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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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Pourquoi ce blog ?

  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

(suite cliquez)   POURQUOI CE BLOG ?

Pour nous contacter . alainbernardenthailande@gmail.com

Merci d’être venu consulter ce blog. Si vous avez besoin de renseignements ou des informations à nous communiquer vous pouvez nous joindre sur alainbenardenthailande@gmail.com

28 juillet 2013 7 28 /07 /juillet /2013 03:02

002Nirat Phukhao Thong (« Le Nirat de la Montagne Dorée »)

Il nous a semblé intéressant de vous proposer la lecture du Nirat Phukao Thong qui est considéré « par bon nombre de spécialistes de la littérature thaïe comme le plus beau nirat de Sunthorn Phu ». Il est traduit par Frédéric Maurel dans son livre « Clefs pour Sunthorn Phu ». (Cf. article précédent). Il le présente comme un « poème de 176 vers écrit en klon paet (vers en principe octosyllabique) (…) Phu le composa vraisemblablement vers 1828, au début de sa « traversée du désert » (1824-1851), alors qu’il effectuait un pèlerinage au Stûpa Phukhao Thong à Ayuthaya. […] Pour la première fois dans l’histoire du nirat, le personnage de l’être aimé n’est pas une femme, mais un homme, qui plus est, le monarque défunt, Rama II (1809-1824). »

 

RAMA II


Nous vous le donnons tel quel, sans explications, pour que vous puissiez « l’apprécier » par vous-même. Notre prochain article vous proposera une lecture possible.

 

                                               _______________________

 

1                   Au onzième mois, ma retraite terminée,

2                   Je reçois mes étoffes avec une grande joie.

3                   Je salue le monastère et monte dans le bateau avec beaucoup de regrets.

4                   Je sors du temple et regarde ce lieu

5                   Où je suis demeuré durant le trut, le sat et le vassa,

6                   Trois saisons sans danger durant lesquelles je me sentais bien,

7                   Je suis obligé de quitter ce temple dans la soirée.

8                   Oh ! Temple Rajaburana, grand monastère,

9                   Dorénavant, et pendant longtemps, je compterai les jours avant de te revoir.

10              J’y songe profondément et mes larmes sont prêtres à couler.

11              C’est parce que je suis tourmenté par des hommes mauvais que je pars.


014

12              Avoir recours au Supérieur du Monastère,

13              C’est impossible, c’est comme si j’utilisais un bol à  la place d’un saladier, je ne suis pas satisfait.

14              Il est donc nécessaire que je quitte ce monastère.

15              Je pars, l’âme solitaire, sur le fleuve.

 

007


16              Arrivé devant le Palais Royal, c’est comme si mon cœur se brise,

17              Je pense à Votre Majesté.

18              Ô mon excellent roi !

19              Autrefois, j’étais à votre service matins et soirs.

 

010


20              Depuis que vous êtes parvenu au Nirvana, c’est comme si ma tête s’était cassée,

21              Car je suis sans parents et pauvre ; j’en suis fort malheureux.

22              De plus, je tombai malade et fus voué à toutes les calamités.

23              Je ne voyais aucun endroit où me réfugier.

24              Dorénavant, j’appliquerai la Loi avec persévérance et vous offrirai une part de mes mérites.

25              Je me comporterai sereinement pendant toute ma retraite.

26              Ces actes constitueront l’hommage de votre serviteur à votre vertu.

27              Je demande à être l’esclave de Votre Majesté, d’être près d’elle pour toutes les vies à venir.

 

011

28              Arrivé devant les maisons flottantes, j’aperçois les Barques royales.

29              En pensant au temps jadis, mes larmes coulent ;

30              Le Phra Chamoen Wai et moi avions l’habitude de nous prosterner pour vous accueillir.

31              Puis, nous montions dans la Barque Royale au Trône Doré.

001


32              Vous composiez des vers, puis vous les modifier ;

33              Je recevais l’ordre de les lire.

 

012


34              Jusqu’aux cérémonies du Kathin, sur les rivières et les canaux,

35              Je n’ai jamais été contrarié.

36              Je me prosternais près de vous et sentais votre odeur

37              Dont les effluves parfumés flattaient mon odorat.

 

013


38              Votre règne fini, le parfum s’en est allé.

39              Ma bonne fortune s’est évaporée comme lui.

40              En regardant dans le Palais, je vois encore la tour où sont conservées vos cendres.

41              J’acquerrai des mérites pour votre Majesté

42              Et pour le roi actuel,

43              Pour qu’il soit pur, qu’il échappe aux dangers et qu’il gouverne la Cité avec bonheur.

44              Arrivé au monastère du Temple du Pilier,

45              Je ne vois pas la borne ; on dit qu’il s’agit d’un pilier en pierre.

46              Il marque la limite de notre cité.

47              Eternel est son nom illustre.

48              Puisse la grâce du Bouddha m’aider :

49              Même si je meurs, je souhaiterais renaître

50              Et vivre longtemps pendant dix mille ans, autant que cette borne en pierre,

51              Et que le Ciel et la Terre, comme il me plaira.

52              Au-delà du Monastère, je contemple les quais au bord de l’eau.

 

004


53              Des rangées de maisons flottantes sont amarrées là en permanence, on y vend des marchandises :

54              Des soieries, des étoffes en tous genres de couleur pourpre ou verte,

55              Ainsi que des objets blancs et jaunes, et des marchandises pour les sampans.

56              Je parviens à une distillerie dont les alambics rejettent une épaisse fumée.

57              Une calebasse est attachée à l’extrémité d’un poteau.

58              Ô péché, ô breuvage infernal qui me brûle la poitrine !

59              Tu me rends ivre et comme fou ! Quelle honte !

60              J’ai acquis des mérites, pris le froc, pratiqué le rite de la libation et ai demandé

61              Au Bouddha-l’Omniscient de parvenir à l’état d’Illumination

62              Suprême auquel j’aspire.

63              Bien que l’alcool ne m’ait jamais détruit,

64              Je ne m’en approcherai plus, je détournerai mon regard et l’ignorerai.

65              Cependant, même si je ne suis plus ivre d’alcool, je suis encore ivre d’amour.

66              Comment cesser d’y penser,

67              Bien que mon ivresse causée par l’alcool se dissipe en fin de matinée,

68              Mon ivresse sentimentale, en revanche, s’empare régulièrement de moi toutes les nuits.

 

006

69              Arrivé au Village de la Séparation, je réalise que j’ai quitté le temple et que je suis séparé des miens.

70              Je me sens souillé, honteux et découragé.

71              Parce que l’amour est insipide et éphémère,

 

03

72              J’ai dû me forcer à quitter Bangkok.

73              Parvenu au Village du Bétel, je pense à ma compagne qui

74              Avait l’habitude de me donner des chiques de bétel jaune.

75              J’arrive au Village de la Séparation ; comme ce village, j’ai été séparé et j’en ai été tourmenté :

76              J’ai été privé de ma Ville et de ma bien-aimée, je deviens anxieux.

77              J’arrive au Village du Pippal. Ô Saint, Splendide, Grand Figuier Sacré !

78              Ton ombre, propice à la Cessation, et ton tronc produisent tous leurs phala.

79              J’invoque la puissance du Bouddha

80              Afin d’être serein, d’échapper aux dangers du mal, et de garder un corps sain.

81              Parvenu au Village des Viêtnamiens, je vois de nombreuses échoppes

82              Où l’on vend des crevettes et des poissons entreposés dans des nasses.

83              Devant les boutiques, on a aligné des filets sur des piquets.

84              Des femmes et des hommes viennent ensemble regarder.

85              Je me retourne : je ne vois plus les endroits que j’ai traversés.

86              Je souffre, me sens triste, mon cœur se consume.

87              J’arrive alors au Temple de l’Aiguille qui brille de tout or.

88              On vient juste d’y célébrer une fête avant-hier.

89              Oh ! jadis, lorsque Votre Majesté

90              Etait venue lier les bornes de ce sanctuaire, j’avais fait des offrandes avec contentement.

91              J’avais admiré les tablettes votives fixées au mur.

92              Il y en avait quatre-vingt-quatre mille, et je leur avais rendu hommage.

93              Oh ! Aujourd’hui, je ne puis assister à la célébration de cette fête,

94              Parce je suis tombé en disgrâce.

95              J’ai acquis peu de mérites, et je dois accepter mon sort.

96              Dès que notre bateau atteint le fleuve, il est pris dans les remous.

97              On voit l’eau qui, en tournant rapidement, forme des tourbillons.

98              L’eau revient sur elle-même, nous éclabousse et s’abat en claquant sur l’embarcation.

99              Certains tourbillons, énormes et circulaires, pareils à des roues de charrettes, rejaillissent.

100         Il semble qu’ils changent de forme et qu’ils dérivent en tournoyant.

101         A la proue et à la poupe, nous tirons avec force sur les rames.

102         Puis, nous continuons notre route au milieu du chenal.

103         Oh ! Notre bateau a échappé aux tourbillons du fleuve,

104         Mon coeur, lui, est toujours pris dans les turpitudes de l’amour, et ne peut s’en dégager.

105         Parvenu au Marché Cristallin, je ne vois pas de marché.

106         Sur les deux berges, il n’y a que des vergers.

107         Oh ! La bonne odeur de fleurs qui flotte près de la rivière,


012


108         Pareille au parfum de la soie teinte en noir ébène.

109         Je vois un grand saraque à proximité de la rivière, dissimulé par des zalaques.

110         Le tout est entremêlé à des anacardiacées et à des lianes ; c’est très étrange,

111         Il en est de même de ma tristesse et de mon chagrin qui s’entremêlent,

112         Des sentiments motivés par une absence d’amour et de passion.

113         Nous arrivons dans la région de Nontaburi; sur le fleuve, se tient le Marché de l’Esprit Vital.

114         Des maisons flottantes sont amarrées les unes aux autres, et l’on y vend des oies de toutes sortes

115         Ainsi que des produits du jardin, dans des bateaux tous alignés.

116         Femmes et hommes se réunissent là, jour et nuit.

 

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117         Arrivé au Village de la Terre, ma tristesse s’accroît.

118         Cette séparation, ajoutée à mon malheur, me fait sangloter.

119         Ô terre massive, tu t’étends à perte de vue,

120         Jusqu’à atteindre deux cent quarante mille yojana dans la totalité des Trois Mondes.

121         En cette période de malheur, même mon petit corps

122         N’a pas trouvé un seul endroit sur cette terre où se réfugier.

123         Des épines s’enfoncent partout en moi, je souffre,

124         Comme un oiseau sans nid  qui erre tout seul.

125         Nous arrivons dans la région du Village des Môns en empruntant un chenal. Autrefois,

126         Les filles nouaient leurs cheveux en un beau chignon, conformément à la tradition.

127         A présent, les femmes mônes s’épilent autour de leurs toupets à la manière des poupées;

128         Elles poudrent leurs visages et enduisent leurs cheveux de suie, comme le font les femmes thaïes.

129         Oh ! Ce changement est d’un commun ; quelle inconstance !

 

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130         Il en est de même des hommes et des femmes qui rejettent leur nature.

131         Je réfléchis : les hommes et les femmes n’ont-ils pas plusieurs cœurs ?

132         Que le cœur de quelqu’un soit unique, il ne faut pas y compter.

133         Nous arrivons au Village de la Parole : parler correctement y est bien vu.

134         Certaines gens, ici, se délectent des belles paroles.

135         Si on s’exprime de manière incorrecte, c’est la mort, la destruction de l’amitié.

136         On apprécie ou rejette un homme selon ce qu’il dit.

137         J’arrive au Nouveau Village ; il est dans mon intention de

138         Chercher un nouveau logis, conformément à mon désir.

139         Je demande aux divinités de l’exaucer,

140         Et d’avoir une vie heureuse et sans danger.

141         J’atteins le Village des Figuiers. Oh ! Ces figues sont fort étranges.

 

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142         Des moucherons surgissent de l’intérieur.

143         Il en est de même des personnes viles : elles ont une bonne apparence, mais elles sont mauvaises intérieurement.

144         Elles sont comme ces figues ; c’est vraiment détestable.

145         En parvenant au Village du renoncement à la Luxure, c’est comme si je renonçais à l’amour.

146         J’ai lutté pour me détacher des honneurs et de la vie conjugale, afin d’entrer en religion.

147         J’ai dépassé toutes formes de luxure.

148         Même si une fée venait, elle ne me satisferait pas.

149         Arrivé aux Trois Collines, j’éprouve de la tristesse en pensant à Votre Majesté

150         Qui veillait sur cette cité comme s’il s’agissait d’une Capitale.

151         Vous avez donné un nouveau nom à cette ville et vous l’avez établie cité de troisième de classe.

152         Vous l’avez baptisé la Ville du Lotus Royal parce qu’il y pousse des lotus.

153         Ô mon Bienfaiteur, bien que vous ayez disparu sans jamais revenir,

154         Le nom que vous avez donné à cette ville reste encore connu partout.

 

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155         Oh ! Et moi, à qui vous avez donné le nom de Sunthorn,

156         Je n’ai pu échapper au temps comme a pu le faire cette localité, ce qui accroît ma tristesse.

157         Votre règne terminé, mon nom s’en est allé avec vous.

158         J’ai dû errer et chercher un asile.

159         Si je renais, quelle que soit ma condition,

160         Je demande à être l’esclave de Votre Majesté.

161         Quand a pris fin Votre Règne, j’ai demandé à ce que ma vie prenne fin aussi,

162         Et que je ne sois pas éloigné de Votre Majesté.

163         Une grande inquiétude s’empara de moi ; mon affliction augmenta.

164         Chaque jour, je me forçais à vivre.

165         J’arrive au Village des Kapokiers où l’on ne voit que d’immenses kapokiers.

166         Il n’y a aucun animal sur leurs branches

167         Parce que les épines y sont nombreuses.

168         Je réfléchis : ces épines sont terrifiantes, je les redoute.

 

011


169         Les kapokiers des Enfers en ont de seize pouces, et elles sont pointues

170         Pareilles à des piques acérées ; elles pénètrent, puis elles se brisent.

171         Après sa mort, celui qui a commis l’adultère

172         Doit grimper à ces arbres ; mes poils se hérissent.

173         Depuis que je suis né,

174         J’ai toujours vécu sans jamais me corrompre.

175         Mais aujourd’hui, on se conduit mal.

176         Devrai-je moi aussi grimper aux sommets de ces arbres ?

 

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177         Oh ! Je pense à tout ce dont je me suis séparé.

178         Mais je n’arrive pas à me détacher de la passion et de l’amour.

179         Je m’assieds, réfléchis ; j’éprouve de la tristesse.

180         Je parviens à la grande Ile de Rajakhram dans la soirée.

181         Sur les deux rives, il me semble que les maisons s’éloignent les unes des autres.

182         Je prends garde aux animaux aquatiques qui pourraient me faire du mal.

183         C’est un repaire de bandits qui opèrent en permanence.

184         Ils rôdent, bien dissimulés, et pillent les bateaux ; c’est très fâcheux.

185         Le Soleil disparaît et laisse place à un ciel ouvert.

186         Il semble que l’obscurité soit totale et s’installe dans toutes les directions.

187         Nous atteignons un raccourci qui coupe à travers les rizières.

188         Des massettes, des roseaux, des sorghos et des joncs se dressent, tout enchevêtrés,

189         Formant des reflets dans l’eau de l’inondation; je regarde cette vaste étendue.

190         Cette immensité me rend sinistre, je ne peux m’empêcher de regarder en arrière.

191         Je vois des jeunes gens, l’air préoccupé, qui marchent bruyamment.

192         De nombreuses barques de pêcheurs, bien profilées, arrivent ensemble.

 

002


193         Ils font avancer l’embarcation avec agilité à l’aide d’une perche, et se déplacent en file.

194         Notre bateau se meut toujours avec difficulté.

195         Nous devons constamment utiliser la perche, ce que nous n’avons pas l’habitude de faire.

196         En poussant, à un moment, on entend un bruit : nous sommes rentrés tout droit dans les herbes touffues.

197         Nous reculons lentement à l’aide de la perche avec précaution.

198         Le bateau tangue : le crachoir se renverse.

199         Tranquilles et silencieux sont les animaux sauvages et les oiseaux.

200         La rosée tombe en gouttelettes, tandis que le Vent souffle.

201         Ne voyant pas notre chemin, nous devons rester immobiles au milieu des champs.

202         A peine sommes-nous arrêtés que de nombreux moustiques nous piquent.

203         Il s’agit d’un essaim qui nous assaille, comme du sable projeté.

204         Nous devons nous asseoir et les chasser avec la main, sans pouvoir dormir.

205         Je me sens vraiment inquiet et seul.

206         Dans l’immensité des champs, je ne vois que des sorghos, touffus et saillants.

 

003


207         Quand la nuit arrive, les étoiles scintillent dans le ciel.

208         A minuit, une grue plane au-dessus de nous et trompette bruyamment.

209         Le coassement perçant des grenouilles et des reinettes se joint aux stridulations continuelles des grillons.

210         Le Vent souffle doucement et continuellement, j’en suis saisi d’effroi.

211         Je me sens seul, je pense

212         Au temps jadis, lorsque j’éprouvais encore un grand bonheur.

213         J’étais heureux avec mes amis et nous étions toujours ensemble.

214         J’étais entouré de personnes qui prenaient soin de moi.

215         Oh ! En ce temps de douleur, je ne vois que le petit Phat

216         Qui m’aide à chasser les moustiques de mon corps et qui ne s’éloigne pas de moi.

217         Lorsque la lune est bien visible, j’aperçois des grappes de marrons d’eau et des touffes de laitues d’eau,

218         Puis, quand arrive la pleine lune, je vois de nombreux lotus.

219         Je distingue le canal et les deux berges.

220         A la proue et à la poupe, nous poussons à l’aide de la perche, et le bateau avance sur l’eau.

221         Quand la lumière du soleil apparaît, je vois toutes sortes de plantes.

222         Elles sont superbes à regarder, et elles répandent délicatement leur pollen.

223         J’aperçois des lotus bien saillants au bord du chenal.

224         Des goémons se chevauchent et poussent des algues sous l’eau.

225         Des lianes s’entremêlent à des champignons d’eau,

226         En bouquets, tant à gauche qu’à droite.

227         Les châtaignes d’eau, les laitues et les fleurs de lotus, bien fleuries,    

 

228         Sont nombreuses, et paraissent blanches comme des étoiles qui scintillent.

229         Oh ! Si une femme pouvait voir cela,

230         Elle voudrait flâner au milieu de ces champs, à son gré,

231         Et arracherait des tiges de lotus et des ottélies;

232         Quant à moi, si j’avais une compagne,

233         Je ne m’attarderais pas pour lui cueillir une fleur.

234         J’ordonnerais probablement au disciple qui m’accompagne

235         D’aller chercher ces fleurs et de lui offrir ; je suis si démuni.

236         Mais voilà, je suis pauvre, je n’ai pas un rond.

237         Je suis trop paresseux pour pouvoir les cueillir ; aussi je poursuis mon chemin.

238         Quand la lumière du Soleil pâlit,

239         J’atteins le district de l’Ancienne Cité et ma tristesse s’accroît.

240         J’arrive à l’embarcadère qui se trouve devant la Résidence du gouverneur.

241         En pensant au temps jadis, mes larmes coulent.

242         J’irais lui rendre visite s’il était, comme autrefois, le Phra Chamoen Wai.

243         Il m’inviterait dans sa Résidence.

244         Mais aujourd’hui, en ces temps difficiles, s’il avait changé,

245         Mon cœur ne se serait-il pas brisé sous ses moqueries ?

246         Je suis pareil à un pauvre malheureux qui vise trop haut, ce n’est pas convenable.

247         Et il me faudrait revenir grandement honteux.

248         J’amarre le bateau à l’embarcadère qui se trouve devant le Temple du Mont Meru.

249         Au bord du temple, des embarcations sont alignées parallèlement.

250         Dans certaines d’entre elles, montant et descendant au gré du courant, on chante des lam en s’amusant gaiement,

251         Et on se fait la cour en chantant à tue-tête.

252         Dans d’autres, on rend hommage aux étoffes en récitant des sepha.

253         Et on joue du xylophone avec virtuosité à la manière du maître Seng.

254         Des rangées de lanternes brillent comme à Sampheng.

255         Ayant été en période d’austérité, je n’ai guère eu l’occasion de pouvoir les regarder.

256         Dans un bateau, quelqu’un récite quelques vers.

257         C’est trop long, cela traîne, si bien que mes oreilles se fatiguent.

258         Cela n’en finit pas, les vers s’enroulent à la manière d’un serpent,

259         Au point que les accompagnateurs sont fatigués, et disent qu’ils tombent de sommeil.

260         J’écoute, à côté du temple, ces multiples divertissements

261         Jusqu’à ce que le calme revienne ; après quoi, je m’endors sur mon oreiller.

262         Aux environs de la troisième veille, alors que le ciel s’est assombri,

263          Un maudit voleur s’introduit soudainement pour cambrioler notre bateau.

264         L’embarcation s’incline avec un bruit de clapotis ; je me lève et pousse un cri.

265         Le voleur plonge dans l’eau à toute à toute allure et disparaît.

266         Je ne vois pas le visage de mon disciple habituellement proche de moi.

267         Il est pareil à une bête stupide et maladroite.

268         Mais le petit Phat allume une bougie pour éclairer.

269         Je n’ai perdu aucun de mes huit accessoires.

270         C’est parce que j’ai fait pénitence que j’acquis des mérites, et grâce aussi au Bouddha.

 

004


271         Que j’ai pu triompher de ce voleur, selon ma volonté.

272         A l’aube, c’est un jour Saint qui commence :

273         Nous rendons hommage à la Loi et faisons des offrandes.

274         Je me rends au Stûpa de la montagne dorée.

275         Il est si haut qu’il semble flotter dans les cieux.

276         Il trône au milieu des champs, resplendissant, isolé et bien visible.

277         Un bateau navigue bien dans ces eaux limpides.

278         Dans la cour, au pied de l’escalier, se trouve un soubassement en forme de lotus

279         Qui est entouré d’un fossé d’eau.

280         Un stûpa et un sanctuaire se trouvent sur l’aire du temple,

281         Lequel est encerclé par un mur.

282         Le stûpa est bâti en pointe, par degrés superposés.

283         Il comporte trois étages formant terrasses. Quelle majesté ! Quelle beauté !

284         Il y a un escalier sur chacun des quatre côtés. Quel ravissement !

285         Chacun de nous, saisi d’admiration, s’encourage à monter au troisième étage.

286         Nous effectuons une circumambulation autour de l’édifice en méditant avec application.

287         Nous faisons trois tours et nous nous prosternons.

288         Il y a une crypte dans laquelle on a allumé des bougies en guise d’offrandes

289         Parce que le Vent souffle en tournoyant autour

290         Il effectue une circumambulation ! C’est merveilleux !

291         Mais aujourd’hui, ce stûpa est très vieux.

292         L’ensemble de l’édifice, depuis sa base, est fissuré en neuf endroits.

293         Il a été négligé et il se fend ; son sommet s’est détaché et s’est cassé

294         Oh ! Stûpa construit puis délaissé !

295         C’est vraiment regrettable ! En y pensant, mes larmes sont prêtes à couler.

296         De la même façon, notre renommée et notre honneur

297         Ne disparaîtront-ils pas durant notre existence ?

298         Certaines nobles personnes sont très riches et puis s’appauvrissent

299         Je pense que tout est impermanent.

300         J’implore  le Vénérable Stûpa de la Montagne Dorée

 

009


301         Qui fut bâti pour contenir les reliques de Bouddha.

302         J’ai fait l’effort de venir lui rendre hommage.

303         J’en retirerai de nombreuses conséquences bénéfiques pour ma personne.

304         Quelle que soit la condition dans laquelle je renaîtrai parmi les hommes,

305         Faites que je sois pur et serein, conformément  à mon intention,

306         Que ne je ne connaisse ni la douleur, ni la tristesse, ni les maladies, ni les dangers,

307         Et que je sois très heureux avec mes proches.

308         Quant à la cupidité, la colère et l’égarement,

309         Faites qu’ils ne puissent vaincre mon esprit.

310         Faites que je sois pourvu d’une grande sagesse,

311         Et que les Préceptes soient ancrés en moi.

312         Encore deux choses, les mauvaises femmes et les mauvais hommes :

313         Faites que je ne m’éprenne pas d’eux.

314         Faites que je réalise mon espérance et mon but : arriver à l’Illumination Suprême

315         Et atteindre le Nirvana dans le futur, pour toujours.

316         Lorsque je salue le Bouddha, je remarque un lotus

317         Et une Sainte Relique conservée dans le pollen de cette fleur.

318         Je suis heureux ; je la salue.

319         Je cueille le lotus et le porte jusqu’au bateau.

320         Après que le petit Phat et moi avons rendu hommage à la sainte Relique,

321         Je mets le lotus dans une bouteille de verre que je place près de ma tête.

322         Puis je vais dormir en ville, avec l’intention de lui rendre hommage le lendemain.

323         Mais je ne l’aperçois plus; je suffoque et ressens une grande frayeur.

324         Je regrette vraiment la disparition de cette Sainte Relique que je comptais admirer.

325         Mon cœur se brise en y pensant, et mes larmes se mettent à couler.

326         Oh ! Quelle malchance, le lotus a disparu.

327         Je déplore cette perte; je suis sur le point de mourir en me tordant de douleur.

328         Je ne puis rester à regarder autre chose, je ne puis surmonter mon chagrin.

329         Et ma maladie et mon angoisse empirent à force d’y penser.

330         Dès l’aurore, le soleil rayonne, puis monte et scintille avec éclat,

331         Ce qui nous permet, en descendant le courant du fleuve, d’arriver à la capitale en un jour.

332         Nous nous amarrons à l’embarcadère devant le temple de l’Aube, monastère royal.

333         Peu à peu, en observant les préceptes du Bouddha, mon état s’améliore.

334         Ce nirat au sujet de notre Ancienne Cité,

335         Je l’offre au plaisir du lecteur.

336         Aller rendre hommage à la statue du Bouddha,

337         Au Stûpa et à la sainte Relique de notre Religion,

338         C’est l’usage, et c’est comme si j’avais répandu la foi

339         En me servant du verbe; je ne me sens pas bien, mais cela m’a apaisé.

340         Il n’y a ni bien-aimées

341         Ni de personnes chères dont je suis séparé.

342         Quant à ces longues complaintes, feintes,

343         Elles sont conformes à l’ancienne tradition poétique.

344         Je procède comme une cuisinière qui, lorsqu’elle prépare des ragoûts ou des plats épicés frits,

345         Met toutes sortes de condiments pour assaisonner les viandes.

346         Les femmes sont pareilles à du poivre et à la feuille de coriandre :

347         Il faut en saupoudrer un peu pour que ce soit agréable.

348         Sachez que la vérité sur toutes ces choses.

349         N’allez point me dénigrer, me railler ou me soupçonner :

350         Un poète qui dort sans rien faire se trouve bien affligé.

351         C’est pourquoi j’ai écrit ce nirat pour vous divertir.

 

Dessins de เดชาชาดี เทียนเสม - "คำร้อยครอง" 2547. ISBN 974 08 4635 1 :


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et de สหคม พงค์เจตน์พงศ์ - "พระบาทสมเด็จ พระพุทธเลิศหลานภาลัย" 2552. ISBN 978 974 07 1975 8 :

 

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21 juillet 2013 7 21 /07 /juillet /2013 03:02

SunthornPhuNous poursuivons pas à pas notre petite connaissance de la littérature thaïlandaise*. La raison  est due tout simplement au peu d’œuvres traduites en français et au fait que peu de chercheurs français travaillent sur la littérature thaïlandaise**. Frédéric Maurel dans son livre « Clefs pour Sunthorn Phu »*** (สุนทรภู่) reconnait que de nombreux chercheurs européens et mêmes asiatiques la considèrent sans intérêt « littéraire », mais que ce jugement ne peut s’appliquer à Sunthorn Phu (1786-1855), l’un des plus grands poètes thaïlandais.

 

 

Il nous sera difficile d’en juger car seuls quelques extraits traduits par quelques chercheurs français pour les besoins de  leurs travaux nous donnent une idée du style de Sunthorn Phu. Toutefois, Frédéric Maurel évoquera, dans ce livre huit de ses écrits, étudiera deux œuvres représentatives (Phra Aphai Mani, Sepha Ruang Phra Racha Phongsavadan) et traduira trois petites œuvres : Nirat Phukao Thong, Nirat Phra Bat, et Sawadi Raska. Cette rareté donne encore plus d’intérêt au livre de Maurel qui a également consacré, par ailleurs,  une thèse de doctorat à Sunthorn Phu intitulée « La thématique dans les nirat de Sunthorn Phu ».

 

books


La vie et l’œuvre de Sunthorn Phu permettent d’apprendre « la place  singulière, qu’occupe ce poète dans l’histoire de la littérature de cour thaïe ».

 

1/. Le chapitre 1 propose sa biographie  (1786-1855) en 25 pages. Nous retenons que :

  • Il est né soit à Thonburi, soit à Ban Kram (province de Rayong).

 

Rayong

 

  • Ses parents divorcent, alors qu’il est très jeune. Son père retourne à son village natal de Ban Kram pour prendre la robe. Il deviendra le supérieur du Monastère de Thammarangsi à la fin de sa vie. « Peu après ce divorce, sa mère  se remarie et devient la nourrice d’une princesse du Palais Arrière ». Ils logeront au Palais Arrière et Sunthorn Phu fera ses études de base « dans l’un des meilleurs monastères de l’époque, le Vat Shipakhao ( Vat Srisudaram) ». Vers 1802, il quittera le Vat Shipakhao et continuera ses études « comme l’astrologie, la musique et la poésie thaïe sous toutes ses formes (versification, psalmodie, formes, etc), et s’initiera « aux langues de la région nécessaires pour composer des vers : pâli, sanskrit, khmer, môn, etc. ». Il est bien sûr au contact des bonzes érudits.
  • En 1803, il est engagé comme secrétaire dans le Département de Perception des Taxes sur les Jardins. Il est dit que ses talents de poète sont incompatibles avec sa fonction et lui valent le mécontentement de ses supérieurs hiérarchiques. Il retournera vers 1805 chez sa mère au Palais Arrière. Il « rencontre » Chan, une servante du frère du roi qui lui vaut un châtiment corporel et d’être enfermé dans les geôles royales. Il obtient la grâce royale auprès du roi Rama 1er (1782-1809) au bout de six mois environ, sans doute par l’entremise de son père, désormais supérieur de Monastère. En 1806, il se marie avec Chan mais leurs relations se dégradent assez vite (jalousie, vie de bohème du poète) et ils se séparent vers 1807,1808.

 

  • 1807-1813. En 1807, il devient page d’un des fils du Maître du Palais Arrière. Il le quitte pour se rendre à Phetburi « où il bénéficie de la protection de deux personnages : un mandarin (Khun Pheng) et l’une des nombreuses concubines du palais Arrière (Dame Bunnak). Il y composera un conte, poèmes didactiques, nirat, etc,  et commencera à acquérir une certaine notoriété.

 

  • 1813- 1824. Retour à Bangkok. La Cour.

En 1813, il retourne à Bangkok. Vers 1817, il est engagé officiellement comme secrétaire royal à la Cour. Il est l’un des responsables de la correspondance de Rama II.

 

RAMA II

 

(Rama II est sur le trône depuis 1809 et est un fin lettré et poète lui-même.). « Très vite, ses dons  poétiques sont remarqués et il est admis à siéger dans les cénacles littéraires organisés par le roi », mais il n’a pas le statut de poète de cour, sans doute à cause de sa langue jugée trop parlée, trop populaire, connue sous le  nom de « langue de marché ».  Toutefois, le roi appréciera son talent et l’admettra comme membre du Comité des poètes-conseillers, le comblera de faveurs (présents, terrain, maison) et lui décernera le titre de Khun Sunthorn Woharn (belle éloquence) vers 1820. (Khun, 1er titre honorifique, ensuite vient Luang, Phra, Phraya, Chao Phraya, et Somdet Chao Phraya).

langage fleuri1

Sunthorn Phu poursuit son œuvre ; mais sa veine satyrique, ses critiques des classes dirigeantes mêmes distillées avec finesse, ses propos jugés irrespectueux par les puissants, lui valent beaucoup d’ennemis à la cour. De plus, sous l’emprise de la boisson, il blesse grièvement un parent alors qu’il se querellait avec sa mère. Il est emprisonné de nouveau.  II en profitera pour commencer son chef-d’œuvre Phra Aphai Mani.

 

Phra-Aphai-Mani-(พระอภัยมณี,-1966)-post

 

Au bout d’un an environ, le roi qui voulait « profiter » du talent et du savoir-faire du poète lors des séances du Comité des poètes-conseillers, le libère et lui confie même l’éducation de l’un de ses fils, le prince Aphorn. Durant toutes ces années, précise Maurel,  Sunthorn Pho travaille beaucoup. Il cite Singha Traiphop (conte versifié), Sawasdi Raska (poème didactique) et l’un des épisodes d’une œuvre collective Khung Chang Khun Phaen, dirigé par le roi. Mais en 1824, son protecteur Rama II meurt.


Le nouveau souverain Rama III, bien que poète  a décidé de ne plus entretenir tous ces fonctionnaires du Comité des poètes-conseillers.

 

Rama-I

 

De plus, il n’apprécie pas du tout le tempérament railleur et les critiques de  Sunthorn Phu, ni son comportement volage et ses ivresses à répétition, aussi est-il « en 1824, destitué de ses biens (son terrain et sa maison) et perd tous ses privilèges d’homme de cour. Désormais sans abri, sans protecteur, sans fortune personnelle, une seule solution s’offre à lui : entrer en religion ».

  • 1824-1842. Le moine Sunthorn Phu.

De 1824 à 1827, le moine Suntorn Phu voyage beaucoup et va raconter dans ses poèmes, les nirat, ses pérégrinations effectuées dans presque  toutes les grandes villes de la plaine centrale (Phetburi, Ratburi, Kanchanaburi, Suphanburi, Phitsalunok). Ils présentent toute la vie « pittoresque » et la culture de cette époque, aussi bien les us et coutumes, la faune, la flore, les dangers du voyage (piraterie, fauves), que la musique, le théâtre ou les sports de combats…


Mais las et fatigué, il se fixe en 1827 à Bangkok au temple Rajaburama, qu’il doit quitter vers 1828, suite à des harcèlements venant sans doute de certains intrigants de la Cour, qui n’apprécient pas son succès auprès par exemple de la princesse Kunthonthipphayawadi, mère du prince Aphorn (ancien élève de Sunthorn Phu) qui lui demandera d’être le précepteur des princes Klang et Piu (frères du prince Ahorn). Il quittera donc le temple et effectuera par exemple un pèlerinage au Stûpa de la Montagne Dorée à Ayutthaya, qu’il raconte dans le nirat « original » Nirat Phukhao Thong. (Nous vous le présenterons dans l’article suivant).


poème


Mais il a aussi des bienfaiteurs et non des moindres, le prince Lakhananukhum, l’un des fils de Rama III, féru de poésie, le prince Pramanunuchit, poète et supérieur du Monastère Chetuphon (Vat Pho) où il séjournera ; Et aussi la princesse Vilas, l’une des filles de Rama III, futur princesse Absorn Sodathep, qui lui « accordera sa protection et croira jusqu’au bout à son génie ». La princesse fera bâtir en 1836 le temple Thepthida  et en 1840, le temple achevé, demandera à Sunthorn Phu d’y séjourner. Il y restera jusqu’en 1842 -sa dernière année dans les ordres-. « Au cours de ses dernières années sous la robe, trois œuvres majeures voient le jour : le Nirat Suphan (1841), le Nirat Phra Prathom (1842) et Ramphan Philap (1842) » avec un conte Pra Chai Suriya composé entre 1840 et 1842.


En 1842, à 56 ans, après 18 ans sous les ordres, Sunthorn retourne à la vie civile.

 

  • 1842-1851. Le retour à la vie civile.

Il bénéficie d’appuis importants à la Cour, « avec à leur tête la princesse Absorn Sudathep et le prince Isaretrangsan (l’un des fils de du roi Rama II) (qui) louent la qualité de son œuvre ». Le prince Isaretrangsan lui proposera de loger dans la maison du Phraya Monthienban, le Maître des Affaires du Palais. Il est désormais protégé et à l’abri du besoin.

Maurel tentera ensuite en 8 pages de dresser son portrait qu’il développe en cinq traits de caractères : l’anxiété, la peur de la solitude, la jalousie, son côté homme de cour ainsi que son humeur volage, que l’on pourra retrouver dans son œuvre. Mais à ces traits, Maurel ajoute son immense culture littéraire, que l’on voit en action dans l’exercice de tous les genres pratiqués à l’époque, sa connaissance des œuvres du passé, son évocation des principaux héros classiques de littérature de cour. (Maurel donne une liste d’œuvres importantes). L’avènement du roi Rama IV en 1851 lui apportera la consécration.

 

Rama4pic

 

  • 1851-1855. La consécration. Le retour à la cour du nouveau roi Rama IV.

En 1851, Rama III disparait. Sunthorn Phu peut reprendre son titre de Khun Sunthorn Woharn, mieux, Rama IV le nomme, quelque temps après, Phra Sunthorn Woharn.

Il est désormais respecté par la protection du nouveau roi, son âge, son prestige, son érudition, l’ampleur de son œuvre. Il se voit confier la direction du Département des secrétaires royaux, charge qu’il conservera jusqu’à sa mort en 1855. Il avait alors 69 ans. Il continuera à composer jusqu’à la fin de sa vie. Il écrira par exemple le Sepha Ruang Phra Racha Phongsavadan, chronique royale commandée par Rama IV et sa dernière œuvre ; une série de quatre berceuses, qu’il avait commencée, dit-on, en 1842.


poésie


2/ L’ampleur de son œuvre.


La conclusion de Maurel nous livre les principaux éléments :

  • Son œuvre est immense, écrite uniquement en vers, dans tous les genres de la poésie de la cour thaïe : les nirat (poème de séparation), des nithan (contes versifiés), des phleng yao suphasit (poèmes didactiques), un bot lakhorn (pièce de théâtre), des sepha (divertissements) et des bot he klom (berceuses). En sachant par exemple que son chef-d’œuvre Phra Aphai Mani (avec le Nirat Phukao Thong) est composé de 48 000 vers !

 

  • Un poète traditionnel et novateur.

Il assume et « résume » tout l’héritage littéraire thaï : ses genres, le canon traditionnel avec ses thèmes fondamentaux (le bouddhisme, l’amour, la nature, le respect dû au roi). Le chapitre VI traite particulièrement du thème du bouddhisme, parce qu’il tient une place importante dans la littérature thaïe et dans l’œuvre de Sunthorn Phu. Mais celui-ci présente un bouddhisme vécu au quotidien, un bouddhisme où Maurel a repéré 7 principes : les Trois-Joyaux, le karman (« c’est elle qui va commander une bonne partie de la réflexion du poète (…) qui est à l’origine de la profonde détresse morale et miséreux du poète »). Il cite :


« Je suis né, en cette vie, avec un karma

Fort mauvais et je suis accablé par la misère.

Je souffre beaucoup, suis très tourmenté et faible.

Je n’ai pas d’argent et suis dans le besoin ».

                              (Nirat Phra Bat, 326-327).

 

Nota. On voit ici les limites de la traduction d’une œuvre en vers traduite en prose. La « musique » disparait pour laisser une prose commune. (« La quasi-totalité de l’œuvre est écrite en khon paet (mètre en principe octosyllabique se caractérisant par l’emploi de rimes intérieurs, de rimes finales et de liaisons strophiques »)


traduttore-traditore-canis-canon


Maurel poursuit avec le 3 ème principe, Le bien et l’acquisition des mérites,  puis le mal et le péché (alcoolisme, l’argent, la dualité humaine), les Quatre vérités, l’impermanence et le NIrvana. De nombreux Nirat seront pour lui, l’occasion de méditer sur ces principes fondamentaux du bouddhisme. Mais il fera aussi référence aux génies, au monde des esprits et aux divinités de l’Inde et de façon plus concrète à l’importance de la prière adressée aussi bien à Bouddha qu’aux génies locaux et aux divinités indiennes. Il n’hésitera pas à effectuer de longs pèlerinages pour méditer, prier, acquérir des mérites dans les temples sacrés aux reliques, stûpas renommés. (L’Empreinte du Pied du  Bouddha à Saraburi,

 

0230 empreinte de pied de Bouddha

 

le Stûpa de La Montagne Dorée à Ayutthaya, etc).


Mais l’originalité de Sunthorn Phu est, nous l’avons dit, de montrer comment il vit son bouddhisme au quotidien. Il se « met en scène » expose ses doutes, ses échecs,  le mal qui le ronge, et même n’hésite pas à évoquer certaines de ses anciennes compagnes. Or, « il est formellement interdit pour un bonze de parler du beau sexe ». Et de plus il n’hésite pas à dénoncer la vilénie de certains bonzes, de critiquer des supérieurs hiérarchiques. Un bonze libertaire ?

  • Le novateur.

De même si Sunthorn Phu  a respecté la tradition littéraire (les mêmes genres, thèmes, modèles, héros), il s’est engagé sur des voies nouvelles. Maurel en relève neuf : Il fait part de « ses sentiments personnels » dans de nombreux nirat. Il n’hésite pas dans une œuvre (le Nirat Phukhao Thong) de mettre le roi Rama II à la place de l’être aimé.


La vie est décrite avec plus de vraisemblable,  de «  réalité ». Il met en scène des Occidentaux, donne une nouvelle image de la femme, et pour la première fois, donne la parole parfois à ses personnages, usant de leur liberté.


Un autre apport important qui lui a été souvent reproché par les hommes de Cour (comme on peut le constater dans la biographie que lui a consacrée le Prince Damrong et qui a fait longtemps autorité) est la langue utilisée, proche de l’idiome populaire, que les critiques appelleront « la langue de marché ». Mais une « langue parlée » qui ne néglige pas un travail recherché sur la versification (usage de rimes intérieures, peaufinage des vers (klao klon)), avec parfois une réflexion sur l’acte créateur ; Un style qu’il met au service de son époque mais aussi de l’universel de la condition humaine. Un style qui a brisé la convention voulue par la littérature « sanscrite » ( attention extrême apportées aux règles, convention des sujets, de la forme, un « arsenal poétique conventionnel, fortement teinté de maniérisme »).

Sunthorn Phu apparaît comme un « bricoleur » génial, capable de « recréer » le patrimoine d’autrefois, un poète traditionnel et novateur.


Mais aussi un observateur de la société de son temps.(Ch.8)


« Dans ces compositions, Sunthorn Phu donne, par petites touches, un état des lieux de la société thaïe du début du XIXème siècle. »


Maurel souligne sa position originale qui fait d’un homme du peuple, un poète de Cour pendant 11 ans  (une communauté élitaire composée essentiellement de rois et de princes). Mais un poète de cour qui ne se comporte pas comme les autres. Il respecte certes la personne du roi, sa fonction, le garant de l’ordre social comme tous les Thaïs de l’époque, mais il n’agit pas de même avec les nobles, les classes dirigeantes. Il peut par exemple dans le Nirat Suphan les comparer à des rapaces :


« Des corbeaux et des faucons volent dans le ciel.

Ils planent et guettent les poisons, puis s’en emparent.

Les nobles sont pareils à ces oiseaux  qui se nourrissent de poissons :

Ils arrêtent les gens, les forcent à payer des amendes,

Les exploitent comme des esclaves, les injurient et les frappent ».


Sunthorn Phu passera « en revue, avec une rare violence, tous les travers de cette société sans foi, ni loi : avidité des juges,


 

avidité des juges

 

abus dont font preuve les potentats locaux envers leurs administrés, corruption généralisée, etc. »… dans la crainte du danger des punitions royales, avoue-t-il dans Ramphan Philap. Mais il sera également, nous dit Maurel, « le premier poète de cour à avoir consacré quelques vers aux milieux marchand et paysan. »


Un poète donc novateur et aussi traditionnel.


 « La capacité de Sunthorn Phu -conclut Maurel- à avoir réalisé ces deux idéaux esthétiques apparemment contradictoires est donc déterminante, non seulement parce qu’elle fait de lui l’auteur d’une des œuvres les plus réussies de toute la littérature thaïe, mais aussi parce qu’elle lui assure son originalité créatrice ».


 

Il ne vous reste plus qu’à le lire …… en thaï !

 


 

----------------------------------------------------------------------------------------------------------

 

*Cf. par exemple : A.23. Introduction à la littérature thaïlandaise ? A.24. Que faut-il lire de la littérature de Thaïlande ? Cf. Articles A. 104 et 105. Louise Pichard-Bertaux, « ECRIRE BANGKOK, La ville dans la nouvelle contemporaine en Thaïlande » Connaissances et Savoirs, 2010. A107 à A110 : Littérature thaïlandaise et Histoire. Et A109 : Chit Phumisak.


**Maurel considère que le premier article rédigé en français sur « Les nirat ou poème d’adieu dans la littérature siamoise » fut rédigé par Schweisguth en 1950.


Le Nirat est un genre de littérature thaïlandaise populaire lyrique, sur le thème de la "poésie d'adieu". Son noyau est un récit de voyage, mais l'essentiel est le désir amoureux de l'absent. Les principaux représentants de ce genre sont Si Prat (XVIIe siècle) et Sunthorn Pu (1786-1855). (Wikipédia.)


Le livre de Schweisguth: « Etude sur la littérature siamoise », (Imprimerie nationale, 1951, 409p.), est souvent cité, mais pas disponible.

 

Schweisgut


Ensuite, on ne cite essentiellement que Jacqueline de Fels, « Promotion de la littérature en Thaïlande » (L’Harmattan, 2004)


 

Jacqueline de fels

 

et les travaux de Gilles Delouche, dont « Etude sur le Nirat, poème de séparation siamois », Paris, Peeters, INALCO, 2001.

 

delouche


***L’Harmattan, 2001.

 

Rayong.

 

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14 juillet 2013 7 14 /07 /juillet /2013 03:03

Une découverte incroyable en 2013 ! « La cité perdue khmère de Mahendraparvata » sort de l ’oubli après 1200 ans »

Jean-Baptiste Chevance, un archéologue français, découvre Mahendraparvata  « la cité perdue »,  la capitale du roi Jayavarma II. Il aurait vécu dans la première moitié du XIème siècle, contemporain de Charlemagne, il est considéré comme le fondateur de l’empire Khmer.

Nous savons par l’épigraphie qu’en 800, il déplaça sa capitale sur le « Mahendraparvata », massif montagneux qui se situe au nord-est et à proximité d’Angkor.  Cette capitale mystérieuse, beaucoup d’érudits la situaient sur le mont (Phnom en cambodgien) Kulen, à une quarantaine de kilomètres de Siamraep, source de l’identité khmer et l’un des lieux les plus sacrés du Cambodge, parc naturel protégé et site inscrit au « patrimoine mondial de l’humanité ».

 

Phno; kulen

 

Il y fit en effet célébrer en 802 un rituel magique pour libérer le Cambodge de la tutelle de Java,

 

Jaya

 

ce que nous savons par une stèle en général datée de 1053 du temple de Sdok Kok Thorn, qui se situe dans la province de Sa Keao (1).

 

Sdok Kok Thom

 

Il est le constructeur d’un immense empire qui s’étend entre Pagan et Champa, jusqu’au nord du Laos et à l’actuelle Malaisie, occupant une grande partie de la Thaïlande actuelle.

 

carte empire khmer

 

Mais sa capitale était perdue à ce jour.

 

Dissimulée par l’épaisse jungle cambodgienne du Phnom Kulen, la cité perdue sommeillait depuis 1.200 ans. Le « Cambodge post » du 16 juin 2013 nous apprend sa découverte, due à une équipe scientifique franco-australienne financée par une association … anglaise, «  foundation archaeology and development » (2).

 

fondation

 

 « La cité perdue de Mahendraparvata surgit de la jungle de Phnom Kulen après 1200 ans d’oubli ».

 

mahendraparvata-copie-1

 

« Une équipe d’archéologues franco-australiens vient de mettre à jour une ville entière datant de 1200 ans, enfouie dans la jungle de Phnom Kulen, à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest d’Angkor. Grâce à une technologie récente ayant recours au laser appelée lidar,

 

 

lidar

 

les archéologues ont maintenant une vision totale de ce qu’était la cité de Mahendraparvata. Fondée en 802 par Jayavarman II, cette capitale dont on ignore tout est à l’origine de l’empire Khmer. Fixé à un hélicoptère, le lidar grâce à des milliards d’impulsions laser permet d’explorer la jungle la plus épaisse en fournissant des données qui auraient pris des années de recherches sur le terrain. Ce sont ces constatations qui ont conduit nos archéologues à se rendre sur les lieux, GPS à l’appui.

 

Kulen

 

L’inventeur du site, est Jean-Baptiste Chevance, directeur de la fondation, la « tête » en quelque sorte, associé aux « jambes » (mais des jambes d’une très haute technicité), le professeur Damien Evans, de l’Université de Sidney, qui depuis des années utilise dans le monde entier des technologies d’avant-garde qui lui permit en particulier de découvrir en 2007 des dizaines de temples inconnus dans la région d’Angkor (3).

 

evans

 

Le mérite du professeur Evans est d’avoir utilisé la technologie du lidar (« lightdetection and ranging ») aux fins de recherches archéologiques alors qu’elle était jusqu’à présent essentiellement employée à des applications cartographiques. 

 

 

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La découverte est fondamentale : indépendamment de celle de 28 temples inconnus,

 

ancient-city-was-found-in-siem-reap-19-06-2013--09-31-49

 

les 36 temples déjà connus de Phnom Kulen sont reliés par tout un réseau de routes, de digues, de bassins et de canaux suivant une disposition parfaitement organisée en forme de carrés un immense réseau dont le lidar a permis la découverte.

 

carte

 

Cette ville, fondée 350 ans avant Angkor, a été abandonnée pour des raisons inconnues, et semble, en raison d’énormes difficultés d’accès, avoir été totalement ignorée des pillards.

 

Ceci dit, il est exagéré de parler de « découverte d’une cité perdue » ou de celle d’un « Atlantide cambodgien » comme l’a rappelé le professeur Chevance au « Cambodia daily » (4).

 

La plupart des monuments de la zone étaient connus depuis longtemps (le début du siècle dernier, décrits par Aymonier et Lunet de la Jonquières)

 

une-cite-perdue-decouverte-apres-avoir-passe-1200-ans-dans-

 

et l’existence de la capitale de Jayavarman II bien connue par les écrits anciens. Ce que les recherches ont révélé c’est que ces reliefs enfouis sous la jungle sont les vestiges d’une ville ingénieusement structurée. Au total, 363 kilomètres carrés de surface ont été sondés et  l’équipe a récolté en une semaine autant de données que sur des années de recherche sur le terrain.

 

Mahendraparvata une cité perdue découverte au Ca-copie-1

 

La cartographie indique de manière détaillée l’organisation de la cité.

Ne déprécions pas le rôle de Damien Evans, plus spécialement basé à Angkor et maître d’une technologie de très haut niveau. Mais l’initiateur, spécialiste de Phnom Kulen, c’est bien notre compatriote, diplômé de l’Ecole du Louvres (5).

 

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Il est à la tête depuis 2007 du programme de recherches sur Phnom Kulen, site qu’il a arpenté en 2000 et sur lequel il travaille depuis 2002.

Cette découverte n’est pas l’effet du hasard (comme nous avons pu le lire sur un site imbécile de chercheurs de trésor qui compare l’Australien à Indiana Jones !) (6).

 

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« Rien n’existe qui n’ait été préalablement rêvé ».

Heinrich Schliemann

 

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a découvert le site de Troie à la lecture d’Homère, même si ce fut à l’aide des piocheurs turcs.  Lord Carnarvon et Howard Carter

 

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ont fouillé la Vallée des rois persuadés d’y retrouver la dernière tombe encore inconnue d’un Pharaon, Toutankhamon, avec l’aide, bien sûr, de leurs chaouchs égyptiens.

 

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La découverte du professeur Chevance, avec l’assistance de son « collaborateur technique » marquera tout autant que les deux précédentes l’histoire de l’archéologie mondiale.

Elle est le résultat de plusieurs années de recherches acharnées, d’une connaissance approfondie du terrain et de l’apport d’une technologie de pointe (7). Elle n’a pourtant guère ému la presse française :

La nouvelle annoncée par « le Figaro » le 26 juin fait référence à « une opération conduite par des chercheurs de l'université de Sydney ». « Radio France International  Asie » (numéro du 1er juillet) présente le projet comme l’œuvre de Damien Evans et notre compatriote simplement comme « ayant participé au projet ». Merci pour le directeur du projet ! Tous les médias, notamment cambodgiens ou anglophones, n’ont pas été aussi injustes, notamment le « Sydney Herald » qui avait annoncé la nouvelle en exclusivité le 15 juin.

 

Quoi qu’il en soit, nous avons là une grande découverte.

 

 

__________________________________________________________________________________________

 

(1) « Cartes de l’empire khmer d’après la situation des inscriptions datées » par Henri Parmentier in « Bulletin de l’école française d’Extrême-Orient », tome 16, 1916, pages 69-73).

 

(2) http://www.cambodge-post.com/

 

(3)  site de l’université de Sidney :

http://sydney.edu.au/news/84.html?newsstoryid=1873.

 

(4) http://www.cambodiadaily.com/archive/archaeologist-says-existence-of-siem-reap-lost-city-long-known-31098/

 

(5) Il a soutenu en décembre 2011 à Paris-Sorbonne une thèse de doctorat « Le Phnom Kulen à la source d'Angkor, nouvelles données archéologiques ».

 

(6) Pour E. Aymonier, dés 1884, avant même la publication de son monumental ouvrage sur le Cambodge en 1900, cette localisation de la capitale aux environ du Mont Kulen « ne fait aucun doute » («L’épigraphie cambodgienne » in « Excursions et reconnaissances », n° 20 de novembre-décembre 1884)

Des fouilles ont été entreprises en 1936 sous l’égide du Musée Guimet et de son conservateur, Philippe Stern, de l’école française d’Extrême-Orient et de son directeur, Georges Coedès,  pour rechercher notamment les vestiges de la capitale de Jayavarman II aux environs du mont Kulen (dont le nom sanscrit est Mahendraparvata  « le mont du grand Indra . Elles ont probablement été interrompues par la guerre (voir « Mouseion », organe de l’ « office international des musées », supplément mensuel de décembre 1936). Le compte rendu de ces fouilles ne laisse planer aucune équivoque sur l’emplacement de la capitale du grand monarque sur le site du mont Kulen « à 40 kilomètres environ en nord-est d’Angkor » ainsi que l’affirme Philippe Stern (« Un nouveau style khmér au mont Kulén » in « Académie des inscriptions et belles-lettre – compte rendu des séances de l’année 1937 » p. 333 s.

(7) « Bulletin de l’AROM – amitiés – réalité – outre mer », numéro 23, avril 2011, article de Jean-Baptiste Chevance « Archéologie et développement au Cambodge : The Phnom Kulen Program » page 12.

 

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23 juin 2013 7 23 /06 /juin /2013 03:02

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De Pattaya à l'Allemagne.

 

Nous apprécions Pira Sudham*, cet écrivain d’Isan qui nous a aidés à mieux comprendre l’Isan. Nous lui avons consacré deux articles présentant notre lecture de deux de ses oeuvres majeures : Enfances thaïlandaises et Terre de mousson.**

Aujourd’hui, nous vous proposons notre traduction d’un extrait de "People of Esarn"***, un recueil de courtes nouvelles, où  Pira Sudham met en scène un témoignage bouleversant d’une ancienne femme tarifée de Pattaya, qui vit désormais en Allemagne.

 

                                    _______________________ 

 

 

« Je me souviens de vous. C’était à Pattaya en 1977, que vous m’avez vue pour la première fois à l’Holiday Inn où vous étiez alors manager. Peut-être ne voudrez pas vous rappeler que c’est moi que vous avez arrêtée devant l’ascenseur une nuit où vous étiez en service. Vous avez essayé de m’empêcher de monter avec un « farang », en lui demandant de m’enregistrer d’abord, et avant qu’il ne puisse disposer de la chambre. Vous avez essayé de lui expliquer très poliment que c’était une règle de l’hôtel pour la sécurité des clients.

 

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Et pour cette formalité, vous lui avez demandé de payer un supplément de 350 bahts pour son invitée. Je me rappelle aussi que pendant tout ça, vous affectiez de ne pas faire attention à moi. Vous m’ignoriez complètement, mais je pouvais deviner ce que vous pensiez : « Ce farang va monter cette pute dans sa chambre. C’est vrai qu’elle en a l’air, mec ! Quand tu en as vu une, tu les as toutes vues à Pattaya. Et tu peux dire que, même à des kilomètres d’ici, elles restent des putes. »

 

À présent, ne faites pas cette tête là. Pas de geste d’excuse, s’il vous plaît. Le passé est le passé. Pourquoi devriez-vous vous sentir désolé pour moi ? J’ai l’habitude du mépris. Autrefois, tous les jours, les gens me couvraient de mépris à la pelle. J’encaissais les coups. Je ne clignais même pas une paupière si les maquereaux levaient les mains ou les pieds pour cogner quand je n’obéissais pas à leurs ordres, ou si je montrais des signes de répugnance à divertir les clients. J’ai craché le sang. Les bleus et les fractures ne sont rien. Ne pense même pas à t’échapper, j’étais prévenue. Ne pense pas que tu pourrais aller « les » trouver pour chercher de l’aide. Si tu t’échappes, « ils » te ramèneront à nouveau ici. « Ils » travaillent pour nous.

 

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Laissez-moi vous dire une chose. Je n’ai jamais pensé aller trouver un policier pour de l’aide ou pour la justice. Jamais. Même quand j’étais autorisée à sortir de la maison pour marcher dans les rues. À ces moments là, on me remplaçait par quelques filles plus jeunes des villages, récemment tombées dans le piège. Des années plus tard, on me donna la liberté. Pendant la guerre du Vietnam, j’ai fait Taklee, Udon, Ubon, et finalement Utapo où étaient les puissantes bases américaines. Quand ils perdirent la guerre et furent virés de Thaïlande par notre malin et populaire Premier ministre, j’allai à Pattaya où le décor était en train de passer des militaires aux touristes, partageant une cabane avec une de mes amies. Mais le commerce avec les touristes n’était pas aussi payant qu’avec les Américains. Il n’y avait pas assez de touristes pour tourner alors que des femmes de tout le pays, et particulièrement des bases américaines désertées, convergeaient vers Pattaya. Nous montions et descendions la rue de Pattaya Sud, nous nous accrochions autour de ces bars en plein air, ou nous faisions la plage dans l’obscurité pour les Thaïs. Dans les temps difficiles, quand la plage était déserte parce que les touristes étaient effarouchés par les soulèvements politiques qui arrivaient si souvent, vous pouviez arpenter les rues tout le jour et toute la nuit sans seulement faire un baht.

 

Non, je n’ai pas le savoir-faire pour arranger l’histoire de ma vie afin de plaire à qui que ce soit, ou de soutirer de l’argent à des acheteurs crédules. Non que mon anglais ne soit pas assez bon, mais ce genre de combine ne m’intéresse pas. Je n’avais pas de parent malade dont je devais prendre soin, pas d’enfant à envoyer à l’école, je ne voulais pas ouvrir un jour une boutique ou un bar. J’essayais simplement de survivre, jour après jour.

 

Vous vous dites que vous avez de la veine si un client, un Américain ou un Arabe,

 

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vous garde un jour ou deux, et vous avez une chance de goûter de bons plats dans des restaurants chers, ou le luxe d’un hôtel de première classe comme celui où vous avez travaillé. J’ai rencontré à Pattaya celui qui est mon mari aujourd’hui. Maintenant que vous l’avez rencontré ici, à Hambourg, vous avez vu que je suis tout à fait heureuse et bien installée. À Pattaya, je voyais seulement sa tête de vacances, rouge à cause du soleil, il semblait heureux, dépensant son argent. À présent, ici, à Hambourg, je vois un autre homme, un homme sérieux, travaillant dur.

 

Hamburg

 

En hiver, ça devient plus difficile de vivre avec lui. Il fait encore nuit quand il quitte la maison pour aller travailler, et il fait déjà nuit quand il me revient, paraissant triste et taciturne. Je considère que j’ai de la chance, si vous pensez que je l’ai à peine connu à Pattaya. Je ne savais pas quelle sorte de travail il faisait, quelle sorte de vie il menait en Allemagne, lorsque nous nous sommes mariés à Bangkok.

 

Oui, c’est un risque que j’ai pris, et que toutes les femmes comme moi prennent alors qu’elles ne savent à peu près rien de leurs hommes, de leur langue et de leur pays. Tout ce que je pouvais me dire à moi-même, c'était que des centaines d’autres femmes thaïes avaient été en Allemagne ou dans d’autres pays avant moi, aussi pourquoi aurais-je dû succomber au doute ou à la peur ? Je vieillis chaque jour, et un futur en Allemagne ne pouvait pas être pire que ce par quoi j’étais passée. Quelle différence cela aurait-il fait si les mains et les pieds qui se levaient pour me cogner avaient été allemands, alors que ceux des Thaïs cognaient si fort ? Au moins, je pouvais dire une chose : on ne me couvrirait pas de mépris à Hambourg. Au contraire, il y avait une chance pour moi de devenir un être humain. Vrai, je peux dire que j’ai de la chance quand vous entendez parler de tant de femmes thaïes qui ont été abusées ici, juste pour être obligées de faire de l’argent pour des proxénètes. Mais moi aussi, j’ai été une prisonnière autrefois, dans cet immeuble en béton sans soleil de Bangkok. En Allemagne, vous croyez avec confiance que vous pourriez aller à la police, au moins pour trouver de l’aide.

 

J’ai appris l’allemand comme j’ai fait avec l’anglais. Je rencontre rarement d’autres Thaïs ici, et je préfère ainsi. Mon mari est un homme tranquille, et nous sortons peu. Si vous voulez voir d’autres Thaïs, il vous suffit d’aller dans les différentes épiceries ou boutiques asiatiques à Hambourg, et vous en rencontrez beaucoup. Mais je fais mes courses près d’ici, dans un supermarché à Wansbeckmart. Les Allemands des alentours commencent à me connaître et certains deviennent amicaux et serviables au bout de presque d’un an que je suis arrivée parmi eux. Quelques voisins ont affiché clairement qu’ils ne voulaient rien avoir à faire avec les étrangers vivant dans leur milieu. D’autre peuvent montrer de la tolérance. Mon mari me taquine quelquefois en me disant qu’il n’y a pas si longtemps, des millions de juifs furent tués, et que je ferais mieux d’être prudente, mais je préfère encore être ici que n’importe où ailleurs aussi longtemps qu’il sera avec moi.

 

Oui, ça a été très difficile de s’adapter au début. Ce n’était pas seulement le climat, en vérité. La neige de mon premier hiver était toute joie et excitation, mais cela devint pénible des années plus tard. C’est comme pour la nourriture, il est notre cuisinier.

 

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Il cuisine des plats allemands, et quelquefois je prépare des plats thaïs de la façon que j’aime. Je savais que je n’aurais pas seulement à m’adapter à l’Allemagne et au mode de vie des Allemands, mais aussi à un homme dont la vie, la façon de penser et le comportement sont infiniment différents des nôtres. Il est ordonné, et aime que les choses soient en ordre à la maison. La propreté est aussi importante à ses yeux que l’obéissance à la loi et à l’ordre. Il ne traverse pas une rue avant que le feu ne passe au vert, même lorsqu’il n’y quasiment pas de circulation. Il continuera d’attendre à l’intersection tant qu’il le faudra, et il m’apprend à faire de même.

 

J’ai le sentiment que certains Allemands vous mépriseraient parce que vous êtes une étrangère qui ne respecte pas leurs règles de comportement, leurs lois et leur ordre, et non parce que vous avez été une prostituée ou que vous êtes asiatique. C’est pourquoi je me sens tout à fait à l’aise ici.

 

Je suis stupéfaite que vous et moi puissions être de l’Isan, de la même province, et qu’ici, à Hambourg, nous parlions « lao », notre langage, un écho familier à présent, si loin de chez nous. Mon village a environ 150 habitants, et il est à peu près à 30 kilomètres d’une ville. J’ai toutes les raisons d’être amère, et je me rappelle encore mon passé aussi vivement que je me rappelle des gens comme vous, rencontrés brièvement pour la première fois devant l’ascenseur de cet hôtel de Pattaya, alors que vous essayiez de me faire enregistrer par celui qui est aujourd’hui mon mari, et que vous lui faisiez payer un supplément de 350 bahts pour me laisser monter dans la chambre avec lui. Parce que je ne suis pas une vraie bouddhiste, je ne peux être si miséricordieuse. Mais avec quelle arme et avec quel dispositif légal pourrais-je prendre ma revanche sur ceux qui m’ont arrachée à ma maison dans le village, qui m’ont enchaînée et qui ont levé leurs mains et leurs pieds pour me battre ? Avec quoi pourrais-je rebâtir ma vie en morceaux ?

 

Vous parlez de concerts, d’opéra, de musées, tout un mode de vie occidental. Je ne peux pas apprécier tout cela, mais il y a un mari et un foyer pour moi en Allemagne. Bach, Beethoven, Mozart, Liszt, Vivaldi, dites-vous, je ne les connais pas. Nous allons rarement au cinéma. Regarder la télévision à la maison est tout à fait suffisant pour nous.

TV lobotomie

 

Quelques dimanches, lorsqu’il fait beau, nous allons nous promener le long de l’Elbe, à Blankenese ou à Elbe Chausse. Quelquefois, il m’emmène en voiture rendre visite à sa vieille mère dans une petite ville au nord d’Hambourg. Vous ne pouvez pas croire à quel point un Allemand peut être homme d’intérieur. Il fait toute notre lessive, ou peut-être je suis toujours maladroite avec les machines. La plupart du temps, elles ont tendance à se casser lorsque j’essaye de les utiliser. Je ne sais pas. Je préfère tout faire à la main, venant de la boue de mon village.

 

Je pense que c’est devenu une mode ici, pour un Allemand, d’avoir une femme étrangère. Quelques-uns des amis de mon mari lui demandent sérieusement de ramener des filles thaïes avec nous lorsque nous allons faire un séjour en Thaïlande. Est-ce parce que les femmes thaïes sont de nature plus douce et plus féminine que les femmes allemandes ? Je ne sais pas. Peut-être. Non, je ne sais pas ce qu’il voit en moi. À Pattaya, je pense que j’étais vraiment en train de toucher le fond, j’étais une loque. Je ne pouvais même plus rien ressentir. J’étais pendue aux bars, je marchais insensible le long des rues, incapable de penser à ce que j’allais faire ensuite. Tout ce que je pouvais voir étaient les têtes imprécises d’hommes et de femmes dont le son des voix semblait plus en colère qu’ils en avaient l’air. Je devenais vieille et laide. Et il prenait à des gens comme vous de m’arrêter alors que je montais dans un ascenseur pour avoir une bonne nuit dans le luxe d’un hôtel de première classe, pendant que dans vos yeux, je pouvais lire : « Oh mon Dieu, comment il a pu ramasser un truc pareil ? »

 

Ca ne fait rien. Tout ça est du passé. Pensons à nous, maintenant, parlant « lao » ensemble à Hambourg, la plus fière de toutes les villes allemandes. Et vous semblez un prince, avec votre costume et votre cravate, à mille lieues de la boue de votre village. Dites-moi, comment vous êtes vous-même sorti du marécage ? Avez-vous oublié l’odeur de la boue, la puanteur du poisson fermenté et le goût épicé et doux du « som tam » ? Je vous dirais que la boue de mon village est encore tellement épaisse sur moi que toute la musique et les chansons d’Europe, toute l’eau de l’Elbe ne pourraient pas m’en laver. Mais parce que je ne suis pas une bonne bouddhiste, je ne peux pas oublier et je peux difficilement pardonner. Si ce n’était pas que j’avais un bon mari et une maison confortable à présent, je serais capable de prendre un couteau ou un revolver. Je pourrais le faire. Je devrais le faire. Pour venger ma vie en morceaux.

 

Il y a des moments où je rêvais que je n’avais jamais quitté mon village. J’aurais préféré me voir moi-même comme une vieille femme trimant dans les rizières année après année que d’avoir vécu les quinze dernières années. Ban Noï, Kud Baak, Kud Jik, comme cela sonne d’une façon nostalgique, et comme c’est loin, à présent. Je me demande si oui ou non je pourrais retourner un jour là-bas. Si vous allez à Sakon ou à Pattaya, donnez aux gens de mes nouvelles. Dites-leur que pour cette épave de femme, tout va bien, maintenant.  »

 

livre 

______________________________________________________________

 

 

*Pira Sudham est né en 1942, dans le petit village de Napo, province de Buriram. Ses parents étant trop pauvres pour l'envoyer à l'école, il fut confié à un bonze qui l'emmena à Bangkok où il put suivre une scolarité dans un temple. Élève brillant, il entra ensuite à l'université Chulalongkorn et obtint une bourse pour poursuivre ses études en Nouvelle Zélande. Ses ouvrages, écrits en anglais, évoquent avec sensibilité et humanisme la vie pauvre et simple des gens de l'Isan, et le désarroi d'une province déchirée entre tradition et modernité. Pira Sudham fut nominé en 1990 pour le Prix Nobel de littérature. 

 

** 25 . Notre Isan :  Pira Sudham, un écrivain de l’Isan

http://www.alainbernardenthailande.com/article-25-pira-suddham-un-ecrivain-de-l-isan-79537662.html

Enfances thaïlandaises, de Pira Sudham,

26. Un écrivain d’Isan : Pira Suddham, Terre de mousson

http://www.alainbernardenthailande.com/article-26-un-ecrivain-d-isan-pira-sudham-terre-de-mousson-79884217.html

 

*** Pira Sudham, People of Esarn, Shire Books – Bangkok – 1987.

 

La nouvelle présentée  a été traduite par Bernard Suisse.

 

 

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16 juin 2013 7 16 /06 /juin /2013 03:01

112Nous avions exprimé dans notre article précédent notre premier sentiment concernant le dossier du magazine Gavroche, Thaïlande, de juin 2013, consacré  à « La France en Isan ». Il nous fallait aujourd’hui tenter de cerner, d’identifier cette « France d’Isan » ainsi représentée. 


ll n’est nul doute que Mme Olivia Corre a fait beaucoup de kilomètres et rencontré beaucoup de Français d’Isan, enfin une vingtaine de personnes, pour cet article. Mais on n’évalue pas un article en fonction du kilométrage parcouru mais selon la pertinence des « vérités » découvertes sur les Français vivant en Isan, de la méthode employée et du style choisi. Or si j’en juge par les propos que l’on me prête lors d’un repas, on peut avoir des doutes sur les autres « interviews » réalisées. (Cf. note*).


 

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Ceci dit, revenons au dossier qui promet dès le premier paragraphe de nous éviter les clichés : « En Isan, les clichés concernant les retraités mariés avec une fille du coin se faisant souvent ouvertement plumés par leur bien aimée ont la vie dure. Mais ………..».  On se doute que le « Mais » va  nous amener dans une direction originale, plus vraie. Et en effet, puisque on va nous annoncer que  « ces Français qui ont choisi l’Isan », « ces expatriés de la campagne thaïlandaise (qui ) ont tous en commun leur bonheur de vivre dans cette région du Nord-Est du royaume, la plus pauvre du pays. ».

 

Avec un titre aussi clair et affirmant que les expatriés présentés, ont « tous en commun leur bonheur de vivre dans cette région », nous étions intéressés par leurs témoignages, leurs exemples de bonheur vécu dans  la campagne d’Isan, une région pauvre de surcroit. Nous avions hâte d’apprendre ce qui nous avait échappé, de connaître enfin ce que pouvait représenter le bonheur de vivre. Allions-nous y trouver un nouveau modèle crétois ? Un art de vivre comme celui des centenaires qui vivent à Ohgimi, un village situé dans le nord-ouest de l’île d’Okinawa, la région la plus pauvre du Japon ?

 

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Nous n’avions qu’à lire, suivre Mme Corre dans son « chapelet » de citations de ces « Heureux », noter les « sourates  », les « versets » de ce nouveau catéchisme, cette nouvelle voie.

 

1/ Le bonheur de vivre en Isan.

 

Les Français d’Isan  ont des caractéristiques communes : 

 

Ils sont tous débrouillards, pas riches, sont  majoritairement inscrits aux listes consulaires et ne fréquentent pas ou peu les cercles d’expatriés locaux, apprécient le dialecte isan propre à leur province d’adoption,


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ne vont ni au dernier club ou resto à  la mode, et ne font  nulles mondanités.

 

Vous pouvez à ce stade rétorquer à raison que le portrait de ces élus n’est pas encore assez bien dessiné.

 

Mais Mme Corrre  va venir  à notre secours  et recadrer la quête en se demandant « à quoi peut bien ressembler leur vie ? »  pour répondre : « A la vraie justement. ».  

 

On nous promettait le bonheur de vie et nous avions maintenant  « la vraie vie ». On avait hâte de savoir, de découvrir le graal. Même si, plus loin, on nous précisait que «  la région isan n’est cependant pas destinée à tout le monde. Elle se mérite. » Il y aurait donc des conditions ?

 

« Cela nécessite une grosse capacité d’adaptation », « Pour vivre ici, il n’est pas seulement impératif de parler la langue. Il faut également être débrouillard, un peu manuel de préférence, mais surtout bosseur. »

 

Mais une fois la langue acquise :

 

« Les jours semblent pour eux s’écouler paisiblement au rythme des travaux agricoles et, bien souvent, du petit verre de lao khao, le tort boyaux local a base d’alcool de riz.

 

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L’ambiance est à la rusticité, basée davantage sur les besoins primaires et la vie communautaire

 

« Une caricature » ? se demande Mme Corre. « Et bien non », affirme-t-elle.  

 

Jugez plutôt : 

 

Les valeurs : le vrai, l’authentique, le vrai sens des choses, l’intégration :  

 

  • J’ai l’impression de retrouver le mode de vie de la Lorraine de mon enfance, lui confirme un expatrié.

 

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  • J’ai l’impression de retrouver le vrai sens des choses et des relations avec les gens … les traditions ancestrales y sont toujours bel et bien vivaces
  • Pour moi, l’Isan est la seule région du pays qui a su rester authentique, tant au niveau du mode de vie que des valeurs. Cela me rappelle la vie sur Koh Samui d’il y a 15 ans (sic).

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Mais les « élus » ne diront jamais ce qu’ils entendent par ces valeurs. Dommage; car, "Beaucoup font partie intégrante de la vie locale, phénomène dont ils sont généralement assez fiers ".

 

L’économique : le pas cher : les produits, l’immobilier.


Non seulement les « élus » ont une vie vraie et authentique et en plus  bénéficient d’un  faible coût de la vie. Mme Corre  le confirme d’ailleurs : Dire que l’Isan est une région bon marché n’a rien du mythe ou du fantasme collectif.

  • Moi, je dirais entre 30 et 50% moins cher pour des produits de première nécessité.  
  •  De même côté immobilier. Ainsi, un appartement ou une maisonnette comptant trois chambres, un grand séjour et une vaste cuisine, quand ce n’est pas plus, se loue aux alentours de 6000 bahts par mois. le tout idéalement situé.
  • A. se contente des 16 300 bahts de salaire que lui verse chaque mois le lycée, et des quelques revenus amassés lors des rares cours particuliers donnés par-ci par-là.

 

Et en plus les Isans sont si gentils :

 

  • C’est aussi l’un des seuls endroits où il est encore possible d’entretenir des relations normales entre Thaïlandais et « farangs ». Moi, je sais qu’ici, quand quelqu’un vient me parler, ce n’est pas par intérêt. La notion de l’étranger portefeuille sur pattes n’est pas dans les esprits et l’on peut facilement s’intégrer. 
  • Ici, les expatriés ne sont pas considérés uniquement comme des gens de passage, donc il y a moins d’à priori sur les Farangs 
  • On n’est pas obligé de marchander comme dans le reste du pays. Les prix sont les mêmes, que l’on soit étranger ou Thaïlandais.

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Il vrai que nous avons tous remarqué qu’en Isan (voire en Thaïlande), il n’y aucune différence de traitement entre un natif et un « expatrié ». Il faut quand même oser l’écrire !

 

Donc à ce stade, nous avons une vision certes imprécise, mais plutôt sympathique de la vie en Isan et tellement loin des clichés selon Mme Corre. On croyait poursuivre notre quête du graal, les recettes du bonheur et puis sans transition, le dossier tourne à la condamnation sévère de l’Isan.

 

2/ De l’éloge à la critique.

 

Mme Corre, qui nous avait appâté avec le bonheur de vivre dans cet Isan quelque peu idéalisé, va se trouver confrontée au discours de la seule femme thaïlandaise du dossier et qui lui dit vouloir quitter « cette terre de bonheur », « pour y avoir vécu sept ans, souhaiterait aujourd’hui quitter sa terre natale pour retourner dans l’Hexagone. » Elle nous donne ses raisons :

 

Trop d’heures de travail « pour pas grand-chose », avec la crainte que sa fille gâche sa vie ; « les filles, comme la sienne âgée de 17 ans, continuent toujours à gâcher leur vie en tombant enceinte trop jeune d’un homme qui est déjà parti ou partira dans trois ans au maximum. »

 

D’ailleurs désormais Mme Corre a changé de registre et va montrer en quoi  « la région n’a toujours rien d’un eldorado pour étrangers».

 

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On peut en être étonné au vu du pacte de lecture proposé au début de l’article, mais désormais :

 

  • les gens ont perdu un gros brin de leur philosophie bouddhiste optimiste. « Ils ont beaucoup moins tendance à  être persuadés que la roue tourne toujours et qu’elle tournera bien un jour en faveur de l’Isan »

 

  • « Les gens n’ont plus d’espoir, plus aucun désir d’entreprendre, ce qui accentue les problèmes sociaux, … Il y a beaucoup d’alcoolisme et de violences conjugales. 


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  • La misère attise aussi les jalousies et les jalousies la misère. Le dynamisme agricole d’antan n’y serait plus non plus.

 

  • Moi, la seule chose que je constate vraiment, c’est que non seulement les gens ne sont pas plus riches, mais ils sont aussi en train de perdre leurs valeurs.

 

Les jeunes, l’école :

 

  • « Aujourd’hui, les jeunes ne souhaitent plus passer leur temps dans les rizières. Ils ne rêvent que de téléphone portable hors de prix et de mener une vie de star. Mais voyant qu’ils n’y auront peut-être jamais accès, ils baissent les bras plus facilement qu’avant et sont déjà aigris à 20 ans ».  

 

  • les problèmes éducatifs dans la région demeurent toujours bien trop lourds pour créer un dynamisme économique. « Les écoles des campagnes de l’Isan n’ont rien de comparable avec les autres écoles du pays, les profs sont beaucoup moins qualifiés et les programmes quasi vides de contenu. On peut vraiment parler d’éducation au rabais. Alors comment est-ce possible que tous ces gamins puissent un jour prendre le train d’un pays où tout s’accélère si vite ? Ils n’ont pas les armes pour ça. »

 

Alors nous ne sommes plus dans le bonheur ? Poursuivons.

 

Les relations avec les Isans ?

 

  • Ici, il vaut mieux éviter le conflit, sous peine de graves ennuis ou de lourdes représailles.
  • « Aujourd’hui, 99% des francophones que ce soit de façon indirecte ou directe entretiennent leur belle famille. Et ce genre de relations financières n’est pas sain ».

Le travail pour les expatriés français?

  • « A force de ne rien faire, beaucoup de gens tombent dans l’alcoolisme, deviennent dépressifs ou passent leur vie dans les bars à filles avant de repartir en France sans un sou en poche »
  • « Monter un business rentable dans l’une des vingt-deux (sic) provinces que compte la région paraîtrait donc bien complexe. Sans parler d’y trouver un emploi »
  • « Les gens d’ici fuient déjà vers Bangkok pour tenter de trouver du travail et faire vivre leur famille, alors comment voulez-vous qu’un étranger parvienne à dégoter un petit boulot ? »

 

Et cela risque de s’aggraver avec les nouveaux arrivants, qui eux, sont bien différents des anciens, ceux qui se sont intégrés, parlent la langue et vivent au sein de la communauté une vie authentique, vraie, pleine …..

 

Il y aurait ainsi deux catégories de Français :

 

  • Ces nouveaux arrivants n’ont plus rien à voir avec ceux qui habitaient ici avant.  
  • « Ils sont plus vieux et ont davantage tendance à rester entre eux. Ils font moins d’efforts pour s’intégrer et se contentent de profiter des avantages du pays » (…) « C’est dommage, ils ne sont pas en Thaïlande pour les bonnes raisons. »
  • J’ai bien peur que tout cela finisse à terme par dégrader gravement les relations entre les farangs et les communautés locales. Mais aussi fasse encore davantage miroiter les attraits financiers de la prostitution aux filles du coin, et que la population en général perde encore un bout de son authenticité et de ses valeurs »

 

 

Mais la région est belle ? la vie facile au moins ?

 

  • Le passage entre vie des champs et récente urbanisation de la région se serait fait trop vite pour éviter l’accentuation des maux locaux, sans coup de pouce et encadrement du gouvernement. « L’augmentation du gouffre déjà existant entre l’Isan et le reste du royaume est inévitable. » Un avis partagé par beaucoup de résidents francophones.
  • C’est une région totalement laissée pour compte par le gouvernement et qui se meurt à petit feu, fustige M. C’est dommage, car c’est une région tellement riche en termes de paysages et de patrimoine culturel .C’est un vrai gâchis.
  •  Les problèmes de pollution sont nombreux, alors ça me fait doucement rigoler quand j’entends l’Office du tourisme parler de nature préservée.
  • A part le festival annuel des éléphants, rien n’est fait pour attirer davantage de touristes, d’expatriés ou d’investisseurs dans le coin. Et les choses ne sont pas prêtes de changer pour les gens d’ici et la région, regrette B.  de Surin.
  • La notion d’écologie n’est déjà  pas très développée dans le pays, mais ici, c’est vraiment pire que tout.

 

conscience ecolohique

 

 

  • Les transports sont encore trop peu développés.

 

Pour finir le dossier sur « Quel futur » ?

 

Après la question  « l’isan parviendra-t-elle un jour à profiter réellement du dynamisme économique du royaume ? », les Français d’Isan tireront-ils leur épingle du jeu ? Les réponses ne sont pas trop positives :

 

  • il sera bien difficile pour un actif européen de s’y installer. et elles resteront, comme c’est le cas aujourd’hui, chasse gardée des retraités étrangers ayant fait conquête d’une fille du cru dans l’une des grandes cités balnéaires du pays.
  • Il faut vraiment être déterminé et patient pour monter quelque chose en Isan. Moi, ça m’a pris pas moins de quatre ans. Et pourtant, on ne peut pas dire que je ne me suis pas démenée pour pouvoir créer tout ça. Et aujourd’hui, je n’ai toujours aucune certitude sur la viabilité de l’atelier de tissage malgré tous mes investissements, qu’ils soient personnels ou financiers
  • Même les expatriés qui habitent dans le pays depuis longtemps et apprécient la région n’osent pas s’y risquer. Alors imaginez un Européen. Soit il comprendra vite que ça ne sert à rien de tenter le coup ou de s’acharner, soit il repartira complètement ruiné (…) Mis à part aider ma femme à vendre des chaussures sur le marché, je ne vois pas ce que je pourrais faire d’autre

 

On nous avait promis d’être loin du cliché des retraités vivant avec une « fille » prise dans un bar, au sein d’une vie authentique, vraie, et on se retrouve à la fin du dossier, dans une région déshéritée, sans avenir, polluée, abandonnée, sans espoir, avec les Isans alcoolisés, violents, jaloux, leurs enfants à l’éducation au rabais,  leurs filles abandonnées après un enfant, qui veulent fuir les rizières… ignorant comme notre compatriote qu’avec un petit travail de la terre, du bricolage et un petit élevage de cochons,


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on peut y vivre heureux. « Alors que celui qui sait occuper son temps en grattant un peu la terre, en bricolant ou en élevant quelques cochons peut vivre très heureux et surtout sans problèmes ».

 

  Alors enfer ou paradis ? Peu importe pour certains :

 

  • Pour rien au monde, je ne partirais d’ici.
  • Il est vrai que parfois j’aimerais habiter une ville comme Chiang Mai ou Udon Thani car ici, tout se sait très vite sur tout le monde. Je dirais même que c’est le centre mondial de l’espionnage. Mais à part ça, ma vie est plus que parfaite ici.

____________________________________________

 

 

Il n’est pas sûr que « la France en Isan » ait été présentée sous son meilleur jour, que les Français qui y vivent se reconnaissent, et que l’Isan décrit donne envie de s’y installer. Mais nous avons dû mal lire. Espérons que nos 40 articles sur l’Isan en ont donné une vision plus réaliste !


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liste 02


Nota. Toutes les phrases en italiques sont des citations des propos tenus par les Français d’Isan cités dans cet article.

  

__________________________________________________________________________________________________________________________________________________

 

Note :

 

*On peut être surpris que le « Alain Martin », un des deux co-auteurs du blog alainbernardenthaïlande - certes signalé dans le dossier -, n’ait pas été interviewé après avoir écrit une quarantaine d’articles sur l’Isan, mais réduit à deux citations tronquées prises à la volée au cours d’un repas. 


Camus 

 

 

« les traditions ancestrales y sont toujours bel et bien vivaces, et il s’agit peut-être de la dernière région thaïlandaise ou la pratique des coutumes n’ait pas tourné au folklore. Ici, porter le costume traditionnel ou se plier aux coutumes n’a rien d’une mascarade. Les traditions sont restées très importantes pour eux, constate Alain Martin, un professeur de français à la retraite résidant depuis neuf ans en Thaïlande et vivant aujourd’hui a Ban Sawang, une bourgade de mille habitants située à 25 kilomètres de Kalasin. »

 

ou bien « Mais il y a aussi beaucoup de jeunes qui ont été déçus par les lumières de Bangkok et qui reviennent pour monter des affaires ici », tempère alain Martin de Kalasin ».

 

Or, je n’ai jamais dit que les personnes de mon village portaient le costume traditionnel ;

 

costume

 

de même si j’ai évoqué au cours du repas deux couples en face de chez moi qui étaient revenus de Bangkok, ce n‘était pas pour déclarer un mouvement « sociologique ».

 

 

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9 juin 2013 7 09 /06 /juin /2013 03:01

Gavroche 2013-June-1Le magazine Gavroche, Thaïlande, de juin 2013 contenait un dossier au titre alléchant « La France en Isan » ;  la lecture des 6 pages consacrées à ce sujet nous a bien bien déçus.

 

Nous savons que l’ « Isan » n’est pas une réalité ethnique, linguistique ou historique mais un terme générique qui recouvre ce que l’on appelait autrefois le « Laos siamois » et « le Cambodge siamois ». A une époque où la France avait une vocation missionnaire et colonisatrice, ces provinces auraient parfaitement pu tomber dans le giron de la république, les populations pouvant espérer, en étant « sujets » français, avoir un sort meilleur qu’en étant esclaves du roi du Siam. L’histoire ne l’a pas voulu.

 

20 provinces (et non 22 !) sur les 77 que compte le pays, un peu plus du quart, 26 % avec une population originaire dont non ne sait trop le chiffre compte tenu des centaines de milliers d’Isans qui vont chercher fortune dans le reste du pays.

 

Et nous, Français (qui n’avons pas l’outrecuidance d’être « la France ») nous sommes ou serions, sur les un peu plus ou un peu moins de 10.000 inscrits consulaires, 529 seulement (5,29 % exactement) dont 201 « plus de 60 ans » c’est-à-dire en fait des retraités.

L’inscription consulaire n’est qu’un volet qui n’est pas forcément significatif.


 

Carte consulaire

Elle nous facilite (au moins à nous retraités) la vie pour un certain nombre de démarches administratives (certificats de vie, renouvellement du passeport, attestation annuelle de revenus), nous sommes à l’évidence beaucoup mieux accueillis au Consulat lorsque nous prenons rendez-vous en indiquant notre numéro d’inscription. Ce n’est nullement une obligation (1). Elle ne trouverait d’intérêt majeur qu’au cas de troubles graves nécessitant un rapatriement forcé en catastrophe. Cela arrive en Afrique, ici, ce n’est qu’une hypothèse (que nous espérons d’école). Lors du coup d’état en dentelle de 2001, pendant les troubles de Bangkok il y a quelques années, nous avons été judicieusement avisés à de nombreuses reprises par SMS d’avoir à nous tenir à carreau. C’était une bonne chose.

Quant à ceux qui ne jugent pas utiles d’être inscrits, combien sont-ils ? Mystère. Il y a ceux qui font du mi-temps ou du trois quart de temps et rentrent de temps à autre en France, il y a ceux qui pour une raison ou pour une autre (perception d’allocations chômage, RSA ou autre RMI), ne souhaitent pas aller aviser le consulat de leur présence ici, ils existent, nous n’osons dire en grand nombre. Il y a aussi, c’est très marginal mais ça existe (nous en connaissons) ceux qui, anarchistes dans l’âme et réfractaires à toute démarche administrative, vivent depuis des années dans dans un village sans le moindre visa, en flagrant over-stay, avec un passeport périmé, au vu et au su de tous y compris de la Police (quelques billets de mille aidant ???) qui ne leur cherche pas « garouille » comme on dit en Provence dans la mesure où ils ne bougent pas une oreille. Voilà des personnages souvent pittoresques qu’il eut été intéressant de rencontrer (à condition qu’ils le veuillent !) pour avoir un aperçu non pas de « la France » mais des « Français » en Isan.

 

Tintin

(extrait de "Tintin en Thaïlande")


La seule source chiffrée plausible pourrait provenir des onze (à ce jour) bureaux d’immigration de la région pouvant donner le nombre de visas de quelque nature que ce soit (retraités, marié, travail, missionnaires (2)) délivrés à des français.

 

« La France » en Isan ?

 

Inutile d’épiloguer ou de pleurer sur le lait renversé, elle est totalement absente sur le plan diplomatique ou consulaire alors qu’il y a seulement cent ans, elle entretenait des consulats honoraires ou vice consulats à Nan, à Udonthani, à Khorat et à Ubon alors qu’il y avait en tout et pour tout dans le pays 200 ou 300 résidents. La création de postes d’ « îlotiers » aussi sympathiques soient-ils, n’y change rien puisqu’ils n’ont pas la moindre compétence administrative des consuls honoraires.

 

Mais « la France en Isan » c’est aussi, il ne fallait pas l’oublier, la présence de puissantes entreprises françaises, pouvait-on oublier le « Groupe Accor » et tous ses Pullman ou Sofitel, présents dans toutes les grandes villes ?


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Pouvait-on oublier cette entreprise provençale née dans une bergerie de Forcalquier, « l’Occitane », qui a une luxueuse antenne à Khonkaen et au moins une autre à Udonthani ?


 

Occitanbe

 

N’oublions pas surtout pas non plus cette petite épicerie de Saint-Etienne, devenu « le Casino » présentes dans la multitude de « Big C » où nous faisons parfois nos courses ?

 

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Citons, et restons en là « Total » (la « Compagnie française des pétroles ») qui exploite déjà mais continue ses recherches, notamment de gaz et en particulier dans la Province de Kalasin.

 

cfp


Toutes ces entreprises ont en permanence ou à temps partiel des cadres français, ils ne sont pas là pour raison matrimoniales mais tout simplement pour (bien) gagner leur vie. Il y a un monde entre leur vie et la notre.

Et les missionnaires français des « Missions étrangères » ? Ils ne sont pas là non plus (on le suppose) pour des raisons matrimoniales, ils sont encore nombreux dans les diocèses des provinces limitrophes du Mékong où l’on rencontre autant de clochers d’églises que de djedis de temples bouddhistes. Ils sont sous la juridiction de l’archevêque de Tharé (à quelques kilomètres de Sakhonnakhon) et s’ils ne se livrent plus à l’évangélisation des « païens », ils accomplissent, dans l’ombre, avec l’aide de nombreux volontaires (notamment français) des tâches « caritatives » (orphelinats, cliniques, enseignement) que nous ne devons pas oublier.

 

MEP

 

Pour le reste, une quinzaine de personnes semblent avoir été rencontrées, provenant de neuf provinces seulement (Buriram, Surin, Kalasin, Khorat, Ubon,Khonkaen), aucun résident des grandes métropoles (Udon, Khorat, Ubon et dans une moindre mesure Khonkaen) alors qu’effectivement, ils sont beaucoup plus nombreux que les « rats des champs » que nous sommes ? Là aussi, il y a un monde entre leur vie et la notre.

 

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Que retenir de tout cela ?


Une vision de chacun qui ne suscite pas forcément l’unanimité, des portraits bien ficelés, mais un titre bien mal choisi, l’article aurait été beaucoup mieux intitulés « Enquête sur la vie de quinze français dans l’Isan profond ».

 

romain

 

Ce n’est pas en six pages que l’on peut décrire « la France en Isan », mais comme on dit ici บ่ เป็น ยัง, que je ne traduis évidemment pas puisqu’il paraît que pour vivre en Isan, il faut en parler la langue (en réalité, l’un des quinze ou vingt dialectes toujours pratiqués au quotidien à côté du « beau langage »).

 

Nota. Nous proposerons la semaine prochaine une lecture critique de ce dossier.

 

      fin 

________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________

 

 

 

(1) Voir à ce sujet la très instructive et amusante décision du Conseil d’Etat ayant opposé le Consulat de Bangkok à un français irascible et plaideur (conseil d'Etat statuant au contentieux  N° 217175 du 25 avril 2001) in :

 

http://www.legifrance.gouv.fr/affichJuriAdmin.do?oldAction=rechJuriAdmin&idTexte=CETATEXT000008020577&fastReqId=513381282&fastPos=1

 

(2) Ils ont un visa pour eux, le visa « R ».

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2 juin 2013 7 02 /06 /juin /2013 03:02

TITRE 0 3. Les années 1980-2000.*


Rappel. Nous avions précédemment évoqué la période de 1932 jusqu’ à la fin des années 70, pour repérer surtout comment la littérature ou plutôt les écrivains avaient « répondu » aux événements historiques vécus par les Thaïlandais. Nous avions appris que le renversement de la monarchie absolue en 1932 n’avait pas « inspiré » les écrivains, mais avait ouvert le pays aux étudiants avec par exemple  la création de l’Université de Thammasat en 1937


thammasat 2

 

qui jouera un rôle important dans leur prise de conscience d’une action à mener pour changer la société.  Ensuite, malgré la censure et le contrôle de la culture par Phibun de 1938 à 1944, de nombreux écrivains affirmaient leur volonté d’agir, et se reconnaissaient dans un mouvement, « L’Art pour le peuple », dont les chefs de file étaient Sri Burapha,


sriburapa2

 

Seni Saowapong et Itsara Amantakun.


Mais la dictature de Sarit de 1957 à 1963,

 

Field Marshal Sarit Sarit Dhanarajata 3

 

le contexte de la guerre froide, l’alliance avec les Américains et la lutte « contre la propagation des idées considérées comme subversives, et notamment communistes » allaient entraîner ce qu’on appellera le Yuk muet, l’Age sombre, ou yuk thanin (Age sauvage) avec la répression sévère contre les écrivains progressistes.

D’autres choisiront une littérature a-politique avec les romans Kamlang Phai nai (Force intérieure), les romans Sayong Khwan (Terrifier le kwan),


Sayong KWAN

 

et les romans à l’eau de rose.


Les années 60 verront surgir de nombreux groupes littéraires et mouvements étudiants, aux orientations esthétiques et idéologiques très diverses, qui iront du  classique, à l’art pour l’art, à la contestation du pouvoir en place. (Cf. notre article 108). Même durant la dictature du gouvernement Thanom et Phrapas (1963-1973) avec la loi martiale en 1971, des textes contestataires mettront en cause de façon virulente la politique menée par les Etats-Unis en Thaïlande et en Asie du Sud-Est. Des étudiants radicaux se tourneront vers le marxisme. Les « événements d’octobre 1973 », le massacre du 6 octobre 1976 et  le coup d’Etat marqueront cette période.


« La traduction des penseurs politiques, les idées marxistes, la lecture des auteurs thaïs radicaux de la première génération comme Sri Burapha, Seni Saowaphong, Issra Amanrakun et surtout l’ouvrage de Chit Phumisak,


Phumisak

 

(L’Art pour la vie, l’art pour le peuple) … vont encourager une nouvelle génération d’écrivains à s’engager ou à être profondément influencé dans ce qu’on appellera « la littérature pour la vie », comme les auteurs Charles Korbjitti, Sila Khomchai, Wanish Jarungidanana, et Win Lyovarin …


Win lowarin


Les nouvelles écrites entre 1973 et 1976 reprendront ces principes pour s’engager auprès des étudiants, des travailleurs, le combat des paysans, des opprimés. On est loin, dit Mme Louise Pichard-Bertaux des palais, des aventures princières, des histoires d’amour et de fantômes.


Suchat Sawatsi, et sa femme Wanna Thappanon (Sidaoruang) sont les meilleurs représentants de cette époque, et Sila Khomchai ou d’autres qui commencent à écrire comme Khamphun Buntawi, Seksan Prasertkun, Khamman Khonkhai et Atsiri Thammachot  …


Mais, « A la fin des années 1970, la plupart des intellectuels qui avaient pris le maquis en octobre 1976 reviennent à Bangkok » […] « Face à un remise en question rendue nécessaire par les changements de société, assure Mme Louise Pichard-Bertaux, les auteurs issus des années 1973-76 réagissent différemment », entre la recherche de nouvelles voies d’écriture jusqu’à l’abandon de la littérature.


Cette répression sera si efficace, si traumatisante, que les écrivains qui pouvaient se reconnaître dans la « Littérature pour la vie » renonceront aux thèmes les plus politiques.


Même Suchat Sawatsi s’en étonnera. Passe encore, dit-il, pour la lutte armée pour le pouvoir, la situation politique ayant changée, mais comment comprendre l’abandon du thème de la vie des ouvriers dans les usines. « S’il est en effet indéniable que la montée de la classe moyenne constitue un des phénomènes fondamentaux de ces dernières années, cette classe moyenne, que je sache, n’en a pas pour autant éliminé la classe ouvrière. Cette dernière s’est au contraire développée de façon non négligeable, et des problèmes graves comme celui du travail des enfants ont pris l’importance que l’on sait. Alors pourquoi la condition des ouvriers d’usine est-elle pratiquement ignorée par la nouvelle contemporaine ? »


ouvriers d'usine


Il continue, non sans humour, « Serait-ce à dire que l’effacement de la dictature du prolétariat du discours politique a eu pour corollaire l’avènement de la dictature des classes moyennes dans la littérature ? ». (Cité par Mme Louise Pichard-Bertaux, Panorama de la nouvelle thaïe, Bangkok, Naga Press, 1994).


La société a changé, avions-nous dit, beaucoup d’anciens ont renoncé à leurs idéaux, une nouvelle génération d’écrivains arrive.


Si on voulait poursuivre dans la veine de Suchat Sawatsi, nous pourrions dire que si la « Littérature pour la vie » voulait dénoncer les méfaits et changer la société de leur temps, les écrivains des années 1980 seront changés par la nouvelle société thaïe en mutation.


Mme Louise Pichard-Bertaux nous donne les principaux traits de cette société marquée par une expansion économique, avec le développement de l’industrialisation, l’exode vers les villes, une urbanisation accélérée, l’ouverture au tourisme de masse … et surtout la croissance spectaculaire de la classe moyenne qui va imposer son modèle de vie et ses valeurs (la famille réduite, la maison, la voiture, la consommation …). Cette industrialisation (et cette nouvelle société de services pourrait-on rajouter) va donc aussi  accélérer l’exode rural ( La Thaïlande était largement rurale dans les années 1980. L’agriculture employait encore 59 % de la population active, en 2008) et par là même désorganiser les familles et les valeurs traditionnelles, provoquer une perte d’identité.


La crise économique de 1997 va provoquer, nous dit Mme Louise Pichard-Bertaux, « chez les intellectuels une remise en question de la société de consommation capitaliste. Plusieurs mouvements de retour aux valeurs traditionnelles – et parfois ultra-nationalistes, voire xénophobes (contre les Occidentaux) (…) se mettent en place pour contrer ce que certains appellent la déliquescence de la société thaïe : corruption, débauche, destruction de l’environnement, perte des valeurs bouddhistes, drogue, prostitution, sida … » 

 « En renonçant à notre propre échelle des valeurs en haut de laquelle figure le bouddhisme, dit  Ekavida Na Thalang, nous avons déclenché une réaction en chaîne que nous ne maîtrisons plus (…) Nous avons engagé notre société dans une voie sans issue en reniant notre patrimoine culturel. » (Thalang 2001, Ekavida Na Thalang, secrétaire général de la Commission de la Culture de 1988 à 1991)


D’autres, sans être aussi conservateurs et traditionnalistes,  déplorent cette évolution et « leurs écrits sont souvent emprunts d’une certaine nostalgie, pour une vie plus simple, moins matérialiste », mais, nous dit Mme Louise Pichard-Bertaux, ils appartiennent à la  classe moyenne, « participent eux-mêmes à cette société de consommation ». Peu vivent de leur plume, précise-t-elle, et travaillent souvent dans la publicité, les médias ou l’édition commerciale.


Mme Louise Pichard-Bertaux montre ensuite l’importance « En 1981, (de) la parution de Khamphiphaksa (Le Jugement)


 

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de Chart Korbjitti (qui) annonce un nouveau tournant dans la littérature thaïe ». Elle en donne quelques caractéristiques : le roman se situe dans un milieu rural. Il n’oppose plus comme pour la « Littérature pour la vie », oppresseur et opprimés, mais l’individu face à la  société des « honnêtes gens », un « héros » « sans le sou et alcoolique », « face à la population d’un village en proie au mirage de la modernisation ». Ce premier roman aura un grand succès public et sera récompensé en 1982 par le Southeast Asian Writers Award.


Mme Louise Pichard-Bertaux va ensuite signaler une série d’auteurs et œuvres qui ont compté dans les années 80.

  • 1983, Nikhom Rayawa, « Iguane et branche pourrie » (Takuat kap kop phu). 1984, « Hautes berges, lourdes grumes » ( Taling sung sung nak), (prix SAW de 1988)
  • 1984, Phraphatson Sewikun, « Le Temps mis en bouteille » (Wela nai khuat kaew)
  • 1984, Wimon Sainimnuan, « Serpents » (Ngu). Dénonce les injustices sociales. Aura en 2000 le SEA Write avec son roman Amata.
  • 1985, Atsiri Thammachot, « La Mer et le temps » (Thalae lae kanwela)
  • 1987, Wanich Jarungidanan, “Cobra” (Mae bia). Le conflit entre tradition et modernité.
  • 1988, Chart Korbjitti, « Les Chiens enragés » (Phan ma ba). L’individu et sa place dans la société et le thème de la marginalité (alcool, drogues, amitié et dérive).
  • 1989, Sila Khomchai, « La Place du tigre » (Thang seua)

 

Et au milieu des années 90, deux romans forts :

 

Les auteurs de nouvelles.


Mme Louise Pichard-Bertaux évoque de nouveau les auteurs choisis pour son étude :

  • Atsiri Thammachot, Chart Korbjitti, Sila Khomchai, Wanich Jarungidanan, et Win Lyovarin, lauréats du SEA Write. (Cf. nos articles 104 et 105) 
  • Et Wat Wanlayangkun, Chamlong Fangchalachit, et trois nouvellistes appréciés des lecteurs et critiques : Phaithun Thanya (SEA Write 1987 pour son recueil « Construire en sable » (Ko kong) ), Anchhan (SEA Write 1990 pour son recueil « Choses précieuses de la vie » ( Anani heng chiwit) ), Kanokpong Songsomphan (SEA Write 1996 pour son recueil « Un autre royaume » (Phen din uen) )

 

On ne peut ici reprendre tous ses romans et nouvelles, tant leur diversité de style et d’intrigues sont nombreuses, mais avec Mme Louise Pichard-Bertaux on peut signaler les trois principaux thèmes qui concernent les changements de la société thaïlandaise en milieu urbain et rural, avec ses travers.


 Ainsi, les écrivains thaïlandais critiquent la société de consommation, son individualisme et la montée de la classe moyenne. Beaucoup regrettent les valeurs traditionnelles et fustigent les nouvelles marginalités et la pollution.


La société rurale est traitée avec sa modernisation, la migration vers les villes, la difficulté du retour au village, les valeurs religieuses et croyances ébranlées …


En fait, c’est l’ensemble de la nouvelle société qui est racontée dans ses excès et ses aspirations, comme une meilleure reconnaissance du rôle de la femme. Les écrivains osent désormais aborder « la corruption qui gangrène la politique et le clergé », la prostitution, le sida et la drogue.


Mais Mme Louise Pichard-Bertaux se contente le plus souvent d’énumérer, et continue avec les nouvelles d’inspiration philosophique, la science-fiction, les récits de fantômes, d’épouvante, d’horreur, humoristiques, et autres histoires d’amour à l’eau de rose ou de familles déchirées par les jalousies … sans signaler l’importance, le rôle joué par ses différents genres dans les changements sociétales.


Pire, elle ne donne aucune information quantitative sur  ces publications, On ne peut pas ainsi mesurer la place et l’importance qu’occupe la littérature au sein de la société thaïlandaise.


Or, dans un autre article, nous rapportions les propos de Marcel Barang, l’un des meilleurs connaisseurs et traducteur de la littérature thaïe, qui indiquait que l’activité littéraire thaïlandaise était faible et que la population s’en désintéressait.

(Cf. notre article : http://www.alainbernardenthailande.com/article-23-notre-isan-la-litterature-thailandaise-1-79537350.html)


On peut ajouter qu’il en est de même pour les études en français sur la littérature thaïlandaise.


Jean Baffie, dans la préface du livre de Mme Louise Pichard-Bertaux, ne citait que Paul Schweisguth,

 

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qui avait publié une étude sur la littérature thaïe en 1951 ( !), les travaux de Mme Jacqueline de Fels pour les décennies 1970 et 1980 et Gilles Delouche pour la littérature classique. Cela faisait peu. Même si nous  avions lu avec intérêt l’étude de Jean Marcel, écrite en 2006 : « L’œuvre de décentrement : le cas de la littérature siamoise » (Cf. A23), nous n’étions pas en mesure de préciser le rôle qu’a pu jouer la littérature thaïlandaise dans l’évolution de son Histoire.

 

JEAN MARCEL


Alors comment pouvions-nous conclure à propos des rapports de la Littérature thaïlandaise avec son Histoire ?


Nous savons que la relation entre la littérature et l’histoire a suscité et suscite encore de multiples débats, même si pour le moins l’historien considère la littérature comme une source, et que les études littéraires s’efforcent de situer les œuvres littéraires dans leur contexte historique. Il en est ainsi car la littérature a de nombreuses définitions, et que l’histoire a de nombreuses écoles et des fonctions diverses.


On peut dire par exemple avec Simone de Beauvoir


 

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que : « la littérature est une activité exercée par les hommes pour les hommes afin de dévoiler le monde où nous vivons», ou avec Georges Mounin


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que «la littérature reste considérée souvent comme la seule, et toujours la meilleure ethnographie de la culture d’un pays donné...» ;

 

mais nous préférons l’historien Paul Veyne : « L’histoire est récit d’événements : tout le reste en découle. Puisqu’elle est d’emblée un récit, elle ne le fait pas revivre, non plus que le roman (…) Comme un roman, l’histoire trie, simplifie, organise » (« Comment on écrit l’histoire »).

 

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 Les historiens racontent donc des intrigues comme les romanciers avec leurs choix (personnages, événements, espaces et temporalité …), leur style. Nul historien, nul écrivain ne dit la Vérité, mais nul ne doute que les événements choisis par Mme Louise Pichard-Bertaux sont les événements majeurs de l’histoire du Siam et de la Thaïlande et que les mouvements littéraires et les écrivains qu’elle nous a présentés ont joué un rôle dans cette histoire.


Son livre, « ECRIRE BANGKOK, La ville dans la nouvelle contemporaine en Thaïlande» nous donne quelques clés, des références essentielles pour poursuivre notre « compréhension » de la société thaïlandaise.



___________________________________________________________________________

 

 

*selon le livre de Mme Louise Pichard-Bertaux, « ECRIRE BANGKOK, La ville dans la nouvelle contemporaine en Thaïlande »

 

 

TITRE 

 

 

 

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19 mai 2013 7 19 /05 /mai /2013 03:02

2. De 1932 à la fin des années 1970.


 Nous poursuivons notre lecture du livre de Mme Louise Pichard-Bertaux, « ECRIRE BANGKOK, La ville dans la nouvelle contemporaine en Thaïlande », pour donner quelques repères sur la littérature thaïlandaise dans ses rapports avec l’Histoire. Nous en sommes au 24 juin 1932, une date historique; la monarchie absolue est renversée pour instaurer un régime constitutionnel.* Cet événement majeur de l’Histoire thaïlandaise ne semble pas avoir produit d’effet littéraire immédiat. La première nouvelle sur ce bouleversement, Nuang tae arayatham (« A cause de la civilisation ») est écrite par Yot Watcharasathiern et est publiée en juillet 1935. La même année, le roi Rama VII part pour Londres et abdique.

1937 : une année prolifique.**


En 1934, Pridi (l’un des deux principaux protagonistes avec Phibun de la révolution), alors ministre de l’intérieur, avait créé l’Université de Thammasat, sur le modèle de Sciences Po de Paris. En 1937, l’université s’ouvre réellement aux étudiants  pour devenir assez rapidement le « centre du mouvement progressiste ».


 Quatre romans majeurs vont paraître  qui mettent « en scène la classe dirigeante, avant et après 1932, face au bouleversement des valeurs traditionnelles ».

  • Khanglang phap (Derrière le tableau) de Sri Burapha.
  • Phu di (Quelqu’un de bien) de Mme Dokmai Sot.
  • Ying khon chua (La prostituée) de K. Surangkhanang.
  • Phlai Maliwan (L’Eléphant Maliwan) de Mme Thanom Mahapaoraya.

 

Khanglang phap (Derrière le tableau) de Sri Burapha est son oeuvre la plus connue. « Au-delà d’une simple histoire d’amours contrariées, l’auteur dépeint l’opposition entre une classe moyenne émergente, avide de pouvoir et d’argent, et les aristocrates, qui ont perdu de leurs privilèges et parfois leur fortune, mais qui souhaitent conserver des valeurs morales qui se heurtent aux aspirations matérialistes de la nouvelle société thaïe ». Phu di (Quelqu’un de bien) de Dokmai Sot est considéré par beaucoup comme son meilleur roman et montre l’importance des valeurs traditionnelles pour rester une phi di « quelqu’un de bien ») malgré les  aléas dramatiques de la vie. Ying khon chua (La prostituée) de K. Surangkhanang est « le premier ouvrage littéraire en thaï qui traite de la prostitution ». Phlai Maliwan (L’Eléphant Maliwan) de Mme Thanom Mahapaoraya n’est pas politique et en donnant un rôle à un éléphant se veut plus « siamois ».


1938-1944. Phibun contrôle la culture et la littérature.


Il  faut connaître cette période de l’Histoire de la Thaïlande et le

rôle qu’a joué Phibun dès 1938 dans la mise en place énergique d’un ultra- nationalisme thaï, la thainess, qui s’est exercée dans tous les domaines (politique, économique et culturel) pour comprendre la place et les choix opérés par les écrivains.  (Cf. notre article sur le nationalisme ***). Pendant la guerre en 1942, il décrète les Ordonnances Ratthaniyom (Nationalites), une « révolution culturelle », une « occidentalisation » forcée qui impose de nouvelles normes aussi bien dans les façons de s’habiller, de se coiffer, de se saluer, que dans la morale, la langue, l’orthographe …

Phibun voulait imposer ses idées et tout contrôler. Il crée le 27 juin 1942, l’Association de la littérature de Thaïlande (Wanakhadi Samakhom Haeng Phratet Thai) et le 29 septembre le conseil National de la culture (Sapha Watthanatham Haeng Chat).


On retrouvera des écrivains pro-régime comme Seni Butsaoaket qui fera l’apologie de la xénophobie dans sa nouvelle Dokmai khlong chat (Fleur de la Nation), ou comme Sri Burapha qui se refusera à toute publication pendant cette période. D’autres s’auto-censureront avec des sujets sans danger. Peu, comme Bunyun Kolomlabut oseront défier les « Ordonnances », comme dans sa nouvelle de 1942,  Thoe hai pai nai (Toi, où as-tu disparu), « brocardant l’interdiction d’utiliser le pronom personnel thoe », ou comme  Malai Chuphinit (Riem Eng) en 1944 -alors que Phibun est contraint de quitter le pouvoir-  critiquer les choix du gouvernement, rappeler les devoirs du soldat, s’opposer à l’impérialisme japonais dans trois nouvelles, alors que la Thaïlande est encore l’alliée du Japon et de l’Allemagne nazie.


« La fin de la guerre provoque un renouveau littéraire. »


Mais si Mme Louise Pichard-Bertaux signale que les écrivains retrouvent leur liberté d’expression, elle ne cite pas d’œuvres, à l’exception de deux journaux, le Bow daeng (Ruban rouge) de San Thewarak, et le Sayam Samai qui encouragent à la création littéraire.


Après la mort du roi Ananda Mahidol le 8 juin 1946, trouvé mort une balle dans la tête. Son frère lui succède, mais il poursuit ses études en Suisse. (Il ne sera couronné qu’en 1950). Pridi est contraint à la démission et est remplacé par le maréchal Thamrong. Le 8 novembre 1947, un coup d’Etat le  renverse et en avril 1948, Phibun reprend le pouvoir avec l’appui du chef de la police, le général Phao et le chef de l’armée, le général Sarit.


Dans ce contexte, les écrivains estiment que la littérature a un rôle à jouer. Le 26 janvier 1950, les plus engagés créent le Chomrom nakpraphan (Club des Ecrivains).


Le Silapa  phuea prachachon ?  (L’Art pour le peuple).


Ce Club des Ecrivains va créer un mouvement de littérature engagée connu sous le nom de Silapa  phuea prachachon (L’Art pour le peuple), dont les chefs de file sont Sri Burapha, Seni Saowapong et Itsara Amantakun.  Ils « s’interrogent sur leurs choix politiques, leur engagement face aux disparités sociales et la position de l’art dans la société ». Mais là encore aucune référence littéraire n’est donnée. Mais cela n’empêchera pas le pouvoir d’emprisonner Sri Burapha de 1952 à 1957 pour ses tendances marxistes. On aurait aimé lire des prises de position. Surtout qu’il est précisé qu’ils retrouveront une audience auprès des écrivains  des années 1970 qui s’engageront dans le mouvement Wankham phuea (Littérature pour la vie).

Mme Louise Pichard-Bertaux s’appuyant sur Saithip Nukunkit (1994) note que la nouvelle devient le genre littéraire majeur et a évolué depuis 1932. Les auteurs ont une plus grande maîtrise de l’intrigue et du suspense. Si  entre 1932 et 1942, les écrivains sont plutôt sensibles au romantisme et à l’idéalisme, ils s’orientent après-guerre, sous l’influence occidentale, vers plus de symbolisme, de réalisme, et de  naturalisme. Une coupure s’est faite.

« Avant 1950, les thèmes sont surtout liés aux problèmes familiaux de personnages appartenant à la classe aisée ou moyenne : l’amour, la vengeance, les relations familiales forment très souvent le cœur du récit. Après cette date, la littérature engagée aborde les sujets de société, d’économie et de politique, puisant des modèles de personnages dans toutes les classes sociales, rêvant d’une société idéale ».


Mais si les écrivains se rencontrent, discutent, s’organisent, sont plus conscients des enjeux littéraires, leur audience est restreinte et le Pouvoir va redevenir dictatorial.


La vie politique thaïlandaise va connaître de nouveau un coup d’Etat le  16 septembre 1957 qui envoie Phibun et Phao en exil, et un autre le 20 octobre 1958 de Sarit Thanarat qui va abolir la constitution et installer un régime dictatorial  jusqu’à sa mort en 1963. Ce sera une période sombre pour les écrivains, enfin pour ceux qui ne partagent pas la vision idéologique américaine. Ce sera « la guerre froide », la période de confrontation idéologique et politique entre deux grands blocs, entre les Etats-Unis et l’URSS … la guerre de Corée (1950-1953), la guerre d’Indochine (1946-1954), la guerre du Viet Nam (1964-1975).


 Le Yuk muet, l’Age sombre, ou yuk thanin (Age sauvage) pour les écrivains progressistes, marqué par la censure et la répression.


La Thaïlande sera un allié des Américains qui lui donnera une aide militaire et économique. « Le gouvernement de Sarit lutte contre la propagation des idées considérées comme subversives, et notamment communistes, aidé par les services spéciaux américains et la CIA. » « Toutefois, avions-nous dit****,  Sarit utilisera l’aide américaine pour un grand programme d’infrastructures (routes, électricité, irrigation). Près de 3 milliards de dollars seront investis chaque année, pour atteindre jusqu’à 8 % du PNB au moment où plus de 40 000 soldats américains sont  sur le sol thaïlandais. »


La Thaïlande se transforme, les écrivains décrivent ses changements, et les nouvelles disparités, l’écart entre Bangkok et les zones rurales, enfin dans les limites définies par la censure. Mme Louise Pichard-Bertaux cite un long extrait de l’article 17 de la constitution provisoire de 1957 qui interdit en fait toute critique contre le roi et la famille royale, la politique étrangère du gouvernement, et tout autre institution gouvernementale, bien sûr interdit le communiste et toute « prophétie » susceptible de troubler l’ordre public …  La répression est active.


L’autodafé du 1er juillet 1959.


Le gouvernement Sarit va appliquer à la lettre l’article 17 en procédant sur la place de Sanam Luang à Bangkok, à un autodafé où seront brûlées «  toutes les oeuvres interdites et saisies. Plusieurs écrivains, dont Itsara Amantakun, sont emprisonnés, alors que d’autres choisissent l’exil (Sri Burapha en Chine, Khamsing en Isan) ». Khamsing (alias Lao Khambhom) avait publié un recueil de nouvelles intitulé Fa bo kan (Le ciel n’est pas une barrière), nous dit Mme Louise Pichard-Bertaux, où il dénonce les inégalités entre le milieu urbain et le milieu rural, l’attitude de l’Administration centrale face aux paysans.


Bref, les écrivains n’auront plus le choix qu’entre le silence, l’exil,  ou ce qui sera intitulée plus tard « la littérature de l’eau croupie » (wannakam nam nao) ; Une littérature uniquement divertissante, sans aucune critique ni référence à la société présente.


« La littérature de l’eau croupie » ?


« La littérature de l’eau croupie se divise en trois genres : les romans Kamlang Phai nai (Force intérieure), les romans Sayong Khwan (Terrifier le kwan), et les romans à l’eau de rose.


 (le khwan, est-il précisé en note, « âme, essence vitale, force » est un organe essentiel du corps humain, au même titre que le cœur et l’esprit).


Les romans Kamlang Phai nai (Force intérieure), sont des adaptations de romans chinois avec des héros aux pouvoirs surnaturels dans  un univers fantasmagorique. Les auteurs les plus connus sont W. Na Muanglung et N. Nopparat. Les romans Sayong Khwan (Terrifier le kwan), mettront en scène les phi, ces esprits malins aux pouvoirs maléfiques. Le maître du genre est Phanom Thien dont le roman le plus connu est Phet phra uma (Les diamants de Phra Uma). Enfin les romans dits à l’eau de rose que l’on connaît en France sous la collection Harlequin. Cette littérature sera très populaire, et sera reprise plus tard en BD, ou en feuilletons à la télévision et au cinéma.


Les groupes littéraires des années 1960.


Si les écrivains sont muselés, paradoxalement dit Mme Louise Pichard-Bertaux, à l’été 1959, l’Association Langue et livres de Thaïlande (Samakhom Phasa lae Nangsue haeng Prathet Thai) créée le 28 mai 1958, est reconnue par l’association internationale du PEN club. ***** Il est vrai que ses écrivains ne s’intéressent qu’aux œuvres classiques. D’autres vont suivre dans les années 1960, « tourné(s) vers l’esthétisme dans la littérature et dans l’art, et ne revendiquant aucun engagement politique. » Ainsi le Klum num nao sao suai (Groupe de beaux jeunes gens et jeunes filles), avec Suwanni Sukkonta, le club de poésie, le Chomrom Wanasin composé d’étudiants des universités de Chulalongkorn et de Thammasat.


Trois autres mouvements, plus engagés politiquement, seront la plupart du temps censurés. Ainsi, le Klum prachan siaw fondé par Suchat Sawatsi, suscite des débats qui ne sont pas appréciés par le Pouvoir. De même pour le « Chet sathaban (Sept institutions), qui rassemble des étudiants de sept universités, et le Klum sapha na dom (Groupe de l’Assemblée du dôme), fondé par des étudiants de Thammasat ». Les étudiants n’ont plus peur, se réunissent, s’organisent, comme par exemple le Centre national des étudiants de Thaïlande, créé en 1965. (qui manifestera en 1972 contre l’impérialisme économique du Japon).


Le gouvernement Thanom et Phrapas (1963-1973)****** ne peut juguler cette contestation ; et le premier ministre institue en 1971 la loi martiale. Mais des textes contestataires circulent comme le pamphlet d’étudiants de l’université de Thammasat intitulé « Phai khao (Le Péril blanc), qui met en cause de façon virulente la politique menée par les Etats-Unis en Thaïlande et en Asie du Sud-Est. Les étudiants radicaux se tournent vers le marxisme … ».


La « Littérature pour la vie »  et  la période historique de 1973-1976 (les « événements d’octobre 1973 », le massacre du 6 octobre 1976 et  le coup d’Etat).


La guerre froide, la présence américaine, la guerre du Viet Nam, la contestation étudiante, le régime corrompu de Thanom Phrapas, le désir de plus de liberté, de démocratie, d’une vie meilleure pour les laissés pour compte … la traduction des penseurs politiques, les idées marxistes, la lecture des auteurs thaïs radicaux de la première génération comme Sri Burapha, Seni Saowaphong, Issra Amanrakun et surtout l’ouvrage de Chit Phumisak, Silapa pheua chiwit silapa pheua prachachon (L’Art pour la vie, l’art pour le peuple)******* … vont encourager une nouvelle génération d’écrivains  à s’engager ou à être profondément influencé dans ce qu’on appellera « la littérature pour la vie », comme les auteurs Charles Korbjitti, Sila Khomchai, Wanish Jarungidanana, et Win Lyovarin.


Mme Louise Pichard-Bertaux souligne l’importance qu’ont pu jouer la vie, l’oeuvre et les idées de Chit Phumisak ; Elle rappelle quatre de ses principes qui formeront la base de « la littérature pour la vie », à savoir (citant Rungrat) :

  • Dénoncer la laideur de la vie (injustice, oppression …).
  • Dénoncer les causes et les conséquences de cette laideur.
  • Exposer les moyens  de supprimer cette laideur.
  • Exposer les possibilités d’une vie nouvelle, qui s’appuierait sur la beauté, la simplicité et la clarté.

 

Les nouvelles écrites entre 1973 et 1976 reprendront ces principes pour s’engager auprès des étudiants, des travailleurs, le combat des paysans, des opprimés. On est loin, dit-elle,  des palais, des aventures princières, des histoires d’amour et de fantômes.


Suchat Sawatsi, et sa femme Wanna Thappanon (Sidaoruang) sont les meilleurs représentants de cette époque, et Sila Khomchai ou d’autres qui commencent comme Khamphun Buntawi, Seksan Prasertkun, Khamman Khonkhai et Atsiri Thammachot  …


Mais ce mouvement qui avait pu se développer après la chute des deux dictateurs en octobre 1973  (Le 14 octobre, Thanom avaient donné l’ordre à l’armée de tirer dans la foule, tuant une centaine de manifestants. Le roi était intervenu, l’armé divisée n’avait pas soutenu les deux dictateurs, qui avaient dû s’exiler), pendant une période d’instabilité politique (six gouvernements avec 3 premiers ministres en 3 ans), va s’achever le 6 octobre 1976, par un massacre de la police qui tire sur les manifestants et tue plus de 400 personnes. Un coup d’Etat s’ensuivit, avec le pouvoir confié à un civil (Thanin), mais la même faction  militaire procéda à un autre coup d’Etat en 1977 avec le général Kriangsak.


La répression sera sévère. Beaucoup seront arrêtés, d’autres se cacheront (comme Sucaht Sawatsi et Sisaoruang) ou prendront le maquis (comme Sila Khomchai). La plupart des écrits de 1973-1976 seront interdits à la publication et à la vente ; « La littérature pour la vie » ne peut plus désormais s’exprimer. Une note de bas de page est très explicite. « De nombreux intellectuels qui possèdent des livres interdits les enterrent dans leur jardin et ne les ressortiront de leur cachette qu’au début des années 1980 ».


Mais pour comprendre cette répression et le traumatisme qui a suivi, il est nécessaire de lire d’autres études pour comprendre ce que peut représenter le pouvoir militaire en Thaïlande.*******(Cf. nos articles A 50, 82, 83)

Par exemple Jean Baffie,  « Une « démocratie » entre populisme et défiance envers le peuple : La politique en Thaïlande depuis la Seconde Guerre mondiale » :


« Pour faire court. L’armée a été l’élément moteur de la « révolution de 1932 » et s’est considérée dès lors « comme la gardienne d’une identité proprement thaïe » et après le coup d’état du maréchal Sarit en 1959, gardienne de la royauté et du respect dû au roi. Une idéologie efficace à laquelle s’est rajoutée une culture du coup d’état permettant d’assurer en fait des intérêts économiques puissants ».


Ou le livre d’Arnaud Dubus et de Nicolas Revise, « Armée du Peuple, Armée du roi », « les militaires face à la société en Indonésie et en Thaïlande » :


« Mais l’armée pouvait à juste titre justifier cette guerre, surtout en 1975, où le Laos et le Vietnam tombaient sous le régime communiste et que la  guérilla communiste menait « sa guerre » au cœur même de la Thaïlande. (en 1979, la guérilla communiste a pu compter jusqu’à 14 000 hommes en armes, disent nos auteurs).  L’armée « royaliste » était là dans son rôle.

Mais, au nom de la lutte contre le communisme, « l’armée devient un instrument de répression politique utilisé contre les syndicats, les intellectuels et les étudiants. » Une page noire de l’histoire de ce pays. »

Cette répression sera si efficace, si traumatisante, que les écrivains qui pouvaient se reconnaître dans la « Littérature pour la vie » renonceront aux thèmes les plus politiques.


Même Suchat Sawatsi s’en étonnera. Passe encore, dit-il, pour la lutte armée pour le pouvoir, la situation politique ayant changée, mais comment comprendre l’abandon du thème de la vie des ouvriers dans les usines. « S’il est en effet indéniable que la montée de la classe moyenne constitue un des phénomènes fondamentaux de ces dernières années, cette classe moyenne, que je sache, n’en a pas pour autant éliminé la classe ouvrière. Cette dernière s’est au contraire développée de façon non négligeable, et des problèmes graves comme celui du travail des enfants ont pris l’importance que l’on sait. Alors pourquoi la condition des ouvriers d’usine est-elle pratiquement ignorée par la nouvelle contemporaine ? »


Il continue, non sans humour, « Serait-ce à dire que l’effacement de la dictature du prolétariat du discours politique a eu pour corollaire l’avènement de la dictature des classes moyennes dans la littérature ? ». (Cité par Mme Louise Pichard-Bertaux, Panorama de la nouvelle thaïe, Bangkok, Naga Press, 1994).


« A la fin des années 1970, la plupart des intellectuels qui avaient pris le maquis en octobre 1976 reviennent à Bangkok » […] « Face à un remise en question rendue nécessaire par les changements de société, assure Mme Louise Pichard-Bertaux, les auteurs issus des années 1973-76 réagissent différemment », entre la recherche de nouvelles voies d’écriture jusqu’à l’abandon de la littérature.

 

La société a changé !  Les anciens ont renoncé à leurs idéaux, une nouvelle génération d’écrivains arrive.



                                                           __________________

 

(Cf. notre article 52 http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-52-saneh-sangsuk-un-grand-ecrivain-thailandais-96922945.html 

« L’ombre blanche, Portrait de l'artiste en jeune vaurien » de Saneh Sangsuk : (…) Si j’avais un minimum de conscience politique, c’était bien plutôt parce que j’avais lu des ouvrages illustrés de photos sur les événements du 14 octobre [1973] et du 6 octobre [1976] imprimés et vendus sous le manteau. Ils m’avaient fait sentir l’inconvenance, l’injustice, voire la terrible cruauté de ce que l’Etat avait fait à ceux dont les opinions divergeaient de façon objective ».

Il nous explique qu’il était trop jeune. Pour les événements du 14 octobre, il était, au début du secondaire un « garnement » avec ses copains « à planer dans la fumée du haschich », et 3 ans plus tard, pour les événements du 6 octobre, il était «  en fin de secondaire dans le Sud et trop stupide pour comprendre le sens véritable de la liberté et de la démocratie »  (p. 311).

 

 _________________________________________________________________________________

 

 

http://www.alainbernardenthailande.com/article-29-les-relations-franco-thaies-l-entre-deux-guerres-67544057.html


** Sous-titre de Mme Louise Pichard-Bertaux.


***Article 9 : Vous avez dit «  nationalisme thaï » ? http://www.alainbernardenthailande.com/article-article-9-vous-avez-dit-nationalisme-thai-66849137.html


****Cf. Nos articles. 15. Notre Isan : les bases US en Isan, les Américains en Isan ! A.46. « L’agent orange » en Isan ? Les autres « retombées » américaines en Thaïlande et en Isan.


***** Le PEN club international est une association d'écrivains internationale, apolitique et non gouvernementale, fondée en 1921 par Catherine Amy Dawson Scott avec l’appui de John Galsworthy. Elle a pour but de « rassembler des écrivains de tous pays attachés aux valeurs de paix, de tolérance et de liberté sans lesquelles la création devient impossible ».

La section française du PEN Club est fondée en 1921. (wikipédia).


*****Thanom Kittikachorn, né le 11 août 1911 à Tak en Thaïlandeet mort le 16 juin 2004 à Bangkok) a été le 13e premier ministre de Thaïlandeen 1958. Il a été réélu en 1963 et est resté à la tête du pays pendant dix ans, jusqu'en 1973. Il est le premier ministre thaïlandais à avoir gouverné pendant le plus longtemps.  

Praphas Charusathien,général de l' armée royale thaïlandaiseet ministre de l'Intérieur dans les gouvernements de dirigeants militaires Sarit Thanarat et Thanom Kittikachorn .  En 1957, Sarit l'a nommé ministre de l'Intérieur, une position dans laquelle il a continué à servir après la mort de Sarit en 1963. Le nouveau Premier ministre a été Thanom Kittikachorn, dont le fils a épousé la fille de Praphas. De 1963 à 1973, il était en outre vice-premier ministre et commandant en chef de l'armée royale thaïlandaise . Pendant ce temps, Praphas était l'homme fort en arrière-plan qui tirait les ficelles dans le gouvernement Thanom. Il était connu pour les transactions financières obscures et des intrigues politiques.


******Chit Phumisak (thaï: จิตร ภูมิศักด, 25 septembre 19305 mai 1966) est un historien et poète thaïlandais.

Né dans une famille pauvre, dans la province de Prachinburi, dans l'est de la Thaïlande, il étudia la philologie à l'Université Chulalongkorn à Bangkok. Ses écrits, anti-nationalistes, ont été considérés comme dangereux pour l'État par le gouvernement anti-communiste de Sarit Dhanarajata. Il est arrêté en 1957, accusé d'être communiste, et après six ans de prison il est déclaré innocent par une cour et remis en liberté. En 1965, il rejoint le Parti communiste thaïlandais dans la jungle des montagnes Phu Phan dans la province de Sakhon Nakhon. Le 5 mai 1966, il est abattu par des villageois, près du village de Nong Kung dans le district de Waritchaphum. Son corps fut brûlé et aucune cérémonie n'a été célébrée pour sa mort avant 1989, quand ses cendres ont été installées dans un stûpa.

Son livre le plus important est Le Visage du féodalisme thaï (โฉมหน้าศักดินาไทย, Chomna Sakdina Thai) écrit en 1957 sous le pseudonyme de Somsamai Srisootarapan. Kawi Kanmuang et Kawi Srisayam sont d'autres noms de plume de Chit Phumisak. (wikipédia)


*******

La fin de la dictature Thanom Phrapas de 1973.  « Pour la première fois, la bourgeoisie urbaine, menée par les étudiants, avait défait les forces combinées de la vieille classe régnante et de l'armée et gagné la bénédiction apparente du Roi pour une transition vers la pleine démocratie, symbolisée par une nouvelle constitution qui prévoit une législature entièrement élue. » (wikipédia)


Le coup d’Etat de 1976.


Selon wikipédia ; mais la présentation de ces événements sera différent selon l’idéologie défendue.

. À la fin de 1976, la bourgeoisie modérée a tourné le dos au radicalisme de plus en plus militant des étudiants basé à l'université Thammasat. L'armée et les parties de droite ont lutté contre les radicaux de gauche avec des groupes paramilitaires tels que les « Village Scouts » et le « Red Gaurs ». L'exemple s’est présenté en octobre quand Thanom est revenu en Thaïlande pour entrer au monastère. Des manifestations violentes d'étudiants se sont heurtées à des contre-manifestants. Le 6 octobre 1976, l'armée a lâché les paramilitaires sur les manifestants, et a utilisé cette orgie de violence, dans laquelle des centaines d'étudiants ont été torturés et tués, pour suspendre la constitution et reprendre le pouvoir. À partir de cette date, de nombreux gauchistes prennent le maquis pour rejoindre le parti communiste thaïlandais (PCT) d'obédience maoïste.


Mieux :Jean Baffie :


« Une « démocratie » entre populisme et défiance envers le peuple : La politique en Thaïlande depuis la Seconde Guerre mondiale », in Thaïlande contemporaine, Sous la direction de Stéphane Dovert et Jacques Ivanoff, IRASEC, Les Indes Savantes, 2011

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-50-cles-pour-comprendre-la-politique-en-thailande-90647687.html


Ou Cf. Notre lecture de Arnaud Dubus et Nicolas Revise, « Armée du Peuple, Armée du roi », « les militaires face à la société en Indonésie et en Thaïlande », l’Harmattan, IRASEC, 2002.

In

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a83-les-militaires-thailandais-maitres-du-jeu-politique-112148298.html

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a82-les-militaires-thailandais-face-a-ou-contre-la-societe-112050105.html

 

 

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12 mai 2013 7 12 /05 /mai /2013 03:04

marcel-barang.jpgQuelques repères.

Nous avons déjà proposé une petite introduction à la littérature thaïlandaise avec l’aide de Jean Marcel et de Marcel Barang*. Enfin, c’était plutôt un parcours de lecture possible des grands écrivains thaïlandais qui avaient été traduits. On a depuis, présenté quelques oeuvres de  Pirah Sudam, Chart Korbjitti, Saneh Sangsuk, Pramoj Kukrit … et récemment des nouvelles de  Chart Korbjitti, Atsiri Thammachot, Sila Khomchai, Wanich Jarungidanan, Win Lyovarin, tous lauréats du SEA Write, traduites par Louise Pichard-Bertaux, pour son livre « ECRIRE BANGKOK, La ville dans la nouvelle contemporaine en Thaïlande »**

2 ecrire bangkok

Mais le livre de Mme Louise Pichard-Bertaux offre aussi dans sa première partie une introduction « permettant de comprendre l’évolution de la littérature moderne » thaïlandaise avec son lien aux principaux événements historiques du pays. Une occasion pour nous de compléter le début de notre introduction à la lecture des œuvres thaïlandaises.  


La préface de Jean Baffie confirme la qualité du travail et l’inscrit dans la lignée de  Paul Schweisguth (1951 !), et de madame Jacqueline de Fels, et de Delouche pour la littérature classique. ***

 

3 delouche


Avant de commencer, nous nous souvenons de Jean Marcel qui  dans une étude « L’œuvre de décentrement : le cas de la littérature siamoise » (2006), nous invitait entre autre,  à nous méfier de ce que nous connaissions de l’histoire de la littérature occidentale et de nous rappeler que la civilisation du Siam (Thaïlande)  est « la plus aux antipodes de la nôtre », comme « toutes les civilisations extrême-orientales ».

 

Il est de fait que d’entrée madame Pichard-Bertaux nous apprend que « l’introduction de la prose en Thaïlande est relativement récente, puisqu’elle ne date que de la fin du XIXe siècle. ». Trois facteurs principaux, dit-elle, ont favorisé l’adoption et l’expansion de la prose : l’imprimerie,  le journalisme et le développement du système éducatif. On aurait pu rajouter de façon plus générale : l’ouverture du royaume aux idées et aux technologies occidentales par le roi Rama IV, (Mongkut,1851- 1868). Le roi Rama III étant « plutôt hostile aux apports occidentaux ».

 

C’est ce que dit d’ailleurs ensuite madame Pichard-Bertaux, qui  proposera un petit historique avec  quelques dates significatives pour :

 

L’imprimerie :

 

4 imprimerie

  • 3 juin 1836.  Première impression en thaï à Bangkok d’un fascicule de doctrines chrétiennes par le révérend Charles Robinson.
  • 1839. 1er document officiel imprimé en thaï, décret interdisant de fumer de l’opium.
  • 1841. 1ére maison d’édition par Dan Beach Bradley.

5 bradley

 

  • 1844-1845. 1er mensuel en Thaï imprimé par Bradley. L’imprimerie de Bradley publie en 1861, le Nirat London, le nirat le plus long de la littérature classique thaïe, qui relate la découverte du monde occidental par un membre d’une ambassade siamoise auprès de la reine Victoria. D’autres publications suivront, comme par exemple en 1862, un manuel d’enseignement de lecture et d’écriture rédigé sous l’ordre du roi Naraï, et deux ouvrages en prose en 1862-1863, le code des trois sceaux et des annales royales qui vont de la fondation d’Ayutthaya à la 11 éme année du règne de Rama I…
  • D’autres sources évoquent 1856,  pour les débuts de l’écriture en prose moderne, avec  la Gazette royale, publication du gouvernement qui informe le public, des décrets, lois et autres nouvelles.

 

 

6 journaux siamois

 

Le système éducatif :

 

  • 1852. 1ére école ouverte par une épouse d’un missionnaire protestant, Mme Mutton, imitée par le Chinois Sinsae KI-Eng Kuay-Sien . (A la Cour, les fils d’aristocrates étaient éduqués par des lettrés, et certaines pagodes donnaient un enseignement aux garçons). En 1857, ils s’associent, encouragés par Rama IV, pour  créer une nouvelle école à Thon Buri.
  • Mais il faut attendre l’accession au trône de Chulalongkorn (1868-1910) pour voir la création de trois écoles royales et le début d’une éducation nationale. Ici pas de date n’est donnée, si ce n’est qu’« En 1909, un an avant la mort du roi Chulalongkorn, on dénombre 131 écoles, 748 maîtres, un total de 14174 élèves, garçons et filles confondus, à Bangkok et sa région ; dans les provinces 82 écoles, 155 maîtres, 3938 élèves » (Pichard-Bertaux citant de Fels)

 

 

Les journaux :

 

  • 1874-1875. Le 1er hebdomadaire thaï, le Darunowat (Propos pour les jeunes), dirigé par Kasemsansopkak (fils de Rama IV et demi-frère du roi Chulalongkorn).
  • Sept 1875-1876. Le premier quotidien thaï au titre anglais Court, dirigé par un frère du roi Phanuphanthuwongworadet.
  • Il est dit que d’autres journaux et revues verront le jour sous le règne du roi Chulalongkorn, où se signaleront des écrivains  désirant «  publier des textes novateurs  et d’une écriture différente des canons classiques. »

 

Bref, on remarque que Rama IV a initié l’ouverture à l’Occident, son intérêt aux nouvelles technologies, aux  idées nouvelles, mais c’est son fils, le roi Chulalongkorn appuyé par ses frères qui vont encourager sinon développer la presse, l’éducation, et permettre l’émergence d’une nouvelle façon de penser, d’écrire.

 

Naissance de la nouvelle thaïe.

 

Mme Pichard-Bertaux nous prévient que les avis divergent quant à la date et même le texte de la première nouvelle thaïe, mais elle estime que la première fiction thaïe Sanuk nuk (Plaisantes pensées) est publiée par le prince Phichit Prichakon (frère du roi) en 1886

 

7 Pichit prinakon

 

dans le numéro 28 du Wachirayam Wiset. « L’Histoire est située en décor réel, le monastère Boworn Niwet, où l’auteur avait séjourné. Elle rapporte les propos de quatre jeunes bonzes sur le point de quitter la vie monastique. » Une nouvelle (ou un début de roman) qui provoque un véritable scandale dans le clergé et à la Cour. Sanuk nuk restera sans suite. « Mais pour une première, c’est un coup de maître, dit Mme Pichard-Bertaux : l’auteur introduit dans le même temps un genre littéraire et la censure ».

 

La presse va jouer un rôle fondamental dans la diffusion littéraire.

 

Ici (comme en France), de nombreux périodiques ont publiés des nouvelles, romans en feuilletons, adaptations ou créations. On compte plus de 300 périodiques de 1886 à 1929. Les plus importants et/ou influents après le Wachirayam Wiset (1886-1894), est le Lak Witthaya (plagiat !) (1900-1902). Les trois fondateurs, le prince Bidyalangkarana, Phraya Surintharacha et Chao Phraya Thammasakmontri,

 

8 jao phraya thammsak

 

après leurs études en Angleterre,  ont l’idée de  publier des nouvelles et feuilletons traduits de l’anglais, ainsi que des fictions thaïes.


Tous les manuels de littérature thaïe considèrent le roman de Nokyung Wiserkun (Mae Wan)  intitulé Kwam Phayabat (La vengeance) comme le premier roman thaï. Il est l’adaptation du roman de Marie Corelli Vendetta. Ensuite le Thawi Panya (1904-1907) est créé en 1904 par le prince hériter Wachiratawut.  Plus tard, en 1918, devenu entre-temps  le roi Rama VI, il fonde l’hebdomadaire Dusit Samit (1918- 1921),

 

9 Dusit samit

 

où de nombreux textes littéraires et satires humoristiques sont publiés. Le Si Krung (1913-1927) « consacrera ses colonnes à la littérature ». Même le département des Etudes militaires, publiera à partir de 1916 dans le mensuel Sena sueka lae phae witthayasat « des textes littéraires, dont de nombreuses histoires policières ». Un éditorial d’octobre 1923 de Luang Saranupraphan, cité par Fels, « « dresse un panorama intéressant de la littérature de l’époque » :

 

« En général, à cette époque, les auteurs préfèrent traduire des oeuvres étrangères plutôt que d‘en composer eux-mêmes selon leur pensée et leur conception thaïe. Pallier cela est difficile car les lecteurs estiment pour la plupart, et c’est ancré en eux, que les histoires occidentales sont mieux que les thaïes. Jugeant étrange la façon de développer leur écrit et difficile de bien les faire comprendre,  les Thaïs n’osent pas  écrire, pour les publier, des histoires thaïes ; Et certains auteurs désirant punir les lecteurs qui admirent trop les « novels » d’Occident inventent des histoires originales thaïes en empruntant des noms farang pour leur personnages, comme Dick, Bob, Philip. Ainsi laissent-ils croire que l’histoire est occidentale. De toutes façons, leur œuvres se vendent bien ».

 

« De 1920 à 1925, paraît le quotidien Syam Rat qui publie essentiellement des fictions chinoises traduites en thaî. »… le Sap Thai (1921-1927)  … l’hebdomadaire féminin Satri Thaï ((1925-1926) … le Thai Kasem en 1924 (1924-1935), avec les premières œuvres d’une femme, Dokmai Sot, le prince Akatdamkoeng, et Kulap Saipradit (Sri Burapha) –« dont l’influence sera considérable sur la littérature moderne ; Il  crée d’ailleurs en 1929 son propre magazine Suphap Burut (Gentleman) », un bi-mensuel  (1929-1931) où sont publiés nouvelles, romans en feuilleton, essais, articles d’intellectuels. « Il participera à l’édition de plusieurs autres magazines au cours de sa carrière. »

 

 

On a là trois des quatre auteurs qui avec Malai Chuphinit vont être considérés, comme les quatre pionniers de la littérature moderne thaïe. « Comme l’écrit Jacqueline de Fels :

 

« Avec des œuvres reflétant des transformations considérables dans la société et dont le succès ne s’est jamais démenti, ces quatre écrivains d’une origine sociale différente, sont considérés comme les premiers grands  romanciers de l’époque moderne ».

 

Le prince Akatdamkoeng (1905- 1932) laisse peu d’œuvres à la postérité. Dokmai Sot (1905-1963), bien qu’étudié dans les manuels scolaires, est considérée par beaucoup comme « démodée ». Malai Chuphinit (1903 ou 1906-1963)  est  un auteur prolifique (une cinquantaine de romans, plus de 500 nouvelles, des traductions, des pièces de théâtres …).


Kulap Saipradit ou Sri Burapha (1905-1974) est celui qui a eu « sans doute le plus d’influence sur les écrivains  d’aujourd’hui ». Il est considéré par Marcel Barang (nous rappelle Mme Pichard-Bertaux) comme le premier auteur engagé thaï. Il connaîtra la prison et l’exil (il est mort à Pékin) du fait de ses engagements en faveur de plus de justice sociale et sur la nécessité de changer de  système (Mme Pichard-Bertaux aurait pu préciser plus de 4 ans en prison et 16 ans d’exil !).  Entre 1928 et 1932, il publie au moins huit romans, dont le plus important est Songkkhram chiwit (La Guerre de la vie) (1932).

 

Le coup d’Etat de 1932 va non seulement transformer la monarchie absolue en un « régime constitutionnel » mais transformer la société civile et la production littéraire  … (Cf. article suivant).

 

12 coup d'état 1932

 

_______________________________________________________________

 

 

* Cf. 23. Introduction à la littérature thaïlandaise ? http://www.alainbernardenthailande.com/article-23-notre-isan-la-litterature-thailandaise-1-79537350.html


24. Que faut-il lire de la littérature de Thaïlande ? http://www.alainbernardenthailande.com/article-24-notre-isan-la-litterature-dethailande-2-79537520.html


**Cf. Articles 104 et 105.

 Louise Pichard-Bertaux, « ECRIRE BANGKOK, La ville dans la nouvelle contemporaine en Thaïlande » Connaissances et Savoirs, 2010.


***      Paul Schweisguth, « Etude sur la littérature siamoise », Imprimerie nationale, 1951 409p


Jacqueline de Fels, « Promotion de la littérature en Thaïlande » (L’Harmattan, 2004)


Gilles Delouche, né le 3 août 1948 à Orléans, est un universitaire français spécialiste de la littérature classique siamoise (thaï), professeur des universités à l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) depuis 1987 après avoir enseigné de 1971 à 1987 à la Faculté des lettres de l'Université Silpakorn (Thaïlande), qui lui a décerné un doctorat honoris causa

 

 fin

 

 

 

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28 avril 2013 7 28 /04 /avril /2013 03:05

titreNotre dernier article proposait une lecture linéaire de 10 nouvelles écrites* par cinq écrivains thaïlandais : Atsiri Thammachot, Chart Korbjitti, Sila Khomchai, Wanich Jarungidanan, et Win Lyovarin. Elles ont été traduites en français par  Louise Pichard-Bertaux, pour son livre « ECRIRE BANGKOK, La ville dans la nouvelle contemporaine en Thaïlande »**. Il s’agit ici de proposer LA vision « littéraire » de Bangkok de ces différents auteurs, de repérer ce qui leur est commun, leurs différences, leurs spécificités, mais aussi les « trous noirs », ce qu’ils n’ont pas vu ou voulu voir.


Bangkok est la capitale de la Thaïlande, certes. Elle est aussi une grande mégalopole de 10 millions d’habitants***, la « Ville des anges, grande ville, résidence du Bouddha d'émeraude,

 

Bouddha-d-Emeraude-BKK 3

 

ville imprenable du dieu Indra, grande capitale du monde ciselée de neuf pierres précieuses, ville heureuse, généreuse dans l'énorme Palais Royal pareil à la demeure céleste, règne du dieu réincarné, ville dédiée à Indra et construite par Vishnukarn ».****

 

Bangkok ou Krungtep pour Win Lyovarin :


2

 

« (pas de définition)

Si Bangkok était un livre, ce serait un livre de dix millions de caractères, avec des intrigues nombreuses et confuses, comme tous les films thaïs d’il y a vingt ans. Si Bangkok était une femme, ce serait une femme de petite vertu fascinée par la culture occidentale à bon marché. Une femme trop fardée qui cacherait sa décrépitude sous les cosmétiques. Si Bangkok, était un cocktail, il serait composé de : 10% de douceur naturelle, 40% de douceur synthétique,  30% d’essence de plomb, 20% de déchets ».


De façon plus conventionnelle on peut dire que Bangkok est le centre du pays, le cœur de la Nation, du Pouvoir royal, religieux, politique, militaire, financier, commercial, culturel … un espace avec ses quartiers (chinois,

 

quartier chinois4

 

affaires, temples, centres commerciaux de luxe, grands condominium, ses résidences de luxe, ses universités, ses marchés ...), mais aussi ses bidonvilles où s’entassent les nouveaux arrivants de la campagne, ses lotissements loin du centre pour les classes moyennes, ses usines, ses chantiers … ses lieux de prière, de travail, de formation, de plaisir, d’achat … ses avenues et ses « 56 000 soi » … Bref, autant dire que les sujets ne manquent pas.


Mais le sujet qui caractérise Bangkok pour trois des auteurs (Sila Khomchaï, Wanich Jarungidanan, et Win Lyovarin) dans  cinq nouvelles sont les embouteillages*****. Le paradigme en quelque sorte qui permet de critiquer, de condamner le mode de vie que doivent subir, quotidiennement, la majorité des Bangkokiens.


1/ Le temps des déplacements et des embouteillages à Bangkok.

 

embouteillages 5


Nos trois auteurs utilisent des styles, des tons différents, même si c’est l’humour qui prévaut. La dénonciation est la même, quel que soit le moyen de transport utilisé (ici, voiture, bus, taxi) et la classe sociale à laquelle on appartient. (même si la classe moyenne est la plus représentée) : le temps de transport pour aller et revenir du travail, est non seulement long (plus de deux heures pour la majorité), mais pénible, fatiguant, stressant, angoissant …  par ses embouteillages, la pollution, la chaleur moite …


Ainsi Sila Khomchaï, a choisi de traiter le sujet avec humour en présentant une famille se disant elle-même de la classe moyenne se rendant au travail et commentant leur « séjour » dans leur voiture, et les étapes de leur trajet (écouter les nouvelles à la radio, manger, prendre le café avec d’autres automobilistes faire l’amour, amener les enfants à l’école, discuter, penser à s’étirer, jardiner parfois lors des arrêts …).

 

vie en voiture6


Le temps passé en voiture est si long chaque jour que Sila dit que désormais il y a une vie en voiture comme il y a une  vie au bureau et une vie à la maison. « Avoir une voiture est indispensable, parce qu’on y passe autant de temps qu’à la maison ou au bureau. ». Il faut une voiture « assez spacieuse pour accueillir père, mère et enfant, avec tout l’équipement nécessaire aux activités familiales », « la transformer « en maison et bureau mobiles ».


Après la voiture, le bus.

 

Bus 7


Wanich Jarungidanan, dans Capitale, va donc raconter le long retour d’un employé de bureau à son domicile en bus, l’occasion d’évoquer le calvaire quotidien des employés et ouvriers de retour dans leur banlieue après leur travail de la journée.


Notre « héros » se sent déjà « faible et fatigué » parmi les embouteillages, un chemin de croix, feu rouge après feu rouge, carrefour après carrefour, « chaos » après « chaos, arrêt de bus après arrêt de bus, parmi les vapeurs polluées, la chaleur humide … dans les bus bondés, la promiscuité, l’indifférence des uns et des autres, - « Personne ne prête attention aux autres », « ne parle à personne »-, les combats pour monter et descendre, le manque d’air, la suffocation, l’odeur de la sueur, et la fatigue grandissante après plus de deux heures de bus, d’épuisement, de découragement …


Le plus original par le style, les formes stylistiques choisies et l’humour est incontestablement Win Lyovarin, avecPetit lexique à l’usage des Bangkokiens de la classe moyenne, et La ville des pêcheurs. (Cf. article précédent).


Son « Petit lexique » est l’occasion pour Win de raconter en  45 entrées sous forme humoristique, une journée d’une famille de la classe moyenne,  «  qui aime sa vie répétitive de tous les jours, comme plusieurs millions de robots à Bangkok »),  de son réveil à son retour à la maison, le soir. Un lexique formant une clé de compréhension humoristique de la classe moyenne, où on peut remarquer que les embouteillages occupent une bonne place. Dès le lever, on commence une course contre la montre, et on songe aux embouteillages à venir. (Embouteillage : « Equipement de série sur toutes les voitures achetées).  Et c’est la voiture, « le temps de la compétition », du gagne temps, des invectives, du petit déjeuner, du regret de ne pas pouvoir déménager au centre faute d’argent. Et après le travail, le retour avec encore les embouteillages, et s’il pleut, cela signifie « encore plus d’encombrements et un retour à la maison encore plus tardif que d’habitude. » Et « deux millions huit cent soixante-seize mille cinq cents habitants de Bangkok » qui disent « à la même minute » : « il faut qu’elle tombe à cinq heures, quand on sort du travail, pour faire des saletés d’embouteillages ». Et Sawang d’aller chercher sa femme, avec toujours ce retour lancinant et ces satanés embouteillages. « Regarde ça, les voitures n’avancent plus », lui dit sa femme.  Un peu plus tard, en prenant l’un des fils à l’école, « Il y a des embouteillages, mon chéri » pour justifier le retard. On n’en sort plus.


Après la voiture, le bus, on peut aussi utiliser le taxi.

 

bangkok-taxi 9


Deux nouvelles y sont consacrées dans des registres et des fonctions différents ;  La ville des pêcheurs de Win Lyovarin, et Merci Bangkok, de Sila Khomchaï.


La ville des pêcheurs de Win Lyovarin dans une forme originale choisit de nous embarquer dans un taxi avec un chauffeur isan accomplissant 10 itinéraires, avec des clients de toute condition et d’âge différent, évoquant des sujets divers, dont certains n’échappent pas aux récriminations contre les fatals embouteillages :

  • Critique et virulent : “Un vrai système de transports en commun, c’est pas  demain la veille qu’on l’aura. Comment peuvent-ils (ces fils de putes de députés) nous laisser mariner dans ce embouteillages », disent les chanteurs.
  • Résigné, fatigué, écoeuré : «  oui, c’est dur. Mais comment faire ? Je ne suis pas né fils de banquier », ou plus loin : « Moi, je suis un vrai chauffeur de taxi, mais à présent, je suis fatigué de tout cela. Toutes les professions ont leurs difficultés, mais franchement, j’ai chargé des gens à Phetchaburi, et pour venir ici, j’ai mis plus d’une heure ! Il est déjà minuit, et c’est toujours aussi embouteillé. Il faut que je supporte ça… »,  dit le chauffeur de taxi.
  • Exaspéré et en colère : « Quel foutu encombrement ! On pourrait mourir au milieu de la rue que ça ne bougerait pas plus », dit le couple en route en urgence vers un hôpital (Cf. article précédent).

 

Le taxi de Merci Bangkok, de Sila Khomchaï, oublie les embouteillages pour évoquer la violence et la peur dans Bangkok, la nuit. (Cf. ci-dessous)


2/ Critique de Bangkok, avec ses soï et ses bidonvilles.

 

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Si les nouvelles ne décrivent pas la vie dans les condominiums luxueux, ou dans les lotissements des classes moyennes,  situés surtout en banlieue,  « Nous habitions dans le même soï », de Wanich Jarungidanan et Quitter le canal  de Sila Khomchaï dressent un portrait déchirant des soï et des bidonvilles.


La vie dans les soïUne description qui fait peur.


La nouvelle « Nous habitions dans le même soï », de Wanich Jarungidanan, bien que consacrée à l’impossibilité pour un étudiant de  « déclarer sa flamme » à une autre étudiante qui habite le même soï, et qu’il n’ose pas aborder est aussi l’occasion de décrire la vie d’un soï « semblable aux 56 000 autres soi de Bangkok et de Thon Buri, étroit et populeux », un milieu criminogène et violent.

 

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La description est terrible, sinistre, cruelle, virulente … :


 « Ici, comme dans les autres soï, il y a « les habituels marginaux bruyants. Des groupes de bons à rien vantards qui trainent toute la journée », « des dealers et des accrocs à la drogue », « des voyous princiers et des voyous minables », « des spécialistes dans toutes les branches du crime ». Une violence que chaque habitant va connaître un jour ou l’autre : « J’ai déjà vu deux hippies battus presqu’à mort devant le café ». Et surtout la nuit où « Très peu de femmes osent emprunter ce soï à la nuit tombée ; les vols et les attaques physiques y sont monnaie courante ».


Un soï avec l’alternance du bruit du jour et du silence de la nuit,  avec sa typologie particulière : bordée de bâtiments et de boutiques dans la première partie, et ensuite une « alternance de maisons et de terrains vagues, avec des habitations éparpillées, qu’on ne peut même pas appeler maisons. En fait ce soï est un bidonville de plus en Bangkok ». « L’espace près de l’avenue est assez habité, mais quand on pénètre plus avant, on entre dans un autre monde »


On y trouve aussi le « traditionnel » canal, plein d’herbes et d’ordures, « avec l’odeur infecte qui se répand partout », et avec cette caractéristique si courante à Bangkok, d’être situé « à une dizaine de minutes de marche des immeubles luxueux de l’avenue. », que notre « héros » traduit, en plaisantant : Bangkok, enfer ou paradis ?

 

Notre héros apprendra « dans le journal, à la Une », que  celle qu’il avait aimée et qu’il n’avait jamais pu aborder avait été tuée.


Le Bangkok des bidonvilles.


La nouvelle  Quitter le canal  de Sila Khomchaï est centrée sur une scène de vie d’une mère avec sa petite fille et son fils de 11 ans vivant dans un bidonville, une baraque de tôle  à côté d’un pont bruyant et d’un canal à l’eau croupie et à l’odeur répugnante,  sur lequel passent des bateaux avec des prostituées offrant leur service.

 

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Une scène de vie d’une famille pauvre - que le père a abandonné pour vivre avec une autre femme- essayant de survivre au jour le jour avec ce qu’ils ont trouvé dans  les rebus des marchés, des poubelles et des chapardages dans les restes des restaurants.

La mère prendra la décision de quitter ce bidonville, voulant épargner à sa petite fille de vendre son corps plus tard, mais pour aller où ?

Combien sont-ils de paysans pauvres à atterrir ainsi dans un bidonville après avoir rêvé à une vie meilleure. « A la capitale, il y a tout ce qu’il faut pour qu’on s’en sorte », avait pourtant dit le père.


3/ La vie « moderne » de Bangkok. Le prix à payer : la fatigue, la peur de l’autre, la violence, les foyers brisés, les espoirs déçus


Les nouvelles n’évoquent pas les lumières de la ville, ses charmes culturels, ses temples de prière et de consommation et ses marchés pittoresques, ses lieux festifs ni ses nuits fébriles avec ses beautés tristes comme le dirait Sangsuk, ni ses joies, ni ses plaisirs, ni ses ivresses ou si peu ou si mal, comme ces deux hommes en costume de ville dans La ville des Pêcheurs, heureux de pouvoir se payer des « filles » dans les karaokés.

 

Bar-karaoké-Japon-12


Non, si on peut apercevoir un « Notre vie est heureuse et dynamique », ce n’est que par antiphrase, et après un terrible réquisitoire :


« nous, humains, avons détruit la nature tout autour de nous, notre propre nature intérieure a été ravagée par la vie urbaine, le travail, la pollution, la circulation saturée…la vie de famille qui constituait un hymne au bonheur de par son rythme et ses composantes, a basculé dans l’incohérence et l’instabilité ». (Khomchaï, Une famille dans la rue).


Une autre nouvelle de  Win Lyovarin, la ville des pêcheurs, montre aussi que pour la majorité des Bangkokiens, le temps des transports qui augmentent leur fatigue, leur stress, après leur journée de travail, leur donne peu de temps pour s’occuper des enfants le soir. « Ca fait plusieurs soirs que je finis tard comme ça. Mes enfants ne se souviennent pratiquement plus de la tête que j’ai. Je suis trop crevé, dès que j’arrive, je me couche », dit un père de famille. Ou un autre venant chercher sa fille  dans une discothèque : « Un père qui n’a jamais eu du temps à donner à ses enfants… Tout le temps à travailler », et qui reconnaît : “Je n’ai pas eu beaucoup de temps à consacré à mes enfants. Je passe mes journées à travailler pour rapporter de l’argent à ma famille. Le résultat est là : un foyer brisé. »


  • La violence, la peur de l’autre. 

 

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Et après la fatigue du travail, des embouteillages, la pollution,  la violence des soï, la misère des bidonvilles, les enfants à l’abandon et ses foyers brisés, Sila Khomchaï de Merci Bangkok, plonge Bangkok dans la peur de la nuit.  


Un Bangkok de nuit qui agresse, tue, viole, kidnappe… s’insinue dans les consciences, les bouscule, et qui transforme l’autre en un danger, un criminel potentiel, en quelqu’un dont il faut se méfier.

 

la nuit 13


Ainsi dans le taxi, le passager et le chauffeur ont peur l’un de l’autre. Chacun s’attend à être attaqué et est sur la défensive. Ils lisent les journaux, ont vu « les photos en noir et blanc de tous ces morts à la une des journaux », ont entendu un proche leur raconter une mésaventure ou un crime.

« Au cours de ces dernières années. Il n’avait pas vu un seul journal sans un article sur un vol, un meurtre, un viol ou un kidnapping. Des histoires qui donnent à réfléchir quand on promène sur soi une grosse somme d’argent au cœur de la ville. Ce matin encore, un cadavre sans tête s’étalait à la une des journaux ». « Une sale histoire se produit à chaque heure … ».

Alors ils se méfient, interprètent négativement l’attitude et les gestes de l’autre :

Le chauffeur est crispé sur son volant, « son cœur battait plus vite, en alerte », il est inquiet, il se pose plein de questions … « c’était que ça n’annonçait rien de bon ». Il avait eu un collègue qui s’était fait braqué le mois dernier et s’était fait taillé l’oreille par un coup de rasoir d’un passager.

Le passager trouve le chauffeur « bizarre ». « Le regard et l’attitude du chauffeur de taxi le mettaient mal à l’aise ». Il a peur. Lui aussi sait que Bangkok est dangereux.

ET dans le huis-clos du taxi, la tension monte, « comme si le doigt était déjà sur la détente », « l’atmosphère équivoque et oppressante », les deux hommes se sentent à la merci de l’autre et se préparent à répondre à une attaque surprise.


Bangkok les a transformés. Le commentaire du narrateur est explicite :


« (L)a violence, qui avait augmenté jusqu’à devenir un élément indissociable de la ville de Bangkok ». « Ils ont entendu tellement d’histoires sur Bangkok, la nuit ».


A la fin de la nouvelle, quand le passager descend, et pousse le portail de sa maison, « il se sentit soulagé », « le chauffeur de taxi ressentait la même chose ». Ils ont le sentiment que cette fois-ci, ils s’en sont  « tirés sains et saufs encore une fois. Bien que rien n’est changé à Bangkok ».


  • Alors, quand Bangkok  devient ainsi si difficile à vivre, quand le quotidien devient insupportable, misérable, cruel, absurbe … on se souvient des espoirs déçus, et on rêve parfois.

 

On peut se souvenir comme la famille vivant dans le bidonville de Quitter le canal  de Sila Khomchaï, aux promesses du mari : « On ne sera pas misérable comme on l’était chez nous. Tout va bien se passer. A la capitale, il y a tout ce qu’il faut pour qu’on s’en sorte. Ce sera toujours mieux que de travailler dans leurs champs et de les enrichir par notre travail. On va  y arriver », qui les abandonnera et laissera sans ressources, au milieu de la pollution, du bruit, des odeurs répugnantes, et de la prostitution.


On peut rêver : « La nuit dernière, j’ai fait un drôle de rêve. Je voyais Bangkok comme la ville Utopia, il n’y avait pas de voiture, l’eau des canaux était propre, il n’y avait pas de fumées de pots d’échappement, je voyais des arbres d’un vert tendre … ».


utopia

 

Mais avec  les retours à la réalité.


Et sa femme, de l’interrompre : « T’es dingue ! N’importe quoi ! Va te coucher ! tu te lèves tôt demain. » (Win Lyovarin, Lexique…)

  • On peut penser et regretter les charmes du village.

 

 Comme notre héros de Capitale  qui coincé dans le bus, entend un « cinglé », un jeune gars du Nord-Est, qui se met à chanter « Idylles », une chanson mélodieuse dont les paroles lui rappellent le bonheur perdu et sa triste condition : « je suis pauvre », la nécessité de quitter la maison , et l’espoir de revenir « Lorsque je serai riche, tout ira bien … ». Et la chanson d’évoquer la nature, les senteurs, les parfums, « le parfum de terre sous la pluie », « Le doux parfum de la joue d’une très jolie fille », la pêche, « le doux son des chants populaires » (Capitale)

  • Un regret d’autant plus douloureux, que le retour est vécu comme  impossible par certains.

 

« Pourquoi les gens sont venus s’entasser à Bangkok » « dans cette affreuse grande ville » ?« Si seulement on pouvait choisir » … « Si seulement j’avais un peu d’argent … Je ne serais pas obligé de subir la torture de rester assis là. Je pourrais épouser ma fiancée. »

Ou :  

« J’aimerais rentrer chez moi, en province. Je voudrais tellement, mais qu’y ferai-je ?  Il n’y a pas de travail du tout, hormis pêcher ou ramasser des coquillages. Pas suffisamment pour vivre. Je ne pourrais pas supporter de prendre un emploi de manœuvre dans une rizerie. »

Ils sont donc plusieurs à penser le village comme le bonheur perdu, le lieu de l’amour laissé, de la famille qui attend, des amis, de la convivialité, au milieu des charmes de la nature, des traditions et des activités festives qui donnent sens à la vie. Mais certains se souviennent de la nécessité qui leur a fait quitter le village, la nécessité de trouver un travail rémunérateur, pour faire face aux charges, se marier et se payer les nouveaux objets.


4/ Le retour au village.


vie a la campagne

 

Trois nouvelles l’évoquent.

La ville des Pêcheurs se termine sur la décision du chauffeur de taxi de retourner à Buriram.

- « Mais vous, c’est pareil ; vous conduisez tard toutes les nuits. Vous avez du temps pour votre famille ? »- « Elle n’est pas ici, elle est en province. » - « C’est dur la vie de couple quand on est chacun de son côté ». -“Oui, j’espère que ça ne va plus l’être ! Car ce soir, c’est ma dernière nuit comme chauffeur de taxi. Demain, je rentre à Buriram ». Mais on ne sait pas ce qu’il va retrouver, ni s’il pourra rester.


Le personnage de  « De retour au village » de  Chart Korbjitti, n’éprouve  nul besoin de revenir, même si la vie à la ville  lui parait « insignifiante » avec cette course vaine aux choses, le crédit pour acheter, la maison, la télévision, le réfrigérateur, et puis la voiture … Il a le sentiment que le village ne bouge pas, que les choses sont restées en l’état, comme il y a 15 ans.


Par contre, l’« héroïne » de Atsiri Thammachot dans Le Passé est le passé se trouve contrainte de revenir  au village, après avoir perdu son poignet dans une usine de Bangkok, par « une machine infernale (qui) l’avait transformée en une handicapée qui était rentré chez elle solitaire et désespérée.  En plus l’énorme somme d’argent qu’elle avait reçue pour compenser son poignet tranché lui avait fait perdre tout ce qu’elle avait jamais eu dans la vie ».


Elle était pourtant partie à Bangkok avec « la volonté et l’espoir de se confronter aux problèmes du monde, et surtout, elle avait le devoir de soutenir sa famille envers toutes les difficultés. » Mais le retour au village est tragique.


A part l’empathie exprimé par le grand-père, notre « handicapée » est écoeurée par la cupidité de sa famille qui ne pense qu’aux moyens de dépenser l’argent, sans la consulter, ni  exprimer la moindre sympathie. La mort du grand-père causée par deux cambrioleurs la première nuit de son retour la poussera à la fuite, encore plus désespérée.


Notre jeune femme n’a pas eu  ici le ressort du mai pen rai.


Le  « mai pen rai » ?

 

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La nouvelle de  Chart Korbjitti, in « La ville Mai pen rai », est consacrée, avec humour à  cette expression que tous les Thaïlandais utilisent dans leur quotidien pour faire face aux situations gênantes, difficiles voire graves parfois, comme le rappelle  dans sa note Louise Pichard-Bertaux :


« Cette locution signifie littéralement « ça ne fait rien », « ça n’a pas d’importance ». Mais plus qu’une simple expression de langage elle résume une façon de vivre, une philosophie du quotidien qui permet de prendre ses distances par rapport aux problèmes de la vie ».


Le conte, vous vous en souvenez, met en scène un dictateur qui veut imposer la disparition du man pen rai, cette « manière de vivre venue de leurs ancêtres », où l’on pouvait décider de son temps, selon sa convenance,  et qui est désormais incompatible avec la vie moderne, l’ère des usines, des machines, l’ère du progrès, « le grand bonheur du futur ». « Quand les machines fonctionnent, les hommes doivent fonctionner ». Nulle place pour le man pen rai. Mais la chute finale suggère que les Thaïlandais ne peuvent y renoncer, tant elle est partie intégrante de leur culture.

 

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En guise de conclusion.


Alors quelle vision de Bangkok dans le corpus proposé?


Si Chart Korbjitti semble suggérer que cette philosophie du man pen rai est chevillée au corps des Thaïlandais et peut les aider à surmonter les affres de la vie moderne en ville, les autres nouvelles ont surtout montré, nous l’avons vu, une vision très négative voire destructrice de Bangkok, même si le ton humoristique est privilégié bien souvent. Alors après le man pen rai, l’humour pour supporter  la vie à Bangkok ?


Bangkok, « cette affreuse grande ville », est surtout vu à travers ses embouteillages, le paradigme du temps perdu pour la famille et les enfants, les foyers brisés,  la fatigue, le stress, la pollution, la chaleur moite … vécus différemment selon la classe sociale à laquelle on appartient. La classe moyenne apprécie sa voiture, qui devient un nouveau lieu de vie. Désormais il y a une vie en voiture comme il y a une  vie au bureau et une vie à la maison. Les ouvriers et les employés souffrent dans les bus bondés, dans la promiscuité, la suffocation, la chaleur, l’odeur de la sueur  et l’indifférence du voisin.


Et la nuit, Bangkok se transforme en un lieu violent, une « violence, qui avait augmenté jusqu’à devenir un élément indissociable de la ville de Bangkok », où règne l’anxiété, la peur alimentées par les « une » des journaux, sur les vols, les meurtres, les viols et les kidnappings, si ce n’est par les mésaventures vécues par des proches. Une peur qui vous fait voir « l’autre » comme un danger.


La vision de l’urbanisme n’est guère plus favorable.


Si on évoque furtivement la présence des immeubles luxueux des avenues, c’est pour mieux décrire la violence et les dangers de vivre dans un soï, « semblable aux 56 000 autres soï de Bangkok et de Thon Buri, étroit et populeux », au milieu des truands, des criminels, et des drogués,  un autre monde où «  les vols et les attaques physiques y sont monnaie courante ».

Ou bien encore, la vie dans les bidonvilles, où les pauvres, les femmes abandonnées avec leurs enfants, survivent dans des baraques de tôle, au milieu du bruit, des déchets, près d’un canal à l’odeur répugnante, dans la promiscuité de la prostitution.


Dans ce cadre de vie délétère, il est difficile de voir des gens heureux.


Si les représentants ici de la classe moyenne, veulent parfois se convaincre de vivre une vie heureuse et dynamique, ils ne peuvent que reconnaître qu’ils vivent comme des robots,


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« comme plusieurs millions », une vie répétitive, « ravagée par la vie urbaine, le travail, la pollution, la circulation saturée », avec une vie de famille qui «a basculé dans l’incohérence et l’instabilité ». Le constat est terrible.

Et ce n’est pas la femme abandonnée dans un bidonville avec ses deux enfants, ni la jeune femme qui retourne au village après avoir perdu son poignet dans un accident de travail, qui vont atténuer ce tableau sombre. Ni le chauffeur de taxi qui a décidé de retourner à Buriram, excédé par les embouteillages, la peur, et l’éloignement de sa famille.

Certes, ici ou là, on pourrait citer quelques « occurrences » qui indiquent des gens heureux de leur situation, mais ce n’est pas un hasard s’ils ont « réussi » et parlent de leur argent qui peut tout acheter, même les filles.  


Mais cela est très marginal, et LA vision qui demeure est une vision de Bangkok, embouteillée, bruyante, polluée, saturée, dangereuse, violente, criminogène, anxiogène, stressante …


 La ville des espoirs déçus. On était venu pour trouver un travail rémunérateur, une vie meilleure pour soi et aider la famille, et on se retrouve dans un bidonville ou un soï qui y ressemble, tuée, abandonnée, séparée, mutilée … ou pour le moins fatigué et résigné.


Bien entendu, d’autres Bangkok existent, d’autres vies possibles. On pense aux nobles, moines, militaires,  politiques, classes aisées, prostituées … on pense à la nouvelle génération vivant sans complexe leur nouvelle religion consommatrice d’ « objets » et d’ « idoles » à la mode, leur addiction à internet, facebook … 


Et il y a aussi d’autres auteurs; D’autres lectures de ce corpus, comme par exemple le livre de Louise Pichard-Bertaux : « ECRIRE BANGKOK, La ville dans la nouvelle contemporaine en Thaïlande. »** 


Et il y a votre propre expérience …


 

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*Atsiri Thammachot. Le Passé est le passé, Quitter le canal. Chart Korbjitti,  La ville Mai pen rai, De retour au village . Sila Khomchaï. Une Famille dans la rue, Merci Bangkok. Wanich Jarungidanan, Capitale, Nous habitons dans le même soi. Win Lyovarin, Petit lexique à l’usage des Bangkokiens de la classe moyenne, La ville des pêcheurs.


**Connaissances et Savoirs, 2010.


Ils sont tous, dit Louise Pichard-Bertaux,  lauréats du SEA Write, (le prix le plus prestigieux attribué chaque année à un auteur de chaque pays des 10 membres de l’ASEA), « tous connus du grand  public et cités dans les diverses études faites sur la littérature thaïe contemporaine », tout en précisant que d’autres auteurs sont aussi talentueux.


***voire 15 millions avec le grand Bangkok.


**** Wikipédia : en thaï : กรุงเทพมหานครอมรรัตนโกสินทร์มหินทรายุธยามหาดิลกภพ นพรัตน์ราชธานีบุรีรมย์อุดมราชนิเวศน์มหาสถานอมรพิมานอวตารสถิต สักกะทัตติยะวิษณุกรรมประสิทธิ์.


Sa transcription :

Krungthepmahanakhonamonrattanakosinmahinthrayutyamahadilokphopnoppharat ratchathaniburiromudomratniwetmahasathanamonphimanawatansathitsakkathattiyawitsanukamprasit

 

***** Sila Khomchaï. Une Famille dans la rue et Merci Bangkok. Wanich Jarungidanan, Capitale, et Win Lyovarin, Petit lexique à l’usage des Bangkokiens de la classe moyenne, La ville des pêcheurs.

 

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