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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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24 janvier 2019 4 24 /01 /janvier /2019 02:31

 

4.5 - ÉCONOMIE. (Suite et fin)

 

« LA THAÏLANDE S'EST SORTIE DE LA CRISE DE 1997 GRÂCE AU MODÈLE ÉCONOMIQUE DU ROI RAMA IX. ».

 

 

Nous connaissions le discours du roi Bhumibol Adulyaded, prononcé le 4 décembre 1997 à l'occasion de son anniversaire (Le 5), dont Mlle Mérieau donne un extrait,  qui prônait la mise en action d'une « économie de la modération » pour faire face à la grave crise économique et financière de 1997, mais nous n'aurions jamais pensé pouvoir écrire que ce modèle avait permis à la Thaïlande de sortir de la crise.

 

 

 

Ce modèle économique de la modération est bien connu et Mlle Mérieau s'appuyant sur un rapport du PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) nous rappelle ses principes  et les valeurs qui y sont attachées, « Fondées, dit-elle,  sur le bouddhisme et son idéal de tempérance ».  Elle poursuit en évoquant le succès rencontré par la doctrine royale : en 1999, le Conseil économique et social (NESDB) l'adopte dans son plan quinquennal de développement ; Le 26 mai 2006, « Le Secrétaire général a remis au roi Bhumibol Adulyadej le prix décerné par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) afin de saluer son action exceptionnelle dans le domaine du développement humain, de la réduction de la pauvreté et de la conservation de l'environnement en Thaïlande. C'est la première fois qu'une telle récompense a été décernée. » (Cf. (1) ;

 

En 2007, la philosophie royale est « constitutionnalisée » ; En 2017, elle est justiciable, par la Cour constitutionnelle ; Les projets royaux de développement rural devinrent des « fondations royales » à l'instar des de la Fondation pour les projets royaux fondés en 1969 et, précise-t-elle, « Il doit également être noté que les fondations royales et projets royaux sont protégés de facto par la loi de lèse-majesté et par conséquents non sujets critiques ».

 

 

 

Néanmoins, Mlle Mérieau  ne craint pas de  rappeler que l'origine  des projets royaux dans les années 1960-80 « avait été la lutte contre le communisme, exigée depuis Washington » ; et que le roi a beau appeler à la modération (vivre selon ses moyens, agir modérément, parler modérément) lors d'un autre discours le 4 décembre 1998, il n'en est pas moins « propriétaire d'une bonne partie des terrains de Bangkok » et a  le contrôle  du Bureau des propriétés de la Couronne, non-sujet à taxation, qui ferait de lui, dit-elle, citant le magazine Forbes « Le roi le plus riche du monde ». 

 

 

 

(Certes, le Bureau a incontestablement joué un rôle important dans l’économie thaïe, bien malin celui qui peut affirmer dans quelles mesure il a sorti ou contribué à sortir la Thaïlande de la crise de 1997. Cf. Notre article « Le roi de Thaïlande est-il bien l'homme le plus riche du monde ? » qui critique sévèrement le magazine Forbes et fait le point sur  le « Bureau des propriétés de la Couronne », sur ses actifs immobiliers qui vont bien au-delà des terrains de Bangkok, et sur ses revenus mobiliers ».  (2))

 

 

 

 

On peut remarquer que Mlle Mérieau dit fort peu sur la crise de 1997, si ce n'est que « Nombre de travailleurs urbains n'avaient eu d'autre recours, suite à la destruction du tissu économique urbain, que de rentrer au village pour y cultiver du riz. » Or cette crise fut asiatique, sinon mondiale et  les conséquences furent terribles pour la Thaïlande (Cf. La présentation de cette crise dans notre article 241. (3) ) De même, elle ne  dit rien sur l'impact économique des projets royaux, ni sur leur ampleur. (Plus de 3500 projets).

 

 

 

 

 

Mais une chose est sûre : la Thaïlande n'est jamais sortie de la crise de 1997 grâce au modèle économique du roi Rama IX, même si celui-ci a joué un rôle important dans les communautés rurales qui ont bénéficié  des projets royaux (Cf. (1)). Mais cela est un autre sujet. (4)

 

                                        -

 

 

Ainsi s'achève notre lecture critique du livre de Mlle Eugénie Mérieau consacrés à 20 « Idées reçues sur la Thaïlande ». Nous avons déjà dit maintes fois toute l'estime que nous portons à son expérience et son travail sur la Thaïlande, pour recommander à nos lecteurs la lecture de ce livre. Nous avons peut-être été injustes parfois ou nous l'avons mal comprise ; qu'elle puisse nous pardonner. Nous n'hésiterons pas à communiquer ses observations, si un jour nos modestes articles lui parviennent.

 

 

 

NOTES ET RÉFÉRENCES.

 

(1) Hommage au « roi du développement » Par  Håkan Björkmank

http://www.un.org/french/pubs/chronique/2006/numero2/0206p78.htm

 

« En mai 2006.  Le Secrétaire général a remis au roi Bhumibol Adulyadej le prix décerné par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) afin de saluer son action exceptionnelle dans le domaine du développement humain, de la réduction de la pauvreté et de la conservation de l'environnement en Thaïlande. C'est la première fois qu'une telle récompense a été décernée.

 

« En tant que "roi du développement", Sa Majesté a tendu la main aux  populations les plus vulnérables de Thaïlande, sans se soucier de leur statut, de leur ethnicité ou de leur religion, a écouté leur problèmes et leur a donné les moyens de se prendre en charge »  Secrétaire général Kofi Annan.

 

 

En soi, le développement humain est un concept simple : il place les populations et leur bien-être au centre du développement et fournit une alternative au paradigme de la croissance économique plus traditionnel, plus étroit. Il concerne les gens, leur autonomisation et étend leur capacité à vivre une vie pleine, saine et créative. Le développement humain ne fait pas de compromis et embrasse la croissance économique équitable, la durabilité, les droits de l'homme, la sécurité et la liberté politique.

 

 

Pendant les 60 ans de son règne, le roi Bhumibol a encouragé le développement rural et contribué à améliorer la vie des pauvres par le biais de 3.000 projets de développement dans l'ensemble du pays. […]  Mettant l'accent sur l'agriculture à petite échelle, les technologies agricoles adéquates, l'utilisation durable des ressources en eau, la conservation de l'environnement, la prévention contre les inondations et la sécheresse, ses projets de développement ont bénéficié à des millions de personnes vivant dans les zones rurales, quels que soient leur statut, leur ethnicité ou leur religion.

 

 

Parmi ses réalisations figurent les projets d'intégration du développement rural dans le nord de la Thaïlande, qui ont contribué à réduire et à remplacer de manière significative la production d'opium par le développement des cultures de substitution. Cela a bénéficié aux groupes ethniques vivant dans les régions montagneuses situées le long de la frontière entre le Myanmar et la République démocratique populaire du Laos et amélioré leur accès aux soins de santé et à l'éducation. Le roi a également fourni un soutien actif à un vaste éventail de causes sociales importantes : la promotion de la santé et du bien-être des enfants; le soutien des campagnes d'éradication de la polio; la lutte contre les carences en iode et la lèpre; l'amélioration de l'accès à l'éducation formelle et informelle; et l'octroi de bourses aux orphelins. Et la liste ne s'arrête pas là. »

 

 

(2) La référence à une étude de ce magasine datée de 2015 (et dont les conclusions en ce qui nous intéresse ne semblent pas avoir été reprises par la suite ?) est à tout le moins inopportune. Notre propos  n’a jamais été de dire que le Roi ou les membres de sa proche famille étaient pauvres, ils ne le sont pas plus que la Reine d’Angleterre, le Roi du Maroc ou celui d’Espagne dont l’étendue de la fortune personnelle reste couverte d’une opacité certaine. L’une des journalistes à l’origine de cette étude – il faut tout de même le dire – est spécialisée dans l’élevage des perroquets.

 

 

Cette affirmation relevait d’une erreur, fruit de la malveillance ou de l’incompétence, entre le patrimoine royal personnel et celui du Bureau des propriétés de la couronne (Crown property bureau - สำนักงาน ทรัพย์สินส่วนระมหาษัตริย์  - Samnakngan Sapsinsuanphra Mahakasat). Cet organisme est propriétaire d’un patrimoine immobilier et mobilier considérable qui provient essentiellement de biens appréhendés (nous ne disons pas « expropriés » puisqu’ils le furent sans indemnisation) au Roi et aux multiples membres de la famille royale après le coup d’état de 1932. Cet organisme est géré par un Conseil d’administration sur lequel le Roi a la maîtrise (renforcée par le Roi Rama X), qui ne dispose que de ses revenus – qui sont effectivement énormes – et affectés à des opérations d’intérêt général.

 

 

 

Cf. Notre article :

A 266 - LE ROI DE THAÏLANDE EST-IL BIEN L’HOMME LE PLUS RICHE DU MONDE ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/08/a-266-le-roi-de-thailande-est-il-l-homme-le-plus-riche-du-monde.html

 

Extraits.

 

Les actifs immobiliers du « Bureau des propriétés de la couronne »  (BPC) 

 

 

« Le Bureau est l'un des propriétaires fonciers les plus importants du pays. Il gère 37.000 contrats de location dont 17.000 à Bangkok, sur une superficie totale de 41.000 rai (6.560 hectares selon le rapport d’activité 2014) dans treize provinces (1.408 hectares à Bangkok et 4.800 en provinces quelques années auparavant). Les propriétés effectivement rentables ne représentent que 7% du total, 93% restants sont loués à zéro % ou à des taux minima, 33 % à des organismes officiels, 2 % à des organismes caritatifs à but non lucratif et 58 % à des « petits locataires ». Malgré ce il a bénéficié de revenus locatifs de 2,5 milliards de bahts en 2010 et 2,7 milliards de bahts en 2011 (rapports d’activité 2011 et 2012). Ses propriétés sont essentiellement situées dans les quartiers centraux de la capitale (1.343 hectares avec évidemment des variations en fonction des transactions) où les valeurs foncières sont élevées.

[...]

Les revenus mobiliers.

 

Il bénéficie aussi des dividendes de trois sociétés de premier plan, 21,47 % de la Siam Commercial Bank pour une valeur estimée de 1,1 milliards de dollars,

 

 

30,76 % de The Siam Cement Group (énorme conglomérat fondé par Rama VI) pour une valeur estimée de 1,9 milliards de dollars

 

 

et 98,54 % de The Deves Insurance, l’une des plus importantes compagnies d’assurances du pays pour une valeur estimée de 600 millions de dollars. Le total des dividendes perçus en 2010 a été de 200 millions de dollars (environ 6 milliards de bahts).

 

 

Ces revenus sont évidemment sinusoïdaux en fonction de la loi du marché. Lors de la crise de 1997, ils ont été nuls et le Bureau a dû se séparer de quelques actifs immobiliers pour ne pas se trouver en difficultés. Ce sont des sociétés commerciales qui publient leurs bilans, et ils sont donc disponibles sur Internet, et donc loin de l’opacité déclarée par certains. [...]

 

Soulignons enfin que les dépenses de la « liste civile » destinée à financer les interventions de tous les membres de la famille royale sont prélevées sur les recettes du Bureau et se seraient élevées pour l’année 2015 à la somme de 170 millions de dollars, avec donc  le mérite de ne pas être financée par le contribuable. C’est toutefois un domaine sur lequel plane une certaine discrétion puisque, si nous connaissons le détail de activités du Bureau, celui-ci ne dévoile sauf au Roi ni le détail de ses comptes ni ses bilans ni sa comptabilité. »

 

 

 

(3) Pour essayer de comprendre la crise de 1997, Cf. :

241. LE GOUVERNEMENT DU GÉNÉRAL CHAWALIT YONGCHAIYUT (25 NOVEMBRE 1996 – 09 NOVEMBRE 1997)  ET LA GRAVE CRISE FINANCIÈRE ET ÉCONOMIQUE  DE 1997.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/08/241-le-gouvernement-du-general-chawalit-yongchaiyut-25-novembre-1996-9-novembre-1997-et-la-grave-crise-financiere-et-economique-de.html

 Extraits.

 

« Quand Chawalit prend le pouvoir, il peut constater à la fin 1996 que la Thaïlande connaît une perte économique de 9,4 % de son taux d’exportations. Mais Chawalit ne va pas  modifier les pratiques économiques de ses prédécesseurs, à savoir le clientélisme avec les milieux d’affaires (Cf. par exemple la proximité de Chawalit avec le groupe Charoen Pokphand), l’absence de mécanisme de surveillance des décisions prises par les institutions financières. Ainsi « Bangkok International Banking Facility » (BIBF) (une institution chargée de fournir du crédit à partir de fonds à l’étranger créé en 1993), la  Banque de Thaïlande et les banques commerciales, par exemple, purent allègrement continuer leurs opérations qui augmentèrent considérablement la dette du pays, notamment en dollars US, entraînant une série d’attaques sur le baht à la fin des années 1996 et au début de 1997, lorsque les investisseurs ont commencé à retirer leur confiance à l’économie thaïlandaise.

 

Face à la fuite des capitaux et aux ventes de baht, les autorités tentent de défendre leur monnaie (23 milliards de dollars épuisés par la Banque centrale thaïlandaise), mais rien n’y fait et le 2 juillet le gouvernement décide de laisser flotter sa monnaie, en raison du manque de devises étrangères pour soutenir un taux de change fixe au dollar américain. (Dont l’appréciation avait augmenté  de 40 % en 1995-96)

 

La crise explose et provoque un séisme.

 

Les spéculateurs se reportent alors sur les autres monnaies de la zone. [...] Seize compagnies financières sont déclarées insolvables alors que quarante-deux doivent être fermées (Sur un total de 91).

 

 

 

 

La dévaluation du bath va donc entraîner dans sa chute les monnaies indonésienne, malaise et philippine, et la crise va s’étendre à la Corée, à Taïwan, à Singapour et à Hong Kong. Entre le début juillet et la mi-octobre 1997, la dépréciation des taux de change de la zone atteignait 30% à 50%, celle des cours des actions entre 20% et 30%. La crise thaïlandaise devenait une crise asiatique.

 

 

Pourtant le gouvernement avait réagi en août en sollicitant une aide du FMI qui lui avait accordé une aide d’urgence de  16g $ pour mettre en œuvre un plan d’austérité et en faisant appel à l’aide étrangère comme celle du Japon par exemple. Il avait même levé «  les restrictions imposées aux investisseurs étrangers dans le secteur financier (dont les participations étaient jusque-là limitées à 25% du capital) en y autorisant jusqu’à 100 % de participation étrangère. » (p.408, in Marie-Sybille de Vienne, « Thaïlande contemporaine »). Mais en attendant les premiers effets, la Thaïlande était sous le choc et les conséquences étaient terribles.

 

 

 

 

La dévaluation va entraîner une baisse du crédit, des faillites, une récession. En 1998, la croissance du PIB est nulle. Le taux de chômage triple mais reste à un taux modéré de 3,4 %. Les prix augmentent en relation avec la dépréciation monétaire. Le gouvernement accaparé par la dette coupe dans les dépenses sociales. Ces mécanismes classiques touchent les nouvelles classes urbaines attirées à Bangkok par le boom économique.

 

Quant aux travailleurs non qualifiés venus des périphéries rurales, ils se retrouvent sans emploi. Le secteur de la construction perd 1/3 de ses emplois dans les deux années qui suivent la crise. L'industrie est moins touchée, bien qu'elle soit concurrencée par la Chine qui a dévalué sa monnaie en 1994. Le commerce au contraire se développe en absorbant une partie de la main d'œuvre dans des activités plus ou moins informelles. La crise touche inégalement les régions ; Bangkok est plus touchée que les régions touristiques du sud. Autre signe manifeste de la crise, le nombre de ménages endettés s'est accru et dépasse 60 % du total. Le prix du riz double dans les zones urbaines et augmente de 50 % en zone rurale.

(Source :

http://fresques.ina.fr/jalons/fiche-media/InaEdu05020/consequences-en-thailande-du-krach-financier-de-1997.html)

 

Des dizaines de milliers de travailleurs retournent dans leur village. (La Banque mondiale a évalué à 800.000 les pertes d’emploi au 1er janvier 1998.) ;  Plus de 600.000 travailleurs étrangers doivent retourner dans leurs pays.  »

 

 

 

243 - LE SECOND GOUVERNEMENT DE CHUAN  LIKPAI (9 NOVEMBRE 1997 – 17 FÉVRIER 2001) : LE TEMPS DES SCANDALES.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/09/243-le-second-gouvernement-de-chuan-likpai-9-novembre-1997-17-fevrier-2001-le-temps-des-scandales.html

 

 

(4) https://toutelathailande.fr/le-roi-du-developpement-durable-est-thailandais/

 

Pour avoir une idée des projets royaux. Cf. Office of Academic Resources Chulalongkorn University : http://tic.car.chula.ac.th/royal-projects?start=80

 

 

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16 janvier 2019 3 16 /01 /janvier /2019 22:54

 

 

4 - ÉCONOMIE.

 

 

4 – III - « LA CORRUPTION EN THAÏLANDE EST CULTURELLE. »

 

 

La corruption en Thaïlande remonterait pour Mlle Mérieau sous l'ancien régime de la Sakdina, qu'elle  définit comme un régime dans lequel les relations de clientélisme étaient la base d'une organisation sociale très hiérarchisée au somment duquel se trouvait le roi.

 

Le système de la sakdina est en fait plus complexe puisqu'il régulait le système foncier, la  hiérarchie qui attribuait un rang, un grade donnant droit à une surface donnée et un nombre de paysans (Phraï ou hommes libres et That ou esclaves) correspondant ; Elle régulait également  la politique en s’attachant les guerriers valeureux, méritants ou en « punissant » les hommes ayant failli ou « dangereux » …La sakdina était aussi un des moyens qui permettait au chef du mueang d’assurer son pouvoir en gérant : son territoire (son foncier), son « pouvoir économique », « ses subordonnées », de répondre aux « exigences» impôts et corvées) du mueang supérieur. Elle constituait l’un des moyens d’organisation et d’exercice du pouvoir, avec les mariages, les alliances, les « vassalisations » et les guerres … (In Notre article « La sakdina, le système féodal du Siam ? » (1)

 

 

Plus loin, Mlle Mérieau nous dit que ce système clientéliste a perduré après la mise en place d’une administration moderne sous le roi Chulalongkorn à la fin du XIXe siècle, car le salaire des fonctionnaires était trop bas, et a continué jusqu'à nos jours, sachant « qu'il est impossible de survivre sans recours aux pots-de-vin,  dans un système social dépourvu de filet de sécurité ». (Cf. Notre article sur la situation des vieux paysans. (2))

 

 

Mais il y a corruption et corruption.

 

 

La corruption définit par le code pénal français (3) ne suffit pas pour comprendre certaines formes de corruption qui ont cours en Thaïlande. En effet, « En langue thaïe, nous dit Mlle Mérieau, il existe plusieurs mots pour se référer à la corruption.

 

Les plus graves sont korraption -du mot anglais « corruption » - et tucharit qui implique une volonté d'enrichissement personnel. En dehors de ces deux crimes, une multitude de termes désignent des pratiques de pots-de-vin qui peuvent dans certains cas êtres tolérées, comme sin bon « cadeau pour requête » ; sin nam jai « cadeau pour générosité » ; kha nam ron nam cha « prix de l'eau chaude et du thé » ; ou encore ngen tai to « argent sous la table , qui tendent à indiquer une pratique »culturelle » des pots de vin pour « fluidifier » le travail de l'administration. » (Mlle Mérieau aurait pu donner quelques exemples spécifiques.)

 

 

 

Mais Il faut distinguer, ce qui relève de la prédation et ce qui relève  du « clientélisme », tant les pratiques sont multiples,  variées et  généralisées,  et gangrènent la politique et les institutions, le système juridique et le monde des affaires, et même certains temples du royaume, mais elles  sont difficiles à  mesurer.

 

« La corruption étant par définition un phénomène caché, il est, faute de données brutes disponibles, impossible de produire des statistiques objectives permettant de mesurer ses niveaux. Ainsi, dès 1995, Transparency International a imaginé se fonder sur des enquêtes d’opinion – et donc des perceptions – pour tenter d’évaluer les niveaux de corruption. Selon ces critères, en 2017, la Thaïlande se plaçait  à la 96e  place sur 180 pays.

 

 

Il n'est donc pas étonnant que Mlle Mérieau ne puisse la chiffrer, mais elle signale néanmoins que la face la plus visible de la corruption est celle de « la  police qui collecte des pots-de-vin auprès de tous ceux qui alimente l'économie informelle» (industrie du sexe, commerces des rues, mototaxis).

 

 

Elle n'oublie pas l'armée, qui au pouvoir « atteint des niveaux autrement significatifs » et rappelle qu'à partir des années 60, l'assistance massive des Etats-Unis a profité à nombre d'entre eux qui prélevaient env. 30% sur la construction des infrastructures et l'achat d'armement. (4). Elle nous donne une idée de l'ampleur de cette corruption, calculée par  l'économiste Pasuk Phongpaichit,  pour les gouvernements militaires de Sarit Thanarat (1959-1963) (0,14% du PIB) et de Thanom Kittikachorn (1963-1973) (0,05% du PIB).

 

 

Mais on pourrait prolonger la liste tant la politique est un des moyens en Thaïlande pour s'enrichir (Cf. (5)).  Et même les temples : « Le clientélisme et les affaires de pots-de-vin sont notoires dans les temples, mais personne n'en parle par crainte d'être persécuté», explique le vénérable Jerm Suvaco. (6)

 

(Cf. Aussi le mandat d’arrêt  émis le 18 mai 2016 à l’encontre de Phra Dhammachayo (พระธัมมชโย)

 

 

abbé du Wat Phra Dhammakaya (วัดพระธรรมกาย) et président de la fondation éminente et célèbre du même nom, accusé d’avoir accepté des fonds détournés pour un montant de 1,2 milliard de bahts par le président de la banque Klongchan Credit Union Cooperative, Supachai Srisupa-askor.) (7)

 

 

Mlle Mérieau rappelle également la pratique de l'achat de vote (Déjà traité en A 284.  « En Thaïlande, les élections n'ont aucune valeur à cause de l'achat des voix. ») et rappelle que la corruption est un enjeu majeur de la scène politique, et cela malgré toutes les Commissions nationales anti-corruption mises en place. Elle donne les exemples de l'ancienne première ministre Yingluck Shinawatra et du scandale en 2018 des « montres de Prawit Wongsuwan », membre du gouvernement militaire. (N°2 du régime et ministre de la Défense) (8)

 

 

Elle termine en estimant que les dictatures militaires sont plus corrompues que les gouvernements civils, et curieusement, que la dictature militaire et la corruption ne sont  pas « inhérentes » à la culture thaïlandaise, après avoir suggéré l'inverse au début de son article.

 

 

NOTES ET RÉFÉRENCES.

 

(1) 48. La sakdina, le système féodal du Siam ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-48-la-sakdina-le-systeme-feodal-du-siam-110214155.html

 

Article écrit à partir de NGUYỄN THẾ ANH,  « La féodalité en Asie du Sud –Est » In Les féodalités, editors Jean-Pierre Poly, and Éric Bournazel (Paris: Presses Universitaires de France, 1998) et Olivier Ferrari et Narumon Hinshiranan Arunotai « Ancient Siamese Government and Administration. Londres, 1934, p. 49-50.

 

(2) A127. La situation des  vieux paysans de Thaïlande.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a127-la-situation-des-vieux-paysans-de-thailande-119880727.html

Il faut savoir qu' environ 60 % des travailleurs thaïlandais sont des travailleurs informels c’est-à dire non légalement déclarés (avec 93 % dans l’emploi agricole !); en sachant que « l’emploi informel en Thaïlande est historiquement associé à des rémunérations plus faibles, une  plus grande insécurité économique, l’exclusion des droits garantis par la législation du travail, ou leur faible application  dans les domaines de la sécurité au travail, de la santé et de la retraite ». (p. 328-330, Bruno Jetin). Un doux euphémisme !

 

 

(3) En France, le Code pénal distingue la corruption passive et active.  La corruption – entendue dans son sens strict – désigne le fait pour une personne investie d’une fonction déterminée (publique ou privée) de solliciter ou d’accepter un don ou un avantage quelconque en vue d’accomplir, ou de s’abstenir d’accomplir, un acte entrant dans le cadre de ses fonctions. On distingue la corruption active (fait de proposer le don ou l’avantage quelconque à la personne investie de la fonction déterminée) de la corruption passive (fait, pour la personne investie de la fonction déterminée, d’accepter le don ou l’avantage). Ces délits sont punis de 10 ans de prison et d’un million d’euros d’amende, dont le montant peut être porté au double du produit de l’infraction. Selon le mouvement Transparency International : « La corruption est « le détournement à des fins privés d’un pouvoir confié en délégation ». Pour le Petit Robert, la définition est encore plus simple : « La corruption est un moyen que l’on emploie pour faire agir quelqu’un contre son devoir, sa conscience ».

 

 

(4) A 225. L’aide américaine à la Thaïlande dans les années 1960-1970.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/04/225-l-aide-americaine-a-la-thailande-dans-les-annees-1960-1970.html

 

(5) A 50. Clés pour comprendre la politique en Thaïlande.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-50-cles-pour-comprendre-la-politique-en-thailande-90647687.html

 

Lecture de l'article de Jean Baffie, « Une « démocratie » entre populisme et défiance envers le peuple : La politique en Thaïlande depuis la Seconde Guerre mondiale »

 

Il nous révèle que le klum n’a rien à voir avec les « courants » existants dans nos partis politiques et représente « la véritable unité de base de la politique thaïlandaise ».

 

Le klum  a été créé par un leader (un général influent, le chef d’une riche famille, un potentat voire un parrain local …). Il a ses propres sources de financement, souvent un bulletin de liaison (ou un média pour les plus riches). Son objectif est d’obtenir un ou plusieurs postes ministériels (sources d’influence et d’enrichissement). Baffie donne des exemples.

 

(6) Directeur de recherche à l'université bouddhiste Maha Chulalongkorn et chef de file d'un groupe de bonzes réformistes. » In A41: La crise du bouddhisme en Thaïlande. http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-41-la-crise-du-bouddhisme-en-thailande-82673729.html

 

(7) A 217. LE TEMPLE DE DHAMMAKAYA, POUVOIRS RELIGIEUX, POLITIQUE ET DE L’ARGENT.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/06/a-217-le-temple-de-dhammakaya-pouvoirs-religieux-politique-et-de-l-argent.html

 

 

(8) « Le Petit Journal » nous apprend : « Une enquête sur la collection de montres de luxe du numéro deux de la junte thaïlandaise a été abandonnée jeudi (28/12/2018) suscitant la colère du public et des opposants au régime militaire.

 

L'agence anti-corruption thaïlandaise a estimé qu’il n'y avait "aucune raison" de mener une enquête sur la collection de montres de luxe de Prawit Wongsuwan qui avait fait scandale début 2018, enflammant les critiques dans une rare manifestation de dissidence à un moment où les Thaïlandais commençaient à se lasser de quatre ans de régime militaire. »

 

https://lepetitjournal.com/bangkok/les-rolex-du-general-ninteressent-pas-la-commission-anti-corruption-247085

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2 janvier 2019 3 02 /01 /janvier /2019 22:20

Nous avons le plaisir d’accueillir dans nos colonnes deux invités de talent, Philippe de Lustrac et Sylvie Dancre. Nous connaissions Philippe de Lustrac, historien « free-lance » de la danse et de la musique pour sa très belle biographie du compositeur franco-siamo-italien, Eugène Grassi « The Siamese Composer Eugène Cinda Grassi – Bangkok 1881 – Paris 1941 » publiée en 2010 dans le « Journal or urban culture research » de l’Université Chulalongkorn.

Sylvie Dancre est spécialiste de danse classique, qu’elle a pratiquée professionnellement et enseigne aujourd’hui à Paris (elle a aussi enseigné en 2008 au Bangkok City Ballet de Madame Hirata Masako)

Cet article consacré au collège des arts dramatiques de Bangkok a été publié dans le numéro 264 (avril 2007) de la revue mensuelle « Danser ». Fondée en 1983 cette revue fut pendant 30 ans l’unique référence française dédiée à l'ensemble des danses et chorégraphies. Dotée d’une petite dizaine de millier de lecteurs fidèles, elle a disparu en 2013 sous cette forme dans le cadre d’une procédure de liquidation consécutive au redressement judiciaire de son propriétaire Desclée De Brouwer. Nous publions l’intégralité de leur article consacré aux « apprentis danseurs à Bangkok », article remarquable dans la forme et passionnant sur le fond. Nous remercions bien chaleureusement ses auteurs de leur amicale autorisation

 

 

A côté du Théâtre national, le Collège des Arts dramatiques de Bangkok accueille plus de 1.500 élèves, qui après une première formation spécialisée durant leurs études primaires, vont étudier pendant dix ans, avec l'aide de 140 professeurs, danse et musique siamoises, et même quelques notions occidentales.

 

Texte et photos : Sylvie Dancre et Philippe de Lustrac

Apprentis danseurs à Bangkok

 

 

Parmi plus de Ia centaine de formes de danse  existant en Thaïlande, les plus prestigieuses  étaient celles données a Ia cour du roi et des princes par des troupes de ballerines et  de danseurs qui leur appartenaient, mais depuis une révolution au début des années  trente ces troupes (coûteuses) sont passées sous le contrôle du ministère de Ia Culture nouvellement créé, et l'enseignement est dispensé en particulier dans !'École nationale de danse et de musique fondée en 1934.

 

Tôt le matin, dans Ia chaleur déjà moite,  des élèves rieurs en uniforme impeccable  (panung rouge, chemise blanche et badge  avec leur nom), déjeunent ou révisent leurs  leçons dans les allées parfumées par les fleurs des frangipaniers- et surtout baignées dans Ia vibrante cacophonie qui s'échappe de toutes les portes ouvertes :  sonorité moelleuse des gamelans de bambou, fracas étincelant des gongs de métal, flûtes  stridentes, piano même, ou encore les  sons aigrelets que sous Ia direction d'une maîtresse digne et vénérable, une classe de jeunes filles assises sur le parquet de bois sombre, leurs doigts minces courant comme des araignées a longues pattes sur Ia corde  unique de leur instrument, tirent de leur violon traditionnel compose d'une demi-noix de coco ...

Dans une cour, au pied d'un temple à l'habituelle décoration ciselée, vestige du palais ancien sur l'emplacement duquel l'école a été édifiée, de jeunes garçons frappent  énergiquement et inlassablement lesol de ciment, au rythme sec des bâtons de  bambou frappés par le professeur, levant alternativement les jambes très haut sur le côté tout en effectuant des gestes un peu ridicules avec les mains: ce sont les Singes du théâtre masqué, le khon. Dans tous les  bâtiments, les élèves répètent ou travaillent  par petits groupes sous l'œil attentif des professeurs et des maîtresses de ballet. Cependant dans Ia plus grande salle, vaste  comme un hangar et ouverte sur plusieurs cotes, vient de commencer Ia classe de lakorn, Ia danse féminine lente et gracieuse, particulièrement représentative de Ia danse siamoise: sous les néons et le tournoiement  des ventilateurs, une centaine d’élèves, peut-être davantage, entament comme tous les  jours une sorte de lente « barre du milieu », récapitulation des quelque soixante-dix  figures de base, dont beaucoup dérivent des karanas indiens, mais dont elles offrent une sorte de version profondément épurée, minimaliste  et sereine, qu'elles déroulent dans  un ensemble parfait tout en psalmodiant les noms; une fois terminé cet exercice, les  ballerines s'assiéront sur le sol, et toujours  exactement ensemble et au rythme d'une sorte de litanie plaintive, vont exécuter lentement les exercices d'assouplissement des mains et des doigts.

 

 

Un miracle basé sur une confusion

 

Mais qu'est au juste Ia danse siamoise ? En 1906, lors d'une soirée organisée par le ministère des Colonies, Rodin découvrait avec extase les petites danseuses cambodgiennes du roi Sisowath, et le spécialiste de I'Asie, Louis Laloy, était « dépassé, ébloui, abasourdi par le miracle de cette danse qui  donne à une femme des souplesses de liane, des épanouissements de fleur, des palpitations de feuillage, de légers essors d'oiseau, ou des glissements de poissons dans l'eau  transparente ». En 1922, c'est avec un éblouissement comparable que le critique  de ballet André Levinson voit les danseuses cambodgiennes invitées sur Ia scène de I ‘Opéra par le directeur, Jacques Rouche. Or, à ces spectateurs émerveillés de jadis  tout comme à leurs successeurs actuels on  se gardera bien d'avouer que Ia danse cambodgienne ne provenait nullement du Cambodge, où Ia tradition en aurait été « miraculeusement préservée pendant neuf  siècles depuis l'époque d'Angkor », comme il est fallacieusement affirmé - mais du  Siam voisin (aujourd'hui Ia  Thaïlande).

 

En effet, après Ia prise d'Angkor en 1431 par les Thaïs, une part essentielle du butin consista dans les troupes de danseuses des  rois khmers que les vainqueurs ramenèrent dans leur capitale d'Ayuthia. Et tandis que Ia tradition de Ia danse royale khmère allait disparaître totalement du Cambodge même, c'est à Ia cour des rois du Siam qu'elle allait être préservée, pour après une évolution de presque cinq siècles, enrichie de bien d'autres  apports, indiens, javanais, etc. (Un musicologue du début du siècle était par exemple persuadé de reconnaître dans Ia danse siamoise certaines formes du menuet, qu'auraient rapportées selon lui les ambassadeurs siamois venus à Versailles en 1686) - et, bien entendu, siamois- devenir une tradition purement siamoise, avec les lourds et étincelants  costumes pailletés élaborés au XIXe siècle au Siam, avec des sujets, des livrets souvent écrits par les rois du Siam eux- mêmes.

 

Et finalement, au XIXe siècle, les rois d'un Cambodge singulièrement diminué voulant reconstituer leur patrimoine  chorégraphique disparu, c'est par centaines que leur sont envoyées de Ia cour de Bangkok,   maîtresses de ballet et danseuses: ce prétendu legs « touchant à l'identité même du  Cambodge » est donc en réalité une tradition  chorégraphique siamoise, avec des textes composés en siamois, chantés a Pnom Penh en siamois jusqu'à Ia Deuxième Guerre mondiale par des interprètes qui n'y comprenaient  pas grand-chose.

 

La danse siamoise est relativement peu connue - tout d'abord pour des raisons historiques : ayant échappé à Ia colonisation, Ia Thaïlande est demeurée de ce fait toujours un peu mystérieuse. Mais surtout parce que sa tradition chorégraphique, sans nul  doute l'une des plus riches de toutes les traditions théâtrales d'Asie, est basée sur une conception du geste exactement à l'opposé de celle du ballet occidental, et que cette  altérite radicale constitue un obstacle  presque insurmontable : on n'imaginera guère  en effet un danseur européen tentant l'apprentissage des gestes et des attitudes du khon et du lakorn, inscrits en profondeur depuis l'enfance dans le corps des danseurs   siamois par une pratique rigoureuse et, en  particulier, par d'extraordinaires exercices d'assouplissement- alors qu'il n'est pas rare  de voir des danseuses occidentales ayant  largement passé l'adolescence s'initier avec succès au bharata natyam.

 

 

Un registre de gestes extraordinaires

 

Pourtant, quoi qu'elle ne soit guère directement  assimilable par le corps occidental, Ia danse siamoise est susceptible de beaucoup apprendre au danseur ou au chorégraphe, en lui révélant un répertoire de possibilités scéniques ou dramatiques, mais surtout un registre de gestes extraordinaires dont il ne soupçonne même pas Ia possibilité de ces mouvements « inconnus ! jamais vus ! » qui avaient autrefois stupéfié Rodin.  Tels, par exemple, ces « micromouvements »  qui constituent d'ailleurs Ia base de l'apprentissage par Ia contraction d'un muscle immobile, n’entraînant pas de mouvement véritable mais seulement des sortes de sursauts presque imperceptibles, d'accents prodigieusement expressifs ...  Ou encore en découvrant que l’extrême souplesse des bras et des mains ne s'accompagne pas du relâchement de leurs articulations, mais qu'au contraire celles-ci sont raidies par une contraction intense, et qu'une tension sourde parcourt bras et phalanges qui vibrent parfois comme tétanisés ... Quant à Ia question du rôle de Ia pantomime, dont on oppose régulièrement dans le ballet le caractère mimétique et expressif a l'abstraction du mouvement pur dans une dialectique que l'on croit fondamentale et irréductible, on s'aviserait immédiatement en voyant du lakorn (et plus encore une scène de khon,  puisque les visages y sont masqués) , qu'en réalité des mouvements peuvent à Ia fois être totalement stylisés et totalement expressifs, totalement abstraits et totalement concrets, comme l'on pouvait s'en  rendre compte en regardant le danseur de khon, Pichet Klunchun dans Ia pièce récente  de Jérôme Bel, Pichet Klunchun and myself.

 

 

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24 décembre 2018 1 24 /12 /décembre /2018 22:58

 

Nous avons pu lire à diverses reprises l’affirmation péremptoire que « les Jatakas ont directement inspiré certaines fables d’Ésope et celles de La Fontaine » ? Certitude (« directement inspiré ») dans l’incertitude (« certaines », mais lesquelles ?). Nous nous y sommes penchés avec curiosité.

 

 

Nous avons rencontré quelques-uns de ces Jatakas à l’occasion de la lecture de l’un d’entre eux qui fut largement commenté par feu le roi Rama IX dans un texte qui a véritablement valeur de testament politique (1). Nous avons consacré un article à trois autres dont il est probable qu’ils ont migré vers le catholicisme (2).

 

 

Les Jatakas (ชาดก)...

 

 

...ne constituent qu’une faible partie des livres sacrés du bouddhisme...

 

 

.. . qui comportent trois immenses collections réunies sous le nom de Tripitaka (พระไตรปิฎก), les « Trois corbeilles ».

 

 

La première de ces corbeilles est le Vinayapitaka (พระวินัยปิฎก),

 

 

la seconde est le Sutrapitaka (พระสูตรปิฎก)

 

 

...et la troisième est Abhidharmapitaka (พระอภิธรรมปิฎก).

 

 

La seconde corbeille compte cinq parties, dont la dernière, le Khuddakanikâya (ขุททกนิกาย) se divise en  quinze recueils.

 

 

Les Jatakas forment le dixième de ces quinze recueils. Ce livre est certainement le plus populaire de la littérature bouddhique, parce qu'il est le plus accessible, une sorte de recueil de contes moraux, faciles à lire et à la portée de toutes les intelligences. Cependant il n'est pas n'importe quel conte : Il est le récit de l'une des 500 existences antérieures de Bouddha, récit fait par le Bouddha lui-même dont l'omniscience s'étend à la connaissance complète des choses du passé. Sa construction est toujours la même : Une introduction de temps et de lieu - le récit lui-même donné comme ayant été recueilli de la bouche même du Bouddha – La morale de l’histoire - et enfin  une quatrième partie qui est une identification des personnages du récit avec le Bouddha, quelqu'un ou quelques-uns de ses contemporains.

 

 

On connaît 547 Jatakas considérés comme canoniques, du premier, Katakana au dernier, Vessantara-jataka qui conte la dernière existence du Bouddha comme prince Vessantara.

 

 

Les uns comme le Vessantara, le Mahasudha (le 537e)

 

 

ou le Mahajanaka (539e)

 

 

sont de véritables livres et d’autres ne comportent que quelques lignes, une fable avec son prologue, son récit et sa morale dont Bouddha est presque toujours le héros. L’orientaliste anglais Robert-Spence Hardy a fait le relevé des formes sous lesquelles apparaissait le Bouddha soit sous forme humaine ou surhumaine soit sous forme animale  (3).

 

 

On y trouverait « un certain nombre de sujets qu'Ésope a mis en fables », que La Fontaine  lui a empruntés et que l’on retrouve dans bien d’autres recueils hindous venus de la nuit des temps, persans, arabes et hébreux. Ce sont évidemment les 104 fois où le Bouddha apparaît sous forme animale car ces contes se situent en des temps très anciens et chacun sait qu’en ces temps reculés, les animaux n’avaient pas perdu l’usage de la parole. Autrefois en effet, les bêtes parlaient mais le  renard ayant eu l'audace de se plaindre de la tyrannie de Zeus, la parole leur fut retirée et leur part fut donnée en supplément aux hommes, ainsi du moins nous dit la mythologie des Grecs.

 

 

Il est une question qui reste encore sans réponse et que nous avons abordée dans notre précédent article (2) : Ces sujets viennent-ils des livres bouddhistes ou bien ces livres sont-ils la source où les adaptateurs anciens ont puisé ? Ces récits appartiennent-ils à un fonds commun de l'humanité, antérieurs à Bouddha, recueillis par les bouddhistes longtemps après Bouddha et mis à son crédit ? Si Bouddha en est l’auteur ou tout au moins ses disciples immédiats, c'est dans les livres sacrés du bouddhisme qu’auraient puisé directement Ésope et indirectement La Fontaine ?

 

 

Nous ignorons pratiquement tout du poète grec sinon qu’il écrivit probablement au VIIe siècle avant J.C. à l’époque ou Bouddha prêchait (4).

 

 

A-t-il eu connaissance des Jatakas du maître lorsque celui-ci les contait ? Ces récits courraient-ils le monde bouddhiste et furent-ils rédigés après la mort du maître et dans ce cas, les récits que nous avons sont, ou la collection des récits qui couraient le monde bouddhiste et qu'on a définitivement rédigés quelques mois après la mort du Bouddha lors du premier concile. Ou devons-nous puiser bien avant le VIIe siècle avant notre ère, Bouddha étant né en 623 et mort en 543 avant Jésus-Christ, et nous avons alors fonds commun de l'humanité et maximes universelles de la sagesse des nations ?

 

 

Nous savons que ces Jatakas sont aujourd'hui bien connus des orientalistes par la traduction anglaise que M. Fausboll a commencée et la publication entre 1895 et 1907 de la monumentale édition en 6 volumes des 547Jatakas considérés comme canoniques sous la direction du professeur E.B. Coowell (2). Leur numérotation que nous utilisons fait toujours autorité comme d’ailleurs celle de l’helléniste Émile Chambry pour les 358 fables d’Ésope. Il n’y a évidemment pas de difficultés avec les 247 fables du bon La Fontaine.

 

 

ÉSOPE A-T-IL INSPIRÉ LA FONTAINE ?

 

Jean de La Fontaine n’a jamais caché où il puisait son inspiration, et désignait les fables d’Ésope et les fables de Phèdre, le latin directement inspiré du précédent et d’autres encore. 

 

 

Le sujet a été abordé avec surabondance. Il cite aussi, car il cite ses sources, et nous voilà en liaison directe avec l’Asie, le Panchatantra, un recueil de fables animalières indiennes probablement antérieures à Bouddha, d’un auteur légendaire, un sage indien nommé Pilpaï qui aurait lui-même inspiré Ésope  (5). L’ouvrage aurait été commandé par un Rajah pour servir de guide de gouvernement à l’usage des princes. Nous sommes éloignés des préoccupations des Jatakas (6), pour être alors un ouvrage de sciences politiques. Dans toutes ces hypothèses, la perfection de la forme de l’écriture du fabuliste supplée à l’invention.

 

 

 

LES JATAKAS ONT-ILS INSPIRÉ ÉSOPE ?

 

Nous avons dans un précédent article (2) analysés trois Jatakas dont un seul sous forme animalière, qui sont d’une façon ou d’une autre des textes de spiritualité bouddhiste probablement passés chez les chrétiens (7). Dans aucun de ces trois contes nous n’avons trouvé aucun rapport direct ou indirect avec l’une ou l’autre des 247 fables de La Fontaine. Le Jataka préféré de feu le roi Rama IX  (1) qui en fit une traduction dans une édition somptueuse est une leçon sur l’art et la manière de bien gérer son royaume (8). Ce ne sont pas les préoccupations majeures de La Fontaine. 

 

 

Ne généralisons pas hâtivement, ce n’est pas dire que les Jatakas n’ont pas inspiré Ésope lui-même inspirateur de La Fontaine, alors que  nous n’en avons lu que quatre, parmi 547 réunis dans 6 épais volumes de plus de 350 pages chacun dans la recension de 1895 – 1907. Mais cette traduction est en anglais ce qui ne facilite pas forcément les choses pour un esprit curieux même s’il n’y a que 104 Jatakas animaliers.

 

 

Nous avons certes d’autres Jatakas traduits en français. Nous les devons à Adhémard Leclère, ancien résident général au Cambodge (9). Il  traduisit le « Satra de Tévattat », Tévattat est à Bouddha ce que Judas était au Christ.

 

 

Nous lui devons la traduction de trois autres Jatakas, tous sont religieux sinon mystiques, aucun n’est animalier, rien qui puisse se rattacher à Ésope. Adhémard Leclère s’intéresse au sacré et non au profane.

 

 

 

Nous n’en déduirons pas pour autant péremptoirement et ex abrupto qu’Ésope n’a pas puisé dans les Jatakas. Pourra-t-on  trouver une réponse ?

 

Il y a donc 104 Jatakas animaliers. A quatre ou cinq exceptions près, les 358 fables d’Ésope sont animalières. Il en est de même pour les 247 fables de La Fontaine. Une édition synoptique et comparative en trois colonnes nous apporterait probablement une réponse en dégageant des parallèles significatifs ou en n’en dégageant aucun. C’est une tâche non pas de bénédictin mais digne d’un couvent entier de bénédictins ce qui excède nos modestes compétences.

 

 

 

VERS UNE RÉPONSE ?

 

Il nous semble toutefois que le lien entre les Jatakas, textes religieux, souvent mystiques, les fables d’Ésope, purement profanes et celles de La Fontaine qui le sont plus encore soit complément évanescent ? La Fontaine a mené une vie de libertin épicurien et ne s’est converti que lors des derniers mois de sa vie. La pauvreté religieuse des deux auteurs est constante alors même que le monde des animaux peut être à bien des égards proche du divin.

 

 

La morale des deux fabulistes se situe sur un terrain exclusivement humain pour exprimer des vérités pratiques. Ce sont deux morales totalement areligieuses. Sagesse et religion sont de nature fondamentalement différente. Ésope était probablement agnostique et La Fontaine comme on pouvait l’être siècle de Louis XIV sans risquer les galères. Sagesse d’une part, mysticisme d’autre part.

 

 

En définitive, le seul lien qui unisse jusqu’à preuve du contraire le ou les auteurs des Jatakas et les deux fabulistes, c’est l’utilisation de la forme animalière, épisodique chez les premiers, systématique chez les deux poètes. Mais cette forme de littérature est aussi vieille que le monde, certainement antérieure aux Jatakas et toujours vivante. (11)

 

 

Il est d'ailleurs un argument qui nous paraît significatif :

 

Les « fables d'Ésope » font l'objet de multiples traductions en thaï (นิทาน อีสป nithan isop) dans des éditions populaires à l'usage essentiellement des enfants.

 

 

Ces petits fascicules parlent en quelques paragraphes d'introduction de la vie d'Ésope présentée comme un poète grec (esclave et bossu comme le veut la légende) vivant il y a environ 2500 ans auteur de fables à l'usage des plus jeunes et destinées à leur inculquer des leçons de morale. Nous en avons feuilletés quelques exemplaires, pas un ne fait la moindre référence à une origine provenant des livres sacrés du bouddhisme.

 

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article «  : LE « TESTAMENT POLITIQUE » DE FEU LE ROI RAMA IX ? «  L’HISTOIRE DU ROI MAHAJANAKA

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/l-histoire-du-roi-mahajanaka-ecrite-par-feu-le-roi-rama-ix-un-testament-politique.html

 

(2) Voir notre article A 276 – « LES JATAKA BOUDDHISTES (ชาดก) ONT-ILS MIGRÉ VERS LE CHRISTIANISME ? »

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/10/a-276-les-jataka-bouddhistes-ont-ils-migre-vers-le-catholicisme.html

 

(3) R.Spence Hardy « A manual of buddhism In its Modern Development », New Delhi, 1853. Son relevé est le suivant :

Le Bouddha apparaît sous forme humaine ou divine : ascète, 83 fois -  monarque, 58 fois -  génie d'un arbre, 43 fois - professeur religieux, 26 fois - courtisan, 24 fois - brahmane chapelain, 24 fois – prince, 24 fois - gentilhomme, 23 fois - savant homme, 22 fois - Indra, 20 fois ; singe, 18 fois; marchand, 13 fois -  homme riche, 12 fois - esclave, 5 fois - Mahâ-Brahma, 4 fois - potier, 3 fois - hors-caste, 3 fois – kindura,  chasseur, guérisseur des morsures de serpents, joueur, maçon, forgeron, danseur, écolier, ciseleur, charpentier, chacun 1 fois.

Le Bouddha apparaît sous forme animale : singe, 18 fois -  cerf, 10 fois - lion, 10 fois - cygne, 8 fois -  bécasse,  6 fois - éléphant, 6 fois - oiseau de basse-cour, 5 fois -  aigle doré, 5 fois ; cheval, 4 fois -  taureau, 4 fois - paon, 4 fois  -  serpent, 4 fois - iguane, 3 fois -  poisson,  éléphant, rat, chacal, corbeau, pic, voleur, pourceau, chien, oiseau d'eau, grenouille, lièvre, coq, milan, oiseau des jungles, chacun 1 fois.

 

(4) L’édition qui passe pour être la meilleure des 358 fables attribuées avec plus ou moins de certitude à Ésope est celle d’Émile Chambry publiée par la société d’édition « Les Belles lettres » en 1927.

 

 

(5) Sur cette ouvrage, voir « Pantchatantra, ou les cinq  livres : recueil d'apologues et  de contes » traduit du sanskrit par Édouard Lancereau, Paris, 1871. L’ouvrage a été transcrit puis traduit en persan, en arabe, en grec, en latin et connu de tous les salons érudits fréquentés par La Fontaine. Il s’agit d’un recueil de 75 contes divisé en 5 livres.

 

(6) Une version persane fut traduite en français par Gilbert Gaulmin sous un pseudonyme, en 1644, sous le titre « Le Livre des lumières ou la Conduite des Rois, composée par le sage Pilpay Indien, traduite en français par David Sahid, d’Ispahan, ville capitale de Perse ». Il fut réédité au moins deux fois, en 1694 et 1698 sous le titre «  Les fables de Pilpay, philosophe indien, ou La conduite des rois ». L’utilisation de la forme animalière permet au traducteur de se livrer à moindre risque des critiques sur le gouvernement royal en évitant la censure qui n’était pas tendre surtout sur la fin du règne de Louis XIV.

 

(7)  Nigrodhamiga - Jataka (n° 12), l’histoire du roi des cerfs qui sacrifie sa vie par compassion

 

 

-  Silanisamsa – Jataka (n° 190), l’histoire de la marche sur les eaux

 

 

et Mahasutasoma – Jataka (n° 537) à l’origine de la légende de Saint Christophe.

 

 

(8) Il s’agit du  Mahajanaka – Jataka (n° 539).

 

 

(9) « Les livres sacrés du Cambodge », 1906.

(10)  Voir à ce sujet l’article de Jacques Dumont « La religion d’Ésope » in : Pallas, 35/1989 qui débute comme suit : « Les fables d'Ésope sont d'une pauvreté religieuse véritablement anormale pour un texte antique, la métaphysique est réduite  au don du langage par Zeus ou Hermès. La morale traduit un scepticisme prudent envers les devins, les oracles et la prière… » 

 

(11) Citons, au hasard, le « Romand de Renard »,

 

 

les « Contes de Perrault »,

 

 

« Alice au pays des merveilles »,

 

 

« La ferme des animaux »  (de George Orwell)

 

 

et pourquoi pas  puisque la bande dessinée a sa place dans la littérature, « Félix le chat »,

 

 

« Maya l’abeille »

 

 

et naturellement « Mickey » toujours vivant depuis sa naissance en 1928.

 

 

 

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9 décembre 2018 7 09 /12 /décembre /2018 22:03

 

Dans un précédent article (1) nous avons accompagné le roi Chualongkorn dans la visite qu’il fit, lors de son voyage privé en Europe en 1907, au Salon des artistes français qui, depuis 1881 se tient tous les ans au Grand Palais. Il y fit l’acquisition singulière de deux toiles, l’une d’Henri-Léon Jacquet et l’autre de Lucien-Hector Jonas qui révèlent sinon un goût du moins un choix singulier dans le réalisme, une manifestation de mineurs chantant l’Internationale drapeaux rouges en tête

 

 

et une procession pieuse d’enfants de Marie chantant probablement Je suis Chrétien. Nous avions faire cette découverte singulière à la lecture de l’un des volumes de l’ouvrage d’Émile Langlade « Artistes de mon temps, » vaste recueil de biographies artistiques d’autant plus précieux qu'il évoque nombre de peintres dits « secondaires » ou oubliés dont l'œuvre, pour une part notable d’entre eux, demeure en partie à découvrir.

 

 

Dans le premier volume de cette anthologie, il nous fit découvrir une artiste peintre tout autant oubliée du grand public et du monde de l’art que les deux précédents, Suzanne-Raphaëlle Lagneau dont le talent retint, 15 ans plus tard, l’attention du roi Vajiravudh et de son demi-frère, le prince Mahidol, grand-père de l’actuel souverain. C’est la raison pour laquelle nous avons tenu à lui rendre un bref hommage bien que les renseignements sur elle soient squelettiques en dehors de ce que nous a appris Langlade.Elle est née à Paris (en 1890 ?) d’une mère appartenant à l'Opéra-Comique, elle-même fille d’un compositeur de musique. Nous ignorons tout d’eux. Son père était sculpteur et n’est pas tombé dans un total oubli. Il apparaît comme sculpteur dans le Catalogue illustré du Salon de la société des artistes français pour l’année 1890 où il expose un buste en plâtre de Madame J.N. qui n’y est malheureusement pas reproduit. Nous l’avons toutefois retrouvé dans le nouveau monde puisqu’une galerie d’art canadienne a mis en vente en 2018 une pendulette comportant une statuette en bronze baptisée « surprise » sur socle en marbre évaluée à 900 dollars canadiens (i.e. environ 600 euros 2018)

 

 

et qu’une statuette en bronze représentant une vierge à l’enfant de 25 cm de haut a été déclarée volée par une galerie de New-York en 2018 qui en a diffusé « à toutes fins » la reproduction sur Internet. La facture en est évidemment très classique, le Salon n’admettant pas les fantaisies modernistes.

 

 

 

«  Ainsi, l'Art tenait allumées plusieurs étoiles dans le ciel de son berceau » nous dit joliment Langlade.

 

 

Son enfance se déroule dans la très verdoyante petite commune de Verrières-le-Buisson au sud de Paris toujours connu pour son arboretum.

 

C’est Langlande qui va nous dérouler son curriculum  vitae. 

                   

Comme à l'école elle montrait déjà des dispositions pour le dessin, son père décida de la pousser vers le professorat. Elle a suivi cette voie dès 1915, mais les succès, dus à son talent, lui firent dépasser ces ambitions premières. Elle entre à l'Ecole des Beaux-Arts, où, naturellement, on l'avait envoyée chez le « Père Humbert », comme on appelait ce professeur. Son atelier était le seul dans lequel on admettait, à cette époque, les élèves femmes (2).

 

 

Elle commence une carrière semble-t-il très classique que nous décrit Langlade (3).

 

 

La découverte de l’orientalisme

 

Elle découvrit, nous ne savons comment, des sujets tirés des grands poèmes de l'Inde, essentiellement le Ramayana et la Baghavata Purana. Elle étudie et illustre ces légendes : « Dans la magnificence de décors luxuriants et d'une coloration somptueuse, elle a traité, avec une richesse d'imagination et une perfection de dessin inouïe, maintes scènes qui ont forcé l'attention, et, dès 1914, elle exposait un panneau décoratif, où figurait une Déesse hindoue » (Langlade). En 1922, elle envoya au Salon une illustration du Ramayana qui le fit alors connaître du grand public et l'incita à persévérer dans la voie orientale. Nous connaissons d’elle une toile exposée à l'Exposition coloniale des Artistes français la Naissance de Lakmi (Lakshmi déesse de la Beauté et de l'Abondance, ou le Baratement de la Mer de Lait d'où elle sort, comme Vénus sortait de l'onde.

 

 

C’est probablement cette réputation de distinguée orientaliste qui attira l’attention du roi Rama VI par l’intermédiaire de la légation siamoise et celle du Prince Mahidol en visite en France.

 

 

Les visites royale et princière

 

Elle effectua au début de l’année 1923 un voyage en Tunisie. De retour de ce voyage, elle eut un jour, à son atelier, la visite du Ministre de Siam à Paris venant faire l'achat de plusieurs tableaux pour le compte du Roi son maître. Langlade nous décrit la visite « Mlle Lagneau eut la surprise de voir entrer ce Ministre, portant à la main avec dignité, un superbe cornet de cuivre, comme si c'était là l'insigne de sa fonction ou de son grade. Mais ce cornet bien astiqué et tout miroitant n'était, tout simplement, qu'un cornet acoustique, car le Ministre était extraordinairement sourd » (4).

 

 

Si l’acquisition par Rama V de la Scène de grève à Anzin ou de la Procession de matelottes au Courgain avait de quoi surprendre, l’achat d’œuvre représentant les  légendes millénaires de l’Asie séculaires fut une consécration pour l'artiste qui les a interprétées et l'affirmation que ces compositions étaient bien conçues dans l'esprit qui convenait. Nous ignorons malheureusement quelles toiles acquit le souverain siamois. Quelques temps plus tard son demi-frère, le Prince Mahidol, lui acheta également six tableaux, dont deux scènes du Ramayana et quatre illustrations des Contes des Mille et une Nuits. La présence du prince Mahidol à Paris nous permet de situer cet épisode à l’automne 1923 (5).

 

 

Mademoiselle Lagneau va continuer cette carrière d’illustratrice d’ouvrages orientalistes, contes arabes, contes indiens, Flaubert,

 

Kipling

 

 

Henry Bordeaux

 

 

et aussi Tartarin de Tarascon   et les fables de Lafontaine  tout en continuant d’exposer dans de  nombreux salons où elle recueille mentions et médailles.

 

 

Elle mena en parallèle une carrière de professeur dans les École de la ville de Paris jusqu’en 1945. Elle publié en 1924 à destination de ses élèves un ouvrage technique et didactique « Adaptation du décor à la forme » (6). La date de sa mort est incertaine (1950 ?).

 

 

Elle n’est pas inconnue sinon du grand public du moins du monde restreint des bibliophiles : les ouvrages qu’elle a illustrés, tous dans des éditions de luxe à tirage limité se retrouvent souvent dans les ventes publiques spécialisées.

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article 281 « HENRI-LÉON JACQUET ET LUCIEN-HECTOR JONAS, DEUX PEINTRES FRANÇAIS DISTINGUÉS PAR LE ROI CHULALONGKORN AU SALON DES ARTISTES FRANÇAIS Á PARIS EN 1907 »

 

(2) Ferdinand Humbert tout en enseignant à l’école des Beaux-arts appartint aux peintres officiels de la troisième république, il réalisa de nombreuses peintures murales au Panthéon et fut le portraitiste à la mode.

 

(3) En 1911 elle parut pour la première fois au Salon des Artistes français, dans la Section des Arts décoratifs, avec un panneau représentant une Ondine; et, l'année suivante, avec un écran gravé au feu : l'Automne. Mlle Lagneau se cherchait encore. Cependant, elle exposa, en 1913, quatre petits panneaux, d'une composition heureuse et originale et d'un dessin parfait, qui lui valurent une Mention honorable. Ces panneaux représentaient les Saisons ; c'était un vieux sujet, que de fois évoqué par les peintres et chanté par les poètes. Elle avait su le renouveler, en le présentant sous les titres de la Sève, la Joie estivale, les Fils de la Vierge et le Sommeil de la Nature. Déjà son talent s'affirmait, et elle dégageait sa personnalité…

 

(4) Nous n’avons pu déterminer quel était de diplomate. L’ambassadeur en titre était le prince Charoon que nous n’avons jamais vu avec un cornet acoustique à l’oreille notamment dans les nombreuses photographies du Congrès de Versailles.

 

(5) La chronique des mondanités (Le Figaro du 20 octobre 1923) nous apprend que le prince et son épouse ont quitté Marseille le 19 octobre 1923 sur le paquebot Chambord.

 

(6)  «  Cet ouvrage, orné de très nombreuses planches, s'oppose à une tendance fâcheuse de la génération  artistique actuelle qui semble considérer comme secondaire la recherche consciencieuse de la composition décorative et des exigences variées du cadre. Comme si quelque chose de grand et d'utile pouvait être créé sans une base géométrique bien déterminée. La confusion des genres est le signe certain des époques de décadence. Ouvrage d'un indiscutable intérêt d'art ».  (Analyse  critique dans « L’art et les artistes »  n° 50, octobre 1924).

 

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5 décembre 2018 3 05 /12 /décembre /2018 22:34

 

 

2 - POLITIQUE (Suite et fin).

 

Poursuivons notre lecture des deux dernières « idées reçues » politiques abordées par Mademoiselle Eugénie Mérieau, à savoir : « En Thaïlande, les élections n'ont aucune valeur à cause de l'achat des voix. », et « La loi de lèse-majesté fait partie intégrante de la culture thaïlandaise. »

 

                                         

2 - IV - « EN THAÏLANDE, LES ÉLECTIONS N'ONT AUCUNE VALEUR A CAUSE DE L'ACHAT DES VOIX. » (pp. 69-72)

 

L'épigraphe choisie par Mademoiselle Eugénie Mérieau pour cet article, que nous ne connaissions pas, vaut son pesant d'or, surtout venant de la Cour constitutionnelle de Thaïlande (Décision 3-4/2550, 30 mai 2007). Jugez plutôt :

« La prise de pouvoir par des élections dont le déroulement viole les dispositions de la constitution constitue une prise pouvoir par des moyens anticonstitutionnels. [En revanche], la prise de pouvoir par la voie du coup d’État n'est pas une prise de pouvoir par des moyens anticonstitutionnels. »

 

Il faut reconnaître qu'en 4 pages, Mademoiselle Eugénie Mérieau nous livre avec clarté les principaux éléments du problème en rappelant que le phénomène de l'achat des voix a été étudié par de nombreux universitaires (Anek Lanthamatas et Pasuk Phongpaichit sont cités). Mais surtout elle indique que de nombreux articles sur le sujet avaient pour fonction de condamner « l'électoral rural, trop mal éduqué pour bien voter » et de lutter contre « les députés de ces régions jugés comme incompétents au Parlement ». Il sera également utilisé comme argument contre Thaksin (en  2005-2006), et par les militaires pour justifier les coups d’État. 

 

Elle nous rappelle que cette pratique d'achat de voix existe depuis longtemps, mais qu'il faut savoir interpréter la réalité. Deux personnes sur trois, dit-elle, et cela atteint 85,5% dans le Nord-Est (Isan) ne se sentent pas obligés de voter pour le candidat qui leur a offert un cadeau ou de l'argent. Cette affirmation dont elle ne donne pas les sources nous paraît lancée avec une certaine légèreté. Comment savoir si 85,5% des électeurs de l’Isan (pourquoi pas 82,99 % ou 23,33 % ?) ne vont pas se sentir liés par l’enveloppe reçue ? Si on les interroge, ils peuvent répondre tout et n’importe quoi sans qu’il y ait la moindre possibilité de vérification puisque, jusqu’à preuve du contraire, il n’y a pas de surveillance vidéo dans les isoloirs. 

 

Un bureau de vote en zone rurale (2008) :

 

 

Nous avions dans l'un de nos articles raconté que dans notre village d'Isan, lors d'une élection, les candidats étaient passés de maison en maison et avaient remercié  la promesse de vote  en donnant qui 200 baths, qui 300, qui même 1.000 baths parfois. Sauf que les roués paysans avaient promis leur vote à tous les candidats. Et si vous leur demandiez quel était l’intérêt retiré par le futur « député », ils vous répondaient : « dans 4 ans, il sera riche ».

 

 

S’il n’y a plus depuis quelques années et apparemment jusqu’en 2019, d’élections politiques à l’échelon national, il en reste (chefs de villages) à l’échelon local et les visites « protocolaires » des candidats dans les villages restent la règle.

 

Mademoiselle Eugénie Mérieau termine d'ailleurs son article ainsi : « L'achat de voix est bien une pratique courante au moment des élections, et constitue « une attente légitime » de la part des votants, mais pour autant, le secret du scrutin étant parfaitement respecté, ces derniers votent en leur âme et conscience pour le parti le mieux à même de répondre à leurs aspirations ! »

 

On pourrait rajouter la nécessité de comprendre ce qu'on entend par « parti » en Thaïlande (Cf. « l’originalité » de ce système politique résidant dans les klum, qui représentent, nous dit Baffie, « la véritable unité de base de la politique thaïlandaise »). (1) De même que si corruption « politique » il y a, elle n’est qu’une composante d’une corruption généralisée à tous les niveaux de l’Administration. Mais cela sont deux  autres sujets.

 

 

2  - V - « LA LOI DE LÈSE-MAJESTÉ FAIT PARTIE INTEGRANTE DE LA CULTURE THAÏLANDAISE. » (PP. 73-78)

 

 

 

La loi de lèse-majesté en Thaïlande a fait l'objet de nombreuses études, rapports, articles de journaux (Surtout à l'étranger), livres, etc. Ils visaient surtout à s'interroger sur le statut de demi-dieu du roi et sur l'article 112 du Code pénal qui déclare que quiconque « diffame, insulte ou menace le roi, la reine, son héritier ou le régent est passible de trois à quinze ans de prison », mais  qui permet surtout de réprimer  et/ou d'emprisonner les opposants politiques, de limiter la liberté d'expression, d'exercer une censure dans les médias,  le web et de  fermer des sites internet qui ont diffusé des propos jugés insultants contre le roi et la famille royale par les gouvernements en place (2).

 

Si des « observateurs » ont pu écrire que la junte militaire qui a renversé le régime démocratique de Yingluck Shinawatra en mai 2014, a augmenté  les accusations de lèse-majesté contre les opposants à la junte (Selon Human Rights Watch, le nombre de cas serait passé de 33 en 2005, à 164 en 2009 et plus de 400 en 2010, pour retomber  à 122 entre janvier et octobre 2011, soit un chiffre similaire à 2009, selon l'expert David Streckfuss), il ne faut pas oublier que Reporters Sans Frontières avait estimé que depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement de la première ministre Yingluck Shinawatra s’était montré pire que son prédécesseur en termes de censure de l’Internet. « Si la Thaïlande continue d’emprisonner des internautes au nom de la lèse-majesté, elle  rejoindra le clan des pays les plus liberticides envers le Web » (Cité dans le Petit Journal du vendredi 16 mars 2012).

 

Mais le propos de Mademoiselle Eugénie Mérieau est de savoir si « La loi de lèse-majesté fait partie intégrante de la culture thaïlandaise. »

 

 

Après avoir rappelé que la loi de lèse-majesté punit de 3 à 15 ans de prison toute calomnie, injure ou menace à l'égard du roi, de la reine, du prince héritier, et du régent,   Mademoiselle Eugénie Mérieau nous dit que beaucoup la considèrent comme « un trait culturel thaïlandais », ce qu'ont confirmé toutes les Constitutions en déclarant que « la personne du roi est sacrée et inviolable ». Ensuite elle va surtout citer le livre de Bowornsak Uwanno, en précisant qu'il est « un juriste faisant autorité en Thaïlande » : « Lèse-majesté, Une caractéristique particulière de la démocratie thaïlandaise au sein du Mouvement Démocratique Global » (sic), pour indiquer que « Le lien entre la royauté thaïlandaise et le peuple thaïlandais est unique [... ] spécial », comme l'effet de la culture thaïlandaise et de l'éthique. La page suivante, Mademoiselle Eugénie Mérieau reste sur les explications de Bowornsak Uwanno, sans aucun esprit critique, laissant à penser qu'elle les partage.

 

 

Or, elles nous apparaissent plutôt  curieuses. Il réfute que le roi soit considéré  comme un « demi dieu » pour affirmer qu'il s'agit d'un Père, le père de la nation,  qu'il faut donc voir la loi de lèse-majesté comme un blasphème, dont il faudrait comprendre la sévérité en  sachant que (Elle le cite encore) « dans la société thaïlandaise, le parricide est, sur la base de normes éthiques et religieuses, un péché impardonnable et l'acte le plus grave d'ingratitude ». Péché ? Ingratitude ?

 

Bowornsak Uwanno est effectivement un éminent juriste mais il n’est pas le seul. Juriste attitré du gouvernement militaire avec quelques autres, il donne à l’action du gouvernement « autoritaire » issu d’un coup d’état – même sans effusion de sang – un fondement juridique. Pourquoi pas ? Nous avons écrit dans notre article précédent que les coups d’Etat « ne sont pas des incidents de l’histoire, ils sont tout simplement devenus un élément concret, coutumier et  non écrit  de la constitution du pays ». Mais il existe en Thaïlande des juristes qui pensent exactement le contraire. N’eut-il pas été judicieux de les citer ne serait-ce qu’en quelques mots ?

 

Et Mademoiselle Eugénie Mérieau reste encore à la page suivante avec Bowornsak Uwanno pour rapporter des propos quelque peu « étonnants ». Ainsi « l'élaboration de la lèse-majesté en tant que telle participa à la construction d'une monarchie absolue sur le modèle européen » Cette allégation est tellement fantaisiste que nous n'avons pas envie de la réfuter.

 

 

Qu’est-ce donc qu’une « monarchie absolue sur le modèle européen » ? Les derniers feux de la monarchie absolue en France ont brûlé en 1789. Les régimes successifs, Bonaparte, Bourbon puis Bonaparte, ne furent pas formellement absolus puisque tempérés par des assemblées électives plus ou moins représentatives. Si c’est faire référence à la Russie, l’exemple est mal choisi puisque l’Empire russe appartient pour l’essentiel et à 75 % à l’Asie. La dilection manifestée par Rama V pour le Tsar Nicolas et réciproquement l’explique. Rama V a envoyé son fils préféré Chakrabongsee et alors héritier présomptif étudier à Moscou, pays autocratique, et non pas dans une quelconque démocratie parlementaire, monarchie ou république, européenne.

 

 

La suite n'est pas de meilleur aloi. Ainsi « la force qu'elle connaît aujourd'hui est sans commune mesure avec ce qu'elle a pu être dans le passé : elle était moins sévère sous la monarchie absolue, et elle disparut quasiment aux lendemains de la révolution de 1932  ». (Mais le code pénal de 1908 est bel et bien resté en vigueur.)

 

 

Vous avez bien lu : la lèse-majesté était moins sévère au temps de la monarchie absolue ! Les bras nous en tombent.

 

Il n’était évidemment pas question de quelque délit ou crime de lèse-majesté que ce soit puisqu’il n’y eut pas, au moins avant 1900, de texte pour le définir, le roi étant tout simplement le maître de la vie de ses sujets ce qui ne valait pas qu’au sens figuré.

 

On se demande pourquoi Mademoiselle Eugénie Mérieau rapporte de telles fariboles, et ceci d'autant plus qu'au paragraphe suivant, après un « certes », elle  va nous dire exactement le contraire, enfin ce que tout le monde sait : « les préceptes hindouistes érigeaient le roi en figure à la fois vertueuse et divine (dhamaraja et devaraja). Le roi et la famille royale étaient intouchables  - le simple fait de lever les yeux sur le roi était passible de la peine de mort ». (Cf. Notre article (3))  Eugénie Mérieau cite ensuite le Code des Trois Sceaux « qui [prévoyait] des peines importantes pour les crimes contre le roi ».

 

 

Ensuite, Mademoiselle  Eugénie Mérieau nous rappelle  que l'ancêtre direct de l'article 112 peut être le décret sur la diffamation par la presse écrite promulgué en 1900 par Rama V qui prévoyait un emprisonnement de trois ans maximum ou une amende de 1500 THB ou les deux. Le Code pénal de 1908 fit passer la peine maximale de trois à sept ans et en 1976, à 15 ans. Ce n'est qu'au début des années 2000 que le nombre d'affaires explosa, mais on vit également s'exprimer des contestations de cette loi. Une pétition avec plus de 40.000 signatures fut remise au parlement, dit-elle, et le groupe Nitirat, un groupe de juristes s'opposera à la loi de lèse-majesté.

 

 

 

(Nous avons, dans deux articles, critiqué ce groupe de sept juristes, en rappelant néanmoins leurs actions et le soutien qu'ils avaient obtenus auprès de journalistes, artistes,  intellectuels, et  de la presse anglophone présente en Thaïlande (The Nation et Bangkok Post). Toutefois, ils avaient eu le mérite et le courage de dénoncer l'instrumentalisation du droit à des fins politiques. Cf. (4))

 

 

Elle constate que la loi de lèse-majesté n'est plus considérée par tous, comme « un trait culturel thaïlandais ». Surtout, pourrait-on rajouter, quand elle est utilisée par une junte militaire qui s'attribue le pouvoir de décider ce qu'est la liberté d'expression et les atteintes à l'ordre social.

 

Mademoiselle Eugénie Mérieau termine son article en citant longuement un extrait d'un rapport de février 2016 de la junte justifiant la lèse-majesté, qui ne manque pas d'humour, enfin d'humour noir en prétendant que « La Thaïlande respecte pleinement la liberté d'opinion et d'expression et la liberté de réunion... cependant ... ».

 

 

Mais, comme nous l'avons déjà dit, la loi de lèse-majesté procède avant tout de l'Histoire. Depuis l'origine, les rois siamois ont toujours légitimé leur pouvoir absolu en incarnant le roi Asoka et Bouddha mais aussi les divinités du brahmanisme et de l’hindouisme, qui leur donnaient le pouvoir absolu, le  droit de vie et de mort sur leurs sujets. (Cf. (3))

 

 

Certes ce pouvoir absolu variera selon les règnes mais surtout au XIXe siècle (Influence des modèles Européens, puissances coloniales aux frontières, réformes du roi Chulalongkorn, conseillers européens au Siam, éducation des Princes en Europe, etc.). Une société traditionnelle qui va évoluer avec le développement d’une économie monétaire et l'avènement d’une classe de fonctionnaires et de militaires, d'une monarchie constitutionnelle après le coup d’Etat de 1932 (Rappelons-nous que les principaux acteurs du Coup d'Etat proviennent  du  Parti du Peuple (le Ratsadon Khana),  fondé  le 17 février 1927, dans un hôtel parisien, par sept étudiants siamois dont Phibun et Pridi), etc. On verra même  Phibun, lors de sa dictature  (1948-1957), faire remplacer la photo du roi par la sienne. Il faudra attendre le maréchal Sarit (1959-1963) pour que de nouveau le roi retrouve son prestige et que soit réactivée la lèse-majesté. (Cf. Pierre Fistié (5))

 

 

NOTES ET RÉFÉRENCES.

 

(1) Jean Baffie, « Une « démocratie » entre populisme et défiance envers le peupl e : La politique en Thaïlande depuis la Seconde Guerre mondiale », in Thaïlande contemporaine, Sous la direction de Stéphane Dovert et Jacques Ivanoff, IRASEC, Les Indes Savantes, 2011. 

A 50. Clés pour comprendre la politique en Thaïlande.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-50-cles-pour-comprendre-la-politique-en-thailande-90647687.html 

 

(2) Article 14 : Internet ! Vous avez dit censure?

    http://www.alainbernardenthailande.com/article-article-14-internet-vous-avez-dit-censure-68700049.html

Cf. Rapport d'Amnesty International 2017/2018, sur la Thaïlande.

https://www.amnesty.org/fr/countries/asia-and-the-pacific/thailand/report-thailand/

 

« Les autorités ont continué d’engager des poursuites vigoureuses au titre de l’article 112 du Code pénal (portant sur le crime de lèse-majesté), qui sanctionne les critiques envers la monarchie. Au cours de l’année (2017), plusieurs personnes ont ainsi été inculpées ou poursuivies en vertu de l’article 112, certaines d’entre elles étant accusées d’avoir insulté d’anciens monarques. Les procès en lèse-majesté se sont tenus à huis clos. En juin, le tribunal militaire de Bangkok a condamné un homme à une peine record de 35 ans de prison pour une série de publications sur Facebook qui auraient concerné la monarchie. Cet homme risquait 70 années d’emprisonnement, mais la peine a été réduite car il a plaidé coupable. En août, le militant étudiant et défenseur des droits humains Jatupat « Pai » Boonpattararaksa a été condamné à deux ans et demi d’emprisonnement après avoir été reconnu coupable dans une affaire concernant son partage sur Facebook d’un article de la BBC à propos du roi de Thaïlande. Les autorités ont engagé des poursuites pour lèse-majesté contre un universitaire de renom en raison de ses commentaires portant sur une bataille menée par un roi thaïlandais au 16e  siècle.

 

Les autorités ont exercé des pressions sur Facebook, Google et YouTube pour que certaines publications en ligne, notamment des contenus considérés comme critiques à l’égard de la monarchie, soient supprimées. Elles ont également menacé d’engager des poursuites contre les fournisseurs d’accès à internet qui ne supprimaient pas certaines informations et contre les personnes qui communiquaient avec des opposants au gouvernement exilés ou partageaient leurs publications sur internet. Six personnes ont par la suite été arrêtées pour avoir partagé des publications sur Facebook relatives au retrait d’une plaque commémorant les événements de 1932, qui avaient mis fin à la monarchie absolue. À la fin de l’année, ces personnes se trouvaient toujours en prison et faisaient l’objet de plusieurs inculpations au titre de l’article 112. »

 

(3) Notre article 93. Le processus de légitimation du pouvoir du roi Naraï, in « Les Chroniques royales d’Ayutthaya ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-92-le-processus-de-legitimation-du-pouvoir-du-roi-narai-in-les-chroniques-royales-d-ayutthaya-119264251.html

 

Avec les deux références : Alain Forest, « Le processus traditionnel de légitimation du pouvoir royal dans les pays de bouddhisme theravada », Journal des anthropologues [En ligne], 104-105 | 2006, mis en ligne le 17 novembre 2010, consulté le 23 juin 2013. URL : http://jda.revues.org/496 et L. Gabaude, « Religion et politique en Thaïlande, Dépendance et responsabilité », In « Revue d’études comparatives Est-Ouest », Vol. 32, n°1 (mars 2001), pp.141-173.

 

(4)  A69.  Vous connaissez le groupe Nitirat de Thaïlande ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a69-vous-connaissez-le-groupe-nitirat-de-thailande-107595409.html

Notre critique de ce groupe in A70.

 

(5)  Pierre Fistié, « L’évolution de la Thaïlande contemporaine », Armand Colin, 1967. Et Nos articles 182.1et 2.  La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

 

 

 

 

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29 novembre 2018 4 29 /11 /novembre /2018 22:12


2 - POLITIQUE.

 

Poursuivons notre lecture pour aborder 5 autres « idées reçues » dans le domaine politique, à savoir : « La Thaïlande est une monarchie constitutionnelle. », « Le régime militaire thaïlandais est une dictature soft », « Thaksin fut le Berlusconi thaïlandais », « En Thaïlande, les élections n'ont aucune valeur à cause de l'achat des voix. », « La loi de lèse-majesté fait partie intégrante de la culture thaïlandaise. »

 

 

2 – I - « LA THAÏLANDE EST UNE MONARCHIE CONSTITUTIONNELLE. »

 

 

Mademoiselle Mérieau a effectivement raison d'émettre des doutes sur la réalité de cette assertion que l’on retrouve effectivement partout.

 

Parler de « Monarchie constitutionnelle » revient d’abord à en définir au moins sommairement les deux éléments.

 

Une monarchie tout d’abord est un régime politique qui reconnaît comme chef d’état un monarque (du grec  μόναρχος « un seul dirigeant »). Il peut être héréditaire comme c’est le cas en Thaïlande ou au Cambodge voisin ou élu par un collège restreint comme c’est encore le cas en Malaisie ou ce le fut dans le Saint-Empire romain germanique (1).

 

 

Une constitution est un texte qui définit et souvent, mais pas toujours, limite les pouvoirs du monarque.

 

 

Elle peut dès lors être non écrite, fruit de la tradition et de la coutume ce qui était le cas de la France sous l’ancien régime (2). C’est le cas du régime anglais actuel dont la constitution est coutumière ou ce fut celui de l’Arabie saoudite jusqu’en 1992 (3).

 

 

Le régime monarchique en Thaïlande est donc assuré depuis toujours mais conforté par la Loi du Palais du 10 novembre 1924 voulue par le roi Vajiravudh un an avant sa mort et assurant sans heurts le trône à la descendance mâle successible de Rama V.

 

 

Elle fut appliquée sans difficultés au bénéfice de son frère Prajadhipok en 1925,

 

sans difficultés au moins apparente lors de son abdication en 1935 au profit d’Ananda, aîné de la lignée Mahidol

 

 

 

instantanément à sa mort au profit de son frère cadet Bhumibol

 

et à sa mort le 13 octobre 2016  à son fils Vajiralongkorn. Si elle ne fut pas la première constitution, elle fut en tout cas la première loi constitutionnelle et référence y fut faite dans les constitutions successives en ce qui concerne la succession au trône.

 

 

LES CONSTITUTIONS

 

L’histoire constitutionnelle de la Thaïlande en a connu à ce jour (nous écrivons en 2018) 20 dont 17 d’entre elles ont été promulguées au cours des 70 ans de règne du roi Rama IX (4).

 

S’interroger sur le point de savoir si « la Thaïlande est une monarchie constitutionnelle » revient en réalité à se poser la question sur le règne de Rama IX puisque nous ne savons pas de quoi demain sera fait.

 

Ces constitutions furent traditionnellement des instruments temporaires, promulgués à la suite de coups d’État militaires en dehors peut-être de celle du Maréchal et néanmoins dictateur Sarit Thanarat qui perdura de 1959 à 1968.

 

 

PLUSIEURS OBSERVATIONS :

 

La nature des institutions constitutionnelles

 

Nous allons trouver au fil des années plusieurs types de mécanismes constitutionnels que nous pouvons schématiser de façon peut-être simpliste en trois groupes, un régime comportant des organes législatifs élus, un régime comportant des organes législatifs nommés et un régime de pouvoir exécutif absolu (5).

 

 

La permanence des coups d’état.

 

Ils sont institutionnalisé depuis le premier de 1932 ayant conduit la Siam à un régime « démocratique ». Sous le seul règne de Rama IX qui nous intéresse, nous en avons décompté 15, coups d’état stricto sensu, militaires ou silencieux, sanglants ou pacifiques (6). Ils ne sont pas des incidents de l’histoire, ils sont tout simplement devenus un élément concret,  coutumier et  non écrit  de la constitution du pays.

 

 

Les pouvoirs du souverain.

 

Ils ont constitutionnellement évolué au fil des constitutions successives comme le fait judicieusement remarquer Mademoiselle Mérieau notamment après la prise du pouvoir par le Maréchal Sarit Thanarat. Il faut bien sûr faire référence au pouvoir charismatique du souverain qui transcende ses pouvoirs constitutionnels, qu’ils proviennent de la tradition multiséculaire brahmaniste et hindouiste (à laquelle Mademoiselle Mérieau ne croit guère) ou tout autant des qualités propres à la personne de Rama IX et de son épouse.

 

 

Les constitutionnalistes thaïs admettent sans difficultés que lorsque le pays est en crise, le souverain peut agir par-delà les textes.

 

 

 

CONCLUSION.

 

Mademoiselle Mérieau conclut « Une monarchie constitutionnelle qui s’appuie autant sur l’armée et se passe entièrement à la fois d’élections et de parlement peut difficilement répondre à la définition d’une démocratie – terme que l’on associe dans le langage courant à la « monarchie constitutionnelle ». Dont acte !

 

Elle conclut toutefois par un paragraphe intitulé « la démocratie n’est pas compatible avec la culture thaïlandaise » ce qui nous conduit à nos propres conclusions :

 

 

Reste à savoir ce qu’est-ce qu’on appelle « démocratie », n’entrons pas dans ce débat. Il est toutefois essentiel de relever que lorsque les « révolutionnaires » de 1932 ont imposé une constitution au roi, ils sont allés chercher leur modèle en Occident, tous éduqués dans des Universités françaises ou anglaises sans qu’il n’y ait jamais eu véritablement de texte spécifiquement thaï (7).

 

Il n’est pas de notre propos (ni d’ailleurs dans nos compétences) de définir quelle serait la Constitution idéale faisant cohabiter harmonieusement comme dans la société idéale d’Aristote la liberté et l’égalité, l’harmonie et le progrès. Nous n’irions toutefois pas chercher notre modèle en Occident (8).

 

 

Concluons sur une seule question, ces régimes constitutionnels successifs furent-ils des instruments du peuple pour contrôler le gouvernement ou des instruments du gouvernement pour contrôler le peuple ?

 

Ne cherchons donc pas donner une définition de ce régime  qui n'est assurément pas une « monarchie constitutionnelle » au sens que le « langage courant » donne à ce mot, contentons-nous de la porte de sortie favorite des juristes lorsqu'ils buttent sur une institution difficile à définir selon nos concepts : c'est un régime monarchique sui generis.

 

 

2 - II - « LE RÉGIME MILITAIRE THAÏLANDAIS EST UNE DICTATURE SOFT » (PP. 57-62)

 

 

L'idée reçue ici annoncée aurait nécessité d'indiquer une période. Toutes les dictatures qu'a connues la Thaïlande n'ont pas revêtu les mêmes formes, et ne se sont pas exercées dans  le même contexte historique.

 

Mademoiselle Eugénie Mérieau commence son article en rappelant  « Le fait que la majorité de ses huit décennies furent des dictatures militaires ne semble pas remettre en question le mythe officiel de la démocratie thaïlandaise »,  sous la haute protection du roi et de l'Armée, mais précise-t-elle, « une démocratie à la thaïe » avec 13 coups d' Etat réussis.

 

 

Nous avions montré dans notre article 214 (3), que la Thaïlande avait connu une vie politique plus mouvementée que ces 13 (14?) coups d'Etat réussis si on ajoutait les révoltes, les rébellions, les coups d'Etat « silencieux » (Prem, Abhisit 2010), les nombreuses tentatives de coup d'Etat, les soulèvements populaires  (1973, 1976, 1992), les coups d’Etat « judiciaires » (2008, 2009, 2014) Il y eut même une dictature « civile » comme celle de Thanin après le le coup d’Etat de 1976. Du premier janvier 1901 au 14 janvier 2016 nous en avions identifiés 42, en reconnaissant que la liste n'était pas exhaustive, soit une moyenne approximative d’un « coup » tous les 1.000 jours.

 

 

Nous avions également exposé « Les limites de la démocratie des années 1980 » (Cf. Notre article 234. (4)), qui montrait par exemple que le gouvernement  « démocratique » de Prem, du 3 mars 1980 au 4 août 1988  se déroula au fil des cinq gouvernements, et de trois élections générales, qu’il dut subir deux tentatives de coups d’Etat, quatre tentatives d’assassinats, mettre un terme à l’insurrection communiste thaïlandaise sur son sol, faire face aux menaces communistes laotiennes et vietnamiennes aux frontières, et cela sous le contrôle et l'encadrement des différentes factions militaires.

 

 

Le livre d’Arnaud Dubus et de Nicolas Revise « Armée du Peuple, Armée du roi », « les militaires face à la société en Indonésie et en Thaïlande »(5) nous avait déjà aidé à comprendre  comment l’Armée avait construit son empire économique en monopolisant le pouvoir depuis 1932 et en intervenant sur la scène politique régulièrement par des coups d’états, au nom du roi et de la « sécurité nationale ». (Cf. aussi La puissance de l'oligarchie militaire In Notre article 223 (6))

 

 

Donc, quand Mademoiselle Eugénie Mérieau nous dit  que la dictature serait perçue comme « soft » (pourquoi utiliser cet anglicisme ; le terme de « dictature douce » est tout aussi expressif.), elle oublie des décennies de dictatures sanglantes, pour ne citer que les coups d'Etat de 2006 et 2014, qui auraient été « pacifiques », car vus comme une coutume habituelle, une dictature où  « La population ne résiste pas ; les contre-manifestations sont rares » et où « les militaires ont été « remerciés » par la population : on leur a offert fleurs et parfois même bises ».

 

 

Et pourtant à  la page suivante, Mademoiselle Eugénie Mérieau rappelle d'autres périodes de l'Histoire qui furent moins « festives », comme  la dictature du général Sarit qui réprima durement les communistes et « utilisa ses pleins pouvoirs pour emprisonner sommairement ses opposants et les exécuter. »  (Et la dictature de Phibun qui dura 9 ans (1948-1957) ?) ; la répression des années 1960 et 1970 (peu précis) ; le massacre d'octobre 1976 à l'Université de Thammasat

 

 

(Oubliant les événements de 1973) ; la répression féroces des « chemises  rouges » en 2010 au centre de Bangkok qui fit 90 morts.

 

Son dernier paragraphe signale que la communauté internationale n'a pas beaucoup réagi  contrairement à ce qui se passe en Birmanie et au Cambodge. Et elle ajoute : « La répression est en effet plus douce en Thaïlande, plus efficace peut-être, que ses voisins immédiats » et de citer Phrayut Chan-Ocha arrivé au pouvoir par coup d'Etat militaire le 22 mai 2014, qui « n'aurait » emprisonné pour lèse-majesté ou sédition qu'une centaine de personnes. Terminant sur « La répression n'a pas besoin d'être sanglante, quand elle est judiciaire. »

 

 

 

Eugénie Mérieau termine son chapitre avec un encadré d'une page intitulé « Les Chemises rouges sont des terroristes antiroyalistes » ; Une antiphrase  pour nous rappeler quelques données sur les  « Chemises rouges ». Un sujet qu'elle connaît bien ; Cf. Eugénie Mérieau, Les Chemises rouges de Thaïlande, Carnet de l’Irasec / Occasional Paper n° 23. ISBN 978-616-7571-16-4, juillet 2013

 

 

Mais on peut remarquer que la communauté internationale ne réagit pas beaucoup non plus sur les dictatures « asiatiques » et africaines et on peut juger cocasse la raison ici invoquée pour la Thaïlande qui aurait la spécificité d'avoir des dictatures « douces » . Un nouveau concept ? Les différents régimes militaires qui se sont succédés  ont tous eu des caractéristiques spécifiques, et si Mademoiselle Eugénie Mérieau n'attribue le « soft » qu'au régime de l'ex-général Phrayut Chan-Ocha, encore aurait-il fallu le préciser.

 

Mais on peut remarquer que le « soft » signifie – ici - plus de liberté civile, plus le droit de se réunir, d'exprimer une opinion politique, médias et réseaux sociaux sous surveillance, mesures d'intimidation par des arrestations et interrogatoires en camp militaire, etc.

 

Maintenant on peut se consoler en sachant que la Thaïlande est considérée comme un régime hybride et se situe en 2017 à la 107e place sur 167 pays, si on en juge d'après l'indice de démocratie créé par le groupe de presse britannique « The Economist Group »  fondé sur 60 critères et qui  classifie les pays  selon quatre régimes : démocratique, démocratique imparfait, hybride ou autoritaire,  Les régimes considérés comme autoritaires commencent à la 116e place.

 

 

2 – III -  « THAKSIN FUT LE BERLUSCONI THAÏLANDAIS (pp. 63-67)

 

 

Tout en évoquant les principaux éléments de la carrière politique de Thaksin, Mademoiselle Eugénie Mérieau nous livre quelques exemples de comparaison qui ont pu faire dire à certains que « Thaksin fut le Berlusconi thaïlandais ». « Thaksin fut décrit comme un « populiste » et en raison de son ascension fulgurante, sa richesse et son empire dans le domaine des la télécommunications, comparé à Silvio Berlusconi, une image dégradante. »Mais précise-telle, « le populisme de Thaksin est bien différent de celui de Silvio Berlusconi ». Si le style est comparable dit-elle, les programmes politiques et le mode de mobilisation sont différents. Toutefois restant sur « le populisme », elle considère qu'il fut tardif et qu'il mobilisa ses partisans à l'occasion « du procès qui lui était intenté devant la Cour Constitutionnelle pour fausse déclaration de capital ».

 

 

Pourquoi « tardif ? ». Thaksin a été poursuivi par la Cour Constitutionnelle avant son écrasante victoire aux élections générales du 6 janvier 2001. Et  il fut très actif durant la campagne  annonçant un  moratoire sur les dettes, un prêt d’un million de bahts pour chacun des 77.000 villages de Thaïlande et un accès aux soins hospitaliers pour les plus pauvres moyennant un forfait de 30 bahts. Ces trois engagements seront tenus s 2001 et n'ont rien de « populiste »  (Cf. Revise et nos deux articles sur Thaksin (7))

 

Ensuite, à juste titre, Mademoiselle Eugénie Mérieau voit une autre ressemblance avec Berlusconi dans le fait que tous deux ont considéré qu'un pays se gouvernait comme une grande entreprise. Thaksin, ajoute-elle, « voulut faire des gouverneurs des « PDGs locaux » qui devaient gouverner »et « marketer » leur province comme des businessmen ».

 

 

(Nous avions dans notre article sur Thaksin relever cette volonté :« Il est bien décidé à diriger le pays comme il a dirigé jusque-là ses entreprises. Il déclarera d’ailleurs que le juste rôle d’un premier ministre est de gérer la plus grande entreprise nationale : la Thailand Company. « La politique n’est que l’enveloppe que l’on voit. La gestion est la clé pour arriver à faire avancer la Thaïlande en tant qu’organisation.»(245 (7))

 

Mademoiselle Eugénie Mérieau poursuit la comparaison en leur attribuant des « mauvaises manières » et – curieusement - en ajoutant Trump ! Outre l'anachronisme, on ne voit pas vraiment pas ce que Trump vient faire ici. Passons.

 

 

Si en effet Berlusconi est connu pour ses multiples dérapages fascistes et misogynes, Thaksin ne joue pas du tout dans la même catégorie. Mademoiselle Eugénie Mérieau le dit elle-même d'ailleurs en disant que Thaksin « dans un style proche du peuple », « dans une langue simple et directe » a critiqué publiquement «  les élites et « l'establishment », le « réseau monarchique », « les bureaucrates, les généraux, les universitaires (…) les ONGs, les journalistes. ».

 

Mais il ne s'agit pas ici de « mauvaises manières ». Il s'agit ici, comme nous le dit Nicolas Revise (Cf. (8)) d'une politique autoritaire, volontariste et interventionniste visant une ambition de « s’emparer de l’Etat pour assurer une croissance économique favorable aux milieux d’affaires et au marché domestique » ; sans oublier … ses propres affaires, et une certaine conception de la démocratie qu’il explicite » , qui va se traduire par sa volonté de diriger et de contrôler toutes les institutions du royaume et de « vider de sa substance les garde-fous institutionnels » (commission électorale et anti-corruption, Cour constitutionnelle…), et d’éliminer toute forme d’opposition (parlementaire, militaire, médiatique, syndicale et associative).  »

 

 

Mademoiselle Eugénie Mérieau termine son article en rappelant les mesures sociales concrètes prises par Thaksin en faveur des masses rurales et des pauvres, qui lui valent encore aujourd'hui sa popularité en 2018 et  « la préoccupation première des militaires au pouvoir » de « déthaksiniser ».

 

Ensuite, Mademoiselle Eugénie Mérieau aborde deux autres « idées reçues »en politique  En Thaïlande, les élections n'ont aucune valeur à cause de l'achat des voix. », « La loi de lèse-majesté fait partie intégrante de la culture thaïlandaise. ». Ce sera l'objet de notre futur article.

 

 

NOTES ET RÉFÉRENCES.

 

 

POUR NOS REMARQUES SUR « LA THAÏLANDE EST UNE MONARCHIE CONSTITUTIONNELLE »  (2  -I)

   

(1) Le roi de Malaisie dont le rôle qui n’est que symbolique est l’un des neuf chefs héréditaires de neuf États de la péninsule. Il est élu pour 5 ans en présidence tournante par ses pairs, les quatre gouverneurs des États non dirigés par des sultans et le premier ministre.

 

 

Le Saint-Empire romain germanique qui perdura depuis le Xe siècle jusqu' en 1806 voyait un empereur qui régnait sur une poussière d’états, grands, petits ou minuscules, de villes libres et d’évêchés (plus de 350) élu par une quinzaine d’électeurs ecclésiastique ou séculiers.

 

 

(2) Les « Lois fondamentales du royaume » dégagées de façon prétorienne dès la mort d’Hugues Capet en 996, complétées par l’affirmation de la « loi salique » à la mort de Louis X en 1316 perdurèrent sans heurt majeur jusqu’en 1791.

 

(3) Jusque-là, le Coran et la Sunna (Tradition du prophète) constituaient sa constitution. Il est d’ailleurs difficile de qualifier le texte de 1992 qui se contente en réalité de faire référence à la charia, de « constitution ».

 

 

Le plus bel exemple historique fut celui de l’Espagne sans  constitution de 1936 à 1978.

 

 

(4) Sous le règne de Rama VII,  la première charte temporaire de 1932 et la constitution de 1932.

Sour le règne de Rama VIII la constitution du 9 mai 1946. Il ne la connut qu’un mois.

Sous la règne de Rama IX la constitution intérimaire de 1947, celle de 1949, celle de 1952,   celle de 1959, celle de 1968, celle de 1972, celle de 1974, celle de 1976, celle de 1977,  celle de 1978, celle de 1991, celle de 1997, celle de 2006, celle de 2007, celle de 2014, celle de 2015 et celle de 2017.

 

(5)

Organes législatifs élus :

 

En 1946, la chambre des députés est élue et élit elle-même les membres du Sénat. En  1997, Chambre et Sénat sont élus.

 

Des organes législatifs nommés :

 

Ils sont partiellement élus et partiellement nommés par l’exécutif, les membres nommés ayant suffisamment de poids pour faire barrage aux élus. Le Premier ministre est soit un chef militaire, soit une figure de proue de l'armée ou du palais. Cela vaut dans le cadre de la constitution de 1932 après 1937,  la Constitution de 1947, celle de 1949, celle de 1952, celle de 1968, celle de 1974, celle de 1978, celle de 1991, celle de 2007 et celle de 2016.

 

Le pouvoir exécutif absolu

 

L’exécutif dispose d'un pouvoir absolu ou quasi absolu, sans législature ni assemblée législative entièrement désignée. Le Premier ministre est généralement un chef militaire ou une figure de proue de l'armée ou du palais. Nous le trouvons dans la Charte de 1932, la Constitution de 1932 avant 1937, la constitution de 1959, celle de 1972, celle de 1976, celle de 1991, celle de de 2006 et la Constitution provisoire de 2014.

 

(6) Voir notre article 214 « COMBIEN DE COUPS D’ÉTAT, DE RÉBELLIONS, DE RÉVOLTES ET DE SOULÈVEMENTS EN THAÏLANDE DEPUIS LE DÉBUT DU SIÈCLE DERNIER » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/01/214-combien-de-coups-d-etat-de-rebellions-de-revoltes-et-de-souevements-en-thailande-depuis-le-debut-du-siecle-dernier.html

 

Sur un total inventorié de 42 au sens large depuis le début du siècle dernier, et pour nous en tenir aux seules tentatives réussie pour changer le gouvernement en dehors de toute procédure démocratique, 15 d’entre eux se sont déroulé sous le 9e règne : Coup d’état silencieux du 1er avril 1933 - Coup d’état  du 20 juin - Coup d’état du 1er juillet 1944 – Coup d’état du 8 novembre 1947 - Coup d’état  du 9 novembre 1948  - Coup d’état dit « Radio coup » du 29 novembre 1951 - Coup d’état  du 16 septembre 1957 - Coup d’état du 20 octobre 1958 - Coup d’état silencieux  de 1976 - Coup d’état : Le massacre du 6 octobre 1976 - Coup d’état du 20 Octobre 1977 - Coup d’état silencieux  de 1980 - Coup d’état du 23 février 1991 - Coup d’état du 19 septembre 2006 - Coup d’état  du 20 mai 2014.

 

(7) Les deux états voisins décolonisés sont allé chercher leurs modèles en Angleterre pour les Birmans, en France pour les Khmers. Le parallèle est saisissant, la conseillère d’État de la Birmanie Aung San Suu Kyi, qui dirige de facto le gouvernement, et qui bénéficie d’un incontestable charisme personnel tant dans son pays qu’à l’étranger a changé le régime mais l’armée conserve la réalité du pouvoir.

 

 

Le roi du Cambodge bénéficie du charisme hérité de la monarchie khmère. La réalité du pouvoir appartient au premier ministre et à une police toute puissante.

 

 

(8) L’Occident qui prétend être le lieu géographique de la naissance de la civilisation moderne a exporté ses idées sur la terre entière, culte de la nation et recherche de la société idéale en particulier, dans ses propres cadres juridiques avec des résultats dont il est difficile de dire qu’ils ont été, en Afrique ou dans le Proche-Orient en particulier, bénéfiques

 

 

                                                 

NOTES POUR « LE REGIME MILITAIRE THAÏLANDAIS EST UNE DICTATURE SOFT » (2 - II) ET « THAKSIN FUT LE BERLUSCONI THAÏLANDAIS » (2  - III)

 

 

(1) Le Cavalier bleu Éditions, collection « Idées reçues », 2018, 147 pages.

 

(2) Rappel.

Sommaire du livre :

 

Introduction (pp.11-13), Histoire. ( pp. 17-44) « La stèle de Ramkhamhaeng est la Magna Carta siamoise »

 

 

« Le roi Mongkut incarne la figure décriée du despote oriental. »« La Thaïlande n'a jamais été colonisée. » « Le Siam est devenue une monarchie constitutionnelle par la volonté du roi. » « La Thaïlande s'est rangée aux côtés des alliés pendant la seconde guerre mondiale . »

 

 

Politique (pp. 49-78). « La Thaïlande est une monarchie constitutionnelle. » « Le régime militaire thaïlandais est une dictature soft. » « Thaksin fut le Berlusconi thaïlandais ». « En Thaïlande , les élections n'ont aucune valeur à cause de l'achat des voix. »« La loi de lèse-majesté fait partie intégrante de la culture thaïlandaise. »

 

Société (pp. 81- 110) « Le bouddhisme est la religion officielle du royaume. » « Les populations du Nord-Est sont arriérées. » « La Thaïlande est le paradis des lesbiennes, gays et transgenres. » « La femme en Thaïlande jouit d'un statut privilégié. »« L'industrie de la prostitution est principalement dédiée aux touristes et expatriés. »

 

 

Économie (113-138) « L'économie thaïlandaise repose sur le dynamisme de  ses Chinois d'Outre-mer. » « L'économie thaïlandaise dépend principalement du tourisme. »  « Au sein du Triangle d'or, la Thaïlande est producteur majeur d'opium et d'héroïne. »

« La corruption en Thaïlande est culturelle. » « La Thaïlande s'est sortie de la crise de 1997 grâce au modèle économique du roi Rama IX. »

 

Conclusion (pp.139-141) Annexe (pp.145-147) : 19 Références, dont 17 livres, un documentaire et un film.

 

(3) 214 – COMBIEN DE COUPS D’ÉTAT, DE RÉBELLIONS, DE RÉVOLTES ET DE SOULÈVEMENTS  EN THAÏLANDE DEPUIS LE DÉBUT DU SIÈCLE DERNIER ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/01/214-combien-de-coups-d-etat-de-rebellions-de-revoltes-et-de-souevements-en-thailande-depuis-le-debut-du-siecle-dernier.html

 

(4) 234. LES LIMITES DE LA DÉMOCRATIE DES ANNÉES 1980 EN THAÏLANDE

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/06/234-les-limites-de-la-democratie-des-annees-1980-en-thailande.html

(5) Notre lecture de  « Armée du Peuple, Armée du roi », « les militaires face à la société en Indonésie et en Thaïlande », de Arnaud Dubus et Nicolas Revise    l’Harmattan,

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26 novembre 2018 1 26 /11 /novembre /2018 03:01

 

Lors de notre article sur le voyage privé du Roi Chulalongkorn en Europe en 1907, nous avons parlé de sa visite au Salon des artistes français qui, depuis 1881 se tient tous les ans au Grand Palais (1). Il y rencontra deux artistes, Henri-Léon Jacquet et Lucien-Hector Jonas qui étaient déjà présent pour le premier aux salons de 1903, 1904, 1905 et 1906 et l’autre aux salons de 1905 et 1906. Un catalogue illustré révèle un véritable monde  (2)

 

 

En 1903, au milieu de 1786 participants Jacquet expose le « portrait de Mademoiselle R.S. », toile reproduite au catalogue.

 

En 1904, il y eut 1863 exposants. Jacquet y expose « deux intransigeants », toile reproduite au catalogue.

 

En 1905, il y eut 1954 exposants uniquement pour les peintres, nous ne parlons pas des sculpteurs. Jacquet y est admis avec le portrait intitulé « Au soleil »

 

et Jonas avec une toile intitulée « consolation », tous deux sont également reproduits dans le catalogue, ce qui est une espèce de consécration. Jonas reçoit une troisième médaille après avoir obtenu un second prix de Rome.

 

 

En 1906, il y eut 1734 exposants. Jacquet expose « Le parrain à la chandelle : baptême dans le Boulonnais »

 

 

et Jonas un triptyque intitulé « les mineurs ».

 

 

En 1907, c’est la visite du Roi Chulalongkorn. Il y a 1659 exposants pour la peinture et 102 pour la sculpture. Jacquet expose « procession des matelottes du Courgain »

 

et Jonas « Les rouffions, scène de grève (Anzin) », deux toiles qui retinrent l’attention du monarque.

 

 

Avant de dire quelques mots de ces artistes, dans ce monde de l’art qui n’est pas notre spécialité, il faut se poser la question de savoir comment un amateur peut s’y retrouver ? Nous bénéficions de l’œuvre d’un éminent critique d’art de l’époque. Véritable polygraphe, Émile Langlade s'est lancé en 1929 dans la rédaction des « Artistes de mon temps, » vaste recueil de biographies artistiques d’autant plus précieux qu'il évoque nombre de peintres dits « secondaires » ou oubliés dont l'œuvre, pour une part notable d’entre eux demeure en partie à découvrir. Nous y avons puisé de précieux renseignements (3).

 

 

Au milieu de ces milliers d’artistes exposants dont la plupart sont tombés dans un éternel oubli peut-être immérité, Langlade en dégage quelques dizaines, dont Jonas (mais pas Jacquet ) qu’il ne fait que citer. Tous n’ont pas exposé au Salon, soit qu’ils n’étaient pas été admis soit qu’ils n’avaient pas concouru.

 

Se pose enfin la question de savoir quelle est la différence réelle entre ce qu’il est convenu d’appeler un « grand maître » le plus souvent par les galeristes d’avant- garde et les « petits maitres » dont les œuvres méritent d’être ramenées à la lumière ? Il s’agit le plus souvent de deux ou trois zéros de plus dans les adjudications publiques dont l’artiste profite rarement puisqu’elles se déroulent après sa mort. Van Gogh a vendu un seul tableau de son vivant et a fini dans la misère. N’épiloguons pas.

 

 

Quelles sont les deux toiles qui ont retenu l’attention du roi Chulalongkorn ?

 

Lucien-Hector Jonas

 

 

Jonas était un homme du nord, né à Anzin en 1880. Quoique d’une famille aisée – son père est distillateur – il n’a pas oublié le noir pays des mines et deviendra le peintre de la mine. Sa toile intitulée « les Rouffions » lui valut sa 2e médaille, une bourse de voyage pour Bangkok et fut acheté par le Roi de Siam. Cette œuvre, brossée avec énergie, est le premier de ses tableaux qui a conquis le grand public. Il reçoit également les éloges de la critique artistique. Nous vous donnons quelques extraits car nous avons cherché à comprendre ce qui pouvait avoir retenu l’attention du roi (4).

 

Jusqu’à sa mort en 1947, il vola de succès en succès (5).

 

 

Henri-Léon Jacquet

 

Quoiqu’admis plusieurs années de suite au Salon, c’est Émile Langlade qui nous apprend incidemment que « la Procession de matelottes au Courgain », avec sa Vierge dorée, ses bannières  et ses petites filles couronnées de roses artificielles, aurait également été achetée par le Roi de Siam. C’est un sujet que Jacquet semble avoir traité à plusieurs reprises ? Elle a en tous cas fait l’objet d’une diffusion par carte postale  même si Jacquet n’a pas connu le succès de Jonas. Nous savons peu de choses sur lui. Né en 1856, il reste néanmoins la « mémoire » de Courgain, un quartier de Calais proche du port.Quoiqu’admis plusieurs années de suite au Salon, c’est Émile Langlade qui nous apprend incidemment que « la Procession de matelottes au Courgain », avec sa Vierge dorée, ses bannières  et ses petites filles couronnées de roses artificielles, aurait également été achetée par le Roi de Siam. C’est un sujet que Jacquet semble avoir traité à plusieurs reprises ? Elle a en tous cas fait l’objet d’une diffusion par carte postale  même si Jacquet n’a pas connu le succès de Jonas. Nous savons peu de choses sur lui. Né en 1856, il reste néanmoins la « mémoire » de Courgain, un quartier de Calais proche du port.

 

 

Nous pensions avoir eu avions eu un aperçu des goûts du souverain en matière d’art ? Il s’était adressé au peintre provençal Marius Fouque pour lui commander une copie du tableau de G.L. Gérôme représentant la réception de l’Ambassade siamoise à Fontainebleau en 1861 (6). Lors de sa visite de 1907, il avait posé chez le très classique Carolus Duran, portraitiste de toutes les notabilités de la IIIe république qui ne donnait pas dans la fantaisie. Les peintres italiens qui participèrent à l’embellissement de sa ville et de ses palais ne donnaient pas non plus dans l’avant-garde  (7).

 

 

Or, voilà deux sujets choisis, l’un représentant une manifestation sous drapeaux rouges au son de l’Internationale 

 

 

et l’autre une procession religieuse sous la protection de la Vierge au son de cantiques très catholiques qui paraissent bien étrangers à un monarque oriental.

 

 

Il n’y a selon nous une explication et une seule. Voulant faire connaître à ses proches ses impressions sur son voyage en France, il était deux événements qu’il ne pouvait aller photographier malgré sa dilection pour cet art, une manifestation de « rouges » et une manifestation religieuse. Ce sont en quelque sorte les diapositives des souvenirs de vacances avant la lettre. Ce ne sont donc pas des « achats de fantaisie » comme le pense Langlade. Il en est d’ailleurs une forte présomption : le catalogue de l’exposition donne quelques centaines de reproductions des toiles exposées, essentiellement des portraits, des paysages ou des nus très académiques. Ce sont les deux seules toiles réalistes représentant des scènes du quotidien, de véritables photographies de reportage.

 

 

Par ailleurs, quelles que soient leurs qualités, rigueur et équilibre dans la construction, nuances délicates, trait précis et détails soignés, on imagine mal un amateur en décorant son salon alors qu’elles convenaient parfaitement à la décoration d’une Bourse du travail ou d’une salle du catéchisme.

 

Nous ignorons totalement ce qu’elles sont devenues et si elles se trouvent toujours dans quelque coin retirés du Palais royal ?

 

 

Nos deux artistes ne sont pas inconnus des salles de vente : Jonas dont la production fut abondante, de quelques centaines d’euros (affiches ou lithogravures) à quelques milliers pour les toiles,

 

« Rue de Dinan » 3.000 euros  :

 

 

les toiles de Jacquet qui fut moins productif et aurait terminé sa carrière comme professeur, également. Ce sont des prix de toiles de « petits maîtres ».

« Odalisque » 2.600 euros :

 

 

NOTES

 

 

(1)  Voir notre article 151. « Introduction aux lettres du Roi Chulalongkorn envoyées d'Europe en 1907 In « Klaï Ban (Loin Du Foyer) » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-151-introduction-aux-lettres-du-roi-chulalongkorn-envoyees-d-europe-en-1907-in-klai-ban-loin-du-f-124500150.html

 

(2) « Catalogue illustré du salon – société des artistes français » pour les années 1903, 1904, 1905, 1906 et 1907 publié sous la direction de Ludovic Baschet, lui-même éditeur d’art et propriétaire du très célèbre magasine « L’illustration ».

(3) « Artistes de mon  temps » fut publié à Arras en quatre volumes.

(4) « La revue intellectuelle des faits et des œuvres – revue des rationalistes  » 1906- 1907, pp 632-633 : 

 

« Les Rouffions de Jonas présentent de belles qualités de composition et d'exécution picturale mais un peu crue. Les Rouffions sont les renégats de la grève que poursuivent les mineurs d'Anzin. L'homme à la face d'épouvante, et la femme à l'air de bête résignée, sont meurtris, sanglants, les habits en lambeaux arrachés par des mains vengeresses, les torses sont nus, de chair laborieuse. La foule clame l’internationale. Une femme au premier plan, un gamin sur les bras, deux mômes à ses trousses, brandit un drapeau rouge. C'est le choc de basses mentalités ; mais, celle de la foule a plus d'excuses qu'on ne croie, car, le rouffion est généralement, un être vil, par ignorance ou bas égoïsme, quelque peu Judas. Allez, il y a du plomb dans les deux plateaux de la balance. Ce n'est pas le, drame du bien et du mal, qui se déroule sur ce champ de grève, c'est l'épopée de l'ignorance commune. Des deux côtés, en rentrant à la maison, les enfants crieront qu'ils ont faim. Le rouffion répondra : « Quand il n'y aura plus de grève » ; le gréviste, dira : « quand il n'y aura plus de rouffions. » Mais tous les ouvriers ne sont pas nécessairement des justiciers féroces ou des mouchards et dans la toile de Jonas même, regardez bien, il y a, à l'insu de l'artiste peut-être, autre chose que de la vengeance ».

 

« Le petit journal  - supplément illustré » du 15 septembre 1907 :

« Les « Roufions »  ?... Qu'est-ce que les Roufions ? « Roufion » est un vieux mot que le patois de nos régions septentrionales a dû garder du temps de l’occupation espagnole. Vous savez ce qu'est un « ruffian » dans la Péninsule ?... C’est un paresseux, un parasite, un homme qui vit aux dépens d’autrui. C'est le sens même du mot « roufion » dans le patois du Nord. « Roufion » est synonyme de « fainéant », et, comme il est constant que les grévistes appellent « fainéant » - par antiphrase, sans doute - l’ouvrier qui continue à travailler, voilà comment s'explique le titre de ce tableau.  C'est une scène de grève de mineurs, malheureusement trop fréquente dans les milieux houillers où quelque conflit a éclaté entre le capital et le travail. Un ouvrier est descendu à la mine, malgré l’ordre du syndicat ; sa femme est allée l'attendre à la sortie du puits. Une bande de grévistes chantant l'Internationale, drapeau rouge en tête, les surprennent et les coups pleuvent sur les « roufions », sur les « fainéants », sur les « faux frères » qui ont commis le crime de vouloir gagner quand même le pain de leur famille...Cette toile qui fit sensation au dernier Salon des Artistes français, non seulement pour sa conception hardie, mais pour le réalisme vigoureux de son exécution, est d' un jeune peintre du plus bel avenir. M.  Lucien Jonas, qui est originaire d' Anzin, le pays des houillères, n'a que vingt-sept ans. Elle valut à son auteur une seconde médaille et une bourse de voyage. Ajoutons qu’elle fut achetée par S. M. Chulalongkorn, roi de Siam, pour son palais de Bangkok ».

 

(5) Il devint le peintre de la guerre de 14 dessinant inlassablement pour la revue « L’illustration » dont les lithographies en couleur tout au long de la guerre, scènes de guerre, portraits de nos héros, ornaient les murs de toutes les maisons françaises ainsi que de nombreuses affiches de propagandes.

 

 

Il dessina encore des billets de banque ce qui lui valut après la légion d’honneur l’ordre de la francisque pendant la deuxième guerre mondiale pour le billet de 100 francs représentant Descartes.

 

 

Resté « peintre de la mine », il dessine encore le billet de 10 francs après la guerre représentant un mineur.

 

 

Son tableau primé a été reproduit sur carte postale surabondamment diffusée dans le monde de la mine. Un de ses tableaux représentant un mineur agenouillé portant une barrette et une lampe, a été choisi pour illustrer le timbre commémoratif intitulé Hommage aux mineurs - Courrières 1906-2006,

 

 

pour le centenaire de la catastrophe minière de Courrières.

 

 

(6) Voir notre article A 158 « Marius Fouque, Un Arlésien "peintre officiel" du Roi Rama V » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a158-marius-fouque-un-arlesien-peintre-officiel-du-roi-rama-v-124191766.html

 

(7) Voir notre article A 245 « LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/10/a-244-les-peintres-et-les-sculpteurs-italiens-au-siam-sous-rama-v-et-rama-vi.html

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21 novembre 2018 3 21 /11 /novembre /2018 22:26

1. HISTOIRE. (1)

 

Nous connaissons déjà Eugénie Mérieau pour son étude de 2013 sur Les Chemises rouges de Thaïlande. Nous lui avions consacré deux articles, tant elle nous aidait vraiment à comprendre cette période politique mouvementée qui débouchera sur le régime militaire actuel (2). Elle manifestait déjà d'une bonne connaissance des événements politiques de la Thaïlande, alors qu'elle poursuivait l'écriture de sa thèse de doctorat « Le constitutionnalisme thaïlandais à la lumière de ses emprunts étrangers : une étude de la fonction royale. » qu'elle soutiendra avec succès le 3 mars 2017 (3). Aussi nous étions convaincus en ouvrant son nouveau livre sur les « Idées reçues sur la Thaïlande » paru en 2018, que nous aurions là un point de vue intéressant sur 20 sujets portant sur l'Histoire, la politique, la société, l'économie, qu'elle jugeait suffisamment sérieux pour proposer une mise au point. (Cf. Le sommaire en (4))

 

Nous étions d'autant plus curieux que nous avions déjà abordé tous les sujets en question, parfois même sur plusieurs articles. Notre article « La Thaïlande n'a jamais été colonisée » par exemple, est même le plus populaire de notre blog. (La page a été ouverte plus de 10.000 fois à ce jour) (5) Mais le nombre et la diversité des « idées reçues » ici présentées ne pouvaient pas, dans le cadre d'un article de blog, permettre une confrontation de nos approches respectives, mais cela n'empêchait pas de proposer quelques remarques.

 

 

La première remarque porte sur la notion même d' « idées reçues. »

 

Nous n'allons pas ici faire l'historique de cette notion située entre le stéréotype, le cliché, et le lieu commun, qui semblent s'imposer dans leur évidence pour qui ne les a pas étudiées, mais dont nombre d'entre elles ont été démontrées fausses par des sources fiables. Les synonymes sont multiples : « Qui est communément admis, établi, poncif, cliché, automatisme de la pensée, préjugé, etc. ; une opinion qui est admise par le plus grand nombre sans avoir été pensée. (Cf. L'article d' Anne Herschberg Pierrot « Histoires d'idées reçues »)(6)

 

Eugénie Mérieau, dans « son introduction » ne nous donne pas de définition, mais nous signale, à juste titre, que « La Thaïlande a, contrairement à ses voisins, été très peu étudiée », et nous confie son intention de rendre « accessible la Thaïlande à tous en réfutant les nombreuses idées reçues nourries à son endroit », qu'elle estime procéder de deux ordres  »: « L'orientalisme » ou « le contre-orientalisme » des chercheurs, et « les idées reçues provenant des « récits de voyageurs » (Entendez pour elle « les touristes  blancs occidentaux et/ou français»).

L'orientalisme donc, « qui mystifie et rend « autre » tous les phénomènes thaïlandais », et qui interdirait toute étude extérieure surtout venant de « l'homme blanc occidental » ou à l'inverse le contre-orientalisme « qui reprend à son compte la propagande d'Etat et abandonne toute distance critique » qui aboutit à dire par exemple, que « la démocratie n'est pas compatible avec la culture thaïlandaise ».

 

 

Les idées reçues proviendraient donc des « récits de voyageurs  en Thaïlande - « des hommes blancs occidentaux» -  certes. Mais curieusement Eugénie Mérieau ne cite en exemple que quatre romans français - la lacune est tout de même singulière - dont « Plateforme » de Michel Houellebecq

 

et « La Mauvaise vie » de Frédéric Mitterrand qui ont « pour point commun le tourisme sexuel en Thaïlande. ». Et d'ajouter : «  Mais la prostitution si elle constitue en effet un aspect de la culture thaïlandaise n'épuise en rien la complexité de cette société fascinante à bien des égards. »

 

 

Mais on pourrait rétorquer que les romans suscités ne visaient nullement à rendre compte de la complexité thaïlandaise, surtout si on pense au roman de Frédéric Mitterrand « La Mauvaise vie » qui nous fait entrer dans les clubs homosexuels de Bangkok et de Djakarta à l'avant-dernier chapitre intitulé « Bird ». Et elle poursuit son introduction en voyant un paradoxe entre le fait que « les Français connaissent « touristiquement » si bien » le pays, mais reste pour eux « académiquement » (sic) méconnu. Paradoxe qu'elle va tenter de lever « en faisant justice à la complexité thaïlandaise ».

 

Outre la phrase quelque peu alambiquée, l'affirmation que les touristes français connaîtraient bien les lieux et les monuments à visiter est démentie par les faits et les témoignages circulant dans les réseaux sociaux et les forums. De plus, en ajoutant qu'elle va rendre « justice à la complexité thaïlandaise », elle ne dit rien sur ce que représente pour elle « les idées reçues », ni les raisons qui ont procéder à ses choix.

 

Elle retiendra donc 20 « idées reçues » portant sur l'Histoire, la politique, la société, l'économie. (Cf. (4) Le sommaire). Nous aborderons dans cet article les 5 « idées reçues » relatifs à « l'Histoire », à savoir : « La stèle de Ramkhamhaeng est la Magna Carta siamoise »,

 

 

« Le roi Mongkut incarne la figure décriée du despote oriental. »,

 

 

« La Thaïlande n'a jamais été colonisée. »,

 

 

« Le Siam est devenue une monarchie constitutionnelle par la volonté du roi »,

 

 

« La Thaïlande s'est rangée aux côtés des alliés pendant la seconde guerre mondiale. »

 

 

Nous allons voir que nombre de ces articles n'ont rien à voir avec ce qu'on peut appeler une « idée reçue». Ainsi son 1er article consacré à« La stèle de Ramkhamhaeng est la Magna Carta siamoise»  s'apparente à une controverse ; ce qu'elle dit elle-même.

 

Elle va d'ailleurs présenter les éléments de la controverse :

 

La découverte de la stèle par le roi Mongkut, son contenu ; son utilisation par des scientifiques thaïlandais à des fins nationalistes ; Différentes questions : l’origine de l'alphabet siamois ? Est-elle la première constitution siamoise ? Avec le point de vue de Seni Pramot. Est-elle une contrefaçon réalisée sur ordre de Mongkut pour montrer « l'ancienneté et le développement de la civilisation siamoise dès le XIIe siècle » aux puissances coloniales  et pour légitimer le pouvoir royal. Eugénie Mérieau termine son article en signalant que la controverse a disparu du débat public après les années 1990-2000. (Cf. Nos articles sur ce sujet. (7)).

 

 

Le 2e article : « Le roi Mongkut incarne la figure décriée du despote oriental. » (8)

 

Le concept de despote oriental existe depuis la Grèce antique et a pris bien des acceptions jusqu'au siècle des Lumières. Montesquieu dans sa distinction des trois gouvernements voyait dans le despotisme, un seul gouvernant, sans loi et sans règle entraînant tout par sa volonté et ses caprices. D'autres rajouteront sa tyrannie, l'arbitraire de ses décisions, son pouvoir absolu sur ses sujets ...

 

Eugénie Mérieau, après avoir cité Mgr Pallegoix qui voyait en Mongkut « un despotisme dans toute la force du terme », ajoute certaines caractéristiques que l'on attribue généralement à tout despote oriental (La personne sacrée que l'on ne peut regarder, l'arbitraire, la violence dans la succession, le harem).

 

Mais une question se pose : « Pourquoi seul le roi Mongkut incarnerait cette figure du despote oriental au Siam ? Et pourquoi « oriental » ?

 

On pense aux premiers monarques de la présente dynastie, dont le pouvoir « despotique » était plus proche de la notion de « despote éclairé » comme l'a connu le XVIIIe siècle.

 

 

Ils nous semblent que la notion de « despote oriental » ne soit pas adaptée à l'histoire des rois du Siam, même si, Eugénie Mérieau nous rappelle les deux écrits de la gouvernante Anna Leonowens, qui a enseigné 6 ans au palais royal et qui a dressé un portrait du roi Mongkut le présentant « en despote oriental barbare ». D'ailleurs Eugénie Mérieau ne dit-elle pas que ces écrits ont provoqué en Thaïlande de vives controverses, comme la comédie musicale « The king and I », et le film avec Jodie Foster « Anna et le roi », interdits en Thaïlande. Il ne faut pas avoir peur d’affirmer que Madame Leonowens n’est pas une source fiable mais tout simplement un imposteur dont les souvenirs ne sont qu’une encyclopédie de contre-vérités. (Cf. Notre article « Anna et le roi ou l'histoire d'une imposture » (8)

 

 

Si on veut qualifier le roi Mongkut, les « Chroniques royales d'Ayutthaya » nous apprennent que lors de leur intronisation les rois étaient considérés comme : « le Maître des Dieux », « le seigneur des dieux sur terre », « le seigneur de la création », « le Dirigeant des Rois », « l’ Incarnation de L'Omniscient et Originel Bouddha », « le Rama du Royaume », « le Suprême Shiva, Conquérant du Monde », « le Maître des Trois Mondes »,  « le Génial et Brillant Agni », en lui donnant « la Puissance de Brahma » etc. (Cf. Notre article « 93. Les légitimations du pouvoir du roi Naraï, in « Les chroniques royales d’Ayutthaya ». »)

 

De plus, « Le roi à Ayutthaya, est en sa qualité de devarâcha, le dieu-roi hérité de la tradition khmère, le « Seigneur de la Vie » (Chao Chiwit), et commande en principe à tous les êtres, humains et autres, du royaume. Il est aussi Chao Phendin, « le Maître de la Terre ». Autrement dit, la terre du royaume appartient au souverain, et ses sujets qui l’exploitent n’en ont que l’usufruit. Le souverain dispose donc en maître absolu des biens fonciers, de son droit d’octroyer ou de confisquer les terres, de son droit de percevoir l’impôt sur toutes les terres. Il incarne l’État. » (Cf. L'article 46 de « Notre Histoire »)

 

 

Eugénie Mérieau avait là de quoi rebondir à partir de l'histoire du Siam. Elle n'oubliera pas néanmoins de rappeler que le roi Mongkut était un érudit et le « premier grand roi réformateur, modernisateur et moderne », pour conclure : « Le roi Mongkut fut donc le « plus occidentalisé » des despotes orientaux du Siam ». Décidément, Eugénie Mérieau tient à ce concept de « l'orientalisme », pourtant peu pertinent ici.

 

 

Le 3e article « La Thaïlande n'a jamais été colonisée. » exprime une véritable idée reçue dont les Thaïlandais sont fiers de l’être ou plus probablement le feignent, une idée que l’on trouve surtout répandue dans les introductions pseudo-historiques de certains guides touristiques ou de fascicules de vulgarisation. En 4 pages et demie, Eugénie Mérieau en fait une bonne synthèse, rappelant que si les troupes anglaises et françaises n'ont pas occupé le Siam, préférant conserver une zone tampon entre leurs colonies birmane et indochinoise, il n'en a pas moins signé 13 traités d'extraterritorialités dont le premier fut signé en 1855 avec les Britanniques, en 1856 avec la France et les États-Unis, etc, qui permettaient à leurs ressortissants d'échapper à la loi siamoise. Eugénie Mérieau retrace ensuite comment les différents pays occidentaux ont contraint le Siam à se réformer et furent amenés après la 1e guerre mondiale à signer les traités abolissant les régimes d'extraterritorialité (Les États-Unis en 1920, le Japon et l'Allemagne en 1923, la France en 1924, etc.)

 

 

Le 4e article « Le Siam est devenue une monarchie constitutionnelle par la volonté du roi ».

 

Le problème ici est qu'Eugénie Mérieau s'appuie sur une « histoire officielle » qui aurait donc décrété que « Le Siam est devenue une monarchie constitutionnelle par la volonté du roi ». Ce dont chacun, ayant quelque peu lu des études historiques sur cette période de l'Histoire, mesure la fausseté. Si idée reçue il y a, elle n'est partagée que par peu de monde.

 

Et il ne sera pas difficile à Eugénie Mérieau de montrer que le roi fut victime d'une révolution menée par un certain « Comité du peuple » - qui n’avait soit dit en passant de populaire que le nom - mené par Pridi qui l'obligea sous la contrainte et la menace d'établir une république, à approuver le 27 juin 1932 une Constitution provisoire et dut négocier âprement pour conserver certaines de ses prérogatives « droit de grâce, veto royal) avant de signer la Constitution le 10 décembre 1932. Le roi encouragea même une contre-révolution en 1933, qui échoua ; Il abdiqua d'ailleurs en 1935, devant le constat qu'il n'avait plus désormais qu'un pouvoir très limité. Il se présentera dans sa lettre d'abdication comme un roi soucieux de son peuple, qui ne pouvait accepter un gouvernement usurpateur et autoritaire.

 

(Nous avons consacré deux articles au coup d'Etat du 24 juin 1932 et deux autres à l'analyse de la Constitution du 10 décembre 1932.(9))

 

 

La 5e « idée reçue » : « La Thaïlande s'est rangée aux côtés des alliés pendant la seconde guerre mondiale. »

 

Nous ferons au préalable la même remarque que pour le sujet précédent à savoir que nous ne connaissons aucun historien, digne de ce nom, qui ait pu énoncer une telle énormité avec une généralité ainsi présentée. Il n'y a donc là aucune « idée reçue » à réfuter.

 

Le titre est d'autant plus surprenant qu' Eugénie Mérieau nous propose un exposé en cinq pages qui indique bien le rôle et l'idéologie du 1er ministre Phibun, admirateur de Mussolini, menant une politique de 1939 à 1942 aux caractéristiques « fascistes » (campagne discriminatoire contre les Chinois,« les juifs de l'Orient », culte de la personnalité, etc.), et d'occidentalisation nationaliste avec la promulgation de 12 lois (Changement de nom du pays, hymne national, préférence nationale et valeur travail, lutte contre certaines pratiques siamoises jugées « arriérées »). L'exposé indique bien la popularité acquise par Phibun attaquant la France pour reconquérir  les territoires cambodgiens et laotiens que le Siam lui avait cédés à la fin du XIXe siècle qui débouchera sur un traité en mars 1941, qui lui accordera d'importants territoires laotiens et la province cambodgienne de Battambang, avec l'appui des Japonais.

 

Manifestation anti-française à Bangkok en 1941 : 

 

 

Il ne faut pas oublier que le retour à la Thaïlande des territoires perdus sous la contrainte de traités manifestement inégaux fut alors considéré par la population avec le même enthousiasme que celui des Français lors du retour de l’Alsace-Lorraine à la mère patrie.

 

 

Elle nous signale les principales étapes de la guerre : la neutralité affichée jusqu' à ce que le Japon envahisse la Thaïlande en décembre 1941, pour s'emparer de la péninsule malaise et de la Birmanie. La faible résistance thaïlandaise à Prachuap Kirikhan, et la décision rapide du gouvernement Phibun de coopérer et de participer à la guerre aux côtés des Japonais, en déclarant la guerre en janvier 1942 aux Américains et aux Britanniques.

 

Une déclaration de guerre qui aura comme conséquence, dit-elle, la formation de mouvements de résistance dont les deux principaux seront les « Seri Thai » (Les Thaïs libres) de Seni Pramot, alors ambassadeur de Thaïlande aux États-Unis, qui refusera de délivrer la déclaration de guerre et celui clandestin de Pridi, alors Régent.

 

En fait, « la résistance thaïlandaise s’est manifestée en quatre mouvements et en des pays différents (USA, Angleterre, Chine, et à l’intérieur de la Thaïlande), avec –évidemment- des acteurs différents. ». Mais encore faut-il préciser, ce que Eugénie Mérieau ne dit pas, c'est que les Free Hais de l'extérieur n'étaient qu’une centaine, dont une cinquantaine organisée au sein du FSM (Free Siamese Movement) en Grande Bretagne et au niveau intérieur, que si Pridi en août 1942, avait informé les Britanniques qu’il avait formé un groupe secret anti-japonais « X O Group » ; Un des membres, Sawat Trachu, révéla dans un mémoire qu’ils n’étaient que 10 ! Bien sûr le mouvement se renforça par la suite, bien que très divisé … et il faudra attendre janvier/février 1944 pour qu’une base OSS Free Thais s’organise à Ssumao (Chine) avec le 1er essai d’infiltration et novembre 1944 pour que les opérations en Thaïlande commencent, avec ARISTOC (Chiangmai) de l’OSS et COUPLING (entre Khon Kaen et Loei) de la SOE, et 1945 pour que de nombreuses opérations larguent en différents points de la Thaïlande, des officiers Free Thais, opérateurs radios, et armes, aidés par des formateurs OSS et SOE pour établir des bases de résistance. Le 6 août 1945 une bombe nucléaire rasait Hiroshima, et le 9 août Nagasaki. Le 15 août l’empereur Hiro Hito annonçait à la radio la reddition du Japon. Reynolds dans son livre « Thailand’s Secret War, OSS, SOE, and the Free Thai Underground, during World War II », n’avait signalé aucun acte de sabotage, ni de faits d’armes contre les Japonais. (Cf. Notre article 202 (10) )

 

 

Le seul acte de résistance active contre la présence japonaise fut purement ponctuel dans le village de Banpong dans la province de Rachaburi (Voir notre article A 198 - note 11).

 

Les Thaïs de la province de Sakonnakhon célèbrent toujours la mémoire de Tiang Sirikang « le résistant de la forêt de Phupan » réputé avoir organisé la résistance armée dans la région et avoir connu une triste fin assassiné par les sbires de Phibun en 1952. Il semblerait pourtant que ce singulier résistant qui avait reçu 34 tonnes de parachutage de matériel d’armement par les Anglais qui n’avaient manifestement pas été utilisé contre les Japonais. Nous nous étions posé la question de savoir ce qu’était devenu cet arsenal ? Nous en avions trouvé une réponse dans le déclassement au moins partiel des archives de la CIA en 2010 par le Président Obama : Nous y trouvions une information capitale apparemment jamais exploitée par aucun historien : Dans son bulletin « Current Intelligence Bulletin » de novembre 1954 (partiellement censuré) la C.I.A nous dit l’avoir retrouvé  à la tête d’un « Thai liberation committee » au nord du Laos (sous influence communiste), un gouvernement en exil  sponsorisé par le Vietminh (12).

 

 

Mais Eugénie Mérieau à la fin de son article, reconnaîtra que le gouvernement Churchill considérera que « la Thaïlande avait joué un rôle majeur dans l'expansion japonaise en Asie du Sud-Est » et ne la considérait donc pas comme un allié, et ceci malgré le fait que le gouvernement du 1er ministre Khuang Aphaiwong du 1er août 1944 au 31 août 1945 avait tout fait pour se faire reconnaître comme l'« allié » des puissances anglaises et américaines. Certes elle ajoutera que les États-Unis en 1946 eurent une attitude plus conciliante, et inaugureront une  coopération politique et militaire durable, pour devenir même son allié central en Asie du Sud-Est dans sa lutte contre le communisme. Ce qui ne veut pas dire qu'ils croyaient que « La Thaïlande s'était] angée aux côtés des alliés pendant la seconde guerre mondiale . »

 

D'ailleurs Phibun qui fut arrêté à la fin de la guerre par les Alliés, fut finalement acquitté sous la pression populaire, une majorité de Thaïlandais considérant qu'il n'avait fait que servir les intérêts du pays et son indépendance.

 

 

Le prochain article abordera 5 autres « idées reçues » dans le domaine politique : « La Thaïlande est une monarchie constitutionnelle. », « Le régime militaire thaïlandais est une dictature soft », « Thaksin fut le Berlusconi thaïlandais », « En Thaïlande, les élections n'ont aucun valeur à cause de l'achat des voix. », « La loi de lèse-majesté fait partie intégrante de la culture thaïlandaise. »

 

 

Notes et références.

 

(1) Le Cavalier bleu Éditions, collection « Idées reçues », 2018, 147 pages.

 

(2) L’étude d’Eugénie Mérieau, récemment parue en juillet 2013, sous l’égide de l’IRASEC, intitulée Les Chemises rouges de Thaïlande,  « retrace dit-elle, les différents événements fondateurs du mouvement dit des Chemises rouges, depuis leur création embryonnaire à la veille du coup d’Etat du 19 septembre 2006, jusqu’à leur écrasante victoire électorale du 3 juillet 2011. Offrant un examen détaillé des actions et des motivations des différentes organisations et groupuscules qui composent les Chemises rouges ». » (In A 124.) Nous lui avons consacré deux articles :

A 124 - http://www.alainbernardenthailande.com/article-a123-les-chemises-rouges-de-thailande-1-119487000.html

A 125 - http://www.alainbernardenthailande.com/article-a125-les-chemises-rouges-de-thailande-2-119590962.html

 

En page de garde, nous apprenons, qu'Eugénie Mérieau est docteure de l' INALCO en sciences politiques et enseigne à « Sciences Po » Paris, qu'elle a écrit : « Les Chemises rouges de Thaïlande », IRASEC, 2013. (dir) « The politics of (no) Elections in Thailand », White Lotus pres, 2016, et « Les Thaïlandais », Henri Dougier, 2018. Parfaitement thaïophone, elle anime de concert avec une autre Française lao d’origine, Thatsanavanh Banchong une émission en langue thaïe sur une chaîne de télévision thaïlandaise, « Voice TV » (channel 21).

(3) Thèse de doctorat, soutenue le 3 mars 2017 : « Le constitutionnalisme thaïlandais à la lumière de ses emprunts étrangers : une étude de la fonction royale. »

Résumé :

C’est sous cette forme quelque peu alambiquée qu'Eugénie Mérieau présente sa thèse :

« Cette thèse dégage, à partir de l'étude des mutations du droit constitutionnel thaïlandais et des doctrines qui le sous-tendent depuis ses plus lointaines origines, le point cardinal de l'ordre politique thaïlandais, identifié comme étant la souveraineté du roi. La construction de la souveraineté monarchique s'est appuyée sur des emprunts étrangers formant, par sédimentations successives, une doctrine proprement thaïlandaise du pouvoir royal l'érigeant en constituant suprême, seul interprète du dharma et de la coutume, auxquels le droit positif serait par nature inféodé. Si, en Europe, le « constitutionnalisme médiéval » a soustrait au roi le pouvoir de modification des lois fondamentales du royaume, le constitutionnalisme moderne a eu tendance à le dépouiller de sa « majesté », et enfin, le néo constitutionnalisme a transféré son rôle de gardien de la constitution au pouvoir judiciaire ou à un organe spécialisé de contrôle de la constitutionnalité des lois, au Siam puis en Thaïlande, la royauté a su utiliser les innovations constitutionnelles occidentales pour s'institutionnaliser et se transformer tout en maintenant l'affirmation doctrinale de sa souveraineté et son exercice effectif. L'instabilité constitutionnelle chronique qui en résulte a pour effet de neutraliser le développement du parlementarisme nécessaire à la convergence du régime politique thaïlandais vers son modèle britannique. Sont ainsi posés les jalons d'une réflexion sur l'impossibilité du transfert des conventions de la constitution, règles non-écrites qui forment le cœur du droit parlementaire britannique, en tant que cristallisation de contraintes juridiques propres à une histoire constitutionnelle spécifique ».

Soutenue à l’Université « Sorbonne Paris Cité », sous la direction de Marie-Sybille de Vienne -qui n’est pas une juriste- devant un jury qui en comportait deux, Michel Troper, professeur de droit constitutionnel et Jean-Louis Halpérin, professeur d’histoire du droit outre Vishnu Varunyou, vice-président de la Cour administrative suprême de Thaïlande. Cette thèse est le fruit d’un considérable travail de recherche même si sa construction manque de la rigueur que l’on attendrait d’une thèse de droit public … mais c’est une thèse de sciences politiques.

Elle étudie de façon approfondie l’évidente dichotomie qui existe entre les pouvoirs que les constitutions successives attribuent au roi et les pouvoirs charismatiques qu’il tient de la cérémonie du couronnement qui transcendent ceux qu’il tient de la constitution, recevant en particulier l’onction des Brahmanes, du clergé bouddhiste, des membres de la famille royale et de la haute noblesse lors des cérémonies du couronnement décrites très longuement et plus encore par Quaritch Wales en 1931.

 

(4) Sommaire du livre :

Introduction (pp.11-13)

Histoire. ( pp. 17-44)

5 Articles :

« La stèle de Ramkhamhaeng est la Magna Carta siamoise »

« Le roi Mongkut incarne la figure décriée du despote oriental. »

« La Thaïlande n'a jamais été colonisée. »

« Le Siam est devenue une monarchie constitutionnelle par la volonté du roi ».

« La Thaïlande s'est rangée aux côtés des alliés pendant la seconde guerre mondiale . »

Politique (pp. 49-78)

5 articles :

« La Thaïlande est une monarchie constitutionnelle. »

« Le régime militaire thaïlandais est une dictature soft. »

« Thaksin fut le Berlusconi thaïlandais ».

« En Thaïlande , les élections n'ont aucun valeur à cause de l'achat des voix. »

« La loi de lèse-majesté fait partie intégrante de la culture thaïlandaise. »

Société (pp. 81- 110)

5 articles :

« Le bouddhisme est la religion officielle du royaume. »

« Les populations du Nord-Est sont arriérées. »

« La Thaïlande est le paradis des lesbiennes, gays et transgenres. »

« La femme en Thaïlande jouit d'un statut privilégié. »

« L'industrie de la prostitution est principalement dédiée aux touristes et expatriés. »

Économie (113-138)

5 articles :

« L'économie thaïlandaise repose sur le dynamisme de ses Chinois d'Outre-mer. »

« L'économie thaïlandaise dépend principalement du tourisme. »

« Au sein du Triangle d'or, la Thaïlande est producteur majeur d'opium et d'héroïne. »

« La corruption en Thaïlande est culturelle. »

« La Thaïlande s'est sortie de la crise de 1997 grâce au modèle économique du roi Rama IX. »

Conclusion (pp.139-141)

Annexe (pp.145-147) : 19 Références, dont 17 livres, un documentaire et un film.


 

(5) http://www.alainbernardenthailande.com/2016/07/a-218-la-thailande-n-a-jamais-ete-colonisee-suite.html


 

(6) https://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_1994_num_24_86_5990

 

(7) Le problème a d’ailleurs été en général posé de façon vicieuse : comme dans tout procès il appartient à l’accusateur de prouver ses dires et non à l’accusé de prouver son innocence. En l’état actuel de la science épigraphique rien ne permet d’affirmer avec certitude que la stèle fut l’œuvre de Rama IV. Des présomptions contraires ne constituent nullement des preuves. L’évolution de la science permettra probablement un jour de répondre à cette question.

Nos trois articles sur la stèle de Ramkhamhaeng. (Ou « La stèle de Ramkhamhaeng ou Ramkhamhaeng)

19 - Notre Histoire : « La stèle de Ramkhamhaeng (fin du XIIème ou début du XIIIe ?) » http://www.alainbernardenthailande.com/article-19-notre-histoire-la-stele-de-ramakhamheng-101595328.html

 

20 - Notre Histoire : « Le roi de Sukhotai Ramkhamhaeng, selon la stèle de 1292. » http://www.alainbernardenthailande.com/article-20-notre-histoire-le-roi-de-sukkhotai-ramkhamhaeng-selon-la-stele-de-1292-101594410.html

RH 10 - Le roi de Sukhotai Ramkhamhaeng, selon la stèle de 1292.

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/03/rh-10-le-roi-de-sukhotai-ramkhamhaeng-selon-la-stele-de-1292.html

Avec une traduction de la stèle faite par Schmitt, « Les deux Inscriptions de la pagode Phra-kéo à Bangkok, 2e partie », pp. 169-188, in Cochinchine Française, « Excursions et reconnaissances », VIII, n° 19, septembre, octobre 1884.

(8) Les deux sous-titres sont explicites sur ce que nous pensons de lui : « 1 « major rex siamensium », « le plus grand des rois du Siam  » (?) ; 2. Le règne d’un monarque « éclairé ».

 

A 220 - « ANNA ET LE ROI » OU L’HISTOIRE D’UNE IMPOSTURE.

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/03/a-220-anna-et-le-roi-ou-l-histoire-d-une-imposture.html

126 - Le roi Mongkut. (Rama IV). (1851-1868)

1ère partie. « major rex siamensium », « le plus grand des rois du Siam  » (?) :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-126-le-roi-mongkut-rama-iv-1851-1868-123224741.html

127 - Le roi Mongkut ( Rama IV). (1851-1868)

  1. Le règne d’un monarque « éclairé ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-127-le-roi-mongkut-rama-iv-1851-1868-123269822.html

(9) 187 - Le coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/06/187-le-coup-d-etat-du-24-juin-1932-au-siam.html88.

188. Un autre récit du coup d’Etat du 24 juin 1932 au Siam.

Il s’agit ici de republier une version remaniée de l’article intitulé alors « A.68 Il y a 80 ans en Thaïlande, le 24 juin 1932, coup d’Etat ou complot ? »

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/04/188-un-autre-recit-du-coup-d-etat-du-24-juin-1932-au-siam.html

 

189. 1 La constitution du 10 décembre 1932.

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/06/189-1-la-constitution-du-10-decembre-1932.html

 

(10) 202. LA RESISTANCE DES THAILANDAIS, et DES FREE THAIS, PENDANT LA SECONDE GUERRE MONDIALE.

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/09/202-la-resistance-des-thailandais-et-des-free-thais-pendant-la-seconde-guerre-mondiale.html

 

Article basé sur la lecture du le d’E. Bruce Reynolds de 462 pages « Thailand’s Secret War, OSS, SOE, and the Free Thai Underground, during World War II », paru en 2004.

 

(11) A 198 – LA RÉVOLTE DES TRAVAILLEURS THAÏS DU « CHEMIN DE FER DE LA MORT » DANS LE VILLAGE DE BAN PONG EN 1942 :

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/11/a198-la-revolte-des-travailleurs-thais-du-chemin-de-fer-de-la-mort-dans-le-village-de-ban-pong-en-1942.html

 

(12) 203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN :

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/10/203-tiang-sirikhan-le-guerrier-de-phupan.html

 

(13 ) Quaritch Wales « SIAMESE STATE CEREMONIES - THEIR HISTORY AND FUNCTION », Londres, 1931.

 

 

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13 novembre 2018 2 13 /11 /novembre /2018 12:35

 

La Thaïlande est un pays de contrastes contradictoires et singuliers sur le sexe. Alors que ne pèse sur la culture bouddhiste aucun des interdits proférés par la loi mosaïque sur l’acte charnel, la littérature à ce sujet y est pourtant le plus souvent la culture du silence (1). 

 

 

Parler de littérature thaïe, c’est encore savoir de quelle littérature nous parlons. Il est difficile de connaître la littérature en dehors des traductions qui en ont été faites. Dans un texte très récent (décembre 2017) Gérard Fouquet, un pionnier de la traduction aux côté de Marcel Barang en particulier a dressé une liste des œuvres traduites en français. Elles sont peu nombreuses ce qui tient à la complexité de la langue et aux difficultés auxquelles se heurtent les traducteurs. Aucune des œuvres dont nous allons parler n’y figure (2).

 

Un article daté de 2005 d’une lectrice à la faculté des sciences sociales de l’Université de Khonkaen, Madame Orathai Panya (อรทัย ปญญา) nous a ouvert une porte sur un aspect à ce jour totalement méconnu de la littérature thaïe, la littérature érotique (3). Elle l’a en quelque sorte complété par un article de 2013 qui ne dénote pas une dilection particulière pour la « masculinité » bien au contraire (4).

 

Nous avions lu un premier mais très partiel aperçu de cette littérature érotique dans un article déjà ancien que Madame Jacqueline de Fels que les spécialistes de la critique littéraire ne lisent qu'avec condescendance sinon mépris, mais que lit la Thaïlande « d’en bas » (5).

 

Parler de littérature érotique nécessite qu’en soit donnée une définition précise.

 

Dans son article, Madame Orathai Panya – n’oublions pas qu’elle écrit en anglais – nous rappelle que le mot anglais « erotic »  vient du français « érotique » lequel vient directement du grec « eros ». Il y a en réalité, ce qu’elle ne dit pas, trois « eros » en grec, ερος (eros)  qui est « passion, amour », un autre ερως (erôs) qui est « désir des sens », sans oublier Ερος (Eros), le dieu de l’amour devenu Cupidon chez les latins. ερωτικος (eroticos) est un adjectif : « qui concerne l'amour ». De là au passage en français, « érotisme, érotique » devient selon Larousse et Littré tout simplement « qui concerne l’amour ».

 

 

La différence doit évidemment être faite entre l’érotisme et la pornographie même si elle est parfois tenue. Chez les Grecs, πορνος (pornos) a un sens très précis : « qui se prostitue » et πορνογραφος (pornographos) est un « auteur d'écrits sur la prostitution » qui prend en français le sens d’ « obscénités » Restons-en là  (6).

 

 

Il n’est pas sans intérêt de savoir qu’en thaï, l’érotisme c’est kam ou  kama (กาม). Kam est le dieu hindou de l’amour, il est aux anciens indiens ce qu’était Eros aux Grecs. La différence est évidemment marquée avec  la pornographie (lamok ลามก)  (7).

 

 

Lilitpralo

 

 

Madame Orathai Panya, citant des spécialistes thaïs qui ne nous sont pas accessibles, fait remonter la première œuvre érotique à un  poème de la littérature classique appelée lilitpralo  (le poème du prince Phralo  -  ลิลิตพระลอ). On ignore quel en est l’auteur et la date de son écrit, probablement un homme de milieu du XVe siècle ? D’autres font de l’auteur une femme, allez savoir. C’est en tout cas l'histoire de deux princesses Phra Phuen et Phra Phaeng (พระเพื่อน - พระแพง) qui ont entendu parler de la beauté du jeune prince marié et qui tombent amoureuses de lui sans le voir. Elles tentent de se l’attacher par la magie. De son côté, le prince a entendu parler de la beauté des deux princesses  et en tombe follement amoureux sans les voir. Il demande alors à sa mère et à sa femme la permission d'aller à leur rencontre. Celles-ci refusent car ces princesses sont filles d'un roi qui règne sur un pays ennemi. Cependant, le prince passe outre et parcourt un long chemin pour les retrouver.

 

 

Quand ils se rencontrent, leur amour est décrit de manière très détaillée, ce qui constitue la partie érotique de l’histoire nous apprend Madame Orathai Panya. Il n’y aura pas d’heureuse fin, les princesses et le prince sont tous assassinés sur ordres de la grand-mère des princesses et les deux royaumes en guerre deviennent enfin des alliés.

 

 

Madame Orathai Panya nous cite une scène qui constitue la partie érotique du poème. Elle est en vers thaïs dans une langue archaïque que nous sommes incapables de traduire. Contentons-nous donc de traduire la traduction anglaise que nous donne notre auteur, mais que vaut traduction sur traduction ? Le poète y utilise un beau langage pour décrire cette scène d’amour à trois plutôt qu’un langage direct :

 

 

« Le prince et les deux princesses s'embrassent et s’enlacent. Ils se nourrissent les uns les autres avec leurs lèvres. Cela a le goût du paradis. Leurs bras sont les uns autour des autres, chair contre chair. Les visages jeunes et lumineux sont côte à côte. Les seins sont contre les seins. Les amoureux profitent du nouveau goût de la luxure et se perdent dans leurs envies. La fleur ouvre ses pétales. L'abeille charpentière se blottit en son milieu ».

 

Cet ouvrage a fait l’objet d’une multitude d’éditions populaires que l’on présume expurgées.

 

 

Le royaume des deux princesses se serait situé dans le district de Song (อำเภอสอง) le plus septentrional de la province de Phrae (จังหวัดแพร่). La statue des trois héros se dresse ...

 

 

...dans le parc Lilipralo (อุทยานลิลิตพระลอ)

 

 

dans le sous district de Ban Klang (ตำบลบ้านกลาง). Leurs cendres se trouveraient à proximité dans un chédi du temple Phrathatphralo (วัดพระธาตุพระลอ)

 

 

Chaophraya praklang (hon)

 

 

Nous retrouvons l’utilisation de ce langage métaphorique chez cet auteur pour décrire ces scènes de joutes amoureuses dans un poème de la même époque Bot atsachan (บทอัศจรรย์).

 

 

Nous le trouverons aussi dans un classique, Kaki (กากี) œuvre de chaophraya praklang (hon) (เจ้าพระยาพระคลัง (หน)) (8). L’auteur vivait sous le premier règne de la dynastie et l’œuvre serait datée de 1805. Kaki la très belle épouse du roi Prommathat  (Thao Phromathat  - ท้าวพรหมทัต). Elle a été enlevée par Khrut (ครุฑ  - le Garuda),  créature céleste mi- oiseau et mi- homme. Voici quelques lignes traduites de vers thaïs en anglais par Madame Orathai Panya et par nous d’anglais en français : « Cesse donc de pleurer  et vient profiter du sexe avec moi dit Khrut en étreignant Kaki. Il l'a stimula ensuite sur toutes les parties de son corps…L'abeille charpentier magique s'empressa de se plonger dans  chaque centimètre de son corps. Les deux amoureux étaient euphoriques. Kaki oublia le roi et  son visage. Khrut oublia de jouer ».

 

 

Là encore Bot atsachan et Kaki font l’objet d’une multitude d’éditions populaires.

 

 

Ce sont là des exemples parmi d’autre d’une littérature érotique masculine, nous apprend Madame Orathai Panya où nous retrouvons le plaisant symbole de l’abeille charpentière qui va butiner la fleur.

Khun Suwan

 

Il existe aussi, apprenons-nous, une littérature érotique féminine mais différente de celle écrite par des hommes, contenant des thèmes à connotation sexuelle mais moins détaillés, les femmes écrivains étant trop timides ou craignant d'être condamnées par la société. La première connue Khun Suwan (คุณสุวรรณ), morte en 1875, écrivit sous le règne de Rama IV (1851 – 1868). Nous lui devons mompetsawan (หม่อมเป็ดสวรรค์).

 

 

C’est une ballade en vers et l’histoire d’un couple de lesbiennes, suivantes à la cour, qui s’embrassent pendant que la princesse leur maitresse est endormie. Le couple s'amusait aux pieds de la princesse. Elles pensaient que nul ne pouvait les voir et agissaient selon leur cœur. Il faisait noir et il n'y avait pas de lumière. « Elles chuchotaient et étaient activement engagés dans une intimité scandaleuse sous la couverture ».

 

 

Ces joutes saphiques entre les deux tribades sont décrites avec plus de pudeur par la poétesse, comparées aux scènes de relations amoureuses écrites par les poètes masculins. L’intérêt toutefois (relatif) est que l’auteur nous laisse à penser que la pratique lesbienne n’était pas rejetée à cette époque, au moins à la cour où elle a vécu.

 

 

Khun Suwan s’est rendue également rendue célèbre par Phramahenthethai (Le Prince Mahenthethai - พระมะเหลเถไถ). Il s’agit, nous dit Madame Orathai Panya d’un fantasme féminin en vue d’une aventure sexuelle avec l'intervention du dieu Indra. La scène d’amour de l’héroïne est décrite avec beaucoup de pudeur : « C’est grande chance que le Dieu vous ait amené à moi, dit le prince en s’approchant d’elle. S'il vous plaît ne soyez pas timide. La princesse était embarrassée et tenta de l'empêcher de la toucher. Tous deux étaient engagés dans les sens et prirent ensuite du plaisir ensemble ».

 

 

Khun Suwan fait également l’objet de nombreuses éditions populaires.

 

 

Sidaorueang

 

Autre auteur féminin du siècle dernier, Sidaorueang (ศรีดาวเรือง) à laquelle nous devons « un rêve de Sairung » (Fanrrakkhongsairung - ฝันรักของสายรุ้ง). Sairung est une femme mariée attirée par son voisin et qui rêve d’être sa maîtresse. L'histoire se termine lorsqu'il lui envoie une invitation à son mariage qui lui brise le cœur. Néanmoins cette histoire est exempte de scènes d'amour physique explicites.

 

 

Thida Bunnak


 

 

Une autre femme écrivain, Thida Bunnak (ธิดา บุนนาค) fut bannie du beau monde littéraire dans les années 50, sévèrement critiquée pour avoir décrit de simples baisers et des scènes érotiques en utilisant des mots crus. C’était il y a soixante-dix ans. À cette époque parler de sexe était considéré comme extrêmement vulgaire : La littérature siamoise est traditionnellement marquée par un certain érotisme, le fan waan (ฝันหวาน  « doux rêve », l’équivalent de notre « eau de rose ») dans lequel les symboles ne sont pas remplacés par des descriptions réalistes voire pornographiques qui envahissent la littérature populaire. Tous les ouvrages cités par Madame de Fels naviguent entre la mièvrerie des romans à l’eau de rose (comme chacun sait, les bergères épousent des princes et les palefreniers du château épousent la fille du châtelain !) et la pornographie pure et simple (5).

 

 

Suchinda Khantayalongkot (สุจินดา  ขันตยาลงกด)

 

Madame Suchinda Khantayalongkot fut la première à oser se qualifier d’ « écrivain érotique » dans les années 90 et de qualifier son œuvre de « fiction érotique » ce qui n’est pas allé sans lui valoir de lourdes critiques eu égard à son attitude vis à vis du sexe. C’est, nous dit Madame Orathai Panya, la première fois que des personnages féminins décrivent explicitement les rapports sexuels, le plaisir solitaire et la sexualité de groupe en utilisant des mots crus. C’est évidemment un phénomène nouveau dans les traditions littéraires thaïes de l'érotisme. Sa vie est celle d’une fille de famille bourgeoise de Bangkok. Elle est née et a grandi à Bangkok. Elle est diplômée de l’Université Chulalongkorn et a obtenu un baccalauréat en enseignement. Alors qu’elle se spécialisait dans les beaux-arts, elle travailla quelque temps comme enseignante en art. Elle travailla ensuite avec des magazines et devint rédactrice en chef. Mariée une première fois en 1983, divorcée d’un mari volage qui la bafouait, ce qui explique probablement qu’elle n’a pas un amour immodéré pour la « masculinité », puis remariée avec un anglais, elle mène une vie paisible en Angleterre. 

 

Son premier livre  Chaiduangpliao (ใจดวงเปลี่ยว cœur solitaire) en 1992 l’a immédiatement rendue célèbre dans la jeune génération et bannie du milieu universitaire. Il lui fut reproché l’utilisation de mots crus qui n’appartiendraient pas à l’érotisme mais à la pornographie. Bannie par la camarilla érudite certes, mais son roman atteignit des tirages auxquels ne purent jamais prétendre les auteurs romanciers contemporains (2). Il a été réédité au moins sept fois à 2.000 exemplaires, un chiffre qu’atteignent difficilement  les romanciers à succès bénéficiant du soutien médiatique. 

 

 

 

Chaiduangpliao est un recueil de dix nouvelles dont neuf contiennent des scènes de relations amoureuses explicites. Une seule intitulée Mae (แม่ - Mère) ne parle pas de relations sexuelles mais est probablement dédiée à la mère de l’auteur. Les neuf histoires parlent soit d'une femme dont le mariage a échoué, soit d'une femme qui rencontre un homme séduisant et veut avoir des relations sexuelles avec lui. Ces femmes parlent donc ouvertement de sexe mais sont considérée académiquement comme ne présentant pas les caractéristiques de la femme thaïe idéale (9).

 

Le succès de Suchinda servit de modèle à une jeune génération d’écrivains qui ne craignirent plus de se lancer dans la littérature érotique sinon pornographique. La raison n’en est d’ailleurs pas forcément désintéressée puisque les tirages – générateurs de bénéfices – atteignent des chiffres auxquels ne peuvent prétendre les auteurs admis dans le cénacle de ceux qui décident de ce qui doit être lu et de ce qui ne doit pas l’être. Toutefois, curieux paradoxe, cette littérature devenue populaire et à fort tirages reste controversée.

 

Il y a évidemment eu un changement d'attitude face à l'érotisme  littéraire. Est-il dû à l’influence croissante de la culture occidentale y compris la littérature populaire. Cette opinion n’est toutefois pas partagée par un éminent universitaire, Nithi  iaosiwong (นิธิ เอียวศรีวงศ์). Selon lui cette évolution n’est pas due à l’influence occidentale laquelle par contre aurait introduit des interdits « victoriens » sur la sexualité qui sont aux antipodes des traditions bouddhistes.

 

 

N’entrons pas dans cette discussion et contentons-nous de rappeler que dans les villes tout au moins et à Bangkok en particulier, les jeunes singent les styles occidentaux, vêtements, musiques et sont facilement en contact avec notre monde occidental tant par Internet que par la télévision.

 

À la fin des années 1990, les étagères des principales librairies thaïlandaises étaient inondées de livres érotiques écrits principalement par des femmes écrivains « nouvelle figure »  (namai หน้าใหม่).

 

Les personnages féminins dans les œuvres de Suchinda et de ses successeurs n’appréhendent plus d’avoir des relations sexuelles. Or, traditionnellement une femme qui a perdu sa virginité ou qui se livre à plusieurs aventures sexuelles est une mauvaise femme et sera une mauvaise épouse. La rupture initiée par Suchinda à partir de 1990 fut évidemment considérée comme un défi aux traditions littéraires et culturelles. C’est l’élément « moderne » de l’œuvre (than samaiทันสมัย). Ce défi aux valeurs traditionnelles thaïes à l'égard de la sexualité féminine est considéré comme une décadence de la société par la critique qui considère le plus souvent que le déclin moral de la société thaïe en matière de libération sexuelle serait dû aux influences occidentales et au fait que les Thaïs considèrent les femmes occidentales comme des libertines après la « révolution sexuelle » des années 60. Les œuvres de Suchinda illustraient donc l’influence occidentale à travers le comportement sexuel des femmes et leur attitude à l’égard du sexe nous confirme Orathai Panya.

 

Citons Madame Orathai Panya qui nous dote d’une traduction de partie de l’une des œuvres de Suchinda :

 

 

Chaiduangpliao  (ใจดวงเปลี่ยว cœur solitaire) : L’une des épisodes concerne  Prayong (ประยงค์). C’est une fille de la ville en vacances en bord de mer avec son petit ami. Ils logent chez un couple de pêcheurs qui ne sont pas mariés et plus jeunes qu’eux. Prayong est attiré par le pêcheur et rêve de lui faire l'amour. Elle se réveille et trouve son propre partenaire à côté d'elle au lieu du pêcheur. Le matin elle  demande au pêcheur de l'embrasser pendant que leurs partenaires respectifs sont absents. Le pêcheur non seulement ne l’embrasse pas mais la regarde étrangement. Le pêcheur ne s’intéresse pas à elle alors que Prayong rêve de lui faire l’amour. Suchinda décrit longuement avec des mots crus le rêve d’amour.

 

Pour Orathai Panya,  nous lui laissons évidemment la responsabilité de ses propos, l’aspect le plus remarquable de l’analyse de la sexualité féminine dans l’œuvre de Suchinda est que chaque femme commence à parler de sa propre sexualité, la masturbation serait l’un des problèmes les plus importants pour aider les femmes à explorer leur corps et leur sexualité. Ainsi dans  Daet nao (แดดหนาว le soleil froid -1994), l’un des épisodes de Chaiduangpliao, l’héroïne nous livre en termes crus sa découverte du plaisir solitaire.

 

 

Plus tard, dans Korani Songphua publié en 1994 (กรณีสองผัว -  l’épisode des deux maris), Orathai Panya nous livre la traduction d’un passionnant dialogue entre deux « femmes libérées » qui discutent de la fréquence à laquelle elles se livrent au plaisir solitaire, l’une d’entre elle le préférant aux rapports  sexuels

 

 

A 279 - QUAND MADAME ORATHAI PANYA NOUS PARLE  DE LA LITTÉRATURE ÉROTIQUE DE LA THAÏLANDE.

Que devons-nous en conclure ?

 

Il est bien sûr que ne disposant d’aucune traduction de Suchinda ni en anglais ni à fortiori en français, autre que les extraits de notre universitaire, nous devons essayer de ne pas parler dans le vide. Selon Orathai Panya ses personnages féminins sont empreints de liberté, influencés par les idées de révolution sexuelle ce que démontreraient les scènes d'amour, de fantasme féminin et de masturbation. Elles seraient en outre le lot de consolation des épouses qui souffrent des relations extra conjugales de leurs maris.


Doit-on vraiment faire comme Orathai Panya  le parallèle entre Suchinda et l’écrivain anglais David Herbert Lawrence, auteur du très célèbre ouvrage « l’amant de Lady Chatterly » (« Lady Chatterley’s Lover ») publié sous le manteau en Italie en 1928. Il ne put être diffusé au Royaume-Uni qu'en 1960, bien après la mort de l’auteur (1930). Il avait provoqué un scandale en raison des scènes explicites de relations sexuelles, de son vocabulaire considéré comme grossier et du fait que les amants étaient un homme de la classe ouvrière et une aristocrate. On y trouve en particulier le fréquent et systématique usage du verbe fuck (en françaisbaiser) et de ses dérivés. Le procès qui en autorisa la publication en Angleterre en 1960, était basé sur la nouvelle loi sur les publications obscènes (Obscene Publications Act) de 1959 qui permettait aux éditeurs de textes obscènes d’échapper à la condamnation s’ils pouvaient démontrer que l’œuvre en question avait une valeur littéraire.

 

 

Publié en France par la NRF en 1930 avec une préface d’André Malraux, il fit couler l'encre par torrent, certains comme Malraux y voient  un traité de « psychologisme éthique  ( ?) », d’autres un traité d'érotisme ou l’expression d’idées « avancées ». Le seul point sur lequel tout le monde fut d'accord c'est que l'auteur n'avait pas daigné employer de périphrases. Monument de bassesse et de pornographie ? Nécessité proclamée de regarder l'érotisme, avec lucidité, avec franchise ? Roman sur la vieille société anglaise moribonde ? Réaction provocatrice d’un érudit esthète contre la pudibonderie victorienne ses préjugés moraux et ses préjugés sexuels ? (10). Ne tranchons pas entre les thuriféraires dithyrambiques et les détracteurs les plus virulents.

 

 

Notre propos est simplement de savoir si l’œuvre de Suchinda mérite d’être regardée dans le présent et dans l’avenir comme une œuvre littéraire révolutionnaire défiant les conservatismes ou s’il s’agit tout simplement de ce que la princesse  Siamoise, Marsi Paribatra dans sa très belle thèse sur le « Romantisme contemporain » appelle « L’évasion dans la perversité » ? (11)

 

 

Faute de n’avoir pu la lire ni dans le texte ni dans une traduction nous répondrons indirectement en deux étapes :

 

1) Le fait que le tirage des œuvres de Suchinda soit flatteur, son importance, suffiront-ils à lui permettra d’atteindre la gloire littéraire dans les siècles à venir ? Il est bien évident que non (12). Ne citons qu’un exemple historique : Lors d’une rencontre dans un salon littéraire, Crébillon fils, auteur de romans licencieux et souvent obscènes que laissait passer le laxisme de la censure sous Louis XV se vantait auprès de Jean-Jacques Rousseau d’avoir vendu quatre éditions de l’une de ses œuvres alors que celui-là peinait à épuiser la seule édition de la « Nouvelle Héloïse ». « Il est certain » aurait répondu Rousseau «  qu'on mâche chaque année un million de fois de plus de glands que d'ananas. Mais qui est-ce qui mâche les glands, mon cher Crébillon ? »

 

 

2) Nous sommes encore au XVIIIe siècle, celui de la « périphrase érotique » Pour Albert Thibaudet « c’est Rousseau qui attache le grelot. Selon lui, la langue française est la plus obscène de toutes les langues, parce que c’est elle qui a le plus de moyens d’éviter le mot cru, de gazer avec des périphrases, d’en faire entendre d’autant plus qu’elle peut en dire moins » (13). Il est certain que la richesse de la langue thaïe que ne connaissaient ni Thibaud ni Rousseau permet les mêmes finesses. Il en est probablement de même avec l’anglais qui n’est qu’un patois du français (14).

 

 

Existe-t-il vraiment un « pouvoir libérateur » de la pornographie  ou de l’utilisation d’un langage cru et plus encore dans les scènes érotiques ?  Il est permis de n’y voir que de la « subversion en chambre » 

 

NOTES

 

(1) Ces interdits semblent ne se retrouver que dans les religions « révélées », celle judaïque de Moïse transmise au christianisme et celle mazdéenne de Zoroastre chez les iraniens. Partout ailleurs dans l’antiquité, on a toujours considéré que l’acte charnel était permis à la seule condition de ne pas blesser autrui.

 

 

(2) « INVENTAIRE DES OEUVRES LITTÉRAIRES THAÏES TRADUITES EN FRANÇAIS ». Le classement est effectué en quatre catégories : 1. Contes et légendes ; 2. Littérature classique ; 3. Littéraire contemporaine (œuvre originale en thaï) ; 4. Littérature contemporaine (œuvre originale en anglais) : https://f-origin.hypotheses.org/wp-content/blogs.dir/2017/files/2018/03/%C5%92uvres-litt%C3%A9raires-tha%C3%AFes-traduites-en-fran%C3%A7ais-v3.1.pdf

 

(3) « Traditions of Eroticism in Thai Literature and the Contribution of Sujindaa Khantayaalongkot » in Journal of the Mekong societies, 2005 vol. 3

 

 

(4) « Strength dominance and sexuality. The presentation of  masculinities in thai erotic literature », in International Journal of Social Science and Humanity, Vol. 3, No. 3, May 2013.

 

(5) « POPULAR LITERATURE IN THAILAND » in Journal de la Siam Society,  volume 63-II de 1975.

 

(6) Notre référence est évidemment l’incontournable dictionnaire grec français de Bailly de 1895 toujours réédité et jamais égalé.

   

                                                                                                  

(7) Note le kamasoutra (กามสูตร) ce sont les enseignements du Dieu Kama, un manuel de théologie et de philosophie hindouiste. Sa première traduction en français date de 1891, deux épais volumes de 350 pages chacun, à une époque où la censure ne plaisantait pas avec la pornographie et les obscénités littéraire ce en quoi l’ouvrage a été transformé par des traductions délibérément simplistes et tronquées.

(8) Kaki est une créature légendaire de la mythologie traditionnelle, mi femme mi oiseau rendue tristement célèbre par ses adultères.

 

 

(9) Suchinda a édité ensuite neuf autres livres, romans ou récits de voyage : Mueanrabamdoknum  (เหมือนระบำดอกนุ่ม comme la danse des fleurs de cotonnier – 1993) - Daetnao (แดดหนาว le soleil froid -1994) - Daetsikhao (แดดสีขาวle soleil blanc - 1995) -  –- Pati (ปาร์ตี้ party - 1996) - .Rueasankhatthing (เรื่อสั้นคัดทิ้ง indésirables histoires courtes - 1997) -  Phaprangmeuanching (ภาพร่างเหมือนจริง histoires réalistes - 1997) Italy (อีตาลี - 1997) - Iyip (อียิปต์  - Egypte - 1997)  Maikangkhenkapduangdaao (ไม้กางเขนกับดวงดาว la croix et la star - 1999).

 

(10) Il a longtemps couru en France une plaisanterie de corps de garde sous forme de devinette : « Combien de fois dans sa vie un Lord anglais fait-il l’amour avec sa Lady ? » - « C’est simple, il suffit de compter combien elle lui a donné d’héritiers ».

 

 

(11) La thèse de la princesse « Le romantisme contemporain » porte en sous-titre « Essai sur l’inquiétude et l’évasion dans les lettres françaises de 1850 à 1950 ». Nous lui avons consacré une page : 

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/07/a-188-autour-de-la-these-de-s-a-s-la-princesse-marsi-paribatra-le-romantisme-contemporain-1954.html

 

 

(12) Dans le monde fétide de l’édition, un auteur français débutant, qu’il est du talent ou non, ne sera jamais tiré qu’à 3.000 exemplaires au maximum dont 60 % subissent un retour des librairies et le pilon. Le phénoménal succès de librairie des romans « à l’eau de rose » de Delly ou de Max Duvézit, celui des romans de Gérard de Villiers qui naviguent entre l’espionnage, la pornographie et l’obscénité ne signifie pas que nous les retrouverons un jour dans les anthologies de la littérature française du XXe siècle.

 

(13) Albert THIBAUDET : « Langage, Littérature et Sensualité » in La Nouvelle revue française, 1er avril 1932. pp. 716-726.

 

(14) Nous en avons un très significatif exemple – il y en a d’autres -  dans « Les liaisons dangereuses » publiés après la mort de Rousseau. La victoire du pervers Vicomte de Valmont sur la très prude Madame de Tourvel qui le conduit d’abord à passer pour un rêve et au deuxième assaut au plaisir partagé : La description de Laclos répond en tous points à l’analyse de Rousseau.

 

 

(15) C’est un sujet sur  lequel s’attarde longuement le philosophe Michel Onfray dans son essai de 2014 « La passion de la méchanceté – sur un prétendu divin marquis » à l’attention des thuriféraires du Marquis de Sade prétendument divin mais surtout démoniaque, notamment ceux qui ont cru devoir le « pléiadiser ».

 

 

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