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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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13 juillet 2020 1 13 /07 /juillet /2020 22:16

 

Madame Suthisa Rojana-Anun est l’auteur d’un très bel article sur les difficultés du traducteur du thaï au français: « Quelques aspects linguistiques de la traduction thaï-français» (1). Elle est professeur de français à la faculté des Arts libéraux, de l’Université Thammasat (2). Elle nous plonge dans les difficultés de la traduction, qui pour elle est plus qu’un exercice littéraire, un art. Qui pouvait traduire Céline en russe autre qu’Elsa Triollet ? (3).

 

 

Elle peut aussi conduire à des résultats divergents selon  les qualités du traducteur. Citons un exemple caractéristique dans une langue que nous, connaissons un peu, le latin, lorsque cet art devient un véritable art poétique (4). 

 

 

 

Suthisa Rojana-Anun, quoique native, manie notre langue à la perfection (5). Mais comme native, ses préoccupations de traductrice sont différentes des nôtres, tout simplement parce que ce qui est évident pour un natif ne l’est pas pour nous ! Notre propos n’est pas de critiquer son travail, nous y reviendrons, mais de faire état des difficultés qui peuvent être nôtres comparées aux siennes, multiples difficultés qui peuvent survenir, souvent dues à la grande différence structurelle entre nos deux langues. Nous allons vous en livrer quelques-unes sans toutefois que l’ordre de présentation soit un ordre hiérarchique et surtout que la liste soit limitative.

 

 

 

LES PARTICULES DE POLITESSE

 

 

La langue thaïe est riche en particules placées toujours en fin de phrases, elles veulent tout dire, elles ne veulent rien dire, elles sont proprement intraduisibles, mais elles changent le ton d’une phrase, elles créent des nuances sur lesquelles on ne peut faire l’impasse, elles font passer allégrement de la plus fine courtoisie à un ton cavalier, vous les entendrez, vous les lirez. Comme elles peuvent s’additionner,  la langue thaïe est souvent une dialectique de la répétition, elles permettent de traduire toutes les nuances de la courtoisie thaïe. Elles sont tellement ancrées dans les usages qu’un Thaï qui parle anglais n’hésitera pas à vous dire thank you khrap (6).

 

La grammaire thaïe les définit ainsi: « Elle sont utilisées dans la conversation en fin de phrase pour, de façon polie suggérer, ordonner, solliciter, et manifester son accord». Si elles relèvent du langage parlé, nous les retrouvons évidemment dans l’écriture à l’occasion par exemple de dialogues.

 

Tout le monde connait  les fameux ค่ะ et คะ (kha) pour les femmes indispensables pour clôturer toute phrase, la première affirmative ou négative, la seconde interrogative – elle ne diffère que par la tonalité - dans le moindre dialogue courtois. ครับ (khrap) est l’équivalent pour les hommes.

 

 

La particule féminine a des formes familières que nous retrouverons dans la reproduction de dialogues; จ๊ะ - จ๋า  - จ๋ะ  (cha sous  trois tonalités) et également ฮะ - ฮ่ะ  (ha sous deux tonalités).

 

Vous n’aurez probablement pas l’occasion d’utiliser พ่ะย่ะค่ะ  (phayakha), qui est le correspondant de ces particules en ratchasap, la langue royale mais aurez peut-être l’occasion de le lire et pas plus เพคะ (phékha) forme de kha que doit utiliser une femme qui s’adresse à un homme de haut rang. Peut-être lirez-vous encore un ขอรับ (khorap), de même un ครับ (krap) masculin  d'inférieur à supérieur.

 

Cette liste n’est pas limitative mais nous essayons en tous cas de définir clairement la nuance que ces particules introduisent. Si elles sont du langage parlé, elles peuvent évidemment se retrouver dans l’écrit qui reproduit un dialogue.

 

นะ (na) est très fréquente et exprime diverses nuances: adoucit un ordre, indique une suggestion courtoise, pose courtoisement une question  ou manifeste une surprise, marque aussi l’insistance ou l’emphase. Elle complète souvent les premières : นะค่ะ (nakha) et  นะครับ (nakrap)

 

 

สิ - ซิ - ซี (si) : Sous trois orthographes différentes, donc sous trois tonalités différentes, si marque l’insistance courtoise. Il en est de même avec จัง (chang) qui marque une insistance encore plus lourde. เลย (loey) renforce une négation en pouvant se cumuler avec chang pour devenir changloey.

 

หรอก (rôk) est fréquente aussi et adoucit des affirmations ou des négations péremptoires.

 

Terminons, bien que notre inventaire n’ait pas été complet, par deux mots : หน่อย (noy) et ด้วย (duay) qui ont chacun un sens spécifique, le premier signifie petit, un peu et le second avec. Placés en fin de phrase non plus comme adjectif ou adverbe, en qualité de particule, elles rendent une demande beaucoup plus courtoise.

 

Si nous en  avons relevé d’autres, elles nous ont semblé ne plus relever que du langage très ou trop familier. Beaucoup d’ailleurs sont marquées par un simple changement de tonalité donc une orthographe différente.

 

Une brève expérience pour comprendre ce que peuvent être les difficultés d’un traducteur sans que nous garantissions la manière dont nous avons tenté d’indiquer ces nuances:

 

คุณสวย  (khounsuay) : Vous êtes belle ! - คุณสวยจัง (khounsuaychang) : Vous êtes très belle ! - คุณสวยจังเลย  (khounsuaychang) : Vous êtes vraiment très belle  !

 

 

- คุณสวยจังเลยนะ (khounsuaychangloeyna) : Vous êtes extraordinairement belle ! - คุณสวยจังเลยนะครับ (khounsuaychangloeynakhrap Vous êtes extraordinairement belle ! (Plus respectueux)

 

 

Si le langage parlé fait souvent abstraction de ces subtilités, il n’en est pas de même dans l’écrit dont la différence avec le parler de tous les jours est beaucoup plus nette qu’en Français. Kha et khrap sont largement suffisante pour notre quotidien mais il est séant de ne pas les oublier ! Notez enfin qu’ils peuvent tout simplement signifier oui (7). Vous entendrez souvent à la télévision locale de longues théories de kha et de krap.

 

 

LES PARTICULES INTERROGATIVES


On ne pose pas de questions dans cette langue par un simple point d’interrogation, ce serait trop simple. On ne  marque pas l’interrogation par un changement de ton comme en français qui peut à cette occasion devenir tonal : «tu viens » constatation, « tu viens ! » ordre, « tu viens ? » interrogation posée sur un ton qui se rapproche du ton montant du thaï.  L’interrogation est marquée par des particules de fin de phrase, toujours posées avant la particule de politesse, chacune apportant une nuance différente car elles ne sont pas alternatives.

 

La particule interrogative pure et simple est ไหม (may) qui peut se marquer par un simple point d’interrogation ou se traduire par est-ce que ?

 

ใชไหม (chaymay) introduit le mot ใช qui signifie vrai, une façon de dire n’est-ce pas ? L’interlocuteur qui pose la question connait la réponse et attend confirmation.

 

 

 

Il en est de même de หรือ (rue), que nous traduirions par vraiment ?

 

หรือยัง (rueyang) que nous traduisons par ou non ? nous conduit à cette forme interro-négative dont la réponse déconcerte les Français :  Si vous posez la question à un Thaï tu ne manges pas ? il répondra oui considérant que votre proposition est exacte et qu’il ne mange pas alors que le Français répondra non !

 

 

หรือเปล่า (rueplao) : plao a plusieurs sens, c’est le vide, c’est en philosophie le néant. La question est alors posée sous forme alternative : oui ou non ?

 

 

LES CLASSIFICATEURS

 

 

Si le terme est généralisé, ceux de « désignation numérique » (Monseigneur Pallegoix) ou de « nom numérique » (Lunet de la Jonquière) semblent plus appropriés. Voilà une notion spécifique aux langues d’Asie du sud-est qui est familière aux natifs mais pas aux occidentaux. Qu’est-ce à dire ? Chaque mot, chaque nom, a son propre classificateur. Ils sont utilisés pour compter ou pour faire référence à ce nom. Un exemple, celui d’un être est humain est le mot คน khon une personne mais il en est un autre pour les personnes de qualité et encore un pour les prètres et encore un  pour les membres de la famille royale et le roi lui-même.

 

Nous en trouvons de très lointaines traces en français lorsque nous parlons d’un essaim d’abeilles, d’une harde de sangliers ou tout simplement d’une bande de c..s.

 

 

Tout cela participe au caractère répétitif de la langue d’autant que certains mots sont leurs propres classificateurs ce qui provoque la surprise de retrouver le même mot deux fois dans la phase !.

 

Pour le grammaire thaïe, ils sont นามบอกลักษณะ namboklaksana c’est à dire des mots qui indiquent la catégorie. La terminologie est meilleure  que celle des Français ou des Anglais (classifier).

 

Avant de donner des exemples, essayons de le mieux définir ; Pour Dupuy et Nattawan Boonniyom (6) «il est un terme que l’on place après le nom, jamais avant et qui répartit oui groupe ce dernier avec d’autres noms dans une catégorie. On retrouve là le sens de classification: action de distribuer par classes, par catégories, par familles, types ... ».

 

Il existe un grand nombre de classificateurs en thaï mais nous sommes loin de « la trentaine » dont parlent toutes les grammaires francophones ! Il suffit de consulter le site de l’Académie royale, il en est 388 répartis en 21 catégories. A notre connaissance, un seul site anglophone les a répertoriés et aucun français (8).  La répartition en catégories suscite des curiosités sinon des sourires : N’en citons qu’une, le mot คัน khan qui signifie en première analyse une poignée ou une barre devient le classificateur des automobiles, des cyclomoteurs, des bicyclettes, des véhicules motorisés, des parapluies, des ombrelles, des cuillères, des fourchettes ou des manches de pioche, de tout ce qui a un manche ! Il n’y a pas en s’en étonner puisque les premières automobiles venues au Siam n’avaient pas de volant circulaire mais des leviers de commande! Le classificateur d’un couple peut tout à la fois se reporter à un couple de personnes ou une paire de chaussures et celui d’une boule à un ballon ou un melon.

 

Les Thaïs même les plus cultivés ne les connaissent probablement pas tous. En présence d’un mot en fin de phrase qui vous interpelle, le Dictionnaire de l’Académie royale ne manque pas de préciser son utilisation en tant que classificateur. Il est en  thaï sur le site anglophone thai-language (7) qui est heureusement pour nous bilingue ! Il en est aussi des « passe-partout », tout comme un francophone à court de vocabulaire peut dire familièrement un machin, un truc mais leur utilisation est considérée comme correcte. La plupart du temps, le lien entre le nom et son classificateur coule de source, parfois beaucoup moins, mais toujours avec une certaine logique.  Certains mots sont leur propre classificateur, par exemple les éléments permettant la mesure (verre, bouteille) qui sont les propres classificateurs de leur contenu !

 

Sur le terrain, et non plus dans la lecture, vous commanderez au bar une petite bouteille de bière : ขอขวดเบียร์เล็กหนึ่งขวด khokhuatbialeknuengkhuat, littéralement demander bouteille bière petite une bouteille : Je voudrais une petite bouteille de bière. Sur le terrain encore, n’en donnons qu'un:  Vous êtes au marché et voulez acheter des œufs, ไข่ khàï qui ne sont pas un poulet ไก่ kài, la différence n’est pas toujours évidente à l’oreille entre khay et kay ? Le classificateur vient à notre aide, le classificateur d’un animal, poulet ou cochon c’est ตัว tua (animal) et celui d’un oeuf, c’est ฟอง fong (bulle). Vous avez moins de risque de vous tromper si vous demandez oeufs 5 bulles ไข่ห้าฟอง khayhafong  cinq oeufs, ou poulet deux animaux ไก่สองตัว kaysongtua deux poulets ! En définitive, ce système est souvent bien commode.

 

Naturellement, la verticalité de la société fait qu’il y a une hirarchie dans les clasificateurs, celui des éléphants n’est pas celui d’un chien galeux et dans les êtres humains, il y a celui de la plèbe, celui des élites, celui des bonzes et celui des membres de la famille royale sans oublier les créatures célestes,  divinités, géants et kinaris ! Dupuy et Nattawan Boonniyom en inventorient une petite vingtaine (6).  Degnaud nous en donne une quarantaine dans sa grammaire et quatre fois plus dans son dictionnaire (8). Benjawan Poomsan Becker en est à une grosse trentaine (6).

 

Ces trois douzaines sont évidemment les plus fréquents. Que va donc faire le lecteur-traducteur qui butte sur un mot qu’il ignore ? La belle affaire ! Consulter un bon dictionnaire tout simplement  (10) !

 

 

GENRE ET NOMBRE

 

Le genre

 

 

Suthisa Rojana-Anun se heurte à cette difficulté du traducteur du thaï vers le français. Nous l’avons abordée sous un angle différent mais sous la seule vision de la transcription des toponymes (15).  Ne revenons pas sur ce sujet.  Les substantifs français doivent comporter un genre grammatical correspondant au sexe. Elle cite une phrase qui ne comporte aucune indication de sexe : คนขายหนังสือพิมพ์ตายแล้ว (khonkhainnangsuephimtailaeo). Masculin ou féminin, singulier ou pluriel ? Le vendeur de journaux (la vendeuse ?) est mort ( ?). Comme pour le dialogue entre Chay aime Ying, seul le contexte permet de s’y retrouver ! Mais ses explications nous ont fait sourire ! Beaucoup de mots thaïs, depuis le nam prik au tomyam en passant par le somtam et le tuktuk sont systématiquement masculinisés dans les traductions. Or, le namprik est une sauce, le tomyam une soupe, le somtam une bouillie et le tuktuk une motocyclette à trois roues. « Le masculin est généralement choisi » – nous dit-elle – « car il peut être considéré en quelque sorte comme le genre neutre, non marqué ». « ... la plupart des emprunts du thaï en français portent le genre masculin... ». Elle y voit « un statut du genre neutre souvent associé au genre masculin en français et la préférence du masculin pour la formation des néologismes ».

 

C’est une vision erronée du français, le masculin n’est pas neutre, il est masculin ! Une étude venant d’un universitaire de Toulouse, portant sur un  pointage effectué dans le « Petit Robert », parmi les noms enregistrés comme variables 40 % sont donnés comme seulement masculins, et 6 % comme seulement féminins (16). Globalement, sur un échantillon d'environ 11.000 mots soit 1/3 du Petit Robert en nombre de pages dépouillées les proportions sont de 56 % de masculins pour 44 % de féminins. La différence est nette même si elle n'est pas considérable. Quelle est l’origine de cette règle? Lors de la sédentarisation, les hommes allaient à la chasse et les femmes cuisinaient. Par la suite, ce sont les hommes qui allaient à la guerre et  les femmes restaient s’occuper des enfants. Le masculin va l'emporter sur le féminin. « Le masculin est plus noble que le féminin écrit Pierre Larousse dans son énorme « Grand dictionnaire encyclopédique du XIXe siècle ». La tradition était constante : « Lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l'emporte » ou  « Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle » (17). Restons-en là, la linguistique n’est pas toujours « politiquement correcte ». La civilisation  siamoise est plus matriarcale que la nôtre.

 

 

Le nombre

 

En ce qui concerne le nombre, la difficulté du traducteur est similaire : elle est obligatoire en français, elle est facultative en thaï. Suthisa Rojana-Anun donne un exemple dans une phrase toute simple : เมื่อเช้านี้มีนักศึกษามาหาอาจารย์ (Mueachaonimi naksueksamahaachan) : Ce matin, un étudiant (une étudiante ? des étudiants ? des étudiantes) est venu voir le professeur. Seul le contexte de la phrase permet de donner la bonne traduction.

 

Notons pour clore ce paragraphe que les systèmes de traduction automatique sur lesquels nous reviendrons privilégient le masculin singulier.


 

 

LE DÉCOUPAGE DU TEXTE THAÏ

 

C’est bien là une difficulté majeure pour le lecteur même natif !

 

Unephrasequineséparepaslesmotsseraitunvéritablecauchemar

 

En français nous séparons les mots les uns des autres par des espaces, une phrase commence par une lettre majuscule et se termine par un point ou d’autres signes de ponctuation comme le point d’interrogation, le point d’exclamation, le point-virgule ou les points de suspension. En thaï, les mots sont collés les uns aux autres, l’espace est utilisé pour séparer des unités plus grandes comme les propositions ou les phrases, généralement sans qu’un signe de ponctuation n’indique le début ou la fin d’une phrase. Il n’y a pas non plus de distinction entre majuscule et minuscule (18). Il y eut des signes de ponctuation dans les textes archaïques, il n’y en a plus. Le texte est compact et les séparations en tranches d'à peu près égale longueur sont souvent sans rapport avec le sens. Les grammaires siamoises en usage dans les écoles recommandent l’usage des signes de ponctuation, innovation heureuse qui n’est suivie que d’effets ponctuels, dans les journaux en particulier, mais le plus souvent à mauvaise escient.

 

 

Suthisa Rojana-Anun nous donne un bon exemple de la liberté du traducteur de découper les phrases et de mettre des signes de ponctuation là où cela lui semble le plus approprié. Elle cite un passage du roman ตลิ่งสูง ซุงหนัก (Talingsung  SungNak) de Nikom Rayawa (นิคม รายยวา) de 1984. Trois traductions d’un paragraphe en français,  celle d’Achara Chotibut et Jean-Claude Neveu  de 1988, celle de Jean P.A. Toureille-Lichtenstein de 1995 et celle de Marcel Barang de 1998. Trois traductions, découpages différents et trois versions, à vous de juger (19).

 

 

Contentons-nous, hors ces citations très littéraires, de citer des exemples curieux de ce que peuvent donner des divergences de découpage même si elles sont un tout petit peu tirées par les cheveux : vous rencontrez le mot ตากลม (taklom) que vous pouvez découper comme suit ตา-กลม et traduire œil rond

 

 

 

...  ou ตาก-ลม qui deviendra exposé au vent. Le second exemple est également tiré par les cheveux mais cité dans un manuel humoristique et il vaut le détour : มารอกราบ (marokrap). Première lecture มา-รอ-กราบ soit à peu près venez rendre hommage.

 

 

Deuxième lecture dont on voit rapidement qu’elle est incohérente : า-รอก-ราบ venir poulie plate ? La troisième l’est moins มาร อก ราบ mara ok rap : Mara (le démon) a la poitrine plate. Pourquoi pas ? Dans le panthéon des divinités bouddhistes, les créatures célestes sont sexuées. Il y a donc des démons femelles, et il n’y a pas de raisons que celles-ci n’aient pas la poitrine plate !

 

 

Que conclure ? Tout simplement comme Suthisa Rojana-Anun que la traduction du thaï au français d’un texte soutenu nécessite le travail conjoint de deux natifs de chaque pays. Pour le français, s’il butte sur un mot thaï, la ressource suprême est de consulter le Dictionnaire de l’Académie royale  (พจนานุกรมฉบับราชบัณฑิตยสถาน  Phojanānukrom Chabap Rātchabandittayasathān). Il fait l’objet de mises à jour mais la réédition de 2007 a supprimé ce qui était considéré comme vulgaire ou trivial dans l’édition de 1999. Il est évidemment rédigé en thaï, nous nous contenterons à ce sujet de citer Lunet de la Jonquières, rédacteur du premier dictionnaire français-siamois (20).

 

 

 

Dictionnaires ?

 

Quant aux dictionnaires thaïs-français, ils sont nombreux sans parler du premier, celui de Monseigneur Pallegoix de 1854 dont la consultation n’est pas inutile. Il en est plusieurs en ligne ou en version papier mais toujours avec une transcription romanisée fantaisiste, chacun assurant que sa manière est la meilleure. Nous utilisons en priorité le site thai-language déjà cité (8). Il est probablement la meilleure ressource Internet en constante amélioration depuis 15 ans. Sa transcription du thaï n’est ni meilleure ni pire que celle des autres méthodes. Il a à cette heure 75264 entrées dans la partie dictionnaire et plus de 20000 clips audio. Nous n’avons jamais pu le prendre en défaut et en outre il n’est pas avare de vocabulaire de l’Isan et des mots que les éditions du Dictionnaire de l’Académie royale du siècle dernier qualifiait de ไม่สุภาพ (maysuphap pas convenable). Nous ne faisons pas sa promotion puisqu’il est libre d’accès à condition de connaître l’écriture thaïe et d’avoir des notions d’anglais.

 

 

Les logiciels?

 

Des publicités tapageuses et mensongères vous proposent sur Internet des traducteurs qui vous permettront de connaître 40 langues.  La question a fait l’objet d’une étude de l’Ecole supérieure de commerce de Paris (ESCP) qui n’est pas la plus mauvaise. Son but est de former des épiciers de haut de gamme pour lesquels la connaissance de l’anglais est nécessaire (21).

 

 

Un utilisateur qui connait bien l’anglais nous dit « J'écris en français. Je traduis rapidement avec Google Translate et relis ensuite la traduction pour affiner et corriger », explique cet expert en stratégie digitale. Ce logiciel recueille volontiers ses faveurs « pour dépanner ». C’est le programme de traduction que les spécialistes de l’école considèrent après comparaisons comme le meilleur devant Bing. Ce classement reste – concluent-ils – relatif : Le score de 76 % est très mauvais, puisqu’avec un tel pourcentage, dans un texte de cinq lignes (50 mots), un lecteur serait arrêté par une erreur cinq fois par ligne (25 erreurs) ! Mais s’il rend de bons services dans des langues don la structure est la même que celle du français, il est indispensable d’avoir une bonne connaissance de la langue de départ  et de la langue d’arrivée. Avec le thaï, la tâche est plus rude.

 

Dans l’exemple que nous avons donné plus haut cité par Suthisa Rojana-Anun : เมื่อเช้านี้มีนักศึกษามาหาอาจารย์ (Mueachaoniminaksueksamahaachan) ignorant évidemment le contexte,  la traduction de Google est au masculin singulier : « Ce matin, un étudiant est venu voir le professeur ».

 

Il est un exemple qui démontre les limites du système :  Les subtilités que le français traduit par sa grammaire et son vocabulaire se traduisent souvent en thaï  par la l’addition de mots plus ou moins synonymes énonçant des concepts plus ou moins similaires pour aboutir à un concept unique. Antoine de Saint-Exupéry fait dire au Petit Prince en six mots je suis responsable de ma rose. l’ouvrage a été remarquablement traduit en thaï (22). Résultat : un verbe, puis deux pour faire un mot composé puis encore trois puis quatre puis cinq pour parvenir à un concept unique ! Notre traductrice traduit comme suit : ฉันต้องดูแลรับผิดชอบดอกกุหลาบของฉัน et si nous séparons les mots entr eux, nous aurons ฉัน ต้อง ดูแล รับผิด ชอบ ดอก กุหลาบ ของ ฉัน ce qui donne en mot à mot : Moi – devoir – veiller sur – être responsable – aimer – fleur – rose – de – moi. Du thaï vers le français, Google nous traduit Je dois prendre soin de ma rose. Si nous allons du français vers le thaï, Google traduit ฉัน รับผิด ชอบ ดอก กุหลาบ ของ ฉัน ce qui donne en mot à mot : Moi – être responsable – aimer – fleur – rose – de – moi. Le sens général y est mais deux verbes ont été esquivés ! Il ne faut pas s’étonner si le version thaïe du Petit Prince fait 146 pages et dans un même format, la française 92.

 

 

N'utilisez donc pas le traducteur automatique de Google pour traduite un vers de Virgile même si le latin est inclus !

 

La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a !

 

 

 

NOTES

 

(1) In « Bulletin de l’Association thaïlandaise des professeurs de Français » (ATPF), n°. 131, année 39 (janvier–juin 2016). Les articles du journal sont numérisés sur le site de l’ATPF.

 

 

(2) Elle est l’auteur d’une thèse soutenue en 2005, thèse de doctorat en sciences du langage : « Les représentations du français en Asie du Sud Est. Le cas des étudiants en licence de français au Cambodge, au Laos, à Singapour, en Thaïlande et au Vietnam » à l’Université du Maine (Le Mans) - Faculté des Lettres, Langues et Sciences Humaines. Elle est le résultat d’un  assez remarquable travail d’enquête. Elle est numérisée sur le site theses.fr

 

Nous lui devons également d’autres articles publiés dans la revue de l’association,  notamment « Les guillemets dans la traduction français-thaï » en 2018 et « Ponctuation en thaï : emplois prescrits et pratique actuelle » en 2019. Elle a participé en 2009 à la traduction de l’ouvrage « Le roi Bhumibol, force de la nation » de l’auteur anglais Richard William Jones.

 

 

(3) « Voyage au bout de la nuit » a été écrit en 1932 et la traduction est de 1934. Selon une amie franco-russe, le langage singulier de Céline a été remarquablement traduit.

 

 

(4) Les poètes considèrent qu’on ne peut traduire convenablement la poésie que par la poésie et que le vers s'impose pour cela, défi périlleux !  Lorsque par exemple Valery et Pagnol ont traduit les « Bucoliques » de Virgile en bons alexandrins français alors même que l’art poétique latin n’a rien à voir avec celui de Boileau, les résultats sont surprenants   :

 

Huitième églogue :

Pastorum musam Damonis et Alphesiboei,

immemor herbarum quos est mirata juvenca,

certantes, quorum stupefactae carminé lynces

et mutata suos requierunt flumina cursus,

Damonis musam dicemus et Alphesiboei.

 

Traduction classique  (Classiques Garnier) :

 

Je redirai les chants de Damon et d'Alphésibée : attentive à leur lutte, la génisse oublia l'herbe tendre ; les lynx charmés s'arrêtèrent immobiles ; les fleuves troublés suspendirent leurs cours : Je redirai les chants de Damon et d'Alphésibée.

 

 

 

 

Traduction en alexandrins par Paul Valéry en 1956 :

 

Je redirai les chants de nos bergers poètes,

Ce que chantait Damon avec Alphésibée,

Ce qui rendait les bœufs distraits de l'herbe tendre,

Les lynx tout étonnés d'ouïr ces deux rivaux,

Et les fleuves saisis, en suspendre leurs cour.

 

 

Traduction en alexandrins de Pagnol en 1958

 

Damon, Alphésibée, ô pasteurs inspirés !

Oubliant l'herbe pour admirer votre lutte,

Les troupeaux écoutaient le poème et la flûte.

Immobile, le lynx fermait ses yeux dorés,

Et sur le flanc du mont la rivière et la source,

Pour vous entendre mieux, suspendirent leur course...

Disons à notre tour les chants de ces bergers.

 

 

(5) Son maniement des signes de ponctuation est digne d’éloge. Combien de Français utilisent à bon escient le point, le point-virgule, la virgule et les points de suspension ?

 

 

(6) Le « précis de grammaire thaïe » de 2004 de Jean-Pierre Dupuy et Nattawan Boonniyom en fait un bon inventaire (ISBN 2842792084). Il en est de même dans le second volume de la méthode anglaise d’apprentissage du thaï de Benjawan Poomsan Becker « Thai for intermediate learner » de 1998 (ISBN 1887521011).

 

 

 

 

(7) Voir notre article   A 37 « La langue thaïe ne connaît ni le oui ni le non ! »

 

(8) Nous les trouvons bien évidement sur le site de l’Académie royale (en thaï)

http://www.royin.go.th/?page_id=641 

et listés sur le remarquable site d’un australien passionné de thaï 

http://www.thai-language.com/ref/classifier-list

 

(9) « L’essentiel de la grammaire thaïe » de 1996 (ISBN 9742105138)et « Dictionnaire français-thaïe » de 2012  (IBSN : 974-7315-73-4)

 

(10) Nous en avons dit quelques mots dans un article ancien (2011) en ajoutant : « Vous ne parlerez jamais correctement le thaï si vous ne vous pénétrez pas de ce mécanisme. »

A 27 : « Pour en savoir un peu plus sur la langue thaïe ! » : http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-27-pour-ne-savoir-un-peu-plus-sur-la-langue-thaie-73586519.html

Relevons deux articles plus techniques en anglais malheureusement, sur le sujet « Thai Classifiers and the Structure of Complex Thai Nominals » de Pornsiri Singhapreecha qui enseigne à l’institut du langage de l’Université Thammasat :

https://www.aclweb.org/anthology/Y01-1024.pdf

et « ASSIGNMENT BY CORPUS-BASED APPROACH » de Virach Sornlertlamvanich  -  Wantanee Pantachat  et Surapant Meknavin :

https://www.researchgate.net/publication/2798539_Classifier_Assignment_by_Corpus-Based_Approach

 

(11) Citons en particulier, mais on le trouve dans toutes les grammaires, ภาษา ไทย (phasathai) ISBN 974-279-0108. Nous utilisons la grammaire thaïe en 8 fascicules (หนังสือชุด รักภาษาไทย - nangsuechut rakphasathaisérie de volumes, j’aime la langue thaïe) dont le deuxième volume (ชนิดของคำ chanitkhongkhamles différents types de mots) (ISBN 974-08-4632-7) consacre un chapitre aux pronoms personnels et à leur bon usage.

 

 

(12) Nous en trouvons une très subtile utilisation dans les albums de Tintin traduits en thaï notamment celui que nous venons d’emprunter à un petit neveu (Khatha Khu Banlang - คฑาคู่บัลลังก์ , littéralement les deux couronnes : « le sceptre d’Ottokar »). L’aventure de Tintin se déroule dans le royaume de Syldavie, en particulier dans l’entourage royal en sorte que nous y trouvons les pronoms personnels utilisés à tous les niveaux.

 

 

(13) Voir notre article A 274 – « UN EXEMPLE SINGULIER DE L’ANGLICISATION DE LA LANGUE THAÏE : INTRODUCTION D’UN PRONOM PERSONNEL À L’INTENTION DES HOMOSEXUELS » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/09/a-274-un-exemple-singulier-de-l-anglicisation-de-la-langue-thaie-introduction-d-un-pronom-personnel-a-l-intention-des-homosexuels.ht

 

 

14) L’apparition de nouvelles technologies a eu évidemment pour conséquence la  création d’un vocabulaire nouveau. Les lettrés siamois qui connaissaient le pâli formèrent les mots nouveaux à partir de racines sanskrit-pali ainsi le télégraphe devint  โทรเลข (thoralek) de thora, qui conduit et lek, chiffre.
 

 

Sans remonter aux sources, les premières machines à calculer furent fort joliment baptisées เครื่องคิดเลข (Khrueangkhitlek), littéralement machine penser chiffres.


 

 

Mais les ordinateurs sont devenus des คอมพิวเตอร์ (Khomphiotoe), immonde transcription de l’anglais dans laquelle nous peinons à reconnaître computer ! Toute la technologie informatique ne comporte que des mots transcrits à la va-comme-je-te pousse de  l’anglais.

 

15) Voir notre article  A 376 – « DE LA DIFFICULTÉ D'ÉCRIRE LES TOPONYMES THAÏS EN FRANÇAIS ».

 

(16) Michel  Roché « Le masculin est-il plus productif que le féminin ? ». In: Langue française, n°96, 1992, pp. 113-124.

 

(17)  Abbé Gabriel  Girard « Synonymes françois, leurs différentes significations, et le choix qu'il en faut faire pour parler avec justesse », 1769 et Édouard Braconnier « Théorie du genre des noms : essais sur la langue françoise » 1835.

 

(18)  L’absence de majuscules rend pour le lecteur occidental la lecture parfois un pensum puisqu’il est difficile de reconnaitre un nom propre, notamment dans un simple journal. Elle ne pose pas de difficultés aux natifs. Elle a par contre un avantage majeur en informatique puisque le doublement de la touche majuscule sur les claviers des ordinateurs permet d’écrire sans difficultés les 44 consonnes, les 32 voyelles et tous les signes diacritiques y compris ceux qui sont aujourd’hui obsolètes.

 

 

(19) Traduction n°1 « Depuis ce jour, il s’était senti soulagé d’avoir pu se libérer de certaines choses qu’il avait sur le cœur. L’animal était installé dans ce hangar au toit recouvert de paille. Que les gens l’aiment ou non. Il était là, porteur d’une valeur particulière. Il n’y avait jamais songé auparavant, mais, de manière intuitive, il avait senti qu’il devait le faire ; c’était un devoir, une obligation. La conscience de sa responsabilité l’avait poussé à se saisir d’un marteau et d’un burin. »

Traduction n°2 : « A compter de ce jour, il se sentit soulagé de s’être débarrassé d’un si gros poids dans le cœur. L’éléphant se dressait à l’intérieur de l’appentis recouvert d’herbe à paillote. Que cela plaise ou non aux gens, il était bien là ! Il avait sa propre signification bien à lui et à laquelle Kham-Ngaï n’avait jamais pensé, auparavant. Il avait tout juste eu, sans être vraiment conscient, le sentiment qu’il se devait de le sculpter. C’était une obligation ! C’était un devoir ! C’était, en quelque sorte, une responsabilité qui l’avait stimulé, jusqu’au plus profond de lui-même, à s’efforcer de prendre la gouge et de frapper dessus. »

Traduction n°3 « De ce premier jour à aujourd’hui, Cam-ngaï s’était débarrassé de bien des choses dans son cœur et il se sentait comme soulagé. Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, l’éléphant était bien là, sous le toit d’herbe de la remise. Il avait sa propre signification, dont Cam-ngaï n’avait jamais eu conscience ; il avait seulement eu le sentiment qu’il devait le faire. C’était son fardeau, son devoir, et il ne pouvait s’y soustraire. Une force au tréfonds de lui-même l’avait incité à se saisir du ciseau et à se mettre à l’œuvre, c’était une façon d’assumer ses propres responsabilités. »

 

(20) « L'étude des écritures thaïes et des écritures cambodgiennes ne présente pas de pareilles difficultés (s.e. que l’étude des quatre mille caractères, bagage minimum pour celui qui étudie le chinois). Quelques jours de travail suffisent pour en comprendre le mécanisme, et un ou deux mois pour déchiffrer passablement les imprimés et les manuscrits soignés. Le matériel phonique de ces  langues est très complet et très approprié; à quoi sert de le remplacer par un autre moins parfait? Apprenons les dialectes thaï comme nous apprenons l'allemand, le grec, le russe, l'arabe, etc., en commençant tout simplement par étudier  leur écriture propre ».

 

(21) https://www.leparisien.fr/economie/quels-sont-les-meilleurs-logiciels-de-traduction-23-06-2014-3945765.php

 

(22) พะงาพันธุ์ โบบิเยร์ (Phangaphan  Bobiye), เจ้าชายน้อย 1997 (ISBN 974-300-090-9)

 

 

 

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8 juillet 2020 3 08 /07 /juillet /2020 22:14

 

La transcription des noms de lieux du thaï vers le français pose des difficultés qui tiennent à la fois à celle de la transcription en caractères romains et à celle d’en déterminer le genre  puisque la catégorie des noms en thaï est toujours invariable, et qu'il n'y a pas de changement morphologique, ni de sexe ni de nombre, contrairement au français.

 

 

LA TRANSCRIPTION EN CARACTÈRES LATINS

 

 

Lorsque les premiers explorateurs ou visiteurs ont transcrit le nom des lieux qu’ils visitaient, on peut penser qu’ils l’ont souvent faite à l’oreille. Par exemple, Aymonier ou Lunet de la Jonquères faisant état de lieux archéologiques nichés dans des villages plus ou moins minuscules que nous pouvons avoir des difficultés à situer sur une carte. La transcription à l’oreille n’est en outre pas toujours facile (1). Le professeur Frédéric Carral est l’auteur d’une thèse de 2008 sur les transcriptions qu’il a relevées dans l’espace urbain de Bangkok (2).

 

 

Toutes les fantaisies furent longtemps pratiquées, citons par exemple la transcription du mot – ko – (เกาะ), une île, souvent encore transcrite koh, y compris pendant longtemps dans des guides touristiques, la présence de la lettre H en fin de syllabe est un non-sens d’autant que le H thaï (il y en a deux, et ฮ) ne se trouve jamais en fin de syllabe. On peut penser, sans grand risque de se tromper, que l’utilisateur veut se donner un air savant.

 

 

Nous avons longuement parlé de la romanisation du thaï (3). La question n’est aujourd’hui pas là puisque c’est de toponymie que nous parlons et que la question est définitivement réglée ou tout au moins devrait l’être. En effet la question de la transcription des noms géographiques dans les pays utilisant une écriture autre que la latin a longtemps agité les Nations Unies. Elle est réglée depuis 1967 sous forme de recommandation mais ses termes sont sans équivoque (4).

 

 

Elle a acquis valeur normative ainsi qu’il fut constaté par les Nations Unies en 2002 (5). Il est connu sous le sigle RTGS (Royal Thai General System of Transcription).

 

 

Ce système référencé à l’ONU comme EKONF.94hNF.41 présente tout d’abord évidemment l’avantage d’exister :

 

Il impose l’utilisation des majuscules que l’écriture thaïe ignore.

 

Il impose la séparation des mots que l’écriture thaïe ignore aussi : par exemple จังหวัดกำแพงเพชร deviendra Changwat Kamphaeng Phet (la Province de Kamphaeng Phet)

.

 

Il ne permet ni la transcription de la tonalité de la syllabe ni sa longueur qui sont deux paramètres essentiels dans le langage mais n’ont aucun intérêt sur l’écriture des panneaux routiers.

 

Il est enfin  en phonétique anglaise : ce qui pose évidemment problème à tous ceux qui n’ont aucune  notion de cette langue.

 

 

Nous y trouvons, hélas, l’utilisation du W pour transcrire la lettre thaïe ว. Cette lettre n’est pas française mais anglaise ou allemande, C’est par pure anglomanie que Bescherelle a introduit cette machine biscornue dans son dictionnaire. Ni Monseigneur Pallegoix, auteur du premier dictionnaire siamois-français ni Lunet de la Jonquères, auteur du premier dictionnaire siamois-français ne l’utilisent et chez eux un temple (วัด) est un vat et non un wat et nul ne les en a jamais critiqués (6) !

 

 

Notons toutefois que dans un article de 2006, Nitaya Kanchanawan qui est professeur à l’Université de Ramkhamhaeng, ce qui n’est pas rien, propose pour cette lettre la double transcription, V ou W. Qu’elle en soit félicitée ! (7).

 

 

Ceci dit, si la romanisation globale du thaï est une utopie (8), retenons que celle des noms géographiques a son incontestable utilité – elle est là pour ça – par exmple pour la lecture des cartes routières ou des panneaux de signalisation en particulier. Elle est également utilisée dans les publications gouvernementales  mais pas toujours de façon très cohérente. Toutefois bien des fantaisies restent encore présentes, citons un exemple amusant  lu sur un panneau bilingue dans une station d’autobus indiquant à ceux qui se rendaient à สกลนคร - Sakol Nakor (ça colle ?) s’agissant évidemment de Sakon Nakhon. Transcription à la  lettre qui relève de ces bonnes intentions dont l’enfer est pavé comme chacun sait. Sur Internet, c’est pire encore. En ce qui concerne notre région,  l’Isan (อีสาน), nous avons trouvé Isaan, Isarn, Issarn, Issan, Esan, ou Esarn. Il est plus simple de préciser à l’attention de ceux qui ne connaissent pas un traitre mot d’anglais que le mot se prononce Issane, deux SS pour montre que le S central ne se prononce pas Z et un E muet final pour montrer que le N ne se nasalise pas. Il semble toutefois que les guides touristiques dont nous allons parler plus bas nous épargnent ce genre de barbarisme.

 

 

Notons que le département de linguistique de l’Université Thammasat a mis au point un assez extraordinaire programme de romanisation automatique (9). 

 

 

Nos observations ne mettent pas en cause la valeur et la pertinence d’autres systèmes de transcription, c’est la seule géographie qui nous intéresse (10).

 

 

 

LA DÉTERMINATION DU GENRE

 

 

Cette question ne semble pas avoir été sérieusement étudiée avant de faire l’objet d’une thèse soutenue en Sorbonne, ce n’est pas rien non plus, par Theera Roungtheera qui est professeur de français à l’Université de Mahasarakham sous le titre « Toponyme et traduction : la nouvelle dénomination des toponymes thaïlandais dans les guides touristiques sur la Thaïlande en français » (ชื่อสถานที่กับการแปล: การตั้งชื่อสถานที่ใหม่ในหนังสือนําเที่ยวประเทศไทยที่เขียนเป็นภาษาฝรั่งเศส) dont une très bonne synthèse a été faite (en anglais malheureusement) en 2018 sous le titre « GRAMMATICAL ADAPTATION OF THAI TOPONYMS IN FRENCH GUIDEBOOKS ON THAILAND » (11). La présentation de la thèse sur le site dédié à  toutes les thèses présentées ou en cours en France (thèses.fr) est pour le moins confuse alors que les textes français de Theera Roungtheera sont parfaitement clairs ! (12).      

 

         

 

L’auteur part de la constatation de caractères propre à sa langue : Elle ne connait ni masculin  ni féminin ni neutre et pas plus de singulier que de pluriel, des ajouts marquent le masculin et le pluriel ce qui d’ailleurs alourdit la langue écrite, la nuance se trouvant le plus souvent pour le langage parlé dans le contexte (13). Parfois la richesse  du vocabulaire y suffit (14). Mais doit-on écrire les noms de lieux au masculin ou au féminin, au singulier ou au pluriel ?

 

 

Nous n’avons pas cette difficulté en Français, mais il en est une autre qui est la difficulté de déterminer le genre d’un nom, qu’il soit commun ou propre, ce qui ne serait pas si tous les noms masculins avaient une terminaison masculine spéciale, et tous les noms féminins une terminaison féminine spéciale.  Sans se donner la peine de feuilleter un dictionnaire et à moins d’être une encyclopédie vivante comment connaître le genre de dogue ou celui de fourmi ? La logique aurait demandé qu'on eût créé un genre neutre pour les choses matérielles et les choses métaphysiques, lesquelles n'ont pas de sexes; mais on a arbitrairement donné aux noms de ces choses soit le genre masculin, soit le genre féminin. Les Romains s’étonnaient bien à tort d’avoir le genre neutre à leur disposition mais pouvaient dire mare au neutre, les Italiens il mare au masculin et les Provençaux la mare au féminin, au choix ! Pour couper court disons simplement que les noms de lieux sont des deux genres et c'est l'oreille qui,  d'après l'épithète, décide seule de la préférence : le vieux Bangkok, la charmante Bangkok, le vieux Londres, la vieille Rome. Le genre des noms de cours d'eau et sommets a été fixé au  masculin ou au féminin, suivant qu'on a sous-entendu les mots fleuves et monts ou rivières et montagnes (15).

 

 

L’auteur nous rappelle que le sexe des noms de lieu en français est en réalité arbitraire. Masculin ou féminin : le Siam ou la Thaïlande ? Singulier ou pluriel : Les États-Unis ou la Malaisie ? Il s’est en  réalité attaché à la façon dont les guides sur la Thaïlande lexicalisaient les toponymes thaïlandais, choix du genre et choix du nombre ? Son étude a porté sur quatre guides des plus répandus et analysé – nous dit-il – la transcription de 4717 toponymes thaïs romanisés ! Il relève que, le plus souvent, le genre choisi par l’auteur du guide correspond au nom français. Une île ? J’irai  revoir la belle Ko Samui ! La Chao Praya est une rivière ? Promenade sur la Chao Praya. Le Mékong est un fleuve ? Nous organisons des journées de pêche sur le Mékong.

 

 

Il note l’utilisation des noms thaïs transcrits en caractère romains souvent pour faire « couleur locale » mais avec des fantaisies ainsi la plage est féminin évidement mais un guide vante les charmes du Hat... (หาด). Mais le plus souvent les noms utilisés avec leur transcription romanisée le sont avec le genre de leur équivalent français, le khlong (คลอง - canal),

 

 

le wat (วัด - temple),

 

 

la hat (หาด - la plage) surtout lorsque le nom de lieu est qualifié par un adjectif qui confirme le genre.

 

 

Les noms des temples, c’est l’utilisation la plus fréquente, sont le plus souvent transcrits à la fois par le nom commun (wat - วัด) et le nom propre, souvent d'un article masculin ou suivi d’un adjectif masculin. Pour les palais et bâtiments royaux (wangวัง), l’utilisation du masculin est systématique.

 

 

Pour les noms de rivières (féminin) ou de fleuves (masculin) : l’usage français est-il un  exemple ? La terminaison et l’étymologie nous donnent la Seine ou la Loire mais le Rhône ! Pour le thaï, un fleuve ou une rivière, c’est toujours  Maenam (แม่น้ำ) que nous aurions tendance à féminiser puisque le mot signifie « la mère des eaux » mais si nous ne craignons pas de parler de la Maenam Chi (la rivière Chi), nous n’oserions pas féminiser le Mékong !

 

 

Par contre Huay (ห้วย un ruisseau) entre dans le nom d’un nombre incalculable de villages ou de districts, nous parlerons alors volontiers du petit Huay Mek (ห้วยเม็ก).

 

 

De même encore de très nombreux noms de lieu comportent le mot  Nong (หนอง) qui est une mare ou un étang, masculin ou féminin ?

 

 

Par contre Bung (บึง) qui est un marécage est tout autant utilisé dans la toponymie.

 

 

Les Phra That (พระธาตุ) nombreux dans le pays sont des édifices contenant des reliques présumées de Bouddha, reliquaire en est la meilleure traduction, nous sommes au masculin.

 

 

 

Les toponymes purement administratifs  noms (noms de pays, noms de provinces ou de villes) et noms de rivières posent des difficultés. Si le « Siam » est masculin la « Thaïlande » féminin il est faux de dire (une grammaire qui cite notre auteur) que les noms des pays et provinces finissant par un E muet sont féminins et les autres comme masculins : Birmanie ou Malaisie, certes mais Cambodge ! Une exception qui confirme la règle ? Mais il n’y a aucune règle !

 

 

Notre distingué universitaire conclut en définitive que la question reste problématique c’est-à-dire en réalité sans réponse précise !

 

 

Que devons-nous en conclure ?

 

Au premier chef, dans la transcription romanisée des noms de lieux thaïs, respecter la norme.  Theera Roungtheera n’aborde d’ailleurs pas le problème, la transcription  utilisée dans les guides qu’il a compulsés, si elles ne respectent pas systématiquement le RTGS, ne sont jamais choquantes bien que le Guide Vert Michelin  nous semble le plus scrupuleux.

 

 

Il nous semble ensuite que la formule la plus orthodoxe consiste à adopter pour un nom de lieu ou un monument thaï le genre qu’il a en français tout simplement. Mon épouse va faire ses prières au wat du village. SI vous souhaitez à tout prix utiliser le mot thaï romanisé ce qui est parfois d’ailleurs prétentieux, choisissez donc le genre qu’il a en français. Je vais faire mes courses au marché du village ou au Talat (ตลาด).

 

 

Theera Roungtheera pose une question à laquelle nous ne pouvons répondre qui est de savoir si les toponymes dans une autre langue seront traités de la même manière, en particulier dans les langues qui n'ont pas de catégorie de genre comme le vietnamien, le chinois ou le japonais ?

 

 

 

Theera Roungtheera est professeur adjoint de linguistique au Département de Langues et linguistique occidentales, Université Mahasarakham en Thaïlande. Il a obtenu son doctorat en sciences du langage à l'Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3, France. Ses domaines d'intérêt sont les noms propres, le discours touristique et la traduction. Certains de ses travaux méritent d’être cités :

« Structure sémantique et grammaticale des noms des aliments thaïlandais traduits en français » fruit de longues recherches sur les cartes de restaurants thaïs de Paris.

« Stéréotype sur les Thaïlandais dans deux guides touristiques sur la Thaïlande: études de quelques marqueurs linguistiques » qui analyse un certain nombre des poncifs que nous entendons souvent.

« A Prototype Semantic Study of the Word '"chaw choo" in Thai » (เจ้าชู้ c’est le flirt)

 

 

NOTES

 

(1) La longueur d’une voyelle, essentielle dans le système thaï, est loin d’être évidente lorsque votre interlocuteur parle trop rapidement  ce qui est fréquent. En outre la différence de sons entre deux consonnes prête souvent à confusion, est-ce un B ou un P ? Est-ce un D ou un T ? Le sempiternel krap de politesse (กรับ) est souvent transcrit krab dans de nombreuses méthodes anglophones en particulier. Le meilleur exemple en est la nom de Bouddha qui s’écrit en thaï Phutha (พุทธ)... sans parler d’une lettre singulière, le – le tho-montho (มณโท) de l’alphabet - qui selon des règles grammaticales précises peut se prononcer tantôt TH tantôt D !

 

 

(2) « L’écriture dans l’espace urbain à Bangkok. Supports et alphabets » soutenue à l’Université Paris - Descartes. Elle est numérisée sur le site academia.edu et assortie d’un volumineux dossier photographique.

 

(3) Voir nos deux articles :

 A 91. La romanisation du thaï ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a91-la-romanisation-du-thai-114100330.html

165. Le Roi Rama VI et la romanisation du thaï.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-165-le-roi-rama-vi-et-la-romanisation-du-thai-125174362.html

 

 

(4) La première conférence « sur la normalisation des noms géographiques » s’est tenue à Genève du 4 au 22 septembre 1967. Voici son paragraphe 14 :

Latinisation des noms géographiques thaïs :

La Conférence,

Reconnaissant le système général modifié qui est actuellement employé  officiellement pour la transcription des noms géographiques thaïs en caractères latins,

Notant  que ce système est applique pour la carte officielle bilingue de la Thailande,

Notant en outre  qu'il n'y a pas dc système concurrent pour la latinisation du thai,

Recommande  ’l’adoption du système général modifié de l'Institut royal de Thailande comme système international de latinisation des noms géographiques thaïs.

 

 

(5)  Le huitième Conférence des Nations Unies « sur la normalisation des noms géographiques » s’est tenue à Berlin  du 27 août au 5 septembre 2002 :

Paragraphe VIII/13. Romanisation des noms géographiques thaïs

La Conférence,

Constatant  que, dans sa résolution 14, la première Conférence des Nations Unies sur la normalisation des noms géographiques avait recommandé l’adoption du système général thaï amendé de l’Institut royal thaïlandais en tant que système international de romanisation des noms géographiques thaïs,

Constatant aussi  qu’en 2000, le Gouvernement thaïlandais a officiellement adopté la version révisée de ce système comme norme nationale et que le système ainsi révisé a été mis en place,

Recommande que ce système révisé, dont les principes ont été énoncés dans le rapport intitulé « Principles of romanization for Thai script by the transcription method » présenté par la Thaïlande à la huitième Conférence des Nations Unies sur la normalisation des noms géographiques, soit adopté comme système international  de romanisation des noms géographiques thaïs.

 

 

 

(6) Un bon dictionnaire n’utilise cette lettre que pour les mots anglais passés dans le langage courant, des mots allemands de même source et éventuellement des mots arabes qui ne nous concernent en rien.

 

Dictionnaire de l'Académie française, édition 1878

 

(7) « Romanization, Transliteration, and Transcription for the Globalization of the Thai Language » in The Journal of the Royal Institute of Thailand, Vol. 31 n° 3, juillet- septembre 2006. Le Royal Institute of Thailand (ราชบัณฑิตยสภา) est l’équivalent de notre Académie française mais la moyenne d’âge n’y est pas de 75 ans et le recrutement se fait sur les compétences.

 

 

(8) Retenons ce qu’en disait Lunet de la Jonquère : « Philologiquement l'usage d'une romanisation du siamois doit donc être proscrit, parce qu'elle dénature complètement la physionomie et l'orthographe de la langue à moins d'une complication extrême ».

 

 

(9) Le programme est libre de droits :

http://pioneer.chula.ac.th/~awirote/resources/thai-romanization.html

 

(10) En dehors des systèmes utilisés par les manuels d‘apprentissage du thaï, francophones ou anglophones, chacun a la sienne, nous pouvons citer le système de Georges Coédès ou le système ISO 11940-2 très proche.

 

(11) L’article est numérisé sur le site le site academia.edu

 

(12) « Ce travail a pour objet l’adaptation des toponymes thaïlandais en français dans un corpus de quatre guides touristiques francophones. Les analyses linguistiques et traductologiques montrent que les toponymes thaïlandais sont bien intégrés en français aux différents niveaux de leur adaptation. Ils sont d’abord romanisés par divers systèmes, parfois avec la francisation graphématique. Au niveau morphosyntaxique, ils héritent du genre et du nombre correspondant au nom de catégorie dont relève le toponyme en français (colline, marché, etc.) mais chaque fois que le nom catégoriel thaï est emprunté, le déterminant utilisé tend à neutraliser l’opposition masculin/féminin. Au niveau sémantico-référentiel, leur valeur fondamentale est locative mais dans certains contextes, ils peuvent subir une interprétation métonymique et métaphorique. Ainsi le transfert sémantique est possible par les divers procédés traductologiques. Avec la traduction libre, l’auteur peut modifier la traduction de la dénomination d’origine ou créer une nouvelle forme dénominative en présentant la caractérisation dominante du référent. On constate que dans leur francisation ces dénominations toponymiques se conforment aux conventions de la fabrication toponymique en français. Les caractéristiques des toponymes touristiques traduits du thaï en français manifestent un système spécifique de dénomination toponymique constitué principalement de deux noms catégoriels en français et en thaï et de l’ajout d’un toponyme de localisation pour marquer le caractère représentatif du lieu. Ces stratégies soulignent une fonction pragmatique spécifique du guide touristique : permettre au lecteur d’identifier des lieux qui lui sont inconnus en suscitant son intérêt pour une langue-culture étrangère ».

 

 

(13) Enfant masculin : dek-phuchaï  (เด็กผู้ชาย) -  Enfant féminin : dek-phuying (เด็กผู้หญิง) - Cheval mâle : ma-tua-phu (ม้าตัวผู้)  - Cheval femelle : ma-tua-mia (ม้าตัวเมีย) - Des enfants : phuak-dek (พวกเด็ก) - Des hommes – phua-chaï (พวกชาย).

 

(14) Nous avons quatre grands parents dont chacun bénéficie d’un nom spécifique : côté paternel ; pu et ya (ปู่ ย่า) et côté maternel ta et yaï (ตา ยาย) – Pour les Oncles et les Tantes, c’est encore plus complet puisqu’un distingue s’ils sont aînés ou cadets du père ou de la mère.

 

 

(15) Il y aurait peut-être un principe général, celui de considérer le masculin comme plus noble mais nous ne sommes plus au temps de Vaugelas. Il y a aussi une règle mais elle n’est pas générale : Le E muet final est le signe du féminin ; l'absence du e muet final, le signe du masculin... mais nous disons la France et le Cambodge ! La plupart des grammairiens ont déclaré impossible une règle pour connaître sans lexique le genre des noms et ceux qui ont essayé de projeter une lumière sur ce chaos en ont été pour leurs frais: ni l'étymologie, ni l'analogie, ni la raison n'étant respectées par  l'usage. Il suffît de formuler une loi pour voir aussitôt se dresser vingt exceptions. Ne citons que pour mémoire les noms susceptibles d’avoir deux genres : Aigle: masculin, quand il signifie l'animal mâle ou un homme supérieur; féminin, partout ailleurs. Les aigles Romaines, la grande aigle de ta légion d'honneur, l'aigle fut tuée avec ses petits. Foudre: féminin, dans le sens propre, la foudre, masculin dans le sens figuré, un foudre d'éloquence... etc

 

 

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1 juillet 2020 3 01 /07 /juillet /2020 22:26

 

Nous avons, à diverses reprises, écrit sur l’architecture siamoise, comme celle de l’époque d’Ayutthaya, l’architecture religieuse et l’intervention massive des architectes et ingénieurs italiens sous les règnes de Rama V et Rama VI, tous hommes de l’art qui donnèrent à Bangkok une partie de son visage actuelVous en trouverez le détail en annexe I en fin d’article.

 

 

 

Il est toutefois un bâtisseur qui fut le premier dans le temps, Stefano Cardu qui ne doit pas être oublié même s’il est surtout connu par le Musée qui porte son nom dans la ville de Cagliari et qui contient ce qui est probablement la plus belle collection d’art siamois et oriental au monde, le « Museo Civico d'Arte Orientale Stefano Cardu ». Un article récent du Journal de la Siam society lui est consacré sous l'érudite signature de Ruben Fais. Nous avons cherché à rencontrer ce personnage et vous donnons quelques sources (annexe II en fin d’article) qui nous ont permis de reconstituer son parcours – au vu notamment de sources italiennes.

 

 

Nous connaissons, bien sûr, la longue tradition de bâtisseurs  italiens, héritiers des Romains. Rama V a visité l’Italie et a été séduit par Florence – qui ne l’est pas ! Les Romains mirent en place des techniques de constructions inconnues avant eux. Leur technique en matière d’arcs et de voute en particulier a permis au Pont du Gard de traverser les siècles sans dommages depuis deux mille ans

 

 

pas plus que le Panthéon qui a le même âge. Leurs lointains héritiers au XIXe, fort de cette longue tradition, ont importé au Siam les techniques modernes.

 

 

Les Khmers ont longtemps occupé le Siam mais n’y ont pas importé la culture de l’architecture pérenne. Henri Parmentier qui fut le plus grand spécialiste mondial de l’architecte khmère dont il était au demeurant un fervent admirateur écrit de façon assez féroce

 

 

« Au Cambodge, il semble que la construction ait été une nécessité ennuyeuse qu'on bâclait le plus possible pour réaliser au plus vite la seule chose qui comptât, la forme, plus ou moins imposée par la tradition. De cette négligence même, il résulte que l'évolution est continue et sans surprises, sans secousses ; chaque architecte s'empresse de profiter du moyen trouvé par son prédécesseur pour réaliser l'aspect désiré ; un système qui a fait ses preuves est adopté ne varietur et s'efface seulement devant la découverte, plus ou moins accidentelle, d'un mode de construction plus avantageux » (...) « Ce mépris de la construction, mépris qui n'est pas spécial à l'art khmer mais qui est de tout l'Extrême-Orient, paraît né en partie de la prépondérance numérique des édifices élevés autrefois en architecture légère ». Cette prédominance de l’architecte dite légère dont sujette à disparition à plus ou moins long terme a frappé les premiers visiteurs français qui nous dont donné leur impression sur l’architecture (voir annexe I). Les Khmers, nous apprend Parmentier, ont par exemple très longtemps ignoré la technique de la voûte et de l’arc boutant.

 

 

Ces techniques n’étaient pas mieux connues à Ayutthaya (1).

 

Ceci dit, rien ne prédisposait Stefano Cardu à devenir bâtisseur. Il naquit le 18 novembre 1849 à Cagliari à la pointe sud de la Sardaigne dans une famille d’artisans probablement charpentiers ou menuisiers.

 

 

Comme tous les Sardes, il est destiné à la mer et entreprend des études à cette fin. A l’âge de 15 ans, en 1864 et contre la volonté de ses parents, il s’enfuit pour s’engager comme garçon de cabine sur un navire marchand. Peut-être aussi était-ce pour ne pas à se retrouver engagé dans les conflits sanglants qui agitent alors la future Italie ?

 

 

Il navigue pendant dix ans sans interruption et aurait alors profité de ces voyages pour parfaire son instruction maritime. Devenu maître marin, il arrive au Siam en 1874 à 25 ans.

 

Selon la tradition familiale, il aurait fait naufrage dans les archipels de Malaisie et aurait échappé à la mort en nageant au milieu des requins ?

 

 

Il atteint Bangkok on ne sait comment ? Il est en tous cas inscrit avec certitude sur les registres consulaires en 1879. Il est sans ressources mais a acquis des connaissances en menuiserie dans l’atelier de son père. Il est alors engagé par un Anglais. Il crée ensuite son propre atelier, une scierie, et commence à édifier des constructions en teck pour les particuliers et le gouvernement.

 

 

C’est alors le début de la pleine époque de l’arrivée des bâtisseurs italiens au Siam. Il est engagé en 1881 comme dessinateur au Département royale d’architecture

 

 

...et dessine les plans des palais du Prince Krom Sudarat Ratchaprayum ainsi que celui du prince Chaofa Chaturonratsami, tous deux de la famille royale.

 

 

En décembre 1882, il dessine les plans d’une nouvelle Cour de Justice

 

 

et développe ceux du palais Sanarron - actuel Ministère des affaires étrangères-.

 

 

En août 1883, il participe à l’agrandissement de l’immeuble Paisaniyakan, premier bâtiment des postes.

 

 

Entre 1890 et 1892, c’est l’extension du Collège militaire royal.

 

 

Il est possible aussi qu’il ait participé à la construction du célèbre Hôtel Oriental (aujourd’hui Mandarin) en collaboration avec Rossi.

 

 

 

En 1885, il crée sa propre société S.Cardu and C° Building constructors associé avec un compatriote, G. Coroneo. En 1887, il débute les travaux du jardin royal Saranrom, aujourd’hui parc public.

 

 

En 1888 enfin, il collabore avec That Hongsakul à l’élaboration des plans de la structure d’un bâtiment destiné à la crémation du Prince Sirirat Kakutthaphan.

 

 

L’année suivante,  son entreprise devient S.Cardu and C°. Architects, civil engineers and constructors. Elle terminera l’extension des bâtiments du Collège militaire royal.

 

 

Comme le faisait Grassi, il travaillait avec des entrepreneurs et des sous-traitants siamois.

 

Il acquiert une fortune considérable mais le plus beau de ses trésors- disait-il – fut son épouse, Rosa Fusco, fille d’un musicien napolitain vivant à Bangkok. Ils adoptèrent une française Luigia Le Bailly qui le précéda dans la mort après son retour en Europe.

 

 

Parlant, en sus de l’italien, le français, l’anglais et le thaï, il avait la passion des arts. Il acquit, ayant aussi beaucoup voyagé, une fantastique collection d’objets d’art asiatique, non seulement siamois mais japonais, indous, indochinois et chinois. Il va alors regagner l’Europe avec son épouse en 1898 ou 99. Voyageant à travers l’Europe, Il avait confié ses collections à un Musée britannique (probablement le British Museum). Ne trouvant pas d’accord sur la vente de ses collections, il décida en 1900 de retourner dans sa ville natale. Ayant acheté un manoir dans le village de Capotera (dépendant aujourd’hui de Cagliari), il y dépensa des sommes énormes pour sa rénovation et se lança dans des activités agricoles qui le ruinèrent (2). Il transféra ses collections à sa ville le 3 juillet 1914 mais ne put trouver aucun accord financier autre qu’une indemnisation de 135 lires ( !). Il ne fut pas même autorisé à récupérer la statue d’un lion en ivoire qui venait de son épouse.

 

 

Il fut tout de même récompensé en 1920 par le titre de chevalier dans l’ordre de la maison de Savoir par le premier ministre Orlando. Ce fut en réalité une véritable spoliation.

 

 

Ses collections seront placées dans le musée qui porte son nom, hommage tardif, inauguré en 1919.

 

 

Réduit presque à la misère, il se réfugia à Rome chez une nièce, Rosario, chez laquelle il mourut le 16 novembre 1933. Il fut incinéré au cimetière Vérano à Rome oú ses cendres reposent aux côté de celles de sa fille Luigia.

 

 

L’importance de ces collections, dès la création du Musée, n’a d’ailleurs pas échappé à la presse artistique et érudite française. (3)

 

NOTES

 

(1) Henri Parmentier « La construction dans l'architecture khmère classique ». In : Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 35, 1935. pp. 243-311;

 

 

L'emploi de l'arc et de la voûte sont des  caractéristiques de l'architecture romaine : A la place des poutres et des pierres d'un seul tenant et d'une étendue nécessairement limitée, formant plafonds et entablements les Romains, par le moyen de l'arc purent construire des édifices couverts de vastes dimensions. Mais ce moyen nouveau exigeait des points d'appui dont la masse fût assez solide et assez homogène pour résister au poids et à la poussée des voûtes; il fallait des matériaux d'une parfaite cohésion, et dont toutes les parties, dépourvues d'élasticité, se maintinssent par leur parfaite adhérence. Cette technique parfaitement connue et décrite par Vitruve fut totalement ignorée de l’architecte asiatique. Par des rapports de force dynamique, elle seule permet seule de réaliser de grandes portées. Elle a permis la construction de la coupole du Panthéon dont le diamètre intérieur est d’un peu plus de 43 mètres, une taille que n’a pas pu atteindre celle de Saint-Pierre de Rome. Le Panthéon reste la plus grande coupole au monde en béton non armé. Elle n’a pas connu de signes de faiblesse en dépit de mutilations et de mouvements sismiques. Les Khmers n’ont jamais utilisé l’arc de voûte, mais uniquement pour les couvertures la technique de l’encorbellement - tout comme les enfants avec un jeu de cubes - qui limite les audaces à jamais plus de deux mètres. S’il y eut des réalisations plus hardies, elles n’ont pas résisté à l’épreuve du temps. La raison de l’emploi exclusif de cette technique reste d’autant plus mystérieuse que les Khmers étaient de grands constructeurs. Elle est réalisée en masse et exige des murs épais pour supporter les dalles ce qui explique que les pièces sont réduites, de trois à cinq mètres de côté tout au plus.

 

Bâtiment Khmer dans la province de Khonkaen date de 11 ou 1200 et cabane de berger des Alpes du sud  construite sur la même technique de l'effet masse

 

 

Vitruve décrit les techniques de constructions en lieux humides.

 

 

Leur ignorance a pour conséquence directe l'état actuel de nombreux vestiges khmers

 

 

Les techniques de construction de la voute décrite par l’architecte romain Vitruve un siècle avant Jésus–Christ

 

 

...et Viollet-Le-Duc dans son monumental Dictionnaire raisonné de l’architecture française en 1889 sont – toutes proportions gardées – les mêmes.

 

 

(2) Selon un adage du bon sens populaire, il y a trois moyens de se ruiner, les femmes, le plus agréable, le jeu, le plus rapide et l’agriculture, le plus sûr.

 

(3) Voir « La gazette des beaux-arts » de décembre 1918 et « Le Journal des savants » de juillet 1919. Les deux revues conseillent à l’amateur la lecture du «  Guida per visitari il museo di ogetti d'arte, antichi e moderni, dell' extremo Oriente, donati da Stefano Cardu alla città di Cagliari ».

 

 

ANNEXE I : NOS PRÉCÉDENTS ARTICLES

 

A 214.1 - L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE SIAMOISE ET SON HISTOIRE. I - LES « SAINTS CHÉDIS »

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/a-214-1-l-architecture-religieuse-siamoise-et-son-histoire-i-les-saints-chedis.html

A 214.2 - L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE SIAMOISE ET SON HISTOIRE. II - LES CHAPELLES D’ORDINATION.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/a-214-2-l-architecture-religieuse-siamoise-et-son-histoire-ii-les-chapelles-d-ordination.html

A 214.3 - L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE SIAMOISE ET SON HISTOIRE. III - LES AUTRES BÂTIMENTS.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/a-214-3-l-architecture-religieuse-siamoise-et-son-histoire-iii-les-autres-batiments.html

A 225. LA « 7-ELEVENISATION » DE L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE TRADITIONNELLE DU NORD-EST DE LA THAÏLANDE.

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/05/a-225.la-7-elevenisation-de-l-architecture-religieuse-traditionnelle-du-nord-est-de-la-thailande.html

A 260 - L’ARCHITECTURE SIAMOISE À L’ÉPOQUE D’AYUTHAYA.

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/05/a-260-l-architecture-siamoise-a-l-epoque-d-ayuthaya.html

A 223 - JOACHIM GRASSI, ARCHITECTE AUSTRO-ITALO-FRANÇAIS À BANGKOK PENDANT 23 ANS (1870-1893).

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/04/a-223-joachim-grassi-architecte-austro-italo-francais-a-bangkok-pendant-23-ans-1870-1893.html

A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/10/a-244-les-peintres-et-les-sculpteurs-italiens-au-siam-sous-rama-v-et-rama-vi.html

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/10/a-243-les-architectes-et-les-ingenieurs-italiens-au-siam-sous-rama-v-et-rama-vi.html

ANNEXE II : SOURCES

 

Ruben Fais (qui fut conservateur du musée) « Stefano Cardu, an italian contractor in Siam at the end of the 19th century, his life and his art collection » in Journal of the Siam Society, volume 108, part I de 2020. L’auteur a consulté de nombreuses sources italiennes, archives, correspondance et articles de presse et recueilli les traditions familiales. Il a organisé l’exposition du centenaire du musée en 2018.

 

 

Le Directory for Bangkok and Siam publié par le Siam observer sur les années qui nous intéressent est un véritable Bottin qui donne les noms des étrangers et entreprises étrangères installées au Siam.

 

 

Le site de la commune de Cagliari :

http://www.comunecagliarinews.it/rassegnastampa.php?pagina=66194

 

 

Autres sites consultés

 

https://www.silpa-mag.com/history/article_10804

http://joythay.blogspot.com/2013/10/un-tocco-ditalia-nel-distretto-di-phra.html

(« Une touche d'Italie dans le quartier de Phra Nakhon (Bangkok) »

Sur le site universitaire « Damrong journal » (volume III n°5 de 2004) un article d’un universitaire thaï, Saran Thongpan (ศรัณย์ ทองปาน) : สเตฟาโน คาร์ดู ชิวิตการงานและสังขมของชางฝรังยุคแรก (« Stefano Cardu, la vie et les travaux du premier bâtisseur européen ») :

http://www.damrong-journal.su.ac.th/upload/pdf/67_20.pdf

Rama V and the Architecture of Chakri Reformation, 1868 – 1889 sur le site
deepblue.lib.umich.edu 

 

 

 

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22 juin 2020 1 22 /06 /juin /2020 22:37

 

Nous avons déjà rencontré Phra Rothsen, un bodhisattva (พระโพธิสัตว์), une précédente incarnation de Siddhartha Gautama avant son éveil (1).

 

 

Cette nouvelle histoire fut écrite par Pavie une première fois en 1898 (2) et une autre en 1903 (3).

 

 

La  version de 1898 est illustrée de reproductions de fresques ornant un temple de la région où il avait entendu l’histoire contée de la bouche d’un vieillard, probablement dans le Champassak sur les rives du Mékong. Il ne nous indique malheureusement pas lequel. Ce sont celles que nous utilisons même si la qualité n’est pas au rendez-vous !

 

Le narrateur la lui a présentée comme une « histoire de Bouddha notre maître : « Véridique dans tous nos pays laotiens. Vous l'entendrez partout, au Nord, au Sud, au Cambodge et au Siam, et, dans nos vieilles chroniques vous verrez ces noms cités tout au début, pour que leur souvenir par le peuple soit gardé ».

 

L’histoire transmise sur des siècles par tradition orale, amplifiée, modifiée et embellie  – il ne semble pas qu’une version écrite ait été découverte - remonte probablement à un épisode de l’histoire de l’empire Khmèr à la date de sa plus grande expansion, entre le IX et le XVe siècle alors qu’il occupait le Cambodge actuel, le Champa, la plus grande partie du Siam jusqu’à Ayutthaya et tout le nord-est (l’actuel Isan) et le sud de la péninsule indochinoise jusqu’à la Malaisie.


 

 

Cet épisode fait peut-être référence à un prince historique que les qualités ont transformé au fil des siècles en avatar de Bouddha lui-même.

 

Laissons parler Pavie :         

 

 

Le Prince Rothsen sous un nom différent et dans une nouvelle vie, instruit de toutes choses, marchait pour trouver le bonheur. Heureux quand il pouvait se rentre utile, dédaigneux des séductions des plaisirs passagers, il plaisait à tous ceux qui l'approchaient par la douceur de son regard, miroir de l'âme, par sa bonté naturelle, sa simplicité, enfin par ces mille dons du ciel qui font aux êtres prédestinés à rendre les peuples meilleurs comme une invisible auréole d'aimant appelant tous les cœurs.

 

Il était arrêté au bord d'un ruisseau à l'onde transparente et cherchait à cueillir une feuille de lotus pour en faire une tasse et se désaltérer. Vint une jeune esclave, une cruche sur les bras. « Charmante enfant, permettrez-vous que je boive ? Où portez-vous cette eau ? »


Elle puisa au ruisseau, lui tendit le vase.

 

« Je viens remplir ma cruche pour baigner ma maîtresse, la fille cadette du Roi, princesse incomparable que tout le peuple chérit, qu'adorent ceux qui l'approchent » Ayant bu, Rothsen remercia.

 

 

La jeune enfant, versant l'eau sur la tête de sa maîtresse disait : « Quand j'ai puisé cette eau, un Prince étranger, la perfection humaine, arrêté sur le bord, m'a demandé à boire, il s'est abreuvé à ma cruche, je n'avais jamais vu un regard aussi doux ! » Et tandis qu'elle parlait, l'eau coulait sur le corps et la jeune Princesse sentit dans ses cheveux un tout petit objet, le prit, et voyant que c'était une bague, la cacha dans sa main, puis dit : « Retourne remplir ta cruche, vois si le Prince est encore sur le bord, dis-moi ce qu'il y fait ? » Et pendant que l'esclave allait vers Rothsen, la Princesse pensait : « Ce bijou sans pareil est sûrement la bague du jeune Prince, je saurai, par ce que va me dire ma suivante, si c'est un audacieux qui l'a volontairement glissée dans la cruche, ou, si par le vœu du ciel, tandis qu'il soutenait de sa main le vase et buvait, elle est tombée de son doigt pour venir vers le mien m'annoncer le fiancé que Pra Indra me destine ». « J'ai », dit la jeune fille, à son retour, « trouvé le Prince, en larmes, cherchant dans l'herbe une bague précieuse entre toutes pour lui, don de sa mère exauçant tous les souhaits ; il m'a prié de revenir l'aider à la trouver ». La Princesse pensait en l'entendant : « Si c'était un audacieux, il eût simplement attendu l'effet d'une ruse grossière, je vois, au contraire, la volonté du ciel dans ce qui m’arrive, et crois devoir aider à son accomplissement ; je sens d'ailleurs mon être tout entier sous une impression non encore éprouvée ». Elle dit alors à sa suivante : « Va vers le jeune Prince et dis-lui ces seuls mots : « Ne cherchez plus, Seigneur, la bague que vous perdîtes, vous l'aurez retrouvée quand le puissant Roi, maître de ce pays, vous aura accordé la main de sa fille, la Princesse Kéo-Fa (แก้วฟ้า) (4). Faites donc le nécessaire et taisez à tous ma rencontre et mes paroles »

 

Le Roi, quoiqu'elle fût en âge de choisir un époux, ne pouvait se résoudre à accorder la main de sa jeune fille à aucun des prétendants sans nombre qui s'étaient présentés. Pour les décourager il leur posait des questions impossibles à résoudre ou bien leur demandait l'accomplissement d'actions point ordinaires. Aussi bien, la Princesse n'avait montré penchant pour nul d'entre eux. Lorsque Rothsen parut devant la Cour, eut exposé au Roi le but de sa démarche, le regard animé d'une absolue confiance, séduisant par les charmes que le courage, la volonté, le cœur mettaient sur son mâle visage en toute sa personne, chacun parmi les Grands et parmi les Princes, se dit: « Voici enfin celui que nous souhaitons ». Et le Roi pensa : « Je n'ai pas encore vu un pareil jeune homme, sûrement il plaira de suite à mon enfant. Ne le lui laissons donc pas voir dès à présent et soumettons-le à une épreuve qui éloigne encore la séparation que tout mon cœur redoute ». Alors il demanda qu'on apportât un grand panier de riz et dit à Rothsen :

 

« Tous ces grains sont marqués d'un signe que tu peux voir, ils sont comptés : en ta présence ils vont être jetés par les jardins, par les champs, par les bois d'alentour, si, sans qu'il en manque un, tu les rapportes ici demain, je reconnaîtrai que ta demande vaut qu'elle soit examinée ». Et ainsi il fut fait.

 

 

 

Rothsen, emportant le panier vide, retourna au bord du ruisseau, là, s'étant agenouillé : « 0 vous tous les oiseaux, les insectes de l'air, les fourmis de la terre, ne mangez pas les petits grains de riz qui viennent de pleuvoir sur le sol, secondez l'amour qui me gagne, ne mettez pas obstacle au plus cher de mes vœux. O vous les Génies protecteurs du pays, si vous croyez que mon union à la Princesse pour qui je suis soumis à cette difficile épreuve doive être de quelque bien pour les peuples, faites que les êtres animés que j'invoque, entendent ma prière. Et toi, puissant Pra-Indra (พระพอินทร์), si la belle Kéo-Fa est ma compagne des existences passées, si tu me la destines, inspire-moi pour que je réussisse et qu'il me soit donné de réparer en cette vie les torts que j'ai pu avoir envers elle autrefois ».


 

 

Tandis qu'il parlait, des gazouillements joyeux éclatèrent dans les branches, il était entendu; les oiseaux de toutes sortes apportaient au panier les grains de riz dispersés sur le sol. Rothsen les caressa doucement en leur disant merci. Etonné devant le résultat, le Roi le lendemain fit porter le panier jusqu'au bord du Grand-Fleuve, les grains y furent jetés à la volée, il dit ensuite à Rothsen : « Je les voudrais demain »

 

 

Comme les oiseaux, les poissons servirent le protégé du Ciel. Mais quand le compte fut fait, le Souverain dit : « Il manque un grain de riz, retourne le chercher ».

 

Assis sur le rivage, Rothsen appela les poissons : « Se peut-il, mes amis, qu'un grain soit égaré ? Veuillez l'aller trouver dans les sables ou les vases, partout où il peut être, même au corps d'un des êtres peuplant ces eaux fougueuses qui n'ayant pas entendu ma prière aurait pu, par hasard, s'en nourrir. Je ne saurais croire qu’un méchant l’ait voulu dérober et le garder.  Le bonheur de ma vie tient à ce petit grain. Soyez compatissants, faites que je sois heureux ».

 

Tous les poissons se regardaient surpris, quand l'un d'eux caché derrière les autres s'approcha : « Je demande le pardon car je suis le coupable, voici le dernier grain, je l'avais dérobé croyant que le larcin passerait inaperçu ». Rothsen lui donna, du bout du petit doigt, un coup sur le museau. Subitement celui-ci se courba chez tous ceux de l'espèce. A ce poisson mauvais envers le Saint qui plus tard devait devenir notre Maître, on donna le nom de « nez courbé »

 

 

Combien de siècles se sont écoulés depuis ce jour où Rothsen frappa le poisson ! Son pardon, le « nez courbé » ne l'a pas depuis obtenu ! Cependant chaque année sa race tout entière, quand viennent les pluies indice de la crue, se donne rendez-vous dans notre Grand-Fleuve, pour aller en masse vers le temple d'Angkor saluer la statue du puissant Bouddha et y demander oubli de l'offense.

 

Mais au même endroit viennent se réunir pour l'empêcher d'atteindre le but, les hommes du pays: jusqu'aux Chams qui, musulmans, ne suivent pas les lois du très-saint Pra-Phut (พระพุทธ – Bouddha). Tous se liguent si bien pour barrer le fleuve avec leurs filets que pas un poisson n'arrive à Angkor. Ils ont beau choisir un jour favorable, fondre brusquement en une seule colonne pour franchir l'obstacle, efforts inutiles ! Huit jours à l'avance ils sont attendus, tous sont capturés. La population rit de leur malheur, ils servent à nourrir le Cambodge entier.

 

Rothsen portant le dernier grain de riz au grand Souverain, s'excusa avec tant de grâce de l'avoir trop longtemps cherché, que le Roi charmé lui parla ainsi  : « Je ne désire plus, Prince aimé du ciel, que te voir trouver, entre une foule d'autres, le petit doigt de la main de celle-là que lu me demandes. Pour cela, demain, avant le repas, toutes les jeunes filles des Princes et des Grands, toutes celles vivant au Palais passeront le doigt par des petits trous perçant la cloison de la grande salle ; tu seras conduit devant toute la file des doigts allongés, si en le prenant, tu indiques celui de ma chère enfant, le repas sera celui des fiançailles, elle sera à toi, mon royaume aussi, car afin d'avoir toujours près de moi ma fille adorée, je te garderai t'offrant ma couronne et toutes mes richesses ».

 

Rothsen, tremblant, la prière au cœur, sans paroles aux lèvres, passait devant les petits doigts, jolis, effilés, plus les uns que les autres : il y en avait des cents et des cents.

 

Bientôt il s'arrête devant l'un d'entre eux. Il a aperçu entre ongle et chair, un grain de millet. Vite il s'agenouille, le presse et l'embrasse ; à ce même moment la cloison s'entrouvre, Rothsen se voit devant sa fiancée, reconnaît à l'un de ses doigts, sa bague perdue et pendant qu'heureux doucement il pleure, se sent relevé par le Roi lui-même au bruit harmonieux d'une musique céleste, aux acclamations de la Cour en fête.

 

 

Nos rivières chaudes d’Asie-du-sud-est sont très schématiquement peuplées d’espèces voisines des cyprinidés (carpe ou barbeau) et de siluridés (poisson-chat).

A 372- LA NOUVELLE VIE DU PRINCE ROTHSEN (พระรถเส่น), UNE HISTOIRE D’AMOUR ET LA LÉGENDE DE LA NAISSANCE DU POISSON-CHAT.

De ces derniers, nous avons rencontré l’espèce géante « le  monstre du Mékong » qui en période de basses-eaux quitte le bassin sud du Mékong et le « grand lac » pour remonter frayer très loin en amont (5).

 

 

Le « grand lac » est situé dans la province de Battambang – qui appartint au Cambodge siamois - non loin d’Angkor.

 

 

Les poissons-chat que l’on trouve sur tous nos marchés sont des silures nains (amerius nebulosus) dont la tête est aplatie et munie de barbillons autour de la bouche ce qui leur donne l’aspect d’un chat. La position de la bouche, consécutive au coup reçu sur le nez ( ?), en fait un poisson qui vit dans le fonds des eaux stagnantes dans lesquelles il trouve, non dans les pleines eaux comme les cyprinidés, de quoi se sustenter en fouillant la vase. Lors des périodes des basses eaux, il est ramené par la force des choses vers le grand lac, sa population y est alors dense dans un volume des eaux qui est le tiers de ce qu’il est en pleine saison et sa pèche en est évidemment facilitée. Les pèches au filet dans le grand lac étaient de véritables pêches miraculeuses (6).

 

 

De taille moyenne, en général 25 cm, il n’a évidemment pas la force comme son lointain cousin géant, de remonter le cours du Mékong sur des centaines de kilomètres. Ce poisson est une bénédiction pour les asiatiques : il est surabondant et sans prédateur connu, il est facile à pécher : stupide et vorace, il se précipite sur le premier appât venu en dehors de sa concentration en période de basses-eaux qui permet aux populations de fastueuses saisons de pêche au filet. Sa résistance est singulière : Sur nos marchés, il survit pendant des heures dans des bassines sans eau et en plein soleil. Lorsque les eaux des affluents se retirent, il est capable de vivre dans la vase. Il est commode à manger car il n’a pas d’arêtes. En dehors de sa consommation en période de pèche, il fait l’objet de toutes sortes de procédures de conservation, dans la saumure ou séchage au soleil, utilisation pour confection de sauces volcaniques.

 

Il n’est pas étonnant qu’il soit à l’origine d’une légende (7).Lorsque Pavie a rédigé en 1904 le troisième volume du compte rendu de sa mission (8) il a évidemment consacré un chapitre aux poissons mais s’est surtout intéressé au géant Pla Buk et à sa pèche en s’interrogeant toutefois sur le point de savoir s’il s’agissait d’un siluridé ? La gravure dont il nous dote nous montre la différence entre un cyprinidé dont la bouche est dirigée vers le haut et un siluridé qui a reçu un coup sur le nez dont elle est dirigée vers le sol ! Son ouvrage est de haute tenue scientifique, il ne fait évidemment pas référence à la légende que nous venons de vous rapporter !

 

 

Il est une foule de contes traditionnels pour expliquer des phénomènes naturels chez les animaux en particulier. On peut penser qu’ils ont tous leur origine dans un jataka. Nous les retrouvons en permanence dans une surabondante littérature populaire toujours vivace. Nous ne  citons que quelques exemples caractéristiques (9).

 

 

Quant aux belles histoires d’amour (เรื่องราวของความรัก), de celles qui font rêver dans les chaumières, les princes qui tombent amoureux d’une bergère, elles font l’objet d’une tout aussi surabondante littérature populaire, romans photo le plus souvent et de sempiternelles séries télévisuelles.

 

 

(1) Voir nos articles

A 271 « พระสุธน - มโนราห์ - L’HISTOIRE DE PHRA SUTHON ET DE MANORA – UNE LÉGENDE POPULAIRE DE LA THAÏLANDE

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/08/a-271-l-histoire-de-phra-suthon-et-de-manora.html

A 272 «  พระรถเส่น - เมรี - L’HISTOIRE DE PHRA ROTSÉN ET DE MÉRI : LA PRÉCÉDENTE VIE DE PHRA SUTHON ET DE MANORA – UNE LÉGENDE POPULAIRE DE LA THAÏLANDE

« ÉTUDES DIVERSES – II - RECHERCHES SUR L’HISTOIRE DU CAMBODGE, DU SIAM ET DU LAOS »

 

(2) « ÉTUDES DIVERSES – II - RECHERCHES SUR L’HISTOIRE DU CAMBODGE, DU SIAM ET DU LAOS », 1898.

 

(3) « Contes populaires du Cambodge, du Laos et du Siam », 1903

 

(4) Traduction possible « Bénie du ciel »

 

(5)  A 208 « LE RITUEL DE LA PÊCHE AU PLABUK, « LE GÉANT DU MEKONG » DANS LE NORD – EST DE LA THAÏLANDE ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/01/a-208-le-rituel-de-la-peche-au-plabuk-le-geant-du-mekong-dans-le-nord-est-de-la-thailande.html

 

(6) Voir « La pêche dans le grand lac du Cambodge » : conférence faite à la société de géographie de Hanoi le 18 décembre 1932 par Pierre Chevey. Ce qui était vrai à cette date l’est beaucoup moins depuis que le cours du Mékong a été bouleversé par la construction de multiples barrages.

 

(7) Il ne présente pas le moindre intérêt gastronomique et n’est considéré comme mets de choix qu’au Sud des Etats-Unis, ce qui n’est pas une référence. Mais partout la sauce accompagne le poisson et comme dit un proverbe arabe « il vaut mieux manger des puces que de faire bouillir la lune quand son image se réfléchit dans la marmite ». En général, les pêcheurs français les donnent à leur chat.

 

(8) « ETUDES DIVERSES  III - RECHERCHES SUR L'HISTOIRE NATURELLE DE L'INDO-CHINE ORIENTALE »

 

(9)  Un petit ouvrage intitulé นิทาน  พื้นบ้าน (nithan phunban – contes populaires) daté de 1997 nous en dévoile quelques-uns :

Pourquoi les lapins ont une queue si courte et les crocodiles n’ont pas de langue ?

Pourquoi les corbeaux doivent nourrir les petits du coucou ?

Pourquoi les crevettes sont-elles recourbées ?

Pourquoi le boa n’a-t-il pas de venin ?

Pourquoi les pélicans nourrissent les hérons ? 

Pourquoi le tigre a-t-il un pelage rayé et l’éléphant de petits yeux ?

Pourquoi les chiens et les chats se disputent ?                                 

Un autre volume de la même série à la même date nous donne d’autres explications :

Comment l’écureuil perce la noix de coco ?

Pourquoi le coq est ingénieux ?

Pourquoi le poisson chat sait combattre les géants.

Pourquoi y a–t-il des fourmis géantes ?

 

 

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11 juin 2020 4 11 /06 /juin /2020 22:09

 

 

Il nous est apparu intéressant  de nous interroger sur la manière dont la littérature traditionnelle a été ressentie par les premiers érudits français alors qu’elle n’était le plus souvent faite que de traductions orales ou plus tardivement transcrite sur les manuscrits en feuilles de latanier  avant la diffusion de l’imprimerie sous le roi Rama IV alors essentiellement bouddhiste et avant qu'elle ne s’occidentalise au contact du monde extérieur.

 

 

 

 

Monseigneur Pallegoix.

 

Monseigneur Pallegoix fut de ces spécialistes, parmi tant d'Européens qui vécurent au Siam. « Il est un des rares qui prit la peine d'apprendre la langue et la littérature siamoises et qui voulut que cette peine se métamorphosât en joie profonde  pour ceux qui un jour ou l'autre, mettraient à profit ses connaissances philologiques et historiques » dira avec un peu d’emphase Léon de Rosny.

 

 

 

Sa première recension de la littérature thaie date de sa « Grammatica linguae thaie » publiée en 1850 en latin, alors langue universelle du monde érudit (1).

 

 

Son premier dictionnaire quadrilingue « Dictionarium linguae thai » (thaï – latin – français- anglais) est de 1854. Sa « Description du royaume thaï ou Siam » est de la même année, plus accessible puisqu’écrite en bon français (2).

 

 

Le prélat nous donne  quelques spécimens de prose et de poésie dont le « Pater » en langue thaie, « accompagné d'une traduction interlinéaire, afin de donner une légère idée du style siamois ».

 

En ce qui concerne la littérature dite populaire, il ne nous donne qu’une fable sans malheureusement d’indication d’origine ni dans le temps ni dans l’espace, probablement venue d’un Jataka. Nous pourrions la retrouver chez Esope ou La Fontaine sans en changer une virgule (3).

 

Ces ouvrages n’échappèrent pas aux curieux du Siam puisqu’ils leur permirent d’avoir enfin un accès facile à la langue.

 

La Loubère, pourtant curieux de tout et ayant quelques connaissances de la langue ne nous renseigne malheureusement pas sur cette littérature.

 

 

A 371- INTRODUCTION À LA LITTÉRATURE TRADITIONNELLE SIAMOISE PAR LES PREMIERS ÉRUDITS FRANÇAIS.

Léon de Rosny

 

 

 

En 1869, Léon de Rosny,  ethnologuelinguiste, et orientaliste, qui connait la langue aussi bien que le prélat dont il fut l’ami, pose la question dans le chapitre consacré à la littérature siamoise de son ouvrage «  Aujourd'hui que les presses de l'Imprimerie impériale viennent de publier un grand dictionnaire de la langue thaï ou siamoise : l'étude de cet idiome se présente dans des conditions favorables qui fixeront sans doute la sollicitude de quelques savants. Toutefois les orientalistes se demandent encore s'il existe au Siam une littérature d'une valeur quelconque, et si elle n'est pas réduite tout au plus à de médiocres traductions d'ouvrages bouddhiques » (4).

 

Il nous décrit la littérature siamoise avec  tous les genres  représentés : « L'histoire générale et la chronique,  la législation, la géographie descriptive, les ouvrages didactiques, les traités de médecine et d'histoire naturelle, les livres d'astrologie et d'astronomie, les romans historiques et mythologiques, les romans de mœurs et les contes, les drames et les comédies nous y apparaissent comme quelques-uns des genres les plus cultivés et les plus propres à exciter la curiosité des orientalistes ».

 

Nous y trouvons au premier chef la présence massive de la littérature religieuse (5). Si l’élément fondamental du bouddhiste siamois, le Tripitaka ou Trai Pidok selon Monseigneur Pallegoix a été analysé par L. de Millioué, grand orientaliste et conservateur du Musée Guimet  (6), il n’a sauf erreur, jamais été traduit en français et une opération de traduction en anglais a débuté en 1982, avec 41 volumes à ce jour sur 100 prévus. Nous ignorons si ce fut un succès de librairie. Une traduction partielle en 43 volumes avait été publiée en 1900 sous l’égide de  T.W. Rhys Davids (7).

 

 

Ces 3683 volumes, nous dit Rosny, sont ce qui subsistent des 84.000 livres de la loi bouddhique, épaves d’un naufrage.

 

Pour le reste, il nous est difficile de ne pas suivre Rosny quand il dit non sans bon sens « Il est hors de doute qu'un grand nombre de ces ouvrages n'ont pour nous qu'un faible intérêt ».

 

En dehors des ouvrages religieux, Rosny fait référence aux livres d’histoires « dont la plupart sont émaillés de légendes merveilleuses qui les placent à  une égale distance de la chronique et du conte populaire ».

 

Il poursuit « Dans le domaine de la littérature légère, les Siamois possèdent une grande quantité de romans, la plupart composés en vers et presque tous plus ou moins saturés de bouddhisme »  

 

 

 

Le journaliste et explorateur Octave Sachot qui a manifestement une mauvaise connaissance de la langue, écrit en 1874. Nous le citons car il fut journaliste à la mode sous le Second Empire.

 

Il insiste sur la surabondance de la littérature sacrée et la pauvreté de la littérature profane (8).

 

 

Louis Finot

 

Nous retrouvons la présence massive de la littérature religieuse canonique ou extra canonique dans la littérature laotienne – mais le Siam est également concerné – dans les monumentales recherches effectuées par Louis Finot en 1917 sur la littérature de notre ancienne colonie (9). Il se penche aussi sur la littérature profane, contes, légendes et romans. Il en analyse et résume un grand nombre. Sa connaissance parfaite des langues lao et siamoise le conduisent à être critique sur la forme, négligences dans le style et dans la versification pour les pièces en vers. C’est évidemment un terrain sur lequel notre incompétence est totale.

 

 

Il définit les protagonistes dont la présence est ressassée à l’infini :

 

Le héros principal est un prince jeune et beau, amoureux souvent volage. C'est naturellement un jeune prince. Il combat et triomphe, avec l'aide d'armes magiques dont l’a parfois doté Indra. C’est le plus souvent un bodhisattva (พระโพธิสัตว์), l’un des avatars de Bouddha dans ses existences antérieures même s’il ne respecte pas toujours scrupuleusement les préceptes d’un  bon bouddhiste.

 

 

Le saint ermite, le rusi (ฤๅษี) est un magicien rompu aux sciences occultes qu’il enseigne au héros et auquel il fournit un arsenal magique : cheval volant, armes merveilleuses, etc. II recueille aussi les petites filles abandonnées, qui se trouvent là juste à point pour devenir les amantes ou les épouses du jeune prince.

 

 

Le yak (ยักษ์). Mâle ou femelle, c’est l’ennemi, Doté de pouvoirs magiques, il vole dans les airs, prend toutes les formes possibles, bestiales ou humaines. Il est aussi muni d’armes enchantées. Il est le mal et correspond toutes proportions gardées aux ogres de nos contes de fées.

 

 

Indra (พระอินทร์) est le deus ex machina. Il sauve les situations compromises, ressuscite les morts, répond au premier appel soit par l’intermédiaire d’un rusi soit par le simple envoi d’une flèche.

 

 

L'héroïne est toujours belle, aimante et fidèle mais pas toujours. Elle est souvent courageuse.

 

 

Les kinnarï (กินรี) sont des créatures célestes femelles bonnes et souvent dévergondées.

 

 

Le Garuda (ครุฑ) est évidemment omniprésent.

 

 

Ces histoires connaissent toujours une heureuse fin après des aventures souvent répétitives : courses et poursuites sur un cheval volant, rendez-vous, enlèvements, séparations, luttes contre les yaks ou contre les pères irrités, femmes perdues et retrouvées,  morts et résurrections, réunion générale et bonheur universel.

 

Notons que le bouddhisme (ou le brahmanisme) reste omniprésent et que ces belles histoires prennent souvent la forme d’un Jataka ou proviennent de l’un d’entre eux.

 

Reste à savoir ce qu’il est advenu des montagnes de texte sur feuilles de latanier inventoriées et analysées par Finot dans tout le Laos il y a plus d’un siècle ?

 

 

Claudius Madrolle

 

Dans son guide touristique de 1926, il nous dit « La littérature siamoise est assez abondante. Avant le contact avec l'Europe, la littérature classique comprenait des ouvrages religieux (traduction et commentaires des Écritures bouddhiques), et des œuvres profanes : poésie, théâtre, romans épiques, traités techniques, trahissant une forte influence hindoue. L'ouverture du pays à la civilisation européenne a beaucoup contribué à répandre, avec l'imprimerie, le goût de la lecture. A Bangkok, les imprimeries sont nombreuses et prospères; la presse locale comprend une dizaine de quotidiens et une vingtaine de revues en Siamois » (10).

 

 

Auguste Pavie

 

Nous effectuons un bref retour en arrière dans le temps car il mérite une mention spéciale. Nous avons consacré plusieurs articles à ce personnage hors du commun, explorateur (prétendument) aux pieds nus qui a donné à la France au détriment du Siam les territoires du Laos français (11).

 

Le récit de sa mission de 1879 à 1896 occupe onze épais volumes tous assortis de cartes et de remarquables illustrations mais son premier souci est la littérature.

 

 

Si le premier  tome est intitulé « exposé des travaux de la mission » le suivant – est-ce un  choix intellectuel – est intitulé « ÉTUDES DIVERSES – I - RECHERCHES SUR LA LITTÉRATURE DU  CAMBODGE, DU LAOS ET DU SIAM ».

 

 

Ses recherches effectuées entre 1879 et 1885 après les marches du jour étaient pour la mission la distraction du soir. Ainsi recueillit-il avec l’aide des membres de la mission, quelques-uns de ces contes dans des versions plus ou minois similaires lao, khmères et thaïes soit par tradition orale soit par quelques écrits. S’il ne parle ni ne lit aucune de ces langues, il bénéficie de plusieurs interprètes et ses traductions ont pour but « de faire œuvre de vulgarisation et de montrer sous un jour plus exact des populations extrêmement intéressantes ». Nous  constatons dans les trois contes dont il donne une traduction française tout à la fois l’imprégnation bouddhiste et la possibilité qu’ils soient la réminiscence d’une réalité historique transformée et embellie au cours des siècles.

 

Nous retrouvons en particulier l’histoire qu’il intitule « les douze jeunes filles » que nous connaissons (12). Nous en retrouverons le héros, Phra Rothsen dans une autre vie et dans une autre histoire, le narrateur le présente comme un ancien roi et bodhisattva tombé amoureux d’une belle princesse qui doit subir de nombreuses épreuves avant de gagner sa main.  Nous vous la conterons bientôt.

 

Notons que Pavie ne néglige pas l’histoire de la fondation légendaire du Laos et du Siam, le mythe de Khoun Bourôm (13), puisqu’il lui consacre à cette littérature historique un très long chapitre dans le volume suivant du récit de la mission (14).

 

 

Reprochons en toute courtoisie à Pavie de ne faire aucune référence à Monseigneur Pallegoix. Pavie était franc-maçon et fonctionnaire de la république anticléricale, Rendre hommage au premier français ecclésiastique s’étant intéressé à la langue, à l’écriture et à la littérature siamoise était probablement au-dessus de ses forces mais c’était un libre penseur qui avait la foi en la mission civilisatrice de la France !

 

L'étude de la littérature siamoise resta longtemps un sujet  entièrement neuf en Europe  et probablement aussi en Thaïlande. Le premier ouvrage qui lui fut consacré est de P. Schweisguth et date de 1951 (15).

 

 

Plus récente, une thèse bilingue sous forme d’anthologie de Duang Kamol. Elle reçut l’hommage d’une préface de par S.A.R. la Princesse Galyani Vadhana, sœur de feu le roi Rama IX (16).

 

 

Nous disposons en outre d’une liste récente des œuvres littéraires thaïes traduites en français (17). C’est peu de  chose mais la littérature populaire n’en est pas absente : Contes et légendes dont nous avons donné de fort modestes exemples (18).

 

Il ne faut pas oublier que la traduction du thaï au français n’est pas aisée et qu’en outre les textes anciens – pour ceux qui ont été transcrits-  le sont dans une langue qui n’est pas facile d’accès (19).

 

Ne citons qu’un exemple, la compilation traduite en anglais des « Chroniques royales d’Ayutthaya », des textes qui s’étalent entre 1680 et 1855, par Cushman et Wyatt, nous les avons citées d’abondance, sur un peu plus de 550 pages, représente 20 ans de travail.

 

 

 

NOTES

 

(1) Ces deux ouvrages sont le fruit  d’un diaire ...occupé par 20 ans de recherches en sus de son apostolat. Le dictionnaire comporte in fine un chapitre 28 intitulé  « Catalogus praecipiorum librorum linguae thai » (catalogue des principaux ouvrages de la langue thaïe). Quelques dizaines de pages donnent une liste d’abord d’ouvrages d’histoire, de médecin, d’astrologie et une autre toute aussi longue des livres sacrés du bouddhisme, 3683 volumes essentiellement en pali mais dont il donne le titre transcrit en caractères thaïs.

 

(2) « La collection des livres sacrés des Thaïs s’appelle Trai Pidok (พระไตรปีฎก) qui signifie les trois véhicules qui servent à nous faire traverser la grande mer de ce monde. Elle se divise en trois séries, à savoir phravinai (พระวิฬน-règles), phrasut (พระสูตร - sermons et histoires), phrabaramat  (พระบะระมัฎ - philosophie). Elle forme un total de quatre cent deux ouvrages et trois mille six cent quatre-vingt-trois volumes. Tous ces ouvrages sont composés en langue bali mais un grand nombre ont été traduits en langue thaïe soit les originaux, soit les traductions, sont écrits en caractères cambodgiens, et l'on regarderait comme un manque de respect et une sorte de profanation de les écrire avec les caractères communs et vulgaires. Les livres sacrés  sont très répandus, puisque la plupart des pagodes en ont la collection plus ou moins complète.

 

 

Quant aux ouvrages de littérature profane, il y en a environ deux cent cinquante dont plusieurs sont d'une haute importance, tels que :

 

Annales des royaumes du nord : 3 volumes.

Annales des rois Sajam : 40 volumes.

Différents codes des lois : 38 volumes.

Ouvrages de médecine : 50 volumes.

Ouvrages d'astronomie et d'astrologie : 25 volumes.

Annales chinoises : 12 volumes.

Ouvrages philosophiques : 80 volumes.

Annales des Pégouans : 9 volumes.

Lois et coutumes du palais : 5 volumes.

Les autres ouvrages sont des histoires, contes, romans, comédies, tragédies, poèmes épiques, chansons, etc. Les romans sont presque toujours en vers; un seul forme quelquefois de dix à vingt volumes je ne crois pas exagérer en disant que leur littérature profane, tant prose que poésie, comprend plus de deux mille volumes. Il est probable  qu'à l'époque de la ruine de Juthia, où tout le pays a été bouleversé et saccagé, il s'est perdu grand nombre d'ouvrages dont les anciens se rappellent les noms et qu'on ne peut retrouver nulle part.

 

Selon Monseigneur Pallegoix, la version actuelle des Trai Pidok ne daterait que de l’année bouddhiste 2345 (1802). « Elle fut composée par d'illustres docteurs qui la corrigèrent ensuite avec le plus grand soin et la rédigèrent d'après les livres sacrés ».

 

(3) « La fortune s'évanouit par une trop grande avidité, et l'avidité conduit à la mort. Il y avait un chasseur qui se promenait tous les jours et tuait à coups de flèches les éléphants pour nourrir sa femme et ses enfants. Un jour, qu'il parcourait les forêts, il lança une flèche sur un éléphant qui, percé par le trait et excité par la douleur, se précipita sur le chasseur pour le tuer. Mais le chasseur s'enfuit et monta sur un nid de fourmis blanches sur lequel restait une vipère qui mordit le chasseur. Celui-ci irrité tua la vipère. L'éléphant le poursuivait (parce que le venin de la flèche avait pénétré jusqu'au cœur), tomba et mourut près du nid de fourmis. Le chasseur mourut aussi du  venin de la vipère mais son arc était encore tendu dans ce lieu. Alors un loup qui cherchait de la nourriture arriva dans cet endroit en voyant cela se réjouit beaucoup Cette fois, dit-il, me voilà très riche, il m'arrive une très-grande fortune. Je mangerai cet éléphant au moins pendant trois mois, je me nourrirai de l'homme pendant sept jours, je mangerai le serpent en deux fois; mais pourquoi laisser la corde de l'arc pour qu'elle se perde en vain ? Il vaut mieux la manger maintenant pour apaiser d'abord ma faim. Ayant ainsi médité, il mordit la corde celle-ci étant rompue, l'arc se détendit, frappa et brisa la tête du loup qui périt sur-le-champ ».

 

(4) « Variétés orientales, historiques, géographiques, scientifiques, biographiques et littéraires », à Paris en 1869.

 

 

(5) « Les ouvrages bouddhiques tiennent évidemment une très large place dans la littérature thaïe : l'on pourrait même dire que la presque totalité des livres qui la composent a été rédigée sous l'inspiration de la puissante doctrine de Çakya-mouni ».

 

(6) « Le Bouddhisme dans le monde – origines – dogmes – histoire », paru en 1893 et « Bouddhisme » paru en 1907

 

 

(7) Nous n’avons rencontré qu’une petite partie de ces textes sacrés, les Jataka qui sont le récit canonique des 547 existences anciennes de Bouddha antérieurement à sa montée vers le Nirvana, traduits en anglais et partiellement en français. Nous leur avons consacré deux articles :

A 276 - LES JATAKA BOUDDHISTES (ชาดก) ONT-ILS MIGRÉ VERS LE CHRISTIANISME ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/10/a-276-les-jataka-bouddhistes-ont-ils-migre-vers-le-catholicisme.html

A 287- LES JATAKAS BOUDDHISTES ONT-ILS MIGRÉ VERS LES FABLES D’ÉSOPE ET CELLES DE LA FONTAINE ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/11/a-287-les-jatakas-bouddhistes-ont-ils-migre-dans-les-fables-d-esope-et-celles-de-la-fontaine.html

 

 

Ce sont les immenses « trois corbeilles » la seconde  compte cinq parties, dont la dernière, le Khuddakanikâya (ขุททกนิกาย) se divise en  quinze recueils.  Les Jataka ne forment que le dixième de ces quinze recueils. Ce livre est certainement le plus populaire de la littérature bouddhique, parce qu'il est le plus accessible, une sorte de recueil de contes moraux, faciles à lire et à la portée de toutes les intelligences. Cependant ils ne sont  pas n'importe quel conte : ce sont le récit de l'une des 547 existences antérieures de Bouddha, récit fait par le Bouddha lui-même dont l'omniscience s'étend à la connaissance complète des choses du passé. Sa construction est toujours la même : Une introduction de temps et de lieu - le récit lui-même donné comme ayant été recueilli de la bouche même du Bouddha – La morale de l’histoire - et enfin  une quatrième partie qui est une identification des personnages du récit avec le  Bouddha, quelqu'un ou quelques-uns de ses contemporains. Sa construction est toujours la même : Une introduction de temps et de lieu - le récit lui-même donné comme ayant été recueilli de la bouche même du Bouddha – La morale de l’histoire - et enfin  une quatrième partie qui est une identification des personnages du récit avec le Bouddha, quelqu'un ou quelques-uns de ses contemporains.

 

Les 547 Jatakas canoniques n’ont fait l’objet que de très partielles traductions en français. Elles l’ont été en anglais et numérisées au terme de ce qui fut probablement un  travail de Romain :

http://www.sacred-texts.com/bud/j1/index.htm              

http://www.sacred-texts.com/bud/j2/index.htm

http://www.sacred-texts.com/bud/j3/index.htm

http://www.sacred-texts.com/bud/j4/index.htm

http://www.sacred-texts.com/bud/j5/index.htm

http://www.sacred-texts.com/bud/j6/index.htm

 

 

(8) Né en 1824, Sachot, personnalité incontournable du second Empire,  collabora à la Revue Britannique, l'Athénɶum français, la Revue contemporaine, la Correspondance littéraire, la Revue européenne et la Patrie. Il ignorait manifestement tout de la langue donc de la littérature puisqu’il nous apprend ( ?) qu’elle s’écrit de droite à gauche !

 

Dans  « Pays d’’extrême orient – Siam- Indochine centrale – Chine- Corée » publié à Paris en 1874, il écrit «  La littérature est, de l'aveu général, pauvre et dépourvue d'intérêt. Elle consiste en chansons, en romans et en quelques chroniques. Au point de vue de l'imagination, de la force et de la correction, on la dit de beaucoup inférieure à celle des Arabes, des Persans et des Hindous. Il n'existe de composition en prose que les lettres ordinaires. Il n'y a pas de drames réguliers ; ce qui en tient lieu sont des pièces bâties sur des romans et dans lesquelles les acteurs tirent leurs rôles de leur propre fonds et s'arrangent de manière à convertir le sujet en un dialogue présentable. C'est principalement à la littérature sacrée que les Siamois attachent de l'importance. La langue consacrée à la religion est, comme dans les autres pays  bouddhistes, le Bali ou Pâli ... Cette langue est la même qu'à Ceylan et dans tous les royaumes de l'Inde transgangétique. Or, les compositions littéraires qui se rencontrent dans tous les pays bouddhistes, paraissent peu différer les unes des autres ; mais les caractères graphiques de Ceylan sont si peu semblables à ceux dont on se sert en Siam, que les manuscrits bali de l'un des deux pays ne sont pas faciles à déchiffrer pour les prêtres de l'autre ».

 

(9) Louis Finot « Recherches sur la littérature laotienne »  In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 17, 1917. pp. 1-218.

 

(10)  « INDOCHINE DU SUD - De Marseille à Saigon : Djibouti. Ethiopie. Ceylan. Malaisie. COCHINCHINE  - CAMBODGE - BAS-LAOS -SUD-ANNAM -  SIAM » à Paris, 1926.

 

(11) Voir en particulier nos articles

25. « Les relations franco-thaïes : Vous connaissez Pavie ? »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-25-les-relations-franco-thaies-vous-connaissez-pavie-66496557.html

25.2 « Les relations franco-thaïes : Pavie Écrivain »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-25-2-les-relations-franco-thaies-pavie-ecrivain-66496928.html

136. « Auguste Pavie. Un destin exceptionnel. (1847-1925) »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-136-auguste-pavie-un-destin-exceptionnel-1847-1925-123539946.html

 

(12) Voir nos articles.

A 271 « พระสุธน - มโนราห์ - L’HISTOIRE DE PHRA SUTHON ET DE MANORA – UNE LÉGENDE POPULAIRE DE LA THAÏLANDE

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/08/a-271-l-histoire-de-phra-suthon-et-de-manora.html

A 272 «  พระรถเส่น - เมรี - L’HISTOIRE DE PHRA ROTSÉN ET DE MÉRI : LA PRÉCÉDENTE VIE DE PHRA SUTHON ET DE MANORA – UNE LÉGENDE POPULAIRE DE LA THAÏLANDE » .

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/08/a-272-l-histoire-de-phra-rotsen-et-de-meri-la-precedente-vie-de-phra-suthon-et-de-manora-une-legende-populaire-de-la-thailande.html

Le volume II des comptes rendus de la mission de Pavie a fait l’objet d’une édition en 1903 sous le titre «  Contes populaires du Cambodge, du Laos et du Siam ». L’ouvrage a été superbement rédité en 2016.

Notons la publication en 2014 du livre « Légendes du Laos », un recueil de contes traditionnels dont la traduction française a été assurée en particulier par notre ami Jean-Michel Strobino. Nous y retrouvons la version lao de Phra Suthon et Manora sous le nom de « Sithon et Manola ». 

 

(13) Voir notre article A 363  « LE MYTHE DE KHOUN BOURÔM OU L’ORIGINE COMMUNE DES THAÏS ET DES LAO » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/03/a-363-le-mythe-de-khoun-bourom-ou-l-origine-commune-des-thais-et-des-lao.html

 

(14) « ÉTUDES DIVERSES – II - RECHERCHES SUR L’HISTOIRE DU CAMBODGE, DU SIAM ET DU LAOS »

 

 

Pavie réussit à obtenir les « Chroniques du Laos » échappées de l’incendie d’une pagode en février 1887 à Luang-Prabang avec l’accord du vieux roi Ounkam  qui s’était pris d’amitié pour lui.

 

 

(15) « Etude sur la littérature siamoise », Paris, 1951.


(16) « Florilège de la littérature thaïlandaise = มาลัยวรรณกรรม » publié à Bangkok en 1988.

 

(17) « INVENTAIRE DES OEUVRES LITTÉRAIRES THAÏES TRADUITES EN FRANÇAIS » par Gérard Fouquet, décembre 2017

 

(18) Voir nos articles:

A 271- พระสุธน - มโนราห์ - L’HISTOIRE DE PHRA SUTHON ET DE MANORA – UNE LÉGENDE POPULAIRE DE LA THAÏLANDE

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/08/a-271-l-histoire-de-phra-suthon-et-de-manora.html

A 273 - ขุนช้าง ขุนแผน - UNE OEUVRE MAJEURE DE LA LITTÉRATURE THAÏE : KHUN CHANG - KHUN PHAEN OU L’HISTOIRE DE PHIM, « LA FEMME AUX DEUX CŒURS ».

 

(19) Les traducteurs ne sont pas nombreux, l’idéal rarement réuni serait un binôme de deux natifs. Pas de masculin, pas de féminin, pas de singulier, pas de pluriel, pas de déclinaison, pas de conjugaisons, utilisation systématique des prénoms à la place des pronoms personnels, absence de majuscule,  absence de séparation des mots dans la phrase ...  Selon le contexte, mais ce n’est pas toujours évident,  le terme นักศึกษา peut signifier un étudiant, une étudiante, des étudiants, des étudiantes  (exemple tiré de l’article de Suthisa Rojana-anun dans le bulletin de l’association thaïlandaise des professeurs de français, n° 131, année 39 de janvier–juin 2016)

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1 juin 2020 1 01 /06 /juin /2020 22:05
A 368- LA LÉGENDE DE SITTHATHEP, « LA HACHE CÉLESTE AU VISAGE NOIR » (ขวางฟ้าหน้าดำ -  KWANGFANADAM)

« LA HACHE CÉLESTE AU VISAGE NOIR », ce titre étrange est celui d’une vieille légende thaïe, de celles que les Thaïs nomment « les légendes de notre pays » (นิทานพื้นบ้านไทย  - nithanphunbanthai). Nous leur avons consacré quelques articles (1).

 

 

Ce sont des légendes dont les Thaïs sont friands avec leur part de merveilleux en dehors de tout sens rationnel. Ces contes ou légendes mis tardivement sous forme écrite ont fait l’objet de rarissimes traductions et encore moins d’études des érudits locaux ou occidentaux qui les regardent souvent avec condescendance sinon avec mépris  (2). Elles viennent des tréfonds de la mémoire collective et font l’objet d’une immense « littérature populaire ». Elle est certainement beaucoup mieux connue des Thaïs que la littérature contemporaine dont les auteurs, aussi talentueux soient-ils, ne connaissent jamais de tirages dépassant les quelques milliers d’exemplaires (3). Ils  sont nés d'une tradition orale de situations d’abord récitées puis écrites sur des livres en feuilles latanier et ensuite diffusées d’abondance lors du développement de l’imprimerie sous les rois Rama IV et plus encore Rama V ce qui en a encore développé la diffusion. Ils se sont également répandus en véritables raz de marée sous forme de bandes dessinées, de dessins animés, de pièces de théâtre, de ballets, de chansons et ensuite encore via les nouveaux médias, cinéma et la télévision dès ses débuts, de feuilletions à épisode vus par des millions de téléspectateurs. La multitude de ces formes de diffusion s’explique car ces histoires correspondent tout simplement aux goûts populaires dont le merveilleux et le mystère ne sont jamais absents. Le coût des petites brochures dessinées est dérisoire. Ils sont toujours, il faut le signaler, écrits dans un thaï très académique, ce ne sont pas des mangas encombrés d’onomatopées. Il est probable qu’ils auraient une origine indienne datant de l’époque védique dont les écrits antérieurs aux écrits brahmaniques datent d’au moins 1500 ou 2000 ans avant Jésus Christ, et de là seraient passés vers l’Est lors des grandes migrations indo-européennes que l’on date de 1800 ans avant Jésus-Christ,  en direction de l’Iran, l'Anatolie, le proche Orient, le monde celtique, Rome, la Grèce, la Germanie et plus tard bien sûr vers l’Asie du sud-est lors de la diffusion missionnaire du Bouddhisme. Ils sont l’équivalent de nos « contes de fées » qui d’ailleurs ne font pas toujours intervenir des fées. Leur origine  a fait l’objet de multiples études érudites. Leur étude excède le cadre de notre blog, toutes cependant s’accordent à leur attribuer une origine dans de très anciennes traditions orales.

A 368- LA LÉGENDE DE SITTHATHEP, « LA HACHE CÉLESTE AU VISAGE NOIR » (ขวางฟ้าหน้าดำ -  KWANGFANADAM)

Les quelques pages  qui suivent sont la traduction de l’une de ces petites éditions populaires illustrées.

 

 

 

Il était une fois, il y a très longtemps, une famille dont le mari s’appelait Uthai (อุทัย) et l’épouse Samli (สำลี). Ils n’avaient pas d’enfants, aussi se décidèrent-ils d’aller prier au sanctuaire du Dieu de la montagne verte (ศาลเจ้าพ่อเขาเขียว - sanchaopho khaokhiao) (4).

 

 

Celui-ci leur apparut et leur promit d’aller cherche une créature céleste pour qu’elle devienne l’enfant qu’ils désiraient.

 

 

Il y avait à cette époque dans le paradis une jeune créature appelée Sitthathep (สิทธาเทพ) qui, astreint à la tâche ingrate de laver les pieds des autres créatures quand elles allaient rendre visite au grand Dieu Indra, était perpétuelle victime de leurs  brimades. Aussi celui-ci lui avait-il conféré des pouvoirs surnaturels pour qu’il s’en protège, une hache céleste (ขวางฟ้า) qui frappait seule ses ennemis. Lorsqu’elle fut en sa possession, il ne craignit pas d’en frapper sans discernement les autres créatures célestes et se rendit détestable dans tout le paradis.

 

 

Le Dieu Indra demande alors au Dieu du soleil de lui infliger une punition. Celui-ci lui envoya un rayon qui lui brûla le visage qui devint noir. « Ceci n’est qu’une leçon » lui dit-il,  « La prochaine fois, je te punirai moi-même ».

 

 

Vint cette autre fois. Le Dieu Indra décida d’en faire un être humain de la catégorie la plus vile, lui enleva hache, fit disparaître sa beauté naturelle pour en faire un être repoussant dont le visage était noir (5).

 

 

C’est ainsi qu’il naquit dans le foyer de Uthai et Samli: petit, laid et le visage noir comme du charbon. Toutefois Indra lui renvoya la hache magique par compassion : il reçut alors le nom de « Hache » (ขวาง).

 

 

Les années passèrent, il grandit au village méprisé des habitants qui le considéraient comme un monstre en raison de la noirceur de sa peau. Il avait un seul ami, Chaochoi (เจ้าจ้อย), un pauvre orphelin abandonné de tous, son compagnon d’infortune qui seul ne le méprisait pas.

 

 

Un jour Hache partit se promener dans la forêt. Il y rencontra le riche Pancha (ปัญญจะ) qui avait été attaqué et ligoté par la troupe du brigand Saengphet (แสงเพชร). Il le libéra et s’enfuit avec lui.

 

 

Poursuivis par les bandits, ils se réfugièrent au sanctuaire du Dieu de la montagne verte. Celui-ci fit alors naître un épais brouillard qui leur permit d’échapper aux brigands.

 

 

Pendant ce temps, Uthai et Samli, inquiets de la disparition de leur fils, étaient parti à sa recherche en compagnie de son ami Chaochoi.

 

 

Ils furent capturés par le brigand. Chaochoi  pour sa part retrouva rapidement son ami dans la jungle mais ils durent affronter des démons malfaisants et des tigres féroces. Ils furent sauvés par la hache magique.

A 368- LA LÉGENDE DE SITTHATHEP, « LA HACHE CÉLESTE AU VISAGE NOIR » (ขวางฟ้าหน้าดำ -  KWANGFANADAM)

Ils parvinrent alors au pays de Khamsing (คำสิงห์) et se mirent au service de son roi avec sa hache qui lui permit de massacrer ses ennemis. Le roi l’appela alors « Hache céleste » (ขวางฟ้า).  Ils entrèrent ensuite avec le roi Purohit (ปุโรหิต) qui voulait s’emparer du royaume de Khamsing.

 

 

Celui-ci envoya alors contre eux et le roi Khamsing  des créatures infernales, des fantômes et des démons noirs auxquels ils durent faire face. Ils combattirent avec bravoure avec l’aide puissante de l’arme magique et triomphèrent des armées démoniaques.

A 368- LA LÉGENDE DE SITTHATHEP, « LA HACHE CÉLESTE AU VISAGE NOIR » (ขวางฟ้าหน้าดำ -  KWANGFANADAM)

Ils affrontèrent alors roi Purohit. Celui-ci était armé d’une massue magique. Il n’en fut pas moins battu.

A 368- LA LÉGENDE DE SITTHATHEP, « LA HACHE CÉLESTE AU VISAGE NOIR » (ขวางฟ้าหน้าดำ -  KWANGFANADAM)

Hache céleste  retourna alors dans la capitale du roi Khamsing. Il y devint alors un beau et grand jeune homme célèbre pour sa bonté. Tous les habitants du royaume et les créatures célestes s’en réjouirent ainsi que le grand Dieu Indra qui décida de lui accorder son pardon. Il effaça la noirceur de son visage.

A 368- LA LÉGENDE DE SITTHATHEP, « LA HACHE CÉLESTE AU VISAGE NOIR » (ขวางฟ้าหน้าดำ -  KWANGFANADAM)

Il retourna alors avec son ami Chaochoi dans leur village natal. Il retrouva ses parents qui avaient été rendus aveugles par les tortures  du brigand Saengphet. Il utilisa sa hache céleste pour le massacrer lui et sa troupe à la grande satisfaction de toutes les créatures célestes.  Celles-ci rendirent la vue à ses parents et firent en sorte qu’ils puissent vivre heureux jusqu’à leur mort.

A 368- LA LÉGENDE DE SITTHATHEP, « LA HACHE CÉLESTE AU VISAGE NOIR » (ขวางฟ้าหน้าดำ -  KWANGFANADAM)

Cette histoire vous fera peut-être sourire dans ce résumé sommaire ?

 

Une première série télévisée en noir et blanc a été diffusée du 7 au 12 décembre 1983 et rediffusée l’année suivante sur la chaine de télévision de l’armée royale thaïe (สถานีโทรทัศน์สีกองทัพบกช่อง), aujourd’hui Channel 7.

A 368- LA LÉGENDE DE SITTHATHEP, « LA HACHE CÉLESTE AU VISAGE NOIR » (ขวางฟ้าหน้าดำ -  KWANGFANADAM)

Une autre série beaucoup plus longue a été diffusée en couleur entre décembre 1997 et avril 1998 sur la même chaine.

 

Une nouvelle série a été diffusée encore sur la même chaine en 37 épisodes entre le 17 mars et le 27 juillet 2019 de plus de quarante minutes chacun ! Cette dernière série reprise 36 ans après la première a connu un immense succès d’écoute et a consacré Hache comme superstar plus encore qu’il ne l’était déjà. Tous les épisodes en sont disponibles sur Youtube et tous vus plus de 3 millions de fois.

A 368- LA LÉGENDE DE SITTHATHEP, « LA HACHE CÉLESTE AU VISAGE NOIR » (ขวางฟ้าหน้าดำ -  KWANGFANADAM)

Une chanson portant le titre « la hache céleste à la face noire » a été écrite, paroles et musique en 1983  par le commandant en chef de l’armée de l'air Manat Pitiasan  (พันจ่าอากาศเอก มนัสปิติสานต์) et chantée par le chef d’escadron Yingprapa Srisakapha (หญิง ประภาศรี ศรีคำภา). Elle sert de thème musical à la série télévisée de 2019 (6).

A 368- LA LÉGENDE DE SITTHATHEP, « LA HACHE CÉLESTE AU VISAGE NOIR » (ขวางฟ้าหน้าดำ -  KWANGFANADAM)

......et chantée par la cheffe d’escadron Yingprapa Srisakapha (หญิง ประภาศรี ศรีคำภา).

A 368- LA LÉGENDE DE SITTHATHEP, « LA HACHE CÉLESTE AU VISAGE NOIR » (ขวางฟ้าหน้าดำ -  KWANGFANADAM)

Elle sert de thème musical à la série télévisée de 2019 (6).

A 368- LA LÉGENDE DE SITTHATHEP, « LA HACHE CÉLESTE AU VISAGE NOIR » (ขวางฟ้าหน้าดำ -  KWANGFANADAM)

Pour connaître l’âme thaïe – pour autant qu’on le puisse – doit-on se plonger dans la lecture de quelques ouvrages très érudits tirés à deux ou trois mille exemplaires et dont on nous dit qu’«il faut les avoir lus» ou nous intéresser à des légendes répandues sous toutes les formes de transmission – dessins – musique- théâtre – chansons – films – connues par des millions de thaïs?

 

 

NOTES

 

(1) Voir trois de nos articles:

A 271- พระสุธน - มโนราห์ - L’HISTOIRE DE PHRA SUTHON ET DE MANORA – UNE LÉGENDE POPULAIRE DE LA THAÏLANDE

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/08/a-271-l-histoire-de-phra-suthon-et-de-manora.html

A 272 - พระรถเส่น - เมรี - L’HISTOIRE DE PHRA ROTSÉN ET DE MÉRI : LA PRÉCÉDENTE VIE DE PHRA SUTHON ET DE MANORA – UNE LÉGENDE POPULAIRE DE LA THAÏLANDE

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/08/a-272-l-histoire-de-phra-rotsen-et-de-meri-la-precedente-vie-de-phra-suthon-et-de-manora-une-legende-populaire-de-la-thailande.html

A 273 - ขุนช้าง ขุนแผน - UNE OEUVRE MAJEURE DE LA LITTÉRATURE THAÏE : KHUN CHANG - KHUN PHAEN OU L’HISTOIRE DE PHIM, « LA FEMME AUX DEUX CŒURS ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/09/a-273-khun-chang-khun-phaen-ou-l-histoire-de-phim-la-femme-aux-deux-coeurs.html

 

(2) Voir néanmoins l’étude de Madame Nammon Yuin (น้ำมนต์ อยู่อินทร์) : Développement des contes fantastiques dans la société thaïe et de leur narration  dans les films  (พัฒนาการของนิทานจักรๆ วงศ์ๆ สู่ภาพยนตร์แนวแฟนตาซีใน  สังคมไทย In « The Journal »  Vol.9 n°1 de 2013, pp. 27-62 : L’auteur est maître de conférences en langue et littérature thaïe à l’Université Mahidol, département des arts libéraux.

 

(3) Voir nos articles

23: «NOTRE ISAN : INTRODUCTION À LA LITTÉRATURE THAÏLANDAISE  »: 

http://www.alainbernardenthailande.com/article-23-notre-isan-la-litterature-thailandaise-1-79537350.html

24 : « Que faut-il lire de la littérature de Thaïlande ? » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-24-notre-isan-la-litterature-dethailande-2-79537520.html

A142. « « Chiens Fous »" de l'auteur thaïlandais Chart Korbjitti » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a142-chiens-fous-de-l-auteur-thailandais-chart-korbjitti-122456162.html

 

(4) Le Sanctuaire au Dieu de la montagne verte se trouve dans le tambon de hintang, amphoe de muang dans la province de nakhonnayok (ต.หินตั้ง อ.เมือง จ.นครนายก). Situé dans un nid de verdure, ce qui explique son nom, il est toujours un lieu de pèlerinage. Il ne s’agit pas d’un temple (วัด – wat). Nous n’avons toutefois aucun élément sur l’histoire de ce sanctuaire, probablement un lieu de culte antérieur au bouddhisme.

A 368- LA LÉGENDE DE SITTHATHEP, « LA HACHE CÉLESTE AU VISAGE NOIR » (ขวางฟ้าหน้าดำ -  KWANGFANADAM)

(5) Il faut évidemment faire le rapprochement avec la version thaïe du Ramayana, le Ramakian (รามเกียร์) dans laquelle nous voyons le plus grand des trois Dieux du paradis Phra Isuan (พระ อิศวร) c’est-à-dire Indra.

 

 

Une créature céleste nommée Nonthuk (นนทุก) avait pour tâche de laver les pieds des autres créatures qui rendaient visite au grand Dieu qui siège au mont Krailat (ไกรลาส). Il devient leur souffre-douleur : ils lui arrachaient les cheveux au point de le rendre chauve.

 

 

Isuan le prit en pitié et lui attribua un index en diamant qui avait le pouvoir de tuer tous ceux vers lesquels il le dirigeait 

 

 

Il en fait une telle malfaisante utilisation que Isuan décide de le renvoyer sur terre sous la forme humaine de Thotsakan (ทศกัณบฐ์).

 

 

Le renvoi par Indra sur terre d’une créature céleste sous forme humaine fut-elle considérée comme la punition suprême dans la tradition védique ? Dieu chassa Adam et Ève du paradis d’Eden et les renvoya comme simples mortels sur terre. La datation de la Genèse est incertaine, plusieurs siècles avant Jésus-Christ en tous cas.

 

 

(6) vous la trouverez sans difficultés :

https://www.youtube.com/watch?v=bz9uST6CzxE.

 

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18 mai 2020 1 18 /05 /mai /2020 22:30

 

 

Maha Sila Wirawongs (มหาสิลา วีระวงส์) est né sous le nom de Sila Chanthanam (สิลา จันทะนาม) dans le village de Ban Nong Muen Than (บ้านหนองหมื่นถ่าน) alors dans le district de Selaphum (อำเภอเสลภูมิ), actuellement district de At Samat (อำเภออาจสามารถ) dans la province de Roi-Et (จังหวัดร้อยเอ็ด). Son père était Sen Chanthanam et sa mère Da Chanthanam. La naissance eut lieu le 1er août 2448 (1905), le 1er mardi du 9e mois lunaire, à 12 h 30. Sa biographie sur Wikipédia en thaï est sommaire (1): Important érudit du Laos, auteur de livres d’érudition, il participa à la création du drapeau du Laos indépendant

 

 

 

 

...et à la simplification de l’alphabet lao en 1933. Elle est sur le site français plus circonstanciée (2)  puisqu’il est rajouté qu’il fut historien, philologue, «figure intellectuelle de la lutte pour l’indépendance du Laos» comme militant actif du mouvement indépendantiste non communiste Lao Issara (ลาวอิสระ), ce qui lui valut un exil en Thaïlande en 1946, secrétaire du richissime Prince Phetsarath, vice-roi de Luang Prabang, autre figure de la lutte pour l’indépendance et «rénovateur de la culture lao». Mais l’article est féroce dans ses conclusions «S'il fut bien une figure marquante de la reconstruction de l'identité nationale lao, par leur manque de rigueur scientifique dans la méthode et leur parti pris nationaliste les travaux du Maha Sila n'ont désormais plus qu'un intérêt historio-graphique». Son travail historique a été critiqué par exemple sur un autre site thaï «Bien sûr, le livre d'histoire de Maha Sila Viravong comporte de nombreux défauts ...» (3). 

 

 

Nous avons cherché plus avant dans ces critiques au vu des très rares œuvres de Sila qui aient été traduites en français, il n’y en a que deux:

 

Il a publié à Vientiane en 1957 «Phongsavadan Lao». Ce sont les chroniques du Laos dont il fait l’histoire du Laos. L’ouvrage fait l’objet d’une critique vinaigrée de Pierre Bernard Lafont (4) «Ce livre est le premier ouvrage d'histoire ayant été écrit en lao par un Lao. Son auteur, le Maha Sila, est membre du Comité littéraire et a la réputation de connaître parfaitement la littérature nationale. Cet ouvrage, qui vise à embrasser l'histoire lao de sa genèse à 1889, ne satisfait pas pleinement le lecteur, car il ne répond pas aux espoirs que suscite son introduction...». Il lui est reproché des erreurs grossières, des omissions abondantes, une absence totale de référence à ses sources, une absence de recherche critique dont il est cité de nombreux exemples. « Ces quelques exemples, pris au hasard, suffisent amplement à prouver que cet ouvrage ne doit être utilisé qu'avec une grande prudence».

 

 

 

L’érudition de P.B. Lafont ne peut être mise en doute : Décédé à Paris en 2008, il fut membre de l’Ecole française d’extrême Orient de 1953 à 1966 en poste au Vietnam et au Laos avant d'occuper la chaire «Histoire et civilisations de la péninsule indochinoise» à la IVe section de l'École pratique des hautes études et de créer au CNRS une unité de recherche associée (URA 1075) consacrée à l'histoire de la péninsule indochinoise. Il reçoit le prix Brunet de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres pour avoir relancé les recherches sur le Champa.

 

 

 

Une critique de Michel Lorillard plus récente est tout aussi critique et lui reproche plus courtoisement de ne citer aucune source et aucune extérieure au Laos (5).

 

Colonisation oblige, les dictionnaires de la langue Lao ont été nombreux. Sila Viravong  publia en 1962 un «dictionnaire français-lao». Celui-ci faisait suite à plusieurs ouvrages similaires. Le premier, sommaire, en 1894 dans le cadre de la Mission Pavie, sous la signature de M. Massie.

 

 

Un autre du Docteur Estrade en 1896, moins sommaire.

 

 

Celui de Monseigneur Cuaz ensuite en 1904, «lexique français-laocien». Un Dictionnaire français-laotien» de Guy Cheminaud fut publié en 1906,

 

 

un autre de Théodore Guignard, un missionnaire des Missions étrangères en 1912. Celui de Monseigneur Cuaz, considéré comme le plus sérieux, avait incontestablement besoin d’être rafraichi.

 

 

A l’occasion de la publication d’un dictionnaire français-lao de Pierre Somchine Nginn à Vientiane en 1969 et de sa critique, nous lisons ce commentaire qui n’est plus au vinaigre mais au vitriol, il est signé de Pierre-Marie Gagneux: « Il n'existait pas, à proprement parler, jusqu'à ces derniers mois, de bon lexique Français-Lao : ceux de Meyer, de Monseigneur Guaz, avaient beaucoup vieilli et étaient devenus introuvables. Un « Dictionnaire Français-Lao » avait bien été publié en 1962, sous la direction du Maha Sila Viravong alors membre influent du Comité Littéraire Lao, mais il présentait de graves imperfections. Il avait en effet été réalisé de façon plutôt simpliste en prenant la suite intégrale des mots du « Petit Larousse Illustré » et en en donnant une vague explication-traduction en langue lao. On y trouvait des mots aussi courants que : «chromique, dysurie, ébroïcien, interfolier, etc.», j'en  passe et des meilleurs ... Par ailleurs il fourmillait de coquilles et même d'erreurs graves ....» (6).

 

 

 

Ces articles ne nous permettent pas de connaître cet érudit venu de notre Isan et dont le culte est toujours présent au Laos.

 

Le personnage est en effet plus complexe, nous l’avons découvert dans un texte de Grégory Kourilsky «DE PART ET D’AUTRE DU MÉKONG le bouddhisme du Maha Sila» (7). 

 

Cet article qui est le premier, en français tout au moins, consacré à ce personnage est d’autant plus intéressant qu’il repose sur une solide bibliographie dont beaucoup d’ouvrages en lao plusieurs douzaines, une soixantaine, écrits par Sila entre 1927 et 2004 y compris un récit autobiographique publié en 2004, la plupart en langue lao que nous ne connaissons malheureusement pas et publiés après sa mort en 1987. Deux seulement ont été traduits en anglais: son histoire du Laos et son autobiographie.

 

 

Il est en effet un aspect qui échappa totalement à ceux qui s’intéressèrent à lui c’est qu’en dehors d’une littérature profane son œuvre est plus essentiellement tournée vers le bouddhisme.

 

Il naquit sur la rive droite du Mékong dans le Champassak (8).

 

Rappelons brièvement son histoire: au tout début du XVIIIe siècle, le royaume de Lan-Xang se scinda en trois royautés ou principautés distinctes : Luang Prabang, Vientiane et Champassak. Leur délimitation géographique stricte est d’ailleurs difficile à faire, car nous ne disposons que de  cartes sommaires.

 

 

Celles- ci passèrent sous tutelle siamoise. En 1828, après la tentative d’insurrection du roi Anouvong, les Siamois rasèrent Vientiane et mirent fin à sa dynastie. Le Champassak tomba sous administration siamoise et le prince fut remplacé par un gouverneur. Le 3 octobre 1893, les territoires de la rive gauche du Mékong passèrent sous la tutelle des Français, le Siam conservant, à l’exception de la province de Xayaburi, les territoires de la rive droite anciennement apanage des principautés ou royaumes lao. Cette région devint l’«Isan» ce qui signifie «Nord-est» en sanskrit. Le Mékong, frontière politique sépare la population Lao en deux groupes distincts, quelques millions seulement sur la rive gauche, aujourd’hui 20 ou 25 sur la rive droite.

 

 

Elle fit alors l’objet d’une « siamisation », en particulier en matière religieuse depuis Bangkok. Kourilsky s’étend sur cette expansion religieuse du nouvel ordre Dammayakutika Nikaya (ธรรมยุติกนิกาย) fondé par le roi Rama IV probablement en 1824 bien avant qu’il ne monte sur le trône, pour revenir aux canons originaires du bouddhisme en pali (9).

 

 

Sila Chanthanam naquit avons-nous dit en 1905 dans ce petit village de l’Isan. Sa famille est paysanne. Elle est originaire de la province lao du Champassak et ses ancêtres s’installèrent au XVIIIe siècle sur la rive droite. Ce que nous savons de sa vie vient de l’article de Kourilsky (7). Il est probable sinon certain que dans la famille, on parlait le lao et non le thaï.

 

Il reçut l’éducation traditionnelle antérieure à l’introduction de l’école obligatoire en 1917.

 

 

 

Son éducation se fit donc au temple. Il y apprit l’écriture tham (อักษรธรรม) utilisée sur les manuscrits à caractère religieux.

 

 

 

À l’âge de onze ans, il est ordonné novice et étudie alors l’écriture khom (อักษรขอม) écriture khmère archaïque utilisée pour les textes sacrés en pali et bien évidement l’écriture thaïe.

 

 

Il quitta la robe safran pour des raisons de santé en 1917 et intégra alors le système d’éducation primaire laïc. Son père mourut en 1920, son frère aîné qui avait pris la robe dut retourner travailler les champs et Sila fut à  nouveau ordonné.

 

 

Pour des raisons familiales, il quitte le village pour Roi Et où il poursuit ses études laïques tout en demeurant novice. Un différend familial le décidera en effet à quitter son village natal pour la ville de Roi-Et où il put poursuivre ses études à l’école élémentaire. Il a alors seize ans. Il découvre l’enseignement bouddhique mis en place par le prince Vajirayan, le nom d’abbé du fut roi Rama IV.

 

 

Il quitta Roi-Et pour un monastère d’Ubon Rachathani en vue de s’initier au pali. Le chef religieux du district remarqua ses qualités, le prit sous sa protection et le fit à nouveau ordonner novice dans l’ordre du Dammayakutika en 1922 dans son temple d’Ubon dans l’enceinte duquel il atteignit les niveaux supérieurs de pali et de Dhamma. En 1924, il rencontre Phra Maha Viravongs (พระมหาวีระวงส์), haut dignitaire dhammayut pour tout le nord-est.

 

 

Celui-ci se prit d’affection pour lui jusqu’à l’autoriser à porter son propre nom patronymique. Sila prit alors la décision de partir à Bangkok pour mener plus en avant ses études religieuses. Il s’installa dans un monastère dhammayut de Bangkok où il reçut l’ordination plénière, le voilà moine à part entière et honoré du titre de Maha (le grand). C’est à cette époque qu’il aurait eu ses premiers élans nationalistes ? Apprenant la création par les Français en 1929 d’une bibliothèque et d’une école de pali dans la capitale laotienne, il prit la décision de se rendre à Vientiane accompagné par d’autres religieux lao de l’Isan. Il s’agissait pour les Français de réagir contre l’emprise de Bangkok sur l’enseignement diffusé dans la capitale où des moines birmans, khmers et laos venaient recevoir l’ordination et suivre un enseignement religieux. Ce fut une initiative du résident supérieur français pour réagir contre cet état de fait. L’institution fut placée sous le patronage de l’École française d’Extrême-Orient et dirigée par le prince Phetsarath. Peu après son arrivée il prit définitivement le nom de Maha Sila Viravongs et se vit dans l’obligation de quitter la robe en raison de l’aversion qu’éprouvait l’abbé du Vat Sisaket, chargé des affaires religieuses de la province, pour les moines de l’ordre du Dhammayuṭ. Il est possible aussi qu’il ait souhaité se marier. La place à la tête des écoles de pali était vacante, Sila Viravongs, avait atteint les plus hauts niveaux dans la connaissance du pali, il tomba donc à pic. Il prit le poste en 1931 et réorganisa  totalement l’enseignement du pali sur le modèle siamois mis en application dans la province d’Ubon en partie par son propre maître, le Phra Maha Viravongs. Il rédigea lui-même les premiers manuels d’enseignement. Il s’écarta aussi des méthodes siamoises en incluant dans l’enseignement des matières séculières, mathématiques et astrologie.

 

 

Il rédigea alors un manuel de grammaire pali qui sera publié en 1938 par l’Institut bouddhique de Vientiane. Il se consacra encore à l’élaboration d’un alphabet lao élargi  et instaura des règles nouvelles pour l’écriture du pali dont nous savons qu’il n’a pas d’écriture spécifique, et des mots lao d’origine pali-sanskrite. Encouragés par Louis Finot et George Cœdès, le Prince Phetsarath et le Maha Sila réunirent une commission des membres de l’Institut bouddhique de Vientiane chargée d’aménager l’alphabet lao afin que celui-ci puisse transcrire correctement le pali et le sanskrit. Dès son arrivée à Vientiane 1929 il composa une douzaine d’ouvrages publiés par l’Institut bouddhique qui, en dehors d’une Grammaire lao en 1935, sont tous à caractère religieux.

 

 

En raison de son engagement grandissant auprès du prince Phetsarath dans des activités politiques anti-françaises, il fut révoqué par l’administration coloniale de son poste de professeur de pali par arrêté du 10 février 1941. Il rejoignit alors Bangkok où il travailla quelques années à la bibliothèque Vajirayan, conservatoire du savoir thaï en matière de littérature, de liturgie, d’histoire et de culture, au point de devenir l’une des représentations institutionnelles de la grandeur de la nation siamoise. Il y travailla aux côtés de Phya Anuman Rajadhon, le grand lettré siamois.

 

 

Paradoxalement, baigné dans ce bouillon de culture siamois, il va développer son intérêt pour la culture lao en faisant d’ailleurs l’exégèse de  nombreux textes pali conservés à la bibliothèque. Ses travaux publiés à Bangkok portent alors non plus seulement sur les écrits canoniques et la liturgie pali. Nous y trouvons une étude sur les anciens rites funéraires, d’autres sur les techniques de méditation et des textes de la littérature traditionnelle de l’Isan qui n’ont rien de religieux. Considéré par les autorités de Bangkok comme un «activiste de l’Isan», il dut en 1948 retourner au Laos pour se consacrer à la vie politique dans un climat tendu avant l’indépendance en 1954. Il y occupa divers postes administratifs entre 1948 et 1952. Il reprit ses activités littéraires lorsqu’il fut nommé au Comité littéraire créé au sein du Ministère de l’éducation tout en continuant à donner des cours à l’école de pali. Il publia alors des textes de la littérature séculière mais aussi beaucoup de textes religieux. Nous y trouvons une vision moderne et rationnelle des textes bouddhiques et un intérêt porté aux conceptions traditionnelles. Nous y trouvons enfin un intérêt de plus en plus manifeste pour la culture villageoise dont il est issu. Ses Mémoires s’ouvrent sur un parfum de nostalgie : «Je suis un enfant de la campagne, de ceux qui naissent au milieu des mottes de terre, chevauchent les buffles, qui savent ramasser grenouilles et rainettes, récolter des plantes, casser le bois et chercher de la nourriture dès qu’ils sont hauts comme trois pommes. Je suis un enfant de fermiers, à des lieues de la modernité de la vie citadine». Elles n’ont pas, comme la plupart de ses écrits, été traduites en français; nous citons donc Kourilsky.

 

 

Le culte dont il fait encore l’objet au Laos, où il mourut en février 1987, est rendu au plus grand des promoteurs de la culture lao dont le bouddhisme n’était que l’un des éléments. Ses publications sont basées aussi sur le corpus local en dehors des sources siamoises. Kourilsky débute son article par ce qui est en réalité une conclusion «Le Laos n’a connu de véritable communauté de lettrés que pendant une quarantaine d’années, de 1930 à 1970 environ. Le plus important d’entre eux fut incontestablement le Mah Sila Viravongs (1905-1987), sans doute le premier « érudit moderne » lao, c’est-à-dire un savant au sens académique du terme, faisant valoir une perception des connaissances en tant qu’objet d’étude, par opposition aux maîtres traditionnels dont le savoir est corrélatif de pratiques religieuses devant mener à un progrès spirituel ». Il est une exception unique compte tenu du confinement dans lequel le pouvoir communiste circonscrit la recherche hors toute analyse critique depuis 1975.

 

 

Il aurait été injuste de nous en tenir à ces visions négatives que nous avons citées au début de cet article. Malheureusement Sila n’a publié que de rares articles en thaï en 1927, un article sur la vie de Bouddha et un autre sur le Vessantara Jataka, d’autres entre 1942 et 1950 tous à Bangkok et tous religieux. Le reste de son œuvre est en lao, rien en Français bien que ses fonctions à Vientiane lui imposaient de connaître la langue en dehors de son médiocre dictionnaire, de son livre d’histoire et d’une vie du prince Phetsarath publiée post mortem en 2008 (sauf omissions ?)  et rien en Anglais ce qui n’est pas dramatique. Remercions Kourilsky d’avoir fait l’analyse de cette œuvre. 

 

 

NOTES

 

(1) https://th.wikipedia.org/wiki/สิลา_วีระวงส์

 

(2) https://fr.wikipedia.org/wiki/Sila_Viravong

 

(3) https://sites.google.com/view/morradokisan-db/ป-58/สลา-วระวงส

(4) « Phongsavadan Lao » In : Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 50 n°2, 1962. pp. 573-574.

 

(5) « Quelques données relatives à l'historiographie lao » In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 86, 1999. pp. 219-232;

 

(6) « P. S. Nginn : Dictionnaire français-lao ». In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 57, 1970. pp. 236-237.

 

(7) In revue Archipel n° 56 de 2008. Kourilsky est doctorant de l’école des hautes études en sciences sociales, il s’est spécialisé dans l’étude du bouddhisme lao-thaï et auteur de nombreux articles sur le sujet en particulier sur l’écriture sacrée tham à laquelle nous avons-nous même consacré un article A 304 « VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ECRITURE ISAN ? » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/02/a-304-vers-une-renaissance-de-l-ancienne-ecriture-isan.html

Nous lui devons sur ce sujet

« Exemple d’écriture oubliée par Unicode – l’écriture tham du Laos » (2005).

« L’ECRITURE THAM DU LAOS : RENCONTRE DU SACRE ET DE LA TECHNOLOGIE »

« Towards a computerization of the Lao Thai system of writing » (2005).

 

(8) Sur l’histoire de cet ancien royaume devenu province siamoise, voir l’article de Pierre Lintingre : « Permanence d'une structure monarchique en Asie : le royaume de Champassak » In: Revue française d'histoire d'outre-mer, tome 59, n°216, 3e trimestre 1972. pp. 411-431.

 

(9) Les raisons qui conduisirent le roi à initier cette réforme sont particulièrement complexes, beaucoup plus en tous cas qu’un simple retour aux sources originaires pali : voir en particulier le chapitre « King Mongkut’s Buddhist Reform: An Ethical  Transformation in Thai Buddhism and Invention of a Pali Script » dans l’épais ouvrage « Bouddhisme and ethicssymposium volume », compte rendu d’une conférence tenue à Ayutthaya du 13 au 15 septembre 2008. Nous savons qu’à cette fin, il inventa une écriture spécifique pour transcrire universellement le pali ce qui fut un échec :

Voir notre article A 352 « อักษรอริยกะ - LE ROI RAMA IV CRÉE L’ALPHABET ARIYAKA – L’« ALPHABET DES ARYENS » – POUR TRANSCRIRE LES TEXTES SACRÉS DU PALI ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/02/a-352-le-roi-rama-iv-cree-l-alphabet-ariaka-l-alphabet-des-aryens-pour-transcrire-les-textes-sacres-du-pali.html

 

Le roi inventa alors un système appelé karnyut spécifique au thaï sur la base de l’alphabet thaï.

 

Les pieux bouddhistes qui souhaitent étudier les textes pali, à défaut d’une écriture universelle après l’échec de l’arikaya, peuvent les trouver en écriture romanisée d’abord, en écriture brahmi, en écriture devanagari, en écriture cingalaise, en écriture birmane, en écriture khom (khmère), en écriture tham, en écriture lao simplifiée et en arikaya pour les puristes, le souvenir n’en serait pas totalement perdu ?

 

Arikaya imprimé  :

 

 

Arikaya manuscrit : 

 

 

En écriture thaïe, le karnyut est pour les Thaïs beaucoup plus simple, il utilise 8 voyelles au lieu des 32 de leur alphabet, 33 consonnes au lieu de 44 de la grammaire. La langue pali n’étant pas tonale, il n’y a pas de signes de tonalité. Voir « An easy introduction to Pali », publication de l‘Université de Cambridge, 2018.

 

 

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13 mai 2020 3 13 /05 /mai /2020 22:27

 

Un article de l’Universitaire linguiste Jean Philippe BABU « L’influence de la tradition grammaticale gréco-latine sur la grammaire du thaï » daté de 2007 nous a incité à voir d’un autre œil ce que nous avions déjà écrit à ce sujet au vu d’un titre qui semble en première analyse un peu provocateur (1).

 

 

Nous avons en effet consacré plusieurs articles à la langue thaïe, dans sa grammaire et ses dictionnaires (2). Pour être plus précis, rappelons la grammaire est la science de la langue. Toutes les grammaires de tous les pays, passées et présentes, commencent ainsi : « la grammaire est l'art de parler et d'écrire correctement ». Toute langue se compose de mots, associés d'après les règles de sa grammaire, tout mot représentant une idée se compose de un ou plusieurs sons appelés syllabes. Pour figurer graphiquement les syllabes, on se sert de signes appelés lettres savoir des voyelles parce qu’elles rendent le son par elle mêmes et des consonnes qui ne rendent le son qu’avec le secours des voyelles. Des signes diacritiques peuvent modifier le son ou sens de la syllabe. Tel est le cas de la langue thaïe tout autant que de la nôtre. Pour connaître enfin le sens des mots en thaï, le lecteur devra se donner la peine de feuilleter les dictionnaires... à moins qu’il  se soit donné la peine de naître Thaï.

 

 

L’humanité a connu deux étapes linguistiques fondamentales, l’apparition de l’écriture il y a quelques milliers d’années, peut-être en Mésopotamie. La suivante fut ce que les linguistes appellent d’un néologisme, la « grammatisation » qui est la description d’une langue sur la base de ses deux piliers, la grammaire et le dictionnaire. Ce processus deviendra massif à l’époque de la Renaissance. Le plus ancien texte qui constitue symboliquement l’acte de naissance de la langue française est le « serment de Strasbourg » du 14 février 842.

 

 

Au XIIIe siècle au temps de Saint Louis, il n’y avait ni grammaire ni dictionnaire. François Ier décrète le français « vulgaire » comme langue nationale en 1530.

 

 

C’est à cette date qu’est publiée ce que l’on peut considérer comme la première grammaire française, « Lesclarcissement de la langue Francoyse » de John Palsgrave (1530) qui ne fut probablement pas connu en France puisque destiné à apprendre notre langue aux Anglais et traduit en français en 1832 (3).

 

 

Le premier dictionnaire français ou considéré comme tel est celui de Richelet qui date de 1680. De nombreuses grammaires ou dictionnaires seront publiés le siècle suivant.

 

 

La grammatisation de toutes les langues vernaculaires européennes se poursuivit tout au long de la Renaissance. Elle se fera de façon systématique selon la tradition gréco-latine. Le latin est une prestigieuse langue seconde et surtout la langue universelle de tout le monde érudit. Tous ces auteurs grammairiens vernaculaires sont imprégnés dès leur enfance de la langue latine et se sa grammaire parfaitement élaborée depuis des siècles. Cette grammatisation va se poursuivre avec l’expansion des voyages d’exploration vers l’Amérique et vers l’Asie pour les langues des territoires explorées par les deux puissances coloniales, Espagne et Portugal analysées à la lumière de la fondamentale grammaire latine.

 

 

LES PREMIÈRES GRAMMAIRES DE LA LANGUE THAÏE

 

La première grammaire de Monseigneur Laneau (1687 ?)

 

Les Missionaires qui se répandent en Asie dès le XVIIe ont pour instructions de Rome de diffuser les Saintes-écritures en s’adaptant aux mœurs et aux coutumes locales, sans oublier de traduire dans la langue maternelle de ces peuples les ouvrages diffusant la vraie foi. Monseigneur Laneau des Missions Étrangères arriva au Siam en 1664 et fut chargé du Collège général de Siam fondé par Monseigneur Lambert de La Motte. Il apprit le siamois et le pâli auprès des moines bouddhistes et rédigea ou traduisit en ces deux langues de nombreux ouvrages de propagation de la foi chrétienne. Il est l’auteur d’un Dictionarium siamense et peguense et d’une Grammatica siamensis et bali nullement destinés aux Siamois mais aux missionnaires chrétiens qui tous, Français, Espagnol ou Portugais, connaissent le latin. Ces ouvrages ont disparu. Le peu qu’on nous en connaissions -il en reste sept feuillets- est un ensemble sommaire de notions grammaticales sur le siamois destiné à aider « ceux qui veulent apprendre cette langue » (4).

 

 

Ces manuscrits ont été traduits par le père Chevroulet des Missions étrangères. On y observe – comme dans toutes les premières grammaires vernaculaires européennes - une vision imprégnée de la grammaire latine, par exemple un chapitre qui subsiste intitulé Declinationibus Des déclinaisons ») mettant en parallèle les six cas des déclinaisons du latin venus de la grammaire grecque alors que la notion de déclinaison est totalement inconnue de la langue thaïe (5).

 

 

La grammaire de James Low (1828)

 

Elle fut imprimée à Calcutta en 1828 « A grammar of the thai or Siamese Language ». Low est un militaire et non un missionnaire. Il attribue dans sa longue introduction une origine chinoise à la langue siamoise et sanscrit-pali à son alphabet. Il précise: « Les Siamois n'ont pas de règles grammaticales précises; et, peut-être, de par leur position  d'ans une échelle de civilisation inférieure à celle des Chinois, ils n'ont pas encore trouvé opportun d'incarner leur langue dans un dictionnaire...» (6). A défaut d’éléments de base, il a interrogé les natifs du pays mais a également consulté La Loubère. Référence est encore faite aux déclinaisons latines et leur équivalent (?) siamois et la classification des mots suit celle de la grammaire latine. L’ouvrage débute par une analyse assez fine de l’écriture, consonnes, voyelles, signes diacritiques et détermination des règles de tonalité. Il est plus une bonne introduction à l’étude de la langue siamoise mais souffre évidement de l’absence de dictionnaire.

 

Il n’est pas plus que le précédent destiné à l’usage des Siamois.

 

 

 

La grammaire de J. Taylor-Jones (1842)

 

Il n’est pas soldat mais missionnaire protestant. Le titre de son ouvrage est plus modeste: «Brief grammatical notices of the Siamese language; with an appendix». La méthodologie est la même que celle de son prédécesseur militaire encore que son analyse des règles de la langue écrite soit plus complète. La classification des mots reprend les normes latines. Beaucoup plus pratiques, il comprend de nombreux exercices de lecture. La partie «appendix» donne d’abondantes précisions sur la division du temps, les monnaies, les poids et mesure et la géographie. Tout comme le précédent, sans être une grammaire au sens propre, il est une bonne introduction à l’étude de la langue siamoise mais souffre aussi évidement de l’absence de dictionnaire.

 

Il n’est pas plus que le précédent destiné à l’usage des Siamois.

 

 

La grammaire de Monseigneur Pallegoix (1850)

 

 

La Grammatica Linguae Thai de Mgr Jean-Baptiste Pallegoix fut imprimée en 1850 à l’imprimerie du Collège de l’Assomption à Bangkok. Elle n’est pas non plus destinée au lecteur siamois. Qui parle le latin au Siam à cette époque? Des érudits européens, des missionnaires surtout et le roi Rama IV auquel le prélat a appris cette langue alors que celui-ci lui apprit la langue thaïe, le pâli, l’histoire et la littérature de son pays? Il mérite bien plus que les autres le titre de grammaire. Il n’est pas exclu que le monarque avant de monter sur le trône y ait contribué activement. Les cinq premiers chapitres sont consacrés à l’écriture, consonnes, voyelles signes diacritiques et signes de tonalité détermination de la tonalité d’une syllabe selon les règles complexes de la syntaxe. Il est le premier à nous avoir dotés d’une définition des tonalités en musique.

 

 

Notons que la transcription du son d’une voyelle fait systématiquement référence au français: «ut in voce gallica ...» («comme le son français...») ou plus rarement au latin: «ut in voca latina».

Nous allons retrouver notre grammaire latine et sa nomenclature dans les chapitres suivants: Le sixième est consacré aux noms (« de nominibus »), le septième aux adjectifs (« de adjectivis »), le suivant aux nombres cardinaux et ordinaux (« de numeris cardinalibus et ordinalihus »), le neuvième aux pronoms (« de pronominibus »), le suivant aux verbes (« de verbis »), le onzième aux adverbes (de adverbis ») et le douzième aux prépositions (« de praepositionibus »). Chacun de ces chapitres comporte évidemment de nombreuses sections et sous-sections. Nous retrouvons les huit parties du discours des romains (« partes orationis ») qui servent de plan à l’œuvre du prélat. Les sept premiers termes de cette liste viennent de la grammaire grecque. Monseigneur Pallegoix ne consacre pas un chapitre spécifique au huitième, les interjections (de interiectiones) dont il fait une simple section du chapitre douze sur les prépositions (7).

 

 

Il faut tout de même préciser que cette octuple classification se retrouve dans toutes les langues issues directement ou indirectement du latin et cette nomenclature devint un objet de vénération chez les grammairiens. Il ne faut évidemment pas s’étonner de son utilisation appliquée – bonne ou pas – à des langues non issues du latin par ceux qui les étudièrent.».

 

Dans le chapitre « des noms », nous avons relevé avec amusement le passage aux déclinaisons chères à ceux qui ont appris le latin, la deuxième, celle de dominus (« le maître ») et son équivalant en thaï, nous la mettons en note, il faut pour l’apprécier avoir quelques souvenirs de latin et quelques connaissances du thaï (8).

 

 

Monseigneur Pallegoix utilise donc le latin comme référence et non le thaï ce qui n’est pas fait pour nous surprendre. Son ouvrage au premier chef n’est nullement destiné aux Thaïs mais aux étrangers soucieux d’en apprendre la langue pour lequel il est plus simple de faire référence aux catégories de leur propre langue ou d’une langue que tout le monde connaît au moins à cette époque, le latin.

 

 

 

Le vicaire apostolique de Siam était d’ailleurs loin d’ignorer l’impossibilité ou tout au moins la difficulté de réduire la langue thaïe aux catégories grammaticales du latin. Dans sa « Description du royaume thaï ou Siam » de 1854 il consacre un très long chapitre à la langue (9): « Dans la langue thai le même mot peut servir de nom, d’adjectif, de verbe et d’adverbe, en lui adjoignant des mots qui en modifient le sens. Les verbes n’ont pas de conjugaisons, les modes et les temps s’expriment par trois auxiliaires qui donnent le sens du présent, du passé et du futur ; au moyen d’une particule, d’un verbe actif on fait un verbe passif ... Le thaï à proprement parler n'a ni déclinaisons, ni conjugaisons, ni genres, ni nombres; il a une quantité de verbes auxiliaires ou verbes composés. Très-souvent on se sert de deux mots au lieu d'un, c'est ce qu'on appelle des couples; ce sont des espèces de synonymes qui s'aident mutuellement a mieux exprimer la chose ou qui forment une sorte d'harmonie imitative

 

 

Que cet ouvrage de plus de 250 pages ait été écrit en latin et n’ait pas été destiné  aux Siamois n’enlève rien à son immense qualité d’avoir été pendant des dizaines d’années et peut-être encore aujourd’hui la plus remarquable et complète étude de la grammaire siamoise.

 

Le dictionnaire de Monseigneur Pallegoix (1854)

 

 

Quelques années plus tard en 1854 Monseigneur Pallegoix publie à Paris son monumental dictionnaire, la deuxième partie du binôme nécessaire à la connaissance de la langue sous le titre « DICTIONARIUM LINGUE THAI SIVE SIA MENSIS -INTERPRETATIONE LATINA, GALLICA ET ANGLICA ». C’est une œuvre toujours fondamentale de plus de 900 pages. Il se présente sur cinq colonnes. La première donne le mot thaï en graphie thaïe, la suivante sa prononciation en caractères romains, la troisième la définition en latin, la suivante en français et la dernière en anglais.

 

Il se présente aussi d’une façon déconcertante pour les Thaïs puisqu’il suit notre ordre alphabétique  en éradiquant trois consonnes sans utilité en thaï (W – Y et Z) : A - B – CH – D – E – F – H – I – J (qui correspond au son Y –  ย) – K (incluent KH) – L – M – N (incluant le son spécifique NG) – O – P (incluant PH) – R – S – T (incluant TH) - U – V – X.

 

Pour un utilisateur occidental, l’utilisation est simple et plus facile d’ailleurs que celle d’un dictionnaire thaï, 21 consonnes au lieu de 44. Il sait évidemment lire le thaï. Il cherche par exemple le sens du mot thaï กา (ka). Il va donc dans le dictionnaire à la lettre K et y trouve le sens du mot page 222. Le Siamois est évidemment totalement désemparé puisque la lettre K (ก) est la première de son alphabet. Ce dictionnaire qui est un exceptionnel outil quadrilingue n’est accessible qu’aux Siamois qui lisent l’alphabet romain ce qui, en 1854, ne devait pas courir les rues de Bangkok.

 

 

Dans son « dictionnaire français-siamois » de 1894, Lunet de la Jonquères fait précéder le corps de l’ouvrage de « quelques notes sur la langue et la grammaire siamoise ». Comme tous les ouvrages de ses prédécesseurs ces notes qui sont une véritable grammaire commencent par les règles de la lecture des syllabes et de la détermination de leur tonalité.

 

Notons que le prélat et Lunet de la Jonquères ont observé ce vieux et judicieux principe pédagogique qui recommande d'aller de l'exemple à la règle, l'exemple symbolisant la règle et contribuant à sa découverte.

 

Nous y trouvons cette observation qui rejoint mutatis mutandis celles de Monseigneur Pallegoix et, comme le capitaine Low, une référence à une origine chinoise: « Nous avons cherché à donner dans ce chapitre un exposé succinct de la grammaire et à en tirer quelques considérations pratiques. Les mots siamois n'ont pas toujours une valeur grammaticale bien fixe. Quelques-uns sont à la fois verbes et substantifs; d'autres sont tantôt substantifs tantôt adjectifs. Leur valeur grammaticale est surtout déterminée par la place qu'ils occupent dans la phrase. Ils rentrent ainsi dans la règle de position qu'on trouve à la base de l'étude des langues du groupe chinois. Ils sont par eux-mêmes invariables ».

 

 

LES OUVRAGES VERNACULAIRES

 

De toute évidence, les ouvrages jusqu’alors publiés sont imprégnés de la lourde tradition grammaticale latine et leurs auteurs ont étudié la langue thaïe au travers de cette lunette. Or cette langue existe et évolue depuis des siècles sans grammaire spécifique et son écriture existe – même si elle a évolué – depuis le XIIIe siècle comme le démontre  la stèle de Ramakhamhaeng et d’autres découvertes épigraphiques ultérieures à celle de la stèle.

 

 

Lorsque les érudits siamois ont voulu normaliser leur langue, comment ont-ils pu surmonter ce curieux paradoxe de la doter d’une grammaire alors qu’elle n’en a jamais eue, hors celles rédigées par des étrangers à la seule intention des étrangers ? Jean Philippe Babu nous donne quelques éléments de réponse.

 

Le prince Mongkut, alors abbé du Wat Boronivet avant de devenir le roi Rama IV fut impressionné par la presse à imprimer ramenée de Singapour par le missionnaire américain Dan Beach Bradley que celui-ci utilisait pour la diffusion de sa foi. Monté sur le trône,

 

 

il installa une presse au Grand Palais pour lui permettre de diffuser et afficher ses décisions dans tout son royaume pour faire face à l’ignorance de son peuple. Il a ainsi au milieu de beaucoup d’autres décrets diffusé une trentaine de textes concernant le langage, interdiction d'utiliser certains termes en présence ou en correspondance avec le roi, aux prescriptions pour le bon choix des prépositions, des classificateurs et des phrases. Ainsi, les édits 179 et 311 (cités par Babu) réglementèrent l’usage des prépositions suivantes: กับ (kap), « avec » ; แก่ (kae) « à, pour »; แด่ (dae) « à, pour »; แต่ (tae) « de, depuis » ; ต่อ (to) « à, envers »; ใน  (naï) « dans, à, sur »; ยัง, (yang) «à». Notons qu’il est difficile de donner ex abrupto une traduction précise de ces prépositions sorties de leur contexte. Ces textes traduisent la volonté du roi de donner à sa langue des règles définitives dont Low avant Lunet de la Jonquères déplorait l’absence. Ils ne semblent toutefois pas débarrassés de leur gangue latine, citons Babu « L’hypothèse d’une influence de la grammaire latine sur les édits linguistiques du roi Rama IV est fort plausible. Rappelons qu’un des professeurs de latin du jeune prince Mongkut ne fut autre que Jean-Baptiste Pallegoix lui-même ! »

 

Il était en tous cas nécessaire de développer l’usage d’un thaï standard utilisé dans tout le royaume surtout à une époque où les influences extérieures étaient pesantes. N’oublions pas les (vaines) tentatives que firent les Français au Laos dans les années 30 et au Cambodge dans les années 40 leurs langues d’un alphabet romanisé éradiquant leur alphabet national. Mais la question fut posée bien avant que les Français eurent mis les pieds sur la péninsule (10).

 

Sous la règne de Rama V, à sa demande et toujours dans la même logique vont être publiés des « Manuels royaux » (แบบเรียนหลวง  - Baeprianluang)

 

 

...notamment en 1871 les « Fondements » (มูลบทบรรพกิจ - Munlabot Banphakit) ...

 

 

de Phraya Sisunthornwohan alias Noi Achayangkun (พระยาศรีสุนทรโวหาร - น้อย อาจารยางกูร) ...

 

 

...destiné à l’école du Palais et portant essentiellement sur l’apprentissage de la lecture et de l’écriture : voyelles, consonnes, signes de tonalité et signes diacritiques. Sans être une grammaire au sens strict, ses six volumes sont assortis de nombreux exercices. Le premier Département de l’Éducation fut créé en 1887 et le Munlabot Banphakit remplacé par un «manuels d’enseignement rapide » (แบบเรียนเร็ว - Baeprianreo) conçus par le Prince Damrong pour apprendre le système d’écriture du thaï en un an ou un an et demi (11).

 

 

En 1891 le Département de l’Éducation commença la publication d’une « Grammaire du siamois » (สยามไวยากรณ์ - Sayam Waiyakon) comprenant quatre volumes: « L’orthographe (อักขรวิธิ - Akkharawithi), « Les parties du discours » (วจีวีภาค  - Wachiwiphak), « La syntaxe » (วากยสัมพันธ์ - Wakkayasamphan), « La versification » (ฉันทลักษณ์ - Chanthalak). Le deuxième volume compte quatre chapitres: « Le mot »  (คำ – Kham); « Les différents types de de mots » (ลักษณคำต่างๆ - Laksanakhamtangæ) ; Les sous-types de chaque type de mots (จำแนกในลักษณถอยคำ - Chamnaeknailaksanathoikham); « Comment utiliser les mots » (วิธีใช้คำ - Withichaikham).

 

 

 

Nous y retrouvons exactement les catégories de la tradition latine des huit parties du discours. Babu citant un linguiste anglais contemporain y voit « l’influence des grammaires anglaises de l’époque ». C’est aller un peu vite en besogne. Nous ne trouvons aucune trace de la publication d’une grammaire en Anglais « à cette époque », la dernière en date est celle de Taylor, d’autres suivront mais à la fin du siècle. Celle de Frankfurter date de 1900 et cite dans ses sources Low et Mgr Pallegoix ! Il est permis de penser que ce furent les références fondamentales, la plus importante étant celle de la grammaire de Monseigneur Pallegoix.

 

 

C’est en tous cas la première grammaire vernaculaire. Elle fut utilisée sans discontinuer jusqu’à la fin du règne de Rama VI (1925). Elle subit des modifications successives et améliorées. Les Wachiwiphak devinrent le deuxième chapitre des « Lak phasa thai » (หลักภาษาไทย - Lakphasathai), «Les Fondements de la langue thaï »...

 

 

 

...ouvrage en 4 volumes de Phraya Upakit Silapasan (พระยาอุปกิตศิลปสาร), écrit entre 1919 et 1937, qui reprend la structure de l’ouvrage de 1891 et devint rapidement « la grammaire nationale du thaï » qui insiste plus volontiers sur le poids de l’héritage sanskrit-pali mais sans se dégager de la classification latine.

 

 

Il manquait toutefois à la langue un thesaurus explicatif. Certes, en 1873 le révérend Bradley avait publié à Bangkok  un « Dictionary of the Siamese language » (อักชราภิธานศรับท์) approximativement « le sens des mots ») mais celui-ci, explicatif sur plus de 800 pages, est d’une consultation difficile pour des raisons qui tiennent en réalité à son total mépris ou son ignorance pour la grammaire de Monseigneur Pallegoix: Celle-ci était fixée lorsque Monseigneur Pallegoix nous l’enseigne en 1850: Tous les mots thaïs commencent par une consonne, il y en a 44 et il y a donc un alphabet des consonnes avec un ordre bien établi. Il y a également une liste des voyelles qui accompagnent les consonnes selon un ordre bien établi que Bradley ne respecte pas ce qui rend la consultation de son dictionnaire comme un véritable chemin de croix.

 

 

 

C’est à l’initiative du roi Prajadiphok que le ministère de l'Éducation  (Krasuangsueksathikan กระทรวงศึกษาธิการ) publie en 1927 un premier dictionnaire normatif que nous n’avons malheureusement pas pu consulter. Il avait créé l’année précédente, le 19 Avril 1926, « la Société royale du Siam », dissoute le 31 mars 1933, recréée le 1er avril 1942 sous le nom de «  Société – ou institut - royale de la Thaïlande » (สำนักงาน าชบัณฑิตย ถาน Samnaknganratchabandittayasathan) qui a depuis en charge en particulier les travaux académiques du gouvernement, l’établissement d’un dictionnaire normatif et officiel de mots thaïlandais. Phya Anuman Rajadhon dont nous allons parler a participé activement à son élaboration.

 

 

Les réactions d’hostilité

 

Elles vinrent essentiellement de Phya Anuman Rajadhon (พระยาอนุมานราชธน) (12).


 

 

Il manifeste son hostilité à une classification des mots de la langue thaïe selon les traditions grammaticales des langues indo-européennes : « Chaque mot se suffit à lui-même et n'admet aucune modification comme le font les langues flexionnelles avec des différences de cas, de sexe, de nombre, etc ... Il n'y a pas de règles strictes qui font que les mots thaïs appartiennent à une partie particulière du discours. Chacun d'entre eux peut être un nom, un adjectif, un verbe, un adverbe, etc ... « Il n'est pas nécessaire de se soucier de la grammaire avec ses parties de discours, ses déclinaisons, ses conjugaisons, etc... » (13).

 

Il considère – nous rejoignons l’opinion de Lunet de la Jonquères dont l’érudition ne peut être mise en doute-, que le thaï est beaucoup plus proche d’une langue isolante comme le chinois : « Inutile de se soucier de la grammaire » !

 

Babu va toutefois nous permettre de conclure à notre façon. Il nous rappelle que selon sa source anglaise le thaï parlé courant diffère du « thaï grammatical », qui a ses origines dans les modèles des langues pâli, sanskrite et anglaise. La référence à une origine anglaise est évidement de trop car il n’y a aucune origine anglaise dans le thaï grammatical ! Mais il est constant qu’il y a entre le thaï écrit et le thaï parlé un abîme difficile à comprendre pour qui ne lit pas et entre les étages du thaï parlé également un abîme.

 

Nous savons sans avoir recours à l’Anglais que la langue thaïe se subdivise grammaticalement en plusieurs étages de vocabulaire. Le langage est tout aussi vertical que la société  et les étages supérieurs utilisent effectivement un vocabulaire recherché souvent d’origine sanskrite-pâli. Tous les manuels thaïs définissent ces catégories comme suit :

 

Le langage cérémoniel (ภาษารัดับพิธีการ – phasaradapphithikan),

Le langage officiel (ภาษารัดับทางการ – phasaradapthangkan),

Le langage semi officiel (ภาษารัดับกึ่งการ – phasaradapthungthankan),

Le langage du dialogue (ภาษารัดับสนทมา – phasaradapsanotma),

Le langage familier (ภาษารัดับกันเอง - phasaradapkan-eng)

Et tous oublient ce que l’on appelle pudiquement le langage du marché (ภาษาตลาด phasatalat).

 

Si grammaire il doit y avoir et il y a, elle concerne les trois premiers niveaux, écrits ou parlés et beaucoup moins les trois derniers qui peuvent aisément s’en passer !

 

Qu’en est-il au vu d’une grammaire de ce siècle (2002) ? Nous utilisons volontiers l’une d’entre elle en huit fascicules dont les titres sont les suivants (14) :

 

Les deux premiers sont consacrés comme il se doit à l’apprentissage de la lecture :

 

« La lecture » (การอ่าน Kan-An)

 

 

« Les voyelles et leur orthographe » (สระ  และมาตราตัวสะกด - Sara lae Mattratuasakot)

 

 

Dans les deux suivants, nous retrouvons toujours et encore les catégories issues de la tradition gréco-latine :

 

« La structure des mots et leur utilisation » (โครงสร้าง ของ คำ และ พยะงค์ -  Khrongsangkhongkham  lae payang)

 

 

« Les espèces de mots » (ชนิดของคำ - Chanit Khongkham

 

 

L’écriture ne sépare pas les mots mais seulement les phrases ce qui rend son apprentissage difficile. Les signes de ponctuation se répandent mais encore faut-il en connaître l’utilisation :

 

« L’utilisation des signes de ponctuation » (การใช้ครื่องหมาย วรรคตอน Kanchaikhruangmaiwakton).

 

 

Le Rachasap n’est pas un « langage » spécifique mais un vocabulaire utilisé dans des circonstances précises concernant le Roi, la famille royale et les bonzes. Il n’y a rien d’ésotérique, tous les manuels en donnent des notions.

 

« Le langage de cour » (ราชาศับ Rachasap)

 

 

Depuis fort longtemps, on n’étudie plus « l’art poétique » en France, ce n’est pas le cas en Thaïlande.

 

« La versification » (คำร้อยกรอง Khamroikrong)

 

 

« La poésie » (คำคล้องจอง - Khamkhlongchong)

 

 

Que l’utilisation de cette octuple nomenclature ait été critiquée par Phya Anuman Rajadhon et au moins indirectement par Lunet de la Jonquères est un fait mais son utilisation dans la grammaire thaïe en est autre puisque la langue ne dispose pas à cette heure d’un autre système de classification qui lui soit propre. 

 

Le Dictionnaire de Monseigneur Pallegoix a fait en 1896, bien après sa mort, l’objet d’une nouvelle édition revue et complétée par son successeur, Monseigneur Jean-Louis Vey. Elle est conçue selon le même schéma mais la colonne du latin a disparu, il devient « Dictionnaire siamois-français-anglais  - Siamese french-english - dictionary ». Il est par rapport au précédent complété par une longue introduction grammaticale bilingue (assortie d’exercices) qui est une synthèse de la grammaire de 1850.

 

 

Relevons que le Dictionnaire de l’Académie royale (พจนานุกรมราชบัณฑิตยสถาน), nous utilisons l’édition de 2542 (1999), cite l’édition de 1896 dans les sources bibliographiques. Or, lorsqu’il signale un mot, il précise souvent à quelle catégorie il appartient – ce que Monseigneur Pallegoix s’est bien gardé de faire – selon une liste qui rejoint peu ou prou la nomenclature de la grammaire latine (15)... alors même que le mot est susceptible d’être utilisé dans une catégorie différente !


 

 

 

NOTES

 

(1) Il est numérisé sur le site :

https://www.academia.edu/1280119/Linfluence_de_la_tradition_grammaticale_gr%C3%A9co-latine_sur_la_grammaire_du_tha%C3%AF_2007_

 

(2) A 58 – « Les premières grammaires de la langue thaïe (1ère partie) » : http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-58-les-premieres-grammaires-de-la-langue-thaie-1ere-partie-100840817.html

A 58 -  « Les premières grammaires de la langue thaïe (2e Partie) » : http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-58-les-premieres-grammaires-de-la-langue-thaie-2eme-partie-100841578.html

A 204 – « LE DICTIONNAIRE DE L’ « INSTITUT ROYAL » AU SERVICE DE LA LANGUE THAÏE, DU BON SENS … ET DE LA POLITIQUE » : http://www.alainbernardenthailande.com/2015/11/a-204-le-dictionnaire-de-l-institut-royal-au-service-de-la-langue-thaie-du-bon-sens-et-de-la-politique.html

 

(3) La lecture du texte original nous est impossible d’où l’intérêt de la transcription de 1832 en anglais contemporain.

 

Un texte de 1409 de John Barton connu sous le nom de « Donnait françois » dont il ne subsiste qu’un fragment de manuscrit du XVe siècle qui a fait l’objet d’une réédition récente était destiné à apprendre aux Anglais le « doux français » de Paris, il est rédigé en anglo-normand.

 

 

(4) Voir sa longue notice biographique sur le site des archives des Missions étrangères qui lui attribue trois manuscrits datés de 1687 :


Dictionarium siamense et peguense, sed hoc postremum nondum absolutum est / par Mgr Louis Laneau - 1687. Manuscrit


Dictionarium siamense et peguense, sed hoc postremum nondum absolutum est.../ par Mgr de Metellopolis, vicaire apostolique de Siam (Louis Laneau). – 1687 ?


Grammatica siamensis et bali, quæ postrema omnium difficillima est / par Mgr de Metellopolis, vicaire apostolique de Siam (Louis Laneau). – 1687 ?.

https://www.irfa.paris/fr/notices/notices-biographiques/laneau

 

(5) Nominatif, vocatif, accusatif, génitif, datif et ablatif.

 

 

(6) « The Siamese have no definite grammatical rules; and, perhaps, from their holding a lower scale in civilization than the Chinese, they have not yet found it expedient to embody their language in a dictionary ».

 

(7) La tradition grammaticale romaine reconnaissait huit parties du discours (partes orationis) qui ont traversé les siècles, à savoir les noms (nomina), les pronoms (pronomina), les verbes (uerba), les adverbes (aduerbia), les participes (participia), les conjonctions (coniunctiones), les prépositions (praepositiones), et les interjections (interiectiones). Selon certains grammairiens, le huitième terme, interiectiones, représente une innovation conceptuelle tardive qui a donné lieu à d’interminables et byzantines querelles.

 

(8) Voilà comment décliner dans une langue qui ne connaît pas les déclinaisons :

 

Singulier   

 

Nominatif : dominus – เจ้า

 

Vocatif : o domine – โอ้ เจ้า เจ้า เอ๋ย

Accusatif : dominum – เจ้า

Génitif : domini – ของ เจ้า แท่ง เจ้า

Datif : domino – แก่ เจ้า

Ablatif : domino – แต่ เจ้า

Pluriel

Nominatif : domini : เจ้า  

Vocatif : domini : โอ้ เจ้า เจ้า เอ๋ย

Accusatif : dominos : เจ้า

Génitif : dominorum : ของ เจ้า แท่ง เจ้า

Datif : dominis : แก่ เจ้า

Ablatif : dominis : แต่ เจ้า  

 

(9) Premier volume, page 369, premier volume 1854

 

(10) Lunet de la Jonquères écrit à ce sujet « Philologiquement l'usage d'une romanisation du siamois doit donc être proscrit, parce qu'elle dénature complètement la physionomie et l'orthographe de la langue ».

 

(11) Lunet de la Jonquères écrit « L'étude des écritures thaï et des écritures cambodgiennes ne présente pas de pareilles difficultés (que le Chinois). Quelques jours de travail suffisent pour en comprendre le mécanisme, et un ou deux mois pour déchiffrer passablement les imprimés et les manuscrits soignés ». Pour les manuscrits « non soignés », la tâche est plus rude en effet !

 

(12) « The Nature and Development of the Thai Language », publié par the Fine Arts Department, Bangkok, 1954.

 

 

(13) Dans une langue flexionnelle les mots changent de forme selon leur rapport grammatical aux autres mots dans une phrase. Contrairement à une langue isolante comme le Chinois, de nombreux mots sont variables et changent de forme sonore et - ou - écrite selon le contexte.

 

(14) ISBN 9740836917 – 9740846327 – 9740846351 – 9740851185 – 9740847315 – 9740846343 – 9740838839 – 9740846335

 

(15) Voici la liste des abréviations, une seule d’entre elle mentionne la possibilité d’une double utilisation.

ก -  กริยา kariya -  verbe

นาม nam - nom

นิ นิบาต nibat - préfixe ou classificateur

บุรพบท  - bupphabot - préposition

ว - วิเศษณ์ คุณศัพท์ - wiset khunnasap - adverbe - adjectif

ส  - สรรพนาม - sapphanam -pronom

สัน -  สันธาน - santhan  - conjonction

อ - อุทาน - uthan  -  interjection

 

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18 mars 2020 3 18 /03 /mars /2020 22:14

 

Les Contes d'une grand’mère de Georges Sand furent publiés en deux volumes, en 1873 le premier sous le titre «Le château de Pictordu»

 

 

et la second en 1876 sous le titre «Le chêne parlant».

 

 

 

L’auteure était née en 1804, elle mourut en 1876. Elle était au crépuscule de sa vie. L’ouvrage était ainsi dédié à sa petite fille Aurore, née en 1866:

 

«A mademoiselle Aurore Sand,

 

Puisque à présent tu sais lire, ma chérie, je t'écris les contes que je te disais pour t'instruire un tout petit peu en t'amusant le plus possible. Tu apprends ainsi des mots, des choses qui sont nouvelles pour toi. Je me décide à publier un de ces contes pour que d'autres enfants puissent en profiter aussi : leurs parents ne m'en sauront point mauvais gré. Ta grand’mère» (1).

 

Cet ouvrage était-il la dernière étape du cheminement spirituel de Georges Sand qui fut aussi chaotique que sa vie? Il est pour l’un d’entre eux «Le chien et la fleur sacrée», assez énigmatique. Etait-il bien destiné à une petite fille de 10 ans? Le dogme de la transmigration des âmes et l’hypothèse de nos vies antérieures était-il à sa portée? Curieux ouvrage dans lequel, panthéiste dans son âme d’artiste elle n’est plus loin de  croire en la métempsychose en y faisant parler dans l’un de ces contes en deux épisodes un premier narrateur qui se rappelle avoir été chien, la dernière étape de ses existences vers l’humanité après qu’il avait été pierre, fleur, papillon puis poisson et ensuite un homme qui se souvient avoir été Fleur Sacrée, l’éléphant blanc.

 

 

MONSIEUR LECHIEN QUI FUT CHIEN

 

Georges Sand manifeste avec l’histoire de ce chien une merveilleuse connaissance des mœurs et de la capacité d’affection de cet animal si attaché. Le cadre du premier récit est un dîner qui a lieu chez un nommé Lechien, auquel assistent des amis et voisins, dont plusieurs enfants. Monsieur Lechien y raconte sa précédente  vie oú il fut un bouledogue blanc appelé Fadet. Ce fut sa dernière forme avant la forme humaine. Cet épisode du faire la joie non seulement des enfants mais aussi des amis des chiens comme l’était par exemple Victor Hugo.

 

 

Ces souvenirs merveilleusement contés sont évidemment exceptionnels car, comme nous le dit l’ancien chien qui ne se souvient plus de sa vie comme pierre, la mort a cela d'excellent qu'elle brise le lien entre l'existence qui finit et celle qui lui succède. Elle étend un nuage épais où le moi s'évanouit pour se transformer sans que nous ayons conscience de l'opération.

 

 

 

SIR WILLIAM QUI FUT ÉLÉPHANT BLANC.

 

Quelques jours après que Monsieur Lechien eut raconté son histoire, nous nous retrouvons avec lui chez un riche Anglais, Sir William qui parlait volontiers de ses souvenirs d’Asie où il avait beaucoup voyagé. Questionné par Monsieur Lechien s’il avait pratiqué la chasse à l’éléphant au Laos: «Jamais ! Je ne me le serais point pardonné. L'éléphant m'a toujours paru si près de l'homme par l'intelligence et le raisonnement que j'aurais craint d'interrompre la carrière d'une âme en voie de transformation».  La conversation dévie alors sur la migration des âmes exposée la quelques jours auparavant par Monsieur Lechien. Sir William se dit «bouddhiste d’une certaine façon». Les enfants s’intéressent alors à la conversation et, dit une petite fille, «Moi, cela m'intéresse et me plaît. Pourriez-vous me dire ce que j'ai été avant d'être une petite fille?». «Vous avez été un petit ange » répondit-il avec galanterie. «Pas de compliments ! Je crois que j'ai été tout bonnement un oiseau, car il me semble que je regrette toujours le temps où je volais sur les arbres et ne faisais que ce que je voulais» répondit l’enfant. «Eh bien, ce regret serait une preuve de souvenir. Chacun de nous a une préférence pour un animal quelconque et se sent porté à s'identifier à ses impressions comme s'il les avait déjà ressenties pour son propre compte» rétorqua l’Anglais. Et faisant référence à sa dilection pour l’éléphant qu’il estime supérieur en intelligence au cheval. Il rappelle alors que l’éléphant blanc est encore regardé comme un symbole et un palladium et que celui des temples de Siam est toujours considéré comme un animal sacré. Ce fut en contemplant cet animal au milieu des fêtes triomphales qu'il semblait présider, qu’il lui arriva une aventure singulière «En contemplant la majesté de l'éléphant sacré marchant d'un pas mesuré au son des instruments et marquant le rythme avec sa trompe, tandis que les Indiens, qui semblaient être bien réellement les esclaves de ce monarque, balançaient au-dessus de sa tête des parasols rouge et or, j'ai fait un effort d'esprit pour saisir sa pensée dans son œil tranquille, et tout à coup il m'a semblé qu'une série d'existences passées, insaisissables à la mémoire de l'homme, venait de rentrer dans la mienne».

 

 

Quoique réticent, l’Anglais va revenir sur les souvenirs brusquement réveillés par sa rencontre avec l’animal sacré, ce n’était plus un rêve!

 

«J’avais été éléphant, éléphant blanc, qui plus est, éléphant sacré par conséquent, et je revoyais mon existence entière à partir de ma première enfance dans les jungles et les forêts de la presqu'île de Malacca». Il y vivait heureux et libre bien avant la domination européenne dans les forêts du Mont Ophir. «Nous vivions seuls, ma mère et moi, ne nous mêlant pas aux troupes nombreuses des éléphants vulgaires, plus petits et d'un pelage différent du nôtre. Étions-nous d'une race différente? Je ne l'ai jamais su. L'éléphant blanc est si rare, qu'on le regarde comme une anomalie, et les Indiens le considèrent comme une incarnation divine».

 

Descendant de leur montagne à la recherche d’eau en saison sèche, les sources du Mont Ophir étant taries, ils rencontrent pour la première fois des hommes, une troupe à cheval. Pour s’emparer de l’enfant, ils tuent la mère. Il se retrouva dans un enclos en bambous et fut dompté par un homme qui avait manifestement de l’affection pour lui. La tribu qui s’était emparé de lui essayait d’en tirer le meilleur prix. Son gardien s’appelait Aor, «il était réputé le plus habile de tous dans l'art d'apprivoiser et de soigner les êtres de mon espèce. Il n'était pas chasseur, il n'avait pas aidé au meurtre de ma mère. Je pouvais l'aimer sans remords». Il arriva rapidement à comprendre son langage. Ils se trouvèrent dans la province de Tenasserim, dans la partie la plus déserte des montagnes en face de l'archipel de Mergui. Il reçut alors le nom de Fleur sacrée  et ne fit plus qu’un avec Aor.  « J 'avais environ quinze ans, et ma taille dépassait déjà de beaucoup celle des éléphants adultes de l'Inde, lorsque nos députés revinrent annonçant que, le radjah des Birmans ayant fait les plus belles offres, le marché était conclu. On avait agi avec prudence. On ne s'était adressé à aucun des souverains du royaume de Siam, parce qu'ils eussent pu me revendiquer comme étant né sur leurs terres et ne vouloir rien payer pour m'acquérir. Je fus donc adjugé au roi de Pagan et conduit de nuit très-mystérieusement le long des côtes de Tenasserim jusqu'à Martaban, d'où, après avoir traversé les monts Karens, nous gagnâmes les rives du beau fleuve Iraouaddy». Il marchait vers la gloire et le bonheur en compagnie d’Aor. Ils furent accueillis à la frontière birmane par une députation du souverain qui lui lit la lettre que lui destinait le roi: « Très-puissant, très-aimé et très-vénéré éléphant, du nom de Fleur sacrée, daignez venir résider dans la capitale de mon empire, où un palais digne de vous est déjà préparé. Par la présente lettre royale, moi, le roi des Birmans, je vous alloue un fief qui vous appartiendra en  propre, un ministre pour vous obéir, une maison de deux cents personnes, une suite de cinquante éléphants, autant de chevaux et de bœufs que nécessitera votre service, six ombrelles d'or, un corps de musique, et tous les honneurs qui sont dus à l'éléphant sacré, joie et gloire des peuples». Il lui fut confirmé qu’il ne serait pas séparé d’Aor son mahout. La marche vers la capitale Pagan fut triomphale. «Voilà ton empire. Oublie les forêts et les jungles, te voici dans un monde d'or et de pierreries!» lui dit Aor.

 

«Entre mes yeux brillait un croissant de pierreries et une plaque d'or où se lisaient tous mes titres. Des glands d'argent du plus beau travail furent suspendus à mes oreilles, des anneaux d'or et d'émeraudes, saphirs et diamants, furent passés dans mes défenses, dont la blancheur et le brillant attestaient ma jeunesse et ma pureté... et je vis avec joie que mon cher Aor avait un sarong de soie blanche brochée d'argent, des bracelets de bras et de jambes en or fin et un léger châle du cachemire blanc le plus moelleux roulé autour de la tête...»

 

 

Cette vie de rêve en compagnie de son fidèle mahout dura plusieurs années.

 

«Le roi me chérissait et veillait avec soin à ce que ma maison fût toujours tenue sur le même pied que la sienne. Mais aucun bonheur terrestre ne peut durer».

 

Engagé dans une guerre désastreuse, le roi Birman fut vaincu et exilé et le vainqueur garda l’éléphant blanc «comme un signe de sa puissance et un gage de son alliance avec le Bouddha ; mais il n'avait pour moi ni amitié ni vénération, et mon service fut bientôt négligé». Maltraité ainsi qu’Aor, Fleur sacrée voulut fuir avec lui vers les forêts de son enfance. Pour échapper à la rapacité d’éventuels  poursuivants, Fleur sacrée avait convaincu Aor de la couvrir de boue pour qu’il ressembla à un éléphant ordinaire! Ils réussissent et gagnèrent les forêts sauvages et inexplorées des monts Karens oú ils retrouvèrent santé et forces. «Nous n'approchâmes de nos anciennes demeures qu'avec circonspection. Il nous fallait vivre seuls et en liberté complète. Nous fûmes servis à souhait. La tribu, enrichie par la vente de ma personne à l'ancien roi des Birmans, avait quitté ses villages de roseaux, et nos forêts, dépeuplées d'animaux à la suite d'une terrible sécheresse, avaient été abandonnées par les chasseurs. Nous pûmes y faire un établissement plus libre et plus sûr encore que par le passé» (…) Nous passâmes de longues années dans les délices de la délivrance. Aor était devenu bouddhiste fervent en Birmanie et ne vivait plus que de végétaux. Notre subsistance était assurée, et nous ne connaissions plus ni la souffrance ni la maladie». Mais au fil des ans, vint la mort d’Aor dont les cheveux avaient blanchi. «Un jour, il me pria de lui creuser une fosse parce qu'il se sentait mourir. J'obéis, il s'y coucha sur un lit d'herbages, enlaça ses bras autour de ma trompe et me dit adieu. Puis ses bras retombèrent, il resta immobile, et son corps se raidit. Il n'était plus».

 

Fleur sacrée se laissa alors mourir sur la tombe qu’il lui avait creusée.

 

La prospérité de Pagan avait disparu avec Fleur sacrée. «Le Bouddha était irrité du peu de soin qu'on avait eu de moi, ma fuite témoignait de son mécontentement... Pagam avait été le séjour et l'orgueil de quarante-cinq rois consécutifs, je l'avais condamnée en la quittant, elle n'est plus aujourd'hui qu'un grandiose amas de ruines».

 

 

Cette belle histoire pleine de charme rappelle les meilleurs temps de l’auteur de la Mare au diable. Anatole France qui n’était plus un enfant parle d’une œuvre «toute d’amour, d’intelligence et de beauté» (2).

 

 

 

Nous avons tenté de la résumer, elle fait une soixantaine de pages. Elle captiva évidemment les enfants pendus aux lèvres de Sir William. Il ne pouvait en être autrement. Les très longues descriptions ont la méticuleuse précision d’un explorateur attentif, le talent poétique en supplément. Elles dénotent une parfaite connaissance des lieux et des us et coutumes en vigueur en Asie du sud-est à cette époque décrits de façon surabondante dans les multiples récits de cette époque mais de façon plus austère!

 

 

La fin de l’histoire toutefois va faire de ce conte pour enfants un conte philosophique et nous permettre de retrouver la philosophie de Georges Sand: «A présent, puisque nous avons tous été des bêtes avant d'être des personnes, je voudrais savoir ce que nous serons plus tard, car enfin tout ce que l'on raconte aux enfants doit avoir une moralité à la fin, et je ne vois pas venir la vôtre» dit une petite fille. Son frère ajouta «Si c'est une récompense d'être homme après avoir été chien honnête ou éléphant vertueux, l'homme honnête et vertueux doit avoir aussi la sienne en ce monde».

 

Elle n’oublie naturellement pas sa foi végétarienne par la voix de l’Anglais: «J'ai vu des races entières s'abstenir de manger la chair des animaux, un grand progrès de la race entière sera de devenir frugivore, et les carnassiers disparaîtront. Alors fleurira la grande association universelle, l'enfant jouera avec le tigre comme le jeune Bacchus, l'éléphant sera l'ami de l'homme, les oiseaux de haut vol conduiront dans les airs nos chars ovoïdes, la baleine transportera nos messages. Que sais-je ! Tout devient possible sur notre planète dès que nous supprimons le carnage et la guerre».

 

 

C’est la foi en un avenir meilleur de l’humanité.

 

 

NOTES

 

(1) La petite-fille de G. Sand à qui elle s'adresse, devenue Aurore Lauth-Sand, évoqua l'enchantement que furent pour elle et sa sœur Gabrielle les contes que leur grand'mère leur contait pour les endormir dans ses « Souvenirs de Nohant », Revue de Paris, 1er septembre 1916, pp 81-109.

 

 

(2) «Le Temps» du 18 avril 1876.

 

 

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16 mars 2020 1 16 /03 /mars /2020 22:38

 

 

Le Siam décrit sous forme romanesque ? Voilà qui n’est pas incompatible avec une  réalité détaillée de façon plus austère par les érudits, explorateurs, missionnaires, diplomates ou  simples visiteurs.

 

Nous avons rencontré le très beau roman de Paul-Louis Rivière « Pho Deng – Roman siamois », une description du Siam en 1914 sur fond d’histoire d’amour (1). Nous avons également parcouru avec intérêt le roman de la talentueuse Judith Gautier daté de 1894 « Mémoires d’un éléphant Blanc »  (2).

 

Le feuilleton d’Armand Ernest Dubarry en 1893 se situe dans un registre différent, celui de la littérature dite « populaire » parfois ainsi qualifiée avec une certaine condescendance par les beaux esprits (3). Il fut un écrivain de grand talent et contribua aussi à cette littérature populaire par son feuilleton publié dans le Musée des familles en 10 épisodes du 12 octobre au 7 décembre 1893, alors que la France était en guerre ouverte avec le Siam, mais sans que la moindre allusion soit faite aux événements du jour. Le Musée des familles ne le fait jamais, il est une revue d’information et non d’opinion (4). 

 

 

Cette brève histoire peut se situer dans le temps aux débuts de l’ère Ratanakosin. Elle va permettre au fil des livraisons au lecteur découvrir quelques-uns des aspects significatifs du Siam dont il ignore probablement tout pour ne pas avoir lu Monseigneur Pallegoix sinon qu’il est en guerre ouverte avec la France.

 

 

C’est en réalité une bluette bien sympathique qui permet à l’auteur de faire découvrir à ses lecteurs successivement la capitale, Bangkok et ses monuments, le mythe de l’éléphant blanc et les raisons de sa relative blancheur, la description d’Ayutthaya l’ancienne capitale et de ses ruines,   la description vivante de la jungle et des animaux qui y cohabitaient encore à l’état sauvage, crocodiles, tigres, serpents, singes comestibles, éléphants sauvages, chevrotains, insectes, et aussi les moines pervers (5), description d’un procès sous forme d’ordalie, jugement non pas de Dieu mais de l’éléphant sacré dont la mémoire est légendaire et se termine sur les fastes d’une cérémonie royale, description qui n’a rien à envier à celles de H. G. QUARITCH WALES (6)La conclusion qui s’imposait est un hymne à l’amitié. Déroulons donc les 10 épisodes de ce feuilleton.

 

 

BANGKOK

 

M. Manon- Villers, négociant français établi à Bangkok, capitale du royaume de Siam, avait ramassé un jour au coin d'une pagode, mourant de faim et  d'épuisement, et dont il avait fait son garçon de peine un gamin appelé Tungug. Il n’avait aucune fortune, aucune intelligence mais avait  de la franchise, de l’honnêteté et de la vivacité.

 

 

Il lui annonça un jour qu’il devait le quitter car il était tombé amoureux de la princesse Ma, la fille du premier roi. « Ver de terre amoureux d’une étoile » aurait dit Victor Hugo ! Naturellement, cet amour était sans espoir. « Une passion insensée ? »  lui dit son maître !

 

Que non pas !  « 0 maître!  Si, comme moi, vous l'aviez vue à ce moment, vous comprendriez mon admiration et mon amour, vous excuseriez ma folie. Je souffrais le martyre et j'allais me précipiter dans le Ménam,  une pierre au cou, quand j'appris qu'un des deux éléphants blancs du roi régnant venait de mourir, et que Sa Majesté offrait une fortune et le titre de prince à qui lui en procurerait un autre ».

 

 

Les grands mandarins, les chefs des Talapoins, les gouverneurs des provinces, se mirent à battre les forêts avec des nuées d'esclaves et des bandes d'éléphants privés ordinaires. En vain ! Sur ce, le second éléphant blanc tomba malade. Aussitôt,le roi fit publier à son de trompe que celui qui lui amènerait un éléphant blanc recevrait en récompense dix belles esclaves, une province el la princesse Ma en mariage. C’est la raison pour laquelle le jeune homme avait pris la décision de fouiller  les forêts profondes de Birmanie, du Siam, du Laos et du Cambodge  pour trouver et ramener ce précieux animal sacré. Ne pouvant l’en dissuader, son maître, qui avait de l’affection pour lui, lui procura  un équipement, un mouchoir pour qu’il perde l’habitude de se moucher avec les doigts, des vêtements, quelques médicaments, quelques ticals, un couteau, un solde bâton ferré et un revolver avec  quelques boites de cartouches. Le gamin partit et murmura en frissonnant : « Ma, je vais vous conquérir ou mourir pour vous ! ». Il n’était évidemment pas le seul à partir en chasse à la recherche de l’introuvable animal sacré..

 

 

 

AYUTTHAYA

 

Le jeune homme était pieux, il fit deux parts du viatique que lui avait donné son maître, et en donna la moitié aux moines pour obtenir leur bénédiction et garda l’autre pour la route. Il atteignit l’ancienne capitale après quatre jours de navigation et y prépara son itinéraire. Il décida d’aller oú Bouddha le guiderait. Il y rencontra un moine nommé Chantaboun qui appartenait à la pagode royale d’Ayutthaya. Il en obtint la bénédiction après qu’il lui eut vidé sa bourse ! Il y rencontra un mandarin allant en pèlerinage à Phrabat,  un des lieux sacré du Siam, qui l’engagea comme rameur. Lassé d’en recevoir des coups de rotin, li le quitta en cours de route et partit vers l’Est avec son havresac, son bâton ferré, son couteau et son revolver.

 

 

LA COURSE DANS LA JUNGLE

 

Il traversa alors une forêt infestée de serpents qu’il révolvérisa proprement, échappa aux tigres et à un rhinocéros. Il se nourrit des fruits de la forêt et se désaltéra de l’eau des torrents. Un cynocéphale agressif ne résista pas à son couteau.

 

 

Une aubaine pour notre homme car comme tous les siamois, il était friand de cette chair !

 

 

Un matin à son réveil, il rencontra une harde d’éléphants, l’un d’entre eux était plus clair mais point blanc ! Tungug estima qu’en suivant leur piste, peut-être le conduiraient-ils à l’éléphant blanc ? Il lui fallut se défendre contre les moustiques, les fourmis, les scorpions et les sangsues. Un troupeau de chevrotains lui permit d’améliorer son ordinaire. Nouvelles aventures en direction toujours de l’Orient, traversant une rivière, il dut échapper à un énorme crocodile en se réfugiant dans un arbre. Mais le gavial se détourna en se précipitant sur un capricorne à bézoard. Tungug en profita pour prendre la fuite et suivre sa route.

 

 

Bouddha seul savait oú le conduisait cette errance. Poursuivi par un serpent, il lui jeta son havresac pour lui échapper. Celui-ci planta ses crocs dans la boite de cartouches à fulminate et les   fit exploser ! C’était un miracle mais il ne restait plus lui teste plus  à Tungug que les six coups de son revolver ! Nous allons le suivre dans les marécages putrides du Laos. Les fièvres qu’il y contracte furent guéries par les médicaments de M. Manon- Villers. Il marchait sans trêves depuis trois mois et toujours pas d’éléphant blanc. Il arriva un jour dans une clairière au centre de laquelle une douzaine de siamois se battaient avec deux tigres.

 

 

Il se lança à leur secours, égorgea un des tigres de son coutelas et en révolvérisa un autre avec la dernière balle du barillet de son arme.

 

 

Les fauves prirent la fuite et l’un des rescapés, neuf sur les douze, était un moine, le monde est petit, c’était ce Chantaboun qu’il avait rencontré à Ayutthaya ! Apprenant que Tungug était toujours à la recherche de l’éléphant blanc et pour lui manifester sa reconnaissance, il lui signala la présence de l’un de ces animaux vers le sud. Que faisait donc là ce bon Chantaboun ? « Les talapoins ne sont pas astreints, comme les moines catholiques, à demeurer dans le monastère auquel ils appartiennent ; la plupart n'y passent, chaque année, que la mauvaise saison; le  reste du temps, ils vont où il leur plaît par le royaume, persuadés que leur habit leur ouvrira toutes les portes et que les aumônes ne leur manqueront  jamais. La règle austère de leur ordre, que bien peu d'entre eux observent, ne les gêne en aucune façon, et les populations  exceptionnellement superstitieuses au milieu desquelles ils vivent ne cessent de les respecter, même lorsqu'ils n'ont plus rien de respectable ». Il était lui-même à la recherche de l’éléphant blanc et avait sournoisement égaré Tungug sur une fausse piste. Il savait la bête errant du côté d’Angkor vers le nord. Le pôle n’est pas l’équateur !

 

 

LA RENCONTRE DE L’ÉLÉPHANT BLANC

 

Tungug pendant un mois va de marches en contre marches et commençait à  désespérer, jusqu’au jour où il rencontra l’éléphant blanc ! Il s’inclina devant lui : l’éléphant gémissait, manifestement malade.

 

 

« Aveuglé par l'ignorance et la superstition, ainsi  que la plupart de ses compatriotes, Tungug ne se doutait pas et n'aurait pas voulu admettre que l'éléphant vénéré fût une variété albine de l'éléphant ordinaire, un infirme, un albinos, et non un        personnage supérieur tenant le milieu entre le héros et la divinité; pourtant ce gros fétiche hindou n'est pas autre chose qu'un simple éléphant, né albinos par suite d'une révolution éprouvée par sa mère avant la parturition, ou devenu albinos sous l'action d'une affection débilitante que de savants médecins ont assimilée à l'alphos ou lèpre blanche. Celui que Tungug avait devant lui n'était pas un albinos de naissance ; c'était un albinos par maladie, et c'est pourquoi il souffrait tant. Sa peau désorganisée, couverte d'éruptions dartreuses, était sillonnée de crevasses en suppuration; ses yeux rouges pleureurs ne pouvaient supporter l'éclat du jour; il gémissait lamentablement, accablé sous le poids de ses douleurs aiguës, de son incurable infirmité».

 

Tungug soigna ses plaies à l’aide d’herbes de la forêt et la bête lui manifesta sa reconnaissance par une caresse de sa trompe. Le lendemain, l’éléphant réussit à suivre son  nouvel ami. Une semaine s’écoula, l’éléphant recouvrait ses forces et ses plaies se refermaient. L'intimité entre Tungug et le pachyderme était  désormais absolue, la confiance réciproque, l'attachement égal des deux parts. L’éléphant débarrassa Tungug d’un crocodile en l’attrapant avec sa trompe par la queue et l’envoya en l’air oú il se brisa dans sa chute. Il écrasa un tigre en l’éventrant contre un rocher. Hélas, ignorant quelle direction prendre, ils en vinrent à rencontrer l’infâme Chantaboun qui eut le front de prétendre que l’éléphant lui appartenait et qu’il ferait de Tungug l’un de ses palefreniers. Une bataille éclata : l’attitude menaçante de l’éléphant blanc effraya les hommes de Chantaboun et les éléphants gris sur lesquels ils étaient montés. Il balaya ses congénères et les dispersa L’éléphant blanc suivit une route mystérieuse qui les conduisit jusqu’à Battambang. Sous un temps serein, ils atteignirent Muang-Kabine, le pays des mines d’or, situé à quelques journées à l’Est de Bangkok. L’apparition de l’éléphant blanc produisit au milieu de la foule l’effet d’un coup de foudre. La nouvelle alla se répandre jusqu’à la capitale.

 

 

L’ARRIVÉE Á BANGKOK

 

Un pauvre portefaix allait donc épouser la fille du roi ! Au bout de quinze jours de voyage, on vit au loin les pagodes de Bangkok. Le roi les attendait avec sa cour mais allait-il tenir sa promesse ? Il fit tout simplement garrotter Tungug pendant que l’éléphant – avait-il oublié son ami ? – entrait dans la capitale.

 

 

LE PROCÈS

 

Que s’était-il passé ? Le crapuleux  Chantaboun avait prétendu qu’il était celui qui avait capturé l’éléphant blanc et qu’il lui avait été volé par Tungug. L’affaire devait donc être  soumise aux ordalies, au « jugement de Dieu » dans lequel l’éléphant jouerait le rôle essentiel. Le roi dans sa sagesse ne voulait pas prendre de décision irréversible avant de faire décapiter Tungug dont il avait entendu la défense. Il devait se soumettre au  jugement de l’éléphant. Les deux protagonistes furent placés dans une enceinte close, le moine libre de ses mouvements et Tungug toujours enchaîné. La décision de la bête fut rapide, il s’empara de Tungug de sa trompe, le plaça sur son dos et écrasa de moine de sa patte. L’épreuve était décisive.

 

 

LE TRIOMPHE

 

« Relève-loi, Prince, lui dit Sa Majesté d'un ton bienveillant, en descendant de son trône, et reçois nos royales félicitations. ».

 

Quelques temps plus tard une somptueuse pirogue conduite par 50 rameurs glissait sur la Maenam. Sous un dais de soie et assis sur de confortables coussins de fils d’or, Tungug assis portait l’insigne du grade le plus élevé de l’ordre de l’éléphant Blanc. La pirogue accosta sur un débarcadère devant une maison cossue.  Un  européen était assis dans un fauteuil de bambou et fumait son cigare en dépouillant son courrier. C’était bien sûr M. Manon-Villers. Citons la fin du feuilleton, elle le mérite :

 

 

« C'est toi ! » s'écria-t-il en se levant et avec une vive émotion. « C'est moi ! » repartit Tungug, en se précipitant dans ses bras. « C'est bien de ne pas m'avoir oublié ». « Le pouvais-je ? ». Tungug s'assit auprès de M. Manon-Villers, qui le félicita chaleureusement et en lui pressant les mains, de sa haute fortune qu'il connaissait dans ses détails.  « Et tu es heureux? » lui demanda le négociant en souriant. « Si heureux que je crois être bercé par un divin rêve. Maintenant, que puis-je faire pour vous, mon bienfaiteur, qui m'avez aidé à conquérir l'éléphant blanc, à mériter Ma ? » « Pour moi personnellement, rien que de me conserver ton amitié, à laquelle j'attache du prix, parce que je sais que ton cœur est bon; mais si l'appui que je t'ai prêté t'a été utile, puisque te voilà prince, gendre du roi, riche et puissant,

 

Prouve-moi ta reconnaissance en te rappelant ta détresse passée quand tu verras des-pauvres, en traitant humainement ceux qui dépendront de toi. Dans ce merveilleux royaume dont tu es maintenant un des piliers, c'est à qui, lu ne l'ignores  pas, fera sa moisson sur le dos du peuple, comme on dit proverbialement ici et ailleurs : n'augmente pas injustement les charges de ceux qui ploient déjà sous un fardeau écrasant, n'ajoute pas aux peines de gens dont l'existence n'est que larmes et misère ; sois bon, même pour les méchants ; que ton bonheur te serve à faire des heureux, non à opprimer, et tu seras ainsi digne de ton sort, et je serai payé au centuple de tout ce que tu penses me devoir ».

 

Tungug promit au négociant de suivre la belle conduite qu'il lui traçait; et, chose plus rare, il tint sa promesse.

 

Fait significatif du mépris dans lequel on tenait la « littérature populaire » ? Alors que chacune des œuvres de Dubarry  faisait l’objet de critiques  élogieuses  autant que flatteuse de la critique littéraire, le feuilleton n’en fut jamais signalé. C’est toutefois probablement à son feuilleton et à de nombreux récits animaliers publiés dans  d4qutres revues que Dubarry dut de recevoir en 1896 le titre de lauréat de la société protectrice des animaux assorti d’une médaille vermeil !

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article A 255 « POH-DENG, « ROMAN SIAMOIS » DE PAUL-LOUIS RIVIÈRE, MAGISTRAT ET POÈTE » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/04/a-256.poh-deng-roman-siamois-de-paul-louis-riviere-magistrat-et-poete.html

Cet ouvrage a fait l’objet d’une magnifique réimpression de l’édition original superbement illustrée par la maison d’édition de notre ami Kent Davis.

 

 

(2) Voir notre article A 355 « MÉMOIRES D’UN ÉLÉPHANT BLANC» - L’HISTOIRE DE L’AMITIÉ ENTRE UNE PRINCESSE SIAMOISE ET UN ÉLÉPHANT BLANC ».

 

(3) Né à Lorient le 28 novembre 1836