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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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Merci d’être venu consulter ce blog. Si vous avez besoin de renseignements ou des informations à nous communiquer vous pouvez nous joindre sur alainbenardenthailande@gmail.com

13 novembre 2014 4 13 /11 /novembre /2014 04:02

Titre-article.jpgL’expédition Doudart de Lagrée/Francis Garnier, in  « Les grands pionniers du Mékong. Une cinquantaine d’années d’aventures. (1884-1935) », d’après Luc Lacroze*.


Mais auparavant, il faut savoir que le Mékong**  est le quatrième fleuve d’Asie (après le Yangzi Jiang, le Gange-Brahmapoutre et l’Ienisseï).  Il est d’une longueur variable de 4350 à 4909 km et naît dans le Qinghai sur les hauteurs de l’Himalaya et irrigue la Chine (la province du Yunnan) (près de la moitié du fleuve), borde le Laos à la frontière de la Birmanie, puis de la Thaïlande avant de couler au Laos et de revenir à sa frontière, puis traverse le Cambodge où naissent les premiers bras de son delta, qui se prolonge dans le sud du Vietnam  où on l'appelle Cuu Long (neuf dragons),

 

Mekong-bonne-ncarte.jpg 

 

car le fleuve se divise en neuf bras dans le delta, avant de se jeter dans la mer de Chine méridionale.


Delta-du-mekong.jpg

 

C’est un fleuve sacré***, mais aussi un fleuve vital pour tous ces pays et surtout pour plus de 90 millions de personnes qui vivent sur ses rives et dépendent de lui pour leur survie ; c’est selon : la production hydroélectrique, l’irrigation, la pêche, la pisciculture, la fourniture d’eau pour l’industrie et les habitants, et le transport dans certaines de ses parties. Il faut aussi se rappeler par exemple que  toutes les grandes villes du Laos sont sur le fleuve, ainsi que la plus grande ville du Viêt Nam, Hô-Chi-Minh-Ville ; que le Cambodge est complètement dépendant du fleuve pour nourrir ses habitants et que plus de 18 millions vivent dans son delta au sud-Vietnam. (D’après wikipédia)


Un fleuve qui a bien sûr une histoire et qu’il a fallu découvrir. (Cf. note****)


Autant dire qu’il peut inspirer de nombreuses pages, mais nous allons nous intéresser qu’à  la période coloniale de la France en Asie du Sud-Est, qui commence avec la prise de Saïgon en 1861, et va se poursuivre avec la fondation de la Cochinchine française en 1862, le protectorat français en 1863 sur le Cambodge, en 1884 sur le Tonkin et l’Annam, qui deviendra en 1887 « l’Union indochinoise », sans oublier la lutte, que nous avons traité, entre les Français et les Siamois de 1887 à 1893 qui aboutira au traité de Bangkok de 1893, qui entre autre mettait le Laos sous protectorat français et faisait du Mékong, la frontière « officielle » entre la France et le Siam sur presque 1500 km.


Carte gémérale de l'Indochine

      (Carte établie par Francis Garnier)

 

Un fleuve que dès 1866, les autorités françaises envisagent comme une voie commerciale pour les bateaux à vapeur, surtout pour s’ouvrir au marché chinois. Mais nous verrons que durant 50 ans de nombreuses expéditions seront entreprises,  menées par des acteurs très divers comme des officiers de marine, des pionniers envoyés par des armateurs, des aventuriers à la recherche de profit, des idéalistes… Ce seront des lettres, des télégrammes, des rapports, des conférences, des articles  des récits d’exploits et d’aventures que Luc Lacroze a lu pour nous, pour nous rappeler le courage, la volonté, la ténacité, l’exploit souvent de ces grands pionniers qui ont tant voulu vaincre tous les obstacles du Mékong, les variations chaque année entre les hautes et les basses eaux, les courants, les rochers, les multiples rapides, les chutes d’eau, qui limitaient voire rendaient impossible sa navigabilité.

 

chutes-01.jpg


La première expédition. L’expédition  Doudart de Lagrée/Francis Garnier de 1866.*****

 

 

expedition-depart.jpg 

 

En 1866, l’amiral de la Grandière,

 

amiral.jpg

 

gouverneur de Cochinchine,  dans une lettre du 25 mai, confie au capitaine de frégate  Ernest Doudart de Lagrée,


Ernest-Doudart-de-Lagr-eacute-e-1823-1868

 

secondé par le lieutenant de vaisseau  Francis Garnier,


Stamp Indoch Garnier-300px

 

la mission d’effectuer une reconnaissance du Mékong, encore  largement inconnue, afin d’étudier la possibilité d’établir une relation commerciale depuis la vallée supérieure du Mékong au Cambodge et à la Cochinchine.


Itinéraire

 

(Une carte est nécessaire pour visualiser la série d’obstacles à franchir.)

 

La mission part le 5 juin 1866 et peut aller de Saïgon à Kratié en bateau à vapeur, mais ensuite la reconnaissance du Mékong ne peut s’effectuer qu’en pirogue, pour affronter trois difficultés majeures : les rapides de Sambor (une dizaine de km franchi en la journée du 14 juillet) en amont de Kratié,


rapides.jpg

 

les Prépatang (une douzaine de km  qui demandera 4 jours), et les chutes de Khône, qui seront d’une autre difficulté : une ligne  de cataractes de plusieurs tronçons,

 

cataractes.jpg

 

des îles, des chutes, des forts courants sur 12 à 13 km.


rapides-2.jpg

 

La mission passe une semaine pour étudier et trouver un point de rivière où un bateau de moyenne grandeur, aux grandes eaux puissent passer la cataracte ; ou dans le cas contraire, établir un canal latéral à frais modéré. 


Pour Doudart de Lagrée, la conclusion est claire : un bateau à vapeur ne peut pas passer,

 

rapides-3.jpg

et un canal est possible mais coûterait trop cher. Francis Garnier écrit de son côté : «  Aux cataractes de Khône, s’arrête forcément, à moins de travaux gigantesques, toute navigation continue sur le Mékong. »  


Et ce n’est pas fini, car Doudart de Lagrée a  appris que fort loin en amont existe une vingtaine de rapides étalés sur une centaine de km entre Pak Moun et Kemarat (connu sous le nom les chutes de Kemarat).

 

Kemmarat.jpg

(D'après une carte siamoise de 1905)

 

Il confie la mission à son lieutenant de vaisseau Delaporte d’en effectuer la reconnaissance avec 8 piroguiers laotiens, et lui donne rendez-vous en amont de Kemarat, qu’il va rejoindre avec le gros des troupes, avec les bagages à dos d’éléphants.


Delaporte va remonter les rapides  dits de Kemarat en 15 jours (12-27 janvier 1867) et  identifier une vingtaine de rapides, avec  des difficultés majeures : Keng Yapeut, Keng Kaac, Keng Kalakaï, Keng Kalakak  et Keng Kamieu ( encore y-a-t-il au-delà du village de Kemarat, les rapides de Keng Noyang et de  Keng Sa). Ses conclusions seront pessimistes quant aux possibilités de navigation à vapeur dans les Kemarat.


L’expédition poursuivra la remontée du fleuve pour constater que d’autres rapides très dangereux n’étaient accessibles qu’en pirogue, comme  ceux de Kiang Tian, Keng Luong, entre Vientiane et Luang Prabang, et ensuite après Xieng Khong, le terrible Tang Ho  (Tang, rapide en lao), insurmontable en cette saison, qu’ils atteignent le 18 juin 1867.

 

Ils poursuivront par voie de terre pour retrouver le Mékong le 29 septembre 1867 à Xieng Houng  (Jing Hong), pour de nouveau devoir repartir sur les pistes et s’éloigner du fleuve, et atteindre une région en révolte.


La mission d’exploration du Mékong se poursuivra jusqu’à la petite ville de Semao en Chine,Doudart de Lagrée décidera dans une lettre du 30 octobre 1967 adressée à l’amiral-gouverneur, de renoncer à suivre le Mékong, du fait de la guerre sévissant dans cette région et estimant que leurs études ne pourraient que bénéficier aux Anglais, contrôlant désormais la Birmanie. Voilà presque 15 mois que la mission était partie de Saïgon.


Doudart de Lagrée opérera son retour en reconnaissant  le haut Song Koi, pour rejoindre Yunnan Fou et  se diriger vers le Yang Tsé Kiang, avec l’idée de trouver une autre voie commerciale.


Le Fleuve rouge devenait-il une autre voie possible ?


Doudart de Lagrée/Francis Garnier poursuivaient leur aventure, et profitaient de leur retour,  pour tenter de découvrir si le Fleuve rouge n’était pas finalement la voie recherchée pour commercer avec la Chine. L’expédition quitte donc Semao (Simao) et par Puerl (Pu’er) arrive le 18 novembre 1867 à Yuen Kiang. Ils embarquent le 26 novembre sur le fleuve rouge pour renoncer 3 heures plus tard au premier rapide infranchissable.  

(On peut noter qu’on est vraiment dans les premières découvertes pour renoncer ainsi 3 heures plus tard.)


Francis Garnier, seul avec ses piroguiers, tentera de poursuivre, pour finalement renoncer, le 27 novembre, après une seule journée de navigation. Mais il eut la bonne nouvelle d’apprendre que plus loin, le fleuve était navigable de Man Hao (Man Ban) (situé à env. 60 milles en amont de Loa Kaï, poste frontière entre le Tonkin et le Yunnan) à la mer.


Pour Doudart de Lagrée informé par Francis Garnier, c’était une victoire qu’il signalera dans un rapport le 6 janvier 1868 à l’amiral-gouverneur, envoyé de Yunnan Fou (Kunming).


(Lacroze ne dit pas comment ils avaient rejoint Kunming situé à près de 500 km de Man Ba. De même Lacroze ne dit pas dans quelles circonstances Doudart de Lagrée décédera le 12 mars 1868. )


Francis Garnier va  ramener le corps de Doudart de Lagrée avec la mission, en descendant le Yang Tsé Kiang  jusqu’à Shanghaï, pour rallier Saïgon en juin 1868.

 

Monu-ent-de-lagree.jpg

L’expédition avait parcouru 8 800 km, et  était partie de Saïgon depuis 2 ans.

                                      _____________________

 

Francis Garnier rejoint aussitôt la France où il est affecté au Dépôt des cartes et plans de la Marine.  Il y achève la rédaction de son rapport de mission.****** Dès lors, Francis Garnier n’eut  de cesse de demander la formation d’une autre expédition qui aurait eu pour but de démontrer la navigabilité du fleuve rouge de Man Hao à la mer. Mais la guerre contre la Prusse, l’occupation de Paris, laisseront sans suite ses démarches.


Mais Francis Garnier n’a pas renoncé. « Il sollicite et obtient un congé sans solde pendant lequel il s'installe à Shanghai avec son épouse. Il continue ses travaux de reconnaissance du cours supérieur du Mékong. Il passe plusieurs mois à explorer, seul, le Yunnan et le Tibet, lorsqu'il est rappelé par le contre -amiral Dupré  … » (wikipédia)


Le Mékong fut oublié pendant une quinzaine d’années, et il faudra attendre 1884-1885, pour voir de nouveaux pionniers  dans les rapides du Mékong de Sambor et de Préapatang.

 

Mais cela est une autre histoire. (Cf. Notre prochain article)

 

Nous avons extrait de cet ouvrage :


fin.jpg   

 

les illustrations de cet article, qui sont toutes du crayon de Doudard de Lagrée.

 

Il a été complété par la publication d'un atlas complété de nouvelles illustrations :

 

Titre-Atlas.jpg

 

nous vous en donnons la reproduction à la fin de cet article, elles sont un plaisir pour les yeux même si la numérisation n'en est pas toujours parfaite *******


et un autre volume purement technique comporte le résultat de toutes les observations purement scientifiques, géodésiques, géologiques, minérales, ethnologiques etc, n'oublions pas que Garnier et Dudart sont des polytechniciens.

cosinus1.jpg

  ________________________________________________________________

 

*« Les grands pionniers français du Mékong. Une cinquantaine d’années d’aventures. (1884-1935) », L’Harmattan, 1996.


titre

 

** Le fleuve est à l’origine appelé Mae Nam Khong par l’ethnie Taï, répartie dans tout le bassin ; pour raccourcir, ils disent Mae Khong, signifiant « Mère de tous les fleuves » ou « Fleuve Kong » […] En thaï « kong » (โขง) est une espèce de crocodile ; certains pensent que ce mot a évolué à partir de « kod » (คค) ou « kong » (โค้ง), étant tous les deux des adjectifs pour décrire les méandres et courbes d’un fleuve ou d’une route.(wikipédia)


 ***Un fleuve sacré.


Comme tous les fleuves d’Asie, le Mékong est pour les habitants qui longent ses rives, la mère des eaux, la mère de tous les fleuves, un fleuve sacré aux multiples légendes et mythes, où les esprits vivent. Les temples et pagodes qui longent son cours sont là pour s’en protéger ou leur demander leur aide. Que de témoignages par exemple décrivent le  «nâga», une créature en forme de serpent avec une tête de dragon.


nagas.jpg

 

Dominique Bari le présente ainsi :


« Frontière entre le Laos et la Thaïlande, le Vietnam et le Cambodge, le Myanmar (ex-Birmanie) et la Chine, ses eaux ont fixé des civilisations prestigieuses. Mais le «grand fleuve» rassemble et divise.


«Jamais de ma vie entière je ne reverrai des fleuves aussi beaux que ceux-là, aussi grands, aussi sauvages, le Mékong et ses bras qui descendent vers les océans.» Marguerite Duras célèbre ainsi dans son roman l’Amant les eaux mythiques de ce fleuve sacré issu des larmes de Tara, déesse universelle de la compassion. Fleuve épopée, insaisissable aux trop multiples visages et noms. Il est Dza Chu («eau des rochers») lorsqu’il surgit d’un glacier des monts Tangulla Shan au Tibet oriental. Dans les gorges vertigineuses du Yunnan, où seuls des ponts suspendus offrent un passage aux hommes et aux animaux, il devient Lancang Jiang, «le fleuve tumultueux», jusqu’à son arrivée dans les collines du Triangle d’or. Assagi, croit-on, les Laotiens le nomment Mae Nam Khong, la «mère des rivières», et les Cambodgiens Tonle Thom («grandes eaux»), prélude au bout de sa course au Song Cuu Long («rivière aux neuf dragons») des Vietnamiens. Ses neuf bras nourriciers gorgés d’alluvions tropicales sources de l’immensité de son delta y tracent une multitude de canaux, de chemins d’eau et de terre, de rizières…

Mémoire dun passé fabuleux et mouvementé, de siècles douloureux

Bienfaisant ou hostile, nourricier

 

Poisson-copie-1.jpg

 

ou dévastateur, le Mékong rassemble et divise. 
Il est frontière entre le Laos et la Thaïlande, le Vietnam et le Cambodge, la République de l’Union du Myanmar (ex-Birmanie) et la Chine. Mais un fleuve construit ses lois : il reste naturellement une voie qui sépare et que les peuples ont envie de franchir. Il se transforme alors en enjeu de possession, prétexte de guerre, ligne rouge de conflits. Vecteur de transmission des religions, des philosophies, des langues et d’échanges économiques sans précédent, il est lieu de friction, de confrontation. Aucun fleuve n’a connu sur ses rives autant de richesses du génie humain, d’empires puissants et de carnages : du Triangle d’or au Triangle d’émeraude, ses riverains se côtoient mais ne se méfient pas moins les uns des autres tant les siècles ont pu être douloureux. Le Mékong est la mémoire de la centaine d’ethnies dont il arrose les terres et dont il a construit l’histoire. Sans lui, cette Asie du Sud-Est n’aurait jamais connu ce passé aussi mouvementé et aussi fabuleux. Des capitales gigantesques n’auraient jamais vu le jour : Angkor, Luang Prabang, Phnom Penh, Vientiane, Saigon sont nées du «grand fleuve», ont prospéré grâce à lui, ont disparu parfois par sa faute. Ses eaux ont fixé des civilisations prestigieuses : celle de l’empire Khmer, celle de l’empire Siam, celle du Champa… Mais les puissants empires se sont dévorés les uns les autres sur plusieurs siècles, ne nous laissant que ruines de leurs merveilles architecturales retournées à la jungle et classées au patrimoine de l’humanité. »


- See more at: http://www.humanite.fr/le-mekong-les-neuf-bras-nourriciers-du-fleuve-epopee-549367#sthash.gEspXued.dpuf


**** La découverte du Mékong, par wikipédia :


Le premier européen à voir le Mékong fut le Portugais Antonio de Faria en 1540 ; une carte européenne datant de 1563 montre le fleuve, bien qu’à cette époque on le connaissait très peu au-delà du delta. L’intérêt des Européens sur le fleuve est sporadique : les Espagnols et les Portugais firent quelques expéditions d’exploration et y envoyèrent des missionnaires, tandis que le Hollandais Gerrit van Wuysthoff mena une expédition sur le fleuve jusqu’à Vientiane en 1641-1642. 

 

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Les Français prirent le contrôle de la région dès le milieu du XIXe siècle. Ils prirent Saïgon en 1861 et firent du Cambodge un protectorat deux ans plus tard.


Les premières explorations systématiques sont celles de l’Expédition française du Mékong, menée par Ernest Doudart de Lagrée et Francis Garnier, qui montèrent le fleuve depuis son embouchure jusqu’au Yunnan entre 1866 et 1868. Leur conclusion principale était que le Mékong avait trop de rapides et de sauts pour être navigable. La source du fleuve fut trouvée par le Russe Piotr Kozlov en 1900.


Piotr.jpg

Dès 1893, les Français étendent leur contrôle du fleuve jusqu’au Laos. »


 

***** Ce fut aussi une expédition à vocation scientifique, pluridisciplinaire.


expédition-copie-1

 

« La Commission d'exploration que devait présider M. de Lagrée, fut définitivement constituée le 1er juin 1866. Outre cet officier supérieur, elle se composait de :

 

MM. Garnier (Francis), lieutenant de vaisseau, inspecteur des affaires Indigènes,

 

Garnier-portrait.jpg

membre du Comité agricole et industriel de Cochinchine ; Delaporte (Louis), enseigne de vaisseau ;

 

delaporte.jpg

Joubert (Eugène), médecin auxiliaire de 2e classe, géologue ; Thorel (Clovis), médecin auxiliaire de 3e classe, botaniste, membre du Comité agricole et industriel de Cochinchine ; De Carné (Louis), attaché au ministère des Affaires étrangères.

Le reste du personnel de l'Expédition se composait de deux interprètes, le Français Séguin, pour les langues siamoise et annamite, et le Cambodgien Alexis Om, pour les langues cambodgienne et annamite ; du sergent d'infanterie de marine  Charbonnier, secrétaire du chef de l'Expédition ; d'un soldat d'infanterie de marine, de deux matelots français, de deux matelots tagals, d'un sergent et de six miliciens annamites, composant l'escorte. Leur armement consistait, pour les deux hommes appartenant à l'infanterie de marine, en une carabine munie de son sabre-baïonnette; pour tous les autres, en un mousqueton d'artillerie muni également du sabre baïonnette. On emportait en outre une carabine à balles explosives et des révolvers en nombre suffisant pour en armer tout le monde [...] »

(Garnier, Fr., Voyage d’exploration de l’Indo-Chine [...], op. cit., pp. 13-14)

 

En sus du volume racontant l'expédition, de l'atlas et du volume concernant les seuls observations scientifiques, Garnier a égalelement publié, pour le plaisir des yeux, un volume qualifié d'« album pittoresque » un recueil de plusieurs dizaines d'aquarelles signées le plus souvenent de Delaporte, nous en reproduisons quelques unes :


La population : 

 

Dessions-Doudard-personnages-bons.jpg

 

Ses distractions :

Dessis-Doudart-jeux.jpg

 

Des villages comme nous en voyons encore :

 

Dessis-Doudart-maisons.jpg

 

Les paysages de notre Isan :

 

Dessins-Doudart-paysages.jpg

 

Ses fleurs :

 

doudart fleurs

 

Ses vieux monuments :

 

Dessions-Doudard-monuments.jpg

-----------

 

Biographie de Ernest Marie Louis de Gonzague Doudart de Lagrée (wikipédia) : 

 

Doudart-02.jpg

Né le 31 mars 1823 à Saint-Vincent-de-Mercuze (Isère) et mort le 12 mars 1868 à Tong-Tchouen, dans le Yunnan. 

Élève de l'École polytechnique en 1842, aspirant de 1re classe en 1845, lieutenant de vaisseau en 1854, il fait la guerre de Crimée et est décoré de la Légion d'honneur à cette occasion. En 1862, il part pour la Cochinchine, et conclut le traité qui attribue à la France un protectorat sur le Cambodge le 5 juillet 1863 à Saïgon.

Doudart de Lagrée revient en France en 1864, avant de repartir avec le grade de capitaine de frégate en 1866 pour une expédition scientifique sur le Mékong, avec, pour second le lieutenant, Francis Garnier ; l'expédition comprend Clovis Thorel, chargé de la partie botanique, le lieutenant Louis Delaporte, Louis de Carné, Lucien Joubert et le photographe Emile Gsell. Elle remonte le fleuve, traversant des forêts impénétrables

 

foret.jpg

et explorant, notamment, le site d'Angkor en 1866, puis elle remonte vers l'actuel Laos et le Tonkin, mais, le capitaine Doudart de Lagrée meurt de maladie en 1868, dans les hautes montagnes du Yunnan, avant la fin de l'expédition qui s'achève sous le commandement de son second en juin 1868 à Shanghai.

Ernest Doudart de Lagrée était également entomologiste. Sa collection d'insectes exotiques a été léguée au Muséum d'histoire naturelle de Paris.

tombeau

****** Atlas du voyage d'exploration en Indo-Chine : effectué pendant les années 1866, 1867 et 1868 par une Commission française / présidée par M. le capitaine de frégate Doudart de Lagrée ; et publiée sous la dir. de Francis Garnier. Première partie. Cartes et plans dressés / par Doudart de Lagrée, Francis Garnier, Delaporte. http://jubilotheque.upmc.fr/fonds geolreg/GC_000005_002/document.pdf?name=GC_000005_002_1.pdf

 

D’autres récits :


Louis de CARNÉ - Le Mékong

 

Louis-de-Carne.jpg


Seul civil de l'expédition du Mékong, Louis de Carné (1844-1871) livre au public cette version non officielle de l'exploration, avant de succomber, à vingt-sept ans, aux fièvres contractées en Chine. Son récit témoigne de ces grands périls que les explorateurs ont rencontrés en traversant dans la misère, sous des pluies torrentielles, la jungle du Laos birman. Publié en feuilleton dans la Revue des deux mondes en 1869. Collection Heureux qui comme... Magellan & Cie 2004.


Isabelle MASSIEU -  Le Laos

 

Isabelle-Massieu-e1395605275543.jpg


Première Européenne venue seule en Indochine en 1897, Isabelle Massieu (1844-1932) s'est prise de passion pour les voyages aux alentours de la cinquantaine et parcourt l'Asie en tous sens. En pirogue ou à cheval, l'infatigable aventurière chemine à travers la jungle, de Luang Prabang à Vientiane, et se laisse séduire par les légendes et les mœurs laotiennes, dont elle admire l'authentique liberté. Récit publié dans la Revue des deux mondes en 1900. Collection Heureux qui comme... Magellan & Cie 2004.


Auguste PAVIE - Passage du Mékong au Tonkin (1887-1888)

 

Auguste-Pavie-1847-1925.jpg
 

La passion du voyage et de la découverte, voilà ce qui poussa Auguste Pavie (1847-1925) de Dinan vers l'exploration du Cambodge, du Laos et du Vietnam, contrées quasiment inconnues des Européens de son époque. Transboréal 2006.

 

*******

 

Carte itinéraire n° 1, dessin de Francis Garnier :

 

Cartes-itineraire-01.jpg

 

Plan des cataractes de Khon, dessin de Doudart de Lagrée :

 

Vue-des-rapides-de-Khon.jpg

 

Carte itinéraire n° 2, dessin de Francis Garnier :

 

Cartes-itineraire-02-copie-1.jpg

 

Carte itinéraire n° 3, dessin de Francis Garnier :

Cartes-03.jpg

 

Carte itinéraire n° 4, dessin de Louis Delaporte:

Carte 04 

 

Carte itinéraire n° 5, dessin de Francis Garnier :

 

carte-05.jpg

Carte itinéraire n° 6, dessin de Francis Garnier :

Cartes-06.jpg

 

Carte itinéraire n° 7, dessin de Francis Garnier : manque

Carte itinéraire n° 8, dessin de Francis Garnier : 

cartes-08.jpg

 

Carte itinéraire n° 9, dessin de Francis Garnier : 

 

carte-09-bonne.jpg

 

Carte itinéraire n° 10, dessin de Francis Garnier : 

cartes-10.jpg

 

Terminons sur ce dessin du temple penché de Nongkhaï, il est toujours là :

 

 

Temple-penche.jpg

 

Il aurait été dommage de l'oublier !

 

enfantsmekong.jpg

 


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21 septembre 2014 7 21 /09 /septembre /2014 03:02

 titre2ème partie. De Rama VII (1925-1935) à Abhisit (2010)

Rappel.

Nous avions dans notre 1ère partie de notre lecture de l’article de Stéphane Dovert intitulé « « La Thaïlande prête pour le monde » ou de l’usage intensif des étrangers dans un processus de construction nationale»*, présenté son hypothèse qui voulait démontrer que «  la réussite du royaume sur le long terme repose largement sur sa remarquable capacité d’assimilation des étrangers sans renoncer à une forte identité nationale », et cela depuis les origines d’Ayutthaya jusqu’à Rama VI (1910-1925).

 RAMA-VI.jpg

 

Nous avions émis de sérieux doutes sur cette prétendue assimilation (Cf. notre 1ére partie). Son hypothèse n’était plus tenable avec la politique « d’exclusion, d’opposition à l’étranger, de repli sur une identité nationale figée » menée par Rama VI (1910-1925), qui n’hésitait pas à traiter les Chinois de « Juifs de l’Extrême-Orient ».

 

Les-Juifs-de-Chine-Kaifeng

Mais Dovert estimait que cette politique était unique dans l’histoire du pays.

Unique ? En tout cas son successeur Rama VII (1925-1935) va poursuivre cette politique de rejet des étrangers et surtout des Chinois avec ce slogan popularisé auparavant par le prince Damrong : « Le Siam aux Siamois ».

 

iam aux siamois

 

Elle prendra une forme plus virulente après le coup d’Etat de 1932, qui aura des conséquences très importantes dans l’histoire du pays, en transformant la monarchie absolue en une monarchie constitutionnelle.

coup d'etat 1932

 

 

Il évoquera deux des figures majeures de ce coup d’Etat, à savoir Pridi

pridi

 

et Phibun qui participera au coup d’Etat militaire du 20 juin 1933 pour devenir ministre de la Défense, revaloriser la place de l’armée dans l’appareil d’Etat, et bien que d’origine chinoise (Le père de Pridi était aussi teochiu) sera « en phase avec la doctrine de « « retour à la pureté originelle » définie vingt ans plus tôt. »


La politique nationaliste mise en place par Phibun sera d’autant plus efficace, qu’il aura pratiquement tous les pouvoirs le 20 décembre 1938. Il avait déjà lancé « les jeunesses militaires » calquées sur celui des « Tigreaux » (ลูกเสือ louk sua littéralement les « enfants tigres ») de Rama VI,

 

Louxsua

 

et dès 1937 proclamé « que l’exemple du développement allemand, japonais, et italien serve de source d’inspiration. » Il définira sa modernité par rapport à l’Occident (vêtement occidental, interdiction des chiques de bétel), tout en fixant « le contenu d’une tradition nationale « purement thaïe » ».


Dovert donnera en exemple pour la minorité malaise : l’établissementde nouvelles règles juridiques, l’interdiction  de porter les vêtements islamiques, l’enseignement en thaï rendu obligatoire.

vetements

 

Mais c’est surtout la communauté chinoise qui sera visée. Elle subira une politique discriminatoire qui réduira sa place dans la vie publique. Dovert donnera comme exemples : les prix des permis de séjour augmentés de 600 % en cinq ans ; des conditions plus contraignantes pour l’accès à la nationalité et à la terre ; la fermeture de la  quasi-totalité des journaux et des écoles chinoises (230 en 1937-38 et plus que 2 en 1944) ; et l’interdiction d’exercer 27 activités (transformation du riz, la pêche, la marine marchande, la boucherie, le commerce de détail, etc).


juifs 2

 

Phibun prônera un nationalisme qui « tente(ra) de donner corps à la notion de « peuple thai » qu’il tenait à voir reposer sur une réalité ethnique (ชนชาติ chonchat thai),

 

chomchat

 

la « race thaie ». En 1939, le Siam deviendra la Thaïlande, le pays des Tai, une race pure,

 

pureté

« symbolisé(e)) par des pratiques culturelles, religieuses et linguistiques (Dovert ne donnera pas d’exemples), qui reléguait les minorités en « non-thaïes » ou « moins thaïes » et qui marginalisait les élites indiennes et chinoises.


Cette idéologie  affichait l’ambition de  se réapproprier les territoires annexés illégalement par les puissances européennes (Laos, Cambodge, Malaisie), mais aussi certaines régions d’Inde, de Chine, de Birmanie, voire du Tonkin et du Tibet (sic). Elle incitera le régime de Phibun à choisir la carte japonaise pendant la deuxième guerre mondiale.

 

japonais

 

Un choix pragmatique, dit Dovert, pour éviter les destructions et récupérer les territoires indochinois. Nous n’allons pas ici reprendre les éléments donnés par Dovert (Cf. pp.235-240) - s’éloignant quelque peu du sujet -  qui explique la politique de collaboration avec les Japonais pour revenir en 1945 à Pridi porté au pouvoir par les alliés.  (Cf. notre article sur la deuxième guerre mondiale**)

 

Le chapitre suivant abordera une autre période de l’histoire thaïlandaise avec « L’alignement américain ou le choix stratégique du recours à l’Occident pour soutenir le développement national. (pp. 240- 248)

 

(Là encore, on peut remarquer que le titre indique un choix effectué par le seul gouvernement thaïlandais.)

 

Dovert commence son chapitre avec une présentation générale de 4 pages expliquant le nouveau contexte international (la guerre froide, l’intervention américaine dans le conflit indochinois, la menace communiste) et la politique thaïlandaise menée avec l’aide américaine, pour soutenir la lutte anticommuniste ; voire comment les intérêts stratégiques et géopolitiques américains ont contribué à assurer le pouvoir politique des militaires thaïlandais et leurs intérêts économiques, ainsi que celui du pays. Il donne l’exemple du Nord-Est en 1969, où « environ un tiers de l’activité de la région aurait directement découlé de la présence de quatre bases de l’armée de l’air américaine. »


 bases

 

Enfin (à la page 244), il revient au sujet pour reconnaître que « « la tutelle » américaine a également infléchi les conditions de l’ouverture du pays aux étrangers. » Mais paradoxalement si les élites sont allés se former aux Etats-Unis et ont bien vu « dans la relation avec l’Occident un atout pour leur pays, ils se sont par contre clairement inscrits dans la tradition de repli en vigueur depuis les années 20, en faisant pareillement profession de foi d’un nationalisme basé sur la notion d’ethnicité. » On vit même le chantre du nationalisme xénophobe Wichit Wathakan redevenir ministre et en 1958 conseiller spécial du maréchal Sarit,

 

Wichit

 

qui avait effectué un coup d’Etat en 1957 pour promouvoir une politique encore plus « anticommuniste ».

 

Dans  ce contexte, « les résidents chinois de Thaïlande étaient facilement soupçonnés d’espionnage ou de subversion », leurs associations à caractère politique interdites, leurs leaders arrêtés. Pire, « les généraux conservateurs ont volontiers assimilé la subversion aux communautés minoritaires », laissant entendre que « tous les « non-Thaïs », Chinois, Vietnamiens ou Malais de Thaïlande étaient marxistes. »

 

Mais - encore un paradoxe - cette répression politique n’a pas empêché la minorité chinoise de renforcer sa position sur le plan économique et social.

 

Dès la fin de la guerre, nous dit Dovert, les élites militaires ont participé aux conseils d’administration des grands groupes chinois, voire pour certains à leur direction exécutive. Il estime qu’entre 1948 et 1957, les militaires étaient dans plus de 41 firmes majeures, avec des participations dans plus de 100 firmes. En 1969 - autre exemple - des membres du gouvernement du général Thanom

 

Generql thqnom

 

étaient dans les conseils d’administration de 347 entreprises, en majorité chinoises. (Leur conception de réserver l’économie au « peuple thaï » ?)

 

Bref, la superposition, nous dit encore Dovert, de la montée en puissance du capitalisme sino-thaï, de l’aide américaine et des investissements industriels) vont profondément transformer en 30 ans la structure productive de la Thaïlande.

 

Mais on a pu observer également que les élites chinoises ont aussi investi, avec les universités américaines, les universités thaïlandaises de prestige comme celles de Chulalongkorn, Thammasat et Mahidol, leur permettant d’avoir accès aux professions libérales et administratives, et pour certains d’accéder même au pouvoir politique surtout après  1992, avec le processus démocratique engagé.

 

Il faudra attendre le chapitre suivant pour apprendre que les « Chinois » représentent 10 à 12 % de la population, et  qu’ils constitueraient la moitié de la population de Bangkok ; qu’ils contrôleraient 81 % des capitaux  sur le marché et que les ¾ des députés  (l’article est de 2010) env. auraient au moins un grand-parent né en Chine (et de citer les anciens premiers ministres de ces dernières années comme Chuan, Thaksin, Samak, Somchaï, Abhisit).

 

(Enfin quand on dit « les Chinois » contrôlent 81 % des capitaux, il faudrait préciser, une vingtaine de familles chinoises contrôlent 81 % des capitaux, et spécifier s’ils sont Teochiu, Hakka, Hainanais, ou  Hokkien/ Thaïs.) 

 

Pour le moins, on peut alors considérer les  « Chinois » de Thaïlande comme une minorité dominante. Mais est-elle intégrée, assimilée ?

 

identité chinoise

 

Dovert répondra au chapitre suivant intitulé : « Une réouverture tous azimuts ou l’extraversion comme élément de solidification de la démocratie. »

(Vous avez dit solidification de la démocratie ?)

 

Dovert, après avoir indiqué la puissance économique des Chinois de Thaïlande (Rappel : 81% des capitaux sur le marché), cite le roi Prajadhipok (1925-1935),

 

Prajahidok

 

qui aurait déjà exprimé en son temps sa crainte de voir l’argent chinois dominer la politique dans le cas de l’introduction de la démocratie. Il cite également Baffie qui avait évalué un poste de député à un peu moins de 500 000 euros à la fin des années 90 (campagne, achat de voix). Mais Dovert estime que le danger de cette mainmise  dépend « en premier lieu du facteur fondamental que représente la qualité de leur assimilation à la dite-société. »

 

La qualité de leur assimilation à la dite-société ?

 

Dovert va répondre à la page suivante (p.251), en posant la difficulté d’appréhender les multiples facteurs qui permettent de mesurer leur degré d’intégration, selon l’influence des parents, leur désir d’assimilation ou de retour au pays, la stratégie individuelle, les choix matrimoniaux, leur affinité communautaire, leurs opportunités économiques et sociales …

(On peut noter que Dovert utilise sans les distinguer « assimilation » et « intégration »)

 

Mais dès la phrase suivante, après avoir donc signalé la complexité, Dovert va clore le débat en proclamant qu’il n’y a pas d’antagonisme entre une identité chinoise et une identité thaïlandaise. Ah bon !

 

Plus loin, il affirmera que « la communauté chinoise de Thaïlande ne manifeste aujourd’hui aucune loyauté à l’égard de la Chine en tant qu’entité politique », qu’un apatride épousera « sans arrière-pensée la citoyenneté du pays d’accueil tout en renonçant ou non à leur identité culturelle chinoise ». (Un Chinois renoncé à son identité culturelle chinoise ???)

Il citera en exemple les 1er ministres Thaksin,

 

Taksin.jpg

 

Samak, Somchai, Abhisit,

 

abhisit vejjajiva caricatures by hadsadin

 

qui bien que d’origine chinoise, sont la preuve de l’intégration, et peuvent se prévaloir des attributs de la culture thaïlandaise que Dovert résume à « être bouddhiste, monarchiste, nationaliste » (sic) (Un peu court, non ?)  Il leur reconnait quand même une différence avec les autres Thaïlandais : celle d’avoir une « ouverture plus grande sur les réseaux asiatiques. »

 

Dovert aurait pu rajouter : « qui s’appuie sur « un système, devenu une tradition, transmise de génération en génération, et qui repose sur « un maillage d’entreprises familiales interconnectées», une culture des réseaux(activités mais aussi solidarité), un système avec un type d’éducation ( relayé avec des écoles privées), une morale (valeurs, croyances communes), un type de comportements individuels et collectifs, un système familial et communautaire (ethnie, langue et esprit commun).


Un réseau de solidarité réciproque où chacun tour à tour va passer du rôle de donneur à celui de bénéficiaire, dans un système pyramidal « associatif » au niveau familial, puis de la communauté locale , provinciale , nationale (en relais avec les chambres de commerce, les banques, les associations nationales) et pour les plus importants, internationale (avec leur propre réseau de communications).


Le réseau de base est d’autant plus efficace qu’il s’inscrit aussi dans une concentration géographique, ethnique, avec donc un système familiale de gouvernance. La famille dans un quartier donné, va faire des prêts, contrôler le comportement, faciliter l’information aux membres du réseau familial (investir dans les activités rentables, réactivité, rapidité), encourager la solidarité, aider les nouveaux venus (de la famille), veiller à la réputation du chef de famille … « Le devoir du fils est d’entretenir, sinon d’accroître l’héritage familial ». L’entreprise évoluera donc, bien sûr au fil des générations avec ses échecs pour certains et les success story pour d’autres familles. »

(Extrait de notre article A67**, inspiré par Florence Delaune, Entreprises familiales chinoises en Malaisie, Presses universitaires du Septentrion, Col. Anthropologie, 1998. )

 

Dovert conclut en disant qu’en offrant un modèle d’intégration (économie, politique, social, titre), malgré les politiques d’exclusion conjoncturelles,  les Chinois se sont assimilés, comme tous les autres éléments allogènes dynamiques, « évitant ainsi les cloisonnements communautaires et les comportements antinationaux. ».

 

                           _________________________

 

« Politiques d’exclusion conjoncturelles », dit-il ?

 

Dovert nous a expliqué pendant de longues pages que Rama VI (1910-1925) avait promu le nationalisme et avait  lancé une campagne d’exclusion contre les Chinois de Thaïlande sur le modèle antisémite européen, en  les traitant « de Juifs de l’Extrême-Orient » ; que Rama VII  avait poursuivi cette politique, qu’après la prise du pouvoir par Phibun en 1933 et surtout après 1938, celui-ci prônera un nationalisme encore plus dur, prenant exemple sur les modèles fascistes, et n’épargnera pas les Chinois, fermera leurs journaux, leurs écoles, leur interdira 27 métiers ; une loi de 1953 sur la nationalité sera encore plus restrictive que celle d’auparavant ; qu’ensuite les généraux conservateurs ont poursuivi leur nationalisme avec la notion d’ethnicité ; qu’en 1958 le chantre du nationalisme xénophobe Wichit Wathakan redevenait ministre et conseiller spécial du maréchal Sarit ;

 

SARIT.jpg

 

que pendant la guerre du Vietnam « les résidents chinois de Thaïlande étaient facilement soupçonnés d’espionnage »

 

espions

 

voire de subversion comme tous les autres « non-thais ».

 

Conjoncture ? Une conjoncture d’un demi-siècle alors, voire plus.

 

Dovert écrit même que depuis la fin de la 2ème guerre mondiale jusqu’à l’instauration du premier gouvernement démocratique des années 1990, la période semble « à priori délicate pour les communautés perçues comme « étrangères » ». Et nous avons vu qu’avant-guerre le nationalisme sévissait aussi contre les « minorités », et n’offrait pas –quoi qu’en dise Dovert- un modèle d’intégration.

 

Baffie rappelle***  qu’en 1971, l’une des raisons avancées pour un coup d’Etat était la présence dans le pays de 3 millions de Chinois dont on ignorait les préférences idéologiques, mais qui pourraient poser des problèmes de sécurité intérieure au moment où la Chine entrait aux Nations Unies. Ensuite, aux législatives de 1979, les candidats et les électeurs de parents chinois durent subir des mesures vexatoires. Beaucoup renoncèrent. Enfin, 18 ans plus tard, en septembre 1997, le premier ministre, le général Chavalit Yongchaiyudt,

 

Chavalit.jpg

 

voulut rendre responsables de la crise économique les hommes d’affaires chinois du pays, désignés par le terme dérogatoire – et assez sibyllin – de มัน man. 

 

De plus, Dovert n’évoque pas le sort des minorités montagnardes au Nord, « les chao khao


blqncs

 

qui représentent quand même actuellement près d’un million de personnes (un peu moins de 3% de la population) et qui ont un statut particulier.*****


 minorités

Dovert n’évoque pas non plus la situation des Thaïs/musulmans dans le sud qui depuis 2004 a fait plus de 6000 morts ; situation qui indique que « tous savent qu’ils doivent être Thaïlandais, mais que tous ne le veulent pas ». (Ivanoff)

 

musulmans du sud

 

Dans cette même publication « Thaïlande contemporaine », Ivanoff montre comment les Thaïlandais « ont construit leur propre hiérarchie et échelle de valeurs basée sur la production d’un Thai thae thae (ไทยแท้ ๆ littéralement « authentiques thaïs »).

 

Thai-tae.jpg

 

Celle-ci a permis de créer des sous-catégories (…) de Thai Isan,


ISAN.jpg

 

de Thai Islam,

muslim_thailand007.jpg

 

de Thai Mai …, des variétés de Thais qui ne sont pas tout à fait des Thais, mais tous des Thaïlandais. » (Cf. Qui est Thai/Thailandais ? ***** et notre article A.57)

 

Et Dovert oublie encore les millions d’émigrés dans le sud de la Thaïlande dont beaucoup auraient voulu s’intégrer.


Il est étonnant que Dovert assurant la direction de la publication  de « Thaïlande contemporaine » avec Jacques Ivanoff n’ait pas eu connaissance de deux de ses publications qui étudie la « birmanisation » du Sud de la Thaïlande, qui a vu en trente ans le nombre de réfugiés, et de travailleurs immigrés (légaux et surtout illégaux)  passé de quelques centaines de milliers à environ 5 millions dans le sud de la Thaïlande.

Vous avez bien lu : environ 5 millions de Birmans dans le sud de la Thaïlande, dont la majorité est en situation illégale, sans parler des Cambodgiens, des Laotiens. Mais Dovert nous dirait que ceux-ci ne sont pas Thaïs. Mais leur a-t-on offert ce modèle d’intégration que Dovert voit toujours à l’œuvre. (Cf. en note******)

 

Même pour les Chinois, la situation n’est pas aussi évidente.

 

Jean Baffie, révèle dans un article  intitulé «  La « resinisation » des Chinois de Thaïlande » : que des éléments assez nombreux semblent contredire la thèse officielle sur l’assimilation des Chinois, voire leur acculturation. Il constate que « la communauté chinoise est fière de son héritage, florissante et la plus dynamique de la région », démythifiant ainsi le mythe de la Thaïsation des Chinois de Thaïlande. (Cf. son article http://www.reseau-asie.com/)

 

A la fin de son article Dovert aura beau montré l’ouverture de la Thaïlande aux capitaux étrangers, aux résidents étrangers (de 40 000 à 120 000 Japonais, 35 000 Coréens,  12 000 Américains, les Européens, etc), aux touristes ; l’ouverture à l’étranger des étudiants thaïlandais poursuivant leur cursus dans d’autres pays, ou les 100 000 migrants thaïlandais qui partent chaque année « chercher fortune aux Etats-Unis et en Europe mais également au Moyen-Orient et dans les pays d’Asie septentrionale. »,

 

Vous aurez compris que nous n’avons pas adhéré à son hypothèse qui visait à nous montrer  que «  la réussite du royaume sur le long terme repose largement sur sa remarquable capacité d’assimilation des étrangers sans renoncer à une forte identité nationale ».

 

Ou pour être plus clair, notre hypothèse est que les Chinois de Thaïlande n’ont jamais été assimilés, même si, après 1767, Taksin, d’origine Teochiu, a encouragé la venue d’immigrants chinois Teochiu,

 

teo.jpg

 

et que les rois de Rama I à Rama V poursuivirent cette politique positive.

 

 

________________________________________________________________

* Thaïlande contemporaine, Sous la direction de Stéphane Dovert et Jacques Ivanoff, IRASEC, Les Indes Savantes, 2011, pp. 201-258.


**30. « Les relations franco-thaïes : la deuxième guerre mondiale »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-30-les-relations-franco-thaies-la-2-eme-guerre-mondiale-67649933.html

Notre article 9 sur le nationalisme  http://www.alainbernardenthailande.com/article-article-9-vous-avez-dit-nationalisme-thai-66849137.html

Notre Isan 14 :   Le nationalisme thaï ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-notre-isan-13-le-nationalisme-thai-73254948.html 

 

*** Rappel. Sur les Chinois, nos articles :

  • « A67.  L’influence de la communauté chinoise en Thaïlande », d’après « Le Destin des fils du dragon », « L’Influence de la communauté chinoise au Viêt Nam et en Thaïlande », L’Harmatan, IRASEC, collection Un certain regard, 2003.
    • « A45. Les Chinois de Thaïlande », d’après l’article «  La « resinisation » des Chinois de Thaïlande» de Jean Baffie, qui dénonce le mythe de la « thaïsation des Chinois de Thaïlande.

 2ème Congrès du Réseau Asie / 2nd Congress of Réseau Asie-Asia Network, 28-29-30 sept. 2005, Paris, France, http://www.reseau-asie.com/

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a45-les-chinois-dethailande-sont-ils-integres-84959962.html

 

****« L’Etat et les minorités ethniques, La place des « populations montagnardes » (chao khao)

 

blqncs.jpg

 

dans l’espace national », de Yves Goudineau et Bernard Vienne, p. 443-472,  in « Thaïlande contemporaine », Sous la direction de Stéphane Dovert et Jacques Ivanoff, IRASEC, Les Indes savantes, 2011.


***** Jacques Ivanoff, Cf. Chapitre 3 : Qui est Thai/Thailandais ? in

Une modernisation sans développement, Construction ethnique et ethno régionalisme en Thaïlande, in  Thaïlande contemporaine, Sous la direction de Stéphane Dovert et Jacques Ivanoff, IRASEC, Les Indes Savantes, 2011

Et. Jacques Ivanoff,  Histoire des migrations et ethnicité à partir d’une réflexion en Asie du Sud-Est, Vers une anthropologie des frontières ?, 8/9 | 2010 : Des migrations aux circulations transnationales Dossier : Des migrations aux circulations transnationales.


(Notre article A129. Travailleurs illégaux ou « birmanisation » du sud de la Thaïlande ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a129-travailleurs-illegaux-ou-birmanisation-du-sud-de-la-thailande-120218930.html


birman.jpg 

 

Une étude de Jacques Ivanoff et de Maxime Boutry,  intitulée « La Monnaie des frontières, Migrations birmanes dans le Sud de la Thaïlande, réseaux et internationalisation des frontières », Carnet de l’IRASEC, Série observatoire 02, déc. 2009.

 

«  Nous aide à comprendre ce qui se joue au sud de la Thaïlande, dans cet espace particulier des frontières, à identifier les différents éléments des filières clandestines, les différents acteurs de cet espace régional, légaux et illégaux qui profitent du système, et qui assurent le développement du sud de la Thaïlande.  Cette étude, disent-ils, « s’intéresse à la vision de la frontière et à la structure des récits des gens trafiqués. Elle interroge les personnes impliquées, passeurs et passées, elle ne juge pas, mais essaie de définir la structure de la filière et des réseaux. Elle essaie donc de donner une idée concrète de la « marche » birmane vers le sud et de sa dynamique ; elle est en cela aussi historique ». (Cf.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a130-la-birmanisation-du-sud-de-la-thailande-est-elle-ineluctable-120323933.html) 

  

 

 Sans-titre-1.jpg

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14 septembre 2014 7 14 /09 /septembre /2014 03:04

 titreIl s’agit ici de proposer une lecture de l’article de Stéphane Dover intitulé « « La Thaïlande prête pour le monde » ou de l’usage intensif des étrangers dans un processus de construction nationale», paru dans « Thaïlande contemporaine ».* (57 pages)

 

1/ Des origines d’Ayutthaya à Rama VI (1910-1925).

 

Dovert aborde un sujet que nous avons déjà traité, à la fois par le biais de portraits (Cf**. Les Français, le Comte de Forbin,

 

Forbin

 

et  Paul Ganier, le Japonais Yamada Nagamasa,


yamada nagamasa b

 

le Grec Phaulkon, 

 

Constantin Phaulkon

le Danois, le commodore du Plessis de Richelieu),

 

andreas du plessis de richelieu

 

et par des articles spécifiques comme l’article « 90. Des étrangers au service des rois du Siam. » ou ceux sur les Chinois dans « A45. Les Chinois en Thaïlande ? » et « A67. L’influence de la communauté chinoise en Thaïlande. ».***

 

 

Mais l’intérêt ici est que Dovert présente « l’usage des étrangers » en Thaïlande dans une perspective historique, en commençant par la fondation du Siam.

 

Dovert pose au départ une hypothèse :

 

la réussite du royaume sur le long terme repose largement sur sa remarquable capacité d’assimilation des étrangers sans renoncer à une forte identité nationale.

Toutefois, il tient à préciser que la notion même d’ « apport exogène » pose problème dans la mesure où le fait d’être autochtone ne garantit pas  l’appartenance nationale. (Cf. notre article A.57 Qui est Thaï ? Qui est Thaïlandais ?) Mais avant de discuter cette hypothèse, relevons les éléments de sa démonstration.

 

Le 1er chapitre est intitulé « Le Siam ou la création d’un ensemble pluriethnique doté d’une unité politique récente et d’un ancrage territorial changeant. »

Parler de  « création » renvoie au passé, à la mémoire défaillante des migrations, aux origines incertaines de l’histoire des Taï, et de l’occupation de ce qui constitue le territoire de la Thaïlande actuelle.

Dovert proposera un petit historique où nous retiendrons qu’évidemment d’autres peuples étaient là avant les Taïs, comme les Karens, les Lawa, les Khmers, les Môns, voire les cités-Etats du Dvaravati,

Dvaravati

 

mais qu’entre le XIème et le milieu du XIIIème siècle, on ne trouve guère de traces des Taï, alors que les empires de Pagan (Birmanie), du Champa, et d’Angkor, dominent l’Asie du Sud-Est.


Il semblerait que l’invasion des troupes des Mongols Kubilaï Khan


Kublai Khan

 

au Yunnan en 1253 ait créé un grand courant migratoire des Taïs qui les a amené à s’installer dans les frontières de la Thaïlande actuelle, et y créer des principautés en profitant de l’affaiblissement d’Angkor. On pense aux royaumes du Lan Na en 1262, du Phayao, et de Sukhotai, qui auraient « remarquablement intégré les populations autochtones » par des alliances matrimoniales, des unions avec des notables locaux, et « en intégrant les modèles des sociétés d’accueil plus qu’en leur imposant leurs propres règles », non sans quelques épisodes violents.

Mais à ce stade, Dovert, bien que  n’apportant aucune preuve, affirme :

« Ce mode de construction identitaire, basé sur une capacité de transformation de l’exogène en endogène apparaît, on le verra, comme une composante aussi permanente qu’essentielle de l’histoire du pays. »


Le  2ème chapitre aborde l’histoire thaïe, mais en commençant avec celle d’Ayutthaya, avec ce titre « Ayutthaya, ou quand les nouveaux venus nourrissent la puissance de l’Etat ».


Ayuthaya carte

 

Nous ne pouvons pas ici reprendre tout le récit historique présenté par Dovert, tant son érudition est grande et truffée de nombreuses références.


Ayutthaya, dit-il, « va succéder pendant plus de quatre siècles à Sukhotai comme centre symbolique du monde siamois » et comme centre du pouvoir. 


Dovert précisera que cet Etat n’était pas le seul  (« au début du XIVème, profitant de l’absence de pouvoir centralisé au sud de la plaine centrale, les petites principautés thaïes de Phetchaburi, Lopburi et Suphanburi avaient prospéré grâce au rôle formateur de leurs monastères ».), mais  en fera fi,  pour faire d’Ayutthaya la seule histoire nationale du Siam et de la Thaïlande, tout en rajoutant que c’est une réinterprétation du passé pour légitimer la notion relativement récente d’Etat-Nation. (Il aurait pu ici être plus précis et évoquer la naissance du  nationalisme au XIXème)

Le premier monarque du  royaume d’Ayutthaya, Ramathibodi 1

 

Ramathibodi

était d’origine chinoise, et « inaugurait clairement la longue liste des personnalités étrangères à la culture thaïe. »


De plus, « le nouvel Etat ne reposait ni sur un ancrage territorial ancien, ni sur une base ethnique ». L’Etat se fondait sur un fonds culturel et religieux môn (et khmer, pourrait-on rajouter, selon les régions), et sur des bases pluriethniques (môn, khmer, chinoise) et se développera avec l’apport de populations étrangères lors des victoires acquises sur l’ennemi. Il est cité par exemple 90 000 Cambodgiens capturés et réinstallés au royaume d’Ayutthaya lors de la victoire sur Angkor en 1393. Ils venaient rejoindre d’autres populations Tai du Lan Na vaincues et « réinstallées » à Chantaburi, Korat et Songhla.

Dovert note la brutalité des relations politiques des Thaïs, mais en citant Coedès, leurs capacités remarquables d’assimilation !

(Brutalité ? assimilation ? Deux mots qui semblent contradictoires, non ? et aucun exemple n’est donné)


Ensuite, Dovert évoque l’ouverture d’Ayutthaya au commerce international et aux communautés étrangères (Nous avons fait un bond de plusieurs siècles !),  donnant en exemple les comptoirs étrangers installés à Ayutthaya au temps du roi Naraï,

 

King Narai Lopburi

 

en précisant que de nombreux de ses ressortissants se sont durablement installés et métissés. (Nombreux ?)


Il poursuit avec la participation des étrangers aux affaires de l’Etat, en citant Phaulkon, le phra klang du roi Naraï ainsi que des Persans pour les rois Songtham (1610-1628)


persan

 

et Prasat Thong (1629-1659), un  Chinois sous Phetracha et un Malais sous Sorasak et un Chinois sous Thaï Sa (1709-1733)  qui selon l’évèque Cicé avait « mis tous ses amis chinois dans les charges les plus considérables » de sorte que ces derniers faisaient « tout le commerce dans le royaume ».

CHinois 2

 

De même il indiquera que de nombreux souverains d’Ayutthaya utiliseront des conseillers et des mercenaires étrangers avec leurs armes nouvelles pour mener de nombreuses batailles. (Il cite Ramathibodi II,

 

Ramathibodi 2

Chairatcha). Et se protégeront avec une garde étrangère. (Il cite la garde japonaise d’ Ekathotsarot (1605-1610) et de son successeur Songtham).


Selon les périodes, les rois recruteront donc  des Occidentaux, ou des Persans, des Mores, des Indiens aux plus hautes fonctions de l’Etat ; et entre la fin du XVIIème et le début du XVIIIème, auront une politique spécifique pour la communauté chinoise, à qui ils accorderont des privilèges, qui « loin d’isoler la communauté du reste des Siamois, ont au contraire facilité leur intégration. En acceptant des titres nobiliaires et en concluant des alliances avec l’aristocratie, les grandes familles siamoises se sont aisément départies de leur sentiment purement communautaire pour épouser la cause du royaume. On a ainsi retrouvé les Chinois à tous les échelons de la société, commerçants bien sûr, mais également maraîchers, éleveurs de porcs, médecins ou comédiens ».


 Faisons le point.


Nous notons qu’au regard du titre de l’article « de l’usage intensif des étrangers dans un processus de construction nationale » nous n’avons pas jusqu’ici la moindre tentative de construction nationale. Le concept n’existe même pas pour les royaumes thaïs de cette époque.


Pourtant son hypothèse de départ confirme sa référence  à « l’identité nationale » (« la réussite du royaume sur le long terme repose largement sur sa remarquable capacité d’assimilation des étrangers sans renoncer à une forte identité nationale. »)

Le 2ème chapitre annonce en titre « Ayutthaya, ou quand les nouveaux venus nourrissent la puissance de l’Etat », et est donc sensé en apporter la preuve.

Certes il  donnera quelques exemples sur le recrutement de quelques  étrangers au sommet de l’Etat, sur celui des mercenaires étrangers, sur les populations déportées  au royaume d’Ayutthaya lors de ses victoires sur ses ennemis, et à la fin du XVIIe sur la politique migratoire d’intégration des Chinois, mais nous n’avons vu là nulle argumentation sur leur assimilation.


« Notre Histoire » démontre même le contraire.


Si quelques « experts » étrangers aux compétences commerciales et guerrières, ont bien occupé des postes importants dans l’administration, jusqu’au conseil particulier de certains souverains, les étrangers étaient identifiés par leur religion et leur nation, et placés dans des camps et neutralisés au temps de Naraï (Cf. Le système des camps et nos articles 89 et 90). Quant aux militaires étrangers, si on pense à la révolte des Macassars

 

MLacassars

 

et des Japonais au XVIIe siècle par exemple, nous n’avons pas là les signes d’une intégration, sans parler des militaires français envoyés avec les ambassades de Louis XIV. (Cf. A89. Louis XIV a voulu coloniser le Siam ? In Morgan Sportès,  « Pour la plus grande gloire de Dieu »). D’ailleurs Petracha, le successeur de Naraï en 1688  n’expulsera-t-il pas tous les indésirables étrangers en commençant par les Français.


Nous avions noté que dans les  « Chroniques royales d’Ayutthaya », il est peu question des étrangers si ce n’est  leurs voisins immédiats avec lesquels Ayutthaya est en guerre en permanence, comme les Birmans, les Môns, les Cambodgiens, les Laos et autres muang thaïs concurrents, comme celui de Chiangmai par exemple. Les victoires s’accompagnent de la déportation des populations vaincues qui vont être utilisées pour les besoins du royaume en tant qu’esclaves de guerre. (Cf. 110. La place du  peuple et des esclaves au Siam.)


Peut-on alors parler d’intégration ? Certainement pas au sens occidental du mot.


Quant aux Chinois, nous y reviendrons, mais nous pensons à l’article de Jean Baffie  « La « resinisation » des Chinois de Thaïlande » et le mythe de la Thaïsation des Chinois de Thaïlande.


         -Baffie.jpg               ________________________

 

Dovert aborde ensuite avec le 3ème chapitre une autre période de l’histoire du Siam en 23 pages, après la fin du royaume d’Ayutthaya rasé par les Birmans en 1767, avec ce titre quelque peu « original » mais explicite : « Bangkok face à la colonisation étrangère ou quand l’humilité politique et adresse diplomatique contribuent à la construction nationale. »

Le titre déjà affiche le point de vue (le parti-pris ?) qui attribue à la politique étrangère siamoise « humilité » et « adresse diplomatique ».

Il reprend donc la chronologie avec Taksin (1767-1782) en signalant ses vastes expéditions contre le Cambodge (1771), la Birmanie (1776), le Laos (1778) qui s’accompagneront de milliers de prisonniers, « qu’il a utilisés pour repeupler le Siam ».

Nous avions montré dans un article que Rama III


RAMA 3

 

avait été encore plus radical en ordonnant la destruction de Vientiane en 1827 et en déportant tous ses habitants en Isan.

Il présente ensuite l’évolution de Bangkok qui de petit bourg commerçant  s’est transformé en à peine un siècle en une « puissante métropole régionale », qu’il attribue en grande partie à la minorité chinoise, qui montre dit-il, « la relation particulière que les Siamois ont su instaurer avec les étrangers ».


Etrangers ou Chinois ?


Le Siam a une histoire particulière avec cette communauté chinoise, déjà en raison depuis des siècles de  sa vassalité assumée avec la Chine, et dans cette période, le fait que les souverains Taksin et son successeur Rama I ont un père d’origine chinoise ; d’ailleurs celui-ci enverra, nous dit Dovert, onze ambassades en Chine en 20 ans et encouragera l’immigration chinoise.

Mais Dovert nous dit que cette ouverture aux étrangers ne s’est pas limité aux Chinois car l’aristocratie siamoise a su se « métisser » par des alliances matrimoniales avec des grandes familles persanes et indiennes (il cite les Pin, les Bunma, et les Bunnag)

 

BUNNAG

Famille Bunnag vers 1893

 

et les charges (commerce, militaire, administration) n’ont pas été attribués sur des critères ethniques.


Ensuite Dovert abordera la politique siamoise face à l’expansionnisme européen.


Il va présenter les différents traités comme la preuve du pragmatisme siamois, présentant leur « soumission » comme une « humilité »  feinte, une haute diplomatie qui leur a permis d’obtenir des concessions et de jouer de la concurrence entre les nations  occidentales. Il donnera en exemple le traité Burney de 1826 signé par le roi Nangklao (Rama III, 1824-1851), le traité Bowring en 1855 ; le traité avec la France et les Etats-Unis en 1856, et d’autres pays européens, signés par le roi Mongkut (1851- 1868). Ensuite il abordera quelques exemples de la politique du roi Chulalongkorn (1868-1910), signalant ses réformes pour contribuer à renforcer la structure nationale et se débarrasser de ses attributs féodaux, en s’aidant de plus de 300 experts étrangers …


Mais nous avons du mal à suivre la démonstration de Dovert toujours enclin à souligner l’intelligence diplomatique des Siamois, même quand il s’agit par exemple pour le Prince Dewawongse et le roi Rama V  de céder face au blocus français sur le Chao Praya et d’accepter sans réserve les conditions de l’ultimatum le 29 juillet 1893. (Cf. 135. La politique étrangère du roi Chulalongkorn.).


Paknam

 

Il n’hésite pas à attribuer aux rois Mongkut et Chulalongkorn, « une adresse hors du commun »,  l’habilité des arts martiaux qui consiste à « utiliser la force de l’adversaire pour en triompher ». Le roi Mongkut a « le sourire et la bienveillance » face  « à l’arrogance suffisante» d’un Bowring, le prince Dewawongse réserve un « accueil aimable » « aux canonnières françaises ».


Territoires perdus

 

On ne voit pas là, comme Dovert le prétend, «l’exceptionnelle capacité du pays à assimiler les éléments particulièrement exogènes que sont les  représentants occidentaux » et que cela puisse apparaître « comme une constante structurelle. » !


Dovert va  vite en besogne dans ce qui devrait être une argumentation. Ainsi en est-il avec son exemple de l’impulsion donnée par le roi Chulalongkorn à l’éducation nationale entre, dit-il, de 1870 et 1910, qui a « contribué à cimenter le peuple siamois autour de principes communs et d’une langue nationale unique avec le sentiment d’appartenance au royaume ».


Nous avons montré dans notre article 147 que la réalité était loin de cette déclaration : un petit budget, peu de maîtres formés  (319 en 1911). En 1886 par exemple, il n’y avait qu’une dizaine d’écoles publiques en province ; en 1901, il n’y en avait encore que 338 dans les provinces  avec  11 630  élèves et 408 maîtres bonzes, ce qui faisait peu sur une population de 6 300 000 habitants. Loin de se réjouir, les masses rurales craignaient que ces écoles aillent servir à enrôler leurs rejetons dans l’armée et de plus beaucoup ne parlaient pas le thaï correctement … Certes, le roi Chulalongkorn avait effectivement créé l’éducation nationale, mis en œuvre une politique,  mais les effets au plan national étaient encore très limités en 1910. Et nous étions loin de notre sujet « de l’usage intensif des étrangers dans un processus de construction nationale », même si là encore des experts étrangers ont contribué à sa mise en œuvre.


Il reviendra ensuite sur les Chinois (pp.226-227) pour signaler qu’au tournant du siècle, on a vu l’émergence de grandes entreprises chinoises « qui ont fondé leur prospérité sur la transformation et le commerce du riz » pour ensuite se diversifier (construction, banques, assurances, transport maritime, nouvelles manufactures) et une migration accrue représentant une main-d’œuvre bon marché et corvéable (le riz, et les grands travaux) . On évaluait la communauté chinoise à 10 % de la population en 1910. (En note, Dovert signale que Skinner, d’après un recensement en 1909, l’évalue à 5 %)


Dovert revient encore sur leur intégration, qu’il juge évidente, du fait « qu’ils ont profité des réseaux propres de leur communauté », « qu’ils ont volontiers épousé des femmes autochtones », qu’ils étaient bien représentés dans la bureaucratie ; et du fait aussi  que les nouveaux arrivants étaient reconnus « d’emblée » « comme une composante de l’identité siamoise » ; que sous Rama IV,  250 Chinois avaient été nommés comme fermiers généraux sur 300 postes à pourvoir. (Signe d’intégration ? ou méfiance de Rama IV pour ses congénères).


Là encore, Dovert estime donc que la prospérité de quelques familles chinoises, les mariages mixtes (il ne donne aucun chiffre), leur puissance économique (là encore aucun chiffre donné), la participation importante et l’accueil  de leur main-d’œuvre aux grands travaux de modernisation du pays, leur présence dans l’administration, sont les signes d’une évidente « composante à l’identité siamoise ».


Et pourtant son chapitre 4 intitulé « La Thaïlande aux Thaïs ou lorsque le patriotisme ethnique de l’Etat met la nation en danger », va selon nous démontrer le contraire, mais cela ne sera pour Dovert qu’une période historique particulière de l’Histoire de la Thaïlande.


Que constate-t-il ?


« Pour la première fois, son assimilation à l’édifice siamois a suscité des difficultés durables aussi bien liés à l’ampleur et à la nature du courant migratoire lui-même qu’à la réaction de l’Etat siamois.»


Donc pour Dovert, les Chinois étaient assimilés et entre 1918 et 1931, tout a basculé avec la forte immigration (cette population a augmenté d’un demi-million pour atteindre 1,5  million), un seuil critique atteint, la composition de cette migration (famille au lieu de célibataires), l’endogamie choisie, leur éducation dans les écoles chinoises, la perte de la maîtrise du thaï, leur attachement à leur région d’origine, avec leur intérêt manifesté pour les événements chinois (accueil et succès de la visite en 1907, du numéro 2 du parti nationaliste chinois et de Sun Yat-Sen), 

 

Sunyatsen

 

et ………….erreur du gouvernement siamois, qui au lieu de prendre des mesures en faveur de l’assimilation s’est replié sur le sentiment communautaire ; et enfin le roi lui-même, Rama VI (1910-1925), qui a fustigé les Chinois, et va lancer une campagne sur le modèle antisémite européen, en  traitant les Chinois « Les Juifs de l’Extrême-Orient », refuser désormais de les anoblir et va règlementer sévèrement leur accès à l’administration.


De même, les conseillers étrangers ( env. 124 en 1927) perdront leur influence et le roi exaltera le patriotisme auprès des institutions nouvelles d’inspiration militaire comme « le Corps des Tigres « et son avatar scout des « tigrons »,

 

tigrons

 

en leur montrant les dangers que représentent les Français et les Britanniques et la nécessité de lutter contre eux.

(Et pourtant en 1917, le Siam décidera de participer à la 1ère guerre mondiale aux côtés des Alliés, mais on en connait les raisons. Cf. notre article 28. Les relations franco-thaïes : La première guerre mondiale.)



Pour Dovert, c’était « la première fois de son histoire que le gouvernement siamois choisissait une politique d’exclusion, d’opposition à l’étranger, de repli sur une identité nationale figée ».

 


                         -------------------------------------

 

Avant de poursuivre l’histoire du Siam avec l’avènement de Rama VII (1925-1935), nous n’avons pas le sentiment  jusqu’ici, que Dovert a réussi à nous convaincre de la remarquable capacité du Siam à assimiler les étrangers, ni que leur « usage intensif » à contribuer à construire une identité nationale.


Identite-nationale

 

Les populations « étrangères » qui composent le Siam d’Ayutthaya au XIVème siècle jusqu’à Rama III (1824-1851) sont essentiellement venues de trois sources : des déportations de population (les esclaves de guerre)  lors des guerres nombreuses contre les Birmans, les Laos, les Cambodgiens et les Malais au Sud, et  de l’émigration chinoise.


Nous avons longuement vu au cours de « notre » histoire, que la politique des rois successifs n’étaient pas d’assimiler ces populations, mais qu’elles reconnaissent leur nouvelle vassalité, fournissent des soldats en tant de guerre, et des hommes pour les corvées et  payent leur tribut. Nous avions même appris que la clé de compréhension du peuple Tai passait par la compréhension du concept de muang****, un système pyramidal politico-religieux très hiérarchisé, de type féodal et/ou esclavagiste.


Etienne Aymonier, dans « NOTES SUR LE LAOS », avait même montré qu’en 1885, la province de l’Isan 

 

isan

était encore organisée comme un pays lao.*****

AYMONIER

Mais Dovert n’évoque ni le muang, ni l’esclavage, ni ne montre comment l’idéologie nationaliste s’est construite.


Reste le cas de la population chinoise émigrée au Siam, que nous aborderons dans le prochain article, en commençant avec l’avènement de Rama VII (1925-1935), le coup d’Etat du 24 juin 1932, la prise du pouvoir par Phibun,

 

Pibun-jeune

 

qui loin d’abandonner la politique d’exclusion vont l’intensifier et promouvoir un nationalisme pur et dur.



 

_______________________________________________________________

 

 

*Thaïlande contemporaine, Sous la direction de Stéphane Dovert et Jacques Ivanoff, IRASEC, Les Indes Savantes, 2011, pp. 201-258.

**

  • 7. Les relations franco-thaïes : Le Comte de Forbin
  • 73. Yamada Nagamasa, le Japonais qui devint vice-roi au Siam au XVII ème siècle.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-73-yamada-nagamasa-le-japonais-qui-devint-roi-au-siam-au-xviieme-siecle-115599893.html

  • 98. Un portrait de Phaulkon original, dressé par les annales siamoises.
  • A99. Le Faucon du Siam d’Axel Aylwen.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a99-le-faucon-du-siam-d-axel-aylwen-116169404.html 

  • Paul Ganier : Un voyou de Montmartre est commandant en chef des armées du Roi du Siam en 1869 ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-paul-ganier-un-voyou-de-montmartre-commandant-en-chef-des-armees-du-roi-du-siam-87943667.html 

  • Le commandant en chef  de la marine siamoise en 1893 : le commodore   du Plessis de Richelieu, vous connaissez ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-monsieur-duplessis-de-richelieu-commandant-en-chef-de-la-marine-siamoise-en-1893-87943338.html 

 

***

90. « Des étrangers au service des rois du Siam. »

Et sur les Chinois :

  • « A67.  L’influence de la communauté chinoise en Thaïlande », d’après « Le Destin des fils du dragon », « L’Influence de la communauté chinoise au Viêt Nam et en Thaïlande », L’Harmatan, IRASEC, collection Un certain regard, 2003.
    • « A45. Les Chinois de Thaïlande », d’après l’article «  La « resinisation » des Chinois de Thaïlande» de Jean Baffie, qui dénonce le mythe de la « thaïsation des Chinois de Thaïlande.

 2ème Congrès du Réseau Asie / 2nd Congress of Réseau Asie-Asia Network, 28-29-30 sept. 2005, Paris, France, http://www.reseau-asie.com/

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a45-les-chinois-dethailande-sont-ils-integres-84959962.html

 

 

****15. Notre Histoire. Le  muang ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-15-le-muang-selon-michel-bruneau-99865623.html

 

 

*****11. L’Isan  était lao au XIX ème siècle.

 

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19 juillet 2014 6 19 /07 /juillet /2014 03:02

Uniforme titreIl s’agit, à travers le livre de Philippe Marchat intitulé, « Jeune diplomate au Siam, 1894-1900, Lettres de mon grand-père Raphaël Réau » *, d’identifier ce que pouvait représenter la diplomatie française  au Siam de 1894 à 1900, ou du moins la vision qu’en avait Raphaël Réau qui effectuait à Bangkok sa première mission, et ce que furent les relations entre la délégation française et les autorités siamoises. Nous n’évoquerons donc pas ses travaux « siamois », ses loisirs, ses ambitions, ses projets, ses « escapades », et les mondanités fort nombreuses,  etc.


Marchat nous apprend que « le jeune licencié en droit et interprète frais émoulu de l’Ecole des Langues orientales

 

acte-de-naissance.jpg

 

se trouve sans transition plongé dans un Consulat au sein duquel vont très rapidement se poser des délicats problèmes de gérance de postes non régulièrement pourvus de titulaires. Par ailleurs, au lendemain d’hostilités qui ont opposé le Royaume du Siam à la France, du fait de la présence de dizaines de milliers d’Indochinois se réclamant de la protection des autorités françaises, le jeune Raphaël se voit confier d'importantes responsabilités (sans avoir d’autre titre officiel que celui d’ « élève interprète » puis de « premier interprète »NDA ) qui le conduisent à participer très activement au fonctionnement des tribunaux, et à effectuer au cœur du pays nombre de missions d’assistance et d’immatriculation de résidents non thaïs appelés à devenir nos « protégés ». »


Réau arrive peu après les multiples conflits entre le Siam et la France qui ont été marqués par le blocus de la Chao Praya par les Siamois, l’envoi des deux navires français le 13 juillet 1893, l’aviso l’Inconstant, le J. B. Say et le Comète, « l’incident » de PAKNAM, avec le J. B. Say coulé,

 

PAK NAM

 

l’ultimatum  de Pavie le 20 juillet, l’acceptation sans réserve le 29 juillet par le roi Rama V des conditions de l’ultimatum,

 

LE PETIT PAR

pour aboutir au Traité de 10 articles et une convention signés le 3 octobre 1893.

 

« Le traité donnait un droit de protection consulaire aux Français mais aussi  à ceux qui dépendaient du « Protectorat français » comme les Annamites, les Laotiens, les  Cambodgiens. De plus, le Consulat français proposait aussi aux Chinois et aux Japonais de s’inscrire.


Chinois

 

La France voulait aussi « obtenir le rapatriement des populations autrefois transplantées ». (« transplantées » comprendre captifs et esclaves ramenés lors des guerres). Les discussions ne pouvaient être que vives, l’entente impossible ; surtout que les Thaïs considéraient  comme Siamois ceux qui étaient sur leur sol depuis 10 ans. » (Cf. notre article 135. La politique étrangère du roi Chulalongkorn.)


C’est dans ce contexte que le jeune Réau va effectuer son travail et mesurer l’ampleur de sa tâche. **


A peine arrivé (le 13 décembre), il est présenté le 21 décembre 1894 au Ministre des Affaires étrangères, le Prince Dewawongse,

 

DEWA

 

et est  émerveillé par les beautés du palais (éléphants, pagodes, trésors). Le 24 décembre, il signale qu’il a eu beaucoup de travail, des jugements à rendre sur les plaintes déposées par des protégés chinois, karikaliens (du comptoir français de l’Inde),

 

KARIKAL

 

et annamites, et qu’il a dû informer le Ministère de complications à Chantabun entre le corps d’occupation français

 

 

CHANTABOUN

 

 

et la marine siamoise.

 

ARMEE SIAMOISE

 

Dès le 9 février 1895, il constate l’importance des attributions qui sont confiés au Consulat et déjà justifie la nécessité de prendre le Siam, en avançant divers arguments :


(Il avait déjà pensé début janvier à la mort de l’héritier et des querelles de succession évoqué la possibilité de « mettre un roi de notre goût sur le trône, ce qui nous donnerait pacifiquement la mainmise sur le royaume »)

  • En droit la moitié du Siam est déjà à nous. Sa démonstration : 500 000 Cambodgiens vivant au Siam sont en droit d’être nos protégés ; deux petites villes près de Bangkok sont annamites et relèvent donc du Consulat ; auxquels il faut ajouter les anciens prisonniers de guerre laotiens.
  • Les deux millions de Siamois ne vivent que des 4 millions d’étrangers établis sur leur sol.
  • Les raisons humanitaires et morales : Ils vivent sous le despotisme et les monstruosités. Le roi, les seigneurs vivent dans le luxe et l’oisiveté, et les fêtes (qui coûtent la moitié du budget) ; la possibilité qu’un mari vende sa femme et/ou ses enfants, qu’une femme se vende à l’insu de son mari ;  l’injustice, les abus, avec un exemple qu’il a dû juger concernant le cas d’un Cambodgien qui avait retrouvé sa femme en prison car elle s’était sauvée de son maître à qui elle avait été vendue, à son insu.

Il est fier de nous apprendre que les lettres qu’il écrit au gouvernement sont virulentes et qu’il exige « de résoudre les questions illico ».

Nota. Rappelons-nous que Réau n’est là que depuis moins de deux mois, qu’il a 22 ans et que c’est son premier poste !


1/ Réau reviendra souvent sur l’urgence et la nécessité de prendre le Siam.


Le 24 mars 1895, il confie à ses parents un projet plutôt étonnant.

Jugez plutôt :

  • « Je suis en train de me livrer à un grand travail qui, s’il réussit, consiste tout simplement à prendre le Siam sans même cent soldats Français. Il consiste à m’aboucher avec les chefs des sociétés secrètes des Chinois de Bangkok, chefs très puissants qui peuvent disposer de quatre à cinq mille Chinois. J’essaie de voir s’il serait possible d’en disposer au moment critique et de les jeter sur le Palais. Je prends toutes les responsabilités de cette combinaison qui m’est  propre, et qui donnera malgré elle le  Siam à la France. Cela va être mon but constant. »  (sic).  
  • Mais par sa lettre du 1er novembre 1895, soit 7 mois plus tard, il nous apprend qu’il ne connait pas le milieu chinois et qu’il  a peur pour sa vie en devant juger un chef des Jihocks (une société secrète).

JIHOK

 

Toutefois Réau explique que les Chinois forment les deux tiers de la population au Siam, qu’ils sont groupés en congrégations selon leur provenance, pour trouver un appui auprès des associés, mais que ces congrégations sont composées aussi de sociétés secrètes (Il cite les Anghis Jihoock et Jihen), dont les chefs véritables sont inconnus et dont les buts sont peu avouables.


Réau est amené à instruire l’affaire de l’un des chefs des Jihocks qui a tué. Il refuse un pot de vin de  5000 ticaux pour le blanchir ; il reçoit alors lettres anonymes et « conseils » de Chinois qui  lui indiquent que sa vie  est en danger.

 

tical

 

Et Réau qui voulait prendre le Siam avec les Chinois, nous déclare qu’après en avoir parlé avec M. Defrance, le ministre résident, il a été décidé de « mettre ces sales Chinois en dehors de la protection du Consulat, et le procès tombera à la Cour siamoise ». (sic) (Dans la lettre suivante, il avoue qu’il a dû stopper et étouffer son enquête sur les sociétés secrètes car il a découvert des affiliations d’eurasiens et de missionnaires.)


Bref, on voit là un Réau qui a de grandes idées pour la France, mais qui ne connait pas le milieu dans lequel il doit agir, et renonce quand sa vie est en danger.


(Mais le 3 mai 1896, il annonce que toutes les sociétés secrètes ont fusionnées en une seule ! Et que tous les grands chefs ont été inscrits au Consulat général comme protégés français !)


Il aura d’autres idées aussi lumineuses, ainsi le 11 août 1895 (p.76) :

  • « Ah ! Sans Madagascar qui nous retient, quelle belle et noble acquisition que celle du Siam, sans un homme à perdre, avec les mêmes trois petites canonnières qui forcèrent jadis, en 1893, l’entrée du Maenam. »

 

MADAGASCAR.jpg

 

  • Une autre fois, le 20 novembre 1895, alors que « les Siamois ont promulgué un édit qui soumettait aux tribunaux siamois les Laotiens et les Cambodgiens, même munis de papiers du Consulat », Réau regrette que le prince Devawongse, ait présenté ses excuses un nom du gouvernement, en prétendant que cela avait été fait à son insu, et en promettant de punir les coupables ; en réponse il est vrai d’une lettre écrite par M. Defrance menaçant le Siam d’user de la force et de rompre les relations si l’Edit n’était pas rapporté. Réau avait vu là une bonne occasion d’intervenir.

« J’ai écrit le menu de cette histoire et me propose de la garder dans les archives, car elle marque mon premier succès. Figurez-vous que, comptant sur l’emploi de la force, sur le refus du gouvernement siamois de rapporter l’édit, et présenter des excuses,

  • j’avais eu des entretiens avec les divers chefs Cambodgiens et Pégouans et que, s’il y  avait eu une action militaire, les Siamois se seraient réveillés sans un marin, par suite de la désertion de tous les Cambodgiens et Pégouans.

M. Defrance, que j’ai informé de toutes ces tractations, en a été tout surpris. Quel succès, sans tirer, ni un coup de fusil, ni un coup de canon. Rien, rien, et tout était fini … quand se représentera une occasion pareille ? Je boue d’impatience et d’espoir. » (p.89)


PAK NAM 2

 

Quel stratège !  Quelle force de persuasion ! Pouvoir faire déserter tous les marins Cambodgiens et Pégouans ! Notre Commodore, Armand du Plessis de Richelieu, commandant la marine siamoise, avait bien eu chaud ! (Cf. 138)

 

 

Andreas du Plessis de Richelieu


  • A côté de ces plans qui doivent donner le Siam à la France, Réau parfois est lucide sur la diplomatie française et conscient que la France manque de moyens et est engagée  sur d’autres territoires, ainsi Madagascar.

 

 

Il est étonné  le 24 mars 1895, que son « chrétien » ne soit pas encore libéré, et estime qu’il faudrait rompre les relations avec le Siam, mais que les événements de Madagascar suspendent toute action conséquente au Siam.

(Les événements de Madagascar ?Une note de Marchat rappelle les principaux événements ; le traité de protectorat signé avec la reine Ranavalona III en 1885,


 

RANAVALONA

 

la résistance, l’anarchie, les opérations militaires … qui aboutissent le 20 janvier 1896 à l’annexion de Madagascar et la déposition de la reine le 28 février 1897, suivie d’une « pacification » qui ne s’achèvera qu’en 1905).


Il reviendra sur la guerre à Madagascar qui empêche les Français d’agir au Siam. (Cf. p. 76 )

  • Ou l’Angleterre  (15 janvier 1896, p.93)

M. Defrance renonce à une négociation avec le prince Devawongse, car la France est en conflit avec l’Angleterre en Chine, mais « l’Angleterre reconnait tous nos droits sur une portion du sud de la Chine. Cet arrangement nous oblige à retarder tout ici ! Désolant ! »

 

 

ANGLAIS

  • Ou les affaires d’Egypte et de Turquie (le 18 février 1897)

« La sale Egypte est en train de nous faire perdre le Siam. Tout lâche ici. Paris ne nous soutient plus ». Réau en donne même un exemple concret.

EGYPTE.jpg 

« Tout était prêt au Haut Laos et au Cambodge pour l’occupation de Xien-Leng, Luang Prabang rive droite et Battambang. Hélas, au moment où les troupes  allaient marcher, de Paris, pressé par les affaires de Turquie et d’Egypte arrivait l’ordre de tout arrêter, de faire descendre les troupes, et de ne pas ajouter à la politique européenne cet ennui d’une expédition militaire insignifiante ». (p.152)

  • La Grèce. (5 mai 1897).

 

GRECE.jpg

 

Où il est question que M. Doumer, gouverneur général en Cochinchine,

 

DOUMER

 

veuille faire avancer des troupes sur le Mékong, « si la question grecque s’arrange. »(p.159) Avec cet espoir exprimé le 23 mai 1897 : « Enfin la guerre de Grèce semble terminée - peut-être sera-ce le Siam qui lui succédera dans l’attention publique ? »

  • La crise de Fachoda.

Mais fin 1898, Réau n’est plus dans ses rêves de conquête. Il estime que les Siamois se sentent fort depuis Fachoda, qu’ils n’ont plus peur de la France, et « agissent comme si le Consulat de France n’existait plus. Ils dénoncent en bloc tous nos protégés. » (21 décembre 1898)


FACHODA

 

(La crise de Fachoda est un incident diplomatique sérieux qui opposa la France au Royaume–Uni en 1898 dans le poste militaire avancé de Fachoda au Soudan. Son retentissement a été d’autant plus important que ces pays étaient alors agités par de forts courants nationalistes » (Wikipédia)


2/ Notre « diplomate » veut agir car il semble le seul à voir la menace anglaise.


Le 24 mars 1895, il estime que « le Siam ne peut rester un Royaume libre : toutes les administrations sont arrêtées, la justice n’est plus rendue, des abus et vexations, des violences de toutes parts, tandis que le roi insouciant dans son Palais, fait danser devant lui (…) et les Anglais, à Battambang, dans la péninsule malaise, ici même trament lentement leurs combinaisons … ».


Il reprendra maintes fois  ses craintes sur les Anglais qui se préparent à prendre ce beau pays (Cf. p.69 ; p.71 ; p.76) ou comme le 2 décembre 1895 (p. 89) par exemple :


« Je rapporte des documents qui vont hâter le cours des événements car Chantaboun que nous occupons militairement est, à tous les points de vue, dans la main des Anglais. Les Siamois, par haine de nous, se jettent dans la gueule des Anglais, leur font de telles concessions que si nous n’agissons pas rapidement le pays sera annexé à notre insu ». Et il donne l’exemple des impôts perçus par des fermiers, qui vont  « d’après mes enquêtes, être tous des Chinois anglais, et des Anglais même. Cela entraîne la mainmise des Anglais sur toute l’Administration. »


Mais le 15 mars 1896, alors que le commandant Arlabosje a mâté 1500 émeutiers chinois excités contre les Annamites chrétiens, il est fier du prestige de la France et de constater qu’ « à  Chantaboun, nous y sommes les vrais maîtres ». (p.101))


Les 22, 30 janvier 1896, il est convaincu que les Anglais vont prendre la plus grande partie du Siam après la convention signée à Paris.


Mais Réau ne renonce pas.


Quelques deux semaines plus tard, le 18 février 1896, il espère encore une annexion du Siam, moins les provinces malaises, dit-il.


« Nous commençons à inscrire tous les descendants des captifs annamites, cambodgiens, laotiens qui habitent le Siam, dont ils composent le tiers de la population. Nous créons ainsi un Etat dans l’Etat, et préparons l’annexion. » (p.97)


Réau  a aussi certaines difficultés avec les évaluations de la population, puisque une page plus loin, les Annamites, Cambodgiens, Laotiens qui composaient le tiers de la population, sont réduits à 20 000, peut-être plus, dit-il.


A l’inverse, le 4 octobre 1899, après les confidences du ministre résident M. Defrance, qui n’exclue une guerre possible contre le Siam, Réau estime que la guerre prochaine des Anglais au Transvaal, « serait pour nous une occasion propice d’agir ici. »


TRANSVAL

(Nota. En mai 1899, une conférence réunissant lord Alfred Milner et Paul Kruger

 

KRUGER

 

 

fut organisée à Bloemfontein par le président Marthinus Steyn de l'État libre d'Orange mais les négociations achoppèrent. En septembre 1899, Joseph Chamberlain, secrétaire britannique aux colonies,


CHAMBERLAIN

 

exigea de Kruger la complète égalité de droits pour les citoyens britanniques résidant au Transvaal alors que simultanément Kruger donnait 48 heures aux Britanniques pour évacuer leurs troupes des frontières du Transvaal. La guerre entre les deux nations débuta le 12 octobre 1899 quand les Boers attaquèrent la colonie du Cap et la colonie du Natal…  Cf. Wikipédia)


Le 22 décembre 1899 Réau fait référence à une défaite anglaise, mais n’est plus aussi sûr de lui et pense que le gouvernement français n’oserait pas intervenir, même avec une autre guerre sur les bras, aux Indes par exemple (dit-il).


3/ Mais la principale fonction de Réau concerne les « protégés » de la France ;

 

 

certif

 

elle prend diverses formes, à savoir : 

  • L’immatriculation de résidents non thaïs.
  • Recevoir les plaintes des protégés.
  • Juger aux différents niveaux judiciaires (à l’amiable, délits, crimes)
  • Juger (ou assesseur ou juré ou instructeur) à la Cour internationale, quand une autre nationalité est en cause.
  • Effectuer des missions à l’extérieur de Bangkok.

 

L’ensemble impliquant une action auprès des autorités thaïes. (Information, demande, protestation, etc)


Ainsi dès le 16 février 1895, Réau narre son quotidien (pp.54-55) :

  • Beaucoup de négociations à propos du Haut Mékong. (aucune précision donnée)
  • Il instruit un nombre impressionnant d’affaires. L’après-midi du 16 février 1895 par exemple, il y a une quinzaine de plaintes et requêtes de Siamois, de Cambodgiens et de Chinois, et « un jugement acquittant un protégé français, Timonelli, dans un procès que lui intentait la douane pour contrebande ». Il signale également qu’il a été appelé comme assesseur dans une affaire criminelle de la cour d’Allemagne.
  • Le 16 octobre 1895 (pp.83,84), nous avons droit à une autre description « pittoresque » des files de Cambodgiens, de Chinois, de Laotiens, et d’Annamites – plus de 200 parfois -, qu’il faut orienter en fonction de « l’affaire » : un acte de vente à signer, une plainte pour vol et coups, un procès prévu à 10h, des demandes de protection, (« en une  demi-heure on leur confectionne des certificats d’inscription qui vont faire d’eux des hommes quasiment libres, exemptés de corvée royale ») ; puis viennent les petites affaires à juger : bornage, coups et blessures, adultère, vol. « Le tout est vite expédié ». Et l’après-midi, de 2h30 à 4h30, enregistrement des affaires et envoi des lettres en siamois aux divers ministères siamois ; tandis que le ministre résident  écrit ses lettres à Paris et au prince Dewawongse.

« Et tous les jours se ressemblent », dit-il.


Enfin, pas tout-à-fait puisque le 6 juin 1896, il signale une émeute dans une minoterie d’un Chinois protégé français qui emploie plus de 600 coolies


coolies

 

et qui ont attaqué des agents siamois de la Ferme d’opium qui voulaient faire un contrôle et dont deux succombèrent. « Notre Chinois, dit-il, en sera quitte en distribuant des pots de vin au fermier de l’opium et aux fonctionnaires siamois. »


Et le 4 septembre 1896, lyrique, il évoque ces braves Laotiens, qui viennent parfois « à cent, deux cents, trois cents, quatre, cinq cents » recevoir le précieux papier  « qui les fera quasi-libres, qui les dispensera des corvées arbitraires, des impôts irréguliers, des vexations de maître haïs, qui leur donnera la confiance en de nouveaux maîtres puissants contre les injustes et les oppresseurs. » (p.121)


(Vous avez bien lu : « la confiance en de nouveaux maîtres puissants contre les injustes et les oppresseurs »)


16 décembre 1896 : « J’ai un procès d’adultère à examiner. Je renvoie l’investigation devant l’imam,

 

IMAN

 

les parties étant musulmanes. » 30 décembre 1896. « Plus de cent-cinquante Chinois se sont entr’égorgés au Sam Phang, des cadavres sans têtes roulent dans le fleuve (…) et toutes ces horreurs parce que deux chefs de sociétés secrètes chinoises sont en rivalité».


Et l’occasion pour Réau de raconter comment il a convoqué les chefs des sociétés secrètes, qui sont protégés français, comment  il les a menacé, réconcilié, fait signer un accord et comment « l’ordre va régner dans Bangkok grâce à nous ».


22-23 avril 1897. « Un Français contremaître aux usines de chemin de fer, vient de tirer un coup de fusil sur un mécanicien indigène »


De juillet 1897 à  février 1898 (pp.165-168) Réau effectue un » retour imprévu et prématuré en France et retrouve Bangkok le 25 mars 1898, avec son quotidien.


 « Je suis éreinté. De huit heures à cinq heures et demie, je ne fais que juger, écouter des plaintes, étudier des affaires, écrire des rapports, travailler avec le ministre. A cinq heures et demie, il m’emmène quelquefois aux affaires étrangères siamoises jusqu’à sept heures »  pour négocier le nouveau traité. La lettre du 28 juin 1898 spécifie qu’il s’agit en fait « d’arriver à un arrangement et à une entente sur l’interprétation du traité de 1893. » Les négociations cesseront fin juin.

  • Mais Réau a changé.

Le 5 septembre 1898, il avoue à ses parents qu’il n’a plus le cœur à l’ouvrage, que son travail est « devenu si ingrat  puisque les Siamois n’accèdent plus à aucune de nos demandes et que notre juridiction devient illusoire. J’ai perdu cette force d’antan, mes emportements et mes révoltes. Je deviens d’une belle indifférence, et ne me fait plus, comme autrefois, de la bile pour tous les désagréments de notre situation ».

Il juge trois affaires le 17 septembre 1898. Il note sèchement le 12 novembre 1798, « cinq affaires correctionnelles, quatre civiles, et une toute petite réclamation à examiner, des plaintes à adresser, et nombres de lettres à écrire. » Car en fait, la vie au  bureau lui est devenue insupportable, dit-il le 1er décembre 1898, les  Siamois désormais  opposent la force d’inertie, manifestent une sourde hostilité, et même parfois leur insolence. Il n’a de cesse de répéter que « cela va de mal en pis ici, ou plutôt cela ne va plus du tout ». (13 décembre 1898). Les Siamois « agissent comme si le Consulat de France n’existait pas ». (21 décembre 1898)


AMBASSADE

 

Le 1er décembre 1899 il signale « une grosse affaire ». « Douanes siamoises contre les Messageries Fluviales,

 

MESSQGERIES

 

une réclamation de plus de 10 000 francs. Des avocats de Saigon vont venir spécialement pour plaider  devant notre tribunal. Je vais tâcher de faire bonne figure comme Président de la Cour. »


Le 14 janvier 1899, il indique qu’il a toujours beaucoup d’affaires à juger et est soulagé par un de ses jugements rendu en novembre « qui déboutait la Douane siamoise de sa plainte contre un Français, Amiet, l’agent des Cazalet », et qui a été confirmé par la Cour d’appel de Saïgon.

 

cour d'qppel

 

(C’est la première fois que l’on apprend dans le livre ce recours possible pour les Siamois.) Le 26 janvier, il se plaindra encore de la succession d’affaires très difficiles  à traiter, grosses et petites ; le 27 février qu’il est assailli par des procès à n’en plus finir et qu’en plus il est critiqué par le Bang News, un journal anglais.


(Ce sera la dernière lettre faisant référence aux « affaires ». Il partira en France en mai, s’embarquera le 11 mai à Singapour pour arriver le 6 juin à Marseille.)

 

MARSEILLE-La-Joliette-1926.jpg

 

Les missions à l’extérieur.


Mars-mai 1895. Réau va décrire une autre facette de son travail, ce qu’il nomme « sa première ambassade ».


Il doit aller régler le cas d’un catéchiste maître d’école qui a été mis au bagne par le Phya, dans un village de 25 000 Annamites chrétiens français à Saint Jean, situé à une demi-journée de Bangkok. Là encore, Réau est fier de dire qu’il a convoqué le Phya Viset,  « un grand vieillard, imposant », pour lui « reprocher(r) sa mauvaise foi, son hypocrisie, sa cruauté, son manque d’habileté, et lui fait entrevoir quelles conséquences dangereuses pour lui peuvent découler de la violation du traité qu’il a commise ». Bigre ! 


Février 1896 : mission à Vakon Ayokâ, à 6 jours de Bangkok, pour enregistrer 2000 Laotiens. (pp. 97-98) ; Le 15 avril 1896, expédition à Muang-Non à la demande des autorités siamoises pour arrêter, avec le chef de la police de Bangkok, Mat Yssoupa qui avaient volés 103 buffles ; 18 avril 1896, projet de partager le Siam en plusieurs zones pour pouvoir enregistrer des milliers de sujets cambodgiens et laotiens par des cours de justice volante.


Une grande mission. (24 février-11 mars 1897.)


Réau fait un long voyage pour  réinstaller des Laotiens à Vieng Chan.  Pendant 10 jours à Saraburi, il inscrira les Laotiens (combien ?) qui désirent revenir dans leurs d’origine, préparera leur émigration, réglera les procès pendants, lèvera les obstacles auprès des autorités siamoises. On n’apprendra pas son itinéraire.


Le 28 mai 1897, il effectue  une nouvelle mission lointaine pour enregistrer des Laotiens de la vieille mission catholique de Muang-Phanat, qui se compose de 50 maisons.  Il y aura influence et le Khaluang  relâchera les gens emprisonnés. L’amiral de Richelieu (le représentant local du gouvernement central) vient rendre visite à Réau ; ce qui le met mal à l’aise car il est dit-il, « cet homme qui, en 1893, commanda le feu contre nos canonnières, et nous tua trois hommes. Ici, je l’ignorai, n’étant accrédité qu’auprès de Khaluang, le préfet de la province. » (Cf. l’article 138, pour le portrait de l’amiral de Richelieu)


Le 28 janvier 1899, il relate les enquêtes qu’il a effectuées à Nakhon-Gxisi, Phra-Patham et Souphan. A Phra-Patham par exemple, les autorités siamoises sont allées arrêter un Chinois à la mission. Mais il a surtout constaté que les fonctionnaires siamois ont reçu des consignes pour affaiblir l’influence des missionnaires.


Le 6 mars 1899, il « est allé surveiller le départ des émigrants laotiens qui se rendent sur la rive gauche  française du Mékong », où il était allé il y a deux ans. (Il remarque qu’il ne lui a fallu qu’une demi-journée en chemin de fer, là où il avait mis trois jours pour faire les 150 km.)


Le 16 août 1899, Il effectue un voyage de 9 jours pour faire une enquête à Petriu et Bang-Plasoi, sur l’incendie d’un établissement français et une autre, sur « une tentative de meurtre » du R.P. Guillou battu et blessé par des moines. Au retour, il apprécie à Petriu, l’une des plus belles et riches missions du Siam, dit-il, composée de 2000 chrétiens, dirigée par le R.P. Schmidt.


Les procès à la Cour internationale.


Le 12 juin 1895, Il relatera une grande rixe entre Chinois et Siamois qui a fait plusieurs morts. Le 17 juin 1895, on apprend qu’il a participé à des procès à la Cour Internationale, et qu’il a parlé et reproché au ministre de la justice, le prince Bichit, les concessions, les lenteurs, le mauvais vouloir ; le 30 juin, que le Consulat devient une Légation avec M. Defrance comme ministre résident ; le 20 juillet, qu’il a tous les matins 150 protégés (la plupart des mahométans, précise-t-il). « Il faut parler à tout le monde, juger les contestations, écrire aux autres consuls ou aux autorités siamoises, enregistrer, noter, classer »(p.74) ; qu’il faut distinguer le tribunal de paix et de conciliation, avec les procès correctionnels, les procès  criminels, et la Cour internationale, où il sera rapporteur et instructeur, auprès d’autres consuls qui seront jurés et assesseurs, pour juger un protégé français d’origine turc qui a empoisonné et volé un Arménien russe.


Le 22 mars 1896, il se dessine en homme du jour, pris à partie par les journaux de Bangkok, car au grand procès qui s’ouvre à la Cour Internationale, il a réclamé d’entendre le gouverneur de la province comme prisonnier ordinaire, à propos de fonctionnaires de la province d’Ayutthaya qui ont fait assassiné le protégé français Abdul Rahim. Le 8 juillet 1896, « il a passé une abominable semaine » lors du « procès criminel intenté par la veuve d’Abdul Rahim, protégé français contre les fonctionnaires d’Angthong, un gouverneur, deux juges, un maire, etc… ». Les Siamois apportant « dans une simple affaire de justice criminelle la même passion haineuse que dans les affaires politiques. » (Abdul Rahim avait refusé de livrer son serviteur à une troupe de trente soldats et avait été fusillé par plus de soixante coups de fusil).


Le 12 novembre 1899, Réau évoque les interminables séances à la Cour Internationale pour revenir sur l’affaire du R.P. Guillou contre cinq moines qui l’avaient battu et sur laquelle il avait fait une enquête à Bang-Plasol et Pétriu. Il craint que la Cour se montre partiale.


Il faut rappeler que le 27 février 1900 sera la dernière lettre faisant référence aux « affaires » du Siam. Il partira en France en mai, s’embarquera le 11 mai à Singapour pour arriver le 6 juin 1900 à Marseille.


                         -----------------------------

 

Raphël Réau, n’est pas un diplomate, mais  un jeune licencié en droit

 

Licence.jpg

 

et interprète frais émoulu de l’Ecole des Langues orientales de 22 ans qui arrive au Siam. Mais d’entrée, on lui confie des fonctions de vice-consul voire de consul. Il prendra au sérieux la position de la France au Siam et défendra avec ardeur et zèle le droit de protection consulaire du traité de 1893 qui mettait sous la juridiction de la France ceux qui dépendaient du « Protectorat français » comme les Annamites, les Laotiens, les  Cambodgiens vivant au Siam.


Mais ce traité avait été conclu sur un coup de force en forme d’ultimatum et le Consulat français voudra étendre sa protection aux Chinois, aux Japonais, et rapatrier des populations autrefois « transplantées ». On comprend dans ces conditions qu’il sera contesté par les autorités siamoises dans un combat diplomatique de résistance quotidienne, usant de tous les moyens, de tous les artifices, et des faiblesses de l’adversaire, engagé par ailleurs dans d’autres terrains d’action coloniale (Madagascar, Grèce, Turquie, Chine, Afrique (Fachoda), l’Indochine), sans oublier d’user de la rivalité franco-britannique.


On voit un Réau combattif, révolté parfois, insolent, peu diplomate, mais qui butte aussi  sur les aléas de la politique étrangère de la France, et l’opiniâtreté siamoise. Il s’usera dans ce combat et sera découragé en septembre 1898, constatant que les Siamois n’accèdent plus à aucune de ses demandes, agissant dit-il, comme si le Consulat de France n’existait pas ». (21 décembre 1898).


Il est vrai que sa frustration était d’autant plus grande que Réau se voulait colonisateur et n’avait de cesse de vouloir prendre le Siam pour la France. Il aura des plans les plus saugrenus pour réaliser son ambition : un complot avec les chefs des sociétés secrètes des Chinois de Bangkok, un accord avec les divers chefs Cambodgiens et Pégouans pour faire déserter tous leurs marins au service du Siam,  inscrire tous les descendants des captifs annamites, cambodgiens, laotiens qui habitent le Siam pour créer un Etat dans l’Etat, et même il crût possible que les trois petites canonnières qui forcèrent jadis en 1893 l’entrée de la Maenam, suffiraient. « Quel succès, sans tirer, ni un coup de fusil, ni un coup de canon. Rien, rien, et tout était fini … ».

 

PAKNAM

 

Mais le jeune Raphaël Réau ne se réduit pas à son idéologie coloniale qui a besoin de mépriser l’autre, de le réduire  à des clichés négatifs, de  le présenter comme un barbare, un sauvage, qui a besoin d’être civilisé par « une race supérieure »***, mais c’est aussi un jeune homme qui va s’intéresser au Siam, à sa culture et qui ne sera pas insensible à ses « beautés ». C’est que nous nous proposons d’étudier dans notre article suivant.

 

 

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* L’Harmattan, 2013.

Livre

** Il faut savoir que la Délégation française a aussi deux vice-consulats à Nan et Korat jusqu’en 1896. A partir de 1897, il y aura aussi :  Makheng (Udon), et Ubon.


Les Français sont présents à Chantaboun avec une force militaire composée d’un commandant, un  capitaine, 6 lieutenants et 600 tirailleurs annamites, et en appui deux navires, qui font la navette à tour de rôle entre Chantaboun et devant la Légation à Bangkok.

 

***On se souvient du discours de Jules Ferry à la Chambre le 28 juillet 1885 : « Il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures ».

 

JULES FERRY]

 

Réau sera en poste à Bangkok :

  • Du 13 décembre 1894 au 22 juin 1897. (pp.39- 164)
  • Avec un retour imprévu et prématuré en France de juillet 1897- à février 1898. (pp.165-168)
  • Avec un second séjour du 25 mars 1898 à mai 1900. (pp.171- 235)

Il quittera Bangkok en mai 1900.

 

LOUP ET AGNEAU

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23 février 2014 7 23 /02 /février /2014 04:02

titre Des couleurs à utiliser  pour respecter les traditions, aux bons usages de la tenue vestimentaire.

 

« Dans les époques anciennes jusqu’à ce jour, il est préférable de choisir la couleur de son habillement en fonction du jour de la semaine » nous enseignent de vieux traités de savoir-vivre siamois (1) :


Le dimanche,

 

10-05-Travail-dominical

 

rouge ;

 

rouge

 

Le lundi,

 

lundi

 

jaune ;

 

jaune

 

Le mardi,

 

MARDI

 

rose ;

rose

 

Le mercredi,

 

mercredi

 

vert ;

 

Vrert

 

Le jeudi,

jeudi

 

orange ;

 

orqnge

 

Le vendredi,

 

ดาวน์โหลด

 

bleu ciel ;

 

bleu ciel

 

Le samedi,

 

sa;edi

 

violet,


violette

 

noir


rose noire

 

ou pourpre.

 

rose pourpre


Ces ouvrages datant de plusieurs dizaines d’années, il y a probablement tout une symbolique derrière ces préceptes mais ils ne nous en donnent pas l’origine. Nous y retrouvons peu ou prou les sept couleurs qui forment le rayon solaire décomposé par le prisme : violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge.

 

prisme coloré

 

La symbolique des couleurs est à l’origine d’une épaisse littérature « à mystère » qui n’est pas toujours convaincante car leurs conclusions péremptoires ne sont pas convergentes  (2).


Nous trouvons peut-être un début d’explication dans le choix des couleurs du drapeau thaï depuis 1917 :

 

1-thailande-drapeau-thailandais

 

le rouge est la couleur du peuple,


Le Peuple, front

 

le bleu celle de la royauté

 

monarchie

 

et le blanc celle de la religion bouddhiste (3).

 

religion


Les vêtements blancs sont réservés aux jours de deuil et aux nonnes bouddhistes.


nonnes

 

Le noir est également comme chez nous signe de deuil.


Si ces préceptes ne paraissent plus guère respectés au quotidien (4), nous en trouvons tout de même des traces au XXIème siècle. Le pavillon personnel de S. M. le Roi est jaune puisqu’il est né un lundi,

 

drapeau du roi

 

celui de S.M. la Reine est bleu puisqu’elle est née un vendredi.

 

thailande-drapeau-royal-reine

 

Le parti des rouges est le parti qui représente ou prétend représenter le peuple.

 

che;ises rouges

 

Celui des jaunes est celui de ceux que l’on qualifie habituellement d’ultra royalistes.

 

chemises jaunes


Ne philosophons pas sur cet abandon des traditions (que Montesquieu


;ontesauieu

 

considérait comme  des « filles de l’ignorance »), d’autres l’ont fait mieux que nous (5). Constatons simplement après Lavoisier

 

lavoisier1

 

que  « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ».

Beaucoup plus prosaïquement, actuellement, le port de vêtements rouges ou jaunes par les expatriés risque d’être mal interprété par nos amis thaïs.

 

______________________________________________________________________________________

 

Notes

 (1) มารยาไทย (« savoir vivre thaï ») sans date. ประไพณีพิธีมงคลไทยอีสาน (« Traditions et rites thaï-isan ») sans date.

livre


(2) « La palette théorique ou classification des couleurs » par J.C. M. Sol, 1849. « Des couleurs symboliques » par Frédéric Portal, à Paris, 1857. « A propos des couleurs symboliques des points  cardinaux », article de Louis-Charles Damais

 

damais

 

dans le bulletin de l’Ecole Française d’Extrême-Orient, tome 56, 1969, pp 75-118.


(3) «ธงไทยเล่ม ๑ » (Thong Thai – Laem 1) par Chawingam Macharoen, 2002,  Bangkok. ISBN 974-419-454-5.


(4) Mais l’on voyait encore beaucoup de jaunes le lundi avant même que cette couleur ne devienne l’expression d’un choix politique.


(5) « Le règne de la quantité et les signes des temps »

guenion

 

par René Guénon, chez Gallimard, 1945.

 

 finale

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16 février 2014 7 16 /02 /février /2014 04:02

titreLa dédicace du roman "Chiens fous"  de Chart Korbjitti* est claire : « les personnages de ce roman existent réellement et y figurent sous leurs vrais noms ou sobriquets ».

Et il va raconter  l’histoire de Samlî, Chouanchoua, Met Kanoun, P’tit Hip, Nitt, Jâ, Toui Italie, Lân … et surtout celle du Vieux qui aura droit à un chapitre et celles de Otto et de Thaï qui auront droit à trois chapitres.** Ils ont ensemble des souvenirs, des anecdotes, des « histoires » qu’ils aiment partager quand ils se rencontrent, font la « fête » jusqu’à l’ivresse et/ou la « défonce ». 

       

Ils ont surtout à un moment de leur vie, vécu ensemble une expérience, un mode de vie qu’ils considéraient comme « paradisiaque » et que d’autres voyaient comme hippie, à Bangkok, Pattaya et Phuket.

 

Phuket 03

 

Nous verrons que ce mode de vie a un prix, avec des addictions à l’alcool, à la drogue, le sentiment de l’échec, les « conflits » ou des rapports difficiles avec la famille. Une expérience du bonheur à laquelle tous vont renoncer, pour rentrer dans le rang.


Mais le roman montrera aussi des parcours très différents, des histoires familiales diverses, dans un style particulier, avec les retours en arrière, les reprises d’histoire, les ellipses, les focalisations, les feeback,  boucles,  effets gigognes, bifurcations  … qui font commencer l’histoire à Phuket, au début de la saison des pluies avec Chouanchoua qui vient rendre visite à ses amis Otto et Samlî, qui s’y sont installés, et qui voit  au dernier chapitre Chouanchoua et Otto retourner à Bangkok avec Thaï et sa femme,  deux mois plus tard, après avoir appris l’histoire des uns et des autres, « apprécié » cette période singulière de leur vie.


Mais chaque roman appelle, suscite une lecture différente, même si chacun a ses habitudes, sa façon de voir le monde et de le « lire ». Ici, pour « ce » roman, il nous a paru nécessaire de le présenter chapitre après chapitre, pour bien montrer la complexité de sa construction, mimant peut-être la complexité de la vie, avec les destins qui se croisent et se recroisent, dans la multiplicité  des « histoires » familiales et personnelles, mais aussi des périodes de vie vécues en commun parfois, selon un mode de vie particulier, qu’il nous faudra découvrir.

 

Le roman commence donc avec  Souanchoua qui  arrive à Phuket pour écrire un livre.


Il rend visite à Otto, vont « boire un coup » et vont s’échanger des nouvelles sur leurs amis communs (Samlî, Lân, Toui d’Italie, John, P’tit Hip). Mais au fil de la conversation, Souanchoua apprend qu’autrefois Otto, à 17 ans, a dû fuir de chez lui, pour éviter la prison. Il avait voulu venger son copain qui avait été cogné par un jeune chef de bande du quartier, mais il avait tiré au pistolet sur celui-ci qui le menaçait avec une épée. Il s’était alors réfugié chez un autre copain, Tongtiou, qu’il avait rencontré l’année précédente et dont le frère avait une plantation à Chumporn (Lang Suan).  Il avait été bien accueilli pendant 6 mois, mais avait dû de nouveau s’enfuir, car son copain, qui gagnait sa vie en jouant au billard, s’était fait tuer, lors d’une partie. On apprendra aussi au passage la relation qu’Otto a avec sa nouvelle belle-mère et sa conviction  de ne plus être aimé par son père.


Mais ensuite, -selon un procédé que l’on retrouvera au fil du roman-, le roman va bifurquer sur l’histoire d’un autre copain, que tous appellent « le Vieux ». On y apprendra que le Vieux est parti au Japon avec sa « Japonaise » ; et qu’ils le considèrent comme une « légende vivante ». Ils se souviendront de leur belle vie à Pattaya,  

où ils étaient comme des « lords à faire les cons », où ils fumaient de l’herbe et « se pintait jusqu’à ce qu’on tombe de sommeil ». Ils vont décrire avec admiration le Vieux, au look hippie, roulant en chopper, charmant, faisant rire, indifférent au regard des autres, sachant vendre bagues et bracelets en racontant des histoires pour chaque article. Un personnage.


Chouanchoua et Otto vont poursuivre leur conversation, en multipliant les  anecdotes et leurs souvenirs. Sur Samlî, qui avait été arrêté à tort pour un verre pas payé ; sur Otto qui va évoquer en quelle occasion, il dut lui aussi faire de la tôle. On apprendra comment pendant un an, de videur dans une boite de Patpong, il était entré dans une bande de gangster. Qu’il était retourné voir son père, qui lui avait appris qu’il n’avait en fait tué personne et qu’il avait payé pour étouffer l’affaire.


Le roman s’attardera sur le style de vie d’Otto, devenu homme de main dans le quartier de Patpong, appréciant la crainte qu’il inspirait, le pouvoir de boire des verres à l’œil dans n’importe quel bar, jusqu’à ce qu’il fasse de l’ombre au chef Deang Dearet et devienne accroc à l’héroïne,

 

qcro herohine 06

 

pour finalement perdre la considération de ses « pairs ». Et puis, on était revenu sur le Vieux. On apprendra comment Otto fit sa connaissance, à l’époque où il vendait ses bracelets et autres objets en cuir à Patpong. Il était tombé sous le charme de celui que les autres vendeurs appelaient « le hippie » ; il appréciait sa gouaille, ses plaisanteries.


Et puis un soir, le Vieux avait emmené Otto à Pattaya, et lui avait présenté ses amis, une bande buvant, fumant, prenant du plaisir ensemble.

Il avait apprécié et revenait régulièrement avec le Vieux. Il avait appris à connaître la bande, leurs antécédents (Nit, Rang, Hanna la petite amie de Nit, Jâ, Lân et ceux qui « passaient »). Le Vieux lui avait raconté sa vie, comment le quartier maître qu’il était, avait mis son poing sur la gueule à un officier et choisit de vivre « libre », pouvant aller où il le désire sans demander de permission. Otto s’était confié et il avait été bien accueilli par la bande.


Otto avait découvert une autre façon de vivre. « C’était comme s’il avait découvert un autre monde, fort éloigné du sien. En fait, il ne parvenait à croire qu’un tel monde pût exister dans le monde réel ». Et pourtant, il l’avait sous les yeux ». (p.103)

Image drogues 02


Il voulait franchir le pas, mais il était accroc à l’héroïne. Et la bande lui avait dit qu’il devait d’abord régler cette addiction. Et puis il avait été arrêté dans son quartier et avait pris 6 mois pour possession de drogue.


Ensuite le roman revient au présent narratif. Samlî a retrouvé Chouanchoua et Otto, et ils vont évoquer d’autres souvenirs, tout en buvant, comme Dam qui était tombé du train en allant au mariage de Ratt. Ils étaient descendus à sept ( Chouan, Met Kanoum, P’tit Hip, Teub, Eit, Dam, et Samlî), déjà tous « bourrés » et ils avaient continué à picoler.

Et puis, Samli, Chouanchoua et Otto avaient décidé de rendre visite à Thaï dans son restaurant, une occasion encore de « raconter ».


 « C’est pas les histoires qui manquent, dit Otto. Tiens en voici une. Tu verras s’il est marteau ou pas.

-    C’est laquelle que tu vas lui raconter ? demande Samlî.

-  Celle de la farang qui est allée pisser dans son restau, et ? »

 

Et on apprendra l’histoire de la farang, qui s’enchaînera sur une question de Chouanchoua :


« Il faisait quoi avant Thaï ? Il vient d’où ? Tu le sais ?»


Et on saura par Otto, qu’il a vécu à Pattaya. Que le Vieux l’avait découvert jouant de la guitare dans un petit restau allemand de Sukhumvit à Bangkok, et qu’il l’avait amené à Pattaya; qu’il était resté des mois avec la bande, qu’il avait disparu, qu’il avait réapparu un an après avec une BM et des fringues « haut de gamme », pour disparaître de suite et qu’il l’a retrouvé ici à Phuket.

La lecture se poursuivait, enchainant petite histoire sur petite histoire, entre Chouanchoua, Otto, et Samlî, sur leurs amis respectifs, nous demandant où Chart Korbjitti voulait nous emmener.


Une halte, une mise au point s’imposait. Un début d’explication.


En ce début de chapitre 5 (p.127) intitulé « « Lorsqu’Otto sortit de prison »,

 

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nous avions le besoin de faire le point, pensant avoir « découvert »  le « mécanisme romanesque » : avec ces copains qui se rencontrent, qui se croisent, qui boivent et fument jusqu’à ce qu’ils s’écroulent, et partagent ensemble des anecdotes et des souvenirs sur eux et leurs copains, avec des retours en arrière, des bribes de vie, qui se retrouvent en  des temps et des lieux différents, un puzzle qu’il appartenait au lecteur de recomposer, pour savoir ce qui était en jeu, ce qui essayait de s’écrire.

On voyait tout d’abord trois amis, qui aimaient boire ensemble, jusqu’à l’ivresse, et se raconter des histoires et anecdotes sur les amis absents. On apprend qu’ils ont mené des vies différentes, avec des ruptures, des événements (une mort, un coup de poing sur un officier) qui ont changé leur existence, mais qu’ils se sont rencontrés à une période de leur vie et avaient en commun, un modèle et un style de vie qu’ils apparentaient au bonheur.


Le modèle est celui qu’ils appellent affectueusement le Vieux, « une légende », que d’autres voyaient comme un « hippie ». Le mode de vie est celui de la bande à Pattaya, un « monde » qu’Otto présente comme incroyable, merveilleux.(« il ne parvenait à croire qu’un tel monde pût exister. ») Mais, on les retrouve à Phuket, et le Vieux est parti au Japon.


A ce stade, on voudrait savoir ce que fut ce mode de vie à Pattaya, qu’Otto trouvait si merveilleux, connaître davantage le Vieux, que la bande considérait comme une légende, et dont nous venions d’avoir quelques confidences, apprendre comment leurs vies avaient évolué.

En voyant le titre du cinquième chapitre « Lorsqu’Otto sortit de prison », on prévoyait bien sûr que nous allions connaître la suite de l’histoire d’Otto, nous demandant s’il avait retrouvé son « bonheur » à Pattaya, s’il n’était plus accroc à l’héroïne,  et comment et pourquoi il avait atterri à Phuket. Et puis par curiosité, nous avions regardé le titre du chapitre suivant qui s’intitulait « L’histoire de Thaï ».


Nous avions alors l’hypothèse d’une construction romanesque où Chart Korbjitti allait revenir sur chacun des personnages.


En attendant, nous pouvions lire les histoires d’Otto et de Thaï.


Donc, on retrouve Otto à sa sortie de prison, heureux de la liberté retrouvée (« Il n’avait jamais pensé auparavant que la liberté pouvait être si précieuse. »), et qui a hâte de rejoindre la bande de Pattaya (Nit, Rang, le Vieux), malgré l’espoir du père de le voir revenir à Bangkok pour travailler et étudier le soir. Il tint malgré tout à le mettre en garde : « Tu es assez vieux pour distinguer le bien et le mal, alors ne fait rien qui pourrait t’attirer de nouveaux ennuis ».


A Pattaya, la bande lui imposa une période de sevrage de l’héroïne, qu’il vécut pendant dix jours dans la souffrance. Il put ensuite partager avec plaisir  « sa nouvelle vie parmi ses amis », « une promenade rafraîchissante au paradis ». (p.133). Otto avait appris à fabriquer des objets en cuir, qu’il mettait en vente dans  la boutique de Nit.  On mettait l’argent en commun, on partageait les tâches et surtout on aimait le soir discuter sur la plage, boire et fumer de l’herbe, festoyer, chanter jusqu’à l’ivresse et la lueur du jour.


Otto avait retrouvé le Vieux, qui continuait à vendre ses produits sur Patpong, mais qui venait souvent comme d’autres copains de Bangkok. Il avait ainsi  connu Jâ, Lân, Samlî, P’tit Hip, et Thaï avec sa guitare. Ils avaient même acheté en commun un vieux bateau qu’ils louaient parfois à des farangs. Et à la fin de chaque journée, tout le monde dormait dans la modeste boutique de Nit. On profitait de chaque occasion, de chaque nouvelle arrivée pour faire la « fête », boire, fumer, se raconter, passer un bon moment.


La lecture de ce  chapitre permettait de mieux cerner le mode de vie qu’Otto voyait comme « un paradis ».


A la fin du chapitre, le Vieux, préparant une pipe d’herbe, demandait à Thaï depuis combien de temps, il fumait de l’herbe. Transition, pour connaître :


« L’histoire de Thaï ». (Chapitre 6)


Son histoire racontée commence sur une tragédie, sur un événement qui va marquer sa vie. On le trouve en seconde, et il est surpris avec six de ces camarades à fumer de l’herbe.

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Les conséquences sont terribles : il est fouetté et son père le  retire de l’école. Thaï vit cela comme une injustice profonde car en fait il n’avait amené la pipe, que pour faire l’intéressant auprès de ses camarades. Sa vie bascule. De joyeux il devient renfermé, taciturne … et décide désormais de ne dépendre que de lui.

Son père possède une boutique de vendeur d’or ( gold shop).


 

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C’est le modèle familial. Tous ses fils sont éduqués pour avoir un commerce. Il faut savoir vendre, compter dans la famille. Au besoin, le père sait frapper pour être entendu. Mais Thaï n’aime que la musique. On imagine le conflit père/fils.

Thaï va former un groupe de musique en cachette avec des copains, vendre des babioles pour s’acheter une guitare. Thaï est devenu un bon commerçant aux yeux de la famille. Mais au nouvel an chinois, le père le surprend avec sa guitare.

 

 

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Une scène terrible s’ensuivit pendant laquelle le père se saisit de la guitare, frappa son fils. Mais le fils pour la première fois osa prendre les poignets du père, l’immobilisant, devant la mère l’incitant à lâcher prise. La guitare tomba.


Sa vie bascula une deuxième fois.


Thaï, en hurlant, reprocha au père sa haine, et lui communiqua son désir de vivre sa vie, de ne plus être soumis à l’autorité paternelle. « C’est fini, papa, je ne serai plus soumis. Tu ne peux pas me forcer. C’est ma vie. Je veux la récupérer. » (p.151) Il jeta le fric sur le plancher que son père venait de lui offrir pour le nouvel an chinois. Et quitta la maison.

Sa mère et son frère, avec l’accord du père, tenteront bien, en le suppliant,  de le faire revenir, lui promettant même de pouvoir reprendre l’école. Sa mère utilisera même -découragée- la menace du reniement, mais Thaï ne cédera pas. « Son frère le comprenait parfaitement ». (p.160) Il discutera même de son avenir proche avec lui.


Thaï s’installera chez Yong et deviendra son associé. Yong vendait des objets en plastique. Il l’aidera à en vendre davantage. Il aura même l’idée de faire copier et de vendre des chemises de marque. Le récit décrira ses méthodes, son succès. Certes, Thaï voit bien que Yong joue, a des dettes, mais il a sa guitare ; il est heureux.


Et puis il y eut le service militaire.

Thaï crut à tort via Yong pouvoir éviter le service en « achetant » un intermédiaire. Quand il revint un an et demi après, Yong était soit disant en faillite. Il rompit avec Yong, mais déçu, commença à fumer de la marijuana.

Et ensuite, après 4 ans et demi de rupture familiale, il revit son père atteint d’un cancer à l’hôpital.

 

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Ce fut la réconciliation.


Son père l’aida même à comprendre que Yong l’avait roulé. Le testament fut une surprise. Son père lui confiait la boutique de vente d’or. Sa soeur ainée qui était mariée était en colère. Mais Thaï, généreux, voulût bien qu’on refasse le partage, mais la parole du père devait être respectée. Finalement, Thaï décida de donner sa part de magasin à sa soeur qui en prit la direction ; Thaï se contentant de l’aider et ne gardant que le minimum pour sa « musique ». Il était ainsi heureux ; il pouvait de nouveau jouer de la guitare, le soir. Même si sa mère l’incitait à se lancer dans une affaire.


Et puis, sa soeur quitta son mari et vint s’installer au magasin. Thaï vit là une bonne occasion de vivre enfin son rêve : jouer et vivre de sa guitare, au bonheur la chance, dans les restaurants, les bars, les hôtels.

 

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« Il jouait pour le plaisir de jouer. Rien d’autre ne lui importait. Avoir faim et manger, ce n’était pas important. Ce qui importait, c’était de faire ce qu’il avait envie de faire ». (p. 192)


Et on retrouvait l’histoire qu’Otto avait déjà raconté à savoir comment il avait rencontré le Vieux au restaurant allemand, qui l’avait amené à Pattaya, avait rencontré la bande. (Otto, Nit, Jâ, Lân, Samlî, P’tit Hip et les autres).  On était dans le bateau, s’offrant une défonce.


 « Tout était absolument beau.». « Libre de tout souci » (Cf. pp.195-196)

Et on apprenait qu’il était venu pour une nuit avec le vieux, et qu’il s’intéressa à leur mode de vie. « Il n’avait jamais connu ce genre d’existence, n’avait jamais imaginé qu’il pût y avoir des gens comme eux, de par le monde. Plus il les voyait évoluer ensemble sans s’exploiter les uns les autres, s’entraidant comme des frères ; il était impressionné. Il pensait que ce genre de vie serait idéal »


Et il resta « sans se fixer de date de départ. », partageant tout avec la bande. Et puis avec le temps, il rêva d’une échoppe, d’un petit resto au bord de l’eau, où il pourrait jouer de la musique pour les touristes farangs, et rejoindre ses copains dans la journée. Il en parla, tout le monde approuva. Mais le Vieux lui conseilla de s’installer à Phuket.


On connaissait mieux le Thaï du début, celui à qui Samli, Chouanchoua et Otto avaient décidé de rendre visite. Et au chapitre suivant (7), on était avec Samlî, Chouanchoua et Otto, montés sur deux motos, nous rendant justement au restaurant de Thaï, mais celui-ci n’était pas là. Il était à Bong Hill, un endroit connu pour fumer, se défoncer. Ils iront alors chez Jâ, un autre petit restau tout proche, continuant à boire, à raconter des « histoires »  … Thaï les avait rejoints et ils étaient allés à son restaurant.


Le chapitre suivant (c’est le 8ème) intitulé « La chanson de Thaï » devait certainement nous raconter la suite de sa décision de vivre désormais à Phuket. D’entrée, on apprenait par Otto que Thaï fumait trop, délaissait son restaurant, et on en apprenait la cause : sa femme et son fils étaient partis.

Ah bon, Thaï avait femme et enfant !Il nous manquait donc un épisode, même si on pouvait deviner pourquoi Thaï n’allait pas bien. Otto d’ailleurs lui conseillait d’aller résoudre ses problèmes avec sa femme. Il avait accepté d’y aller le lendemain et ils avaient continué à boire, avec Thaï à la guitare.

Que s’était-il donc passé ? La page 225 nous ramenait en arrière.

Thaï avait présenté le Vieux à sa famille, qui ne comprenait qu’il puisse avoir un ami accoutré ainsi. Et puis, il y avait eu cette décision inexplicable de Thaï.


Malgré son rêve de restaurant, il avait finalement répondu à la demande de sa mère et repris la boutique. Il avait renoncé à ses amis de Pattaya, et cessé de jouer de la guitare.


Curieux, non ?

La raison ne nous était pas donnée. Surtout qu’Otto, le Vieux, Rang et Nit continuaient leur vie à Pattaya, avec Lân et Samlî qui venaient de temps en temps. Jâ était parti aux USA et P’ttit Hip avait disparu.


Thaï était venu les visiter un an après, avec les signes de la réussite (BMW, costume classe, montre en or.)

 

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Il était revenu 10 mois plus tard, mais ils étaient tous partis. (p. 233) Il les avait cherchés, mais personne ne savait où ils étaient partis. Il avait pris conscience ce jour, que pour les voisins, ses amis n’étaient pas fréquentables, forcément « avec cette apparence-là », leurs longs cheveux, « leurs bracelets et tous leurs trucs ». « Personne ne cherchait à savoir d’où ils venaient ou à quoi ressemblaient leurs familles ». Même Thaï d’ailleurs, rajoutait le narrateur, ne connaissait pas leur passé.


Au retour, sa mère constatait un changement. Et peu de temps après, il annonçait à sa mère son désir de partir, et de réaliser son projet d’ouvrir enfin son restaurant à Phuket. Il avait quitté sa famille en bons termes ; sa mère même, lui avait dit qu’elle irait le rejoindre une fois qu’il serait bien installé.


Et page 238, on retrouvait Thaï arrivant à Phuket en autocar.


Il avait décidé de prendre son temps pour trouver son restaurant et de ne pas dépenser le budget prévu. Il comptait gagner sa vie en attendant avec sa guitare mais de suite il avait retrouvé ses anciens amis, Samlî, P’ttit Hip, Lân dans un restaurant. (p.241)

Avec une parenthèse, on apprenait que Pttit Hip, Samlî, Chouanchoua, Met Kanoun avaient été dans la même école. Que Samlî et P’ttit Hip avaient ouvert une boutique, ainsi que Lân et Jâ  … il y avait eu le Saloon, le Cinzano à Bangkok,  … des  boutiques qui étaient des lieux de vie et de rencontre, où chacun apportait son éco. On aimait s’y retrouver tous les soirs, discuter, boire, passer des bons moments. On y couchait même. Et puis un jour, Samlî, P’ttit Hip, Lân avaient laissé la boutique à Otto et avaient tenté l’aventure à Phuket. (l’île natale de Samlî) Samlî et P’ttit Hip avaient gagné leur vie en imprimant des T-shirts, et puis s’étaient lancés dans la copie des cassettes vidéos.  Lân faisait de la décoration.


Samlî avait accueilli Thaï chez lui et la bande l’avait aidé à trouver un emplacement pour son restaurant, obtenir un bail de 10 ans. Thaï mais surtout Lân avaient construit le restaurant et huit bungalows sommaires en 5 mois. Lân généreux, n’avait même pas demandé à être payé. L’alcool suffisait. Et puis, le  jour où Lân vint rendre visite à sa famille à Bangkok avec Thaï, la vie de celui-ci changea.


Thaï fit la rencontre de Tâ, copine de la soeur de Lan. Le roman racontera leur rencontre, leur appréhension, leur espoir. (Cf. pp 274-280)  Elle vint en vacances à Phuket, et y resta. « A la fin de la saison, Tâ était parfaitement rodée au fonctionnement du restaurant, en cuisine comme en salle». (p.280) Ils étaient heureux. Ils firent une bonne saison touristique. Tâ tomba enceinte

 

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et pour l’aider, Thaï engagea une jeune serveuse ! Tâ alla accoucher à Bangkok et à son retour, un mois plus tard, elle apprit que Thaï l’avait trompé et mis enceinte la jeune serveuse. Tâ avait quitté Thaï et était reparti à Bangkok.


« La chanson de Thaï » pour reprendre le titre du chapitre se terminait sur la chute de Thaï, son addiction à la drogue, le restaurant vide, et les serveurs qui étaient partis.


 En fin de chapitre, on retournait au présent narratif, sur la bande, Samlî, Lân, P’ttit Hip et Otto, toujours en train de boire, se moquant, mais acceptant de s’occuper du restau pendant que Thaï irait à Bangkok pour revoir sa femme et son enfant. Mais la dernière phrase du chapitre annonçait le  9ème chapitre. « Otto, où t’es allé une fois que t’as quitté Pattaya ? »


Et c’était encore un retour en arrière, intitulé « L’itinéraire d’Otto ». (pp.289-340)


On apprenait que Nit avait reçu un billet d’avion de sa copine d’Australie, et qu’il avait décidé de sous-louer sa boutique. Ce fut la fin de l’époque de Pattaya. Otto avait confié au Vieux, qu’il en avait marre même s’il s’en défendait. Il estimait en tous cas qu’il s’était assez amusé, dans la crainte de l’avenir. Ses copains comprirent. (Otto avait rencontré le Vieux  3 ans auparavant)  Il ne resterait plus que des souvenirs.


Otto retourna à la maison paternelle. Il prit conscience que son père avait dû vendre sa maison pour étouffer son « crime » ; que sa belle-mère faisait à manger pour vendre des plats les après-midi pour soutenir la famille. Il se sentit coupable, se reprocha son vagabondage, pensa à sa dépendance à l’alcool et à la drogue ; déprima. Son père le réconforta, lui montra le côté positif de l’expérience acquise. Il décida alors de fabriquer des sacs. Son père l’aidait le soir ; ils se sentaient proches. Mais au bout seulement de 15 jours, ses amis lui manquèrent, et il n’arrivait pas à vendre ses sacs aux boutiques.


Il retourna voir le Vieux, qui était chez sa maman -les cheveux coupés- en train d’arroser les plantes et lui demandant poliment s’il pouvait sortir. Otto apprit que Jâ était revenu des States et avait ouvert une boutique de fringues de cow-boys au « saloon » installé au Scala Theater, et que Samlî et  P’ttit Hip étaient en train d’ouvrir une boutique au Lido. Otto  établit un contrat avec Jâ pour ses sacs et alla s’installer chez lui.


Otto va alors vivre une nouvelle aventure, avec une nouvelle « bande »; mais les nouveaux amis qui se retrouvaient le soir au Scala, portaient costume, cravates travaillaient dans la pub, les assurances, l’aéronautique, la fonction publique, etc. On n’était plus dans le genre « hippie » se dit Otto

 

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et  il coupa ses cheveux et se rasa. Il y rencontra Souanchoua pour la première fois.


Otto aima cette période. Jâ lui avait acheté une machine à coudre, ses sacs se vendaient bien, il voyait son père et tous se retrouvaient à la boutique le soir. C’était comme un club. Et ses nouveaux amis venaient décompresser après le boulot, et « une fois éméché, ils se charriaient, non moins joyeux drilles que ceux de Pattaya.»(p.313) Ce fut une belle période, mais elle ne dura qu’un an, car Jâ dépensait sans compter. Il brada sa boutique et repartit aux Etats-Unis avec sa petite amie.


Otto partit alors travailler au Cinzano, la boutique de Samlî et de P’ttit Hipp, et retrouva une nouvelle bande de copains. Mais l’ambiance était différente. « Y-avait des tas de types. J’ai aucune idée d’où ils sortaient. », et « ceux qui étaient trop pétés pour rentrer chez eux dormaient dans l’appart ». On imagine l’ambiance, surtout qu’Otto précise «Quand on avait un peu d’argent, on le buvait.» P’ttit Hip, lui, « carburait » à l’herbe. Et de raconter une bringue de quatre jours avec un dénommé Sloane, reporter au Cambodge pour une agence de presse japonaise, et qui avait dépensé sans compter,  et comment il s’était retrouvé dans un hôpital après une chute de trois étages.  

 

Bref des soûleries et des anecdotes. Il était retourné un petit moment chez son père à sa demande à sa sortie d’hôpital, puis était reparti à la boutique rejoindre Samlî, P’tit Hip et Lân. Mais ceux-ci  un jour s’étaient « barrés à Phuket » et lui avaient laissé la boutique. (quand ? combien de temps avait duré la période « Cinzano » ? )


Le charme devait être rompu. Peu de temps après Otto en eut « marre de toute cette merde ». Il ne savait plus d’où sortaient tous les types. « Tout ce qu’on gagnait, ils le buvaient. C’était trop, on se crevait le cul pour rien. Alors le mieux était de venir ici et de tout recommencer. (p.339)


Et le roman se poursuivait avec le chapitre dix (pp.341-371), qui reprenait l’histoire interrompue à la fin du chapitre huit, avec « Un malheur n’arrive jamais seul ». (Vous vous souvenez. Otto s’était engagé pour aider Thaï.)


Otto était allé vivre chez Thaï. Ils avaient eu une franche discussion à propos de Peutt qui jouait aux cartes avec des copains au restaurant dès le matin. Mais pour Thaï, c’était un des quatre actionnaires des  bungalows. Otto se mit à la cuisine, Thaï accueillait les clients. Ils ouvrirent le matin. Les affaires reprirent. Thaï jouait de la guitare certains soirs. Mais Thaï continuait de fumer beaucoup d’herbe, en songeant à sa femme et à son enfant.


Otto allait rejoindre ses amis certains  jours, mais ils étaient toujours ivres. Et puis, une perspective s’offrit. Le jeune aide de 15 ans qu’il avait embauché, s’était « stabilisé », et son père avait apprécié sa nouvelle attitude. Il avait alors proposé à Otto de construire une boutique sur un des terrains qui lui appartenait. Le terrain était bien situé, près de la plage. Otto put construire une boutique assez rapidement, avec même les encouragements de Thaï qui lui glissait de l’argent dans sa poche.  Otto  était fier de sa petite boutique, mais il allait quand même le soir aider Thaï au restaurant. Thaï eut la délicatesse d’attendre qu’Otto ait fini la construction, pour faire une fête et déclarer à Otto, qu’il avait gagné l’argent nécessaire pour son restaurant. « Cette nuit-là, tous deux s’endormirent ivres et heureux ».  Thaï « comptait les jours et les nuits qui restaient avant de revoir sa femme et son fils ». Il savait que c’était de sa faute. (p. 357). Ce jour arriva. Otto le rassura pour le restaurant et lui dit qu’il prenne son temps pour régler son problème.


Par contre, ses trois amis traversèrent une crise. P’ttit Hip était en froid avec Lan. Il avait même demandé à Otto s’il pouvait loger chez lui. Lors d’une soirée, alors que P’ttit Hip s’était saoulé, Samlî et Lan vinrent au restaurant. P’ttit Hipp donna un coup de poing à Samlî. Otto sut enfin  que celui-ci lui avait pris sa petite amie. Bref leurs relations s’étaient détériorées. Samlî était toujours ivre et provoquait P’ttit Hip avec les filles qu’il draguait. Et Lân mettait de l’huile sur le feu. (pp. 359-366)


Le chapitre se terminait sur les retrouvailles de Thaï avec sa famille (sa mère, sa soeur aîné, sa petite sœur) et sa femme et son enfant. (pp.367-371) Ils étaient heureux de le revoir, et lui demandèrent de suite de rester, avançant leurs arguments (la boutique, l’école pour l’enfant, la joie de le voir, la possibilité de l’aider). Sollicité par la mère Tâ répondit que c’était à Thaï de décider. Celui-ci apprécia. Elle avait donc encore de la considération pour lui, pensa-t-il. Ils se retrouvèrent dans la chambre, discutèrent, virent qu’ils s’aimaient encore, se penchèrent vers le petit qui criait. On n’apprendra pas ce qu’ils décidèrent.


Allions-nous l’apprendre dans le chapitre suivant (Ch.11) intitulé : « Retour à la case départ ? ». (pp.373-408)

 

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Nous sommes de nouveau à Phuket. « La mousson avait commencé ». Un paragraphe (p. 374) nous apprend que Thaï était revenu avec sa femme ; qu’Otto et P’ttit Hip s’étaient séparés, allant chacun dans leur boutique ; qu’Otto avait emmené Taine en vacances à Bangkok, et que P’ttit Hip était allé rendre visite à ses parents à Chainat.


On retrouve ensuite Otto fier de présenter sa boutique à son père. Un père inquiet qui le sermonne de conseils et lui recommande surtout de ne pas échouer cette fois-ci, de recommencer pour de bon. Mais  le chapitre touffu, aux histoires entrelacées, passera de la situation d’Otto à P’ttit Hip, et son départ;  aux retrouvailles de P’ttit Hip avec Lân et Samli ; à leur séparation ;  à la jalousie de Tâ qui reproche à Thaï de revoir son ancienne maîtresse, à leur retour à Bangkok et surtout à l’histoire de Lân. En effet, « personne ne connaissait l’histoire de Lân ». (p.401).


Bref, en fait de nouveau départ, on assistait à un échec généralisé, à la fin de la période Phuket. Revenons sommairement sur chacun.


Otto, malgré les conseils du père, et le succès de son commerce, avait reproduit sa vie de Pattaya. « Très rapidement, la boutique d’Otto devint le point de rencontre de tous ceux  -amis et connaissances- qui voulaient vivre au bord de la plage ; les visites s’enchaînaient. » (p.386) Otto les logeait, les nourrissait, leur fournissait alcool et herbe. L’argent filait entre ses mains.


Mais si Otto ne regrettait pas sa saison « touristique », il fut surpris quand P’tit Hip –qui certes n’avait pas réussi- lui annonça qu’il voulait se ranger, retourner à Bangkok, chercher une situation stable.


Il ne pouvait plus supporter « ces fumiers qui viennent ici pour se biturer, se défoncer et se goinfrer, et puis ils s’en vont ». Ils n’étaient pas comme « leurs amis » (Le Vieux, Shane). Il lui dit que Samlî et Lân avaient subi le même sort. « Au début, y’vait du boulot en pagaille, tu sais. Ces fumiers ont tout bu. » « Il n’y avait même plus assez de fric pour acheter le nécessaire pour travailler ». (p.387) Et on apprendra que Samlî et Lân durent aussi mettre la clé sous la porte.  « L’association des éternels débutants de Thaïlande » était morte.


Lân lui avait donné le coup de grâce en défroquant une nonne et en l’installant chez eux. Samlî ne put supporter son attitude. Lân était parti s’installer chez sa « belle-mère », une prison disait certains, avec sa « directrice et sa femme sa geôlière, déterminées à le mater afin qu’il se comportât en honnête homme. » (p.394). Sa nouvelle attitude s’expliquait peut-être par son passé. En tous cas, ses amis (Samlî, Otto, Thaï) furent surpris quand il refusa d’aller à l’enterrement de son père. Ils lui firent changer d’avis en l’accompagnant aux funérailles. Ce sera pour nous l’occasion de connaître l’histoire de Lan. (pp. 401-408. Fin du chapitre 11).


En effet, avions-nous dit, « personne ne connaissait l’histoire de Lân », « et celui-ci ne s’était jamais confié  à personne, n’avait jamais sollicité l’avis de quiconque ». Ses amis ne savaient pas pourquoi il était toujours « à cran dans la vie ».


En fait, très jeune il s’était retrouvé déraciné, avec sa sœur Oï, chez  sa grand-mère à Bangkok. Lân entrait en cinquième année de primaire. Lân n’aimait pas la maison ; où vivaient aussi sa tante et ses deux cousins du même âge –avec qui il se querellait souvent-  et une jeune cousine. Il devait s’occuper de sa sœur. Il avait le sentiment que sa grand-mère leur en voulait.

Un jour, il ne put supporter qu’elle giflât plus fort sa soeur pour un plat de riz -qu’elle disputait avec sa cousine- et  qui était tombé. Le lendemain, il était rentré avec sa soeur à Khon Kaen,

 

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chez ses parents. Il eût droit à des coups de baguette. L’année suivante il était envoyé en pension. Il s’y était senti seul, accablé. « Il n’avait personne pour le faire sortir. Il n’avait que son carnet de croquis et ses aquarelles pour l’emmener loin ». (p.403) A la fin de la huitième année, il voulut « poursuivre ses études dans une école de beaux-arts, mais sa mère s’y était opposée. « Qu’est-ce tu ferais pour gagner ta vie ? » Il avait poursuivi deux ans de plus dans une autre école secondaire, mais ses notes étaient lamentables. Il avait été injurié mais il avait maintenu son désir de faire une école de beaux-arts. De guerre lasse, son père avait cédé. Il était alors retourné chez sa grand-mère. Il avait dix-sept ans.


Le gain d’un billet de loterie lui permit d’acheter un pantalon comme ses autres camarades. Mais sa mère lui fit une scène, lui reprochant de ne pas avoir partagé. D’ailleurs sa mère « pestait » toujours et à la fin de l’année scolaire, Lân n’était pas rentré chez lui et avait travaillé comme aide-potier  d’un professeur. Il avait donné à sa mère tout l’argent qu’il avait gagné. « A dater de ce jour, Lân avait toujours trouvé suffisamment d’argent pour étudier », comme aide-potier ou en fabriquant « des bricoles, des bracelets, des bandeaux, des écussons, des colliers, même des mouchoirs qu’il mettait e dépôt dans des magasins de cadeaux ».

En troisième année, il avait investi avec quelques camarades dans un magasin de cadeaux et d’articles en cuir à Bang Lamphoo. C’était là qu’il avait connu Jâ, le Vieux et Chouanchoua,  qui venaient mettre en dépôt leurs sacs en cuir. Il n’avait plus vu l’utilité de continuer ses études. Il avait abandonné la boutique et « était allé travailler comme concepteur dans un cabinet d’architecture d’intérieur ». (p.407) Il avait aidé son père à construire sa maison à Bangkok, faisant le plan, prenant part à la construction, choisissant la décoration. Il avait été complimenté sauf par sa mère qui se plaignait toujours, lui reprochant de ne pas avoir terminé ses études. Il n’était pas resté avec sa famille, mais tenait à lui donner une part de son salaire.


Et puis sans transition, ni explication,  nous apprenons qu’ « il s’était installé à  Phuket pour créer l’Association des éternels débutants de Thaïlande avec Samlî et P’ttit Hip. Il n’avait envoyé de l’argent à sa mère qu’une seule fois, et n’avait plus osé rentrer. Il avait fallu l’injonction de ses amis pour qu’il vienne aux funérailles de son père. Le chapitre se terminait avec sa décision de rentrer pour prendre soin de sa mère. Il « était désolé de l’avoir déçue. Désormais, il s’efforcerait d’être un homme nouveau, promettant de « repartir de zéro. » (p.408)


Nous étions surpris de voir en titre au chapitre 12 « Le parcours de Thaï ». (pp. 409-476. Un long chapitre) Les chapitres 6 et 8 lui avaient déjà été consacrés. Et à la fin du chapitre 10 (pp. 367-371), le roman avait évoqué les retrouvailles chaleureuses et émouvantes de Thaï avec sa famille, sa femme et son enfant à Bangkok.


Mais le roman avec ses retours en arrière incessants n’est pas de lecture aisée, car le chapitre commence sur Chouanchoua qui a promis à Samlî de garder le restaurant de Thaï afin qu’il puisse partir à Bangkok convaincre sa femme de revenir, pour ensuite apprendre qu’elle était revenue et était repartie. Bref.


Le chapitre évoque la solitude d’Otto ressentie après les funérailles du père de Lân, et à ses deux amis qui l’ont quitté. Il songe au passé, aux différentes bandes et aux boutiques de Pattaya, de la Scala et du Lido, constatant que « des amis arrivaient, et se rassemblaient et, au fil du temps, devaient se séparer pour suivre chacun leur chemin ». Pourtant la seconde saison touristique d’Otto avait été une réussite. Il avait remboursé Thaï et conservé un capital pour la saison suivante.


Le chapitre se centrera ensuite sur Thaï, plus que jamais accroc et souvent défoncé. Sa femme d’ailleurs lui reproche dans une lettre de les avoir laissés pour la marijuana. Thaï n’avait plus que la peau et les os, avait désormais des pertes de mémoire. Il planait et dormait presque toute la journée. Il passait pour fou ; il était devenu « le cinglé ». Otto passait de temps en temps, mais ne restait plus. Thaï était déprimé, désespéré. Ses associés l’incitaient à vendre son restaurant.


Heureusement ses amis avaient réussi à le mettre dans le car de Bangkok. On retrouve Thaï avec sa famille. Sa mère se rend compte qu’il est en piteux état, que sa santé s’est détériorée; qu’en 5 ans depuis qu’il a son restaurant, il a parcouru une série d ‘épreuves, qu’il n’est pas heureux. Elle lui exprime toujours son espoir de le voir enfin « caser » avant de mourir. Sa femme pleure,  se reprochant de n’être pas revenue pour l’aider. Il est touché.

 

Il voit que sa mère a « adopté » sa femme ; qu’elle lui laisse la charge de la maison. Il apprend que Tâ a dit à sa mère qu’il était drogué, et qu’elle lui avait interdit de lui écrire à Phuket, espérant son retour. Elle a mis son enfant à l’école  maternelle, bien décidée à ce qu’il ne reparte plus à Phuket.


Thaï songe alors à son passé et à la force de l’oubli. «  Les épreuves passent. Elles deviennent des souvenirs. » Il se souvient de la revanche qu’il voulait prendre contre Yong qui l’avait volé. Il y voyait le côté positif, la leçon à en tirer. Il pensa à son père, à sa sœur à marier, à son enfant à l’école, à son avenir … Il comprenait enfin pourquoi son père « s’était comporté  comme il l’avait fait ». « Il avait laissé passer les années, sans penser à personne d’autre qu’à lui-même. Mais ce jour-là, en voyant entrer son fils de l’école, Thaï s’était rendu-compte que le moment était venu. Tu ne peux plus ne penser qu’à ton propre plaisir. Tu dois agir pour ta famille, ta femme, et ton gosse ». (p.474)


Il était enfin prêt à reprendre la boutique, le gold shop. Sa femme approuva sa décision avec élégance. « La vie est un drôle de truc, pensa-t-il. »  Il  constatait qu’il était devenu finalement ce que son père avait voulu qu’il soit. Thaï et Tâ parlèrent de l’avenir, de la famille, de Thor et de l’enfant à venir. « Il s’endormit, cette fois-ci heureux. » (p.476 La dernière phrase du chapitre)


Au dernier chapitre (le 13 ème), intitulé « La filière allemande » (pp. 477-519), on retrouvait Chouanchoua, Otto et Samlî qui avaient accompagnés Thaï au bus pour Bangkok. Leur première pensée sera d’aller chercher une bouteille de whisky au restaurant de Thaï pour aller fumer et se saouler, et se raconter « des histoires concernant leurs amis », en les injuriant ; pour les oublier avec d’autres bouteilles. Ils iront en discothèque et rencontreront Yon (le proprio de Bong Hill où tout le monde va fumer) qui étaient avec troisfarangs allemands. Les présentations furent faites ; il y avait Harry, et sa femme Kris et sa petite sœur Else. Ils continueront à boire, à s’amuser. Otto un moment, s’énervera d’apprendre que Thaï a décidé de vendre son restaurant à Peutt. Et puis il fera connaissance avec Else apprenant qu’elle restait à Phuket deux semaines et une semaine à Bangkok avant de repartir au pays ; elle passera une semaine dans son bungalow. Elle repartira en lui promettant de lui envoyer un billet d’avion. On assistera encore à d’autres beuveries, évoqueront d’autres histoires comme celle de Lân à poil sur la plage après avoir pris des champignons. Ils reverront les farangs allemands, auront ensemble des sacrées cuites.


On apprendra que Chouanchoua est à Phuket depuis un mois, qu’il est fauché et qu’il n’a rien écrit, et qu’il partira dans 17 jours. En attendant il décida avec Otto de faire attention, pour avoir quand même de quoi boire. Chouanchoua dissuada Otto de prendre dans son capital (il avait 30 000 baths à la banque). Mais certains soirs, ils n’avaient rien à boire et la vie devenait « insipide ». La gaité ne revenait que lorsque Samlî venait les voir avec une bouteille. Otto en eut assez de crever de faim et prit sur son capital. Chouanchoua promit de le rembourser. Un soir, ils se demandèrent comment cela serait quand ils seraient vieux, Otto se voyait encore  dans un « Club des citoyens âgés », où tout l’argent serait en commun, dans une communauté au bord de mer ; avec un travail léger dans  la journée, et la picole le soir. 


Et puis, ils virent arriver deux voitures, avec Thaï, sa femme, trois hommes dont un farang. Thaï était « remplumé, son teint est clair, il a l’air  plus robuste qu’avant. Ses cheveux bien coiffés, « coupés court et ses vêtements propres lui donnent un air distingué, respectable ». (p.514) Nul doute, il avait changé. Voilà un mois qu’il n’avait pas fumé.


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Il était venu pour louer son restaurant. Il savait que son temps sur l’île était terminé. L’avant vieille il avait organisé la dernière fête avec ses amis Otto, Chouanchoua, Samlï, Peutt et ses anciens associés,  au restaurant de Yon. Otto et Choauanchoua repartiront sur Bangkok avec Thaï et sa femme.


Le roman se terminera sur une conversation, où Thaï suggérera à Chouanchoua d’écrire un roman sur « l’histoire d’Otto ». « Toutes les anecdotes qu’ils ont échangées sur Otto peut constituer une histoire intéressante, une histoire qui vaut la peine d’être écrite. Ça peut donner un roman d’un type nouveau. ».


homme nouveau 20

 

Et il songe à l’introduction avec Otto qui part en Allemagne rejoindre Else, avec tous ses amis venus lui dire au revoir ; « Thaï, Tâ, (lui), Samlî, le Vieux, Met kanoun, P’tit Hip, Toui Italie, Lân … » et puis un flash-back « sur le jour où Otto a tiré sur le mec, et ensuite, scène par scène, Chumphorn, Patpong, Pattaya, la Scala » … (pp.518-519)


Chart Korbjitti terminait son roman avec la date « Décembre 1987 » et un PS : « A l’heure actuelle, Otto a ouvert un restaurant thaï en Allemagne.» Attestant ainsi que le roman s’était bien écrit à partir de son vécu. On se souvenait alors de la dédicace :


 « Les personnages de ce roman existent réellement et y figurent sous leurs vrais noms ou sobriquets »

                                          _____________________

 

 

Chart Korbjitti a donc raconté une période de sa vie, l’histoire de ses copains, le Vieux, Thaï, Otto, Lân, P’ttit hip, Lân ... qu’il a rencontré à Pattaya, Bangkok, et à Phuket … pour vivre selon un mode de vie particulier : une forme de communauté ouverte, où on se retrouve enfin de journée pour faire la fête, discuter sur les uns et les autres, boire, fumer jusqu’à l’ivresse, la défonce pour certains.


Mais si on retrouvera pour chaque période, la joie de se retrouver le soir, le plaisir de discuter, de boire et de fumer, chacune sera différente. A Pattaya, on sera dans l’ambiance plage, la communauté, le look hippie, avec un noyau qui se retrouve dans la boutique de Nit. Son départ provoquera d’ailleurs la fin de cette « aventure ».


Certains se retrouveront à Bangkok au Saloon, pendant un an, dans  la boutique de fringue de Jâ, et/ou au Cinzano, la boutique de Samlï et de P’ttit Hip. L’ambiance sera déjà différente car on est désormais en costume/cravate et parmi la classe moyenne qui se retrouve après le travail.  La période « saloon » sera plus faste tant que Jâ aura de l’argent, ensuite l’alcool sera moins festif, et Samlï, P’ttit Hip et Otto qui les avait rejoint après la fin du saloon, n’auront plus les moyens de vivre ce mode de vie.


On voit alors des gens que l’on ne connait pas, qui « profitent », boivent le peu qu’ils gagnent. L’alcool, la drogue commencent leur ravage. Et P’ttit Hip et Samlï, Lân quitteront Bangkok pour tenter une nouvelle aventure à Phuket. Otto les rejoindra et créera sa boutique. Et Thaï son restaurant. On n’est plus dans UNE communauté. On gardera le plaisir de se rencontrer pour discuter, se saouler, se défoncer. Seul Otto  reproduira la vie de Pattaya avec sa boutique devenue un nouveau point de ralliement, un point de rencontre où on trouvait logis, nourriture, alcool et herbe.


Mais ils vont aussi connaître désormais d’autres réalités de la vie : les disputes, les relations qui se détériorent entre Samlï, P’tit Hip, et Lân ; et P’ttit Hip rejoignant Otto, la vie conjugale pour Thaï, l’adultère et le départ de sa femme, la déprime, l’addiction à la drogue, la vie en couple pour Lân et la mort de son père …


Et puis la fin de Phuket.


P’tit Hip voulant se ranger, et retournant à Bangkok, pour chercher une situation stable. Lân restant à Bangkok, à la mort de son père pour prendre soin de sa mère. Thaï, après 5 ans, décidant de vivre désormais avec sa famille, sa femme et son fils, en reprenant avec sérieux, le commerce familial. Le Vieux qui était parti au japon avec sa japonaise. Et Otto qui ira rejoindre son allemande Else et qui, nous dit Korbjitti, ouvrira un restaurant thaï.


Et Chart Korbjitti en fera un roman.


Une histoire « thaïlandaise » ( ?) où des jeunes à un moment de leur vie avaient eu le sentiment de vivre quelque chose de différent, en rupture avec la famille, un mode de vie, qui avait le goût du bonheur et de la liberté, avec le partage des histoires entre amis, de l’alcool, de la drogue, jusqu’à l’ivresse et la défonce.


Mais cela n’avait duré qu’un temps. Et chacun s’était rangé, avait retrouvé la famille, une vie plus traditionnelle, plus conformiste.

 

 

Curieusement, un roman « thaïlandais » où n’apparaissait nulle référence à la Thaïlande. Aucune description, aucune référence au royaume, au bouddhisme, à la société thaïe, à l’actualité ... On était loin du mouvement hippie qui avait critiqué l’ordre établi, contesté la société de consommation, cherché d’autres formes du vivre-ensemble, d’autres valeurs, d’autres accès au « réel » …

 

________________________________________________________________________________

 

 

*Asphalte éditions, 2010, pour l’édition française. Traduit du thaï par Marcel Barang. (Décembre 1987, Edition originale en 1988.)


** Le roman de 519 pages contient 13 chapitres :


1/ Balises. (pp.11-16) (5 p.) 2/ Glougou-blabla. (pp. 17-36) ( 19 p.) 3/ Ort en cavale. (pp. 37-61). (24 p.) 4/ L’histoire du vieux (pp. 63- 125) (52 p.) 5/ Lorsqu’Otto sortit de prison. (pp. 127-136) (9 p.) 6/ L’histoire de Thaï (pp.137-195)  (58 p.) 7/ Cette moto s’appelle Tobi. (pp.197-217) (20 p.) 8/ La chanson de Thaï. (pp. 219-288) (69 p.) 9/ l’itinéraire d’Otto (pp.289- 340) (51 p.) 10/ Un malheur n’arrive jamais seul. (pp. 341-371) (30 p.) 11/ Retour à la case départ. (pp.373-408) (35 p.) 12/ Le parcours de Thaï. (pp. 409-476) (67 p.) 13/ La filière allemande. (pp. 477-519) ( 42 p.)



CHART 09

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9 février 2014 7 09 /02 /février /2014 04:02

 chiens fousIntroduction.

Chart Korbjitti* avec Saneh Sangsuk sont les deux romanciers les plus connus en France grâce au travail de leur traducteur Marcel Barang. Il est aussi reconnu en Asie du Sud-Est pour avoir reçu deux fois le prix du SEA-Write en 1982 pour « la Chute de Fak » et en 1993 pour « Sonne l’heure ». « La marginalité et le regard de la société sur l’individu restent ses thèmes de prédilection. On les retrouve dans ses deux grands romans, La Chute de Fak,

 

Lq chute de fAK

 

et Les Chiens enragés (sic) qui mettent tous les deux en scène des personnages en rupture sociale. » (p. 277, Louise Pichard-Bertaux**) 


Marginalité ? Rupture sociale ?

 

RUPTURE-SOCIALE.jpg

Faudra voir.


Le roman de Korbjitti est un roman de 519 pages, que l’auteur a structuré en 13 chapitres. Ils ont un titre, un nombre de pages, qui induisent forcément sens, et importance  accordés à tel personnage, tel moment du roman. Mais auparavant la dédicace n’est jamais innocente, et se veut « réaliste ». Elle dit ici :


« Les personnages de ce roman existent réellement et y figurent sous leurs vrais noms ou sobriquets […] Que le mérite de ce livre, s’il en a, revienne à Seni Daimongkhol, Otto, Sydney, Dam, Met Kanoun et tous les autres amis qui ont perdus la vie. »


Nous avons donc une tranche de vie vécue par Chart Korbjitti. (Fin des années 70 et début des années 80 ?)

 

titre


Le roman en son court chapitre 1 (5 pages) commence avec l’arrivée à Phuket de Chouan appelé Chouanchoua (« celui qui incite au mal »), qui débarque chez son ami Otto, en sa boutique vide. C’est la saison des pluies.  Ils plaisantent d’entrée et décident d’aller arroser cela.


Le 2ème chapitre a un titre « Glougou-blabla. » assez explicite. (pp.17-36) Il sera effectivement beaucoup question de « blabla », d’histoires que l’on aime raconter sur les copains et entre copains, dans les bars et restaurants, tout en buvant (« glougou ») jusqu’à plus soif.

 

BEUEVRIES 01

 

D’ailleurs d’entrée, Chouanchoua invite Otto à rester avec lui « jusqu’à ce qu’on soit raides tous les deux ». (p.18) On apprend également que Chouanchoua est passé voir Samlî et qu’il va les rejoindre, quand il aura fini son boulot. On a un premier portrait de Samlî. Ami d’école de Otto, passionné de cinéma, copie actuellement des vidéos, après avoir travaillé dans le pétrole, alcoolique sérieux. (pp.18-19)


COPAINS


Ils enchainent en évoquant d’autres histoires. Celle de  P’tit Hip (Rentré chez lui prendre soin de son père, à Chainat. On apprend qu’il est toxico ; qu’ils ont pris ensemble de l’acide (p. 21) ). Celle de ce foutu Lân, qui avait pris des champignons. Et on apprendra l’histoire de Lân, et celle de Toui d’Italie, de John, pour terminer le chapitre sur une anecdote d’Otto évoquant un pari dans une  plantation de Chumporn, avec la question de Chouanchoua : « Pourquoi t’es allé à Chumporn ? « (p.36)


Et le chapitre 3 intitulé « Ort en cavale. » (pp. 37-61). (24 p.) nous donnera les circonstances, avec la gaité qui s’efface et une réponse qui le ramène 13 ans en arrière, sur un cadavre qui le hante, une impulsion d’un gamin de 17 ans qui « suffirait à décider du  sort de toute une vie ».


On ne sait pas encore à ce stade, que le roman sera surtout construit sur les beuveries et des fumettes entre copains, où on aime se raconter des histoires sur les uns et les autres, ou il s’agit d’aller au bout de la nuit, jusqu’à ce que l’on s’écroule, de plaisanteries, d’alcool, de drogues,

 

FUMETTE

 

mais aussi parfois d’interrogations existentielles, sur la liberté, sur le sens à donner à sa vie,  le rapport au modèle familial, le rapport au mariage, à la responsabilité quand on a un enfant, sur l’angoisse …

 

EXISTENTIALISME


Mais ce qui est le plus évident est le mode de vie choisi : la bande de copains, qui se forme et se recompose, la vie en communauté, le look particulier que des voisins assimilent à celui des « hippies », ses soirées de beuverie et de drogue, les histoires que l’on se raconte sur les uns et les autres, le plaisir d’être ensemble. Le roman en évoquera plusieurs, très différentes : celle de  Pattaya, les bandes de la Scala et du Lido à Bangkok, et celle de Phuket. Certains de nos « héros » iront de l’une à l’autre, d’autres se perdront de vue, poursuivant leur chemin, leur choix de vie.


On aime se retrouver autour d’une bouteille, d’un joint jusqu’à l’ivresse, la défonce.

 

CHA;PIGNONS

Certains en deviendront accrocs. Mais si on aime discuter, aller d’un souvenir, d’une anecdote à l’autre, on ne fait jamais dans le sérieux, on ne parle pas politique, religion, On ne refait pas le monde. On ne se révolte pas contre l’ordre établi. Seul l’ordre familial et aussi pour certains l’amour d’un père et/ou d’une mère est là pour leur rappeler leur devoir, la responsabilité, le modèle qu’il faut respecter (une famille, un métier, un mariage, des enfants.), un ordre familial donc qui n’approuve pas leur mode de vie en « communauté ».


Un existentialisme, un mode de vie hippie à la Thaïlandaise dans ces années 80 ? 


On suivra le long des chapitres, l’histoire de ses rencontres, l’histoire d’une période de vie, privilégiant quelques personnages qui auront droit à un ou plusieurs chapitres, comme Otto (chapitres 3 7, 9), le Vieux (Chapitre 4), et surtout Thaï. (Chapitres, 6, 8, 12). (Cf. en note, le titre des 13 chapitres. ***) Mais des histoires avec des étapes, des changements, ou comme le chapitre 11,  un « retour à la case départ »,

 

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avec le sentiment au dernier chapitre, qu’un cycle est fini, que beaucoup ont enfin trouvé leur voie, se sont casés, sont devenus « respectables » ou sont partis vers d’autres cieux comme Otto, partis rejoindre Else en Allemagne, Thaï enfin décidé à reprendre l’affaire familiale avec sa femme et son fils.


Chouanchoua était arrivé à Phuket au chapitre 1 pour écrire un livre et rencontrer ses amis et on le retrouve au dernier chapitre, deux mois après, à Bangkok, avec ses  amis  Otto, partant pour l’Allemagne, Thaï avec sa femme reprenant l’affaire familiale, lui conseillant d’écrire l’histoire d’Otto, avec leur approbation.  Entretemps, nous avions croisé  P’tit Hip, de Toui d’Italie, de John, Tongtiou, Dam, Ratt, Jâh, Peuttt, Met Kanoun, Nit, Yong, Lan, etc, suivi, un moment, les histoires du Vieux, de Samlî, d’Otto et de Thaï, sur des périodes différentes, des retours en arrière, des entrelacements. Ils avaient bougés, changés, vécus bien des galères, partagés bien des bouteilles … en toute amitié. 

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Mais qu’avaient-ils vécus ? qu’avions-nous retenu de ces vies, écrites là, par Chart Korbjitti ?


Nous voulions en savoir plus. Revenir sur nos « héros », chapitre par chapitre, affiner nos généralités, discuter avec eux, en sachant avec Roland Barthes

 

ROLQND BQRTHES

 

que 

 

"Ecrire c'est ébranler le sens du monde, y disposer une interrogation indirecte, à laquelle l'écrivain, par un dernier suspens, s'abstient de répondre. La réponse, c'est chacun de nous qui la donne, y apportant son histoire, son langage, sa liberté."

 

Cf. Article suivant.

 

___________________________________________________________________________

 

*Asphalte éditions, 2010, pour l’édition française. Traduit du thaï par Marcel Barang. (Décembre 1987, Edition originale en 1988.)


Chart Korbjitti est un écrivain thaïlandais né en 1954 à Samut Sakhon, qui reçut deux fois le SEA Write Award, pour ses romans pour La Chute de Fak (Khamphiphaksa - The Judgment) en 1981 et ensuite Sonne l'heure en 1994.

 

sonne l4heure

Biographie (wikipédia)

Chart est né dans la région du Khlong Sunak Hon, à Samut Sakhon, en Thaïlande. Il est le second d'une fratrie de neuf enfants d'une famille de marchands de sel et d'épiciers. A l'âge de sept ans, il quitte Samut Sakhon, qui était encore alors un village de pêcheurs et de paludiers pour aller à Bangkok chez sa grand-mère. Il y suit à la fois les cours de l'école publique et un enseignement religieux dans un monastère.

En 1969, à l'âge de 15 ans, il publie sa première nouvelle, Nak Rian Nak Leng, dans une publication scolaire de l'école Pathum Khong Kha.

Il entre ensuite à l'Université des Beaux-Arts de Bangkok (Pho Chang), étudiant les disciplines de la peinture et de la gravure.

Son histoire Phu Phae gagne en 1979 le prix Cho Karaket pour les nouvelles, du magazine Lok Nangsue.

Après avoir exercé différents métiers puis créé une entreprise artisanale de maroquinerie avec sa femme, il vend son affaire et s'établit en tant qu'écrivain à plein temps, déclarant : "J'ai choisi d'être écrivain. J'y consacre toute ma vie. J'ai vendu toute ma vie pour ça."

Il a fondé la maison d'édition Samnakphim Hon (Howling Books), qui publie toutes ses œuvres.

Œuvres traduites

  • Une histoire ordinaire : récits, trad. du thaï par Marcel Barang, Arles, P. Picquier, 1992 (épuisé)

 

une histoire ordinqiqire

 

  • Sonne l'heure : roman, trad. du thaï par Marcel Barang, Paris, Éd. du Seuil, 2002
  • La Chute de Fak : roman, trad. du thaï par Marcel Barang, Paris, Éd. du Seuil, 2003
  • Chiens fous, trad. du thaï par Marcel Barang, Éd. Asphalte, 2011, 519 p., (ISBN 978-2-918767-09-1), extrait sur le site de l'éditeur
  • nouvelle De retour au village, traduction et commentaire biographique de Louise Pichard-Bertaux, Impressions d'Extrême-Orient, 2010

** Louise Pichard-Bertaux, in  ECRIRE BANGKOK, La ville dans la nouvelle contemporaine en Thaïlande,   Connaissances et Savoirs, 2010.


Cf. notre article A104. « Ecrire Bangkok », avec cinq auteurs thaïlandais.


***Titres des 13 chapitres :


1/ Balises. (pp.11-16) (5 p.) 2/ Glougou-blabla. (pp. 17-36) ( 19 p.) 3/ Ort en cavale. (pp. 37-61). (24 p.) 4/ L’histoire du vieux (pp. 63- 125) (52 p.) 5/ Lorsqu’Otto sortit de prison. (pp. 127-136) (9 p.) 6/ L’histoire de Thaï (pp.137-195)  (58 p.) 7/ Cette moto s’appelle Tobi. (pp.197-217) (20 p.) 8/ La chanson de Thaï. (pp. 219-288) (69 p.) 9/ l’itinéraire d’Otto (pp.289- 340) (51 p.) 10/ Un malheur n’arrive jamais seul. (pp. 341-371) (30 p.) 11/ Retour à la case départ. (pp.373-408) (35 p.) 12/ Le parcours de Thaï. (pp. 409-476) (67 p.) 13/ La filière allemande. (pp. 477-519) ( 42 p.)


**** Rappel de quelques-uns de nos articles sur la littérature thaïlandaise.

fin

23. Introduction à la littérature thaïlandaise ? http://www.alainbernardenthailande.com/article-23-notre-isan-la-litterature-thailandaise-1-79537350.html


24. Que faut-il lire de la littérature de Thaïlande ? http://www.alainbernardenthailande.com/article-24-notre-isan-la-litterature-dethailande-2-79537520.html


.25 . Notre Isan :  Pira Sudham, un écrivain de l’Isan http://www.alainbernardenthailande.com/article-25-pira-suddham-un-ecrivain-de-l-isan-79537662.html


26. Un écrivain d’Isan : Pira Suddham, Terre de mousson

http://www.alainbernardenthailande.com/article-26-un-ecrivain-d-isan-pira-sudham-terre-de-mousson-79884217.html


A 52. Un grand écrivain thaïlandais : Saneh Sangsuk, L’Ombre blanche, Portrait de l’artiste en jeune vaurien.http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-52-saneh-sangsuk-un-grand-ecrivain-thailandais-96922945.html


A71. « Plusieurs vies »  de Kukrit Pramoj. Une vision de la Thaïlande.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a71-plusieurs-vies-de-kukrit-pramoj-une-vision-de-la-thailande-107792330.html


A85. « Venin » de Saneh Sangsuk. http://www.alainbernardenthailande.com/article-a85-le-conte-venin-de-saneh-sangsuk-112495835.html


A97. « La Thaïlande » romanesque de Michèle Jullian.

 

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1 septembre 2013 7 01 /09 /septembre /2013 03:02

titre-copie-1.jpgDes  manifestations de Phan Fa/Ratchaprasong, du « 3 avril 2010 - 19 mai 2010 » à la victoire de Yingluck Shinawatra (sœur de Thaksin) et du Phuea Thai, le 3 juillet 2011.


Nous avions vu dans l’article précédent, en « étudiant » l’étude d’Eugénie Mérieau, intitulée Les Chemises rouges de Thaïlande, que l’« UDD-Rouge sur toutes les terres» créé le 9 juillet 2009, avec la 3e génération de leaders de l’UDD (juillet 2009-décembre 2010), avait été très active dès sa création, pour combattre le gouvernement d’Abhisit, avant que le mouvement se radicalise en mars 2010, pour aboutir aux « événements » de Phan Fa/Ratchaprasong, du « 3 avril 2010 - 19 mai 2010 », qui causeront la mort de 91 personnes et feront plus de 2 000 blessés.

 

mort 2


Ces événements ont été abondamment décrits et commentés, en Thaïlande et dans la presse internationale. Chacun a donc son point de vue, selon son « idéologie ». Eugénie Mérieau y consacre 26 pages dans son introduction.


1/ On peut néanmoins retenir que « UDD-Rouge sur toutes les terres » a réussi à réunir plus de 150 000 « rouges » dont la majorité vient du Nord et du Nord-Est (60% selon Mme Mériau), à Phan Fa, dans le vieux Bangkok, le 13 mars 2010, avec l’intention, soutenue par Thaksin par vidéo conférence, de « renverser le gouvernement des élites ». A force de ténacité et du recul de l’armée, ils obtiennent, les 28 et 29 mars 2010, une  négociation qui échoue avec Abhisit  (Rediffusée en direct à la télévision, et retransmise sur des écrans géants à Phan Fa).

 

Beaucoup de chemises rouges quittent alors la manifestation, mais la prise de Ratchaprasong le 3 avril 2010 change la donne. (Centre d’affaires et des grands magasins de Bangkok). La manifestation est déclarée illégale, l’état d’urgence est promulgué le 7 avril 2010. Le 9 avril 2010, des mandats d’arrêt sont délivrés pour 24 Chemises rouges, et le Centre de résolution des situations d’urgence (CRES) donne aux autorités 48 heures pour mener à bien la totalité des arrestations.

 

Phan Fa 5

 

Chacun a ensuite son récit et ses moments clés.  


Mme Mérieau en voit trois : le 10 avril 2010, dit « Cruel avril » avec une première confrontation mortelle entre les Chemises rouges et l’armée, causant 25 morts dont 5 militaires et 838 blessées ;  le 13 mai 2010, l’assassinat de Kattiya Sawasdipol


 

Gen.Maj_.-Kattiya-Sawasdiphon.png

 

(plus connu sous le nom de Seh Daeng, littéralement « commandeur rouge »), général très populaire chez les Chemises rouges, radical et révolutionnaire (néanmoins exclu de l’UDD le 17 mars 2010), et le 19 mai, l’assaut final lancé sur Ratchaprasong, tuant 35 personnes, dont  6 personnes dans le temple Pathumwanaram.

 

Phan fa 4

 

« Les dirigeants des Chemises rouges, Jatuporn Prompan


 

jatuporn

 

 

et Nattawut Saikua

 

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qui avaient juré qu’ils se « battraient jusqu’à la mort », annoncent la fin de la manifestation et vont se rendre aux autorités en compagnie de leurs compagnons de scène. Dans un excès de colère et de frustration, des Chemises rouges, en se retirant  incendient une trentaine de bâtiments, à Bangkok et en province. Cet acte fera d’eux, aux yeux d’une partie de l’opinion publique, et pour la Cour criminelle, des terroristes. (Lors de la campagne pour les élections du 3 juillet 2011, l’un des slogans du Parti démocrate sera « Ne votez pas pour ceux qui brûlent la ville, brûlent le pays ». Le slogan est ensuite repris par tous les opposants à Thaksin.)

 

Il est vrai que les dirigeants des rouges ont pris une lourde responsabilité en refusant, le 4 mai, la feuille de route d’Abhisit assurant la tenue d’élections pour le 14 novembre 2010. Mme Mérieau en citant le politologue Michael Nelson, ne cache pas son opinion :

 

« Malheureusement, les dirigeants les plus radicaux de l’UDD ont gagné sur leurs collègues plus modérés. Le plan d’Abhisit fut rejeté. Finalement, il perdit patience, alors que l’armée n’avait plus de raison de justifier son attentisme. Les forces de l’armée bouclèrent la zone des manifestations. L’inévitable opération de dispersion s’est traduite par le sacrifice, par les dirigeants de l’UDD, d’une cinquantaine de vies, simplement pour repousser leur capitulation de quelques jours. »

 

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Les arrestations et les poursuites pour « terrorisme ».


Une chose est sûre ; après la répression sanglante de mai 2010 à Bangkok, l’état d’urgence est proclamé dans les grandes villes, les médias pro-Chemises rouges sont fermés, et les autorités procèdent à une vague d’arrestations sans précédent. Mais il manque un chapitre spécifique sur ces arrestations des rouges  au bon travail de Mme Mériau, qui montrerait l’ampleur de la répression. (On peut supposer, vu le sérieux de son travail, qu’aucune ONG des droits de l’homme n’a effectué ce recensement, pourtant si nécessaire).

 

Mme Mérieau signale toutefois l’arrestation des principaux dirigeants des chemises rouges : Natthawut Saikua, Weng Tojirakarn,

 

Weng

 

Kokaew Pikulthong,

 

Kokaew Pikulthong

 

Nisit Sinthuphrai, Kwanchai Praiphana,


KwanchaiPraiphana-300x225

 

Viputhaleng Pattanphumthai, Yoswaris Chuklom


Yoswaris

 

et Phumkitti Sukjindathong (obtiennent leur libération conditionnelle le 22 février 2011 après 9 mois de prison). Le 24 mai 2010 : Arrestation de Suthachai Yimprasert, professeur d’histoire à l’université Chulalongkorn,


Suthachai-Yimprasert-copy

 

et de Somyot Phreuksakasemsuk, leader du « Groupe du 24 juin démocratique », pour violation du décret instituant l’état d’urgence.

 

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Le 11 août 2010 : Des poursuites sont engagées contre Thaksin Shinawattra ainsi que 24 dirigeants des Chemises rouges pour terrorisme. Le 24 septembre 2010 : Chiranuch Premchaiporn, webmaster du journal en ligne Prachathai, est arrêtée pour lèse-majesté. Le 13 février 2011 : Surachai Seh Dan est arrêté pour lèse-majesté. Le 10 mars 2011 : Reddition aux autorités d’Adisorn Piengket. Le 14 mars 2011 : Reddition de 4 autres dirigeants de l’UDD : Waipote Apornrat, Suporn Atthawong, Phayap Panket et Shinawat Haboonpat. Ils sont libérés sous caution (600 000 baht, soit 15 000 euros).

 

Si on peut comprendre que l’UDD fasse profil bas après les événements sanglants avec la vague d’arrestations qui a suivi, le 19 septembre 2010 toutefois, 10 000 personnes manifestent à Ratchaprasong alors que l’état d’urgence est toujours en place contre le coup d’État.

 

Création du groupe de juristes Nittirat à Thammasat, Bangkok . (Cf. nos articles A.69, et A.70 sur ce groupe.)

 

La mobilisation s’organise alors sur Internet, menée par des anonymes. Seul le groupe « Dimanche rouge » de Sombat Boongamanong continue à animer le mouvement.

 

2/ 1er décembre 2010 : Thida Thavornseth

 

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devient présidente (par intérim) de « l’UDD-Rouge sur toutes les terres », en remplacement de Weng Tojirakan, toujours emprisonné.

« l’UDD-Rouge sur toutes les terres », génération « provisoire » (décembre 2010-février 2012) élit un comité provisoire, dont la présidente est Thida Thavornseth, épouse du leader emprisonné Weng Tojirakarn. Worawuth Wichaidit est porte-parole en charge, avec Somchai Paiboon, Jatuporn Prompan, Viputhaleng Patthanphumthai (Source : Liste non officielle compilée par l’auteur.)

 

Les activités de « l’UDD-Rouge sur toutes les terres », mené par Thida va se concentrer, on s’en doute, principalement sur la campagne en faveur de la libération des dirigeants emprisonnés, et l’UDD va annoncer son intention d’organiser des manifestations deux fois par mois. Le 19 décembre 2010 : Environ 10 000 Chemises rouges se retrouvent à Ratchaprasong en mémoire des victimes d’avril-mai 2010.


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Le 21 décembre 2010 : L’état d’urgence est révoqué dans les 4 dernières provinces où il était encore en vigueur (Bangkok, Nonthaburi, Pathum Thani et Samut Prakarn) – il aura été en place pendant près de 9 mois. Résolution du Cabinet d’ordonner la libération conditionnelle à une centaine de Chemises rouges. (qui ? où ?) Le CRES, créé le 12 mars 2010, est dissous.

 

La fin 2010 est à l’apaisement, même si les poursuites sont toujours en vigueur et les réseaux sociaux contrôlés. Mais le 22 février 2011 : les principaux dirigeants des Chemises rouges, notamment Natthawut Saikua, Weng Tojirakarn, Kokaew Pikulthong, Nisit Sinthuphrai, Kwanchai Praiphana, Viputhaleng Pattanphumthai, Yoswaris Chuklom et Phumkitti Sukjindathong, sont mis en liberté conditionnelle, après neuf mois de prison.

 

(Mais la répression agit toujours. Rappel : 13 février 2011 : Surachai Seh Dan est arrêté pour lèse-majesté. 30 avril 2011 : Somyot Phrueksakasemsuk est arrêté pour lèse-majesté. 10 mars 2011 : Reddition aux autorités d’Adisorn Piengket ; 14 mars 2011 : Reddition de 4 autres dirigeants de l’UDD : Waipote Apornrat, Suporn Atthawong, Phayap Panket et Shinawat Haboonpat. Ils sont libérés sous caution (600 000 baht, soit 15 000 euros). )

 

 

3/ Mai 2011-3 juillet 2011. La campagne électorale et le retour des chemises rouges au pouvoir.

 

Quelques dates :


18 avril 2011 : La Commission électorale interdit aux partis politiques et candidats de mentionner la monarchie pendant la campagne électorale

10 mai 2011 : Abhisit dissout le Parlement. Yingluck Shinawatra, la sœur de Thaksin annonce sa candidature en tant que colistière du Phuea Thai.

16 mai 2011 : Yingluck est déclarée candidate au poste de Premier ministre et représente le parti Phuea Thai.

12 mai 2011 : Suite à la révocation par la Cour criminelle de sa décision de mise en liberté conditionnelle, Jatuporn Prompan est emprisonné.

3 juillet 2011 : Le parti Phuea Thai, avec Yingluck Shinawatra en tête de liste, remporte les élections avec une majorité absolue de 265 sièges sur 500.

 

elections 2011

 

Si Mme Mérieau propose une « Analyse des résultats électoraux : Nord contre Sud » (p. 52) (p. 68), et montre les liens « Thaksin-UDD-Chemises rouges », elle reste dans la généralité pour cette campagne. On apprend que « les dirigeants libérés s’engagent dans la campagne, mobilisent les Chemises rouges, s’affichent avec la candidate Yingluck Shinawatra, soeur cadette de Thaksin, et le parti Phuea Thai. « De nombreuses Chemises rouges figurent sur la liste électorale du Phuea Thai. Les mieux placées sont les deux « compères » les plus populaires, Jatuporn et Nattawut, respectivement en huitième et neuvième position. Finalement, 17 Chemises rouges deviennent députés. »

 

L’historique des chemises rouges s’achève page 49 avec un sous-titre « Le retour de Thaksin au pouvoir : les dirigeants des Chemises rouges récompensés en proportion de leur prise de risques (juillet 2011 -...) » qui donne clairement l’opinion de Mme Mérieau sur le véritable dirigeant du parti au pouvoir et laisse entendre que les dirigeants des rouges ont été de parfaits soldats du clan Thaksin, prêt à tout pour parvenir au pouvoir, si on en juge  par la fin de ce chapitre « historique » qui se termine avec :

 

yingluck shinawatra 1389205

 

« Après avoir organisé les manifestations de centaines de milliers de Chemises rouges, déversé du sang sur l’hôtel du gouvernement, et vécu des scènes de guerre civile, les leaders rouges se retrouvent ministres, députés, ou conseillers du gouvernement, au prix de 90 morts et de dommages matériels estimés à plus de 24 milliards de bahts. ».

Le raccourci est quelque peu radical.

 

Certes, comme nous l’avons déjà dit, les leaders rouges ont pris une lourde responsabilité en refusant, le 4 mai, la feuille de route d’Abhisit assurant la tenue d’élections pour le 14 novembre 2010, mais de là à laisser supposer que c’était voulu, volontaire, pour mieux revenir au pouvoir !

 

Abhisit ceremonial attire

 

Nous verrons que Mme Mérieau n’a aucune illusion sur ceux qu’on, qu’elle  appelle les 3 compères, à savoir Veera Musikapong, Nattawut et Jatuporn.

(in 1 - L’UDD des « trois compères » : la fidèle garde de Thaksin L’UDD du Thai Rak Thai, dans le chapitre 3 « Les trois piliers : le parti, l’organisation, les masses » ). Nous y reviendrons.

 

4/ Dans les chapitres suivants Mme Mérieau va aborder différentes questions concernant les chemises rouges, comme  2. Géographie des Chemises rouges. 3. Les trois piliers : le parti, l’organisation, les masses. 4. Ingénierie de mobilisation. 5. Articulation progressive d’un discours radical (à demi-mot). 6. Les Chemises rouges et la monarchie.

 

Nous n’allons pas ici reprendre tous ces chapitres, toutes ces analyses, qui montrent le sérieux de l’étude et surtout la volonté de tout comprendre, comme ce que Mme Mérieau appelle « L’Ingénierie de mobilisation » (ch.4) à savoir les moyens utilisés pour rendre l’action plus efficace, outre les traditionnelles manifestations,  les leçons tirés de l’expérience, l’utilisation des médias traditionnels mais aussi, les réseaux sociaux, facebook, youtube, etc. Nous reprendrons dans un autre article les chapitres 5 et 6 consacrés à l’analyse des positions, des discours, des idéologies qui s’affrontent et qui évoluent, et qui n’ont pas peur d’aborder le rapport des chemises rouges à la monarchie, avec la recherche d’une nouvelle démocratie.

 

 

Le chapitre 2, ne nous étonne pas en rappelant  que le nombre de Chemises rouges ne cesse de gonfler depuis la création de l’organisation, surtout si l’on donne comme sympathisants,  le nombre de voix du « non » au référendum sur la Constitution de 2007

referendum

 

soit 10 millions de personnes et le nombre de voix pour Yingluck Shinawatra aux élections du 3 juillet 2011 soit environ 15 millions de personnes.

 

« Les votes sont distribués selon des lignes claires, coupant la Thaïlande en deux ; entre une zone riche, urbaine, au Sud et à Bangkok, dont l’économie repose principalement sur le tourisme, l’industrie, et les plantations d’huile de palme et de caoutchouc, et une zone pauvre au Nord et Nord-Est, dont le développement repose quasi uniquement sur la culture du riz. Le Nord et le Nord-Est ainsi que les plaines centrales sont acquises à Thaksin, le Sud au Parti démocrate, tandis que Bangkok reste divisée. Ainsi les zones les plus riches sont démocrates, à Bangkok comme dans le pays, et les zones les plus pauvres sont acquises à Thaksin ». (On se souvient de la théorie des deux démocraties d’Anek Laothamatas.**)

 

L’étude confirme que l’objectif des chemises rouges est bien sûr de gagner Bangkok, le coeur du pouvoir, « réputée pour son mépris des ruraux et de Thaksin ». Certes, Bangkok est traditionnellement gouvernée par le Parti démocrate, mais le 3 juillet 2011, le Phuea Thai a quand même obtenu 30,3 % de voix.  (Contre 69,7% pour les Démocrates)

 10

Le chapitre 3 « Les trois piliers : le parti, l’organisation, les masses » est l’occasion pour Mme Mérieau de faire le point sur un certain nombre de questions, et notamment le rôle omniprésent de Thaksin, la relation entre le parti, le Thai Rak Thai, et l’UDD (ou les UDD) et les chemises rouges de base.

On se doute que les points de vue et les intérêts divergent selon la place que l’on occupe avec Thaksin, sa famille, les dirigeants fidèles du parti, de l’UDD et de ses différentes composantes, des chefs locaux, et des ouvriers et paysans de base …

 

Thaksin, l’incontournable. 

 

On pourrait même dire les Thaksin, tant chacun a son « Thaksin ».  Il y a l’homme au pouvoir immense, que les classes dominantes craignent, la royauté même, et la représentation que chacun peut en avoir.

 

Mais il est aussi l’homme qui pour la première fois dans l’histoire de la Thaïlande a permis aux classes populaires de prendre conscience que leur vote pouvaient avoir des conséquences directes sur leur vie, qu’ils pouvaient élire « leur gouvernement », qu’ils pouvaient avoir un rôle dans l’histoire de la Thaïlande, que la « démocratie » pouvait se manger, comme le rappelle Mme Mérieau (Cf. « La démocratie qui se mange » (prachathipatai kin dai ching) et le rappel des programmes mis en œuvre par Thaksin entre 2001 et 2005. (Cf. par exemple son tableau 10 :  Tous les soins pour 30 bahts. Un canton un produit (OTOP).

 

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Un fonds un village Banque du peuple pour soutenir les petites et moyennes entreprises. Allégement des dettes dans le secteur de l'agriculture. Projets de solidarité divers, par exemple envers les chauffeurs de taxi, les bourses d'étude. Projet SML …) 

 

Certes, on pourrait développer, mais son pouvoir et son immense popularité sont évidents. Il gagne les élections du 23 décembre 2007, organisées pourtant par la junte au pouvoir. (Arrive à placer son beau-frère pour remplacer Sawat, le 1 er ministre destitué) Et de nouveau celle du 3 juillet 2011 avec comme le dit Mme Mérieau, « la « marque » Thaksin », en réussissant à faire de sa sœur cadette, l’inconnue Yingluck Shinawatra,  la future 1ère ministre du royaume avec une majorité absolue.  

 

Thaksin, le chef du Thai Rak Thai, et des Chemises rouges, du moins de la grande majorité. Pour Mme Mérieau « La grande majorité des Chemises rouges a été mobilisée et a été organisée par et pour le Thai Rak Thai. », avec un rôle fondamental qu’elle attribue à ceux qu’on appelle les 3 compères (in 1 - L’UDD des « trois compères » : la fidèle garde de Thaksin ; L’UDD du Thai Rak Thai), à savoir Veera Musikapong, Nattawut et Jatuporn.

 

« L’UDD du Thai Rak Thai. L’UDD s’est formée sous l’impulsion du parti Thai Rak Thai de Thaksin Shinawatra. Sans l’action des « trois compères » animateurs de PTV et leur émission de télévision « La vérité aujourd’hui », les manifestations de Chemises rouges n’auraient sans doute toujours pas dépassé le stade des quelques centaines ou du millier de participants. Or les « trois compères » sont des hommes politiques avant d’être des activistes sociaux, et surtout, ils sont des figures politiques du Thai Rak Thai. » On peut toujours évoquer leur fidélité à Thaksin, leur ambition, et leur désir d’être ministre, convoquer un témoin qui assure que « Thaksin ne voulait pas quelqu’un de trop populaire à la tête de l’UDD, craignant de perdre le contrôle du mouvement de l’UDD. Il a promis des postes ministériels aux compères afin de leur ôter toute velléité de diriger le mouvement de l’UDD ».


Mme Mérieau aura même ce titre sans équivoque « Thaksin récompense ses meilleurs élèves : listes électorales et postes ministériels ». « .Ces efforts ne sont pas gratuits. Jatuporn et Nattawut sont tous deux placés en bonne position sur la liste électorale du parti, ce qui leur promet un siège de député, qu’une bataille dans leur circonscription d’origine ne leur aurait pas acquis. Nombreuses sont les Chemises rouges qui, malgré les poursuites engagées contre elles pour terrorisme en 2010, obtiennent une jolie place sur la liste convoitée. Au total, dix-sept Chemises rouges sont élues, douze au scrutin proportionnel, et cinq au scrutin majoritaire ».

 

 referendum 2007

 

5/ Mais qui sont les chemises rouges ?

 

Ensuite Mme Mérieau va nous aider à comprendre le mouvement des chemises rouges, en présentant les objectifs de la présidente pour son UDD (Cf. 2 - L’UDD rêvée de Thida, une UDD de convictions. D’une confédération à une organisation de masse), qui ne sont pas partagés par toutes les composantes qui coexistent en son sein, et elle présentera ceux qu’elle classifie comme « Opportunistes, idéalistes pacifistes et révolutionnaires »(Cf.  p. 79).

 

En effet, beaucoup ont déjà tenté, dit-elle, de classer les chemises rouges.

 

Les intellectuels s’y sont essayé ; et Mme Mérieau donne en note la typologie par exemple de Prawet Wasi, un universitaire de l’establishment, (qui) « les classe en cinq catégories : (1) Thaksin (formant un groupe à lui tout seul) ; (2) les Chemises rouges payées par Thaksin pour venir manifester ; (3) les Chemises rouges « idéalistes », sous-entendu les anciens étudiants de gauche ; (4) les extrémistes violents et (5) les pauvres des villes et des campagnes. »(p. 79), et celle, intéressante dit-elle (sic),  du Conseil pour la sécurité nationale, qui en 2006, les classait en trois catégories. (1) Ministres et grands dirigeants politiques ; (2) Hommes politiques ayant dans un premier temps reçu le soutien des « anciens pouvoirs » et (3) Démocrates et idéologues », et enfin  sa « propre classification » à partir des discours adverses les plus fréquents.

 

« Le discours dominant –quant à lui - classe les motivations de ces Chemises rouges en trois catégories : (1) pour les dirigeants, l’espoir de gains politiques et financiers ; (2) pour une majorité, l’obéissance aveugle aux dirigeants ; (3) pour une minorité, des revendications démocratiques. »

 

On comprend que pour les adversaires de Thaksin et les « jaunes », les dirigeants politiques du Thai Rak Thai (et du PTV), ne sont que des  « opportunistes », qui avec les dirigeants des Chemises rouges n’ont pour  seule motivation que « l’espoir de gains politiques et financiers, à l’instar du « maître » en la matière, Thaksin Shinawatra. ». Certes, il y a bien «  Les Chemises rouges « idéalistes », « les anciens étudiants de gauche » et les «révolutionnaires» (Cf. en note leur présentation***), mais la grande majorité, « les pauvres des villes et des campagnes », eux, sont  « payées par Thaksin pour venir manifester » ; ils sont dans « l’obéissance aveugle aux dirigeants ». Et Mme Mérieau de désigner les ruraux, comme  « reste » !

 

« Le reste : les ruraux.


 paysans


Et notons bien sûr la masse des « grass-roots », les « chao ban », les ruraux, les mal éduqués, les « pas prêts pour la démocratie », qui n’ont pas d’idéologie, mais qui aiment Thaksin pour les programmes populistes dont ils ont directement bénéficié (couverture sociale à 30 baht, accès au crédit). Ces Chemises rouges ne se battraient pas pour la démocratie, mais pour des bienfaits matériels qui ne seraient en quelque sorte que de justes « retours sur investissement » pour ceux qui ont vendu leurs votes ainsi que leur présence aux manifestations pour quelques milliers de baht. Se mobilisant « pour une et une seule personne » (pheua khon neung khon diao), Thaksin, ils auraient été exploités depuis le début à leur insu pour servir les ambitions politiques de ce dernier. » 

 

Nous savons bien que Mme Mérieau ne fait que citer ce qui se dit partout. Mais enfin,

pourquoi faut-il toujours en rester à l’idéologie de la thaïness qui légitime les aristocrates et les élites urbaines et considère le reste du pays, les identités régionales, comme « cadettes » inférieures, incultes, « paysannes » ? **** Pourquoi faudrait-il que la grande majorité du peuple ne  soit que stupide, vénale, indigne de la démocratie, un éternel mineur, comme  disait Flaubert ? Pourquoi, pour paraphraser Michel Onfray *****, faudrait-il que seuls les « élites » en Thaïlande aient droit au pouvoir, à la richesse, à la culture, au discours, et que le peuple, les paysans n’aient droit qu’à la pauvreté, l’obéissance, la soumission, la vénalité, l’ignorance ?  

 

Il faudra attendre le Chapitre 5 intitulé « Articulation progressive d’un discours radical (à demi-mot) » pour voir apparaître une véritable description et une analyse de l’évolution de la prise de conscience du peuple des chemises rouges, dans leur diversité, leur progression « politique », leur capacité à argumenter, à penser leur action. (Cf. un prochain article).

 

Nous avons dit et redit que l’ère Thaksin avait provoqué une véritable « révolution » politique, culturelle et sociale, qui a brisé le consensus, la Thaïness, le statut-quo. S’il n’est pas facile de la décrire, d’en prévoir l’évolution, qu’on nous épargne les clichés. Oui, les ruraux, les paysans, comme les autres,  pensent aussi à leur intérêt ; oui les chemises rouges prennent les 200 ou 300 baths qu’on leur offre pour monter manifester sur Bangkok ou dans les grandes villes. Mais ils savent aussi depuis Thaksin, qu’ils sont la majorité, critiquer leurs représentants, apprécier les promesses tenues, et que l’on ne peut plus les ignorer.


Nous comprenons que cela affecte les pouvoirs établis (royal, aristocratique, militaire, économique, culturel …), qu’ils soient étonnés de voir ainsi surgir le peuple, ces petits ouvriers, ces paysans qui prétendent avoir une voix dans la marche du pays. On peut essayer de les déconsidérer, de les déclarer illégitimes (ils sont si ignorants, si vénaux, si corruptibles …), ou on peut comme le dit naïvement l’UDD, dans le 2ème point de son  programme,  apprendre aussi à :


« Réconcilier les Thaïlandais en s’appuyant sur la masse du peuple en lien avec tous ceux qui aiment la démocratie dans tous les secteurs, à savoir, le monde des affaires, les partis politiques, les instances religieuses, le système éducatif, le secteur public, l’armée, la police, et les civils pour lutter contre le système aristocratique, obstacle au développement politique, économique et social de la Thaïlande, dans le but d’instaurer un système véritablement démocratique. » (Cf. en note le programme en 6 points de l’UDD ******).


Qui sont les chemises rouges, nous demandions-nous ?


Ce sont aussi, nous l’avons vu, une organisation, l’UDD,  une confédération de groupes aux positions idéologiques parfois divergentes, des réseaux avec des chefs locaux souvent « indépendants ». Mme Mérieau va expliquer comment justement l’UDD-Rouge tente d’organiser le mouvement, d’en promouvoir  l’unité « idéologique », de le rendre plus efficace avec  « L’UDD rêvée de Thida, une UDD de convictions. » (p. 69)


Les sous-titres sont explicites «  D’une confédération à une organisation de masse. ». « Rationaliser l’UDD à la communiste ».


titre


Il semble que  Thida, la présidente de l’UDD, se souvienne de son passé communiste, et se soit donnée pour mission de « fédérer les organisations locales sous la coupe de l’UDD ». Pour elle, « l’organisation doit être centralisée, avec une chaîne de commandement comportant six niveaux, à savoir (1) le Comité central, (2) le Comité de région (3) le Comité de province (4) le Comité de district (5) le Comité de sous district et (6) le Comité de village. Une proposition de tenir un « congrès » des Chemises rouges afin de poser les bases d’un accord sur cette structure ne s’est toujours pas concrétisée. En attendant qu’une telle proposition aboutisse, le comité de direction de l’UDD ne parvient pas à diriger les différentsleaders locaux, tous relativement indépendants, et surtout très nombreux. En ce sens, certains universitaires décrivent l’organisation du mouvement comme un rhizome. Par exemple, à Chiang Mai, il n’y aurait pas moins de 19 groupes de Chemises rouges, avec chacun ses propres chefs. » On apprend plus loin, que« L’UDD voudrait sinon nommer les chefs locaux, du moins les introniser, mais cette proposition se heurte au refus catégorique des représentants des groupes locaux. »


« Or, face à la multiplication du nombre de chefs locaux, il devient primordial, pour l’UDD, de réussir à imposer un cadre commun — qu’il s’agisse de l’idéologie, d’éléments de langage ou de consignes relatives aux actions collectives. La règle de la conformité aux six points du programme de l’UDD est posée : ceux qui y dérogent seront expulsés. Ainsi, depuis Kanchanaburi, ceux qui ne respectent pas les six points, notamment en ce qui concerne la monarchie et le principe de non-violence, sont sanctionnés. Sont ainsi exclus du leadership de l’UDD les « violents » comme Arisman Pongruangrong, les « lâches » comme Veera Musikapong ou Shinawat Haboonpat, les « révolutionnaires » comme les membres de Siam Rouge ou les trop « indépendants » comme Sombat Boongamanong ou encore le « Groupe du 24 juin démocratique » de Somyot Phrueksakasemsuk. » (6*)

 

Des « écoles de Chemises rouges » sont organisées à travers tout le pays.  De septembre 2009 à mai 2010, il y en aura en tout 23 dans différentes provinces, pour un total d’environ 20 000 personnes formées. (Mérieau citant Ubonphan Krachanphot, op. cit., p. 101).

 

Des stratégies sont pensées pour « substituer le culte de la personne de Thaksin au culte de la démocratie, grâce à l’inclusion d’intellectuels ». Mme Mérieau relate cette volonté dans « La faiblesse de l’UDD : Comment dépasser Thaksin ? » Les intellectuels (et les étudiants) doivent emmener le peuple au-delà de Thaksin ». (7*)

 

6/ Le 15 février 2012, Thida est officiellement élue présidente de « l’UDD-Rouge sur toutes les terres » 4e génération (février 2012-…), à l’issue d’une réunion de 30 dirigeants des Chemises rouges à Nakhon Nayok.

Le nouveau credo de l’UDD est alors de « protéger [Yingluck Shinawatra] d’un accident politique » (pongkan ubatihet kanmueang), autrement dit tenir les Chemises rouges prêtes à intervenir en cas de coup d’État pour laisser à la Première ministre le temps d’organiser la révision constitutionnelle, passage obligé sur le chemin de la « démocratie véritable » (prachathipatai yang tae ching) que les Chemises rouges appellent de leurs voeux. » (Cf. tableau des leaders. 8*)

 

« l’UDD-Rouge sur toutes les terres » a effectivement depuis la victoire de Yingluck et du Thai Rak Thai, le parti de Thaksin Shinawatra, du 3 juillet 2011, un rôle difficile à tenir. Comment convaincre ses adhérents et sympathisants  que la politique de Yingluck Shinawatra, respectueuse des militaires, de la répression du lèse-majesté, ne soit dû qu’à son désir de réconciliation nationale,  et ne vise pas, avant tout, à obtenir l’amnistie et le retour de son frère.

 

Mais désormais les chemises rouges, à Bangkok et dans les provinces, dans les rizières, et dans les usines, partout, osent discuter, confronter leur opinion et veulent désormais écrire l’histoire de la Thaïlande. Mais ils ne sont pas les seuls et leurs opposants sont toujours là …

 

   

Nota.

 

Nous saluons le travail de Mme Eugénie Mérieau qui nous a appris beaucoup sur ces « chemises rouges » qui se présentaient auparavant comme une « nébuleuse ». Nous espérons que nous avons donné envie de lire son étude, même si notre lecture en est quelque peu particulière, en y ajoutant nos réflexions et nos commentaires.

Merci également à l’IRASEC, qui inlassablement, contribue de façon magistrale à nous aider à mieux comprendre cette Région et la Thaïlande.

 

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*Eugénie Mérieau, Les Chemises rouges de Thaïlande, Carnet de l’Irasec / Occasional Paper n° 23. ISBN 978-616-7571-16-4, juillet 2013.

 

chemisesrougesthailande g 3

 

**La théorie des deux démocraties d’Anek Laothamatas.

« Une des théories socio-politiques les plus structurantes de ces vingt dernières années dans les discours des Thaïlandais est sans doute la théorie « des deux démocraties » d’Anek Laothamatas, dont l’article « Le Conte des deux démocraties : Perceptions conflictuelles sur les élections et la démocratie en Thaïlande » a été publié en 1996. Selon sa théorie (militante), Bangkok se serait toujours opposée aux choix politiques du reste de la Thaïlande : les masses rurales éliraient les gouvernements, tandis que Bangkok les renverserait par des coups d’État ou de grandes manifestations. Cette théorie trouve ses origines dans un ensemble d’inégalités de développement entre une Thaïlande pauvre, rurale, provinciale et agrarienne, a priori pas assez « éduquée » pour comprendre les enjeux de la démocratie, d’une part, et une Thaïlande des élections et des élites urbaines de Bangkok, d’autre part. Les ruraux vendraient leurs votes aux plus offrants, résultant en un Parlement d’hommes politiques corrompus et malhonnêtes, que les Bangkokiens auraient le devoir moral de renverser. »

 

anek 2 democraties


*** « Les Chemises rouges « idéalistes », les anciens étudiants de gauche. Dans ce groupe on trouve les Chemises rouges « intellos » et pacifistes, notamment certains membres du « Réseau du 19 septembre contre le coup d’État », Sombat Boongamanong de « Révolution citoyenne » et les anciens communistes, comme Jaran Ditapichai et Thida Thavornseth.

 

passé communiste

 

Leur engagement est ancien et continu. Ils représentent une minorité respectée au sein du mouvement.

 

Les « révolutionnaires » Ceux-là voient le soutien populaire envers Thaksin comme une fantastique opportunité : en effet les Chemises rouges acquises à Thaksin et révoltées contre le coup d’État constituent un auditoire malléable et a priori réceptif aux critiques à l’encontre de la monarchie. Ces « révolutionnaires » sont appelés par leurs adversaires les Khabuonkan lom chao (« les Rouges anti-monarchistes »). Ils espéreraient utiliser les Chemises rouges et leur goût de manifester pour provoquer une série de réactions en chaîne, qui mèneraient in fine au renversement de la monarchie (en dépit de l’attachement affectif des masses à la personne actuelle du roi). Sont rangés dans cette catégorie, à tort ou à raison, tous ceux qui critiquent la monarchie. Intellectuels Bangkokiens pour la plupart, écrivains, journalistes, universitaires comme Somsak Jiemteerasakul ou le groupe Nittirat de l’université de Thammasat, ils écrivent dans des revues telles que Voice of Taksin, Fa Diokan ou le journal en ligne Prachatai. Les dirigeants des Chemises rouges emprisonnés pour crime de lèse-majesté sont également à ranger dans cette catégorie, comme Somyot Phrueksakasemsuk, du « Groupe du 24 juin démocratique », ou Surachai Danwattananusorn, de Siam Rouge. »

 

****Olivier Ferrari, Narumon Hinshiranan Arunotai, Jacques Ivanoff & Arnaud Leveau, « Thaïlande, Aux origines d’une crise », Carnet n°13 de l’Institut de recherche sur l’Asie du sud-est (IRASEC)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-pour-comprendre-la-crise-actuelle-la-thainess-63516349.html 

 

***** "L'argent, le pouvoir, les honneurs, la jouissance, la puissance, la domination, la propriété c'est pour eux, une poignée, l'élite ; pour les autres, le peuple, les petits, les sans-grade, la pauvreté, l'obéissance, le renoncement, l'impuissance, la soumission, le mal-être suffisent..."
(Michel Onfray, Les Deux violences, -27 mars 2003)

 

***** Programme en six points de l’UDD (Programme de l’UDD en six points, distribué au Foreign Correspondents’ Club of Thailand (FCCT), le 26 mars 2011.) (Note 136)

 

Le 18 juillet 2009, l’UDD dévoile son programme en six points :

 

1. Atteindre notre objectif politique, à savoir la démocratie avec le roi comme chef d’État et dont la souveraineté appartient véritablement au peuple.

2. Réconcilier les Thaïlandais en s’appuyant sur la masse du peuple en lien avec tous ceux qui aiment la démocratie dans tous les secteurs, à savoir, le monde des affaires, les partis politiques, les instances religieuses, le système éducatif, le secteur public, l’armée, la police, et les civils pour lutter contre le système aristocratique, obstacle au développement politique, économique et social de la Thaïlande, dans le but d’instaurer un système véritablement démocratique.

3. Adhérer aux principes de non-violence dans notre mobilisation et nos actions.

4. Créer des ponts entre les combats économiques notamment l’éradication de la pauvreté et le combat politique en soulignant que la solution aux problèmes économiques et à la survie du pays et de ses habitants requiert un système politique dans lequel la souveraineté appartient au peuple.

5. Se battre pour que le pays soit « un État de droit qui obéit véritablement aux principes de Rule of Law », libre de toute ingérence et de toute pression sur le système judiciaire par ceux qui ont le pouvoir et les ammat afin que la justice soit rendue à tous les Thaïlandais de manière égale, sans « doubles-standards ».

6. Annuler la Constitution de 2007 et reprendre la Constitution de 1997 en y amendant les diverses lois iniques afin de rendre la justice à tous les Thaïlandais.

 

****** « Pour les activistes de la nouvelle génération, comme Sombat Boongamanong,


SOMBAT

 

c’est là une grande force, un caractère qui donne au mouvement toute son autonomie créatrice, énergie pour se renouveler et suivre les évolutions de la société : En revanche, pour les anciens communistes comme Thida, il s’agit là d’une faiblesse qu’il faut corriger. »

******* « Thida, depuis sa prise de fonctions, essaie de distancier le mouvement des Chemises rouges de la personne de Thaksin en définissant les Chemises rouges comme attachées à des principes dont Thaksin ne serait que le symbole. Thida explique l’alliance UDD/Thaksin en ces termes « L’UDD est proche du Phuea Thai parce que nous sommes tous les deux victimes de l’aristocratie ». Thida n’a de cesse de répéter que les Chemises rouges ne sont pas toutes pro-Thaksin, et que, Thaksin ou pas, le combat pour la démocratie continuera. Néanmoins, elle admet la réalité. « Dans l’organisation il y a environ 60-70 % des membres qui aiment énormément Thaksin ». »

 

Les intellectuels (et les étudiants) doivent emmener le peuple au-delà de Thaksin.

Thida ne cesse de déplorer le fait que la plupart des intellectuels thaïlandais, qui se sont battus à ses côtés en 1973 et 1992, font désormais partie de l’establishment. Les futurs intellectuels, les étudiants d’aujourd’hui, sont également absents des manifestations de Chemises rouges

 

C’est pour pallier ce manque de « classes moyennes supérieures » que Thida propose, le 12 mars 2012, la stratégie « des deux jambes, deux bras, et cinq zones ».- les deux bras : 1) la masse des ruraux (the grass-roots) ; 2) les membres d’autres classes qui aiment la démocratie (les intellectuels, etc.). - les deux jambes : 1) le parti Phuea Thai (le combat au sein du parlement) ; 2) l’UDD (le combat des Chemises rouges dans la rue). - les cinq zones : 1) Bangkok ; 2) la campagne ; 3) la ville ; 4) l’étranger ; 5) le cyber-monde.

 

********Tableau 9 - Leaders de « l’UDD-Rouge sur toutes les terres », 4e génération (février 2012-…) : Thida Thavornseth (Présidente), Worachai Hema (Vice-président), Somwang Assarasi (Vice-président), Prasaeng Mongkolsiri (Secrétaire général), Cherdchai Tantisirin, Worawuth Wichaidit (Porte-parole)

 

 

 finale

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25 août 2013 7 25 /08 /août /2013 03:03

titreDe 2006 aux manifestations de Phan Fa/Ratchaprasong du « 3 avril 2010 - 19 mai 2010 »

Si vous suivez quelque peu la situation politique de la Thaïlande, vous avez dû quelquefois vous demander ce que pouvait bien représenter ce mouvement politique majeur, qu’on appelle  « les chemises rouges », conscient qu’il représentait un acteur essentiel de la vie politique du pays, surtout après leur victoire électorale importante aux élections du 3 juillet 2011. L’étude d’Eugénie Mérieau, récemment parue en ce mois de juillet 2013, sous l’égide de l’IRASEC, intitulée Les Chemises rouges de Thaïlande, arrivait à point pour nous éclairer.*

 

Photo 2


 « Cette étude, dit-elle, retrace les différents événements fondateurs du mouvement dit des Chemises rouges, depuis leur création embryonnaire à la veille du coup d’Etat du 19 septembre 2006,

 

Coup d'état 2006 2

 

jusqu’à leur écrasante victoire électorale du 3 juillet 2011.

 

elections 2011

 

Offrant un examen détaillé des actions et des motivations des différentes organisations et groupuscules qui composent les Chemises rouges ».


Elle choisit d’aborder son  étude des Chemises rouges par un récit des manifestations de Phan Fa/Ratchaprasong, du « 3 avril 2010 - 19 mai 2010 », « alors que le mouvement des Chemises rouges a déjà bientôt quatre ans, c’est pour deux raisons : tout d’abord, parce que les acteurs clés du mouvement se mettent en scène à Ratchaprasong ; ensuite parce que la répression sanglante de mai 2010 est un moment charnière de l’histoire des Chemises rouges en tant que mouvement social, constituant son mythe fondateur.

 

ratchaprasong 3

 

Paysans et intellectuels, Bangkokiens et provinciaux, « opportunistes » et « idéalistes », différentes composantes du mouvement des Chemises rouges jusqu’alors relativement étrangères les unes aux autres, ont noué des solidarités indéfectibles à la faveur de la tragédie de mai 2010. Les futurs historiens de la Thaïlande choisiront peut-être d’enterrer la prophétie auto-réalisatrice des « deux démocraties » ****à Ratchaprasong, en 2010, qui constitue à ce jour la plus grande manifestation pro-démocratique de l’histoire du pays.

 

Aussi, estimant de même, que les événements de mai 2010 à Bangkok sont, sinon le mythe fondateur, du moins un moment clé de l’histoire de la Thaïlande et des « chemises  rouges », nous vous proposons deux articles :

 

  • De la chute de Thaksin en 2006 aux manifestations de mars 2010.
  • Des  manifestations de Phan Fa/Ratchaprasong, du « 3 avril 2010 - 19 mai 2010 » à la victoire de Yingluck Shinawatra et du Phuea Thai, le 3 juillet 2011.

 

yingluck-Shinawatra- 5

 

Pour ce premier article, nous vous proposons deux versions. Une version simplifiée (6 pages) et une version plus détaillée (14 pages), centrée sur l’identification des différentes composantes des chemises rouges, les différentes étapes de son évolution, l’ensemble de ses manifestations, reliées aux différents épisodes politiques.

                                      ______________________

 

 

Version simplifiée.


Pour comprendre le combat des chemises rouges, il faut tout d’abord distinguer les périodes, quand ils sont au pouvoir ou sont dans l’opposition, à savoir :

  • La période du coup d’Etat militaire du 19 septembre 2006



chute de Th 2006


  • à la victoire des pro-Thaksin et des rouges aux élections législatives du 23 décembre 2007.

 

elections 2007

 

  • La période 23 décembre 2007 à la prise de pouvoir du 17 décembre 2008 par Abhisit, (chef du le parti démocrate) et ses alliés.
  • La période Abhisit, 

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  • du 17 décembre 2008, jusqu’à la victoire du 3 juillet 2011 du  parti Phuea Thai, menée par Yingluck Shinawatra, (la sœur de Thaksin).

yingluck-shinawatra-24-copie-1.jpg

 

                                        ______________________ 

 

  • La période du coup d’Etat militaire du 19 septembre 2006, à la victoire des pro-Thaksin et des rouges aux élections législatives du 23 décembre 2007.

 

L’étude nous confirme que les Chemises rouges est un mouvement social qui comprend  plusieurs composantes, qui regroupe paysans et intellectuels, Bangkokiens et provinciaux, « opportunistes » et « idéalistes ». Ces différentes composantes n’ayant pas forcément la même conception de leur action politique, ni les mêmes objectifs, surtout dans leur rapport à Thaksin, à l’aristocratie royaliste, et au roi.

 

En effet, depuis le coup d’État de septembre 2006 à la première manifestation officielle de Chemises rouges sous les auspices de PTV (People’s TV) en mars 2007 à Bangkok, Eugénie Mérieau signale qu’au moins sept groupes méritent d’être mentionnés :

 

Le « Réseau du 19 septembre contre le coup d’État ». 2/ « Les Gens du samedi contre la dictature ». 3/ le groupe « Révolution citoyenne ». 4/ la « Fédération démocratique ». 5/ « Les Amis de la Constitution de 1997 ». 6/ le « Groupe du 24 juin démocratique ». 7/ les« Radios communautaires des gens qui aiment les taxis ».

 

Deux mouvements de défense de Thaksin et de son parti, le Thai Rak Thai (« les Thaïlandais aiment les Thaïlandais »), vont émerger au début de 2006.


 

Thai rak thai

 

1/ Le premier est constitué de populations rurales du Nord et du Nord-Est du pays, « la  Caravane des pauvres » animé par le vétéran de la politique Newin Chidchob, alors membre du Thai Rak Thai. et le second, des conducteurs de taxi et de mototaxi de Bangkok et des alentours, sous le nom « Association de défense des intérêts des taxis » mené par Shinawat Haboonpat.

Ils vont s’allier pour ouvrir un « Village de la Caravane des pauvres » (Muban kharawan khon chon) à Chatuchak le 18 mars 2006, pour soutenir Thaksin et encourager l’organisation d’élections démocratiques, face aux Chemises jaunes qui manifestent depuis fin 2005 pour réclamer la démission de Thaksin.

 

sondhi432.jpg


A Bangkok, des jeunes fondent le « Réseau du 19 septembre contre le coup d’État » comme Sombat Boongamanong ou Chotsak Onsoong, pour la plupart hostiles à Thaksin, mais certains feront une scission, pour créer le groupe « Révolution citoyenne» dirigé par Sombat Bunngamanong, qui aura un rôle de leader dans la campagne contre la Constitution de 2007. On voit donc assez vite la nécessité de se définir par rapport à Thaksin,

 

2/ Mais une nouvelle forme de lutte va apparaître avec internet et les réseaux sociaux, animée par des personnes de la classe moyenne de Bangkok, qui en grande majorité est anti- Thaksin. Les réseaux sociaux vont permettre aux « minoritaires » de sortir de leur isolement, se reconnaître, s’organiser, comme par exemple « Les Gens du samedi contre la dictature »

 

 

thailande_telephone.jpg

 

 

La junte au lendemain du coup d’État fermera ces forums Internet, mais les internautes se retrouveront rapidement sur d’autres forums comme le « Week end Corner », site anti-coup d’État et pro-Thaksin. Ils lanceront le rendez-vous du samedi à Sanam Luang pour ceux qui s’opposent au coup d’État

 

3/ Mais d’autres groupes, ayant déjà une expérience de lutte, comme « La Fédération démocratique », « Les Amis de la Constitution de 1997 », Le  « Groupe du 24 juin démocratique », vont aussi se mobiliser contre le coup d’Etat.

 

communistes

 

Les deux premiers sont dirigés par « d’anciens communistes ». Ils ont donc une expérience de lutte ; certains ont combattus dans les maquis. « La Fédération démocratique » est une organisation créée en 1992 contre le gouvernement militaire du général Suchinda Krapayoon. En 2006, elle renaît de ses cendres avec Thida Thavornseth, future présidente de l’UDD et son mari Weng Tojirakarn, futur député du Phuea Thai. « Les Amis de la Constitution de 1997 » est un groupe créé avant le coup d’État, qui avait été actif pour le vote de la Constitution de 1997. Son leader, Jaran Ditapichai, est également un ancien communiste. Le « Groupe du 24 juin démocratique » est un groupuscule radical, qui considère qu’ilest temps d’achever la révolution du 24 juin 1932 qui a aboli la monarchie absolue. Son leader principal, Somyot Phrueksakasemsuk, sera bientôt arrêté et emprisonné pour lèse-majesté. 


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En dehors de ces sept groupes, dit Eugénie Mérieau,  on peut mentionner les « Colombes blanches» de l’ancien étudiant de l’université de Ramkhamhaeng, Noparut Worachitwuthikul,

 

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et le « Dôme rouge » d’Uchane Chiangsaen.

 

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4/ En 2007, le mouvement s’organise, des alliances successives s’opèrent. 12 organisations s’allient en avril, puis 18 pour arriver à 22 organisations en mai 2007. Le 18 mai est finalement créé « le front anti coup d’État ». 22 !

 

Si chacune organise à tour de rôle un évènement à laquelle elle convie les autres, leurs objectifs sont clairs : 1/ Renverser la Constitution; 2/ Faire tomber le gouvernement militaire; et 3/ Éliminer le système ammat (domination des élites traditionnelles).

 

Mais c’est la chaine de télévision People’s TV (PTV) qui va populariser le mouvement d’opposition à la junte et ses alliés et organiser de grandes manifestations.


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PTV est une chaîne de télévision sur laquelle s’exprimaient des hommes politiques du parti Thai Rak Thai à l’époque du gouvernement de Thaksin. La première grande manifestation de PTV a lieu le 23 mars 2007 sur l’esplanade de Sanam Luang et réunit environ 3 000 personnes. La seconde, le 30 mars, en compte environ 4 000.  PTV organisera ensuite des manifestations tous les dimanches, et verra ses effectifs augmenter toutes les semaines alors que les différents groupes anti-coup d’État se joignent progressivement à PTV. Chacun installera à Sanam Luang son stand particulier en fonction de sa spécialité : pour la démission du Général Prem (stand des « Gens du samedi contre la dictature), contre la Constitution de 2007 (stand de Révolution citoyenne), etc.

 

Manif 2007


Le 2 juin 2007, quelques jours après la décision de la Cour constitutionnelle d’interdire aux 111 membres du comité de direction du Thai Rak Thai toute activité politique pendant cinq ans, PTV organise sa neuvième manifestation, mobilisant plus de 5 000 partisans.

 

5/ PTV et le front des organisations anti-coup d’État s’allient et créent l’Alliance démocratique anti-dictature ou DAAD (6 juin 2007).

 

La DAAD est donc une fédération d’organisations de la société civile animée par la télévision PTV, qui par ses ressources, son réseau politique et la popularité de ses orateurs, va réussir à organiser différentes manifestations réunissant de 5 000 à 15 000 personnes à Bangkok, de mars à août 2007, contre le référendum pour une nouvelle Constitution, défendu par les militaires.

 

L’une des manifestations fondatrices du mouvement des Chemises rouges est celle du 22 juillet 2007 devant la maison du général Prem.

 

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La manifestation est dispersée par les autorités au prix de dizaines de blessés. Neuf leaders sont placés sous mandat d’arrêt et 87 sont emprisonnés. Le  mouvement doit alors élire de nouveaux dirigeants, dits de « seconde génération ».

 

Le 19 août 2007, la nouvelle constitution de la junte est approuvée par référendum.

 

6/ Après une campagne de 79 jours pour le « non » au référendum, le 23 août 2007, la DAAD devient le Front uni contre la dictature (UDD).  (26 juillet 2007- juillet 2009)


La « nouvelle » UDD  va alors manifester  contre la nouvelle constitution de 2007 et le  coup d’Etat. (Manifestations du 30 août 2007, du 2 septembre 2007, et du 19 septembre 2007).

  • La période 23 décembre 2007 - 17 décembre 2008.

7/ Mais en décembre 2007, la junte organise et perd des élections et  le 23 décembre 2007, les pro-Thaksin et les rouges retrouvent le pouvoir. Victoire du parti Pouvoir du Peuple (PPP, ex-Thai Rak Thai dissous en mai 2007) avec 233 sièges sur 480. Samak Sundaravej devient le nouveau 1er ministre.

 

2007.jpg

 

Les rouges au pouvoir vont devoir faire face à trois « oppositions » : la justice, la Cour Constitutionnelle, et les jaunes (PAD).

 

La justice qui, le 21 octobre 2008, condamne Thaksin à deux ans de prison pour conflit d’intérêt suite à l’achat par son épouse d’un terrain.


 Condamnation Thaksin


La Cour constitutionnelle qui va décider la destitution du nouveau premier ministre Samak

 

samak.jpg

 

le 9 septembre 2008 (le 18 septembre 2008 : Somchai Wongsawat, le beau-frère de Thaksin, devient le nouveau premier ministre),


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et le 2 décembre 2008 dissoudre les 3 partis politiques pro-Thaksin, à savoir « Pouvoir du Peuple » (Phalang Prachachon), Nation Thaie (Chat Thai) et Machatimatai pour fraude électorale.

 

Et les Chemises jaunes (le PAD)  qui vont de nouveau se mobiliser, avec le  28 mars 2008 le début de leurs manifestations à l’université de Thammasat. En mai 2008 ils exigent et obtiennent le 10 juillet la démission de Noppadon Pattama, ministre des Affaires étrangères, proche de Thaksin. Le 26 août, 35 000 opposants du PAD encerclent trois ministères du gouvernement, pénètrent dans les jardins du gouvernement. Le 7 octobre, des manifestants du PAD qui assiégeaient le parlement sont dispersés par la force (2 morts, 478 blessés). Les manifestations de Chemises jaunes se durcissent le 24 novembre 2008 avec l’occupation des aéroports de Don Muang et Suvanabhum à Bangkok.


 

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La Cour constitutionnnelle annonçant le 2 décembre 2008, la dissolution des 3 partis politiques pro-Thaksin au pouvoir,  Les jaunes décident le 3 décembre 2008, la fin de leur mobilisation après 193 jours de manifestations.

 

Le rappel de ces principaux événements permet de comprendre la stratégie et les manifestations de l’UDD « La famille de la Vérité aujourd’hui ». Manifestations contre la PAD (30 août), confrontation contre la PAD avec un mort et plus de 40 blessés (1er septembre), de soutien au gouvernement (31 août), de soutien à Thaksin ( avec une campagne de pétitions pour demander au roi un pardon pour Thaksin.)

 

Et le 13 décembre 2008, l’UDD a beau organiser une troisième manifestation sous le nom « La Vérité contre le coup d’État déguisé » avec environ 50 000 manifestants, le 17 décembre 2008, Abhisit et les démocrates prennent le pouvoir et les rouges se retrouvent dans l’opposition.

 

Manif jaunes 2008

                                       _____________________

 

  • La période du 17 décembre 2008 jusqu’aux manifestations de Phan Fa/Ratchaprasong, et les « événements sanglants des 3 avril - 19 mai 2010 ».

 

Les manifestations des rouges à Sanam Luang.

 

Les rouges se mobilisent dès le 28-30 décembre 2008  pour bloquer le Parlement et empêcher Abhisit de prononcer son discours de politique générale, et ensuite le 31 janvier 2009 et le 24-27 février 2009 avec leurs revendications auprès du gouvernement. Ils lancent 8 mars 2009 une campagne de manifestations « Rouge sur toutes les terres » dans la plupart des grandes villes de province, et le 26 mars 2009, les chemises rouges organisent leur première grande manifestation à Sanam Luang, et sous l’impulsion de Thaksin, exigent le départ du gouvernement démocrate « illégitime ». ( Environ 20 000 manifestants).

 

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Le  Songkhran de sang. Les 10-13 avril 2009, le mouvement des chemises rouges va se durcir.

 

Ils prennent d’assaut le sommet de l’Asean à Pattaya, avec les membres de l’Asean ainsi que ceux de la Chine, de la Corée du Sud et du Japon à Pattaya.

Le sommet est annulé et tous les chefs d’État sont évacués par hélicoptère. La presse condamne unanimement la violence des Chemises rouges et les dommages causés à la réputation internationale de la Thaïlande.


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ET simultanément les rouges manifestent aussi à Bangkok, bloquant les principaux axes de la ville. L’Etat d’urgence est proclamé le 12 avril ; et l’armée procède à la dispersion des manifestants les 12-13 avril. Les affrontements font deux morts et au moins 113 blessés, dont 23 militaires. Cinq leaders des Chemises rouges sont arrêtés et emprisonnés.


Le 14 avril 2009, les dirigeants de l’UDD annoncent la fin des manifestations et se rendent aux autorités.

 

8/ L’UDD devient « UDD-Rouge sur toutes les terres» le  9 juillet 2009.

 

Mais les manifestations des chemises rouges vont reprendre dès le 25 avril 2009 et se poursuivre le 10 mai 2009,  le 24 juin 2009, les 27-28 juin 2009 (avec le début de la campagne de pétitions pour le pardon royal à Thaksin. (30 000 manifestants.)

 

 

Grace pour Thaksin


 

« Mais à la suite de l’échec d’avril 2009, les principaux dirigeants de l’organisation décident de rationaliser davantage le mouvement, de lui donner des lignes claires, un programme, des consignes, d’élaborer des stratégies, et de ne plus accepter sous sa bannière un certain nombre de courants rouges, notamment ceux appelant à la lutte armée. »

 

L’UDD convoque alors une réunion à Kanchanaburi les 7 et 8 juillet 2009, à l’issue de laquelle elle devient « UDD-Rouge sur toutes les terres» (9 juillet 2009).(Leaders de l’UDD, 3e génération (juillet 2009-décembre 2010)

 

 « Veera Musikapong

 

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annonce le changement de nom lors d’une conférence de presse depuis la station de télévision DStation, qui succède à PTV, dans le centre commercial Imperial Lat Prao (Bangkapi). Le président de l’organisation réformée est Veera Musikapong, son conseiller est Manit Chitchanklap, Nattawut devient porte-parole et les autres membres font partie du comité de l’UDD. »

 

À l’occasion de cette réunion à Kanchanaburi, une première action collective réunissant les différents groupes de Chemises rouges est planifiée.

 « La direction de l’UDD s’engage à assurer à l’avenir une plus grande unité au mouvement des Chemises rouges et fait publier un programme officiel en six points. Pour assurer la mise en application du programme sont créées des écoles de cadre de Chemises rouges pilotées par le comité central (leaders de Bangkok) à partir de septembre 2009. »  

 

Une campagne de pétitions pour obtenir la grâce royale de Thaksin est lancée, sous la supervision des « trois compères » (Nattawut, Jatuporn, Veera) de l’émission « La vérité aujourd’hui » (Cf. manifestations des 17-31 juillet en Province, à Bangkok le 17 août. plus de 3 millions de signatures sont recueillies). Cette idée est rejetée par l’aile la plus radicale du mouvement, qui opère une scission pour créer le groupe Siam Rouge, avec à sa tête Jakrapob Penkair


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et Surachai Danwattananusorn.


 Surachai.jpg

Mais l’« UDD-Rouge sur toutes les terres», après la campagne menée pour obtenir la grâce royale de Thaksin, va manifester sur de nombreux fronts et avec des objectifs très différents jusqu’en mars 2010.

 

Cela ira de la lutte pour la démission de Kasit Piromya, ministre des Affaires étrangères ;   contre le coup d’Etat, contre Prem et pour en finir avec le « système ammat », pour le retour de la Constitution de 1997, la démission du général Surayud Chulanont du Conseil privé du roi,


 

Surayud black beret

 

 

la dissolution du parti Démocrate … (Cf. les dates et les objectifs de ces manifestations d’août 2009 à mars 2010 sont dans notre version détaillée).

 

En mars 2010, le mouvement va se radicaliser, après la Création du Centre de résolution des situations d’urgence (CRES) dirigé par Suthep Thaugsuban


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et la Promulgation de la loi de Sécurité intérieure (Internal Security Act) du 12 mars 2010.

 

Le 12 mars 2010, des convois de Chemises rouges viennent de tout le pays à Bangkok. Le 13 mars 2010 : « UDD-Rouge sur toutes les terres » ouvre sa grande manifestation à Phan Fa, dans le vieux Bangkok. Par vidéo conférence, Thaksin y appelle les Chemises rouges à renverser le gouvernement des élites. Les dirigeants de l’UDD demandent la dissolution du Parlement dans les 24 heures. Le nombre de manifestants est évalué à 150 000 personnes. Le 23 mars 2010 : l’armée bloque des accès au Parlement. Et les 28-29 mars 2010, les négociations sont infructueuses entre le gouvernement et les dirigeants des Chemises rouges (Weng Tojirakarn, Veera Musikapong et Jatuporn Prompan). (Cf. en note le détail des événements de mars 2010).

 

Le mouvement va alors se radicaliser pour aboutir aux événements sanglants de Phan Fa/Ratchaprasong, du « 3 avril 2010 - 19 mai 2010 », qu’ Eugénie Mérieau considère, nous l’avons vu, comme « un moment charnière de l’histoire des Chemises rouges en tant que mouvement social, constituant son mythe fondateur ». (Cf. article suivant)

 

vlcsnap-2013-08-12-07h17m12s56 

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Version longue. 

 

De 2006 aux manifestations de Phan Fa/Ratchaprasong du « 3 avril 2010 - 19 mai 2010 »


Si vous suivez quelque peu la situation politique de la Thaïlande, vous avez dû quelquefois vous demander ce que pouvait bien représenter ce mouvement politique majeur, qu’on appelle  « les chemises rouges », conscient qu’il représentait un acteur essentiel de la vie politique du pays, surtout après leur victoire électorale importante aux élections du 3 juillet 2011. L’étude d’Eugénie Mérieau, récemment parue en ce mois de juillet 2013, sous l’égide de l’IRASEC, intitulée Les Chemises rouges de Thaïlande, arrivait à point pour nous éclairer.*


« Cette étude, dit-elle, retrace les différents événements fondateurs du mouvement dit des Chemises rouges, depuis leur création embryonnaire à la veille du coup d’Etat du 19 septembre 2006,

 

Coup-d-etat-2006.jpg

 

jusqu’à leur écrasante victoire électorale du 3 juillet 2011. Offrant un examen détaillé des actions et des motivations des différentes organisations et groupuscules qui composent les Chemises rouges ».

L’étude apparaissait aussi comme la suite de notre 1er article de notre blog, qui rendait compte de l’étude intitulée : « Thaïlande, Aux origines d’une crise », écrite par Olivier Ferrari, Narumon Hinshiranan Arunotai, Jacques Ivanoff & Arnaud Leveau. **


Ils nous avaient, disions-nous alors,  permis de mieux comprendre la crise profonde que traverse la Thaïlande en rappelant que derrière le « combat » entre les « rouges » et les « jaunes » et les « événements sanglants des 3 avril - 19 mai 2010 », se profilait une « révolution  politique et sociale » qui remettait en cause fondamentalement le pouvoir politique et économique mis en place par les élites urbaines depuis les années 60, « habillé » par l'idéologie du Thaïness,


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qui définit ce qui est thaïlandais et ce qui ne l’est pas. » Il décrivait les forces en présence, la force de la thaïness qui « a servi aux «aristocrates» et aux élites urbaines des Thaïs siamois à construire « l’unité » de la Nation thaïe et à légitimer leur pouvoir sur le dos des identités régionales, que l’on considérait comme « cadettes » le plus souvent inférieures, incultes, « paysannes ».


L’article rappelait les événements politiques majeurs comme  le coup d’ Etat militaire du 19 septembre 2006, la victoire aux élections législatives du 23 décembre 2007 par les pro-Thaksin, puis les démissions « forcées » des 1ers ministres Samak et de Somchaï, avec les manifestations du PAD (les «jaunes») et la prise des aéroports de Suvarnabhumi et Don Muang et puis la dissolution de trois partis politiques du 2 décembre 2008 et la chute du gouvernement, avec la prise du pouvoir le 15 décembre 2008 par Abhisit … Il annonçait une véritable « révolution » politique, culturelle et sociale, qui a brisé le consensus, la Thaïness, le statut-quo ... et dont on a du mal à prévoir les bouleversements.

Il y eut, en effet « bouleversement ». L’étude d’Eugénie Mérieau ne peut que nous aider à mieux comprendre les acteurs de ce changement, de cette « révolution politique et sociale ».


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Elle structure les 168 pages de son étude, en 6 chapitres***. 1. Historique du mouvement des Chemises rouges. 2. Géographie des Chemises rouges. 3. Les trois piliers : le parti, l’organisation, les masses. 4. Ingénierie de mobilisation. 5. Articulation progressive d’un discours radical (à demi-mot). 6. Les Chemises rouges et la monarchie.

 

Elle choisit d’aborder son  étude des Chemises rouges par un récit des manifestations de Phan Fa/Ratchaprasong, du « 3 avril 2010 - 19 mai 2010 », « alors que le mouvement des Chemises rouges a déjà bientôt quatre ans, c’est pour deux raisons : tout d’abord, parce que les acteurs clés du mouvement se mettent en scène à Ratchaprasong ; ensuite parce que la répression sanglante de mai 2010 est un moment charnière de l’histoire des Chemises rouges en tant que mouvement social, constituant son mythe fondateur.

 

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Paysans et intellectuels, Bangkokiens et provinciaux, « opportunistes » et « idéalistes », différentes composantes du mouvement des Chemises rouges jusqu’alors relativement étrangères les unes aux autres, ont noué des solidarités indéfectibles à la faveur de la tragédie de mai 2010. Les futurs historiens de la Thaïlande choisiront peut-être d’enterrer la prophétie auto-réalisatrice des « deux démocraties » ****à Ratchaprasong, en 2010, qui constitue à ce jour la plus grande manifestation pro-démocratique de l’histoire du pays.

 

Aussi, estimant de même, que les événements de mai 2010 à Bangkok sont sinon le mythe fondateur, du moins un moment clé de l’histoire de la Thaïlande et des « chemises  rouges », nous vous proposons deux articles :

 

  • De la chute de Thaksin en 2006 aux manifestations de mars 2010.
  • Des  manifestations de Phan Fa/Ratchaprasong, du « 3 avril 2010 - 19 mai 2010 » à la victoire de Yingluck Shinawatra (Phuea Thai), le 3 juillet 2011.

1. Historique du mouvement des Chemises rouges. 

L’étude nous confirme que les Chemises rouges est un mouvement social qui comprend  plusieurs composantes, qui regroupe paysans et intellectuels, Bangkokiens et provinciaux, « opportunistes » et « idéalistes ».Ces différentes composantes n’ayant pas forcément la même conception de leur action politique, ni les mêmes objectifs, surtout dans leur rapport à Thaksin, à l’aristocratie royaliste, et au roi.

 

En effet, depuis le coup d’État de septembre 2006 à la première manifestation officielle de Chemises rouges sous les auspices de PTV (People’s TV) en mars 2007 à Bangkok, Eugénie Mérieau signale qu’au moins sept groupes méritent d’être mentionnés :

 

1/ le « Réseau du 19 septembre contre le coup d’État ». 2/ « Les Gens du samedi contre la dictature ». 3/ le groupe « Révolution citoyenne ». 4/ la « Fédération démocratique ». 5/ « Les Amis de la Constitution de 1997 ». 6/ le « Groupe du 24 juin démocratique ». 7/ les« Radios communautaires des gens qui aiment les taxis ».


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Le « au moins sept groupes méritent d’être mentionnés », en suggère évidemment davantage et indique la complexité et la difficulté de clarifier, surtout qu’un tableau p.142 en nomme 16, et que sa chronologie  signale le 18 mai 2007 la création du « Front populaire uni contre le coup d’État » par 22 organisations opposées au coup d’État.

 

La tâche n’est donc  pas aisée pour clarifier, au vu du nombre des acteurs et des manifestations, et de l’évolution du mouvement des chemises rouges.

 

Il faut choisir. Le sommaire propose trois périodes :

 

« 1 - De la Caravane des pauvres aux groupuscules bangkokiens (2006-2007) 2 - Des grandes manifestations de People’s TV au Songkhran de sang (2007-2009). 3 - L’UDD-Rouge sur toutes les terres (2009-…) ».

 

Nous verrons comment les différents mouvements «rouges «  et opposants au coup d’Etat de 2006 vont s’organiser, évoluer, réagir dans leur lutte contre la junte et après le 15 décembre 2008 contre le gouvernement Abhisit. (Cf. un rappel chronologique des événements en note *****).

 

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En voici notre lecture particulière, avec nos recompositions, commentaires et interrogations : et la nécessité de rappeler le contexte politique, tant le mouvement des rouges s’organise, évolue en fonction des décisions et des actions des auteurs du coup d’Etat militaire et des opposants dont les plus organisés sont connus sous le nom de « jaunes ».

 

Mais il n’est pas inutile de rappeler le contexte politique :


L’avènement de Thaksin au pouvoir

 

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a mis en évidence la grande fracture qui divise la société thaïlandaise entre les masses rurales du nord et du nord-est et ouvriers d'un côté,  et les élites de la capitale de l'autre (aristocratie, milieux d’affaires, cadre supérieurs).

 

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Elle a engendré un combat que l’on a souvent présenté, dès 2006, comme le combat entre les jaunes (le PAD) contre les chemises rouges, Bangkok contre la Province paysanne, Thaksin et les différents avatars de son parti, contre Bangkok avec ses élites aristocratiques et ses milieux d’affaires.


La politique de Thaksin et son « style » ont  été perçus par beaucoup contre une remise en cause des pouvoirs établis (militaire, aristocratie, milieux d’affaire et classes supérieures de Bangkok, et même du pouvoir royal). Elle était à l’inverse, appréciée par les milieux ruraux du nord et du Nord-Est. En 2005, les opposants de Thaksin à Bangkok vont lancer des manifestations de rue sous la bannière de l’Alliance populaire pour la démocratie (le PAD, les jaunes). On reproche également à Thaksin son affairisme, alors que la Constitution interdit à tous les élus du parlement de poursuivre une activité économique.


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La tension est à son comble, lorsqu’en janvier 2006, Thaksin vend sa Compagnie Shin Corp, à un trust de Singapour, et qu’on apprend  que la  valeur de l'entreprise a quadruplé depuis que Thaksin est au pouvoir et que l'entreprise n'a jamais payé d'impôts. Thaksin se voit accusé de corruption et d’abus de pouvoir et des manifestations à Bangkok réclament sa démission. Thaksin contesté, se voit contraint de dissoudre le parlement le 24 février 2006, et annonce les élections anticipées pour le 2 avril 2006.


« La première manifestation de soutien à Thaksin a lieu après la dissolution du parlement (24 février) », mais les partis d’opposition (le parti démocrate, le Chart Thai (CTP), et Malachon) décident de boycotter ces élections et  Les Chemises jaunes refusent la solution électorale, et en appellent à la désignation par le roi d’un Premier ministre


Le 2 avril 2006, Thaksin remporte les élections avec 56% des suffrages, mais la Cour Constitutionnelle invalide les élections le 8 mai et ordonne de nouvelles élections. Le 23 juin, la Commission électorale saisit la Cour constitutionnelle pour demander la dissolution du TRT, le parti de Thaksin, pour fraude électorale. Au début août le Sud est marqué par la violence (fusillades, attentats à la bombe) et on découvre le 23 août une voiture piégée près du domicile de  Thaksin, qui parle de tentative d’assassinat par une faction de l’armée. 


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Thaksin est finalement renversé par un coup d’Etat militaire, mené par le général Sonthi Boonyaratglin le 19 septembre 2006.  


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A - De la Caravane des pauvres aux groupuscules bangkokiens. (2006-2007) 

 

Deux mouvements de défense de Thaksin et de son parti, le Thai Rak Thai (« les Thaïlandais aiment les Thaïlandais »), vont émerger au début de 2006.

 

 A1. Le premier est constitué de populations rurales du Nord et du Nord-Est du pays, la « Caravane des pauvres » (Kharawan khon chon) animé par le vétéran de la politique Newin Chidchob, alors membre du Thai Rak Thai.

 

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et le second, des conducteurs de taxi et de mototaxi de Bangkok et des alentours, sous le nom « Association de défense des intérêts des taxis » (Klum samakhom phithak phon prayot phu khap thaeksi). mené par Shinawat Haboonpat, propriétaire, et utilisant les radios de ces taxis pour défendre Thaksin. (Qui deviendra Les « Radios communautaires des amis des taxis » (wittayu chumchon khon rak thaeksi).

 

Ils vont s’allier pour ouvrir un « Village de la Caravane des pauvres » (Muban kharawan khon chon) à Chatuchak le 18 mars 2006, pour soutenir Thaksin et encourager l’organisation d’élections démocratiques, face aux Chemises jaunes qui manifestent depuis fin 2005 pour réclamer la démission de Thaksin.

« Après plusieurs jours de campement, le « village » se vide et les manifestants retournent dans leurs provinces pour voter aux élections anticipées du 2 avril 2006. »

 

19 septembre 2006 : Coup d’État militaire mené par le général Sonthi Boonyaratklin contre Thaksin Shinawatra.

 

A2. Certains mouvements vont se créer pour réagir contre le Coup d’Etat, qui ne sont pas tous forcément tous pro-Thaksin.

 

On voit des jeunes de Bangkok fonder le « Réseau du 19 septembre contre le coup d’État » comme Sombat Boongamanong

 

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ou Chotsak Onsoong, pour la plupart hostiles à Thaksin.

Ils organisent diverses manifestations dans Bangkok, qui dans les premiers temps ne réunissent rarement plus de 50 personnes, notamment les « assemblées du dimanche » Leur première manifestation à Sanam Luang date du 10 décembre 2006. (Environ 1 000 personnes s’y réunissent).

 

On voit assez vite apparaître la nécessité de se définir par rapport à Thaksin, et le groupe « Révolution citoyenne » (Klum phonlamueangphiwat) naît d’une scission au sein du groupe le « Réseau du 19 septembre contre le coup d’État »  créé par son dirigeant Sombat Bunngamanong.

Le groupe aura un rôle de leader dans la campagne contre la Constitution de 2007 et développera de nombreux outils de mobilisation qui constitueront par la suite des éléments identitaires non négligeables pour le mouvement des Chemises rouges (comme le choix de la couleur rouge).

 

A3.  Une nouvelle forme de lutte : les réseaux sociaux de Bangkok. 

 

  • Les élites et la classe moyenne de Bankgkok sont en grande majorité opposés à Thaksin ( le style de l’homme, sa politique et ceux qu’ils représentent). « En effet, à partir de 2005, la classe moyenne de Bangkok est en grande majorité anti- Thaksin. Qui soutient le Premier ministre est, dans le monde de l’entreprise bangkokienne, minoritaire pour ne pas dire stigmatisé. »

 

Les réseaux sociaux vont permettre aux « minoritaires » de sortit de leur isolement, se reconnaître, s’organiser. Ainsi « Les Gens du samedi contre la dictature » (khon wan sao mai ao phadetkan) se rencontrent sur les forums sociaux, celui de Pantip, abritant le forum « la chambre de Ratchadamnoen ».

 

La junte verra le danger de ses nouvelles formes de lutte et l’un de ses premiers actes au lendemain du coup d’État sera de fermer les forums Internet. La chambre de Ratchadamnoen est bloquée, ainsi que de nombreux autres sites critiquant le Conseil de la sécurité nationale.


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Mais le cyber world réagit vite, et les internautes se retrouvent rapidement sur d’autres forums comme le « Week end Corner », site anti-coup d’État et pro-Thaksin, regroupant des éléments divers qui ne se connaissent que sous leurs pseudonymes ou login, et qui souvent n’assument pas leurs opinions politiques au grand jour.

 

« L’organisation n’a, à ses débuts, en novembre 2006, qu’un seul orateur, Suchat Nakbangsai, qui, perché sur un petit tabouret en plastique avec son mégaphone, s’adresse à une audience n’atteignant pas les 50 membres. Mais peu à peu le mouvement s’organise, imprime un journal, grave des CDs, organise une campagne de pétitions pour exiger la démission du général Prem, Premier ministre de 1980 à 1988 et actuel président du Conseil privé du roi.

Le groupe développe ses argumentaires contre la « Prematocratie » (Premmathipatai), dénonçant le rôle joué par Prem dans le coup d’État de 2006, forme de nouveaux orateurs, s’agrandit progressivement. L’esplanade de Sanam Luang devient, tous les samedis, un rendez-vous de plus en plus incontournable pour ceux qui s’opposent au coup d’État. »


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A4. « La Fédération démocratique », « Les Amis de la Constitution de 1997 », Le  « Groupe du 24 juin démocratique ». 

 

On peut distinguer ces groupes mieux armés politiquement, plus radicaux parfois. Les deux premiers sont dirigés par « d’anciens communistes ». Ils ont donc une expérience de lutte ; certains ont combattus dans les maquis. (Cf. notre article sur « Chit Phumisak »).

 

 

Le « Groupe du 24 juin démocratique » «  (yisip si mithuna prachathipatai) est un groupuscule radical. Ses membres considèrent qu’il est temps d’achever la révolution du 24 juin 1932 qui a aboli la monarchie absolue sans pour autant mettre en place une véritable monarchie constitutionnelle. Son leader principal, Somyot Phrueksakasemsuk, sera bientôt arrêté et emprisonné pour lèse-majesté. »

 

« La Fédération démocratique » (samaphan prachathipatai) est une organisation créée en 1992 contre le gouvernement militaire du général Suchinda Krapayoon. En 2006, elle renaît de ses cendres, après le coup d’Etat militaire, avec un leadership renouvelé à la fois très prometteur et très expérimenté : Thida Thavornseth,


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future présidente de l’UDD et son mari Weng Tojirakarn, futur député du Phuea Thai.

 

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Tous deux sont d’anciens communistes ayant vécu de nombreuses années dans les camps d’entraînement en forêt.

 

« Les Amis de la Constitution de 1997 » (phuean ratthathamanun sisun), est un groupe créé avant le coup d’État, a été actif dans la mobilisation pour l’organisation d’élections après le vote de la Constitution de 1997. Son leader, Jaran Ditapichai, est également un ancien communiste.

 

En dehors de ces sept groupes, dit Eugénie Mérieau,  on peut mentionner les « Colombes blanches » (Pirab khao) de l’ancien étudiant de l’université de Ramkhamhaeng, Noparut Worachitwuthikul, et le « Dôme rouge » (Dome daeng) d’Uchane Chiangsaen.

 

                                               ___________________________

 

B - Des grandes manifestations de People’s TV au Songkhran de sang (2007-2009). 

 

B.1/. En 2007, le mouvement s’organise, des alliances successives s’opèrent. Un front se crée.

 

« À partir de mars 2007, les organisations pré-citées s’allient dans « Huit organisations contre la dictature ». Elles se répartissent les tâches de la manière suivante : chaque organisation, ou couple d’organisations, organise à tour de rôle un évènement à laquelle elle convie les autres.

 

L’alliance s’agrandit progressivement, passant à 12 en avril, à 18 puis à 22 organisations en mai 2007. Le 18 mai est finalement créé « le front anti coup d’État ».

 

Les mots d’ordre sont clairs :

 

1/ Renverser la Constitution; 2/ Faire tomber le gouvernement militaire; et 3/ Éliminer le système ammat (domination des élites traditionnelles).

 

B.2/ Mais c’est la chaine de télévision People’s TV  qui va populariser le mouvement d’opposition à la junte et ses alliés et organiser de grandes manifestations. 

 

PTV est une chaîne de télévision dans laquelle s’exprimaient des hommes politiques du parti Thai Rak Thai à l’époque du gouvernement de Thaksin. Lorsque la junte s’empare du pouvoir, elle ordonne la fermeture de la chaîne de télévision. Dans un premier temps, les membres de PTV, Veera Musikapong, Nattawut Saikua, Jatuporn Prompan et Jakrapob Penkair, ne s’expriment pas. Ce n’est qu’au début de 2007 qu’ils manifestent publiquement leur opposition au coup d’Etat.

 

La première grande manifestation de PTV a lieu le 23 mars 2007 sur l’esplanade de Sanam Luang et réunit environ 3 000 personnes. La seconde, le 30 mars, en compte environ 4 000.

 

« PTV organise ensuite des manifestations tous les dimanches, et voit ses effectifs augmenter toutes les semaines alors que les différents groupes anti-coup d’État se joignent progressivement à PTV, chacun installant à Sanam Luang son stand particulier en fonction de sa spécialité : pour la démission du Général Prem (stand des « Gens du samedi contre la dictature), contre la Constitution de 2007 (stand de Révolution citoyenne), etc.

PTV organise sa neuvième manifestation, mobilisant plus de 5 000 partisans, le 2 juin 2007, quelques jours après la décision de la Cour constitutionnelle d’interdire aux 111 membres du comité de direction du Thai Rak Thai toute activité politique pendant cinq ans.

 

B.3/ Le 6 juin 2007, PTV et le front des organisations anti-coup d’État s’allient et créent l’Alliance démocratique anti-dictature ou DAAD.  

 

 « Des dirigeants représentants des différentes organisations sont alors élus à la tête de la DAAD, au nombre de neuf – Veera Musikapong, le vétéran de la première génération, serait allé consulter un voyant (mo du) qui lui aurait conseillé le chiffre porte-bonheur de neuf. Le président, Manit Chitchanklap,


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est un ancien juge de la Cour suprême, Veera Musikapong, représentant de PTV, Viputhaleng Pattanphumthai, représentant des « Gens du samedi contre la dictature », Weng Tojirakan de la Fédération démocratique, Shinawat Haboonpat du groupe des « Radios communautaires des amis des taxis » ainsi que les représentants de l’aile dure du Col. Dr Apiwan Wiriyachai et de Chupong Teetuwon. Par la suite, deux autres personnes sont désignées leaders du mouvement : Jaran Ditapichai, le représentant du groupe « Les Amis de la Constitution de 1997 » et membre de la Commission nationale des droits de l’Homme, et Pratip Eungsongtham-hata de l’Alliance démocratique. »

 

Ainsi la DAAD est une fédération d’organisations de la société civile (leurs dirigeants ne sont pas membres de partis politiques) mais dirigée par les hommes politiques issus du Thai Rak Thai, PTV. En effet, PTV, de par ses ressources, son réseau politique et la popularité de ses orateurs, mène la DAAD.

 

 Toujours est-il que sous son nouveau nom, la DAAD réussit à réunir dans ses différentes manifestations organisées avant le référendum sur la Constitution de 2007, de 5 000 à 15 000 personnes à Bangkok.

 

  • La campagne contre la Constitution de 2007 (mars 2007-août 2007). Le référendum.

 

« Le crédit de cette campagne – perdue

– qui débute le 1er mars 2007, est à accorder à Sombat Boongamanong

 

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durant laquelle il a développé de nombreux outils de travail qui deviendront par la suite indispensables au mouvement des Chemises rouges. Le projet, géré comme un programme d’ONG, s’appelle « Thais say no » (« les Thais disent non »). Il possède un logo, un site web, des autocollants, une couleur, le rouge qui signifie « non à la Constitution ».  Sur ce dernier point, Sombat aurait en effet étudié les campagnes de « non à la Constitution » dans différents pays et en aurait conclu que la couleur associée était inévitablement le rouge. C’est à partir de ce moment que les manifestants vont se mettre à porter du rouge, d’où leur futur nom de Chemises rouges. »

 

 

B. 4/ De la DAAD à l’UDD (juin 2007-septembre 2007). 

 

11 juillet 2007 : Lancement de la campagne pour le « non » au référendum par l’organisation d’un séminaire public devant les bureaux de la Commission électorale sur le thème « Le référendum et les droits et libertés du peuple », campagne menée par le « Réseau du 19 septembre contre le coup d’État », l’Université de Minuit (Chiang Mai), la « Fédération des Étudiants de Thaïlande » et « Révolution citoyenne ».

 

L’une des manifestations fondatrices du mouvement des Chemises rouges est celle du 22 juillet 2007 devant la maison du général Prem.

 

« Les leaders de la DAAD mènent ce jour-là un convoi de manifestants devant la résidence du président du Conseil privé du roi, à Si Sao Thewet, à Bangkok, pour demander sa démission. Les dirigeants des Chemises rouges galvanisent les manifestants aux cris de « nous resterons jusqu’à la victoire » tout en interdisant un passage en force des manifestants. »

 

La manifestation est dispersée par les autorités au prix de dizaines de blessés. Neuf leaders sont placés sous mandat d’arrêt et 87 sont emprisonnés.

(Veera Musikaphong, Jatuporn Prompan, Jakrapop Penkair, Nattawut Saikua, Weng Tojirakarn, Viphuthaleng Pattanphumthai, Apiwan Weereeyachai, Jaran Ditapichai, et Manit Jitchanklap).


Après l’arrestation de ces 9 principaux leaders, après le 22 juillet, le  mouvement doit alors élire de nouveaux dirigeants, dits de « seconde génération ».

  

B. 5/ Après une campagne de 79 jours pour le « non » au référendum, le 23 août 2007, la DAAD devient le Front uni contre la dictature (UDD). ( 26 juillet 2007- juillet 2009) 

 

 « Le président est le Dr Metaphan Phothithirarot, et les membres du comité de direction regroupent des personnes venues d’horizons divers, comme Surachai Danwattananusorn,


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vétéran révolutionnaire à la casquette kaki, ou Sombat Boongamanong, jeune militant associatif adepte des réseaux sociaux. »

Leaders de l’UDD, 2e génération (juillet 2007- juillet 2009) : 1 Dr Metaphan Phothithirarot (Président) 2 Surachai Danwattananusorn 3 Pratip Eungsongtham-hata 4 Shinawat Haboonpat 5 Sangsern Sri Unruean 6 Worawuth Thanangkorn (Suchat Naksanbai) 7 Sombat Boongamanong 8 Kokaew Pikulthong 9 Somyot Prueksakasemsuk.


Le 19 août 2007, lors du premier référendum de l'histoire du pays, les Thaïlandais ont approuvé, avec une majorité de 58,34 % et un taux de participation de 55 %, la nouvelle Constitution qui selon la junte devrait permettre la tenue d'élections législatives et le retour de la démocratie. (wikipédia)


La « nouvelle » UDD  va alors manifester  contre la nouvelle constitution de 2007 et le  coup d’Etat.


30 août 2007 : Manifestation organisée par l’UDD devant le Parlement à l’occasion de la célébration de l’adoption de la nouvelle Constitution. 2 septembre 2007 : Célébration, organisée par l’UDD, des « 10 millions de voix contre la Constitution de 2007 » à Sanam Luang. 19 septembre 2007 : Manifestation de l’UDD à Sanam Luang pour marquer l’anniversaire du coup d’État et exiger la fin de la loi martiale.

En décembre 2007, la junte organise des élections comme elle l’avait promises.

 

C. 23 décembre 2007 - 17 décembre 2008. Retour au pouvoir des pro-Thaksin et des rouges.

 

Le 23 décembre 2007 : Élections législatives et victoire du parti Pouvoir du Peuple (PPP, ex-Thai Rak Thai) avec 233 sièges sur 480. Samak Sundaravej devient le nouveau 1er ministre. Son parti Phalang Prachachon, successeur du Thai Rak Thai dissous en mai 2007, forme une coalition qui lui offre le confort d’une majorité absolue à la chambre basse.

 

Les jaunes contre les rouges. 


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Les rouges étant de retour au pouvoir, les Chemises jaunes vont de nouveau se mobiliser en mai 2008 pour exiger la démission de Noppadon Pattama, ministre des Affaires étrangères, proche de Thaksin, qu’ils obtiennent le 10 juillet. Le 26 août, 35 000 opposants du PAD encerclent trois ministères du gouvernement, pénètrent dans les jardins du gouvernement. Le 7 octobre, des manifestants du PAD qui assiégeaient le parlement sont dispersés par la force (2 morts, 478 blessés).

 

Les Chemises rouges vont alors contre-manifester :

 

11 octobre 2008 : Première manifestation dite de « La famille de la Vérité aujourd’hui » à Thunder Dome, Muang Thong Thani, Nontaburi(banlieue de Bangkok) pour commémorer la promulgation de la Constitution de 1997. Environ 10 000 manifestants. 1er novembre 2008 : Seconde manifestation de « La famille de la Vérité aujourd’hui » (UDD) au stade de Rajamangala. Annonce du lancement d’une campagne de pétitions pour demander au roi un pardon pour Thaksin. Entre 20 000 et 80 000 manifestants

 

Les manifestations de Chemises jaunes s’intensifient le 24 novembre 2008 avec l’occupation des aéroports de Don Muang et Suvanabhumi à Bangkok. LÉtat d’urgence à Bangkok est proclamé le 27 novembre 2008.


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Le 30 novembre 2008 : Début des manifestations devant l’Hôtel du Gouvernement de « La famille de la Vérité aujourd’hui » (UDD) contre la dissolution du Pouvoir du Peuple par la Cour constitutionnelle, sous le nom « Pas de nouveau coup d’État par la Cour constitutionnelle ». Environ 10 000 manifestants.

 

Décembre 2008. Les « coups d’Etat constitutionnels » de la Cour Constitutionnelle va provoquer la chute du gouvernement pro-Thaksin et l’arrivée au pouvoir d’ Abhisit et des démocrates.

 

(rappel : 21 octobre 2008 : Condamnation de Thaksin à deux ans de prison )

 

Le 2 décembre 2008, la Cour Constitutionnelle, qui avait « démissionné » le 1er ministre Samak le 9 septembre 2008, pour une participation à une émission TV sur la cuisine,  destitue son successeur, Somchaï (beau-frère de Thaksin), et décide la dissolution, pour fraude électorale, des trois partis politiques (pro-Thaksin) (Pouvoir du Peuple (Phalang Prachachon), Nation Thaie (Chat Thai) et Machatimatai) avec l’interdiction à ses dirigeants de toute activité politique pendant 5 ans. Le gouvernement chute.

 

3 décembre 2008 : La PAD déclare victoire et annonce la fin de sa mobilisation après 193 jours de manifestations.

 

7 décembre 2008 : La plupart des députés du parti Pouvoir du Peuple dissous rejoignent le parti fraîchement créé, « Pour les Thais » (Phuea Thai). La faction de Newin Chidchob ne suit pas ses collègues et décide de créer le parti Bhumjaithai qui soutiendra Abhisit Vejjajiva et le parti Démocrate.

 

Et même si le 13 décembre 2008 : « La famille de la Vérité aujourd’hui » (UDD) organise une troisième manifestation sous le nom « La Vérité contre le coup d’État déguisé » à Supachalasai Stadium, avec environ 50 000 manifestants, le 17 décembre 2008 Abhisit Vejjajiva, leader du parti Démocrate, devient le 27e Premier ministre du pays. Les rouges se retrouvent dans l’opposition.

 

                                               ________________________

 

 

D. Un nouveau contexte politique :   la prise du pouvoir le 17 décembre 2008 par Abhisit Vejjajiva, leader du parti Démocrate. 

 

D1. Les manifestations des rouges à Sanam Luang :

 

28-30 décembre 2008 : Quatrième manifestation de « La famille de la Vérité aujourd’hui » (UDD) à Sanam Luang et blocage du Parlement pour empêcher Abhisit de prononcer son discours de politique générale. Plusieurs milliers de manifestants. 31 janvier 2009 : Cinquième manifestation de « La famille de la Vérité aujourd’hui » (UDD) à Sanam Luang, sous le nom « Rouge sur toutes les terres ». 20 000 manifestants. 24-27 février 2009 : Sixième manifestation de « La famille de la Vérité aujourd’hui » (UDD) à Sanam Luang et marche jusqu’à l’Hôtel du gouvernement pour recevoir la réponse du gouvernement sur les 4 revendications. Promesse de créer un front uni rouge « sur toutes les terres » et de manifester en continu. Pics de participation à hauteur de 10 000 manifestants. 8 mars 2009 : Début d’une campagne de manifestations « Rouge sur toutes les terres » dans la plupart des grandes villes de province.

 

Le 26 mars 2009, les chemises rouges organisent leur première grande manifestation à Sanam Luang. Sous l’impulsion de Thaksin, les Chemises rouges exigent le départ du gouvernement démocrate « illégitime ». ( Environ 20 000 manifestants).

 

En avril 2009, le mouvement des chemises rouges va se durcir et déboucher sur ce qu’on va appeler le Songkhran de sang.

 

D2. Premières violences fondatrices : le  Songkhran de sang. Le sommet de l’Asean à Pattaya des 10-11 avril, et les événements du 10 avril 2009 à Bangkok. 

 

8 avril 2009 : Manifestation devant la maison de Prem à Si Sao Thewet. 9 avril 2009 : Manifestations simultanées dans divers endroits de la ville de Bangkok, notamment au Monument de la Démocratie et au Monument de la Victoire.

 

Les 10-11 avril, les Chemises rouges prennent d’assaut le sommet de l’Asean avec les membres de l’Asean ainsi que ceux de la Chine, de la Corée du Sud et du Japon à Pattaya où les attendent des Chemises bleues pro-gouvernementales.

Le sommet est annulé et tous les chefs d’État sont évacués par hélicoptère. La presse condamne unanimement la violence des Chemises rouges et les dommages causés à la réputation internationale de la Thaïlande. Déclaration de l’état d’urgence à Pattaya et Chonburi.

 

A Bangkok, les 12-13 avril des affrontements font deux morts et au moins 113 blessés, dont 23 militaires. C’est leSongkhran de sang.

 

12 avril 2009 : Déclaration de l’État d’urgence à Bangkok; blocage par les manifestants des principaux axes de la ville. Arrestation d’Arisman Pongruangrong. 13 avril 2009 : Début de la dispersion des manifestants par l’armée. Les affrontements à Bangkok font 2 morts et une centaine de blessés.


 Chemises-Rouges-Bangkok-2010-12.jpg

 

« Cinq leaders des Chemises rouges sont arrêtés et emprisonnés, il s’agit des deux leaders les plus populaires, à savoir Nattawut Saikua et Jatuporn Promparn, ainsi que l’ancien communiste, Weng Tojirakan, le président de l’UDD, Veera Musikapong, et Suporn Attawong. Jatuporn, bénéficiant de l’immunité parlementaire obtient sa libération provisoire sous caution, Arisman, arrêté à Pattaya, est également libéré. Quant à Nattawut et Veera, ils seront libérés peu de temps après. »

 

14 avril 2009 : Les dirigeants de l’UDD annoncent la fin des manifestations et se rendent aux autorités.

  

17 avril 2009 : Tentative d’assassinat à Bangkok de Sonthi Limthongkul (leader des jaunes). 


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E. L’UDD devient « UDD-Rouge sur toutes les terres» le  9 juillet 2009.

 

À la suite de l’échec d’avril 2009, les principaux dirigeants de l’organisation décident de rationaliser davantage le mouvement, de lui donner des lignes claires, un programme, des consignes, d’élaborer des stratégies, et de ne plus accepter sous sa bannière un certain nombre de courants rouges, notamment ceux appelant à la lutte armée. Mais les manifestations des chemises rouges vont reprendre dès le 25 avril 2009.

  

25 avril 2009 : Première manifestation des Chemises rouges après le Songkhran de sang. Lâcher de ballons blancs et recueillement en hommage aux victimes des affrontements du 13 avril. Environ5 000 manifestants à Sanam Luang. 10 mai 2009 : Septième manifestation « La famille de la Vérité aujourd’hui » (UDD) à Don Muang, Bangkok. 20 000 manifestants. 24 juin 2009 : Une partie des Chemises rouges, sous la direction de Somyot Phreuksakasemsuk, Jaran Ditapichai et Sonsern Sriounruan se réunit pour « le retour de la démocratie et jour national thaïlandais » en l’honneur des 77 ans du renversement de la monarchie absolue 27-28 juin 2009 : Huitième manifestation « La famille de la Vérité aujourd’hui » (UDD) à Sanam Luang, début de la campagne de pétitions pour le pardon royal à Thaksin. 30 000 manifestants.

 

L’UDD convoque alors une réunion à Kanchanaburi les 7 et 8 juillet 2009, à l’issue de laquelle elle devient « UDD-Rouge sur toutes les terres» (9 juillet 2009).(Leaders de l’UDD, 3e génération (juillet 2009-décembre 2010)

 

Répondent présents les principaux leaders rouges notamment Veera Musikapong, Jatuporn Prompan, NattawutSaikua, Shinawat Hanboonpat, Manit Chitchanklap, Weng Tojirakan, et Arisman Pongruangrong.

 

« Veera Musikapong annonce le changement de nom lors d’une conférence de presse depuis la station de télévision DStation, qui succède à PTV, dans le centre commercial Imperial Lat Prao (Bangkapi). Le président de l’organisation réformée est Veera Musikapong, son conseiller est Manit Chitchanklap, Nattawut devient porte-parole et les autres membres font partie du comité de l’UDD. »

 

À l’occasion de cette réunion à Kanchanaburi, une première action collective réunissant les différents groupes de Chemises rouges est planifiée.

 

« La direction de l’UDD s’engage à assurer à l’avenir une plus grande unité au mouvement des Chemises rouges et fait publier un programme officiel en six points. Pour assurer la mise en application du programme sont créées des écoles de cadre de Chemises rouges pilotées par le comité central (leaders de Bangkok) à partir de septembre 2009. (Cf. article suivant)

 

Une campagne de pétitions pour demander au roi une grâce pour Thaksin, sous la supervision officielle des « trois compères »(Nattawut, Jatuporn, Veera) de l’émission « La vérité aujourd’hui » est lancée.


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Cette idée est rejetée par l’aile la plus radicale du mouvement, qui opère une scission pour créer le groupe Siam Rouge, avec à sa tête Jakrapob Penkair et Surachai Danwattananusorn.

 

La campagne pour obtenir la grâce royale de Thaksin. 

 

17-31 juillet 2009 : Manifestations en province dans le cadre de la campagne de pétitions pour le pardon royal. 17 août 2009 : Manifestation à Sanam Luang et marche jusqu’au Palais Royal pour soumettre une pétition de pardon royal pour Thaksin comportant plus de 3,5 millions de noms. Plus de 30 000 manifestants. Poursuit son action le 17 octobre 2009 : « UDD-Rouge sur toutes les terres » manifeste devant l’Hôtel du Gouvernement pour s’enquérir des progrès dans le traitement de la pétition de pardon royal. 10 000 manifestants.

 

 

Mais l’« UDD-Rouge sur toutes les terres», après la campagne menée pour obtenir la grâce royale de Thaksin jusqu’au 17 août 2009, va manifester sur de nombreux fronts et des objectifs très différents jusqu’en mars 2010, où le mouvement va se radicaliser, pour aboutir aux événements de Phan Fa/Ratchaprasong, du « 3 avril 2010 - 19 mai 2010 ».

 

Cela ira de la lutte pour la démission de Kasit Piromya, ministre des Affaires étrangères ;  contre le coup d’Etat, contre Prem et pour en finir avec le « système ammat », pour le retour de la Constitution de 1997, la démission du général Surayud Chulanont  du Conseil privé du roi, la dissolution du parti Démocrate … et les grandes manifestations en mars 2010 à Bangkok, après la Création du Centre de résolution des situations d’urgence (CRES) dirigé par Suthep Thaugsuban et la Promulgation de la loi de Sécurité intérieure (Internal Security Act) du 12 mars 2010.

(Cf. les dates et les objectifs de ces manifestations d’août 2009 à mars 2010 en note******) 

  

En mars 2010, le mouvement va se radicaliser.  

(Cf. les différentes manifestations en note*******)

 

Le 12 mars 2010, des convois de Chemises rouges viennent de tout le pays à Bangkok. Le 13 mars 2010 : « UDD-Rouge sur toutes les terres » ouvre sa grande manifestation à Phan Fa, dans le vieux Bangkok. Par vidéo conférence, Thaksin y appelle les Chemises rouges à renverser le gouvernement des élites. Les dirigeants de l’UDD demandent la dissolution du Parlement dans les 24 heures. Le nombre de manifestants est évalué à 150 000 personnes. Le 23 mars 2010 : l’armée bloque des accès au Parlement. Et les 28-29 mars 2010 : les négociations sont infructueuses entre le gouvernement et les dirigeants des Chemises rouges (Weng Tojirakarn, Veera Musikapong et Jatuporn Prompan) à l’Institut du Roi Prajadhipok, à Bangkok. (Cf. en note le détail des événements de mars 2010)

 

Le mouvement va se radicaliser pour aboutir aux événements sanglants de Phan Fa/Ratchaprasong, du « 3 avril 2010 - 19 mai 2010 ». (Cf. article suivant)


 

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*Eugénie Mérieau, Les Chemises rouges de Thaïlande, Carnet de l’Irasec / Occasional Paper n° 23. ISBN 978-616-7571-16-4, juillet 2013.

 

L’auteur

Eugénie Mérieau est doctorante à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), diplômée de cette même institution en siamois ainsi que titulaire d’un Master de l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po), mention « Affaires internationales-Conflits et sécurité ».

 

**Olivier Ferrari, Narumon Hinshiranan Arunotai, Jacques Ivanoff & Arnaud Leveau, « Thaïlande, Aux origines d’une crise », Carnet n°13 de l’Institut de recherche sur l’Asie du sud-est (IRASEC) http://www.alainbernardenthailande.com/article-pour-comprendre-la-crise-actuelle-la-thainess-63516349.html


***168 pages divisées en 6 chapitres : Introduction : Ratchaprasong (3 avril 2010 - 19 mai 2010). 1. Historique du mouvement des Chemises rouges. 2. Géographie des Chemises rouges. 3. Les trois piliers : le parti, l’organisation, les masses. 4. Ingénierie de mobilisation. 5. Articulation progressive d’un discours radical (à demi-mot). 6. Les Chemises rouges et la monarchie.

 

**** La théorie des deux démocraties d’Anek Laothamatas.

 

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« Une des théories socio-politiques les plus structurantes de ces vingt dernières années dans les discours des Thaïlandais est sans doute la théorie « des deux démocraties » d’Anek Laothamatas, dont l’article « Le Conte des deux démocraties : Perceptions conflictuelles sur les élections et la démocratie en Thaïlande » a été publié en 1996. Selon sa théorie (militante), Bangkok se serait toujours opposée aux choix politiques du reste de la Thaïlande : les masses rurales éliraient les gouvernements, tandis que Bangkok les renverserait par des coups d’État ou de grandes manifestations. Cette théorie trouve ses origines dans un ensemble d’inégalités de développement entre une Thaïlande pauvre, rurale, provinciale et agrarienne, a priori pas assez « éduquée » pour comprendre les enjeux de la démocratie, d’une part, et une Thaïlande des élections et des élites urbaines de Bangkok, d’autre part. Les ruraux vendraient leurs votes aux plus offrants, résultant en un Parlement d’hommes politiques corrompus et malhonnêtes, que les Bangkokiens auraient le devoir moral de renverser. »

 

*****Petite chronologie du 24 février 2006 au 17 décembre 2008.

  • 1/Dissolution du parlement le 24 février 2006. Election du 2 avril gagnée par Thaksin, mais boycottée par l’opposition. 8 mai 2006. La Cour constitutionnelle invalide les élections   2/ Le coup d’Etat du 19 septembre 2006 3/ Dissolution le 30 mai 2007 du parti Thai Rak Thai par la Cour constitutionnelle 4/ 19 août 2007 : La nouvelle constitution écrite par les militaires est approuvée par référendum.
  • 5/  23 décembre 2007 : Élections législatives et victoire du parti Pouvoir du Peuple (PPP, ex-Thai Rak Thai) avec 233 sièges sur 480. La Cour constitionnelle invalidera deux premiers ministres du PPP.
  • 6/ 2 décembre 2008 : Dissolution par la Cour constitutionnelle des partis politiques « Pouvoir du Peuple » (Phalang Prachachon), Nation Thaie (Chat Thai) et Machatimatai pour fraude électorale. 3 décembre 2008 : La PAD déclare victoire et annonce la fin de sa mobilisation après 193 jours de manifestations. 7 décembre 2008 : La plupart des députés du parti Pouvoir du Peuple dissous rejoignent le Phuea Thai. 17 décembre 2008 : Élection par le Parlement d’Abhisit Vejjajiva, leader du parti Démocrate, qui devient le 27e Premier ministre du pays 
  • 7/ La lutte contre Abhisit.  

 

 

******Les dates et les objectifs de ces manifestations d’août 2009 à mars 2010 :


26 août 2009 : Le « Groupe du 24 juin démocratique » et des groupes de Chemises rouges de diverses provinces manifestent sous la bannière « Noir sur toutes les terres, en finir avec le système ammat » à Sanam Luang à l’occasion de l’anniversaire de Prem Tinsulanonda et de l’occupation de la chaîne NBT par la PAD. 19 septembre 2009 : « UDD-Rouge sur toutes les terres » organise une commémoration des trois ans du coup d’État sur la place royale. 20 000 manifestants. 11 octobre 2009 : « UDD-Rouge sur toutes les terres » manifeste pour le retour de la Constitution de 1997 au Monument de la Démocratie. Environ 15 000 manifestants. 17 octobre 2009 : « UDD-Rouge sur toutes les terres » manifeste devant l’Hôtel du Gouvernement pour s’enquérir des progrès dans le traitement de la pétition de pardon royal. 10 000 manifestants. 14 novembre 2009 : « UDD-Rouge sur toutes les terres » organise un concert pour récolter des fonds à Bonanza, parc naturel de Khao Yay, dans la province de Nakhon Ratchasima. 10 décembre 2009 : « UDD-Rouge sur toutes les terres » manifeste au Monument de la Démocratie pour marquer l’anniversaire de la Constitution. 20 000 manifestants.2010. 11-12 janvier 2010 : UDD-Rouge sur toutes les terres organise une manifestation « contre les doubles standards » dans la province de Nakhon Ratchasima pour protester contre l’acquisition par le général Surayud Chulanont de terrains à Khao Yai en violation de la loi sur  les parcs anturels et réclame sa démission du Conseil privé du roi. 23 janvier 2010 : Seconde manifestation contre les doubles standards à Nakhon Ratchasima. 29 janvier 2010 : « UDD-Rouge sur toutes les terres » manifeste devant le quartier général de l’armée de terre contre le coup d’État. 15 février 2010 : UDD-Rouge sur toutes les terres manifeste devant la Commission électorale qui traite le dossier de la dissolution du parti Démocrate. 25-27 février 2010 : « Rouge Siam » manifeste à Sanam Luang. 26 février 2010 : La Chambre spéciale de la Cour suprême pour les détenteurs de mandat politique saisit les avoirs de Thaksin à hauteur de 76 000 millions de baht.

 

*******Les événements de mars 2010.

 

12 mars 2010 : Création du Centre de résolution des situations d’urgence (CRES) dirigé par Suthep Thaugsuban. Promulgation de la loi de Sécurité intérieure (Internal Security Act).

Les Chemises rouges commencent à affluer vers Bangkok, majoritairement en provenance du nord et du nord-est de la Thaïlande. Environ 70 000 manifestants 13 mars 2010 : UDD-Rouge sur toutes les terres ouvre sa grande manifestation à Phan Fa, dans le vieux Bangkok. Par vidéo conférence, Thaksin y appelle les Chemises rouges à renverser le gouvernement des élites. Les dirigeants de l’UDD demandent la dissolution du Parlement dans les 24 heures. Le nombre de manifestants est évalué à 150 000 personnes. 14 mars 2010 : Les dirigeants de l’UDD réitèrent leur ultimatum au gouvernement d’Abhisit Vejjajiva. 15 mars 2010 : L’UDD-Rouge sur toutes les terres organise une marche jusqu’au CRES, abrité dans les locaux du 11e régiment d’infanterie, pour demander à Abhisit Vejjajiva de dissoudre le Parlement. 40 000 participants. 16 mars 2010 : Déversement par l’UDD-Rouge sur toutes les terres du « sang des laissés-pour-compte » devant l’Hôtel du gouvernement et le quartier général du parti Démocrate. 17 mars 2010 : Déversement de sang devant la maison d’Abhisit Vejjajiva à Sukhumvit, Bangkok. L’UDD exclut Kattiya Sawasdipol (alias Seh Daeng), général « pastèque » exclu de l’armée en janvier 2010, ainsi que Surachai Danwattananuson (alias Seh Dan). 20 mars 2010 : L’UDD-Rouge sur toutes les terres manifeste dans tout Bangkok. 23 mars 2010 : Blocage par l’armée des accès au Parlement. 25 mars 2010 : Cérémonie de tonte des cheveux à Phan Fa. Environ 400 participants.

 

28-29 mars 2010 : Négociations infructueuses entre le gouvernement et les dirigeants des Chemises rouges (Weng Tojirakarn, Veera Musikapong et Jatuporn Prompan) à l’Institut du Roi Prajadhipok, à Bangkok.

 

 

 Le roi

 

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4 août 2013 7 04 /08 /août /2013 03:02

TitreVous avez pu « apprécier » la semaine dernière le nirat de Sunthorn Phu intitulé Nirat Phukao Thong, grâce à la traduction de Frédéric Maurel. *

Son livre « Clefs pour Sunthorn Phu », nous offrait la traduction d’un autre Nirat, le Phra Bat racontant son voyage à l’ Empreinte du Pied du Bouddha à Saraburi, avec son maître de l’époque, le Prince Pathomvong, et le Sawadi Raska, « un poème didactique très populaire et très représentatif de la culture thaïe (contenant) des règles d’hygiène de vie pratique qui sont censées procurer félicité, prospérité et longévité à celui qui les applique ».

 

Maurel analysait également deux œuvres représentatives de Suphon Phu, à savoir Phra Aphai Mani, un conte de 48 000 vers ( !) (pour mémoire, l'Odyssée a 12 000 vers) et le Sepha Ruang  Phra Racha Phongsavadan, racontant à sa façon, l’histoire du royaume d’Ayutthaya, du roi fondateur Thibodi I (U-Thong) jusqu’ à l’époque du roi Mahachakkraphat (1548-1569) (oeuvre inachevée). Outre ces nirat (poèmes de séparation) et les sepha (divertissement), Maurel évoquait la richesse et la variété de cette littérature traditionnelle avec d’autres genres comme  les nithan (conte versifié), les phleng yao suphasit (poème didactique), les bot lakhorn (pièce de théâtre), les bot he klom (berceuse)  … on entrait dans un domaine inconnu, d’autres formes culturelles pour appréhender les « réalités » d’une époque, que nous aborderons ultérieurement.  


Il fallait bien commencer, faire le premier pas,  « lire » notre premier nirat, sachant que « Celui qui déplace une montagne commence par déplacer de petites pierres.  »  (Confucius).


confucius


Le Nirat Phukao Thong, est donc un poème de 176 vers écrit en klon paet (vers en principe octosyllabique.) en 1828. C’est une œuvre traduite par Frédéric Maurel, qui, conscient des difficultés, explicite sa stratégie de traduction,  ses choix pour rendre sa traduction plus accessible, avec  plus de « simplicité (apparente) », contrairement aux traductions antérieures plus « sophistiquées », « surchargées ». Il déclare  avoir choisi la prose car il lui était impossible de pouvoir rendre « toutes les rimes intérieures et finales ainsi que les triples jeux de mots, voire quadruples dans certains cas  ».

 

Nous perdions ainsi  d’entrée  les « charmes » de la poésie de cour thaïe et surtout la force du style de Sunthorn Phu. (Cf. en note notre sentiment sur cette question**)


C’est un nirat, un « récit de voyage » qui exprime le désir amoureux de l’absent. Mais ici, « Pour la première fois dans l’histoire du nirat, le personnage de l’être aimé n’est pas une femme, mais un homme, qui plus est, le monarque défunt, Rama II.» (1809-1824).


Rama II


Ce nirat  « raconte » donc  un pèlerinage que Sunthorn Phu effectue au Stûpa Phukao Thong à Ayutthaya, une occasion pour nous de découvrir un genre, de cerner davantage l’état d’esprit de Sunphorn Phu à un moment de sa vie, de mesurer à quelle point le bouddhisme pouvait imprégner cette époque,  de glaner au passage quelques « réalités » culturelles,  et de savourer quelques scènes pittoresques de la vie siamoise au début du XIX ème siècle.


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La biographie de Sunthorn Phu en donne le contexte.


Le roi Rama II appréciait le talent de Phu et l’avait admis au Comité des  poètes-conseillers et comblé de faveurs (titre, terrain, maison…). Mais à sa mort en 1824, le nouveau roi Rama III, qui ne l’aimait guère, lui enlève tous ses privilèges, et le destitue.

 

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« Désormais sans abri, sans protecteur, sans fortune personnelle, une seule solution s’offre à lui : entrer en religion ». Il restera moine de 1824 à 1842. (Cf. notre article A119).


Il se réfugie au temple Rajaburana (le Vat Lieb actuel). Le nirat nous apprend qu’il s’y sentit bien durant trois saisons, mais qu’après sa retraite terminée, et alors qu’il avait reçu avec joie ses « étoffes » que les laïcs offrent aux moines, il est « obligé  de quitter le temple dans la soirée. » Ses ennemis de la Cour ont dû juger qu’il était encore trop près d’eux, et ont obtenu gain de cause auprès du Supérieur du Monastère. « C’est parce que je suis tourmenté par des hommes mauvais que je pars ». Il décide alors d’effectuer un pèlerinage à la Montagne dorée à Ayutthaya.


Le nirat est construit sur deux axes : un axe spatial qui nous permet de suivre le moine au long des 21 étapes de son pèlerinage, et un axe temporel marqué par l’opposition systématique entre autrefois et aujourd’hui, l’opposition entre le bonheur et le malheur.

 

bonheur malheur

 

Le bonheur passé au temps de sa relation avec Rama II et le malheur présent du moine chassé du monastère Rajaburana. Mais deux axes qui  se confrontent ; le présent qu’il décrit rappelant des scènes du passé heureux.


 1/ On va donc suivre le narrateur dans toutes les étapes de son voyage :


Il quitte le temple Rajaburana (le Vat Lieb) après sa retraite, et les multiples « arrivé » ou « arrivons » permettent de le suivre aisément :

Le Palais Royal, les barques royales, le monastère du Temple du Pilier (Vat Dusitaram),

 

wat dusitaram

 

limite de notre Cité, le Village de la Séparation, le Village du Bétel, le Village du Pippal, le Village des Viêtnamiens, le Temple de l’Aiguille, le fleuve, le Marché Cristallin, dans la région de Nonthaburi, sur le fleuve,

 

marché nonthaburi

 

le Marché de l’Esprit Vital, le Village de la Terre, la région du Village des Môns, le Village de la Parole, le Nouveau Village, le Village des Figuiers, le Village du Renoncement à la Luxure, les Trois Collines baptisé la Ville du Lotus Royal, le Village des Kapokiers, la grande île de Rajakhram, et son arrivée au district de l’Ancienne Cité Ayutthaya avec le Temple du Mont Meru,

 

temple du mont meru

 

le Stûpa de la Montagne Dorée, les reliques de Bouddha ; le but du voyage.


Et le retour à la capitale, en un jour, en descendant le courant du fleuve,

 

en descendant du fleuve

 

pour arriver à l’embarcadère du Temple de l’Aube.

 

temple de l'aube bangkok


Il faut ici distinguer, les lieux religieux, les scènes pittoresques, les marchés,  le long passage consacré à la grande Ile de Rajakhram, et ces noms de village quelque peu surprenant et si « évocateur », comme le Village de la Séparation,  le Village de la Parole, le Village du Renoncement à la Luxure, dont Maurel nous dit : « nous avons opté pour la traduction des noms de lieu (plus poétique, à notre avis, que le terme thaï laissé en brut »).


Cette vingtaine de lieux est l’occasion pour Sunthorn Phu soit de rappeler un souvenir, de décrire ce qu’il voit, sent, pense, ressent, vit  …  au milieu des complaintes, des références aux préceptes de Bouddha, des confessions et des prières, à son désir d’acquérir des mérites pour être plus « heureux », avec les regrets exprimés de cette époque bénie où il était au service de Rama II, qu’il vénère et chérit.


2/ Le nirat est donc basé sur cette opposition fondamentale entre autrefois et aujourd’hui,  l’occasion de confronter sa situation actuelle à celle d’autrefois.


Dès la première étape par exemple : il est devant le Palais-Royal, il « pense » à Rama II, à « autrefois » (« Autrefois, j’étais à votre service ») et « depuis » que le roi est au « Nirvana », sa vie a basculé : il est désormais : malheureux, pauvre, malade, « voué à toutes les calamités ». « Dorénavant » il applique «  la Loi avec persévérance », et désire bien se comporter.


A la deuxième étape, devant les « Barques Royales », il pense encore « au temps jadis »  au temps où il pouvait monter dans la « Barque Royale » avec Rama II, participer aux « cérémonies », lire les vers du roi, respirer son « parfum » … Mais aujourd’hui, il ne peut que se plaindre, conscient que sa vie a basculé le jour où :


                       « Votre règne fini, le parfum s’en est allé.

                          Ma bonne fortune s’est évaporée comme lui. »


Certes parfois, comme à la troisième « station », le pilier marquant la borne de la Cité, est l’occasion d’exprimer un désir « de vivre longtemps pendant dix mille ans », ou ensuite au-delà du Temple du Pilier,


temple du pilier

 

de s’abandonner, un instant, à la contemplation des quais au bord de l’eau, la vente des marchandises pour les sampans, des soieries et des étoffes, le jeu des couleurs … mais ces moments sont rares et ne durent que peu de temps, car ici, la vue de la distillerie,  d’une calebasse est là pour lui rappeler son alcoolisme, sa honte, son « pêché », son désir d’y renoncer : « Je ne m’en approcherai plus ». Avec le plus souvent une invocation à Bouddha, une prière …


Sa vie semble ainsi faite, la souffrance l’empêche de savourer le présent trop longtemps et lui rappelle constamment le passé. Il n’est pas insensible aux paysages, aux scènes qu’il voit, les vergers, l’odeur des fleurs près du Marché cristallin par exemple, mais là encore, voit-il des anacardiacées et des lianes entremêlées qu’il songe aussitôt à sa tristesse et son chagrin également entremêlés.


Il ne peut oublier son malheur présent, il a même le sentiment qu’il s’accroît au fil de l’eau (« ma tristesse s’accroît »).


Et son voyage va se poursuivre de village en village, de la Séparation, du Bétel, du Pippal, des Vietnamiens, exprimant de façon lancinante son malheur, sa souffrance : « Je me sens souillé, honteux et découragé » (v.70), « Je souffre, me sens triste, mon cœur se consume. »(v.88), mais avec à chaque fois, une réaction différente, une description, une réflexion, ou une explication (« « Parce que je suis tombé en disgrâce » (v. 98)), un rappel heureux du passé, ou une remarque sur les changements  (les filles mônes ont abandonné leur tradition pour leur coiffure. (Cf. v. 125-129) ) …


Un rythme qui donne son originalité, vie au nirat, passant ainsi d’un lieu à un autre, d’une pensée à une autre, mais toujours avec deux dominantes, le rappel du passé heureux, l’expression du malheur présent, avec un seul recours : Bouddha.


3/ Un seul recours : Bouddha.


le seul recours

 

Dès le début du poème, il s’agit d’acquérir des mérites pour Rama II, « Votre Majesté » dit-il et pour Rama III, qu’il qualifie de « le roi actuel ». (Toute la distance subtile entre autrefois et aujourd’hui.)


On retrouvera  au long du poème, la référence à Bouddha, l’invocation de son nom, de sa puissance, le rappel de sa doctrine avec le cycle des renaissances, l’acquisition des mérites,  l’espoir d’arriver à « l’ lllumination Suprême à laquelle il aspire ». A la fin de son voyage, arrivé près du lieu du pèlerinage, près du Mont Meru, il est heureux qu’un voleur n’ait pris « aucun de ses huit accessoires » (les huit accessoires traditionnels nécessaires au bonze), c’est dit-il, « parce que j’ai fait pénitence que j’ai acquis des mérites, et grâce aussi au Bouddha ».


Et à la fin du nirat (vers 274 à 321),  après avoir décrit le Stûpa de la Montagne dorée, à la fois « resplendissant » mais « fissuré », « délaissé », il peut accomplir le rituel (les trois tours autour du stûpa,

 

trois tours

 

les bougies en guise d’offrande, le salut au bouddha, l’hommage à la Sainte Relique) et méditer sur « l’impermanence ». (« Je pense que tout est impermanent »), devant le stûpa qui tombe en ruine, en pensant à sa renommée et son honneur perdu, aux riches qui s’appauvrissent, méditer sur les Préceptes du Bouddha, pour dans une  future renaissance, échapper à : la douleur, la tristesse, les maladies, la cupidité, la colère, l’égarement, aux mauvaises femmes et mauvais hommes, prier :


   « Faites que je réalise mon espérance et mon but : arriver  à                    l’Illumination Suprême

Et atteindre le Nirvana dans le futur, pour toujours ».

 


Le nirat du pèlerinage se terminera en arrivant à Bangkok devant le temple de l’Aube sur une note optimiste : « Peu à peu, en observant les préceptes du Bouddha, mon état s’améliore. ».


4/ Ensuite, le nirat va se terminer sur une conclusion quelque peu surprenante et  nous inviter à le lire autrement. (vers 334-351)


                J’ai voulu, dit-il, et cela on l’avait compris :

           « Aller rendre hommage à la statue de Bouddha,

             Au Stûpa et à la Sainte Relique de notre Religion ».


Et          « cela m’a apaisé ».


Mais ensuite Suphorn Phu va, avec désinvolture et humour, revenir au genre :


Il n’y a, dit-il (faisant allusion sans doute au genre qui veut que l’on évoque l’amour absent) « ni bien-aimées. Ni de personnes chères dont je suis séparé ». Par contre, il y a bien les longues complaintes « conformes à l’ancienne tradition poétique ». Mais elles sont feintes, précise-t-il, se comparant à un cuisinier qui prépare des ragoûts avec toutes sortes de condiments, comme les femmes « pareilles à du poivre et à la feuille de coriandre. Il faut en saupoudrer un peu pour que ce soit agréable ». Pour terminer son poème en prenant une posture « nakleng », (« Un poète qui dort (nakleng) sans rien faire se trouve bien affligé ») que Maurel traduit aussi en note, par « dilettante », « joueur », « polisson », « risque-tout » avec un dernier vers :


          « C’est pourquoi j’ai écrit ce nirat pour vous divertir ».


Sens de « Divertir » au XIXème siècle au Siam ?


Nous n’en savons rien. On se doute que ce n’est pas dans le sens actuel de « se distraire » mais plus près de son étymologie latine « action de détourner de », voire des Pensées de Pascal, « L’homme ne peut être heureux ni en repos ni dans l’agitation qui fait l’ordinaire de sa vie », il doit esquiver, ne plus penser à ce qui l’afflige, il doit éviter de penser à sa misérable condition, la souffrance, la maladie, la mort :


« Mais quand j’ai pensé de plus près et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs j’ai voulu en découvrir la raison, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective et qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près. »


De fait, Sunthorn Phu dans ce nirat, expose sa souffrance, (même s’il dit qu’il doit accepter son sort (v.95)) : il est affecté par la mort de Rama II (« j’ai demandé à ce que ma vie prenne fin aussi » (V .167) ; il avoue être  tombé en disgrâce, tourmenté par les hommes mauvais, chassé du temple où il séjournait, pauvre, sans appui ; il  vit dans le regret de sa splendeur passée avec son protecteur Rama II … il sait qu’il ne le peut plus vivre sans l’aide de bouddha, mais sa conclusion nous rappelle qu’il est avant tout poète et que la poésie a des pouvoirs. Nous « divertir » ? La poésie comme force de vie ?


 Et puis l’humour.


On se confesse, on écrit ses maux et les mots nous sauvent, nous « divertissent ». « En me servant du verbe, dit-il, je ne me sens pas bien, mais cela m’a apaisé ». (v. 339)


On comprend que Sunthorn devait choquer le roi, ainsi dans ce nirat,  le nomme-t-il,  « le roi actuel », et devait par son attitude « énerver » les poètes nobles de la Cour,  aussi  compare-t-il le poète de ce  nirat, « à une cuisinière », ou aux femmes « pareilles à du poivre et à la feuille de coriandre ; Il faut en saupoudrer un peu pour que ce soit agréable ».


Un certain humour, qui invite à voir des « feintes « là où on voyait des « plaintes » , et à voir le poète comme un « dilettante », un « joueur », un « polisson »,  un  « risque tout ». Mais ce qui n’empêche pas comme le dit Frédéric Maurel, par l’« interpellation directe du lecteur par le narrateur », de donner à ses vers une valeur morale et démonstrative, d’autant plus efficace, qu’ « il fait entrer le lecteur dans sa vie » donnant ainsi à sa confession « plus de poids », et à son bouddhisme, plus d’humanité. (Cf. notes p. 229, in « Clefs pour Sunthorn Phu ».)  Ce nirat comme un bouddhisme « humain », accessible.


Vous avez compris, nous avons aimé ce nirat qui pourtant dans une lecture linéaire, et traduite en prose française, paraissait quelque peu léger. Mais toute lecture d’un poème, - disait nous ne savons plus qui -, est le début d’un poème nouveau. Un nirat reconnu de l’un des plus grands poètes thaïs devait forcément nous séduire et nous « divertir ».

 

 

 

Merci M. Frédéric Maurel.

 


 potes nobles

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*In Clefs pour Sunthorn Phu,  L’Harmattan, 2001.

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Cf. Notre article A119. Sunthorn Phu (1786-1855). L’un des plus grands  poètes thaïlandais.


**Peut-on traduire la poésie ? Problématique de la traduction ? Le sujet est sans fin.


Paul Valery et Pagnol ont traduit les bucoliques de Virgile (en bons alexandrins), Chateaubriand a traduit le paradis perdu de Milton, un long poème en prose, Apollinaire a traduit, en bons alexandrins aussi, la Lorelay , mais ils étaient de grands poètes.


Pagnol bucoliques


Existe-t-il un équivalent siamois  de « l’art poétique » de Boileau » qui traite des règles l'écriture en vers et de la manière de s'approcher de la perfection ? La question reste posée.


Nous avons une bonne approche des principes élémentaires de la poésie thaïe dans ce superbe petit ouvrage คำร้อยกรอง (« la versification » - ISBN 974 08 3691 7) qui contient les rudiments de la prosodie sous forme de schémas et d’exemples.


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Ceux que la poésie siamoise intéresse consulteront avec profit une très érudite étude d’un ancien consul et premier interprète de notre consulat à Bangkok, Edouard Lorgeou qui fut le premier professeur de siamois aux «  Langues O » : « Principes et règles de la versification siamoise » in  « Actes du dixième congrès des orientalistes, session de Genève, 1894 » pp 156 – 166. 


Un exposé rapide de ces règles laisse à penser que la poésie siamoise ne peut être traduite en bonne poésie française : Les vers siamois se divisent en deux grandes catégories, les khlongs et lesklons qui ont en commun la mesure et les assonances. (L'assonance  consiste en la répétition d'un même son vocalique dans plusieurs mots proches, recherchant comme effet la mise en relief d'un son donc d'un sentiment en visant l’harmonie, et ne doit pas être confondue avec la rime : Racine dans Phèdre nous en donne un magnifique exemple « Tout m'afflige et me nuit et conspire à me nuire ». Mais la langue française la rejette en principe de sa métrique au profit de la rime, comme procédé « barbare et primitif », Larousse dixit.)


La mesure résulte du nombre de syllabes, longues ou brèves. Les assonances sont de plusieurs sortes : La rime proprement dite, comme en versification française, mais elle ne porte pas essentiellement sur la dernière syllabe du vers, elle peut être renfermée à l’intérieur d’un même vers ou d’un vers sur partie de l’autre ;  Les autres assonances  sont des rimes incomplètes :+ L’une est le retour d’un son vocalique sans tenir compte de la consonne de la ou des consonnes qui le portent,+ L’autre consiste à utiliser des syllabes commençant par la même consonne,+ La troisième consiste au retour à certain stade du vers de syllabes affectées d’un certain ton, mais jamais le ton neutre.


Les khlongs sont organisés en quatrains de vers de sept, neuf ou dix syllabes, ayant un sens complet. Il y a classiquement cinq espèces de khlongs.


Il y a vingt-six espèces de klons  qui différent entre elles par le nombre de syllabes, de cinq à neuf, par la nature des rimes et celles des assonances et par le nombre et la place de ces rimes et assonances. Elles portent des noms poétiques, le serpent qui avale sa queue, l’oiseau qui déploie ses ailes ou encore le lotus qui s’épanouit. Ces noms correspondent peu ou prou aux figures que l’on trouve dans des constructions composées de rimes entrelacées. Mais tous ces vers se caractérisent par leur sonorité, toutes les syllabes sont accentuées et leur tonalité mélangée.


Les khlongs représentent plus volontiers les préceptes moraux, sujets didactiques, les klons expriment plus volontiers les sentiments, douleur, passion, amour évidemment, chansons ou complaintes.


Les quelques lignes que nous avons données des vers de Sunthorn Phu traduits en prose française, d’une morne platitude, apportent la preuve éclatante de l’impossibilité de transposer le souffle poétique du poète siamois.


***Pour en savoir plus sur le nirat :


Cf. Gilles Delouche, Le Nirat, Poème de séparation, Étude d'un genre classique siamois, 2003,
216p, Peeters, Vrin.

 

Delouche Nirat


Il donne ici une analyse d'un genre littéraire spécifique au Siam, le Nirat.
Défini comme poème de séparation par les premiers chercheurs français (Paul Schweisguth et Jacqueline de Fels), ce genre a connu, depuis sa première manifestation à la fin du XVème siècle jusqu'à nos jours, des évolutions divergentes qui sont ici étudiées. Cet ouvrage se situe en fait à la convergence de l'histoire littéraire, de la description formelle et d'une analyse des valeurs sociales qu'il sous-tend.


Cf. Émilie TESTARD-BLANC. (Maître de conférences à l’Inalco – Paris, Docteur en études siamoises), Le cas du Nirat Muang Klaeng (1806) de Sunthorn Phu.

http://www.archae.su.ac.th/MAFCT/Patrimoine%20culturel%20et%20pratique%20touristique%20en%20Thailande/2%20-%20Emilie.pdf


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