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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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25 janvier 2015 7 25 /01 /janvier /2015 04:02

5. Une nouvelle mission en 1895 pour l’enseigne de vaisseau Simon et la canonnière La Grandière : LuangPrabang, Tang Ho, et l’enjeu de la principauté shan de XiengKheng.

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

Nous avions assisté dans l’épisode précédent, avec toujours l’aide du livre bien documenté « (D)es grands pionniers du Mékong. Une cinquantaine d’années d’aventures. (1884-1935) » de Luc Lacroze,  au triomphe des deux canonnières La Grandière et Le Massie, commandées par le lieutenant de vaisseau Simon ...

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

..... et l’enseigne Le Vay qui arrivaient enfin ensemble à Vientiane le 10 décembre 1894 (Cf. Le rappel en note *)

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

Ils avaient fait ce que personne n’avait fait avant eux,sous l’impulsion du nouveau sous-secrétaire d’Etat des Colonies Delcassé (ministre des Colonies en 1894-1895, et ministre des Affaires étrangères de 1898 à 1905), .....

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

du gouverneur général Lanessan ......

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

....... et de Rueff, l’administrateur-délégué de la puissante Compagnie des Messageries Fluviales de Cochinchine, qui voulait ouvrir le Mékong à la navigation. 

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

Mais nous avons vu aussi que l’arrivée des deux canonnières sur le Mékong avait engagé un processus dans la rivalité franco-siamoise, qui avait obligé le roi Rama V, sous la menace de deux canonnières françaises pointées sur le palais royal, à signer le 3 octobre 1893, un traité qui forçait, entre autre,  le Gouvernement siamois à renoncer à toute prétention sur l’ensemble des territoires de la rive gauche du Mékong et sur les îles du fleuve, et donc à évacuer tous les postes siamois qui y étaient établis.

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

On pouvait se demander après cet exploit à la fin de décembre 1894, ce que serait la mission suivante, en sachant que le  Mékong ne s’arrêtait pas à Vientiane, et que la rivalité franco-siamoise demeurait, ainsi que celle avec l’Empire britannique. Vers quelles aventures allions-nous voguer ?   

Simon devra patienter plus de 6 mois avant de se voir confier une nouvelle mission.

Lacroze nous dit que Simon -sur la foi des lettres et notes qu’il envoie- s’attachera pendant ce temps, à étudier l’utilisation du Mékong comme voie commerciale et le revisitera pas à pas avec ses affluents depuis Ban Mukdahan ....

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

(en face de  Savannaket), en se renseignant sur les ressources et les productions existantes et en envisageant les exportations possibles, pour le jour où la navigation à vapeur serait installée. 

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

Il s’inquiétera aussi d’un projet concurrent qui visait à trouver une nouvelle voie de pénétration du Laos en partant du port de Tourane(le futur Danang, situé entre Hanoï et Saïgon), qui éviterait les rapides cambodgiens et l’essentiel des Kemarat.

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

Il écrira plusieurs lettres au Gouverneur général en janvier et février 1895 afin de critiquer ce projet et justifier l’option choisie du Mékong. Il avait raison de s’inquiéter nous dit Lacroze, car l’enseigne de vaisseau Mercié était déjà à cette époque en train de faire la reconnaissance de cette nouvelle voie, qui aurait privilégié de rejoindre Savannaket par le col d’Aï Lao (soit 330 km au lieu des 1125 km de Savannaket à la mer par le Mékong)

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

Lacroze racontera cette folle équipée que l’enseigne de vaisseau Mercié fera à ses frais , avec l’aide du lieutenant Debay, après avoir obtenu un congé d’un an sans solde. On peut imaginer l’épopée, les difficultés, les efforts surhumains  qu’il fallut ne serait-ce par exemple que pour transporter le vapeur de La Fourmi de 10 m de long, sur une piste de 45 km pour monter le col et redescendre jusqu’à Lao Bao. Le vapeur y sera remonté pour se retourner au 65 ème rapide, le Se Mateh. Mercié avait échoué et avait failli mourir noyé. (pp.115-120)

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

Simon, quant-à-lui, avait entrepris du 3 février à la fin février une reconnaissance en pirogue des 430 km qui séparent Vientiane de LuangPrabang. Il avait pu dénombrer 69 rapides. Mais il devait attendre la pleine saison des pluies avant d’accomplir un nouvel exploit avec le La Grandière. Mais en juillet, alors qu’il s’apprêtait à partir, de nouvelles instructions tombèrent. 

 

Les nouvelles instructions du 11 juillet 1895.

 

Les instructions du ministre des Affaires étrangères Gabriel Hanotaux, demandaient au  gouverneur général Rousseau « que la canonnière visitât  XiengKhong ....

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

...et Xieng Sen, 

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

et si possible Tang Ho » ; lequel gouverneur avait ajouté l’instruction de remonter la passe traversant le royaume de XiengKheng.

 

Le 11 septembre 1895, Camille Chautemps, ministre des Colonies, avait réagi pour lui rappeler qu’il avait outrepassé les ordres qui stipulaient que le La Grandière ne pouvait pas en aucun cas aller au-delà de Tang Ho, en raison de négociation en cours avec les Anglais.

 

Pour mesurer la difficulté de la mission et de sa compréhension, il est nécessaire auparavant de connaître l’enjeu du royaume shan de XiengKheng entre les Anglais et les Français et d’avoir à l’esprit tous les principaux rapides qu’il faut franchir en amont de Vientiane  avant de parvenir à Tang Ho.

 

Le contexte. L’enjeu du royaume de XiengKheng ? 

 

« La France se trouvait en effet à l’époque en rivalité avec l’Angleterre pour un petit territoire du haut Mékong, la principauté de XiengKheng, petite ville des Etats Shan passée sous la domination britannique après l’annexion en 1885 de la haute Birmanie ». La France avait une autre version des faits. « Par le traité de 1893, le Siam reconnaissait à la France la rive gauche du Mékong, mais ce traité ne pouvait s’appliquer à MuangSing, puisque, pour les Anglais, MuangSing relevait des Etats Shan. » Un protocole avait été signé pour établir le 25 novembre 1893 une zone neutre –un Etat tampon- » (Lacroze), mais voilà … après plusieurs péripéties, le 4 mai 1895 le lieutenant anglais Stirling occupait de nouveau MuangSing, avec 112 hommes.  

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

La montée sur Tang Ho (19 août -25 octobre 1895). (Ch.15)

 

Le lieutenant de vaisseau Simon est conscient de l’importance de sa mission et a hâte de montrer la force de la France face aux Anglais, mais la montée des eaux est anormalement faible en ce mois d’août. Il décide néanmoins de quitter Vientiane le 19 août à bord de la canonnière La Grandière.

 

Il faut se rappeler qu’aucun vapeur n’a encore réalisé cet exploit. S’il a pu, vous vous en souvenez, reconnaître en pirogue les 430 km de Vientiane de LuangPrabang, c’est autre chose que d’affronter avec le La Grandière les 69 rapides qui commencent à 35 km après le village Kok Peung dont le sérieux Keng Song Ang, qu’il affronte le 24 août en connaissant sa première frayeur (le bateau se couche), puis le 25, le Keng Tian où l’eau manque ; après un mouillage, il affronte le lendemain le Keng Fa, aussi long que le Keng Tian et encore plus fort ; et où Simon a cru que l’aventure allait cesser, un joint de caoutchouc cédant et réduisant la vapeur. Heureusement le Keng Sao sera franchi aisément  avant Pak Lay. La moitié de la distance jusqu’à Lang Prabang avait été accomplie en 4 jours.

Le debit du Mekong a Paklay ....

Le debit du Mekong a Paklay ....

 

Dans la nuit du 27 il avait plu, et il fut assez aisé de rejoindre le village de PakNeun en deux jours, les 28 et le 29, avant d’affronter le 30 le fameux Keng Luong, avec ses énormes rochers qui bloquent le fleuve, ses violents courants, ses pentes, et de poursuivre sur une vingtaine de km avec 11 rapides encore à franchir avant la nuit. Le lendemain, il faudra encore se confronter aux contre-courants, aux remous, franchir KengKaniok, Keng Luong Nan, voir souvent la canonnière sans défense. Simon avouera que la journée avait été rude et  « qu’il (était) à bout de force, moralement et physiquement. »  Il trouvera néanmoins un peu d’énergie  pour aller reconnaître en pirogue le dernier rapide difficile (le KengKoum) avant LuangPrabang, qu’il franchira le lendemain.

 

« Le 1er septembre 1895, le premier bateau à vapeur, la canonnière La Grandière, a donc atteint LuangPrabang. »

Le ministre des colonies Camille Chautemps félicitait Simon le 11 septembre, mais lui rappelait qu’il ne devait en aucun cas pénétrer dans le royaume de XiengKheng. Simon empressé, repart avec le La Grandière fin septembre, mais il doit vite renoncer et revenir à LuangPrabang, pour repartir  le 11 octobre et atteindre  Xieng Kong en 6 jours. Il va  poursuivre sa remontée pour atteindre Tang Ho le 25 octobre 1895. Il ne semble pas avoir eu de difficultés particulières. En tous cas, Lacroze n’en dit mot.

 

Simon aurait bien voulu aller au-delà, malgré les ordres du ministre, mais il constate très vite qu’après Tang Ho, le Mékong n’est plus un fleuve, mais « un torrent qui tombe en cascades sur un parcours de huit à dix kilomètres ». Il doit renoncer et rester à Tang Ho.

 

Lacroze se demande alors, quelle influence la présence de la canonnière à Tang Ho a pu avoir, sur  la  convention Salisbury- de Courcelle du 15 janvier 1896, par laquelle les Anglais reconnaissaient l’influence de la France sur la région de de Muong Sing et le Mékong comme frontière entre les Etats Shan et l’Indochine. 

 

Simon, après ces 3 années passées en Indochine demandera et obtiendra son congé en France. Il s’embarquera pour Marseille le 22 mars 1896. Il obtiendra également sa mise à la disposition du département des colonies jusqu’au 31 octobre, afin « qu’il puisse achever la mise au point des cartes et des résultats de ses travaux techniques. »  Il sollicitera  « sa mise en congé sans solde à compter du 20 août pour servir à la Compagnie des Messageries Fluviales de Cochinchine. » 

Une nouvelle carrière commencera pour Simon qui  prendra ses fonctions en septembre 1896, « pour organiser le service de la navigation commerciale en amont de Khône, avant de remplacer Blanchet dans les fonctions de directeur de l’exploitation ».

 

(Il sera rayé du service actif le 1er octobre 1907, à 43 ans. Il reprendra du service pendant la guerre de 1914-1918 et sera promu capitaine de corvette en 1917. Note de bas de page 132)

 

Alors que la canonnière le Massie poursuivra une mission jugée inutile par les autorités entre Savannaket et Vientiane, et sera désarmée et cédée à la Compagnie des Messageries le 1er novembre 1897, pour devenir « une chaloupe ordinaire, transportant poste, voyageurs et marchandises », le La Grandière n’avait pas fini ses exploits, mais cette fois avec le jeune enseigne de vaisseau Mazeran qui prendra ses fonctions en avril 1896.

Ce sera notre prochain et dernier épisode.

 

 

___________________________________________________________________________

 

* (Le Massie y était déjà dès le 25 août).  Le Massie  et le Lagrandière étaient parties de France le 15 juin 1893 démontées sur un vapeur anglais, remontées à l’arsenal, mises à l’eau le 9 août, et quittèrent Saïgon le 23 août. Le Massie était parvenu aux pieds des chutes de Khône le 10 septembre 1893, et La Grandière le16, remorqué par une chaloupe. Il avait fallu un an au Massie et plus de15 mois au La Grandière pour franchir tous les rapides du Mékong jusqu’à Vientiane, et spécialement les chutes de Khône, les 85 km de Kemarat avec leurs 21 rapides, (dont les  fameux : Ya Peut, Kaac, Kalakaî et Kamieu), et ensuite sur près de 50 km les sérieux KengNouang et Keng Sa.

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18 janvier 2015 7 18 /01 /janvier /2015 04:02



TITRE CANIO4. Les canonnières entrent en action.

 

Nous poursuivons notre lecture  « (D)es grands pionniers du Mékong. Une cinquantaine d’années d’aventures. (1884-1935) » de Luc Lacroze. (L’Harmattan, 1996.). Les trois articles précédents avaient raconté la première expédition française du Mékong (1866-1868)*, les aventures des pionniers dans les rapides cambodgiens entre 1884 et 1889** et les trois échecs de l’enseigne Guissez avec l’Argus de 1890, 1891 et 1892 pour essayer de franchir les rapides de Khône, et  l’ultime tentative du docteur Mougeot de 1893 avec la Marthe***.

 Mais si les chutes de Khône paraissaient infranchissables pour un bateau à vapeur en 1893, la politique coloniale de la France dans ce qui allait devenir l’Indochine française et la puissante Compagnie des Messageries Fluviales de Cochinchine poursuivaient leurs ambitions et leurs intérêts.

 

Messageries

La Compagnie des Messageries Fluviales de Cochinchine n’avait pas vu d’un bon œil, les tentatives des colons Camille Gauthier (descente du Mékong de Luang Prabang à Phnom Penh en radeau du 9 décembre 1887 au 30 janvier 1888), et du Dr Mougeot (découverte d’une passe dans les rapides de Khône en 1890 et échec pour les franchir en 1893),

 

Mougeot 01-4

 

qui auraient pu perturber leur action auprès des autorités de Paris et de Saïgon, pour obtenir la signature d’un contrat qui lui permettrait d’exploiter une ligne qui irait jusqu’à Stung Treng ;

 

Stung Treng-Maps

 

voire au-delà de Khône si l’administration le désirait. Elle œuvrait également pour obtenir une prolongation de sa concession.

 

Lacroze rendra compte des principaux échanges de courrier entre Rueff, l’administrateur délégué de la Compagnie des Messageries et les différents ministères des Affaires étrangères, de la Marine et des Colonies, ainsi qu’aux autorités coloniales de l’Indochine. Toutefois, le 8 février 1893, Rueff apprend avec plaisir que le gouverneur général de Lanessan

 

De Lanessan 05237 administrateur

 

a fait voter au Conseil colonial une subvention de 20 000 francs destinée à des travaux pour transférer les bateaux à vapeur en amont des chutes de Khône. Elle a été initiée par le nouveau sous-secrétaire d’Etat Delcassé des Colonies (ministre des Colonies en 1894-1895, et ministre des Affaires étrangères de 1898 à 1905) qui va insuffler une dynamique nouvelle et encourager en février 1893 le gouverneur général à « s’entendre » avec les Messageries pour réaliser les trois objectifs du gouvernement concernant le Mékong, à savoir :

 

  • Le prolongement de la ligne télégraphique, la conclusion d’un nouveau contrat avec les Messageries et la construction d’une ou deux canonnières, pour faire face , entre autre, aux incursions siamoises sur la rive gauche du Mékong.

 

  • Un contrat de gré à gré sera signé entre Delcassé et Rueff, qui stipulait que la Compagnie avait 5 mois pour  faire construire et transporter les deux canonnières  à Saïgon.

 

  • Cette décision allait avoir une importance politique majeure dans la rivalité franco-siamoise.

 

Tout va s’accélérer sous l’impulsion de Delcassé, court-circuitant certains rouages étatiques, surtout que les Siamois ont appris les intentions françaises. Delcassé donnera ordre le 17 mars au gouverneur général d’envoyer une centaine de travailleurs indigènes pour préparer la voie Decauville entre les deux extrémités de l’île de Khône et de les protéger par une force militaire, qui devra aussi occuper Stung Treng. (On se souvient tenu par les Siamois).

 

section de telegraphie

 

Le lieutenant de vaisseau Simon

 

simon

 

se voyait confier la direction des travaux, du démontage et remontage des canonnières et du commandement de l’un des bateaux. Le gouverneur général n’était pas en reste et donnait ses instructions dès le 24 mars. Le vice-président du Cambodge se voyait confier la direction des opérations secondé par le capitaine Thoreux et une centaine de tirailleurs annamites et l’agent commercial Coulgeans de Stung Treng dirigeait les travaux d’installation de la ligne télégraphique de Samboc à Khône.

 

De plus, le gouverneur général demandait et obtenait de Delcassé en avril, l’accord d’assurer une présence française en amont des chutes de Khône, afin de « provoquer l’évacuation des postes siamois (de la rive gauche) et à nous assurer la libre jouissance des deux importantes voies d’accès entre la côte d’Annam et le Mékong ».

 

Mais comme le dit Lacroze, rien ne se passera comme prévu.

 

En effet, on se doute que les Siamois ne pouvaient voir qu’une agression dans  l’occupation militaire de Khône et de Stung Treng, et l’arrivée prochaine de deux canonnières. Nous n’étions plus dans le simple registre des explorations du Mékong. De fait, si le 1er avril, le Kha Luong et les Siamois « acceptent » de quitter Stung Treng et se retirent sur la rive droite, si le 2 avril, la petite garnison siamoise de l’île de Khône se rend sans se battre, c’est pour mieux réagir le mois suivant. Ils vont alors capturer le capitaine Thoreux qui commandait un convoi de pirogues chargées de vivres, et tenter d’enlever le poste français de Khône.

 

FrenchInvadsion r

Carte thaïe intitulée "l'invasion française"

 

Deux compagnies françaises envoyées de Saïgon arrivent en renfort le 22 mai ; et réoccupent l’île le 23. Elles reçoivent ordre de chasser tous les Siamois de tous les postes qu’ils occupent entre l’île et la rive gauche.

 

ile de khone

 

(On évoque 200 tués chez les Siamois) Les Siamois évacuent, mais se renforcent plus en amont  sur l’île de Som, qu’ils abandonnent le 20 juillet, pour aller sur  la grande île de Khong, capitale de la province.

 

Carte-Don-Khone

 

Mais d’autres « événements »  rendront caducs un plan d’opération prévu à Saïgon pour prendre l’île de Khong.

 

En effet, c’est finalement  les opérations menées par des miliciens et qui visaient à refouler sur la rive droite tous les fonctionnaires et les militaires siamois installés sur l’axe nord de Vinh

 

Vinh.jpg

 

à Houten commandé par Luce qui allait avoir des répercussions importantes, alors que sur l’axe sud Quang Tri

 

quang-tri-tp

 

- Kemarat, Dufrénil (vice-résident de Quang Tri) ne rencontrait aucune résistance.

 

Luce arrive à Cammon le 18 mai, le Kha Luong temporise ; Luce exige le 22 mai un départ immédiat des Siamois et la remise de l’armement ; ce qu’ils font le 26 mai. Luce rassuré rentre à Vinh. Le 5 juin, 200 Siamois attaquent Ken Kiec, tue Grosgurin et presque toute l’escorte

 

Grosgurin.jpg

.

Cela devient « l’affaire Grosgurin ».

 

Saïgon, Paris demandent réparation et exige la libération du capitaine Thoreux ; Bangkok tergiverse ; la tension augmente ; l’amiral Humann reçoit l’ordre de concentrer ses unités à Saïgon. Il envoie début juillet deux navires de guerre, l’Inconstant et la Comète, dans le golfe de Siam; le 13 juillet, ils sont devant la barre de Paknam ; Tirs siamois ; Les navires forcent le barrage, et menacent le palais royal à Bangkok ;

 

Incident.jpg

 

Un ultimatum le 20 juillet, obligera le roi Rama V  à accepter alors sans réserve, un Traité de 10 articles et une convention, signé le 3 octobre 1893. L’Article 1 était le plus important :

 

« Le Gouvernement siamois renonce à toute prétention sur l’ensemble des territoires de la rive gauche du Mékong et sur les îles du fleuve.

L’Article  2  portait sur « L’évacuation des postes siamois établis sur la rive gauche du Mékong… ». Des indemnités importantes devaient être payées… ****

 

Désormais la voie était libre pour établir une navigation à vapeur sur le haut fleuve. Les deux canonnières prévues, le La Grandière

 

La Grandière 2

 

et le Massie

 

Le massie

 

arrivaient après la bataille !

 

On vous fera grâce des péripéties de leur acheminement de Saïgon au pied des chutes de Khône le 10 septembre, surtout que le La Grandière arrivera remorqué par une chaloupe des Messageries. Indisponible pour des semaines, il fut remplacé par le Ham Long. La Mouette des Messageries fut stationné à Stung Treng. Mais il fallait faire vite pour les transborder avant la baisse des eaux. Depuis le 11 juin, les 500 coolies annamites avaient bien travaillé et la voie ferrée de Baie Marguerite à Khône-nord était en place dès le 15 août, avec le chariot et son berceau-carcasse.

 

 

voie ferrée

 

Un transbordement titanesque.

 

La première tentative effectuée le 12 septembre avec le Massie échoua. (chariot déraillé par de gros troncs d’arbres). De plus, les eaux se mirent à baisser une ou deux semaines plutôt que d’habitude.

transbordement

 

 

Simon et Gubiaud (directeur des TP de Cochinchine)

 

boul-jean-marie-thvenet-le-les-travaux-publics-et-les-voies

 

prirent alors la décision de choisir une autre voie, la voie nord-sud. Mais il fallait refaire tous les travaux déjà effectués sur la voie de Baie Marguerite à Khône-nord, et transporter les 3 kilomètres de rails déjà posés. De plus, cette nouvelle voie faisait 5 km ! Le Ham Long trop lourd dut être démonté en deux parties ! Bref, on imagine le travail colossal qui fut effectué en un mois par les coolies ; Les efforts pour tirer à bras d’hommes les deux bateaux sur 3 km du 15 au 21 octobre. Les rails qu’il fallut démonter pour les remettre section par section sur les 2 km restants, et qui ne permettaient pas d’avancer plus de 300 m par jour.

 

voie ferrée 2

 

Enfin, les deux bateaux furent mis à l’eau à Khône nord le 1er novembre 1893. C’était une première.

 

Restaient à Khône-sud l’Argus,

 

ARGUS

 

la Mouette et le La Grandière.

  • Malgré les protestations de Rueff et l’insistance de Delcassé, le gouverneur général ne put dans un rapport du  4 novembre que regretter et les informer des difficultés qu’il y  avait eu lieu lors du transbordement et du constat de la baisse des eaux qui impliquait d’attendre la prochaine saison des pluies.
  • L’Argus reçut une nouvelle mission et fut chargé de janvier à mai 1894 d’étudier les moyens d’assurer la navigation à vapeur de Kratié à Khône. Il put démontrer que désormais moyennant quelques travaux, cette ligne pouvait être assurée toute l’année avec des vapeurs de 2 m de tirant d’eau.

Le Ham Long commandé par Simon et le Massie par Le Vay

 

Le Vay

 

étaient enfin en amont des chutes de Khône et allaient affronter dès le 1er novembre le Mékong laotien.

 

                                ---------------------------------------------

 

Les pionniers du Mékong laotien (1893-1903).

 

Mais après les chutes de Khône, il y avait les rapides de Kemarat, et aucun bateau à vapeur ne les avait franchis.

 

vue aerienne

 

On se souvient que  lors de la 1ère expédition, Doudart de Lagrée/Garnier en 1866  avaient constaté qu’un bateau à vapeur ne pouvait pas passer les chutes de Khône. Ensuite, Doudart de Lagrée

 

doudart timbre indo

 

avait renoncé à affronter les rapides de Kemarat, avait pris la piste, et avait envoyé son lieutenant de vaisseau Delaporte en effectuer la reconnaissance avec 8 piroguiers laotiens ; ce qu’il avait accompli, non sans difficulté en 15 jours (12-27 janvier 1867).

 

Ils étaient peu à avoir franchi ces rapides et même Pavie

 

 

Pavie

 

en 1890 avait préféré dans sa descente du Mékong de Vientiane, contourné les Kemarat par les pistes du plateau de Korat.  *****

 

KORAT.jpg

 

Le succès.

 

Donc, le Ham Long commandé par le lieutenant de vaisseau Simon et le Massie par l’enseigne de vaisseau Le Vay sont enfin en amont des chutes de Khône le 1er novembre, sont à Khong le 4 novembre, partent le lendemain pour Bassac, y laissent le Ham Long ;  et Simon et  Le Vay repartent trois jours plus tard sur le Massie pour s’ancrer le 15 novembre à Pakmoun.

 

Simon et Le Vay vont alors préparer leur expédition pendant presque 3 mois et consacré décembre et janvier à reconnaître en pirogue les rapides de Kemarat. C’est dire qu’ils prennent au sérieux la tâche qui les attend.

 

Simon racontera les péripéties de ce voyage historique : la première remontée des Kemarat en bateau à vapeur.

 

 

 

Ils partent le 16 février 1894 de Pakmoun pour arriver le 26 février 1894 à Kemarat juste en  face de l’embouchure de la Se Bang Hieng, après avoir parcouru 85 km et franchi 21 rapides, dont les 4 fameux : Ya Peut, Kaac, Kalakaî et Kamieu.

 

Kaeng chang

 

Le rapport du 28 février nous dit Lacroze leur consacreront de longs développements. Il précisera également les époques favorables pour remonter les Kemarat que sont « les moyennes eaux » du 15 juin au 15 août, et du 15 octobre au 15 janvier, la plus défavorable est celle des « hautes eaux » du 15 août au 15 octobre, et la plus dangereuse voire impraticable est celle « des basses eaux » du 15 janvier au 15 juin. De plus, la direction des courants variait selon l’époque, le jour, le mois.

 

carte de rapides

les rapides en amont et en aval de Khemmarat

 

En mars 1894, les deux officiers vont se séparer pour se retrouver 9 mois plus tard.

 

Simon va redescendre sur Khône et Le Vay avec le Massie va poursuivre l’aventure et affronter en amont de Kemarat, de nouveaux rapides,

 

cataract 01

 

dont les sérieux Keng Nouang et Keng Sa sur près de 50 km.

 

Le Vay arrive à franchir Keng Nouang, mais doit renoncer devant Keng Sa.

 

Le Vay décés

 

Il devra attendre jusqu’au début  août pour avoir suffisamment d’eau et franchir les autres rapides et enfin apprécier le paisible bief de près de « 545 km de long, qui commence à une cinquantaine de km en amont de Savannaket pour se terminer à 40 km en amont de Vientiane » qu’il va atteindre le 25 août.

 

CycleTouringRouteVientianeSavannakhet-557x599.jpg

 

Peu après, le 5 septembre, Simon avait réussi à transborder La Grandière au-dessus des chutes de Khône, avait échoué à franchir le Ya Peut en octobre à cause des eaux trop hautes, pour réussir à franchir les Kemarat en novembre, rejoindre le Massie à Nakhon Panom,

 

NAKHON.jpg

 

venu à sa rencontre, pour remonter tous les deux jusqu’à Vientiane et y accoster le 10 décembre 1894.

 

Mais le destin des deux canonnières n’allaient pas s’arrêter là, à Vientiane, en cette fin d’année 1894, d’autres aventures les attendaient.

 

------------------------------------------------------------------------

 

*Cf. A.168, ** Cf. A.169, *** Cf. A.171

 

****(Cf. notre article « Le traité de 1893 » : http://www.alainbernardenthailande.com/article-24-les-relations-franco-thaies-le-traite-de-1893-66280285.html)

 

***** Note p. 107. En1869, le lieutenant de vaisseau Morin d’Arfeuille

 

Morin d'ar

 

et le capitaine de vaisseau Delaporte en radeau ; 

 

RADEAUX-02.jpg

Deux voyageurs le docteur Harmand en 1877 et le docteur Neiss en 1883 et  le commerçant Gauthier en 1888.

 

 

Cartefluviale

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15 janvier 2015 4 15 /01 /janvier /2015 04:02

titre.jpgNous avons déjà fort longuement parlé de la romanisation du thaï (1), citant d’abondance le roi Rama VI alias Vajiravudh, pour nous contenter, ici,  de rappeler en guise d’introduction les conclusions du monarque dans un article publié dans le journal de la Siam Society (2) ironisant (peut-être) courtoisement à la fois sur ses compatriotes et sur les diverses propositions de romanisation déjà discutées la docte revue  (3) :


« Je voudrais répondre à une question, est-ce que le système proposé est destiné aux chercheurs,


tournesol.jpg

 

aux touristes

 

Dumollet.jpg

et aux globe-trotters

 

globeu.jpg

 

ou aux résidents européens ?

 

 ---------.jpg

S’il est destiné aux chercheurs, le système devrait à mon avis autant que possible être fondé sur le système Hunterian afin de les aider dans leur travail de recherche de l’étymologie et des dérivations.

 

full-hunter_tcm7-92838.jpg

 

S’il est destiné  aux résidents européens, alors il faudrait y qu’il y ait au moins trois tableaux distincts tant pour la phonétique que pour l’orthographe, l’un pour les résidents de Bangkok, l’autre pour les résidents des régions du nord et un troisième pour la péninsule malaise, à moins qu'ils ne préfèrent adopter le tableau des lettrés, qui conviendrait à l’ensemble du Siam.

 

Si ce sont les touristes et les globe-trotters qui sont concernés, alors je suis fortement enclin à leur donner le fameux conseil de Mr Punch à ceux qui sont sur le point de se marier : n’en faites rien ! »

 

***

Toutefois, on peut noter que le système élaboré par le roi Vajiravudh, est toujours en vigueur dans un domaine restreint, à savoir la « transcription du palais » qui rend tout simplement hommage à l’étymologie en donnant aux consonnes ayant un son similaire une transcription différente selon leur origine thaï, pali ou sanscrit.


Il s’appelle วชิราวุธ, nom systématiquement transcrit Vajiravudh. La transcription officielle de l’académie royale serait Wachirawut. N’entrons pas dans le détail mais la consonne finale ธ qui en position finale dans une syllabe se prononce « t » et en position médiane « » suivi d’une expiration (« th ») est délibérément transcrite par le monarque « dh », elle est d’origine sanscrit, rien à voir avec un « t » ordinaire ! Ceux qui parlent peu que peu le thaï savent d’ailleurs qu’à l’oreille la différence entre le son « » et le son « t » n’est pas toujours évidente.


Son successeur, ประชาธิปก Prachathipok selon la transcription officielle devient en transcription du palais Prajadhipok. อานันทมหิดล son successeur, Ananda Mahidol en transcription royale serait selon le RTGS Anantha Mahidon. Son successeur enfin, le roi Rama IX se nomme ภูมิพลอดุลยเดช. La transcription officielle conforme à la prononciation serait Phumiphon-adunyadet mais le roi a lui-même choisi, suivant les instructions de son oncle, la transcription Bhumibol Adulyadej qui peut sembler incohérente en première analyse (mais en première analyse seulement) si l’on sait que le son « bh » n’existe pas en thaï, que la lettre « » en position finale dans la syllabe se prononce « » et que la lettre « j » en position finale dans la syllabe se prononce « ». Même observation pour ceux qui connaissent un peu le thaï, la différence à l’oreille entre le son « b » et le son « » est souvent difficile à faire surtout lorsqu’en position finale dans la syllabe, sa prononciation est à moitié avalée : le ครับ khrap de courtoisie qui doit terminer chacune de nos phrases (pour les hommes) est parfois transcrit (notamment dans des méthodes anglophones) « khrab ».


Restons-en là de cette très érudite translitération : En fonction de leur origine, le monarque transcrit des consonnes qui représente le même son de façon différente, ainsi un ฆ « kh » sanscrit et rarissime deviendra « gh », un autre plus ou moins obsolète ฅ devient « q » un ฌ « j » tout aussi sanscrit et tout aussi rarissime deviendra « jh » et un ษ « s » également sanscrit mais plus fréquent deviendra « sh » (15).


Une dernière observation sous forme d’ailleurs de question, cette romanisation royale ne semble pas pouvoir s’appliquer au commun des mortels. L’épouse de l’un d’entre nous répond au nom de famille de ภูสีไม้ transcrit sur son passeport Phusimai mais la translitération royale donnerait Bhusimai ? Je me garderai de l’utiliser.


***

Le roi a eu le mérite, dans la citation que nous donnons en tête de cet article, de poser une bonne question, chacun sachant ou devant savoir que le meilleur moyen de répondre intelligemment à une question, c’est d’abord de la poser intelligemment et c’est ce qu’il a fait, beaucoup mieux que les signataires des très érudits articles du journal de la Siam society.


SSS.jpg

 

Pourquoi faire ?


Pour les vrais érudits, il est probable qu’ ils savent lire le thaï et une romanisation ne s’impose pas. Et ils connaissent éventuellement le système Hunterian qui n’est pas du niveau d’un B.A.-BA. Mais ils disposent des deux systèmes académiques, norme ISO

 

Consonnes

Consonnes

 

voyelles

Voyelles

 

diacritiques-

Signes diacritiques

 

chiffres

Signes de ponctuation et chiffres

 

ou la phonétique internationale.

 

API

Pour les nécessités géographiques, cartes routières, panneaux de signalisation, il existe le RTGS qui est largement suffisant, la tonalité selon laquelle doit se prononcer le nom de la ville ou son étymologie n’ayant strictement aucune importance.

 

RTGS

 

Il en est de même pour les documents administratifs bilingues, passeports par exemple.


Pour les besoins du palais, la transcription royale de Rama VI est plus élaborée, payant sa dette à l’étymologie (mais pas aux tonalités) et parfaitement adaptée aux rapports internationaux. Il ne viendrait à personne l’idée d’appeler notre roi autrement que S.M. Bhumibol Adulyadej !

Et pour les touristes et les globe-trotters, le conseil royal est toujours d’actualité !

A ces systèmes de translitération, et pour être complet, le professeur Carral en analyse un cinquième dans sa thèse, celui des karaokés, un aspect comme un autre de la vie en Thaïlande. Il nous semble pour l’avoir un peu pratiqué, qu’il est le plus souvent aberrant et ne peut être d’aucun secours, sauf à avoir quelques connaissances élémentaires de la langue parlée.

                                               _____________________________


Bref, rien de bien nouveau sous le soleil du Siam, que depuis la première description de la langue siamoise par La Loubère (4),

 

La-Loubere.jpg

 

où tous les érudits -qui se sont intéressés à la langue, auteurs de grammaires ou de dictionnaires- ont cherché à reproduire à l’aide de nos caractères romains les éléments essentiels de la langue siamoise en sus du son des consonnes et du son des voyelles, la tonalité de la syllabe et la longueur de la voyelle (5).


On discutera encore longtemps sur le meilleur mode de noter en lettres latines les mots de la langue thaïe, indispensable pour faciliter aux apprenants l'acquisition des premiers éléments de la langue.

 

La romanisation officielle (Royal Thai General Système RTGS) dont nous avons longuement parlé (1) est un pis-aller mais toutefois indispensable pour les retranscriptions des noms de lieux même si elle est respectée de façon aléatoire. Elle est utilisée (et apparemment bien respectée) dans la transcription des noms propres sur les passeports en particulier. Elle a au moins le mérite de n’utiliser que les lettres de notre alphabet en évitant les diacritiques et autres signes cabalistiques. Les deux méthodes d’apprentissage (française et anglaise) les plus répandues n’ont rien inventé par rapport à la translitération de Monseigneur Pallegoix (6).

 
Pallegoix.jpg 

 

Les méthodes purement scientifiques, l’alphabet phonétique international est un outil pour spécialistes, la norme ISO 11940 (7) est inutilisable au quotidien (8). Elle est un outil à utiliser dans un contexte purement académique qui dénature totalement la physionomie et l’orthographe de la langue tout en étant d’une complexité extrême. Elle a une forme simplifiée, la norme ISO 11940-2, qui se rapproche beaucoup de la norme officielle de l’académie royale RTGS.

 

***

 

Il nous faut bien dire quelques mots sur une tentation perverse, celle d’un changement pur et simple d’alphabet ! Pour éviter tout malentendu, il n’a jamais été dans les pensées de nos érudits de substituer l'alphabet latin à celui de Rama Kamhaeng mais simplement d'établir une orthographe rationnelle pour les noms propres.

 

La tentation a pourtant existé et existe peut-être encore.

 

L’idée récurrente de la suprématie de l’écriture latine est un héritage de la colonisation qui voyait dans l’emploi des lettres latines le signe d’une civilisation supérieure.


civilisation.jpg

 

Pourquoi pas d’ailleurs l’alphabet grec, l’alphabet cyrillique, l’alphabet arabe, l’alphabet gothique ou l’alphabet étrusque ?


alphabet-etrusque.jpg

 

Les autorités coloniales françaises (auxquelles les Siamois ont échappé) l’ont mise en avant dans les pays antérieurement soumis à la souveraineté siamoise, le Cambodge et dans une moindre mesure le Laos. Au Cambodge, dont la langue n’est pas tonale, on critiquait la complexité de son alphabet (laquelle est toute relative).

 

L’érudit français, Louis Finot

 

FINOT.jpg

 

avait déjà proposé une romanisation du cambodgien (9). Son système est probablement tout aussi compliqué que l’alphabet cambodgien mais présentait (pour lui) l’avantage d’utiliser notre alphabet. Quarante ans plus tard, le gouverneur français du Cambodge (de 1942 à 1945) est un dénommé Hoeffel qui semble n’avoir laissé aucune trace dans l’histoire. En 1943, le gouvernement royal du Cambodge et lui-même croient devoir se lancer dans la romanisation de l’alphabet khmer selon un système conçu par Georges Coedés


img-6-George-Coedes-1930.jpg

 

alors directeur de l’Ecole Française d’Extrême-Orient. Cette opération mercenaire n’ajoute rien à la gloire de Coedés. Le Ministère de l'éducation était chargé de sa mise en œuvre.


Il aurait alors déclaré que la romanisation engendrerait le progrès dans le domaine de la littérature et des arts cambodgiens en général. On se demande pourquoi et comment ?  Et d’ajouter que le progrès du Cambodge l’exigeait. C’est évident, non ?

 

Coedés imagina donc un  alphabet romanisé cambodgien composé de 26 lettres et d’une série de signes diacritiques pour les voyelles courtes et longues, en empruntant quelques signes de ponctuation au français. Un journal local, Kambuja utilisa partiellement ce système d'écriture de septembre 1943 jusqu’au début de 1945, couvrant  de caractères romanisés un dixième de ses pages avec des nouvelles de l'étranger, des publicités locales et les avis du gouvernement.

 

Mais, et c’est une évidence, une grande partie de la population y était hostile, lettrés ou même illettrés, chefs religieux ou militants nationalistes hostiles à la présence française.  C’était tout simplement pure provocation. L’occupation japonaise en 1945 s’empressa de faire disparaître toute trace de ce système et les Japonais ne semblent pas avoir voulu « nipponisé » la langue.

 

Lorsque la France reprit le contrôle du Cambodge, elle ne relança pas ces tentatives. Le Laos y échappa de peu, probablement parce que Coedès ne pouvait être à la fois au four et au moulin ! (10). Il est permis de se demander si, dans les années 43-45, il n’y avait pas en Indochine française des problèmes plus sérieux que de romaniser le cambodgien ?

 

petain.jpg

 

***

 

L’exemple justificatif choisi par les partisans de cette romanisation était un fort mauvais exemple, le pire peut-être, celui du vietnamien.

Le vietnamien est une langue à six tons (le thaï n’en a que cinq et le cambodgien n’en a aucun). Lors de son évangélisation, il existait bien une écriture mais qui utilisait les idéogrammes chinois. L’apprentissage de ces caractères nous dit Lunet de la Jonquières qui a étudié le chinois à l’école des langues orientales nécessite « trois à quatre ans d’études journalières pour apprendre les quatre mille caractères qui constituent le premier bagage littéraire d’un étudiant » (11).

 

Les premiers missionnaires portugais venus évangéliser la péninsule y ont appris la langue et  cherché à la romaniser. C’est le père Alexandre de Rhodes,

 

Alexandre de Rhodes 6

 

un jésuite d’Avignon (12) qui eut le mérite au XVIIème de formaliser cette romanisation, un système appelé le « Quoc Ngu » amélioré ensuite par les érudits locaux, notamment  Nguyen Van Vinh


240px-Nguyễn Văn Vĩnh

 

qui l’a un peu dépoussiéré, système toujours en vigueur, utilisant l’alphabet romain et cinq signes de tonalité. La question de la paternité réelle du système est actuellement discutée (13), laissons le à l’actif du R.P. de Rhodes, les nationalistes et les communistes lui reconnaissent le mérite d’avoir permis aux masses laborieuses de pouvoir accéder à la lecture et au savoir.

Or, le personnel administratif des français au Cambodge et au Laos était souvent d’origine vietnamienne, savait lire et écrire le Quoc Ngu 

 

Quoc ngu 10 2

 

et avait évidemment la flemme de s’intéresser à la langue vernaculaire locale d’où l’idée insidieuse de romaniser ces deux langues comme la leur !


Comparons ce qui est comparable, l’écriture traditionnelle vietnamienne était inaccessible au plus grand nombre et la nécessité d’une écriture vernaculaire s’imposait ce qui ne fut jamais le cas au Siam(14).

 

dictionnaire4a

 

***

L'écriture thaïe a ou aurait été créée de toutes pièces en 1283 par le Roi Rama Kamhaeng en adaptant l'écriture brâhmi  venue de l'Inde, par l'intermédiaire du khmer (Cambodge) et du mon (Birmanie).

 

Rakhamheang-Stele.jpg

 

 

Les premiers inventeurs de l’écriture thaïe n’ont pas agi au hasard. Ils ont créé, et bien créé, un alphabet correspondant aux structures propres à leur langue. Il s’agissait probablement d’érudits de très haut niveau connaissant parfaitement les différents systèmes d’écriture, sanscrit-pali évidemment, indien, chinois, sémite, arabe et gréco-latin. L’alphabet ne porte pas la trace d’une longue évolution, pénible et embarrassée, du figuratif ou de l’idéographique vers l’alphabétique. Il est issu au moins indirectement de l’alphabet sanscrit, le Devanagari, l’écriture des Dieux, l’écriture sacrée de l’Inde Brahmanique, l’écriture de la cité divine.

 

Deva.jpg

 

S’il est, disent les linguistes, une loi qui veut que toute écriture alphabétique dérive d’une écriture idéographique, il est en tous cas certain que l’alphabet thaï n’a gardé aucune trace de cette origine.


Existe-t-il dans l’histoire du monde un système d’écriture créé méthodiquement, scientifiquement et ab nihilo ? Il y a une certitude, l’alphabet latin n’est pas adapté à une langue monosyllabique à tons. C’est certainement de façon délibérée que les inventeurs de l’écriture ne l’ont pas utilisé, pas plus que les idéogrammes chinois.


Il semble donc de toute évidence que la meilleure façon de transcrire la langue thaïe par l'écriture, reste l'écriture thaïe.


 Elle est même un instrument magnifique pour cela. La construction quasi mathématique des syllabes à partir des 44 consonnes de l’alphabet et des 32 voyelles à l’aide de 4 signes diacritiques de tonalité et de quelques autres diacritiques permet tout simplement de retranscrire tous les mots de la langue avec ses deux paramètres essentiels, l’une des cinq tonalités et la longueur des voyelles. Le matériel phonétique est parfaitement adapté et approprié.


Mais comme le fait pertinemment remarquer le professeur Carral (8) le thaï, comme le français, paye son tribut à l’étymologie, cette construction est compliquée du fait que certaines consonnes on plusieurs formes traduisant une origine sanscrit, pali ou khmer, que certaines voyelles ne sont pas écrites (probablement par soucis d’économie dans l’épigraphie ?). Néanmoins l’étude de l’écriture thaïe ne présente aucune des difficultés de celle des idéogrammes chinois. Comme le fait remarquer Lunet de la Jonquières (11) « quelques jours de travail suffisent pour en comprendre le mécanisme et un ou deux mois pour déchiffrer passablement les imprimés et les manuscrits soignés ».

 

Lunet-de-la-J

 

Ceux qui connaissent l’écriture ne le contrediront certainement pas.

 

 

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Notes 

(1) Notre article A 91 « La romanisation du thaï »


(2) « Note on the proposed system for the transliteration of the siamese words »m volu;e 10.4 de 1913.


(3) « The romanizing of Siamese » par Oscar Frankfurter (numéro 4.2 de 1907). (Cet érudit allemand, ami du prince Damrong,  est l’auteur de  « Elements of Siamese grammar » publié à Bangkok en 1900). Suivit en 1912 (volume 9.3) « Method for romanizing siamese » par Petithuguenin, un érudit français que nous avons rencontré à diverses reprises.  Après l’article du monarque susvisé, le bulletin de la Siam society nous livre un nouvel article de Frankfurter en 1913 (volume 10.4) « Proposed system for the transliteration of siamese words » et dans le même numéro d’un autre du souverain « Note on the proposed system for the transliteration of the siamese words » que nous venons de citer.


(4) La Loubère «  Du royaume de Siam » à Paris, 1690. La description qu’en fait le père Tachard, qui ne l’a manifestement pas étudié, est pitoyable.


Tachard.jpg

 

(5) Voir nos deux articles A.58 « Les premières grammaires de la langue thaïe. (1ère et 2ème Partie) ».


(6) « Introduction au thaï », Assimil par G. Butori, 1990 (ISBN 2 7005 0155 1)

 

ASSIMIL.jpg

et les trois volumes de la méthode de Benjawan Poomsan Becker : « Thai for beginers »,1995 (ISBN 1 521 003), « Thai for intermediate learners », 1998 (ISBN 1 887 521 01 1) et « Thai for advanced readers », 2000 (ISBN 1 887 521 03 8).


thai-for-beginners.jpg

 

(7) http://www.iso.org/iso/catalogue_detail?csnumber=20574 « transliteration of thai ».


(8) Nous ne pouvons faire mieux que de renvoyer le lecteur à la thèse en sciences du langage du professeur Carral qui fait un point en tous points remarquables à ce sujet : « L’écriture dans l’espace urbain à Bangkok. Supports et alphabets ». (Université Paris 5 - René DESCARTES - Ecole doctorale « Education,  communications et Sociétés » Département de Sciences du langage - Faculté des Sciences Humaines et Sociales - 45 rue des Saints Pères, 75270 Paris cedex 06). La thèse est accessible sur Internet sur le site :

http://thammasat.academia.edu/FredericCarral

 

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(9) « Notre transcription du cambodgien » in Bulletin de l’école française d’extrême orient, tome 2 de 1902.


(10) Sur cette éphémère romanisation du Cambodgien, voir « Français et japonais en Indochine, 1940 – 1945 » par  Chizuru Namba, édition Khartala, 2012 et « Creating Laos, the making of a Laos space beetween Indochina and Siam, 1860 – 1945 » par Soren Ivarson, 2008, ainsi que deux très beaux articles signés Jean-Michel Filippi « Une romanisation avortée » in :

http://kampotmuseum.wordpress.com/tag/romanisation-du-khmer/

http://kampotmuseum.wordpress.com//?s=romanisation&search=Go


Cette prestation de Georges Coedès effectuée au moins indirectement pour le gouvernement de Vichy est soigneusement occultée dans toutes ses biographies  (par exemple celle de l’Ecole Française d’extrême orient : sur son site

http://www.efeo.fr/biographies/notices/codes.htm) et plus encore sur la liste de ses travaux. D’après les sources ci-dessus, il aurait utilisé d’abondance et plus encore le travail de Finot ? (note 9).


(11) Préface de son « Dictionnaire français-siamois » de 1904.

 

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(12) Ce jésuite d’Avignon nous est bien connu. Issu d’une famille de juifs espagnols convertis et réfugiés chez le Pape lors des persécutions d’Isabelle, son père était originaire de Rhodia (d’où son patronyme), aujourd’hui Rosas en Espagne ou plutôt Rosés en Catalogne, et sa mère une tolédane. Voir l’article de Michel Barnouin « La parenté vauclusienne d’Alexandre de Rhodes – 1593 – 1660 » in Mémoires de l’Académie de Vaucluse, 1995.

 

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(13) Voir « Le Portugal et la romanisation de la langue vietnamienne. Faut – il réécrire l'histoire ? », Article de Roland Jacques In  Revue française d'histoire d'outre-mer, tome 85, n°318, 1er trimestre 1998. pp. 21-54.


(14) Selon un ami Vietnamien, il y aurait probablement encore une centaine de personnes érudites au Vietnam capables de lire les anciens idéogrammes,

 

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probablement autant que d’Egyptiens capable de lire les idéogrammes de Ramsès II.

 

 

(15) Les deux articles que le roi a consacrés à la romanisation sont accessibles sur le site de la Siam society :

http://www.siamese-heritage.org/jsspdf/1911/JSS_009_4b_KingVajiravudh_RomanisationOfSiameseWords.pdf 

http://www.siamese-heritage.org/jsspdf/1911/JSS_010_4c_KingVajiravudh_NotesOnProposedSystemForTransliteration.pdf 

 

 

tour de babel

 

 

 

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11 janvier 2015 7 11 /01 /janvier /2015 04:02

 vue-aerienne.jpg3. Vaincre les chutes de Khône (1890-1893).


Nous poursuivons notre lecture  « (D)es grands pionniers du Mékong. Une cinquantaine d’années d’aventures. (1884-1935) » de Luc Lacroze. (L’Harmattan, 1996.) Les deux articles précédents avaient raconté la première expédition française du Mékong (1866-1868) et les aventures des pionniers dans les rapides cambodgiens entre 1884 et 1889. (Cf. les articles A.168 et A.169)


Rappel.  

Alors que la France coloniale vient de créer la Cochinchine française en 1862, puis le protectorat français sur le Cambodge en 1863, la première expédition française de Doudart de Lagrée/Francis Garnier

 

Doudard$                                             Garnier

 

se voit confier en juin 1866, la mission d’étudier la navigabilité du Mékong pour les bateaux à vapeur et la possibilité d’y établir une nouvelle voie commerciale. S’il est facile de rejoindre Kratié (au sud-est du Cambode)

 

KRATIE.jpg

 

de Saïgon en bateau à vapeur, très vite, l’expédition va devoir affronter les rapides de Sambor,

 

rapiude-de-sambor.jpg

 

puis ceux des Prépatang,  pour constater un mois après le début de l’expédition, dès les chutes de Khône, qu’un bateau à vapeur  ne pouvait pas passer, et de reconnaître l’impossibilité d’établir une ligne commerciale sur le Mékong,

Et pourtant, l’expédition poursuivra son aventure pour tenter de découvrir si le Fleuve rouge

 

fleuve rouge


n’était pas finalement la voie recherchée pour commercer avec la Chine.

 

 Fleuve rouge 02

Carte du pays entre haut Mékong et fleuve rouge

 

L’expédition échouera sur le premier rapide après Yuen Kiang (en novembre 1867) mais apprendra que plus loin, le fleuve rouge était navigable de Man Hao à la mer, et devenait ainsi une alternative au Mékong.

 

MANAO.jpg

Carte de l'exploration du fleuve rouge par le Forézien Jean Dupuis en 1871


L’expédition prit alors le chemin du retour. Doudart de Lagrée décédera le 12 mars 1868. L’expédition reviendra en descendant le Yang Tsé Kiang  jusqu’à Shanghaï, pour rallier Saïgon en juin 1868.


Elle était partie depuis 2 ans et avait parcouru 8.800 km.


La conséquence sera que le Mékong restera oublié jusqu’en 1884-1885, soit pendant une quinzaine d’années, jusqu’à l’expédition du lieutenant de vaisseau Campion


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en août 1884, et celle de Réveillère / Fésigny en mai 1885.


Entretemps, Dupuis  était le premier marchand européen à remonter le fleuve rouge en jonques de Hanoï en janvier 1873, à Lao Kaï le 20 février, et à Man Hao, le 4 mars 1873. Il redescendra le fleuve avec du cuivre et de l’étain pour être de retour à Hanoï le 30 avril 1873. De même le lieutenant de vaisseau Kergaradec, consul à Hanoï,

 

Kerkaradec.jpg

 

confirmera par deux fois la navigabilité du fleuve rouge (en canot à moteur en 1876, en 25 jours de Hanoï à Lao Khaï, et en 1877, avec deux barques légères de Hanoï à Man Hao), en notant la nécessité de travaux pour franchir une trentaine de rapides entre Yen Baï et Lao Kaï.


Le contexte changera en 1883, avec l’expédition du capitaine de frégate Rivière qui occupera le delta, et le 25 août 1883 avec le traité qui plaçait le Tonkin sous protectorat français.


De 1884 à 1889  allaient reprendre l’exploration des rapides cambodgiens. (Sambor, de Préapatang, et ceux, terribles, de Khône. (Notre article A.169)

  • Le 3 août 1884, le  lieutenant de vaisseau Campion, navigue avec  l’aviso « L’Alouette »,  de Samboc à Sambor. (Sambor est le dernier poste occupé par les Français (voir la carte ci-dessus)
  • alors qu’en amont, un gouverneur siamois réside à Stung Treng

Steung.jpg

...actuellement au Cambodge

 

 

  • Le gouverneur donnera une dimension politique à cet événement, le présentant comme une mise-en-garde adressée aux rois du Cambodge et de Siam.

 

  • En mai 1885, le lieutenant de vaisseau de Fésigny, avec la canonnière « La Sagaie» effectue des relevés des rapides de Sambor et des Préapatang.

la-saguai.jpg

 

  • Le 7 septembre 1885, le commandant Réveillère rejoint Fésigny à Kratié avec son torpilleur 44. Ils repartent de concert et franchissent Sambor avec facilité ; mais la Sagaie échoue le lendemain au début des Préapatang, alors que le torpilleur peut passer, non sans difficulté.  Il poursuit la remontée, franchit la « frontière » et atteint Stung Treng. (Poste frontière siamois) Réveillère veut alors prouver que les Préapatang peuvent être franchis par des navires moins puissants que son Torpilleur.

 

  • Le 16 juillet 1886,  le commandant Réveillère franchissait de nouveau les rapides des Préapatang, avec deux chaloupes pour atteindre Stung Treng.

de Samboc a Strung

      De Samboc à Stung Treng

 

  • Le 16 août 1887,  Fésigny avec deux chaloupes, la Mouette et le Doc Phuca, atteint de nouveau Stung Treng, et met 3 jours pour arriver le 28 août 1887 au pied des chutes de Khône. 


De-Strung-a-Khone.jpg

 

  • (Au sud de l’île de Sdam, sur la côte ouest de l’île de Khône, située au pied des chutes de Sompanit et de Salaphé)


chutes-de-sompamit.jpg


  •  Il constate qu’elles sont infranchissables.


Mekond-sud-des-chutes.jpg

Le Mékong en aval des chutes

 

 

  • LA SOLUTION.

Mais Fésigny voit la solution. Un chemin de 2,5 km longe l’île et arrive au village de Khône, situé au-dessus des chutes. Il suffirait de transborder les marchandises sur ces 2,5 km. Mais encore fallait-il apporter la preuve avec des bateaux pouvant embarquer 200 ou 300 tonnes de marchandises pour espérer mettre en place une ligne régulière. Il faudra attendre deux ans,

 

 

transbordement.jpg

 

  • Au mois d’août 1889, le lieutenant de vaisseau Heurtel accomplit « l’exploit ». et rejoint Stung Treng le 24 août, avec l’aviso l’Alouette (50 m de long) avec lequel en 1884 Campion avait remonté les rapides de Sambor. (Retour le 31 août à Phnom Penh).

 

  • Du 2 au 9 septembre 1889, le lieutenant Heurtel, à peine arrivé, repart pour une nouvelle expédition politique et « commerciale »,  avec son Aviso, accompagné du résident supérieur de Verneville et du directeur des Messageries, à bord du Cantonnais (Un bâtiment de 42 m qui appartenait aux Messageries).

 

La petite chaloupe des Messageries, la Mouette, que Fésigny avait amené jusqu’aux chutes de Khône en 1887,

rapides-de-khone.jpg

Localisation 13° 56'53'' N  - 105 ° 56' 26 '' E

      à l'extrème sud du Laos :

 

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se joindra à l’expédition.  Heurtel laisse l’Aviso à Ca Toc (Koh Toc), et prend le commandement du Cantonnais, plus maniable et avec moins de tirant d’eau, pour arriver avec la Mouette à Stung Treng le 5 septembre ; obtenir deux guides et mouiller le 6 au matin devant Ban Sadam. Les illustres voyageurs s’embarqueront alors sur la chaloupe la Mouette pour contourner par le sud l’île de Sdam et de Khône et accoster sur une petite plage de la baie que Fésigny avait reconnue en 1887 et se rendre à pied jusqu’à la chute de Somphanit. « C’était féérique ». Le soir même ils passaient la nuit à Stung Treng

 

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et le 9 septembre, ils étaient de retour à Phnom Penh.

Et le directeur d’exploitation des Messageries Blanchet pouvait déclarer le 11 novembre 1889, à Paris, devant la Société de géographie commerciale,  que l’expédition du Cantonnais et de la Mouette avaient ouvert le Laos au commerce français, et que sa Compagnie avait décidé de créer dès la fin de 1890, un service régulier à vapeur entre Phnom Penh et Stung Treng.


Bref, à la fin de 1889, l’exploration du Mékong avait peu évolué depuis la 1ère expédition de Doudart de Lagrée / Garnier qui buttait fin juillet sur les rapides de Khône

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Photo d'époque

 

et en janvier 1867 apprenaient par Delaporte qu’en amont d’autres chutes, les chutes de Kemarat

 

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Actuellement amphoe à l'extrème nord de la province d'Ubonrachathani

 

n’étaient accessibles qu’en pirogue, et encore après 15 jours d’efforts.


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Mais les proclamations, les récits, les ambitions politiques, coloniales, les intérêts financiers et commerciaux, l’esprit d’aventure, l’arrivée de nouveaux pionniers  vont relancer l’histoire du Mékong, des espoirs, des nouvelles tentatives, des nouveaux projets, « l’épopée ».


Et pour commencer, le projet de vaincre enfin les chutes de Khône.


                                      _____________________________

 

3. Vaincre les chutes de Khône. ( 1890-1893) 

 

 

 

 

Il ne faut pas oublier que ces explorations du Mékong se font sur fond de rivalité entre la France et le Siam à propos des pays laotiens, surtout depuis que la France  avait obtenu le Protectorat sur l’Annam le 6 juin 1884. Notre article 135 intitulé La politique étrangère du roi Chulalongkorn retrace cette lutte, qui depuis les incursions des Hôs au Tonkin et au nord-Laos en 1885 devait aboutir au traité de 1893, dans lequel  le Gouvernement siamois renonçait à toute prétention sur l’ensemble des territoires de la rive gauche du Mékong et sur les îles du fleuve  et ordonnait l’’évacuation des postes siamois établis sur la rive gauche du Mékong. (Cf. Extrait en note*) 

  • Les ambitions de Camille Gauthier (ch.9) et les tribulations du docteur Mougeot. (Ch.10)

L’expédition du Cantonnais et de la Mouette de 1889 était loin d’avoir ouvert le Laos au commerce français,  malgré le récit de voyage de 1889 du négociant Camille Gauthier qui avait descendu le Mékong de Luang Prabang à Phnom Penh en radeau (du 9 décembre 1887 au 30 janvier 1888).

 

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Certes le récit de Gauthier était un plaidoyer pour l’établissement d’un service de navigation à vapeur sur le Mékong laotien, mais il ne cachait pas les difficultés des rapides surtout entre Luang Prabang et Vientiane (entre autres, le Keng Luang que Francis Garnier avait déjà signalé). Il passait très rapidement sur les rapides de Kemarat et constatait, lui aussi, qu’il fallait contourner les  chutes de Khône, soit par un canal, soit par une voie ferrée.

Le récit de Gauthier avait eu pour but d’obtenir un contrat et une subvention pour un service de navigation de sept mois par an de Khône à Kemarat et un service sans interruption de Kemarat à Vientiane. Le gouverneur général Richaud, par une lettre du 13 décembre 1888, lui signifiait son refus.

  • C’est alors que va entrer en scène les aventures du docteur Mougeot dans les chutes de Khône entre 1890 et 1893.

 

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Le docteur est une personnalité. Certes, il a son cabinet de consultations à Saïgon, mais il est aussi président d’une société savante, « La Société des Etudes Indochinoises de Saïgon » (la SEIS), et grand propriétaire terrien (il possède avec Pelletier, Koh Lonheu, la plus grande des Iles du Mékong cambodgien (40 000 ha)), et il est l’un de six élus français au Conseil colonial.

 

 

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  • Le 26 février 1890, le docteur Mougeot annonce à la SEIS, la découverte d’une passe qui permet de franchir les chutes de Khône. (Au long de l’île Sadam)

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Son rapport de 32 pages de mars 1890  relate les circonstances de l’exploit qu’il a accompli avec son associé Pelletier,  et propose les hypothèses qui peuvent expliquer pourquoi cela n’a pu se faire auparavant. La SEIS vote à l’unanimité de donner à la passe le nom de Pelletier-Mougeot.

La querelle Villemereuil-Mougeot.

Mais le lieutenant de Villemereuil,

 

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un officier de marine à la retraite, va «  réclamer la priorité de la découverte de la passe pour Doudart de Lagrée ». Il en apportera la preuve en le citant. Mougeot en contestera le bien-fondé. La querelle était lancée, via revues et journaux, comme la « Revue française », « Géographie », « le Cochinchinois », quotidien de Saïgon, bulletin de la SEIS, etc., chacun échangeant argument contre argument, pendant presque un an. Mais Mougeot s’étonnera à juste titre, pourquoi depuis le voyage de  Doudart de Lagrée de 1866 aucun explorateur n’avait remonté cette passe ! Il fut peiné  d’être pris pour un imposteur.


Les 3 tentatives de l’enseigne Guissez avec l’Argus de 1890, 1891 et 1892 pour essayer de franchir les rapides de Khône.


Toutefois, le docteur Mougeot ne renoncera pas, comme nous le verrons. Il a reçu néanmoins des félicitations du lieutenant-gouverneur de Cochinchine et de Le Myre de Viliers un ancien gouverneur etancien résident général à Madagascar devenu député.

 

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Il aura même un soutien indirect de Pavie,


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qui après avoir été nommé ministre de France à Bangkok le 20 décembre 1889, est de nouveau au Laos et entreprend la descente du Mékong de Luang Prabang en mai 1890 pour arriver à Saïgon le 28 août 1890 et d’être reçu avec beaucoup d’égard par le gouverneur général Piquet. Il peut lui raconter son périple : ses émotions au passage du rapide du Keng Luong avec trois embarcations qui se retournent, comment il a évité les Kemarat en prenant la piste ; mais surtout pour notre histoire, comment il a passé les chutes de Khône par la passe de gauche (la passe Pelletier-Mougeot ?)  avec ses pirogues et trois barques de 25 m qui appartenaient à des Chinois, confirmant par la même qu’une chaloupe à vapeur pourrait passer, après des travaux d’élagage et de déblaiement des roches.

 

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La voix de Pavie alliée aux demandes incessantes du Dr Mougeot ont sûrement joué, de guerre lasse, leur rôle dans la décision du gouverneur général Piquet de décider enfin l’envoi en reconnaissance d’une petit canonnière l’Argus, avec pour mission d’étudier la possibilité de franchissement de la passe Pelletier-Mougeot  par un bateau à moteur. Il crée même une Commission chargée de proposer les mesures à prendre à partir des comptes rendus effectués. Mais nous allons constater trois tentatives et trois échecs sur trois ans.

  • La 1ère tentative en octobre 1890.

L’Argus, sous le commandement de l’enseigne de vaisseau Guissez, quitte Saïgon le 28 septembre 1890 ; Le Cantonnais suit le 2 octobre, avec  à son bord le gouverneur général, rejoint après Phnom Penh,  par le résident supérieur. Mais la saison des pluies touche à sa fin, et le Cantonnais, avec un tirant d’eau de 1m 80, passe difficilement Sambor et doit très vite rebrousser chemin. Il débarque au retour à Sambor, Pavie et le Dr Mougeot qui veulent remonter en pirogue jusqu’aux chutes de Khône, pendant que l’Argus poursuit sa mission. 

Au-dessus des Préapatang, Pavie croise des pirogues laotiennes, qui lui remettent une lettre de Guissez. A partit de Stung Treng, Pavie reçoit des marques de déférence du gouverneur siamois et du deuxième mandarin de Bassac qui va l’accompagner jusqu’à Khône.

 

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Par deux collaborateurs de Pavie (l’un Massie venant de l’Argus, l’autre, de Coulgeans,

 

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basé à Stun Treng),  Pavie et le Dr Mougeot sont heureux d’apprendre que l’Argus est au milieu de la passe.

Le 14 octobre, ils débarquent sur la côte de la baie Marguerite, traversent l’île à pied pour aller saluer au village de Khône le premier mandarin siamois et le roi de Bassac et vont pouvoir les rassurer en précisant que la canonnière Argus appartient à la mission « Pavie ».

 

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Le 15 au matin, après 2 heures de pirogue, ils rejoignent l’Argus, échouée sur un banc de sable.

Il n’avait remonté que le quart  des 6/7 km de la passe. 

Il fut décidé que Guissez et L’Argus resteraient sur place pendant les 8 mois de la saison sèche ; Guissez pourrait ainsi nettoyer la passe, déboiser, dérocher, hydrographier.

Pavie, Mougeot et Massie seront de retour à Saïgon le 3 octobre. Le Dr Mougeot revenait avec son optimiste habituel et écrivait : « Monsieur Guissez a une confiance absolue dans le résultat final ; il considère le passage comme certain. »

  • Mais la deuxième tentative sera encore un échec le 23 septembre 1891.

Et pourtant Pavie raconte que pendant la saison sèche « Guissez fit une étude complète de la passe aux basses eaux … Avec les moyens fournis par le gouverneur général, il avait achevé le débroussaillement des berges, dont les arbres, se rejoignant en voute, obstruaient le chemin sur presque tout son parcours. Un artificier, mis à sa disposition par le service de l’artillerie de Saïgon, avait nivelé, sous sa direction, le fonds de rochers au passage, travail qui avait nécessité 350 coups de fulmicoton. Enfin, il avait terminé l’étude hydrographique du fleuve jusqu’à Bassac ». (Dans « Géographies et voyages », Tome II, p. 190, cité en note par Lacroze).


Tout cela pour apprendre que le bateau avait été immobilisé après seulement  ……….. 400 mètres !


On peut deviner la déception, et ce d’autant plus, que la Commission de Sadam remettait le 7 septembre 1891 un rapport défavorable aux thèses du Dr Mougeot pour retenir les conclusions de Dondart de Lagrée de 1866, qui disaient déjà que la passe ne pouvait pas être praticable pour des bateaux à vapeur de faible tonnage, et cela malgré les travaux de Guissez.

  • Toutefois une troisième tentative fut tentée en août 1892 et échoua également.

« Le Progrès de Saïgon, dans son numéro du 13 août 1892, publiait le texte d’un télégramme que le  lieutenant de vaisseau Guissez avait  adressé le 11 août de Sambor au lieutenant-gouverneur de Cochinchine : « Avons pas pu doubler un des rapides les moins violents du chenal, quoique machine à toute vitesse. » Le nouveau gouverneur général  en tira la conclusion que « cet échec montrait qu’il fallait se résoudre à l’installation  dans l’île de Khône du petit chemin de fer pour les transbordements, préconisés par monsieur Gauthier dans son rapport de 1888. »

Mais le docteur Mougeot ne renonça pas.

  • La nouvelle aventure du docteur Mougeot avec la Marthe en 1893.

La troisième tentative et  le nouvel échec n’avaient pas éteint l’énergie et la conviction du Dr Mougeot. Il s’exprima largement (notamment dans un bulletin de la SEIS) pour critiquer la mission Guissez, la Commission de Sadam, le correspondant du Temps … pour finalement annoncer qu’il entreprendrait « lui-même la remontée de la passe sur un bateau à vapeur. »

Mais encore fallait-il trouver un bateau à vapeur. Ce fut là une aventure épique.

Il commença sa quête en essuyant 3 refus : refus du lieutenant-gouverneur pour la location d’une chaloupe ; refus du Commandant de la Marine, et refus des « Messageries »  de lui vendre « La Mouette », la meilleure chaloupe de la Compagnie.

Le Dr Mougeot poursuivit alors sa recherche en Métropole. Il essuya des refus de tous les constructeurs contactés pendant 5 mois jusqu’au mois de mai 1893, avant de se rendre compte qu’ils avaient reçu des « ordres » qui émanaient d’instructions de Saïgon. Il était alors trop tard pour obtenir un bateau pour août. Mais le Dr Mougeot était plein de ressources et  faisait affaire avec l’arsenal de  … Hong-Kong. Il reçut sa chaloupe (14,10m de long, 2,10 de large, avec 0,60 de tirant d’eau, avec 2 moteurs de six CV) le 19 septembre à Saïgon. Il lui donna le prénom de sa femme « Marthe ». Les  essais furent concluants ; encore fallait-il trouver un équipage.

Il trouva  assez facilement le mécanicien, les chauffeurs et les matelots, mais le Dr devait veiller à ce que le timonier ne soit pas envoyé par un « adversaire ». Malheureusement, malgré toute sa perspicacité, il ne put que constater qu’il avait été trompé.

La Marthe quitte Saïgon le 28 septembre avec le Dr, et son frère et très vite ils constatèrent les signes de mauvaise volonté du timonier, des fausses manœuvres, dont une qui aurait déjà pu être fatale dans les rapides du Préapatang et qui ne fut évitée que par la présence d’esprit du frère Mougeot. Entre Stung Treng et Khône, les incidents se multiplièrent, comme celles d’amarres qui lâchent curieusement. La Marthe arrive enfin au pied des chutes de Khône; elle franchit facilement les premiers seuils ; s’amarre pour la nuit et le lendemain, alors que la remontée s’effectuait régulièrement, le timonier, lors d’un seuil avec grand courant,  donna un brusque coup de barre inexplicable, qui heurta un gros arbre ; le moteur de bâbord s’essouffla et s’arrêta ; le second moteur n’était pas assez puissant pour remonter le courant. Il fallut renoncer et redescendre. A Khône-sud, le timonier, deux matelots et un chauffeur désertèrent. Il ne restait plus qu’à ramener la Marthe à Saïgon avec une seule hélice.

 


C’était certes un échec, mais que le Dr Mougeot tenta encore de présenter, dans la presse, son expédition  comme un succès.


Il y confirmait la praticabilité de la passe Pelletier-Mougeot, et il accusait la malhonnêteté de la Commission de Sedam, et la malveillance de la Compagnie des Messageries Fluviales.


Il ne devait avoir tort suggère Lacroze, en s’appuyant sur un courrier du 1er mars 1893 envoyé par Rueff, l’administrateur-délégué des Messageries au sous-secrétaire d’Etat aux colonies, relatant des discussions en cours avec le gouverneur général Lanessan,


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concernant la signature d’une nouvelle concession d’un service de navigation commerciale sur le Haut Mékong.


Le docteur Mougeot sombrera dans l’oubli, pendant que « de nouveaux acteurs, de nouveaux pionniers du Mékong vont en effet faire entendre leur voix et imposer de plus en plus les décisions des bureaux parisiens ». (p. 74) (Les ministères des Affaires étrangères, de la Marine et des Colonies, les milieux « coloniaux », la puissante Compagnie des Messageries Fluviales de Cochinchine aussi présente à Paris qu’à Saïgon.)


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Après le traité de Bangkok du 3 octobre 1893* avec les Siamois, une nouvelle période politique et commerciale allait commencer sur le Mékong.

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Notre article 135 intitulé La politique étrangère du roi Chulalongkorn.


Extrait : 

« Les incursions des Hôs au Tonkin et au nord-Laos en 1885, allaient déclencher un processus. Une expédition militaire thaïe les repousse victorieusement. Pavie, nommé en novembre 1885 vice-consul de Luang Prabang, y voit arriver le général thaï en vainqueur le 10 février 1887. Mais le 7 juin, alors que les troupes thaïes se retiraient, 600 Pavillons noirs attaquaient Luang Prabang.

 

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Pavie avec ses Cambodgiens arrivent à sauver le vieux roi Ong Kham et se réfugient à Packlay le 15 juin 1887.


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Rama V en conclut que le vieux Roi ne pouvant se défendre passait sous son  administration directe et envoie une 2ème expédition pour installer son fils. La France, prévenue, envoie une expédition depuis le Tonkin et propose aux Thaïs, l’envoi réciproque d’un commissaire avec deux topographes.

Pavie est nommé par les deux gouvernements en octobre 1887 avec trois agents thaïs,  pour établir une carte de la région et le tracé des frontières. Mais Pavie, en six mois, va en fait, pacifier un territoire de 87 000 km2, « explorer » la rivière noire et collecter chroniques et  annales.

Les conflits sont alors multiples entre la France et les Thaïs  concernant « les  frontières », comme celles de Tran Ninh et de Kammon et la rive gauche du Mékong, Chacun bien sûr usant d’« arguments » contradictoires et assurant sa « présence » dans les terrains respectifs « occupés », ainsi les Thaïs à Luang Prabang par exemple. Pavie n’ayant pas les troupes suffisantes pour réagir, propose un statu quo au prince Dévawongse avant de repartir en France pour cinq mois (juin 1889- retour Bangkok  30 octobre1889) et d’établir avec son ministre des affaires étrangères et le Sous- Secrétaire d’Etat des Colonies un plan d’action qui ne laissait aucun doute sur la détermination coloniale de la France.

Dès le 20 décembre 1889, Pavie reçoit l’accord  du Roi et du Prince Dévawongse pour une 2ème mission sur la suite des délimitations des frontières. Aucun n’est dupe et va chercher à consolider ses positions. Ainsi par exemple,  « Pavie forma sur la rive droite du Mékong des détachements qui seraient prêts », « Du côté thaï, l’occupation des postes militaires se multiplia du nord au sud, entre le Mékong et la Cordillère d’Annam […]

 

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construisant des postes et des fortins » (Duke, op. cité. )***

Les conflits sévères vont de nouveau éclater dès 1891 : le conflit de Bang Bien (mai 1891), l’affaire Douthène (avril 1892), des conflits mineurs, des « échauffourées » le long du Mékong  et des échanges épistolaires « agressifs ».

Le 29 février 1893, le Parlement français exprime de façon nette sa revendication sur la rive gauche du Mékong. Une lettre du ministre des affaires étrangères du 4 mars 1893 peut être lue comme un ultimatum  par les Thaïs. Le Prince Devawongse ne peut plus que  proposer le 14 mars un modus vivendi  en trois articles. Pavie répond négativement le 17 mars 1893.

La France est prête pour l’action.

Le gouvernement français, le Gouverneur de l’Indochine, la presse de Saïgon, Pavie et même l’évêque de Bangkok pensent déjà au Protectorat futur sur le  Siam. Le Prince va encore chercher une entente, envoyer des  « protestations », mais il se sait lâcher par la Grande Bretagne. C'est un vrai traumatisme pour la Cour thaïe.

Le 29 juin 1893 les troupes françaises occupent l’île de Samit et la France  exige le règlement de tous les différends. Trois colonnes partent de Saïgon… le chef Gros meurt lors d’un accrochage…

Les Siamois font le blocus du Chao Praya la France envoie le 13 juillet 1893 l’aviso l’Inconstant, le J. B. Say et le Comète qui forcent le blocus (« l’incident » de PAKNAM, selon l’Ambassade de France à Bangkok)… le J. B. Say est coulé…

Le 20 juillet Pavie remet un ultimatum en 6 articles, avec réponse imposée dans les quatre jours et menace de son départ sur le navire « Forfait », en cas de refus. La réponse du Prince est jugée insuffisante. Pavie monte sur le « Forfait ».

Le roi Rama V accepte alors sans réserve les conditions de l’ultimatum le 29 juillet 1893.

Un Traité de 10 articles et une convention sont signés le 3 octobre 1893. L’Article 1 était le plus important : « Le Gouvernement siamois renonce à toute prétention sur l’ensemble des territoires de la rive gauche du Mékong et sur les îles du fleuve ». L’Article  2  portait sur « L’évacuation des postes siamois établis sur la rive gauche du Mékong… ».

 

 

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11 décembre 2014 4 11 /12 /décembre /2014 04:02

Couronnement titrePaul-Louis Rivière, a publié un article intitulé « Autour d’un sacre » dans le Supplément littéraire du Figaro du samedi 2 décembre 1911*, pour saluer le couronnement de Rama VI et confier ses bonnes impressions  sur le Siam et ses habitants.

 

Dans l’avant-propos de son roman Poh Deng paru en 1919, il y sera aussi explicite : « J’ai vécu deux années au Siam et, durant ce temps, j’eus la première fois de ma vie l’impression qu’il existait un peuple heureux ; je l’aimai pour son humeur tranquille, pour sa nonchalance  enjouée, pour sa malice inoffensive, pour son hospitalité ».


Poh Deng titre

En effet, P. Louis Rivière a vécu deux ans au Siam de 1909 à 1911, comme un membre de la Commission royale de législation siamoise et conseiller  légiste du gouvernement siamois, et le moins que l’on puisse dire est qu’il a gardé une bonne opinion du Siam et des  Siamois. Ainsi estime-t-il, que « ce pays est un des rares –le seul peut-être- où le métier de roi soit encore tenable, car le pays est en paix après avoir « connu une longue période de tension orageuse du côté de la frontière française ». Une paix qu’il attribue aux diplomates français comme MM. Boissanas et de Margerie

 

MAEGERIE

 

et à une commission française où M. Padoux a pu exercer son talent en 1908, « pour confectionner des Codes, qui remplaceraient un jour les coutumes surannées et les textes désuets» (Cf. notre article 143. Le code pénal siamois de 1908.) 

 

code penal

 

Il attribue aussi au roi et à sa politique d’avoir su préserver son pays de la colonisation –contrairement à la plupart des pays asiatiques –. Il félicite le roi d’avoir poursuivi l’oeuvre des rois Mongkut et Chulalongkorn en « européanisant » son administration, en fondant des ministères, en instituant une bureaucratie, mais sans porter « aucune atteinte sérieuse aux qualités foncières de la race siamoise, à savoir son aimable indolence, son apathie incoercible (…) son humeur joviale et gaie, railleuse et susceptible, accueillante et hospitalière. »


Evidemment nous ressentons quelques gènes dans ces généralisations certes plutôt positives, qui rappellent d’autres regards de cette époque qui voulaient voir par exemple au Laos, un paradis, un éden préservé, une nature bienveillante, généreuse, qui permet d’échapper à la malédiction du travail ; un pays avec un peuple insouciant, heureux, toujours en fête, qui n’a pas encore connu les ravages des usines. (Cf. Marion Fromentin Libouthinet, « L’Image du Laos, au temps de la colonisation française (1861-1914) »)

Images du Laos

P. Louis Rivière, de même,  ne va voir qu’un Siam idéal, presque éternel, où « les choses sont demeurées à peu près ce qu’elles étaient il y a deux cents ans », dans sa  « sa manière de vivre,  sa mentalité » ; « un peuple aux mœurs douces et pacifiques », un peuple « naturellement heureux », qui « aime chanter » et « rire ».


Il évoque pourtant la réorganisation du pays animé par l’un des hommes les plus remarquables, dit-il, le prince Damrong, « oncle du nouveau roi et ministre de l’intérieur » ; les réformes politiques et administratives, les fonctionnaires surveillés par le pouvoir central ; un  service de gendarmerie, parfaitement organisé et contrôlé par un corps d’officiers danois, des tribunaux réguliers et permanents. Mais toutes ces réformes n’ont eu encore aucun impact, selon lui, sur le mode de vie siamois qu’il caractérise surtout par une aptitude à la paresse heureuse.


« S’il n’est bureaucrate ; il cultive sa rizière, quand il en a une » ; et surtout par :« il muse, il bavarde, il se livre à l’occupation nationale de chiquer le bétel.

 

Betel

 

Dès qu’il a quelques ticaux en poche, rien ne peut le retenir d’aller les perdre à la salle de jeux ou à la loterie. »  Même les bonzes, dit-il dans un exemple, sont certes hospitaliers, serviables, mais vont  prendre n’importe quel  prétexte pour s’arrêter de travailler.


Mais P. Louis Rivière va expliquer ce mode de vie, cette nonchalance des « braves gens ».


N’est-il pas naturel à tout être de mesurer son effort à ses besoins. Ceux du Siamois sont en petit nombre, et la satisfaction en est si facile ! De par le climat, le problème de l’habitation et celui du vêtement n’existent guère pour lui. Sa nourriture consiste en quelques poignées de riz, en poisson fumé, en fruits et en menues friandises fort peu coûteuses. Le souci du lendemain ne le hante pas. Voilà pourquoi il lui est permis de demeurer une cigale, au milieu des fourmis étrangères venues chez lui pour épargner des provisions qu’elles remporteront chez elles, où le climat plus rude fait la vie plus active et plus industrieuse.

 

cigale

 

Et en cela, dit-il,  il s’oppose au Chinois, ce « métèque » qui « s’est abattu sur ce pays, comme il l’a fait sur tout l’Extrême-Orient, pour y monopoliser les branches les plus variées  de l’activité commerciale. »

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P. Louis Rivière va poursuivre la description du  mode vie du « peuple siamois ».

 

Un peuple d’amphibies vivant dans des cabanes en bois de tecks,

 

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juchées sur pilotis, ou sur des maisons flottantes amarrées le long de la Menam ou sur la rive des klongs,

 

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se déplaçant en pirogue manœuvrées à la pagaie. Il y verra un « décor d’un exotisme unique » : la forêt tropicale, les banyans à la chevelure de lianes, des massifs de bambous, des aréquiers,

 

 foret

 

avec les chédis, les  wats, qui sont les temples du Siam, précise-t-il.


Même l’élite qu’il présente sous l’exemple d’« un gradé dans l’armée ou fonctionnaire d’un des onze ministères » et un officier de marine, est surtout vue, avec sa décontraction, son plaisir -après avoir enlevé l’uniforme de la journée, le dolmah blanc, « le harnais »-  à revêtir à la maison, le panoung de soie qui bouffe autour de ses jambes ; tout en se mettant nu-pieds et  torse nu, et de « s’accroupir sur la natte pour chiquer le bétel – à moins qu’il n’aille faire une pleine eau dans le klong. »


Elle est maîtresse chez elle ;  « règne en souverain absolu », dans un monde sans brutalité, sans révolte, où la hiérarchie est respectée … en harmonie.


Autour du maître, une nuée de serviteurs, d’officieux, d’esclaves pour dettes –la sort de ces derniers n’a rien d’effrayant- vaquent aux innombrables emplois de la maison et composent sa clientèle. Il règne sur ce monde en souverain absolu ; nul ne lui parle sans se prosterner, ou tout au moins, sans joindre les mains en les portant à la hauteur du front ; mais, à part cette étiquette, les rapports sont familiaux, exempts de toute brutalité, qui serait en désaccord avec le caractère de la race. Le sentiment et l’acceptation d’une hiérarchie indiscutée ne comportent ni morgue en haut, ni servitude en bas.**


Nous sommes dans un monde a-historique.


Le Siam en 1907 avait pourtant perdu sa suzeraineté sur le Laos et le Cambodge, et en 1909 ses quatre territoires « malais » (Kedah, Perlis, Kelantan, et Trengganu).


Etats Malais

 

L’extra-territorialité des Américains, Anglais, Français  étaient toujours en vigueur …


La corvée royale, l’esclavage n’étaient plus, mais la loi sur la conscription de 1905, le système d’impôt monétaire par tête en affectaient beaucoup ; même l’éducation nationale avait du mal à s’imposer. Les réformes, l’idéologie nationaliste, l’occidentalisation, l’introduction de l’économie marchande …

Mais pour P. Louis Rivière,  le Siam restait le Siam et les Siamois étaient toujours les mêmes : un peuple « aux mœurs douces et pacifiques », un peuple  « naturellement heureux », qui « n’a guère d’usines, c’est vrai », mais qui aime chanter et « connait encore le rire. »


C’est pourquoi, dit-il en terminant son article :

«  le souverain qu’on couronne aujourd’hui sur les rives de la Menam peut circuler à Bangkok dans sa calèche, comme circulait son père dans l’automobile qu’il conduisait lui-même, sans crainte ni la bombe humanitaire. J’imagine que certains monarques de pays moins lointains aimeraient s’endormir sur cette pensée. »


Attentat


P. Louis Rivière, nous avait livré ses impressions, à défaut de nous apprendre ce que pouvaient représenter les Siamois dans leur environnement ethnique, religieux, symbolique, traditionnel, économique, politique, historique … Il n’avait vu, rencontré que des Siamois heureux, nonchalants, hospitaliers, gais, chantant et riant … dans le respect de l’ordre établi.

 

 

PS. Mais vous pouvez vous forger votre opinion en lisant son article en note.

 

________________________________________________________________

 

 

*Paul Louis Gustave Marie Rivière, né le 3 décembre 1873 à Paris, mort le 28 juin 1959 à Rots (arrondissement de Caen- Calvados).

 

 

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La maison familiale où il est décédé
 

Membre de  l’Académie des sciences d'Outre-Mer (1948) ;

 

Acad mie outre mer

 

Correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques de 1932 à1959 (section législation, droit public et jurisprudence) ;

 

académie des sciences morales et politiques-copie-1

 

1908. Docteur en droit. - Avocat à la Cour d’appel de Paris.


cour de paris

 

- 1909-1911. Membre de la Commission royale de législation siamoise et conseiller légiste du gouvernement siamois. - Avocat conseil du Ministère des Affaires étrangères. - 1923-1931. Conseiller à la Cour d’appel de Caen. - 1931-1949. Président de Chambre à la Cour d’appel de Caen.


Cour d'appel de Caen

 

- Fondateur des Comités de la Croix-Rouge à Athènes, Salonique, Smyrne, Constantinople, Odessa, Moscou et Pétrograd (- 1914. Missions de la Croix rouge française dans le Proche Orient et en Russie. - 1918. Missions de la Croix rouge française en Italie).

- Délégué départemental de la Croix-Rouge française. 

- Membre de l’Académie des sciences coloniales. 

- Membre du Comité juridique de la France d’Outre-mer.

- Chevalier de la Légion d’honneur ; Croix de guerre 1914-1918 ; Officier dans l’Ordre des Palmes académiques.

 

** Le personnage qui habite de telles demeures y vit avec ses femmes, qui ne sont pas toutes sur le même rang : celle qui fut épousée suivant les rites a le pas sur les autres et peut leur commander. Avec quelle docilité ses volontés sont obéies, il est facile de de se le figurer. Au reste la polygamie tend à disparaître au Siam, tout au moins dans les classes élevées. L’héritier présomptif actuel, le Prince Chakrapong a donné l’exemple en épousant une Européenne, une Russe, dont les qualités ont su vaincre bien des préventions et triompher des résistances obstinées. Nous avons vu dans une note d’un article précédent que ce mariage n’a pas été aussi aisé.


 Prince Chakrabongse

 

Rappel note 8, in  157.  La vie privée de Rama VI, un règne de « transition » (?) (1910-1925).


« L’histoire retient en tous cas l’aventure sentimentale du prince Chakkraphong Phuwanat  จักรพงษ์ภูวนาถ, né en 1883, fils du roi Chulalongkorn et frère cadet du roi Vajiravudh, qui, envoyé faire ses études à Saint-Pétersbourg en 1898, tomba amoureux d'une jeune infirmière de Kiev, Ekaterina Desnitskaya, l'épousa à l'insu de ses parents en l'église orthodoxe russe de Constantinople en 1906, et la ramena à Bangkok où il mourut en 1920. Il avait avant sa mort divorcé de son infirmière russe et épousé une authentique princesse siamoise qui ne lui donné pas d’enfant successible !  Le fils du premier mariage, Chula Chakkraphong จุลจักรพงษ์, né en 1908, fut écarté du trône auquel il pouvait en principe prétendre à la mort sans descendance mâle de son oncle Vajiravudh parce que sa mère – que Chulalongkorn n’aurait jamais vu ni reçu ni reconnu - était farang. Affirmation à tout le moins douteuse (Wikipédia !) si l’on sait que son père lui manifestait une affection marquée et l’appelait dans le privé « Thanphra Ongnu » (ท่านพระองค์หนู)littéralement « ma petite souris ». Il est toutefois probable que les fonctions royales ne l’intéressaient pas, à la fois passionné de courses automobiles et auteur d’une histoire de sa famille « Lords of Life: the paternal monarchy of Bangkok, 1782 –1932 », publiée à Londres en 1960. Nous n’avons toutefois pas pu savoir s’il avait adopté la religion catholique-orthodoxe de sa mère ? »

 

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Article de P. Louis Rivière, in Le Figaro. Supplément littéraire du dimanche. N°48, du samedi  2 décembre 1911.

 

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« Autour d’un sacre »


Aujourd’hui 2 décembre, l’on célèbre, à Bangkok, les fêtes du couronnement  de S. M. Somdech Phra Paramendr Maha Vajiravudh Phra Mongkut Klao, monté sur le trône de son père, le roi Chulalongkorn ; qui n’était pas inconnu pour la France et pour les Parisiens. Dans une des salles du palais royal, dont l’architecture mi-siamoise, mi-européenne, caractérise assez exactement l’époque actuelle, la lourde tiare à multiples étages et terminée en flèche sera posée, au milieu des rites séculaires, sut la tête du sixième héritier de la dynastie Chaklin (sic), qui depuis cent trente années préside aux destinées du Siam.

Ce pays est un des rares –le seul peut-être- où le métier de roi soit encore tenable. Rien à redouter du dehors ; à l’Est comme à l’Ouest, l’horizon, jadis chargé de nuages, s’est rasséréné ; après une longue période de tension orageuse du côté de la frontière française, le ciel s’est éclairci et le baromètre demeure au beau fixe. Grâce à la confiance que surent inspirer, par une politique de droiture, des diplomates comme MM. Boissanas et de Margerie ; par leurs talents hors pair, des conseillers tels M. Padoux, ministre plénipotentiaire au service du gouvernement siamois, celui-ci s’est résolument rapproché de notre pays, auquel il a demandé des collaborateurs : c’est à une commission française qu’il s’est adressé, il y a trois ans, pour confectionner des Codes, qui remplaceraient un jour les coutumes surannées et les textes désuets. Si l’on veut juger une politique par des résultats, on peut constater ceci : alors que la  plupart des pays asiatiques –Annam, Cambodge, Corée- tombaient sous la domination de peuples plus puissants, seul le vieux pays Thaï continuait à voir flotter sur les bords de la Ménam, libre de toute vassalité, son pavillon d’écarlate à l’éléphant blanc.

Voilà pour l’extérieur. Au-dedans, le travail d’européanisation –pardon pour ce barbarisme- inauguré par le roi Marghus (sic), continué avec ténacité par son successeur, a pu créer des rouages administratifs, fonder des ministères, et instituer une bureaucratie, mettre des uniformes sur le dos des fonctionnaires à lunettes d’or, planter à Bangkok un décor assez séduisant : il n’a heureusement porté aucune atteinte sérieuse aux qualités foncières de la race siamoise, il n’a pu entamer son aimable indolence, son apathie incoercible, il n’a pu européaniser son humeur joviale et gaie, railleuse et susceptible, accueillante et hospitalière.

S’il est vrai que nous connaissons les choses que par des différences ; rien n’est curieux comme de constater à Bangkok, le contraste absolu entre les deux races qui y dominent : d’une part le métèque sous la forme du Chinois qui s’est abattu sur ce pays, comme il l’ a fait sur tout l’Extrême-Orient, pour y monopoliser les branches les plus variées  de l’activité commerciale. Pour y gagner quelques âlis de plus ; il n’est peine qu’il ne donne, patience qu’il ne se déploie ; Chez lui, l’aptitude mercantile n’attend pas le nombre des années. J’ai vu, dans le quartier des sampeng, des bambins de huit ans tenant boutique et calculant sur l’antique boulier avec la gravité de vieux négociants. Quel est cependant le travail de l’indigène ?

S’il n’est bureaucrate ; il cultive sa rizière, quand il en a une ; le reste du temps, il muse, il bavarde, il se livre à l’occupation nationale de chiquer le bétel. Dès qu’il a quelques ticaux en poche, rien ne peut le retenir d’aller les perdre à la salle de jeux ou à la loterie.

 Mon savant ami, M. Huber, qui professe à l’école française d’Extrême-Orient, me contait l’an dernier avoir été reçu à bras ouverts dans les diverses pagodes du Siam où il recherchait les vieux documents de langue pâli ; il n’était d’attentions et de prévenances qu’on n’eut pour lui : les coffres contenant les manuscrits gravés à la pointe du stylet sur les feuilles  de palmier lui étaient ouverts ; il n’avait qu’à y puiser ; ses bonzes se chargeaient même de les lui faire copier par ses scribes : « seulement, tout l’or du monde n’aurait pu décider ceux-ci à reprendre une tâche quelconque ; et les interruptions étaient plus fréquentes que les périodes de travail.

Faut-il faire grief à ces braves gens de leur nonchalance ? Et pourquoi ?

N’est-il pas naturel à tout être de mesurer son effort à ses besoins. Ceux du Siamois sont en petit nombre, et la satisfaction en est si facile ! De par le climat, le problème de l’habitation et celui du vêtement n’existent guère pour lui. Sa nourriture consiste en quelques poignées de riz, en poisson fumé, en fruits et en menues friandises fort peu coûteuses. Le souci du lendemain ne le hante pas. Voilà pourquoi il lui est permis de demeurer une cigale, au milieu des fourmis étrangères venues chez lui pour épargner des provisions qu’elles remporteront chez elles, où le climat plus rude fait la vie plus active et plus industrieuse.

Aussi bien, nulle autre part en Extrême-Orient l’on ne rencontre rien de comparable à la partie de Bangkok qui s’étend sur la rive droite de la Menam Chao Phya. Là s’élevait la vieille « Cité des Olives », avant la ruine d’Ayuthia par les Birmans et le transfert de la capitale. Quand on a traversé le fleuve sur un sampan – on se trouve au milieu d’une forêt tropicale parcourue, en guise  de chemins, par un dédale de klongs – bras naturels du fleuve ou de canaux creusés de la main de l’homme – qui filent, sinuent, zigzagant au milieu des banyans à la chevelure de lianes, des massifs de bambous, des aréquiers rangés en batail et des bananiers, dont les palmes s’arrondissent en voûte. Le klong est la vraie route du peuple d’amphibies qu’est le peuple siamois : celui-ci y circule d’un bout à l’autre du pays ; il y prend ses ébats du matin et du soir ; il y vit dans les maisons flottantes amarrées le long de la rive. Des centaines de pirogues manœuvrées à la pagaie, y croisent leur glissement silencieux sans jamais se heurter. Les ponts qui l’enjambent sont de simples poutres jetées de travers, avec une perche horizontale en guise de main-courante. Les demeures terriennes qui le bordent sont des cabanes en bois de tecks, juchées sur pilotis, en raison de l’inondation périodique, et coiffées d’un toit en attapp, c’est-à-dire en chaume de feuilles de palmier. Parfois, l’on est étonné de se trouver en face d’un semis d’édiculés en forme de cloche surmontée d’une tige aigüe : des chédis, dérivés du stupa hindou durent autrefois recouvrir des tombes ou bien abriter des reliques : aujourd’hui, oublieux de leur destination première, ils  s’essaient aux abords des wats, qui sont les temples du Siam. Bientôt, en effet, nous voyons dans une clairière un édifice dont la muraille pauvre et nue, dont la colonnade aux pilastres grossiers supporte un triple toit monumental, qui encadre sous le feuillage l’harmonie éteinte de ses huiles décolorées ; à chacun de ses angles se recourbe l’ornement en lame de poignard dans lequel il est permis de voir la tête du naga aussi bien que l’ongle du Bouddha.

Dans ce décor, d’un exotisme unique – il n’a son pareil ni aux Indes, ni à Java, ni même en Indo-Chine – l’on est déconcerté d’apercevoir soudain, au bout dus entier en bois qui borde le klong, l’intrusion de l’Europe, sous la forme d’une villa à l’italienne, avec  sa véranda et son toit en terrasse. Pauvre Villa ! Qu’elle est dépaysée et nostalgique. Son badigeon vert-pomme ou rose tendre a presque disparu sous la lèpre jaunâtre qui a rongé ses  soubassements et gangréné ses murailles. Fantaisie, coûteuse, d’un seigneur de la Cour d’un des précédents règnes, elle  est habitée aujourd’hui par quelque phis, titulaire  d’un grade dans l’armée ou fonctionnaire d’un des onze ministères. Pendant le jour, botté et éperonné, il se raidit dans son uniforme, ou bien, sous le dolmah blanc, il signe avec conviction des paperasses administratives. Le soir venu, il repasse le Menam, quitte en poussant un soupir de soulagement le harnais que n’ont pas connus ses pères, revêt le panoung de soie qui bouffe autour de ses jambe ; puis, nu-pieds, torse nu, il s’accroupit sur la natte pour chiquer le bétel – à moins qu’il n’aille faire une pleine eau dans le klong.

Un jour que j’errais sur la rive droite avec mon ami Pradèré-Niquet, qui fut mon guide au Siam, je le vis saluant et abordant un homme qui se baignait de la sorte. C’était un officier de marine ; dans le plus simple appareil, il nous  invita à le suivre chez lui ; là, un des premiers objets qui attirèrent notre regard, fut un volume de Labiche, ouvert à « L’Affaire de la rue de Lourcine ».

Le personnage qui habite de telles demeures y vit avec ses femmes, qui ne sont pas toutes sur le même rang : celle qui fut épousée suivant les rites a le pas sur les autres et peut leur commander. Avec quelle docilité ses volontés sont obéies, il est facile de de se le figurer. Au reste la polygamie tend à disparaître au Siam, tout au moins dans les classes élevées. L’héritier présomptif actuel, le Prince Chakrapnong a donné l’exemple en épousant une Européenne, une Russe, dont les qualités ont su vaincre bien des préventions et triompher des résistances obstinées.

Autour du maître, une nuée de serviteurs, d’officieux, d’esclaves pour dettes –la sort de ces derniers n’a rien d’effrayant- vaquent aux innombrables emplois de la maison et composent sa clientèle. Il règne sur ce monde en souverain absolu ; nul ne lui parle sans se prosterner, ou tout au moins, sans joindre les mains en les portant à la hauteur du front ; mais, à part cette étiquette, les rapports sont familiaux, exempts de toute brutalité, qui serait en désaccord avec le caractère de la race. Le sentiment et l’acceptation d’une hiérarchie indiscutée ne comportent ni morgue en haut, ni servitude en bas.

Dans l’intérieur du Siam, les choses sont demeurées à peu près ce qu’elles étaient il y a deux cents ans. Sans doute, des réformes politiques ont été accomplies ; des fonctionnaires administratifs surveillés par le pouvoir central ont remplacé, jusque dans les provinces du Nord, les principicules locaux ; un service de gendarmerie, parfaitement organisé et contrôlé par un corps d’officiers danois, garantit la sécurité des communications ; partout, des tribunaux réguliers fonctionnent d’une façon permanente. Le principal artisan de cette réorganisation est l’un des hommes les plus remarquables de l’heure actuelle, le prince Damrong, oncle du nouveau roi et ministre de l’intérieur. Mais pour importantes et capitales qu’elles soient, ces réformes n’ont rien changer à l’aspect du pays, à sa manière de vivre, à sa mentalité. Le Siam est resté siamois, et c’est mieux pour lui.

J’ai vécu parmi ce peuple aux mœurs douces et pacifiques. Je l’ai trouvé naturellement heureux et je souhaite qu’on ne veuille pas le rendre heureux par principe. Il n’a guère d’usines, c’est vrai, mais il aime chanter. Il ne fabrique ses roues de wagons lui-même, mais il connait encore le rire. C’est pourquoi le souverain qu’on couronne aujourd’hui sur les rives de la Maenam peut circuler à Bangkok dans sa calèche, comme circulait son père dans l’automobile qu’il conduisait lui-même, sans crainte ni la bombe humanitaire. J’imagine que certains monarques de pays moins lointains aimeraient s’endormir sur cette pensée.

P. Louis Rivière.

 

 

 

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20 novembre 2014 4 20 /11 /novembre /2014 04:02

titreD'après « Les grands pionniers du Mékong. Une cinquantaine d’années d’aventures. (1884-1935) » de Luc Lacroze. ( L’Harmattan, 1996.)


Rappel.


Alors que la France coloniale vient de créer la Cochinchine française en 1862, puis le protectorat français sur le Cambodge en 1863, la première expédition française de Doudart de Lagrée/Francis Garnier se voit confier en juin 1866, la mission d’étudier la navigabilité du Mékong pour les bateaux à vapeur et la possibilité d’y établir une nouvelle voie commerciale. S’il est facile de rejoindre Kratié de Saïgon en bateau à vapeur, très vite, l’expédition va devoir affronter les rapides de Sambor,

 

Sambor

 

puis ceux des Prépatang,  pour constater un mois après le début de l’expédition, dès les chutes de Khône,

 

Chutes de Khone

 

qu’un bateau à vapeur  ne peut pas passer. Et pourtant, l’expédition ne retournera que deux ans plus tard à Saïgon, en juin 1868.Nous avons relaté dans l’article précédent, les différentes étapes de cette expédition, qui avait permis  de constater l’impossibilité d’établir une ligne commerciale sur le Mékong, mais d’apprendre que le fleuve rouge était navigable de Man Hao à la mer,  et devenait ainsi une alternative.


La conséquence sera que le Mékong sera oublié jusqu’en 1884-1885, soit pendant une quinzaine d’années, jusqu’à l’expédition du lieutenant de vaisseau Campion en août 1884, et celle de Réveillère / Fésigny en mai 1885.

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Mais auparavant, Luc Lacroze raconte les principales circonstances qui feront de Dupuis  le premier européen à remonter le fleuve rouge en jonques de Hanoï en janvier 1873, à Lao Kaï le 20 février, et à Man Hao, le 4 mars 1873. Il redescendra le fleuve avec du cuivre et de l’étain pour être de retour à Hanoï le 30 avril 1873.


Vous pouvez vous douter que le personnage est haut en couleur. (Dupuis est un marchand ayant obtenu par le ministre de la guerre français, l’autorisation d’acheter des armes et de les convoyer via le fleuve rouge jusqu’au maréchal Ma, commandant les forces impériales chinoises depuis Yunnan Fou (Kunming).)


Cette expédition confirmait les informations de Garnier sur la fiabilité du fleuve rouge, comme voie commerciale, mais nécessitait l’accord de la Cour de Hué pour en obtenir la liberté de navigation.


D’ailleurs une seconde expédition prévue par Dupuis va rencontrer l’hostilité de la Cour de Hué, et provoquer un enchainement d’événements, avec « l’affaire du Tonkin », la proclamation de Garnier le 18 novembre 1873 d’ouvrir le fleuve rouge au commerce français, espagnol et chinois, et son  coup de force d’occupation militaire du delta et sa mort le 21 décembre 1873, la résolution du conflit avec Hué par le traité de Saïgon du 31 mars 1874, aussitôt contesté par l’empereur Tu Duc, qui se met sous la suzeraineté chinoise.


Tu DUC

 

Le lieutenant de vaisseau Kergaradec, consul à Hanoï, confirmera par deux fois la navigabilité du fleuve rouge (en canot à moteur en 1876, en 25 jours de Hanoï à Lao Khaï, et en 1877, avec deux barques légères de Hanoï à Man Hao), en notant la nécessité de travaux pour franchir une trentaine de rapides entre Yen Baï et Lao Kaï. Le contexte changera en 1883, avec l’expédition du capitaine de frégate Rivière pour occuper le delta, et le traité du 25 août 1883 qui plaçait le Tonkin sous protectorat français.


(Le Tonkin constituait l'une des cinq composantes de l’Indochine française avec l’Annam, la Cochinchine, le Cambodge, et le Laos)

                                                      

                                                                   _____________________________________

 

 

 

Mais revenons aux pionniers du Mékong avec Lacroze en son chapitre intitulé : « Les pionniers du Mékong dans les rapides cambodgiens (1884-1889). »


Les rapides cambodgiens ? Vous vous souvenez : ceux de Sambor, de Préapatang, et ceux, terribles, de Khône.

 

Carte generale Fesigny

Carte fesigny 01-copie-2 

 

 

Carte fesigny 02

 

« Le 16 août 1884,  le Journal Officiel de Cochinchine publie un compte-rendu adressé par le  lieutenant de vaisseau Campion,


Campion

 

commandant l’aviso « L’Alouette »,


Aviso

 

au gouverneur de la Cochinchine Thomson » ; il y fait le récit de voyage qu’il a effectué le 3 août 1884 de Samboc à Sambor.

 

voyqge de campion titre

Mais le gouverneur va donner une dimension politique à cet événement, en envoyant ce récit paru dans le journal officiel au ministre de la Marine et des Colonies, en  lui avouant qu’il a agi de sa propre initiative, pour montrer sa force au roi de Cambodge, alors « très réticent » aux mesures imposées à son royaume par le protectorat français (abolition de l’esclavage, instauration de la propriété privée, instauration d’une liste civile pour le roi et Princes ,etc.), et pour rappeler au Siam, que la France est prête à défendre ses frontières. (Sambor est le dernier poste occupé par les Français, alors qu’en amont, un gouverneur siamois réside à Stung Treng.

Stung teng

 

L’année suivante, en 1885, le commandant de la marine en Indochine, le capitaine de vaisseau Réveillère, va relancer le projet d’une nouvelle expédition sur le Mékong.


La deuxiéme expédition sur le Mékong : l’expédition  Réveillère/Fésigny de mai 1885.


de fesigny

 

Le capitaine de vaisseau Réveillère est le commandant de la Marine en Cochinchine. Il ne pense pas que l’expédition du lieutenant de vaisseau Campion du 16 août 1884 soit un exploit, et estime que l’exploration du Mékong effectuée par Doudart de Lagrée (1866-1868) a été faite trop rapidement et à un mauvais moment.

 

 

Il veut montrer –sachant que le Mékong n’est pas navigable toute l’année-, que l’on peut néanmoins trouver un chenal qui permettrait pendant une période suffisante, d’établir une voie pour les vapeurs entre la Cochinchine et les pays laotiens. Mais il va devoir faire le siège du gouverneur Thomson pour obtenir non sans mal l’autorisation.


Dans un premier temps, en mai 1885, au début de la saison des pluies,  Réveillère confie à son lieutenant de vaisseau de Fésigny, la mission d’effectuer,  avec la canonnière « La Sagaie»


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des relevés de Sambor et des Préapatang, et d’effectuer les travaux secondaires qu’il juge nécessaires ; mais Réveillère décide de participer à l’expédition avec son torpilleur 44 et donne ordre à Fésigny de redescendre le rejoindre à Kratié. Ils s’y rejoignent le 7 septembre 1885, pour repartir de concert, franchir Sambor avec facilité ; mais la Sagaie échoue le lendemain au début des Préapatang, alors que le torpilleur peut passer, non sans difficulté. « La vitesse du courant dépassait tout ce qu’on peut imaginer, et les tourbillons y étaient effroyables » (Gazette géographique). Le commandant Réveillère, les Préapatang franchis, poursuit la remontée, franchit la « frontière » et atteint Stung Treng, où dit-on, il reçoit un accueil aimable de la part des Siamois. Il rebroussa ensuite chemin.


Réveillère fit connaître sa satisfaction, estimant qu’une liaison qui serait effectuée jusqu’à Stung Treng serait déjà « un résultat immense ». Mais il voulait prouver que les Préapatang pouvaient être franchis par des navires moins puissants que son Torpilleur.


C’est ce qu’il fit à la saison  des pluies suivantes.


Il franchissait de nouveau les rapides des Préapatang, avec deux chaloupes pour atteindre Stung Treng,  le 16 juillet 1886.  Le gouverneur siamois lui fournira un guide pour remonter jusqu’à Khône, mais des avaries sur une des chaloupes lui fera rebrousser chemin avant d’aborder les chutes.

Fésigny, quant à lui, de retour de congé au début 1886, profita de l’intérêt que le nouveau gouverneur, le général Beguin, apportait à voir un Mékong praticable, au moins pendant les 3 mois des hautes eaux.  Un crédit, un artificier, une secrétaire européen,  une escorte lui furent attribués pour qu’il puisse effectuer pendant deux saisons, des travaux d’hydrographie, de dérochement, et de balisage.


Enfin, au mois d’août 1887, il va pouvoir apporter la preuve de l’utilité de ses travaux.


Le 16 août 1887, deux chaloupes la Mouette et le Doc Phuca quittent Saïgon, et vont atteindre Stung Treng, dit Fésigny, sans trop de difficulté. « Nous avions pris la route qui passe sur les bancs que j’ai fait sauter (dans les Préapatang). C’est aujourd’hui un enfantillage. ».  Certes.


Mais en amont -vous vous en souvenez- il y avait les chutes  de Khône.


A Stung Treng, « l’accueil » siamois a changé. Le gouverneur avait reçu un blâme pour l’aide qu’il avait apportée à Réveillère ; Fésigny s’en passera, et arrivera en trois jours au pied des chutes de Khône. Après de nombreux sondages effectués en pirogue, les deux chaloupes accostent le 28 août 1887 au sud de l’île de Sdam, près du village laotien du même nom. Ils contournent ensuite la pointe, pour arriver sur la côte ouest de l’île de Khône, située au pied des chutes de Sompanit et de Salaphé ; « Merveilleux, mais infranchissables ! ». Mais il peut voir un chemin de 2,5 km qui longe l’île et arrive au village de Khône, situé au-dessus des chutes.


Fésigny y voit « la solution ». Il suffirait de transborder les marchandises sur ces 2,5 km. Pour le directeur de l’exploitation des Messageries qui l’accompagnait, le passage des rapides (entre Kratié et Khône) avait été passé assez facilement et il voyait déjà en 1888 un nouveau voyage qui aurait permis l’établissement d’un service régulier allant jusqu’à Stung Treng. (Conférence du 7 mai 1888)


Mais encore fallait-il apporter la preuve avec des bateaux pouvant embarquer 200 ou 300 tonnes de marchandises pour espérer mettre en place une ligne régulière, que convoitaient les Messageries. (Les Messageries ? En fait, la Compagnie des Messageries fluviales de Cochinchine. Cf. en note*)


Les exploits du lieutenant de vaisseau Heurtel.


Heurtel titre

 

Il faudra attendre deux ans, au mois d’août 1889 pour que le lieutenant de vaisseau Heurtel accomplisse « l’exploit ». Quittant Phnom Penh le 21, il rejoint Stung Treng le 24 août, avec l’aviso l’Alouette (50 m de long) avec lequel en 1884 Campion avait remonté les rapides de Sambor. Il fit demi-tour le soir et accostait le 31 août à Phnom Penh. (Cf. Les détails de l’exploit, op. cit., pp. 38-39)


Carte heurtel 01

 

Carte heurtel 02

 

A peine arrivé, le lieutenant Heurtel repart pour une nouvelle expédition politique et « commerciale ». (2-9 septembre 1889)


(Phnom Penh, le 2 septembre, Stung Treng, le 5 septembre, l’île de Khône le 6 septembre, et retour Phnom Penh le 9 septembre.)


Le lieutenant, disions-nous, accoste le 31 et doit repartir le 2 septembre avec son Aviso, accompagné du résident supérieur de Verneville et du directeur des Messageries, à bord du Cantonnais (Un bâtiment de 42 m qui appartenait aux Messageries). La petite chaloupe des Messageries, la Mouette, que Fésigny avait amené jusqu’aux chutes de Khône en 1887, se joindra à l’expédition.


Heurtel va par contre laisser l’Aviso à Ca Toc (Koh Toc), et prendre le commandement du Cantonnais, plus maniable et avec moins de tirant d’eau, pour arriver avec la Mouette à Stung Treng le 5 septembre ; obtenir deux guides et mouiller le 6 au matin devant Ban Sdam. Les illustres voyageurs s’embarqueront alors sur la chaloupe la Mouette pour contourner par le sud l’île de Sdam et  de Khône et accoster sur une petite plage de la baie, (que l’on nommera plus tard la baie Marguerite, du nom de la femme de de Verneville, résident supérieur à Phnom Penh), que Fésigny avait reconnue en 1887 et se rendre à pied jusqu’à la chute de Somphanit.

 

chutes de sompamit

 

« C’était féérique ». Le soir même ils passaient la nuit à Stung Treng et le 9 septembre, ils étaient de retour à Phnom Penh.


Les conclusions s’imposaient pour chacun des trois principaux protagonistes.

  • Le rapport du lieutenant de vaisseau Heurtel était optimiste et affirmait que le Cantonnais et l’Alouette avait prouvé que désormais avec des bateaux de 40 m à la coque renforcée et avec une puissance de 11 à 12 nœuds, la navigation jusqu’à  Stung Treng devenait « un jeu d’enfant ».
  • Le résident supérieur de Verneville avait le sentiment d’avoir réussi son opération politique en montrant à la Cour de Bangkok qu’un bâtiment de guerre bien armé pouvait se rendre rapidement à la « frontière » de Stung Treng et y amener des troupes. Il estimait que cela donnait aussi plus  de pouvoir à la mission Pavie chargée de la Commission des frontières.

(Cf. Notre article 136 sur Pavie et ses missions, dont la première en 1887-1889 était aussi de trouver une voie pratique du Mékong au Tonkin) (Et 135. La politique étrangère du roi Chulalongkorn.)

  • Et le directeur d’exploitation des Messageries Blanchet pouvait déclarer le 11 novembre 1889, à Paris, devant la Société de géographie commerciale,  que l’expédition du Cantonnais et de la Mouette avaient ouvert le Laos au commerce français, et que sa Compagnie avait décidé de créer dès la fin de 1890, un service régulier à vapeur entre Phnom Penh et Stung Treng.

Que d’illusions !

Le lieutenant de vaisseau Heurtel avait oublié les résultats de la 1ère expédition Doudart de Lagrée/Francis Garnier/Delaporte de 1886-1888, qui avait constaté qu’au-delà de Stung Treng, les cataractes de Khône étaient infranchissables, que plus loin les rapides de Kamarat n’étaient accessibles qu’en pirogues avec difficulté. (Et on était loin encore des rapides de Kiang Tian, Keng Luong, entre Vientiane et Luang Prabang, et ceux ensuite du terrible Tang Ho.)


Le résident supérieur de Verneville faisait fi des différends franco-siamois, de la résistance siamoise à abandonner ses positions sur la rive gauche du Mékong, des innombrables conflits qui aboutiront à l’ultimatum et au traité du 3 octobre 1893, qui par ailleurs va en créer d’autres. Nous le verrons quand la France décidera d’occuper l’île de Khône en 1893 par exemple.


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Quant aux projets des  Messageries, nous verrons ultérieurement bien des conflits, des luttes âpres, des intérêts divergents entre la politique parisienne, les différentes administrations centrales, les autorités coloniales, les intérêts commerciaux des Messageries, de leurs concurrents, et les Siamois disputant avec ténacité leurs « territoires » laotiens et cambodgiens.


Bref, à la fin de 1889, l’exploration du Mékong avait peu évoluée depuis la 1ère expédition de Doudart de Lagrée/ Garnier qui buttait fin juillet sur les rapides de Khône

 

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et en janvier 1867 apprenaient par Delaporte qu’en amont d’autres chutes, les chutes de Kemarat n’étaient accessibles qu’en pirogue, et encore après 15 jours d’efforts.


Mais les proclamations, les récits, les ambitions politiques, coloniales, les intérêts financiers et commerciaux, l’esprit d’aventure, l’arrivée de nouveaux pionniers  vont relancer l’histoire du Mékong, des espoirs, des nouvelles tentatives, des nouveaux projets, « l’épopée ». Et pour commencer, le projet de vaincre enfin les chutes de Khône. (Prochain article)

 

naufrage

 

_________________________________________________________________________ 

 

*Les Messageries fluviales de Cochinchine ?


Messageries fluviales

 

Luc Lacroze en son chapitre 6 (pp. 35-36) estime qu’il convient de présenter la Compagnie des Messageries fluviales de Cochinchine dont il sera question dans cette histoire des pionniers du Mékong.


« Il s’agit d’une importante entreprise concessionnaire d’un service subventionné de transports publics fluviaux dans tout le delta du Mékong. En 1887, elle arme 17  paquebots et chaloupes à vapeur sur plus de 2 300 km. L’importance, dans le delta du Mékong, du réseau fluvial, complété déjà en 1887, par un système de canaux, les uns anciens, les autres construits depuis 1860, permet aux Messageries de jouer un rôle certain dans le développement de l’économie de la Cochinchine et du Cambodge, et à ses directeurs de peser sur les décisions de l’administration.


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Blanchet (son directeur), dans une conférence qu’il prononcera le 7 mai 1888, à Paris, devant les membres de la Société de géographie commerciale, indique que, « au-delà de Mytho » (le chemin de fer Saïgon-Mytho inauguré en 1886),

 

Chemin de fer saigon mytho

 

les communications avec l’intérieur et avec le Mékong ont lieu presque exclusivement avec les bateaux de Messageries … La Compagnie a créé un courant d’affaires considérable avec la province siamoise de Battambang, dont les produits expédiés sur Bangkok il y a moins de 10 ans … et qui viennent aujourd’hui  par le fleuve sur Phnom Penh, Cholon ou Saïgon. Il en est résulté un accroissement considérable de la richesse et de la production de cette province … le mouvement créé dans la province de Battambang se produira certainement dans les provinces laotiennes jusqu’ à Luang-Prabang et au-delà, lorsque la France aura démontré au gouvernement siamois … qu’il y a pour lui un véritable intérêt à développer le commerce, par la voie naturelle du Mékong, dans les provinces du nord et du nord-est. »

  • Gilles de Gantès, in  « Le particularisme des milieux d’affaires cochinchinois (1860-1910) : comment intégrer un comptoir asiatique à un empire colonial protégé », évoque la création de la Compagnie  des Messageries fluviales de Cochinchine le 1er juin 1881, par Jules Rueff.

« Mais le chemin de fer n’était pas la solution naturelle en Cochinchine, comme Jules Rueff, le concurrent évincé, le comprit très vite. Mandaté par la banque Kohn/de Reinach, qui avait financé la construction de chemins de fer en Algérie lorsque Le Myre de Vilers y était en poste, il avait proposé sans succès le tracé plus coûteux par le nord (jusqu’à Tay-ninh, 275 kilomètres), avec garantie de la colonie. Mais Jules Rueff ne quitta pas la colonie et créa la Compagnie des Messageries fluviales de Cochinchine le 1er juin 1881, au capital de 1 500 000 francs divisé en trois mille actions de 500 francs, qui en faisait l’entreprise la plus puissante de l’Indochine de l’époque. La Compagnie bénéficiait d’une subvention pour assurer des services vers le Cambodge, vers le Siam et sur diverses lignes intérieures cochinchinoises ; elle fut dès lors accusée, tout au long de son existence, de se livrer à une concurrence déloyale et de profiter de sa situation de quasi-monopole pour pratiquer les prix les plus hauts tout en ne respectant pas scrupuleusement les obligations de son cahier des charges. En 1883, par exemple, lorsque les Messageries fluviales installent un bureau à Phnom Penh et inaugurent la ligne Phnom Penh-Battambang (il s’agit d’affirmer la présence du pavillon dans une région convoitée par les Français mais administrée par le Siam), Rueff aurait limité volontairement les rotations afin de toucher des dessous-de-table de la part de négociants désireux d'écouler leur marchandise au plus vite et il aurait été prêteur usuraire à 120 % par an. Les bâtiments de la Compagnie jouaient un grand rôle dans cette période d’expansion française vers le Siam ; l’un de ses bâtiments fut ainsi coulé à l’embouchure de la Ménam lorsque les Français en forcèrent la passe en 1893. »

finance

 

Cf. encore http://belleindochine.free.fr/MessagerieFluviale.htm pour l’anecdote, in  : Histoire et anecdotes sur l'une des plus célèbres sociétés indochinoises,  « Souvenir d'un vieux journaliste indochinois, », Henri Lamagat, paru en 1942


La voie fluviale, la seule dont on disposait, était certes, beaucoup moins rapide [que la route]; mais la vie était aussi, il faut le dire, moins trépidante qu'à l'heure actuelle. Le rythme des affaires allait alors à la même cadence que les bateaux des Messageries fluviales et des compagnies de navigation chinoise.[..] Et s'il suffit aujourd'hui à un commerçant qui quitte Saigon pour Phnom Penh au lever du soleil d'une seule journée pour terminer ses affaires dans le chef lieu du protectorat voisin, la durée du voyage d'une capitale à l'autre n'était pas inférieur autrefois à 4 jours pleins. [..]   

En revanche, combien agréables étaient les traversées qu'on faisait à bord de ces rafiots, si mal aménagés cependant ! mais on avait souvent l'agréable surprise de rencontrer, au hasard d'une escale, des amis perdus de vue depuis longtemps et que l'on était heureux de retrouver ! Au surplus, les 4 jours de navigation qu'exigeait le voyage aller et retour Saigon- Phnom Penh et pendant lesquels on respirait à plein poumons les effluves frais et vivifiants une véritable cure d'air et de repos sans compter les charmes du paysage. […]

Pour tuer le temps, chacun se livrait à son plaisir favori. Les uns jouaient d'interminables parties de manille, voire de poker; d'autres lisaient. En tout cas, l'apéritif et le repas qui étaient pris en commun avec l'état-major du vapeur: capitaine, chef-mécanicien et commissaire, étaient toujours très gais, du moins le matin. […]

La Cie des Messagerie Fluviales de Cochinchine furent fondée en 1881 par un ancien caporal d'infanterie de marine, du nom de Jules Rueff. La société n'a pas cessé de réaliser depuis ses débuts, des bénéfices astronomiques, amortissant son matériel et tous ses immeubles en moins de 20 ans d'exploitation, grâce aux avantageux contrats qu'elle avait passés. Malgré cela, elle s'est longtemps refusée à à apporter à bord de ses unités navigantes, déjà très anciennes pour la plupart, des améliorations qui s'avéraient pourtant indispensables. 

 

Cependant pour leurs voyages, les européens ne pouvaient décemment prendre que les bateaux des Messagerie Fluviales. Les chaloupes chinoises, sans cabines, étaient d'une saleté repoussante et ne servant à leur passager que des mets préparés à la manière annamite, n'étaient pas utilisables par les français. Les Chinois eux-mêmes ne tenaient pas du tout à avoir une clientèle dont la présence à bord gênait le plus souvent le "patron" du petit vapeur, dans les opérations lucratives qu'il effectuait en cours de route.

Chez Rueff, la table et l'hygiène du bord restèrent jusqu'au bout très insuffisante et ce ne fut que vers 1910 que, aiguillonnée par l'approche de l'expiration de ses contrats que la société consentit à placer 4 pauvres cabines [..] et de doter enfin les vapeurs d'une si pale lumière électrique que les passagers devaient renoncer à toute lecture après le coucher du soleil.. Avant ces transformations, les passagers de 1ere classe, qui s'éclairaient au moyen d'une bougie, étaient obligés de coucher dans les cabine du faux pont , voisinant immédiatement avec les chevaux, les bœufs et les cages remplies de volailles [..]

Mais l'arrivée à Phnom Penh, à l'apparition des premiers rayons de soleil, offrait aux passagers un spectacle féerique, ravissant qui n'était pas, il est vrai, dû à une particulière attention de la Cie à leur égard, mais à la seule nature.

Etc.

___________

  • A ne pas confondre avec  la Compagnie  des Messageries Maritimes 

Cf. « Les Messageries Maritimes : L'essor d'une grande compagnie de navigation française, 1851-1894 », de Marie-Françoise Berneron-Couvenhes, PU Paris-Sorbonne, coll. Histoire maritime, 2007

Quelques dates et chiffres  avec http://historic-marine-france.com/paquebot/messageries.htm

« Création le 08 juillet 1851. (vote de la loi qui confirmait la convention attribuant aux Messageries Nationales l'exploitation des paquebots de la Méditerranée)
Le 08  septembre 1851. Départ de Marseille de l'"Hellespont", capitaine Caboufigue.
Le 19  janvier 1852. Naissance de la "compagnie des services maritimes des messageries nationales ».
Le 28  février 1853, elle devient" Messageries Impériales".

 

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Deux hommes importants Armand Behic

 

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et Dupuy de Lome.


 

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En   1852 Achat des chantiers Benêt à la Ciotat. Dupuy de Lome y sera administrateur.

 

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Livraison du 1er vapeur à roue  le "Périclés".

 

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Réalisation de nombreux navires : En 1854. 25 navires. En 1855. 46 navires. En 1860. 48 navires.
La compagnie participe à l'expédition de Crimée; à l'expédition de Syrie.
En 1860. Ouverture d'une ligne pour émigrants en Amérique du sud.
Avril 1861 signature d'une convention avec l'état pour services postaux, Suez, Réunion, Indes, et Chine.
En 1866. 43 paquebots sur les lignes de la Méditerranée ; Atlantique sud, océan Indien, Chine et Japon.
En  1869 Inauguration de la liaison par le canal de SUEZ
Premier convoi avec le Péluse,le Thabor,

 

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dans un sens l'Alphée, Erymanthe.dans l'autre sens!
Le 09 septembre 1870 (chute de l'empire), les Messageries Impériales deviennent "Messageries maritimes".


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Avec la tourmente désarmement de la moitié de la flotte.
1871 Réorganisation des lignes.
1872  Flotte de 64 navires. »

Cf. aussi : Un peu d’histoire, des origines à 1870 ; et de 1871 à 1918, in « L'ENCYCLOPEDIE DES MESSAGERIES MARITIMES » http://www.messageries-maritimes.org/hist.htm ,

 

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13 novembre 2014 4 13 /11 /novembre /2014 04:02

Titre-article.jpgL’expédition Doudart de Lagrée/Francis Garnier, in  « Les grands pionniers du Mékong. Une cinquantaine d’années d’aventures. (1884-1935) », d’après Luc Lacroze*.


Mais auparavant, il faut savoir que le Mékong**  est le quatrième fleuve d’Asie (après le Yangzi Jiang, le Gange-Brahmapoutre et l’Ienisseï).  Il est d’une longueur variable de 4350 à 4909 km et naît dans le Qinghai sur les hauteurs de l’Himalaya et irrigue la Chine (la province du Yunnan) (près de la moitié du fleuve), borde le Laos à la frontière de la Birmanie, puis de la Thaïlande avant de couler au Laos et de revenir à sa frontière, puis traverse le Cambodge où naissent les premiers bras de son delta, qui se prolonge dans le sud du Vietnam  où on l'appelle Cuu Long (neuf dragons),

 

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car le fleuve se divise en neuf bras dans le delta, avant de se jeter dans la mer de Chine méridionale.


Delta-du-mekong.jpg

 

C’est un fleuve sacré***, mais aussi un fleuve vital pour tous ces pays et surtout pour plus de 90 millions de personnes qui vivent sur ses rives et dépendent de lui pour leur survie ; c’est selon : la production hydroélectrique, l’irrigation, la pêche, la pisciculture, la fourniture d’eau pour l’industrie et les habitants, et le transport dans certaines de ses parties. Il faut aussi se rappeler par exemple que  toutes les grandes villes du Laos sont sur le fleuve, ainsi que la plus grande ville du Viêt Nam, Hô-Chi-Minh-Ville ; que le Cambodge est complètement dépendant du fleuve pour nourrir ses habitants et que plus de 18 millions vivent dans son delta au sud-Vietnam. (D’après wikipédia)


Un fleuve qui a bien sûr une histoire et qu’il a fallu découvrir. (Cf. note****)


Autant dire qu’il peut inspirer de nombreuses pages, mais nous allons nous intéresser qu’à  la période coloniale de la France en Asie du Sud-Est, qui commence avec la prise de Saïgon en 1861, et va se poursuivre avec la fondation de la Cochinchine française en 1862, le protectorat français en 1863 sur le Cambodge, en 1884 sur le Tonkin et l’Annam, qui deviendra en 1887 « l’Union indochinoise », sans oublier la lutte, que nous avons traité, entre les Français et les Siamois de 1887 à 1893 qui aboutira au traité de Bangkok de 1893, qui entre autre mettait le Laos sous protectorat français et faisait du Mékong, la frontière « officielle » entre la France et le Siam sur presque 1500 km.


Carte gémérale de l'Indochine

      (Carte établie par Francis Garnier)

 

Un fleuve que dès 1866, les autorités françaises envisagent comme une voie commerciale pour les bateaux à vapeur, surtout pour s’ouvrir au marché chinois. Mais nous verrons que durant 50 ans de nombreuses expéditions seront entreprises,  menées par des acteurs très divers comme des officiers de marine, des pionniers envoyés par des armateurs, des aventuriers à la recherche de profit, des idéalistes… Ce seront des lettres, des télégrammes, des rapports, des conférences, des articles  des récits d’exploits et d’aventures que Luc Lacroze a lu pour nous, pour nous rappeler le courage, la volonté, la ténacité, l’exploit souvent de ces grands pionniers qui ont tant voulu vaincre tous les obstacles du Mékong, les variations chaque année entre les hautes et les basses eaux, les courants, les rochers, les multiples rapides, les chutes d’eau, qui limitaient voire rendaient impossible sa navigabilité.

 

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La première expédition. L’expédition  Doudart de Lagrée/Francis Garnier de 1866.*****

 

 

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En 1866, l’amiral de la Grandière,

 

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gouverneur de Cochinchine,  dans une lettre du 25 mai, confie au capitaine de frégate  Ernest Doudart de Lagrée,


Ernest-Doudart-de-Lagr-eacute-e-1823-1868

 

secondé par le lieutenant de vaisseau  Francis Garnier,


Stamp Indoch Garnier-300px

 

la mission d’effectuer une reconnaissance du Mékong, encore  largement inconnue, afin d’étudier la possibilité d’établir une relation commerciale depuis la vallée supérieure du Mékong au Cambodge et à la Cochinchine.


Itinéraire

 

(Une carte est nécessaire pour visualiser la série d’obstacles à franchir.)

 

La mission part le 5 juin 1866 et peut aller de Saïgon à Kratié en bateau à vapeur, mais ensuite la reconnaissance du Mékong ne peut s’effectuer qu’en pirogue, pour affronter trois difficultés majeures : les rapides de Sambor (une dizaine de km franchi en la journée du 14 juillet) en amont de Kratié,


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les Prépatang (une douzaine de km  qui demandera 4 jours), et les chutes de Khône, qui seront d’une autre difficulté : une ligne  de cataractes de plusieurs tronçons,

 

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des îles, des chutes, des forts courants sur 12 à 13 km.


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La mission passe une semaine pour étudier et trouver un point de rivière où un bateau de moyenne grandeur, aux grandes eaux puissent passer la cataracte ; ou dans le cas contraire, établir un canal latéral à frais modéré. 


Pour Doudart de Lagrée, la conclusion est claire : un bateau à vapeur ne peut pas passer,

 

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et un canal est possible mais coûterait trop cher. Francis Garnier écrit de son côté : «  Aux cataractes de Khône, s’arrête forcément, à moins de travaux gigantesques, toute navigation continue sur le Mékong. »  


Et ce n’est pas fini, car Doudart de Lagrée a  appris que fort loin en amont existe une vingtaine de rapides étalés sur une centaine de km entre Pak Moun et Kemarat (connu sous le nom les chutes de Kemarat).

 

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(D'après une carte siamoise de 1905)

 

Il confie la mission à son lieutenant de vaisseau Delaporte d’en effectuer la reconnaissance avec 8 piroguiers laotiens, et lui donne rendez-vous en amont de Kemarat, qu’il va rejoindre avec le gros des troupes, avec les bagages à dos d’éléphants.


Delaporte va remonter les rapides  dits de Kemarat en 15 jours (12-27 janvier 1867) et  identifier une vingtaine de rapides, avec  des difficultés majeures : Keng Yapeut, Keng Kaac, Keng Kalakaï, Keng Kalakak  et Keng Kamieu ( encore y-a-t-il au-delà du village de Kemarat, les rapides de Keng Noyang et de  Keng Sa). Ses conclusions seront pessimistes quant aux possibilités de navigation à vapeur dans les Kemarat.


L’expédition poursuivra la remontée du fleuve pour constater que d’autres rapides très dangereux n’étaient accessibles qu’en pirogue, comme  ceux de Kiang Tian, Keng Luong, entre Vientiane et Luang Prabang, et ensuite après Xieng Khong, le terrible Tang Ho  (Tang, rapide en lao), insurmontable en cette saison, qu’ils atteignent le 18 juin 1867.

 

Ils poursuivront par voie de terre pour retrouver le Mékong le 29 septembre 1867 à Xieng Houng  (Jing Hong), pour de nouveau devoir repartir sur les pistes et s’éloigner du fleuve, et atteindre une région en révolte.


La mission d’exploration du Mékong se poursuivra jusqu’à la petite ville de Semao en Chine,Doudart de Lagrée décidera dans une lettre du 30 octobre 1967 adressée à l’amiral-gouverneur, de renoncer à suivre le Mékong, du fait de la guerre sévissant dans cette région et estimant que leurs études ne pourraient que bénéficier aux Anglais, contrôlant désormais la Birmanie. Voilà presque 15 mois que la mission était partie de Saïgon.


Doudart de Lagrée opérera son retour en reconnaissant  le haut Song Koi, pour rejoindre Yunnan Fou et  se diriger vers le Yang Tsé Kiang, avec l’idée de trouver une autre voie commerciale.


Le Fleuve rouge devenait-il une autre voie possible ?


Doudart de Lagrée/Francis Garnier poursuivaient leur aventure, et profitaient de leur retour,  pour tenter de découvrir si le Fleuve rouge n’était pas finalement la voie recherchée pour commercer avec la Chine. L’expédition quitte donc Semao (Simao) et par Puerl (Pu’er) arrive le 18 novembre 1867 à Yuen Kiang. Ils embarquent le 26 novembre sur le fleuve rouge pour renoncer 3 heures plus tard au premier rapide infranchissable.  

(On peut noter qu’on est vraiment dans les premières découvertes pour renoncer ainsi 3 heures plus tard.)


Francis Garnier, seul avec ses piroguiers, tentera de poursuivre, pour finalement renoncer, le 27 novembre, après une seule journée de navigation. Mais il eut la bonne nouvelle d’apprendre que plus loin, le fleuve était navigable de Man Hao (Man Ban) (situé à env. 60 milles en amont de Loa Kaï, poste frontière entre le Tonkin et le Yunnan) à la mer.


Pour Doudart de Lagrée informé par Francis Garnier, c’était une victoire qu’il signalera dans un rapport le 6 janvier 1868 à l’amiral-gouverneur, envoyé de Yunnan Fou (Kunming).


(Lacroze ne dit pas comment ils avaient rejoint Kunming situé à près de 500 km de Man Ba. De même Lacroze ne dit pas dans quelles circonstances Doudart de Lagrée décédera le 12 mars 1868. )


Francis Garnier va  ramener le corps de Doudart de Lagrée avec la mission, en descendant le Yang Tsé Kiang  jusqu’à Shanghaï, pour rallier Saïgon en juin 1868.

 

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L’expédition avait parcouru 8 800 km, et  était partie de Saïgon depuis 2 ans.

                                      _____________________

 

Francis Garnier rejoint aussitôt la France où il est affecté au Dépôt des cartes et plans de la Marine.  Il y achève la rédaction de son rapport de mission.****** Dès lors, Francis Garnier n’eut  de cesse de demander la formation d’une autre expédition qui aurait eu pour but de démontrer la navigabilité du fleuve rouge de Man Hao à la mer. Mais la guerre contre la Prusse, l’occupation de Paris, laisseront sans suite ses démarches.


Mais Francis Garnier n’a pas renoncé. « Il sollicite et obtient un congé sans solde pendant lequel il s'installe à Shanghai avec son épouse. Il continue ses travaux de reconnaissance du cours supérieur du Mékong. Il passe plusieurs mois à explorer, seul, le Yunnan et le Tibet, lorsqu'il est rappelé par le contre -amiral Dupré  … » (wikipédia)


Le Mékong fut oublié pendant une quinzaine d’années, et il faudra attendre 1884-1885, pour voir de nouveaux pionniers  dans les rapides du Mékong de Sambor et de Préapatang.

 

Mais cela est une autre histoire. (Cf. Notre prochain article)

 

Nous avons extrait de cet ouvrage :


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les illustrations de cet article, qui sont toutes du crayon de Doudard de Lagrée.

 

Il a été complété par la publication d'un atlas complété de nouvelles illustrations :

 

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nous vous en donnons la reproduction à la fin de cet article, elles sont un plaisir pour les yeux même si la numérisation n'en est pas toujours parfaite *******


et un autre volume purement technique comporte le résultat de toutes les observations purement scientifiques, géodésiques, géologiques, minérales, ethnologiques etc, n'oublions pas que Garnier et Dudart sont des polytechniciens.

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  ________________________________________________________________

 

*« Les grands pionniers français du Mékong. Une cinquantaine d’années d’aventures. (1884-1935) », L’Harmattan, 1996.


titre

 

** Le fleuve est à l’origine appelé Mae Nam Khong par l’ethnie Taï, répartie dans tout le bassin ; pour raccourcir, ils disent Mae Khong, signifiant « Mère de tous les fleuves » ou « Fleuve Kong » […] En thaï « kong » (โขง) est une espèce de crocodile ; certains pensent que ce mot a évolué à partir de « kod » (คค) ou « kong » (โค้ง), étant tous les deux des adjectifs pour décrire les méandres et courbes d’un fleuve ou d’une route.(wikipédia)


 ***Un fleuve sacré.


Comme tous les fleuves d’Asie, le Mékong est pour les habitants qui longent ses rives, la mère des eaux, la mère de tous les fleuves, un fleuve sacré aux multiples légendes et mythes, où les esprits vivent. Les temples et pagodes qui longent son cours sont là pour s’en protéger ou leur demander leur aide. Que de témoignages par exemple décrivent le  «nâga», une créature en forme de serpent avec une tête de dragon.


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Dominique Bari le présente ainsi :


« Frontière entre le Laos et la Thaïlande, le Vietnam et le Cambodge, le Myanmar (ex-Birmanie) et la Chine, ses eaux ont fixé des civilisations prestigieuses. Mais le «grand fleuve» rassemble et divise.


«Jamais de ma vie entière je ne reverrai des fleuves aussi beaux que ceux-là, aussi grands, aussi sauvages, le Mékong et ses bras qui descendent vers les océans.» Marguerite Duras célèbre ainsi dans son roman l’Amant les eaux mythiques de ce fleuve sacré issu des larmes de Tara, déesse universelle de la compassion. Fleuve épopée, insaisissable aux trop multiples visages et noms. Il est Dza Chu («eau des rochers») lorsqu’il surgit d’un glacier des monts Tangulla Shan au Tibet oriental. Dans les gorges vertigineuses du Yunnan, où seuls des ponts suspendus offrent un passage aux hommes et aux animaux, il devient Lancang Jiang, «le fleuve tumultueux», jusqu’à son arrivée dans les collines du Triangle d’or. Assagi, croit-on, les Laotiens le nomment Mae Nam Khong, la «mère des rivières», et les Cambodgiens Tonle Thom («grandes eaux»), prélude au bout de sa course au Song Cuu Long («rivière aux neuf dragons») des Vietnamiens. Ses neuf bras nourriciers gorgés d’alluvions tropicales sources de l’immensité de son delta y tracent une multitude de canaux, de chemins d’eau et de terre, de rizières…

Mémoire dun passé fabuleux et mouvementé, de siècles douloureux

Bienfaisant ou hostile, nourricier

 

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ou dévastateur, le Mékong rassemble et divise. 
Il est frontière entre le Laos et la Thaïlande, le Vietnam et le Cambodge, la République de l’Union du Myanmar (ex-Birmanie) et la Chine. Mais un fleuve construit ses lois : il reste naturellement une voie qui sépare et que les peuples ont envie de franchir. Il se transforme alors en enjeu de possession, prétexte de guerre, ligne rouge de conflits. Vecteur de transmission des religions, des philosophies, des langues et d’échanges économiques sans précédent, il est lieu de friction, de confrontation. Aucun fleuve n’a connu sur ses rives autant de richesses du génie humain, d’empires puissants et de carnages : du Triangle d’or au Triangle d’émeraude, ses riverains se côtoient mais ne se méfient pas moins les uns des autres tant les siècles ont pu être douloureux. Le Mékong est la mémoire de la centaine d’ethnies dont il arrose les terres et dont il a construit l’histoire. Sans lui, cette Asie du Sud-Est n’aurait jamais connu ce passé aussi mouvementé et aussi fabuleux. Des capitales gigantesques n’auraient jamais vu le jour : Angkor, Luang Prabang, Phnom Penh, Vientiane, Saigon sont nées du «grand fleuve», ont prospéré grâce à lui, ont disparu parfois par sa faute. Ses eaux ont fixé des civilisations prestigieuses : celle de l’empire Khmer, celle de l’empire Siam, celle du Champa… Mais les puissants empires se sont dévorés les uns les autres sur plusieurs siècles, ne nous laissant que ruines de leurs merveilles architecturales retournées à la jungle et classées au patrimoine de l’humanité. »


- See more at: http://www.humanite.fr/le-mekong-les-neuf-bras-nourriciers-du-fleuve-epopee-549367#sthash.gEspXued.dpuf


**** La découverte du Mékong, par wikipédia :


Le premier européen à voir le Mékong fut le Portugais Antonio de Faria en 1540 ; une carte européenne datant de 1563 montre le fleuve, bien qu’à cette époque on le connaissait très peu au-delà du delta. L’intérêt des Européens sur le fleuve est sporadique : les Espagnols et les Portugais firent quelques expéditions d’exploration et y envoyèrent des missionnaires, tandis que le Hollandais Gerrit van Wuysthoff mena une expédition sur le fleuve jusqu’à Vientiane en 1641-1642. 

 

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Les Français prirent le contrôle de la région dès le milieu du XIXe siècle. Ils prirent Saïgon en 1861 et firent du Cambodge un protectorat deux ans plus tard.


Les premières explorations systématiques sont celles de l’Expédition française du Mékong, menée par Ernest Doudart de Lagrée et Francis Garnier, qui montèrent le fleuve depuis son embouchure jusqu’au Yunnan entre 1866 et 1868. Leur conclusion principale était que le Mékong avait trop de rapides et de sauts pour être navigable. La source du fleuve fut trouvée par le Russe Piotr Kozlov en 1900.


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Dès 1893, les Français étendent leur contrôle du fleuve jusqu’au Laos. »


 

***** Ce fut aussi une expédition à vocation scientifique, pluridisciplinaire.


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« La Commission d'exploration que devait présider M. de Lagrée, fut définitivement constituée le 1er juin 1866. Outre cet officier supérieur, elle se composait de :

 

MM. Garnier (Francis), lieutenant de vaisseau, inspecteur des affaires Indigènes,

 

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membre du Comité agricole et industriel de Cochinchine ; Delaporte (Louis), enseigne de vaisseau ;

 

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Joubert (Eugène), médecin auxiliaire de 2e classe, géologue ; Thorel (Clovis), médecin auxiliaire de 3e classe, botaniste, membre du Comité agricole et industriel de Cochinchine ; De Carné (Louis), attaché au ministère des Affaires étrangères.

Le reste du personnel de l'Expédition se composait de deux interprètes, le Français Séguin, pour les langues siamoise et annamite, et le Cambodgien Alexis Om, pour les langues cambodgienne et annamite ; du sergent d'infanterie de marine  Charbonnier, secrétaire du chef de l'Expédition ; d'un soldat d'infanterie de marine, de deux matelots français, de deux matelots tagals, d'un sergent et de six miliciens annamites, composant l'escorte. Leur armement consistait, pour les deux hommes appartenant à l'infanterie de marine, en une carabine munie de son sabre-baïonnette; pour tous les autres, en un mousqueton d'artillerie muni également du sabre baïonnette. On emportait en outre une carabine à balles explosives et des révolvers en nombre suffisant pour en armer tout le monde [...] »

(Garnier, Fr., Voyage d’exploration de l’Indo-Chine [...], op. cit., pp. 13-14)

 

En sus du volume racontant l'expédition, de l'atlas et du volume concernant les seuls observations scientifiques, Garnier a égalelement publié, pour le plaisir des yeux, un volume qualifié d'« album pittoresque » un recueil de plusieurs dizaines d'aquarelles signées le plus souvenent de Delaporte, nous en reproduisons quelques unes :


La population : 

 

Dessions-Doudard-personnages-bons.jpg

 

Ses distractions :

Dessis-Doudart-jeux.jpg

 

Des villages comme nous en voyons encore :

 

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Les paysages de notre Isan :

 

Dessins-Doudart-paysages.jpg

 

Ses fleurs :

 

doudart fleurs

 

Ses vieux monuments :

 

Dessions-Doudard-monuments.jpg

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Biographie de Ernest Marie Louis de Gonzague Doudart de Lagrée (wikipédia) : 

 

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Né le 31 mars 1823 à Saint-Vincent-de-Mercuze (Isère) et mort le 12 mars 1868 à Tong-Tchouen, dans le Yunnan. 

Élève de l'École polytechnique en 1842, aspirant de 1re classe en 1845, lieutenant de vaisseau en 1854, il fait la guerre de Crimée et est décoré de la Légion d'honneur à cette occasion. En 1862, il part pour la Cochinchine, et conclut le traité qui attribue à la France un protectorat sur le Cambodge le 5 juillet 1863 à Saïgon.

Doudart de Lagrée revient en France en 1864, avant de repartir avec le grade de capitaine de frégate en 1866 pour une expédition scientifique sur le Mékong, avec, pour second le lieutenant, Francis Garnier ; l'expédition comprend Clovis Thorel, chargé de la partie botanique, le lieutenant Louis Delaporte, Louis de Carné, Lucien Joubert et le photographe Emile Gsell. Elle remonte le fleuve, traversant des forêts impénétrables

 

foret.jpg

et explorant, notamment, le site d'Angkor en 1866, puis elle remonte vers l'actuel Laos et le Tonkin, mais, le capitaine Doudart de Lagrée meurt de maladie en 1868, dans les hautes montagnes du Yunnan, avant la fin de l'expédition qui s'achève sous le commandement de son second en juin 1868 à Shanghai.

Ernest Doudart de Lagrée était également entomologiste. Sa collection d'insectes exotiques a été léguée au Muséum d'histoire naturelle de Paris.

tombeau

****** Atlas du voyage d'exploration en Indo-Chine : effectué pendant les années 1866, 1867 et 1868 par une Commission française / présidée par M. le capitaine de frégate Doudart de Lagrée ; et publiée sous la dir. de Francis Garnier. Première partie. Cartes et plans dressés / par Doudart de Lagrée, Francis Garnier, Delaporte. http://jubilotheque.upmc.fr/fonds geolreg/GC_000005_002/document.pdf?name=GC_000005_002_1.pdf

 

D’autres récits :


Louis de CARNÉ - Le Mékong

 

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Seul civil de l'expédition du Mékong, Louis de Carné (1844-1871) livre au public cette version non officielle de l'exploration, avant de succomber, à vingt-sept ans, aux fièvres contractées en Chine. Son récit témoigne de ces grands périls que les explorateurs ont rencontrés en traversant dans la misère, sous des pluies torrentielles, la jungle du Laos birman. Publié en feuilleton dans la Revue des deux mondes en 1869. Collection Heureux qui comme... Magellan & Cie 2004.


Isabelle MASSIEU -  Le Laos

 

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Première Européenne venue seule en Indochine en 1897, Isabelle Massieu (1844-1932) s'est prise de passion pour les voyages aux alentours de la cinquantaine et parcourt l'Asie en tous sens. En pirogue ou à cheval, l'infatigable aventurière chemine à travers la jungle, de Luang Prabang à Vientiane, et se laisse séduire par les légendes et les mœurs laotiennes, dont elle admire l'authentique liberté. Récit publié dans la Revue des deux mondes en 1900. Collection Heureux qui comme... Magellan & Cie 2004.


Auguste PAVIE - Passage du Mékong au Tonkin (1887-1888)

 

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La passion du voyage et de la découverte, voilà ce qui poussa Auguste Pavie (1847-1925) de Dinan vers l'exploration du Cambodge, du Laos et du Vietnam, contrées quasiment inconnues des Européens de son époque. Transboréal 2006.

 

*******

 

Carte itinéraire n° 1, dessin de Francis Garnier :

 

Cartes-itineraire-01.jpg

 

Plan des cataractes de Khon, dessin de Doudart de Lagrée :

 

Vue-des-rapides-de-Khon.jpg

 

Carte itinéraire n° 2, dessin de Francis Garnier :

 

Cartes-itineraire-02-copie-1.jpg

 

Carte itinéraire n° 3, dessin de Francis Garnier :

Cartes-03.jpg

 

Carte itinéraire n° 4, dessin de Louis Delaporte:

Carte 04 

 

Carte itinéraire n° 5, dessin de Francis Garnier :

 

carte-05.jpg

Carte itinéraire n° 6, dessin de Francis Garnier :

Cartes-06.jpg

 

Carte itinéraire n° 7, dessin de Francis Garnier : manque

Carte itinéraire n° 8, dessin de Francis Garnier : 

cartes-08.jpg

 

Carte itinéraire n° 9, dessin de Francis Garnier : 

 

carte-09-bonne.jpg

 

Carte itinéraire n° 10, dessin de Francis Garnier : 

cartes-10.jpg

 

Terminons sur ce dessin du temple penché de Nongkhaï, il est toujours là :

 

 

Temple-penche.jpg

 

Il aurait été dommage de l'oublier !

 

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21 septembre 2014 7 21 /09 /septembre /2014 03:02

 titre2ème partie. De Rama VII (1925-1935) à Abhisit (2010)

Rappel.

Nous avions dans notre 1ère partie de notre lecture de l’article de Stéphane Dovert intitulé « « La Thaïlande prête pour le monde » ou de l’usage intensif des étrangers dans un processus de construction nationale»*, présenté son hypothèse qui voulait démontrer que «  la réussite du royaume sur le long terme repose largement sur sa remarquable capacité d’assimilation des étrangers sans renoncer à une forte identité nationale », et cela depuis les origines d’Ayutthaya jusqu’à Rama VI (1910-1925).

 RAMA-VI.jpg

 

Nous avions émis de sérieux doutes sur cette prétendue assimilation (Cf. notre 1ére partie). Son hypothèse n’était plus tenable avec la politique « d’exclusion, d’opposition à l’étranger, de repli sur une identité nationale figée » menée par Rama VI (1910-1925), qui n’hésitait pas à traiter les Chinois de « Juifs de l’Extrême-Orient ».

 

Les-Juifs-de-Chine-Kaifeng

Mais Dovert estimait que cette politique était unique dans l’histoire du pays.

Unique ? En tout cas son successeur Rama VII (1925-1935) va poursuivre cette politique de rejet des étrangers et surtout des Chinois avec ce slogan popularisé auparavant par le prince Damrong : « Le Siam aux Siamois ».

 

iam aux siamois

 

Elle prendra une forme plus virulente après le coup d’Etat de 1932, qui aura des conséquences très importantes dans l’histoire du pays, en transformant la monarchie absolue en une monarchie constitutionnelle.

coup d'etat 1932

 

 

Il évoquera deux des figures majeures de ce coup d’Etat, à savoir Pridi

pridi

 

et Phibun qui participera au coup d’Etat militaire du 20 juin 1933 pour devenir ministre de la Défense, revaloriser la place de l’armée dans l’appareil d’Etat, et bien que d’origine chinoise (Le père de Pridi était aussi teochiu) sera « en phase avec la doctrine de « « retour à la pureté originelle » définie vingt ans plus tôt. »


La politique nationaliste mise en place par Phibun sera d’autant plus efficace, qu’il aura pratiquement tous les pouvoirs le 20 décembre 1938. Il avait déjà lancé « les jeunesses militaires » calquées sur celui des « Tigreaux » (ลูกเสือ louk sua littéralement les « enfants tigres ») de Rama VI,

 

Louxsua

 

et dès 1937 proclamé « que l’exemple du développement allemand, japonais, et italien serve de source d’inspiration. » Il définira sa modernité par rapport à l’Occident (vêtement occidental, interdiction des chiques de bétel), tout en fixant « le contenu d’une tradition nationale « purement thaïe » ».


Dovert donnera en exemple pour la minorité malaise : l’établissementde nouvelles règles juridiques, l’interdiction  de porter les vêtements islamiques, l’enseignement en thaï rendu obligatoire.

vetements

 

Mais c’est surtout la communauté chinoise qui sera visée. Elle subira une politique discriminatoire qui réduira sa place dans la vie publique. Dovert donnera comme exemples : les prix des permis de séjour augmentés de 600 % en cinq ans ; des conditions plus contraignantes pour l’accès à la nationalité et à la terre ; la fermeture de la  quasi-totalité des journaux et des écoles chinoises (230 en 1937-38 et plus que 2 en 1944) ; et l’interdiction d’exercer 27 activités (transformation du riz, la pêche, la marine marchande, la boucherie, le commerce de détail, etc).


juifs 2

 

Phibun prônera un nationalisme qui « tente(ra) de donner corps à la notion de « peuple thai » qu’il tenait à voir reposer sur une réalité ethnique (ชนชาติ chonchat thai),

 

chomchat

 

la « race thaie ». En 1939, le Siam deviendra la Thaïlande, le pays des Tai, une race pure,

 

pureté

« symbolisé(e)) par des pratiques culturelles, religieuses et linguistiques (Dovert ne donnera pas d’exemples), qui reléguait les minorités en « non-thaïes » ou « moins thaïes » et qui marginalisait les élites indiennes et chinoises.


Cette idéologie  affichait l’ambition de  se réapproprier les territoires annexés illégalement par les puissances européennes (Laos, Cambodge, Malaisie), mais aussi certaines régions d’Inde, de Chine, de Birmanie, voire du Tonkin et du Tibet (sic). Elle incitera le régime de Phibun à choisir la carte japonaise pendant la deuxième guerre mondiale.

 

japonais

 

Un choix pragmatique, dit Dovert, pour éviter les destructions et récupérer les territoires indochinois. Nous n’allons pas ici reprendre les éléments donnés par Dovert (Cf. pp.235-240) - s’éloignant quelque peu du sujet -  qui explique la politique de collaboration avec les Japonais pour revenir en 1945 à Pridi porté au pouvoir par les alliés.  (Cf. notre article sur la deuxième guerre mondiale**)

 

Le chapitre suivant abordera une autre période de l’histoire thaïlandaise avec « L’alignement américain ou le choix stratégique du recours à l’Occident pour soutenir le développement national. (pp. 240- 248)

 

(Là encore, on peut remarquer que le titre indique un choix effectué par le seul gouvernement thaïlandais.)

 

Dovert commence son chapitre avec une présentation générale de 4 pages expliquant le nouveau contexte international (la guerre froide, l’intervention américaine dans le conflit indochinois, la menace communiste) et la politique thaïlandaise menée avec l’aide américaine, pour soutenir la lutte anticommuniste ; voire comment les intérêts stratégiques et géopolitiques américains ont contribué à assurer le pouvoir politique des militaires thaïlandais et leurs intérêts économiques, ainsi que celui du pays. Il donne l’exemple du Nord-Est en 1969, où « environ un tiers de l’activité de la région aurait directement découlé de la présence de quatre bases de l’armée de l’air américaine. »


 bases

 

Enfin (à la page 244), il revient au sujet pour reconnaître que « « la tutelle » américaine a également infléchi les conditions de l’ouverture du pays aux étrangers. » Mais paradoxalement si les élites sont allés se former aux Etats-Unis et ont bien vu « dans la relation avec l’Occident un atout pour leur pays, ils se sont par contre clairement inscrits dans la tradition de repli en vigueur depuis les années 20, en faisant pareillement profession de foi d’un nationalisme basé sur la notion d’ethnicité. » On vit même le chantre du nationalisme xénophobe Wichit Wathakan redevenir ministre et en 1958 conseiller spécial du maréchal Sarit,

 

Wichit

 

qui avait effectué un coup d’Etat en 1957 pour promouvoir une politique encore plus « anticommuniste ».

 

Dans  ce contexte, « les résidents chinois de Thaïlande étaient facilement soupçonnés d’espionnage ou de subversion », leurs associations à caractère politique interdites, leurs leaders arrêtés. Pire, « les généraux conservateurs ont volontiers assimilé la subversion aux communautés minoritaires », laissant entendre que « tous les « non-Thaïs », Chinois, Vietnamiens ou Malais de Thaïlande étaient marxistes. »

 

Mais - encore un paradoxe - cette répression politique n’a pas empêché la minorité chinoise de renforcer sa position sur le plan économique et social.

 

Dès la fin de la guerre, nous dit Dovert, les élites militaires ont participé aux conseils d’administration des grands groupes chinois, voire pour certains à leur direction exécutive. Il estime qu’entre 1948 et 1957, les militaires étaient dans plus de 41 firmes majeures, avec des participations dans plus de 100 firmes. En 1969 - autre exemple - des membres du gouvernement du général Thanom

 

Generql thqnom

 

étaient dans les conseils d’administration de 347 entreprises, en majorité chinoises. (Leur conception de réserver l’économie au « peuple thaï » ?)

 

Bref, la superposition, nous dit encore Dovert, de la montée en puissance du capitalisme sino-thaï, de l’aide américaine et des investissements industriels) vont profondément transformer en 30 ans la structure productive de la Thaïlande.

 

Mais on a pu observer également que les élites chinoises ont aussi investi, avec les universités américaines, les universités thaïlandaises de prestige comme celles de Chulalongkorn, Thammasat et Mahidol, leur permettant d’avoir accès aux professions libérales et administratives, et pour certains d’accéder même au pouvoir politique surtout après  1992, avec le processus démocratique engagé.

 

Il faudra attendre le chapitre suivant pour apprendre que les « Chinois » représentent 10 à 12 % de la population, et  qu’ils constitueraient la moitié de la population de Bangkok ; qu’ils contrôleraient 81 % des capitaux  sur le marché et que les ¾ des députés  (l’article est de 2010) env. auraient au moins un grand-parent né en Chine (et de citer les anciens premiers ministres de ces dernières années comme Chuan, Thaksin, Samak, Somchaï, Abhisit).

 

(Enfin quand on dit « les Chinois » contrôlent 81 % des capitaux, il faudrait préciser, une vingtaine de familles chinoises contrôlent 81 % des capitaux, et spécifier s’ils sont Teochiu, Hakka, Hainanais, ou  Hokkien/ Thaïs.) 

 

Pour le moins, on peut alors considérer les  « Chinois » de Thaïlande comme une minorité dominante. Mais est-elle intégrée, assimilée ?

 

identité chinoise

 

Dovert répondra au chapitre suivant intitulé : « Une réouverture tous azimuts ou l’extraversion comme élément de solidification de la démocratie. »

(Vous avez dit solidification de la démocratie ?)

 

Dovert, après avoir indiqué la puissance économique des Chinois de Thaïlande (Rappel : 81% des capitaux sur le marché), cite le roi Prajadhipok (1925-1935),

 

Prajahidok

 

qui aurait déjà exprimé en son temps sa crainte de voir l’argent chinois dominer la politique dans le cas de l’introduction de la démocratie. Il cite également Baffie qui avait évalué un poste de député à un peu moins de 500 000 euros à la fin des années 90 (campagne, achat de voix). Mais Dovert estime que le danger de cette mainmise  dépend « en premier lieu du facteur fondamental que représente la qualité de leur assimilation à la dite-société. »

 

La qualité de leur assimilation à la dite-société ?

 

Dovert va répondre à la page suivante (p.251), en posant la difficulté d’appréhender les multiples facteurs qui permettent de mesurer leur degré d’intégration, selon l’influence des parents, leur désir d’assimilation ou de retour au pays, la stratégie individuelle, les choix matrimoniaux, leur affinité communautaire, leurs opportunités économiques et sociales …

(On peut noter que Dovert utilise sans les distinguer « assimilation » et « intégration »)

 

Mais dès la phrase suivante, après avoir donc signalé la complexité, Dovert va clore le débat en proclamant qu’il n’y a pas d’antagonisme entre une identité chinoise et une identité thaïlandaise. Ah bon !

 

Plus loin, il affirmera que « la communauté chinoise de Thaïlande ne manifeste aujourd’hui aucune loyauté à l’égard de la Chine en tant qu’entité politique », qu’un apatride épousera « sans arrière-pensée la citoyenneté du pays d’accueil tout en renonçant ou non à leur identité culturelle chinoise ». (Un Chinois renoncé à son identité culturelle chinoise ???)

Il citera en exemple les 1er ministres Thaksin,

 

Taksin.jpg

 

Samak, Somchai, Abhisit,

 

abhisit vejjajiva caricatures by hadsadin

 

qui bien que d’origine chinoise, sont la preuve de l’intégration, et peuvent se prévaloir des attributs de la culture thaïlandaise que Dovert résume à « être bouddhiste, monarchiste, nationaliste » (sic) (Un peu court, non ?)  Il leur reconnait quand même une différence avec les autres Thaïlandais : celle d’avoir une « ouverture plus grande sur les réseaux asiatiques. »

 

Dovert aurait pu rajouter : « qui s’appuie sur « un système, devenu une tradition, transmise de génération en génération, et qui repose sur « un maillage d’entreprises familiales interconnectées», une culture des réseaux(activités mais aussi solidarité), un système avec un type d’éducation ( relayé avec des écoles privées), une morale (valeurs, croyances communes), un type de comportements individuels et collectifs, un système familial et communautaire (ethnie, langue et esprit commun).


Un réseau de solidarité réciproque où chacun tour à tour va passer du rôle de donneur à celui de bénéficiaire, dans un système pyramidal « associatif » au niveau familial, puis de la communauté locale , provinciale , nationale (en relais avec les chambres de commerce, les banques, les associations nationales) et pour les plus importants, internationale (avec leur propre réseau de communications).


Le réseau de base est d’autant plus efficace qu’il s’inscrit aussi dans une concentration géographique, ethnique, avec donc un système familiale de gouvernance. La famille dans un quartier donné, va faire des prêts, contrôler le comportement, faciliter l’information aux membres du réseau familial (investir dans les activités rentables, réactivité, rapidité), encourager la solidarité, aider les nouveaux venus (de la famille), veiller à la réputation du chef de famille … « Le devoir du fils est d’entretenir, sinon d’accroître l’héritage familial ». L’entreprise évoluera donc, bien sûr au fil des générations avec ses échecs pour certains et les success story pour d’autres familles. »

(Extrait de notre article A67**, inspiré par Florence Delaune, Entreprises familiales chinoises en Malaisie, Presses universitaires du Septentrion, Col. Anthropologie, 1998. )

 

Dovert conclut en disant qu’en offrant un modèle d’intégration (économie, politique, social, titre), malgré les politiques d’exclusion conjoncturelles,  les Chinois se sont assimilés, comme tous les autres éléments allogènes dynamiques, « évitant ainsi les cloisonnements communautaires et les comportements antinationaux. ».

 

                           _________________________

 

« Politiques d’exclusion conjoncturelles », dit-il ?

 

Dovert nous a expliqué pendant de longues pages que Rama VI (1910-1925) avait promu le nationalisme et avait  lancé une campagne d’exclusion contre les Chinois de Thaïlande sur le modèle antisémite européen, en  les traitant « de Juifs de l’Extrême-Orient » ; que Rama VII  avait poursuivi cette politique, qu’après la prise du pouvoir par Phibun en 1933 et surtout après 1938, celui-ci prônera un nationalisme encore plus dur, prenant exemple sur les modèles fascistes, et n’épargnera pas les Chinois, fermera leurs journaux, leurs écoles, leur interdira 27 métiers ; une loi de 1953 sur la nationalité sera encore plus restrictive que celle d’auparavant ; qu’ensuite les généraux conservateurs ont poursuivi leur nationalisme avec la notion d’ethnicité ; qu’en 1958 le chantre du nationalisme xénophobe Wichit Wathakan redevenait ministre et conseiller spécial du maréchal Sarit ;

 

SARIT.jpg

 

que pendant la guerre du Vietnam « les résidents chinois de Thaïlande étaient facilement soupçonnés d’espionnage »

 

espions

 

voire de subversion comme tous les autres « non-thais ».

 

Conjoncture ? Une conjoncture d’un demi-siècle alors, voire plus.

 

Dovert écrit même que depuis la fin de la 2ème guerre mondiale jusqu’à l’instauration du premier gouvernement démocratique des années 1990, la période semble « à priori délicate pour les communautés perçues comme « étrangères » ». Et nous avons vu qu’avant-guerre le nationalisme sévissait aussi contre les « minorités », et n’offrait pas –quoi qu’en dise Dovert- un modèle d’intégration.

 

Baffie rappelle***  qu’en 1971, l’une des raisons avancées pour un coup d’Etat était la présence dans le pays de 3 millions de Chinois dont on ignorait les préférences idéologiques, mais qui pourraient poser des problèmes de sécurité intérieure au moment où la Chine entrait aux Nations Unies. Ensuite, aux législatives de 1979, les candidats et les électeurs de parents chinois durent subir des mesures vexatoires. Beaucoup renoncèrent. Enfin, 18 ans plus tard, en septembre 1997, le premier ministre, le général Chavalit Yongchaiyudt,

 

Chavalit.jpg

 

voulut rendre responsables de la crise économique les hommes d’affaires chinois du pays, désignés par le terme dérogatoire – et assez sibyllin – de มัน man. 

 

De plus, Dovert n’évoque pas le sort des minorités montagnardes au Nord, « les chao khao


blqncs

 

qui représentent quand même actuellement près d’un million de personnes (un peu moins de 3% de la population) et qui ont un statut particulier.*****


 minorités

Dovert n’évoque pas non plus la situation des Thaïs/musulmans dans le sud qui depuis 2004 a fait plus de 6000 morts ; situation qui indique que « tous savent qu’ils doivent être Thaïlandais, mais que tous ne le veulent pas ». (Ivanoff)

 

musulmans du sud

 

Dans cette même publication « Thaïlande contemporaine », Ivanoff montre comment les Thaïlandais « ont construit leur propre hiérarchie et échelle de valeurs basée sur la production d’un Thai thae thae (ไทยแท้ ๆ littéralement « authentiques thaïs »).

 

Thai-tae.jpg

 

Celle-ci a permis de créer des sous-catégories (…) de Thai Isan,


ISAN.jpg

 

de Thai Islam,

muslim_thailand007.jpg

 

de Thai Mai …, des variétés de Thais qui ne sont pas tout à fait des Thais, mais tous des Thaïlandais. » (Cf. Qui est Thai/Thailandais ? ***** et notre article A.57)

 

Et Dovert oublie encore les millions d’émigrés dans le sud de la Thaïlande dont beaucoup auraient voulu s’intégrer.


Il est étonnant que Dovert assurant la direction de la publication  de « Thaïlande contemporaine » avec Jacques Ivanoff n’ait pas eu connaissance de deux de ses publications qui étudie la « birmanisation » du Sud de la Thaïlande, qui a vu en trente ans le nombre de réfugiés, et de travailleurs immigrés (légaux et surtout illégaux)  passé de quelques centaines de milliers à environ 5 millions dans le sud de la Thaïlande.

Vous avez bien lu : environ 5 millions de Birmans dans le sud de la Thaïlande, dont la majorité est en situation illégale, sans parler des Cambodgiens, des Laotiens. Mais Dovert nous dirait que ceux-ci ne sont pas Thaïs. Mais leur a-t-on offert ce modèle d’intégration que Dovert voit toujours à l’œuvre. (Cf. en note******)

 

Même pour les Chinois, la situation n’est pas aussi évidente.

 

Jean Baffie, révèle dans un article  intitulé «  La « resinisation » des Chinois de Thaïlande » : que des éléments assez nombreux semblent contredire la thèse officielle sur l’assimilation des Chinois, voire leur acculturation. Il constate que « la communauté chinoise est fière de son héritage, florissante et la plus dynamique de la région », démythifiant ainsi le mythe de la Thaïsation des Chinois de Thaïlande. (Cf. son article http://www.reseau-asie.com/)

 

A la fin de son article Dovert aura beau montré l’ouverture de la Thaïlande aux capitaux étrangers, aux résidents étrangers (de 40 000 à 120 000 Japonais, 35 000 Coréens,  12 000 Américains, les Européens, etc), aux touristes ; l’ouverture à l’étranger des étudiants thaïlandais poursuivant leur cursus dans d’autres pays, ou les 100 000 migrants thaïlandais qui partent chaque année « chercher fortune aux Etats-Unis et en Europe mais également au Moyen-Orient et dans les pays d’Asie septentrionale. »,

 

Vous aurez compris que nous n’avons pas adhéré à son hypothèse qui visait à nous montrer  que «  la réussite du royaume sur le long terme repose largement sur sa remarquable capacité d’assimilation des étrangers sans renoncer à une forte identité nationale ».

 

Ou pour être plus clair, notre hypothèse est que les Chinois de Thaïlande n’ont jamais été assimilés, même si, après 1767, Taksin, d’origine Teochiu, a encouragé la venue d’immigrants chinois Teochiu,

 

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et que les rois de Rama I à Rama V poursuivirent cette politique positive.

 

 

________________________________________________________________

* Thaïlande contemporaine, Sous la direction de Stéphane Dovert et Jacques Ivanoff, IRASEC, Les Indes Savantes, 2011, pp. 201-258.


**30. « Les relations franco-thaïes : la deuxième guerre mondiale »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-30-les-relations-franco-thaies-la-2-eme-guerre-mondiale-67649933.html

Notre article 9 sur le nationalisme  http://www.alainbernardenthailande.com/article-article-9-vous-avez-dit-nationalisme-thai-66849137.html

Notre Isan 14 :   Le nationalisme thaï ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-notre-isan-13-le-nationalisme-thai-73254948.html 

 

*** Rappel. Sur les Chinois, nos articles :

  • « A67.  L’influence de la communauté chinoise en Thaïlande », d’après « Le Destin des fils du dragon », « L’Influence de la communauté chinoise au Viêt Nam et en Thaïlande », L’Harmatan, IRASEC, collection Un certain regard, 2003.
    • « A45. Les Chinois de Thaïlande », d’après l’article «  La « resinisation » des Chinois de Thaïlande» de Jean Baffie, qui dénonce le mythe de la « thaïsation des Chinois de Thaïlande.

 2ème Congrès du Réseau Asie / 2nd Congress of Réseau Asie-Asia Network, 28-29-30 sept. 2005, Paris, France, http://www.reseau-asie.com/

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a45-les-chinois-dethailande-sont-ils-integres-84959962.html

 

****« L’Etat et les minorités ethniques, La place des « populations montagnardes » (chao khao)

 

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dans l’espace national », de Yves Goudineau et Bernard Vienne, p. 443-472,  in « Thaïlande contemporaine », Sous la direction de Stéphane Dovert et Jacques Ivanoff, IRASEC, Les Indes savantes, 2011.


***** Jacques Ivanoff, Cf. Chapitre 3 : Qui est Thai/Thailandais ? in

Une modernisation sans développement, Construction ethnique et ethno régionalisme en Thaïlande, in  Thaïlande contemporaine, Sous la direction de Stéphane Dovert et Jacques Ivanoff, IRASEC, Les Indes Savantes, 2011

Et. Jacques Ivanoff,  Histoire des migrations et ethnicité à partir d’une réflexion en Asie du Sud-Est, Vers une anthropologie des frontières ?, 8/9 | 2010 : Des migrations aux circulations transnationales Dossier : Des migrations aux circulations transnationales.


(Notre article A129. Travailleurs illégaux ou « birmanisation » du sud de la Thaïlande ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a129-travailleurs-illegaux-ou-birmanisation-du-sud-de-la-thailande-120218930.html


birman.jpg 

 

Une étude de Jacques Ivanoff et de Maxime Boutry,  intitulée « La Monnaie des frontières, Migrations birmanes dans le Sud de la Thaïlande, réseaux et internationalisation des frontières », Carnet de l’IRASEC, Série observatoire 02, déc. 2009.

 

«  Nous aide à comprendre ce qui se joue au sud de la Thaïlande, dans cet espace particulier des frontières, à identifier les différents éléments des filières clandestines, les différents acteurs de cet espace régional, légaux et illégaux qui profitent du système, et qui assurent le développement du sud de la Thaïlande.  Cette étude, disent-ils, « s’intéresse à la vision de la frontière et à la structure des récits des gens trafiqués. Elle interroge les personnes impliquées, passeurs et passées, elle ne juge pas, mais essaie de définir la structure de la filière et des réseaux. Elle essaie donc de donner une idée concrète de la « marche » birmane vers le sud et de sa dynamique ; elle est en cela aussi historique ». (Cf.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a130-la-birmanisation-du-sud-de-la-thailande-est-elle-ineluctable-120323933.html) 

  

 

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14 septembre 2014 7 14 /09 /septembre /2014 03:04

 titreIl s’agit ici de proposer une lecture de l’article de Stéphane Dover intitulé « « La Thaïlande prête pour le monde » ou de l’usage intensif des étrangers dans un processus de construction nationale», paru dans « Thaïlande contemporaine ».* (57 pages)

 

1/ Des origines d’Ayutthaya à Rama VI (1910-1925).

 

Dovert aborde un sujet que nous avons déjà traité, à la fois par le biais de portraits (Cf**. Les Français, le Comte de Forbin,

 

Forbin

 

et  Paul Ganier, le Japonais Yamada Nagamasa,


yamada nagamasa b

 

le Grec Phaulkon, 

 

Constantin Phaulkon

le Danois, le commodore du Plessis de Richelieu),

 

andreas du plessis de richelieu

 

et par des articles spécifiques comme l’article « 90. Des étrangers au service des rois du Siam. » ou ceux sur les Chinois dans « A45. Les Chinois en Thaïlande ? » et « A67. L’influence de la communauté chinoise en Thaïlande. ».***

 

 

Mais l’intérêt ici est que Dovert présente « l’usage des étrangers » en Thaïlande dans une perspective historique, en commençant par la fondation du Siam.

 

Dovert pose au départ une hypothèse :

 

la réussite du royaume sur le long terme repose largement sur sa remarquable capacité d’assimilation des étrangers sans renoncer à une forte identité nationale.

Toutefois, il tient à préciser que la notion même d’ « apport exogène » pose problème dans la mesure où le fait d’être autochtone ne garantit pas  l’appartenance nationale. (Cf. notre article A.57 Qui est Thaï ? Qui est Thaïlandais ?) Mais avant de discuter cette hypothèse, relevons les éléments de sa démonstration.

 

Le 1er chapitre est intitulé « Le Siam ou la création d’un ensemble pluriethnique doté d’une unité politique récente et d’un ancrage territorial changeant. »

Parler de  « création » renvoie au passé, à la mémoire défaillante des migrations, aux origines incertaines de l’histoire des Taï, et de l’occupation de ce qui constitue le territoire de la Thaïlande actuelle.

Dovert proposera un petit historique où nous retiendrons qu’évidemment d’autres peuples étaient là avant les Taïs, comme les Karens, les Lawa, les Khmers, les Môns, voire les cités-Etats du Dvaravati,

Dvaravati

 

mais qu’entre le XIème et le milieu du XIIIème siècle, on ne trouve guère de traces des Taï, alors que les empires de Pagan (Birmanie), du Champa, et d’Angkor, dominent l’Asie du Sud-Est.


Il semblerait que l’invasion des troupes des Mongols Kubilaï Khan


Kublai Khan

 

au Yunnan en 1253 ait créé un grand courant migratoire des Taïs qui les a amené à s’installer dans les frontières de la Thaïlande actuelle, et y créer des principautés en profitant de l’affaiblissement d’Angkor. On pense aux royaumes du Lan Na en 1262, du Phayao, et de Sukhotai, qui auraient « remarquablement intégré les populations autochtones » par des alliances matrimoniales, des unions avec des notables locaux, et « en intégrant les modèles des sociétés d’accueil plus qu’en leur imposant leurs propres règles », non sans quelques épisodes violents.

Mais à ce stade, Dovert, bien que  n’apportant aucune preuve, affirme :

« Ce mode de construction identitaire, basé sur une capacité de transformation de l’exogène en endogène apparaît, on le verra, comme une composante aussi permanente qu’essentielle de l’histoire du pays. »


Le  2ème chapitre aborde l’histoire thaïe, mais en commençant avec celle d’Ayutthaya, avec ce titre « Ayutthaya, ou quand les nouveaux venus nourrissent la puissance de l’Etat ».


Ayuthaya carte

 

Nous ne pouvons pas ici reprendre tout le récit historique présenté par Dovert, tant son érudition est grande et truffée de nombreuses références.


Ayutthaya, dit-il, « va succéder pendant plus de quatre siècles à Sukhotai comme centre symbolique du monde siamois » et comme centre du pouvoir. 


Dovert précisera que cet Etat n’était pas le seul  (« au début du XIVème, profitant de l’absence de pouvoir centralisé au sud de la plaine centrale, les petites principautés thaïes de Phetchaburi, Lopburi et Suphanburi avaient prospéré grâce au rôle formateur de leurs monastères ».), mais  en fera fi,  pour faire d’Ayutthaya la seule histoire nationale du Siam et de la Thaïlande, tout en rajoutant que c’est une réinterprétation du passé pour légitimer la notion relativement récente d’Etat-Nation. (Il aurait pu ici être plus précis et évoquer la naissance du  nationalisme au XIXème)

Le premier monarque du  royaume d’Ayutthaya, Ramathibodi 1

 

Ramathibodi

était d’origine chinoise, et « inaugurait clairement la longue liste des personnalités étrangères à la culture thaïe. »


De plus, « le nouvel Etat ne reposait ni sur un ancrage territorial ancien, ni sur une base ethnique ». L’Etat se fondait sur un fonds culturel et religieux môn (et khmer, pourrait-on rajouter, selon les régions), et sur des bases pluriethniques (môn, khmer, chinoise) et se développera avec l’apport de populations étrangères lors des victoires acquises sur l’ennemi. Il est cité par exemple 90 000 Cambodgiens capturés et réinstallés au royaume d’Ayutthaya lors de la victoire sur Angkor en 1393. Ils venaient rejoindre d’autres populations Tai du Lan Na vaincues et « réinstallées » à Chantaburi, Korat et Songhla.

Dovert note la brutalité des relations politiques des Thaïs, mais en citant Coedès, leurs capacités remarquables d’assimilation !

(Brutalité ? assimilation ? Deux mots qui semblent contradictoires, non ? et aucun exemple n’est donné)


Ensuite, Dovert évoque l’ouverture d’Ayutthaya au commerce international et aux communautés étrangères (Nous avons fait un bond de plusieurs siècles !),  donnant en exemple les comptoirs étrangers installés à Ayutthaya au temps du roi Naraï,

 

King Narai Lopburi

 

en précisant que de nombreux de ses ressortissants se sont durablement installés et métissés. (Nombreux ?)


Il poursuit avec la participation des étrangers aux affaires de l’Etat, en citant Phaulkon, le phra klang du roi Naraï ainsi que des Persans pour les rois Songtham (1610-1628)


persan

 

et Prasat Thong (1629-1659), un  Chinois sous Phetracha et un Malais sous Sorasak et un Chinois sous Thaï Sa (1709-1733)  qui selon l’évèque Cicé avait « mis tous ses amis chinois dans les charges les plus considérables » de sorte que ces derniers faisaient « tout le commerce dans le royaume ».

CHinois 2

 

De même il indiquera que de nombreux souverains d’Ayutthaya utiliseront des conseillers et des mercenaires étrangers avec leurs armes nouvelles pour mener de nombreuses batailles. (Il cite Ramathibodi II,

 

Ramathibodi 2

Chairatcha). Et se protégeront avec une garde étrangère. (Il cite la garde japonaise d’ Ekathotsarot (1605-1610) et de son successeur Songtham).


Selon les périodes, les rois recruteront donc  des Occidentaux, ou des Persans, des Mores, des Indiens aux plus hautes fonctions de l’Etat ; et entre la fin du XVIIème et le début du XVIIIème, auront une politique spécifique pour la communauté chinoise, à qui ils accorderont des privilèges, qui « loin d’isoler la communauté du reste des Siamois, ont au contraire facilité leur intégration. En acceptant des titres nobiliaires et en concluant des alliances avec l’aristocratie, les grandes familles siamoises se sont aisément départies de leur sentiment purement communautaire pour épouser la cause du royaume. On a ainsi retrouvé les Chinois à tous les échelons de la société, commerçants bien sûr, mais également maraîchers, éleveurs de porcs, médecins ou comédiens ».


 Faisons le point.


Nous notons qu’au regard du titre de l’article « de l’usage intensif des étrangers dans un processus de construction nationale » nous n’avons pas jusqu’ici la moindre tentative de construction nationale. Le concept n’existe même pas pour les royaumes thaïs de cette époque.


Pourtant son hypothèse de départ confirme sa référence  à « l’identité nationale » (« la réussite du royaume sur le long terme repose largement sur sa remarquable capacité d’assimilation des étrangers sans renoncer à une forte identité nationale. »)

Le 2ème chapitre annonce en titre « Ayutthaya, ou quand les nouveaux venus nourrissent la puissance de l’Etat », et est donc sensé en apporter la preuve.

Certes il  donnera quelques exemples sur le recrutement de quelques  étrangers au sommet de l’Etat, sur celui des mercenaires étrangers, sur les populations déportées  au royaume d’Ayutthaya lors de ses victoires sur ses ennemis, et à la fin du XVIIe sur la politique migratoire d’intégration des Chinois, mais nous n’avons vu là nulle argumentation sur leur assimilation.


« Notre Histoire » démontre même le contraire.


Si quelques « experts » étrangers aux compétences commerciales et guerrières, ont bien occupé des postes importants dans l’administration, jusqu’au conseil particulier de certains souverains, les étrangers étaient identifiés par leur religion et leur nation, et placés dans des camps et neutralisés au temps de Naraï (Cf. Le système des camps et nos articles 89 et 90). Quant aux militaires étrangers, si on pense à la révolte des Macassars

 

MLacassars

 

et des Japonais au XVIIe siècle par exemple, nous n’avons pas là les signes d’une intégration, sans parler des militaires français envoyés avec les ambassades de Louis XIV. (Cf. A89. Louis XIV a voulu coloniser le Siam ? In Morgan Sportès,  « Pour la plus grande gloire de Dieu »). D’ailleurs Petracha, le successeur de Naraï en 1688  n’expulsera-t-il pas tous les indésirables étrangers en commençant par les Français.


Nous avions noté que dans les  « Chroniques royales d’Ayutthaya », il est peu question des étrangers si ce n’est  leurs voisins immédiats avec lesquels Ayutthaya est en guerre en permanence, comme les Birmans, les Môns, les Cambodgiens, les Laos et autres muang thaïs concurrents, comme celui de Chiangmai par exemple. Les victoires s’accompagnent de la déportation des populations vaincues qui vont être utilisées pour les besoins du royaume en tant qu’esclaves de guerre. (Cf. 110. La place du  peuple et des esclaves au Siam.)


Peut-on alors parler d’intégration ? Certainement pas au sens occidental du mot.


Quant aux Chinois, nous y reviendrons, mais nous pensons à l’article de Jean Baffie  « La « resinisation » des Chinois de Thaïlande » et le mythe de la Thaïsation des Chinois de Thaïlande.


         -Baffie.jpg               ________________________

 

Dovert aborde ensuite avec le 3ème chapitre une autre période de l’histoire du Siam en 23 pages, après la fin du royaume d’Ayutthaya rasé par les Birmans en 1767, avec ce titre quelque peu « original » mais explicite : « Bangkok face à la colonisation étrangère ou quand l’humilité politique et adresse diplomatique contribuent à la construction nationale. »

Le titre déjà affiche le point de vue (le parti-pris ?) qui attribue à la politique étrangère siamoise « humilité » et « adresse diplomatique ».

Il reprend donc la chronologie avec Taksin (1767-1782) en signalant ses vastes expéditions contre le Cambodge (1771), la Birmanie (1776), le Laos (1778) qui s’accompagneront de milliers de prisonniers, « qu’il a utilisés pour repeupler le Siam ».

Nous avions montré dans un article que Rama III


RAMA 3

 

avait été encore plus radical en ordonnant la destruction de Vientiane en 1827 et en déportant tous ses habitants en Isan.

Il présente ensuite l’évolution de Bangkok qui de petit bourg commerçant  s’est transformé en à peine un siècle en une « puissante métropole régionale », qu’il attribue en grande partie à la minorité chinoise, qui montre dit-il, « la relation particulière que les Siamois ont su instaurer avec les étrangers ».


Etrangers ou Chinois ?


Le Siam a une histoire particulière avec cette communauté chinoise, déjà en raison depuis des siècles de  sa vassalité assumée avec la Chine, et dans cette période, le fait que les souverains Taksin et son successeur Rama I ont un père d’origine chinoise ; d’ailleurs celui-ci enverra, nous dit Dovert, onze ambassades en Chine en 20 ans et encouragera l’immigration chinoise.

Mais Dovert nous dit que cette ouverture aux étrangers ne s’est pas limité aux Chinois car l’aristocratie siamoise a su se « métisser » par des alliances matrimoniales avec des grandes familles persanes et indiennes (il cite les Pin, les Bunma, et les Bunnag)

 

BUNNAG

Famille Bunnag vers 1893

 

et les charges (commerce, militaire, administration) n’ont pas été attribués sur des critères ethniques.


Ensuite Dovert abordera la politique siamoise face à l’expansionnisme européen.


Il va présenter les différents traités comme la preuve du pragmatisme siamois, présentant leur « soumission » comme une « humilité »  feinte, une haute diplomatie qui leur a permis d’obtenir des concessions et de jouer de la concurrence entre les nations  occidentales. Il donnera en exemple le traité Burney de 1826 signé par le roi Nangklao (Rama III, 1824-1851), le traité Bowring en 1855 ; le traité avec la France et les Etats-Unis en 1856, et d’autres pays européens, signés par le roi Mongkut (1851- 1868). Ensuite il abordera quelques exemples de la politique du roi Chulalongkorn (1868-1910), signalant ses réformes pour contribuer à renforcer la structure nationale et se débarrasser de ses attributs féodaux, en s’aidant de plus de 300 experts étrangers …


Mais nous avons du mal à suivre la démonstration de Dovert toujours enclin à souligner l’intelligence diplomatique des Siamois, même quand il s’agit par exemple pour le Prince Dewawongse et le roi Rama V  de céder face au blocus français sur le Chao Praya et d’accepter sans réserve les conditions de l’ultimatum le 29 juillet 1893. (Cf. 135. La politique étrangère du roi Chulalongkorn.).


Paknam

 

Il n’hésite pas à attribuer aux rois Mongkut et Chulalongkorn, « une adresse hors du commun »,  l’habilité des arts martiaux qui consiste à « utiliser la force de l’adversaire pour en triompher ». Le roi Mongkut a « le sourire et la bienveillance » face  « à l’arrogance suffisante» d’un Bowring, le prince Dewawongse réserve un « accueil aimable » « aux canonnières françaises ».


Territoires perdus

 

On ne voit pas là, comme Dovert le prétend, «l’exceptionnelle capacité du pays à assimiler les éléments particulièrement exogènes que sont les  représentants occidentaux » et que cela puisse apparaître « comme une constante structurelle. » !


Dovert va  vite en besogne dans ce qui devrait être une argumentation. Ainsi en est-il avec son exemple de l’impulsion donnée par le roi Chulalongkorn à l’éducation nationale entre, dit-il, de 1870 et 1910, qui a « contribué à cimenter le peuple siamois autour de principes communs et d’une langue nationale unique avec le sentiment d’appartenance au royaume ».


Nous avons montré dans notre article 147 que la réalité était loin de cette déclaration : un petit budget, peu de maîtres formés  (319 en 1911). En 1886 par exemple, il n’y avait qu’une dizaine d’écoles publiques en province ; en 1901, il n’y en avait encore que 338 dans les provinces  avec  11 630  élèves et 408 maîtres bonzes, ce qui faisait peu sur une population de 6 300 000 habitants. Loin de se réjouir, les masses rurales craignaient que ces écoles aillent servir à enrôler leurs rejetons dans l’armée et de plus beaucoup ne parlaient pas le thaï correctement … Certes, le roi Chulalongkorn avait effectivement créé l’éducation nationale, mis en œuvre une politique,  mais les effets au plan national étaient encore très limités en 1910. Et nous étions loin de notre sujet « de l’usage intensif des étrangers dans un processus de construction nationale », même si là encore des experts étrangers ont contribué à sa mise en œuvre.


Il reviendra ensuite sur les Chinois (pp.226-227) pour signaler qu’au tournant du siècle, on a vu l’émergence de grandes entreprises chinoises « qui ont fondé leur prospérité sur la transformation et le commerce du riz » pour ensuite se diversifier (construction, banques, assurances, transport maritime, nouvelles manufactures) et une migration accrue représentant une main-d’œuvre bon marché et corvéable (le riz, et les grands travaux) . On évaluait la communauté chinoise à 10 % de la population en 1910. (En note, Dovert signale que Skinner, d’après un recensement en 1909, l’évalue à 5 %)


Dovert revient encore sur leur intégration, qu’il juge évidente, du fait « qu’ils ont profité des réseaux propres de leur communauté », « qu’ils ont volontiers épousé des femmes autochtones », qu’ils étaient bien représentés dans la bureaucratie ; et du fait aussi  que les nouveaux arrivants étaient reconnus « d’emblée » « comme une composante de l’identité siamoise » ; que sous Rama IV,  250 Chinois avaient été nommés comme fermiers généraux sur 300 postes à pourvoir. (Signe d’intégration ? ou méfiance de Rama IV pour ses congénères).


Là encore, Dovert estime donc que la prospérité de quelques familles chinoises, les mariages mixtes (il ne donne aucun chiffre), leur puissance économique (là encore aucun chiffre donné), la participation importante et l’accueil  de leur main-d’œuvre aux grands travaux de modernisation du pays, leur présence dans l’administration, sont les signes d’une évidente « composante à l’identité siamoise ».


Et pourtant son chapitre 4 intitulé « La Thaïlande aux Thaïs ou lorsque le patriotisme ethnique de l’Etat met la nation en danger », va selon nous démontrer le contraire, mais cela ne sera pour Dovert qu’une période historique particulière de l’Histoire de la Thaïlande.


Que constate-t-il ?


« Pour la première fois, son assimilation à l’édifice siamois a suscité des difficultés durables aussi bien liés à l’ampleur et à la nature du courant migratoire lui-même qu’à la réaction de l’Etat siamois.»


Donc pour Dovert, les Chinois étaient assimilés et entre 1918 et 1931, tout a basculé avec la forte immigration (cette population a augmenté d’un demi-million pour atteindre 1,5  million), un seuil critique atteint, la composition de cette migration (famille au lieu de célibataires), l’endogamie choisie, leur éducation dans les écoles chinoises, la perte de la maîtrise du thaï, leur attachement à leur région d’origine, avec leur intérêt manifesté pour les événements chinois (accueil et succès de la visite en 1907, du numéro 2 du parti nationaliste chinois et de Sun Yat-Sen), 

 

Sunyatsen

 

et ………….erreur du gouvernement siamois, qui au lieu de prendre des mesures en faveur de l’assimilation s’est replié sur le sentiment communautaire ; et enfin le roi lui-même, Rama VI (1910-1925), qui a fustigé les Chinois, et va lancer une campagne sur le modèle antisémite européen, en  traitant les Chinois « Les Juifs de l’Extrême-Orient », refuser désormais de les anoblir et va règlementer sévèrement leur accès à l’administration.


De même, les conseillers étrangers ( env. 124 en 1927) perdront leur influence et le roi exaltera le patriotisme auprès des institutions nouvelles d’inspiration militaire comme « le Corps des Tigres « et son avatar scout des « tigrons »,

 

tigrons

 

en leur montrant les dangers que représentent les Français et les Britanniques et la nécessité de lutter contre eux.

(Et pourtant en 1917, le Siam décidera de participer à la 1ère guerre mondiale aux côtés des Alliés, mais on en connait les raisons. Cf. notre article 28. Les relations franco-thaïes : La première guerre mondiale.)



Pour Dovert, c’était « la première fois de son histoire que le gouvernement siamois choisissait une politique d’exclusion, d’opposition à l’étranger, de repli sur une identité nationale figée ».

 


                         -------------------------------------

 

Avant de poursuivre l’histoire du Siam avec l’avènement de Rama VII (1925-1935), nous n’avons pas le sentiment  jusqu’ici, que Dovert a réussi à nous convaincre de la remarquable capacité du Siam à assimiler les étrangers, ni que leur « usage intensif » à contribuer à construire une identité nationale.


Identite-nationale

 

Les populations « étrangères » qui composent le Siam d’Ayutthaya au XIVème siècle jusqu’à Rama III (1824-1851) sont essentiellement venues de trois sources : des déportations de population (les esclaves de guerre)  lors des guerres nombreuses contre les Birmans, les Laos, les Cambodgiens et les Malais au Sud, et  de l’émigration chinoise.


Nous avons longuement vu au cours de « notre » histoire, que la politique des rois successifs n’étaient pas d’assimiler ces populations, mais qu’elles reconnaissent leur nouvelle vassalité, fournissent des soldats en tant de guerre, et des hommes pour les corvées et  payent leur tribut. Nous avions même appris que la clé de compréhension du peuple Tai passait par la compréhension du concept de muang****, un système pyramidal politico-religieux très hiérarchisé, de type féodal et/ou esclavagiste.


Etienne Aymonier, dans « NOTES SUR LE LAOS », avait même montré qu’en 1885, la province de l’Isan 

 

isan

était encore organisée comme un pays lao.*****

AYMONIER

Mais Dovert n’évoque ni le muang, ni l’esclavage, ni ne montre comment l’idéologie nationaliste s’est construite.


Reste le cas de la population chinoise émigrée au Siam, que nous aborderons dans le prochain article, en commençant avec l’avènement de Rama VII (1925-1935), le coup d’Etat du 24 juin 1932, la prise du pouvoir par Phibun,

 

Pibun-jeune

 

qui loin d’abandonner la politique d’exclusion vont l’intensifier et promouvoir un nationalisme pur et dur.



 

_______________________________________________________________

 

 

*Thaïlande contemporaine, Sous la direction de Stéphane Dovert et Jacques Ivanoff, IRASEC, Les Indes Savantes, 2011, pp. 201-258.

**

  • 7. Les relations franco-thaïes : Le Comte de Forbin
  • 73. Yamada Nagamasa, le Japonais qui devint vice-roi au Siam au XVII ème siècle.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-73-yamada-nagamasa-le-japonais-qui-devint-roi-au-siam-au-xviieme-siecle-115599893.html

  • 98. Un portrait de Phaulkon original, dressé par les annales siamoises.
  • A99. Le Faucon du Siam d’Axel Aylwen.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a99-le-faucon-du-siam-d-axel-aylwen-116169404.html 

  • Paul Ganier : Un voyou de Montmartre est commandant en chef des armées du Roi du Siam en 1869 ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-paul-ganier-un-voyou-de-montmartre-commandant-en-chef-des-armees-du-roi-du-siam-87943667.html 

  • Le commandant en chef  de la marine siamoise en 1893 : le commodore   du Plessis de Richelieu, vous connaissez ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-monsieur-duplessis-de-richelieu-commandant-en-chef-de-la-marine-siamoise-en-1893-87943338.html 

 

***

90. « Des étrangers au service des rois du Siam. »

Et sur les Chinois :

  • « A67.  L’influence de la communauté chinoise en Thaïlande », d’après « Le Destin des fils du dragon », « L’Influence de la communauté chinoise au Viêt Nam et en Thaïlande », L’Harmatan, IRASEC, collection Un certain regard, 2003.
    • « A45. Les Chinois de Thaïlande », d’après l’article «  La « resinisation » des Chinois de Thaïlande» de Jean Baffie, qui dénonce le mythe de la « thaïsation des Chinois de Thaïlande.

 2ème Congrès du Réseau Asie / 2nd Congress of Réseau Asie-Asia Network, 28-29-30 sept. 2005, Paris, France, http://www.reseau-asie.com/

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a45-les-chinois-dethailande-sont-ils-integres-84959962.html

 

 

****15. Notre Histoire. Le  muang ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-15-le-muang-selon-michel-bruneau-99865623.html

 

 

*****11. L’Isan  était lao au XIX ème siècle.

 

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19 juillet 2014 6 19 /07 /juillet /2014 03:02

Uniforme titreIl s’agit, à travers le livre de Philippe Marchat intitulé, « Jeune diplomate au Siam, 1894-1900, Lettres de mon grand-père Raphaël Réau » *, d’identifier ce que pouvait représenter la diplomatie française  au Siam de 1894 à 1900, ou du moins la vision qu’en avait Raphaël Réau qui effectuait à Bangkok sa première mission, et ce que furent les relations entre la délégation française et les autorités siamoises. Nous n’évoquerons donc pas ses travaux « siamois », ses loisirs, ses ambitions, ses projets, ses « escapades », et les mondanités fort nombreuses,  etc.


Marchat nous apprend que « le jeune licencié en droit et interprète frais émoulu de l’Ecole des Langues orientales

 

acte-de-naissance.jpg

 

se trouve sans transition plongé dans un Consulat au sein duquel vont très rapidement se poser des délicats problèmes de gérance de postes non régulièrement pourvus de titulaires. Par ailleurs, au lendemain d’hostilités qui ont opposé le Royaume du Siam à la France, du fait de la présence de dizaines de milliers d’Indochinois se réclamant de la protection des autorités françaises, le jeune Raphaël se voit confier d'importantes responsabilités (sans avoir d’autre titre officiel que celui d’ « élève interprète » puis de « premier interprète »NDA ) qui le conduisent à participer très activement au fonctionnement des tribunaux, et à effectuer au cœur du pays nombre de missions d’assistance et d’immatriculation de résidents non thaïs appelés à devenir nos « protégés ». »


Réau arrive peu après les multiples conflits entre le Siam et la France qui ont été marqués par le blocus de la Chao Praya par les Siamois, l’envoi des deux navires français le 13 juillet 1893, l’aviso l’Inconstant, le J. B. Say et le Comète, « l’incident » de PAKNAM, avec le J. B. Say coulé,

 

PAK NAM

 

l’ultimatum  de Pavie le 20 juillet, l’acceptation sans réserve le 29 juillet par le roi Rama V des conditions de l’ultimatum,

 

LE PETIT PAR

pour aboutir au Traité de 10 articles et une convention signés le 3 octobre 1893.

 

« Le traité donnait un droit de protection consulaire aux Français mais aussi  à ceux qui dépendaient du « Protectorat français » comme les Annamites, les Laotiens, les  Cambodgiens. De plus, le Consulat français proposait aussi aux Chinois et aux Japonais de s’inscrire.


Chinois

 

La France voulait aussi « obtenir le rapatriement des populations autrefois transplantées ». (« transplantées » comprendre captifs et esclaves ramenés lors des guerres). Les discussions ne pouvaient être que vives, l’entente impossible ; surtout que les Thaïs considéraient  comme Siamois ceux qui étaient sur leur sol depuis 10 ans. » (Cf. notre article 135. La politique étrangère du roi Chulalongkorn.)


C’est dans ce contexte que le jeune Réau va effectuer son travail et mesurer l’ampleur de sa tâche. **


A peine arrivé (le 13 décembre), il est présenté le 21 décembre 1894 au Ministre des Affaires étrangères, le Prince Dewawongse,

 

DEWA

 

et est  émerveillé par les beautés du palais (éléphants, pagodes, trésors). Le 24 décembre, il signale qu’il a eu beaucoup de travail, des jugements à rendre sur les plaintes déposées par des protégés chinois, karikaliens (du comptoir français de l’Inde),

 

KARIKAL

 

et annamites, et qu’il a dû informer le Ministère de complications à Chantabun entre le corps d’occupation français

 

 

CHANTABOUN

 

 

et la marine siamoise.

 

ARMEE SIAMOISE

 

Dès le 9 février 1895, il constate l’importance des attributions qui sont confiés au Consulat et déjà justifie la nécessité de prendre le Siam, en avançant divers arguments :


(Il avait déjà pensé début janvier à la mort de l’héritier et des querelles de succession évoqué la possibilité de « mettre un roi de notre goût sur le trône, ce qui nous donnerait pacifiquement la mainmise sur le royaume »)

  • En droit la moitié du Siam est déjà à nous. Sa démonstration : 500 000 Cambodgiens vivant au Siam sont en droit d’être nos protégés ; deux petites villes près de Bangkok sont annamites et relèvent donc du Consulat ; auxquels il faut ajouter les anciens prisonniers de guerre laotiens.
  • Les deux millions de Siamois ne vivent que des 4 millions d’étrangers établis sur leur sol.
  • Les raisons humanitaires et morales : Ils vivent sous le despotisme et les monstruosités. Le roi, les seigneurs vivent dans le luxe et l’oisiveté, et les fêtes (qui coûtent la moitié du budget) ; la possibilité qu’un mari vende sa femme et/ou ses enfants, qu’une femme se vende à l’insu de son mari ;  l’injustice, les abus, avec un exemple qu’il a dû juger concernant le cas d’un Cambodgien qui avait retrouvé sa femme en prison car elle s’était sauvée de son maître à qui elle avait été vendue, à son insu.

Il est fier de nous apprendre que les lettres qu’il écrit au gouvernement sont virulentes et qu’il exige « de résoudre les questions illico ».

Nota. Rappelons-nous que Réau n’est là que depuis moins de deux mois, qu’il a 22 ans et que c’est son premier poste !


1/ Réau reviendra souvent sur l’urgence et la nécessité de prendre le Siam.


Le 24 mars 1895, il confie à ses parents un projet plutôt étonnant.

Jugez plutôt :

  • « Je suis en train de me livrer à un grand travail qui, s’il réussit, consiste tout simplement à prendre le Siam sans même cent soldats Français. Il consiste à m’aboucher avec les chefs des sociétés secrètes des Chinois de Bangkok, chefs très puissants qui peuvent disposer de quatre à cinq mille Chinois. J’essaie de voir s’il serait possible d’en disposer au moment critique et de les jeter sur le Palais. Je prends toutes les responsabilités de cette combinaison qui m’est  propre, et qui donnera malgré elle le  Siam à la France. Cela va être mon but constant. »  (sic).  
  • Mais par sa lettre du 1er novembre 1895, soit 7 mois plus tard, il nous apprend qu’il ne connait pas le milieu chinois et qu’il  a peur pour sa vie en devant juger un chef des Jihocks (une société secrète).

JIHOK

 

Toutefois Réau explique que les Chinois forment les deux tiers de la population au Siam, qu’ils sont groupés en congrégations selon leur provenance, pour trouver un appui auprès des associés, mais que ces congrégations sont composées aussi de sociétés secrètes (Il cite les Anghis Jihoock et Jihen), dont les chefs véritables sont inconnus et dont les buts sont peu avouables.


Réau est amené à instruire l’affaire de l’un des chefs des Jihocks qui a tué. Il refuse un pot de vin de  5000 ticaux pour le blanchir ; il reçoit alors lettres anonymes et « conseils » de Chinois qui  lui indiquent que sa vie  est en danger.

 

tical

 

Et Réau qui voulait prendre le Siam avec les Chinois, nous déclare qu’après en avoir parlé avec M. Defrance, le ministre résident, il a été décidé de « mettre ces sales Chinois en dehors de la protection du Consulat, et le procès tombera à la Cour siamoise ». (sic) (Dans la lettre suivante, il avoue qu’il a dû stopper et étouffer son enquête sur les sociétés secrètes car il a découvert des affiliations d’eurasiens et de missionnaires.)


Bref, on voit là un Réau qui a de grandes idées pour la France, mais qui ne connait pas le milieu dans lequel il doit agir, et renonce quand sa vie est en danger.


(Mais le 3 mai 1896, il annonce que toutes les sociétés secrètes ont fusionnées en une seule ! Et que tous les grands chefs ont été inscrits au Consulat général comme protégés français !)


Il aura d’autres idées aussi lumineuses, ainsi le 11 août 1895 (p.76) :

  • « Ah ! Sans Madagascar qui nous retient, quelle belle et noble acquisition que celle du Siam, sans un homme à perdre, avec les mêmes trois petites canonnières qui forcèrent jadis, en 1893, l’entrée du Maenam. »

 

MADAGASCAR.jpg

 

  • Une autre fois, le 20 novembre 1895, alors que « les Siamois ont promulgué un édit qui soumettait aux tribunaux siamois les Laotiens et les Cambodgiens, même munis de papiers du Consulat », Réau regrette que le prince Devawongse, ait présenté ses excuses un nom du gouvernement, en prétendant que cela avait été fait à son insu, et en promettant de punir les coupables ; en réponse il est vrai d’une lettre écrite par M. Defrance menaçant le Siam d’user de la force et de rompre les relations si l’Edit n’était pas rapporté. Réau avait vu là une bonne occasion d’intervenir.

« J’ai écrit le menu de cette histoire et me propose de la garder dans les archives, car elle marque mon premier succès. Figurez-vous que, comptant sur l’emploi de la force, sur le refus du gouvernement siamois de rapporter l’édit, et présenter des excuses,

  • j’avais eu des entretiens avec les divers chefs Cambodgiens et Pégouans et que, s’il y  avait eu une action militaire, les Siamois se seraient réveillés sans un marin, par suite de la désertion de tous les Cambodgiens et Pégouans.

M. Defrance, que j’ai informé de toutes ces tractations, en a été tout surpris. Quel succès, sans tirer, ni un coup de fusil, ni un coup de canon. Rien, rien, et tout était fini … quand se représentera une occasion pareille ? Je boue d’impatience et d’espoir. » (p.89)


PAK NAM 2

 

Quel stratège !  Quelle force de persuasion ! Pouvoir faire déserter tous les marins Cambodgiens et Pégouans ! Notre Commodore, Armand du Plessis de Richelieu, commandant la marine siamoise, avait bien eu chaud ! (Cf. 138)

 

 

Andreas du Plessis de Richelieu


  • A côté de ces plans qui doivent donner le Siam à la France, Réau parfois est lucide sur la diplomatie française et conscient que la France manque de moyens et est engagée  sur d’autres territoires, ainsi Madagascar.

 

 

Il est étonné  le 24 mars 1895, que son « chrétien » ne soit pas encore libéré, et estime qu’il faudrait rompre les relations avec le Siam, mais que les événements de Madagascar suspendent toute action conséquente au Siam.

(Les événements de Madagascar ?Une note de Marchat rappelle les principaux événements ; le traité de protectorat signé avec la reine Ranavalona III en 1885,


 

RANAVALONA

 

la résistance, l’anarchie, les opérations militaires … qui aboutissent le 20 janvier 1896 à l’annexion de Madagascar et la déposition de la reine le 28 février 1897, suivie d’une « pacification » qui ne s’achèvera qu’en 1905).


Il reviendra sur la guerre à Madagascar qui empêche les Français d’agir au Siam. (Cf. p. 76 )

  • Ou l’Angleterre  (15 janvier 1896, p.93)

M. Defrance renonce à une négociation avec le prince Devawongse, car la France est en conflit avec l’Angleterre en Chine, mais « l’Angleterre reconnait tous nos droits sur une portion du sud de la Chine. Cet arrangement nous oblige à retarder tout ici ! Désolant ! »

 

 

ANGLAIS

  • Ou les affaires d’Egypte et de Turquie (le 18 février 1897)

« La sale Egypte est en train de nous faire perdre le Siam. Tout lâche ici. Paris ne nous soutient plus ». Réau en donne même un exemple concret.

EGYPTE.jpg 

« Tout était prêt au Haut Laos et au Cambodge pour l’occupation de Xien-Leng, Luang Prabang rive droite et Battambang. Hélas, au moment où les troupes  allaient marcher, de Paris, pressé par les affaires de Turquie et d’Egypte arrivait l’ordre de tout arrêter, de faire descendre les troupes, et de ne pas ajouter à la politique européenne cet ennui d’une expédition militaire insignifiante ». (p.152)

  • La Grèce. (5 mai 1897).

 

GRECE.jpg

 

Où il est question que M. Doumer, gouverneur général en Cochinchine,

 

DOUMER

 

veuille faire avancer des troupes sur le Mékong, « si la question grecque s’arrange. »(p.159) Avec cet espoir exprimé le 23 mai 1897 : « Enfin la guerre de Grèce semble terminée - peut-être sera-ce le Siam qui lui succédera dans l’attention publique ? »

  • La crise de Fachoda.

Mais fin 1898, Réau n’est plus dans ses rêves de conquête. Il estime que les Siamois se sentent fort depuis Fachoda, qu’ils n’ont plus peur de la France, et « agissent comme si le Consulat de France n’existait plus. Ils dénoncent en bloc tous nos protégés. » (21 décembre 1898)


FACHODA

 

(La crise de Fachoda est un incident diplomatique sérieux qui opposa la France au Royaume–Uni en 1898 dans le poste militaire avancé de Fachoda au Soudan. Son retentissement a été d’autant plus important que ces pays étaient alors agités par de forts courants nationalistes » (Wikipédia)


2/ Notre « diplomate » veut agir car il semble le seul à voir la menace anglaise.


Le 24 mars 1895, il estime que « le Siam ne peut rester un Royaume libre : toutes les administrations sont arrêtées, la justice n’est plus rendue, des abus et vexations, des violences de toutes parts, tandis que le roi insouciant dans son Palais, fait danser devant lui (…) et les Anglais, à Battambang, dans la péninsule malaise, ici même trament lentement leurs combinaisons … ».


Il reprendra maintes fois  ses craintes sur les Anglais qui se préparent à prendre ce beau pays (Cf. p.69 ; p.71 ; p.76) ou comme le 2 décembre 1895 (p. 89) par exemple :


« Je rapporte des documents qui vont hâter le cours des événements car Chantaboun que nous occupons militairement est, à tous les points de vue, dans la main des Anglais. Les Siamois, par haine de nous, se jettent dans la gueule des Anglais, leur font de telles concessions que si nous n’agissons pas rapidement le pays sera annexé à notre insu ». Et il donne l’exemple des impôts perçus par des fermiers, qui vont  « d’après mes enquêtes, être tous des Chinois anglais, et des Anglais même. Cela entraîne la mainmise des Anglais sur toute l’Administration. »


Mais le 15 mars 1896, alors que le commandant Arlabosje a mâté 1500 émeutiers chinois excités contre les Annamites chrétiens, il est fier du prestige de la France et de constater qu’ « à  Chantaboun, nous y sommes les vrais maîtres ». (p.101))


Les 22, 30 janvier 1896, il est convaincu que les Anglais vont prendre la plus grande partie du Siam après la convention signée à Paris.


Mais Réau ne renonce pas.


Quelques deux semaines plus tard, le 18 février 1896, il espère encore une annexion du Siam, moins les provinces malaises, dit-il.


« Nous commençons à inscrire tous les descendants des captifs annamites, cambodgiens, laotiens qui habitent le Siam, dont ils composent le tiers de la population. Nous créons ainsi un Etat dans l’Etat, et préparons l’annexion. » (p.97)


Réau  a aussi certaines difficultés avec les évaluations de la population, puisque une page plus loin, les Annamites, Cambodgiens, Laotiens qui composaient le tiers de la population, sont réduits à 20 000, peut-être plus, dit-il.


A l’inverse, le 4 octobre 1899, après les confidences du ministre résident M. Defrance, qui n’exclue une guerre possible contre le Siam, Réau estime que la guerre prochaine des Anglais au Transvaal, « serait pour nous une occasion propice d’agir ici. »


TRANSVAL

(Nota. En mai 1899, une conférence réunissant lord Alfred Milner et Paul Kruger

 

KRUGER

 

 

fut organisée à Bloemfontein par le président Marthinus Steyn de l'État libre d'Orange mais les négociations achoppèrent. En septembre 1899, Joseph Chamberlain, secrétaire britannique aux colonies,


CHAMBERLAIN

 

exigea de Kruger la complète égalité de droits pour les citoyens britanniques résidant au Transvaal alors que simultanément Kruger donnait 48 heures aux Britanniques pour évacuer leurs troupes des frontières du Transvaal. La guerre entre les deux nations débuta le 12 octobre 1899 quand les Boers attaquèrent la colonie du Cap et la colonie du Natal…  Cf. Wikipédia)


Le 22 décembre 1899 Réau fait référence à une défaite anglaise, mais n’est plus aussi sûr de lui et pense que le gouvernement français n’oserait pas intervenir, même avec une autre guerre sur les bras, aux Indes par exemple (dit-il).


3/ Mais la principale fonction de Réau concerne les « protégés » de la France ;

 

 

certif

 

elle prend diverses formes, à savoir : 

  • L’immatriculation de résidents non thaïs.
  • Recevoir les plaintes des protégés.
  • Juger aux différents niveaux judiciaires (à l’amiable, délits, crimes)
  • Juger (ou assesseur ou juré ou instructeur) à la Cour internationale, quand une autre nationalité est en cause.
  • Effectuer des missions à l’extérieur de Bangkok.

 

L’ensemble impliquant une action auprès des autorités thaïes. (Information, demande, protestation, etc)


Ainsi dès le 16 février 1895, Réau narre son quotidien (pp.54-55) :

  • Beaucoup de négociations à propos du Haut Mékong. (aucune précision donnée)
  • Il instruit un nombre impressionnant d’affaires. L’après-midi du 16 février 1895 par exemple, il y a une quinzaine de plaintes et requêtes de Siamois, de Cambodgiens et de Chinois, et « un jugement acquittant un protégé français, Timonelli, dans un procès que lui intentait la douane pour contrebande ». Il signale également qu’il a été appelé comme assesseur dans une affaire criminelle de la cour d’Allemagne.
  • Le 16 octobre 1895 (pp.83,84), nous avons droit à une autre description « pittoresque » des files de Cambodgiens, de Chinois, de Laotiens, et d’Annamites – plus de 200 parfois -, qu’il faut orienter en fonction de « l’affaire » : un acte de vente à signer, une plainte pour vol et coups, un procès prévu à 10h, des demandes de protection, (« en une  demi-heure on leur confectionne des certificats d’inscription qui vont faire d’eux des hommes quasiment libres, exemptés de corvée royale ») ; puis viennent les petites affaires à juger : bornage, coups et blessures, adultère, vol. « Le tout est vite expédié ». Et l’après-midi, de 2h30 à 4h30, enregistrement des affaires et envoi des lettres en siamois aux divers ministères siamois ; tandis que le ministre résident  écrit ses lettres à Paris et au prince Dewawongse.

« Et tous les jours se ressemblent », dit-il.


Enfin, pas tout-à-fait puisque le 6 juin 1896, il signale une émeute dans une minoterie d’un Chinois protégé français qui emploie plus de 600 coolies


coolies

 

et qui ont attaqué des agents siamois de la Ferme d’opium qui voulaient faire un contrôle et dont deux succombèrent. « Notre Chinois, dit-il, en sera quitte en distribuant des pots de vin au fermier de l’opium et aux fonctionnaires siamois. »


Et le 4 septembre 1896, lyrique, il évoque ces braves Laotiens, qui viennent parfois « à cent, deux cents, trois cents, quatre, cinq cents » recevoir le précieux papier  « qui les fera quasi-libres, qui les dispensera des corvées arbitraires, des impôts irréguliers, des vexations de maître haïs, qui leur donnera la confiance en de nouveaux maîtres puissants contre les injustes et les oppresseurs. » (p.121)


(Vous avez bien lu : « la confiance en de nouveaux maîtres puissants contre les injustes et les oppresseurs »)


16 décembre 1896 : « J’ai un procès d’adultère à examiner. Je renvoie l’investigation devant l’imam,

 

IMAN

 

les parties étant musulmanes. » 30 décembre 1896. « Plus de cent-cinquante Chinois se sont entr’égorgés au Sam Phang, des cadavres sans têtes roulent dans le fleuve (…) et toutes ces horreurs parce que deux chefs de sociétés secrètes chinoises sont en rivalité».


Et l’occasion pour Réau de raconter comment il a convoqué les chefs des sociétés secrètes, qui sont protégés français, comment  il les a menacé, réconcilié, fait signer un accord et comment « l’ordre va régner dans Bangkok grâce à nous ».


22-23 avril 1897. « Un Français contremaître aux usines de chemin de fer, vient de tirer un coup de fusil sur un mécanicien indigène »


De juillet 1897 à  février 1898 (pp.165-168) Réau effectue un » retour imprévu et prématuré en France et retrouve Bangkok le 25 mars 1898, avec son quotidien.


 « Je suis éreinté. De huit heures à cinq heures et demie, je ne fais que juger, écouter des plaintes, étudier des affaires, écrire des rapports, travailler avec le ministre. A cinq heures et demie, il m’emmène quelquefois aux affaires étrangères siamoises jusqu’à sept heures »  pour négocier le nouveau traité. La lettre du 28 juin 1898 spécifie qu’il s’agit en fait « d’arriver à un arrangement et à une entente sur l’interprétation du traité de 1893. » Les négociations cesseront fin juin.

  • Mais Réau a changé.

Le 5 septembre 1898, il avoue à ses parents qu’il n’a plus le cœur à l’ouvrage, que son travail est « devenu si ingrat  puisque les Siamois n’accèdent plus à aucune de nos demandes et que notre juridiction devient illusoire. J’ai perdu cette force d’antan, mes emportements et mes révoltes. Je deviens d’une belle indifférence, et ne me fait plus, comme autrefois, de la bile pour tous les désagréments de notre situation ».

Il juge trois affaires le 17 septembre 1898. Il note sèchement le 12 novembre 1798, « cinq affaires correctionnelles, quatre civiles, et une toute petite réclamation à examiner, des plaintes à adresser, et nombres de lettres à écrire. » Car en fait, la vie au  bureau lui est devenue insupportable, dit-il le 1er décembre 1898, les  Siamois désormais  opposent la force d’inertie, manifestent une sourde hostilité, et même parfois leur insolence. Il n’a de cesse de répéter que « cela va de mal en pis ici, ou plutôt cela ne va plus du tout ». (13 décembre 1898). Les Siamois « agissent comme si le Consulat de France n’existait pas ». (21 décembre 1898)


AMBASSADE

 

Le 1er décembre 1899 il signale « une grosse affaire ». « Douanes siamoises contre les Messageries Fluviales,

 

MESSQGERIES

 

une réclamation de plus de 10 000 francs. Des avocats de Saigon vont venir spécialement pour plaider  devant notre tribunal. Je vais tâcher de faire bonne figure comme Président de la Cour. »


Le 14 janvier 1899, il indique qu’il a toujours beaucoup d’affaires à juger et est soulagé par un de ses jugements rendu en novembre « qui déboutait la Douane siamoise de sa plainte contre un Français, Amiet, l’agent des Cazalet », et qui a été confirmé par la Cour d’appel de Saïgon.

 

cour d'qppel

 

(C’est la première fois que l’on apprend dans le livre ce recours possible pour les Siamois.) Le 26 janvier, il se plaindra encore de la succession d’affaires très difficiles  à traiter, grosses et petites ; le 27 février qu’il est assailli par des procès à n’en plus finir et qu’en plus il est critiqué par le Bang News, un journal anglais.


(Ce sera la dernière lettre faisant référence aux « affaires ». Il partira en France en mai, s’embarquera le 11 mai à Singapour pour arriver le 6 juin à Marseille.)

 

MARSEILLE-La-Joliette-1926.jpg

 

Les missions à l’extérieur.


Mars-mai 1895. Réau va décrire une autre facette de son travail, ce qu’il nomme « sa première ambassade ».


Il doit aller régler le cas d’un catéchiste maître d’école qui a été mis au bagne par le Phya, dans un village de 25 000 Annamites chrétiens français à Saint Jean, situé à une demi-journée de Bangkok. Là encore, Réau est fier de dire qu’il a convoqué le Phya Viset,  « un grand vieillard, imposant », pour lui « reprocher(r) sa mauvaise foi, son hypocrisie, sa cruauté, son manque d’habileté, et lui fait entrevoir quelles conséquences dangereuses pour lui peuvent découler de la violation du traité qu’il a commise ». Bigre ! 


Février 1896 : mission à Vakon Ayokâ, à 6 jours de Bangkok, pour enregistrer 2000 Laotiens. (pp. 97-98) ; Le 15 avril 1896, expédition à Muang-Non à la demande des autorités siamoises pour arrêter, avec le chef de la police de Bangkok, Mat Yssoupa qui avaient volés 103 buffles ; 18 avril 1896, projet de partager le Siam en plusieurs zones pour pouvoir enregistrer des milliers de sujets cambodgiens et laotiens par des cours de justice volante.


Une grande mission. (24 février-11 mars 1897.)


Réau fait un long voyage pour  réinstaller des Laotiens à Vieng Chan.  Pendant 10 jours à Saraburi, il inscrira les Laotiens (combien ?) qui désirent revenir dans leurs d’origine, préparera leur émigration, réglera les procès pendants, lèvera les obstacles auprès des autorités siamoises. On n’apprendra pas son itinéraire.


Le 28 mai 1897, il effectue  une nouvelle mission lointaine pour enregistrer des Laotiens de la vieille mission catholique de Muang-Phanat, qui se compose de 50 maisons.  Il y aura influence et le Khaluang  relâchera les gens emprisonnés. L’amiral de Richelieu (le représentant local du gouvernement central) vient rendre visite à Réau ; ce qui le met mal à l’aise car il est dit-il, « cet homme qui, en 1893, commanda le feu contre nos canonnières, et nous tua trois hommes. Ici, je l’ignorai, n’étant accrédité qu’auprès de Khaluang, le préfet de la province. » (Cf. l’article 138, pour le portrait de l’amiral de Richelieu)


Le 28 janvier 1899, il relate les enquêtes qu’il a effectuées à Nakhon-Gxisi, Phra-Patham et Souphan. A Phra-Patham par exemple, les autorités siamoises sont allées arrêter un Chinois à la mission. Mais il a surtout constaté que les fonctionnaires siamois ont reçu des consignes pour affaiblir l’influence des missionnaires.


Le 6 mars 1899, il « est allé surveiller le départ des émigrants laotiens qui se rendent sur la rive gauche  française du Mékong », où il était allé il y a deux ans. (Il remarque qu’il ne lui a fallu qu’une demi-journée en chemin de fer, là où il avait mis trois jours pour faire les 150 km.)


Le 16 août 1899, Il effectue un voyage de 9 jours pour faire une enquête à Petriu et Bang-Plasoi, sur l’incendie d’un établissement français et une autre, sur « une tentative de meurtre » du R.P. Guillou battu et blessé par des moines. Au retour, il apprécie à Petriu, l’une des plus belles et riches missions du Siam, dit-il, composée de 2000 chrétiens, dirigée par le R.P. Schmidt.


Les procès à la Cour internationale.


Le 12 juin 1895, Il relatera une grande rixe entre Chinois et Siamois qui a fait plusieurs morts. Le 17 juin 1895, on apprend qu’il a participé à des procès à la Cour Internationale, et qu’il a parlé et reproché au ministre de la justice, le prince Bichit, les concessions, les lenteurs, le mauvais vouloir ; le 30 juin, que le Consulat devient une Légation avec M. Defrance comme ministre résident ; le 20 juillet, qu’il a tous les matins 150 protégés (la plupart des mahométans, précise-t-il). « Il faut parler à tout le monde, juger les contestations, écrire aux autres consuls ou aux autorités siamoises, enregistrer, noter, classer »(p.74) ; qu’il faut distinguer le tribunal de paix et de conciliation, avec les procès correctionnels, les procès  criminels, et la Cour internationale, où il sera rapporteur et instructeur, auprès d’autres consuls qui seront jurés et assesseurs, pour juger un protégé français d’origine turc qui a empoisonné et volé un Arménien russe.


Le 22 mars 1896, il se dessine en homme du jour, pris à partie par les journaux de Bangkok, car au grand procès qui s’ouvre à la Cour Internationale, il a réclamé d’entendre le gouverneur de la province comme prisonnier ordinaire, à propos de fonctionnaires de la province d’Ayutthaya qui ont fait assassiné le protégé français Abdul Rahim. Le 8 juillet 1896, « il a passé une abominable semaine » lors du « procès criminel intenté par la veuve d’Abdul Rahim, protégé français contre les fonctionnaires d’Angthong, un gouverneur, deux juges, un maire, etc… ». Les Siamois apportant « dans une simple affaire de justice criminelle la même passion haineuse que dans les affaires politiques. » (Abdul Rahim avait refusé de livrer son serviteur à une troupe de trente soldats et avait été fusillé par plus de soixante coups de fusil).


Le 12 novembre 1899, Réau évoque les interminables séances à la Cour Internationale pour revenir sur l’affaire du R.P. Guillou contre cinq moines qui l’avaient battu et sur laquelle il avait fait une enquête à Bang-Plasol et Pétriu. Il craint que la Cour se montre partiale.


Il faut rappeler que le 27 février 1900 sera la dernière lettre faisant référence aux « affaires » du Siam. Il partira en France en mai, s’embarquera le 11 mai à Singapour pour arriver le 6 juin 1900 à Marseille.


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Raphël Réau, n’est pas un diplomate, mais  un jeune licencié en droit

 

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et interprète frais émoulu de l’Ecole des Langues orientales de 22 ans qui arrive au Siam. Mais d’entrée, on lui confie des fonctions de vice-consul voire de consul. Il prendra au sérieux la position de la France au Siam et défendra avec ardeur et zèle le droit de protection consulaire du traité de 1893 qui mettait sous la juridiction de la France ceux qui dépendaient du « Protectorat français » comme les Annamites, les Laotiens, les  Cambodgiens vivant au Siam.


Mais ce traité avait été conclu sur un coup de force en forme d’ultimatum et le Consulat français voudra étendre sa protection aux Chinois, aux Japonais, et rapatrier des populations autrefois « transplantées ». On comprend dans ces conditions qu’il sera contesté par les autorités siamoises dans un combat diplomatique de résistance quotidienne, usant de tous les moyens, de tous les artifices, et des faiblesses de l’adversaire, engagé par ailleurs dans d’autres terrains d’action coloniale (Madagascar, Grèce, Turquie, Chine, Afrique (Fachoda), l’Indochine), sans oublier d’user de la rivalité franco-britannique.


On voit un Réau combattif, révolté parfois, insolent, peu diplomate, mais qui butte aussi  sur les aléas de la politique étrangère de la France, et l’opiniâtreté siamoise. Il s’usera dans ce combat et sera découragé en septembre 1898, constatant que les Siamois n’accèdent plus à aucune de ses demandes, agissant dit-il, comme si le Consulat de France n’existait pas ». (21 décembre 1898).


Il est vrai que sa frustration était d’autant plus grande que Réau se voulait colonisateur et n’avait de cesse de vouloir prendre le Siam pour la France. Il aura des plans les plus saugrenus pour réaliser son ambition : un complot avec les chefs des sociétés secrètes des Chinois de Bangkok, un accord avec les divers chefs Cambodgiens et Pégouans pour faire déserter tous leurs marins au service du Siam,  inscrire tous les descendants des captifs annamites, cambodgiens, laotiens qui habitent le Siam pour créer un Etat dans l’Etat, et même il crût possible que les trois petites canonnières qui forcèrent jadis en 1893 l’entrée de la Maenam, suffiraient. « Quel succès, sans tirer, ni un coup de fusil, ni un coup de canon. Rien, rien, et tout était fini … ».

 

PAKNAM

 

Mais le jeune Raphaël Réau ne se réduit pas à son idéologie coloniale qui a besoin de mépriser l’autre, de le réduire  à des clichés négatifs, de  le présenter comme un barbare, un sauvage, qui a besoin d’être civilisé par « une race supérieure »***, mais c’est aussi un jeune homme qui va s’intéresser au Siam, à sa culture et qui ne sera pas insensible à ses « beautés ». C’est que nous nous proposons d’étudier dans notre article suivant.

 

 

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* L’Harmattan, 2013.

Livre

** Il faut savoir que la Délégation française a aussi deux vice-consulats à Nan et Korat jusqu’en 1896. A partir de 1897, il y aura aussi :  Makheng (Udon), et Ubon.


Les Français sont présents à Chantaboun avec une force militaire composée d’un commandant, un  capitaine, 6 lieutenants et 600 tirailleurs annamites, et en appui deux navires, qui font la navette à tour de rôle entre Chantaboun et devant la Légation à Bangkok.

 

***On se souvient du discours de Jules Ferry à la Chambre le 28 juillet 1885 : « Il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures ».

 

JULES FERRY]

 

Réau sera en poste à Bangkok :

  • Du 13 décembre 1894 au 22 juin 1897. (pp.39- 164)
  • Avec un retour imprévu et prématuré en France de juillet 1897- à février 1898. (pp.165-168)
  • Avec un second séjour du 25 mars 1898 à mai 1900. (pp.171- 235)

Il quittera Bangkok en mai 1900.

 

LOUP ET AGNEAU

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