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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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1 août 2015 6 01 /08 /août /2015 22:13
A189 - DES COMMERÇANTS ROMAINS SONT-ILS VENUS AU SIAM AU DÉBUT DE NOTRE ERE ?

Nous savons que de tous temps un circuit commercial entre l’Empire romain et la Chine a existé pour fournir les gourmets en épices et les coquettes auxquelles la soie faisait tourner la tête, soieries dont seuls les Chinois avaient alors le secret. Malheureusement, la liste des historiens romains est brève, elle ne comporte guère que quatre noms César (mort en 44 avant J.C.), Salluste (contemporain de Jules-César), Tite-Live (mort en 17 après J.C.) et Tacite (mort probablement en 120 après J.C). Leurs successeurs ne sont pas méprisables mais n’ont pas élevé l’Histoire à la même hauteur. Nous connaissons donc bien l’histoire de la république et des premiers empereurs et bien moins celle de l’Empire (1).  Il a manqué un Marco-Polo romain pour rédiger une chronique sur la route de la soie et des épices à cette époque. Les recherches archéologiques sont dès lors une source précieuse, malheureusement l’archéologie est une science qui ne se pratique guère au Siam que depuis le début du siècle dernier. 

 

C’est à Georges Coedès que nous devons la première découverte « romaine » significative au Siam, il ne s’agit pas d’une démonstration, mais, sinon d’une preuve formelle,  du moins d’un début de preuve du passage de l’un de ces circuits par le Siam (2) :

C’est à Georges Coedès que nous devons la première découverte « romaine » significative au Siam, il ne s’agit pas d’une démonstration, mais, sinon d’une preuve formelle,  du moins d’un début de preuve du passage de l’un de ces circuits par le Siam (2) :

 

C’est à Georges Coedès que nous devons la première découverte « romaine » significative au Siam, il ne s’agit pas d’une démonstration, mais, sinon d’une preuve formelle,  du moins d’un début de preuve du passage de l’un de ces circuits par le Siam (2) :

 
A189 - DES COMMERÇANTS ROMAINS SONT-ILS VENUS AU SIAM AU DÉBUT DE NOTRE ERE ?

 

Une lampe à huile romaine est découverte dans la province de Kanchanaburi. Georges Coedès est  alors directeur de bibliothèque Vajiranana dBangkok. Il apprend  par la lecture du Daily Mail  du 28 juillet 1927 qu’un fermier de la province de  Ratchaburi avait, le 15 du mois, déterré un squelette « géant » parmi des statues de Bouddha d’or et d’argent situés dans une cavité découverte à l’occasion d’un labour. Cette découverte avait eu lieu dans le petit village de Phongtuk, actuel tambon de l’amphoe de Thamaka dans la province de Kanchanaburi, à environ 30 kilomètres à l’ouest de Nakhonpathon au bord de la rivière Maeklong

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Les villageois s’étaient alors précipité pour creuser (piller évidemment) tout alentours et tenter de trouver des trésors. L’attention du « Royal Institut » est attirée, tout le monde est sceptique (probablement en raison du squelette de géant ?)  mais le Prince Damrong, le premier à s’être soucié de reconstituer le patrimoine archéologique de son pays,  décide de tenter sa chance et demande à Coedès d’aller effectuer une enquête sur place. 

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Il y est le 12 août. Il commence par se rendre chez le chef de village qui lui apprend que cette découverte a déjà attiré beaucoup de monde mais qu’elle n’était pas la première : trente ans auparavant, un Chinois avait trouvé des statues de Bouddha en bronze qui avaient fait sa fortune. Il avait lui-même trouvé une statuette de Bouddha en bronze, de style pré-khmer et une tablette votive qu’il avait présenté au Prince Damrong, et peu de temps auparavant  une coupelle en terre cuite. Il donne à Coedès le nom de plusieurs paysans ayant découvert des statuettes de Bouddha. Celui-ci se rend alors sur les lieux ; le squelette avait d’ores et déjà disparu, mais il y découvre quelques vestiges archéologiques sur l’origine et la datation desquels il ne se prononce alors pas. Il se fait ensuite présenter par les découvreurs les statuettes de Bouddha (elles sont en bronze, s’il en fut en or ou en argent, elles avaient évidemment disparu comme le squelette) et entend parler de la découverte d’une lampe au même endroit. Il demande à la voir, le propriétaire la lui présente, il reconnait sans difficultés une lampe à huile « gréco-romaine » auquel il manque la poignée, que le propriétaire à sa demande retrouve sans difficultés. Ce n’est pas tous les jours que l’on découvre une lampe romaine au Siam, nous dit-il. Après discussions et quelques ticals, il entre en possession de la lampe qu’il souhaite envoyer à Bangkok.

 

Le site avait été évidemment bouleversé. Vont alors commencer des fouilles systématiques sur autorisation royale. Il apparaitra que les vestiges architecturaux datent de l’époque du Dvaravati, le site de Phongtuk se révélera par la suite l’un des sites majeurs du royaume qui a duré du cinquième au septième siècle de notre ère. 

A189 - DES COMMERÇANTS ROMAINS SONT-ILS VENUS AU SIAM AU DÉBUT DE NOTRE ERE ?

Le site avait été évidemment bouleversé. Vont alors commencer des fouilles systématiques sur autorisation royale. Il apparaitra que les vestiges architecturaux datent de l’époque du Dvaravati, le site de Phongtuk se révélera par la suite l’un des sites majeurs du royaume qui a duré du cinquième au septième siècle de notre ère. 

A189 - DES COMMERÇANTS ROMAINS SONT-ILS VENUS AU SIAM AU DÉBUT DE NOTRE ERE ?

 

Revenons à l’analyse faite par Coedès de cette lampe  qu’il va tenter de dater.

 

Il s’agit d’une lampe à huile en bronze, assez semblables à celles découverts dans les ruines de Pompéi ou d’Herculanum, nous dit-il. Elle a la forme habituelle des lampes gréco-romaines, munies d’un  bec ou d’une buse dans laquelle la brûle la mèche, une ouverture sur le dessus pour verser l'huile dans le réservoir et une poignée pour la porter. Ces lampes étaient utilisées soit suspendues par une chaîne soit fixées un trépied ou un chandelier ce qui est le cas de la lampe qui comporte une mortaise dans sa partie inférieure.

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Elle est de très belle facture et en parfait état : Le manche est en forme de palmette entre deux dauphins. Ce sont des motifs classiques de l’art décoratif gréco-romain. Le dauphin est l’emblème des villes maritimes, et sa présence n’a rien de surprenant sur un objet qui a probablement été apporté dans cette partie du monde par un commerçant navigateur. Dans la mythologie grecque, les dauphins sont également censés transporter vers les îles paradisiaques les bienheureux mortels auxquels les dieux ont conférés immortalité. 

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Cette constatation incite Coedès à considérer assez logiquement qu’il s’agit d’une lampe  sépulcrale : en Grèce et à Rome, des lampes à huile étaient utilisés en liaison avec le culte des morts, elles étaient allumées à intervalles réguliers sur les tombes des défunts. Cette opinion est confortée par la figure gravée sur le couvercle, il s’agit d’une tête de Silène couronnée de lierre, parfois considéré dans la mythologie comme un fils de la Terre, ce qui explique qu’il soit associé aux culte des morts et souvent représenté sur une  lampe sépulcrale.

 

A189 - DES COMMERÇANTS ROMAINS SONT-ILS VENUS AU SIAM AU DÉBUT DE NOTRE ERE ?

Cette constatation incite Coedès à considérer assez logiquement qu’il s’agit d’une lampe  sépulcrale : en Grèce et à Rome, des lampes à huile étaient utilisés en liaison avec le culte des morts, elles étaient allumées à intervalles réguliers sur les tombes des défunts. Cette opinion est confortée par la figure gravée sur le couvercle, il s’agit d’une tête de Silène couronnée de lierre, parfois considéré dans la mythologie comme un fils de la Terre, ce qui explique qu’il soit associé aux culte des morts et souvent représenté sur une  lampe sépulcrale.

 

De par sa facture enfin, Coedès se dit convaincu qu’il s’agit d’une œuvre réalisée dans la région méditerranéenne et non d’une copie indienne, lesquelles sont de toute autre forme, de mauvaise facture et ne comportent jamais les mêmes éléments décoratifs (Silène et Dauphins).

 

Elle a donc été amenée d’Italie, de Grèce ou du Proche-Orient romain, ce qui soulève évidemment la question des relations entre le Siam et l'Empire romain au cours du second et peut-être du premier siècle de notre ère.

 

C’est au deuxième siècle que Ptolémée a composé sa Géographie, dont les chapitres sur l’Inde et la Chine sont basés sur des informations provenant d'un certain commerçant nommé Alexandre, qui aurait longé ces côtes au cours du premier siècle. C’est à cette époque aussi qu’un pilote grec d’Alexandrie nommé Hippalos aurait découvert le rythme périodique des moussons dans l’Océan indien au cours de son périple l’ayant conduit depuis le porte de Bérénice (sur la mer rouge) jusqu’au sud des Indes (ce que l’on appelle le Périple de la mer Erythrée). Par ailleurs, nous apprend encore Coedès, les Annales chinoises  font mention de la venue de commerçants occidentaux. Ainsi, en l’an 166 de notre ère nous apprend l'histoire de la dynastie des Han : « Pendant le règne de l'empereur de Houan, la 9ème année de son règne (i.e. 166), An-tun, roi de Ta T'sin a envoyé un ambassadeur qui a offert de l’ivoire, des cornes de rhinocéros et des coquilles de tortue ». 

 

Ta-T'sin est le nom donné à l'empire romain par les historiens chinois de cette époque. En 166, règne Marcus Aurelius AntoninusMarc Aurèle, dont les Chinois transcrivent le nom par deux idéographes An-tun.  Il s’agirait de la première trace écrite d’une communication entre les deux pays (3) S’agissait-il d’une ambassade officielle ? C’est peu probable pense Coedès, il est plus vraisemblable que ce fut un commerçant grec ou romain, qui, venant des Indes avec du fret ait utilisé le nom de l’empereur pour s’assurer un meilleur accueil de la part des autorités chinoises et peut-être tenté de ramener le secret de la soie ? La seule certitude est que cette « ambassade » était venue par mer.

 

Compte tenu de ces relations commerciales entre des commerçants et des aventuriers venus de la Méditerranée et cette régions depuis l'aube de l'ère chrétienne, la découverte d'un objet de gréco-romaine ou de facture hellénistique n'avait donc d'extraordinaire en soi. Il est même étonnant, pense Coedès, qu’il n’y ait eu aucune découverte antérieure (n’oublions pas qu’il écrit en 1927) au moins à Ceylan que les navires romains atteignaient avec certitude (sans devoir aller jusqu’en Chine) pour y rejoindre acheteurs ou vendeurs chinois. Mais pourquoi cette arrivée des navigateurs sur les côtes ouest du Siam ?

 

La raison est de bon sens, Coedès en fait preuve, venant de l'Europe et de l'Inde à destination de la Chine,  ils voulaient échapper au vaste détour par la péninsule malaise,  700 miles nautiques, 1.300 kilomètres et  des journées de navigation, compte non tenu de la piraterie malaise endémique, préférant  après le long voyage en mer, utiliser la voie terrestre en traversant la péninsule dans sa partie étroite. Certes, Phong tuk est beaucoup plus au nord de l’Isthme de Kra, 400 kilomètres environ, mais il se trouve le long d'un itinéraire d'une grande importance historique, qui venant de Basse-Birmanie traverse la chaîne de montagnes au Phra Chedi Sam Ong, (พระเจดีย์สามองค์) le fameux col des Trois Pagodes qui depuis toujours, constitue la principale route terrestre entre le sud de la Birmanie et l'ouest du Siam, route des envahisseurs Birmans et  route par laquelle le bouddhisme a probablement pénétré au Siam au IIIème siècle.

 

***

 

Les mêmes Annales chinoises  font encore mention, nous apprend encore Coedès, en l’année 120 (sous le règne de l’empereur Hadrien) de la venue d’une compagnie de musiciens et acrobates grecs ou romains originaires de Ta-T'sin, venus de Birmanie, qui avaient rejoint la Chine par la mer. Il est tout à fait possible que, eux aussi,  au lieu de faire le tour de la péninsule malaise, aient suivi la même route, le long de la rivière Meklong et se soient embarqués dans un port du golfe de Siam.

 

Est-ce à dire que cette lampe a été effectivement laissée à Phong Tuk par l’un de ces comédiens ou par un membre de l'ambassade romaine, ou sur la tombe de l’un d’entre eux, ce n’est pas une affirmation mais une question, et le fait que la lampe ait été découverte au milieu d’ossements (donc dans les vestiges d’une tombe) est un élément permettant de penser qu’il s’agissait bien d’une lampe sépulcrale.

 

***

 

Les découvertes archéologiques ultérieures vont nous donner de nouveaux indices de ce passage par voie terrestre par le centre du Siam.

 

Le site Dvaravati de U-Thong  dans la province de Suphanburi a fait l’objet de fouilles menées à partir du début des années 60 au cours desquelles fut découvert un double denier en bronze de l’empereur gaulois Victorinus qui a régné de 269 à 271 (4).

 
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Il n’est pas exclu (plausible mais mais pas certain) que certaines des découvertes sur site portuaire de Khaosamkaeo (เขาสามแก้ว) près de l’actuelle ville de Chumpon n’aient pas été d’origine romaine, point de départ de navires marchands vers l’est (5).

 

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Les navires pouvaient partir de ce port pour rejoindre celui d’Oc-éo avant de partir pour la Chine. Cette ville découverte dans les années 1940 au sud de la province vietnamienne d’An Giang, située un peu au sud du delta du Mékong aurait été la ville portuaire la plus importante du royaume du Fou-nan et aurait existé entre le premier  et le septième siècle ? Le passage des Romains y est attesté par la découverte de nombreuses monnaies, notamment une médaille d'Antonin-le-pieux qui mourut en 161 après J.C. (6).

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Le passage de commerçants romains ou gréco-romains plus ou moins aventuriers venus d’occident au travers du Siam est une possibilité qui pourra peut-être être confortée par des découvertes archéologiques à venir. Mais comme chacun sait, il n’y a jamais de consensus entre les experts. Si la découverte de Coedès  n’est pas contestée pour n’être d’ailleurs pas contestable, pas plus que celles d’autres traces de passage des gréco-romains, ses bons confrères vont en contester la datation. Ce sont en réalité trois datations différentes couvrant plus de la moitié d'un millénaire qui ont été suggérées.

 

On en trouve une synthèse dans l’article de la jeune archéologue allemande Brigitte Borell (7).

 

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Elle a justement le mérite d’en faire la synthèse, ce que fait moins un article très critique de 1977 ROBERT L. BROWN et ANNA M. MACDONNELL (8).  La contestation a débuté en 1955 par un article de l’archéologue C. Picard qui suggère une date plus ancienne, de l'époque hellénistique, à savoir dans le courant du troisième siècle avant le début de notre ère (9).  Brown et Macdonnel considèrent cette datation comme encore plus précoce que celle de Coedès. Ils la situent  à la période byzantine que l’on place en général au quatrième siècle de notre ère.

 

L’argument de Picard se fonde sur une décoration exclusivement païenne (les Silènes sont les disciples de Bacchus). Mais Madame Borell affirme, preuves à l’appui, qu’une décoration purement païenne (les silènes) peut être jointe à une décoration d’inspiration chrétienne, la croix et les dauphins apparaissent dans la symbolique chrétienne comme symbole de résurrection. 

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Madame Borell incline aussi pour la période byzantine au vu d’arguments qui semblent solides : elle a eu effet le privilège d’accéder  à une collection privée de Munich contenant deux lampes pratiquement identiques mais cumulant les symboles païens et le symbole chrétien par excellence, la croix. Or, l’origine des deux lampes de Munich est assurée, elles viennent d’Egypte, d’Alexandrie plus exactement,  et de l’époque Byzantine (ou copte) de l’époque postérieure à la chute des Ptolémée et antérieures à l’invasion arabe (au milieu du septième siècle). Les similitudes entre les trois lampes est telle qu’elle en déduit qu’elles proviennent probablement du même atelier, celle de Phong Tuk constituant il est vrai un chef d’œuvre.

 

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Mais que nous dit-elle sur le circuit qui a conduit cette lampe au cœur du Siam ?

 

Elle serait alors partie d’Alexandrie par le canal de Trajan d’abord (ancêtre du canal de Suez) pour rejoindre le port de Bérénice sur la mer rouge et ensuite les Indes puis le Sri Lanka (Ceylan) centre commercial alors très actif entre l’Orient et l’Occident de par sa position centrale. Elle trouve la justification de l’existence de ces longs périples dans la topographie chrétienne de Kosmas Indikopleustes, écrite en grec, probablement entre 547 et 550. Voyageurs, ambassadeurs, soldats ou marchands, les Byzantins ont parcouru toutes les routes et toutes les mers du monde de leur époque, mais ils n’ont laissé qu’un ouvrage géographique original, la Topographie chrétienne. Kosmas, probablement originaire d'Egypte, était un marchand de la première partie du sixième siècle et a écrit ce livre après s’être reconverti comme moine à Alexandrie. Au cours de ses voyages depuis la Méditerranée, la mer rouge et le golfe Persique,  il a atteint le Sri Lanka d’où il importait des épices (aloès, clous de girofle) et de la soie. Kosmas parle des terres situées à l'est de l'Inde comme de la « terre des gousses »  au-delà de laquelle se situait  le « terre de la soie plus reculée vers l'est.  Il mentionne les deux moyens de transporter la soie de Chine vers l'ouest, l'un par terre, l'autre par mer. La description que fait Kosmas du commerce à longue distance à son époque donne une très bonne image du réseau de liens commerciaux reliant les deux extrémités du monde (10). 

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Les fouilles effectuées dans les gisements romains de Berenice, datant de la fin du quatrième au cinquième siècle, ont conduit à la découverte de fragments de tissus de coton teint probablement importés des Indes, de restes de bois de teck provenant de navires démantelés venus d’Asie et d’une jarre contenant des grains de poivre (en fouillant les poubelles !).

 

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Mais revenons à notre lampe : elle est la preuve de la poursuite de ces liens commerciaux de longue distance entre l’ Asie du Sud-Est avec des régions aussi éloignées que l'Egypte et la Méditerranée même après l'apogée du commerce indo-sino-romain. Son intérêt est justement de ne pas être une monnaie d’échanges, si ceux-ci étaient payés en or, les pièces ont depuis longtemps été refondues et ne subsistent que des monnaies en bonze sans valeur intrinsèque à l’époque. C’est probablement parce qu’elle se situait dans un monument funéraire qu’elle a échappé au pillage, les Siamois respectent les morts et que le bronze n’avait pour les paysans aucune valeur intrinsèque.

 

***

 

La question de la datation ne présente en définitive guère d’intérêt dans le cadre de ces quelques modestes pages.  La datation des statuettes de Bouddha par Coedès a d’ailleurs également été critiquée. Il fait la comparaison avec les dizaines et les dizaines de lampes à huile qui ont été exhumées de Pompéi et d’Herculanum enfouies sous les cendres du Vésuve  l’année 79 de notre ère (11). Frau Borell a eu le mérite d’être prudente dans ses conclusions (la lampe date en tous cas d’avant l’invasion arabe en Egypte au milieu du VIIème siècle), le privilège d’avoir eu accès à des collections particulières permettant effectivement des comparaisons troublantes et celui enfin d’avoir examiné la lampe là où elle se trouve, Le Musée national de Bangkok, de pouvoir en prendre de très belles photographies, ce que n’a pas pu faire Coedès dont la photographie est médiocre, et d’en faire des mesures précises. Seule une datation scientifique permettrait de départager ces experts (12).

 

***

 

Nous n’en tirons qu’une conclusion, les Romains faisaient venir leur soie et leurs épices par l’une des « routes de la soie » qui utilisait une voie terrestre au travers du Siam. D’autres découvertes archéologiques sont certainement à venir. Nous conservons enfin le terme de « lampe romaine » puisque, que la lampe soit arrivée de l’empire d’occident, de Byzance ou d’Alexandrie, elle est arrivée d’une terre romaine, probablement de l’ « empire romain d’Orient » dont dépendait l’Egypte (13).

 

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NOTES

 

 

  1. Voir l’excellente étude de Nisard « Etudes sur l’antiquité – les historiens romains » parue dans la Revue des Deux-mondes, tome XVII de 1847, pages 383 s.).
  2. « The excavations at Phong Tuk and their importance for the ancient history of Siam » article de Georges Coedès publié dans le journal de la Siam societyannée 1927-1928, volume III, pages 194-209. En ce qui concerne l’état actuel des fouilles, longtemps continuées par Coedès, voir « Return to P’ong Tuk : Preliminary Reconnaissance of a Seminal Dvaravati Site in West-central Thailand » (« A thesis presented to the faculty of the Center for nternational Studies of Ohio University In partial fulfillment of the requirements for the degree Master of Arts ») par Wesley S. Clarke, Mars 2012.
  3. Voir  Chavannes, « Les pays d'Occident  d’après le Heou Han Chou » T'oung-Pao, 1907, p. 185).
  4. Voir en particulier l’article de Jean Boisselier « Recherches archéologiques en Thaïlande. Rapport sommaire de la mission 1965 (26 juillet-28 novembre) » in Arts asiatiques, Tome 20, 1969. pp. 47-98).
  5. Voir notre article 146 « Pourquoi le Roi Chulalongkorn a refusé le projet du canal de Kra » avec de nombreuses références en particulier : « Le port protohistorique de Khao Sam Kaeo en Thaïlande péninsulaire » In « Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient ». Tome 89, 2002. pp. 329-343.
  6. Voir de nombreuses références dans notre article rappelé ci-dessus.
  7. « The Early Byzantine Lamp from Pong Tuk »  publié dans le journal de la Siam Society  en 2008.
  8. «  THE PONG TUK LAMP : A RECONSIDERATION » dans le journal de la Siam society de la même année.
  9. C. Picard  « La lampe alexandrine de P’ong Tuk (Siam) » in Artibus Asiae 18,2, pages 137–149. Ancien directeur de l’Ecole français d’AthènesPicard était un éminent spécialiste de l’archéologie grecque.
  10. Cet ouvrage dont le manuscrit somptueusement illustré se trouve au Vatican, a fait l’objet de nombreuses traductions, en Allemand notamment, probablement celle à laquelle notre archéologue a eu accès.
  11. Nous en trouvons des reproductions sur près de 200 pages dans « Antiquités d’Herculanum, gravées par F. et P Piranesi frères avec une explication par S. Ph. Chaudé, et publiées par F. et P Piranesi frères – tome VI : Lampes et candélabres », Paris 1806, et sur près de 600 pages dans le tome VI de « Herculanum et Pompei – recueil général des peintures, bronzes, mosaïques etc… » par Roux Ainés, Paris 1870.
  12. La datation par thermoluminescence est évidemment possible mais nécessite, pour être précise (plus ou moins 5 pour cent), d’être effectuée sur le site, l’objet restant dans son environnement, ce qui est présentement impossible, faute de quoi l’erreur peut-être de plus ou moins 20 pour cent. Telles sont du moins les explications très techniques données par le CIRAM, (laboratoire d'analyse pour les objets d'art et le patrimoine culturel)
  13. Le terme est préférable puisque celui d‘ « empire byzantin » : Les empereurs de Constantinople ne se sont jamais considérés comme des « byzantins » mais comme des empereurs romains, successeurs légitimes du grand empire romain. Clovis, en recevant le titre honorifique de consul romain que lui décerna l’empereur Anastase  se reconnaissait formellement comme son subordonné. Les habitants se considéraient et se décrivaient eux-mêmes comme « Romains ». Ne nous étonnons par ailleurs pas que Coedès utilise le terme de « gréco-romain », la langue grecque est alors la langue universelle,  les Romains ont vaincu les Grecs par les armes mais les Grecs ont vaincu le monde méditerranéens par leur culture :

« Graecia capta ferum victorem cepit » a écrit Horace (La Grèce vaincue a vaincu son farouche vainqueur)

 
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25 juillet 2015 6 25 /07 /juillet /2015 22:39

Nous tenons avant toute chose à remercier chaleureusement Monsieur Michel Steve, architecte, docteur en histoire de l'art (thèse soutenue en 1993 sur le « néo-classicisme en 1900 »). Il publie régulièrement des articles sur l’architecture de la Côte d'Azur. Il a été pour nous a été un intermédiaire précieux pour nous familiariser avec la personnalité familiale, intellectuelle et artistique de la Princesse Marsi. 

 

A 188 - AUTOUR DE LA THÈSE DE S.A.S. LA PRINCESSE MARSI PARIBATRA « LE ROMANTISME CONTEMPORAIN » (1954).

Nous avions à l’occasion de son décès il y a bientôt deux ans, rendu hommage à la princesse Marsi Paribatra, née le 25 août 1931 sur les marches du trône (1) et décédée dans sa thébaïde du petit village d’Annot, dans les Alpes-de-Haute-Provence, dans l’arrière pays niçois, où elle s’était retirée depuis de nombreuses années (2). Avant d’être une artiste-peintre d’un fort grand talent, la princesse eut un parcours littéraire remarquable. De retour d’exil, elle effectue ses études primaires en Angleterre puis, de retour en Thaïlande, à l’école Mater dei à Bangkok ... 

A 188 - AUTOUR DE LA THÈSE DE S.A.S. LA PRINCESSE MARSI PARIBATRA « LE ROMANTISME CONTEMPORAIN » (1954).

... très distinguée école catholique tenue par les Ursulines. Elle n’y connut probablement la littérature française que par ce qu’on apprenait aux jeunes filles de bonne famille dans les institutions religieuses, Esther et Athalie évidemment et l’Imitation de Jésus-Christ dans la traduction de Lamennais.  Nous la retrouverons ensuite à Paris où elle obtient tout d’abord un titre de docteur es lettres en 1954 pour sa thèse « Le romantisme contemporain… »  publiée aux éditions Polyglottes la même année (4). Elle publiera quelques années plus tard en Sorbonne une thèse complémentaire sur le sujet « L'occultisme chez Huysmans et Le goût de Baudelaire en peinture ». Toujours férue de littérature française, elle publie dans la « Revue de littérature comparée » un article sur le sujet « Victor Segalen, un exotisme sans mensonges » (numéro d’octobre décembre 1954 p 497 s.).

A 188 - AUTOUR DE LA THÈSE DE S.A.S. LA PRINCESSE MARSI PARIBATRA « LE ROMANTISME CONTEMPORAIN » (1954).

Son parcours chaotique la conduit ensuite à Madrid où elle décroche un titre de Docteur en histoire de l’art en 1959 pour sa thèse publiée à Madrid en 1961 (3) « Social base, técnica y espiritual de la pintura de paisaje chino » (« Base sociale, technique et spirituelle de la peinture paysagiste chinoise »).

A 188 - AUTOUR DE LA THÈSE DE S.A.S. LA PRINCESSE MARSI PARIBATRA « LE ROMANTISME CONTEMPORAIN » (1954).

Avant d’avoir pu nous procurer un exemplaire de sa thèse française, nous avions consulté l’article assez flatteur que lui consacre en 1955 Marcel Cornu dans la revue « La pensée » ...

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l’organe des « intellectuels » du parti communiste ...

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Mais il nous manquait l’essentiel, l’avoir lue et l’avoir analysée ou appréciée avec nos yeux de Candide qui ne sont ni ceux de spécialistes de la critique littéraire, ni les yeux de Moscou ni ceux des Jésuites (voir note 5).

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Son maître de thèse et ses professeurs

 

La princesse a été conseillée par de grands noms de la Sorbonne : La thèse a été conduite sous la direction du professeur Pierre Moreau, professeur à la Sorbonne (7). La princesse précise encore avoir été conseillée par le professeur Charles Dédéyan (8) et le professeur Jean Fabre (9).

 

Ses sources

 

D’un esprit aussi méthodique que méticuleux, la princesse précise avoir lu :

 

• au moins un ouvrage de tout auteur ayant produit après 1850 mentionné dans ce que son auteur, Gustave Lanson intitule bien modestement « Manuel bibliographique de la littérature française moderne » (10) ; 

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• au moins un ouvrage de tout auteur auquel Henri Clouard consacre plus d’une page dans son « Histoire de la littérature française du symbolisme à nos jours » (11).

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Notre lecture

 

Romantisme ? Nous en étions à la version très scolaire (« Lagarde et Michard » !) apprise lors de nos Humanités : un mouvement littéraire commencé un peu avant 1830 et continué sous le règne de Louis-Philippe dont le caractère principal était le renversement des règles établies, la transformation complète des formules nées de l’antiquité classique et restée à peu près universellement en vigueur … (12), un mouvement à la base duquel nous trouvons Rousseau dans ses lointaines origines bien sûr,  Madame de Staël, Chateaubriand et bien évidemment le chef de file, Victor Hugo et une figure exemplaire, Hernani. Le mouvement est « périodisé », 1830 est une date commode pour en annoncer le début et le faire courir de Chateaubriand jusque par exemple à Baudelaire. C’est bien cette réduction chronologique qui nous a causé, à la lecture de la thèse, une surprise de taille nous ayant fait oublier qu’il ne fallait pas considérer le romantisme comme une école ayant brillé comme une étoile filante, mais comme une vision du monde pas forcément incompatible avec d’autres « ismes ». Avant de nous plonger dans une lecture attentive, nous avons en effet eu la curiosité de mettre la charrue avant les bœufs en consultant la liste des noms cités ou en les pointant au hasard d’une lecture en diagonale. La princesse cultivait-elle le paradoxe ou avait elle le goût de la provocation ? Pouvait-on imaginer que le Marquis de Sade dans ses « 120 journées de Sodome »  ou encore Henry de Montherlant dans son théâtre ou dans « Les jeunes filles » aient été des « romantiques ». ? N’ayons garde, bien sûr, d’oublier ce bon Céline et ses « Bagatelles … » (13).  Pire encore, Charles Maurras, fervent du nationalisme intégral, dut se retourner dans sa tombe en lisant, lui ce vieux royaliste,  qu’une altesse royale le rangeait parmi les « romantiques » (14) !

 

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Cette lecture « à l’envers » était une erreur et naturellement, le sous-titre : « Essai sur l’inquiétude et l’évasion dans les lettres françaises de 1850 à 1950 » et, bien sûr, la lecture de l’ouvrage devaient nous éclairer.

 

La princesse nous dévoile évidemment sa thèse en introduction : « Ma thèse est que le romantisme commence dans les dernières années du XVIIIème siècle et dure encore aujourd’hui ….La réaction contre le classicisme est un tout petit aspect du romantisme …Le romantisme est beaucoup plus qu’un mouvement littéraire ; c’est un phénomène sociologique très général, très en rapport avec tout l’évolution économique, sociale et culturelle de l’Occident dans les deux dernières siècles ». Il s’agit donc de démontrer que le thème majeur de la littérature depuis 1850 était le pessimisme qui se console et se guérit par l’évasion « la tristesse qui a besoin du rêve, la désespérance qui cherche une issue dans l’irrationnel. Des piles de citation vous en administrent la preuve … » (Cornu)

 

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C’est donc ce qu’elle va nous démontrer en multipliant ces citations « qui s’accumulent  comme des rayonnages d’une bibliothèque » (Cornu). Mais du début jusqu’à la fin, l’ouvrage, malgré le caractère ardu du sujet est agréable à lire, d’autant que la Princesse a un sens remarquable de la formule, Tristan Corbières est un « …souffreteux qui aurait voulu être corsaire … », Maupassant « est un romantique déguisé en réaliste », Loti « a traîné un ennui voyant et ennuyeux d’escale en escale jusqu’à son fauteuil d’académicien », Rimbaud « préféra aller acheter du café en Éthiopie plutôt que de devenir glorieusement fou », « la démence des herbes et des cieux » de Van Gogh, Giono « est une sorte de Burns du XXème.. en plus romantique » (15), Zola « sautant de l’idylle à l’égout »...  

 

 

 

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«  La banalité de Samuel Becket est la banalité de l’informe ; ses personnages sont aussi frustes que les statues de l’île de Pâques, son univers semble tout juste sorti du chaos ».  

 

***

 

Dans la mesure où, selon la princesse, la littérature romantique alterne entre deux pôles, le pessimisme (la mélancolie) et l’évasion qui furent ceux du romantisme historique et demeurent ceux de la littérature contemporaine …. C.Q.F.D !

 

La mélancolie

 

 

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« Inventaire de la mélancolie contemporaine »

 

Le chapitre ainsi intitulé va faire un inventaire (exhaustif à 90 % nous dit Cornu), la Princesse n’a eu que le temps de puiser dans ses deux sources (Lanson et Clouard) pour conclure à la « densité du spleen dans la littérature contemporaine ». Elle va tout au long de ce chapitre accumuler les citations qui démontrer que tous furent frappés de ce mal du siècle.  Nous trouvons ainsi Gérard de Nerval (bien sûr), Louise Ackermann, Leconte de Lisle, Fromentin, Flaubert, Henri-Frédéric Amiel, Baudelaire naturellement, Sully Prud’homme (bien qu’il ait été « l’un des esprits les moins inquiets de son temps »), Zola lui-même, Jean Lahor, Mallarmé, François Coppée, Verlaine, Tristan Corbières, Maurice Rollinat, Huysmans naturellement, Octave Mirbeau, Maupassant, Pierre Loti, Elémir Bourges dont nous reparlerons, Paul Bourget, Rimbaud « le plus gravement et le plus sérieusement atteint du mal du siècle », Georges Rodenbach, Emile Verhaeren, Jean Moréas, Edouard Rod, Albert Samain, Jules Lafargue, Maurice Barrès comparé à un « Super-Rousseau », Maeterlinck, Théodore de Wysewa, Louis le Cordonnel, Henri de Regnier, Ephraïm Mikaël, Francis Jammes, Charles Maurras dont nous avons parlé (note 14), André Gide, autre « Super-Rousseau », Paul Valery, Paul Fort, Charles Guérin, la Comtesse Anne de Noailles, Léon-Paul Fargue, Guillaume Apollinaire, Valery Larbaud, Georges Duhamel, Jules Romains, Blaise Cendras, Saint John-Perse, Bernanos, Pierre Reverdy, Louis-Ferdinand Céline dont nous venons de parler (note 13), René Crevel, André Malraux dont les révolutionnaires sont « empêtrés dans leur existence », Daniel Rops lui-même, jusqu’à Sartre … La princesse donne de chacun d’eux une citation qui vient à l’appui de sa thèse. On reste confondu devant l’énormité de son travail et du temps qu’elle a du consacrer à ces lectures et encore, nous ne venons de donner la liste que de ceux auxquels elle attribue une ou parfois plusieurs citations. Elle nous dit avec modestie « Il est hors de doute que si j’avais lu davantage, j’aurai encore trouvé d’autres exemples » alors pourtant qu’elle nous semble bien « avoir raclé toute la mélancolie des cent dernières années ». Elle nous donne en outre d’autres noms à ajouter à cette déjà longue théorie, par exemple Mauriac, ou Drieu La Rochelle.

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Certains de ces auteurs ont la guigne : peu connus de leur vivant, ils le sont devenus moins encore après leur disparition. La princesse les a lus !

 

***

 

Et la princesse de conclure cette première partie relative à la mélancolie comme suit, qui devrait-elle écrire aujourd’hui « La fatigue de vivre dans une société qui a perdu son équilibre traditionnel et n’a pas encore trouvé un équilibre nouveau est trop lourde. On sombre. Les écrivains et les artistes, qui font métier de ressentir leur temps, sont tout naturellement les premiers à sombrer ».

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Les Évasions

 

C’est donc, suite logique de l’observation ci-dessus, la fuite, les recherches de Paradis arficiels (Baudelaire), ces évasions que la princesse va cataloguer :

 

L’évasion dans la nature

 

Moins marqué que dans la première moitié du XIXème, Baudelaire hait le végétal, on retrouve toutefois ce goût à se fondre dans la nature, chez Rimbaud, chez Moréas, chez la comtesse de Noailles, chez Carco lui-même ; goût des jardins : le parc mystérieux de Zola dans la faute de l’abbé Mouret, les jardins de Proust ; le retour à la terre, c’est Georges Sand bien sûr, mais aussi Ramuz, Alphonse de Chateaubriant, Chamson, Bosco et bien sûr encore Giono.

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L’évasion dans les villes

 

C’est Le rêve parisien de Baudelaire, Villes de Rimbaud, Les mystères de Paris d’Eugène Suë, Le Paris de Zola avec ses halles, ses grands magasins, ses passages crasseux, ses faubourgs misérables, et celui de Céline « Paris des passages suintants et d’arcades sales » (« Mort à crédit) ». Ce sont aussi les promenades romantiques dans les rues de Paris de Blaise Cendrars, les promenades de Jules Romains dans Montmartre.

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L’évasion dans l’exotisme

 

Le désir de changer d’horizon, celui de Flaubert, de Baudelaire, de Mallarmé, de Loti, de Lorrain, de Barrès, de Céline et de Dorgelès et l’admiration de l’exotisme que l’on retrouve chez eux, même ceux qui ne l’ont pas connu et qui (Gide, Claudel et Loti mis à part) ont « sacrifié aux charmes frelatés de l’exotisme ». La littérature exotique est surabondante, Claude Farrère que nous connaissons (16), l’Espagne et l’Italie de Barrès, l’Anthologie nègre de Cendrars et Segalen enfin auquel la princesse a consacré un mémoire. Comme conclut la princesse au terme d’une interminable liste de citations « Toute cette littérature est tiraillée entre l’envie de dépaysement et l’avidité de «  se faire de l’âme avec des beautés étrangères comme dit Barrès » ».

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L’évasion dans le temps 

 

Elle est pour la princesse l’équivalent de l’évasion dans l’espace. C’est naturellement Hugo, Musset, les Goncourt révélant l’ « enchantement de Watteau », voyage dans l’antiquité : Salammbo de Flaubert, Aphrodite de Louÿs, les Poèmes antiques de Leconte de L’isle, le Roman de la momie de Gauthier pour les plus connus. Et nous ne sommes pas encore, nous dit la Princesse, au temps de la science-fiction !

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L’évasion dans la perversité

 

La princesse nous donne une liste (sans citations !) de ces auteurs dont les œuvres, publiées sous le manteau ou pas ou clandestines naviguent entre l’érotisme jusqu’à la pornographie (fétichisme, inceste, adultère, lesbianisme, sadisme, masochisme, prostitution (pour laquelle certains sont fascinés, c’était le cas de Montherlant), masturbation, homosexualité. Même Musset a donné dans le genre (Gamiani). Ne parlons que de Sade qui était complétement fou et de Pierre Louÿs qui navigue entre la poésie érotique et la pornographie pure et simple. Les sources de la princesse sont sures, elle a consulté l’ouvrage de Louis Perceau « Bibliographie du roman érotique au XIXème siècle » publié en 1930 sous le pseudonyme de Herley. Restons-en là !

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Les évasions qui voudraient être des solutions

 

Amour de la nature, exotisme, charme du passé, perversions, il existe aussi et enfin des évasions que la princesse qualifie d’évasions-solutions.

 

Il faut naturellement y inclure en priorité la religiosité (Daniel-Rops), Baudelaire « pariant pour Dieu » sur son lit de mort, Verlaine retrouvant la foi en prison, la conversion de Huysmans. Cette religiosité peut aussi avoir des fins politiques, Barrès qui « est religieux mais seulement pour les autres », Psichari « qui retrouve le Dieu français face à celui des arabes »,  Maurras, parfaitement agnostique mais pour lequel l’Eglise catholique est « la seule internationale qui tienne », Henri Massis enfin pour lequel le catholicisme doit défendre la latinité (17).

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La religiosité est suivie par l’occultisme auquel la princesse consacre de longues pages, citant tour à tour Saint-Yves d’Alveydre, en y assimilant un peu abusivement René Guénon (18) et Lanza del Vasto dont le Pèlerinage aux sources fut à la fois géographique et spirituel. « Paris aujourd’hui est plein de gens férus de védas ou de yogas et qui se réunissent en petit cénacle pour leurs exercices respiratoires et spirituels. Dans mon Bangkok natal, au fond de l’Orient mystérieux,  jamais je n’avais vu cela. C’est très pittoresque » ironise la Princesse.

 

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Parlant ensuite de l’évasion dans la révolution, la princesse va évidemment s’attirer les foudres de Cornu pour lequel il ne peut y avoir évidemment pas d’autre révolution que bolchévique : plutôt que Marx, elle cite Georges Sorel le théoricien et Garine, le héros de Malraux  pour lequel « … la révolution n’est qu’une drogue particulièrement forte pour calmer l’angoisse individuelle. Le sens de la révolution – à droite ou à gauche – est complétement indifférent. »

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Toutefois, il nous faut admettre que la princesse tutoie parfois la pétition de principe. Evasion dans l’humour ? Evasion dans la magie noire ? Les cinglés qui font tourner les tables en invoquant les ectoplasmes méritaient-ils ce classement ? 

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Evasion dans le sport (« Les dieux du stade » de Montherlant et Drieu la Rochelle, la princesse pensait-elle à Leni Riefenstahl en sous titrant ainsi l’un de ses paragraphes ?). 

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Comme le dit fort justement Cornu : « Accordons seulement qu’elle exagère parfois, qu’il lui arrive ici et là d’en ajouter un peu, appelant évasion des rêves fort innocents …Mais ce ne sont là que broutilles ».  

 

Pourquoi enfin n’exclut-elle de cette liste de « romantiques » qu’Anatole France qui fut le « bon maitre » de plusieurs générations d’instituteurs ? Elle nous laisse sur notre faim.

 

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Nous ferons à la princesse deux critiques de forme :

 

• Sa thèse aurait mérité d’être construite à partir d’un plan plus élaboré mais la dialectique siamoise n’a rien à voir avec celle de Hegel et le schéma classique « thèse antithèse synthèse ». Un peu de fantaisie dans la forme ne nuit toutefois nullement au plaisir que procure sa lecture. 

 

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• Elle comporte in fine une bibliographie alphabétiquement classée des ouvrages cités, il y en a environ 250. Malheureusement, tous les noms cités dans le corps du texte ne s’y trouvent pas et de loin, c’est dommage. Le traitement de texte n’existait pas dans les années 50.

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Mais sur le fond, elle mérite un hommage à un double point de vue :

 

1) Que certains noms soient aujourd’hui (ils l’étaient déjà en 1950) complétement dépassés et oubliés, « il ne s’agit pas pour moi » nous dit la princesse « de considérer les seuls auteurs dont les bons esprits d’aujourd’hui jugent qu’ils demeureront ». Qui se souvenait en 1954 d’Elémir Bourges, l’avocat de Manosque, (à part Giono ?), de Claude Farrère, de Louise Ackerman, qui lisait Sully Prudhomme ou François Coppée ? Tous démodés, peut-être mais tous eurent à leur époque une audience considérable. 

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2) Il nous faut aussi considérer que cet inventaire impressionnant a été écrit dans l’après guerre, à une époque où, si l’épuration sauvage était terminée, l’épuration intellectuelle et l’autocensure des éditeurs ou des directeurs de salles de théâtre ne l’étaient pas ! Il fallait beaucoup d’audace, beaucoup de courage et beaucoup d’indépendance d’esprit à la princesse et à son maître de thèse (et il nous est difficile de l’imaginer en 2015 avec un recul de soixante ans) pour puiser dans des sources ou des auteurs que « les bons esprits d’aujourd’hui » (d’alors) vouaient aux gémonies ou classaient dans l’enfer des bibliothèques. La liste en est longue mais non exhaustive (19). Il ne s’agit bien évidemment pas d’une prise de position politique de la princesse, esprit supérieur bien au dessus de ces considérations, ne craignant d’ailleurs pas de puiser d’abondance dans des sources d’orientation strictement opposées (20).

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Une dernière observation enfin sur le fond, il ne s’agit nullement d’une critique mais d’une simple constatation. Les femmes sont totalement absentes de ces 190 pages. Nous n’avons trouvé, sauf omission, que Louise Ackerman, Colette, Georges Sand, Madame de Staël et Anna de Noailles. Et encore, écartons Georges Sand qui se prenait pour un homme. 

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Est-ce un hasard si les deux dernières appartiennent à la haute noblesse (21) ou est-ce un hommage à leur talent ? La princesse s’est plu en effet, avec peut-être une certaine coquetterie, à rappeler au début de son ouvrage que les premiers romantiques de la fin du XVIIIème et de la première moitié du XIXème furent tous de nobles aristocrates. Elle avait en tous cas très certainement lu ce qu’écrivait Gustave Lanson parlant de Christine Pisan « bonne fille, bonne épouse, bonne mère, du reste un des plus authentiques bas bleus qu’il y ait dans notre littérature, la première de cette insupportable lignée de femmes-auteurs, à qui nul ouvrage sur aucun sujet ne coûte et qui pendant toute la vie que Dieu leur prête, n’ont affaire que de multiplier les preuves de leur infatigable facilité, égale à leur universelle médiocrité ». (22). Laissons au professeur Lanson la responsabilité de cette affirmation. S’il avait pu lire la thèse de la princesse avant sa mort, il en aurait probablement conclu qu’elle était une exception qui confirme la règle.

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Amende honorable

 

Lorsque nous avons rendu hommage à la princesse au mois d’août 2013, nous avons regretté que les autorités de son département d’adoption ne l’aient pas honoré de la moindre marque de respect posthume.

Que cette injustice nous soit pardonnée. Dans son numéro du mois de septembre, « Á l’ombre du Baou » le journal « officiel » de la commune d’Annot, lui consacre une très amicale colonne en page 9.

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Notes

 

(1) Proche cousine du Roi, elle portait le titre de Mom Chao (หม่อมเจ้า) que l’on peut traduire par « altesse sérénissime » comme arrière-petite fille de roi. Son grand-père en effet était le prince Paribatra Sukhumbhand, prince de Nakhon Sawan ( สมเด็จพระเจ้าบรมวงศ์เธอ เจ้าฟ้าบริพัตรสุขุมพันธุ์ กรมพระนครสวรรค์วรพินิต). Fils second de Rama V, né à Bangkok le 29 juin 1881, mort à Bandung le 18 janvier 1944, il fit partie de la fournée de princes pris en otage le 24 juin lors du coup d’état de 1932, il fut libéré le 3 juillet et dut quitter le pays avec sa famille le lendemain. Il apparaissait, jusqu’à cet exil qui l’exclut de facto et de jure de ses droits successoraux, comme l’héritier présomptif de la couronne en tant qu’aîné de la branche aînée faute de descendance mâle de Rama VII dont il était le cadet. Il apparait officiellement en tant que tel jusqu’en 1932 (voir par exemple « Affaires étrangères. Revue mensuelle de documentation internationale et diplomatique » numéro I de 1932 ou les éditions de l’ « Almanach de Gotha » antérieures à 1932). Il eut de son mariage avec la princesse Prasongsom Paribatra (หม่อมเจ้าประสงค์สม บริพัตร), elle-même de sang royal, deux fils dont un seul parvint à l’âge adulte, Chumbhotbongs Paribatra, Prince de Nakhon Sawan (จุมภฏพงษ์บริพัตร) né le 5 décembre 1904 et mort le 15 Septembre 1959. De son mariage avec la princesse Ratchawong Pantip Devakula (พันธุ์ทิพย์ เทวกุล), elle aussi de sang royal, il eut la princesse Marsi mais pas de descendant mâle qui serait en vertu de la loi successorale de 1924 modifiée en 1974 et permettant aux femmes de monter sur le trône, le très hypothétique héritier présomptif. 

 

L’actuel gouverneur de Bangkok, cousin de la princesse, Sukhumbhand Paribatra, est le fils d’une union inégale du grand-père de la princesse, ce qui rend cette descendance non dynaste. Il ne porte d’ailleurs que le titre de Mom (หม่อม) attribué aux descendants d’un prince et d’une personne « du commun ». 

 

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(2) Voir notre article A 122 « Hommage à la princesse Marsi Paribatra, 1931 – 2013 ».

 

(3) Publication de l’« Universidad Complutense » à Madrid, 1961. Nous n’avons pas pu nous procurer cet ouvrage mais citons cet hommage : « En España no se han hecho tantas averiguaciones en arte chino o en paisajismo europeo como se necesita, y menos aún en pintura china, si bien hay precedentes de gran utilidad, en tesis doctorales y tesinas, que vamos a mencionar a continuación. La primera tesis doctoral sobre arte chino, de excelente calidad, se debe a Marsi Paribatra para filosofía y letras por la Universidad Complutense de Madrid en 1961, bajo el título de Bases sociales técnicas y espirituales de la pintura paisajística en China, que es un cuidado compendio informativo sobre la pintura china en general, comenzando por el problema de la autentificación, y haciendo a continuación un barrido histórico y artístico a través de todas las dinastías, termina con una breve comparación entre la pintura de oriente y occidente que el autor encuentra confrontadas ».

 

Nous n’en traduisons que quelques lignes : « … La première thèse de doctorat sur l'art chinois, d'excellente qualité, est celle de Marsi Paribatra qui est une somme d'information sur la peinture chinoise en général, sur le problème de son authentification, et qui, en faisant un balayage historique et artistique à travers toutes les dynasties, se termine par une brève comparaison entre la peinture de l’orient et celle de l’occident ».

 

Et citons cette fois la Princesse : « Cuando [el hombre occidental] vuelve a la naturaleza es una evasión de su realidad tanto espiritual como material; no puede volver a la naturaleza sino en cierta contradicción de su misma espiritualidad; volver a la naturaleza es para el occidente un sueño romántico; sueño es la naturaleza, la realidad es para él la vida artificial, la vida humana de la ciudad. [...] He aquí, pues, la gran diferencia: el romántico occidental huye hacia la naturaleza para escapar a su concepción del mundo. El pintor o el poeta chino, cuando va a la naturaleza, no contradice lo esencial de su filosofía de la vida sino que torna a esta filosofía básica ».

 

Nous n’en traduisons que trois lignes :

 

« Lorsque l’occidental retourne à la nature, il s’évade de la réalité spirituelle et matérielle… Le retour à la nature est à l'ouest, un rêve romantique …la nature romantique consiste en occident à fuir pour échapper au monde ».

 

Nous retrouvons le thème de la thèse en littérature française !

 

Nous devons ces citations à Madame Teresa González Linaje  dont la volumineuse thèse (plus de 1.200 pages, soutenue à Madrid en 2005) « LA PINTURA DE PAISAJE: DEL TAOÍSMO CHINO AL ROMANTICISMO EUROPEO : PARALELISMOS PLÁSTICOS Y ESTÉTICOS » (« la peinture de paysage, du taoïsme chinois au romantisme européen: parallèles plastique et esthétique » nous a semblé, pour autant que nous puissions pratiquer la langue de Cervantès, devoir beaucoup à l’œuvre de la princesse ?

 

(4) Cet ouvrage fort dense de 190 pages se trouve sans trop de difficultés dans quelques librairies de vente de livres anciens, notre exemplaire provient de la Librairie Christian Chaboud à Paris que nous remercions, au passage, de ses diligences. 

 

(5) La Pensée, créée en 1939 par des « intellectuels communistes » ou des « compagnons de route » sous-titrait alors « Revue du rationalisme moderne, arts-sciences-philosophie », elle toujours éditée (numéro de 1955 pages 118-126). A cet hommage appuyé (et pour rétablir l’équilibre), citons celui de la revue des Jésuites Les études dans son numéro du premier trimestre 1958, dans un article sur Huysmans intitulé « FOLANTIN, SALAVIN, ROQUENTIN, Trois étapes de la conscience malheureuse » : deux lignes bien flatteuses : « Une princesse thaïlandaise a même pu tout récemment consacrer un livre remarquable au Romantisme contemporain… » signé de Jean Onimus

A 188 - AUTOUR DE LA THÈSE DE S.A.S. LA PRINCESSE MARSI PARIBATRA « LE ROMANTISME CONTEMPORAIN » (1954).

Nous n’avons malheureusement pas eu accès à l’article de Pierre Moreau dans la « Revue d’histoire littéraire de la France », numéro d’avril-juin 1957.

 

(6) Voir notre article A 123 «  La princesse Marsi Paribatra, un parcours intellectuel étonnant ».

 

(7) Pierre Moreau, mort à Paris en 1972 était linguiste et un théoricien de la  littérature. Il fut de 1921 à 1934 professeur de littérature française à l'Université de Fribourg (Suisse), de 1934 à 1945, professeur à l’Université de Franche-Comté et par la suite, professeur à la Sorbonne. On lui doit un « Essai sur le romantisme » publié en 1954.

 

(8) Mort en 2003, il est l’auteur d’une thèse soutenue à la Sorbonne « Montaigne dans le Romantisme anglo-saxon et ses prolongements victoriens, esquisse d'une histoire de sa fortune de 1760 à 1900 ». Il fut successivement maître de conférences à l'Université de Rennes et de 1945 à 1949, professeur à l'Université de Lyon et à partir de 1949 a occupé la chaire de littératures modernes comparées à la Sorbonne.

 

(9) Mort en 1975, il était aussi un spécialiste de la littérature française. Il fut professeur à l'Université de Varsovie, de 1940 à 1942 au Lycée du Parc à Lyon et de 1942 à 1952, maître de conférences, puis professeur à l'Université de Strasbourg puis de 1952 à 1969 professeur de littérature française du 18ème siècle à la Sorbonne.

 

(10) En réalité, non pas un « manuel » mais quatre énormes volumes de plus de 600 pages chacun dont la dernière édition fut publiée en 1922 (XVIème, XVIIème, XVIIIème et XIXème siècle), fruit des observations de 25 années de travail, un outil dont les chercheurs s’occupant d’histoire littéraire ne peuvent se passer à tel point qu’il a été édité en CD ROM en 2007. Ce n’est nullement une anthologie, soumise à des choix forcément partiaux mais un inventaire ailleurs introuvable. Mort en 1934, cet esprit encyclopédique, ancien directeur de l’École normale supérieure est aussi l’auteur d’une Histoire illustrée de la littérature française qui fit longtemps autorité (deux épais volumes somptueusement illustrés, publiés chez Hachette en 1923). 

A 188 - AUTOUR DE LA THÈSE DE S.A.S. LA PRINCESSE MARSI PARIBATRA « LE ROMANTISME CONTEMPORAIN » (1954).

(11) Henri Clouard, mort en 1974 fut rédacteur en chef de la « Revue critique des idées et des livres » disparue en 1924, aux côtés de grands noms de notre littérature (Barrès, Maurras, Henri Bordeaux, Anna de Noailles, Pierre Benoit etc…). Son ouvrage publié en 1947 (deux volumes : de 1885 à 1914 et  de 1915 à 1940) que nous n’avons malheureusement pas pu consulter passe pour être le fruit d’un « labeur de Bénédictin » dont les observations sont toujours « substantielles » si l’on en croit la critique qui en fut publiée sous la signature de G. Gillain dans la « Revue belge de philologie et d'histoire », année 1950, Volume 28, Numéro 1.

A 188 - AUTOUR DE LA THÈSE DE S.A.S. LA PRINCESSE MARSI PARIBATRA « LE ROMANTISME CONTEMPORAIN » (1954).

(12) Telle en est la définition donnée par Larousse dans le 13ème volume de son dictionnaire publié en 1875, nous précisant que le mouvement « se continue » à cette date.

 

(13) Dans l’édition des « Bagatelles pour un massacre » que nous avons sous les yeux (161 pages), Céline, singulier romantique, réussit l’exploit (si l’on peut dire) d’écrire 359 fois le mot « juif » et 80 fois les mots tout à fait négatifs de  « youtre » ou de « youpin »

A 188 - AUTOUR DE LA THÈSE DE S.A.S. LA PRINCESSE MARSI PARIBATRA « LE ROMANTISME CONTEMPORAIN » (1954).

(14) Grand pourfendeur du « romantisme rousseauiste », Maurras considérait le romantisme comme le père spirituel de la révolution qu’il haïssait, « Romantisme et Révolution », publié en 1922 et toujours réédité est un texte exemplaire de son œuvre politique.

 

 

A 188 - AUTOUR DE LA THÈSE DE S.A.S. LA PRINCESSE MARSI PARIBATRA « LE ROMANTISME CONTEMPORAIN » (1954).

(15) Jardinier et paysan sans instruction (tout comme Giono qui dut interrompre très rapidement ses études faute de moyens) et poète, cet Ecossais est pratiquement inconnu en France même si ses poésies ont été traduites et publiées.

 

(16) …par notre article 184 « Le roi Rama VII et son épouse sont accueillis à Paris par Paul Claudel qui leur récite un poème en Siamois ».

 

(17) La princesse cite à cette occasion la revue tout particulièrement politiquement incorrecte, « Défense de l’occident » dont on ne sait trop qui a pu la lui faire découvrir ?

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(18) Ce métaphysicien converti au soufisme mystique sous le nom d’Abd al-Wâhid Yahyâ, mort au Caire en 1951, est d’une lecture particulièrement difficile, en particulier l’ouvrage cité par la princesse « Le règne de la quantité et les signes des temps » publié en 1945. 

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Evidemment totalement méconnu du grand public, André Gide a écrit de lui dans la revue Terre des Hommes : « L’œuvre de Guénon se situait, en effet, aux antipodes de tout ce qui flatte et séduit le public moderne, fût-il cultivé. Mais il nous appartient de dire que c’est l’un des plus grands esprits contemporains qui vient de disparaître. (…) ». On attribue à Gide (mais la citation est probablement apocryphe ?) la phrase selon laquelle, s’il avait connu Guénon plutôt, il serait devenu musulman soufiste.

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(19) Défense de l’Occident (voir note 17) fut la première revue française à ouvrir ses colonnes depuis sa fondation en 1952 à tout ce que la droite, l’extrême droite ou la droite extrême comptait de théoriciens. En 1954, Céline dont l’éditeur a été assassiné en 1945 est considéré comme un maudit. Maurras, condamné à la réclusion perpétuelle mais gracié par le Président Coty a été exclu de l’Académie française. Claude Farrère, farouche maréchaliste, ne l’a pas été mais avait fait tout ce qu’il fallait pour cela. Drieu La Rochelle, chantre du « fascisme immense et rouge », s’est suicidé pour éviter la justice expéditive qui avait conduit Brasillach au peloton. 

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Il y est côtoie Henri Clouard, disciple de Maurras et auteur de l’une des sources de la princesse. Quant à Elémir Bourges, son « Le crépuscule des Dieux », d’un anti sémitisme virulent, qui connut en 1922 un succès retentissant, l’y avait envoyé depuis longtemps ! Montherlant se trouve, aux côtés de Giono ...

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.... dans un manifeste des écrivains français de gauche publié le 9 septembre 1944, dans « Les lettres françaises » demandant, sous la signature de quelques justiciers littéraires le « juste châtiment des imposteurs et des traîtres » considérant que tout contact avec ces personnages leur répugnait …

 

 « Un pur trouve toujours un plus pur qui l'épure ».

 

Cette liste fera autorité pendant 10 ans ! 

 

La liste des "justiciers" : 

A 188 - AUTOUR DE LA THÈSE DE S.A.S. LA PRINCESSE MARSI PARIBATRA « LE ROMANTISME CONTEMPORAIN » (1954).

 

(20) Contentons-nous de rappeler qu’elle cite à diverses reprises la revue des Jésuites de France « Les études » qui a toujours été à l’avant garde du progressisme chrétien et souvent en rupture ouverte avec la hiérarchie vaticane.

 

(21) Anna de Noailles était née princesse de Bibesco-Brancovan, d’une famille souveraine qui avait régné sur la Valachie. Le mari de Madame de Staël appartenait à la haute noblesse suédoise.

A 188 - AUTOUR DE LA THÈSE DE S.A.S. LA PRINCESSE MARSI PARIBATRA « LE ROMANTISME CONTEMPORAIN » (1954).

(22) Gustave Lanson « Histoire illustrée de la littérature française », volume I page 25. Il faut sur ce sujet faire référence – évidemment – au « Dictionnaire des idées reçus » de Flaubert V° Bas-bleu : « Terme de mépris pour désigner toute femme qui s’intéresse aux choses intellectuelles. Citer Molière à l’appui : « Quand la capacité de son esprit se hausse... » , etc »… et terminer à la place de Flaubert la citation de Molière extraite des « Femmes savantes » :

 

« Nos pères sur ce point étaient gens bien sensés,

Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez,

Quand la capacité de son esprit

se hausse à connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse ».

 

A 188 - AUTOUR DE LA THÈSE DE S.A.S. LA PRINCESSE MARSI PARIBATRA « LE ROMANTISME CONTEMPORAIN » (1954).

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18 juillet 2015 6 18 /07 /juillet /2015 22:01
A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

 

« Une enquête de l’inspecteur Prik ».

 

Jeff vit depuis de nombreuses années avec sa famille dans le village de Pangkhan en Isan ; 

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

Une grande région du Nord-Est de la Thaïlande qui compte environ 23 millions d’habitants, 20 provinces et 27.440 villages ; une région particulière, avec son histoire et ses vagues successives de migrants venues du  Laos et du Cambodge, que nous avons déjà tentées de présenter à travers une quarantaine d’articles.* Une région avec des origines, des cultures différentes donc, comme l’exprime par exemple l’un des personnages : « (Il) pensait, lui aussi, que leur province d’origine Korat, était nettement plus civilisée que celle du Sud de l’Isan. Oh ! Tous les Isans le pensaient d’ailleurs, ceux de la frontière cambodgienne n’étaient que des moins que rien. » (p.182)

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

Le roman, en tous cas, situera son action principale dans le village de Ban Hey, près de la petite ville de Selaphum, de la province de Roi Et, qui est peuplé essentiellement de Thaï Lao. 

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

 

L’enquête de Prik se déroule explicitement en 2005, au temps où Thaksin « était premier ministre depuis cinq ans » (p.55), jusqu’à la cérémonie des fiançailles de Prik du 26 juillet 2005.

 

(Au fil du texte, nous trouverons des références à la politique de Thaksin et apprendons que la majorité des Isans ont toujours voté pour lui. (Cf. p.55 et la note de bas de page, et p.64, p.208, p. 259, p.340)

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

Le roman de Jeff est le fruit d’une longue expérience en Isan et de l’exercice d’un blog, «  le Farang-Isan »**, qui depuis février 2010 nous fait découvrir chaque semaine, ce que peut être la vie des habitants du  village de Pangkhan et des environs ; leurs façons de travailler, d’aimer, de prier, de croire, de faire la fête, de se quereller, etc. ; leur culture et leurs us et coutumes, quoi ... Une vie qu’il partage avec eux, avec toujours la même sympathie et la bonne humeur.

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

 

Et puis un jour,  Jeff se mit à imaginer un inspecteur Prik enquêtant au milieu des rizières. Ce fut un feuilleton dans son blog et en mars 2015 cela devenait un livre policier : « Un os dans le riz, Une enquête de l’inspecteur Prik » aux Editions Gope. On avait là un roman policier ethnologique qui nous faisait penser à Tony Hillerman avec ses enquêtes au milieu des coutumes et croyances navajos, James Melville avec son commissaire Otani de la police de Kobe qui nous introduit à la civilisation japonaise, Alexander Mc Call Smith au milieu de la vie quotidienne botswanaise, bref un « ethnopolar » qui au-delà de l’enquête elle-même pouvait nous donner une idée de l’Isan, même si notre inspecteur sera amené à séjourner dans la capitale Bangkok et dans la cité balnéaire de Pattaya.

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

 

C’est donc une lecture particulière que nous proposons ici, qui évite volontairement de vous révéler l’enquête de l’inspecteur Prik pour découvrir l’origine des ossements trouvés lors des labours de mai dans une rizière, pour présenter un Isan « romanesque ».

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

 

Prik est un métis, « un Farang noï », de père français et de mère thaïe, qui a dû quitter le village isan de Ban Hey à l’âge de 11 ans avec ses parents, pour poursuivre ses études à Paris.  Il deviendra officier de police à 24 ans, et après 15 ans de « bons et loyaux services » il sera « obligé » de démissionner pour avoir voulu protéger sa mère endettée  auprès d’un réseau mafieux « chinois » de casino clandestin qu’il était chargé de surveiller. Toute la famille décida alors de retourner vivre au village.

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

La vie au village. Le travail des rizières.

 

On retrouve Prik au début du roman, 5 ans après, heureux « à faire le fermier », « satisfait de sa nouvelle vie » dans son village isan de Ban Hey, auprès de ses deux cousins Sout et Sou, qu’il apprécie. (« ça, c’est des mecs ! ») Ils comptabilisaient à eux trois plus de 50 raï (plus de 8 hectares) de rizières, qu’ils travaillaient ensemble.

 

Le roman décrira ces rizières qui « s’étendaient à perte de vue telle une plaine sans fin, (où) seuls de grands arbres droits et hauts comme des géants feuillus et verts tout au long de l’année, parsemaient l’horizon, venant ainsi briser cette monotonie » et  racontera « la journée d’un paysan d’Isan », au temps du labour. 

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

 

Le lever à 5 heures, le petit déjeuner, la parcelle chargée d’argile, qu’on attaque avec le motoculteur Honda de Prik, « pendant que les deux autres, presque à quatre pattes, enlevaient les cailloux ». Un vrai travail physique. La pause vers dix heures où on prend un en-cas ou pour déjeuner de poulet frit, d’un peu de salade de papaye verte bien pimentée et d’une soupe de poisson avec une bière, une Chang ou une Archa (Sout ayant renoncé au lao khao (alcool de riz local) ), que l’on déguste en fumant une Krong Thip, suivi d’un verre d’eau et d’un café. 

 

 

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

On en profite pour papoter, pour se moquer. On décidera ensuite si on fait ou non une petite sieste en fonction du travail en cours, ou de la pluie menaçante.

Nous sommes effectivement dans une période d’orages, qui annoncent le début de la saison du riz. (p.124) Prik, malgré son enquête, sait bien qu’il faut  « s’occuper en priorité des travaux agricoles ». Il faut discuter du programme de la journée, s’organiser ; « appeler de la main-d’oeuvre supplémentaire » ; engager des journaliers ou demander un coup de main aux potes et voisins, à charge de revanche, et aller voir Dunlop pour qu’il puisse dégager un temps avec son tracteur.

 

 

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

 

Le roman confirme : « Toute la semaine se passa ainsi. Les voisins, comme prévu, donnèrent un coup de main. Tous vinrent avec leur motoculteur. Dunlop avait réussi à réorganiser le planning des labours et vint, lui aussi, tous les jours avec le tracteur, pour retourner la terre. Les orages se firent fréquents et les rizières ressemblèrent à des marécages. » (p.130). Cette année, les cousins avaient innové et semer une nouvelle parcelle de riz bio grâce à Sou qui avait « suivi deux formations » et qui allait recevoir l’aide d’un expert japonais qui viendrait vérifier le respect du cahier des charges. (p.131)

 

 

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

L’entraide et la solidarité.

 

Ils avaient même répondu favorablement au père de Pim (la « fiancée » de Prik) venu solliciter leurs concours. Ce fut l’occasion de faire une petite fête pour remercier tous les voisins qui les avaient aidé et donné leur accord pour travailler au  labour des rizières de la famille de Pim.  Il y eut encore un dur labeur (plus d’une semaine) pour venir à bout de toutes les parcelles de chacun. (p.157)

 

Les labours étaient enfin finis, mais il y avait encore toutes les bordures des rizières à tailler, car l’herbe poussait vite en cette saison. (p. 277)

 

Certes en fin de journée, on était fourbu, mais qu’il était beau le soleil rouge quand il déclinait sur la rizière en cette saison, que les buffles et zébus retournaient à l’étable, que les grillons, insectes, crapauds et grenouilles préparaient leur concert. Prik pouvait penser : « C’est un beau moment, une petite tranche de vie magique ! »

 

Plusieurs semaines plus tard,  on procéderait à un autre  travail « dur et fastidieux », où « enfoncés dans la boue jusqu’aux genoux, sous les averses cataclysmiques de mousson », on repiquerait les belles pousses de riz, qu’on avait préparées dans les pépinières. (p. 345)

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

 

On pouvait enfin prendre du bon temps. Ainsi pour les trois amis, on aimait « boire et se restaurer en regardant la vie qui passe », chez Mamie Nin « propriétaire d’un petit resto sur le bord de la départementale ».

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Les querelles.

 

Si la solidarité joue encore son rôle dans le village isan de Ban Hey, le roman  ne cache pas les querelles, les animosités, « les rancoeurs tenaces ». « Une querelle de voisinage pour des broutilles survenues des années en arrière et la guerre était aux portes du quartier, encore aujourd’hui. » Prik reviendra sur celle de sa mère avec la mère de Pim dont il était amoureux, et sur la haine que lui portait son frère cadet Tchit, pourtant marié et  père de deux enfants, mais qui ne pouvait supporter que Prik veuille lui « prendre sa  sœur ». Le roman s’arrêtera alors un moment sur la situation de cette famille et du sort réservé à la fille ainée. (p.47) Une situation familiale particulière que l’on retrouve souvent au sein des villages.

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

Le sort des filles ?

 

Ici, la mère de Lin (la sœur aînée de Pim) avait quitté son travail à Bangkok, et était revenue au village avec un corps brisé, « au moment où Lin était partie travailler dans une usine de Chonburi, car c’était au tour de la sœur ainée de trimer pour la famille ». (p.47)

 

Un peu plus loin, le roman nous apprendra l’histoire de Lin, qui avait espéré se marier avec Prik et aller le rejoindre en France. Déçue, elle avait commencé à sortir et à boire du côté de Roi Et. Le père avait cherché en vain à la marier, et la pressait de ramener de l’argent à la maison, « ce qui signifiait, nous dit l’auteur, en langage isan, qu’elle se trouve un mari ». (p.52) Elle avait choisi d’aller travailler dans une usine de chaussures à Chonburi, mais deux mois plus tard, « elle avait déménagé dans la ville voisine de Pattaya, pour y empocher parfois en une soirée ce qu’elle gagnait en un mois dans l’usine (…) Elle était jolie et avait eu tout de suite beaucoup de succès, elle était devenue une des stars d’un des nombreux bars qui longeaient le fameux soï 8. » Elle avait eu de nombreux amants exclusivement européens ; Elle avait fait la connaissance d’un Italien Graziano Vitello, qui était fou d’elle et très généreux puis il avait disparu ; Elle avait alors rencontré Walter, un Allemand …  (Cf. p. 209 et pp. 332-334)

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

(Le roman reviendra sur ce Graziano Vitello et Walter, qui vont jouer un rôle important dans cette histoire).

 

Un « drôle de travail ».

 

Mais Lin n’est pas la seule à faire ce « drôle de travail », pour reprendre un mot de l’auteur. Elles sont nombreuses dans les bars et karaokés à « pêcher » le client pour aider leur famille, en espérant « que l’argent coule à flot et ainsi elles pourraient rentrer chez elle plus vite que prévu (…) retrouver leur famille au village » ou bien « trouver l’âme sœur en la personne d’un farang qui les mettrait à l’abri pécuniaire pour le reste de leur vie ». (p. 193)

Malheureusement, le prix à payer pour certaines est lourd, comme pour Lin par exemple qui décédera du sida. Le roman évoquera cette terrible réalité qui sévissait particulièrement dans cette population à risque, comme on dit, surtout dans cette période où la tri-thérapie n’existait pas, et quand il était trop onéreux de se faire soigner. (Cf. pp. 333-334)

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

Mais toutes les filles n’allaient pas dans les bars de Bangkok ou des stations balnéaires, et  certaines préféraient, si on peut dire, gagner leur vie dans les karaokés.

 

Les karaokés.

 

Le karaoké est une institution en Thaïlande. Il est bien sûr un endroit où l’on peut venir chanter les succès à la mode entre amis, mais il est aussi souvent un lieu où l’on peut choisir des filles tarifées. Ainsi, nous ne sommes pas étonnés qu’un ami du père de Prik, Amnat, ex-chef de la police de Selaphum, qui gardait « une grande influence sur les  karaokés, bars et bordels du district »  puisse inviter quelques filles pour participer à une fête au village. D’ailleurs Sou, l’un des deux cousins de Prik, « reconnut une des filles avec laquelle il était « parti » une fois, il y a quelque temps. » (p.80) Ils « sympathisèrent » et plus loin dans le roman (p.92), on apprendra que Sou et Noï envisageront même de se marier ; une occasion pour nous d’en savoir un peu plus sur le sort réservé aux filles des karaokés.

 

 

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

Sou devait en effet venir au karaoké pour négocier le départ de Noï avec le boss, qui n’était autre qu’Amnat, qui avait gardé ce petit karaoké discret, « protégé » par le nouveau chef de la police locale (« En clair, rajoute le narrateur, il soudoyait le nouveau chef de la police locale »). « Amnat avait vraisemblablement recruté cette fille en acquittant une dette qu’elle avait dû contracter auprès d’un quelconque usurier et maintenant elle devait travailler à fonds perdu pour les rembourser. » (Nous vous laissons la surprise d’en lire l’issue). Et le travail impliquait aussi de picoler. « Avaient-elles le choix ? Pour supporter tous les soirs la viande saoule qui fréquentait ces établissements, il fallait mieux avoir un petit coup dans le nez. En plus, elles étaient là, la plupart du temps, contre leur gré. Encore une histoire d’argent, de dettes évidemment. ». (p.120)

 

On remarque –ici- que l’existence des karaokés en Isan (Et dans toute la Thaïlande), n’a rien à voir avec la moralité corruptrice supposée occidentale et est bien révélatrice du mode de vie masculin et du moyen utilisé par de nombreuses filles pour payer les « dettes » ou soutenir la famille. Les Isan aiment s’amuser entre hommes et fréquenter les karaokés. Ils aiment aussi « tromper » leur femme, si on en juge par les milliers de Love Hôtels en ville et en cambrousse. Une scène du roman policier aura même lieu dans l’un d’eux. 

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

« Toujours est-il que ces motels de cambrousse se ressemblaient tous, constata Vihar : deux rangées de bungalows climatisés de part et d’autre d’une allée centrale, équipés de frigo, télévision, douche chaude, ouverts 24/24 h avec, sur le côté, l’inévitable garage individuel protégé d’un rideau pour que personne ne puisse voir et identifier le véhicule du couple illégitime (…) Si on venait seul les responsables vous trouvaient une « couverture », des filles étaient toujours disponibles pour la bagatelle. (pp. 322-323)

 

Il est d’ailleurs de bon ton pour les hommes de montrer leur réussite par le nombre de maîtresses, voire d’avoir une ou plusieurs mia noï, que l’on va entretenir. « Question de standing » affirmait Prakash, l’ami policier de Prik, commandant de la police scientifique d’Isan. (Cf. aussi p.83 pour Amnat ou Vihar, p. 220, qui aura des sérieux ennuis avec sa mia noï)

 

 

 

 

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

Ainsi le roman de Jeff, au fil de l’enquête de l’inspecteur Prik, nous plonge dans les différentes « réalités » de l’Isan. Après le travail des rizières, la pauvreté rurale qui obligent certain(e)s à trouver un travail en ville (Voir Prik prenant place dans des taxis dont les chauffeurs sont originaires de Roi Et et de Kalasin ; pp. 224-226)), ou à envoyer les filles dans les bars et karaokés, il est une autre réalité spécifique qui donne sens à la vie des habitants de l’Isan et auquel nul n’échappe, même si Prik ne voit là que des « bondieuseries », à savoir le rapport au temple, au bouddhisme, aux croyances.

 

Le temple, le  bouddhisme, les croyances.

 

Le roman de Jeff se situant au sein de la vie d’un village ne pouvait ne pas, à un moment ou à un autre, croiser le temple, ses moines, évoquer une cérémonie … On pensait à Chart Korbjiti qui dans  son roman « La chute du Fak » évoquait :

 

«  La pagode était au centre de la vie du village. Quand un enfant naissait on le portait à la pagode pour que le révérend père lui trouve un nom propice et conforme à sa date de naissance. Quand un fils ou un petit fils était en âge de devenir novice, c’est à la pagode qu’on le faisait ordonner et qu’il venait résider. Bien entendu, quand quelqu’un mourait, c’est à la pagode qu’on apportait le corps pour l’incinérer. Pour quiconque voulait faire des rencontres, c’est à la pagode qu’il fallait se rendre. C’est à la pagode que le chef du village réunissait les villageois, que les officiels du district venaient établir les cartes d’identité individuelles et les services sanitaires vacciner contre les épidémies. Les vieux allaient à la pagode faire leurs dévotions et les policiers à la poursuite de malfaiteurs s’arrêtaient à la pagode pour prendre des renseignements. Individuellement et collectivement, tout le monde dépendait de la pagode. » 

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

De fait, Prik (p.138) avait aperçu un matin, le doyen Phra Souwit qui faisait l’aumône quotidienne. Une occasion pour rappeler en trois pages (pp.138-140), l’histoire de Souwit, le doyen du temple (l’épicier, sa décision de vivre au temple, la mort de sa femme, l’ordination, puis était devenu le doyen, le « témoin de la vie du village, de l’évolution de cette petite société »), de décrire le temple (Avec les stoupas, l’enceinte en face du bot avec sa statue de Bouddha, le sala, point d’orgue de la vie monastique et de la vie communautaire du village lors des cérémonies ou des spectacles itinérants du likay ou des concerts de molam) et d’exposer les critiques de Prik –laïc- sur les temples d’Isan devenus trop clinquants et sur les « pratiques qu’il jugeait obsolètes », et qui lui faisait éviter les célébrations du calendrier bouddhique, sauf quand il voulait faire plaisir à sa mère.

 

Mais Prik aura besoin de consulter le doyen pour son enquête et lui demander les dates propices pour la cérémonie de ses fiançailles avec Pim. Le roman, là encore en 6 pages (pp. 145-150) va décrire le repas des moines, non sans critique de Prik qui  soupçonnait certains « de venir se retrancher au temple lors de la saison du riz pour se soustraire à ce dur labeur », le rituel face au doyen, l’offrande, l’accord pour leur union future, la promesse de trouver la meilleure date en fonction de leurs dates de naissance, la place des femmes qui avaient prononcées leurs vœux, le rappel du don de Lin qui avait remis une grosse enveloppe pour racheter ses erreurs.

 

Plus loin dans le roman on évoquera la dot, la nécessité d’aller revoir le doyen pour connaître les dates des fiançailles (p.274), pour enfin apprendre (p.276) les trois dates idéales, parmi lesquelles, ils avaient choisi le 28 juillet.

 

 

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

Le livre, avec l’épilogue (pp.343-350) se terminera d’ailleurs sur cette journée consacrée surtout à la cérémonie : avec l’arrivée des invités venant de différentes régions, la majorité du village qui avait arrêté de travailler le riz deux jours auparavant ; le cortège avec la coutume de l’accueil  du futur marié par la famille de la future mariée ; le recueillement autour du Sage, qui récitera des mantras en pali, annoncera ensuite les arrangements négociés du futur mariage, devinera avec des baguettes de bambous gravés la date du mariage (Ce sera le 24 novembre), puis récitera encore de nouveaux mantras, pour enfin les libérer pour la fête, qui fut, comme toutes les fêtes en Isan bien arrosée.

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

Si le roman policier n’est pas un guide et n’est pas là pour présenter toutes les croyances et  tous les rituels des habitants de ce village, on peut néanmoins signaler qu’il n’évoque pas le rapport aux esprits, aux Phis, alors qu’un « mort » a été découvert dans une rizière.

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

Il  dit peu sur l’animisme, même si toutefois une scène (pp. 192-193) décrit le petit rituel que font les filles  -qui venaient principalement de l’Isan-  en arrivant au bar 70’s. Elles saluaient un petit autel situé en hauteur, où étaient placés un bouddha, une statue de Rama V à cheval, Nang Kwak, la Déesse de la Richesse, et un énorme pénis multicolore en bois peint. Elles procédaient ensuite aux offrandes (bâtons d’encens, guirlandes de fleurs, petits verres d’alcool, quelques cigarettes, et assiettes de friandises) en priant, demandant chance, fortune, un bon mari, un retour au village réussi, etc. On avait bien là un syncrétisme religieux si caractéristique de la mentalité de l’Isan.

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

Mais il ait un autre marqueur, qui nous situe en Isan, nous  pensons à sa cuisine, même si certains plats peuvent se dire thaïlandais, comme le somtam, cette salade de papaye verte pimentée. Mais on voit aussi en notes de bas de page ce que peuvent être le pathongko (p.33), le lap pét (p.50), le khao niao (p.127) ; on fait aussi référence au lao khao  (alcool de riz local) que Sout a bien du mal à abandonner. On est avec Pim qui prépare le matin pour Prik le khao niao, riz gluant, cuit à la vapeur dans un faitout à col évasé. (Le narrateur précise « en Isan, une cuisine se devait d’avoir cet ustencile » (p.137) ; avec mamie Nin qui prépare le petit déjeuner dans son échoppe vendant du café chaussette accompagné de pathongkos (longs beignets huileux) ; avec Nok qui est heureuse d’offrir son sac de d’œufs de fourmis rouges ; avec Dunlop qui a un business d’insectes congelés qu’il expédie régulièrement à la capitale. D’ailleurs, Prik voulant annoncer sa date de fiançailles à ses deux cousins lors d’un petit souper festif,  sait que Sout viendra avec son fameux lap pét, qu’il y aura du tom yam pla et que sa mère préparera sûrement un somtam. « Tout cela serait suffisant et forcément éblouissant ». (p. 275)

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

Bref, on peut reconnaître l’Isan, un Isan vivant, vécu, au son du molam (musique traditionnelle de l’Isan), que l’on entend au fil de l’enquête. Un Isan multiple qui peut être vu sous différentes facettes et avec les préjugés. Ainsi, Michel l’ami de Prik, qui lors de son séjour de deux semaines au village a été sensible à la nonchalance, et « cette bienveillance et ce bonheur des gens qui t’enveloppent en un rien de temps. » (p. 306)

 

 

Ou Vihar, à l’opposé, certes en colère, qui ne voit qu’un « Putain de pays d’arriérés ! (…) il avait toujours pensé que les gens du Nord-est étaient des abrutis, lui, le garçon qui avait reçu une éducation exemplaire de ses parents originaires de Bangkok et de la plaine centrale. Un autre pays, oui ! Ici, ce n’était pas la Thaïlande ! (…) Eh bien, qu’ils la fondent leur nation Isan, qu’ils se rassurent, nous les Thaïs, nous nous passerons de ces incapables. » (p. 374)

 

 

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

Eh oui, chacun a son expérience, sa vision de l’Isan, et le roman policier de Jeff de Pangkhan « Un os dans le riz » ; nous en propose une ; avec un Isan « romancé » en français, mais « authentique », où l’enquête de l’inspecteur Prik trouve son originalité.

 

Les lecteurs de romans policiers et les curieux de l’Isan trouveront ici leur bonheur.

 

 

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

 

*Cf. La quarantaine d’articles que nous avons consacrés à sa présentation ou sa version courte, dont :

 

  • 2. In « Notre Isan : découvrir l’Isan via les blogs », 2.4 Le Blog  «  le Farang-Isan », de Jeff de Pangkhan 

Pour Dubus, les Isan se caractérisent par leur joie de vivre et leur insouciance, « pendant de  leur endurance ».

 

**Sur le bouddhisme et l’Isan : Cf. « 20. Notre Isan : le bouddhisme thaïlandais et d’Isan ? »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-20-le-bouddhisme-thailandais-et-d-isan-78694128.html

Interview de Jeff : http://unosdansleriz.blogspot.

A187. VISION DE L’ISAN DANS LE ROMAN POLICIER DE JEFF DE PANGKHAN « UN OS DANS LE RIZ ».

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4 juillet 2015 6 04 /07 /juillet /2015 22:03
A186- UN ROMAN POLICIER ISAN DE JEFF : « UN OS DANS LE RIZ – UNE ENQUÊTE DE L’INSPECTEUR PRIK »

Nous vous avons (1) parlé du blog de notre ami Jeff, qui vit depuis le début du siècle dans le petit village de Pangkhan situé dans l’amphoe de Selaphum, lui-même dans la province un peu assoupie de Roi-ét et bien loin de tout circuit touristique classique. Il nous y conte son quotidien : «  j'ai décidé de vous présenter une région de Thaïlande très méconnue où des habitent des gens extraordinaires des paysages étonnants, des anecdotes croustillantes, des coutumes hors du commun … un endroit déroutant. »

 

Laissons-le donc se présenter sur son blog (2).

 

Nous suivons ses chroniques avec plaisir et attendions avec une certaine impatience la publication annoncée de son roman policier « Un os dans le riz – un enquête de l’insecteur Prik », la souscription est terminée et l’ouvrage disponible depuis quelques jours (3).

 

* * *

 

Louis Grives, surnommé Prik, est le fils d’un Français et d’une Thaïe. Il a été élevé au village avec ses deux cousins, Sou et Sot, jusqu’à l’âge de 11 ans. Il y connaîtra ses premiers émois amoureux avec la petite Lin. Ses parents vont alors s’installer à Paris où son père fait fortune dans l’import-export. Prik poursuit de brillantes études qui, d’un baccalauréat obtenu avec mention, le conduisent à la Sorbonne et ensuite dans la police dont il présente le concours avec succès. Son physique d’asiatique lui permet d’intégrer la brigade des jeux …

A186- UN ROMAN POLICIER ISAN DE JEFF : « UN OS DANS LE RIZ – UNE ENQUÊTE DE L’INSPECTEUR PRIK »

..... aux fins d’infiltrer les triades chinoises responsables des tripots clandestins dans la capitale. 

A186- UN ROMAN POLICIER ISAN DE JEFF : « UN OS DANS LE RIZ – UNE ENQUÊTE DE L’INSPECTEUR PRIK »

Mais sa mère est malade de la passion du jeu et Prik est conduit, pour lui éviter de graves difficultés, à rendre à une puissante famille sino-thaïe, la famille Suan, qui navigue entre Paris et Roi-ét, des services que la morale policière réprouve. Celle-ci le lui rendra « en principal et intérêts » mais Prik est exclu de la police et la famille retourne au village de sa mère (proche de celui où habite notre ami Jeff) où il prend une retraite forcée quoique dorée.

 

C’est le « retour à la terre ». Aidé de ses cousins Sou et Sout, il cultive avec une certaine nonchalance asiatique une cinquantaine de raïs de rizières (8 hectares, une propriété importante en Isan).

 

A186- UN ROMAN POLICIER ISAN DE JEFF : « UN OS DANS LE RIZ – UNE ENQUÊTE DE L’INSPECTEUR PRIK »

Sa mère est devenue, comme beaucoup de Thaïes passé un certain âge, une grenouille de bénitiers (« une vieille bonzesse » comme disent les thaïs) et son père partage ses activités entre la boisson et la confection de bons petits plats cuisinés farangs (ah sa blanquette de veau !). Prik trouve aussi l’amour de sa voisine en la personne de la gracieuse Pim, sœur de Lin, elle-même partie « vive sa vie » à Pattaya et revenue mourir au village alors que Prik était encore à Paris.

 

Mais flic il était, flic il reste au fond du cœur, le naturel est revenu au galop !  A l’occasion d’un labour, lui et ses cousins découvrent de mystérieux ossements qui s’avéreront être ceux d’un farang probablement assassiné.

A186- UN ROMAN POLICIER ISAN DE JEFF : « UN OS DANS LE RIZ – UNE ENQUÊTE DE L’INSPECTEUR PRIK »

Il sollicite, en passant par-dessus la tête de la flicaille locale, l’aide de deux amis policiers, Prakash et Vihar. Ils mèneront leurs investigations au travers de multiples péripéties et se heurteront rapidement à une mystérieuse « Confrérie » mafieuse impliquant des personnes très haut placées dérangées par cette enquête.

 

A186- UN ROMAN POLICIER ISAN DE JEFF : « UN OS DANS LE RIZ – UNE ENQUÊTE DE L’INSPECTEUR PRIK »

Nous vous laissons évidement découvrir la suite, liée, on s’en doute, à la mort de Lin et à celle du farang, et l’heureuse fin. Les mauvais seront punis et les bons récompensés. Autre « happy end » mais nous en parlons car – pas de suspens - on la devine dès le début de l’ouvrage sans d’ailleurs nuire à l’intrigue,   Prik et Pim vont se marier, ils seront heureux et ils auront évidemment beaucoup d’enfants, il y en a d’ailleurs un « en route ». C’est le côté « fleur bleue » de Jeff.

 

 

A186- UN ROMAN POLICIER ISAN DE JEFF : « UN OS DANS LE RIZ – UNE ENQUÊTE DE L’INSPECTEUR PRIK »

Nous ne sommes pas des critiques littéraires de profession et vous épargnerons une dissertation sur le roman policier français contemporain. Nous sommes au XXIème siècle, loin d’un horizon autrefois dominé par la haute figure de Simenon et des collections à grande diffusion comme « le Masque ou « le Fleuve noir ». Le roman de Jeff se situe dans la lignée de ceux qui ont promu la ville ou la région au rang d’acteur, les mythes et mystères de ces régions nourrissant les enquêtes : Jean-Claude Izzo, c’est le « polar » marseillais, Pierre Magnan, c’est la haute-Provence,  jusqu’à Fred Vargas qui, quoique parisienne, nous fait frémir sur le thème de la hantise du loup  dans le Mercantour.

 

A186- UN ROMAN POLICIER ISAN DE JEFF : « UN OS DANS LE RIZ – UNE ENQUÊTE DE L’INSPECTEUR PRIK »

Il y en a bien d’autres. Mais cette médaille à un revers, il n’est pas sûr que certaines subtilités des écrits de de Jean-Claude Izzo n’échappent pas à ceux qui ne connaissent pas le « parler marseillais » (4) ? Peut-on apprécier complétement Pierre Magnan, indécrottable manosquin, si l’on ne connait pas le palais de Justice de Digne (« Le sang des Atrides ») ou les ruelles de Sisteron (« Le secret des andrônes ») ? Qui enfin n’a jamais braconné la truite en Ubaye appréciera-t-il intégralement Fred Vargas (« L’homme à l’envers ») ?

 

 

 

 

A186- UN ROMAN POLICIER ISAN DE JEFF : « UN OS DANS LE RIZ – UNE ENQUÊTE DE L’INSPECTEUR PRIK »

Ce ne sont que des questions.

 

Jeff, c’est l’Isan profond, totalement inconnu de ceux qui ne connaissent que la Thaïlande « touristique » (celle des circuits organisés : Bangkok, Chiang-maï, Phuket et Samui) et accessoirement Pattaya qui n’est connue que par sa réputation sulfureuse et pas toujours méritée. Nous avons regretté que son roman ne soit pas de temps à autre étayé par des notes de bas de page plus complètes qui ne nous auraient pas quelque fois semblé sans utilité non pas pour nous qui vivons depuis des années dans cet Isan profond mais à l’attention des néophytes qui pourront parfois être déconcertés.

 

* * *

 

Ceci-dit, la critique ci-dessus est de détail, son ouvrage est bien construit, écrit en bon français, cela va sans dire mais va mieux en le disant et lorsqu’il se lance dans un érotisme discret, il a évité de tomber dans la pornographie pure et simple, qu’il en soit félicité.

 

* * *

 

Alors en route pour le prix du quai des orfèvres.

 

Notes

 

(1) article du 24 avril 2011 « Notre Isan vu par le blog de Jeff de Pangkhan ».

 

(2) http://unosdansleriz.blogspot.fr/

 

 

A186- UN ROMAN POLICIER ISAN DE JEFF : « UN OS DANS LE RIZ – UNE ENQUÊTE DE L’INSPECTEUR PRIK »

(3) www.gope-editions.fr/ (http://www.gope-editions.fr/un-os-dans-le-riz-imprime.html prix avantageux et livraison comprise à 21€ quelque soit l'endroit du monde où l'on se trouve avec aussi les autres livres lesquels sont nombreux dont le sujet est la Thaïlande et l'Asie Du Sud-Est).

 

(4) Ce langage spécifique a francisé beaucoup de mots et de tournures grammaticales du provençal classique, si par exemple un Marseillais vous dit que son père est « bien fatigué », cela signifie tout simplement qu’il est à l’article de la mort et ne vous imaginez pas que Pagnol, académicien et fin traducteur de Virgile, commet un barbarisme ou qu’il y a faute de frappe lorsqu’un de ses héros a tué « une » lièvre, c’est tout simplement que le mot est féminin en Provençal.

 
A186- UN ROMAN POLICIER ISAN DE JEFF : « UN OS DANS LE RIZ – UNE ENQUÊTE DE L’INSPECTEUR PRIK »

Le blog de Jeff «  le Farang-Isan », de Jeff de Pangkhan 

 
 

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6 juin 2015 6 06 /06 /juin /2015 22:10
A183. DE LA TÊTE ET DES PIEDS EN THAÏLANDE.

Certes vous n’ignorez pas qu’en Thaïlande, la tête est la partie la plus sacrée du corps, siège de l’âme,  et que le pied en est la partie la plus sale, la plus grossière.

 

Ainsi tous les guides ou les articles sur la Thaïlande rappellent les erreurs à éviter, ou à ne pas commettre et vous inviteront à ne pas toucher la tête d'un Thaïlandais et surtout celle d’un enfant, et vous informeront sur ce qu’il ne faut pas faire avec le pied. II ne faudra pas, par exemple,  placer le pied au niveau de la tête de quelqu’un ; ni montrer ou toucher les choses avec le pied; ni poser le pied sur les monnaies thaïes, parce qu’on y voit l’image de la tête du roi, et  montrer le pied devant le Bouddha.

A183. DE LA TÊTE ET DES PIEDS EN THAÏLANDE.

Mais, ce qui est moins connu, nous apprend  Bernard Formoso, dans son étude « Symbolique du corps et hiérarchisation sociale, l’exemple de quelques postures dans le Nord-Est de la Thaïlande »* (Péninsule 94), c’est que « si la tête (hua) et les pieds (tin) sont deux parties du corps profondément antithétiques, leur opposition symbolique déborde largement le cadre corporel pour être transposée tant au niveau de la maison qu’à celui du village (rural) et de l’espace cultivé. 

A183. DE LA TÊTE ET DES PIEDS EN THAÏLANDE.

Mais Formoso, en donnant quelques explications sur les postures les plus usuelles, montre également, qu’elles manifestent la hiérarchisation des rapports sociaux si caractéristiques de la société thaïe.

 

Ainsi, dit-il,  chaque village ou rizière aura une position haute et basse (définie par les pieds). Chaque construction de maison commencera avec deux poteaux plantés, dont le premier représentera les pieds, et l’autre le « poteau âme », la tête. Ils indiqueront la position de sommeil de chacun, mais aussi celle des habitants des deux maisons voisines.

A183. DE LA TÊTE ET DES PIEDS EN THAÏLANDE.

En effet, « la tête des personnes allongées dans les chambres doit, d’une part, être orientée vers la « tête » de la maison, c’est-à-dire vers le “poteau âme” et, d’autre part, en cas de vis-à-vis des chambres de deux maisons, être orientée vers la partie correspondante  du  corps  des  voisins  ;    quant  aux  pieds,  ils  sont  associés  au « premier poteau » et sont orientés vers les pieds des voisins, en cas de vis-à-vis. »

 

A = « poteau âme » = « tête» de la maison :

B = « premier poteau» = « pieds» de la maison :

A183. DE LA TÊTE ET DES PIEDS EN THAÏLANDE.

Cette même règle (« Les pieds craignent la tête et réciproquement ! »)  détermine aussi la position de sommeil des dormeurs, et leurs déplacements à l’intérieur.

 

On ne peut circuler au-dessus de la tête d’un dormeur et on évitera de dormir contre les poteaux où peuvent circuler des esprits de la maison.

 

Positions de sommeil autorisées et interdites :

 

A183. DE LA TÊTE ET DES PIEDS EN THAÏLANDE.

Circulation des personnes dans la maison :

                           A = « poteau âme » = « tête» de la maison :

                                    B = « premier poteau» = « pieds » de la maison :

A183. DE LA TÊTE ET DES PIEDS EN THAÏLANDE.

Ce respect de la partie la plus « haute »  se manifestera aussi en lui évitant tout contact avec le sol.

 

Selon les occupations et les circonstances, les Isans utiliseront des nattes, des bat- flancs, des repose-tête ou les gens s’accroupiront pour discuter, ou cuisiner par exemple (voire déféquer ou uriner), ou même utiliseront leurs sandales comme appui fessier.

 

Mais Formoso nous explique que ces usages ne sont pas tant dû à la souillure que le pied provoquerait qu’à leur position dans la structure hiérarchisée du corps avec une logique qui postule une valeur de chaque segment du corps selon la place qu’il occupe qui va du plus bas (les pieds) au plus haut (la tête).

 

Cette conception hiérarchique du corps humain se manifestera par exemple lors de la rencontre de deux personnes de statut inégal, la personne de condition inférieure, en signe d’humilité, place sa tête au-dessous de celle des personnes de condition supérieure » ou bien encore lorsque les villageois font leur toilette. Ils commenceront par se laver le visage et descendront progressivement vers le bas.

 

On retrouvera aussi dans les postures assises ce  respect de la hiérarchie  et de la proscription de ne pas diriger les pieds vers le vis-à-vis, pour retrouver les deux postures que tout le monde connait.

A183. DE LA TÊTE ET DES PIEDS EN THAÏLANDE.

Il en est d’autres que l’on retrouve dans les cérémonies religieuses ou actes religieux.

 

« Celle appelée นั่งคุกเข่า  nang khuk khao (nang = s’asseoir, khuk khao = s’agenouiller) est adoptée de manière ponctuelle, principalement à l’occasion des rituels bouddhistes :

 

A183. DE LA TÊTE ET DES PIEDS EN THAÏLANDE.

Les bonzes et les laïques s’assoient ainsi pour effectuer les trois prosternations appelées krap (figure ci-dessus), qui introduisent ou concluent tout rituel de ce type ; les laïques adoptent également cette posture lorsqu’il s’agit de transmettre des offrandes aux bonzes, que ce soit à la pagode ou lors des fêtes domestiques ; quotidiennement, à l’occasion de la quête de nourriture qu’effectuent les moines dans  le  village,  les  femmes  nang  khuk  khao  pour  procéder  aux  offrandes, marquent de cette manière la prééminence des hommes et des bonzes restés debout (figure ci-dessous) ; par cette posture, les jeunes témoignent de leur respect à des personnes âgées, en certaines occasions (mariage...). »

 

A183. DE LA TÊTE ET DES PIEDS EN THAÏLANDE.

On peut aussi observer dans le cas des postures assises, une différence de niveau entre hommes et femmes.

 

Elle  est également marquée dans l’obligation d’incliner la tête pour une femme passant devant un homme ou un cadet devant un aîné, un laïque devant un religieux ; Même dans les rapports sexuels, la femme devra se tenir sous  son  partenaire. 

 

Dans les temples, lors des cérémonies, la logique de hiérarchisation du corps social, ne sera pas seulement fondée sur les postures des personnes présentes, mais aussi sur la position que ces personnes occupent par rapport aux moines et la statue du Bouddha.

 

Les  moines  s’installent  « au-dessus »  des  laïques et sont placés par ordre hiérarchique dans leur proximité avec la statue de bouddha.

 

« L’abbé en est le plus proche, suivi des bonzes par ordre d’ancienneté dans la  communauté,  puis  des  novices  et,  parmi  les  laïques  placés  à  distance,  les hommes âgés précèdent les hommes plus jeunes qui précèdent à leur tour, dans l’ordre, les femmes âgées, les plus jeunes mères de famille et les jeunes filles »

 

A183. DE LA TÊTE ET DES PIEDS EN THAÏLANDE.

Il est d’autres postures plus familières :

A183. DE LA TÊTE ET DES PIEDS EN THAÏLANDE.
A183. DE LA TÊTE ET DES PIEDS EN THAÏLANDE.

Formoso vous en donnera la signification.

 

La position pour dormir.

 

La tradition des Thaï du Nord-est, soutenue en cela par l’iconographie bouddhiste, ne valorise qu’une seule position de sommeil, et qui consiste à dormir allongé sur le flanc droit

L’interdiction de dormir la face tournée vers le sol, mais aussi vers le ciel, est liée à la crainte d’une intervention des puissances terrestres ou célestes qui, particulièrement la nuit, cherchent à capter l’âme vagabonde du dormeur.

Homme dormant dans la rue (inondations de Bangkok du 29 octobre 2011)

Homme dormant dans la rue (inondations de Bangkok du 29 octobre 2011)

À l’intérieur de certains  monastères thaïlandais, on trouvera la statue du Bouddha couché dans cette position. 

A183. DE LA TÊTE ET DES PIEDS EN THAÏLANDE.

Bref le système hiérarchique s’exprime à la fois dans les postures prescrites ou interdites, selon le rang social (et religieux), si on est homme ou femme, vieux ou jeune, adulte ou enfant ; le rang le plus élevé se retrouvant toujours en position plus haute.

 

La hiérarchie se manifeste aussi sur un plan horizontal par rapport à un chef, un moine, une effigie religieuse, et même au sein de la famille. Le rang le plus élevé se trouvant toujours le plus  proche du référent. 

A183. DE LA TÊTE ET DES PIEDS EN THAÏLANDE.

Conclusion.

 

Nous étions partis sur la compréhension de l’opposition hiérarchique entre la tête et le pied qui impliquait des comportements à éviter dans la vie de tous les jours, pour nous rendre compte, avec Formoso dans son jargon..... 

A183. DE LA TÊTE ET DES PIEDS EN THAÏLANDE.

... que cette opposition se retrouvait aussi au niveau du village et de la maison. 

 

Elle s’inscrivait dans une logique de hiérarchisation du corps social qui impliquait que celui qui avait le rang le plus élevé était toujours positionné au-dessus et/ou au plus près du référent qui présidait la cérémonie sociale ou religieuse. Elle intégrait la supériorité du religieux sur le laïque, de l’homme sur la femme, du  vieux sur le jeune.

 

Cette logique, était-elle le seul principe explicatif qui pouvait rendre intelligible les postures et les positions prescrites et interdites, comme le montre Formoso. Nous ne le pensons pas.

 

Mais il faudrait alors revenir aux sources religieuses du brahmanisne et du bouddhisme et des rituels séculaires qui eurent cours au fil de l’histoire des royaumes thaïes. D’ailleurs Formoso l’avoue en notant que l’analyse de ces postures devrait aussi se faire « non seulement en fonction des vivants, mais aussi des morts », et « dans l’ordre cosmique propre à sa société. »

 

Et il n’est pas sûr alors, que nous arriverions à mieux comprendre le comportement social des Isans et des Thaïs.

 

En attendant Formoso nous dit que :

 

« C’est progressivement et par mimétisme que l’enfant thaï isan, pris dans ce système de relations, multidimensionnel et omniprésent, apprend où il faut se placer et comment il faut se tenir en fonction des circonstances. »

 

Ou pourrait ajouter l’école qui joue souvent un  rôle dans cette transmission avec des maîtres et des manuels de bonnes manières thaï, enseignent encore les interdits relatifs aux positions assises et les interdits relatifs aux positions couchées. (Cf.**)

 

Mais il ne s’agit plus alors de comprendre, mais d’apprendre à obéir et à se comporter comme le veut le Pouvoir en place, selon la période étudiée. (Cf. par exemple : A187 et le nationalisme de Phibun ***)

A183. DE LA TÊTE ET DES PIEDS EN THAÏLANDE.

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Notes et références.

 

Les dessins sont tirés de l’étude de Formoso.

 

*« Il convient de préciser que les matériaux regroupés et analysés ici ont été collectés dans deux villages de la province de Khon Kaen, d’octobre 1984 à février 1986 et ce dans le cadre d’une mission financée conjointement par le C.N.R.S. et le Ministère des Relations Extérieures. Ces deux villages étaient peuplés de personnes de culture lao, se disant suivant les cas  thaï  isan,  lao  isan  ou  simplement  isan  (isan  signifie  “Nord-Est”  en  thaï standard et dans le dialecte parlé localement). »

 

**Formoso cite en annexe : extrait de : Phra Mahaparicha Parinjajo, Prapheni booran thai isan (ประเพณีโบราณ ไทยอิสาน Coutumes traditionnelles du Nord-Est de la Thaïlande), p. 586-587. 30.000 exemplaires de ce livre ont été vendus entre 1952, date de la première édition, et 1979. En  1982,  à  l’occasion  de  sa  cinquième  édition, il  a  été  tiré  à  10.000 exemplaires.

A183. DE LA TÊTE ET DES PIEDS EN THAÏLANDE.

***Cf. par exemple in  A177.  « Les seins nus de  Thaïlande qu’on ne saurait voir. »

 

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/03/a177-les-seins-nus-de-thailande-qu-on-ne-saurait-voir.html

 

« Le nationalisme de Phibun s’exerça aussi de façon autoritaire dans le pays afin d’ « élever l'esprit national et la moralité de la nation », par un certain nombre de lois dont une série de 12 décrets d’Etat (ou mandats culturels ou « coutumes » d’Etat) émis entre 1939 et 1942. »

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4 avril 2015 6 04 /04 /avril /2015 22:00
A181. “OK Baytong”, le film thaïlandais de Nonzee Nimibutr.
A181. “OK Baytong”, le film thaïlandais de Nonzee Nimibutr.
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25 janvier 2015 7 25 /01 /janvier /2015 04:02

5. Une nouvelle mission en 1895 pour l’enseigne de vaisseau Simon et la canonnière La Grandière : LuangPrabang, Tang Ho, et l’enjeu de la principauté shan de XiengKheng.

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

Nous avions assisté dans l’épisode précédent, avec toujours l’aide du livre bien documenté « (D)es grands pionniers du Mékong. Une cinquantaine d’années d’aventures. (1884-1935) » de Luc Lacroze,  au triomphe des deux canonnières La Grandière et Le Massie, commandées par le lieutenant de vaisseau Simon ...

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

..... et l’enseigne Le Vay qui arrivaient enfin ensemble à Vientiane le 10 décembre 1894 (Cf. Le rappel en note *)

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

Ils avaient fait ce que personne n’avait fait avant eux,sous l’impulsion du nouveau sous-secrétaire d’Etat des Colonies Delcassé (ministre des Colonies en 1894-1895, et ministre des Affaires étrangères de 1898 à 1905), .....

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

du gouverneur général Lanessan ......

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

....... et de Rueff, l’administrateur-délégué de la puissante Compagnie des Messageries Fluviales de Cochinchine, qui voulait ouvrir le Mékong à la navigation. 

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

Mais nous avons vu aussi que l’arrivée des deux canonnières sur le Mékong avait engagé un processus dans la rivalité franco-siamoise, qui avait obligé le roi Rama V, sous la menace de deux canonnières françaises pointées sur le palais royal, à signer le 3 octobre 1893, un traité qui forçait, entre autre,  le Gouvernement siamois à renoncer à toute prétention sur l’ensemble des territoires de la rive gauche du Mékong et sur les îles du fleuve, et donc à évacuer tous les postes siamois qui y étaient établis.

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

On pouvait se demander après cet exploit à la fin de décembre 1894, ce que serait la mission suivante, en sachant que le  Mékong ne s’arrêtait pas à Vientiane, et que la rivalité franco-siamoise demeurait, ainsi que celle avec l’Empire britannique. Vers quelles aventures allions-nous voguer ?   

Simon devra patienter plus de 6 mois avant de se voir confier une nouvelle mission.

Lacroze nous dit que Simon -sur la foi des lettres et notes qu’il envoie- s’attachera pendant ce temps, à étudier l’utilisation du Mékong comme voie commerciale et le revisitera pas à pas avec ses affluents depuis Ban Mukdahan ....

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

(en face de  Savannaket), en se renseignant sur les ressources et les productions existantes et en envisageant les exportations possibles, pour le jour où la navigation à vapeur serait installée. 

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

Il s’inquiétera aussi d’un projet concurrent qui visait à trouver une nouvelle voie de pénétration du Laos en partant du port de Tourane(le futur Danang, situé entre Hanoï et Saïgon), qui éviterait les rapides cambodgiens et l’essentiel des Kemarat.

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

Il écrira plusieurs lettres au Gouverneur général en janvier et février 1895 afin de critiquer ce projet et justifier l’option choisie du Mékong. Il avait raison de s’inquiéter nous dit Lacroze, car l’enseigne de vaisseau Mercié était déjà à cette époque en train de faire la reconnaissance de cette nouvelle voie, qui aurait privilégié de rejoindre Savannaket par le col d’Aï Lao (soit 330 km au lieu des 1125 km de Savannaket à la mer par le Mékong)

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

Lacroze racontera cette folle équipée que l’enseigne de vaisseau Mercié fera à ses frais , avec l’aide du lieutenant Debay, après avoir obtenu un congé d’un an sans solde. On peut imaginer l’épopée, les difficultés, les efforts surhumains  qu’il fallut ne serait-ce par exemple que pour transporter le vapeur de La Fourmi de 10 m de long, sur une piste de 45 km pour monter le col et redescendre jusqu’à Lao Bao. Le vapeur y sera remonté pour se retourner au 65 ème rapide, le Se Mateh. Mercié avait échoué et avait failli mourir noyé. (pp.115-120)

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

Simon, quant-à-lui, avait entrepris du 3 février à la fin février une reconnaissance en pirogue des 430 km qui séparent Vientiane de LuangPrabang. Il avait pu dénombrer 69 rapides. Mais il devait attendre la pleine saison des pluies avant d’accomplir un nouvel exploit avec le La Grandière. Mais en juillet, alors qu’il s’apprêtait à partir, de nouvelles instructions tombèrent. 

 

Les nouvelles instructions du 11 juillet 1895.

 

Les instructions du ministre des Affaires étrangères Gabriel Hanotaux, demandaient au  gouverneur général Rousseau « que la canonnière visitât  XiengKhong ....

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

...et Xieng Sen, 

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

et si possible Tang Ho » ; lequel gouverneur avait ajouté l’instruction de remonter la passe traversant le royaume de XiengKheng.

 

Le 11 septembre 1895, Camille Chautemps, ministre des Colonies, avait réagi pour lui rappeler qu’il avait outrepassé les ordres qui stipulaient que le La Grandière ne pouvait pas en aucun cas aller au-delà de Tang Ho, en raison de négociation en cours avec les Anglais.

 

Pour mesurer la difficulté de la mission et de sa compréhension, il est nécessaire auparavant de connaître l’enjeu du royaume shan de XiengKheng entre les Anglais et les Français et d’avoir à l’esprit tous les principaux rapides qu’il faut franchir en amont de Vientiane  avant de parvenir à Tang Ho.

 

Le contexte. L’enjeu du royaume de XiengKheng ? 

 

« La France se trouvait en effet à l’époque en rivalité avec l’Angleterre pour un petit territoire du haut Mékong, la principauté de XiengKheng, petite ville des Etats Shan passée sous la domination britannique après l’annexion en 1885 de la haute Birmanie ». La France avait une autre version des faits. « Par le traité de 1893, le Siam reconnaissait à la France la rive gauche du Mékong, mais ce traité ne pouvait s’appliquer à MuangSing, puisque, pour les Anglais, MuangSing relevait des Etats Shan. » Un protocole avait été signé pour établir le 25 novembre 1893 une zone neutre –un Etat tampon- » (Lacroze), mais voilà … après plusieurs péripéties, le 4 mai 1895 le lieutenant anglais Stirling occupait de nouveau MuangSing, avec 112 hommes.  

A173. Les pionniers du Mékong. De Vientiane à Luang Prabang et Tang Ho (1895).

La montée sur Tang Ho (19 août -25 octobre 1895). (Ch.15)

 

Le lieutenant de vaisseau Simon est conscient de l’importance de sa mission et a hâte de montrer la force de la France face aux Anglais, mais la montée des eaux est anormalement faible en ce mois d’août. Il décide néanmoins de quitter Vientiane le 19 août à bord de la canonnière La Grandière.

 

Il faut se rappeler qu’aucun vapeur n’a encore réalisé cet exploit. S’il a pu, vous vous en souvenez, reconnaître en pirogue les 430 km de Vientiane de LuangPrabang, c’est autre chose que d’affronter avec le La Grandière les 69 rapides qui commencent à 35 km après le village Kok Peung dont le sérieux Keng Song Ang, qu’il affronte le 24 août en connaissant sa première frayeur (le bateau se couche), puis le 25, le Keng Tian où l’eau manque ; après un mouillage, il affronte le lendemain le Keng Fa, aussi long que le Keng Tian et encore plus fort ; et où Simon a cru que l’aventure allait cesser, un joint de caoutchouc cédant et réduisant la vapeur. Heureusement le Keng Sao sera franchi aisément  avant Pak Lay. La moitié de la distance jusqu’à Lang Prabang avait été accomplie en 4 jours.

Le debit du Mekong a Paklay ....

Le debit du Mekong a Paklay ....

 

Dans la nuit du 27 il avait plu, et il fut assez aisé de rejoindre le village de PakNeun en deux jours, les 28 et le 29, avant d’affronter le 30 le fameux Keng Luong, avec ses énormes rochers qui bloquent le fleuve, ses violents courants, ses pentes, et de poursuivre sur une vingtaine de km avec 11 rapides encore à franchir avant la nuit. Le lendemain, il faudra encore se confronter aux contre-courants, aux remous, franchir KengKaniok, Keng Luong Nan, voir souvent la canonnière sans défense. Simon avouera que la journée avait été rude et  « qu’il (était) à bout de force, moralement et physiquement. »  Il trouvera néanmoins un peu d’énergie  pour aller reconnaître en pirogue le dernier rapide difficile (le KengKoum) avant LuangPrabang, qu’il franchira le lendemain.

 

« Le 1er septembre 1895, le premier bateau à vapeur, la canonnière La Grandière, a donc atteint LuangPrabang. »

Le ministre des colonies Camille Chautemps félicitait Simon le 11 septembre, mais lui rappelait qu’il ne devait en aucun cas pénétrer dans le royaume de XiengKheng. Simon empressé, repart avec le La Grandière fin septembre, mais il doit vite renoncer et revenir à LuangPrabang, pour repartir  le 11 octobre et atteindre  Xieng Kong en 6 jours. Il va  poursuivre sa remontée pour atteindre Tang Ho le 25 octobre 1895. Il ne semble pas avoir eu de difficultés particulières. En tous cas, Lacroze n’en dit mot.

 

Simon aurait bien voulu aller au-delà, malgré les ordres du ministre, mais il constate très vite qu’après Tang Ho, le Mékong n’est plus un fleuve, mais « un torrent qui tombe en cascades sur un parcours de huit à dix kilomètres ». Il doit renoncer et rester à Tang Ho.

 

Lacroze se demande alors, quelle influence la présence de la canonnière à Tang Ho a pu avoir, sur  la  convention Salisbury- de Courcelle du 15 janvier 1896, par laquelle les Anglais reconnaissaient l’influence de la France sur la région de de Muong Sing et le Mékong comme frontière entre les Etats Shan et l’Indochine. 

 

Simon, après ces 3 années passées en Indochine demandera et obtiendra son congé en France. Il s’embarquera pour Marseille le 22 mars 1896. Il obtiendra également sa mise à la disposition du département des colonies jusqu’au 31 octobre, afin « qu’il puisse achever la mise au point des cartes et des résultats de ses travaux techniques. »  Il sollicitera  « sa mise en congé sans solde à compter du 20 août pour servir à la Compagnie des Messageries Fluviales de Cochinchine. » 

Une nouvelle carrière commencera pour Simon qui  prendra ses fonctions en septembre 1896, « pour organiser le service de la navigation commerciale en amont de Khône, avant de remplacer Blanchet dans les fonctions de directeur de l’exploitation ».

 

(Il sera rayé du service actif le 1er octobre 1907, à 43 ans. Il reprendra du service pendant la guerre de 1914-1918 et sera promu capitaine de corvette en 1917. Note de bas de page 132)

 

Alors que la canonnière le Massie poursuivra une mission jugée inutile par les autorités entre Savannaket et Vientiane, et sera désarmée et cédée à la Compagnie des Messageries le 1er novembre 1897, pour devenir « une chaloupe ordinaire, transportant poste, voyageurs et marchandises », le La Grandière n’avait pas fini ses exploits, mais cette fois avec le jeune enseigne de vaisseau Mazeran qui prendra ses fonctions en avril 1896.

Ce sera notre prochain et dernier épisode.

 

 

___________________________________________________________________________

 

* (Le Massie y était déjà dès le 25 août).  Le Massie  et le Lagrandière étaient parties de France le 15 juin 1893 démontées sur un vapeur anglais, remontées à l’arsenal, mises à l’eau le 9 août, et quittèrent Saïgon le 23 août. Le Massie était parvenu aux pieds des chutes de Khône le 10 septembre 1893, et La Grandière le16, remorqué par une chaloupe. Il avait fallu un an au Massie et plus de15 mois au La Grandière pour franchir tous les rapides du Mékong jusqu’à Vientiane, et spécialement les chutes de Khône, les 85 km de Kemarat avec leurs 21 rapides, (dont les  fameux : Ya Peut, Kaac, Kalakaî et Kamieu), et ensuite sur près de 50 km les sérieux KengNouang et Keng Sa.

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18 janvier 2015 7 18 /01 /janvier /2015 04:02



TITRE CANIO4. Les canonnières entrent en action.

 

Nous poursuivons notre lecture  « (D)es grands pionniers du Mékong. Une cinquantaine d’années d’aventures. (1884-1935) » de Luc Lacroze. (L’Harmattan, 1996.). Les trois articles précédents avaient raconté la première expédition française du Mékong (1866-1868)*, les aventures des pionniers dans les rapides cambodgiens entre 1884 et 1889** et les trois échecs de l’enseigne Guissez avec l’Argus de 1890, 1891 et 1892 pour essayer de franchir les rapides de Khône, et  l’ultime tentative du docteur Mougeot de 1893 avec la Marthe***.

 Mais si les chutes de Khône paraissaient infranchissables pour un bateau à vapeur en 1893, la politique coloniale de la France dans ce qui allait devenir l’Indochine française et la puissante Compagnie des Messageries Fluviales de Cochinchine poursuivaient leurs ambitions et leurs intérêts.

 

Messageries

La Compagnie des Messageries Fluviales de Cochinchine n’avait pas vu d’un bon œil, les tentatives des colons Camille Gauthier (descente du Mékong de Luang Prabang à Phnom Penh en radeau du 9 décembre 1887 au 30 janvier 1888), et du Dr Mougeot (découverte d’une passe dans les rapides de Khône en 1890 et échec pour les franchir en 1893),

 

Mougeot 01-4

 

qui auraient pu perturber leur action auprès des autorités de Paris et de Saïgon, pour obtenir la signature d’un contrat qui lui permettrait d’exploiter une ligne qui irait jusqu’à Stung Treng ;

 

Stung Treng-Maps

 

voire au-delà de Khône si l’administration le désirait. Elle œuvrait également pour obtenir une prolongation de sa concession.

 

Lacroze rendra compte des principaux échanges de courrier entre Rueff, l’administrateur délégué de la Compagnie des Messageries et les différents ministères des Affaires étrangères, de la Marine et des Colonies, ainsi qu’aux autorités coloniales de l’Indochine. Toutefois, le 8 février 1893, Rueff apprend avec plaisir que le gouverneur général de Lanessan

 

De Lanessan 05237 administrateur

 

a fait voter au Conseil colonial une subvention de 20 000 francs destinée à des travaux pour transférer les bateaux à vapeur en amont des chutes de Khône. Elle a été initiée par le nouveau sous-secrétaire d’Etat Delcassé des Colonies (ministre des Colonies en 1894-1895, et ministre des Affaires étrangères de 1898 à 1905) qui va insuffler une dynamique nouvelle et encourager en février 1893 le gouverneur général à « s’entendre » avec les Messageries pour réaliser les trois objectifs du gouvernement concernant le Mékong, à savoir :

 

  • Le prolongement de la ligne télégraphique, la conclusion d’un nouveau contrat avec les Messageries et la construction d’une ou deux canonnières, pour faire face , entre autre, aux incursions siamoises sur la rive gauche du Mékong.

 

  • Un contrat de gré à gré sera signé entre Delcassé et Rueff, qui stipulait que la Compagnie avait 5 mois pour  faire construire et transporter les deux canonnières  à Saïgon.

 

  • Cette décision allait avoir une importance politique majeure dans la rivalité franco-siamoise.

 

Tout va s’accélérer sous l’impulsion de Delcassé, court-circuitant certains rouages étatiques, surtout que les Siamois ont appris les intentions françaises. Delcassé donnera ordre le 17 mars au gouverneur général d’envoyer une centaine de travailleurs indigènes pour préparer la voie Decauville entre les deux extrémités de l’île de Khône et de les protéger par une force militaire, qui devra aussi occuper Stung Treng. (On se souvient tenu par les Siamois).

 

section de telegraphie

 

Le lieutenant de vaisseau Simon

 

simon

 

se voyait confier la direction des travaux, du démontage et remontage des canonnières et du commandement de l’un des bateaux. Le gouverneur général n’était pas en reste et donnait ses instructions dès le 24 mars. Le vice-président du Cambodge se voyait confier la direction des opérations secondé par le capitaine Thoreux et une centaine de tirailleurs annamites et l’agent commercial Coulgeans de Stung Treng dirigeait les travaux d’installation de la ligne télégraphique de Samboc à Khône.

 

De plus, le gouverneur général demandait et obtenait de Delcassé en avril, l’accord d’assurer une présence française en amont des chutes de Khône, afin de « provoquer l’évacuation des postes siamois (de la rive gauche) et à nous assurer la libre jouissance des deux importantes voies d’accès entre la côte d’Annam et le Mékong ».

 

Mais comme le dit Lacroze, rien ne se passera comme prévu.

 

En effet, on se doute que les Siamois ne pouvaient voir qu’une agression dans  l’occupation militaire de Khône et de Stung Treng, et l’arrivée prochaine de deux canonnières. Nous n’étions plus dans le simple registre des explorations du Mékong. De fait, si le 1er avril, le Kha Luong et les Siamois « acceptent » de quitter Stung Treng et se retirent sur la rive droite, si le 2 avril, la petite garnison siamoise de l’île de Khône se rend sans se battre, c’est pour mieux réagir le mois suivant. Ils vont alors capturer le capitaine Thoreux qui commandait un convoi de pirogues chargées de vivres, et tenter d’enlever le poste français de Khône.

 

FrenchInvadsion r

Carte thaïe intitulée "l'invasion française"

 

Deux compagnies françaises envoyées de Saïgon arrivent en renfort le 22 mai ; et réoccupent l’île le 23. Elles reçoivent ordre de chasser tous les Siamois de tous les postes qu’ils occupent entre l’île et la rive gauche.

 

ile de khone

 

(On évoque 200 tués chez les Siamois) Les Siamois évacuent, mais se renforcent plus en amont  sur l’île de Som, qu’ils abandonnent le 20 juillet, pour aller sur  la grande île de Khong, capitale de la province.

 

Carte-Don-Khone

 

Mais d’autres « événements »  rendront caducs un plan d’opération prévu à Saïgon pour prendre l’île de Khong.

 

En effet, c’est finalement  les opérations menées par des miliciens et qui visaient à refouler sur la rive droite tous les fonctionnaires et les militaires siamois installés sur l’axe nord de Vinh

 

Vinh.jpg

 

à Houten commandé par Luce qui allait avoir des répercussions importantes, alors que sur l’axe sud Quang Tri

 

quang-tri-tp

 

- Kemarat, Dufrénil (vice-résident de Quang Tri) ne rencontrait aucune résistance.

 

Luce arrive à Cammon le 18 mai, le Kha Luong temporise ; Luce exige le 22 mai un départ immédiat des Siamois et la remise de l’armement ; ce qu’ils font le 26 mai. Luce rassuré rentre à Vinh. Le 5 juin, 200 Siamois attaquent Ken Kiec, tue Grosgurin et presque toute l’escorte

 

Grosgurin.jpg

.

Cela devient « l’affaire Grosgurin ».

 

Saïgon, Paris demandent réparation et exige la libération du capitaine Thoreux ; Bangkok tergiverse ; la tension augmente ; l’amiral Humann reçoit l’ordre de concentrer ses unités à Saïgon. Il envoie début juillet deux navires de guerre, l’Inconstant et la Comète, dans le golfe de Siam; le 13 juillet, ils sont devant la barre de Paknam ; Tirs siamois ; Les navires forcent le barrage, et menacent le palais royal à Bangkok ;

 

Incident.jpg

 

Un ultimatum le 20 juillet, obligera le roi Rama V  à accepter alors sans réserve, un Traité de 10 articles et une convention, signé le 3 octobre 1893. L’Article 1 était le plus important :

 

« Le Gouvernement siamois renonce à toute prétention sur l’ensemble des territoires de la rive gauche du Mékong et sur les îles du fleuve.

L’Article  2  portait sur « L’évacuation des postes siamois établis sur la rive gauche du Mékong… ». Des indemnités importantes devaient être payées… ****

 

Désormais la voie était libre pour établir une navigation à vapeur sur le haut fleuve. Les deux canonnières prévues, le La Grandière

 

La Grandière 2

 

et le Massie

 

Le massie

 

arrivaient après la bataille !

 

On vous fera grâce des péripéties de leur acheminement de Saïgon au pied des chutes de Khône le 10 septembre, surtout que le La Grandière arrivera remorqué par une chaloupe des Messageries. Indisponible pour des semaines, il fut remplacé par le Ham Long. La Mouette des Messageries fut stationné à Stung Treng. Mais il fallait faire vite pour les transborder avant la baisse des eaux. Depuis le 11 juin, les 500 coolies annamites avaient bien travaillé et la voie ferrée de Baie Marguerite à Khône-nord était en place dès le 15 août, avec le chariot et son berceau-carcasse.

 

 

voie ferrée

 

Un transbordement titanesque.

 

La première tentative effectuée le 12 septembre avec le Massie échoua. (chariot déraillé par de gros troncs d’arbres). De plus, les eaux se mirent à baisser une ou deux semaines plutôt que d’habitude.

transbordement

 

 

Simon et Gubiaud (directeur des TP de Cochinchine)

 

boul-jean-marie-thvenet-le-les-travaux-publics-et-les-voies

 

prirent alors la décision de choisir une autre voie, la voie nord-sud. Mais il fallait refaire tous les travaux déjà effectués sur la voie de Baie Marguerite à Khône-nord, et transporter les 3 kilomètres de rails déjà posés. De plus, cette nouvelle voie faisait 5 km ! Le Ham Long trop lourd dut être démonté en deux parties ! Bref, on imagine le travail colossal qui fut effectué en un mois par les coolies ; Les efforts pour tirer à bras d’hommes les deux bateaux sur 3 km du 15 au 21 octobre. Les rails qu’il fallut démonter pour les remettre section par section sur les 2 km restants, et qui ne permettaient pas d’avancer plus de 300 m par jour.

 

voie ferrée 2

 

Enfin, les deux bateaux furent mis à l’eau à Khône nord le 1er novembre 1893. C’était une première.

 

Restaient à Khône-sud l’Argus,

 

ARGUS

 

la Mouette et le La Grandière.

  • Malgré les protestations de Rueff et l’insistance de Delcassé, le gouverneur général ne put dans un rapport du  4 novembre que regretter et les informer des difficultés qu’il y  avait eu lieu lors du transbordement et du constat de la baisse des eaux qui impliquait d’attendre la prochaine saison des pluies.
  • L’Argus reçut une nouvelle mission et fut chargé de janvier à mai 1894 d’étudier les moyens d’assurer la navigation à vapeur de Kratié à Khône. Il put démontrer que désormais moyennant quelques travaux, cette ligne pouvait être assurée toute l’année avec des vapeurs de 2 m de tirant d’eau.

Le Ham Long commandé par Simon et le Massie par Le Vay

 

Le Vay

 

étaient enfin en amont des chutes de Khône et allaient affronter dès le 1er novembre le Mékong laotien.

 

                                ---------------------------------------------

 

Les pionniers du Mékong laotien (1893-1903).

 

Mais après les chutes de Khône, il y avait les rapides de Kemarat, et aucun bateau à vapeur ne les avait franchis.

 

vue aerienne

 

On se souvient que  lors de la 1ère expédition, Doudart de Lagrée/Garnier en 1866  avaient constaté qu’un bateau à vapeur ne pouvait pas passer les chutes de Khône. Ensuite, Doudart de Lagrée

 

doudart timbre indo

 

avait renoncé à affronter les rapides de Kemarat, avait pris la piste, et avait envoyé son lieutenant de vaisseau Delaporte en effectuer la reconnaissance avec 8 piroguiers laotiens ; ce qu’il avait accompli, non sans difficulté en 15 jours (12-27 janvier 1867).

 

Ils étaient peu à avoir franchi ces rapides et même Pavie

 

 

Pavie

 

en 1890 avait préféré dans sa descente du Mékong de Vientiane, contourné les Kemarat par les pistes du plateau de Korat.  *****

 

KORAT.jpg

 

Le succès.

 

Donc, le Ham Long commandé par le lieutenant de vaisseau Simon et le Massie par l’enseigne de vaisseau Le Vay sont enfin en amont des chutes de Khône le 1er novembre, sont à Khong le 4 novembre, partent le lendemain pour Bassac, y laissent le Ham Long ;  et Simon et  Le Vay repartent trois jours plus tard sur le Massie pour s’ancrer le 15 novembre à Pakmoun.

 

Simon et Le Vay vont alors préparer leur expédition pendant presque 3 mois et consacré décembre et janvier à reconnaître en pirogue les rapides de Kemarat. C’est dire qu’ils prennent au sérieux la tâche qui les attend.

 

Simon racontera les péripéties de ce voyage historique : la première remontée des Kemarat en bateau à vapeur.

 

 

 

Ils partent le 16 février 1894 de Pakmoun pour arriver le 26 février 1894 à Kemarat juste en  face de l’embouchure de la Se Bang Hieng, après avoir parcouru 85 km et franchi 21 rapides, dont les 4 fameux : Ya Peut, Kaac, Kalakaî et Kamieu.

 

Kaeng chang

 

Le rapport du 28 février nous dit Lacroze leur consacreront de longs développements. Il précisera également les époques favorables pour remonter les Kemarat que sont « les moyennes eaux » du 15 juin au 15 août, et du 15 octobre au 15 janvier, la plus défavorable est celle des « hautes eaux » du 15 août au 15 octobre, et la plus dangereuse voire impraticable est celle « des basses eaux » du 15 janvier au 15 juin. De plus, la direction des courants variait selon l’époque, le jour, le mois.

 

carte de rapides

les rapides en amont et en aval de Khemmarat

 

En mars 1894, les deux officiers vont se séparer pour se retrouver 9 mois plus tard.

 

Simon va redescendre sur Khône et Le Vay avec le Massie va poursuivre l’aventure et affronter en amont de Kemarat, de nouveaux rapides,

 

cataract 01

 

dont les sérieux Keng Nouang et Keng Sa sur près de 50 km.

 

Le Vay arrive à franchir Keng Nouang, mais doit renoncer devant Keng Sa.

 

Le Vay décés

 

Il devra attendre jusqu’au début  août pour avoir suffisamment d’eau et franchir les autres rapides et enfin apprécier le paisible bief de près de « 545 km de long, qui commence à une cinquantaine de km en amont de Savannaket pour se terminer à 40 km en amont de Vientiane » qu’il va atteindre le 25 août.

 

CycleTouringRouteVientianeSavannakhet-557x599.jpg

 

Peu après, le 5 septembre, Simon avait réussi à transborder La Grandière au-dessus des chutes de Khône, avait échoué à franchir le Ya Peut en octobre à cause des eaux trop hautes, pour réussir à franchir les Kemarat en novembre, rejoindre le Massie à Nakhon Panom,

 

NAKHON.jpg

 

venu à sa rencontre, pour remonter tous les deux jusqu’à Vientiane et y accoster le 10 décembre 1894.

 

Mais le destin des deux canonnières n’allaient pas s’arrêter là, à Vientiane, en cette fin d’année 1894, d’autres aventures les attendaient.

 

------------------------------------------------------------------------

 

*Cf. A.168, ** Cf. A.169, *** Cf. A.171

 

****(Cf. notre article « Le traité de 1893 » : http://www.alainbernardenthailande.com/article-24-les-relations-franco-thaies-le-traite-de-1893-66280285.html)

 

***** Note p. 107. En1869, le lieutenant de vaisseau Morin d’Arfeuille

 

Morin d'ar

 

et le capitaine de vaisseau Delaporte en radeau ; 

 

RADEAUX-02.jpg

Deux voyageurs le docteur Harmand en 1877 et le docteur Neiss en 1883 et  le commerçant Gauthier en 1888.

 

 

Cartefluviale

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15 janvier 2015 4 15 /01 /janvier /2015 04:02

titre.jpgNous avons déjà fort longuement parlé de la romanisation du thaï (1), citant d’abondance le roi Rama VI alias Vajiravudh, pour nous contenter, ici,  de rappeler en guise d’introduction les conclusions du monarque dans un article publié dans le journal de la Siam Society (2) ironisant (peut-être) courtoisement à la fois sur ses compatriotes et sur les diverses propositions de romanisation déjà discutées la docte revue  (3) :


« Je voudrais répondre à une question, est-ce que le système proposé est destiné aux chercheurs,


tournesol.jpg

 

aux touristes

 

Dumollet.jpg

et aux globe-trotters

 

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ou aux résidents européens ?

 

 ---------.jpg

S’il est destiné aux chercheurs, le système devrait à mon avis autant que possible être fondé sur le système Hunterian afin de les aider dans leur travail de recherche de l’étymologie et des dérivations.

 

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S’il est destiné  aux résidents européens, alors il faudrait y qu’il y ait au moins trois tableaux distincts tant pour la phonétique que pour l’orthographe, l’un pour les résidents de Bangkok, l’autre pour les résidents des régions du nord et un troisième pour la péninsule malaise, à moins qu'ils ne préfèrent adopter le tableau des lettrés, qui conviendrait à l’ensemble du Siam.

 

Si ce sont les touristes et les globe-trotters qui sont concernés, alors je suis fortement enclin à leur donner le fameux conseil de Mr Punch à ceux qui sont sur le point de se marier : n’en faites rien ! »

 

***

Toutefois, on peut noter que le système élaboré par le roi Vajiravudh, est toujours en vigueur dans un domaine restreint, à savoir la « transcription du palais » qui rend tout simplement hommage à l’étymologie en donnant aux consonnes ayant un son similaire une transcription différente selon leur origine thaï, pali ou sanscrit.


Il s’appelle วชิราวุธ, nom systématiquement transcrit Vajiravudh. La transcription officielle de l’académie royale serait Wachirawut. N’entrons pas dans le détail mais la consonne finale ธ qui en position finale dans une syllabe se prononce « t » et en position médiane « » suivi d’une expiration (« th ») est délibérément transcrite par le monarque « dh », elle est d’origine sanscrit, rien à voir avec un « t » ordinaire ! Ceux qui parlent peu que peu le thaï savent d’ailleurs qu’à l’oreille la différence entre le son « » et le son « t » n’est pas toujours évidente.


Son successeur, ประชาธิปก Prachathipok selon la transcription officielle devient en transcription du palais Prajadhipok. อานันทมหิดล son successeur, Ananda Mahidol en transcription royale serait selon le RTGS Anantha Mahidon. Son successeur enfin, le roi Rama IX se nomme ภูมิพลอดุลยเดช. La transcription officielle conforme à la prononciation serait Phumiphon-adunyadet mais le roi a lui-même choisi, suivant les instructions de son oncle, la transcription Bhumibol Adulyadej qui peut sembler incohérente en première analyse (mais en première analyse seulement) si l’on sait que le son « bh » n’existe pas en thaï, que la lettre « » en position finale dans la syllabe se prononce « » et que la lettre « j » en position finale dans la syllabe se prononce « ». Même observation pour ceux qui connaissent un peu le thaï, la différence à l’oreille entre le son « b » et le son « » est souvent difficile à faire surtout lorsqu’en position finale dans la syllabe, sa prononciation est à moitié avalée : le ครับ khrap de courtoisie qui doit terminer chacune de nos phrases (pour les hommes) est parfois transcrit (notamment dans des méthodes anglophones) « khrab ».


Restons-en là de cette très érudite translitération : En fonction de leur origine, le monarque transcrit des consonnes qui représente le même son de façon différente, ainsi un ฆ « kh » sanscrit et rarissime deviendra « gh », un autre plus ou moins obsolète ฅ devient « q » un ฌ « j » tout aussi sanscrit et tout aussi rarissime deviendra « jh » et un ษ « s » également sanscrit mais plus fréquent deviendra « sh » (15).


Une dernière observation sous forme d’ailleurs de question, cette romanisation royale ne semble pas pouvoir s’appliquer au commun des mortels. L’épouse de l’un d’entre nous répond au nom de famille de ภูสีไม้ transcrit sur son passeport Phusimai mais la translitération royale donnerait Bhusimai ? Je me garderai de l’utiliser.


***

Le roi a eu le mérite, dans la citation que nous donnons en tête de cet article, de poser une bonne question, chacun sachant ou devant savoir que le meilleur moyen de répondre intelligemment à une question, c’est d’abord de la poser intelligemment et c’est ce qu’il a fait, beaucoup mieux que les signataires des très érudits articles du journal de la Siam society.


SSS.jpg

 

Pourquoi faire ?


Pour les vrais érudits, il est probable qu’ ils savent lire le thaï et une romanisation ne s’impose pas. Et ils connaissent éventuellement le système Hunterian qui n’est pas du niveau d’un B.A.-BA. Mais ils disposent des deux systèmes académiques, norme ISO

 

Consonnes

Consonnes

 

voyelles

Voyelles

 

diacritiques-

Signes diacritiques

 

chiffres

Signes de ponctuation et chiffres

 

ou la phonétique internationale.

 

API

Pour les nécessités géographiques, cartes routières, panneaux de signalisation, il existe le RTGS qui est largement suffisant, la tonalité selon laquelle doit se prononcer le nom de la ville ou son étymologie n’ayant strictement aucune importance.

 

RTGS

 

Il en est de même pour les documents administratifs bilingues, passeports par exemple.


Pour les besoins du palais, la transcription royale de Rama VI est plus élaborée, payant sa dette à l’étymologie (mais pas aux tonalités) et parfaitement adaptée aux rapports internationaux. Il ne viendrait à personne l’idée d’appeler notre roi autrement que S.M. Bhumibol Adulyadej !

Et pour les touristes et les globe-trotters, le conseil royal est toujours d’actualité !

A ces systèmes de translitération, et pour être complet, le professeur Carral en analyse un cinquième dans sa thèse, celui des karaokés, un aspect comme un autre de la vie en Thaïlande. Il nous semble pour l’avoir un peu pratiqué, qu’il est le plus souvent aberrant et ne peut être d’aucun secours, sauf à avoir quelques connaissances élémentaires de la langue parlée.

                                               _____________________________


Bref, rien de bien nouveau sous le soleil du Siam, que depuis la première description de la langue siamoise par La Loubère (4),

 

La-Loubere.jpg

 

où tous les érudits -qui se sont intéressés à la langue, auteurs de grammaires ou de dictionnaires- ont cherché à reproduire à l’aide de nos caractères romains les éléments essentiels de la langue siamoise en sus du son des consonnes et du son des voyelles, la tonalité de la syllabe et la longueur de la voyelle (5).


On discutera encore longtemps sur le meilleur mode de noter en lettres latines les mots de la langue thaïe, indispensable pour faciliter aux apprenants l'acquisition des premiers éléments de la langue.

 

La romanisation officielle (Royal Thai General Système RTGS) dont nous avons longuement parlé (1) est un pis-aller mais toutefois indispensable pour les retranscriptions des noms de lieux même si elle est respectée de façon aléatoire. Elle est utilisée (et apparemment bien respectée) dans la transcription des noms propres sur les passeports en particulier. Elle a au moins le mérite de n’utiliser que les lettres de notre alphabet en évitant les diacritiques et autres signes cabalistiques. Les deux méthodes d’apprentissage (française et anglaise) les plus répandues n’ont rien inventé par rapport à la translitération de Monseigneur Pallegoix (6).

 
Pallegoix.jpg 

 

Les méthodes purement scientifiques, l’alphabet phonétique international est un outil pour spécialistes, la norme ISO 11940 (7) est inutilisable au quotidien (8). Elle est un outil à utiliser dans un contexte purement académique qui dénature totalement la physionomie et l’orthographe de la langue tout en étant d’une complexité extrême. Elle a une forme simplifiée, la norme ISO 11940-2, qui se rapproche beaucoup de la norme officielle de l’académie royale RTGS.

 

***

 

Il nous faut bien dire quelques mots sur une tentation perverse, celle d’un changement pur et simple d’alphabet ! Pour éviter tout malentendu, il n’a jamais été dans les pensées de nos érudits de substituer l'alphabet latin à celui de Rama Kamhaeng mais simplement d'établir une orthographe rationnelle pour les noms propres.

 

La tentation a pourtant existé et existe peut-être encore.

 

L’idée récurrente de la suprématie de l’écriture latine est un héritage de la colonisation qui voyait dans l’emploi des lettres latines le signe d’une civilisation supérieure.


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Pourquoi pas d’ailleurs l’alphabet grec, l’alphabet cyrillique, l’alphabet arabe, l’alphabet gothique ou l’alphabet étrusque ?


alphabet-etrusque.jpg

 

Les autorités coloniales françaises (auxquelles les Siamois ont échappé) l’ont mise en avant dans les pays antérieurement soumis à la souveraineté siamoise, le Cambodge et dans une moindre mesure le Laos. Au Cambodge, dont la langue n’est pas tonale, on critiquait la complexité de son alphabet (laquelle est toute relative).

 

L’érudit français, Louis Finot

 

FINOT.jpg

 

avait déjà proposé une romanisation du cambodgien (9). Son système est probablement tout aussi compliqué que l’alphabet cambodgien mais présentait (pour lui) l’avantage d’utiliser notre alphabet. Quarante ans plus tard, le gouverneur français du Cambodge (de 1942 à 1945) est un dénommé Hoeffel qui semble n’avoir laissé aucune trace dans l’histoire. En 1943, le gouvernement royal du Cambodge et lui-même croient devoir se lancer dans la romanisation de l’alphabet khmer selon un système conçu par Georges Coedés


img-6-George-Coedes-1930.jpg

 

alors directeur de l’Ecole Française d’Extrême-Orient. Cette opération mercenaire n’ajoute rien à la gloire de Coedés. Le Ministère de l'éducation était chargé de sa mise en œuvre.


Il aurait alors déclaré que la romanisation engendrerait le progrès dans le domaine de la littérature et des arts cambodgiens en général. On se demande pourquoi et comment ?  Et d’ajouter que le progrès du Cambodge l’exigeait. C’est évident, non ?

 

Coedés imagina donc un  alphabet romanisé cambodgien composé de 26 lettres et d’une série de signes diacritiques pour les voyelles courtes et longues, en empruntant quelques signes de ponctuation au français. Un journal local, Kambuja utilisa partiellement ce système d'écriture de septembre 1943 jusqu’au début de 1945, couvrant  de caractères romanisés un dixième de ses pages avec des nouvelles de l'étranger, des publicités locales et les avis du gouvernement.

 

Mais, et c’est une évidence, une grande partie de la population y était hostile, lettrés ou même illettrés, chefs religieux ou militants nationalistes hostiles à la présence française.  C’était tout simplement pure provocation. L’occupation japonaise en 1945 s’empressa de faire disparaître toute trace de ce système et les Japonais ne semblent pas avoir voulu « nipponisé » la langue.

 

Lorsque la France reprit le contrôle du Cambodge, elle ne relança pas ces tentatives. Le Laos y échappa de peu, probablement parce que Coedès ne pouvait être à la fois au four et au moulin ! (10). Il est permis de se demander si, dans les années 43-45, il n’y avait pas en Indochine française des problèmes plus sérieux que de romaniser le cambodgien ?

 

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***

 

L’exemple justificatif choisi par les partisans de cette romanisation était un fort mauvais exemple, le pire peut-être, celui du vietnamien.

Le vietnamien est une langue à six tons (le thaï n’en a que cinq et le cambodgien n’en a aucun). Lors de son évangélisation, il existait bien une écriture mais qui utilisait les idéogrammes chinois. L’apprentissage de ces caractères nous dit Lunet de la Jonquières qui a étudié le chinois à l’école des langues orientales nécessite « trois à quatre ans d’études journalières pour apprendre les quatre mille caractères qui constituent le premier bagage littéraire d’un étudiant » (11).

 

Les premiers missionnaires portugais venus évangéliser la péninsule y ont appris la langue et  cherché à la romaniser. C’est le père Alexandre de Rhodes,

 

Alexandre de Rhodes 6

 

un jésuite d’Avignon (12) qui eut le mérite au XVIIème de formaliser cette romanisation, un système appelé le « Quoc Ngu » amélioré ensuite par les érudits locaux, notamment  Nguyen Van Vinh


240px-Nguyễn Văn Vĩnh

 

qui l’a un peu dépoussiéré, système toujours en vigueur, utilisant l’alphabet romain et cinq signes de tonalité. La question de la paternité réelle du système est actuellement discutée (13), laissons le à l’actif du R.P. de Rhodes, les nationalistes et les communistes lui reconnaissent le mérite d’avoir permis aux masses laborieuses de pouvoir accéder à la lecture et au savoir.

Or, le personnel administratif des français au Cambodge et au Laos était souvent d’origine vietnamienne, savait lire et écrire le Quoc Ngu 

 

Quoc ngu 10 2

 

et avait évidemment la flemme de s’intéresser à la langue vernaculaire locale d’où l’idée insidieuse de romaniser ces deux langues comme la leur !


Comparons ce qui est comparable, l’écriture traditionnelle vietnamienne était inaccessible au plus grand nombre et la nécessité d’une écriture vernaculaire s’imposait ce qui ne fut jamais le cas au Siam(14).

 

dictionnaire4a

 

***

L'écriture thaïe a ou aurait été créée de toutes pièces en 1283 par le Roi Rama Kamhaeng en adaptant l'écriture brâhmi  venue de l'Inde, par l'intermédiaire du khmer (Cambodge) et du mon (Birmanie).

 

Rakhamheang-Stele.jpg

 

 

Les premiers inventeurs de l’écriture thaïe n’ont pas agi au hasard. Ils ont créé, et bien créé, un alphabet correspondant aux structures propres à leur langue. Il s’agissait probablement d’érudits de très haut niveau connaissant parfaitement les différents systèmes d’écriture, sanscrit-pali évidemment, indien, chinois, sémite, arabe et gréco-latin. L’alphabet ne porte pas la trace d’une longue évolution, pénible et embarrassée, du figuratif ou de l’idéographique vers l’alphabétique. Il est issu au moins indirectement de l’alphabet sanscrit, le Devanagari, l’écriture des Dieux, l’écriture sacrée de l’Inde Brahmanique, l’écriture de la cité divine.

 

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S’il est, disent les linguistes, une loi qui veut que toute écriture alphabétique dérive d’une écriture idéographique, il est en tous cas certain que l’alphabet thaï n’a gardé aucune trace de cette origine.


Existe-t-il dans l’histoire du monde un système d’écriture créé méthodiquement, scientifiquement et ab nihilo ? Il y a une certitude, l’alphabet latin n’est pas adapté à une langue monosyllabique à tons. C’est certainement de façon délibérée que les inventeurs de l’écriture ne l’ont pas utilisé, pas plus que les idéogrammes chinois.


Il semble donc de toute évidence que la meilleure façon de transcrire la langue thaïe par l'écriture, reste l'écriture thaïe.


 Elle est même un instrument magnifique pour cela. La construction quasi mathématique des syllabes à partir des 44 consonnes de l’alphabet et des 32 voyelles à l’aide de 4 signes diacritiques de tonalité et de quelques autres diacritiques permet tout simplement de retranscrire tous les mots de la langue avec ses deux paramètres essentiels, l’une des cinq tonalités et la longueur des voyelles. Le matériel phonétique est parfaitement adapté et approprié.


Mais comme le fait pertinemment remarquer le professeur Carral (8) le thaï, comme le français, paye son tribut à l’étymologie, cette construction est compliquée du fait que certaines consonnes on plusieurs formes traduisant une origine sanscrit, pali ou khmer, que certaines voyelles ne sont pas écrites (probablement par soucis d’économie dans l’épigraphie ?). Néanmoins l’étude de l’écriture thaïe ne présente aucune des difficultés de celle des idéogrammes chinois. Comme le fait remarquer Lunet de la Jonquières (11) « quelques jours de travail suffisent pour en comprendre le mécanisme et un ou deux mois pour déchiffrer passablement les imprimés et les manuscrits soignés ».

 

Lunet-de-la-J

 

Ceux qui connaissent l’écriture ne le contrediront certainement pas.

 

 

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Notes 

(1) Notre article A 91 « La romanisation du thaï »


(2) « Note on the proposed system for the transliteration of the siamese words »m volu;e 10.4 de 1913.


(3) « The romanizing of Siamese » par Oscar Frankfurter (numéro 4.2 de 1907). (Cet érudit allemand, ami du prince Damrong,  est l’auteur de  « Elements of Siamese grammar » publié à Bangkok en 1900). Suivit en 1912 (volume 9.3) « Method for romanizing siamese » par Petithuguenin, un érudit français que nous avons rencontré à diverses reprises.  Après l’article du monarque susvisé, le bulletin de la Siam society nous livre un nouvel article de Frankfurter en 1913 (volume 10.4) « Proposed system for the transliteration of siamese words » et dans le même numéro d’un autre du souverain « Note on the proposed system for the transliteration of the siamese words » que nous venons de citer.


(4) La Loubère «  Du royaume de Siam » à Paris, 1690. La description qu’en fait le père Tachard, qui ne l’a manifestement pas étudié, est pitoyable.


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(5) Voir nos deux articles A.58 « Les premières grammaires de la langue thaïe. (1ère et 2ème Partie) ».


(6) « Introduction au thaï », Assimil par G. Butori, 1990 (ISBN 2 7005 0155 1)

 

ASSIMIL.jpg

et les trois volumes de la méthode de Benjawan Poomsan Becker : « Thai for beginers »,1995 (ISBN 1 521 003), « Thai for intermediate learners », 1998 (ISBN 1 887 521 01 1) et « Thai for advanced readers », 2000 (ISBN 1 887 521 03 8).


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(7) http://www.iso.org/iso/catalogue_detail?csnumber=20574 « transliteration of thai ».


(8) Nous ne pouvons faire mieux que de renvoyer le lecteur à la thèse en sciences du langage du professeur Carral qui fait un point en tous points remarquables à ce sujet : « L’écriture dans l’espace urbain à Bangkok. Supports et alphabets ». (Université Paris 5 - René DESCARTES - Ecole doctorale « Education,  communications et Sociétés » Département de Sciences du langage - Faculté des Sciences Humaines et Sociales - 45 rue des Saints Pères, 75270 Paris cedex 06). La thèse est accessible sur Internet sur le site :

http://thammasat.academia.edu/FredericCarral

 

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(9) « Notre transcription du cambodgien » in Bulletin de l’école française d’extrême orient, tome 2 de 1902.


(10) Sur cette éphémère romanisation du Cambodgien, voir « Français et japonais en Indochine, 1940 – 1945 » par  Chizuru Namba, édition Khartala, 2012 et « Creating Laos, the making of a Laos space beetween Indochina and Siam, 1860 – 1945 » par Soren Ivarson, 2008, ainsi que deux très beaux articles signés Jean-Michel Filippi « Une romanisation avortée » in :

http://kampotmuseum.wordpress.com/tag/romanisation-du-khmer/

http://kampotmuseum.wordpress.com//?s=romanisation&search=Go


Cette prestation de Georges Coedès effectuée au moins indirectement pour le gouvernement de Vichy est soigneusement occultée dans toutes ses biographies  (par exemple celle de l’Ecole Française d’extrême orient : sur son site

http://www.efeo.fr/biographies/notices/codes.htm) et plus encore sur la liste de ses travaux. D’après les sources ci-dessus, il aurait utilisé d’abondance et plus encore le travail de Finot ? (note 9).


(11) Préface de son « Dictionnaire français-siamois » de 1904.

 

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(12) Ce jésuite d’Avignon nous est bien connu. Issu d’une famille de juifs espagnols convertis et réfugiés chez le Pape lors des persécutions d’Isabelle, son père était originaire de Rhodia (d’où son patronyme), aujourd’hui Rosas en Espagne ou plutôt Rosés en Catalogne, et sa mère une tolédane. Voir l’article de Michel Barnouin « La parenté vauclusienne d’Alexandre de Rhodes – 1593 – 1660 » in Mémoires de l’Académie de Vaucluse, 1995.

 

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(13) Voir « Le Portugal et la romanisation de la langue vietnamienne. Faut – il réécrire l'histoire ? », Article de Roland Jacques In  Revue française d'histoire d'outre-mer, tome 85, n°318, 1er trimestre 1998. pp. 21-54.


(14) Selon un ami Vietnamien, il y aurait probablement encore une centaine de personnes érudites au Vietnam capables de lire les anciens idéogrammes,

 

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probablement autant que d’Egyptiens capable de lire les idéogrammes de Ramsès II.

 

 

(15) Les deux articles que le roi a consacrés à la romanisation sont accessibles sur le site de la Siam society :

http://www.siamese-heritage.org/jsspdf/1911/JSS_009_4b_KingVajiravudh_RomanisationOfSiameseWords.pdf 

http://www.siamese-heritage.org/jsspdf/1911/JSS_010_4c_KingVajiravudh_NotesOnProposedSystemForTransliteration.pdf 

 

 

tour de babel

 

 

 

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11 janvier 2015 7 11 /01 /janvier /2015 04:02

 vue-aerienne.jpg3. Vaincre les chutes de Khône (1890-1893).


Nous poursuivons notre lecture  « (D)es grands pionniers du Mékong. Une cinquantaine d’années d’aventures. (1884-1935) » de Luc Lacroze. (L’Harmattan, 1996.) Les deux articles précédents avaient raconté la première expédition française du Mékong (1866-1868) et les aventures des pionniers dans les rapides cambodgiens entre 1884 et 1889. (Cf. les articles A.168 et A.169)


Rappel.  

Alors que la France coloniale vient de créer la Cochinchine française en 1862, puis le protectorat français sur le Cambodge en 1863, la première expédition française de Doudart de Lagrée/Francis Garnier

 

Doudard$                                             Garnier

 

se voit confier en juin 1866, la mission d’étudier la navigabilité du Mékong pour les bateaux à vapeur et la possibilité d’y établir une nouvelle voie commerciale. S’il est facile de rejoindre Kratié (au sud-est du Cambode)

 

KRATIE.jpg

 

de Saïgon en bateau à vapeur, très vite, l’expédition va devoir affronter les rapides de Sambor,

 

rapiude-de-sambor.jpg

 

puis ceux des Prépatang,  pour constater un mois après le début de l’expédition, dès les chutes de Khône, qu’un bateau à vapeur  ne pouvait pas passer, et de reconnaître l’impossibilité d’établir une ligne commerciale sur le Mékong,

Et pourtant, l’expédition poursuivra son aventure pour tenter de découvrir si le Fleuve rouge

 

fleuve rouge


n’était pas finalement la voie recherchée pour commercer avec la Chine.

 

 Fleuve rouge 02

Carte du pays entre haut Mékong et fleuve rouge

 

L’expédition échouera sur le premier rapide après Yuen Kiang (en novembre 1867) mais apprendra que plus loin, le fleuve rouge était navigable de Man Hao à la mer, et devenait ainsi une alternative au Mékong.

 

MANAO.jpg

Carte de l'exploration du fleuve rouge par le Forézien Jean Dupuis en 1871


L’expédition prit alors le chemin du retour. Doudart de Lagrée décédera le 12 mars 1868. L’expédition reviendra en descendant le Yang Tsé Kiang  jusqu’à Shanghaï, pour rallier Saïgon en juin 1868.


Elle était partie depuis 2 ans et avait parcouru 8.800 km.


La conséquence sera que le Mékong restera oublié jusqu’en 1884-1885, soit pendant une quinzaine d’années, jusqu’à l’expédition du lieutenant de vaisseau Campion


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en août 1884, et celle de Réveillère / Fésigny en mai 1885.


Entretemps, Dupuis  était le premier marchand européen à remonter le fleuve rouge en jonques de Hanoï en janvier 1873, à Lao Kaï le 20 février, et à Man Hao, le 4 mars 1873. Il redescendra le fleuve avec du cuivre et de l’étain pour être de retour à Hanoï le 30 avril 1873. De même le lieutenant de vaisseau Kergaradec, consul à Hanoï,

 

Kerkaradec.jpg

 

confirmera par deux fois la navigabilité du fleuve rouge (en canot à moteur en 1876, en 25 jours de Hanoï à Lao Khaï, et en 1877, avec deux barques légères de Hanoï à Man Hao), en notant la nécessité de travaux pour franchir une trentaine de rapides entre Yen Baï et Lao Kaï.


Le contexte changera en 1883, avec l’expédition du capitaine de frégate Rivière qui occupera le delta, et le 25 août 1883 avec le traité qui plaçait le Tonkin sous protectorat français.


De 1884 à 1889  allaient reprendre l’exploration des rapides cambodgiens. (Sambor, de Préapatang, et ceux, terribles, de Khône. (Notre article A.169)

  • Le 3 août 1884, le  lieutenant de vaisseau Campion, navigue avec  l’aviso « L’Alouette »,  de Samboc à Sambor. (Sambor est le dernier poste occupé par les Français (voir la carte ci-dessus)
  • alors qu’en amont, un gouverneur siamois réside à Stung Treng

Steung.jpg

...actuellement au Cambodge

 

 

  • Le gouverneur donnera une dimension politique à cet événement, le présentant comme une mise-en-garde adressée aux rois du Cambodge et de Siam.

 

  • En mai 1885, le lieutenant de vaisseau de Fésigny, avec la canonnière « La Sagaie» effectue des relevés des rapides de Sambor et des Préapatang.

la-saguai.jpg

 

  • Le 7 septembre 1885, le commandant Réveillère rejoint Fésigny à Kratié avec son torpilleur 44. Ils repartent de concert et franchissent Sambor avec facilité ; mais la Sagaie échoue le lendemain au début des Préapatang, alors que le torpilleur peut passer, non sans difficulté.  Il poursuit la remontée, franchit la « frontière » et atteint Stung Treng. (Poste frontière siamois) Réveillère veut alors prouver que les Préapatang peuvent être franchis par des navires moins puissants que son Torpilleur.

 

  • Le 16 juillet 1886,  le commandant Réveillère franchissait de nouveau les rapides des Préapatang, avec deux chaloupes pour atteindre Stung Treng.

de Samboc a Strung

      De Samboc à Stung Treng

 

  • Le 16 août 1887,  Fésigny avec deux chaloupes, la Mouette et le Doc Phuca, atteint de nouveau Stung Treng, et met 3 jours pour arriver le 28 août 1887 au pied des chutes de Khône. 


De-Strung-a-Khone.jpg

 

  • (Au sud de l’île de Sdam, sur la côte ouest de l’île de Khône, située au pied des chutes de Sompanit et de Salaphé)


chutes-de-sompamit.jpg


  •  Il constate qu’elles sont infranchissables.


Mekond-sud-des-chutes.jpg

Le Mékong en aval des chutes

 

 

  • LA SOLUTION.

Mais Fésigny voit la solution. Un chemin de 2,5 km longe l’île et arrive au village de Khône, situé au-dessus des chutes. Il suffirait de transborder les marchandises sur ces 2,5 km. Mais encore fallait-il apporter la preuve avec des bateaux pouvant embarquer 200 ou 300 tonnes de marchandises pour espérer mettre en place une ligne régulière. Il faudra attendre deux ans,

 

 

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  • Au mois d’août 1889, le lieutenant de vaisseau Heurtel accomplit « l’exploit ». et rejoint Stung Treng le 24 août, avec l’aviso l’Alouette (50 m de long) avec lequel en 1884 Campion avait remonté les rapides de Sambor. (Retour le 31 août à Phnom Penh).

 

  • Du 2 au 9 septembre 1889, le lieutenant Heurtel, à peine arrivé, repart pour une nouvelle expédition politique et « commerciale »,  avec son Aviso, accompagné du résident supérieur de Verneville et du directeur des Messageries, à bord du Cantonnais (Un bâtiment de 42 m qui appartenait aux Messageries).

 

La petite chaloupe des Messageries, la Mouette, que Fésigny avait amené jusqu’aux chutes de Khône en 1887,

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Localisation 13° 56'53'' N  - 105 ° 56' 26 '' E

      à l'extrème sud du Laos :

 

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se joindra à l’expédition.  Heurtel laisse l’Aviso à Ca Toc (Koh Toc), et prend le commandement du Cantonnais, plus maniable et avec moins de tirant d’eau, pour arriver avec la Mouette à Stung Treng le 5 septembre ; obtenir deux guides et mouiller le 6 au matin devant Ban Sadam. Les illustres voyageurs s’embarqueront alors sur la chaloupe la Mouette pour contourner par le sud l’île de Sdam et de Khône et accoster sur une petite plage de la baie que Fésigny avait reconnue en 1887 et se rendre à pied jusqu’à la chute de Somphanit. « C’était féérique ». Le soir même ils passaient la nuit à Stung Treng

 

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et le 9 septembre, ils étaient de retour à Phnom Penh.

Et le directeur d’exploitation des Messageries Blanchet pouvait déclarer le 11 novembre 1889, à Paris, devant la Société de géographie commerciale,  que l’expédition du Cantonnais et de la Mouette avaient ouvert le Laos au commerce français, et que sa Compagnie avait décidé de créer dès la fin de 1890, un service régulier à vapeur entre Phnom Penh et Stung Treng.


Bref, à la fin de 1889, l’exploration du Mékong avait peu évolué depuis la 1ère expédition de Doudart de Lagrée / Garnier qui buttait fin juillet sur les rapides de Khône

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Photo d'époque

 

et en janvier 1867 apprenaient par Delaporte qu’en amont d’autres chutes, les chutes de Kemarat

 

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Actuellement amphoe à l'extrème nord de la province d'Ubonrachathani

 

n’étaient accessibles qu’en pirogue, et encore après 15 jours d’efforts.


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Mais les proclamations, les récits, les ambitions politiques, coloniales, les intérêts financiers et commerciaux, l’esprit d’aventure, l’arrivée de nouveaux pionniers  vont relancer l’histoire du Mékong, des espoirs, des nouvelles tentatives, des nouveaux projets, « l’épopée ».


Et pour commencer, le projet de vaincre enfin les chutes de Khône.


                                      _____________________________

 

3. Vaincre les chutes de Khône. ( 1890-1893) 

 

 

 

 

Il ne faut pas oublier que ces explorations du Mékong se font sur fond de rivalité entre la France et le Siam à propos des pays laotiens, surtout depuis que la France  avait obtenu le Protectorat sur l’Annam le 6 juin 1884. Notre article 135 intitulé La politique étrangère du roi Chulalongkorn retrace cette lutte, qui depuis les incursions des Hôs au Tonkin et au nord-Laos en 1885 devait aboutir au traité de 1893, dans lequel  le Gouvernement siamois renonçait à toute prétention sur l’ensemble des territoires de la rive gauche du Mékong et sur les îles du fleuve  et ordonnait l’’évacuation des postes siamois établis sur la rive gauche du Mékong. (Cf. Extrait en note*) 

  • Les ambitions de Camille Gauthier (ch.9) et les tribulations du docteur Mougeot. (Ch.10)

L’expédition du Cantonnais et de la Mouette de 1889 était loin d’avoir ouvert le Laos au commerce français,  malgré le récit de voyage de 1889 du négociant Camille Gauthier qui avait descendu le Mékong de Luang Prabang à Phnom Penh en radeau (du 9 décembre 1887 au 30 janvier 1888).

 

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Certes le récit de Gauthier était un plaidoyer pour l’établissement d’un service de navigation à vapeur sur le Mékong laotien, mais il ne cachait pas les difficultés des rapides surtout entre Luang Prabang et Vientiane (entre autres, le Keng Luang que Francis Garnier avait déjà signalé). Il passait très rapidement sur les rapides de Kemarat et constatait, lui aussi, qu’il fallait contourner les  chutes de Khône, soit par un canal, soit par une voie ferrée.

Le récit de Gauthier avait eu pour but d’obtenir un contrat et une subvention pour un service de navigation de sept mois par an de Khône à Kemarat et un service sans interruption de Kemarat à Vientiane. Le gouverneur général Richaud, par une lettre du 13 décembre 1888, lui signifiait son refus.

  • C’est alors que va entrer en scène les aventures du docteur Mougeot dans les chutes de Khône entre 1890 et 1893.

 

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Le docteur est une personnalité. Certes, il a son cabinet de consultations à Saïgon, mais il est aussi président d’une société savante, « La Société des Etudes Indochinoises de Saïgon » (la SEIS), et grand propriétaire terrien (il possède avec Pelletier, Koh Lonheu, la plus grande des Iles du Mékong cambodgien (40 000 ha)), et il est l’un de six élus français au Conseil colonial.

 

 

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  • Le 26 février 1890, le docteur Mougeot annonce à la SEIS, la découverte d’une passe qui permet de franchir les chutes de Khône. (Au long de l’île Sadam)

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Son rapport de 32 pages de mars 1890  relate les circonstances de l’exploit qu’il a accompli avec son associé Pelletier,  et propose les hypothèses qui peuvent expliquer pourquoi cela n’a pu se faire auparavant. La SEIS vote à l’unanimité de donner à la passe le nom de Pelletier-Mougeot.

La querelle Villemereuil-Mougeot.

Mais le lieutenant de Villemereuil,

 

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un officier de marine à la retraite, va «  réclamer la priorité de la découverte de la passe pour Doudart de Lagrée ». Il en apportera la preuve en le citant. Mougeot en contestera le bien-fondé. La querelle était lancée, via revues et journaux, comme la « Revue française », « Géographie », « le Cochinchinois », quotidien de Saïgon, bulletin de la SEIS, etc., chacun échangeant argument contre argument, pendant presque un an. Mais Mougeot s’étonnera à juste titre, pourquoi depuis le voyage de  Doudart de Lagrée de 1866 aucun explorateur n’avait remonté cette passe ! Il fut peiné  d’être pris pour un imposteur.


Les 3 tentatives de l’enseigne Guissez avec l’Argus de 1890, 1891 et 1892 pour essayer de franchir les rapides de Khône.


Toutefois, le docteur Mougeot ne renoncera pas, comme nous le verrons. Il a reçu néanmoins des félicitations du lieutenant-gouverneur de Cochinchine et de Le Myre de Viliers un ancien gouverneur etancien résident général à Madagascar devenu député.

 

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Il aura même un soutien indirect de Pavie,


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qui après avoir été nommé ministre de France à Bangkok le 20 décembre 1889, est de nouveau au Laos et entreprend la descente du Mékong de Luang Prabang en mai 1890 pour arriver à Saïgon le 28 août 1890 et d’être reçu avec beaucoup d’égard par le gouverneur général Piquet. Il peut lui raconter son périple : ses émotions au passage du rapide du Keng Luong avec trois embarcations qui se retournent, comment il a évité les Kemarat en prenant la piste ; mais surtout pour notre histoire, comment il a passé les chutes de Khône par la passe de gauche (la passe Pelletier-Mougeot ?)  avec ses pirogues et trois barques de 25 m qui appartenaient à des Chinois, confirmant par la même qu’une chaloupe à vapeur pourrait passer, après des travaux d’élagage et de déblaiement des roches.

 

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La voix de Pavie alliée aux demandes incessantes du Dr Mougeot ont sûrement joué, de guerre lasse, leur rôle dans la décision du gouverneur général Piquet de décider enfin l’envoi en reconnaissance d’une petit canonnière l’Argus, avec pour mission d’étudier la possibilité de franchissement de la passe Pelletier-Mougeot  par un bateau à moteur. Il crée même une Commission chargée de proposer les mesures à prendre à partir des comptes rendus effectués. Mais nous allons constater trois tentatives et trois échecs sur trois ans.

  • La 1ère tentative en octobre 1890.

L’Argus, sous le commandement de l’enseigne de vaisseau Guissez, quitte Saïgon le 28 septembre 1890 ; Le Cantonnais suit le 2 octobre, avec  à son bord le gouverneur général, rejoint après Phnom Penh,  par le résident supérieur. Mais la saison des pluies touche à sa fin, et le Cantonnais, avec un tirant d’eau de 1m 80, passe difficilement Sambor et doit très vite rebrousser chemin. Il débarque au retour à Sambor, Pavie et le Dr Mougeot qui veulent remonter en pirogue jusqu’aux chutes de Khône, pendant que l’Argus poursuit sa mission. 

Au-dessus des Préapatang, Pavie croise des pirogues laotiennes, qui lui remettent une lettre de Guissez. A partit de Stung Treng, Pavie reçoit des marques de déférence du gouverneur siamois et du deuxième mandarin de Bassac qui va l’accompagner jusqu’à Khône.

 

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Par deux collaborateurs de Pavie (l’un Massie venant de l’Argus, l’autre, de Coulgeans,

 

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basé à Stun Treng),  Pavie et le Dr Mougeot sont heureux d’apprendre que l’Argus est au milieu de la passe.

Le 14 octobre, ils débarquent sur la côte de la baie Marguerite, traversent l’île à pied pour aller saluer au village de Khône le premier mandarin siamois et le roi de Bassac et vont pouvoir les rassurer en précisant que la canonnière Argus appartient à la mission « Pavie ».

 

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Le 15 au matin, après 2 heures de pirogue, ils rejoignent l’Argus, échouée sur un banc de sable.

Il n’avait remonté que le quart  des 6/7 km de la passe. 

Il fut décidé que Guissez et L’Argus resteraient sur place pendant les 8 mois de la saison sèche ; Guissez pourrait ainsi nettoyer la passe, déboiser, dérocher, hydrographier.

Pavie, Mougeot et Massie seront de retour à Saïgon le 3 octobre. Le Dr Mougeot revenait avec son optimiste habituel et écrivait : « Monsieur Guissez a une confiance absolue dans le résultat final ; il considère le passage comme certain. »

  • Mais la deuxième tentative sera encore un échec le 23 septembre 1891.

Et pourtant Pavie raconte que pendant la saison sèche « Guissez fit une étude complète de la passe aux basses eaux … Avec les moyens fournis par le gouverneur général, il avait achevé le débroussaillement des berges, dont les arbres, se rejoignant en voute, obstruaient le chemin sur presque tout son parcours. Un artificier, mis à sa disposition par le service de l’artillerie de Saïgon, avait nivelé, sous sa direction, le fonds de rochers au passage, travail qui avait nécessité 350 coups de fulmicoton. Enfin, il avait terminé l’étude hydrographique du fleuve jusqu’à Bassac ». (Dans « Géographies et voyages », Tome II, p. 190, cité en note par Lacroze).


Tout cela pour apprendre que le bateau avait été immobilisé après seulement  ……….. 400 mètres !


On peut deviner la déception, et ce d’autant plus, que la Commission de Sadam remettait le 7 septembre 1891 un rapport défavorable aux thèses du Dr Mougeot pour retenir les conclusions de Dondart de Lagrée de 1866, qui disaient déjà que la passe ne pouvait pas être praticable pour des bateaux à vapeur de faible tonnage, et cela malgré les travaux de Guissez.

  • Toutefois une troisième tentative fut tentée en août 1892 et échoua également.

« Le Progrès de Saïgon, dans son numéro du 13 août 1892, publiait le texte d’un télégramme que le  lieutenant de vaisseau Guissez avait  adressé le 11 août de Sambor au lieutenant-gouverneur de Cochinchine : « Avons pas pu doubler un des rapides les moins violents du chenal, quoique machine à toute vitesse. » Le nouveau gouverneur général  en tira la conclusion que « cet échec montrait qu’il fallait se résoudre à l’installation  dans l’île de Khône du petit chemin de fer pour les transbordements, préconisés par monsieur Gauthier dans son rapport de 1888. »

Mais le docteur Mougeot ne renonça pas.

  • La nouvelle aventure du docteur Mougeot avec la Marthe en 1893.

La troisième tentative et  le nouvel échec n’avaient pas éteint l’énergie et la conviction du Dr Mougeot. Il s’exprima largement (notamment dans un bulletin de la SEIS) pour critiquer la mission Guissez, la Commission de Sadam, le correspondant du Temps … pour finalement annoncer qu’il entreprendrait « lui-même la remontée de la passe sur un bateau à vapeur. »

Mais encore fallait-il trouver un bateau à vapeur. Ce fut là une aventure épique.

Il commença sa quête en essuyant 3 refus : refus du lieutenant-gouverneur pour la location d’une chaloupe ; refus du Commandant de la Marine, et refus des « Messageries »  de lui vendre « La Mouette », la meilleure chaloupe de la Compagnie.

Le Dr Mougeot poursuivit alors sa recherche en Métropole. Il essuya des refus de tous les constructeurs contactés pendant 5 mois jusqu’au mois de mai 1893, avant de se rendre compte qu’ils avaient reçu des « ordres » qui émanaient d’instructions de Saïgon. Il était alors trop tard pour obtenir un bateau pour août. Mais le Dr Mougeot était plein de ressources et  faisait affaire avec l’arsenal de  … Hong-Kong. Il reçut sa chaloupe (14,10m de long, 2,10 de large, avec 0,60 de tirant d’eau, avec 2 moteurs de six CV) le 19 septembre à Saïgon. Il lui donna le prénom de sa femme « Marthe ». Les  essais furent concluants ; encore fallait-il trouver un équipage.

Il trouva  assez facilement le mécanicien, les chauffeurs et les matelots, mais le Dr devait veiller à ce que le timonier ne soit pas envoyé par un « adversaire ». Malheureusement, malgré toute sa perspicacité, il ne put que constater qu’il avait été trompé.

La Marthe quitte Saïgon le 28 septembre avec le Dr, et son frère et très vite ils constatèrent les signes de mauvaise volonté du timonier, des fausses manœuvres, dont une qui aurait déjà pu être fatale dans les rapides du Préapatang et qui ne fut évitée que par la présence d’esprit du frère Mougeot. Entre Stung Treng et Khône, les incidents se multiplièrent, comme celles d’amarres qui lâchent curieusement. La Marthe arrive enfin au pied des chutes de Khône; elle franchit facilement les premiers seuils ; s’amarre pour la nuit et le lendemain, alors que la remontée s’effectuait régulièrement, le timonier, lors d’un seuil avec grand courant,  donna un brusque coup de barre inexplicable, qui heurta un gros arbre ; le moteur de bâbord s’essouffla et s’arrêta ; le second moteur n’était pas assez puissant pour remonter le courant. Il fallut renoncer et redescendre. A Khône-sud, le timonier, deux matelots et un chauffeur désertèrent. Il ne restait plus qu’à ramener la Marthe à Saïgon avec une seule hélice.

 


C’était certes un échec, mais que le Dr Mougeot tenta encore de présenter, dans la presse, son expédition  comme un succès.


Il y confirmait la praticabilité de la passe Pelletier-Mougeot, et il accusait la malhonnêteté de la Commission de Sedam, et la malveillance de la Compagnie des Messageries Fluviales.


Il ne devait avoir tort suggère Lacroze, en s’appuyant sur un courrier du 1er mars 1893 envoyé par Rueff, l’administrateur-délégué des Messageries au sous-secrétaire d’Etat aux colonies, relatant des discussions en cours avec le gouverneur général Lanessan,


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concernant la signature d’une nouvelle concession d’un service de navigation commerciale sur le Haut Mékong.


Le docteur Mougeot sombrera dans l’oubli, pendant que « de nouveaux acteurs, de nouveaux pionniers du Mékong vont en effet faire entendre leur voix et imposer de plus en plus les décisions des bureaux parisiens ». (p. 74) (Les ministères des Affaires étrangères, de la Marine et des Colonies, les milieux « coloniaux », la puissante Compagnie des Messageries Fluviales de Cochinchine aussi présente à Paris qu’à Saïgon.)


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Après le traité de Bangkok du 3 octobre 1893* avec les Siamois, une nouvelle période politique et commerciale allait commencer sur le Mékong.

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Notre article 135 intitulé La politique étrangère du roi Chulalongkorn.


Extrait : 

« Les incursions des Hôs au Tonkin et au nord-Laos en 1885, allaient déclencher un processus. Une expédition militaire thaïe les repousse victorieusement. Pavie, nommé en novembre 1885 vice-consul de Luang Prabang, y voit arriver le général thaï en vainqueur le 10 février 1887. Mais le 7 juin, alors que les troupes thaïes se retiraient, 600 Pavillons noirs attaquaient Luang Prabang.

 

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Pavie avec ses Cambodgiens arrivent à sauver le vieux roi Ong Kham et se réfugient à Packlay le 15 juin 1887.


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Rama V en conclut que le vieux Roi ne pouvant se défendre passait sous son  administration directe et envoie une 2ème expédition pour installer son fils. La France, prévenue, envoie une expédition depuis le Tonkin et propose aux Thaïs, l’envoi réciproque d’un commissaire avec deux topographes.

Pavie est nommé par les deux gouvernements en octobre 1887 avec trois agents thaïs,  pour établir une carte de la région et le tracé des frontières. Mais Pavie, en six mois, va en fait, pacifier un territoire de 87 000 km2, « explorer » la rivière noire et collecter chroniques et  annales.

Les conflits sont alors multiples entre la France et les Thaïs  concernant « les  frontières », comme celles de Tran Ninh et de Kammon et la rive gauche du Mékong, Chacun bien sûr usant d’« arguments » contradictoires et assurant sa « présence » dans les terrains respectifs « occupés », ainsi les Thaïs à Luang Prabang par exemple. Pavie n’ayant pas les troupes suffisantes pour réagir, propose un statu quo au prince Dévawongse avant de repartir en France pour cinq mois (juin 1889- retour Bangkok  30 octobre1889) et d’établir avec son ministre des affaires étrangères et le Sous- Secrétaire d’Etat des Colonies un plan d’action qui ne laissait aucun doute sur la détermination coloniale de la France.

Dès le 20 décembre 1889, Pavie reçoit l’accord  du Roi et du Prince Dévawongse pour une 2ème mission sur la suite des délimitations des frontières. Aucun n’est dupe et va chercher à consolider ses positions. Ainsi par exemple,  « Pavie forma sur la rive droite du Mékong des détachements qui seraient prêts », « Du côté thaï, l’occupation des postes militaires se multiplia du nord au sud, entre le Mékong et la Cordillère d’Annam […]

 

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construisant des postes et des fortins » (Duke, op. cité. )***

Les conflits sévères vont de nouveau éclater dès 1891 : le conflit de Bang Bien (mai 1891), l’affaire Douthène (avril 1892), des conflits mineurs, des « échauffourées » le long du Mékong  et des échanges épistolaires « agressifs ».

Le 29 février 1893, le Parlement français exprime de façon nette sa revendication sur la rive gauche du Mékong. Une lettre du ministre des affaires étrangères du 4 mars 1893 peut être lue comme un ultimatum  par les Thaïs. Le Prince Devawongse ne peut plus que  proposer le 14 mars un modus vivendi  en trois articles. Pavie répond négativement le 17 mars 1893.

La France est prête pour l’action.

Le gouvernement français, le Gouverneur de l’Indochine, la presse de Saïgon, Pavie et même l’évêque de Bangkok pensent déjà au Protectorat futur sur le  Siam. Le Prince va encore chercher une entente, envoyer des  « protestations », mais il se sait lâcher par la Grande Bretagne. C'est un vrai traumatisme pour la Cour thaïe.

Le 29 juin 1893 les troupes françaises occupent l’île de Samit et la France  exige le règlement de tous les différends. Trois colonnes partent de Saïgon… le chef Gros meurt lors d’un accrochage…

Les Siamois font le blocus du Chao Praya la France envoie le 13 juillet 1893 l’aviso l’Inconstant, le J. B. Say et le Comète qui forcent le blocus (« l’incident » de PAKNAM, selon l’Ambassade de France à Bangkok)… le J. B. Say est coulé…

Le 20 juillet Pavie remet un ultimatum en 6 articles, avec réponse imposée dans les quatre jours et menace de son départ sur le navire « Forfait », en cas de refus. La réponse du Prince est jugée insuffisante. Pavie monte sur le « Forfait ».

Le roi Rama V accepte alors sans réserve les conditions de l’ultimatum le 29 juillet 1893.

Un Traité de 10 articles et une convention sont signés le 3 octobre 1893. L’Article 1 était le plus important : « Le Gouvernement siamois renonce à toute prétention sur l’ensemble des territoires de la rive gauche du Mékong et sur les îles du fleuve ». L’Article  2  portait sur « L’évacuation des postes siamois établis sur la rive gauche du Mékong… ».

 

 

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