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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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18 mai 2020 1 18 /05 /mai /2020 22:30

 

 

Maha Sila Wirawongs (มหาสิลา วีระวงส์) est né sous le nom de Sila Chanthanam (สิลา จันทะนาม) dans le village de Ban Nong Muen Than (บ้านหนองหมื่นถ่าน) alors dans le district de Selaphum (อำเภอเสลภูมิ), actuellement district de At Samat (อำเภออาจสามารถ) dans la province de Roi-Et (จังหวัดร้อยเอ็ด). Son père était Sen Chanthanam et sa mère Da Chanthanam. La naissance eut lieu le 1er août 2448 (1905), le 1er mardi du 9e mois lunaire, à 12 h 30. Sa biographie sur Wikipédia en thaï est sommaire (1): Important érudit du Laos, auteur de livres d’érudition, il participa à la création du drapeau du Laos indépendant

 

 

 

 

...et à la simplification de l’alphabet lao en 1933. Elle est sur le site français plus circonstanciée (2)  puisqu’il est rajouté qu’il fut historien, philologue, «figure intellectuelle de la lutte pour l’indépendance du Laos» comme militant actif du mouvement indépendantiste non communiste Lao Issara (ลาวอิสระ), ce qui lui valut un exil en Thaïlande en 1946, secrétaire du richissime Prince Phetsarath, vice-roi de Luang Prabang, autre figure de la lutte pour l’indépendance et «rénovateur de la culture lao». Mais l’article est féroce dans ses conclusions «S'il fut bien une figure marquante de la reconstruction de l'identité nationale lao, par leur manque de rigueur scientifique dans la méthode et leur parti pris nationaliste les travaux du Maha Sila n'ont désormais plus qu'un intérêt historio-graphique». Son travail historique a été critiqué par exemple sur un autre site thaï «Bien sûr, le livre d'histoire de Maha Sila Viravong comporte de nombreux défauts ...» (3). 

 

 

Nous avons cherché plus avant dans ces critiques au vu des très rares œuvres de Sila qui aient été traduites en français, il n’y en a que deux:

 

Il a publié à Vientiane en 1957 «Phongsavadan Lao». Ce sont les chroniques du Laos dont il fait l’histoire du Laos. L’ouvrage fait l’objet d’une critique vinaigrée de Pierre Bernard Lafont (4) «Ce livre est le premier ouvrage d'histoire ayant été écrit en lao par un Lao. Son auteur, le Maha Sila, est membre du Comité littéraire et a la réputation de connaître parfaitement la littérature nationale. Cet ouvrage, qui vise à embrasser l'histoire lao de sa genèse à 1889, ne satisfait pas pleinement le lecteur, car il ne répond pas aux espoirs que suscite son introduction...». Il lui est reproché des erreurs grossières, des omissions abondantes, une absence totale de référence à ses sources, une absence de recherche critique dont il est cité de nombreux exemples. « Ces quelques exemples, pris au hasard, suffisent amplement à prouver que cet ouvrage ne doit être utilisé qu'avec une grande prudence».

 

 

 

L’érudition de P.B. Lafont ne peut être mise en doute : Décédé à Paris en 2008, il fut membre de l’Ecole française d’extrême Orient de 1953 à 1966 en poste au Vietnam et au Laos avant d'occuper la chaire «Histoire et civilisations de la péninsule indochinoise» à la IVe section de l'École pratique des hautes études et de créer au CNRS une unité de recherche associée (URA 1075) consacrée à l'histoire de la péninsule indochinoise. Il reçoit le prix Brunet de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres pour avoir relancé les recherches sur le Champa.

 

 

 

Une critique de Michel Lorillard plus récente est tout aussi critique et lui reproche plus courtoisement de ne citer aucune source et aucune extérieure au Laos (5).

 

Colonisation oblige, les dictionnaires de la langue Lao ont été nombreux. Sila Viravong  publia en 1962 un «dictionnaire français-lao». Celui-ci faisait suite à plusieurs ouvrages similaires. Le premier, sommaire, en 1894 dans le cadre de la Mission Pavie, sous la signature de M. Massie.

 

 

Un autre du Docteur Estrade en 1896, moins sommaire.

 

 

Celui de Monseigneur Cuaz ensuite en 1904, «lexique français-laocien». Un Dictionnaire français-laotien» de Guy Cheminaud fut publié en 1906,

 

 

un autre de Théodore Guignard, un missionnaire des Missions étrangères en 1912. Celui de Monseigneur Cuaz, considéré comme le plus sérieux, avait incontestablement besoin d’être rafraichi.

 

 

A l’occasion de la publication d’un dictionnaire français-lao de Pierre Somchine Nginn à Vientiane en 1969 et de sa critique, nous lisons ce commentaire qui n’est plus au vinaigre mais au vitriol, il est signé de Pierre-Marie Gagneux: « Il n'existait pas, à proprement parler, jusqu'à ces derniers mois, de bon lexique Français-Lao : ceux de Meyer, de Monseigneur Guaz, avaient beaucoup vieilli et étaient devenus introuvables. Un « Dictionnaire Français-Lao » avait bien été publié en 1962, sous la direction du Maha Sila Viravong alors membre influent du Comité Littéraire Lao, mais il présentait de graves imperfections. Il avait en effet été réalisé de façon plutôt simpliste en prenant la suite intégrale des mots du « Petit Larousse Illustré » et en en donnant une vague explication-traduction en langue lao. On y trouvait des mots aussi courants que : «chromique, dysurie, ébroïcien, interfolier, etc.», j'en  passe et des meilleurs ... Par ailleurs il fourmillait de coquilles et même d'erreurs graves ....» (6).

 

 

 

Ces articles ne nous permettent pas de connaître cet érudit venu de notre Isan et dont le culte est toujours présent au Laos.

 

Le personnage est en effet plus complexe, nous l’avons découvert dans un texte de Grégory Kourilsky «DE PART ET D’AUTRE DU MÉKONG le bouddhisme du Maha Sila» (7). 

 

Cet article qui est le premier, en français tout au moins, consacré à ce personnage est d’autant plus intéressant qu’il repose sur une solide bibliographie dont beaucoup d’ouvrages en lao plusieurs douzaines, une soixantaine, écrits par Sila entre 1927 et 2004 y compris un récit autobiographique publié en 2004, la plupart en langue lao que nous ne connaissons malheureusement pas et publiés après sa mort en 1987. Deux seulement ont été traduits en anglais: son histoire du Laos et son autobiographie.

 

 

Il est en effet un aspect qui échappa totalement à ceux qui s’intéressèrent à lui c’est qu’en dehors d’une littérature profane son œuvre est plus essentiellement tournée vers le bouddhisme.

 

Il naquit sur la rive droite du Mékong dans le Champassak (8).

 

Rappelons brièvement son histoire: au tout début du XVIIIe siècle, le royaume de Lan-Xang se scinda en trois royautés ou principautés distinctes : Luang Prabang, Vientiane et Champassak. Leur délimitation géographique stricte est d’ailleurs difficile à faire, car nous ne disposons que de  cartes sommaires.

 

 

Celles- ci passèrent sous tutelle siamoise. En 1828, après la tentative d’insurrection du roi Anouvong, les Siamois rasèrent Vientiane et mirent fin à sa dynastie. Le Champassak tomba sous administration siamoise et le prince fut remplacé par un gouverneur. Le 3 octobre 1893, les territoires de la rive gauche du Mékong passèrent sous la tutelle des Français, le Siam conservant, à l’exception de la province de Xayaburi, les territoires de la rive droite anciennement apanage des principautés ou royaumes lao. Cette région devint l’«Isan» ce qui signifie «Nord-est» en sanskrit. Le Mékong, frontière politique sépare la population Lao en deux groupes distincts, quelques millions seulement sur la rive gauche, aujourd’hui 20 ou 25 sur la rive droite.

 

 

Elle fit alors l’objet d’une « siamisation », en particulier en matière religieuse depuis Bangkok. Kourilsky s’étend sur cette expansion religieuse du nouvel ordre Dammayakutika Nikaya (ธรรมยุติกนิกาย) fondé par le roi Rama IV probablement en 1824 bien avant qu’il ne monte sur le trône, pour revenir aux canons originaires du bouddhisme en pali (9).

 

 

Sila Chanthanam naquit avons-nous dit en 1905 dans ce petit village de l’Isan. Sa famille est paysanne. Elle est originaire de la province lao du Champassak et ses ancêtres s’installèrent au XVIIIe siècle sur la rive droite. Ce que nous savons de sa vie vient de l’article de Kourilsky (7). Il est probable sinon certain que dans la famille, on parlait le lao et non le thaï.

 

Il reçut l’éducation traditionnelle antérieure à l’introduction de l’école obligatoire en 1917.

 

 

 

Son éducation se fit donc au temple. Il y apprit l’écriture tham (อักษรธรรม) utilisée sur les manuscrits à caractère religieux.

 

 

 

À l’âge de onze ans, il est ordonné novice et étudie alors l’écriture khom (อักษรขอม) écriture khmère archaïque utilisée pour les textes sacrés en pali et bien évidement l’écriture thaïe.

 

 

Il quitta la robe safran pour des raisons de santé en 1917 et intégra alors le système d’éducation primaire laïc. Son père mourut en 1920, son frère aîné qui avait pris la robe dut retourner travailler les champs et Sila fut à  nouveau ordonné.

 

 

Pour des raisons familiales, il quitte le village pour Roi Et où il poursuit ses études laïques tout en demeurant novice. Un différend familial le décidera en effet à quitter son village natal pour la ville de Roi-Et où il put poursuivre ses études à l’école élémentaire. Il a alors seize ans. Il découvre l’enseignement bouddhique mis en place par le prince Vajirayan, le nom d’abbé du fut roi Rama IV.

 

 

Il quitta Roi-Et pour un monastère d’Ubon Rachathani en vue de s’initier au pali. Le chef religieux du district remarqua ses qualités, le prit sous sa protection et le fit à nouveau ordonner novice dans l’ordre du Dammayakutika en 1922 dans son temple d’Ubon dans l’enceinte duquel il atteignit les niveaux supérieurs de pali et de Dhamma. En 1924, il rencontre Phra Maha Viravongs (พระมหาวีระวงส์), haut dignitaire dhammayut pour tout le nord-est.

 

 

Celui-ci se prit d’affection pour lui jusqu’à l’autoriser à porter son propre nom patronymique. Sila prit alors la décision de partir à Bangkok pour mener plus en avant ses études religieuses. Il s’installa dans un monastère dhammayut de Bangkok où il reçut l’ordination plénière, le voilà moine à part entière et honoré du titre de Maha (le grand). C’est à cette époque qu’il aurait eu ses premiers élans nationalistes ? Apprenant la création par les Français en 1929 d’une bibliothèque et d’une école de pali dans la capitale laotienne, il prit la décision de se rendre à Vientiane accompagné par d’autres religieux lao de l’Isan. Il s’agissait pour les Français de réagir contre l’emprise de Bangkok sur l’enseignement diffusé dans la capitale où des moines birmans, khmers et laos venaient recevoir l’ordination et suivre un enseignement religieux. Ce fut une initiative du résident supérieur français pour réagir contre cet état de fait. L’institution fut placée sous le patronage de l’École française d’Extrême-Orient et dirigée par le prince Phetsarath. Peu après son arrivée il prit définitivement le nom de Maha Sila Viravongs et se vit dans l’obligation de quitter la robe en raison de l’aversion qu’éprouvait l’abbé du Vat Sisaket, chargé des affaires religieuses de la province, pour les moines de l’ordre du Dhammayuṭ. Il est possible aussi qu’il ait souhaité se marier. La place à la tête des écoles de pali était vacante, Sila Viravongs, avait atteint les plus hauts niveaux dans la connaissance du pali, il tomba donc à pic. Il prit le poste en 1931 et réorganisa  totalement l’enseignement du pali sur le modèle siamois mis en application dans la province d’Ubon en partie par son propre maître, le Phra Maha Viravongs. Il rédigea lui-même les premiers manuels d’enseignement. Il s’écarta aussi des méthodes siamoises en incluant dans l’enseignement des matières séculières, mathématiques et astrologie.

 

 

Il rédigea alors un manuel de grammaire pali qui sera publié en 1938 par l’Institut bouddhique de Vientiane. Il se consacra encore à l’élaboration d’un alphabet lao élargi  et instaura des règles nouvelles pour l’écriture du pali dont nous savons qu’il n’a pas d’écriture spécifique, et des mots lao d’origine pali-sanskrite. Encouragés par Louis Finot et George Cœdès, le Prince Phetsarath et le Maha Sila réunirent une commission des membres de l’Institut bouddhique de Vientiane chargée d’aménager l’alphabet lao afin que celui-ci puisse transcrire correctement le pali et le sanskrit. Dès son arrivée à Vientiane 1929 il composa une douzaine d’ouvrages publiés par l’Institut bouddhique qui, en dehors d’une Grammaire lao en 1935, sont tous à caractère religieux.

 

 

En raison de son engagement grandissant auprès du prince Phetsarath dans des activités politiques anti-françaises, il fut révoqué par l’administration coloniale de son poste de professeur de pali par arrêté du 10 février 1941. Il rejoignit alors Bangkok où il travailla quelques années à la bibliothèque Vajirayan, conservatoire du savoir thaï en matière de littérature, de liturgie, d’histoire et de culture, au point de devenir l’une des représentations institutionnelles de la grandeur de la nation siamoise. Il y travailla aux côtés de Phya Anuman Rajadhon, le grand lettré siamois.

 

 

Paradoxalement, baigné dans ce bouillon de culture siamois, il va développer son intérêt pour la culture lao en faisant d’ailleurs l’exégèse de  nombreux textes pali conservés à la bibliothèque. Ses travaux publiés à Bangkok portent alors non plus seulement sur les écrits canoniques et la liturgie pali. Nous y trouvons une étude sur les anciens rites funéraires, d’autres sur les techniques de méditation et des textes de la littérature traditionnelle de l’Isan qui n’ont rien de religieux. Considéré par les autorités de Bangkok comme un «activiste de l’Isan», il dut en 1948 retourner au Laos pour se consacrer à la vie politique dans un climat tendu avant l’indépendance en 1954. Il y occupa divers postes administratifs entre 1948 et 1952. Il reprit ses activités littéraires lorsqu’il fut nommé au Comité littéraire créé au sein du Ministère de l’éducation tout en continuant à donner des cours à l’école de pali. Il publia alors des textes de la littérature séculière mais aussi beaucoup de textes religieux. Nous y trouvons une vision moderne et rationnelle des textes bouddhiques et un intérêt porté aux conceptions traditionnelles. Nous y trouvons enfin un intérêt de plus en plus manifeste pour la culture villageoise dont il est issu. Ses Mémoires s’ouvrent sur un parfum de nostalgie : «Je suis un enfant de la campagne, de ceux qui naissent au milieu des mottes de terre, chevauchent les buffles, qui savent ramasser grenouilles et rainettes, récolter des plantes, casser le bois et chercher de la nourriture dès qu’ils sont hauts comme trois pommes. Je suis un enfant de fermiers, à des lieues de la modernité de la vie citadine». Elles n’ont pas, comme la plupart de ses écrits, été traduites en français; nous citons donc Kourilsky.

 

 

Le culte dont il fait encore l’objet au Laos, où il mourut en février 1987, est rendu au plus grand des promoteurs de la culture lao dont le bouddhisme n’était que l’un des éléments. Ses publications sont basées aussi sur le corpus local en dehors des sources siamoises. Kourilsky débute son article par ce qui est en réalité une conclusion «Le Laos n’a connu de véritable communauté de lettrés que pendant une quarantaine d’années, de 1930 à 1970 environ. Le plus important d’entre eux fut incontestablement le Mah Sila Viravongs (1905-1987), sans doute le premier « érudit moderne » lao, c’est-à-dire un savant au sens académique du terme, faisant valoir une perception des connaissances en tant qu’objet d’étude, par opposition aux maîtres traditionnels dont le savoir est corrélatif de pratiques religieuses devant mener à un progrès spirituel ». Il est une exception unique compte tenu du confinement dans lequel le pouvoir communiste circonscrit la recherche hors toute analyse critique depuis 1975.

 

 

Il aurait été injuste de nous en tenir à ces visions négatives que nous avons citées au début de cet article. Malheureusement Sila n’a publié que de rares articles en thaï en 1927, un article sur la vie de Bouddha et un autre sur le Vessantara Jataka, d’autres entre 1942 et 1950 tous à Bangkok et tous religieux. Le reste de son œuvre est en lao, rien en Français bien que ses fonctions à Vientiane lui imposaient de connaître la langue en dehors de son médiocre dictionnaire, de son livre d’histoire et d’une vie du prince Phetsarath publiée post mortem en 2008 (sauf omissions ?)  et rien en Anglais ce qui n’est pas dramatique. Remercions Kourilsky d’avoir fait l’analyse de cette œuvre. 

 

 

NOTES

 

(1) https://th.wikipedia.org/wiki/สิลา_วีระวงส์

 

(2) https://fr.wikipedia.org/wiki/Sila_Viravong

 

(3) https://sites.google.com/view/morradokisan-db/ป-58/สลา-วระวงส

(4) « Phongsavadan Lao » In : Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 50 n°2, 1962. pp. 573-574.

 

(5) « Quelques données relatives à l'historiographie lao » In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 86, 1999. pp. 219-232;

 

(6) « P. S. Nginn : Dictionnaire français-lao ». In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 57, 1970. pp. 236-237.

 

(7) In revue Archipel n° 56 de 2008. Kourilsky est doctorant de l’école des hautes études en sciences sociales, il s’est spécialisé dans l’étude du bouddhisme lao-thaï et auteur de nombreux articles sur le sujet en particulier sur l’écriture sacrée tham à laquelle nous avons-nous même consacré un article A 304 « VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ECRITURE ISAN ? » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/02/a-304-vers-une-renaissance-de-l-ancienne-ecriture-isan.html

Nous lui devons sur ce sujet

« Exemple d’écriture oubliée par Unicode – l’écriture tham du Laos » (2005).

« L’ECRITURE THAM DU LAOS : RENCONTRE DU SACRE ET DE LA TECHNOLOGIE »

« Towards a computerization of the Lao Thai system of writing » (2005).

 

(8) Sur l’histoire de cet ancien royaume devenu province siamoise, voir l’article de Pierre Lintingre : « Permanence d'une structure monarchique en Asie : le royaume de Champassak » In: Revue française d'histoire d'outre-mer, tome 59, n°216, 3e trimestre 1972. pp. 411-431.

 

(9) Les raisons qui conduisirent le roi à initier cette réforme sont particulièrement complexes, beaucoup plus en tous cas qu’un simple retour aux sources originaires pali : voir en particulier le chapitre « King Mongkut’s Buddhist Reform: An Ethical  Transformation in Thai Buddhism and Invention of a Pali Script » dans l’épais ouvrage « Bouddhisme and ethicssymposium volume », compte rendu d’une conférence tenue à Ayutthaya du 13 au 15 septembre 2008. Nous savons qu’à cette fin, il inventa une écriture spécifique pour transcrire universellement le pali ce qui fut un échec :

Voir notre article A 352 « อักษรอริยกะ - LE ROI RAMA IV CRÉE L’ALPHABET ARIYAKA – L’« ALPHABET DES ARYENS » – POUR TRANSCRIRE LES TEXTES SACRÉS DU PALI ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/02/a-352-le-roi-rama-iv-cree-l-alphabet-ariaka-l-alphabet-des-aryens-pour-transcrire-les-textes-sacres-du-pali.html

 

Le roi inventa alors un système appelé karnyut spécifique au thaï sur la base de l’alphabet thaï.

 

Les pieux bouddhistes qui souhaitent étudier les textes pali, à défaut d’une écriture universelle après l’échec de l’arikaya, peuvent les trouver en écriture romanisée d’abord, en écriture brahmi, en écriture devanagari, en écriture cingalaise, en écriture birmane, en écriture khom (khmère), en écriture tham, en écriture lao simplifiée et en arikaya pour les puristes, le souvenir n’en serait pas totalement perdu ?

 

Arikaya imprimé  :

 

 

Arikaya manuscrit : 

 

 

En écriture thaïe, le karnyut est pour les Thaïs beaucoup plus simple, il utilise 8 voyelles au lieu des 32 de leur alphabet, 33 consonnes au lieu de 44 de la grammaire. La langue pali n’étant pas tonale, il n’y a pas de signes de tonalité. Voir « An easy introduction to Pali », publication de l‘Université de Cambridge, 2018.

 

 

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13 mai 2020 3 13 /05 /mai /2020 22:27

 

Un article de l’Universitaire linguiste Jean Philippe BABU « L’influence de la tradition grammaticale gréco-latine sur la grammaire du thaï » daté de 2007 nous a incité à voir d’un autre œil ce que nous avions déjà écrit à ce sujet au vu d’un titre qui semble en première analyse un peu provocateur (1).

 

 

Nous avons en effet consacré plusieurs articles à la langue thaïe, dans sa grammaire et ses dictionnaires (2). Pour être plus précis, rappelons la grammaire est la science de la langue. Toutes les grammaires de tous les pays, passées et présentes, commencent ainsi : « la grammaire est l'art de parler et d'écrire correctement ». Toute langue se compose de mots, associés d'après les règles de sa grammaire, tout mot représentant une idée se compose de un ou plusieurs sons appelés syllabes. Pour figurer graphiquement les syllabes, on se sert de signes appelés lettres savoir des voyelles parce qu’elles rendent le son par elle mêmes et des consonnes qui ne rendent le son qu’avec le secours des voyelles. Des signes diacritiques peuvent modifier le son ou sens de la syllabe. Tel est le cas de la langue thaïe tout autant que de la nôtre. Pour connaître enfin le sens des mots en thaï, le lecteur devra se donner la peine de feuilleter les dictionnaires... à moins qu’il  se soit donné la peine de naître Thaï.

 

 

L’humanité a connu deux étapes linguistiques fondamentales, l’apparition de l’écriture il y a quelques milliers d’années, peut-être en Mésopotamie. La suivante fut ce que les linguistes appellent d’un néologisme, la « grammatisation » qui est la description d’une langue sur la base de ses deux piliers, la grammaire et le dictionnaire. Ce processus deviendra massif à l’époque de la Renaissance. Le plus ancien texte qui constitue symboliquement l’acte de naissance de la langue française est le « serment de Strasbourg » du 14 février 842.

 

 

Au XIIIe siècle au temps de Saint Louis, il n’y avait ni grammaire ni dictionnaire. François Ier décrète le français « vulgaire » comme langue nationale en 1530.

 

 

C’est à cette date qu’est publiée ce que l’on peut considérer comme la première grammaire française, « Lesclarcissement de la langue Francoyse » de John Palsgrave (1530) qui ne fut probablement pas connu en France puisque destiné à apprendre notre langue aux Anglais et traduit en français en 1832 (3).

 

 

Le premier dictionnaire français ou considéré comme tel est celui de Richelet qui date de 1680. De nombreuses grammaires ou dictionnaires seront publiés le siècle suivant.

 

 

La grammatisation de toutes les langues vernaculaires européennes se poursuivit tout au long de la Renaissance. Elle se fera de façon systématique selon la tradition gréco-latine. Le latin est une prestigieuse langue seconde et surtout la langue universelle de tout le monde érudit. Tous ces auteurs grammairiens vernaculaires sont imprégnés dès leur enfance de la langue latine et se sa grammaire parfaitement élaborée depuis des siècles. Cette grammatisation va se poursuivre avec l’expansion des voyages d’exploration vers l’Amérique et vers l’Asie pour les langues des territoires explorées par les deux puissances coloniales, Espagne et Portugal analysées à la lumière de la fondamentale grammaire latine.

 

 

LES PREMIÈRES GRAMMAIRES DE LA LANGUE THAÏE

 

La première grammaire de Monseigneur Laneau (1687 ?)

 

Les Missionaires qui se répandent en Asie dès le XVIIe ont pour instructions de Rome de diffuser les Saintes-écritures en s’adaptant aux mœurs et aux coutumes locales, sans oublier de traduire dans la langue maternelle de ces peuples les ouvrages diffusant la vraie foi. Monseigneur Laneau des Missions Étrangères arriva au Siam en 1664 et fut chargé du Collège général de Siam fondé par Monseigneur Lambert de La Motte. Il apprit le siamois et le pâli auprès des moines bouddhistes et rédigea ou traduisit en ces deux langues de nombreux ouvrages de propagation de la foi chrétienne. Il est l’auteur d’un Dictionarium siamense et peguense et d’une Grammatica siamensis et bali nullement destinés aux Siamois mais aux missionnaires chrétiens qui tous, Français, Espagnol ou Portugais, connaissent le latin. Ces ouvrages ont disparu. Le peu qu’on nous en connaissions -il en reste sept feuillets- est un ensemble sommaire de notions grammaticales sur le siamois destiné à aider « ceux qui veulent apprendre cette langue » (4).

 

 

Ces manuscrits ont été traduits par le père Chevroulet des Missions étrangères. On y observe – comme dans toutes les premières grammaires vernaculaires européennes - une vision imprégnée de la grammaire latine, par exemple un chapitre qui subsiste intitulé Declinationibus Des déclinaisons ») mettant en parallèle les six cas des déclinaisons du latin venus de la grammaire grecque alors que la notion de déclinaison est totalement inconnue de la langue thaïe (5).

 

 

La grammaire de James Low (1828)

 

Elle fut imprimée à Calcutta en 1828 « A grammar of the thai or Siamese Language ». Low est un militaire et non un missionnaire. Il attribue dans sa longue introduction une origine chinoise à la langue siamoise et sanscrit-pali à son alphabet. Il précise: « Les Siamois n'ont pas de règles grammaticales précises; et, peut-être, de par leur position  d'ans une échelle de civilisation inférieure à celle des Chinois, ils n'ont pas encore trouvé opportun d'incarner leur langue dans un dictionnaire...» (6). A défaut d’éléments de base, il a interrogé les natifs du pays mais a également consulté La Loubère. Référence est encore faite aux déclinaisons latines et leur équivalent (?) siamois et la classification des mots suit celle de la grammaire latine. L’ouvrage débute par une analyse assez fine de l’écriture, consonnes, voyelles, signes diacritiques et détermination des règles de tonalité. Il est plus une bonne introduction à l’étude de la langue siamoise mais souffre évidement de l’absence de dictionnaire.

 

Il n’est pas plus que le précédent destiné à l’usage des Siamois.

 

 

 

La grammaire de J. Taylor-Jones (1842)

 

Il n’est pas soldat mais missionnaire protestant. Le titre de son ouvrage est plus modeste: «Brief grammatical notices of the Siamese language; with an appendix». La méthodologie est la même que celle de son prédécesseur militaire encore que son analyse des règles de la langue écrite soit plus complète. La classification des mots reprend les normes latines. Beaucoup plus pratiques, il comprend de nombreux exercices de lecture. La partie «appendix» donne d’abondantes précisions sur la division du temps, les monnaies, les poids et mesure et la géographie. Tout comme le précédent, sans être une grammaire au sens propre, il est une bonne introduction à l’étude de la langue siamoise mais souffre aussi évidement de l’absence de dictionnaire.

 

Il n’est pas plus que le précédent destiné à l’usage des Siamois.

 

 

La grammaire de Monseigneur Pallegoix (1850)

 

 

La Grammatica Linguae Thai de Mgr Jean-Baptiste Pallegoix fut imprimée en 1850 à l’imprimerie du Collège de l’Assomption à Bangkok. Elle n’est pas non plus destinée au lecteur siamois. Qui parle le latin au Siam à cette époque? Des érudits européens, des missionnaires surtout et le roi Rama IV auquel le prélat a appris cette langue alors que celui-ci lui apprit la langue thaïe, le pâli, l’histoire et la littérature de son pays? Il mérite bien plus que les autres le titre de grammaire. Il n’est pas exclu que le monarque avant de monter sur le trône y ait contribué activement. Les cinq premiers chapitres sont consacrés à l’écriture, consonnes, voyelles signes diacritiques et signes de tonalité détermination de la tonalité d’une syllabe selon les règles complexes de la syntaxe. Il est le premier à nous avoir dotés d’une définition des tonalités en musique.

 

 

Notons que la transcription du son d’une voyelle fait systématiquement référence au français: «ut in voce gallica ...» («comme le son français...») ou plus rarement au latin: «ut in voca latina».

Nous allons retrouver notre grammaire latine et sa nomenclature dans les chapitres suivants: Le sixième est consacré aux noms (« de nominibus »), le septième aux adjectifs (« de adjectivis »), le suivant aux nombres cardinaux et ordinaux (« de numeris cardinalibus et ordinalihus »), le neuvième aux pronoms (« de pronominibus »), le suivant aux verbes (« de verbis »), le onzième aux adverbes (de adverbis ») et le douzième aux prépositions (« de praepositionibus »). Chacun de ces chapitres comporte évidemment de nombreuses sections et sous-sections. Nous retrouvons les huit parties du discours des romains (« partes orationis ») qui servent de plan à l’œuvre du prélat. Les sept premiers termes de cette liste viennent de la grammaire grecque. Monseigneur Pallegoix ne consacre pas un chapitre spécifique au huitième, les interjections (de interiectiones) dont il fait une simple section du chapitre douze sur les prépositions (7).

 

 

Il faut tout de même préciser que cette octuple classification se retrouve dans toutes les langues issues directement ou indirectement du latin et cette nomenclature devint un objet de vénération chez les grammairiens. Il ne faut évidemment pas s’étonner de son utilisation appliquée – bonne ou pas – à des langues non issues du latin par ceux qui les étudièrent.».

 

Dans le chapitre « des noms », nous avons relevé avec amusement le passage aux déclinaisons chères à ceux qui ont appris le latin, la deuxième, celle de dominus (« le maître ») et son équivalant en thaï, nous la mettons en note, il faut pour l’apprécier avoir quelques souvenirs de latin et quelques connaissances du thaï (8).

 

 

Monseigneur Pallegoix utilise donc le latin comme référence et non le thaï ce qui n’est pas fait pour nous surprendre. Son ouvrage au premier chef n’est nullement destiné aux Thaïs mais aux étrangers soucieux d’en apprendre la langue pour lequel il est plus simple de faire référence aux catégories de leur propre langue ou d’une langue que tout le monde connaît au moins à cette époque, le latin.

 

 

 

Le vicaire apostolique de Siam était d’ailleurs loin d’ignorer l’impossibilité ou tout au moins la difficulté de réduire la langue thaïe aux catégories grammaticales du latin. Dans sa « Description du royaume thaï ou Siam » de 1854 il consacre un très long chapitre à la langue (9): « Dans la langue thai le même mot peut servir de nom, d’adjectif, de verbe et d’adverbe, en lui adjoignant des mots qui en modifient le sens. Les verbes n’ont pas de conjugaisons, les modes et les temps s’expriment par trois auxiliaires qui donnent le sens du présent, du passé et du futur ; au moyen d’une particule, d’un verbe actif on fait un verbe passif ... Le thaï à proprement parler n'a ni déclinaisons, ni conjugaisons, ni genres, ni nombres; il a une quantité de verbes auxiliaires ou verbes composés. Très-souvent on se sert de deux mots au lieu d'un, c'est ce qu'on appelle des couples; ce sont des espèces de synonymes qui s'aident mutuellement a mieux exprimer la chose ou qui forment une sorte d'harmonie imitative

 

 

Que cet ouvrage de plus de 250 pages ait été écrit en latin et n’ait pas été destiné  aux Siamois n’enlève rien à son immense qualité d’avoir été pendant des dizaines d’années et peut-être encore aujourd’hui la plus remarquable et complète étude de la grammaire siamoise.

 

Le dictionnaire de Monseigneur Pallegoix (1854)

 

 

Quelques années plus tard en 1854 Monseigneur Pallegoix publie à Paris son monumental dictionnaire, la deuxième partie du binôme nécessaire à la connaissance de la langue sous le titre « DICTIONARIUM LINGUE THAI SIVE SIA MENSIS -INTERPRETATIONE LATINA, GALLICA ET ANGLICA ». C’est une œuvre toujours fondamentale de plus de 900 pages. Il se présente sur cinq colonnes. La première donne le mot thaï en graphie thaïe, la suivante sa prononciation en caractères romains, la troisième la définition en latin, la suivante en français et la dernière en anglais.

 

Il se présente aussi d’une façon déconcertante pour les Thaïs puisqu’il suit notre ordre alphabétique  en éradiquant trois consonnes sans utilité en thaï (W – Y et Z) : A - B – CH – D – E – F – H – I – J (qui correspond au son Y –  ย) – K (incluent KH) – L – M – N (incluant le son spécifique NG) – O – P (incluant PH) – R – S – T (incluant TH) - U – V – X.

 

Pour un utilisateur occidental, l’utilisation est simple et plus facile d’ailleurs que celle d’un dictionnaire thaï, 21 consonnes au lieu de 44. Il sait évidemment lire le thaï. Il cherche par exemple le sens du mot thaï กา (ka). Il va donc dans le dictionnaire à la lettre K et y trouve le sens du mot page 222. Le Siamois est évidemment totalement désemparé puisque la lettre K (ก) est la première de son alphabet. Ce dictionnaire qui est un exceptionnel outil quadrilingue n’est accessible qu’aux Siamois qui lisent l’alphabet romain ce qui, en 1854, ne devait pas courir les rues de Bangkok.

 

 

Dans son « dictionnaire français-siamois » de 1894, Lunet de la Jonquères fait précéder le corps de l’ouvrage de « quelques notes sur la langue et la grammaire siamoise ». Comme tous les ouvrages de ses prédécesseurs ces notes qui sont une véritable grammaire commencent par les règles de la lecture des syllabes et de la détermination de leur tonalité.

 

Notons que le prélat et Lunet de la Jonquères ont observé ce vieux et judicieux principe pédagogique qui recommande d'aller de l'exemple à la règle, l'exemple symbolisant la règle et contribuant à sa découverte.

 

Nous y trouvons cette observation qui rejoint mutatis mutandis celles de Monseigneur Pallegoix et, comme le capitaine Low, une référence à une origine chinoise: « Nous avons cherché à donner dans ce chapitre un exposé succinct de la grammaire et à en tirer quelques considérations pratiques. Les mots siamois n'ont pas toujours une valeur grammaticale bien fixe. Quelques-uns sont à la fois verbes et substantifs; d'autres sont tantôt substantifs tantôt adjectifs. Leur valeur grammaticale est surtout déterminée par la place qu'ils occupent dans la phrase. Ils rentrent ainsi dans la règle de position qu'on trouve à la base de l'étude des langues du groupe chinois. Ils sont par eux-mêmes invariables ».

 

 

LES OUVRAGES VERNACULAIRES

 

De toute évidence, les ouvrages jusqu’alors publiés sont imprégnés de la lourde tradition grammaticale latine et leurs auteurs ont étudié la langue thaïe au travers de cette lunette. Or cette langue existe et évolue depuis des siècles sans grammaire spécifique et son écriture existe – même si elle a évolué – depuis le XIIIe siècle comme le démontre  la stèle de Ramakhamhaeng et d’autres découvertes épigraphiques ultérieures à celle de la stèle.

 

 

Lorsque les érudits siamois ont voulu normaliser leur langue, comment ont-ils pu surmonter ce curieux paradoxe de la doter d’une grammaire alors qu’elle n’en a jamais eue, hors celles rédigées par des étrangers à la seule intention des étrangers ? Jean Philippe Babu nous donne quelques éléments de réponse.

 

Le prince Mongkut, alors abbé du Wat Boronivet avant de devenir le roi Rama IV fut impressionné par la presse à imprimer ramenée de Singapour par le missionnaire américain Dan Beach Bradley que celui-ci utilisait pour la diffusion de sa foi. Monté sur le trône,

 

 

il installa une presse au Grand Palais pour lui permettre de diffuser et afficher ses décisions dans tout son royaume pour faire face à l’ignorance de son peuple. Il a ainsi au milieu de beaucoup d’autres décrets diffusé une trentaine de textes concernant le langage, interdiction d'utiliser certains termes en présence ou en correspondance avec le roi, aux prescriptions pour le bon choix des prépositions, des classificateurs et des phrases. Ainsi, les édits 179 et 311 (cités par Babu) réglementèrent l’usage des prépositions suivantes: กับ (kap), « avec » ; แก่ (kae) « à, pour »; แด่ (dae) « à, pour »; แต่ (tae) « de, depuis » ; ต่อ (to) « à, envers »; ใน  (naï) « dans, à, sur »; ยัง, (yang) «à». Notons qu’il est difficile de donner ex abrupto une traduction précise de ces prépositions sorties de leur contexte. Ces textes traduisent la volonté du roi de donner à sa langue des règles définitives dont Low avant Lunet de la Jonquères déplorait l’absence. Ils ne semblent toutefois pas débarrassés de leur gangue latine, citons Babu « L’hypothèse d’une influence de la grammaire latine sur les édits linguistiques du roi Rama IV est fort plausible. Rappelons qu’un des professeurs de latin du jeune prince Mongkut ne fut autre que Jean-Baptiste Pallegoix lui-même ! »

 

Il était en tous cas nécessaire de développer l’usage d’un thaï standard utilisé dans tout le royaume surtout à une époque où les influences extérieures étaient pesantes. N’oublions pas les (vaines) tentatives que firent les Français au Laos dans les années 30 et au Cambodge dans les années 40 leurs langues d’un alphabet romanisé éradiquant leur alphabet national. Mais la question fut posée bien avant que les Français eurent mis les pieds sur la péninsule (10).

 

Sous la règne de Rama V, à sa demande et toujours dans la même logique vont être publiés des « Manuels royaux » (แบบเรียนหลวง  - Baeprianluang)

 

 

...notamment en 1871 les « Fondements » (มูลบทบรรพกิจ - Munlabot Banphakit) ...

 

 

de Phraya Sisunthornwohan alias Noi Achayangkun (พระยาศรีสุนทรโวหาร - น้อย อาจารยางกูร) ...

 

 

...destiné à l’école du Palais et portant essentiellement sur l’apprentissage de la lecture et de l’écriture : voyelles, consonnes, signes de tonalité et signes diacritiques. Sans être une grammaire au sens strict, ses six volumes sont assortis de nombreux exercices. Le premier Département de l’Éducation fut créé en 1887 et le Munlabot Banphakit remplacé par un «manuels d’enseignement rapide » (แบบเรียนเร็ว - Baeprianreo) conçus par le Prince Damrong pour apprendre le système d’écriture du thaï en un an ou un an et demi (11).

 

 

En 1891 le Département de l’Éducation commença la publication d’une « Grammaire du siamois » (สยามไวยากรณ์ - Sayam Waiyakon) comprenant quatre volumes: « L’orthographe (อักขรวิธิ - Akkharawithi), « Les parties du discours » (วจีวีภาค  - Wachiwiphak), « La syntaxe » (วากยสัมพันธ์ - Wakkayasamphan), « La versification » (ฉันทลักษณ์ - Chanthalak). Le deuxième volume compte quatre chapitres: « Le mot »  (คำ – Kham); « Les différents types de de mots » (ลักษณคำต่างๆ - Laksanakhamtangæ) ; Les sous-types de chaque type de mots (จำแนกในลักษณถอยคำ - Chamnaeknailaksanathoikham); « Comment utiliser les mots » (วิธีใช้คำ - Withichaikham).

 

 

 

Nous y retrouvons exactement les catégories de la tradition latine des huit parties du discours. Babu citant un linguiste anglais contemporain y voit « l’influence des grammaires anglaises de l’époque ». C’est aller un peu vite en besogne. Nous ne trouvons aucune trace de la publication d’une grammaire en Anglais « à cette époque », la dernière en date est celle de Taylor, d’autres suivront mais à la fin du siècle. Celle de Frankfurter date de 1900 et cite dans ses sources Low et Mgr Pallegoix ! Il est permis de penser que ce furent les références fondamentales, la plus importante étant celle de la grammaire de Monseigneur Pallegoix.

 

 

C’est en tous cas la première grammaire vernaculaire. Elle fut utilisée sans discontinuer jusqu’à la fin du règne de Rama VI (1925). Elle subit des modifications successives et améliorées. Les Wachiwiphak devinrent le deuxième chapitre des « Lak phasa thai » (หลักภาษาไทย - Lakphasathai), «Les Fondements de la langue thaï »...

 

 

 

...ouvrage en 4 volumes de Phraya Upakit Silapasan (พระยาอุปกิตศิลปสาร), écrit entre 1919 et 1937, qui reprend la structure de l’ouvrage de 1891 et devint rapidement « la grammaire nationale du thaï » qui insiste plus volontiers sur le poids de l’héritage sanskrit-pali mais sans se dégager de la classification latine.

 

 

Il manquait toutefois à la langue un thesaurus explicatif. Certes, en 1873 le révérend Bradley avait publié à Bangkok  un « Dictionary of the Siamese language » (อักชราภิธานศรับท์) approximativement « le sens des mots ») mais celui-ci, explicatif sur plus de 800 pages, est d’une consultation difficile pour des raisons qui tiennent en réalité à son total mépris ou son ignorance pour la grammaire de Monseigneur Pallegoix: Celle-ci était fixée lorsque Monseigneur Pallegoix nous l’enseigne en 1850: Tous les mots thaïs commencent par une consonne, il y en a 44 et il y a donc un alphabet des consonnes avec un ordre bien établi. Il y a également une liste des voyelles qui accompagnent les consonnes selon un ordre bien établi que Bradley ne respecte pas ce qui rend la consultation de son dictionnaire comme un véritable chemin de croix.

 

 

 

C’est à l’initiative du roi Prajadiphok que le ministère de l'Éducation  (Krasuangsueksathikan กระทรวงศึกษาธิการ) publie en 1927 un premier dictionnaire normatif que nous n’avons malheureusement pas pu consulter. Il avait créé l’année précédente, le 19 Avril 1926, « la Société royale du Siam », dissoute le 31 mars 1933, recréée le 1er avril 1942 sous le nom de «  Société – ou institut - royale de la Thaïlande » (สำนักงาน าชบัณฑิตย ถาน Samnaknganratchabandittayasathan) qui a depuis en charge en particulier les travaux académiques du gouvernement, l’établissement d’un dictionnaire normatif et officiel de mots thaïlandais. Phya Anuman Rajadhon dont nous allons parler a participé activement à son élaboration.

 

 

Les réactions d’hostilité

 

Elles vinrent essentiellement de Phya Anuman Rajadhon (พระยาอนุมานราชธน) (12).


 

 

Il manifeste son hostilité à une classification des mots de la langue thaïe selon les traditions grammaticales des langues indo-européennes : « Chaque mot se suffit à lui-même et n'admet aucune modification comme le font les langues flexionnelles avec des différences de cas, de sexe, de nombre, etc ... Il n'y a pas de règles strictes qui font que les mots thaïs appartiennent à une partie particulière du discours. Chacun d'entre eux peut être un nom, un adjectif, un verbe, un adverbe, etc ... « Il n'est pas nécessaire de se soucier de la grammaire avec ses parties de discours, ses déclinaisons, ses conjugaisons, etc... » (13).

 

Il considère – nous rejoignons l’opinion de Lunet de la Jonquères dont l’érudition ne peut être mise en doute-, que le thaï est beaucoup plus proche d’une langue isolante comme le chinois : « Inutile de se soucier de la grammaire » !

 

Babu va toutefois nous permettre de conclure à notre façon. Il nous rappelle que selon sa source anglaise le thaï parlé courant diffère du « thaï grammatical », qui a ses origines dans les modèles des langues pâli, sanskrite et anglaise. La référence à une origine anglaise est évidement de trop car il n’y a aucune origine anglaise dans le thaï grammatical ! Mais il est constant qu’il y a entre le thaï écrit et le thaï parlé un abîme difficile à comprendre pour qui ne lit pas et entre les étages du thaï parlé également un abîme.

 

Nous savons sans avoir recours à l’Anglais que la langue thaïe se subdivise grammaticalement en plusieurs étages de vocabulaire. Le langage est tout aussi vertical que la société  et les étages supérieurs utilisent effectivement un vocabulaire recherché souvent d’origine sanskrite-pâli. Tous les manuels thaïs définissent ces catégories comme suit :

 

Le langage cérémoniel (ภาษารัดับพิธีการ – phasaradapphithikan),

Le langage officiel (ภาษารัดับทางการ – phasaradapthangkan),

Le langage semi officiel (ภาษารัดับกึ่งการ – phasaradapthungthankan),

Le langage du dialogue (ภาษารัดับสนทมา – phasaradapsanotma),

Le langage familier (ภาษารัดับกันเอง - phasaradapkan-eng)

Et tous oublient ce que l’on appelle pudiquement le langage du marché (ภาษาตลาด phasatalat).

 

Si grammaire il doit y avoir et il y a, elle concerne les trois premiers niveaux, écrits ou parlés et beaucoup moins les trois derniers qui peuvent aisément s’en passer !

 

Qu’en est-il au vu d’une grammaire de ce siècle (2002) ? Nous utilisons volontiers l’une d’entre elle en huit fascicules dont les titres sont les suivants (14) :

 

Les deux premiers sont consacrés comme il se doit à l’apprentissage de la lecture :

 

« La lecture » (การอ่าน Kan-An)

 

 

« Les voyelles et leur orthographe » (สระ  และมาตราตัวสะกด - Sara lae Mattratuasakot)

 

 

Dans les deux suivants, nous retrouvons toujours et encore les catégories issues de la tradition gréco-latine :

 

« La structure des mots et leur utilisation » (โครงสร้าง ของ คำ และ พยะงค์ -  Khrongsangkhongkham  lae payang)

 

 

« Les espèces de mots » (ชนิดของคำ - Chanit Khongkham

 

 

L’écriture ne sépare pas les mots mais seulement les phrases ce qui rend son apprentissage difficile. Les signes de ponctuation se répandent mais encore faut-il en connaître l’utilisation :

 

« L’utilisation des signes de ponctuation » (การใช้ครื่องหมาย วรรคตอน Kanchaikhruangmaiwakton).

 

 

Le Rachasap n’est pas un « langage » spécifique mais un vocabulaire utilisé dans des circonstances précises concernant le Roi, la famille royale et les bonzes. Il n’y a rien d’ésotérique, tous les manuels en donnent des notions.

 

« Le langage de cour » (ราชาศับ Rachasap)

 

 

Depuis fort longtemps, on n’étudie plus « l’art poétique » en France, ce n’est pas le cas en Thaïlande.

 

« La versification » (คำร้อยกรอง Khamroikrong)

 

 

« La poésie » (คำคล้องจอง - Khamkhlongchong)

 

 

Que l’utilisation de cette octuple nomenclature ait été critiquée par Phya Anuman Rajadhon et au moins indirectement par Lunet de la Jonquères est un fait mais son utilisation dans la grammaire thaïe en est autre puisque la langue ne dispose pas à cette heure d’un autre système de classification qui lui soit propre. 

 

Le Dictionnaire de Monseigneur Pallegoix a fait en 1896, bien après sa mort, l’objet d’une nouvelle édition revue et complétée par son successeur, Monseigneur Jean-Louis Vey. Elle est conçue selon le même schéma mais la colonne du latin a disparu, il devient « Dictionnaire siamois-français-anglais  - Siamese french-english - dictionary ». Il est par rapport au précédent complété par une longue introduction grammaticale bilingue (assortie d’exercices) qui est une synthèse de la grammaire de 1850.

 

 

Relevons que le Dictionnaire de l’Académie royale (พจนานุกรมราชบัณฑิตยสถาน), nous utilisons l’édition de 2542 (1999), cite l’édition de 1896 dans les sources bibliographiques. Or, lorsqu’il signale un mot, il précise souvent à quelle catégorie il appartient – ce que Monseigneur Pallegoix s’est bien gardé de faire – selon une liste qui rejoint peu ou prou la nomenclature de la grammaire latine (15)... alors même que le mot est susceptible d’être utilisé dans une catégorie différente !


 

 

 

NOTES

 

(1) Il est numérisé sur le site :

https://www.academia.edu/1280119/Linfluence_de_la_tradition_grammaticale_gr%C3%A9co-latine_sur_la_grammaire_du_tha%C3%AF_2007_

 

(2) A 58 – « Les premières grammaires de la langue thaïe (1ère partie) » : http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-58-les-premieres-grammaires-de-la-langue-thaie-1ere-partie-100840817.html

A 58 -  « Les premières grammaires de la langue thaïe (2e Partie) » : http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-58-les-premieres-grammaires-de-la-langue-thaie-2eme-partie-100841578.html

A 204 – « LE DICTIONNAIRE DE L’ « INSTITUT ROYAL » AU SERVICE DE LA LANGUE THAÏE, DU BON SENS … ET DE LA POLITIQUE » : http://www.alainbernardenthailande.com/2015/11/a-204-le-dictionnaire-de-l-institut-royal-au-service-de-la-langue-thaie-du-bon-sens-et-de-la-politique.html

 

(3) La lecture du texte original nous est impossible d’où l’intérêt de la transcription de 1832 en anglais contemporain.

 

Un texte de 1409 de John Barton connu sous le nom de « Donnait françois » dont il ne subsiste qu’un fragment de manuscrit du XVe siècle qui a fait l’objet d’une réédition récente était destiné à apprendre aux Anglais le « doux français » de Paris, il est rédigé en anglo-normand.

 

 

(4) Voir sa longue notice biographique sur le site des archives des Missions étrangères qui lui attribue trois manuscrits datés de 1687 :


Dictionarium siamense et peguense, sed hoc postremum nondum absolutum est / par Mgr Louis Laneau - 1687. Manuscrit


Dictionarium siamense et peguense, sed hoc postremum nondum absolutum est.../ par Mgr de Metellopolis, vicaire apostolique de Siam (Louis Laneau). – 1687 ?


Grammatica siamensis et bali, quæ postrema omnium difficillima est / par Mgr de Metellopolis, vicaire apostolique de Siam (Louis Laneau). – 1687 ?.

https://www.irfa.paris/fr/notices/notices-biographiques/laneau

 

(5) Nominatif, vocatif, accusatif, génitif, datif et ablatif.

 

 

(6) « The Siamese have no definite grammatical rules; and, perhaps, from their holding a lower scale in civilization than the Chinese, they have not yet found it expedient to embody their language in a dictionary ».

 

(7) La tradition grammaticale romaine reconnaissait huit parties du discours (partes orationis) qui ont traversé les siècles, à savoir les noms (nomina), les pronoms (pronomina), les verbes (uerba), les adverbes (aduerbia), les participes (participia), les conjonctions (coniunctiones), les prépositions (praepositiones), et les interjections (interiectiones). Selon certains grammairiens, le huitième terme, interiectiones, représente une innovation conceptuelle tardive qui a donné lieu à d’interminables et byzantines querelles.

 

(8) Voilà comment décliner dans une langue qui ne connaît pas les déclinaisons :

 

Singulier   

 

Nominatif : dominus – เจ้า

 

Vocatif : o domine – โอ้ เจ้า เจ้า เอ๋ย

Accusatif : dominum – เจ้า

Génitif : domini – ของ เจ้า แท่ง เจ้า

Datif : domino – แก่ เจ้า

Ablatif : domino – แต่ เจ้า

Pluriel

Nominatif : domini : เจ้า  

Vocatif : domini : โอ้ เจ้า เจ้า เอ๋ย

Accusatif : dominos : เจ้า

Génitif : dominorum : ของ เจ้า แท่ง เจ้า

Datif : dominis : แก่ เจ้า

Ablatif : dominis : แต่ เจ้า  

 

(9) Premier volume, page 369, premier volume 1854

 

(10) Lunet de la Jonquères écrit à ce sujet « Philologiquement l'usage d'une romanisation du siamois doit donc être proscrit, parce qu'elle dénature complètement la physionomie et l'orthographe de la langue ».

 

(11) Lunet de la Jonquères écrit « L'étude des écritures thaï et des écritures cambodgiennes ne présente pas de pareilles difficultés (que le Chinois). Quelques jours de travail suffisent pour en comprendre le mécanisme, et un ou deux mois pour déchiffrer passablement les imprimés et les manuscrits soignés ». Pour les manuscrits « non soignés », la tâche est plus rude en effet !

 

(12) « The Nature and Development of the Thai Language », publié par the Fine Arts Department, Bangkok, 1954.

 

 

(13) Dans une langue flexionnelle les mots changent de forme selon leur rapport grammatical aux autres mots dans une phrase. Contrairement à une langue isolante comme le Chinois, de nombreux mots sont variables et changent de forme sonore et - ou - écrite selon le contexte.

 

(14) ISBN 9740836917 – 9740846327 – 9740846351 – 9740851185 – 9740847315 – 9740846343 – 9740838839 – 9740846335

 

(15) Voici la liste des abréviations, une seule d’entre elle mentionne la possibilité d’une double utilisation.

ก -  กริยา kariya -  verbe

นาม nam - nom

นิ นิบาต nibat - préfixe ou classificateur

บุรพบท  - bupphabot - préposition

ว - วิเศษณ์ คุณศัพท์ - wiset khunnasap - adverbe - adjectif

ส  - สรรพนาม - sapphanam -pronom

สัน -  สันธาน - santhan  - conjonction

อ - อุทาน - uthan  -  interjection

 

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18 mars 2020 3 18 /03 /mars /2020 22:14

 

Les Contes d'une grand’mère de Georges Sand furent publiés en deux volumes, en 1873 le premier sous le titre «Le château de Pictordu»

 

 

et la second en 1876 sous le titre «Le chêne parlant».

 

 

 

L’auteure était née en 1804, elle mourut en 1876. Elle était au crépuscule de sa vie. L’ouvrage était ainsi dédié à sa petite fille Aurore, née en 1866:

 

«A mademoiselle Aurore Sand,

 

Puisque à présent tu sais lire, ma chérie, je t'écris les contes que je te disais pour t'instruire un tout petit peu en t'amusant le plus possible. Tu apprends ainsi des mots, des choses qui sont nouvelles pour toi. Je me décide à publier un de ces contes pour que d'autres enfants puissent en profiter aussi : leurs parents ne m'en sauront point mauvais gré. Ta grand’mère» (1).

 

Cet ouvrage était-il la dernière étape du cheminement spirituel de Georges Sand qui fut aussi chaotique que sa vie? Il est pour l’un d’entre eux «Le chien et la fleur sacrée», assez énigmatique. Etait-il bien destiné à une petite fille de 10 ans? Le dogme de la transmigration des âmes et l’hypothèse de nos vies antérieures était-il à sa portée? Curieux ouvrage dans lequel, panthéiste dans son âme d’artiste elle n’est plus loin de  croire en la métempsychose en y faisant parler dans l’un de ces contes en deux épisodes un premier narrateur qui se rappelle avoir été chien, la dernière étape de ses existences vers l’humanité après qu’il avait été pierre, fleur, papillon puis poisson et ensuite un homme qui se souvient avoir été Fleur Sacrée, l’éléphant blanc.

 

 

MONSIEUR LECHIEN QUI FUT CHIEN

 

Georges Sand manifeste avec l’histoire de ce chien une merveilleuse connaissance des mœurs et de la capacité d’affection de cet animal si attaché. Le cadre du premier récit est un dîner qui a lieu chez un nommé Lechien, auquel assistent des amis et voisins, dont plusieurs enfants. Monsieur Lechien y raconte sa précédente  vie oú il fut un bouledogue blanc appelé Fadet. Ce fut sa dernière forme avant la forme humaine. Cet épisode du faire la joie non seulement des enfants mais aussi des amis des chiens comme l’était par exemple Victor Hugo.

 

 

Ces souvenirs merveilleusement contés sont évidemment exceptionnels car, comme nous le dit l’ancien chien qui ne se souvient plus de sa vie comme pierre, la mort a cela d'excellent qu'elle brise le lien entre l'existence qui finit et celle qui lui succède. Elle étend un nuage épais où le moi s'évanouit pour se transformer sans que nous ayons conscience de l'opération.

 

 

 

SIR WILLIAM QUI FUT ÉLÉPHANT BLANC.

 

Quelques jours après que Monsieur Lechien eut raconté son histoire, nous nous retrouvons avec lui chez un riche Anglais, Sir William qui parlait volontiers de ses souvenirs d’Asie où il avait beaucoup voyagé. Questionné par Monsieur Lechien s’il avait pratiqué la chasse à l’éléphant au Laos: «Jamais ! Je ne me le serais point pardonné. L'éléphant m'a toujours paru si près de l'homme par l'intelligence et le raisonnement que j'aurais craint d'interrompre la carrière d'une âme en voie de transformation».  La conversation dévie alors sur la migration des âmes exposée la quelques jours auparavant par Monsieur Lechien. Sir William se dit «bouddhiste d’une certaine façon». Les enfants s’intéressent alors à la conversation et, dit une petite fille, «Moi, cela m'intéresse et me plaît. Pourriez-vous me dire ce que j'ai été avant d'être une petite fille?». «Vous avez été un petit ange » répondit-il avec galanterie. «Pas de compliments ! Je crois que j'ai été tout bonnement un oiseau, car il me semble que je regrette toujours le temps où je volais sur les arbres et ne faisais que ce que je voulais» répondit l’enfant. «Eh bien, ce regret serait une preuve de souvenir. Chacun de nous a une préférence pour un animal quelconque et se sent porté à s'identifier à ses impressions comme s'il les avait déjà ressenties pour son propre compte» rétorqua l’Anglais. Et faisant référence à sa dilection pour l’éléphant qu’il estime supérieur en intelligence au cheval. Il rappelle alors que l’éléphant blanc est encore regardé comme un symbole et un palladium et que celui des temples de Siam est toujours considéré comme un animal sacré. Ce fut en contemplant cet animal au milieu des fêtes triomphales qu'il semblait présider, qu’il lui arriva une aventure singulière «En contemplant la majesté de l'éléphant sacré marchant d'un pas mesuré au son des instruments et marquant le rythme avec sa trompe, tandis que les Indiens, qui semblaient être bien réellement les esclaves de ce monarque, balançaient au-dessus de sa tête des parasols rouge et or, j'ai fait un effort d'esprit pour saisir sa pensée dans son œil tranquille, et tout à coup il m'a semblé qu'une série d'existences passées, insaisissables à la mémoire de l'homme, venait de rentrer dans la mienne».

 

 

Quoique réticent, l’Anglais va revenir sur les souvenirs brusquement réveillés par sa rencontre avec l’animal sacré, ce n’était plus un rêve!

 

«J’avais été éléphant, éléphant blanc, qui plus est, éléphant sacré par conséquent, et je revoyais mon existence entière à partir de ma première enfance dans les jungles et les forêts de la presqu'île de Malacca». Il y vivait heureux et libre bien avant la domination européenne dans les forêts du Mont Ophir. «Nous vivions seuls, ma mère et moi, ne nous mêlant pas aux troupes nombreuses des éléphants vulgaires, plus petits et d'un pelage différent du nôtre. Étions-nous d'une race différente? Je ne l'ai jamais su. L'éléphant blanc est si rare, qu'on le regarde comme une anomalie, et les Indiens le considèrent comme une incarnation divine».

 

Descendant de leur montagne à la recherche d’eau en saison sèche, les sources du Mont Ophir étant taries, ils rencontrent pour la première fois des hommes, une troupe à cheval. Pour s’emparer de l’enfant, ils tuent la mère. Il se retrouva dans un enclos en bambous et fut dompté par un homme qui avait manifestement de l’affection pour lui. La tribu qui s’était emparé de lui essayait d’en tirer le meilleur prix. Son gardien s’appelait Aor, «il était réputé le plus habile de tous dans l'art d'apprivoiser et de soigner les êtres de mon espèce. Il n'était pas chasseur, il n'avait pas aidé au meurtre de ma mère. Je pouvais l'aimer sans remords». Il arriva rapidement à comprendre son langage. Ils se trouvèrent dans la province de Tenasserim, dans la partie la plus déserte des montagnes en face de l'archipel de Mergui. Il reçut alors le nom de Fleur sacrée  et ne fit plus qu’un avec Aor.  « J 'avais environ quinze ans, et ma taille dépassait déjà de beaucoup celle des éléphants adultes de l'Inde, lorsque nos députés revinrent annonçant que, le radjah des Birmans ayant fait les plus belles offres, le marché était conclu. On avait agi avec prudence. On ne s'était adressé à aucun des souverains du royaume de Siam, parce qu'ils eussent pu me revendiquer comme étant né sur leurs terres et ne vouloir rien payer pour m'acquérir. Je fus donc adjugé au roi de Pagan et conduit de nuit très-mystérieusement le long des côtes de Tenasserim jusqu'à Martaban, d'où, après avoir traversé les monts Karens, nous gagnâmes les rives du beau fleuve Iraouaddy». Il marchait vers la gloire et le bonheur en compagnie d’Aor. Ils furent accueillis à la frontière birmane par une députation du souverain qui lui lit la lettre que lui destinait le roi: « Très-puissant, très-aimé et très-vénéré éléphant, du nom de Fleur sacrée, daignez venir résider dans la capitale de mon empire, où un palais digne de vous est déjà préparé. Par la présente lettre royale, moi, le roi des Birmans, je vous alloue un fief qui vous appartiendra en  propre, un ministre pour vous obéir, une maison de deux cents personnes, une suite de cinquante éléphants, autant de chevaux et de bœufs que nécessitera votre service, six ombrelles d'or, un corps de musique, et tous les honneurs qui sont dus à l'éléphant sacré, joie et gloire des peuples». Il lui fut confirmé qu’il ne serait pas séparé d’Aor son mahout. La marche vers la capitale Pagan fut triomphale. «Voilà ton empire. Oublie les forêts et les jungles, te voici dans un monde d'or et de pierreries!» lui dit Aor.

 

«Entre mes yeux brillait un croissant de pierreries et une plaque d'or où se lisaient tous mes titres. Des glands d'argent du plus beau travail furent suspendus à mes oreilles, des anneaux d'or et d'émeraudes, saphirs et diamants, furent passés dans mes défenses, dont la blancheur et le brillant attestaient ma jeunesse et ma pureté... et je vis avec joie que mon cher Aor avait un sarong de soie blanche brochée d'argent, des bracelets de bras et de jambes en or fin et un léger châle du cachemire blanc le plus moelleux roulé autour de la tête...»

 

 

Cette vie de rêve en compagnie de son fidèle mahout dura plusieurs années.

 

«Le roi me chérissait et veillait avec soin à ce que ma maison fût toujours tenue sur le même pied que la sienne. Mais aucun bonheur terrestre ne peut durer».

 

Engagé dans une guerre désastreuse, le roi Birman fut vaincu et exilé et le vainqueur garda l’éléphant blanc «comme un signe de sa puissance et un gage de son alliance avec le Bouddha ; mais il n'avait pour moi ni amitié ni vénération, et mon service fut bientôt négligé». Maltraité ainsi qu’Aor, Fleur sacrée voulut fuir avec lui vers les forêts de son enfance. Pour échapper à la rapacité d’éventuels  poursuivants, Fleur sacrée avait convaincu Aor de la couvrir de boue pour qu’il ressembla à un éléphant ordinaire! Ils réussissent et gagnèrent les forêts sauvages et inexplorées des monts Karens oú ils retrouvèrent santé et forces. «Nous n'approchâmes de nos anciennes demeures qu'avec circonspection. Il nous fallait vivre seuls et en liberté complète. Nous fûmes servis à souhait. La tribu, enrichie par la vente de ma personne à l'ancien roi des Birmans, avait quitté ses villages de roseaux, et nos forêts, dépeuplées d'animaux à la suite d'une terrible sécheresse, avaient été abandonnées par les chasseurs. Nous pûmes y faire un établissement plus libre et plus sûr encore que par le passé» (…) Nous passâmes de longues années dans les délices de la délivrance. Aor était devenu bouddhiste fervent en Birmanie et ne vivait plus que de végétaux. Notre subsistance était assurée, et nous ne connaissions plus ni la souffrance ni la maladie». Mais au fil des ans, vint la mort d’Aor dont les cheveux avaient blanchi. «Un jour, il me pria de lui creuser une fosse parce qu'il se sentait mourir. J'obéis, il s'y coucha sur un lit d'herbages, enlaça ses bras autour de ma trompe et me dit adieu. Puis ses bras retombèrent, il resta immobile, et son corps se raidit. Il n'était plus».

 

Fleur sacrée se laissa alors mourir sur la tombe qu’il lui avait creusée.

 

La prospérité de Pagan avait disparu avec Fleur sacrée. «Le Bouddha était irrité du peu de soin qu'on avait eu de moi, ma fuite témoignait de son mécontentement... Pagam avait été le séjour et l'orgueil de quarante-cinq rois consécutifs, je l'avais condamnée en la quittant, elle n'est plus aujourd'hui qu'un grandiose amas de ruines».

 

 

Cette belle histoire pleine de charme rappelle les meilleurs temps de l’auteur de la Mare au diable. Anatole France qui n’était plus un enfant parle d’une œuvre «toute d’amour, d’intelligence et de beauté» (2).

 

 

 

Nous avons tenté de la résumer, elle fait une soixantaine de pages. Elle captiva évidemment les enfants pendus aux lèvres de Sir William. Il ne pouvait en être autrement. Les très longues descriptions ont la méticuleuse précision d’un explorateur attentif, le talent poétique en supplément. Elles dénotent une parfaite connaissance des lieux et des us et coutumes en vigueur en Asie du sud-est à cette époque décrits de façon surabondante dans les multiples récits de cette époque mais de façon plus austère!

 

 

La fin de l’histoire toutefois va faire de ce conte pour enfants un conte philosophique et nous permettre de retrouver la philosophie de Georges Sand: «A présent, puisque nous avons tous été des bêtes avant d'être des personnes, je voudrais savoir ce que nous serons plus tard, car enfin tout ce que l'on raconte aux enfants doit avoir une moralité à la fin, et je ne vois pas venir la vôtre» dit une petite fille. Son frère ajouta «Si c'est une récompense d'être homme après avoir été chien honnête ou éléphant vertueux, l'homme honnête et vertueux doit avoir aussi la sienne en ce monde».

 

Elle n’oublie naturellement pas sa foi végétarienne par la voix de l’Anglais: «J'ai vu des races entières s'abstenir de manger la chair des animaux, un grand progrès de la race entière sera de devenir frugivore, et les carnassiers disparaîtront. Alors fleurira la grande association universelle, l'enfant jouera avec le tigre comme le jeune Bacchus, l'éléphant sera l'ami de l'homme, les oiseaux de haut vol conduiront dans les airs nos chars ovoïdes, la baleine transportera nos messages. Que sais-je ! Tout devient possible sur notre planète dès que nous supprimons le carnage et la guerre».

 

 

C’est la foi en un avenir meilleur de l’humanité.

 

 

NOTES

 

(1) La petite-fille de G. Sand à qui elle s'adresse, devenue Aurore Lauth-Sand, évoqua l'enchantement que furent pour elle et sa sœur Gabrielle les contes que leur grand'mère leur contait pour les endormir dans ses « Souvenirs de Nohant », Revue de Paris, 1er septembre 1916, pp 81-109.

 

 

(2) «Le Temps» du 18 avril 1876.

 

 

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16 mars 2020 1 16 /03 /mars /2020 22:38

 

 

Le Siam décrit sous forme romanesque ? Voilà qui n’est pas incompatible avec une  réalité détaillée de façon plus austère par les érudits, explorateurs, missionnaires, diplomates ou  simples visiteurs.

 

Nous avons rencontré le très beau roman de Paul-Louis Rivière « Pho Deng – Roman siamois », une description du Siam en 1914 sur fond d’histoire d’amour (1). Nous avons également parcouru avec intérêt le roman de la talentueuse Judith Gautier daté de 1894 « Mémoires d’un éléphant Blanc »  (2).

 

Le feuilleton d’Armand Ernest Dubarry en 1893 se situe dans un registre différent, celui de la littérature dite « populaire » parfois ainsi qualifiée avec une certaine condescendance par les beaux esprits (3). Il fut un écrivain de grand talent et contribua aussi à cette littérature populaire par son feuilleton publié dans le Musée des familles en 10 épisodes du 12 octobre au 7 décembre 1893, alors que la France était en guerre ouverte avec le Siam, mais sans que la moindre allusion soit faite aux événements du jour. Le Musée des familles ne le fait jamais, il est une revue d’information et non d’opinion (4). 

 

 

Cette brève histoire peut se situer dans le temps aux débuts de l’ère Ratanakosin. Elle va permettre au fil des livraisons au lecteur découvrir quelques-uns des aspects significatifs du Siam dont il ignore probablement tout pour ne pas avoir lu Monseigneur Pallegoix sinon qu’il est en guerre ouverte avec la France.

 

 

C’est en réalité une bluette bien sympathique qui permet à l’auteur de faire découvrir à ses lecteurs successivement la capitale, Bangkok et ses monuments, le mythe de l’éléphant blanc et les raisons de sa relative blancheur, la description d’Ayutthaya l’ancienne capitale et de ses ruines,   la description vivante de la jungle et des animaux qui y cohabitaient encore à l’état sauvage, crocodiles, tigres, serpents, singes comestibles, éléphants sauvages, chevrotains, insectes, et aussi les moines pervers (5), description d’un procès sous forme d’ordalie, jugement non pas de Dieu mais de l’éléphant sacré dont la mémoire est légendaire et se termine sur les fastes d’une cérémonie royale, description qui n’a rien à envier à celles de H. G. QUARITCH WALES (6)La conclusion qui s’imposait est un hymne à l’amitié. Déroulons donc les 10 épisodes de ce feuilleton.

 

 

BANGKOK

 

M. Manon- Villers, négociant français établi à Bangkok, capitale du royaume de Siam, avait ramassé un jour au coin d'une pagode, mourant de faim et  d'épuisement, et dont il avait fait son garçon de peine un gamin appelé Tungug. Il n’avait aucune fortune, aucune intelligence mais avait  de la franchise, de l’honnêteté et de la vivacité.

 

 

Il lui annonça un jour qu’il devait le quitter car il était tombé amoureux de la princesse Ma, la fille du premier roi. « Ver de terre amoureux d’une étoile » aurait dit Victor Hugo ! Naturellement, cet amour était sans espoir. « Une passion insensée ? »  lui dit son maître !

 

Que non pas !  « 0 maître!  Si, comme moi, vous l'aviez vue à ce moment, vous comprendriez mon admiration et mon amour, vous excuseriez ma folie. Je souffrais le martyre et j'allais me précipiter dans le Ménam,  une pierre au cou, quand j'appris qu'un des deux éléphants blancs du roi régnant venait de mourir, et que Sa Majesté offrait une fortune et le titre de prince à qui lui en procurerait un autre ».

 

 

Les grands mandarins, les chefs des Talapoins, les gouverneurs des provinces, se mirent à battre les forêts avec des nuées d'esclaves et des bandes d'éléphants privés ordinaires. En vain ! Sur ce, le second éléphant blanc tomba malade. Aussitôt,le roi fit publier à son de trompe que celui qui lui amènerait un éléphant blanc recevrait en récompense dix belles esclaves, une province el la princesse Ma en mariage. C’est la raison pour laquelle le jeune homme avait pris la décision de fouiller  les forêts profondes de Birmanie, du Siam, du Laos et du Cambodge  pour trouver et ramener ce précieux animal sacré. Ne pouvant l’en dissuader, son maître, qui avait de l’affection pour lui, lui procura  un équipement, un mouchoir pour qu’il perde l’habitude de se moucher avec les doigts, des vêtements, quelques médicaments, quelques ticals, un couteau, un solde bâton ferré et un revolver avec  quelques boites de cartouches. Le gamin partit et murmura en frissonnant : « Ma, je vais vous conquérir ou mourir pour vous ! ». Il n’était évidemment pas le seul à partir en chasse à la recherche de l’introuvable animal sacré..

 

 

 

AYUTTHAYA

 

Le jeune homme était pieux, il fit deux parts du viatique que lui avait donné son maître, et en donna la moitié aux moines pour obtenir leur bénédiction et garda l’autre pour la route. Il atteignit l’ancienne capitale après quatre jours de navigation et y prépara son itinéraire. Il décida d’aller oú Bouddha le guiderait. Il y rencontra un moine nommé Chantaboun qui appartenait à la pagode royale d’Ayutthaya. Il en obtint la bénédiction après qu’il lui eut vidé sa bourse ! Il y rencontra un mandarin allant en pèlerinage à Phrabat,  un des lieux sacré du Siam, qui l’engagea comme rameur. Lassé d’en recevoir des coups de rotin, li le quitta en cours de route et partit vers l’Est avec son havresac, son bâton ferré, son couteau et son revolver.

 

 

LA COURSE DANS LA JUNGLE

 

Il traversa alors une forêt infestée de serpents qu’il révolvérisa proprement, échappa aux tigres et à un rhinocéros. Il se nourrit des fruits de la forêt et se désaltéra de l’eau des torrents. Un cynocéphale agressif ne résista pas à son couteau.

 

 

Une aubaine pour notre homme car comme tous les siamois, il était friand de cette chair !

 

 

Un matin à son réveil, il rencontra une harde d’éléphants, l’un d’entre eux était plus clair mais point blanc ! Tungug estima qu’en suivant leur piste, peut-être le conduiraient-ils à l’éléphant blanc ? Il lui fallut se défendre contre les moustiques, les fourmis, les scorpions et les sangsues. Un troupeau de chevrotains lui permit d’améliorer son ordinaire. Nouvelles aventures en direction toujours de l’Orient, traversant une rivière, il dut échapper à un énorme crocodile en se réfugiant dans un arbre. Mais le gavial se détourna en se précipitant sur un capricorne à bézoard. Tungug en profita pour prendre la fuite et suivre sa route.

 

 

Bouddha seul savait oú le conduisait cette errance. Poursuivi par un serpent, il lui jeta son havresac pour lui échapper. Celui-ci planta ses crocs dans la boite de cartouches à fulminate et les   fit exploser ! C’était un miracle mais il ne restait plus lui teste plus  à Tungug que les six coups de son revolver ! Nous allons le suivre dans les marécages putrides du Laos. Les fièvres qu’il y contracte furent guéries par les médicaments de M. Manon- Villers. Il marchait sans trêves depuis trois mois et toujours pas d’éléphant blanc. Il arriva un jour dans une clairière au centre de laquelle une douzaine de siamois se battaient avec deux tigres.

 

 

Il se lança à leur secours, égorgea un des tigres de son coutelas et en révolvérisa un autre avec la dernière balle du barillet de son arme.

 

 

Les fauves prirent la fuite et l’un des rescapés, neuf sur les douze, était un moine, le monde est petit, c’était ce Chantaboun qu’il avait rencontré à Ayutthaya ! Apprenant que Tungug était toujours à la recherche de l’éléphant blanc et pour lui manifester sa reconnaissance, il lui signala la présence de l’un de ces animaux vers le sud. Que faisait donc là ce bon Chantaboun ? « Les talapoins ne sont pas astreints, comme les moines catholiques, à demeurer dans le monastère auquel ils appartiennent ; la plupart n'y passent, chaque année, que la mauvaise saison; le  reste du temps, ils vont où il leur plaît par le royaume, persuadés que leur habit leur ouvrira toutes les portes et que les aumônes ne leur manqueront  jamais. La règle austère de leur ordre, que bien peu d'entre eux observent, ne les gêne en aucune façon, et les populations  exceptionnellement superstitieuses au milieu desquelles ils vivent ne cessent de les respecter, même lorsqu'ils n'ont plus rien de respectable ». Il était lui-même à la recherche de l’éléphant blanc et avait sournoisement égaré Tungug sur une fausse piste. Il savait la bête errant du côté d’Angkor vers le nord. Le pôle n’est pas l’équateur !

 

 

LA RENCONTRE DE L’ÉLÉPHANT BLANC

 

Tungug pendant un mois va de marches en contre marches et commençait à  désespérer, jusqu’au jour où il rencontra l’éléphant blanc ! Il s’inclina devant lui : l’éléphant gémissait, manifestement malade.

 

 

« Aveuglé par l'ignorance et la superstition, ainsi  que la plupart de ses compatriotes, Tungug ne se doutait pas et n'aurait pas voulu admettre que l'éléphant vénéré fût une variété albine de l'éléphant ordinaire, un infirme, un albinos, et non un        personnage supérieur tenant le milieu entre le héros et la divinité; pourtant ce gros fétiche hindou n'est pas autre chose qu'un simple éléphant, né albinos par suite d'une révolution éprouvée par sa mère avant la parturition, ou devenu albinos sous l'action d'une affection débilitante que de savants médecins ont assimilée à l'alphos ou lèpre blanche. Celui que Tungug avait devant lui n'était pas un albinos de naissance ; c'était un albinos par maladie, et c'est pourquoi il souffrait tant. Sa peau désorganisée, couverte d'éruptions dartreuses, était sillonnée de crevasses en suppuration; ses yeux rouges pleureurs ne pouvaient supporter l'éclat du jour; il gémissait lamentablement, accablé sous le poids de ses douleurs aiguës, de son incurable infirmité».

 

Tungug soigna ses plaies à l’aide d’herbes de la forêt et la bête lui manifesta sa reconnaissance par une caresse de sa trompe. Le lendemain, l’éléphant réussit à suivre son  nouvel ami. Une semaine s’écoula, l’éléphant recouvrait ses forces et ses plaies se refermaient. L'intimité entre Tungug et le pachyderme était  désormais absolue, la confiance réciproque, l'attachement égal des deux parts. L’éléphant débarrassa Tungug d’un crocodile en l’attrapant avec sa trompe par la queue et l’envoya en l’air oú il se brisa dans sa chute. Il écrasa un tigre en l’éventrant contre un rocher. Hélas, ignorant quelle direction prendre, ils en vinrent à rencontrer l’infâme Chantaboun qui eut le front de prétendre que l’éléphant lui appartenait et qu’il ferait de Tungug l’un de ses palefreniers. Une bataille éclata : l’attitude menaçante de l’éléphant blanc effraya les hommes de Chantaboun et les éléphants gris sur lesquels ils étaient montés. Il balaya ses congénères et les dispersa L’éléphant blanc suivit une route mystérieuse qui les conduisit jusqu’à Battambang. Sous un temps serein, ils atteignirent Muang-Kabine, le pays des mines d’or, situé à quelques journées à l’Est de Bangkok. L’apparition de l’éléphant blanc produisit au milieu de la foule l’effet d’un coup de foudre. La nouvelle alla se répandre jusqu’à la capitale.

 

 

L’ARRIVÉE Á BANGKOK

 

Un pauvre portefaix allait donc épouser la fille du roi ! Au bout de quinze jours de voyage, on vit au loin les pagodes de Bangkok. Le roi les attendait avec sa cour mais allait-il tenir sa promesse ? Il fit tout simplement garrotter Tungug pendant que l’éléphant – avait-il oublié son ami ? – entrait dans la capitale.

 

 

LE PROCÈS

 

Que s’était-il passé ? Le crapuleux  Chantaboun avait prétendu qu’il était celui qui avait capturé l’éléphant blanc et qu’il lui avait été volé par Tungug. L’affaire devait donc être  soumise aux ordalies, au « jugement de Dieu » dans lequel l’éléphant jouerait le rôle essentiel. Le roi dans sa sagesse ne voulait pas prendre de décision irréversible avant de faire décapiter Tungug dont il avait entendu la défense. Il devait se soumettre au  jugement de l’éléphant. Les deux protagonistes furent placés dans une enceinte close, le moine libre de ses mouvements et Tungug toujours enchaîné. La décision de la bête fut rapide, il s’empara de Tungug de sa trompe, le plaça sur son dos et écrasa de moine de sa patte. L’épreuve était décisive.

 

 

LE TRIOMPHE

 

« Relève-loi, Prince, lui dit Sa Majesté d'un ton bienveillant, en descendant de son trône, et reçois nos royales félicitations. ».

 

Quelques temps plus tard une somptueuse pirogue conduite par 50 rameurs glissait sur la Maenam. Sous un dais de soie et assis sur de confortables coussins de fils d’or, Tungug assis portait l’insigne du grade le plus élevé de l’ordre de l’éléphant Blanc. La pirogue accosta sur un débarcadère devant une maison cossue.  Un  européen était assis dans un fauteuil de bambou et fumait son cigare en dépouillant son courrier. C’était bien sûr M. Manon-Villers. Citons la fin du feuilleton, elle le mérite :

 

 

« C'est toi ! » s'écria-t-il en se levant et avec une vive émotion. « C'est moi ! » repartit Tungug, en se précipitant dans ses bras. « C'est bien de ne pas m'avoir oublié ». « Le pouvais-je ? ». Tungug s'assit auprès de M. Manon-Villers, qui le félicita chaleureusement et en lui pressant les mains, de sa haute fortune qu'il connaissait dans ses détails.  « Et tu es heureux? » lui demanda le négociant en souriant. « Si heureux que je crois être bercé par un divin rêve. Maintenant, que puis-je faire pour vous, mon bienfaiteur, qui m'avez aidé à conquérir l'éléphant blanc, à mériter Ma ? » « Pour moi personnellement, rien que de me conserver ton amitié, à laquelle j'attache du prix, parce que je sais que ton cœur est bon; mais si l'appui que je t'ai prêté t'a été utile, puisque te voilà prince, gendre du roi, riche et puissant,

 

Prouve-moi ta reconnaissance en te rappelant ta détresse passée quand tu verras des-pauvres, en traitant humainement ceux qui dépendront de toi. Dans ce merveilleux royaume dont tu es maintenant un des piliers, c'est à qui, lu ne l'ignores  pas, fera sa moisson sur le dos du peuple, comme on dit proverbialement ici et ailleurs : n'augmente pas injustement les charges de ceux qui ploient déjà sous un fardeau écrasant, n'ajoute pas aux peines de gens dont l'existence n'est que larmes et misère ; sois bon, même pour les méchants ; que ton bonheur te serve à faire des heureux, non à opprimer, et tu seras ainsi digne de ton sort, et je serai payé au centuple de tout ce que tu penses me devoir ».

 

Tungug promit au négociant de suivre la belle conduite qu'il lui traçait; et, chose plus rare, il tint sa promesse.

 

Fait significatif du mépris dans lequel on tenait la « littérature populaire » ? Alors que chacune des œuvres de Dubarry  faisait l’objet de critiques  élogieuses  autant que flatteuse de la critique littéraire, le feuilleton n’en fut jamais signalé. C’est toutefois probablement à son feuilleton et à de nombreux récits animaliers publiés dans  d4qutres revues que Dubarry dut de recevoir en 1896 le titre de lauréat de la société protectrice des animaux assorti d’une médaille vermeil !

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article A 255 « POH-DENG, « ROMAN SIAMOIS » DE PAUL-LOUIS RIVIÈRE, MAGISTRAT ET POÈTE » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/04/a-256.poh-deng-roman-siamois-de-paul-louis-riviere-magistrat-et-poete.html

Cet ouvrage a fait l’objet d’une magnifique réimpression de l’édition original superbement illustrée par la maison d’édition de notre ami Kent Davis.

 

 

(2) Voir notre article A 355 « MÉMOIRES D’UN ÉLÉPHANT BLANC» - L’HISTOIRE DE L’AMITIÉ ENTRE UNE PRINCESSE SIAMOISE ET UN ÉLÉPHANT BLANC ».

 

(3) Né à Lorient le 28 novembre 1836 et mort à Paris le  2 décembre 1910 fut explorateur, journaliste et romancier français aujourd’hui bien oublié mais à son époque couvert de gloire.

 

La tombe de Dubarry au cimetière Montparnasse :

 

 

Journaliste au Journal des voyages et rédacteur au Musée des familles, il aurait  effectué de nombreux voyages devient aussi célèbre par ses romans de mœurs et ses romans coloniaux destinés à la jeunesse. On lui doit aussi des poésies, des récits historiques, des descriptions de voyages et des pièces de théâtre. Le feuilleton est illustré par Georges Scott, un illustrateur réputé de cette époque.

 

(4) Le Musée des familles, fut plus ou moins en concurrence avec le Magasin Pittoresque. Initialement sous-titré « Lectures du soir » puis jusqu’à sa disparition en 1900 sous le titre « édition populaire hebdomadaire », est l'un des tout premiers périodiques illustrés à bas prix du XIXe siècle. Son fondateur, Émile de Girardin, voulut en faire un « Louvre populaire », accessible aux familles modestes et à la jeunesse peu cultivées, plus attirées par les images que par les textes. Littérature dite « populaire » avec une certaine condescendance avons-nous dit ? : Dans le premier numéro de la revue daté de 1833,  et alors intitulé « le musée des familles – lectures du soir » nous lisons : « Déjà nous pouvons réaliser pour la France un cours d'instruction familière, amusante, variée, à la portée de tous tant elle est bon marché tel que le font en Angleterre les meilleurs esprits dans tous les genres, unis aux artistes les plus habiles. Chez nous aussi, il est temps que le peuple ait un livre de luxe. Nous allons donc faire un journal à deux sont,  journal immense qui réunira à lui seul tous les journaux de l'Angleterre... » Cette littérature journalistique dite « populaire » existait déjà en Angleterre. Pour ceux qui savent encore compter en sous, un franc est de 20 sous et 2 sont 5 centimes. Or, à cette époque, le coût d’un ouvrage imprimé concernant le Siam, visiteurs, explorateurs, missionnaires, diplomates, ne se compte pas en sous mais en francs de 20 sous, 10 francs pour un livre ordinaire ce qui rend leur accès inaccessible à la « France d’en bas ». Ces revues populaires vont permettre à tous ces Français qui savent que le Siam existe et entretien avec leur pays des rapports plus que centenaires d’en avoir une vision scientifique. Le journal consacre ainsi entre 1833 et 1900 une vingtaine d’articles au Siam, la publication était initialement de deux numéros par ans et devient hebdomadaire lorsque le journal devint « Le musée des familles –édition populaire hebdomadaire »). Il a publié, toujours de manière illustrée, d'innombrables articles variés, ainsi que les premières versions de romans célèbres sous forme de feuilletons sans jamais aborder les faits de société ou la politique contemporaine.

Le Musée des familles a aussi publié un nombre considérable d'auteurs célèbres :  BalzacAlexandre DumasThéophile Gautier, Eugène SueVictor HugoJules Verne... et utilisé le talent d'illustrateurs célèbres comme GavarniGrandville ou  Honoré Daumier ...

 

(5) Nous retrouvons sous la plume de Dubarry la vision largement négative de Pierre Poivre sur le clergé bouddhiste qu’il a rencontré en 1745 à l’époque où se situe notre aventure :

Voir notre article H 55 « LA VISION DU SIAM PAR LE LYONNAIS PIERRRE POIVRE LORS DE SON COURT SÉJOUR Á LA FIN DE L’ANNÉE 1745 ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/01/a-348-la-vision-du-siam-par-le-lyonnais-pierrre-poivre-lors-de-son-court-sejour-a-la-fin-de-l-annee-1745.html

 

(6) « SIAMESE STATE CEREMONIES THEIR HISTORY AND FUNCTION », Londres 1931.

 

 

 

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4 mars 2020 3 04 /03 /mars /2020 22:34

 

L’orientalisme dans notre littérature a pris son essor au XIXe, même s’il était déjà apparu  dans les  Lettres persanes  de Montesquieu publiées en 1721. L’implication des grandes puissances en Asie du sud-est développa ce goût pour les mystères de l’Orient et ses fastes présumés qui suscita un véritable fantasme romantique en sus bien  sûr des récits de voyages illustrés par Pierre Loti.

 

 

Nous connaissons le mythique éléphant blanc omni présent dans la culture de cette région du monde, Birmanie, Laos et Siam. Il resta longtemps présent sur les drapeaux siamois

 

 

et lao.

 

 

Il fut aussi responsable de guerres sanglantes (1).

 

 

Les romanciers s’y intéressèrent: Nous avons avec amusement rappelé le roman burlesque de Robida daté de 1879 parlant de Saturnin Farandoul  parti à sa recherche ....

 

 

 

...qui nous semble sauf erreur ne pas avoir été le premier en date puisqu’il fut précédé en 1877 d’une comédie en un acte de L. Vaucher «L’éléphant blanc» (2).

 

 

Nous lui devons un conte de Villiers de l‘Isle-Adam, également un conte cruel daté de 1886 « La Légende de l'Éléphant blanc  » (3).

 

 

Citons encore le roman de Jacques Lermont «Siribeddi : mémoires d'un éléphant»  publié en 1896 qui nous narre l’histoire de Sibreddi qui découvre ce singulier animal (4).

 

 

Ce sont les «Mémoires d’un éléphant blanc» de Judith Gautier, fille de Théophile Gautier que Baudelaire appelait  «le parfait magicien des lettres françaises», qui nous intéresse. Elle est aujourd’hui injustement tombée dans l’oubli. Son roman qui a retenu notre attention  amusée fut publié en 1894 (5).

 

 

MÉMOIRES D’UN ÉLÉPHANT BLANC

 

C’est un roman remarquablement écrit et agréable à lire, destiné à la jeunesse mais peut-être pas seulement, dans le même esprit que Les Mémoires d’un âne de la Comtesse de Ségur, avec l’exotisme en plus.

 

 

Cette histoire est celle d’un éléphant d’une intelligence hors du commun, comme nous allons le voir. «Les anciens racontent que les éléphants ont écrit des sentences en grec et que l'un d'eux, même, a parlé. Il n'y a donc rien d'invraisemblable à ce que l'éléphant blanc dont il s'agit ici, le fameux Iravata, si célèbre dans toute l'Asie, ait pu écrire ses mémoires» (6).

 

 

Essayons de résumer cette historie sans trahir dans les trésors de son imagination mais sans la splendeur de son style car il est difficile de rivaliser avec cette plume (7).

 

DES FORÊTS DU LAOS AUX FASTES DE BANGKOK

 

Il est né dans les forêts du Laos. Il était humilié par ses congénères pour la couleur de sa peau: «Ma  peau, au lieu d'être grise et terreuse, comme celle de tous les éléphants,  était d'une couleur blanchâtre, rose par endroits. D'où cela  pouvait-il venir? Une sorte de honte s'empara de moi, et je pris l'habitude de m'écarter du troupeau, qui me repoussait, et de vivre en solitaire». Mais il s’aperçut vite que les hommes le énéraient et s’inclinaient devant lui.

 

 

Il les fréquenta beaucoup et apprit plusieurs langues: l’hindoustani, le siamois et un peu d’anglais. A 60 ans, la jeunesse pour un éléphant, il apprit à lire et à écrire.

 

 Il se retrouva après diverses péripéties au palais du roi de Siam et y fut salué par le roi lui-même. Celui-ci lui donna le nom de « Roi magnanime », avec le titre de mandarin de première classe, puis il posa sur son front une chaîne d'or et de pierres précieuses. Il fut ensuite conduit dans son propre palais. Il y est accueilli par le dernier éléphant blanc alors au Siam et nourri délicatement dans une vaisselle d’or et d’argent. Il fut béni par les bonzes. Il ne regretta plus la liberté de sa chère forêt. Le vieil éléphant qui l’accueille, Prince formidable, lui apprit qu’il était le dernier de sa couleur et que la  population siamoise s'en désolait. La raison de cette vénération était simple: « es hommes, lorsqu'ils meurent, se transforment en animaux; les plus nobles, en éléphants, et les rois, en éléphants blancs. Nous sommes donc d'anciens rois humains». Il passa dans ce luxe des années agréables avant le mort de Prince formidable suivie de l’arrivée d’autres éléphants blancs.

 

 

LE DÉPART POUR GOLCONDE

 

Une vie nouvelle va commencer: le roi siamois marie sa fille Saphir du ciel au prince de Golconde et notre ami fait partie de la dot en compagnie de son inséparable mahout. Avant le départ, on fit une station dans  «la pagode la plus riche de la ville, celle où l'on vénère un Bouddha taillé dans une émeraude qui n'a pas sa pareille au monde, car elle est haute de près d'un mètre et épaisse comme le corps d'un homme». Mais il ne sait encore s‘il doit rire et pleurer avec son mahout qui lui est attaché pour la vie.

 

 

 

«Le rajah de Golconde, mon nouveau maître, s'appelait Alemguir, ce qui signifie la Lumière du Monde. Il n'avait certes pas pour moi les égards auxquels j'étais accoutumé : il ne se prosternait pas, ne me saluait même pas ; mais il faisait mieux que tout cela : il m'aimait». Son nom est alors changé en celui d’Iravata, (Airavata) le nom de la monture du Dieu Indra.

 

 

Il n’est plus traité en idole mais en ami!  : «Je fus vite consolé de ne plus être traité en idole par le plaisir d'être traité en ami».

 

 

C’est la première des leçons de vie – il y en a d’autres - que Madame Judith Gautier donne à ses lecteurs. L’épouse siamoise du Rajah par contre qui a conservé les mœurs de son pays, se refuse à le monter considérant que ce serait un sacrilège puisqu’il était la réincarnation de l’un de ses arrière-grands-pères! Iravata devient la monture favorite du Rajah qu’il promène, conduit à la chasse au tigre

 

 

et qui lui apprend aussi l’art de la guerre.

 

 

Celle-ci va éclater avec le Rajah de Mysore. Il est alors équipé et caparaçonné en éléphant de guerre. La bataille fut terrible.

 

 

L’armée de Golconde fut défaite et Iravata blessé comme son maître. Le mahout y laissa la vie. La valeur d’un éléphant blanc était immense. Il fut merveilleusement soigné. Prisonnier, il n’était que légèrement entravé mais réussit à s’évader après avoir sauvé son maître en échappant aux poursuivants dont il fit grand massacre.

 

 

Dépourvus de tout, ils se réfugièrent dans une chapelle dédiée au Dieu Ganéça (Ganesh), ils y trouvèrent les vivres qui leur faisaient cruellement défaut, Ganéça n’est-il pas le dieu des éléphants ?

 

 

Ils se réfugièrent à Beejapour sans ressources. Le roi Alemguir  n’avait conservé que son sceau. Beejapour était alors aux mains des Anglais. L’état lamentable dans lequel se trouvait Alemguir en haillons, le firent accuser d’avoir volé l’éléphant blanc. Les barrissements indignés d’Iravata répondirent à cette méprise. Alemguir fut toutefois retenu prisonnier mais obtint de rencontre le gouverneur anglais: « Sir Percy Murray était un homme maigre et long, à barbe blanche, avec des yeux bleus, gais et vifs, des manières affables et un air de bonté et de franchise». L’hospitalité devint cordiale. Alemguir, par son sceau, avait pu justifier de son identité qui fut confirmée par des notables venus de Golconde. Le voyage de retour s’effectua en chemin de fer.

 

 

RETOUR A GOLCONDE

 

Saphir–du-ciel avait donné naissance à une petite princesse appelée Parvati, du nom de la déesse de la fertilité. La princesse apprenant la part prise par Iravata au retour de son mari et le décès du mahout déclara que puisqu’il était mort à la bataille, Iravata n'aurait plus que des serviteurs, Il s'était montré d'une intelligence trop supérieure pour avoir besoin d'être dirigé, et devrait être laissé absolument libre partout où il lui plairait de se promener.

 

 

Commence alors une nouvelle vie de rêve. Iravata est en admiration devant Parvati toujours de plus en plus belle et la surveille comme si elle était sa fille. Celle-ci échappa un jour à la surveillance de ses gouvernantes et tomba dans un lac d’où Iravata le sauva. Pour échapper au courroux de Saphir-du-ciel, les gouvernantes, deux négresses, accusèrent Iravata d’avoir jeté la petite princesse à l’eau. Iravata dénonça cet odieux mensonge et les deux coupables furent emprisonnées. Saphir–du-ciel poussa un cri du cœur : «O toi, mon aïeul inconnu!, toi, qui si manifestement nous protèges, accepte la garde de ma fille; je te la confie, que  toi seul veilles sur elle, et jamais alors l'angoisse ni l'inquiétude ne mordront mon cœur».

 

 

 

AU SERVICE DE LA PRINCESSE

 

Passèrent des années pendant lesquelles Iravata fut le gardien et aussi l’esclave de cette enfant. Elle lui apprit sa langue, l’hindoustani. Mais elle entra à l’âge où elle devait être éduquée par les Brahmanes et Iravata devait rester à la porte de la salle d’études. La petite princesse devint rapidement «belle comme le soleil et jolie comme la lune». Iravata assistait à sa toilette et à sa parure.

 

 

Mais l’étiquette pesait à la princesse. «Ah! disait-elle, être libre, n'être qu'une simple mortelle, faire seulement ce que l'on veut, sans souci de paraître sous un masque, sans être forcée de sourire quand on voudrait pleurer, d'être grave quand on voudrait rire.».

 

 

Iravata lui avait appris la nostalgie de sa forêt. Il s’enfuit alors avec elle dans des régions inconnues dans une forêt merveilleuse remplie de fleurs. Mais Parvati fut menacée par un serpent dangereux tapi dans l’herbe. Iravata réussit à l’écraser de sa masse mais hélas, la princesse resta étendue sur le sol sans mouvements.

 

 

L’ANACHORÈTE

 

Etait-elle morte? Les pleurs d’Iravata attirèrent un vieil anachorète qui lui apprit qu’elle n’était qu’évanouie. Il les conduisit dans sa modeste cabane et soigna la princesse avec des herbes dont il avait le secret.  Il lui donna aussi une leçon de vie: «O saint homme ! Se peut-il que vous viviez tout seul au  milieu de la forêt? Combien  vous devez être triste et malheureux ! — Non, enfant, répondit- il, ceux qui vivent avec leurs pensées ne sont pas seuls. Au lieu de regarder, comme vous, la vie qui passe ou est passée, je regarde en avant, vers le mystère d'après la mort, et il y a là de quoi occuper toutes les minutes du jour et de la nuit»...

 

Et il en donna une autre à Iravata: «Qu'il prenne garde cet éléphant, en se rapprochant de l'homme par la raison et la pensée, il gagnera aussi les défauts et les passions de l'homme. Je vois dans la suite de sa vie, je vois qu'il sera malheureux, et l'artisan de son malheur, à cause d'un sentiment trop humain».

 

 

LE MARIAGE DE LA PRINCESSE

 

Celle- ci apprit un jour à Iravata que pour des raisons de haute politique on voulut  la marier au prince Baladji-Rao, le fils du Rajah de Mysore qui avait fait la guerre à son père: «Je suis princesse. J'ai cru longtemps que cela signifiait que j'étais plus puissante, plus riche, plus libre que les autres mortelles. J'ai appris que ce n'est pas cela seulement. Nous nous devons, paraît-il, au bonheur du peuple, dont nous sommes les chefs, et notre devoir est, quelquefois, de leur sacrifier notre propre bonheur». La princesse lui montra une miniature de l’homme auquel elle devait se sacrifier, il était laid et avait l’air sournois bien que le portrait ait probablement été embelli La jalousie entra dans le cœur d’Iravata.

 

 

LA JALOUSIE

 

 A la première rencontre, le godelureau se montra odieux: «Tiens, disait-il, vous avez un éléphant blanc ? Je sais que dans certains pays on a beaucoup de vénération pour les animaux de cette espèce, à Siam, entre autres, la patrie de la reine votre mère. Chez nous, on est moins naïf, on aime les éléphants blancs pour la parade; mais on les estime moins que les autres, parce qu'ils sont moins robustes».

 

 

Un seul regard d’Iravata fit fuir le prétendant «Il avait bien fait de partir, je n'aurais pu me maîtriser, l'idée de l'écraser sous mes pieds, de le pétrir en bouillie m'était venue un instant, et malgré la honte que j'éprouvais d'un sentiment aussi coupable, je ne pouvais le chasser».

 

 

 

LA FUITE

 

Le jour de la noce approchait. Iravata, malgré son désir de tuer le prince, prit la décision de fuir. Il n’avait plus revu sa princesse. Mais une fois dans la forêt « les oiseaux ne voulaient plus y chanter et les fleurs ne voulaient plus s'y épanouir». Il alla  alors chercher refuge et conseils auprès de l’anachorète mais celui-ci avait disparu. Dans sa hâte de fuir, pas une seconde il n’avait pensé à la peine que son absence causerait à la princesse.

 

 

RETOUR  À LA HARDE

 

Le hasard lui fit alors rencontrer une harde d’éléphants sauvages. Il venait troubler leur quiétude et ils le regardèrent sans sympathie. Celui qui semblait leur chef s’écria: «Il ne faut jamais accueillir les étrangers; défions-nous des nouveaux venus, et loin de leur être favorables, chassons-les. Quand même cet éléphant serait noir, il faudrait le repousser puisqu'il n'est pas né dans cette clairière. Il est blanc, donc, à plus forte raison, nous devons le renvoyer d'ici. Et tous reprirent : — Oui! Oui ! qu'il s'en aille». Iravata prit donc la fuite.

 

 

RENCONTRE AVEC LE BRAHMANE

 

Il rencontra alors un brahmane endormi et  le réveilla de sa trompe. «Je ne sais d'où tu  viens. Mais bah! Qu’importe? Ne devons-nous pas accueillir les animaux aussi bien que les hommes? On dirait que tu veux devenir mon compagnon. Je baissai la tête, en signe d'assentiment, comme les humains».  Celui-ci se hissa alors sur son dos et les voilà partis à l‘aventure. Il va alors traîner une vie de misère avec son nouveau maître appelé Moukounji qui ne vivait que de charité. Grâce à Iravata la vie de Moukounji fut un peu moins misérable; il le louait pour transporter de lourds fardeaux, il se louait lui-même pour en porter de légers et le nourrissait de grossiers légumes. Cette vie monotone dura plusieurs années mais Iravata n’avait pas oublié sa princesse à laquelle il repensait souvent.

 

 

ÉLÉPHANT DE CIRQUE

 

Les voilà arrivés à Calcutta. Le malheur ou la chance d’Iravata voulut qu’y débarque un bateau de passages occidentaux dont l’un d’entre eux fut frappé par son intelligence en le voyant jouer avec un anneau de fer.

 

 

Il s’agissait de John Harlwick, directeur unique du Grand Cirque des Deux  Mondes.   Le brahmane accepta de faire partie du spectacle avec Iravata auquel le personnel de la troupe ne plut qu’à moitié. Voilà alors Iravata rebaptisé sur les affiches du cirque «le fameux éléphant Devadatta. frère de Ganéça, dans ses divers exercices, éléphant jongleur». Iravata eut grand succès mais aurait aux applaudissements préféré les caresses de Parvati. La vie de cirque dura quatre ans.

 

 

LE RETOUR AU PARADIS

 

Cette belle histoire se devait de connaître, en doutiez-vous,  une belle fin.

 

«Un jour, le Grand Cirque des Deux Mondes arriva à Bombay.  J'étais ce jour-là à bout de courage, écrasé de honte. Moi, le Boi-Magnanime, devant qui tout un peuple s'était prosterné, moi le guerrier farouche qui avais versé tant de sang ennemi, rendu le trône à un prince, été le compagnon aimé de la plus belle des princesses, j'en étais réduit à me montrer dans de grotesques parades, pour étonner et divertir des foules !». Dans la salle, une loge luxueuse était réservée pour de hautes personnalités dont Iravata ignorait qui elles étaient C’étaient le prince Alemguirm,  Saphir-du-Ciel et la belle Parvati. Celle-ci reprocha à Iravata sa fuite de Golconde mais lui apprit qu’elle était désormais veuve. Le Rajah traita avec le directeur du cirque  qui se montra à la fois digne et humble, devant le roi et la reine de Golconde et, avec beaucoup de loyauté, il déclara qu’Iravata ne lui appartenait pas, qu’il était engagé avec la troupe  avec son maître actuel, et que, d'ailleurs, il avait fait affluer tant de roupies dans la caisse qu'il ne devait que de la reconnaissance, tandis que le roi ne lui devait rien. Il quitta pour toujours le cirque avec  Moukounji qu’il  désira ne pas abandonner pour retourner aux côtés de sa princesse.

 

 

L’accueil de cet ouvrage par la presse littéraire fut particulièrement élogieux. N’en  citons qu’un qui fut de poids : «Madame Judith Gautier a voulu prodiguer les trésors de son imagination et les splendeurs de son style dans ces Mémoires d'un Éléphant blanc, qui nous promènent, à la suite de l'honnête Iravata, dans les fastueux décors du Siam mystérieux et de l'Inde. Tour dramatique et touchant,  ironique et tendre, ce récit passionnera enfants et jeunes gens; il enchantera aussi, nous en sommes certains, tous ceux, quel que soit leur âge, qui aiment les beaux contes pleins de poésie et de couleur, tous ceux qui savent quelle part exquise Mme Judith Gautier a recueillie dans l'héritage paternel. Il n'était pas aisé de rivaliser par le crayon avec le  style prestigieux de l'écrivain. Quel plus bel éloge faire du talent de MM. Mucha et Ruty que de reconnaître qu'ils n'ont pas été vaincus dans cette lutte et que leurs belles illustrations ajoutent au charme et à l’intérêt du livre» (8).

Certes, le succès des nombreux ouvrages de Judith Gautier s’est surtout répandu parmi l'élite intellectuelle charmée de ses œuvres originales dont le plus grand nombre tiraient leurs inspirations de l'Extrême-Orient, de la Chine et du Japon. Elle connut en  effet  de son vivant un vif succès qui n’était pas dû à la gloire de son père. Point n’est toutefois besoin d’être lettré orientaliste pour apprécier ses Mémoires d'un Eléphant blanc,

 

L’ouvrage est un peu décousu dans le récit de ces aventures débridées, mais le propos de son auteur n’était pas d’écrire une tragédie classique selon les règles définies par Boileau!

 

Judith Gautier appartenait à la catégorie de ces femmes érudites héritière de ces femmes lettrés qui, comme Madame de Sévigné qui ne parlait ni le chinois ni le japonais mais parfaitement le latin et le grec, savaient se mettre à la portée d’un grand public. L’Académie Goncourt s’honora de la recevoir en son sein.

 

 

Elle fut malheureusement victime de ces Infortunes littéraires qui font tomber dans l’oubli des auteurs qui ne le méritent pas.

NOTES

 

(1) Voir notre article 55  «Ayutthaya en guerre pour deux éléphants blancs. (1568?) »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-55-ayutthaya-en-guerre-pour-deux-elephants-blancs-1568-112218606.html

Et notre article  RH 32 «LA TROISIÈME GUERRE CONTRE LES BIRMANS POUR DEUX ÉLÉPHANTS BLANCS EN 1563 (?)»

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/07/rh-32.la-troisieme-guerre-contre-les-birmans-pour-deux-elephants-blancs-en-1563.1.html

(2) Voir notre article A 262 « VOYAGES TRÈS EXTRAORDINAIRES DE SATURNIN FARANDOUL À LA RECHERCHE L'ÉLÉPHANT BLANC »

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/06/a-262-voyages-tres-extraordinaires-de-saturnin-farandoul-a-la-recherche-l-elephant-blanc.html

Louis. Vaucher ne semble avoir lassé de trace marquante dans la littérature française.

(3) La Légende de l'éléphant blanc  parut pour la première fois dans La Revue illustrée le 1er août 1886. C’est la triste histoire d’un riche anglais qui  résolut de doter le Zoological Garden d'un véritable éléphant blanc et envoie une expédition en Birmanie et engage à cette fin une équipe d’aventuriers. Il fut inséré dans son recueil «L’amour suprême» publié la même année.

(4)  Jacques Lermont est le nom de plume de Jeanne de Sobol, auteur de nombreux ouvrages pour la jeunesse que l’on retrouvait souvent dans les distribuions de prix des écoles.

(5) Née en 1845, elle fut mariée à Catulle Mendès, et s’en sépara, puis eut une  liaison avec Richard Wagner. Elle collabora avec Pierre Loti pour écrire la pièce «La fille du cie ». Elle était surtout une universitaire orientaliste de haut niveau connaissant le japonais et le chinois (mais pas le siamois) faisant par ses traductions de la poésie chinoise et japonaise la découvrir aux érudits européens. Elle devint en 1910 membre de l’Académie Goncourt. Ils étaient 10, ils devinrent 9 plus une! Elle y succéda à Jules Renard.

 

 

(6) Judith Gautier ignorait de toute évidence les recherches modernes sur l’intelligence de pachyderme mais n’ignorait probablement pas qu’Aristote considérait qu’il dépassait les autres animaux en compréhension.

 

 

(7) L’ouvrage est remarquablement illustra par Alphonse Marius Mucha et P. Ruty. Leurs gravures illustrent pour l'essentiel cet article.

(8) Journal des débats politiques et littéraires du 20 décembre 1893.

 

 

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28 février 2020 5 28 /02 /février /2020 22:01

Voilà  une œuvre étrange, fruit d’une imagination débridée, à une époque où ces réécritures de l’histoire n’étaient pas fréquentes. Napoléon, parti à la conquête du monde, s’empare du Siam en 1824. Elle est l’œuvre d’un austère magistrat aussi érudit que pieux. Qui était-il?

 

 

 

 

LES ORIGINES

 

 

Sa famille de bonne bourgeoisie est originaire d’Étampes. Son père le rapproche de Napoléon: Marc-Antoine Geoffroy-Château naquit à Étampes d’un père avocat au parlement de Paris le 18 août 1774 et mourut à Augsbourg le 23 février 1806. Officier dans le génie à 25 ans et chef de bataillon lorsqu’il partit avec son frère aîné, le savant naturaliste Geoffroy-Saint-Hilaire, pour la campagne d’Égypte, où il se distingua par son talent et sa bravoure. Bonaparte lui confia la direction des travaux de Damiette et d’Alexandrie. De retour en France, il fut nommé sous-directeur des fortifications de Givet, puis major du génie à la campagne d’Austerlitz. Il mourut à Augsbourg des suites d’un duel selon les uns, et selon d’autres épuisé par la fatigue d’une reconnaissance militaire. Il se faisait appeler Geoffroy Château pour se distinguer de ses frères parce qu’il demeurait à Étampes, rue du Château (1).

 

 

Un mot illustre sa mémoire rappelé dans le paragraphe que lui consacre Larousse dans son Dictionnaire du XIXe siècle: «Lorsque  Napoléon, créant sa maison militaire, eut à choisir  un aide-de-camp dans l'armée du génie,  il se rappela le brave et   savant officier de l'armée d'Orient, et dit avec une de ces réticences significatives qui lui étaient familières  «Si Geoffroy était là! »» (2).

 

 

 

 

 

Il trouve le temps de se marier à Étampes le 26 juillet 1802 avec Louis Angélique Champigny qui lui survécut jusqu’en 1839. Elle lui donna deux enfants, Louis-Napoléon, notre auteur, né le 11 mai 1803,  son parrain est Napoléon, et Hippolyte-Napoléon né en 1806. Lorsque l’empereur apprit le décès de Marc-Antoine, il adopta ses deux fils par décret du 6 mai 1806, une faveur qu’il accordait à tous les enfants de «ses braves». Il mourut à Paris le 11 juillet 1858. Nous ignorons tout de leur enfance et de leur éducation.

 

 

 

 

Toujours est-il qu’ils n’eurent pas la vocation militaire de leur père, peut-être dissuadé par leur mère devenue veuve à 31 ans et choisirent la carrière du droit peut-être aussi sur les traces de leur grand-père? Après l’écroulement de l’Empire Napoléonien en 1815, l’ambiance générale n’était pas aux aventures guerrières. Nous trouvons son jeune frère Hippolyte procureur du Roi à Bernay dans l'Eure en 1838 (3).

 

 

 

 

LA CARRIÈRE DE LOUIS-NAPOLÉON GEOFFROY-CHÂTEAU

 

 

Le juriste

 

 

Il suit une carrière de juriste sans faste. Entré dans la magistrature en 1825, il fut successivement juge auditeur à Épernay et à Versailles puis juge suppléant au Tribunal de première instance de la Seine. Il est titularisé en 1835 et devient l’un des 56 juges de cette juridiction jusqu’à sa mort (4). Nous le trouvons de temps à autre cité pour ses jugements dans les revues de jurisprudence de l’époque. Il ne chercha manifestement pas à s’élever probablement plus intéressé par ses occupations érudites.

 

 

Il reçut dans le «Monde illustré» du 24 juillet 1858 un hommage appuyé! «intègre, impartial, inaccessible aux influences... sous le magistrat, il y avait un chrétien..

 

 

 

L’érudit

 

 

Amoureux des livres, il aurait acquis chez ses camarades de collège le surnom de «bibliophile» (5).

 

 

 

 

Nous le trouvons collaborer aux «Annales de la Société historique et archéologique du Gâtinais» dont il était membre (6).  Membre également de la «société  impériale zoologique d’acclimatation» fondée par son oncle Saint-Hilaire, le bulletin de 1858 qui annonce son décès et nous dit «son concours éclairé et plein de zèle n’avait jamais fait défaut à la société depuis sa création en 1854»

 

 

 

 

 

Il publie en 1853 «La Farce de Pathelin - monuments de l'ancienne langue française» qui est en réalité une savante analyse de la littérature française du moyen-âge avant 1500. La langue de l’époque n’a pas de secret pour lui puisqu’il traduit de nombreux textes en français contemporain.

 

 

 

On lui attribue encore, mais l’ouvrage ne semble pas avoir été publié, une continuation du Dom Juan de Byron.

 

 

 

 

C’est probablement la tradition familiale qui a dicté la rédaction de sa «Carte des expéditions militaires et historiques de l'empereur Napoléon, Comprenant les limites de l'Empire français et de la domination impériale en 1812» publiée en 1846.

 

 

 

Le fervent catholique

 

 

Ses obsèques furent organisées par sa veuve, Eugénie Voizot. Le discours prononcé par son ami, le Comte Franz de Champagny, nous apprend qu’il était fervent lecteur de «L'imitation de Jésus-Christ», ce manuel de piété en latin, datant probablement du XVe siècle qui fut l’ouvrage le plus imprimé après la bible, et jusqu’à l’époque contemporaine, en éditions populaires sans parler de sa traduction par le grand Pierre Corneille (7).  Mais c’est probablement dans sa foi profonde qu’il faut chercher au moins partiellement l’idée profonde de ce roman qui fait de Napoléon le grand Empereur du monde devenu catholique sous le pontificat d’un grand Pape. L’idée prophétique de la venue dans le monde d’«un grand Pape et d’un grand roi» est omni présente dans le monde catholique français au XIXe siècle en particulier:

 

 

 

 

«Prophetias nolite spernere, ornnia probate; quod bonum est tenete» Ne méprisez pas les phrophéties, n'examinez les et retenez ce qui est bon» écrit Saint Paul aux Thessaloniciens (V – 19-22). On en fait remonter l’origine à l’Apocalypse de Saint-Jean, qui sorti de l’huile bouillante fut relégué dans l’île de Pathmos d’où il l’écrivit. Cette croyance fut reprise par de nombreux prophètes ou visionnaires. La plus proche dans le temps de notre époque – mais il y en eut beaucoup d’autres - et l’une des plus connues, est celle de l’abbaye d’Orval qui fut répandue en France au début du XIXe. Notre pieux magistrat en eut de toute évidence connaissance (8).

 

 

LE «NAPOLEON APOCRYPHE»

 

 

 

Il est permis de se demander quelles furent les intentions de ce magistrat lettré dans la rédaction de cette fiction où nous le trouvons non plus austère, mais souvent pince sans rire? La première édition sous le titre de «Napoléon et la conquête du monde - 1812 – 1832» est de 1836 parue sans nom d’auteur.

 

 

 

Elle passa complètement inaperçue. Ce n’est qu'en 1841, après le retour des cendres, lorsqu'il eut vu la France émue se lever, comme un seul homme, pour saluer la dépouille mortelle de l'empereur qu'il remit son volume en vente chez Paulin, sous le titre de «Napoléon apocryphe. Histoire de la conquête du monde et de la monarchie universelle, 1812-1832 » et cette fois avec son nom. Le succès fut fulgurant. L’ouvrage sera de son vivant réédité en 1851 et probablement d’autre fois encore (9). Les commentaires de la presse furent à  la limite de la flagornerie  (10).

 

 

 

 

L’histoire commence à Moscou en 1812. Avant la conquête du Siam en 1824, la partie qui nous intéresse directement, Napoléon soumit l’Europe entière, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord et éradiqua le mahométanisme qu’il considérait comme un obstacle majeur à son projet de conquête du monde. Voilà bien une question qui est d’une actualité brûlante au XXIe siècle!

 

 

Cette épopée le plus souvent sanglante occupe les deux tiers de son ouvrage qui comprend plus de 500 pages. Nous la résumons rapidement en notes (11).

 

 

 

 

La conquête du Siam

 

 

Le roman commence en 1812. Nous y trouvons quelques signes significatifs d’un ego démesuré et d’incontestables délires de mégalomane  jusqu’à la conquête de «notre Siam» par la Maréchal Gérard.

 

 

 

 

Nous sommes au début de l’année 1824. Rama II règne sur le Siam. La politique «coloniale» de Napoléon ne joue pas dans la finesse:

 

«Dans tous ces pays, l'empereur persistait dans le même système de conquête politique et religieuse ; il anéantissait la trace de l'ancienne domination en faisant enlever et transporter en Europe les rois et les familles royales entières, et partout aussi, sur la crête des pagodes et des forteresses, il plantait la croix avec son drapeau tricolore».

 

«Au moment d'être ainsi transporté sur un vaisseau français, le roi d'Anam fit demander  une audience au conquérant. « Que me voulez-vous? » lui dit Napoléon en entrant dans la salle  de l'entrevue. Le roi d'Annam, sans se servir d'un interprète, se dressa avec fierté, et lui dit en mauvais français : « Que vous me traitiez en roi. »  - « Vous avez lu l'histoire» lui répondit l'empereur avec un sourire railleur ; et lui tournant le dos, il s'adressa à ses généraux et dit : « Cet imbécile croit que j'ai fait trois mille lieues pour jouer une parodie ! » Et il sortit sans parler davantage au malheureux prince, qui fut en effet traité comme le reste des rois vaincus, traîné à bord d'un vaisseau et conduit en Europe».

 

 

 

 

Nous ignorons si le roi du Siam subit le sort de celui de l’Annam, on peut le supposer!

 

 

 

 

Toute l’Asie est conquise à l’exception de la Chine et du Japon qui le seront plus tard. Au retour d'une de ses expéditions en Asie, l'Empereur, saisi d'un pressentiment inconnu, fait disparaître, à l'aide de puissances destructives nouvellement découvertes, l'île de Sainte-Hélène au fond de l'Océan!

 

 

 

 

L'empire de Napoléon dépassait en étendue et en puissance les célèbres et passagers empires de Tamerlan et de Gengis-Kan. Calcutta est la capitale de la partie asiatique de l’empire.

 

 

 

LE LONG SÉJOUR AU SIAM

 

 

De tous les pays de l’Asie du Sud-est fraîchement conquise, c’est au Siam que l’empereur s’arrêta le plus longtemps, une année entière.  Cette étape fut-elle pour lui celle des délices de Capoue? L’intempérance de son tempérament était incontestablement à la limite de l’obsession sexuelle. La stricte religion de Geoffroy-Château et la pudibonderie de la bourgeoise France Louis Philliparde nous épargne les détails sur ce point.

 

 

 

 

Nous savons que, oú qu’il se trouve l'empereur n'oubliait  pas l'Europe et surtout la France. L'administration de l'empire était partout où il était lui-même datant ses décrets de Téhéran, de Samarkand, de Delhi, de Bangkok ou de Calcutta. Les décisions les plus obscures arrivaient d'une ville de l’immense empire (12). «Un grand nombre furent rendus à Siam». Notre magistrat – historien ne nous en cite malheureusement que deux. Ils valent d’être cités.

 

 

 

Le décret concernant la destruction de la mendicité.

 

.

Compte tenu de l’immense publicité qui fut faite à l’ouvrage lors de sa publication en 1841, on peut se demander si Louis-Napoléon Bonaparte, le futur Napoléon III n’y trouva pas quelques idées dans la rédaction de son célèbre pamphlet sur le paupérisme qui fut publié en 1844? (13). Quelles en étaient les dispositions principale, il est peut-être à l’heure où nous écrivons (2020) d’une actualité brûlante.

 

 

 

 

Il était tenu un registre des pauvres comportant soit ceux qui se reconnaissaient comme tels soit ceux qui étaient reconnus comme pauvres par les tribunaux. Ils étaient dès lors  mis à la disposition du gouvernement, qui pouvait le transporter à son gré sur tous les divers points de l'empire et même dans les colonies. L'État, le plus souvent, les répartissait dans les diverses communes de l'empire où ils étaient, avec leurs familles, entretenus, dans un rapport fixé, aux frais de l'État et de la commune. Chaque ville ou village était, selon ses revenus, chargé d'un nombre proportionnel  de pauvres, et obligé de les loger, vêtir et nourrir.  En contrepartie, les pauvres, ainsi sauvés de la misère et de la faim, demeuraient sous la surveillance de l'administration; ils restaient à sa disposition, ne pouvaient s'éloigner, sans permission et sous des peines sévères, de cette résidence; ils étaient enfin, dans certain cas, obligés à divers travaux d'utilité publique comme l'entretien des routes, des canaux et des propriétés de l'État ou des communes.

«Une pareille organisation des pauvres, qui  les jetait dans une classe aussi inférieure tout en pourvoyant à leurs besoins et à leur existence,  détruisit peu à peu la  mendicité, en excitant au travail. La honte d'être reconnu pauvre s'augmenta à ce point qu'il fallait être descendu aux  derniers degrés de la misère pour solliciter son inscription sur le registre. La paresse, qui s'accommodait si bien de l'aumône recula devant cette position nouvelle, car, si, dans cet ordre de choses, on trouvait les ressources de la vie, on y perdait la liberté. Le travail et l'exil du pays  natal y devenaient obligatoires, au gré de l'administration; les familles, si souvent insouciantes des misères de leurs membres, redoutaient cet  ilotisme dont l'opprobre eût rejailli sur elles, et  s'empressaient de venir à leur secours. Bientôt, les choses en vinrent à ce point que la mendicité  fut presque entièrement éteinte sur la surface de l'empire, et que le nombre des pauvres, qui, dans le premier recensement fait par le gouvernement, s'élevait à neuf millions cinq  cent mille , était, au bout de deux années, diminué de plus de moitié». Ce décret fut étendu à tout l’empire, Napoléon n’y voulait pas de pauvres.

 

 

 

Le décret sur la destruction de l’Égypte.

 

 

Ce texte extraordinaire est consécutif à des mouvements de révolte en Égypte. Napoléon par ailleurs voulait relier la méditerranée et la mer rouge pour ouvrir le route des Indes. L’Égypte se révolta et l’empereur dont le caractère rancunier est une constante lui voua une haine  féroce:

 

 «Ingrate Égypte ! s'écriait-il, terre sans foi et sans patrie, qui ne valait pas même la peine d'être conquise, et qui devait périr après une pareille trahison ». «Ce fut alors qu'il accomplit cet étrange châtiment  d'une nation condamnée à mort sans  retour, et qui allait être effacée de la surface de la terre».

 

«Il ordonna que le Nil fût détourné au-dessus  de Thèbes, et que, refoulé dans un lit nouveau,  il vint se jeter désormais à travers le désert  dans la mer Rouge. Ainsi détourné, le fleuve,  depuis Thèbes jusqu'à la Méditerranée, abandonna son vieux lit desséché et pestilentiel; bientôt les vents de l'ouest y amenèrent leurs tourbillons  de sable, et rétablirent dans ces plaines, qui  depuis la création leur étaient arrachées, le droit  du désert et de la mort; il n'y eut plus de vie et de fleurs dans ces contrées naguère si florissantes, et devenues désolées et brûlantes. Et tandis qu'une nouvelle Égypte se créait sur les nouveaux bords du grand fleuve depuis Thèbes jusqu'à la mer Rouge, l'ancienne, disparaissait de  plus en plus, s'abîmant dans des flots de sable  et de stérilité sous lesquels au bout de quelques années elle fut entièrement engloutie».

 

L’ancienne Égypte est donc devenue un désert mais la mégalomanie de Napoléon perdura:

 

«Après quoi Napoléon fit couper l'isthme de Suez; il rappela ces nations d'ouvriers qu'il  avait employées à la découverte de Babylone, et sous une pareille force ces travaux immenses furent bientôt achevés. En 1825 le détroit de Suez avait remplacé l'isthme de Suez; sa largeur était considérable, Napoléon ayant voulu creuser une mer et non un canal avec ses écluses comme on le lui conseillait: en vain lui disait-on que les élévations des eaux des deux mers étaient inégales, il dit qu'il les  aplanirait. Et en effet, lorsque les dernières barrières furent enlevées, et que les deux mers mugissantes se  précipitèrent l'une contre l'autre  leur furie fut courte; mariant leurs ondes, elles se firent  un niveau, et avec les vagues arrivèrent bientôt les flottes de l'Inde et de l'Europe qui traversèrent  à voiles déployées, et avec leur proues superbes, le nouveau détroit Napoléonien. L'Afrique se trouva être la plus grande île du monde».

 

Ainsi se termine l’aventure siamoise que ne concerne pas la suite de l’ouvrage.

 

Contentons- nous de faire référence à une autre question intimement liée à celle de l’éradication de l’Islam, celle de la question juive, d’une actualité tout aussi brûlante au XXIe siècle. Elle sera réglée de la même façon que Napoléon règle ses aventures amoureuses, à la hussarde. La religion fut éradiquée et faute d’obtenir la création d’un État juif à Jérusalem, l’empereur leur concèda l’île de Chypre qui devient la nouvelle Judée (14).

 

«Ainsi, tout fut fini; l'idolâtrie et le mahométisme avaient disparu, les protestantismes

étaient soumis, les schismes s'étaient ralliés, et la religion chrétienne, une et   réformée, régna sans partage sur l'univers et dans tous les cœurs».

 

 

Le drapeau tricolore portant la croix du Christ domina le monde entier. 

 

 

 

Napoléon va même imposer sa présence dans les cieux; «Deux étoiles avaient disparu ; la constellation  d'Orion n'existait plus : une nouvelle s'était formée de ses restes, et il fallait la reconnaître et la nommer. Les peuples voulurent encore voir là quelque  chose de Napoléon, et le monarque universel ne fut pas éloigné de prendre ce désordre de l'univers pour l'acte d'alliance de Dieu avec lui. Et lorsque quelques jours après  la science vint lui rendre compte de cette catastrophe, et lui demander ce qu'il fallait faire de cette constellation détruite, Napoléon s'arrogea ses débris, et, fier d'avoir quelque chose à démêler aux cieux, il lui donna son nom, Napoléon».

 

 

 

 

Parvenu au faîte de la toute-puissance terrestre, le héros est cependant impuissant contre la mort qui lui enlève un enfant chéri et qui bientôt le frappe lui-même, quand il ne voit plus au-dessus de sa grandeur que Dieu, et à ses côtés que le vide et les misères humaines dans une affreuse solitude d’âme. Il meurt le 25 juillet 1832.

 

Il faut bien évidemment voir dans cet ouvrage – avec nos yeux d’hommes de XXIe siècle – le tableau des égarements d'une ambition sans limites  et la démonstration que la puissance d'un seul homme est le pire des fléaux.

 

Ne peut-on aussi penser que la réalité fut plus grandiose que la fiction, en forçant  Napoléon, par le malheur et la souffrance, à se retrouver simplement un homme?

 

 

 

 

L’auteur d’ailleurs dit en tête de son ouvrage ce qui aurait pu être sa conclusion: «J'ai fini par croire à ce livre après l'avoir achevé. Ainsi, le sculpteur qui vient de terminer son marbre y voit un dieu, s'agenouille et adore» (15).

 

 

 

NOTES

 

 

(1) Voir Jean Hippolyte Daniel de Saint-Anthoine « Biographie des hommes remarquables de Seine-et-Oise » 1837.

 

 

 

(2) Plusieurs allusions sont faites à ses exploits dans le monumental ouvrage de Louis Reybaud « Histoire scientifique et militaire de l'expédition française en Égypte... » Publiée en 10 volumes à partir de 1830. Nous le trouvons également souvent cité dans « Vie, travaux et doctrine scientifique d’Étienne Geoffroy Saint Hilaire » par son fils M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire » 1847. Son fils en fait par ailleurs état dans son « Napoléon Apocryphe ». C’est la seule allusion qu’il fait à la mémoire de son père.

 

 

 

 

(3) Il fut l’un des contributeurs au « Formulaire général de procédure civile » publié en 1832 par Lenoir.

 

 

(4) Nous trouvons évidemment sa trace dans les diverses éditions de l’ « Almanach Impérial ».

 

 

(5) Voir le « bulletin de la société de l’histoire de France », 1859.

 

 

(6) Voir le bulletin de 1909 qui fait l’inventaire de ses apports.

 

 

(7) « Discours prononcé, le 13 juillet 1858, par M. le comte Franz de Chamagny aux funérailles de M. Louis-Napoléon Geoffroy-Château, juge au Tribunal de 1re instance de la Seine ». Celui-ci, royaliste et d’un cléricalisme virulent, né en 1804  était son contemporain.

 

 

 

(8) « Le grand pape et le grand roi ou Traditions historiques et dernier  mot des prophéties » 1871.

 

 

 

 

(9) Il fera l’objet de rééditions récentes (2007, 2009 et 2013).Il fut traduit en anglais dès 1842 sous le titre « Apocryphal Napoleon » et réédité en 1994 et 2016.

 

 

 

 

(10) De son vivant, citons, la liste n’est pas limitative : Le commerce du 28 octobre 1841 - Le Charivari du 29 octobre 1841 - Le journal des débats politiques et littéraires du 29 octobre 1841 -  Le courrier  français du 6 novembre 1841 - L'écho de la fabrique du 15 décembre 1841 - La démocratie pacifique du 11 mai1851.

 

A l’occasion de rééditions ou de lectures plus tardives : Le Figaro supplément littéraire du dimanche du 5 aout 1882 - Le Petit journal  du 27 avril 1896 -  L’intransigeant du 3 mai 1896 -  Le grand écho du nord de la France du 21 mai 1896 -  Le monde illustré du 23 mai 1896 - L'attaque 14 juin 1896 - Le XIXe siècle du 1er mai 1872 - L'Univers du 17 mai 1878 - Le Temps du 20 mars 1900 - L'œuvre du 10 mai 1921.

(11) Il commence son roman en 1812, après l'incendie de Moscou. Le 20 septembre, l’incendie est éteint. Il substitue à la désastreuse retraite une suite de victoires nouvelles jusqu’à  Saint Petersburg. Les armées russes et celle de Bernadotte leur allié sont anéanties. La victoire finale a lieu le 8 octobre et annoncée dans le Bulletin de la grande armée du 9. Il entre dans la ville sainte le 15. La Pologne est rétablie et Poniatowski en devient roi tributaire et le régime électif est supprimé.  La Suède et la Russie ne sont plus que des états tributaires qui doivent payer rançon et livrer leur flotte. En 1813 et de Saint Petersburg oú il s’attarde – maître de l’Europe entière – il prépare l’attaque de l’Angleterre après que l’Espagne et le Portugal aient été entièrement soumis et quitte la Russie en avril 1813. L’impératrice Marie-Louise lui ayant donné un second fils, Gabriel-Charles-Napoléon, il est désigné roi d’Angleterre le 22 avril 1814. L’Angleterre est anéantie le 4 juin 1814. « Napoléon se rendit à Westminster; il entra froidement dans la salle des séances de la chambre des communes auxquelles s'étaient joints les lords, il marcha rapidement jusqu'au fauteuil de l'orateur, et là, il déclara d'une voix retentissante que le parlement était dissous, et  détruit, ajouta-t-il. En même temps, les troupes qui le suivaient firent évacuer la salle, après quoi l'empereur ayant fait fermer les portes, en prit lui-même les clés, et ayant poussé son cheval jusqu'au milieu du pont de Westminster, il jeta avec force ces clés dans la Tamise, en s'écriant : « Il n'y a plus de parlement ! Il n'y a plus d'Angleterre ! »

 

Province française, elle est divisée en 22 départements et le drapeau tricolore flotte sur la tour. Le monarque déchu se voir attribuer comme feudataire l’Écosse et l’Irlande. Les colonies anglaises d’Amérique sont réunies à l’Empire qui dominait déjà les colonies espagnoles et portugaises et l’Alaska alors russe. Le malheureux Louis XVIII est expulsé de son refuge anglais et reçoit en piètre compensation l’île de Man. Le 15 août 1815, jour de sa fête, Napoléon revient à Paris et crée une fournée de ducs et de prince pour récompenser ses féaux.

 

Nous allons alors apprendre un incident significatif qui laisse apparaître un égo complètement démesuré s’il ne l’était déjà. Les habitants de Marseille voulaient faire élever une statue à son père Charles Bonaparte. Le refus est cinglant, il n’y a rien dans le passé qui le concerne. L’histoire commence avec lui.

 

 

 

 

Les délires mégalomaniaques vont alors continuer. A la mort du Pape Pie VII le 5 septembre 1815, après avoir pensé un instant se déclarer souverain de la chrétienté, se déifier en quelque sorte comme le fit Alexandre, il eut toutefois un éclair de lucidité et aussi ne voulut pas devoir ce titre suprême à une élection ! Il recommanda donc aux membres du Sacré Collège l’élection de son oncle, le cardinal Fesch. Le conclave s’y soumit plus ou moins bien et l’oncle devint souverain pontife. Il pensa un moment lui faire choisir le nom de Pape de Napoléon Ier mais comme il ne pouvait y avoir qu’un Napoléon Ier, le Pape soliveau devint Clément XV !

 

 

Les années 1815 er 1816 seront consacrées à l’aménagement de l’Empire par des travaux pharaoniques et la répression jusqu’en 1817 de mouvements centrifuges chez ses feudataires. Le triomphe est complet et même son frère Lucien, le seul qui osait encore sa qualifier de Bonaparte devient désormais roi de Suisse, républicain devenu roi d’une république !

 

 

L’Europe ne suffit plus alors et Alger est occupée en juin 1818 ainsi que toute l’Afrique du nord et ses trésors. Elle devint une colonie de peuplement ou furent transplantés plus de deux millions de français. Ce furent les premiers départements de la France africaine.  L’intérieur du continent fut conquis par la suite. Tombouctou en fut la capitale.

 

 

En 1821, il se lance à la conquête de l’Égypte, ce n’est qu’une promenade. Mais les  Turcs sont vainqueurs à Saint-Jean-D’acre. La riposte ne se fait pas attendre, le 20 juillet 1821 les Turcs sont anéantis. Le règne de Mahomet est terminé. L’empereur entre dans Jérusalem oú pourrissent des centaines de milliers de cadavres turcs. On marche ensuite sur Médine el La Mecque, les deux derniers foyers de l’Islam. C’est Eugène, roi d’Italie qui est chargé de la destruction totale des lieux les plus saints. Tout fut anéanti dans le sang et les flammes et la fameuse pierre noire fut adressée au Musée Impérial de Paris. « Cet événement fut le plus considérable dans les expéditions et les conquêtes de l'empereur ; le mahométisme était la seule force qui pût lutter au monde contre la sienne : elle brisée, Napoléon était bientôt le maître de la terre ». Il ne reste plus que l’Asie pour assouvir les ambitions napoléoniennes.

 

 

En décembre 1821, Napoléon est sur les rives de l’Euphrate. Il a commencé la reconstruction de Babylone plus conquérir difficilement l’Afghanistan. Partout où il passe, il détruit tous les symboles du mahométanisme, les mosquées et les prêtres. En 1822, il est au Cachemire après avoir conquis la Perse et le Béloutchistan en juillet 1822. La Tartarie est soumise en décembre.

 

 

En sortant de la Tartarie, il soumet partie du Tibet et de l’Hindoustan, traverse le Bengale et se trouve aux Indes en 1823. Il soumet la Birmanie après une brève résistance et le Maréchal Gérard conquiert sans difficultés la Cochinchine, le Siam, l’Annam et la péninsule de Malaga.

(12) C’est ainsi à Schönbrunn que fut pris le décret créant un Tribunal de commerce dans l’obscur département des Basses-Alpes, celui de Manosque, très cher à l’un d’entre nous !

 

 

(13) « L’extinction du paupérisme » fut publié depuis le fort de Ham oú Bonaparte était détenu à la suite de son complot manqué de Strasbourg. Nous y retrouvons une idée de Geoffroy-Château sur le lien entre le paupérisme et le vice. L’enfer étant, comme chacun sait, pavé de bonnes intentions, celles de Napoléon III ne furent jamais mises en application et son règne n’éradiqua pas le paupérisme.

 

 

(14) « Après avoir réuni les chefs religieux à Varsovie dans un sanhédrin qui dura un mois, tous les juifs de façon unanime abjurèrent leur religion et tous acceptèrent la foi catholique. L'île de Chypre venait d'être dévastée par  la peste, les habitants que ce fléau n'avait pas atteint avaient abandonné l'île avec effroi pour se retirer dans l'Asie mineure. L'empereur accorda cette île aux juifs, ils la repeuplèrent bientôt, et en firent le centre  de leur commerce et de leurs richesses. C'était la première fois, depuis leur dispersion, qu'ils se réunissaient sur une terre nationale ; ils y bâtirent une nouvelle Jérusalem, et l'île, appelée Nouvelle-Judée, ne cessa pas de faire partie de l'empire français, et d'être soumise directement à l'administration impériale ».

 

 

(15)  C’est un rappel de l'histoire de Pygmalion et Galatée  née de la mythologie grecque. Le sculpteur Pygmalion tomba amoureux de sa création, Galatée, une statue rendue vivante grâce à Aphrodite, la déesse de l'amour.

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19 février 2020 3 19 /02 /février /2020 22:59

 

L’humanité a connu une phénoménale révolution techno-linguistique avec l’apparition de l’écriture, il y a plus de 5300 ans, en Mésopotamie probablement et se trouve en passe d’en connaître une autre, l’automatisation du langage. L’humanité a ainsi connu les pictogrammes (อกษรภาพ), ces dessins que l’on  retrouve sur les parois des grottes comme à Phu Pan Noi (ภูพานน้อย) dans le district de Ban Phu (บ้านผื) de la province d’Udonthani (อุดรธานี) qui seraient datés de  3 ou 4000 ans, 

 

 

les idéogrammes (อกษรแทนความคิด) qui permettent d’entrer dans l’abstraction; on les trouve en Asie chez les Chinois, les Japonais et les Coréens.

 

 

Ils devinrent les hiéroglyphes (อีโรกลิฝ) des Égyptiens.

 

 

Vint ensuite le passage au cunéiforme, peut-être 4000 ans avant Jésus-Christ (อกษรรูปลื่ม).

 

 

Vinrent encore le démotique,

 

 

le hiératique

 

 

et le sémitique (เดโมติก -  อิราติก เซมิติก). Les Phéniciens créèrent ensuite leur alphabet (อกษรฟินิเซยีน) beaucoup plus élaboré et à l’origine de nos alphabets européens mais dont l’on peut penser – ce que font nombre de spécialistes - qu’il a pu déborder vers l’Asie aux Indes!

 

 

LES ORIGINES : LES ALPHABETS INDIENS?

 

L'alphabet brahmi  (อักษรพระหมี) et l’alphabet Kharoshti   อักษรขโรษี

 

L'alphabet brahmi a été utilisé pour la première fois à l'époque d’Ashoka le Grand entre 272-232 avant JC. Trouvé sur les «piliers d'Ashoka». Il contenait 64 caractères composés à la fois de consonnes et de voyelles.

 

 

A la même époque, l'alphabet Kharoshthi  fut utilisé dans le nord-est de l'Inde, mais dans un territoire plus restreint. Les formes du kharoshthi sont similaires à celles du Brahmi, mais ce dernier s’écrit de gauche à droite, tandis que le Kharoshthi s’écrit de droite à gauche. Ces deux écritures ont été utilisées jusqu'au 4e siècle de notre ère

 

.

L'alphabet brahmi  était utilisé dans le Nord, le centre et le  sud de l'Inde. La première utilisation enregistrée apparut au 3e siècle avant Jésus-Christ (342-243). Composé de consonnes et de voyelles il fut utilisé pour transcrire la  langue Prakrit (ภาษา ปรากฤ). Les inscriptions d’Ashoka le grand sont en écriture brahmi et en langue Prakrit. Cette dernière a ensuite évolué pour devenir la langue Makhot (ภาษา มคธ) puis le Pali. (ภาษา บาลี)

 

 

L’alphabet  Grantha (อักษรคฤนถะ)

 

Naturellement, l'alphabet brahmi a évolué en diverses formes compte tenu d’une longue utilisation et des longues distances entre les territoires de l’Inde. Le sud de l’Inde était plus spécialement attaché au Brahmi. Au nord, l’alphabet devint le Devanagari (เทวนาครี). Dans les régions du sud, elles prirent le nom d’alphabet Grantha (อักษรคฤนถะ) ou alphabet Pallava (อักษรปาละวะ). Le Devanagari s’écrivait sur papier, le Grantha et le Pallava sur les feuilles de palmier. L'alphabet brahmi devint l'alphabet Grantha sous l’ère du roi Narasimhavarman de l’Empire Pala au 6e siècle de notre ère (558-657). L’alphabet Brahmi assimilé au Pallava se répandit dans divers régions du sud de l’Inde et devint le lointain ancêtre du Tamoul, du Malayala, et du Cinghalais.

 

 

L’alphabet Devanagari (อักษรเทวนาครี)

 

L'alphabet brahmi a été diffusé et utilisé  dans le nord de l'Inde jusqu'au 9e ou 10e siècle de notre ère avant d’évoluer par l’intervention d’une ligne horizontale au-dessus des consonnes dans une forme différente de celle qu’il avait sous Ashoka le grand

 

 

Ce sont les inscriptions qui subsistent de l’Empire Gupta. 

 

 

Cette nouvelle forme est devenue l’alphabet Devanagari devenu ensuite l’alphabet indien actuel et a donné naissance au tibétain, au népalais et au cachemire. Il a été utilisé pour écrire le sanskrit dans les classes érudites de la société jusqu’au XVe siècle de notre ère.

 

 

L’alphabet Pallava (อักษรปัลลวา)

 

Ainsi, les alphabets anciens se développèrent  à partir du Grantha et du Pallava et furent plus largement utilisés dans le sud de l'Inde autour du neuvième au onzième siècle.

 

 

Ils se sont probablement ensuite transmis par la propagation religieuse des moines et des  brahmanes. Les premiers ensembles d'alphabet découverts en Thaïlande étaient enracinés dans le Grantha ou le Pallava. Plusieurs inscriptions en pierre, certaines portant une date, furent découvertes en particulier dans le site de Si Thep (ศรีทพ) dans la province de Phetchabun

 

 

...ou dans la province de Sa Kaeo (สระแก้ว) et sont datées des 6e ou 7e siècles. Elles sont en écriture Pallava mais tantôt en langage Sanskrit tantôt en langage Pali. Les découvertes épigraphiques dans d’autres provinces établissent qu’elles étaient en relation malgré leur éloignement. Le Pallava évolua vers ce que les érudits appellent le post-Pallava qui serait à l’origine de l‘ancien alphabet  môn (อักษรมอณโบราณ)

 

 

et de l’ancien alphabet khom  (khmer) khmer (อักษรขอมโบราณ) ?

 

 

LES DÉBUTS DE L’ALPHABET THAÏ  (อักษรไทย)

 

L’écriture thaie a été influencé par la culture du sud de l'Inde au vu d’éléments bouddhistes et brahmanistes et ce, avant la création de l'alphabet thaï unique. Les écritures du sous-continent indien furent les premières introduites en Asie du Sud-Est probablement au 4e siècle de notre ère. Ces écritures que l’on ne connaît que par l’épigraphie vont évoluer vers l'alphabet thaï du royaume de Sukhothai créé par le roi Sri Indrathit (ศรีอินทราทิตย์) vers 1238.

 

 

Le roi Ramkhamhaeng le Grand, (รามคำแหง) son fils et le troisième roi, aurait créé en 1283 l'ancien alphabet thaï appelé Lai Sue (อักษรไทยโบราณ: ลายสือ) basé sur les anciennes écritures khmère et môn et au vu des connaissances précédemment accumulées par ses scribes. Il n’y a pas à cette heure d’inscription antérieure à la datation de la stèle.

 

 

Mais l’attribution de l’invention de cette écriture unique à cette époque est tout à fait plausible. Avant la fondation du royaume de Sukhothai, les Thaïs n’avaient pas encore stabilisé leur territoire. Sukhothai fut leur premier royaume significatif. La fondation de ce royaume a de toute évidence nécessité une écriture unique. C’est en ce sens que les querelles sur l’authenticité de la stèle ne présentent guère d’intérêt sinon aucun. Elle est de toutes façons très proche de celle employée dans les d’autres inscriptions les plus anciennes de Sukhothai datant de la première moitié du XIVe siècle).

 

 

Les caractéristiques de l’alphabet de Sukhothai

 

Nous ne donnons que quelques précisions, la réalité est plus complexe.

 

Il comporte 39 consonnes. Les cinq qui manquent sont ณ ฑ ฒ ฬ  ฮ qui ne seront introduites que tardivement. Il comporte 12 voyelles simples et 8 diphtongues mais les voyelles comme aujourd’hui peuvent s’écrire de façon différente. Il n’y a que deux marques de tonalité, mai ek (ไม้เอก: อ่) et mai tho (ไม้โท: อ้) peut-être car la langue parlée à cette époque ne comporait pas cint tonalités comme aujourd'hui ?

 

Il n’y a que -à ce jour- cinq chiffres, 1, 2, 4, 5,7 et 0.

 

Il y a quatre types de lettres: consonnes, voyelles, chiffres et signes de tonalité.

 

Les consonnes, les voyelles et les chiffres ont la même taille, écrits sur la même ligne, tandis que les marques tonales sont placées au-dessus des consonnes.

 

 

 

L’évolution sous le roi Li Thai (ลิไทย)

 

Celui-ci régna de 1347 à 1368.  L’usage de l’écriture de Ramkhamhaeng le Grand se généralisa. Mais beaucoup d’utilisateurs de l’écriture restèrent attachés aux anciennes écritures khmers ou mon, qui plaçaient les voyelles à la fois devant, derrière, au-dessus et au-dessous des consonnes. Il leur fut difficile de passer à une écriture dans laquelle les voyelles et les consonnes étaient placées sur la même ligne. Le nombre des consonnes est le même avec parfois des différences de forme. Il y a toujours deux signes de tonalité seulement et 22 voyelles qui peuvent s’écrire sous des formes différentes.

 

On introduit enfin quatre lettres singulières directement venues du sanskrit, qui sont considérées grammaticalement comme des voyelles, l’une longue et l’autre courte  ( court et ฤๅ long – court et ฦๅ long) mais se prononcent selon des règles aussi complexes que précises dont nous allons parler plus bas.

 

 

La période d’Ayutthaya

 

Le royaume d'Ayutthaya fut établi vers 1350 par le roi U Thong (พระเจ้าอู่ทอง) alias Ramathibodi Ier (สมเด็จพระรามาธิบดีที่ 1). Il fut un royaume prospère avec une religion, des arts et une culture florissants, et une littérature en particulier. Le royaume d'Ayutthaya n'a pas créé d’écriture spécifique ayant  hérité sa culture du royaume de Sukhothai et de l'ancien alphabet du roi Lithai.

 

 

Cependant les formes alphabétiques peuvent varier jusqu’à se stabiliser sous le roi Narai oú elles deviendront le modèle de l'alphabet thaï utilisé par les  générations suivantes à la période Rattanakosin. Le royaume a duré de 1350 jusqu’à sa destruction en 1767. L’on voit toutefois apparaître les deux signes de tonalité manquant mai tri (ไม้ตริ อ๊)  et mai jattawa (ไม้จัตวา -  อ๋) (1). Les consonnes sont désormais 44. L’écriture est très similaire à celle du thaï contemporain.

 

 

La période Rattanakosin (รัตนโกสินทร์)

 

La dynastie est établie en 1782 par le roi Rama Ier. Elle a hérité de la culture de la période précédente et l'alphabet de la période d’Ayutthaya reste la règle mais l'alphabet khmer est utilisé pour les écrits bouddhistes en langue pali. On voit apparaître la liste actuelle des 32 voyelles. Avec l'essor du commerce avec l'ouest sous le règne du roi Rama III, de nombreux occidentaux, marchands et les missionnaires s’installèrent au Siam et en pratiquèrent la langue en particulier les Missionnaires évangélisateurs. En 1828 -l’événement est important sur le plan linguistique- le capitaine James Low écrit un livre de grammaire thaï intitulé «A Grammar of The Thai or Siamese Language» («Grammaire de la langue thaïe ou siamoise»). Elle est la première. Avant lui certes, Monseigneur Lanneau, arrivé au Siam en 1664 aurait été l’auteur d’un Dictionarium siamense et peguense et d’une Grammatica siamensis et bali, vraisemblablement de toute évidence destinés à promouvoir et faciliter l’apprentissage du siamois et du pâli mais ces ouvrages ont disparu.

 

 

En 1836, le Dr Dan Bleach Bradley, Missionnaire protestant, va publier dans son imprimerie des livres en langue thaïe avec une presse importée de Singapour. Le roi Rama III lui commande la publication de plus de 9 000 exemplaires de son décret sur l'interdiction de fumer l'opium. Les formes de l'alphabet thaï à cette période sont restées les mêmes que celles du début de la période Rattanakosin.

 

 

Le roi Rama IV

 

Après son long séjour au temple sous la robe safran, il monta sur le trône en 1851. Nous connaissons déjà son invention d’une écriture spécifique pour transcrire les textes religieux en pali, laquelle langue n’a pas d’écriture spécifique (2).

 

 

 

Comme son prédécesseur, il comprit l’usage qu’il pouvait faire de la presse à imprimer que Dan Beach Bradley avait apporté de Singapour en 1836.  Une fois sur le trône, il installa une presse dans le grand palais  pour imprimer et diffuser ses publications dans tout le royaume sous la forme de  feuilles volantes distribuées à tous les ministères et institutions de l’état et affichées dans les lieux publics» avec le souci que la bureaucratie ne puisse tirer avantage de l’ignorance du peuple. Cette espèce de «journal officiel» n’est pas notre sujet mais le roi publia une trentaine de décrets concernant l’usage de la langue thaï. Ainsi par exemple, réglementa-t-il l’usage des prépositions  suivantes: กับ, « avec » ; แก่ « pour »; แด่ « à »; แต่ «depuis » ; ต่อ «envers »; ใน « dans »; ยัง, « encore ». Ces traductions ainsi données sont basiques car elles peuvent varier en fonction du contexte, ainsi ยัง peut aussi signifier « pas encore ». Sans doute voulut-il donner à la langue thaïe les « definite grammatical rules » que James Low lui reprochait de ne pas avoir! «The Siamese have no definite grammatical rules; and, perhaps, from their holding a lower scale in civilization than the Chinese, they have not yet found it expedient to embody their language in a dictionary» («Les Siamois n'ont pas de règles grammaticales définies; et, peut-être, de par leur tenue dans la civilisation d'une échelle inférieure à celle des Chinois, ils n'ont pas encore trouvé opportun d'incarner leur langue dans un dictionnaire»). On reconnaît là l’incommensurable fatuité des missionaires ou colonisateurs anglicans contre laquelle s’est élevé Phya Anuman Rajadhon, qui manifesta sa réticence à l’égard d’une classification des mots de la langue thaïe selon les traditions issues de notre culture gréco-latine (3).

 

 

Mais cette culture n’était pas étrangère au roi puisqu’un  des professeurs de latin du jeune prince Mongkut ne fut autre que Monseigneur Jean-Baptiste Pallegoix lui-même !

 

 

Y a-t-il eu sous ce 4e règne d’autres innovations en matière d’écriture que celle de la création d’une écriture «aryenne» et le roi a-t-il créé de nouvelles consonnes? Nous lisons avec quelque intérêt dans Maspero Junior qui écrit en 1911 que deux consonnes et auraient été ajoutées «il y a une cinquantaine d’années pour la transcription des mots européens», ce qui situe cette création en 1861 (4). Ces deux consonnes sont, pour la première un doublon de la consonne régulière L (ล) et pour la seconde un doublon de la consonne régulière H (ห). Cette affirmation est irritante. Nous habitons tous deux la province de Kalasin dont le nom s’écrit au moins depuis sa fondation  en 1793 กาสินธุ์ à l’aide de cette lettre irrégulière. Par ailleurs et n’en déplaise à l’expert Maspero ces deux lettres sont bien  mentionnées dans la première grammaire de Low en 1828, pour reste de besoin dans la grammaire de Taylor qui est de 1842 («Brief grammatical notice of the siamese language»)

 

 

et enfin dans celle de Monseigneur Pallegoix en latin qui est de 1850 («Grammtica linguae thai»).

 

 

Le règne de Rama V

 

S’il n’y a pas eu – à notre connaissance du moins – d’innovation en matière d‘écriture sous ce règne qui s’écoula de 1868 à 1910, il fut celui du développement fulgurant de l’éducation ce qui entraîné évidement la publication d’ouvrages normatifs vernaculaires. Si en effet le dictionnaire de Low ou celui de Monseigneur Pallegoix sont destinés à l’apprentissage de l’écriture, ce n’est pas à l’intention des Siamois mais des étrangers.

 

En 1870, il avait fondé dans l’enceinte du palais une école destinée à ’enseignement des enfants de la famille royale et de la noblesse. Phraya Sunthorn Wohan (พระสุนทรโวหาร) alias  Noi Achayangkun (น้อย อาจารยางกูร) fut chargé de la rédaction de nouveaux manuels royaux pour l’enseignement de la lecture et de l’écriture. Nous lui devons les 6 volumes du Munbot Bapkit (มูลบทบรรพกิจ) publié en 1870 que l’on peut traduire par «fondements» (5).

 

 

Le département de l’éducation fut créé en 1887 et à l’instigation du Prince Damrong fut édité en 1888 un baep rian reo (แบบเรียนเร็ว) («manuel pour apprendre vite») qui permettait d’apprendre la lecture et l’écriture en un an ou un an et demi.

 

 

Il est toujours réédité sous des formes contemporaines plus attrayantes!

 

 

Notons toutefois pour respecter l’histoire que sous le règne du roi Narai et peut-être de sa plume - avait été publié un manuel appelé Chindamani (จินดามณี), probablement le premier, qui fut utilisé jusque sous le règne de Rama V (6).

 

 

Les tentatives du roi Rama VI.

 

Celui-ci, nous le savons, avait déjà envisagé une romanisation du thaï qui a donné lieu à de forts érudits échanges dans le Journal de la Siam Society (7).

 

Il en reste le système  de la "transcription du palais" et l romanisation officielle (Royal Thai General Système RTGS) dont nous avons longuement parlé (8),  est un pis-aller mais toutefois indispensable pour les retranscriptions des noms de lieux, même si elle est respectée de façon aléatoire. Elle est utilisée (et apparemment bien respectée) dans la transcription des noms propres sur les passeports en particulier. Elle a au moins le mérite de n’utiliser que les lettres de notre alphabet en évitant les diacritiques et autres signes cabalistiques.

 

Il est à l’origine de l’édition en 1927 du premier dictionnaire normatif thaï qui contient en son  introduction de solides explications sur le mécanisme de l’écriture (9).

 

 

Le roi – anglomane s’il en fut - tenta par ailleurs une nouvelle méthode d'écriture après avoir observé que dans l'écriture existante les consonnes étaient entourées de voyelles, devant, derrière, dessus, dessous, que certains mots n'étaient pas prononcés tels qu'ils étaient écrits, surtout les mots sans voyelles, ce qui rendait l’apprentissage de l’écriture difficile aux étrangers. Il voulut alors modifier l'alphabet en plaçant la voyelle derrière la consonne initiale, toutes deux sur la même ligne et créa de nouvelles formes de voyelle qui pouvaient être placés sur la même ligne que les consonnes. Les formes de consonnes et les marques de tonalités restèrent toutefois inchangées. Par ailleurs, c’est une difficulté majeure pour celui qui apprend l’écriture, elle ne sépare pas les mots entre eux mais seulement les paragraphes et les phrases mais sans signes de ponctuation:

 

lireunelanguequineséparepaslesmotsestuncalvaire

 

Il souhaita donc que, comme en anglais, un espace soit mis entre chaque mot. Cependant, ce nouveau style d'écriture ne fut jamais utilisé dans les documents officiels. Le Roi se livra à une enquête dans la presse pour connaître l’opinion des lecteurs. La réponse fut négative et la méthode ne fut pratiquement jamais utilisée.

 

 

Les tentatives du Maréchal Phibun.

 

Nous en avons parlé précédemment (2). Il s’agissait en réalité non pas de modifier l’alphabet mais de le simplifier. Parmi les 44 consonnes, pouvaient être éliminées celles qui faisaient - et font toujours – double sinon triple voire quadruple emploi, elles sont 13. Il y a par exemple 4 consonnes marquant le son th et quatre marquant le son s! Leur suppression n’interdirait pas l’écriture des 20 sons consonantiques fondamentaux avec celles qui sont conservées. Mais ces consonnes venues du sanskrit se retrouvent dans beaucoup de noms propres, noms de lieux en particulier eux-mêmes d’origine sanskrit. Les éradiquer aurait entraîné un gigantesque travail de réécriture de la géographie! Deux d’entre elles d’ailleurs avaient déjà disparu de la circulation mais sont toujours présentes dans les alphabets, en étant mentionnées comme obsolètes.

 

 

Parmi les voyelles, certaines font également double emploi par exemple le son qui s’écrit ไอ mais ใอ dans une vingtaine de mots seulement dont tous les petits thaïs continuent à apprendre la liste par cœur. Il a également souhaité la disparition de  ces étranges voyelles venus du sanscrit et ฤๅ et ฦๅ avec toutefois des sons consonantiques. Les deux dernières et ฦๅ ne se trouvaient déjà plus que dans des textes archaïques et se prononçaient lu court ou long. Par contre et ฤๅ malgré les souhaits du Maréchal ont la vie longue. ฤๅ avec le son long se prononce toujours ru. avec le son court se prononce non pas au gré des circonstances mais selon des règles bien  précises, ri, ru ou re. Le Maréchal considéra qu’il était beaucoup plus simple d’utiliser la consonne r (ร) en l’accompagnant d’une voyelle. Las! Les deux consonnes-voyelles et ฤๅ sont toujours présentes dans les abécédaires et se retrouvent dans des mots utilisés au quotidien (10). Elles sont également présentes sur les claviers de nos ordinateurs. Reste à savoir si l’on compte une faute d’orthographe aux petits thaïs qui utilisent la forme moderne au lieu de la forme sanskrite?

 

 

Le Roi Rama IX

 

Sans porter atteinte à l’écriture traditionnelle, celui-ci s’est intéressé à son informatisation à partir des années 80 et aux programmes de création de fontes fontastic et ressource editor. Ces programmes lui ont permis de concevoir des polices thaïes et anglaises de différentes tailles, incluant la police Bhubing (แบบภูพิงค์) et la police Chitralada (แบบภจิตรลตา). Elles ne sont apparemment pas dans le domaine public.

 

 

Notons surtout que l’écriture a parfaitement passé le cap de l’informatisation dans le dernier quart du XXe siècle. Le fait qu’elle ne comporte pas de majuscules double évidemment les possibilités d’enregistrement des glyphes.

 

Notons encore, ce qui est à mettre à l’actif des informaticiens locaux, qu’ils ont résolu les difficultés de segmentation. C’’est un challenge: Le nom de la  ville de Bangkok qui n’est que pour les imbéciles le plus iong nom d’une ville au monde réagit à merveille au compteur de mots des traitements de texte les plus courants (11).

 

On peut toutefois noter une certaine tendance à la simplification, citons-en quelques exemples significatifs:

 

Les chiffres dits arabes sont utilisés de préférence aux chiffres thaïs d’origine sanskrite ce qui est un peu dommage car ils sont lourds de symboles: le zéro (Sun  -  ศูนย์) noté sur les claviers par le signe qui diffère de notre 0 est le symbole du néant philosophique. Le chiffre un (๑) symbolise la spirale qui conduit à l’infini. Les chiffres traditionnels subsistent dans de nombreux documlents officiels et - ne croyez pas que les Thaïs les ignorent  - dans les établissements qui pratiquent deux tarifs, celui pour les touristes - chiffres arabes - et celui pour les autochetones, chiffres thaïs. Ils sont nombreux. 

 

Nous trouvons souvent utilisés dans la presse en particulier les signes de ponctuation occidentaux mais toujours sans séparation des mots.

 

Un exemple amusant enfin: certaines syllabes se terminent par une consonne écrite qui ne doit pas être prononcée. Elle est alors surmontée d’un signe appela «karan» qui s’écrit en thaï การันต์ soit karan(t), le t final est surmonté du signe qui le tue! On trouve souvent, dans la presse en particulier, la dernière consonne surmontée de karan purement et simplement éradiquée comme dans การันต์!

 

Ne croyez pas que l’apprentissage de cette écriture soit un  chemin de croix! Lunet de la Jonquières écrivait en 1904 en parlant des idéogrammes chinois  «Il faut, disait M. Kleczkowski,  professeur de chinois à l’École des langues orientales, de trois à quatre années d'étude journalière pour apprendre les quatre mille caractères qui constituent le premier bagage littéraire d'un étudiant ... Ceux qui sont appelés à se servir de la langue thaï ont, à mon avis, un   intérêt de premier ordre à apprendre tout d'abord l'écriture propre du dialecte qu'ils voudront étudier. L'étude des écritures thaï (et des écritures cambodgiennes) ne présente pas de pareilles difficultés. Quelques jours de travail suffisent pour en comprendre le mécanisme, et un ou deux mois pour déchiffrer passablement les imprimés et les manuscrits soignés. Le matériel phonique de ces langues est  très complet et très approprié; à quoi sert de le remplacer par un autre moins  parfait? Apprenons les dialectes thaï comme nous apprenons l'allemand, le grec, le russe, l'arabe, etc., en commençant tout simplement par étudier leur écriture propre» (12).

 

 

LES ORIGINES?

 

D’où vient donc l’écriture thaïe contemporaine? Elle est avec évidence une forme évolutive de celle utilisée à Sukhothai à la fin du XIIIe ou au début du XIVe siècle

 

 

et nous pouvons suivre cette évolution au fil des siècles. Tout comme le français écrit au XIIIe siècle diffère quelque peu de celui de Voltaire ou d’Anatole France ! L’origine de cette écriture archaïque, celle de Rama Khamhaeng ou celle des de Li Thai reste incertaine. La thèse officielle la considère comme une dérivation directe de l’écriture khom, c’est-à-dire khmère archaïque et d’une écriture mône?  Celles-ci dérivaient-elles directement ou indirectement des écritures d’origine indienne l’Asie en usage dans l’Inde du Sud du IIIe au Ve siècle de notre ère? Dans un premier temps, ces écritures n’étaient utilisées que pour noter le sanskrit et furent aux siècles suivants utilisées par les langues locales.

 

Et celles-ci ont-elles été inspirées directement ou indirectement par les écritures du Moyen-Orient?

 

Des érudits dont il nous est difficile de nier les compétences ont vu ou cru voir de singulières similitudes entre les alphabets indiens et l’alphabet grec archaïque issu lui-même de l'ancêtre commun de toutes les écritures alphabétiques, l'alphabet phénicien qui aurait été introduit par voie de mer bien avant la venue d’Alexandre-le-grand aux Indes à l’époque oú celles-ci auraient été régulièrement visitée par la flotte marchande du roi Salomon qui régna de 970 à 931 avant Jésus-Christ. Cette thèse trouva naturellement des contradicteurs résolus tout autant d’ailleurs que la réalité des voyages du dit Salomon (13).

 

 

La transition avec l’écriture de Sukhothai du XIIIe ou du XIVe siècle reste inconnue   et la porte est donc encore ouverte à toutes sortes d’hypothèses.

 

La question ne pourrait être résolue que par les découvertes archéologiques à venir, découvertes d’inscriptions sur des matériaux solides (pierre, métaux). Les premiers textes ont sans doute été rédigés sur des feuilles de latanier que l’on ne peut raisonnablement espérer trouver.

NOTES

 

(1) Ces deux signes de tonalité ont probablement été introduits pour permettre la transcription avec le bon ton de mors d’importation, probablement chinois?

 

(2) Voir notre article A 352 «อักษร​อริยกะ - LE ROI RAMA IV CRÉE L’ALPHABET ARIAKA – L’« ALPHABET DES ARYENS » – POUR TRANSCRIRE LES TEXTES SACRÉS DU PALI».

 

(3)  Phraya Anuman RAJADHON «The Nature and Development of the Thai Language» the Fine Arts Department, Bangkok, 1954, L’ouvrage est numérisé : finearts.go.th/parameters/search/หนังสืออิเล็กทรอนิกส์/book/104-the-thai-language-no10/2-2013-01-26-21-11-08.html

 

(4) Henri Maspero «Contribution à l'étude du système phonétique des langues thaï»  In : Bulletin de l’École française d'Extrême-Orient. Tome 11, 1911. pp. 153-169.

 

(5) L’ouvrage est numérisé»:

http://www.finearts.go.th/nakhonsithammaratlibrary/component/smilebook/book/27.html

(6) Voir de Jean Philippe BABU «L’influence de la tradition grammaticale gréco-latine sur la grammaire du thaï» publié en 2007 et numérisé sur le site https://www.academia.edu/

 

(7) Voir notre article 165 «Le Roi Rama VI et la romanisation du thaï»:  http://www.alainbernardenthailande.com/article-165-le-roi-rama-vi-et-la-romanisation-du-thai-125174362.html

 

(8) Voir notre article A 91 «La romanisation du thaï ?» http://www.alainbernardenthailande.com/article-a91-la-romanisation-du-thai-114100330.html

 

(9)  Voir notre article A 204 «LE DICTIONNAIRE DE L’ « INSTITUT ROYAL » AU SERVICE DE LA LANGUE THAÏE, DU BON SENS … ET DE LA POLITIQUE :

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/11/a-204-le-dictionnaire-de-l-institut-royal-au-service-de-la-langue-thaie-du-bon-sens-et-de-la-politique.html

 

(10) Voir notre article « NOTRE DICTIONNAIRE » : B – LE NOM DE BANGKOK N’EST PAS LE PLUS LONG NOM D'UNE VILLE AU MONDE .

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/06/notre-dictionnaire-b-le-nom-de-bangkok-n-est-pas-le-plus-long-nom-d-une-ville-au-monde.html

114 mots nous dit Word, vous pouvez vérifier!

กรุงเทพมหานครอมรรัตนโกสินทร์มหินทรายุธยามหาดิลกภพนพรัตน์ราชธานีบุรีรมย์อุดมราชนิเวศน์มหาสถานอมรพิมานอวตารสถิตสักกะทัตติยะวิษณุกรรมประสิทธิ์.

 

(11) Citons simplement rudou la saison qui s’écrit toujours ฤดู, angkrit anglais que l’on continue à écrire อังกฤษ. Il y en a beaucoup d’autres exemples.

 

(12) «Dictionnaire français-siamois, précédé de quelques notes sur la langue et la grammaire siamoises», 1904. Son analyse de l’écriture sur une trentaine de page est remarquable et complète et en permets l’apprentissage aussi bien sinon mieux que des méthodes contemporaines.

 

(13) J. Halévy «Résumé d'un mémoire sur l'origine des écritures indiennes»  In: Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 28 année, N. 2, 1884. pp. 214-223;

 

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17 février 2020 1 17 /02 /février /2020 22:34

 

 

Le temple Wat Phraram kao Kanchaniphisek  (วัดพระราม๙  กาญจนิภิเษก)  qui porte le nom du regretté roi Rama IX

 

 

 

 

appartient à l’ordre Thammayut Nikaya (ธรรมยุติกนิกาย),

 

 

 

et se caractérise entre autres par ses règles monastiques strictes et un soin particulier accordé à l’étude des textes sacrés. Il présente un aspect singulier car son Ubosot (พระอุโบสถ), la chapelle d’ordination, porte une phrase inscrite sur son fronton dans une langue inconnue qui semble emprunter ses lettres aux alphabets à la fois romain, grec et cyrillique, mais elles ne proviennent d’aucun d’entre eux.

 

 

 

Il s’agit en réalité d’un alphabet que le roi Mongkut (Rama IV),

 

 

 

 

... a mis au point alors qu’il était prince, mais surtout moine et premier abbé du temple Wat Bowonniwet Ratchaworawihan (วัดบวรนิเวศราชวรวิหาร).

 

 

 

 

Instigateur de l’ordre Thammayut Nikaya, il avait alors construit au XIXe siècle un alphabet nouveau, appelé Ariyaka (อักษร​อริยกะ), composé en imitation de l’alphabet latin, afin de faciliter l’impression à l’époque et lire plus aisément le khmer ainsi que le pali, la langue liturgique du bouddhisme theravada qui n’a pas d’écriture spécifique. Bien que l’on parle d’« alphabet ariyaka  », la formule doit se traduire par « alphabet des Aryens » en référence à la pureté des origines de Bouddha qui appartenait à la caste  supérieure  des Aryas.

 

 

 

Pour le dictionnaire de l’Académie royale, les Ariyaka sont les anciens habitants de l’Inde, de l'Iran et de l’Europe et les Ariya sont les aristocrates.

 

 

 

Quelle est l’histoire de cette écriture aujourd’hui confidentielle mais pas encore morte?

 

Elle aurait été créée à une date incertaine (vers 1847) alors que le prince était le moine  Phra Wachirayayan Phikkhu (พระวชิรญาณภิกขุ)

 

 

 

 

...  pour transcrire le pali  utilisait alors l’alphabet khom (ขอม), le très complexe alphabet khmer archaïque.

 

 

 

 

Elle se caractérise au premier chef, à la différence du thaï classique qui s’écrit sur plusieurs lignes, certaines voyelles pouvant être posées dessus ou dessous la consonne que les supportent avec éventuellement un signe diacritique au-dessus ce qui posait des problèmes pour l’imprimerie et la dactylographie. La première machine à écrire opérationnelle ne le fut qu’en 1892 à la demande du prince Damrong.

 

 

 

Cette écriture toutefois ne fut utilisée que par l’ordre Thammayut Nikaya et uniquement dans l’enceinte du temple  Wat Bowonniwet Ratchaworawihan (วัดบวรนิเวศราชวรวิหาร)

 

 

 

 

et dans celle du temple Wat Rachaprradit Sathitmahasimaram Ratchaworawihan (วัดราชประดิษฐสถิตมหาสีมารามราชวรวิหาร) qui dépend du même ordre.

 

 

 

 

Elle est encore étudiée à l’Université bouddhiste Mahamakut (มหาวิทยาลัยมหามกุฏ)  à Khonkaen qui dépend aussi de l’ordre.

 

 

 

 

Le roi fit établir une presse dans l’enceinte du temple Bowonniwet où furent imprimés un petit nombre de textes sacrés.

 

 

 

 

Donnons quelques caractéristiques.

 

Comme les alphabets romains, on écrit de gauche à droite. L’alphabet contient 33 consonnes et 8 voyelles seulement alors que le thaï comprend toujours en principe  44 consonnes et 32 voyelles même si certaines de ces lettres sont devenues obsolètes (1). Il est donc insuffisant pour écrire le thaï d’autant que certains sons consonantiques spécifiques au thaï ont également disparu et qu’il n’y a pas de signes diacritiques qui servent au moins pour partie à déterminer la tonalité de la syllabe. Le positionnement des voyelles est effectivement beaucoup plus simple qu’en thaï puisqu’elles se posent derrière la consonne. A l’inverse du thaï, une syllabe peut commencer par une voyelle. Si une consonne n’est pas suive d’une voyelle, elle est consonne et donne le son final. A l’inverse du thaï, elle sépare les mots entre eux  (2) que  le roi Rama VI avait tenté d’imposer en vain.  Il n’y a pas de signes diacritiques mais il y a des signes de ponctuation.

 

 

Qu’en est-il aujourd’hui?

 

La transcription du pali?

 

Comme les missels catholiques de notre enfance comportaient à la fois le texte des écritures ou des prières en latin avec en face leur équivalent en français

 

 

 

 

de même les manuels religieux thaïs comportent le texte pali avec son équivalent en langue vernaculaire. Le texte pali avec ses 33 consonnes et ses 8 voyelles est inscrit en tête de tous les ouvrages de prière en quelques lignes qui expliquent le mode de lecture le quel est accessible à quiconque sait lire le thaï (3). La traduction en thaï est donnée en face.

 

 

 

 

Le fidèle peut donc prier en pali même s’il ne le comprend pas et le comprendre grâce à la traduction. Le paragraphe suivant l'explique :

 

Le passage à l’informatique

 

Contrairement à ce que l’on aurait pu penser, l’écriture thaïe a parfaitement dominé le passage à l’informatique depuis la fin du siècle dernier. Les claviers de nos ordinateurs ne laissent échapper aucune consonne même obsolète, aucune voyelle même obsolète, aucun signe diacritique même obsolète (4). Aussi singulier que ce soit, les traitements de texte (Word ou ODT) ont un compteur de mots infaillible alors que la langue ne sépare pas les mots dans la phrase. Le Roi Rama IX lui-même s’est intéressé à la  création de nouvelles fontes à partir de 1987 (5).

 

 

 

 

En ce qui concerne l’écriture des Aryens, la difficulté majeure était celle de sa possible informatisation pour lui permettre d’échapper à l’oubli (6). Or, les fontes ont été mises au point par un érudit en 2010 et peuvent être installées sans la moindre difficulté ce qui permettra probablement à cette écriture de retrouver une nouvelle jeunesse (7).

 

 

 

NOTES

 

(1) Le Maréchal Phibun a introduit en 1942 un certain nombre de règles simplificatrices en préconisant la suppression de certaines consonnes qui font double et parfois triple emploi et de certaines voyelles pour les mêmes raisons. Il ne fut que partiellement suivi puisque certaines voyelles et certaines consonnes ne sont plus utilisées mais leur connaissance reste indispensable  pour lire les textes antérieurs. Cette complexité est un tribut payé à l’étymologie. C’est la même question qui se pose en français oú les doublons rh, th et ph nous indiquent que le mot vient du grec. La France a environ 60 millions d'habitants qui ne parlent plus que SMS. Sur ce nombre, 59 millions 500  mille ne soupçonnent pas même l'existence  du grec. Quelques centaines voire quelques milliers de savants lisent le grec à livre ouvert. Eh bien ! C’est pour faire plaisir à ces citoyens, que notre langue est grevée du rh, du th et du ph.  N’entrons pas dans ce débat.

 

Ah! permettez de grâce, - Que pour l'amour du grec, Monsieur, on vous embrasse (Molière)

 

 

 

(2) Le roi Rama VI avait tenté d’imposer la séparation des mots entre eux mais il ne fut pas suivi.

 

(3) Pour ceux qui connaissent peu ou prou l’écriture, ces explications sont les suivantes : Le Pali comporte 41 lettres: 8 voyelles อะ อา อิ อี อุ อู เอ โอ et 33 consonnes : ก ข ค ฆ ง จ ฉ ช ฌ ญ ฎ ฐ ฑ ฒ ณ ต ถ ท ธ น ป ผ พ ภ ม ย ร ล ว ส ห ฬ อํ (อัง).

Les consonnes qui ne portent pas de voyelles se lisent avec un อะ comme ปฎิปทา aui se lit dont ปะฎิปะทา  (la conduite). Les consonnes qui portent sous elle un petit point sont signalées : 

soit comme consonne finale de la syllabe : อตฺตา  soit อัตตา.

soit comme première d'un couple de consonnes

soit comme muette พฺรหฺมา c’est à dure  พรัมมา Brahma.

Les consonnes qui supportent une voyelle et sont elles-mêmes surmontées d’une petite boule forment une syllabe ayant le son final : ริ est ri et รี est ring ตํุา est  tang.

Les consonnes qui ne supportent pas de voyelle et sont elles-mêmes surmontées de la petite boule forment une syllabe ayant le son อัง : กํ est กัง.

Le lecteur n’a donc à apprendre l’utilité  d’un petit point sous la consonne ou d’une petite boule au-dessus.

Ces deux signes sont naturellement présents sur le clavier de nos ordinateurs.

 

(4)  Voir sur ce sujet: 

THÈSE pour obtenir le grade de Docteur de l’Université de Marne-La-Vallée - Discipline : Informatique présentée et soutenue publiquement par Krit KOSAWAT le 8 septembre 2003 «Méthodes de segmentation et d’analyse automatique de textes thaï  - Automated methods of segmentation -  and analysis of Thai texts»

Université Joseph Fourier, Grenoble 1 -  Ufr d'informatique et mathématiques appliquées - THÈSE  présentée et soutenue publiquement le 18 mai 2004 par Vincent BERMENT pour obtenir le titre de Docteur de l’université Joseph Fourier Spécialité Informatique: «Méthodes pour informatiser des langues  et des groupes de langues « peu dotées».

 

(5) Voir publié en 2013 «Thai Script: A 730-year History» numérisé sur le site

http://www.daoreuk.com/index.php/?option=com_content&view=article&id=83

 

(6)  Voir l’article de Neha Gautam, R.S. Sharma et Hazrati Garima: «Ariyaka: A PALI alphabet Recognition Script» une publication de Computer Science &   engineering - Rajasthan Technical University 6 Kota, India:

https://www.researchgate.net/publication/306304500_Ariyaka_A_PALI_Alphabet_Recognition_Script

 

(7) https://www.omniglot.com/writing/ariyaka.php

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12 février 2020 3 12 /02 /février /2020 22:03

 

Le Nuat, l’art millénaire du massage thaï, a été inscrit le jeudi 12 décembre 2019 à Bogota au Patrimoine immatériel de l'UNESCO. Un événement  que nous ne pouvons que saluer, tant cet art est en effet important dans la culture thaïlandaise et est aujourd'hui réputée et pratiquée dans le monde entier. Une  occasion pour nous d'en savoir plus sur son histoire, son enseignement, sa thérapeutique, ses différentes fonctions, sa place dans la société thaïlandaise.

 

 

Il est convenu de rappeler que le Nuat (นวด – prononciation « nouat ») a été importé d’Inde il y a environ 2500 ans par des médecins et des moines bouddhistes, et qu'il s’est longtemps transmis oralement, de maître à élève, dans les temples puis les familles, et que son histoire est une partie intégrante de la culture thaïlandaise. Son usage se développa aussi bien parmi les paysans qui souvent le soir, après les travaux dans les rizières  aimaient se faire masser qu'à la Cour. Mais il faut attendre la décision de Rama 1er (1784-1809 ) pour que  l‘ensemble des connaissances existantes concernant le massage soit recueilli et  la création  de la première école de médecine du Royaume par Rama III (1824-1851), « pour que  les techniques de massage traditionnel soient préservées, avec sa décision, lors de la rénovation de wat Phrachetuphon ou Wat Pho (วัดพระเชตุพน​หรือ​ -  วัดโพธิ์) à Bangkok, 

 

 

 

 

..de faire graver et exposer à la vue du public des dizaines d’inscriptions et de peintures murales concernant des traités divers de médecine, massage, astrologie, etc, et en 1831, de faire compiler les  savoirs anciens relatifs aux massages thérapeutiques avec soixante représentations de figures marquées de points de pression et de les exposer dans les petits pavillons situés au nord du Wat Phrachetuphon, autour du Mahachedi (stupa ou reliquaire principal). (In Nicolas REVIRE et M.L. Pattaratorn CHIRAPRAVATI,  Cf. (1))

 

 

 

Annabel Vallard (chercheur et anthropologue au CNRS) confirme que « La fonction d'enseignement a, jusqu'à la fin du XIXe siècle et aux réformes de l'enseignement scolaire du roi Chulalongkorn (1868-1910), toujours été l'apanage des monastères et du sangha bouddhique, ce, depuis la fondation des royaumes tai au Xe siècle.

 

 

 

Dans ce contexte et sous l'impulsion du roi Rama III fut entreprise, en 1836, la compilation des savoirs relatifs aux arts anciens et aux sciences recensés dans le royaume. Cette collection fut gravée dans la pierre puis installée dans l'enceinte du wat Pho qui devint ainsi, la première «université» de Thaïlande et le dépositaire du savoir encyclopédique de cette époque dans des domaines aussi variés que l'histoire, la religion, la géographie politique, la rhétorique, la poésie, la peinture et bien sûr, la médecine. De son passé de centre du savoir et d'enseignement relatif à la médecine, le wat Pho conserve les vestiges sous la forme de stèles présentant des textes et diagrammes qui concernent tout à la fois la thérapeutique (dont les massages), les restrictions diététiques ou la pharmacopée, et des sujets variés comme l'accouchement, la pédiatrie ou la variole. (...) Aujourd'hui encore, le temple accueille en son sein plusieurs centres d'enseignement (cours de méditation, école bouddhique, terre-pleins présentant les plantes médicinales du royaume, éléments d'architecture reproduits par les étudiants des beaux-arts, etc.), auxquels s'ajoute évidemment l'École de massage traditionnel.» (2)

 

 

 

La création de l’école de massage traditionnel au temple du Bouddha couché (Wat Pho) de Bangkok, en 1962, va diffuser cette technique peu à peu en Thaïlande et en Occident, où aujourd’hui les salons de massage thaïlandais prolifèrent. On peut mesurer son ampleur en sachant que cette école  du wat Po forme  5 à 10.000 élèves, moitié thaïs, moitié étrangers chaque année, et que plus de 200.000 étudiants y ont été formés et exercent aujourd'hui dans 145 pays. Le massage thaïlandais est devenu une institution en Thaïlande qui est pratiqué dans les villes et les villages, dans de nombreux temples, les gares, les plages, et de nombreux autres lieux,  faisant ainsi partie intégrante de la vie locale. Il est aussi considéré comme un traitement thérapeutique à part entière, dispensé dans plusieurs centaines d'hôpitaux du royaume.

 

 

 

On peut se demander et s'étonner que nous n'ayons pas encore traiter ce sujet  après 880 articles consacrés à la Thaïlande mais  on peut penser que nous le considérions alors comma un sujet sulfureux étant donné que le massage thaïlandais est associée pour beaucoup de touristes occidentaux aux massages à caractère sexuel, comme le confirme l'ethnologue Nathalie Becquignon: « Parmi les nombreuses pratiques de médecines traditionnelles, il en est une qui prête a peu d'analyses fines, à savoir les massages. Le fait que cette technique soit étroitement associée à la prostitution (principalement en Thaïlande) contribue probablement sinon à son occultation du moins au peu d'intérêt qu'elle suscite en ethnologie, discipline qui, en l'occurrence, a beaucoup de difficulté à s'extraire des clichés du sens commun. » (3)

 

 

 

 

Les articles d'Annabel Vallard «Corps à corps: Théorie et pratique dans l'enseignement d'une technique corporelle traditionnelle. L'exemple du massage thaï au wat Po de Bangkok», et de Nathalie Becquignon intitulé: «Une approche ethnologique des massages traditionnels thaïs » vont nous aider à mieux comprendre cet art millénaire.

 

En sachant que ces articles  se complètent car Annabel Vallard va nous exposer ce qu'elle a appris en suivant les deux sessions de massage accessibles aux débutants à l'école du wat Po: le massage traditionnel thaï (kannuat phaen boran  - กันนวดแผนราณ)

 

 

 

et  le massage thérapeutique thaï (kannuat bambat lae raksa phaen boran – กันนวดบำบัดและรักษาแผนราณ )

 

 

 

et que Nathalie Becquignon «a choisi d'étudier les massages traditionnels thaïs non pas du point de vue thérapeutique ou technique, malgré tout l'intérêt évident que l'on peut trouver, mais comme un phénomène culturel significatif», en enquêtant  dans le nord-est de la Thaïlande, plus particulièrement dans la province de Nakhon Ratchasima, près de Chumphong, dans les villages de Khok Hin Chang, Talat et Khok Po Gnat, en étudiant surtout  les règles du toucher dans un pays où celles-ci sont  très strictes.

 

Annabel Vallard nous confirme que l'école du wat Po est considérée  comme la référence en matière de savoir thérapeutique manuel, d'un point de vue technique comme théorique, et comme  l'héritière de la médecine de cour pratiquée par les médecins de cour (les mo luang – หมอหลวง

 

 

 

 

en sachant donc qu'il existait aussi des médecins de village (les mo klang ban - หมอกลางบ้าน) avec des conceptions et des pratiques différentes à l'origine

 

 

 

 

Aujourd'hui, la médecine de cour est la seule reconnue par les autorités et est enseignée dans des écoles de médecine qui délivrent une licence en médecine traditionnelle, unique diplôme reconnu pour sa pratique. Elle va ensuite décrire de façon précise et détaillée les deux sessions de massage accessibles aux débutants, qui consiste en un enchaînement strictement organisé qui se décompose en cinq séquences, définies en fonction de la position du patient (sur le dos, sur le côté, sur le ventre, sur le dos et assis), qui alternent des postures, des mouvements et des techniques spécifiques.

 

 

Elle mettra l'accent sur la technique en la mettant en parallèle avec les discours et les terminologies qui l'accompagnent, pour permettre de cerner les modalités de transmission et d'apprentissage des savoirs liés à la pratique du massage, et  redéfinira les conceptions du corps dans ce contexte spécifique en montrant l'existence d'une anatomie en réseau autour d'un pôle central: le ventre. Nous pourrons ici ne donner  que quelques idées de cette étude forte ou trop savante de 46 pages, qui en ses 6 parties, présente la généalogie des savoirs médicaux en Thaïlande, rappelle que l'enseignement du massage se fait plus par la pratique que par la théorie, une pratique qui est un enchaînement codifié de manipulations sur un parcours spécifique, avec des techniques qui sont autant des manières de toucher, qui peuvent étonner dans la mesure où la rencontre de deux corps  transgresse -ici- des normes corporelles (Cf. Les tabous liés au corps).  Annabel Vallard terminera néanmoins son étude par la théorie en donnant ce qu'elle appelle «une définition élusive des sen » (เส้น) et en expliquant que « l'abdomen est le centre nodal du réseau du lom (ลม) ».

 

 

La pratique des  masseurs du wat Po s'inscrit dans la généalogie indienne introduite en Asie du Sud-Est par la diffusion du brahmanisme et du bouddhisme, telle qu'on peut la voir dans l'enceinte de ce temple avec les figures d'ascètes (ruesi - ฤาษี

 

 

 

 

présentées dans des positions contorsionnées (ruesi dat ton - ฤาษีดัดตน) connues des yogi, que les masseurs  doivent réaliser avant le massage, pour  préparer leur corps aux manipulations, ou après celui-ci. 

 

 

Si autrefois tous les praticiens et les enseignants du massage étaient des moines, aujourd’hui au wat Po ils sont tous laïcs, mais conservent néanmoins le lien avec le bouddhisme en rendant un hommage rituel chaque journée, et à chaque séance,  au maître légendaire, d'origine indienne, Jîvaka Komârabhacca, également connu sous le nom de «Grand Maître (ascète) de médecine», considéré comme un des disciples du bouddha historique, et reconnu comme le père fondateur de la médecine thaïe. (La médecine populaire nous dit également Becquignon évoque également ce maître fondateur.) Ces rituels  réaffirme et se revendique comme l'héritière d'un savoir relevant des origines, au temps mythique du Bouddha.

 

 

 

 

Ensuite  Annabel Vallard va montrer que l'enseignement du massage au wat Po est basé sur  l'expérience et la pratique plutôt que sur la théorie. Les professeurs, dit-elle, insistent  sur la pratique, l'imitation et l'expérience et non sur la verbalisation des savoirs et savoir-faire. L'enseignement est dispensé selon trois phases répétées alternativement pour chacune des cinq séquences que compte le massage traditionnel thaï. «Dans un premier temps, le maître exécute une des étapes du massage sur chacun de ses élèves qui sont ainsi à même de ressentir les mouvements réalisés. Dans un second temps, les élèves observent la pratique du massage par leur maître sur leurs condisciples. Enfin, ils pratiquent eux-mêmes le massage sur les autres élèves guidés par le maître. Ce va-et-vient entre masser et être massé permet de développer le sens du toucher mais surtout de lier intrinsèquement la réalisation pratique d'une technique et le ressenti que celle-ci procure».

 

 

 

Les professeurs ne parlent pas ou parlent peu du massage et des théories médicales  même si les manuels de massage en thaï pour professeurs diplômés du wat Pho existent.

 

 

« Cette non verbalisation de la transmission des savoirs renforce l'impression que, pour pouvoir masser, il n'est finalement pas indispensable d'avoir accès à un savoir théorique sur le corps  », du moins pour les débutants. D'ailleurs, précise-t-elle, cela n'est pas  spécifique au massage ou à la Thaïlande si l'on pense à la kinésithérapie, la poterie, le tissage ou la boxe.

 

 

Mais  l'apprentissage de la pratique du massage, ce rapport de deux corps  n'empêche pas Annabel Vallard de s'interroger sur la transgression des normes corporelles socialement définies,  dans une société où les contacts corporels sont extrêmement réglementés ou  le rapport au corps est le siège de nombreux tabous et prescriptions.  Mais les professeurs n'évoquent pas ces règles corporelles d'autant plus qu'elles sont évidentes pour les Thaïs, surtout celles relatives à la pudeur et  aux zones sexuées du corps humain.

 

 

Annabel Vallard fait ensuite référence à l'étude de Nathalie Becquignon (Cf. Infra notre lecture de son étude), « consacré au massage dans le Nord-Est, les règles du toucher dépendent principalement, en Thaïlande, de quatre facteurs: l'âge, le sexe, le statut social et le contexte de l'interaction corporelle qui, associés les uns aux autres, permettent de définir le comportement adéquat à adopter», en sachant que le tabou absolu concerne le corps sacré des religieux et les principaux  interdits sont les interdits sexuels et les interdits liés au respect fondé essentiellement sur la compréhension de l'opposition,  bien que complémentaire, entre la  tête (hua - หัว) et les pieds (thao - เท้า). La tête (et plus particulièrement l'épicrâne (chom khwari- ชมขวัรี) concentrant les esprits vitaux de l'organisme (khwari - ขวัรี) et les pieds, souillés par leur contact au sol, symbolisant,  l'ouverture sur l'extérieur, les autres et la société en général. Dès leur plus jeune âge, les enfants apprennent que les pieds à la tête sont inférieurs du corps et  ne doivent jamais entrer en contact ou même être placés à hauteur de la tête.

 

 

 

 

 

Mais dans le massage traditionnel, si le masseur est amené à masser la tête, il évitera que ses pieds ne soient placés en face de son patient et privilégiera la position agenouillée. D'ailleurs, dit-elle, l'aménagement de l'espace lui-même dans l'enceinte du wat Pho, a été conçu pour que les positions respectives des masseurs et des massés dans leur totalité respectent les règles corporelles de bienséance culturellement définies.

 

C'est dans ce contexte, que le professeur enseignera  les positionnements du corps et «les techniques comme des manières de toucher », selon les zones corporelles manipulées ainsi que l'intensité à y appliquer, en distinguant  les techniques de pression (kankot การกอด), de friction (kankhlueng – การเคลือง), de pétrissage (kanbip - การบีบ), d'étirement (kandueng – การเดือง), de foulage (kanlup - การลึบ), de martèlement (kanthup - การลทึบ), de prise (kanchapkot- การจับคอร์ด), etc., que n'allons pas ici expliciter. L'apprentissage de ses techniques se fera  sur l'observation et la répétition des gestes du professeur qui s'attachera  à contrôler, séquence après séquence, l'assimilation des  savoirs des cinq séquences du massage traditionnel thaï.

 

 

 

«  Un enchaînement codifié de manipulations sur un parcours spécifique »,  une pratique qui commence au niveau de la voûte plantaire et se termine par le massage du crâne et de la face du patient, en respectant les conceptions bipolaires du corps humain, qu'elle explicitera dans un autre chapitre, en nous apprenant les connaissances nécessaires  sur  les lignes à suivre (les sen) et les points à masser pour être efficace. (« Ces lignes de massage se répartissent sur les membres et le dos: six lignes sur les jambes (deux intérieures, trois extérieures et une médiane postérieure), quatre sur les bras (trois intérieures et une extérieure), quatre sur le dos (en fait deux rangées de chaque côté de la colonne vertébrale) et trois lignes le long de l'épaule et de l'omoplate {scapula). Les points isolés sont, quant à eux, principalement situés sur la ceinture abdominale,  la nuque et les pieds.».

 

 

 

Son article présente des schémas et fait référence aux figures présentes dans les bureaux d'inscription de l'école au wat Po qui peuvent aider à comprendre ce réseau théorique  des dix principales lignes identifiées. Les masseurs en manipuleraient 72 000 ! «Cette pratique manuelle considère qu'à chaque point manipulé, situé sur une des dix lignes principales, correspondent des indications thérapeutiques spécifiques qui sont, en fait, l'apanage des lignes elles-mêmes. Leur manipulation favoriserait donc le soulagement des symptômes qui leur sont associés», en précisant que  la correspondance des lignes de massage et des lignes théoriques reste difficile à établir, contrairement  aux  dix points de massage du ventre. (On reste ici dans les grandes lignes, car l'étude savante d'Annabel Vallard cite d'autres travaux et considérations d'autres auteurs sur ces lignes avec leurs manipulations spécifiques.)

 

 

Dessin d'Annabel Vallard :

 

 

L'étude de Nathalie Becquignon va nous proposer «Une approche ethnologique des massages traditionnels thaïs» (3), en les étudiant non pas du point de vue thérapeutique ou technique, comme elle le dit, mais comme un phénomène culturel significatif dans le quotidien des  villages isan de Khok Hin Chang, Talat et Khok Po Gnat (Province de Nakhon Ratchasima, près de Chumphong.)

 

 

Elle constate que dans ces villages comme partout en Thaïlande,  le massage fait partie du quotidien, soit en se massant au sein de la famille, soit en faisant appel à une masseuse reconnue pour son savoir. Elle va surtout s'interroger, comme nous l'avions vu   plus haut avec Annabel Vallard  sur ce qui peut apparaître comme une transgression tolérée de règles du toucher, de normes corporelles socialement définies, dans une société où les contacts corporels sont extrêmement réglementés ou  le rapport au corps est le siège de nombreux tabous et prescriptions. Ces règles du toucher, disions-nous,   dépendent principalement, en Thaïlande, de quatre facteurs: l'âge, le sexe, le statut social et le contexte de l'interaction corporelle qui, associés les uns aux autres, permettent de définir le comportement adéquat à adopter, en sachant que le tabou absolu concerne le corps sacré des religieux et les principaux  interdits sont les interdits sexuels et les interdits liés au respect fondé essentiellement sur la compréhension de l'opposition,  bien que complémentaire,  entre la  tête (hua) et les pieds (thao).

 

 

Nathalie Becquignon commencera d'ailleurs son étude en rappelant que « Chez les Siamois et les Isan, les représentations du corps varient selon les âges et selon les sexes. La tête est hautement considérée car elle est le siège de I' essence vitale appelée khwan (ความ); c'est la partie la plus intime de l'individu. A l'opposé, les pieds sont impurs, bas, souillés par leur contact au sol.». Elle fait référence ensuite à l'étude de B. Formoso qui explique à propos des Isan que cette opposition tête/pieds  s'étend à !'organisation de la maison et même à la constitution du village et de son environnement, le village étant l'extrémité supérieure d'un espace humanisé dont les rizières figurent les pieds. (4)

 

 

Elle va ensuite présenter un récapitulatif des règles relatives au toucher, et à la position des corps selon les positions statutaires (économiques, religieux, politiques), le sexe, l'âge, qu'elle a observées  dans les villages observés, en se servant des dessins utilisés par I‘ethnologue Desmond Morris (1977, «Man Watching»). On y voit les zones de contact permis ou interdits, dans un contexte familial ou hors, avec des personnes du même âge ou non, où les parties sexuelles sont prohibées. Mais  ces règles à respecter ne s'expriment pas seulement en fonction de l'âge. « Nous voyons sur les figurines qu'une femme ainée ne doit pas toucher la tête d'un cadet et du coup apparait plus "respectable" que la femme. Interdit total de toucher un moine ou d'être touché par celui-ci pour les femmes. II fait partie de la sphère du sacré et ne peut avoir de contacts physiques. Ces règles du toucher seront modifiées en fonction de la variante «situation sociale»».

 

 

Dessin d'Annabel Vallard :

 

 

 

 

Nous avons consacré deux articles à cette étude de Bernard Formoso, «Symbolique du corps et hiérarchisation sociale, l’exemple de quelques postures dans le Nord-Est de la Thaïlande», qui effectivement nous aide à comprendre que l'opposition hiérarchique entre la tête et le pied  implique aussi  des comportements à éviter dans la vie de tous les jours, aussi bien au niveau du village et de la maison, et qu'elle  s’inscrit dans une logique de hiérarchisation du corps social qui implique que celui qui a le rang le plus élevé est toujours positionné au-dessus et/ou au plus près du référent qui préside la cérémonie sociale ou religieuse. Elle intégre la supériorité du religieux sur le laïc, de l’homme sur la femme, du  vieux sur le jeune. Nous avons utilisé certains dessins explicatifs de Formoso, concernant par exemple «la tête des personnes allongées dans les chambres doit, d’une part, être orientée vers la «tête» de la maison, c’est-à-dire vers le “poteau âme” et, d’autre part, en cas de vis-à-vis des chambres de deux maisons, être orientée vers la partie correspondante  du  corps  des  voisins ;   quant  aux  pieds,  ils  sont  associés  au «premier poteau» et sont orientés vers les pieds des voisins, en cas de vis-à-vis.» ou les positions de sommeil autorisées et interdites, ou  la circulation des personnes dans la maison, ou  les postures assises requises en fonction de la hiérarchie religieuse ou laïque, ou  la position pour dormir, etc.  Bref, un ensemble de règles  qu'il faut respecter. (Cf. Nos articles (4))

 

 

Nathalie Becquignon traite ensuite dans sa deuxième partie des « Massages: techniques, apprentissage et fonctions », en commençant par un exemple observé en 1988 dans le village de Nok Hin Chang.

Résumons en vous épargnant les détails :

 

 

C’est tout simplement l’histoire d’une personne qui souffre de malaises chromiques.   La masseuse s'est mise à croupetons et lui a demandé quels étaient ses symptômes. Elle lui a massé le ventre très fort sur les vêtements, en cercles, avec la paume d'une main appuyée par !'autre ; Le massage terminé, la malade est allée chercher 20 baths que la masseuse a refusé en prétextant qu'elle ne pratique pas pour l'argent mais pour soulager la douleur des autres. Sur l'insistance de la cliente, elle a finalement accepté en disant que cet argent servirait d'offrande à celle qui lui était apparue en rêve. La séance s'est terminée ainsi ».

 

 

Nathalie Becquignon en se basant sur cet exemple va poursuivre ses explications, en évoquant  les « Techniques et apprentissage ». Elle nous apprend que  les massages thaïs n'utilisent pas d'instruments, ni de médicaments, au contraire de l'Inde, mais que  les manipulations et les torsions supposent la maîtrise de connaissances «tactiles»,  exécutées sur une partie du corps.  Les  pressions  sont de force et de durée variables, et  sont exercées soit avec tous les doigts, soit uniquement avec les pouces ou parfois avec  les paumes. La masseuse pratique aussi avec les pieds pour «travailler» l'arrière de la cuisse, mais peut s'aider de son coude ou de son genou pour faire une pression soutenue.

 

 

Nathalie Becquignon, sans transition, passe aux  possibilités d'apprentissage pour les masseuses, soit par une parente ou une vieille femme masseuse, soit au village avec un khru (ครู - professeur) ou bien dans une école comme celle de Chiang Mai oú le temple de Wat Pho. Toutefois, dit-elle, plusieurs types d'initiation peuvent être distingués au niveau villageois. Certes par I ‘apprentissage à !'initiative d'une parente ou d'une « spécialiste », mais aussi par l'initiation à Ia suite d'un rêve ou par d'autres signes du destin (révélation suite à l'accident d'un proche ou demande des villageois).

 

 

On retrouve ici  une  transmission «explicite par prescriptions et préceptes» mais qui se comprend dans un contexte culturel de croyances aux esprits. Elle signale  Ia cérémonie de phithi wai khru (พิธีไหวครู - cérémonie de respect aux maîtres) qui a lieu une fois par an au moment du Nouvel An traditionnel, pendant laquelle on fait des offrandes aux personnes qui ont bien voulu transmettre leur savoir et leur sagesse. Ceux qui oublieraient d'honorer leur maître (vivant ou défunt) recevraient de ceux-ci une punition que les villageois peuvent reconnaître (froideur des mains et des pieds, évanouissement, agressivité envers tout le monde). Elle nécessiterait pour la famille de  préparer une cérémonie équivalente  afin que le guérisseur recouvre l'intégralité de ses facultés.

 

 

 

 

On peut voir aussi le cas d'un esprit  d'une personne connue (en général masseuse ou parente) qui apparait en rêve à une villageoise et lui  ordonne de masser pour soulager Ia douleur des autres villageois. D'autres cas de «révélations» peuvent être signalés.

 

 

Nathalie Becquignon annonce ensuite trois catégories de massages qui peuvent être  observés dans le Nord-Est et qui correspondent à trois fonctions: thérapeutique, l'expulsion d'esprits maléfiques et  relaxante.

 

 

Mais après une série de 11 photos, on constate qu'elle aborde ces trois fonctions de manière quelque peu désordonnée et sommaire, puisque par exemple, elle commence avec le cas de personnes possédées par les esprits, souvent prises de convulsions et de tremblements, que des exorcistes expulseront par des massages renforcés et des incantations magiques, sans donner d'explications sur ces massages. De même, elle emploie le conditionnel pour nous dire «qu'il semblerait donc que les masseuses "confirmées" soient requises pour des fonctions thérapeutiques bien précises», sans préciser lesquelles; pour passer ensuite à la fonction relaxante qui ne nécessite pas d'apprentissage de techniques, pour des jeunes gens du même sexe qui se massent en discutant et hors des contraintes sociales de bienséance.

 

 

Dessin de Nathalie Becquignon : 

 

 

 

On remarque que ces massages sont plus fréquents chez les jeunes des deux sexes qu'entre personnes déjà mariées et plus âgées, et que dans les villages étudiés, la plupart des personnes pratiquant des massages à des fins thérapeutiques sont de sexe féminin et que les hommes sont essentiellement exorcistes. De plus, de nombreuses  femmes masseuses font aussi les accouchements, les avortements et pratiquent le  « médiumnisme ».

 

 

Le fait que les femmes ne peuvent pratiquer l'exorcisme s'explique par la raison qu'elles sont considérées faibles par nature, et donc pas assez fortes pour  lutter avec des esprits qui les domineraient forcément. Mais elles peuvent être médium, car elles ont été choisies par un esprit et peuvent l'appeler lorsque les villageois viennent les consulter pour   connaître un événement futur, prendre une décision ou bien établir un diagnostic pour une maladie. Il faut aussi se rappeler que la femme dans la société thaïe n'a pas accès au sacré, au magique car elle est impure (Le sang menstruel étant considéré comme polluant, opposé aux pouvoirs bénéfiques). « C'est pour cette raison et pour éviter toute tentation sexuelle qu'elle ne peut toucher les moines, personnages sacrés du Bouddhisme dont elle pourrait annihiler tous les pouvoirs.».

 

 

Dessin de Nathalie Becquignon : 

 

 

On va retrouver, dit-elle, ces oppositions dans presque toutes les sociétés humaines : l’homme est tourné vers l'extérieur, le haut, les autres, est fort psychologiquement, destiné  aux  techniques spirituelles, tandis que la femme  doit être soumise, réservée, toumée vers l'intérieur, la maison, est psychiquement faible, et est destinée aux techniques corporelles (le massage, l'accouchement, l'avortement, le médiumnisme).  Pourtant note Nathalie Becquignon, il est intéressant de voir que dans cette société où le toucher est si réglementé, Ia femme monopolise presque toutes les pratiques du corps.

 

 

 Elle récapitule ensuite les caractéristiques des massages, qui sont donc enseignés par apprentissage (ou par révélation), « par un  maître qui sera toujours vénéré et remercié d'avoir partagé ses connaissances, même au-delà de son décès ».  La masseuse soulage  Ia douleur du patient, et obtient ainsi du «mérite», qui permettra une meilleure renaissance ou de meilleures conditions de vie, en sachant que la  rémunération qu'elle reçoit doit être comprise comme une offrande. Ce système d'échange permet aux masseuses d'obtenir du prestige aux yeux des villageois. Elle termine son étude en constatant «que cette pratique, pourtant anodine en apparence, est de nature à révéler en tant que «fait social total», selon la formule de Mauss, les multiples aspects et implications des rapports sociaux caractéristiques de cette région de Thaïlande.».

 

 

 

Nous espérons qu'avec notre lecture des deux articles des ethnologues Annabel Vaillard  et de Nathalie Becquignon et du livre de Bernard Formoso «Symbolique du corps et hiérarchisation sociale, l’exemple de quelques postures dans le Nord-Est de la Thaïlande», nous vous avons aidé à mieux comprendre ce qu'est le massage traditionnel thaï, qui a été inscrit le jeudi 12 décembre 2019 à Bogota  au Patrimoine immatériel de l'UNESCO.

 

 

 

 

Notes et références.

 

 

(1) « À propos d’un manuscrit siamois du XIXe siècle conservé  en Suisse et récemment traduit en français», Nicolas REVIRE et M.L. Pattaratorn CHIRAPRAVATI, Bulletin de l’ATPF, No. 124, année 35 (juillet–décembre 2012)

Rama III en 1831, « ordonna la compilation de savoirs anciens relatifs aux massages thérapeutiques avec soixante représentations de figures marquées de points de pression ; ces savoirs furent exposés dans les petits pavillons situés au nord du Wat Phrachetuphon, autour du Mahachedi (stupa ou reliquaire principal). En 1836, il établit également une école de médecine à Wat Ratchaorot (วัดราชโอรส). Les croquis sont  toujours visibles à leur emplacement original. On le voit, le manuel de massages thérapeutiques du manuscrit Bodmer reflète un deuxième centre d’intérêt cher au règne de Rama III.

 

Le second volet du manuscrit Bodmer, qui se déplie sur quatorze plis, est un manuel de massages thérapeutiques. Quatre esquisses dessinées de corps humains, deux d’hommes et deux de femmes, sont marquées de points de massage. Chaque figure se tient debout, frontalement, les jambes légèrement repliées. Les points de massage importants sont indiqués en noir et sont reliés par de fines lignes rouges à des indications à usage thérapeutique. La première figure masculine s’étire sur quatre plis. Elle est marquée de quarante-sept points de pression sur le corps. Chaque point indique un traitement spécifique. La deuxième figure masculine, qui comprend également quatre plis, est quant à elle marquée de quarante et un points. La première figure indique les points pour des symptômes généralement associés aux problèmes gastriques (diarrhée, indigestion, flatulence…) ainsi qu’aux problèmes de respiration (asthme, toux…). La seconde indique les points pour les traitements de douleurs variées (migraine, nausée, douleurs dorsales, fatigue musculaire…) et relatifs aux troubles du  sommeil. Les deux figures féminines, s’étalant chacune sur trois plis, dévoilent vingt-cinq points de pression pour le traitement thérapeutique. Les points indiqués sont semblables à ceux des figures masculines. De plus, le nombre requis de pressions est également indiqué. Les jambes ou genoux engourdis, par exemple, nécessitent sept pressions et les problèmes de picotement ou de paralysie des membres inférieurs ou supérieurs en requièrent neuf. Notons que plusieurs des termes médicaux siamois employés dans le manuscrit Bodmer sont aujourd’hui obsolètes et il n’existe pas de références précises pour identifier avec certitude les symptômes décrits en langue moderne. Aussi avons-nous été souvent dans l’obligation d’utiliser les termes généraux pour les  symptômes en lieu et place de termes spécifiques aujourd’hui désuets»

 

(2) Annabel Vallard, « Corps à corps: Théorie et pratique dans l'enseignement d'une technique corporelle traditionnelle. L'exemple du massage thaï au wat Po de Bangkok», in Aséanie 11, 2003, pp. 73-119.

www.persee.fr › doc › asean_0859-9009_2003_num_11_1_1773

 

(3) Nathalie Becquignon, « Une approche ethnologique des massages traditionnels thaïs», Université de Paris Nanterre, Journal de Siam Society, 1992.

 

(4) Nos deux articles :

 

A183. DE LA TÊTE ET DES PIEDS EN THAÏLANDE. 

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/05/a183-de-la-tete-et-des-pieds-en-thailande.html

Basé sur l'étude Bernard Formoso,«Symbolique du corps et hiérarchisation sociale, l’exemple de quelques postures dans le Nord-Est de la Thaïlande», In La revue semestrielle Péninsule («revue d'études interdisciplinaires sur l'Asie du Sud-Est péninsulaire») est éditée par l’université Paris IV – Sorbonne. L’article a été publié en 1994, n° 28, p. 25-44.

 

A184 - QUELQUES OBSERVATIONS SUR L’ÉTUDE DU PROFESSEUR BERNARD FORMOSO, DE QUELQUES POSTURES TRADITIONNELLES EN ISAN.

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/05/a184-quelques-observations-sur-l-etude-du-professeur-bernard-formoso-de-quelques-postures-traditionnelles-en-isan.html

Cf. D'autres références données par  Kanjanaporn PIYATHUM, in

« LE MASSAGE THAÏ TRADITIONNEL POUR LES THAÏLANDAIS ET LES TOURISTES OCCIDENTAUX» Par Kanjanaporn PIYATHUM (MASTER DE FRANÇAIS POUR LE TOURISME CULTUREL Département des Langues Occidentales École des Études Supérieures UNIVERSITÉ SILPAKORN, 2010.)

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22 janvier 2020 3 22 /01 /janvier /2020 22:21

 

Nous avons abordé à diverses reprises la question de la «colonisation» au moins indirecte de la France au Siam commencée à partir de 1867 et surtout en  1893 en particulier pour nous étonner de cette phrase sempiternelle: «LaThaïlande n’a jamais été colonisée» (1). Le pays n’a certes jamais connu de « colonisation » comme les États voisins de la péninsule, Laos, Cambodge, Indochine, Birmanie et Malaisie mais ce fut au prix d’abandons de territoires sur lesquels sa suzeraineté était difficilement discutable...

 

 

...et par le biais de traités dits « d’amitié » pour lesquels les Thaïs évoquent volontiers la fable du loup et de l’agneau, la « politique du bambou » selon l’expression de Rama V.

 

 

Ce fut aussi au prix d’abandons de souveraineté: Les traités «inégaux» créèrent au profit de nos nationaux un régime juridique spécifique – celui de l’exterritorialité ou de la protection - leur permettant d’échapper au régime civil, fiscal et judiciaire siamois.

 

 

Les Français ne doivent pas oublier ce que l’histoire apprend aux petits Thaïs: «l’année 1893 doit rester pour les Thaïs qui ne doivent pas l’oublier une année de lamentation et de tristesse» (2).

 

 

Ce sujet éminemment polémique reste mal connu des chercheurs français, mais il vient de faire l’objet – c’était inédit à ce jour - d’une thèse exhaustive de notre ami thaï Ripawat Chiraphong déjà rencontré sur notre blog. Il est professeur de français à la prestigieuse école du Palais Chitralada (จิรลดา).

 

Sa thèse porte le titre « La question de l'extraterritorialité et ses conséquences juridiques successives concernant les protégés français au Siam, dans le cadre des relations franco-siamoise de 1893 à 1907 ». Il a eu le mérite de bien poser le problème ce qui est  le début de la solution (4). Cette thèse a été soutenue avec brio le 12 septembre 2016 à l’université Paris Diderot (Paris 7) devant un jury prestigieux présidé par le professeur Alain Forest (5). Un site dédié en assure la numérisation, elle est donc accessible sans contraintes.

 

 

LES SOURCES ET LES DIFFICULTÉS DE L’AUTEUR.

 

En dehors des ouvrages français le plus souvent de nature juridiques généralement numérisés sur le site de la Bibliothèque nationale de France

 

 

 

...et de la presse française également massivement numérisée et étudiée de façon détaillée, notre auteur s’est rendu en France au Centre des Archives diplomatiques de Nantes (CADN),

 

 

au Centre des Archives d’Outre-Mer (CAOM) à Aix en Provence

 

 

et aux Archives diplomatiques de la Courneuve.

 

 

L’essentiel des documents concernant les protégés se trouve bien évidemment à Nantes mais beaucoup sont détériorés et purement et simplement inaccessibles. Il faut encore préciser qu’aucune numérisation n’est envisagée alors qu’elle est en cours à Aix-en-Provence. L’auteur a eu également accès à des ouvrages et thèses de nature juridique conservés dans  les bibliothèques de l’École Française Extrême-Orient (EFEO) à Paris et à Chiang Mai, de l’Institut national des Langues et Civilisations orientales (INALCO) à Paris ainsi que du Centre d’Anthropologie de la princesse Maha Chakri Sirindhorn à Bangkok, les bibliothèques universitaires, Cujas à Paris et Aix-Marseille III pour les ouvrages juridiques,

 

 

ainsi localement que celles des Universités Chulalongkorn et Thammasat.

 

 

Il s’est heurté à une difficulté du côté thaï qui nous a surpris : de nombreux documents conservés aux Archives nationales de la Thaïlande (National Archives of Thailand- สำนักหอจดหมายเหตุแห่งชาติ) concernant le sujet des protégés sous le règne de Rama V sont purement et simplement interdits de consultation. Il fallut à Ripawat une recommandation de la Directrice de l’École royale de Chitralada pour y accéder et encore sous certaines conditions: interdiction de faire ni enregistrement sonore ni photographie et seulement prises de note au crayon avec la présence aux côtés du chercheur de la Directrice du Centre.

 

 

Il s’est enfin heurté à une autre difficulté, la presse locale siamoise de l’époque est introuvable à Bangkok et seulement de façon partielle ... à Singapour! Ripawat lui consacre une section circonstanciée dans son chapitre sur «les agents d’influence»: Siam Free Press, le Bangkok Times, Sayam Maitri  et Siam Observer.

 

 

Il souligne les difficultés linguistiques auxquelles il s’est heurté à la lecture des documents français. Compte tenu toutefois de la parfaire manière avec laquelle il manie notre langue, il est permis de penser que l’obstacle a été surmonté d’autant qu’il vient d’être honoré le 16 janvier 2019 du titre de « meilleur professeur de français de Thaïlande  ».

 

 

 

 

PARCOURONS LA THÈSE.

 

Notre propos n’est pas d’en faire ni le résumé ni une synthèse, elle s’étend sur près de 600 pages comportant de nombreuses notes, de multiples références d’archives siamoises ou françaises et une énorme bibliographie. La lecture en est aisée et le style agréable, elle est bien illustrée, que dire de plus? Nous nous contenterons au fil de notre lecture de faire quelques observations qui rejoignent des sujets que  nous avons abordés dans notre blog avec notre propre vision.

 

 

Elle débute en préliminaire par une très exhaustive étude sur la présence des étrangers à Ayutthaya. C’est un sujet dont nous avons parlé à diverse reprises, mais de façon beaucoup moins étendue car, si notre ami fait référence – toutes proportions gardées - aux mêmes sources françaises que nous, au moins pour celles qui sont numérisées, il a également eu accès à d’innombrables sources en langue locale qui nous sont évidemment inaccessibles. Son chapitre est intitulé «L’accueil des étrangers au Siam avant les traités du XIXe siècle». Ne citons que ses quelques lignes de conclusions: « Il va de soi que l’accueil et l’organisation des étrangers, qui avaient bien fonctionné durant des siècles, se retournèrent contre le Siam lorsque, à la fin du XIXe, les puissances européennes y imposèrent la clause d’extraterritorialité».

 

 

UN BREF RAPPEL DE L’HISTOIRE DES PROTECTIONS DANS LE PASSÉ.

 

Nous passons ensuite à un chapitre sur la question des protections dans le passé qui, pour les Français n’a pas été initiée au Siam mais en 1535 par le traité conclu par François Ier en 1535 avec «le Grand Turc» (6).

 

 

Les Français arrivèrent au Siam avec la venue en août 1662 de nos missionnaires. Partis évangéliser la Chine et le Vietnam, le chaos qui régnait dans ces pays deux  pays les immobilisa au Siam où ils reçurent bon accueil. Le pays devint alors le centre des activités missionnaires en Asie jusque dans les années 1690. Le premier comptoir commercial avait été ouvert en 1680 à Ayutthaya. C’est une époque que nous connaissons bien: le roi Naraï de concert avec Phaulkon son premier ministre officieux cherche à contrebalancer la toute-puissance hollandaise. Passons sur cet épisode de l’histoire siamoise, nous savons ce qu’il advint des hypothétiques tentatives de colonisation du Siam par Louis XIV.

 

 

LA PÉRIODE DES TENTATIVES DE COLONISATION EUROPÉENNES AU SIAM

 

Notre ami qui manie habilement la litote intitule son chapitre «L’affirmation des puissances occidentales au Siam». Le Siam signe alors de nombreux «traités d’amitié et de commerce», traité Bowring en 1855 avec les Anglais, traité similaire avec la France et Montigny en 1856 suivis d’autres. Ne parlons que de la France, le traité Montigny organise un système de protection qui met nos ressortissants à l’abri du système judiciaire siamois considéré comme barbare, ce qui n’était pas totalement faux et qui les place sous la juridiction de notre consul.

 

 

 

LES MOTIFS DE LA PROTECTION DE NOS NATIONAUX

 

Elle est évidemment la conséquence de la férocité de la législation siamoise et de son «insuffisance ». Barbarie des traitements, lourdeur des peines, ordalies, état sordide des prison, institution de la responsabilité familiale partagée et de la responsabilité collective, épouvantable complexité d’un système juridique et judiciaire, le tout assorti d’une corruption généralisée. Notre ami dresse de tout cela un bilan impressionnant avec essentiellement des  sources locales.

 

 

LES PROTÉGÉS FRANÇAIS

 

L’auteur, après ces prolégomènes historiques qui ne sont pas dépourvus d’intérêt, bien au contraire, entre plus spécifiquement dans le vif du sujet avec le chapitre qu’il intitule «Droits et Règlements de l’extraterritorialité - 1- Les droits spécifiques reconnus aux protégés français 2 – Français et Siamois : leurs relations en vertu du traité de 1856 ».

 

Voilà un sujet que nous avons longuement traité en analysant le traité de 1856 et au bénéfice d’un titre un peu plus provocateur qui ne conviendrait pas à une thèse de doctorat (A 77 «L'heureux sort ses Français au Siam ...Il y a un siècle !» (7): droit de circulation, droit de commercer, droit d’accès à la propriété foncière, liberté religieuse et soumission des difficultés entre Siamois et Français à la juridiction consulaire. C’est bien là que le bat va commencer à blesser avec l’expansion française dans la péninsule.

 

 

L’EXPANSION FRANÇAISE

 

Après quelques préliminaires qui se concrétisent par le traité de Saigon 1862, c’est le début de la création de la Cochinchine terminée en 1867. En 1863, c’est le protectorat sur le Cambodge mettant fin à la présence siamoise. De 1866 à 1869, ce sont les expéditions sur le Mékong dont le contrôle apparaît essentiel aux Français qui vont s’étendre vers le nord. De 1883 à 1886, c’est le protectorat sur l’Annam et le Tonkin. Face à la France, l’Angleterre a absorbé la Birmanie en 1885. En 1893 enfin, la France étend son emprise sur le Laos, L’Indochine française, « la perle de nos colonies » est constituée.

 

 

Tous les ressortissants des pays soumis à la suzeraineté française, qu’elle s’exerce sous forme de colonisation directe ou sous forme de protectorat, deviennent «sujets» français jouissant donc du privilège d’extraterritorialité n’étant soumis ni aux corvées ni au service militaire ni à la fiscalité locale ni aux tribunaux locaux.

 

 

Les Français de souche, citoyens plus que sujets, ne sont qu’en tout petit nombre (8) en sorte que l’exterritorialité ne posa initialement pas de difficultés majeures d’autant que leur extranéité était facile à reconnaître.

 

Lorsque les ambitions françaises se portèrent en direction du Laos une fois réglée la conquête du Vietnam notre pays se lança dans une politique systématique de protection des sujets français au Siam incluant Laotiens, Vietnamiens, Cambodgiens  et Chinois (9).

 

Combien de nos «sujets» furent ainsi inscrits comme protégés? Rippawat nous donne quelques chiffres provenant de sources siamoises qui naviguent jusqu’à près de 24.000 en 1907 sans ventilation ethnique sauf pour Bangkok (10). Ces chiffres sont –nous dit-il– à prendre avec précaution car «les Français chercheront à empêcher l’accès des autorités siamoises aux listes de leurs sujets et protégés». Nous savons ce qu’il en est par ailleurs des documents «conservés» aux archives consulaires de Nantes!

 

Les courbes qu’il nous donne laissent apparaître une explosion du nombre des  protégés à partir de 1893 consécutive à la mainmise de la France sur le Laos et la vallée du Mékong mais aussi d' «une volonté désormais systématique d’utiliser la protection pour affaiblir le Siam, voire préparer sa conquête. La protection devient un autre aspect de la politique coloniale».

 

 

LA POLITIQUE EXPANSIONNISTE FRANÇAISE ET LES PROTAGONISTES

 

Rippawat la résume fort bien en quelques lignes: «Apparemment, pour les Français, il devient finalement souhaitable que soient protégés tous ceux qui demandent à échapper à la juridiction siamoise, si leur situation juridique le permet, situation juridique elle-même entretenue dans le flou». C’était toutefois, nous dit-il, pour les Français «bâtir un château dans les airs» (sang wiman nai akat – สร้างวิมานในอากาศ), version locale de notre expression «bâtir des châteaux en Espagne»).

 

 

Les protagonistes, côté siamois.

 

Côté siamois,  e roi Rama V dont les pouvoirs sont limités par le système va toutefois jouer un rôle capital pour permettre à son pays de survivre à la menace de l’expansion coloniale. Il bénéficiera du concours de deux de ses ministres et demi-  frères, le prince Devawongse Varopakan (พระองค์เจ้าเทวัญอุไทยวงศ์ กรมพระยาเทวะวงศ์วโรปการ) son ministre des affaires étrangères à partir de 1885,

 

 

et du prince Damrong Rajanubhab (สมเด็จพระเจ้าบรมวงศ์เธอ พระองค์เจ้าดิศวรกุมาร กรมพระยาดำรงราชานุภาพ), son ministre de l’intérieur à partir de 1892

 

 

et plus épisodiquement d’un autre de ses demi-frères, le prince Prachak Silapakhom (ประจักษ์ศิลปาคม), Grand maître des cérémonies et gouverneur du palais.

 

 

 

Les protagonistes du côté français.

 

Côté français, nous trouvons le Ministres des affaires étrangères, les Gouverneurs généraux de l’Indochine et les Ministres plénipotentiaires au Siam. A Paris, on est fort peu informé des affaires du Siam et l’on fait une confiance aveugle aux acteurs de terrain. Ceux-ci reçoivent le plus souvent le soutien du Gouverneur général de l’Indochine toujours à l’écoute des autorités françaises en place dans les pays  limitrophes, Cambodge et Laos notamment. Mais s’il y a une remarquable continuité de personnes dans la politique siamoise, côté français, Rippawat nous le rappelle en ayant la charité de ne pas ironiser, de 1887 à 1915, il y eut 20 gouverneurs généraux de l’Indochine, un mandat d’un peu plus d’un an pour chacun, 26 ministres des Affaires étrangères. 43 ministres des Colonies, une quinzaine de Présidents du conseil - chefs de gouvernement- et 6 présidents de la République.

 

Sur place, nous trouvons Auguste Pavie auquel nous avons consacré plusieurs articles. Il déteste et peut-être aussi méprise les Siamois qui le lui rendent avec usure. Il est directement à l’origine de la multiplication du nombre des protégés. Il est aussi l’homme-lige du parti colonial.

 

Caricature siamoise  « L’homme qui a mangé le Mekong » :

 

 

Gabriel Hanotaux fut avec une étonnante continuité ministre des affaires étrangères de 1894 à 1898. Colonialiste fervent, convaincu de la mission civilisatrice de la France, il encouragea lui aussi l’extension inflationniste du nombre des protégés. Tout autant que Pavie, il est détesté des Siamois.

 

 

Paul Doumer fut gouverneur général de l’Indochine de 1897 à 1902. Il est le «godillot» du parti colonial et rêve d’une annexion pure et simple du Siam.

 

 

Albert Defrance fut ministre résident au Siam de 1896 à 1901, Il succède à Pavie et devint rapidement partisan enragé de mesures extrémistes en ce qui concerne les protégés.

Les employés du consulat.

 

Rippawat les appelle plus charitablement «les hommes de l’ombre». Les consignes à haut niveau sont relayées ou appliquées sur le terrain par la majeure partie du personnel diplomatique français, chargés d’affaire, interprètes mais aussi consuls et vice-consuls, parfois encore plus anti-siamois et radicaux que leurs maîtres.

 

 

Rippawat en cite deux, Charles Hardouin qui, après un obscur parcours d’interprète à la légation devint consul en 1893 et véritable larbin du parti colonial.

 

Raphaël Réau nous est connu par une correspondance personnelle adressée à sa famille et qui n’était certes pas destinée à la publication. Ses souvenirs ne sont pas dépourvus d’intérêt loin de là,  car c’est un homme cultivé. Nous lui avons consacré deux articles (11). Partisan d’un grand «y'a qu'à - faut qu'on», le Siam serait facilement conquis de l’intérieur sans verser une goutte de sang en inscrivant comme protégés les centaines de milliers de Siamois originaires de près ou de loin de nos colonies d’Indochine. Rippawat écrit de lui «rempli de présomption, il adhéra à la conviction commune à la plupart des Français qui croyaient qu’il était encore possible de faire du Siam une colonie, et il milita dans ce sens dans l’exercice de ses fonctions au point d’en perdre le sens des réalité». A cette époque se répand l’idée qu’en augmentant le nombre de protégés, ceux-ci finiraient par constituer la majorité de la population du Siam, ce qui permettrait la mainmise française sur ce pays. Mais cela aurait nécessité des moyens matériels énormes. Réau qui est chargé des formalités avec trois collaborateurs en revendique 200 !. Nous fumes moins charitables en démontrant dans un  autre article qu’il ne rendait pas des «services» à la communauté chinoise mais qu’il les vendait (12). Si Rippawat lui consacre un chapitre de sa thèse, sa compassion bouddhiste lui interdit probablement de dévoiler les dessous du personnage dont la profonde culture n’exclut pas la cupidité.

 

 

N’épiloguons pas, faute d’éléments concrets, sur la qualité du personnel des consulats (voir note 8-2)

 

 

Les «voyageurs»

 

Nous n’en citerons non pas un mais une, Isabelle Massieu à laquelle nous avons consacré un  article (13). Rippawat lui consacre un chapitre plus charitable toutefois que le nôtre.

 

 

Celle-ci, bénéficiant de moyens financiers importants et de puissantes protections, sur le chemin du Tibet qu’elle parcourut effectivement en véritable aventurière, passa seulement quelques jours au Siam, tapis rouge déplié. Sans quitter  Bangkok, des réceptions officielles et sa suite à l’Hôtel Oriental ...

 

 

...elle résume la situation au Siam en un raccourci singulier basé sur des chiffres de fantaisie: elle évaluait la population du Siam à 6.000.000 d’habitants se décomposant en 500.000 Cambodgiens illégalement incorporés au Siam depuis 1835, 1.000.000 de Laotiens, Khas, Shans, etc. ; 1.000.000 de Malais, 1.200.000 Chinois et 2.000.000 de Siamois seulement. Si les chiffres sont plausibles, leur interprétation laisse plutôt à désirer. La solution est simple, le Siam sera conquis de l’intérieur si le Gouvernement se décide à «protéger» ces quelques millions d’habitants du Siam qui ne sont pas Siamois. Il fallait 200 collaborateurs à Réau, il en faudrait dès lors quelques dizaines de milliers! Fi bien sur des Anglais dont dépendent les Malais et les Shans (14). Nous aurions pour notre part négligé ces fariboles si, après avoir écrit et publié ses souvenirs de voyage en 1901, Isabelle Massieu n’avait multiplié les conférences devant toutes sortes de sociétés savantes ou les articles dans d’érudites revues toujours accueillis par des concerts de louanges, pour expliquer à ses auditeurs que le Siam pouvait être conquis sans tirer un coup de fusil. Encore une fois,  «Bâtir un château dans les airs».

 

 

 

Les missionnaires

 

Si leur rôle ne fut pas spécifiquement et seulement en faveur de la protection de leurs ouailles, Il est permis de se poser la question de savoir s’il n’y eut pas des conversions d’intérêt ? Une page de notre blog de la plume d’une éminente universitaire thaïe s’est longuement penchée sur leur rôle (15).

 

 

« S’esquissa alors – nous dit Rippawat - une stratégie qui ressemblait fort, selon le mot de Charles Lemire, à une tentative de « francisation » du Siam par la présence d’un million de protégés français potentiels : Laotiens, Cambodgiens, Lus, Khamus, Annamites et Chinois de Hainan, des deux Kouangs et du Fokien ». Les origines ethniques du roi lui-même n’auraient-elles pas permis de l’inscrire comme protégé ?

 

La France fut représentée au Siam par un consulat à partir de 1858 et une légation en 1887. Pour faciliter l’inscription des protégés sur nos registres, des vice- consulats furent créés à des dates différentes à Chantaburi, Korat, Ubonrachathani, Makkeng (Udonthani), Nan et Chiangmai en sus de celui de Luang Prabang également habilité à  établir des certificats (16).

 

Carte établie par Ripawat  :

 

 

LA PROTECTION AU QUOTIDIEN

 

En amont,

 

Il se posait évidemment une première question sur le point de savoir selon quels critères les consulat ou vice-consulats enregistraient les candidats à la protection ?

 

Le Siam ne possédait pas de loi sur la nationalité avant 1913. La pratique était donc la suivante : étaient  considérés jusqu’à preuve contraire comme sujets siamois et soumis aux lois et juridictions locales tous les Asiatiques résidant au Siam : étaient considérés au contraire comme étrangers tous les individus d’origine ou de « race » européenne, leurs familles fussent-elles établies depuis plusieurs générations sur le sol siamois. Ce fut un premier point de friction dès lors que l’essentiel du droit de protection visera à faire échapper le plus d’Asiatiques possibles ou de sang-mêlé à la juridiction et aux institutions locales.

 

De plus, il n’existait pas d’état-civil. L’admission était donc faire sur simple déclaration.

 

Les autorités siamoises étaient souvent démunies et obligés de demander aux consuls français de leur communiquer les listes d’inscrits, ce que les Français se refusaient à faire pour « protéger » ses inscrits.

 

Ilustration de la thèse  :

 

 

 

En aval

 

Les documents d’archives et la presse siamoise analysés par Rippawat, le Siam observer ou le Sayam Maitri  en particulier font état de nombreux incidents entre les autorités siamoises et les protégés ou prétendus tels qui, placés face aux autorités locales, exhibaient comme un magicien tire un lapin de son chapeau, leur certificat de protection. Toutes ces sources relatent la permanence de ces incidents. Le chapitre consacré à ces incidents est le plus long de la thèse.

 

Rippawat cite une correspondance de 1895 du Prince Svasti, ambassadeur à Paris: «Pavie a accordé la protection française à toute personne, même à des sujets siamois désireux d’échapper à leurs obligations, de service militaire ou de se soustraire à des poursuites judiciaires et en accordant cette protection sur simple déclaration, d’être d’origine annamite, laotienne, ou cambodgienne à charge pour les autorités siamoises de prouver le contraire. Cela revient à transformer le Siam, à terme, en une simple expression, une ligne colorée sur les cartes géographiques. La nationalité siamoise ne se trouverait pas seulement absorbée, mais dissoute».

 

Sur le terrain judiciaire, la France refusait de s’incliner devant les décisions des juridictions siamoises, incitait ses protégés à faire de même et à ignorer les injonctions, mandats de comparution, d’arrêt, de dépôt, de perquisition.

 

Sur le terrain fiscal le consulat conseillait à ses protégés de ne payer ni taxes ni impôts. Et de même de ne pas remplir leurs obligations dans le cadre du service militaire ou de tout autre service obligatoire.

 

 

Globalement les catholiques vrais ou convertis par intérêt bénéficiaient des mêmes droits que les protégés français.

 

Les incidents seront multiples du côté des Laos, des Vietnamiens et des Cambodgiens souvent catholiques. Là encore nous bénéficions de l’analyse méticuleuse de la presse locale et des documents d’archive. En ce qui concerne les Chinois, ils bénéficiaient déjà d’un régime de faveur. Rippawat consacre un chapitre à chacune de ces ethnies et des difficultés qu’elles suscitent. Les problèmes que suscitèrent les Chinois en particulier furent plus spécialement signalés par la presse locale qui s’indigna de ce que la représentation diplomatique française à Pékin discutait avec l’autorité chinoise sur le projet de soumettre officiellement les Chinois du Siam à la protection française! Les Chinois étaient importants numériquement et incontournables dans le domaine de l’économie et du commerce. Ils s’inscrivirent sur les registres des protégés, massivement, et au vu de documents justificatifs souvent douteux sans parler des «  complaisances » d’employés consulaires comme Réau (12). Rippawat nous donne des éléments précis appuyés de nombreux justificatifs sur leur enregistrement massif. L’inscription de Chinois non originaires de nos concessions – donc tous les Chinois – se fit au prétexte que certains étaient nés en Indochine, que d’autres y avaient fait du commerce, que d’autres étaient catholiques et que la France devait sa protection aux catholiques, que d’autres enfin étaient employés de citoyens français. Les sources siamoises d’ailleurs font la part des choses – ce que ne fera jamais la presse française – en signalant des incidents qui sont également dus à des abus d’autorité de la part des fonctionnaires siamois.

 

 

LA FIN DE L’EXTERRITORIALITÉ

 

La question essentielle qui justifiait que les puissances aient demandé au Siam des privilèges d’extraterritorialité pour leurs nationaux était bien évidemment l’existence d’un système juridique, judiciaire et fiscal archaïque. Elle est liée à la modernisation du pays qui fut le souci de Rama IV avant d’être celui de Rama V.

 

La situation va se décanter au fil des ans, au traité de 1904 puis au traité de 1907, au fil aussi de la modernisation du système judiciaire siamois (Code Pénal, Code Civil et Commercial, Code de Procédure, Loi d’Organisation). Les protégés vont peu à peu se trouver soumis au système fiscal siamois mais continueront à échapper aux réquisitions militaires et corvées. Le tout se fera au bénéfice de renonciation en 1907 de territoires cambodgiens à la France (Battambang, Siem Reap et Sisophon). (C’est un sujet que nous avons aussi traité) (17).

 

Mais ce n’est qu’en 1939 que toute trace d’exterritorialité disparut du Siam. Le Siam regagna son autonomie juridictionnelle et fiscale complète. Les étrangers furent soumis aux juridictions locales dans les mêmes conditions que les nationaux siamois et le Siam put établir tous droits de douane et autres taxes qu’il estimait bons. Il put procéder à des réquisitions militaires et établir des monopoles. Toutes les personnes nées au Siam furent par ailleurs considérées comme Siamoises.

 

Le 24 juin 1939, ancienne date de la fête nationale siamoise, le Siam organisa une grande fête pour célébrer son indépendance juridique et juridictionnelle sous le régime du maréchal Phibul Songkhram. Ce fut la suite et la fin d’un long combat engagé sous Rama IV et Rama V.

 

Cette question a  fait l’objet d’une thèse soutenue en 2017 par Wanwisa Srikrajib qui n’est pas sans intérêt sans avoir l’ampleur de celle de Rippawat. Elle a l’avantage aussi d’être accessible puisque numérisée (18).

 

Nous avons lu non sans intérêt la conclusio