannique, l'Athénɶum français, la Revue contemporaine, la Correspondance littéraire, la Revue européenne et la Patrie. Il ignorait manifestement tout de la langue donc de la littérature puisqu’il nous apprend ( ?) qu’elle s’écrit de droite à gauche !

 

Dans  « Pays d’’extrême orient – Siam- Indochine centrale – Chine- Corée » publié à Paris en 1874, il écrit «  La littérature est, de l'aveu général, pauvre et dépourvue d'intérêt. Elle consiste en chansons, en romans et en quelques chroniques. Au point de vue de l'imagination, de la force et de la correction, on la dit de beaucoup inférieure à celle des Arabes, des Persans et des Hindous. Il n'existe de composition en prose que les lettres ordinaires. Il n'y a pas de drames réguliers ; ce qui en tient lieu sont des pièces bâties sur des romans et dans lesquelles les acteurs tirent leurs rôles de leur propre fonds et s'arrangent de manière à convertir le sujet en un dialogue présentable. C'est principalement à la littérature sacrée que les Siamois attachent de l'importance. La langue consacrée à la religion est, comme dans les autres pays  bouddhistes, le Bali ou Pâli ... Cette langue est la même qu'à Ceylan et dans tous les royaumes de l'Inde transgangétique. Or, les compositions littéraires qui se rencontrent dans tous les pays bouddhistes, paraissent peu différer les unes des autres ; mais les caractères graphiques de Ceylan sont si peu semblables à ceux dont on se sert en Siam, que les manuscrits bali de l'un des deux pays ne sont pas faciles à déchiffrer pour les prêtres de l'autre ».

 

(9) Louis Finot « Recherches sur la littérature laotienne »  In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 17, 1917. pp. 1-218.

 

(10)  « INDOCHINE DU SUD - De Marseille à Saigon : Djibouti. Ethiopie. Ceylan. Malaisie. COCHINCHINE  - CAMBODGE - BAS-LAOS -SUD-ANNAM -  SIAM » à Paris, 1926.

 

(11) Voir en particulier nos articles

25. « Les relations franco-thaïes : Vous connaissez Pavie ? »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-25-les-relations-franco-thaies-vous-connaissez-pavie-66496557.html

25.2 « Les relations franco-thaïes : Pavie Écrivain »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-25-2-les-relations-franco-thaies-pavie-ecrivain-66496928.html

136. « Auguste Pavie. Un destin exceptionnel. (1847-1925) »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-136-auguste-pavie-un-destin-exceptionnel-1847-1925-123539946.html

 

(12) Voir nos articles.

A 271 « พระสุธน - มโนราห์ - L’HISTOIRE DE PHRA SUTHON ET DE MANORA – UNE LÉGENDE POPULAIRE DE LA THAÏLANDE

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/08/a-271-l-histoire-de-phra-suthon-et-de-manora.html

A 272 «  พระรถเส่น - เมรี - L’HISTOIRE DE PHRA ROTSÉN ET DE MÉRI : LA PRÉCÉDENTE VIE DE PHRA SUTHON ET DE MANORA – UNE LÉGENDE POPULAIRE DE LA THAÏLANDE » .

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/08/a-272-l-histoire-de-phra-rotsen-et-de-meri-la-precedente-vie-de-phra-suthon-et-de-manora-une-legende-populaire-de-la-thailande.html

Le volume II des comptes rendus de la mission de Pavie a fait l’objet d’une édition en 1903 sous le titre «  Contes populaires du Cambodge, du Laos et du Siam ». L’ouvrage a été superbement rédité en 2016.

Notons la publication en 2014 du livre « Légendes du Laos », un recueil de contes traditionnels dont la traduction française a été assurée en particulier par notre ami Jean-Michel Strobino. Nous y retrouvons la version lao de Phra Suthon et Manora sous le nom de « Sithon et Manola ». 

 

(13) Voir notre article A 363  « LE MYTHE DE KHOUN BOURÔM OU L’ORIGINE COMMUNE DES THAÏS ET DES LAO » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/03/a-363-le-mythe-de-khoun-bourom-ou-l-origine-commune-des-thais-et-des-lao.html

 

(14) « ÉTUDES DIVERSES – II - RECHERCHES SUR L’HISTOIRE DU CAMBODGE, DU SIAM ET DU LAOS »

 

 

Pavie réussit à obtenir les « Chroniques du Laos » échappées de l’incendie d’une pagode en février 1887 à Luang-Prabang avec l’accord du vieux roi Ounkam  qui s’était pris d’amitié pour lui.

 

 

(15) « Etude sur la littérature siamoise », Paris, 1951.


(16) « Florilège de la littérature thaïlandaise = มาลัยวรรณกรรม » publié à Bangkok en 1988.

 

(17) « INVENTAIRE DES OEUVRES LITTÉRAIRES THAÏES TRADUITES EN FRANÇAIS » par Gérard Fouquet, décembre 2017

 

(18) Voir nos articles:

A 271- พระสุธน - มโนราห์ - L’HISTOIRE DE PHRA SUTHON ET DE MANORA – UNE LÉGENDE POPULAIRE DE LA THAÏLANDE

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/08/a-271-l-histoire-de-phra-suthon-et-de-manora.html

A 273 - ขุนช้าง ขุนแผน - UNE OEUVRE MAJEURE DE LA LITTÉRATURE THAÏE : KHUN CHANG - KHUN PHAEN OU L’HISTOIRE DE PHIM, « LA FEMME AUX DEUX CŒURS ».

 

(19) Les traducteurs ne sont pas nombreux, l’idéal rarement réuni serait un binôme de deux natifs. Pas de masculin, pas de féminin, pas de singulier, pas de pluriel, pas de déclinaison, pas de conjugaisons, utilisation systématique des prénoms à la place des pronoms personnels, absence de majuscule,  absence de séparation des mots dans la phrase ...  Selon le contexte, mais ce n’est pas toujours évident,  le terme นักศึกษา peut signifier un étudiant, une étudiante, des étudiants, des étudiantes  (exemple tiré de l’article de Suthisa Rojana-anun dans le bulletin de l’association thaïlandaise des professeurs de français, n° 131, année 39 de janvier–juin 2016)

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1 juin 2020 1 01 /06 /juin /2020 22:05
A 368- LA LÉGENDE DE SITTHATHEP, « LA HACHE CÉLESTE AU VISAGE NOIR » (ขวางฟ้าหน้าดำ -  KWANGFANADAM)

« LA HACHE CÉLESTE AU VISAGE NOIR », ce titre étrange est celui d’une vieille légende thaïe, de celles que les Thaïs nomment « les légendes de notre pays » (นิทานพื้นบ้านไทย  - nithanphunbanthai). Nous leur avons consacré quelques articles (1).

 

 

Ce sont des légendes dont les Thaïs sont friands avec leur part de merveilleux en dehors de tout sens rationnel. Ces contes ou légendes mis tardivement sous forme écrite ont fait l’objet de rarissimes traductions et encore moins d’études des érudits locaux ou occidentaux qui les regardent souvent avec condescendance sinon avec mépris  (2). Elles viennent des tréfonds de la mémoire collective et font l’objet d’une immense « littérature populaire ». Elle est certainement beaucoup mieux connue des Thaïs que la littérature contemporaine dont les auteurs, aussi talentueux soient-ils, ne connaissent jamais de tirages dépassant les quelques milliers d’exemplaires (3). Ils  sont nés d'une tradition orale de situations d’abord récitées puis écrites sur des livres en feuilles latanier et ensuite diffusées d’abondance lors du développement de l’imprimerie sous les rois Rama IV et plus encore Rama V ce qui en a encore développé la diffusion. Ils se sont également répandus en véritables raz de marée sous forme de bandes dessinées, de dessins animés, de pièces de théâtre, de ballets, de chansons et ensuite encore via les nouveaux médias, cinéma et la télévision dès ses débuts, de feuilletions à épisode vus par des millions de téléspectateurs. La multitude de ces formes de diffusion s’explique car ces histoires correspondent tout simplement aux goûts populaires dont le merveilleux et le mystère ne sont jamais absents. Le coût des petites brochures dessinées est dérisoire. Ils sont toujours, il faut le signaler, écrits dans un thaï très académique, ce ne sont pas des mangas encombrés d’onomatopées. Il est probable qu’ils auraient une origine indienne datant de l’époque védique dont les écrits antérieurs aux écrits brahmaniques datent d’au moins 1500 ou 2000 ans avant Jésus Christ, et de là seraient passés vers l’Est lors des grandes migrations indo-européennes que l’on date de 1800 ans avant Jésus-Christ,  en direction de l’Iran, l'Anatolie, le proche Orient, le monde celtique, Rome, la Grèce, la Germanie et plus tard bien sûr vers l’Asie du sud-est lors de la diffusion missionnaire du Bouddhisme. Ils sont l’équivalent de nos « contes de fées » qui d’ailleurs ne font pas toujours intervenir des fées. Leur origine  a fait l’objet de multiples études érudites. Leur étude excède le cadre de notre blog, toutes cependant s’accordent à leur attribuer une origine dans de très anciennes traditions orales.

A 368- LA LÉGENDE DE SITTHATHEP, « LA HACHE CÉLESTE AU VISAGE NOIR » (ขวางฟ้าหน้าดำ -  KWANGFANADAM)

Les quelques pages  qui suivent sont la traduction de l’une de ces petites éditions populaires illustrées.

 

 

 

Il était une fois, il y a très longtemps, une famille dont le mari s’appelait Uthai (อุทัย) et l’épouse Samli (สำลี). Ils n’avaient pas d’enfants, aussi se décidèrent-ils d’aller prier au sanctuaire du Dieu de la montagne verte (ศาลเจ้าพ่อเขาเขียว - sanchaopho khaokhiao) (4).

 

 

Celui-ci leur apparut et leur promit d’aller cherche une créature céleste pour qu’elle devienne l’enfant qu’ils désiraient.

 

 

Il y avait à cette époque dans le paradis une jeune créature appelée Sitthathep (สิทธาเทพ) qui, astreint à la tâche ingrate de laver les pieds des autres créatures quand elles allaient rendre visite au grand Dieu Indra, était perpétuelle victime de leurs  brimades. Aussi celui-ci lui avait-il conféré des pouvoirs surnaturels pour qu’il s’en protège, une hache céleste (ขวางฟ้า) qui frappait seule ses ennemis. Lorsqu’elle fut en sa possession, il ne craignit pas d’en frapper sans discernement les autres créatures célestes et se rendit détestable dans tout le paradis.

 

 

Le Dieu Indra demande alors au Dieu du soleil de lui infliger une punition. Celui-ci lui envoya un rayon qui lui brûla le visage qui devint noir. « Ceci n’est qu’une leçon » lui dit-il,  « La prochaine fois, je te punirai moi-même ».

 

 

Vint cette autre fois. Le Dieu Indra décida d’en faire un être humain de la catégorie la plus vile, lui enleva hache, fit disparaître sa beauté naturelle pour en faire un être repoussant dont le visage était noir (5).

 

 

C’est ainsi qu’il naquit dans le foyer de Uthai et Samli: petit, laid et le visage noir comme du charbon. Toutefois Indra lui renvoya la hache magique par compassion : il reçut alors le nom de « Hache » (ขวาง).

 

 

Les années passèrent, il grandit au village méprisé des habitants qui le considéraient comme un monstre en raison de la noirceur de sa peau. Il avait un seul ami, Chaochoi (เจ้าจ้อย), un pauvre orphelin abandonné de tous, son compagnon d’infortune qui seul ne le méprisait pas.

 

 

Un jour Hache partit se promener dans la forêt. Il y rencontra le riche Pancha (ปัญญจะ) qui avait été attaqué et ligoté par la troupe du brigand Saengphet (แสงเพชร). Il le libéra et s’enfuit avec lui.

 

 

Poursuivis par les bandits, ils se réfugièrent au sanctuaire du Dieu de la montagne verte. Celui-ci fit alors naître un épais brouillard qui leur permit d’échapper aux brigands.

 

 

Pendant ce temps, Uthai et Samli, inquiets de la disparition de leur fils, étaient parti à sa recherche en compagnie de son ami Chaochoi.

 

 

Ils furent capturés par le brigand. Chaochoi  pour sa part retrouva rapidement son ami dans la jungle mais ils durent affronter des démons malfaisants et des tigres féroces. Ils furent sauvés par la hache magique.

A 368- LA LÉGENDE DE SITTHATHEP, « LA HACHE CÉLESTE AU VISAGE NOIR » (ขวางฟ้าหน้าดำ -  KWANGFANADAM)

Ils parvinrent alors au pays de Khamsing (คำสิงห์) et se mirent au service de son roi avec sa hache qui lui permit de massacrer ses ennemis. Le roi l’appela alors « Hache céleste » (ขวางฟ้า).  Ils entrèrent ensuite avec le roi Purohit (ปุโรหิต) qui voulait s’emparer du royaume de Khamsing.

 

 

Celui-ci envoya alors contre eux et le roi Khamsing  des créatures infernales, des fantômes et des démons noirs auxquels ils durent faire face. Ils combattirent avec bravoure avec l’aide puissante de l’arme magique et triomphèrent des armées démoniaques.

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Ils affrontèrent alors roi Purohit. Celui-ci était armé d’une massue magique. Il n’en fut pas moins battu.

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Hache céleste  retourna alors dans la capitale du roi Khamsing. Il y devint alors un beau et grand jeune homme célèbre pour sa bonté. Tous les habitants du royaume et les créatures célestes s’en réjouirent ainsi que le grand Dieu Indra qui décida de lui accorder son pardon. Il effaça la noirceur de son visage.

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Il retourna alors avec son ami Chaochoi dans leur village natal. Il retrouva ses parents qui avaient été rendus aveugles par les tortures  du brigand Saengphet. Il utilisa sa hache céleste pour le massacrer lui et sa troupe à la grande satisfaction de toutes les créatures célestes.  Celles-ci rendirent la vue à ses parents et firent en sorte qu’ils puissent vivre heureux jusqu’à leur mort.

A 368- LA LÉGENDE DE SITTHATHEP, « LA HACHE CÉLESTE AU VISAGE NOIR » (ขวางฟ้าหน้าดำ -  KWANGFANADAM)

Cette histoire vous fera peut-être sourire dans ce résumé sommaire ?

 

Une première série télévisée en noir et blanc a été diffusée du 7 au 12 décembre 1983 et rediffusée l’année suivante sur la chaine de télévision de l’armée royale thaïe (สถานีโทรทัศน์สีกองทัพบกช่อง), aujourd’hui Channel 7.

A 368- LA LÉGENDE DE SITTHATHEP, « LA HACHE CÉLESTE AU VISAGE NOIR » (ขวางฟ้าหน้าดำ -  KWANGFANADAM)

Une autre série beaucoup plus longue a été diffusée en couleur entre décembre 1997 et avril 1998 sur la même chaine.

 

Une nouvelle série a été diffusée encore sur la même chaine en 37 épisodes entre le 17 mars et le 27 juillet 2019 de plus de quarante minutes chacun ! Cette dernière série reprise 36 ans après la première a connu un immense succès d’écoute et a consacré Hache comme superstar plus encore qu’il ne l’était déjà. Tous les épisodes en sont disponibles sur Youtube et tous vus plus de 3 millions de fois.

A 368- LA LÉGENDE DE SITTHATHEP, « LA HACHE CÉLESTE AU VISAGE NOIR » (ขวางฟ้าหน้าดำ -  KWANGFANADAM)

Une chanson portant le titre « la hache céleste à la face noire » a été écrite, paroles et musique en 1983  par le commandant en chef de l’armée de l'air Manat Pitiasan  (พันจ่าอากาศเอก มนัสปิติสานต์) et chantée par le chef d’escadron Yingprapa Srisakapha (หญิง ประภาศรี ศรีคำภา). Elle sert de thème musical à la série télévisée de 2019 (6).

A 368- LA LÉGENDE DE SITTHATHEP, « LA HACHE CÉLESTE AU VISAGE NOIR » (ขวางฟ้าหน้าดำ -  KWANGFANADAM)

......et chantée par la cheffe d’escadron Yingprapa Srisakapha (หญิง ประภาศรี ศรีคำภา).

A 368- LA LÉGENDE DE SITTHATHEP, « LA HACHE CÉLESTE AU VISAGE NOIR » (ขวางฟ้าหน้าดำ -  KWANGFANADAM)

Elle sert de thème musical à la série télévisée de 2019 (6).

A 368- LA LÉGENDE DE SITTHATHEP, « LA HACHE CÉLESTE AU VISAGE NOIR » (ขวางฟ้าหน้าดำ -  KWANGFANADAM)

Pour connaître l’âme thaïe – pour autant qu’on le puisse – doit-on se plonger dans la lecture de quelques ouvrages très érudits tirés à deux ou trois mille exemplaires et dont on nous dit qu’«il faut les avoir lus» ou nous intéresser à des légendes répandues sous toutes les formes de transmission – dessins – musique- théâtre – chansons – films – connues par des millions de thaïs?

 

 

NOTES

 

(1) Voir trois de nos articles:

A 271- พระสุธน - มโนราห์ - L’HISTOIRE DE PHRA SUTHON ET DE MANORA – UNE LÉGENDE POPULAIRE DE LA THAÏLANDE

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/08/a-271-l-histoire-de-phra-suthon-et-de-manora.html

A 272 - พระรถเส่น - เมรี - L’HISTOIRE DE PHRA ROTSÉN ET DE MÉRI : LA PRÉCÉDENTE VIE DE PHRA SUTHON ET DE MANORA – UNE LÉGENDE POPULAIRE DE LA THAÏLANDE

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/08/a-272-l-histoire-de-phra-rotsen-et-de-meri-la-precedente-vie-de-phra-suthon-et-de-manora-une-legende-populaire-de-la-thailande.html

A 273 - ขุนช้าง ขุนแผน - UNE OEUVRE MAJEURE DE LA LITTÉRATURE THAÏE : KHUN CHANG - KHUN PHAEN OU L’HISTOIRE DE PHIM, « LA FEMME AUX DEUX CŒURS ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/09/a-273-khun-chang-khun-phaen-ou-l-histoire-de-phim-la-femme-aux-deux-coeurs.html

 

(2) Voir néanmoins l’étude de Madame Nammon Yuin (น้ำมนต์ อยู่อินทร์) : Développement des contes fantastiques dans la société thaïe et de leur narration  dans les films  (พัฒนาการของนิทานจักรๆ วงศ์ๆ สู่ภาพยนตร์แนวแฟนตาซีใน  สังคมไทย In « The Journal »  Vol.9 n°1 de 2013, pp. 27-62 : L’auteur est maître de conférences en langue et littérature thaïe à l’Université Mahidol, département des arts libéraux.

 

(3) Voir nos articles

23: «NOTRE ISAN : INTRODUCTION À LA LITTÉRATURE THAÏLANDAISE  »: 

http://www.alainbernardenthailande.com/article-23-notre-isan-la-litterature-thailandaise-1-79537350.html

24 : « Que faut-il lire de la littérature de Thaïlande ? » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-24-notre-isan-la-litterature-dethailande-2-79537520.html

A142. « « Chiens Fous »" de l'auteur thaïlandais Chart Korbjitti » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a142-chiens-fous-de-l-auteur-thailandais-chart-korbjitti-122456162.html

 

(4) Le Sanctuaire au Dieu de la montagne verte se trouve dans le tambon de hintang, amphoe de muang dans la province de nakhonnayok (ต.หินตั้ง อ.เมือง จ.นครนายก). Situé dans un nid de verdure, ce qui explique son nom, il est toujours un lieu de pèlerinage. Il ne s’agit pas d’un temple (วัด – wat). Nous n’avons toutefois aucun élément sur l’histoire de ce sanctuaire, probablement un lieu de culte antérieur au bouddhisme.

A 368- LA LÉGENDE DE SITTHATHEP, « LA HACHE CÉLESTE AU VISAGE NOIR » (ขวางฟ้าหน้าดำ -  KWANGFANADAM)

(5) Il faut évidemment faire le rapprochement avec la version thaïe du Ramayana, le Ramakian (รามเกียร์) dans laquelle nous voyons le plus grand des trois Dieux du paradis Phra Isuan (พระ อิศวร) c’est-à-dire Indra.

 

 

Une créature céleste nommée Nonthuk (นนทุก) avait pour tâche de laver les pieds des autres créatures qui rendaient visite au grand Dieu qui siège au mont Krailat (ไกรลาส). Il devient leur souffre-douleur : ils lui arrachaient les cheveux au point de le rendre chauve.

 

 

Isuan le prit en pitié et lui attribua un index en diamant qui avait le pouvoir de tuer tous ceux vers lesquels il le dirigeait 

 

 

Il en fait une telle malfaisante utilisation que Isuan décide de le renvoyer sur terre sous la forme humaine de Thotsakan (ทศกัณบฐ์).

 

 

Le renvoi par Indra sur terre d’une créature céleste sous forme humaine fut-elle considérée comme la punition suprême dans la tradition védique ? Dieu chassa Adam et Ève du paradis d’Eden et les renvoya comme simples mortels sur terre. La datation de la Genèse est incertaine, plusieurs siècles avant Jésus-Christ en tous cas.

 

 

(6) vous la trouverez sans difficultés :

https://www.youtube.com/watch?v=bz9uST6CzxE.

 

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