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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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15 janvier 2021 5 15 /01 /janvier /2021 03:09

 

Jean-Baptiste Pallegoix, prêtre des Missions étrangères, est arrivé au Siam vers le milieu de l’année 1830.

 

 

Le 3 juin 1836, il fut désigné comme évêque coadjuteur de Monseigneur Jean-Paul Courvezy, vicaire apostolique depuis 1834 et sacré officiellement par lui évêque de Mallos le 3 juin 1838 à Bangkok. Il en devint vicaire apostolique en 1841, Monseigneur Jean-Paul Courvezy étant affecté à Singapour.

 

 

 

Le roi Mongkut n’avait guère plus de 20 ans lorsque mourut son père en 1824. Le trône lui revenait en qualité de fils aîné d’une reine mais l’un de ses frères plus âgé et fils d’une concubine s’empara du pouvoir en lui disant « tu es encore trop jeune, laisse-moi régner quelques années et plus tard je te remettrai la couronne ».

 

 

Ce ne fut que l’un des multiples coups d’état qui émaillent l’histoire de ce pays.

 

Une fois sur le trône, l’usurpateur trouvé la place bonne et oublia sa promesse, Le prince craignant pour sa vie se réfugia dans un temple, se fit talapoin et s’adonna avec patience à l’étude du sanscrit, du pali, de l’histoire, de la géographie, de la physique, de l’astronomie, des mathématiques et de la langue anglaise. Il se pencha sur l’étude de la religion chrétienne et lut avec intérêt tous les livres sortis de l’imprimerie du Collège de l’Assomption.

 

 

Au début de l’année 1851, le roi malade proposa à ses féaux l’un de ses fils pour successeur ce à quoi ils lui répondirent que le royaume avait déjà un maître. Il mourut le 3 avril 1851 et en dépit de divers complots, le moine quitta la robe safran et devint roi sous le nom de Maha Mongkut. Le prélat lui adressa ses félicitations et en cadeau un portrait de l’empereur Napoléon III. Le roi lui répondit en lui adressant des monnaies d’or et d’argent et des fleurs également d’or et d’argent et, ce qui fut pour le prélat le plus beau des cadeaux, le rappel des missionnaires exilés à Singapour depuis deux ans et qui revirent à Bangkok le 29 juillet 1851. Un incident en effet survenu en 1849 avait valu à huit de nos missionnaires d’être exilés du Siam, la fine connaissance qu’avait Monseigneur Pallegoix du pays lui avait permis d’échapper à cette mesure répressive (1).

 

 

Nous savons que le nouveau monarque s’était lié d’amitié avec le prélat qui lui rendait de fréquentes visites dans son monastère dont il était devenu l’abbé, le Wat Bowonniwet (วัดบวรนิเวศวิหารราชวรวิหาร), lui enseignant en particulier le latin et l’astronomie, le roi pour sa part lui enseignant le pali et l’aidant à améliorer sa connaissance de la langue thaïe. Les conversations érudites se déroulaient en pali, en thaï et en latin.

 

 

En dehors de son apostolat, nous connaissons son œuvre écrite  qui est immense (2), il publia de nombreux articles sur le Siam – en dehors des bulletins ou annales de sa congrégation – dans des revues érudites comme le Bulletin de la société de géographe ou la Revue de l’Orient (3). Il donna plusieurs articles à cette revue (4). L’un en particulier quoique purement anecdotique nous éclaire sur quelques aspects de la personnalité du futur roi Mongkut. Il fut publié sous le titre :

 

 

« VISITE D'UN ÉVÊQUE  CATHOLIQUE  À UN PRINCE TALAPOIN »

 

 

Je viens de faire une visite au prince talapoin frère du roi de Siam, qui avait demandé à me voir. J'étais en costume épiscopal, suivi de huit rameurs, les reins ceints d'écharpes de soie. Après que j'eus traversé un jardin planté d'arbres exotiques, un courrier alla m'annoncer, et j'entrai au monastère royal, peuplé de 200 talapoins, distribués dans autant de cellules parfaitement symétriques, toutes séparées de distance en distance par de petits étangs ou viviers carrés. Le château du prince est en avant des autres édifices son palais de nuit, à fenêtres dorées et à quatre étages, est surmonté d'un paratonnerre de sa façon.

 

 

Je monte à la salle d'audience. Bientôt le prince, en longue robe de soie jaune, s'avance, me prend la main en souriant, m'invite à m'asseoir sur un fauteuil recouvert d'hermine, et la conversation s'engage tout en buvant du thé et fumant le calumet, en présence d'une foule d'esclaves prosternés ventre à terre.

 

 

Les livres de religion que vous m'avez donnés, me dit le prince, je les ai lus d'un bout à l'autre; ils étaient dans cette armoire vitrée, où les fournis blanches les ont tous dévorés malgré nos soins; il ne m'en reste que les pensées chrétiennes – Prince, si vous avez parcouru tous ces livres, vous devez maintenant connaître notre religion: admettez-vous, du moins, les principaux fondements du christianisme? La création, par exemple? Croyez-vous encore à la métempsycose? Je veux bien reconnaître un Dieu créateur; tenez, écoutez. Alors, il se mit à faire un discours de huit à dix minutes, traçant en termes pleins d'élégance un tableau de la création; puis il ajouta avec un sourire, et en se tournant du côté des esclaves qui formaient sa cour : Voyez-vous, moi aussi je puis prêcher comme les prêtres chrétiens.

 

 

Il me dit ensuite Pourquoi tuez-vous les animaux ? Je veux bien croire que les âmes des hommes ne passent pas dans les corps des bêtes, mais enfin les bêtes ont la vie si on les bat, elles pleurent, elles crient, elles souffrent; à plus forte raison si on les tue: n'est-ce pas une cruauté d'en agir ainsi? Prince, distinguons : les animaux ont été créés pour l'homme; s'il les maltraite par colère ou par caprice, certainement c'est aller contre la volonté de Dieu, il peut y avoir péché plus ou moins grave; mais les faire souffrir ou les tuer pour ses besoins, et selon l'intention du Seigneur, ne saurait être un mal, parce Dieu étant le souverain maître des créatures, peut livrer, s'il le veut, leur vie même à l'homme.

 

 

Au milieu de notre conversation, le tambour vint à battre et la cloche à sonner. Il était  onze heures et demie, heure du second repas des talapoins. Aussitôt je me levai, en disant: Prince, je désirerais voir votre imprimerie et il me fit conduire par ses gens dans une grande salle, où j'examinai en détail des casses de caractères siamois et balis, et une autre espèce de types de son invention, que lui-même a fait fondre (5). Dans une salle voisine était un atelier de graveurs, et plus loin un atelier de fondeurs. Je puis assurer que les quarante ouvriers qu'emploie le prince imitent fort bien les poinçons, moules, matrices et autres ustensiles d'imprimerie d'Europe mais quelle nonchalance ! Quelle incurie ! Tout est jeté, amoncelé pêle-mêle. La chèvre chérie et le mouton favori, qui suivent tous les jours le prince jusque dans le palais du roi, entrent dans la salle, éparpillent les tas de caractères avec leurs pattes, sans que personne n’ose les chasser. On m'avait servi du café, des fruits et des gâteaux de huit à dix espèces.

 

 

Pendant que j'étais à prendre une tasse de café, le prince rentra, accompagné de sept ou huit Talapoins. Voyez-vous, me dit-il, en me montrant une grosse carafe de lait, le maitre de la vie (le roi) m'en envoie une  tous les matins; buvez-en, c'est du lait royal. On s'assied de nouveau, et tandis qu'on se remet à causer, le prince me fait apporter des paquets de livres, balis, écrits sur des feuilles de palmier, le tout bien doré et enveloppé dans des étoffes de prix. Il se mit à en lire, et j'en lis moi-même avec lui quelques passages. Remarquez- me dit-il, comme tel mot, tel autre mot a du rapport avec le latin (il sait un peu cette langue). Prince, demandai-je, où tenez-vous les livres de la pagode? Il me dit de regarder par la fenêtre. Voyez-vous ce grand édifice à fenêtres dorées, il y a là vingt armoires dorées, et chacune d'elles peut contenir plusieurs centaines de volumes. C'est la collection de leurs livres sacrés, elle est immense. Hormis quelques ouvrages qui traitent de la constitution de leurs trois univers, le ciel, la terre et l'enfer, tout le reste n'est qu'un recueil de sermons de Sommonokhodom ou la relation détaillée de ses cinq cent cinquante vies, toutes pleines de fables et de puérilités extravagantes. Après une longue conversation dans laquelle, entre autres incidents, le prince manifesta plusieurs fois du mépris pour les ministres américains qui viennent inonder le pays de brochures, pamphlets, extraits tronqués de la Bible (6), je lui exprimai le désir de voir sa pagode : il se leva à l'instant; deux de ses pages me précédaient; il venait lui-même après moi, escorté d'une foule de Talapoins et de courtisans. Nous traversâmes un pont pittoresque, jeté sur un joli canal tiré au cordeau, et nous pénétrâmes dans l'enceinte d'une pagode majestueuse, resplendissante de dorures. Ce temple a la forme de croix; aussi le prince me disait-il en riant : C'est comme une église chrétienne. Je fus bien surpris de trouver la statue de Napoléon à l'entrée en face de l'idole;

 

 

mais mon étonnement redoubla quand je vis, attachés à chaque colonne, de beaux cadres dorés représentant les mystères de Notre Seigneur (7).

 

 

Prince, m'écriai-je, pourquoi mettez-vous des images de notre Dieu au milieu des peintures d'idoles ? C'est que je te respecte aussi. Alors il me montra la grande Divinité placée au fond du sanctuaire, haute de 30 pieds, assise les jambes croisées, semblable à une masse d'or imposante (elle est de cuivre doré). Cette idole, me dit-il, a été fondue il y a près de neuf cents ans; elle fut amenée d'une ville du nord de Siam, sur des radeaux, et il est écrit dans nos annales que peu avant la destruction de l'ancienne cité du nord, l'idole versa des larmes de sang.

 

 

Je me mis à rire, et je dis au prince combien je regrettais qu'on prodiguât tant de richesses sans aucune utilité. C'est l'or du roi, reprit-il, et à l'instant il fit appeler et questionna un secrétaire sur la quantité d'or dépensé à l'embellissement de la pagode. Celui-ci répondit qu'on y avait déjà employé environ 500.000 feuilles d'or, et qu'il en faudrait en tout à peu près 1.000.000.

 

Rien de plus somptueux que les pagodes royales à Siam tout y est marbre, recouvert de nattes d'argent. Une pierre précieuse de couleur d'émeraude et de plus d'une coudée de hauteur, dont on a façonné une statue de Sommonokhodom, a été estimée par des Anglais 500,000 piastres (8). Le roi et les grands mettent tout leur orgueil, font consister tout leur mérite à construire et à décorer ces sanctuaires.

 

 

Après avoir tout examiné, je pris congé du prince, qui me dit en latin: Vale, Joannes episcope (9)

J.-B. PALLEGOIX

 

 

Ce reportage en trois pages n’est malheureusement pas illustré. Nous en retirons quelques observations qui complètent utilement la connaissance que nous avons du roi Mongkut et de ses vingt ans de vie monastique.

 

- Moine il fut, certes mais dans des conditions fastueuses : s’il respecte la règle du dernier repas de la journée du talapoin qui doit être consommé avant midi, il ne vit pas dans une cellule monastique mais dans un palais entouré d’esclaves qui se prosternent devant lui. Ses aliments lui sont envoyés par le Palais et non recueillis par la quête du petit matin,  gageons que ce ne sont pas ceux des talapoins de son temple.

 

 

- En ce qui concerne sa nourriture, il est permis de penser en fonction des propos qu’il tient au prélat qu’il est strictement végétarien.

 

-Ses observations concernant la parenté entre le pali-sanscrit et le latin dénotent une connaissance profonde à la fois de la langue sacrée du bouddhisme et le latin qui n’est plus celle des catholiques. Les exemples de racines latines venues du sanscrit-pali sont nombreuses, le sept latin est septo, il est sapta en pali-sanscrit (สัปดะ), et si le sept est devenu chet en thaï (เจ็ด) nous retrouvons la racine sanscrit-pali dans le mot sapda, (la semaine de 7 jours สัปดาห์). Il en est de même pour la structure grammaticale (10).

 

- Sa connaissance des mystères de l’Eglise catholique qu’il utilise comme élément de décoration de son palais nous laisse à penser que les explications de Monseigneur Pallegoix lui furent utiles quelque complexe que soit la compréhension de ces points de dogme (7).

 

 

- Nous avons parlé de la question des missions protestantes américaines (6). Leur apport au développement de la médecine au Siam fut incontestable et leur prestige au regard des nouvelles technologies incontestable.  Leurs résultats au regard de l’évangélisation tutoya le néant. Il semble, au vu de l’ouvrage que nous citions, diffusé encore en 2020, les traductions en thaï soient effectivement fantaisistes ?

 

- En ce qui concerne l’admiration du futur monarque pour Napoléon, elle est de sa responsabilité !

 

***

Le prélat  mourut le 18 juin 1862 à Bangkok. Il avait un peu moins de 57 ans, usé pas sa tâche à la fois d’apôtre et de savant. Le roi Mongkut exprima le désir qu'il eût des funérailles très solennelles ; lui-même se plaça sur le parcours du cortège, et fit saluer de son drapeau le corps du prélat. Au moment où le cercueil descendait dans le caveau de l'église de l'Immaculée-Conception, quinze coups de canon annoncèrent à la ville les honneurs que le souverain avait voulu jusqu'à la fin rendre à l'évêque, son ami.

 


Après les obsèques, les missionnaires lui adressèrent une lettre pour lui témoigner leur gratitude ; ils lui offrirent en même temps l'anneau pastoral de Monseigneur Pallegoix. Le roi fut très sensible à cette double expression de reconnaissance et de respect ; il remercia par une lettre toute empreinte de son affection pour le défunt


 

NOTES

 


(1)  Cet incident fut consécutif à l’épidémie de choléra qui frappa le monde en 1849 et le Siam à partir du mois d’avril. Elle fit 40.000 morts à Bangkok, à son apogée 1.500 par jour. Il en est des versions pas totalement convergentes. Dans le deuxième volume de son « Histoire du royaume thaï ou Siam » publié en 1854, Monseigneur Pallegoix écrit « Le 15 juin 1849, le choléra fit sa terrible apparition à Siam, dans la capitale surtout la population fut presque décimée. A peine le fléau s'était- il ralenti, que le roi, par un caprice bizarre, fit chasser huit des missionnaires français qui restèrent deux ans à Syngapore et à Poulo Pinang en attendant patiemment que la porte de la mission leur fut ouverte de nouveau. Enfin le roi étant mort, son successeur se hâta de rappeler les missionnaires, qui revinrent à Siam le 29 juillet 1851 ». Il ne nous dit pas les raisons de ce « caprice bizarre » !

 

Adrien Launay en 1896 écrit dans « Siam et les missionnaires français » : « …en 1849 huit d’entre eux (les missionnaires) furent chassés à la suite d’un incident assez futile. Le choléra ayant décimé la population de Bangkok, le roi ordonna à tous ses sujets de faire des offrandes qui, dans plusieurs paroisses firent jugées superstitieuses et défendues aux chrétiens. Irrité de cette résistance, le roi chassa alors huit missionnaires qui restèrent à Singapour et à Pinang en attendant que la porte du vicariat leur fût à nouveau ouverte… »

 

Le site Institut de recherches France-Asie créé par les Missions étrangères donne la version suivante dans la page consacrée à Monseigneur Pallegoix, nous supposons qu’elle a été établie sur des documents ou correspondances internes, notamment une note adressés le 10 novembre 1849 à tous ses confrères de la congrégation : « Pendant cette dernière année, le choléra décima la population de Bangkok ; c'est alors qu'eut lieu un fait qui troubla assez profondément la mission. En voici le résumé : au mois de juillet, le roi envoya demander à l'évêque des animaux, non pas, affirma-t-il, pour les mettre à la pagode, ni pour faire aucune superstition, mais pour les nourrir. Les missionnaires consultés par le vicaire apostolique jugèrent que le roi, cédant à l'idée siamoise, voulait nourrir ces animaux pour se conserver à lui-même la vie, par conséquent, que les lui donner était coopérer à un acte entaché de superstition, et qu'il fallait refuser. L'évêque s'appuyant sur l'affirmation du prince, était d'un avis contraire; mais il accepta pratiquement l'opinion de ses collaborateurs, dont il fit transmettre le refus au roi. Celui-ci, fort irrité qu'on eût mis sa parole en doute, ordonna de détruire tous les édifices catholiques.

 

Monseigneur Pallegoix résolut alors toutefois de suivre son sentiment personnel ; il fit présenter au roi un paon, deux chèvres, deux oies. Les prêtres indigènes offrirent des présents analogues ; le roi retira ses ordres les plus sévères, mais expulsa les missionnaires opposants, qui étaient au nombre de huit ….Les exilés se retirèrent à Singapore, à Pinang, à Hong-kong. L’affaire alla jusqu’à Rome qui donna raison à Monseigneur Pallegoix ».

 

 

(2) Ne citons que l’essentiel : Une grammaire de la langue thaïe (en latin : Grammatica linguæ thai) publiée en 1850  - Sa « Description du royaume Thai ou Siam » publiée en 2  volumes en 1854 et bien sur son dictionnaire publié la même année, thaï – français – latin – anglais (Dictionarium linguæ thai sive siamensis interpretatione latina, gallica et anglica illustratum) qui continue à faire loi et n’a pas encore été surpassé. Le site de l’Institut de recherches France-Asie susvisé  en donne une liste exhaustive.

 

 

(3) La revue est publiée par la Société Orientale qui n’a rien de religieux. Fondée en 1841, elle s’intéresse à l’Orient tout entier. Membre de la société le prélat y  côtoie le général Bugeaud, Victor Hugo et son frère Abel, Lamartine, et Ferdinand de Lesseps.

 

 

(4)  En dehors de l’article qui nous intéresse aujourd’hui, publié en 1844, nous y trouvons un article sur le catholicisme au Siam en juillet 1853, assez lucide sur les difficultés de conversion des Siamois au catholicisme et un article de généralités sur le Siam fort bien ficelé en juillet 1854.

 

(5) Nous savons qu’il avait créé un alphabet spécifique destiné aux écritures sacrées et non à la langue vulgaire : Voir notre article

A 352 - อักษรอริยกะ - LE ROI RAMA IV CRÉE L’ALPHABET ARIYAKA – L’« ALPHABET DES ARYENS » – POUR TRANSCRIRE LES TEXTES SACRÉS DU PALI.

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/02/a-352-le-roi-rama-iv-cree-l-alphabet-ariaka-l-alphabet-des-aryens-pour-transcrire-les-textes-sacres-du-pali.html

 

 

(6) Nous en avons parlé, à l’occasion de notre article sur le missionnaire évangéliste Dan Beach Bradley, créateur du premier journal au Siam (Voir notre article  A 406  - « THE BANGKOK RECORDER », LE PREMIER JOURNAL IMPRIMÉ AU SIAM (1845-1867)). Il fit faire d’incontestables progrès à la médecine en introduisant en particulier la vaccination contre la variole. Son évangélisation n’eut par contre aucun succès concret, il n’aurait réussi à réaliser qu’une seule conversion. Dans un autre de ses ouvrages (Mémoire sur la mission de Siam publié en 1853), Monseigneur Pallegoix souligne leur activité considérable en matière médicale tout autant que les dépenses considérables qu’ils font en diffusant des éditions tronquées ou expurgées des Ecritures. Il leur donne acte en 27 ans d’activité missionnaire d’avoir réussi à effectuer 27 conversions et essentiellement de leurs domestiques. Il signale,  ce que nous fîmes (6) que les Siamois ne les appellent pas des phra (prêtres) mais mo (médecin), les mots ont un sens dans la langue thaïe. Le prélat donne par ailleurs des raisons de l’échec incontestable de l’évangélisation protestante. Toutes deux semblent bonnes : Tout d’abord les Siamois ne conçoivent pas que l’on puisse être prêtre et marié en même temps. Or, l'American Board of Commissioners for Foreign Mission (ABCFM) qui chapeautait l’envoi des missionnaires n’autorisait pas qu’ils fussent mariés, elle l’exigeait. L’autre est également plausible : Ces familles de missionnaires se divisent en chapelles différentes (évangélistes, pentecôtistes, épiscopaliens etc…) ce qui n’est pas fait pour inspirer confiance.

 

En ce qui concerne la débauche d’imprimés, il faut bien constater qu’elle est toujours d’actualité au XXIe siècle. Dans de nombreux hôtels d’une certaine classe, vous trouverez systématiquement dans votre table de nuit un exemplaire bilingue du nouveau testament, thaï et anglais. C’est l’association des Gédéons qui sévit en affirmant avoir distribué près de 500 millions d’exemplaires des écritures à ce jour, sans autre commentaire.

 

 

(7) Les mystères de l’église catholique sont le dogme de la trinité,

 

 

celui de l’incarnation

 

 

et celui de la rédemption.

 

 

Leur connaissance échappe à  l’intelligence créée et ne sont connus que par la grâce de la révélation. Le premier est celui d’un seul Dieu en trois personnes, l’incarnation est celui de Dieu fait homme et incarné en Jésus Christ et le troisième le salut du genre humain et le rachat du péché originel par la mort du Christ.

 

(8) Il s’agit évidemment du Bouddha d’émeraude : voir notre article H 5 – A PROPOS DU BOUDHA D’ÉMERAUDE DU WAT PHRA KEO.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/11/h-5-a-propos-du-boudha-d-emeraude-du-wat-phra-keo.html

 

(9) Vale, impératif du verbe valeo est une formule traditionnelle du latin classique que l’on peut traduite par « porte-toi bien », un Au revoir tout simplement.

 

(10) Nous trouvons en pali comme en latin des déclinaisons, une différenciation des genres et des nombres et de multiples correspondances grammaticales. Il y a peu d’études à ce sujet, signalons  ภาษาบาลลีและภาษาละติน (phasa bali lae phasa latin), une étude universitaire de Mademoiselle Louise Moris datée de 1994. Nous n’en avons trouvé aucune a

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14 décembre 2020 1 14 /12 /décembre /2020 22:21

 

La fin du XIXe siècle a vu le royaume échapper à la colonisation directe au prix de gigantesques sacrifices territoriaux, d’abandons partiels de souveraineté et de contraintes diplomatiques pour adopter des institutions gouvernementales occidentalisée.

 

L’état-nation va être le fruit de cette histoire et l’identité nationale va avoir des liens étroits avec la religion. Ainsi allons-nous découvrir quatre temples au cœur du développement du nationalisme dont ils sont le bastion sacré (1).

 

 

Une fois en effet soumis à ces empiétements territoriaux et à ses atteintes à sa souveraineté, l'État siamois a rapidement étendu son influence jusqu'aux frontières afin de consolider son pouvoir et de bloquer toute nouvelle intrusion coloniale. A la mort du roi Chulalongkorn et après ses réformes administratives et centralisatrices, l’état-nation va se mettre en place. Immédiatement après sa mort, son fils Vajiravudh devenu monarque va chercher à nourrir ce « nationalisme officiel ». Il copie le dicton britannique « Dieu, le roi, la nation » mais ses efforts ne vont jusqu’alors porter que sur les élites, sans guère de prise sur les masses populaires. Lors de sa mort en 1925, son frère cadet hérite surtout des difficultés économiques et d’une opposition croissante à l’autorité monarchique. Il ne put s'accrocher au pouvoir absolu que pendant sept ans.

 

 

En 1932, un groupe d'officiers militaires et de civils formés en Europe organisa un coup d'État, renversant la monarchie absolue et développant un gouvernement constitutionnel. Au cours des six années suivantes, le groupe putschiste se déchira le long de lignes idéologiques entre civils et militaires dirigés par Phibun. En 1938, la faction Phibun prit le contrôle du gouvernement et  devint Premier ministre.

 

 

Phibun avait l’intention de créer ou de développer le sentiment d’identité nationale unifiée afin à la fois de légitimer son propre pouvoir et de moderniser l’État thaïlandais, remodeler la loyauté traditionnelle envers la monarchie en un engagement envers la nation grâce à de multiples efforts pour développer le sentiment national. Le changement du nom du pays en Thaïlande en 1939 est destiné à mieux refléter le groupe ethnique thaïlandais qui était encapsulé dans ses frontières. Parallèlement aux stratégies se joint la détermination de développer le bouddhisme comme l’une des composantes les plus importantes de l’identité « thaïe ».

 

 

Les institutions bouddhistes au cours des premières années de la modernisation du pays étaient mieux développées que les institutions laïques. Les dizaines de milliers de temples disséminés dans tout le pays servaient traditionnellement de pôles communautaires, fournissant de nombreux services que le gouvernement n'était pas encore en mesure de fournir. Les monastères étaient un centre communautaire, un lieu de rencontre où s'échangeaient nouvelles et potins, un centre de loisirs, un hôpital en période de difficulté, une école de formation religieuse ainsi que de formation laïque, un lieu de dépôt (banque), un entrepôt communautaire pour la location d'équipement, une maison pour les psychotiques et les personnes âgées, une agence d'embauche, une agence de protection sociale; l'horloge du village, un hôtel gratuit, une auberge gratuite pour les étudiants, un centre d'information, une agence de presse, une aire de jeux pour enfants, un centre sportif, un réservoir d'eau potable (2), un centre de conseil.

 

 

Les temples étaient mieux équipés pour fournir des services publics que le gouvernement à presque tous les égards, en particulier dans les zones rurales où vivait la majorité de la population. Ils étaient après la famille l’institution la plus importante de la vie rurale. Le bouddhisme servait aussi de facteur de légitimation pour les élites et la monarchie par la croyance que leur état privilégié était la conséquence des mérites accumulés lors des incarnations précédentes, le roi étant au centre de ce monde spirituel. En renversant la monarchie traditionnelle les auteurs du coup d’état dont Phibun avaient bouleversé ces conceptions hiérarchiques. Celui-ci chercha à insérer le bouddhisme dans la rhétorique nationale. L’un des efforts les plus importants pour ce recentrage du bouddhisme fut l'adaptation des temples dans l’espace de l’identité nationale. L’une de ces méthodes consistait à construire ou à restaurer un monument religieux tombé en ruine ne laissant rien à l’initiative individuelle. Pendant le deuxième gouvernement de Phibun, l'État a dépensé 693 millions de bahts pour la restauration de plus de 5.500 temples à travers le pays.

 

 

Quatre temples furent plus spécialement choisis dans cette optique, représentant les quatre régions du pays, le Nord, le Nord-est, Bangkok et le Sud. Trois d’entre eux existaient avant le développement du sentiment national thaï, déjà considérés comme les sites les plus sacrés dans leurs régions respectives. Le quatrième temple, fut construit par Phibun à Bangkok dans la capitale.

 

 

Le Wat Phra Sri Mahathat à Bangkok  (วัดพระศรีมหาธาตุวรมหาวิหาร)

 

Le temple le plus important pour Phibun  fut celui qu'il fit construire pour commémorer la fin de la monarchie absolue. Au cours d'une réunion du cabinet le 19 septembre 1940, il présenta un plan pour construire un temple qui, dans son esprit, servirait de modèle à tous les monastères bouddhistes et de modèle pour les futurs temples. Il l’avait initialement baptisé « temple de la démocratie » (Wat Prachathipatai - วัดประชาธิปไตย).

 

Il est situé non loin du lieu de la défaite du prince Boworadet peu après le renversement de la monarchie absolue dans le  sous district de Kub  Daeng (ตำบลกูบแดง) dans le district de Bang Khen (อำเภอบางเขน) (3). Phibun avait lors émergé en tant que commandant victorieux de la rébellion et ce temple devait servir à promouvoir sa personne, tout en commémorant la victoire.

 

La Thaïlande est un pays bouddhiste, certes mais aussi un pays démocratique  et le bouddhisme est l'un des fondements du régime démocratique. Le temple fut achevé très rapidement et sa consécration eut lieu le jour de la fête de la Nation, le 24 juin 1942, le dixième anniversaire de la chute de la monarchie absolue. L'édifice prendrait bientôt une importance encore plus symbolique. Lors de la planification et de la construction du temple, une délégation spéciale s'est rendue en Inde. Elle était présidée par le Ministre de la Justice Thawan Thamrongnawasawat (ถวัลย์ ธำรงนาวาสวัสดิ์). Elle eut pour mandat de développer de meilleures relations avec la puissance coloniale britannique et le gouvernement indien, mais aussi d'effectuer un pèlerinage national et récupérer des icônes sacrées du berceau du bouddhisme dans les cinq lieux sacrés mentionnés dans les écritures bouddhistes et des branches de l'arbre de la Bodhi à l’ombre duquel Bouddha s'était reposé. Le gouvernement indien autorisa la délégation à obtenir les articles demandés; cinq branches de l’arbre de lq Bodhi (ต้นโพธิ์) 

 

 

... et d'autres reliques qui furent bientôt en route vers Bangkok.  Après un court séjour au Musée national, et non dans un temple bouddhiste, les reliques furent placées dans le Wat Prachathipatai, qui fut rebaptisé Wat Phra Sri Mahathat  (« le saint et grand reliquaire ») pour refléter sa nouvelle nature sacrée. Les reliques bouddhistes venues des Indes ne furent pas les seuls objets sacrés sortis pour renforcer le temple nationaliste. Une image bouddhiste de l'ère Sukhothaï fut retirée du Musée national pour relier l'édifice religieux au passé historique. Il s’agit d’une représentation de Bouddha dans la position de soumission de Mara construit située dans la chapelle principale.

 

 

Le temple fut également destiné à servir de panthéon  pour recevoir 112 urnes destinées à recevoir les restes de ceux qui avaient contribué à la construction de la Thaïlande démocratique. Les branches de l’arbre sont le fruit des immenses mérites accomplis par ceux-ci au profit de la nation.

 

 

Deux restèrent au temple de Bangkok où elles furent plantées ; les trois autres furent envoyés, un dans chaque région, pour être plantés dans les temples considérés comme stratégiques. Le cœur spirituel est à Bangkok mais il rayonne par les arbres de la Bodhi dans les régions du pays. Il est devenu temple royal de première classe en 1942 (4).  La hiérarchisation des temples dits royaux c’est-à-dire en gros construits ou financés par le roi ou la famille royale date de Rama VI en 1915. Ils sont divisés en trois classes selon des critères bien précis.Sa construction fut, pour la plus grande partie financée par une souscription nationale. Il abrite des moines du Mahanikaya (มหานิกาย) et du Dhammayutikanikaya (ธรรมยุติกนิกาย).

 

 

Le Wat Phra That Phanom  (วัดพระธาตุพนม) dans le Nord-Est fut le premier destinataire. Nous le connaissons, situé à environ 50 kilomètres au sud de la ville de Nakhorn Phanom. Ne revenons pas sur son histoire légendaire, nous lui avons consacré deux articles (5). Phibun et son gouvernement estimèrent que le sanctuaire était le monument bouddhiste le plus important du Nord-Est. Pendant près de quarante ans, le temple et le chedi avaient été laissés à l'abandon. L'entretien était effectué plus ou moins bien  par des notables ou des moines locaux, en tant que mémorial contenant une relique de Bouddha. Phibun le considéra comme un élément essentiel pour développer en Isan le sentiment national compte tenu de son importance dans la tradition religieuse du Nord-Est.

 

 

Il en délégua  la restauration au département national des Beaux-Arts qui rapidement commença non seulement la restauration, mais aussi l’agrandissement. Il abandonna les matériaux traditionnels et utilisa une nouvelle technologie, le béton armé. La hauteur du chedi fut augmentée de dix mètres jusqu’à 57 mètres. L'arbre, en provenance de Bangkok fut planté sur le terrain du temple.

 

Au cours des années suivantes, le temple continua à tisser des liens symboliques avec l'identité religieuse et nationale thaïe centrale. En 1950, il obtint le statut « temple royal de première classe ». Quatre ans plus tard, le temple a également reçu un parapluie doré pesant 110 kilogrammes du gouvernement pour commémorer son importance pour l'identité nationale. Le monument n’est plus seulement important pour les bouddhistes locaux, il est devenu l’un des temples identifiant efficacement le monument religieux avec l'identité nationale.

 

 

Le  Wat Phra Mahathat Woromha Wihan (วัดพระมหาธาตุวรมหาวิหาร) est niché de la capitale provinciale du Sud, Nakhorn Sri Thammarat. Il est le site le plus important du Sud. Cette région fut intégrée au Siam bien avant le Nord-Est ou le Nord (Lanna). Le temple était tout désigné pour rejoindre la volonté nationaliste de participer à l’identité religieuse et nationale unifiée mais ce d’ailleurs bien avant la prise de pouvoir par Phibun. Il avait été érigé en temple royal de première classe par le roi Vajiravudh, lors d'une visite dans la région. Le reliquaire contient une dent de Bouddha arrivée des Indes dans des circonstances miraculeuses. Après la chute de la monarchie absolue, le gouvernement décida de consacrer une partie du temple pour devenir une succursale du Musée national en 1937. L'une de ses structures fut adaptée à cet objectif et a commencé à exposer des objets d’art thaïs symboliques de l’unité nationale.

 

 

Après l’arrivée de Phibun au pouvoir, les efforts du gouvernement pour « nationaliser » le temple continuèrent. L'arbre de la Bodhi arriva avec une escorte gouvernementale le 19 mai 1943.Il était accompagné de Somdej Mahaveerawonge, le chef ecclésiastique de la Sangha de Bangkok, qui  présida à la cérémonie de plantation et des célébrations. Il devint alors le symbole du lien mystique du Sud du pays avec Bangkok.

 

 

Le Wat Phra That Doi Suthep (วัดพระธาตุดอยสุเทพ) est situé dans le Nord, le Lanna, et fut plus difficile à s’intégrer dans le mouvement pour deux raisons ; Le Nord avait été gouverné par une cour royale distincte de celle de Bangkok, et il était difficile de couper complètement ses pouvoirs. Certains membres de la famille royale du Nord conservèrent leurs titres jusque dans les années 1940. 

 

 

Par ailleurs, la religion observée était une variante du bouddhisme Theravada, mais sa pratique était distincte de celle du Sangha de Bangkok. Nous en avons dit quelques mots (6).

 

Le gouvernement considérait la région comme l'un des problèmes potentiels pour l’idée nationale si elle ne pouvait être intégrée dans le schéma « identité religieuse et identité nationale ». Phibun chercha alors à utiliser le symbolisme religieux pour développer l’identité religion-nationale dans la région. C’est alors que le choix du Wat Phra That Doi Suthep - temple sacré au sommet d'une montagne surplombant la plus grande ville de la région fut effectué avec ses implications symboliques.

 

 

L'après-midi du 2 juillet 1943, une foule immense était rassemblée autour de la gare de Chiang Mai.

 

 

Le rassemblement était destiné à recevoir le jeune arbre de la Bodhi générateur de mérites, récupéré par le gouvernement national en Inde. Lorsque l’arbre fut arrivé avec son entourage en provenance de Bangkok, il a été promené dans les rues de la ville puis exposé dans l’un des temples de la ville pendant sept jours de célébrations et de culte. À la fin de septième jour, l'arbre a été transporté sur la montagne surplombant la ville jusqu'à son lieu de repos dans l'un des temples les plus sacrés de la région, Wat Phra That Doi Suthep. Phibun avait gracieusement accordé aux habitants du Nord l'occasion d'élever l'arbre, ce qui liait leur tradition religieuse à Bangkok et aux autres régions du pays.

 

 

Après la plantation de l'arbre sacré, d'autres gestes symboliques confirmèrent ce lien sacré : Le temple fut élevé au rang de temple royal de première classe en 1951. Son chedi fut recouvert d’une nouvelle couche d'or au prix de plus de 540.000 bahts payée par le gouvernement central. Il devint dès lors le symbole de l'identité religieuse nationale thaïe pour la région.

 

Pour favoriser le désenclavement de la région, Phibun fit construire dans les années 1942-1943 des centaines de kilomètres de routes pour rejoindre le Nord.

 

Chacun de ces temples avait une signification symbolique et spirituelle particulière dans le cadre du développement de l’identité religieuse nationale.

 

Chacun d’entre eux contenait également des reliques sacrées du Bouddha, et pouvait servir de substituts aux pèlerinages vers des lieux sacrés du bouddhisme éloignées, en dehors du pays.

 

Ils firent en quelque sorte de la Thaïlande la patrie sacrée du bouddhisme.

 

Ce n'est évidemment pas un hasard si le gouvernement Phibun a promu un temple majeur dans chaque région comme facteur unificateur de l’identité nationale.

 

Ces efforts furent l’un des produits les plus durables de l'ère Phibun. Les dirigeants qui suivirent Phibun, même ceux qui ne l'aimaient pas, se sont retrouvés à rendre hommage aux monuments religio-nationaux qu'il avait adaptés à l'identité nationale à l'exception notable de Wat Phra Sri Mahathat, dont nous parlerons. Ils prirent une importance croissante en raison du soutien gouvernemental continu et grâce aux efforts de feu le roi Rama IX.

 

Après la chute du deuxième gouvernement de Phibun, ses successeurs continuèrent à développer l’identité religieuse et nationale du pays.

 

Le Premier ministre Sarit, reconnut l'importance d'utiliser des symboles religieux pour promouvoir le nationalisme, mais contrairement à Phibun, il choisit de promouvoir le palais en tant que défenseur du bouddhisme et de la nation.

 

Sous Phibun, la monarchie avait été constamment écartée, mais après son éviction, le palais a pu retrouver une grande partie de son ancienne influence.

 

Grâce à l'aide de dirigeants politiques amis du monarque, le roi Bhumibol a pu se confondre avec l'identité religieuse et nationale. Le roi personnifiait l'image nationale et fit des pèlerinages à chacun des temples périphériques mentionnés.

 

Au Wat Phra That Doi Suthep, il participa à la coulée d'une image de Bouddha en or restée au temple, rappel spirituel toujours présent que ce temple sert d’avant-postes à l’identité religieuse nationale.

 

 

Après la tempête qui causa l'effondrement du Wat Phra That Phanom chedi en 1975, le gouvernement national fit rapidement reconstruire le sanctuaire. Le roi Bhumibol présida la cérémonie de la nouvelle consécration.

 

 

Il visita le temple du Sud en pèlerinage officiel.

 

Le seul temple parmi ces quatre qui n’a pas réussi à atteindre cette envergure nationale est le Wat Phra Sri Mahathat, la création de Phibun. Il est relégué à une position secondaire sur les sites Web consacrés au tourisme à Bangkok et ignoré dans la liste suggérée par l’autorité du tourisme de Thaïlande (T.A.T : Tourism Authority of Thailand) des sites religieux importants de Bangkok. Les pages Internet qui lui sont consacrées sont rares et pour l’essentiel en thaï (7).

 

Cet échec peut être attribué à de nombreuses causes, les premières sont pratiques : la surabondance de temples à Bangkok, ils seraient environ 400, et son éloignement du centre de la ville. Il est situé sur  Phaholyothin Road (ถนนพหลโยธิน). Le facteur le plus important est peut-être son incapacité à obtenir le soutien de la monarchie. Le roi Bhumibol et Phibun ne s’aimaient pas, ce qui a incité le roi à choisir plus tard à éviter le « temple de Phibun ».

 

En 1952, le roi et ses proches ont ouvertement boudé la cérémonie de présentation des nouvelles  aux moines dans les temples royaux de première classe. Son emplacement près du monument commémorant la défaite de la rébellion royaliste a probablement ajouté au désir du roi de s’en tenir à distance.

 

Il faut toutefois préciser que le « Phra Phutthasihing » (พระพุทธสิหิงค์) de l'ère Sukhothaï et provenant du Musée national est l’une des représentations de Bouddha les plus célèbres et les plus reproduites en Thaïlande après le Bouddha d'Émeraude (พระแก้วมรกต)

 

et le Phra Buddha Chinnarat (พระพุทธชินราช) de Phitsanulok.

 

 

Son architecture est au demeurant atypique. Le chedi est construit à deux étages, la couche extérieure est un grand chedi de 38 mètres de haut, la couche intérieure est constituée d'un petit chedi situé au milieu, contenant les reliques. Il y a une zone accessible entre les deux, large d’environ deux mètres permettant l’accès aux fidèles. On y trouve l’emplacement des 112 niches destinées à recevoir les cendres des héros mais nous n’avons pas pu savoir qui s’y trouve. L’architecte, Phra Phrom Phichit (พระพรหมพิจิตร) a voulu créer un nouveau style d’architecture thaïe en essayant de privilégier la simplicité des formes géométriques, privilégiant une architecture « démocratique » dont la sobriété tranche avec les ors des constructions habituelles même les plus modestes dont on peut penser qu’elles manquent parfois de sobriété (8).

 

 

Par contre, des dizaines de milliers de personnes affluent aux célébrations annuelles organisées par le gouvernement au Wat Phra That Phanom et au Wat Phra That Doi Suthep. Le Wat Phra Mahathat est plus ou moins boudé au profit du Temple du Bouddha d’Émeraude. La région de Chiang Mai enregistre plusieurs millions de visiteurs dans l’année, le Wat Phra That Doi Suthep est l'un des principaux attraits touristiques de la région. Un dicton local dit « aller à Chiang Mai sans rendre hommage au Phra That Doi Suthep, c’est comme ne jamais aller à Chiang Mai ».

 

Quels sentiments animent ces pèlerins ? Piété ? Sentiment national ? Ou les deux ?

 

 

NOTES

 

(1) Nous retrouvons avec curiosité ce lien entre la nation et la religion dans une déclaration du Président Sukarno en prélude à la construction de la grande mosquée de Jakarta, en 1966 : « C'est mon souhait, ainsi que celui de la communauté de mon pays d'ériger une mosquée du vendredi qui sera plus grande que la mosquée Mohammad Ali au Caire.  Plus grande ! Et pourquoi ? Parce que nous sommes une grande nation! Mon souhait est de construire avec toute la population, une nation indonésienne qui proclame la religion islamique ».

 

 

(2) Les actuels châteaux d’eau construits lors de la lente électrification du pays (les années 80 en Isan) l’ont été sur les puits des temples où les habitants allaient chercher l’eau potable à dos d’homme.

 

(3) Voir nos articles

A 382 - L'ARMÉE THAÏLANDAISE SERAIT-ELLE TENTÉE DE RÉÉCRIRE UNE NOUVELLE VERSION DE SON HISTOIRE, EN CE MOIS DE JUIN 2020...SELON L'AGENCE REUTERS ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/07/a-382-l-armee-thailandaise-serait-elle-tentee-de-reecrire-une-nouvelle-version-de-son-histoire-en-ce-mois-de-juin-2020.selon-l-agenc

A 383 - H 58 - LA RÉBELLION DU PRINCE BOWORADET D'OCTOBRE 1933 DANS SON CONTEXTE GÉOPOLITIQUE EUROPÉEN ET SIAMOIS

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/07/a-383-h-57-la-rebellion-du-prince-boworadet-d-octobre-1933-dans-son-contexte-geopolitique-europeen-et-siamois.html

 

(4) Selon la liste officielle du Sangha, il y a 41.205 temples bouddhistes dans le pays dont 33.902 en activité c’est-à-dire occupés par des moines. En dehors du temple du Bouddha d’émeraude (วัดพระแก้ว) qui est hors classe, il y a seulement 25 temples de première classe :

Voir https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_Buddhist_temples_in_Thailand

 

(5) Voir nos articles :

A 251- LA LÉGENDE DU TRÉSOR ENFOUI DU PHRA THATPHANOM SUR LES RIVES DU MÉKONG, LE LIEU LE PLUS SACRÉ DU BOUDDHISME DANS LE NORD-EST.

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/02/a-251-la-legende-du-tresor-enfoui-du-phra-thatphanom-sur-les-rives-du-mekong-le-lieu-le-plus-sacre-du-bouddhisme-dans-le-nord-est.ht

 

A 307- ประวัติศาสตร์พระธาตุพนม - LA LÉGENDE DE PHRA THAT PANOM : « LE TEMPLE DU RESPECT » - SYMBOLE DE L’IDENTITÉ DU NORD-EST DE LA THAÏLANDE (ISAN) ET DU LAOS.

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/03/a-307-la-legende-de-phra-that-panom-le-temple-du-respect-symbole-de-l-identite-du-nord-est-de-la-thailande-isan-et-du-laos.html

 

(6) Voir notre article A 400- LES SANCTUAIRES BOUDDHISTES DU NORD DE LA THAÏLANDE LIÉS AU CYCLE ZODIACAL DUODÉNAIRE.

Pendant les réformes administratives créatrices de l'État siamois, des milliers de moines de la région avaient refusé d'obéir aux ordres du gouvernement de s'aligner sur le sangha. Nous savons que Lorsque le Nord et le Nord-Est furent définitivement inclus dans l'État-nation au début du siècle dernier, les us et coutumes bouddhistes furent soumises aux nouvelles règles centralisatrices de la réforme «  protestante » initiée par le roi Mongkut et les réformes du Sangha mis en œuvre par le prince Wachirayan (วชิรญาณวโรรส), 47e enfant du roi Mongkut, prince patriarche suprême de 1910 à 1921. Les porte-étendards culturels de la tradition du Nord de la Thaïlande, dirigés par Khru Ba Siwichai (ครูบาศรีวิชัย) en conflit systématique avec le sangha et les autorités centrales, ce qui le conduisit à de longues années de prison, menèrent un combat d’arrière-garde d’un conservatisme qui ne subsiste probablement plus guère que dans l’esprit de moines-vieillards dans les zones les plus retirées.

 

(7) Voir par exemple : https://www.silpa-mag.com/history/article_41235

 

(8) N’oublions tout de même pas la proclamation royale du 15 mai 1942, œuvre évidemment de Phibun qui proclame l’abolition des titres de noblesse de Chao Phraya (เจ้าพระยา), Phraya (พระยา), Phra (พระ), Luang (หลวง), Khun (ขุน)  à compter de ce jour. Toutefois les personnes qui en étaient titulaires et qui souhaitaient les conserver pour des raisons personnelles devaient obtenir l’autorisation royale qui serait accordée si elle était jugée appropriée. Les membres de leur famille pouvaient les utiliser mais comme prénoms ou nom de famille avec l’autorisation du Ministre de l’intérieur : ประกาศ เรื่อง การยกเลิกบรรดาศักดิ์ ลงวันที่ ๑๕ พฤษภาคม ๒๔๘๕

 

 

En sus de ce souci d’ordre « démocratique », Phibun prit d’autres mesures pour apprendre au monde que son pays était « civilisé : Il interdit en particulier la répugnante mastication de la noix de bétel, ce contre quoi même sa mère aurait protesté et ne fut pas appréciée par beaucoup de Thaïs. Néanmoins, les gouverneurs de province reçurent pour instruction de détruire tous les stocks sauf justification d’un un usage industriel.

D’autres mesures allèrent dans le même sens, traduisant aussi un souci nataliste : Tous les enfants nés le 1er janvier 1943 furent désignés «  enfants de la Grande Asie », avec droit à une éducation gratuite toute leur vie.

Il favorisa les mariages de groupe ont été introduits pour encourager l'habitude du mariage en réduisant le coût et en imposant une taxe punitive aux célibataires.

Il lança d'une campagne officielle pour encourager les maris à respecter leurs femmes : celles-ci ne devaient plus être traitées, selon un dicton usuel comme les pattes arrière d'un éléphant : Le mari est le train avant de l’éléphant, sou épouse, le train arrière (Samipenchangthaonachut, Phanyapenchangthaolang สามีเป็นช้างเท้าหน้า...ภรรยาเป็นช้างเท้าหลัง). Les épouses ne devaient plus être battues ou traitées comme des esclaves. Les maris devaient leur permettre de diriger la maison et les embrasser sur la joue avant de partir travailler.

 

SOURCES

 

En dehors de celles que nous citons en notes ci-dessus :

L’ouvrage de Thongchai Winichakul, professeur à l’Université Thammasat, daté de 1994 « Siam Mapped: A History of the Geo-Body of the Nation »

L’article daté de 2007 de Jacob I. Ricks de l’Université Emery d’Atlanta « National Identity and the Geo-Soul:Spiritually Mapping Siam » contient de nombreuses références

Tous les temples cités ont un sinon plusieurs sites Internet officiels

 

ANNEXES

 

Les principes directeurs énoncés par Phibun  pour le peuple thaï nous donnent de lui une vision que ne reflètent pas toujours les études historiques à son sujet :

Les Thaïlandais aiment la Nation au-dessus de la vie elle-même,

Ils sont d'éminents guerriers,

Ils sont diligents dans l’exercice  de l'agriculture, de l'industrie et du commerce,

Ils aiment bien vivre,

Ils aiment bien s'habiller,

Ils sont un peuple dont la parole correspond aux pensées.

Ils aiment la paix,

Ils respectent le bouddhisme plus que leur vie,

Ils honorent les enfants, les femmes et les personnes âgées,

Ils sont solidaires entre eux et suivent leurs dirigeants,

Ils cultivent des denrées pour leur propre consommation,

Ils sont bons pour leurs amis et terribles pour leurs ennemis,

Ils  sont fidèles et reconnaissants,

Ils accumulent des richesses pour leurs descendants.

 

 

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5 octobre 2020 1 05 /10 /octobre /2020 22:09

 

Nous connaissons le rôle important que jouent les nagas (นาค), ces serpents  infernaux dans la religion des peuples bouddhistes. Ils habitent un monde souterrain, gardent les trésors de la nature, sont attachés à l'eau et apportent la prospérité. Le naga a sa forme féminine, ce sont les nakhis (นาคี), le génie des eaux, représentés comme un serpent à tête humaine. Ils peuvent aussi prendre forme humaine, voyager sous terre, nager dans l'eau et voler dans les airs. On leur doit la fertilité du sol et la fécondité des femmes.

 

 

Plusieurs fois, les femmes de cette race, prenant forme humaine, contractèrent des unions avec les fils des hommes. L’un de ces nagas devint même, selon la légende roi du Siam et  voici à quelle occasion. L’histoire est un classique dans le folklore thaï. Elle nous est contée par Monseigneur Pallegoix en particulier (1). Il l’a puisée des Annales des royaumes du nord  (pongsavada mueang nuaพงศาวดาร เมือง เหนือ). Elles sont un abrégé de l’histoire avant la fondation d’Ayutthaya. « Cette première partie est pleine de fables, et présente peu de faits historiques » nous dit-il mais il se complet manifestement à nous narrer ces fables.

 

 

Nous retrouvons l’histoire chez d’autres érudits, Charles Lemire (2) ou l’explorateur Raoul Postel qui en donne une version cambodgienne plus ou moins similaire (3). Cette légende a connu  de nombreuses adaptations modernes, l'une des plus connues est une pièce de théâtre de 1917 du roi Vajiravudh (Rama VI) dont nous connaissons les goûts et les talents littéraires.

 

 

Elle est l’histoire de Phra Ruang (พระร่วง), figure légendaire de l'histoire thaïe et fondateur du premier royaume thaï qui a libéré le peuple du joug de l'ancien empire khmer et ce bien avant que ne commence l’histoire officielle qui débute avec Si Inthrathit (ศรีอินทราทิตย์) qui régna sur le royaume de Sukhothai entre 1238 et 1270,

 

 

fondateur de la dynastie qui porte le nom de Phra Ruang au sein de laquelle nous trouvons en troisième position Rama Khamhaeng (รามคำแหง), inventeur de l’écriture thaïe.  Cette légende est considérée avec une condescendance par les érudits (4). C’est pourtant lui qui a donné son nom à la dynastie (ราชวงศ์พระร่วง - ratchawong Phra Ruang

 

 

La légende commence à l’époque de Bouddha. Il était à prendre son repas, près du village sur l’emplacement duquel fut construite plus tard, la ville de Haripunchai (หริภุญชัย) l’actuelle Lamphun (ลำพูน). 

 

 

Cependant, le saint homme ne pouvait trouver d’eau pour faire ses ablutions et se désaltérer, un naga vint lui en apporter. D’autres sources affirment que sur l’ordre de ce reptile, l’eau jaillit aux pieds de Bouddha. C'est pourquoi il lui prédit, qu'en récompense de cette charitable action, au bout de mille ans, il établirait un empire qui embrasserait toute la contrée arrosée par la rivière qu'il venait de faire jaillir, et que les rois des pays voisins lui rendraient hommage, et que jamais l’eau ne manquerait dans les limites de son royaume. Il le posséderait comme prince indépendant, ne reconnaissant la suprématie de personne. Le feu et l’eau constituent une aumône aussi efficace que les autres, lorsqu’ils sont donnés avec cette grâce qui découle des services rendus. Au nombre des avantages promis par Bouddha, au reptile charitable se trouvait celui de recevoir les hommages de tous les princes des régions transgangétiques.

 

 

Environ neuf siècles et demi plus tard, régnait à Haripunchai dans le pays de Sayam ou Siam, un roi d’une grande piété nommé Phraya-Aphayakha-Munirat ou plus simplement Aphayakha-Muni. Fidèle observateur de tous les préceptes de la religion bouddhiste, il se retirait de temps à autre, sur une montagne très élevée pour y faire ses méditations et mener la vie d’un anachorète. Une reine des nagas, Nang, avait l’habitude de se rendre au même endroit pour s’y divertir ou pour y accomplir des actes de dévotion. Attirée par la renommée du prince siamois, elle passa trois jours et trois nuits en sa compagnie et eut commerce avec lui.

 

 

Avant de reprendre le chemin de ses états et de se séparer de son amante, Aphayakha-Muni donna à cette dernière son manteau royal richement orné et un anneau précieux. Cependant la princesse des nagas se retrouva enceinte dans son royaume souterrain. Elle pensa bien que son fils ne naîtrait point d’un œuf, ainsi que cela a lieu d’ordinaire chez les nagas, mais qu’elle allait donner le jour à un être vivant. Un sentiment de pudeur lui fit craindre que son aventure ne se trouvât divulguée parmi ses sujets, et elle se rendit de nouveau sur la montagne. L’enfant vint au jour dans l’ermitage même où elle avait rencontré le monarque siamois. La mère le revêtit du riche costume laissé par celui-ci, plaça l’anneau à son doigt, puis regagna son palais sous terre. Un chasseur qui passait non loin de là, entendit les cris poussés par le nourrisson.

 

 

Il l’emporta chez lui, ainsi que les objets destinés à le faire  reconnaître, puis, il le confia à sa femme, lui recommandant de le nourrir comme son propre fils. Le jeune prince fut élevé dans la pratique de toutes les vertus commandées par la loi. Quelque temps après, il arriva que le roi Aphayakha fit expédier à ses ministres et à sa noblesse, l’ordre de lui élever un palais. Par toute l’étendue du royaume, le peuple siamois se trouva mis en réquisition. Chaque maison fut conviée à fournir son contingent de travailleurs corvéables. Le chasseur, lui aussi, se trouva appelé. Il prit son fils adoptif avec lui, et comme il faisait une chaleur accablante, le jeune homme fut placé à l’ombre, dans l’intérieur même du palais. Cependant l’édifice se mit à trembler, le dôme s’inclina comme pour rendre hommage au fils de la nakhi et l’ombre du palais, elle-même, paraissait voltiger. Le palais semblait avoir reconnu son futur maître légitime. Informé de ce prodige, le roi demanda au chasseur, quel était le père de l’enfant trouvé au milieu de la forêt qu’il avait élevé comme son fils. Puis, sur la demande du monarque, il lui remit les objets déposés auprès du jeune enfant. Le roi, éclairé sur sa question de paternité, retint l’enfant après avoir fait donner une récompense au chasseur. Le fils de la naga reçut alors le nom de Arunnarat et Aphayakha le fit élever avec un autre de ses enfants.

 

 

 

Ce jeune prince si miraculeusement reconnu avait vu le jour en l’an 950 de l’ère Bouddhiste,  soit au quatrième siècle de notre ère. Il n’était autre qu’une incarnation du serpent charitable dont Bouddha avait prophétisé la gloire future.  Son père qui l’aimait beaucoup lui donna pour épouse la reine de Satchanalai (ศรีสัชนาลัย). Elle était  la dernière de sa lignée et son mari devint ainsi gouverneur ou plutôt prince feudataire du pays en question. C’est alors que son père lui donné le nom de Phra Ruang ou Phraya-Luang dont Monseigneur Pallegoix nous donne deux traductions possibles, il s’agit de thaï archaïque « l’auguste prince » mais aussi « le moine serpent » L’histoire même du personnage prouve à quel point cette dénomination lui convenait.

 

 

On lui attribue la fondation d’un grand nombre de pagodes et de temples. On lui doit notamment un édifice religieux construit à Satchanalai, en un endroit où jadis avaient été déposées des reliques de Bouddha.

 

 

En ce temps-là, l’état de Sayam (ce qui signifierait « peuples bruns ») se trouvait sous la domination du roi du Cambodge et lui payait tribut. Phra Ruang alla en personne, présenter ses hommages et porter des présents au monarque cambodgien. Les cadeaux étaient splendides : Boîtes, corbeilles, plateaux en or  massif  aux délicates sculptures, ceintures, bijoux enrichis de pierreries, langouti de soie, vêtements richement brodés soulevèrent l’admiration de tous. L'offre de deux éléphants blancs accrut encore l'enthousiasme général. Mais ce qui attira principalement les regards du roi cambodgien et des mandarins de sa cour fut un panier rempli d'eau lustrale, laquelle ne coulait point par les fentes. Les Siamois devaient en effet fournir de l'eau à la capitale khmère à titre de taxe, une eau sacrée puisée dans un lac non loin de Lopburi. En effet, les cérémonies khmères exigeaient l'emploi d'eaux sacrées provenant de toutes les parties de l'empire. Phra Ruang avait utilisé ses pouvoirs pour rendre les paniers en bambou imperméables afin qu'ils puissent être utilisés pour transporter l'eau au lieu de lourds pots en argile. Tous les trois ans en effet le tribut d'eau, contenu dans de grandes jarres en terre cuite, était acheminé par chariots tirés par des bœufs. Bien évidemment des jarres se brisaient en cours de route ce qui obligeait les tributaires à faire un second voire un troisième voyage pour honorer les demandes du souverain.


Surpris de ce prodige extraordinaire, le roi consulta du regard ses prêtres mais ceux-ci tinrent leurs yeux obstinément baissés, n'ayant trouvé aucune explication d'une telle merveille.

 

Le soir, la reine dit à son époux : « Sire, avez-vous donc oublié que l'aïeul de Phra-Ruang fit à votre aïeul don d'une épée à poignée d'ivoire et d'or, ce glaive étincelant indiquait aux rois khmers qu'ils eussent à se garder des princes Siamois. Aujourd'hui, votre vassal relève la tête ; ses présents ne sont qu'un prétexte. Il veut étudier par lui-même les dispositions de vos sujets et les ressources de vos états, Par bonheur, le Ciel a daigné vous avertir par un nouveau prodige : il vous fait entendre que, si vous laissez vivre cet homme, il ne tardera pas à vous surpasser en mérite et en vertu ». 

 

Au point du jour, les soldats du roi  entourèrent traîtreusement le monarque siamois, mirent à mort son escorte, puis, l'ayant chargé de chaînes, le traînèrent au palais ou le roi ordonna qu'on lui  tranchât la tête.

 

Mais, au moment où les gardes allaient exécuter cet ordre, Phra Ruang, qui appartenait par sa mère à la race des nagas, disparut tout à coup dans les entrailles de la terre qui s'entrouvrît. Et une voix terrible retentit dans la salle : « O roi, parce que tu as été avide, parce que tu n'as pas redouté le mensonge,  parce que ton âme s'est montrée aveugle pour le crime et que tu as insulté au vœu sacré de tes ancêtres, le Roi des Anges te condamne ! Les chiens et les vautours dévoreront implacablement tes chairs ! ».

 

 

A partir de cette heure fatale, l'étoile du Cambodge s'obscurcit. Quelques jours après, Phra Ruang, de retour dans sa capitale, déclara la guerre au roi cambodgien. Depuis lors, non  seulement le Siam ne paya plus de tribut, mais encore il contraignit le Cambodge à reconnaître son indépendance et à lui payer tribut.

 

C'est alors en effet que le Siam s'affranchit de la domination cambodgienne et se constitua en pays libre. Les Siamois victorieux commencèrent à prendre le titre de Thaïs, c’est-à-dire « libres ». Phra Ruang inventa ensuite l’alphabet thaï pour ne plus avoir à utiliser les caractères cambodgiens qu’il modifia dans la forme, ou l’antique écriture tham (ธรรม) des livres bouddhistes qui ne fut plus utilisée que pour les ouvrages religieux. Il aurait donc précédé Rama Khamhaeng de plusieurs siècles !

 

 

Il est de cette libération une version différente : Grâce à sa connaissance approfondie des textes sacrés  Phra Ruang avait rendu son corps invulnérable et acquis le pouvoir de donner la vie ou la mort par de simples paroles, en sorte que ce qu’il commandait devait nécessairement avoir lieu. Le roi Cambodgien le considérant comme un rebelle qui refusait le tribut d’une certaine quantité d’eau qui lui était due. Il envoya alors contre son vassal insoumis l’un des seigneurs de sa cour qui creusa une galerie souterraine allant du Cambodge qui jusqu’au Siam, débouchant dans le couvent oú Phra Ruang s’était retiré après avoir été ordonné moine pour y placer une sorte de poudre explosive. A peine l’émissaire sortant de sa cachette se fut-il présenté aux regards du prince Siamois que celui-ci, d’un seul mot, le changea en pierre ainsi que les troupes qui l’accompagnaient, que l’on reconnaît dans les « pierres levées » de Sukhothai ! C’est l’explication qui a le mérite du pittoresque de l’origine qui reste mystérieuse  des bornes sacrées que l’on retrouve essentiellement dans la Lanna (nord-ouest) et l’Isan (nord-est) dont on ne sait si elles sont des mégalithes pré-bouddhistes. Nous leur avons consacré un article ignorant alors cette interprétation probablement fantaisiste (5). Restons-en là !

 

 

 

 

LA MIGRATION DU MYTHE CHEZ LES AMÉRINDIENS ?

 

Cette légende par contre a été analysée par des érudits, le premier fut l’abbé Brasseur de Bourbourg en 1857 (6) 

 

 

et par le comte Hyacinthe de Charencey en 1871, ethnologue et linguiste   qui connaissait à peu près toutes les langues de la création (7).

 

 

L’abbé pour sa part connaissait parfaitement (ignorants que nous sommes !) le quiché, le cackchiquèle, le tzendalc, le maya, le nahualt et avait vécu pendant plus de 15 ans en Amérique centrale. Il put y découvrir, déchiffrer et traduire des manuscrits qui avaient échappé à la rage destructrice des Espagnols.

 

 

L’histoire primitive de l’Amérique centrale avant la découverte de Christophe Colomb est attachée au personnage légendaire de Votan (autre nom de Quetzalcoatl) sur lequel nous devons une étude à cet autre érudit que fut Léon de Rosny (8). Votan était le dieu-serpent des Aztèques. Personnage évidemment mythique et fils d’une serpente, il arriva en Amérique centrale venant on ne sait d’où, on ne sait quand (9).

 

Ne nous penchons par sur le mythe de Votan qui excède le cadre de ce blog. Nos érudits trouvent la trace du mythe de Phra Ruang en terre de Nouvelle Espagne par des coïncidences certes troublantes mais sans  en déterminer la filiation.

 

 

Il est au moins actuellement une certitude, c’est que ces civilisations amérindiennes  n’étaient pas d’origine autochtone mais incontestablement d’origine asiatique. Il suffit de regarder les portraits de ces amérindiens pour se convaincre que ce ne sont ni des Bantous ni des Caucasiens !

 

 

Venus d’Asie quand ? Nul ne le sait. Comment ? Probablement par voie de terre via le détroit de Béring (10).  Ce qui est devenu une certitude avec les analyses ADN effectuées par des généticiens américains au début de ce siècle n’était à l’époque de l’abbé Brasseur de Bourbourg et du comte Hyacinthe de Charencey qu’une hypothèse hardie mais séduisante. Elle valut au premier quelques sarcasmes (11).

 

Nous savons en tous cas que les Chinois avaient ou auraient découvert l’Amérique bien avant Christophe Colomb mais mille ans après l’existence de Phra Ruang , ce ne sont donc pas eux qui ont importé de mythe (12).

 

 

Y-a-t-il une communauté d’origine du mythe ? Votan et Phra Ruang sont tous deux considérés comme des sortes de demi-dieux bienfaisants, de véritables civilisateurs et des réformateurs. Tous deux sont donnés comme appartenant à la race des serpents et ce qui est plus significatif encore, c’est en cette qualité qu’ils peuvent pénétrer dans les entrailles de la terre même si nous ne connaissons pas les raisons pour lesquelles Votan se rattache à la race des reptiles. Ce culte du serpent n’a probablement pas été de toutes pièces, enseigné aux Américains par des colons d’origine Asiatique. Il faut évidemment faire sa part aux tendances naturelles de l’esprit humain.

 

Doit-on s’étonner de retrouver ainsi une légende égarée au fond du Siam ancien jusqu’en Amérique ?  Les découvertes utiles ont parfois bien de la peine à faire leur chemin, elles rencontrent souvent sur leur route d’insurmontables obstacles, mais rien en revanche n’est plus contagieux qu’un conte de nourrice qui finit toujours par se répandre au loin, en dépit des différences de langue, de race, de climat. Les symboles et les mythes voyagent plus vite que les inventions

 

Notons enfin que ce mythe du serpent, en dehors de son interprétation  freudienne se retrouve en d’autres lieux : pour ne parler que de l’Europe, le serpent souterrain des Celtes et des Gaulois

 

 

ou la Vouivre, selon les régions tantôt femme-serpent tantôt femme dragon.

 

 

NOTES

 

(1) « Histoire du royaume thaï ou Siam », volume 2, pages 58 s.

(2) « Exposé chronologique des relations du Cambodge avec le Siam, l’Annam et la France », 1879.

(3) « Sur les bords du Mékong », 1884.

(4) « THE ORIGINS OF THE SUKHODAYA DYNASTY » par Georges Coédès dans un article du Journal de la Siam Society de 1921, volume 14-1.

(5)  A 213- LES ORIGINES MYSTÉRIEUSES DES BORNES SACRÉES (BAÏ SÉMA) DES TEMPLES DE L’ISAN EN THAILANDE :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/a-213-les-origines-mysterieuses-des-bornes-sacrees-bai-sema-des-temples-de-l-isan-en-thailande.html

(6) « Histoire des nations civilisées du Mexique et de l'Amérique centrale,, durant les siècles antérieurs à Christophe Colomb, écrite sur des documents originaux et entièrement inédits, puisés aux anciennes archives des indigènes  - Tome premier, comprenant les temps héroïques et l'histoire de l'empire des Toltèques ». L’ouvrage a été réédité en 2010

(7) « LE MYTHE DE VOTAN - ÉTUDE SUR LES ORIGINES ASIATIQUES DE LÀ CIVILISATION AMÉRICAINE ». L’ouvrage a été réédité en 2014.

(8)  « Le Mythe de Quetzalcoatl » 1888.

(9) Voir l’article de l’abbé Domenech (« L’Amérique avant sa découverte » dans la Revue de Léon de Rosny « Revue orientale et américaine » en 1860.

(10) En mars 2006, Karl Bushby et l'aventurier français Dimitri Kieffer ont franchi le détroit à pied. Ils ont traversé une section gelée de 90 kilomètres de long en 15 jours. Pendant la dernière ère glaciaire, le niveau de la mer était suffisamment bas pour permettre le passage à pied entre l'Asie et l'Amérique du Nord à l'emplacement de l'actuel détroit. Cette voie aurait été empruntée par les premiers hommes ayant peuplé  le continent américain. Il y a entre 12 000 et 30 000 ans ?

 

 

(11) Voir l’article de l’historien, géographe et ethnologue Ernest Desjardins  dans la « Revue de l'instruction publique en France et dans les pays étrangers » du 11 février 1858.

(12) L'hypothèse de la circumnavigation chinoise fut soutenue en 2002 par un auteur britannique Gavin Menzies, marin de formation mais non historien. Selon lui, en 1421 sous le règne de l'empereur chinois Ming Yongle, la flotte de l'amiral Zheng He, un eunuque musulman, aurait contourné le sud du continent africain pour remonter l'Atlantique jusqu'aux Antilles. Une autre partie de l'expédition aurait franchi le détroit de Magellan pour explorer la côte ouest de l'Amérique et une troisième aurait navigué dans les eaux froides de l'Antarctique. Son ouvrage « Who discovered America » a été traduit en français en 2007 sous le titre « 1421, l'année où la Chine a découvert l'Amérique ». Il fit l’objet de critiques virulentes. S’il ne semble pas y avoir de traces concrètes de cette découverte, il ne faut pas oublier – et c’est une certitude – que bien  avant lui les Vikings avaient mis les pieds en Amérique

 

 

 

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28 septembre 2020 1 28 /09 /septembre /2020 22:44

 

Le projet du « canal de Kra » tire son nom de l'isthme de Kra, (คอกคอดกระ) la partie la plus étroite de la péninsule malaise. La largeur est en effet de 60 km environ depuis Langsuan (ลังสวน) sur les rives du golfe de Siam jusqu’à Ranong (ระนอง) face à l’extrême sud de la Birmanie d’aujourd’hui. De tous temps, ce fut un point de passage pour les marchandises venues des Indes allant vers la Chine : les navires trouvaient un abri idéal et toujours aujourd’hui à l’embouchure de la rivière kraburi (กระบุรี) qui fait frontière entre la Birmanie et la Thaïlande (1).

 

Les marchandises suivaient alors la voie terrestre en empruntant probablement une route qui correspond partiellement à l’actuelle 4006 ...

 

 

 

 

 

.. pour rejoindre le site de Khaosamkaeo (เขาสามแก้ว) qui se trouve à proximité immédiate de Chumpon (ชุมพร),

 

 

 

 

....aujourd’hui à l’intérieur des terres, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Langsuan, où les fouilles conduites sous la direction de Mlle Bellina ont démontré la présence d’un important trafic commercial avec les Indes (2).

 

 

 

La baie de Chumpon est en effet beaucoup plus apte à abriter les navires que les rives sableuses de Langsuan.

 

Il est probable que les navires repartaient de là pour rejoindre le port d’Oc-éo.

 

 

 

 

C’est en effet le nom donné par l'archéologue français Louis Malleret à une ville découverte dans les années 1940 au sud de la province vietnamienne d’An Giang, située un peu au sud du delta du Mékong . Elle aurait été la ville portuaire la plus importante du royaume du Fou-nan et aurait existé entre le 1er et le VIIe siècle. 

 

 

 

Le passage des Romains y est attesté par la découverte de nombreuses monnaies, notamment une médaille d'Antonin-le-pieux qui mourut en 161 après J.C. Nous leur avons consacré un article (3).

 

 

 

L’isthme est étroit, certes, mais il constitue une barrière contre la navigation.  Il se révélerait le site le plus approprié pour creuser un canal reliant le golfe de Thaïlande à l'océan Indien pour contourner le détroit de Malacca ; ce projet raccourcirait la route maritime entre l’Inde et l’océan pacifique de 700 miles nautiques (i.e. environ 1.300 km) en évitant le passage par le détroit de Malacca qui est à l’heure actuelle l'un des points d'étranglement stratégiques les plus importants au monde pour la navigation.

 

 

 

Plus de 200 navires marchands y transitent chaque jour, dont les pétroliers qui répondent à la demande croissante de la Chine en pétrole importé et les gigantesques porte- containers. Le plus gros pétrolier au monde mesure 380 mètres de long sur 58 de large. Les plus grands porte–containeurs en font 400 sur 60 de large.

 

 

 

 

Les embouteillages y sont fréquents, ce sont ces difficultés similaires qui ont conduit l’Egypte à engager en 2015 des travaux pharaoniques pour élargir, approfondir et partiellement dédoubler son canal puisque jusque-là la navigation selon la taille de l’embarcation devait se faire à sens unique !

 

 

 

 

Le canal de Panama pour sa part a également été dédoublé et élargi après neuf ans de travaux terminés en 2016.

 

 

 

Si le creusement d’un canal pose toute une série de problèmes, techniques, notamment, sans parler des problèmes financiers, son histoire ou plutôt l’histoire de ce rêve, est ancienne (4).

 

 

 

 

Les premiers projets

 

Sous le règne de Naraï

 

Tous s'accordent à en attribuer l’idée au Roi Naraï qui en aurait demandé en 1677 l’étude à un ingénieur français, M. De La Mar. Celui-ci aurait trouvé la possibilité de creuser le canal à travers l'isthme de  Kra  depuis  Songkla  au sud du pays jusqu’à Tavoy (aujourd’hui Dawei) en Birmanie.

 

 

 

Idée singulière, puisque ce trajet ahurissant aurait traversé la péninsule du sud au nord jusqu’à Tavoy qui est à environ 400 km au nord de Ranong au lieu de la faire d’est en ouest ; mais on peut penser qu'il s'agit de toute évidence d'une erreur de plume. Ce projet partait de Songkhla (สงขลา) ou plus probablement encore de la rive ouest du grand lac de Songkhla (ทะเลสาบสงขลา) parfaitement navigable pour rejoindre la côte ouest en un endroit indéterminé, probablement le plus proche c’est-à-dire l’estuaire de Thungwa (ทุ่งว้า) qui sert toujours de port de pêche et d'abri pour les bateaux qui partent vers les îles. Il n’y a sur cette côte aucun lieu dont le nom se rapproche de près ou de loin à Tavoy. (5).

 

 

Il y a 100 km à vol d'oiseau de Songkla à Thungwa mais de la rive du lac de Songkla à l’entrée de l’estuaire de Thungwa  il n’y en a  que 70 avec peut-être un peu moins d’obstacles montagneux que dans les projets de la partie nord de l'isthme. Il est à noter que c'est  ce trajet que privilégient les projets modernes.

 

 

 

 

La France y aurait évidemment trouvé des avantages incontestables en faisant échapper son commerce aux contrôles des pays qui dominaient le détroit de Malacca.

 

La rupture des relations franco-siamoises après la mort de Naraï fit avorter le projet pour autant qu’il ait réellement existé. Les relations du Siam avec non seulement la France mais l’Occident seront rompues pendant un siècle.

 

 

Sous le règne de Rama Ier

 

En 1793, toujours selon nos différents auteurs, sous le règne du Roi Rama Ier, l’idée fut reprise par un frère du Roi qui y voyait un moyen rapide d'envoyer des troupes depuis Bangkok pour défendre les rives de la mer d'Andaman contre les Birmans .  C’était en tous cas la première fois qu’un argument de défense nationale était invoqué en faveur du projet (6). Mais la menace birmane devint moins présente après l’invasion du pays par la Chine en 1766. Le projet fut donc oublié jusque sous le règne de Rama IV.

 

 

Sous le règne de Rama IV

 

Les Anglais auraient obtenu de lui l’autorisation de creuser un canal depuis Ranong jusqu’à Chumpon considéré comme « le plus court chemin » par deux experts anglais, les capitaines A. Fraser et J.G Furlong dont les investigations se déroulèrent en 1863. Ce ne sont ni des géomètres ni des géographes mais des militaires, et le trajet qu’ils proposent est loin d’être le plus court,  depuis Chumpon  (à 60 kilomètres au nord de Langsuan) jusqu’à Ranong au sud-ouest, il y a 85 kilomètres à vol d’oiseau.

 

Les fouilles initiales auraient commencé mais auraient cessé lorsque les ingénieurs anglais s’aperçurent -un peu tard- qu’il existe à cette hauteur une chaine montagneuse dont les sommets culminent entre 800 et 1.500 mètres (7). Le colonel Anglais Bagges qui effectuait des investigations similaires en 1868 constata d’ailleurs que les deux capitaines s’étaient grossièrement trompés en attribuant à la chaine montagneuse une altitude totalement fantaisiste.

 

D’autres projets anglais (l’ingénieur Tremenheere, l’ingénieur Schomberg) ne pouvaient être raisonnablement retenus pour de simples raisons de bon sens, puisqu’ils se proposaient tout simplement, de percer la chaine montagneuse. Il y en a eu d’autres dont nous vous faisons grâce, querelles d’experts, le suivant dénigrant le précédant et étant dénigré par le suivant à son tour.

 

 

 

 

Les autorités anglaises étaient d’autant moins enclines à se lancer dans des travaux gigantesques qu’elles étaient devenues à cette heure totalement maitresse du détroit de Malacca.

 

 

 

En 1866, C’était au tour de la France de demander au Roi Rama IV l’autorisation de procéder aux travaux. Immense avantage pour elle évidemment pour rejoindre ses colonies d’Indochine ! Celui-ci refuse, le projet aurait porté une atteinte grave aux intérêts britanniques alors qu’il jouait de ses relations avec les Britanniques pour s’opposer aux ambitions françaises.

 

Sous le règne de Rama V

 

La donne va changer sous le règne de Rama V, monté sur le trône en 1868. A cette date, Ferdinand de Lesseps, fort du soutien de l’épargne publique, de celui de Napoléon III, malgré les obstacles techniques et la malveillance des autorités turques, égyptiennes et anglaises a réussi et terminé ce qui fut probablement le plus grand chantier du XIXème siècle, le Canal de Suez, inauguré en 1869.

 

 

 

 

La gloire des ingénieurs français est à son apogée. Le roi ne peut l’ignorer. La France reprend alors son projet, et aurait envoyé en 1881 Ferdinand de Lesseps, fort de son prestige, auprès du Roi Rama V . Après visite attentive des lieux, Lesseps aurait trouvé le projet parfaitement faisable mais il a alors d’autres soucis avec son canal de Panama dont les travaux ont commencé l’année précédente.

 

 

Le projet était-il techniquement réalisable ?

 

Il semble bien que oui. Le canal du midi fut creusé, 

 

 

 

 

le canal de Suez aussi

 

 

 

 

ainsi que celui de Corinthe

 

 

 

et celui de Panama et malgré les difficultés techniques que l’on sait, ils finirent par voir le jour.

 

 

 

Deux ingénieurs français paraissent avoir proposé des projets techniquement réalisables; toutefois leurs conclusions, différentes mais non contradictoires, dépassent largement nos compétences. Ils auraient utilisé en tous cas tous deux, autant que faire se peut, les cours d’eau déjà existant des deux côtés de l’Isthme et par quelques contours, auraient ainsi évité d’avoir à percer les montagnes. Les navires peuvent en effet remonter l'estuaire de la rivière kraburi (กระบุรี) sur une bonne quinzaine de kilomètres.

 

Léon Dru a de nombreuses références techniques, en France, en Algérie et en Russie (8). Le trajet qu’il préconise sur 109 kilomètres (Suez en a 165, Panama 73) est chiffré entre 80 et 100 millions de francs, beaucoup moins que Suez, 225 millions de francs. Si nous pouvons estimer un franc de 1860 à 3 euros de 2014, nous arriverions à un résultat de 300 millions d’euros mais cette comparaison est hasardeuse.

 

 

Et Charles Deloncle, qui aurait accompagné Lesseps lors de son voyage de 1881, avait un projet qui fut assorti de commentaires extrêmement flatteurs dans le « Bulletin de la société royale Belge de géographie » (9).

 

Mais à les en croire tous deux, et nous les croyons aveuglément, ces travaux auraient été une bagatelle par rapport à ceux réalisés par le titan de Suez !

 

 

 

Le projet était-il rentable ?

 

Voilà bien une question à laquelle il est difficile de répondre  sauf à raisonner par analogie, ce qui n’est pas forcément la meilleure forme de raisonnement. Le Canal de Suez qui a coûté 225 millions de francs a fait les délices des actionnaires d’origine (10).

 

 

 

 

Depuis sa nationalisation en 1956,  en 2014, avant les travaux, celui-ci rapportait 5 milliards de dollars par an. Après les travaux, le gouvernement égyptien annoncé qu’il attendait un profit annuel de 13,2 milliards de dollars en 2023  après qu’il en rapporte en moyenne 5,5 milliards. 

 

Le coût du péage varie de 500 dollars pour un voilier de plaisance à 70.000 dollars pour un cargo de taille moyenne et 500.000 dollars pour un énorme porte-container, lesquels transportent en général une cargaison « pesant » un bon milliard de dollars. Le passage du porte-avion Clémenceau a été facturé 200.000 dollars (11).

 

 

 

 

A Panama, largement amorti bien que ce fut un énorme gouffre financier, un voilier de plaisance paye 600 dollars, un bateau de marchandises moyen paye 30.000 dollars et le passage du Queen Mary II  fut taxé à 220.000 dollars. Même les fantaisistes qui le suivent à la nage sont taxés à leur poids, quelques dizaines de dollars.

 

 

 

 

Il ne faut toutefois pas perdre de vue l’aspect financier et les surprises qu’il réserve : Pour le canal du midi, le budget initial passa de 7 à  18 millions de livres. Il en fut de même pour le Canal de Corinthe qui pourtant mesure moins de 7 kilomètres. Pour la rénovation du Canal de Suez, les prévisions de 4 milliards de dollars montèrent jusqu’à 8. Pour le nouveau Canal de Panama, de 3,1 milliers de dollars, on atteint 6. Il y a là de quoi faire réfléchir les investisseurs potentiels et par ailleurs s’interroger sur les compétences des ingénieurs.

 

 

Il est bien évident qu’à plus ou moins long terme un tel projet aurait donc  pu être rentabilisé... s’il n’y avait actuellement un énorme problème du à la construction de navires de haute mer de plus en plus gigantesques. C’est un calcul économique effectué par les armateurs : payer 500.000 dollars pour le passage à Suez ou en payer la moitié moins en choisissant la route du Cap de Bonne-Espérance. Que valent ces chiffres ?

 

En tous cas il est certain que l’on a assisté ces toutes dernières années à d’incontestables bouderies du canal par les armateurs européens. Mais ce ne sont pas ces questions de profit qui ont motivé le refus royal.

 

 

 

Le refus royal.

 

Rama V ne raisonnait pas en termes de rentabilité, descendant d’une dynastie de bâtisseurs et bâtisseur lui-même,  et il n’était probablement pas hostile au principe du projet mais encore faudrait-il pouvoir vérifier sur des sources siamoises. Il a surtout à cette date de bien plus graves soucis : le danger le plus pressant pour son pays, ce sont les Français. Ils sont maîtres de la Cochinchine, du Laos et du Cambodge et au « parti colonial », on considère que la carte de l’Indochine française serait fort belle si le Siam s’y trouvait inclus.

 

 

 

 

Pourquoi Rama V l’a-t-il refusé ?

 

Il y a une raison primordiale et d’évidence : Il doit respecter ses accords secrets passés avec l’Angleterre !

 

Le percement du canal aurait de toute évidence anéanti la prééminence maritime de Singapour, colonie anglaise, alors que le Roi a besoin des Anglais pour faire face aux tentatives hégémoniques de la France. Les Anglais ont donc pris leurs précautions et ont tout fait pour que le canal ne soit construit, s’il devait l’être, par aucune autre puissance que l’Angleterre. Ces dispositions résultent des accords secrets passés avec les Britanniques : L’article Ier du traité anglo-siamois du 31 mai 1896 réitéré le 6 avril 1897 précise « Le roi de Siam s’engage à ne céder ou aliéner à aucune autre puissance aucune de ses droits sur quelque partie que ce soit de ses territoires ou îles situés au sud du Muong Bang Tapan » (en réalité Ban Sapan, à 150 km au nord de Langsuan). « Le roi de Siam s’engage à ne pas concéder, céder ou affermer de privilège ni d’avantage spécial, dans les limites susmentionnées, au gouvernement ou aux sujets d’une tierce puissance sans le consentement préalable écrit du gouvernement britannique ».

 

Ces dispositions formelles ne sont toutefois que la concrétisation de nombreuses correspondances échangées entre les Siamois et les Britanniques depuis 1893.

 

Elles seront réitérées dans le traité du 10 mars 1909 par lequel le Siam cédait à la Grande-Bretagne les états malais de Kelantan, Kedah, Trengganu et Perak. Le Siam n’avait donc aucune autre porte de sortie que de procéder lui-même au percement de l’Isthme ce dont il n’avait probablement pas les moyens financiers.

 

Elles le furent encore à la fin de la Seconde Guerre mondiale, lors du traité de paix anglo–siamois signé à Singapour le er janvier 1946 : « Le Siam s’engage à ne pas percer l’isthme de Kra sans l’accord de la Grande-Bretagne ». Cette disposition ne fut révoquée qu’en 1954 (13).

 

 

Il y a une autre raison d’évidence qui n’a probablement fait que conforter la décision royale : l’existence du canal reviendrait tout simplement à couper le pays en deux. La construction du canal de Panama a entraîné directement ou non la constitution de la république de Panama, création américaine qui n’avait aucune justification historique, au détriment de la Colombie. C’est à partir des environs de Chumpon que l’on voit dans les villages de moins en moins de Chedis et de plus en plus de minaret, avant même de rejoindre les provinces du sud majoritairement mahométanes. C’est là que commence le sud musulman que le canal isolerait physiquement… Une barrière liquide de 58 mètres de large et 8 mètres de profondeur selon le seul projet de Dru.

 

 

 

La nouvelle donne

 

N’épiloguons pas sur la suite, de nombreuses tentatives ont été menés notamment dans les années 1970-1990 contre lesquelles on évoque le plus souvent la crainte de voir isoler physiquement tous les districts à majorité musulmane, et ce d'autant que les projets les plus récents reprennent le trajet du plein sud (celui de Del Mar) mais sur une largeur d'emprise de 400 mètres.

 

La situation politique de la Thaïlande à ce jour ne paraît pas favorable à la réalisation de ce projet ! Bien au contraire, ses experts examineraient des alternatives de transport terrestre contre un canal projeté de 97 km de long traversant l'isthme de Kra, anéantissant les espoirs de la Chine qui souhaitait une alternative stratégique et économique au détroit de Malacca. Serait envisagé en effet la construction de deux ports en eau profonde, un de chaque côté de l'isthme, reliés par route et par rail.

 

C’est la solution qui existait du temps d’Antonin le Pieux !

 

 

 

 

Ce choix pourrait réduire d'environ deux à trois jours le trajet en mer du voyage entre l'Asie de l'Est et le golfe du Bengale, il ne fournirait pas de raccourci pour les navires militaires ou les pétroliers et porte-containeurs géants mais à tout le moins désengorgerait Malacca. « Utiliser une route alternative à travers la Thaïlande réduirait le temps d'expédition de plus de deux jours, ce qui est très précieux pour les entreprises » a déclaré le ministre des Transports Saksiam Chidchob dans une interview accordée à Bloomberg (14).

 

 

 

 

Sans précisions chiffrées disponibles, les travaux se limiteraient donc à l’aménagement  du port de Ranong sur la côte ouest

 

 

 

 

.....et de celui de Chumphon sur la côte est,

 

 

 

 

à un élargissement du réseau routier déjà existant, à la construction d’une voie ferrée et éventuellement d’un oléoduc traversant la péninsule.

 

Cette solution s’oppose à la vulnérabilité stratégique d’un canal qui couperait en deux une Thaïlande en isolant les provinces du sud en proie à une agitation séparatiste qui mijote depuis des dizaines d’années. Le Roi Rama IX y a toujours été hostile. Par ailleurs une participation étroite de la Chine au financement constituerait une intervention étrangère dans les affaires intérieures du pays. Si le Colonel Nasser a pu se débarrasser non sans mal et au prix d’une guerre même perdue mais gagnée diplomatiquement du poids anglo-français en nationalisant brutalement le Canal, comment la Thaïlande résisterait-elle au poids du pays le plus puissant économiquement et militairement de la région ? Le financement de l’extension du Canal de Panama s’est fait au vu d’un référendum et a été effectué essentiellement par l’épargne de sa population hors intervention américaine, On peut penser que l’appel à l’épargne des Thaïs ne recevrait pas un accueil favorable quand l’on voit les réactions hostiles suscitées par le projet  abandonné d’achat pour 724 millions de dollars de deux sous-marins à la Chine à une époque où l’économie du pays est durement touchée par les conséquences de la pandémie mondiale.

 

On peut donc encore reprendre le mot de Mimpi Yang Tidak Kesampaina : Quatre siècles plus tard, le rêve est toujours insaisissable (the elusive dream) (4).

 

 

 

NOTES

 

(1) Voir « Échanges préhistoriques et métissage culturel entre l’est de l’océan indien et la mer de Chine » Bérénice Bellina, 4ème Congrès du Réseau Asie & Pacifique à 14-16 sept. 2011, Paris.

 

(2) « Le port protohistorique de Khao Sam Kaeo en Thaïlande péninsulaire » In « Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient ». Tome 89, 2002. pp. 329-343. Voir le site du musée national de Chumpon :

http://www.nationalmuseums.finearts.go.th/thaimuseum_

eng/chumphon/history.htm

Le site a été largement dégagé par le typhon «  Gay » (sic) de novembre 1989 qui a ravagé la région en tuant malheureusement plus de 800 personnes. Un événement que passent soigneusement sous silence les guides qui vantent les charmes touristiques  de Chumpon !

 

 

(3) Voir Louis Malleret « Les fouilles d'Oc-èo (1944). Rapport préliminaire » In « Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient » Tome 45 N°1, 1951. pp. 75-88. « La glyptique d'Oc-èo » In «  Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres » 93e année, N. 1, 1949. pp. 82-85. «  Aperçu de la glyptique d'Oc-èo » In « Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient » Tome 44 N°1, 1951. pp. 189-200.

 

Paul Lévy « Fouilles d'époque romaine faites aux Indes françaises et en Indochine à Virapatnam et à Oc-Eo » In  « Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres », 90e année, N. 2, 1946. pp. 227-229.

 

Notre article A189 - DES COMMERÇANTS ROMAINS SONT-ILS VENUS AU SIAM AU DÉBUT DE NOTRE ERE ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/08/a189-des-commercants-romains-sont-ils-venus-au-siam-au-debut-de-notre-ere.html

 

(4) Voir en particulier : 

« The Kra Canal and thai security » par Amonthep Thongsin, (Lieutenant de la marine royale thaïe), Thèse publiée sous l’égide de la «  NAVAL POSTGRADUATE SCHOOL » Monterey, California (Université dépendant de l’US NAVY)

ou encore  « Kra canal – 1804 – 1910, the elusive dream » par Mimpi Yang Tidak Kesampaina, in « Akademika » 2012 qui donne une liste probablement exhaustive des multiples projets

ou encore « La péninsule malaise au seuil du XIIIéme siècle » par Michel Jacq Hergoualc’h in « Aséanie » tome 14, 2004

ou encore « Les nouvelles conquêtes de la Science – Isthmes et canaux » par Louis Figuier, 1884

 

 

 

ou enfin « Les projets de percement de l’Isthme de Kra et leur histoire » par I.O. Lévine in « Affaires étrangères, revue mensuelle de documentation internationale et diplomatique », février 1937.

 

(5) Bien que le nom de cet ingénieur, orthographié de façon différente (Delamarrede Lamar, etc..) se retrouve souvent, nous n’en avons trouvé aucune trace dans aucun des mémoires des contemporains, ce qui est tout de même singulier. Les références que cite le Lieutenant Thongsin en particulier nous ont semblé légères à tout le moins, mais il fait œuvre de stratège et ne prétend pas faire œuvre d’historien. Ceci dit, les ingénieurs français étaient parfaitement capables de réaliser cette prouesse technique : Dix ans auparavant avaient commencé les travaux de percement du « Canal du Midi » certainement le plus énorme chantier de tout le XVIIème siècle : 240 kilomètres pour 18 millions de livres de l’époque (équivalent probable mais certainement approximatif, 9 milliards d’euros 2014) et d’inimaginables prouesses techniques (64 écluses !).

 

(6) Cet argument stratégique est repris avec passion par le Lieutenant Amonthep Thongsin mais celui-ci, soucieux de la sécurité de son pays, l’est moins de ses finances.

 

(7) On peut s’interroger sur les compétences de ces ingénieurs anglais ? La route qui relie la côte ouest depuis Ranong jusqu’à Langsuan est vieille comme le monde, connue peut-être depuis Ptolémée (c’est l’actuelle 4006) et point n’est besoin d’être géomètre pour constater qu’elle franchit une chaine montagneuse ! Leurs conclusions se bornèrent à dire que construire une voie de chemin de fer sur ce trajet serait moins coûteux que de creuser un canal.

 

(8) « Projet de percement de l’isthme de Krau » présenté à la « société des ingénieurs civils » et à la « société académique indochinoise », publié dans le bulletin de cette dernière en 1883.

 

(9) « Le percement de l’isthme de Kra » in « La nouvelle revue » 1882 et « Bulletin de la société royale Belge de géographie » livraison de 1885.  

 

(10) Un peu moins de 200 km, 10 ans de travaux pour un coût qui aurait été de 225 millions de francs totalement financés par les épargnants français. 1.500.000 égyptiens y ont travaillé mais le coût en vie humaines aurait été énorme : 125.000 fellahs y auraient trouvé la mort (chiffre lancé par le Colonel Nasser lors de la nationalisation de 1956, mais probablement exagéré.)

 

 

 

 

(11) Tarifs disponibles sur de nombreux sites de marins amateurs ou pas, par exemple :

http://www.meretmarine.com/fr/content/les-tarifs-du-canal-de-suez-augmentent-en-moyenne-de-28

 

(12) Même « Eurotunnel » y est arrivé en 2013.

 

(13) « The anglo-siamese secret convention of 1897 » par Thamsook Nunmonda in « Journal of the Siam society »  volume 53 de 1965 et l’article de Philippe Mullender « L’évolution récente de la Thaïlande » in « Politique étrangère », n° 2, 1950.

 

(14) Voir à ce sujet :

 https://forum.thaivisa.com/topic/1181431-thailand-takes-a-step-back-from-kra-canal-proposal/

 

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23 septembre 2020 3 23 /09 /septembre /2020 22:16

 

Le roman de Jane de la Vaudère dont nous avons parlé dans un précédent article  évoque l'existence des amazones à la cour  du roi Taksin  (1767-1782), mais c’est un roman ! (1) Aussi on peut se demander si un corps des amazones attachées à la personne du roi, vierges et lui devant le service armé jusqu’à 25 ans  a vraiment existé ?

 

 

Leur existence est relevée en 1829 sous le règne de Rama III : Monseigneur Barthélémy Bruguière en effet  dans sa description du Siam datée de 1829 écrit  

 

« ... Le palais que le prince occupe est composé de plusieurs bâtiments particuliers qui n'ont guère plus d'apparence qu'une maison bourgeoise. L'architecture en est très simple. Ce palais est enfermé dans trois enceintes de murailles. Les enceintes extérieures et les portes qu'on y a construites sont confiées à des hommes. L'enceinte intérieure est confiée à la garde des femmes. Elles sont au nombre d'environ 4000, et font un corps d'armée qui a son commandant et ses officiers. Celles qui n'ont que le rang de simple soldat montent la garde à la porte principale, armées d'un bâton en forme de mousquet. Ces femmes ne sont pas comptées parmi les épouses du roi, elles reçoivent leur solde et leur étape comme les militaires en Europe. Dans la troisième enceinte, qui est confiée à la garde de ces femmes, on trouve un jardin curieux... » (2).

 

 

Nous les retrouvons toujours sous le règne du roi Mongkut avec certitude : Le 24 juillet 1856, Charles de Montigny, plénipotentiaire français, fut, en compagnie de sa famille, reçu dans le palais du roi Mongkut. Nous voyons apparaître ces amazones  lors de l’audience solennelle : « ....Il y avait là des soldats siamois, laotiens, cambodgiens, malais, birmans, annamites, aux vêtements et aux armes plus bizarres les unes que les autres. Çà et là, au milieu des troupes, apparaissaient magnifiquement harnachés et avec leurs cornacs sur la tête, les éléphants de guerre du roi, dont quelques -uns atteignaient près de quinze pieds de hauteur, tous peints et bariolés avec de l'ocre de couleurs diverses, et qui semblaient, par leurs cris sauvages, saluer le passage du plénipotentiaire et de son escorte. Puis, venaient des parcs d'artillerie de tous les âges, les troupes du harem, femmes armées de fusils à baïonnette et de sabres de cavalerie anglaise, appelées les amazones du roi... » ... «  ... A trois  heures, Mme de Montigny et sa famille se retirèrent, toujours accompagnées du même guide, la dame d'honneur, suivie elle -même de ses amazones » (3).

 

 

Nous avons dans notre article consacré à Jane de la Vaudère cité deux témoignages de poids et en dehors d’épisodes burlesques ou romanesques, celui du comte Ludovic de Beauvoir qui les a rencontrées à la  cour du roi Rama IV et nous en donne une belle gravure d’après une photographie : « Shako rouge sur l’oreille, un court yatagan en sautoir, le fusil à baïonnette au port d’armes. J’allais dire le petit doigt sur la couture de la culotte, mais non, c’est un langouti bouffant, demi jupon demi caleçon de bain descendant jusqu’à mi cuisses.... manœuvrant à merveille leurs longs fusils, affichant des postures martiales, ce corps militaire... de ballets, nous faire rire de bon cœur... » (4).

 

 

Ces amazones existaient si bien qu’elles n’avaient pas échappé à l’œil observateur d’Henri Mouhot quelques années auparavant « Quant aux sentinelles qui veillent le plus fréquemment autour du palais, elles appartiennent au bataillon des amazones qu’à l’exemple de ses collègues, le Nizam d’Hyderabad et le roi du Dahomey, Phra Somdetch Mongkut a recruté parmi les plus belles filles de son royaume. Les femmes-hommes comme on les appelle ici forment incontestablement le corps militaire le mieux tenu de l’armée siamoise mais à les voir évoluer fièrement avec leur béret écossais, leur jupe de tartan, le sabre au côté, le pistolet à la ceinture, arc et carquois sur l’épaule, on les prendrait volontiers pour des échappées du corps des ballets de l’Académie impériale de musique ! ».

 

 

Il nous en donne également une gravure d’après photographie en précisant que « ces portraits ont été exécutés sous les yeux du roi quand ils ne l’ont pas été de sa propre main : car sa majesté qui ne doit rien ignorer, prétend que l’art de Niépce et de Daguerre n’a point de secret pour lui » (5).

 

 

 

Horace Geoffrey Quaritch Wales qui fut conseiller de Rama VI et de Rama  VII en parle longuement dans la partie de son ouvrage consacrée à Rama IV mais sans avoir l’humour de nos deux prédécesseurs (6)

 

 

Ces amazones existaient donc très probablement sous le règne de Rama III et celui de Rama IV. Nous n’en trouvons pas trace dans les narrations des ambassades au temps de Louis XIV. Peut-être n’avaient elle pas été créées à cette époque ? Peut-être aussi que ces témoins étaient les adeptes de l’ordre moral chrétien et répugnaient à aborder certains sujets, comme ce fut le cas de Monseigneur Pallegoix qui était pourtant très proche du monarque.

 

Rappelons ce qu’écrivait l’Abbé Chevillard en 1889 « Par respect pour le lecteur, nous devons omettre une foule de détails sur la polygamie et les harems ... »  (7).

 

Ce sont des pudeurs que n’avait évidemment pas Jane de la  Vaudère.

 

Ce que d’ailleurs  l’Abbé Chevillard se refusait à décrire, c’est tout simplement ce qui se passe dans un sérail ou un harem interdit aux hommes, c’est une loi de la nature (8).

 

 

Leur disparition ?

 

Elles sont de toute évidence la conséquence des réformes entreprises par Rama IV d’abord et ensuite son successeur. Peut-être Rama V « le grand » eut-il conscience que l’existence de ce « corps de ballet » pouvait prêter à sourire plutôt qu’à frémir.

 

 

 

Le roi Rama IV a régné de 1851 à 1868 après avoir passé 27 ans sous l’habit de moine. S’il dut sous la pression de l'expansionnisme occidental  adopter les innovations occidentales et entamer la modernisation de son pays, ce fut essentiellement dans le domaine de la technologie et de la culture. Les réformes fondamentales de l’organisation militaire furent l’œuvre de son successeur au tout début du XXe siècle à l’aide de conseillers recrutés en dehors des puissances coloniales, France et Angleterre. Dans le domaine militaire, après avoir aboli le système des Phrai qui devaient des corvées et composaient l’essentiel de l’armée en temps de guerre, il créa l’autre partie de cette armée composée de régiments d’élite en principe organisés sur une base ethnique, canonniers vietnamiens ou portugais, marins vietnamiens ou malais et détachements de reconnaissance môns…Rama IV s’était contenté d’engager des instructeurs européens. Ce n’est qu’en 1894 que fut véritablement créée une administration du type ministère de la Défense et le modèle de conscription à l’européenne fut même institué. En 1911 le système des grades fut institué sur le modèle des armées européennes. La marine siamoise fit un recours important à l’expertise européenne, les conseillers étant essentiellement danois ou anglais.

 

 

 

On peut noter que ces amazones existèrent depuis l’antiquité dans les sociétés essentiellement matriarcales d’Asie. Hérodote leur consacre des pages, Alexandre le grand aurait rencontré leur reine ?

 

 

Elles ne furent donc pas un mythe comme l’ont prétendu de nombreux historiens dès l’antiquité. Les Espagnols rencontrèrent des peuplades de farouches guerrières en Amérique. On les rencontra ensuite en Afrique, au Dahomey et au Sénégal.

 

 

On relève même leur présence dans les symboles de notre république.

 

Qui s’en aperçoit alors qu’elle est aussi quotidienne que pesante ! Regardez donc la couverture de votre passeport.

 

 

 

 

Elle porte le pelta, le bouclier des amazones recouvrant le faisceau du licteur. Il est l’un des éléments décoratifs que l’on retrouve le plus fréquemment au sein des palais de justice. Il est tout simplement le symbole de la protection que garantit au peuple le maintien de l’ordre social. Le faisceau du licteur qui lui est souvent associé est celui de la république une et indivisible ajouté tantôt à d’autres symboles toujours pour rappeler que l’institution judiciaire doit protéger les faibles et les innocents.

 

 

 

NOTES

 

(1) « L’AMAZONE DU ROI DE SIAM » : UN ROMAN DE JANE DE LA VAUDÈRE »

 

(2) Voir « DESCRIPTION OF SIAM IN 1829 - Barthélemy Bruguière » Translated and edited by Kennon Breazeale and Michael Smithies in Journal de la Siam society volume 96 de 2008. Datée du 19 mai 1829, la description du royaume et de son peuple fut achevée après deux ans passés au Siam par Mgr Bruguière et a été envoyée sous forme d’une très longue lettre au vicaire général du diocèse de sa région d’origine depuis Bangkok. Nous utilisons évidemment le texte original en français publié sous le titre « LETTRE  SUR LE ROYAUME DE SIAM » PAR M. BRUGUERES, ÉVÊQUE DE CAPSE » dans les « Annales de l’Association de la Propagation de la Foi », 1831, tome 5 puis republiée dans les « Annales de l’Association de la Propagation de la Foi », 1835, tome 34 et 35. Elle le fut également quoiqu’en  version abrégée en 1832-1833 dans la très érudite revue « Nouvelles annales des voyages, de la géographie et de l'histoire : ou Recueil des relations originales inédite 

 

 

Ce chiffre est peut-être exagéré ? Un article du Otago Witness 24 février 1888 parle de ce régiment d'amazones : « composé de 400 femmes choisies parmi les plus belles et les plus robustes du pays. Elles reçoivent une excellente paie, et sont parfaitement disciplinées. Elles sont admises dès l'âge de 13 ans, et versées dans l'armée de réserve à 25 ans, âge à partir de partir elles ne sont plus au service de la personne du roi, mais sont employées pour garder les palais royaux et les propriétés de la Couronne. En entrant dans le régiment, les amazones font un vœu de chasteté qui ne peut souffrir aucune exception, à moins que l'une d'entre elles n'attire l'attention du roi et soit admise parmi ses femmes. Le choix du roi tombe rarement sur la plus belle, mais plus souvent sur la plus habile dans les exercices militaires ».

Nous avons consacré un article à ce prélat : A 319 - LES SOUVENIRS DE MONSEIGNEUR BRUGUIÈRE, MISSIONNAIRE FRANÇAIS AU SIAM EN 1829 :

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/06/a-319-les-souvenirs-de-monseigneur-bruguiere-missionnaire-francais-au-siam-en-1829.html

 

(3) Voir de Charles Meyniard : « Le second empire en Indochine (Siam –Cambodge-Annam) » publié en 1891.

 

 

(4) Comte Ludovic de Beauvoir « Voyage autour du monde » publié en 1873, pp.515-516

 

(5)  «Voyages dans les royaumes de Siam, de Cambodge et de Laos » (entre 1858 et 1861) récit publié post mortem dans « Le tour du monde » en 1868, page 238.

 

(6) « SIAMESE STATE CEREMONIES THEIR HISTORY AND FUNCTION » par H. G. QUARITCH WALES, 1931, pp. 47 et 109.

 

(7) Abbé Chevillard « Siam et les Siamois » publié en 1889. Page 154.

 

(8) Dans son ouvrage purement technique « Mœurs laotiennes » qui date de 1913, Georges Maupetit qui fut médecin colonial donne quelques détails sur les pratiques féminines de saphisme et de « manualisation ». L’ouvrage n’est pas limité au seul Laos mais concerne aussi les populations thaïes.

 

 

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17 août 2020 1 17 /08 /août /2020 22:19

 

 

Il faut au  préalable peser le choix des mots  et ne pas confondre un « régime démocratique » avec un « régime républicain ». Cette confusion est pourtant systématique bien que les deux mots et les deux concepts soient différents (1).

 

 

 

 

 

Nous en avons un exemple significatif dans une conférence tenue à Sydney  en 2004 par un éminent Universitaire américain, le professeur Patrick Jory (2).

 

 

Le titre de son article fort circonstancié « Republicanism in Thai History » est immédiatement suivi du sous-titre  « Démocratie:… un gouvernement dominé par les citoyens; le nom d'un gouvernement dirigé par un président; l'opposé de la monarchie, où le gouvernement est dirigé par un roi ».
 

 

 

 

La confusion entre les deux concepts s’explique fort aisément par le fait qu’en bon américain, il considère que le régime de son pays – une république effectivement et démocratique (plus ou moins)  – est le meilleur au monde, ce qui est depuis toujours l’opinion de ses dirigeants successifs qui s’efforcent de l’exporter sinon de l’imposer au monde entier (3).

 

 

 

 

Il nous dit lui-même que le terme thaï Prachathippatai (ประชาธิปไตย) est souvent traduit en anglais par « republic » alors que les Thaïs ont un mot spécifique pour décrire une république : Satharanarat (สาธารณรัฐ)

 

 

 

 

N’entrons pas dans de longues discussions linguistiques et contentons-nous de considérer la monarchie comme un régime dans lequel le pouvoir appartient à un monarque, du grec monarchos  (μόναρχος) « le pouvoir d’un seul »

 

 

 

 

et la démocratie, du grec dēmokratía   (δημοκρατία) « le pouvoir du peuple ».

 

 

 

Mais n’oublions pas :

 

1) qu’une « république » peut être aux antipodes de la démocratie tel par exemple  le régime qui résulte de la constitution française de l’an XII :

Article premier : Le gouvernement de la République est confié à un empereur, qui prend le titre d'Empereur des Français.

Article second : Napoléon Bonaparte, premier consul actuel de la République, est empereur des Français.

 

 

 

 

2) qu’une « monarchie » peut parfaitement être démocratique comme nous le verrons

 

 

.

Peut-on trouver dans l’histoire de l’Asie du sud-est sinon au Siam une tradition républicaine ? (4) 

 

 

La réponse est positive : I ’Inde aurait eu longtemps une tradition « républicaine » dont elle se flatte, entre 1500 et 500 av. J.-C. Le clan Sakya dont était issu Bouddha aurait été était une communauté politique non monarchique.

 

 

 

 

Il est certain en tous cas qu’à l’époque de Bouddha, existaient dans le  nord de l’Inde un grand nombre d’États qui n’étaient pas gouvernés par des rois. Appelons les « républiques » pour satisfaire les irrédentistes indous ! Leur plus grande expansion se situe entre le quatrième et le sixième siècle avant notre ère. Elles étaient donc contemporaines de Sparte, Athènes, Thèbes et Rome. Et leur extinction ultime intervint par l'établissement de l'Empire Maurya en 323 av. J.-C.

 

 

 

 

... à la même époque que l'anéantissement des cités grecques par Philippe de Macédoine à la bataille de Chéronèse en 338 av. J.-C. 

 

 

 

 

Quant à savoir si ces républiques étaient gouvernées de façon démocratique, il est permis d’en douter, probablement plutôt un régime oligarchique ou aristocratique ou théocratique. La question est largement controversée  bien que le débat ait été relancé par un érudit indien 20 ans après la création de l’Union indienne (4).

 

 

 

Il ne semble toutefois pas qu’aucun érudit thaï se soit lancé dans des tentatives pour relier une  dilection pour un régime démocratique aux écrits sacrés du bouddhisme en en faisant l‘exégèse. Pourquoi pas ?  Notre tradition française fait référence aux précédents de la Grèce, de la Rome antique, des cités-États italiennes de la fin du Moyen Âge : La tradition historique et la pensée bouddhiste qui ont contribué à façonner la pensée politique thaïlandaise semblent avoir peu à offrir. Pour autant s'il y eut des « républiques bouddhistes », elles n’étaient certainement pas démocratiques, ne serait- ce que par leur indifférence au système des castes.

 

 

 

 

Ce que nous connaissons de l’histoire du Siam est donc celle de l’histoire d’un pays dirigé de façon autocratique par un souverain maître de la vie et des terres, ce qui ne l’empêche pas d’être aussi le père de ses sujets.

 

 

 

La véritable origine de la pensée non pas républicaine mais démocratique remonte à la fin du  XIXe siècle et coïncide avec - ou a été stimulée par - d'une part, la menace imminente posée par les puissances coloniales européennes à l'indépendance du royaume et d'autre part la centralisation du pouvoir par la monarchie siamoise sous le roi Chulalongkorn

 

 

Elle se fera d’ailleurs sur un modèle étranger : La première expression officielle du désir de limiter les pouvoirs de la monarchie thaïlandaise apparaît dans une pétition présentée par un groupe de princes et de fonctionnaires royaux attachés aux ambassades du Siam à Londres et à Paris en 1885 conduite par le prince Prisdang (พระองค์เจ้าปฤษฎางค์)

 

 

 

 

Il règne alors sur le continent une crise aiguë : La Grande-Bretagne était en passe de vaincre les Birmans, dans la troisième guerre anglo-iranienne, qui aboutirait à l'annexion des régions restantes de la Birmanie non encore sous administration britannique et à l'abolition de la monarchie birmane. Dans le même temps, après deux décennies d'expansion de l'influence française, le Vietnam a perdu les derniers vestiges de sa souveraineté après la défaite de son seigneur tributaire, la Chine, dans la guerre sino-française de 1884-5.

 

 

 

 

C’est le roi lui-même qui avait demandé avis et conseils pour faire face à une situation internationale extrêmement difficile. Si le prince alors à Paris avait des opinions bien arrêtées, il fut hésitant avant de les donner et de transmettre directement ses propositions au roi. Il se déroba d’abord avec prudence en arguant du fait que son opinion pourrait lui disconvenir. Celui-ci insista alors pour l’inviter à lui écrire en toute franchise (6).

 

 

Il eut la sagesse de chercher – et de trouver – l’appui de trois princes alors en Angleterre, le  Prince Naresvararit, le Prince Svastisobhon et le prince Sonabandit.

La proposition soumise au roi est datée du 9 Janvier 1885 ce qui signifiait que le roi doit avoir écrit au prince un certain temps avant cette date, et bien avant la capitulation de la haute-Birmanie, qui a eu lieu en novembre 1885.

 

 

 

 

Les signataires notent la situation périlleuse du Siam dans la situation mondiale actuelle et exposent que la seule chance du pays pour sauver son indépendance était de changer son système de gouvernement. Les concessions et les compromis ne satisferaient pas longtemps les grandes puissances, comme le Japon l'avait découvert. Le Siam n'était pas en mesure de rivaliser militairement avec les Européens.

 

 

Accorder aux Européens des avantages commerciaux ne les satisferait pas longtemps. Les traités avec les puissances européennes ne sont pas une garantie de protection, comme l'avait appris la Chine. L'amélioration des moyens de  communications signifiait que l'engagement avec les Européens ne ferait qu'augmenter à l'avenir. Et le Siam ne pouvait pas espérer justice en vertu du droit international, car il n’avait été établi qu’au profit des puissances européennes et refusé aux pays asiatiques, comme le Japon en avait fait l’amère expérience.  En dehors de ces menaces extérieures, la pétition reconnaissait explicitement la faiblesse et le retard d’un système de gouvernement archaïque et le danger de la concentration du pouvoir entre les mains du roi et des membres de la famille royale. Le danger serait présent au cas où un roi médiocre monterait sur le trône (5).

 

 

 

 

 

Les pétitionnaires préconisèrent donc l’adoption d’une constitution de style européen comportant   un ensemble de sept demandes :

 

 

(1) que le système de gouvernement du royaume soit transformé d'une « monarchie absolue » en une « monarchie constitutionnelle », comme en Europe ou au Japon.

(2) qu'un gouvernement ministériel instauré, que l'administration du pays soit entre les mains de hauts fonctionnaires nommés par le roi  et que des règles claires de succession royale devraient être mises en place

(3) que la corruption officielle cesse en accordant aux fonctionnaires un salaire décent.

(4) que la population soit traitée de manière égale devant  la loi;

(5) que les coutumes ou lois critiquées par les Européens qui font obstacle au progrès du pays soient abolies;

(6) que la liberté de pensée et d'expression et celle de la presse soient autorisées; et

(7) qu'un système au mérite de fonctionnaires du gouvernement royal soit établi.

 

 

Il s’agissait d’une attaque frontale contre le système alors en place, mais certainement pas la revendication même déguisée – d’un système républicain.

 

 

Nous connaissons la suite défavorable que devait donner le monarque et la disgrâce du prince son cousin qui mourut dans la pauvreté.

 

 

 

Peut-être le roi mourut-il trop jeune, en 1910 à 57 ans, car il n’était pas par principe hostile à  l’instauration d’un système parlementaire dans son pays mais considérait en 1885 que c’était prématuré  (6) ?

 

 

 

 

Ce que nous avons toutefois de la critique de l'absolutisme ne s’étendait guère  en dehors de l'élite formée pour l’essentiel à l’étranger, mais aussi d‘un nouveau groupe social appelé Phraikraduphue (ไพร่กระฎุมภึ) que l’on ne peut traduire que par « roturiers », tous bouddhistes, tous ayant reçu une solide éducation à l’étranger, le plus souvent en Angleterre.

 

 

 

 

Le plus célèbre d'entre eux fut Thianwan, roturier prétendant être issu d'une famille noble d'Ayutthaya (7). Il était en tous cas apparenté au patriarche suprême, Sa (8). Adolescent, il avait travaillé sur un navire faisant du commerce avec les villes de la côte chinoise. Après avoir été ordonné moine, il étudia au Wat Bowonniwet où les fils de la famille royale étaient  habituellement éduqués. Après avoir quitté le monastère, il retourna au commerce et effectua des séjours à l'étranger. À son retour, il commença à travailler comme avocat. Profondément impressionné de culture occidentale, il en adopta les vêtements et affectait les manières du gentleman occidental.

 

 

C'est à travers sa pratique juridique qu'il a rencontré ses premiers problèmes qui ont finalement conduit à son emprisonnement pour une peine de dix-sept ans pour outrage.

 

 

 

Dans sa prison,  il a commencé à écrire et à proposer des réformes du royaume et c’est de là qu’il aurait proposé la mise en place d'un système constitutionnel au Siam. Libéré en 1898 il commença à publier un journal, Tunlawiphak photchanakit, avec un tirage d'environ 1000 exemplaires (9). Il y critiquait ce qu'il considérait comme les maux de son temps, la corruption, la mauvaise éducation, les jeux de hasard et autres vices, l'esclavage, la polygamie, le manque de liberté d'expression et de la liberté de la presse. Il a régulièrement dénoncé la rapacité des fonctionnaires du gouvernement et la corruption au sein du système judiciaire. Le plus significatif est son plaidoyer en faveur d’un système parlementaire, les États-Unis et le Japon étant selon lui les modèles les plus appropriés. La question de la forme monarchique du gouvernement n’est pas abordée : république ou monarchie ? Les États-Unis sont une république et le Japon une monarchie.

 

 

 

L'influence réelle de ses écrits est difficile à évaluer mais le prince héritier Vajiravudh dont nous connaissons les goûts pour la littérature en fit une parodie sarcastique illustrant le chaos qui arriverait au Siam si un système parlementaire était adopté.

 

 

 

 

En dehors de cette revue au tirage confidentiel et plus encore, il faut faire référence à la presse de langue thaïe appartenant aux occidentaux.  L'une des premières de ces publications fut le magazine Sayamsamai The Siam Times ») dirigé par un missionnaire américain, le Dr Smith, entre 1881 et 1885 dans le but de diffuser le message chrétien. Dirigée par un Occidental, car en vertu des lois sur l'extraterritorialité, ses rédacteurs ne pouvaient pas faire l’objet de poursuites par les tribunaux thaïlandais. Quel fut son impact ?  Il constituait en tous cas l'un des rares débouchés ouverts à la critique publique du gouvernement royal, les Siamois, élites et roturiers, pouvant y écrire de manière anonyme en profitant du statut juridique spécial de  l'extraterritorialité. Quoique consacré à l'évangélisation chrétienne, le magazine s’élevait contre les nombreux problèmes qui polluaient la société siamoise, notamment l'esclavage, l'exploitation des paysans, la fiscalité excessive et la corruption. Quelle que soit la nature du gouvernement - monarchie ou république – celui-ci avait besoin du consentement du peuple. Le magazine offrait des exemples de systèmes alternatifs, son préféré étant celui de la France qui s'était transformée d'une monarchie absolue en un système parlementaire.

 

 

 

La montée d’un sentiment républicain ?

 

 

Les germes d’une pensée républicaine étaient donc présents au Siam à la fin du XIXe siècle, bien que son étendue se soit limitée à une élite éduquée à l’étranger et principalement basée à Bangkok. Les événements internationaux de la première décennie du XXe siècle devaient fournir un engrais à ces semences. La victoire du Japon sur la Russie en 1905 et la révolution qui a éclata  en Russie cette année-là conduisirent à l’établissement d’une monarchie constitutionnelle.

 

 

 

 

Des révolutions constitutionnelles mirent également  fin aux régimes absolutistes : en Perse en 1906 et  l'Empire ottoman en 1908. Au Portugal, la plus ancienne puissance coloniale d'Asie du Sud-Est, une révolution renversa la monarchie en 1910 et transforma le pays en république.

 

 

 

 

Mais l’événement le plus significatif pour le Siam fut la révolution chinoise de 1911 et la fin de la monarchie impériale chinoise vieille de deux millénaires. La pensée révolutionnaire chinoise était déjà influente au sein de la grande communauté chinoise du Siam, en croissance rapide, qui  avec les Sino-Thaïs et assimilés, représentait peut-être la moitié de la population de Bangkok.

 

 

 

 

En 1907, Sun Yat Sen avait envoyé un ami, Wang Ching-wei, au Siam pour y créer une branche de l'Alliance révolutionnaire chinoise, agissant sous l’égide de l'Association Chung-hua.

 

 

 

 

Sun lui-même s’était rendu à Bangkok en 1908.

 

 

 

 

Des journaux en langue chinoise épousant les idées révolutionnaires furent fondés à cette époque. Une édition en langue thaïe d’un journal chinois, le Jino Sayam Worasap,  fut même publiée pour les Chinois les mieux assimilés qui avaient été éduqués en thaï et ne savaient plus lire le chinois. En 1908, la Chino-Siam Bank fut créée, alimentée par les dépôts des marchands chinois locaux, qui aida à financer les activités révolutionnaires. La doctrine de Sun Yat Sen des « Trois principes du peuple » (nationalisme, démocratie et bien-être du peuple) énoncée pour la première fois en 1905 fut traduite en thaï et circulait au Siam. Les idées y sont ouvertement républicaines.

 

 

 

La tentative de coup d’état républicain de 1912.

 

 

Le point culminant de cette démarche vers la démocratie fut l'échec du coup d'État antimonarchique de 1912 au cours de laquelle le mot de république fut pour la première fois prononcé. Il est connu sous le nom de kabot ro. so. 130 (กบฏ ร.ศ. 130)  ce qui signifie la rébellion de l’année 130. On compte alors les années non pas suivant le système occidental mais à partir de la fondation de la dynastie en 1782, elle intervint 130 ans après. Ses causes et son déroulement restent encore sujet à débat, et il ne semble pas qu’une étude circonstanciée autre qu’en thaï en ait à ce jour été effectuée (10).

 

 

 

Le mouvement a eu pour origine un incident survenu en 1909 au cours duquel, à la suite d’altercations entre des soldats du 2e régiment d'infanterie et les pages du prince héritier Vajiravudh qui demanda à son père de les faire fouetter, ce à quoi ce dernier acquiesça. Par ailleurs les officiers subalternes, les sous-officiers et les soldats, tous issus de rangs modestes, avaient été malmenés financièrement par la crise budgétaire de 1908, entraînant des coupes sombres dans le recrutement et les promotions ce qui touchait fort peu les officiers supérieurs tous issus de l’aristocratie et proches du trône.

 

 

 

 

Les conspirateurs réunis la première fois le 13 janvier 1912 avaient projeté de déclencher le mouvement le 1er avril, jour de fête royale. Au cours de diverses réunions, un vote a eu lieu parmi les principaux conspirateurs pour déterminer ce qu’ils feraient de la monarchie, une minorité était favorable à une monarchie constitutionnelle sous l’égide d’un prince de sang royal à choisir et la majorité souhaitant l’instauration d’une république. Il aurait été procédé à un tirage au sort pour décider lequel d’entre eux tuerait le roi ! Le vainqueur prit alors peur et dénonça le complot au Prince Chakrabongse.

 

 

 

 

Les comploteurs furent arrêtés au nombre de 300, le 27 février 1912. Il y eut cent six condamnations à mort dont trois seulement furent exécutées (11) et vingt-trois des condamnations à de longues peines d'emprisonnement (20, 15 et 10 ans). Tous bénéficièrent de la grâce royale en 1924 pour l’anniversaire du couronnement. Le monarque, occupé à ses traductions de Shakespeare n’était pas un sanguinaire.  Cette grâce fut confirmée par une amnistie générale les concernant après le coup d’État réussi de 1932.

 

 

 

 

Le complot avorté attira l’attention internationale : Le 6 mars, le New York Herald titrait « Le Siam est touché par la fièvre républicaine » et The Sun «  Want Republic in Siam »

 

 

 

 

Le mouvement aurait en réalité touché tout au plus 3000 personnes et aurait été caractérisé par l’amateurisme de son organisation et une conscience politique limitée de ses membres. Fut-il une simple aventure téméraire de quelques officiers mécontents soucieux de leurs intérêts personnels ou le signe d’une intrigue plus profonde ? Il démontra en tous cas une popularité – au moins relative – des idées républicaines chez des individus issus du peuple, éduqués et entrés dans la bureaucratie royale par la vertu des grandes réformes administratives du Roi Chulalongkorn, et qui trouvaient leur carrière bloquée par des membres de l'aristocratie qui détenaient le monopole des hautes fonctions par droit de naissance.

 

 

La révolte de 1912 entra dans l'histoire comme le premier mouvement ouvertement républicain organisé contre l'absolutisme au Siam. Fut-il le dernier ?

 

 

La déclaration du Parti du Peuple en 1932, rédigée  par Pridi, déclarait brutalement : « Le roi ne gouverne pas le pays pour le peuple, comme dans d'autres pays. Le roi traite le peuple en esclaves ... ». Nous sommes en termes de démocratie.

 

 

Sur la question du chef de l’État « le Parti populaire ne souhaite pas s'emparer du trône. Il invitera ce roi à continuer ses fonctions de roi, mais il doit être placé sous la loi de la constitution régissant le pays. Il ne pourra pas agir de son propre gré sans avoir reçu l'approbation de la Chambre des représentants ». Nous ne sommes pas là en république mais en monarchie constitutionnelle.

 

 

Au sein du Parti populaire lui-même, il y eut des dissensions sur la question de savoir ce qui se passerait si le roi refusait de se soumettre au projet de  constitution. La question fut vite réglée sans républicanisme, un nouveau roi serait choisi parmi les autres princes. Finalement, le roi accepta leurs demandes et sa signature de la constitution provisoire du 27 juin transforma formellement le Siam en monarchie constitutionnelle.

 

 

 

 

Il faut toutefois reconnaître qu’à la suite de l’abdication du Roi en 1935 et la désignation d’un enfant physiquement absent comme roi, la Thaïlande fut proche d'une véritable république. Il est probable que certains des membres du Parti du Peuple avaient envisagé de sauter le pas.

 

 

 

Vers un nouveau sentiment républicain chez les communistes     

 

 

À la fin des années 40, le seul groupe politique important portant la bannière du républicanisme était le parti communiste dont les origines remontaient à la fin des années 1920 parmi les ethnies chinoises et vietnamiennes jusu'à sa  fondation officielle en 1942. Le marxisme émergeait comme la critique dominante de la société thaïe. La courte période d'ouverture politique entre 1973 et 1976 vit l'influence croissante du marxisme parmi les étudiants, les travailleurs et la population rurale : Les idées républicaines devinrent de plus en plus associées à une opposition à la sakdina, ou « féodalisme »,

 

 

 

 

Notre propos n’est pas d’écrire l’histoire du parti communiste en Thaïlande mais de rappeler que le véritable coup porté au républicanisme thaï généralement communiste est venu avec l'effondrement du parti au début des années 1980 et la fin de l'insurrection basée dans la jungle à laquelle nous avons consacré deux articles (12).  Cette défaite d’une part et l’application de la législation sur le crime de lèse-majesté rend au demeurant la revendication d’un régime républicain. 

Par ailleurs, le système éducatif et les médias donnent à la monarchie une position d'hégémonie idéologique auquel contribua incontestablement le charisme du roi Rama IX et de son épouse au cours de ses 70 ans de règne. 

 

 

Somsak Chiamthirasakul, professeur d’Histoire à Thammasat a parlé de «monarchie institutionnelle de masse » (สถาบันกษัตริย์แบบมวลชน) (13).

 

 

 

 

Qu’il y ait incontestablement, après le mouvement des chemises rouges, des manifestations en faveur d’une véritable démocratie et la disparition des féodalités ne signifie pas qu’il y ait incompatibilité entre un régime monarchique et une société démocratique. L'indice de démocratie du groupe de presse britannique The Economist Group démontre que sur les 20 pays les mieux notés dans la hiérarchie, 10 sont des monarchies et les bons derniers des républiques même si cette classification et les critères retenus peuvent être sujette à critiques (14).

 

 

NOTES

 

 

 

(1) Voir les deux articles d’Hélène Desbrousses-Peloille «  Représentations de « république » et « démocratie » (première partie) ». In: Revue française de science politique, 34ᵉ année, n°3, 1984. pp. 467-490; 34ᵉ année, n°6, 1984. pp. 1211-1235; L’auteure est une spécialiste reconnue de la « Science-politique ».

 

(2) « Republicanism in Thai History », conférence du Dr Patrick Jory, de l’Université du Queensland tenue à la 12e conférence sur les études conférence Internationale sur les études thai tenue à Sydney du 22 au  24 avril 2004. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur la géopolitique de la région.

 

(3) Celle qui s’autoproclame « la plus belle démocratie au monde » est née de la déclaration d’indépendance de 1776 mais le pays resta esclavagiste jusqu’en 1865.

 

 

 

 

 

(4) Les études sont anciennes, un ouvrage relativement récent les a relancées « REPUBLICS IN ANCIENT INDIA C. 1500 B.C-500 B.C. » par  J. P. SHARMA.

 

 

(5) Le danger est réel. Les princes faisaient-il allusion au successeur potentiel de Rama V qui avait des qualités mais certainement pas les qualités exceptionnelles de son père. Ne murmure-t-on pas à Londres que si, en cette année 2020 la Reine s’accroche à son trône c’est qu’elle a des sérieuses craintes sur les qualités de son successeur ?

 

(6) Voir notre article A - 194 : LE PREMIER PROJET DE CONSTITUTION DE 1885

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/09/le-premier-projet-de-constitution-de-1885.html

 

(7) Nous retrouvons cette affirmation amusante de nombreux siamois issus de classes modeste tels Pridi, l’ « homme qui a ouvert le Siam à la démocratie » qui se donnait des ascendances aussi prestigieuses que fantaisistes :

Voir notre article 211 - LA VIE « CACHEÉ » DE PRIDI … VUE PAR PRIDI  

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/11/211-la-vie-cachee-de-pridi-vue-par-pridi.html

 

 

 

 

(8) Il fut patriarche suprême en 1893–1899.

 

(9) Voir l’article de Prirasri Povatong dans Manusya – Journal of humanities – 6-1  de 2003 « Transformation of Bangkok in the press during the reign of Rama V (1968-1910) »

 

 

 

(10) Notons la publication en 2012 pour son centième anniversaire de la très longue etude de Bannathikan Doisuthachaiyimpraso et Thipphaphon  Tantisunthon (บรรณาธิการโดย สุธาชัย ยิ้มประเสริฐ et ทิพย์พาพร ตันติสุนทร): จาก 100 ปี ร.ศ.130 -  ถึง 80 ปี ประชาธิปไตย  :100 ans depuis la rébellion de 1930 – 80 ans depuis la démocratie.

ร.ศ. est l’abréviation de Rattanakosin thornsok  (รัตนโกสินุ-ทรศก) année Rattanakosin.

 

(11) Le Capitaine Leng Sichan (ร.อ.เหล็ง ศรีจันทร์) le lieutenant Charun  Nabangchang  (ร.ท.จรูญ ณ บางช้าง)  et le sous-lieutenant Chuea  Sila-At (ร.ต.เจือ ศิลาอาสน์).

 

(12) Voir : 

H 28- LA GUÉRILLA COMMUNISTE DANS LE NORD-EST DE LA THAÏLANDE (ISAN) DU 7 AOÛT 1965 AU 23 AVRIL 1980 - PREMIÈRE PARTIE.

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/12/h-28-la-guerilla-communiste-dans-le-nord-est-de-la-thailande-isan-du-7-aout-1965-au-23-avril-1980-premiere-partie-4.html

 

H 29 - LA GUÉRILLA COMMUNISTE DANS LE NORD-EST DE LA THAÏLANDE (ISAN) DU 7 AOÛT 1965 AU 23 AVRIL 1980. LA FIN.

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/01/h-29-la-guerilla-communiste-dans-le-nord-est-de-la-thailande-isan-du-7-aout-1965-au-23-avril-1980.la-fin.html

 

(13)  สมศักดิ์ เจียมธีรสกุล : « เมื่อในหลวงประชวร ปี 2525 และข้อเสนอว่าด้วย สถาบันกษัตริย์แบบมวลชน » :

http://somsakwork.blogspot.com.

 

(14) L'indice de démocratie est un indice créé en 2006 par le groupe de presse britannique The Economist Group qui permet selon ses critères d'évaluer le niveau de démocratie dans 167 pays dont 166 sont des États souverains et 165 sont membres de l'O.N.U. Cette étude fut publiée pour la première fois en 2006 puis actualisée annuellement jusqu’en 2019, dernier état connu. Le calcul est fondé sur 60 critères regroupés en cinq catégories : le processus électoral et le pluralisme, les libertés civiles, le fonctionnement du gouvernement, la participation politique et la culture politique. La notation se fait selon une échelle allant de 0 à 10 et à partir de cette note les pays sont classifiés selon quatre régimes : démocratie, démocratie imparfaite, hybride et  autoritaire. Il faut évidemment le consulter avec un certain recul car il n’est pas certain que vivre dans la plus parfaite des démocraties soit le paradis terrestres et vivre dans la pire des dictatures y donne une vision de l’enfer.  Il y a ainsi 22 démocraties parfaites, incluant au demeurant la France au vingtième rang (de 1 à 22), 53 démocraties imparfaites (de 23 à 76) incluant au 25e rang les États-Unis et au 28e Israël, deux pays qui prétendant donner des leçons de démocratie au monde entier, 36 régimes hybrides (de 77 à 113) et (de 114 à 167) 53 régimes autoritaires. La Thaïlande est au 68e rang dans les démocraties imparfaites.

 


Que dire de nos voisins ? La Malaisie qui est régie par un système monarchique complexe est meilleure que la Thaïlande quoique également démocratie imparfaite, elle est au 43e rang. Le royaume du Cambodge est au 124e rang dans les régimes autoritaires. Il est à peine meilleur que les deux républiques communistes : le Vietnam (136e rang) et le Laos (155e rang). La Birmanie dont la dirigeante est chère au cœur de la bonne conscience démocratique universelle est au 122e rang battant tout de même le Cambodge de deux rangs ! Les deux derniers sont la république dite démocratique du Congo (ex Congo belge et ex Zaïre)

 

 

 

....et la Corée du nord.

 

 

 

 

Quant à Singapour, cette « Suisse de l’Asie », au 75e rang dans les démocraties imparfaites, elle est loin de notre voisine européenne qui est au 10e rang ! Le chef d’état de la Nouvelle Zélande (4e rang) est la Reine Elizabeth. Elle l’est également du Canada (7e rang), de l’Australie (9e rang). L’Angleterre est elle-même au 14e rang. Pourquoi ces détails ? Tout simplement pour souligner que sur les 20 régimes considérés comme les plus démocratiques au monde, Norvège (1ère), Suède (3e), Nouvelle Zélande, Danemark (7e), Canada, Australie, Pays-Bas (11e rang), Luxembourg (12e rang), Royaume-Uni, Espagne (16e rang), 10 sont des monarchies constitutionnelles quel que soit le rôle qu’y joue le monarque, aussi mince soit-il, notamment celui de la Reine Elizabeth dans les anciennes colonies  

 

 

Parmi les pires, en dehors des potentats mahométans du Maroc, du golfe ou du Proche-Orient qui ne sont que des gérants de SARL, on ne trouve que des républiques dont la plupart se disent « démocratiques » et ne sont que bananières. Cette classification vaut  ce qu’elle vaut mais elle a le mérite d’exister, critiquable et critiquée car elle l’est. Ne citons - sans parti pris - qu’un exemple : Cuba au 143e rang y est fort malmené. Or, le gouvernement de Fidel Castro en place depuis 1959 a eu une double priorité, le système de santé et le système éducatif. Le système de santé est unique, gratuit et accessible à l’ensemble de la population.

 

 

 

On vient en 2020 des États-Unis se faire soigner à Cuba. Le second souci de Fidel était l’éradication de l’analphabétisme. La campagne engagée en 1961 a pratiquement éradiqué l’analphabétisme 

 

 

 

 .. . mais tout cela eut un prix, l’éradication complète des libertés publiques.

 

 

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10 août 2020 1 10 /08 /août /2020 22:24


 

 

LES DEUX « MENEURS »

 

Le Prince Boworadet, né en 1877, était l'un des petits-fils du roi Mongkut, fils du prince Naret. Militaire de carrière, après des études en Angleterre, il servit come attaché militaire à l’ambassade à Paris et revint prendre du service actif au Siam en 1928 après que son cousin fut monté sur le trône. Il n’appartenait pas au plus prestigieux des princes de la famille royale mais en 1929, le roi lui rendit hommage en l’élevant du rang de momchao à celui de phraongchao le faisant monter d’un cran dans la hiérarchie princière. Après l’échec de son coup d’état, sa tête avait été mise à prix, aussi prit-il la fuite en avions jusqu’au Vietnam et ensuite se réfugia au Cambodge où il vécut jusqu'en 1948. Il retourna ensuite en Thaïlande après une amnistie et mourut en 1953 à l'âge de 76 ans sans avoir laissé de souvenirs écrits.

 

 

 

 

Phraya Si Sitthisongkhram qui fut son bras droit lors de leur tentative, né en 1891, avait étudié en Allemagne à l’Académie militaire de Postdam en même temps que Phibun. Il devint chef d'état-major de la première armée sous la monarchie absolue et sous la monarchie constitutionnelle de l'après-1932, commandant adjoint des troupes de Bangkok. Il trouva la mort dans la rébellion.

 

 

 

Revenons brièvement sur l’histoire du coup d’état de juin 1932 que nous avons écrite (1). Les membres du parti du peuple qui tient le pouvoir se déchirent entre deux factions rivales, schématiquement les conservateurs représentés par les militaires et les progressistes représentés par Pridi.

 

 

La situation n’est pas à la sérénité puisqu’avant que n’éclate la rébellion Boworadet, le Siam eut à subir deux autres coups d’état réussis, le coup d’état dit « silencieux »  du 1er  avril 1933 et le coup d’état du 20 juin 1933  (2).

 

 

On ne peut parler de la rébellion du Prince Boworadet d'octobre 1933 en faisant abstraction du contexte géopolitique de l’époque.

A 383  - H 58 - LA RÉBELLION DU PRINCE BOWORADET D'OCTOBRE 1933 DANS SON   CONTEXTE GÉOPOLITIQUE  EUROPÉEN  ET  SIAMOIS

1/ Le contexte géopolitique en Europe.

 

Il est un singulier paradoxe : Un parti du peuple qui n’avait rien de populaire animé par deux éléments moteurs, Pridi et Phibun, réalisa un coup d’état en 1932 pour doter leur pays d’une constitution écrite limitant les pouvoirs jusqu’alors absolu du souverain. Établie peu ou prou sur le modèle des constitutions parlementaires européennes, monarchie ou républiques, elle le fut à une date où les démocraties occidentales qui servirent de modèle étaient en pleine déliquescence et tremblaient sur leurs bases si elles ne s’étaient pas déjà écroulées.

 

 

Nul alors n’aurait parié un kopek sur leur avenir. Nombre de spécialistes de la science politique parlaient de crépuscule des démocraties. Le roi, la plupart des princes et les auteurs du coup d’État avaient été formés en Europe, Russie, Angleterre, Allemagne ou France et ne pouvaient l’ignorer ayant assisté.au cours du premier tiers du siècle dernier aux prémices de ces écroulements.

 

 

L’ÉCROULEMENT DES RÉGIMES PARLEMENTAIRES, ENTRE COMMUNISME ET FASCISME.

 

Il faut, bien sûr, faire mention au premier chef de l’Empire russe eu égard aux liens d’amitié entretenus par le Tsar avec la monarchie siamoise et la triste fin que connut la famille impériale, ce qui a évidemment marqué le roi Rama VII. Nous sommes en 1917(1). Ce fut dans ce siècle le premier régime (plus ou moins) parlementaire à s’effondrer comme le « colosse aux pieds d’argile » qu’était l’empire russe. Mais la terreur inspirée par le régime bolchevik et ses sanglantes épurations tout au long de son histoire va faire basculer plusieurs pays européens non pas vers la révolution prolétarienne mais vers ce que l’on appelle du terme générique de régimes fascistes même si chacun avait son particularisme et si plusieurs se haïssaient entre eux.

 

 

A l’instauration du totalitarisme communiste à l’est de l’Europe, la première réponse fut fasciste : I’Italie se jeta en 1923 dans les bras de Mussolini.

 

 

Il servit d’inspirateur et peut-être de soutien actif, financier ou militaire à tous ceux qui suivirent. Le symbole du salut romain fut d’ailleurs adopté par tous !

 

 

Ce fut ensuite le Portugal républicain qui se jeta dans les bras d’un homme providentiel : António de Oliveira Salazar  et sa Dictature nationale qui ne s’effondra qu’en 1968.

 

 

La Pologne, de nouveau indépendante depuis 1919, vit sous la dictature du Maréchal Pilsudski après son coup d’état de 1926.

 

 

N’oublions pas la Hongrie qui avait connu la « République des conseils » du communiste Bela Kun qui imposa une « terreur rouge » en 1919,

 

 

puis une réaction monarchiste l’emporta grâce à une armée dont le commandement avait été confiée à l’amiral Horthy qui fit à son tour régner la terreur blanche. 

 

 

En Allemagne ce ne fut plus une dérive du régime parlementaire mais une perversion dont on pouvait ressentir déjà les prémices en 1932 avant même l’accession d’Hitler au poste de Chancelier le 30 janvier 1933.

 

 

En Autriche, le chancelier Dollfuss en 1933 instaure l’« Austro-fascisme ».

 

 

L’Espagne était une monarchie parlementaire. Après la dictature du général Primo de Rivera....

 

 

puis  le départ du  roi Alphonse XIII 

 

 

le pays est au bord de la guerre civile et le général Franco va partir à la reconquête du pays sous la bannière du Christ Roi à partir du Maroc, le 18 juillet 1936. Il en resta le « Caudillo » jusqu’en 1975. 

 

 

La Grèce depuis le 4 août 1936 est également dotée d’un régime ouvertement fasciste, celui du Général Metaxas.

 

 

Beaux exemples pour un pays qui veut singer la démocratie parlementaire !

 

Qu’en fut-il des pays qui n’ont pas succombé à la pandémie ? Le seul pays européen où la démocratie parlementaire fonctionne de façon satisfaisante était l’Angleterre à laquelle apparemment nul ne songea en dehors des vrais partisans de la démocratie parlementaire !

 

 

 

LA TENTATION FASCISTE

 

Dans les pays qui n’ont pas été atteints par la peste, qu’elle soit rouge ou brune, les tentations sont fortes de sombrer vers « le fascisme immense et rouge » (3).

 

En France le système parlementaire se ridiculise et les ligues font trembler les bases de la république parlementaire, souvent financées par l’Italie .

 

 

En Belgique, le mouvement Rex de Léon Degrelle, fondé en 1936 et ouvertement soutenu par l’Allemagne nationale-socialiste, ne réussira pas à ébranler le parlementarisme belge,  trop ouvertement lié aux nationaux socialistes allemands

 

 

 

En Roumanie, la garde de fer de Codreanu, mouvement paramilitaire fondé en 1920, ne réussira pas non plus à saper les bases de la monarchie.

 

 

En Angleterre même, le roi Edouard VIII monté sur le trône en 1936, affiche ouvertement sa dilection pour le régime de Mussolini puis pour le national-socialiste jusqu’à son abdication forcée.


 

 

Edouard VIII apprenant à sa nièce, pas encore Reine dAngleterre à saluer correctement - La publication de cette photographie amusa beaucoup de monde

 

2/ Le contexte politique au Siam.

 

Quelles pouvaient être les intentions profondes du Prince Boworadet et aussi celles du roi Rama VII que l’on a accusé à tort ou à raison de soutenir le mouvement au regard de la situation siamoise et aux exemples que donnait l’Europe ?

 

 

Il est tout d’abord permis de penser que le roi eut peur pour sa vie et celle de sa famille. En dehors du triste exemple de l’assassinat de Nicolas II,

 


il y en eut beaucoup d’autres dans l’histoire du Siam. L’avenir démontrera que cette crainte n’était pas vaine puisque son successeur et neveu, après avoir été victime d’une tentative d’assassinat en 1938 fut bel et bien assassiné en 1946 (4).

 

 

Il ne faut tout de même pas oublier que si beaucoup de Français ont quitté la  France à partir de 1789, cela leur a pour la plupart évité de se faire couper la tête.

 

Les exemples ci-dessus confortés à ceux qui suivirent son abdication démontrent que ces dérives ne pouvaient pas leur avoir échappé.

 

Si le péril rouge était difficile à envisager, les accusations de communisme contre Pridi étaient probablement fortement exagérées.

 

 

Y avait-il risque d’abolition pure et simple de la monarchie et d’instauration d’une république ? Ce n’est évidemment pas à exclure : Ni Phibun à l’école de guerre en France ni Pridi dans nos facultés de droit n’y ont appris les vertus d’un régime monarchique. Si ce dernier avait reçu une initiation maçonnique, ce qui est une possibilité sinon une certitude, il n’a pas plus qu’à la faculté de droit appris non plus dans sa loge les vertus de la monarchie (5). Peut-être l’un et l’autre y pensèrent-ils mais très certainement pas à court terme

 

 

 

La crainte d’une  dérive mussolinienne n’était pas vaine et l’avenir le démontra.

 

  Phibun n’a jamais caché sa dilection pour le Duce.

 

Le choix du petit roi Ananda comme successeur par l’assemblée parlementaire et le conseil de régence est significatif : Nous avons vu que la loi successorale de 1924 dite « Loi du Palais » organisait la succession royale de manière très formelle dans la mesure où le roi n’avait pas désigné formellement son successeur ce qui fut le cas (6). Il y avait plusieurs candidats possibles en présence : La légitimité appartient par primogéniture mâle aux descendants de Rama V et de l’un de ses épouses : Entre la lignée du prince  Chakrabongse Bhuvanath, celle du prince  Mahidol Adulyadej et celle du prince Paribatra Sukhumbhand  qui bénéficiait incontestablement du droit d‘aînesse,  il appartint au Cabinet de décider puisque le royaume était muni d’une constitution. Ce fut Pridi Phanomyong qui imposa le choix du prince Ananda Mahidol  qui devint donc roi et fut investi en tant que tel par l’Assemblée nationale dès le 2 mars 1935 sans la moindre difficulté.

 

Il semble surtout qu’il était bien commode pour le gouvernement d’avoir un monarque de neuf ans poursuivant ses études en Suisse.

 


 

Si Mussolini avait dans sa manche un monarque soliveau qui ne brillait ni par la force de son caractère ni par la force de ses décisions, les premiers ministres successifs eurent dans la leur, un monarque enfant physiquement absent, Phraya Manopakon, après lui Phot Phahonyothin puis Phibun, puis Khuang Aphaiwong  puis Thawi Bunyaket  puis Seni Pramot puis à nouveau Khuang Aphaiwong puis un bref intermède de Pridi Banomyong puis encore Thawan Thamrongnawasawat puis encore Khuang Aphaiwong puis encore Phibun de 1948 à 1957.

 

C’est au nom du petit roi que fut déclarée la guerre aux États-Unis et à l’Angleterre, en fut-il seulement informé ?

 

 

 

3/ La rébellion du Prince Boworadet d'octobre 1933.

 

La vision habituellement retenue pour la rébellion du Prince Boworadet en 1933 est est celle d'un mouvement destiné à rétablir la monarchie absolue, un mouvement royaliste réactionnaire en quelque sorte. C’est en tous cas celle qui fut développée lors des procès faits aux rebelles et qui continue à l’être dans l’histoire plus ou moins officielle.

 

Mais peut-être aussi cette vision est-elle la suite du musellement des vaincus ?

 

 

Des Universitaires contemporains considèrent – ce qui est une évidence – que les gouvernements ayant suivi le coup d’État furent des dictatures pures et simples. 

 

Mais ils considèrent aussi que bien au contraire le mouvement du prince Boworadet fut un véritable mouvement démocratique : La rébellion n’avait-elle pas proclamé que sa lutte armée contre le gouvernement visait à instaurer une véritable démocratie dans le pays ? (7).

 

Le prince Boworadet dont la tête avait été mise à prix après son échec, put fuir au Vietnam et obtint l'asile au Cambodge, où il vécut jusqu'en 1948. Il retourna ensuite en Thaïlande après une rapide amnistie et mourut en 1953 à l'âge de 76 ans sans avoir écrit ses mémoires. Le roi lui-même réfugié en Angleterre y mourut en 1941 et pu constater ce que furent en Europe les effets pervers de tous ces régimes autoritaires issus des régimes parlementaires.

 

 

 

Rappelons brièvement comment la démocratie ne fut pas installée au Siam par le Parti populaire.

 

Après avoir pris le contrôle de la capitale, le Parti populaire fit lire une proclamation selon laquelle il avait pris le pouvoir pour mettre fin à la monarchie absolue et avait l'intention de créer une assemblée nationale représentative. Le roi, ayant longtemps séjourné en Angleterre, parfaitement sinon trop anglophile, était très réceptif à l'idée d'une monarchie constitutionnelle et refusa de lancer une contre-attaque armée. Pridi le juriste de la bande, fut chargé de rédiger la constitution qui incarnerait les concepts de souveraineté populaire. Le 28 juin, la première assemblée nationale « représentative » ouvre ses portes, 70 membres tous nommés par la direction militaire. 33 étaient membres du Parti du peuple et les autres des hauts fonctionnaires liés au Parti du peuple. Les dirigeants du  coup d’État confient le pouvoir à cette assemblée qui désigne comme premier ministre Manopakon. Il suscite un espoir de démocratie mais un espoir seulement.

 

 

C’est un juriste formé en Angleterre où il a acquis le titre d’avocat et n’est pas membre du Parti du peuple mais a sa confiance autant que celle du roi. 10 des 15 membres du cabinet sont du parti. Parallèlement à son emprise sur les forces armées, le parti intègre dans la constitution une période transitoire en trois étapes vers la « démocratisation » future tout en garantissant soigneusement son emprise sur l'Assemblée nationale et le Cabinet. C’est l’œuvre de Pridi, « grand démocrate » qui résulte clairement de la constitution provisoire et de la définitive du 10 décembre 1932.  Elle s'étend  sur une durée de 10  ans  jusqu’au  27 juin 1942.

 

 

La première étape jusqu'à la tenue des premières élections générales : Tous les membres de l’Assemblée sont nommés par le parti.

Deuxième étape  jusqu'en 1942 : l'Assemblée devait être composée de membres de la première catégorie qui devaient être élus par le peuple et d'un nombre égal de membres de deuxième catégorie à nommer par le roi mais sur une liste fournie par le parti.

Troisième et dernière étape  une Assemblée nationale entièrement composée de membres élus au suffrage universel.

 

Ces dispositions sont largement critiquées dans la presse mais le parti se présente – pas moins – comme garant du système démocratique. 

 

La question se pose dès lors de permettre aux partis politiques de s'organiser. Le parti y est hostile, Phibun en particulier.

 

 

Mais quid de la concurrence ? La position officielle du parti précisait que si la constitution siamoise n'interdisait pas la formation de partis politiques, il était préférable d'attendre la fin des dispositions provisoires de la constitution avant que les membres de l'Assemblée nationale ne réglementent l'organisation de partis politiques. Ce n’est donc pas renvoyé aux calendres grecques mais à 10 ans !

 

L’un des promoteurs du multipartisme était Luang Wichit qui critiquait ouvertement la mainmise du parti sur tous les rouages du pouvoir dans un système clanique et lança son intention de former un parti national par une campagne de presse rappelant que le roi était favorable au multipartisme. Ce n’était pas un militaire. Après des études à l’école des Sciences politiques de Paris où il avait connu Pridi et Phibun, il débute une carrière diplomatique et ne participa pas au coup d’état de juin 1932.  Luang Wichit demanda l’enregistrement de son parti comme une association puisque la constitution autorisait en principe  la liberté d’association.

 

 

Il fut l’objet d’une campagne de presse virulente des journaux qui soutenaient le parti du peuple. Un argument répété à suffisance consistait à citer l’exemple de l’Espagne dans laquelle le système des parties conduisit au chaos et à la guerre civile. Ce n’était peut-être pas l’exemple rêvé ?

 

Cependant, au cours des treize années de 1932 à 1945 où le Parti populaire détint le pouvoir, il n’a jamais reconnu cet élément principal de la démocratie « à l’européenne », à savoir le multipartisme.

 

Le Prince Boworadet, en désaccord avec le gouvernement qui n’a organisé que le chaos, se révolte alors en octobre 1933, mais propose aux dirigeants d'accepter six recommandations, afin qu'il puisse retirer ses troupes, pour maintenir la paix et parvenir à  un gouvernement véritablement démocratique, à savoir : 

 

1) Un engagement ferme en faveur de l'instauration d'une monarchie constitutionnelle.

2) La garantie que le gouvernement sera fondé sur le principe constitutionnel de la règle de la majorité et non sur le recours à la force militaire ...

3) L’interdiction aux fonctionnaires civils et militaires ordinaires de participer à la vie politique...

4) La nomination des fonctionnaires devait se faire sur la base des capacités et non sur des relations politiques.

5) La nomination des membres de la deuxième catégorie devait être la véritable prérogative du roi, et

6) L'armée ne devait pas concentrer ses forces en un seul endroit, mais les disperser en provinces.

 

Ces six revendications appelaient à un gouvernement majoritaire, à la liberté d'organiser des partis politiques et à la non-ingérence des militaires dans la politique.

 

Le gouvernement pour réprimer l’insurrection accusa alors Boworadet de vouloir revenir à l'ancienne monarchie absolue.

 

On croit rêver !

 

Tout compromis était impossible, la rébellion fut écrasée fin octobre et le gouvernement et ses successeurs ressuscitèrent une législation de 1927 réprimant « le crime de parole et d'actions causant la haine du gouvernement ».

 

Le multipartisme n’était plus pour longtemps  à l’ordre du jour !

 

Le roi quitta le pays au motif de rechercher un traitement pour une maladie oculaire chromique.

 

Lorsque il annonça sa décision d’abdiquer, le gouvernement envoya une délégation pour tenter de trouver une entente mutuelle. Le roi lui remit ses neuf demandes qui, si elles étaient acceptées, pourraient, selon lui, jeter les bases d'une relation de travail.

 

Dans la première de ses demandes, le roi soulignait que lorsque le Parti du peuple avait mené son coup d'État et exigé une constitution, il avait compris qu’il voulait mettre en place une forme de démocratie similaire à celle de l’Angleterre et non imposer sa domination sur le Siam pendant 10 ans !

 

Le gouvernement les rejeta et  l'abdication du roi était scellée. Le 2 mars 1935, le roi Prajadhipok remit sa lettre d'abdication aux représentants du gouvernement et dit: «Je n'ai jamais eu d'objection à céder à tout le peuple le pouvoir souverain que j'ai détenu. Mais je n'ai jamais eu l'intention de céder cette souveraineté à un individu ou à un parti qui n'a pas écouté la vraie voix du peuple et qui a tenté d'exercer un pouvoir absolu. »

 

Les gouvernements successifs profitèrent en tous cas de cette victoire pour   renforcer davantage leur emprise sur le pouvoir ce qui éloigna de plus fort le Siam du régime démocratique que les auteurs du coup d’état de 1932 avaient prétendu instaurer d’abord puis ensuite  sauvé en écrasant la rébellion !

 

 

Le roi lui-même réfugié en Angleterre où il mourut en 1941 put constater ce que furent en Europe les effets pervers de tous ces régimes autoritaires issus des régimes parlementaires.

 

Il est permis de se demander si le monument de la démocratie à la décoration très mussolinienne mérite bien son nom ? (8)

A 383  - H 58 - LA RÉBELLION DU PRINCE BOWORADET D'OCTOBRE 1933 DANS SON   CONTEXTE GÉOPOLITIQUE  EUROPÉEN  ET  SIAMOIS

NOTES

 

(1) Voir notre article 187  « Le coup d’état du 24 juin 1932 au Siam » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/06/187-le-coup-d-etat-du-24-juin-1932-au-siam.html

 

(2) Voir notre article 214 – COMBIEN DE COUPS D’ÉTAT, DE RÉBELLIONS, DE RÉVOLTES ET DE SOULÈVEMENTS EN THAÏLANDE DEPUIS LE DÉBUT DU SIÈCLE DERNIER ? :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/01/214-combien-de-coups-d-etat-de-rebellions-de-revoltes-et-de-souevements-en-thailande-depuis-le-debut-du-siecle-dernier.html :

 

(3) L’expression est de Robert Brasillach et lui valut son exécution.

 

(4) Voir notre article H 25 - UN ATTENTAT MANQUÉ CONTRE LE ROI ANANDA EN ESCALE À COLOMBO EN NOVEMBRE 1938 FUT-IL LE PRÉLUDE À SON ASSASSINAT LE 9 JUIN 1946 ? :

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/11/h-25-un-attentat-manque-contre-le-roi-ananda-en-escale-a-colombo-en-novembre-1938-fut-il-le-prelude-a-son-assassinat-le-9-juin-1946

 

(5) Voir notre article 211 - LA VIE « CACHEÉ » DE PRIDI … VUE PAR PRIDI :  http://www.alainbernardenthailande.com/2015/11/211-la-vie-cachee-de-pridi-vue-par-pridi.html

 

(6) Voir notre article 175. La « Loi du palais » pour la succession royale en 1924 : http://www.alainbernardenthailande.com/2015/03/175-la-loi-du-palais-pour-la-succession-royale-en-1924.html.

 

(7) L’article de l’universitaire Nattapoll Chaiching « THE BOWORADET REBELLION, 1933 » est de 2018 et donne plusieurs références en ce sens Il ne s’agit pas d’un article polémique puisque l’auteur est professeur à la faculté des sciences humaines de l’Université Suan Sunandha Rajabha. Il a été publié dans « International Journal of Management and Applied Science » Volume-4, Issue-4, Avril 2018.

Voir aussi « Revolution versus Counter-Revolution: The People’s Party and the Royalist(s) in Visual Dialogue » par Thanavi Chotpradit, thèse pour un doctorat de philosophie soutenue à Londres au collège Birkbeck en février 2016.

Voir enfin un article plus ancien « Democracy and the Development of Political  parties in Thailand - 1932-1945 » par un universitaire japonais, Eiji Murashima, publié à Tokyo en 1991.

 

(8) Voir notre article A 205 - LE MONUMENT DE LA DÉMOCRATIE … LE MAL NOMMÉ : http://www.alainbernardenthailande.com/2015/12/a-205-le-monument-de-la-democratie-le-mal-nomme.html .

 


 

 

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26 juillet 2020 7 26 /07 /juillet /2020 22:05

 

Nous avons consacré plusieurs articles à Auguste Pavie, ce «héros de la France coloniale» (1). Il a donné son nom à des rues ou des places (Rennes, Guigamp, Retiers)  et des lycées.

 

Il a été honoré par la philatélie indochinoise en 1947.

 

 

Il a aussi été statufié au Laos. Ces statues feront-elles l’objet de déboulonnage lorsque des iconoclastes –le plus souvent incultes– se souviendront qui il était. L’histoire de ces statues est chaotique, elle a été longuement développée sur un blog ami (2). Résumons là.

 

Le  monument de Vientiane :

 

 

HISTOIRE DES STATUES DE PAVIE

 

Au Laos

 

Un terrain arboré au bord du Mékong fut nommé au début des années trente « Place Pavie ». Il s’y trouve aujourd’hui un hôtel de luxe. Au centre fut érigée une statue à sa mémoire due au ciseau  du sculpteur français Paul Ducuing qui a par ailleurs travaillé au Cambodge et au Vietnam. En bronze, elle se composait à l’origine de la statue de Pavie proprement dite et d’un groupe de deux « offrants » composé d'un couple de laos qui portait une plaque de marbre avec la seule mention «Auguste Pavie 1847-1925».

 

 

 

La statue fut démontée à l’arrivée des Japonais, remisée sur un coin de la place et les deux « offrants »  installées dans la cour du Vat Ho Phra Keo, celui-là même qui abritait un temps le Bouddha d’émeraude, paladium des Thaïs.

 

 

Au retour des Français, la statue fut réinstallée au bord de la place jusqu’à ce que la construction de l’hôtel Lane Xang entraine son transfert.

 

 

Après étude de divers emplacements possibles, elle fut remisée à l’ambassade de France et les deux « suppliants » restèrent dans l’enceinte du temple. D’abord visible de l’extérieur jusqu’en 1978, les autorités locales exigèrent qu’elle fut remisée de façon à ne pas être vue des passants. Elle se trouve aujourd’hui dans un coin du jardin de l’ambassade entièrement fermé à la vue extérieure.

 

 

Le groupe des deux « offrants » seraient actuellement au « Musée du Laos National » (ancien Musée de la révolution). Ils y seraient pudiquement représentés comme les génies protecteurs des amoureux. Il est facile de concevoir que ce groupe offrant à Pavie tout simplement leur pays constituait pour le Laos la statue de la honte, le symbole d’un pays conquis par les cœurs et  non par les armes!

 

 

Une deuxième statue identique à celle de Vientiane fut érigée à Luang Prabang mais sans « offrants » en face du Cercle Militaire Français: Après la reconnaissance du Laos comme état souverain par les Nations Unies en 1955, la France maintint une Mission Militaire avec une antenne à Luang Prabang dont les locaux abritèrent la statuede Pavie à résidence, qui disparut de façon restée mystérieuse avant l’occupation de la ville par les forces du Pathet-Lao. Une reproduction ou un moulage en béton se trouve ou se trouverait dans une propriété privative?

 

 

Notre ami Jean-Michel Strobino avait redécouvert au début des années 1990 du cénotaphe à la mémoire d’Henri Mouhot dans les environs de Luang-Prabang, construit au demeurant à l’initiative de Pavie (3). Le lieu de son inhumation reste inconnu.  Le monument a été réhabilité et présentement entretenu par les autorités consulaires. Curieusement, y a été érigée en 2009 par un admirateur du « Souvenir français » un moulage ou une reproduction de la même statue, que le pourtant très sérieux « Bangkok Post » dans un article de 2018 a considéré – regrettable confusion -  comme celle de Mouhot (4).

 

 

En France

 

Son souvenir perdure naturellement à Dinan, sa ville natale oú un buste dû au ciseau d’Anna Quinquaud a été inauguré dans le « Jardin anglais » en 1947 lors du centenaire de sa naissance.

 

 

Il en est un autre à l’Académie des sciences d’outre-mer sur lequel nous n’avons d’autre élément qu’une photographie.

 

 

L’ŒUVRE ÉCRITE DE PAVIE

 

 

Originaire de Dinan, il s'engagea dans l'armée dès l'âge de dix-sept ans, servit en Cochinchine dans l'infanterie de Marine (1868) avant d'être envoyé au Cambodge en 1875, chargé des lignes télégraphiques. En 1879, il est chargé par le nouveau gouverneur de l’Indochine, Le Myre de Vilers, de dresser une nouvelle carte du Cambodge à l’occasion de la construction d'une ligne télégraphique entre Pnom-Penh et Bangkok. En 1885, Le Myre de Vilers qui connait ses qualités lui confie le poste très délicat de consul de France à Luang-Prabang où il devra défendre les droits que la France prétendait alors voir  hérités de l'Annam sur le Laos. M. le Myre de Vilers par ailleurs souhaitait encourager les études géographiques et exploratrices depuis l'achèvement  de la mission Doudart de Lagrée et les voyages de Harmand.  Ainsi, parti de Louang-Prabang, il entreprit de 1887 à 1889 une série de voyages à travers le Laos que Mouhot et Francis Garnier n'avaient fait qu'effleurer. Ses expéditions portèrent dans trois directions principales, vers l'est (Tran-Ninh et la  plaine des Jarres), vers le nord-est (Hua-Panh) et au nord (Sip-Song-Chau). L’objectif  - il y en eut d’autres - était de trouver des routes sûres vers le Tonkin permettant de désenclaver le Laos pour le rattacher solidement à nos autres possessions indochinoises.

 

 

UNE ŒUVRE COLLECTIVE MONUMENTALE

 

COMPTE RENDU DE MISSION : GÉOGRAPHIE ET VOYAGES : 6 VOLUMES ET UN ATLAS.

 

Le premier volume du compte rendu de sa mission « Mission Pavie- Indochine – 1879-1895 – Géographie et voyages – I - EXPOSÉ DES TRAVAUX DE LA MISSION - INTRODUCTION, PREMIÈRE ET DEUXIÈME PÉRIODES - 1879 A 1889 » est publié en 1901,  assortie de 18 cartes et de multiples illustrations.

 

 

La suite « Mission Pavie- Indochine – 1879-1895 – Géographie et voyages – II- EXPOSÉ DES TRAVAUX DE LA MISSION - INTRODUCTION, TROISÈME ET QUATRIÈME PÉRIODE - 1889 A 1895 », assortie de nombreuses cartes et illustrations, est publié en 1906.

 

A partir de 1888, il est entouré d’une série de collaborateurs, civils ou militaires, comme Cupet, Rivière, Pennequin Malglaive, Cogniard, Dugast, Lugan, Counillon, Coulgeans, Massie, Macey ; essentiellement attachés à l’armée coloniale puis aussi Lefèvre-Pontalis, jeune diplomate ou Le Dantec, biologiste, des géographes, des arpenteurs, des géomètres, des médecins, des naturalistes, des ethnologues. Au fil des années, ils seront plus de trois douzaines en sus des auxiliaires indigènes, porteurs et interprètes.

 

 

Le volume suivant l’ordre logique mais publié en 1900 « Mission Pavie - Indo-chine – 1879 – 1895 - Géographie et Voyages – III -  VOYAGES AU LAOS ET CHEZ LES SAUVAGES DU SUD-EST DE L'INDO-CHINE PAR LE CAPITAINE CUPET -  INTRODUCTION PAR AUGUSTE PAVIE ». Les cartes et les illustrations y sont toujours nombreuses.

 

Le volume suivant « Mission Pavie - Indo-Chine - 1879-1B95 - Géographie et voyages – IV - VOYAGES AU CENTRE DE L’ANNAM ET DU LAOS ET DANS LES RÉGIONS SAUVAGES DE L’EST DE L'INDO-CHINE PAR LE CAPITAINE DE MALGLAIYE ET PAR LE CAPITAINE RIVIÈRE » est publié en 1902, riche de cartes et d’illustrations.

 

 

Il sera suivi en 1902 par la « Mission Pavie - Indo-Chine - 1879-1B95  - Géographie et voyages –V -  VOYAGES DANS LE HAUT LAOS ET SUR LES FRONTIÈRES DE CHINE ET DE BIRMANIE PAR PIERRE LEFEVRE-PONTALIS - INTRODUCTION PAR AUGUSTE PAVIE ». Les cartes y sont tout autant nombreuses que les illustrations.

 

 

Le série Géographie et voyages se termine en 1911 avec la « Mission Pavie - Indo-Chine - 1879-1B95  - Géographie et voyages –VI -  passage du Mé-Khong au Tonkin – 1887 et 1888 » toujours assorti de cartes et d’illustrations.

 

 

Elle est remarquablement complétée, en 1906, par un « Atlas – Notices et cartes » incluant l’Indochine française, Siam et le « Laos occidental » (Laos siamois) ainsi que le Yun-Nan.

 

Nous parlerons plus bas de  la suite et fin de - Géographie et voyages –VII.

 

 

 

LITTÉRATURE     

 

Pavie s’en est souciée avant la géographie! C’est simplement en 1898 qu’il publie « Mission Pavie - Indo-Chine – Etudes diverses – I – Recherches sur la littérature du Cambodge, du Laos et du Siam ». Le texte fera l’objet d’une réédition en 1903 sous le titre «  Contes populaires du Laos, du Cambodge et du Siam ».

 

 

L’ouvrage avait été précédé en 1894 d’un « Mission Pavie - Indo-Chine – Tome II –Littérature et linguistique – Dictionnaire Laotien par M. Massie ».

 

 

HISTOIRE

 

 

Avant de publier le résultat des recherches, constatations et investigations Pavie avait publié en 1898 « Etudes diverses - II – recherches sur l’histoire du Cambodge, du Laos et du  Vietnam contenant la transcription  et la traduction des inscriptions par M. Schmitt ». L’ouvrage, même s’il a vieilli en raison des découvertes ultérieures, reste fondamental. Il comprend la reproduction, soit photographique soit pas estampage, de nombreuses inscriptions épigraphiques y compris naturellement celle qu’il appelle l’ « INSCRIPTION THAÏE DU ROI RAMA KMOMHENG », il est le premier ouvrage accessible au public à en avoir dévoilé le contenu, même si la traduction du père Schmitt fut ultérieurement discutée par ses confrères en érudition.

 

 

HISTOIRE NATURELLE

 

 

Le volume  publié en 1904 «  MISSION PAVIE INDO-CHINE - 1879 -1895 - Études diverses – III - RECHERCHES SUR L'HISTOIRE NATURELLE DE L'INDO-CHINE ORIENTALE » est probablement, sur la plan scientifique, le plus important de tous. « Publié avec le concours de professeurs, de naturalistes, de collaborateurs du Muséum d’histoire naturelle de Paris », il est un phénoménal inventaire des ressources de la région en anthropologie (préhistoire), zoologie (insectes, arachnides, myriapodes, crustacés, mollusques et gastéropodes, vertébrés (poissons, batraciens, reptiles,  oiseaux, mammifères. Il comporte des centaines de reproductions, gravures ou photographies. Il n’est pas certain que plus d’un siècle plus tard, l’ouvrage ait son équivalent.

 

 

Ces volumes retracent l’histoire d’une vaste reconnaissance territoriale destinée à fixer les futures limites entre l'Indochine française, la Chine, le Siam et la Birmanie. Ses résultats scientifiques sont impressionnants et sans équivalent  dans l’histoire de la colonisation française. Les recherches de Pavie et de ses collaborateurs ont débordé le Laos en portant sur le Tonkin, la Cochinchine,  l'Annam, le Cambodge et le sud de la Chine. Ils ont visité environ 600.000 km2, soit plus que la superficie de la France, reconnu, relevé et partiellement cartographiés, 70.000 km d'itinéraires terrestres et fluviaux. La mission fut pluridisciplinaire, ne négligeant ni l'histoire, ni la littérature, ni le folklore. Pourquoi dès lors cette question posée dans le titre de cet article.

 

 

UNE ŒUVRE PARTISANE?

 

 

C’est le dernier volume de ses comptes rendus de mission, publié en 1919 seulement qui doit être examiné d’un œil plus critique : « MISSION PAVIE - INDO-CHINE - 1879-895 - Géographie et voyages – VII - JOURNAL DE MARCHE (1888-1889) -  ÉVÉNEMENTS DU SIAM (1891-1893) ». Publié bien après qu’il ait pris sa retraite en France en 1904, il est probable que la publication en fut retardée pour diverses raisons restées mystérieuses dont la guerre n’était pas la seule. Il ne s’agit plus de la description scientifique des découvertes de lui-même et des membres de sa mission mais du récit  de la conquète du Laos, conquète par les cœurs et non par les armes de cet « explorateur aux pieds nus » qui sut bien, il faut le dire entretenir sa légende. Il s’est incontestablement agi d’une aventure hors du commun sous des cieux exotiques. Mais dans ce volume, Pavie part d’aprioris partiaux voire tendancieux. Nous avons parlé de la capture et de la mort du capitaine Thoreux et de la mort de l'inspecteur Grosgurin. Les visions siamoises et françaises sont totalement divergentes. Le procès de Phra Yot accusé devant des Juges français d'avoir ordonné l'assassinat volontaire et prémédité de Grosgurin et d’un nombre inconnu de soldats annamites, de vol, d’incendie criminel, et d’avoir infligé des blessures graves à Boon Chan, interprète cambodgienne de Grosgurin et à Nguen van Khan, soldat annamite s’est déroulé dans des conditions scandaleuses. Nous avons – semble-t-il – démontré au terme d’une preuve par 9 ou par A + B que les magistrats français qui ont eu charge de juger Phra Yot, responsable de ces mots, avaient été purement simplement payés. Nous avons donné le nom des responsables de cette honteuse mascarade judiciaire (5). Pour Pavie et le parti colonial, les incidents en question étaient des actes purement criminels, niant tout droit aux autorités locales de défendre ce qu'elles considéraient comme leur territoire devant l'avancée des agents coloniaux.

 

 

 

Pour Pavie encore, la progression siamoise à l’origine de l’incident, de plus en plus alarmante, était que  la frontière provisoirement fixée par Pavie lui-même reculait vers l'Est de semaine en semaine, se rapprochant dangereusement des portes de l'Annam.  Or la menace n'était pas de voir les Siamois arriver aux portes de l'Annam, ils y étaient arrivés depuis un certain temps,  mais aux portes de la capitale Hué. On se demande d’ailleurs comment Pavie a pu avoir la forfanterie de fixer unilatéralement une frontière ;  ce qui fut peut-être à l’origine du problème.

 

Pavie semble bien  dans cet ouvrage avoir l'exclusivité de l'information et, lorsqu'il ne l'a pas, sème dans son passage un nombre impressionnant de polémiques. Il était en outre passé maître dans l'art de poser des affirmations sans les  exprimer, de présenter des demi-vérités dont le contenu était rigoureusement exact, entre d'autres procédés. Il savait incontestablement manipuler l'information. Dans cet ouvrage tardif, il voulut incontestable créer sa légende comme le fit Jules César lorsqu’il raconta  la conquète de la Gaule. 

 

 

L’affirmation répétée à suffisance selon laquelle Pavie avait fait du Laos une colonie française « sans que jamais une goutte de sang soit versée sur son passage »  doit évidemment être quelque peu modulée, il y a eu des morts, Siamois et Français, même si cette conquète ne fut pas la plus sanglante de notre histoire coloniale (6).

 

La prise de possession du Cambodge par la France fut beaucoup moins sanglante, bien qu'elle ait été effectuée par des amiraux adeptes de la politique de la canonnière et rêvant d’en découdre.

 

 

Dire que Pavie a « conquis les cœurs » est d’une exagération sans bornes. Sa diplomatie volontariste, il était breton, a été déterminante pour l’instauration du protectorat français sur le Laos et pour sa reconnaissance par le Siam en 1893. A-t-il conquis les cœurs ? L’aristocratie lao accepta volontiers la présence française qu’elle préférait à l’emprise siamoise et Pavie eut la sagesse de ne remettre pas en cause la présence du roi dans son palais de Luang Prabang.

 

 

Mais bien avant la publication de l’ouvrage de Pavie, la dernière dans le temps, les autorités coloniales devront néanmoins faire face à plusieurs mouvements de rébellion. Afin par exemple  de  développer un réseau routier encore inexistant, ils ont instituèrent la « corvée » qui rappelait étrangement celle des Siamois qui reposait souvent sur les populations montagnardes Lao Theung représentant un quart de la population, déjà en situation de quasi esclavage dans le système féodal Lao.

 

 

La corvée ne fut abolie qu’en 1936 par le Front Populaire. Par ailleurs, ils confièrent souvent des postes administratifs à des fonctionnaires vietnamiens, l’ennemi héréditaire. L’épisode le plus sérieux se déroula au début du XXe siècle sur le plateau des Bolovens – révolte des saints – similaire à cette du Siam entre 1895 et 1907 (7) et ne fut définitivement réprimée dans le sang qu’en 1910.

 

 

Une autre rébellion à Khammouane dura deux ans de 1898 à 1899. Nous ne citons que les plus sanglantes, contemporaines de la présence de Pavie dans la région. Des mouvements sporadiques éclatèrent en permanence jusqu’à la fin de l’époque coloniale. Leur histoire a été écrite (8).

 

LES STÉRÉOTYPES DE LA COLONISATIO N PAR LES CŒURS  EN IMAGES ET EN CHA NSON

 

Brochure de 1908  : 

 

 

Exposition coloniale de 1922 : 

 

 

Tintin au Congo version  1931 :

 

 

 

Inauguration du monument en janvier 1933  :

 

 

Tintin au Congo Version  1946 :

 

 

Algérie 1958 :

 

 

 

NOTES

 

(1) Voir nos articles

 

25. Les relations franco-thaïes : Vous connaissez Pavie ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-25-les-relations-franco-thaies-vous-connaissez-pavie-66496557.html

25.2 Les relations franco-thaïes : Pavie écrivain

http://www.alainbernardenthailande.com/article-25-2-les-relations-franco-thaies-pavie-ecrivain-66496928.html

136. Auguste Pavie. Un destin exceptionnel. (1847-1925)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-136-auguste-pavie-un-destin-

exceptionnel-1847-1925-123539946.html

 

 

(2) http://mouhot-iciouailleurs.over-blog.com/2016/03/l-histoire-de-la-statue-d-auguste-pavie-vientiane-luang-prabang.html

 

 

(3) Voir notre article

INVITÉ 2 - HISTOIRE DE LA SÉPULTURE D’HENRI MOUHOT ET DE SON MONUMENT FUNÉRAIRE 1861-1990

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/07/histoire-de-la-sepulture-d-henri-mouhot-et-de-son-monument-funeraire-1861-1990.html

 

 

 

(4) Voir notre article

INVITÉ 2 (SUITE) - LE MONUMENT FUNÉRAIRE D’HENRI MOUHIOT VU PAR LE « BANGKOK POST »… RENDONS DONC Á CÉSAR CE QUI APPARTIENT A CÉSAR

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/04/invite-2-suite-le-monument-funeraire-d-henri-mouhiot-vu-par-le-bangkok-post-rendons-donc-a-cesar-ce-qui-appartient-a-cesar.html

 

 

(5)  Voir nos articles :

H 1- L’INCIDENT DE PAKNAM DU 13 JUILLET 1893 : I - LES PRÉMICES : L’AFFAIRE GROSGURIN.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/h-1-l-incident-de-paknam-du-13-juillet-1893-i-les-premices-l-affaire-grosgurin.html

 

 

 

H 2 - L’INCIDENT DE PAKNAM DU 13 JUILLET 1893 : II – LE PROCÉS : JUSTICE DES VAINQUEURS OU JUSTICE DE CONCUSSIONAIRES ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/h-2-l-incident-de-paknam-du-13-juillet-1893.html

 

 

 

 

 

 

(6) Voir nos articles :

 

H16 - LA « MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893.

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/11/h16-la-marche-du-mekong-une-victoire-du-capitaine-luc-adam-de-villiers-sur-les-siamois-en-juillet-1893.html

 

 

 

 

H17- L’OCCUPATION DE CHANTHABURI PAR LES FRANÇAIS, « UNE PAGE SOMBRE DE L’HISTOIRE DU SIAM » (1893-1905) .

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/11/h17-l-occupation-de-chanthaburi-par-les-francais-une-page-sombre-de-l-histoire-du-siam-1893-1905-premiere-partie.html

 

(7) Voir nos articles

 

140. La Résistance à la réforme administrative du Roi Chulalongkorn. La révolte des "Saints".

http://www.alainbernardenthailande.com/article-140-la-resistance-a-la-reforme-administrative-du-roi-chulalongkorn-la-revolte-des-saints-123663694.html

 

H 32 - LES SOUVENIRS DU PRINCE DAMRONG SUR LA « RÉVOLTE DES SAINTS » (1900-1902), SAINTS OU BATELEURS ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/05/h-32-les-souvenirs-du-prince-damrong-sur-la-revolte-des-saints-1900-1902-saints-ou-bateleurs.html

 

 

 

(8) « Rebellion In Laos: Peasant And Politics In A Colonial Backwater » par Geoffrey G.Gunn

 

 

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20 juillet 2020 1 20 /07 /juillet /2020 23:23

 

Nous avons publié plusieurs articles sur la guerre secrète conduite par les Etats-Unis au Laos (1). Notre ami, l’éditeur américain Kent Davis, présentement confiné en Floride, nous a appris, et nous l’en remercions,  la toute nouvelle existence d’un Musée « PATPONG MUSEUM », fondé en octobre 2019 au cœur de Bangkok. L’histoire de ce musée nous est contée par son conservateur, Michael Messner, (2). 

 

 

 

BRÈVE HISTOIRE DU QUARTIER ET DE SON  MUSÉE

 

Pourquoi est-il situé dans ce quartier beaucoup plus connu pour ses « Gogo Bars » que ses activités culturelles ? Le nom même du Musée risque d’ailleurs d’induire le visiteur en erreur puisqu’il est en partie consacré à la gloire des combattants américains de l’ombre et non seulement à ce qu’on pourrait supposer. Tout simplement parce qu’il porte le nom de celui qui avait acheté  (Poon Pat) ces terrains situés à la périphérie de Bangkok pour une somme de 3000 dollars US  en 1946. Il s’agissait alors d’une bananeraie,
 


 

Poon Pat était issu d’une famille chinoise installée à  Bangkok dans les années 1880. Il avait créé en 1921 la « Siam Cement ». 

 

 

Le roi Prajadhipok, Rama VII, qui avait des intérêts dans la société lui décerna en 1930 le titre honorifique de Luang Patpongpanich.  
 

 

La construction des immeubles débuta dans les années 1950 et le quartier devint patpong. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l'un des fils de Patpongpanich, Udom, qui avait étudié aux États-Unis avait été formé par l'Office of Strategic Services (OSS),

 

 

 

...devenue plus tard la Central Intelligence Agency  (CIA).


 

 

 

Udom était censé rejoindre l'insurrection Seri ThaiFree Thai ») mais la guerre se termina par la capitulation nippone.

 

 

Quand Udom revint en Thaïlande, il organisa rationnellement les plantations de son père et construisit sur ses terrains de Bangkok des immeubles à plusieurs étages loués à des américains appartenant à l’OSS devenu CIA, essentiellement ses amis. Nous sommes dans le courant des années 1950 au plus fort de la peur devant le péril rouge. Le quartier devint alors le centre de regroupement de plusieurs agents de la CIA fournissant des armes à divers groupements anti-communistes. Dans le milieu des années 1960 alors que les troupes américaines stationnées en Thaïlande étaient nombreuses, le quartier devint celui du « R and R » (Rest and recuperation)

 

 

...lequel fut volontiers organisé sous la forme américaine des "Gogo Bars" alors inconnue en Thaïlande.
 

Parmi les autres pionniers de Patpong au cours de ces années, citons la bibliothèque du US Information Service et  un « CIA safe house » « refuge de la CIA » aux fonctions multiples  

Extrait des archives déclassées de la CIA :

 

 

 

..situé au-dessus du « Madrid Bar » oú, au cours des années suivantes, les retraités nostalgiques de la CIA venaient se rencontrer.

 

 

S’installèrent aussi les services de renseignement militaires, la chambre de commerce américaine, IBM, la Shell, des compagnies aériennes Panam, TWA et Air France.

 

 

Ce ne furent pas seulement les Américains qui affluèrent, un ancien prisonnier de guerre japonais y ouvrit le très célère Mizu’s Kitchen

 

... et aussi des Français, un Gogo Bar

 

 

et un restaurant fort prisé, tous ceux qui ont mis les pieds dans ce quartier les connaissent. Les occidentaux s’y agglutinèrent ... social reproaching

 

 

Ce n’est qu’au début des années 1970 que la zone devint touristique.

 

 

A la fin de la seconde guerre d’Indochine en 1975, beaucoup d’Américains, souvent mariés à des Thaïes préférèrent rester en Thaïlande pour jouir d’une retraite paisible.

 

Mais plus qu'une simple promenade à travers l'histoire des spectacles de ping-pong dans les établissements de divertissement...

 

 

 

...le Musée retrace la contribution de ce quartier à la guerre secrète de la CIA en Indochine ce en quoi, bien sûr, il nous intéresse. 

 

 

Lorsque l'officier probablement le plus sanguinaire de la CIA au cours  de cette guerre secrète, « Tony Poe » Poshepny, recueillait sinon collectionnait les oreilles des combattants communistes tués au Laos, qui pouvait prévoir que ses exploits guerriers serait une pièce maîtresse dans un musée dans la zone la plus torride de Bangkok! Le personnage à lui seul est un roman d’aventure quelle que soit l’opinion que l’on a de son action.

 

 

« TONY POE » POSHEPNY.

 

Qui était ce personnage hors du commun, qui a probablement servi de modèle au Colonel Kurtz dans le film  Apocalypse Now ?

 

 

 

Dans la vallée de Sonoma au cœur du vignoble californien et près de la ville, se trouve le cimetière des vétérans.

 

 

Une modeste tombe abrite la dépouille d’Antony Alexander Poschepny connu sous son surnom de « Tony Poe » (3). Elle porte l’inscription :

Anthony A. Poshepny
World War 2 Korea Taiwan Laos
Loving Father
18 Sep 1924 - 27 Jun 2003

 

Il a écrit une page de l’histoire de cette guerre secrète au Laos à laquelle nous avons consacré plusieurs articles (1).

 

 

Ses funérailles eurent lieu le 5 juillet 2003 en présence de sa femme Hmong, Sang, et de ses enfants Catherine, Usanee, Tae et Maria après une messe de funérailles dans la petite église catholique St. Francis Solono, à Sonoma en présence de beaucoup d’anciens de la guerre secrète, en particulier des Hmongs et de nombreux pilotes d’Air America ainsi que les stars de la CIA.

 

 

Une garde d’honneur de la marine était présente qui inclina le drapeau devant son épouse. Il mourut de maladie après avoir échappé aux balles ennemies et une consommation d'alcool suffisante pour remplir une grande piscine, dirent ses proches.

 

 

Ses grands-parents vinrent aux États-Unis depuis Prague dans les années 1880 et s’installèrent à Milwaukee, où le grand-père Anton fit fortune dans la  boulangerie. Son père avait rejoint la marine où il servit 35 ans dans le Supply Corps avant de prendre sa retraite comme commandant.

 

 

 

En poste à Guam, il avait épousé Isabella Maria Venziano, originaire de l'île mais probablement de sang espagnol,  dont le père était musicien de marine. Tony naquit le 18 septembre 1924 à Long Beach, en Californie. Le 14 décembre 1942, peu de temps après ses 18 ans, il abandonna ses études secondaires et rejoignit le Corps des Marines tout en poursuivant ses études par correspondance. Ses qualités le firent entrer dans le corps des para-Marines d'élite.


 

 

Plusieurs fois blessé, il survécut à l’enfer de la guerre dans le Pacifique et participa ensuite aux forces d’occupation au Japon. Démobilisé, il poursuivit ses études, obtient en 1950 un diplôme d'histoire et d'anglais et fut alors recruté par la CIA. Il suivit un entrainement para militaire et se retrouva en Corée pour former des réfugiés à des missions de sabotage derrière les lignes communistes.  À la fin de la guerre de Corée, il fut envoyé en Thaïlande dans le groupe de Walt Kuzmak,

 

 

 

...qui dirigeait la compagnie de couverture de la CIA, Overseas Southeast Asia Supply corporation (SEA Supply) qui fournissait du matériel militaire aux forces du Kuomintang basées en Birmanie.

 

 

Nous le retrouvons en 1958 dans une tentative de renversement du gouvernement de Sukarno. C’est un échec et il doit en compagnie de son commando parcourir 150 kilomètres dans la jungle pour être évacué en sous-marin.


 

 

D'Indonésie, il aurait servi à la formation de dissidents anti-communistes au Tibet. En mars 1961, il participa à la formation des guérilleros Hmong de Vang Pao à Padong au Laos.

 

 

 

En 1964, toujours au Laos, il épousa   la nièce de Touby Ly Foung, un éminent chef hmong qui lui donna alors deux filles.

 

 

 

 

Nous allons ensuite le retrouver dans la clandestinité en Chine entre 1958 et 1960 organiser la formation de commandos de missions spéciales, notamment des Khampas tibétains ..

 

 

 

...et des musulmans Hui pour des opérations en Chine contre le gouvernement communiste. Il aurait organisé la fuite du Dalaï Lama hors du Tibet ?

 

 

 

 

Se forme alors sa légende chez les combattants de l’ombre de la CIA pour la qualité de son entrainement des membres de l’armée secrète al Laos ce qui explique qu’il servit de modèle pour le colonel Kurtz.

 

 

 

En 1970, il prend la direction du centre de formation des commandos à la tête de la formation à Phitscamp en Thaïlande.

 

 

 

Il est une fois encore blessé. Le camp ferme en 1974. Il prit sa retraite en 1975. Il resta en Thaïlande jusqu'à sa réinstallation en Californie dans les années 1990. Il y meurt le 27 juin 2003. Il fut souvent en rupture avec la hiérarchie qui lui reprochait - ou faisait semblant de lui reprocher- les méthodes qu’il utilisait tout en étant impressionnée par son succès dans la formation de forces paramilitaires. Mais il y gagna aussi le respect des forces Hmong en utilisant des pratiques considérées comme barbares même si ses adversaires communistes n’étaient pas non plus en reste. Il est fort probable qu’il payait (avec les fonds de la  CIA) des combattants Hmong pour lui apporter les oreilles des soldats ennemis morts et, une fois, il avait même envoyé un sac d'oreilles à l'ambassade des États-Unis à Vientiane pour justifier de ses diligences et lui montrer ce qu’était cette guerre (4).


Les portes-clefs souvenirs vendus au Musée sont en plastique

 

 

 

Pour lui, il s’agissait de répondre aux exactions des communistes, lesquelles étaient indéniables. Souvent interviewé après son installation en Californie, il n’a jamais nié l’existence de ces actes en disant qu'ils étaient une réponse nécessaire à l'agression communiste.

 

 

 

Nous n’allons pas engager un débat éthique pour savoir s’il est légitime de répondre à la terreur par la terreur !

 

Bien en effet que ses ordres ne fussent que de formation, il était souvent sur le terrain et fut plusieurs fois blessé. Il lui est arrivé aussi de laisser tomber d’un avion volant en rase motte des têtes coupées dans les camps ennemis. Il n’est pas certain que le déclassement au moins partiel des archives de la CIA nous dévoile tout de ses activités clandestines (5).

 

Il fut en tous cas honoré de toutes les décorations les plus  prestigieuses  de son pays

 

 

 

NOTES

 

(1) Voir nos articles :

227 - LA THAÏLANDE ENTRE EN GUERRE SECRÈTE AU LAOS AUX CȎTÉS DES ÉTATS-UNIS (1964 – 1975)

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/06/227-la-thailande-entre-en-guerre-secrete-au-laos-aux-c-tes-des-etats-unis-1964-1975.html

H 27- UN ÉPISODE INÉDIT DE LA GUERRE SECRÈTE AU LAOS (1965-1974) : LES VOLONTAIRES THAÏS DIRIGENT ET COORDONNENT LES BOMBARDEMENTS.

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/12/h-27-un-episode-inedit-de-la-guerre-secrete-au-laos-1965-1974-les-volontaires-thais-dirigent-et-coordonnent-les-bombardements.html

H 56 - GUERRE SECRÈTE DE LA THAÏLANDE AU LAOS : UN TÉMOIGNAGE (1970-1972)

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/04/h-56-guerre-secrete-de-la-thailande-au-laos-un-temoignage-1970-1972.html

 

 

(2) Voir l’article dans le journal ASIA TIMES du 14 juin 2020 : https://asiatimes.com/2020/06/glorifying-sex-and-cia-in-vietnam-war-era-bangkok/

https://thethaiger.com/hot-news/tourism/prostitution-the-cia-david-bowie-and-patpong-undercover-in-bangkok-infamous-red-light-district

Et le site du Musée :

https://www.patpongmuseum.com/

 

 

(3) Voir le site du mémorial :

https://www.findagrave.com/memorial/51614225/anthony-alexander-poshepny

 

 

(4) Que penser de dette cruauté ? Les Pharaons faisaient ramener par leurs généraux victorieux la main droite coupée des ennemis morts au combat.

 

 

On scalpait beaucoup en Amérique au temps de la conquête de l’Ouest,  non seulement les indiens mais les conquérants en marche.

 

 

Pendant la guerre de 14, la propagande allemande accusait, peut-être pas toujours à tort, les tirailleurs sénégalais utilisés comme nettoyeurs de tranchée de ramener des chapelets d’oreilles ?  Réponse à la terreur par la terreur ?

 

N’entrons pas dans les détails d’une histoire plus récente et plus douloureuse.

 

Image de propagande française (Louis Forton pour les "Pieds nickelés") :

 

 

Image de propagfande allemande :

 

 

(5) Voir https://unredacted.com/2016/08/30/state-declassifies-documents-on-legendary-tony-po-and-his-secret-army/

 

Le groupe Carabao a consacré une chanson assez féroce aux touristes de Patpong : เวลคัม ทู ไทยแลนด์   - Welcome to Thailand

 

เวลคัม ทู ไทยแลนด์  Welcome to Thailand

 

ทอม ทอม แวร์ยูโกลาสไนท์           - Tom, Tom, where you go last night?
ไอเลิฟเมืองไทย ไอไลคพัฒน์พงษ์  -  I love meuang thai. I like Patpong
น้องนางคงทําให้ทอมลุ่มหลง - I’ll bet a women has made Tom lovesick
ไอเลิฟพัฒน์พงษ์ ไอเลิฟเมืองไท - I love Patpong. I love Meuang Thai
เที่ยวเมืองไทยได้กําไรชีวิต - Tour Thailand, receive the profits of a lifetime
ได้ผลผลิตแหล่งวัฒนธรรม - Get the products of culture
คุ้มค่าเงินทองเป็นกอบเป็นกํา - worth piles of money
ดูสิ่งสูงลํ้าโบรํ่า โบราณ  - See tall things,  ancient sites
เศรษฐกิจเบิกบาน ปีการท่องเที่ยวไทย - Cheerful economics, a year of Thai tourism

แหลมทองของไทยมีของดีThe Golden Peninsula has good things
ธรรมชาติพอมีใครเห็นเป็นติดใจ - Has enough nature. Whoever sees it is impressed.
วัดวาอารามวัฒนธรรมยิ่งใหญ่ - Temples, great culture
ประเพณีไทยน่าตื่นใจลุ่มหลง - The Thai traditions are amazing, one is fascinated
อย่างงานสงกรานต์และลอยกระทง -  Like Songkran and Loi Kratong
ยังคงเชิดหน้าชูตา - [which] remain special attractions

ฝรั่งบังยุ่น มายกพลขึ้นบก - Farang come ashore.
ศกนี้ปีนี้ปีเทียวท่องไทย - This year, this year, take a trip wandering around Thailand
มาแอ่วกันโลด เที่ยวให้อิ่มหนําใจ -  Come woo someone quickly. Travel till your heart is full and satisfied

ลืมเรื่องเลวร้ายพักไว้สักปี - Forget about evil, put it aside at least for a year.
รัฐบาลเขาทําดี ประชาชีก็ชอบใจ - The government, they do good. Citizens are also happy

ทอม ทอม แวร์ยูโกลาสไนท์ - Tom, Tom, where you go last night?
ไอเลิฟเมืองไทย ไอไลคพัฒน์พงษ์ - I love Meuang Thai. I like Patpong
น้องนางคงทําให้ทอมลุ่มหลง - I’ll bet a women has made Tom lovesick
ไอเลิฟพัฒน์พงษ์ ไอเลิฟเมืองไทย - I love Patpong. I love Meuang Thai
จริง จริงเลยเนี่ย - Wow totally ! 

มาละเหวย (มาละวา) - Come on, Come on,
มาแต่ของเขา (ของเราไม่เห็นมา) ตาละลา Only their things come (I don’t see that our stuff came.) Dta la laa
ใครมีมะกรูด (มาแลกมะนาว) - Who has kaffir limes? (Come exchange limes)
ใครมีลูกสาว (มาแลกลูกสาว) - Who has a daughter? (Come exchange [your] daughter)
ใครมีลูกชาย (มาแลกลูกชาย) - Who has a son? (Come exchange [your] son)
ลูกชายเป็นเอดส์ ไม่เอาตาละลา (สมนํ้าหน้าเฮ่อ) - [Your] son has AIDS, [we] don’t want that. Bye. (Serves them right!)

ใครมีเงินทอง (มาแลกเก้าอี้) - Who has money? (Come exchange it for a seat/position)
ทําดีทําดี (ระวังโดนด่า) - [You] do good, do good! (Watch out, people will curse you)
ทําชั่วทั้งปี (ไม่มีใครว่า) - Do evil all year (No one will criticize you)
ทําเทปออกมา (ปัญหาทุกที) ตาละวา - Take the tape off (There’s problems always) Dta la wa

หุย..(ฮา) โห่..(ฮิ้ว) เวลคัมทูไทยแลนด์ - Hui . .. (haa) hoh . . hew. Welcome to Thailand !

ต่อแต่นี้จะมีชนชาติอื่น - From here on, [they] will have a different country
ด้อมด้อมยืนยืนมาดูเราเมืองไทย - Nodding and standing, nodding and standing, [they] come look at us [and] Thailand
ไปถามดูว่าชอบเราตรงไหน - Go ask them and find out just what they like about us?
ฝรั่งตอบไม่อายไอไลคพัทยา - Farang aren’t shy. They like Pattaya
กับกรุงเทพฯ เมืองฟ้า นั้นไอก็ว่าพัฒน์พงษ์ - And the paradise of Bangkok. That guy also says “Patpong”

เป็นงั้นไป ไหงมันเป็นอย่างนี้ - That’s how it always is. Whatever way, It’s [always] like this.
รัฐบาลเค้าทําดี ฝรั่งยังไม่เข้าใจ - The government has done [something] good. Farang don’t understand.
ลงทุนลงแรงทั่วทั้งแผ่นดินไทย - Throughout Thailand, [they’ve] put money and effort into
สร้างภาพพจน์ใหม่ ส่งเสริมการท่องเที่ยว ข - creating a new image to promote tourism,
อย่าคิดมาลุยลูกเดียว เที่ยวพัทยาพัฒน์พงษ์    - Do not think it’s just one ball [?], touring Pattaya and Patpong

คนต่างด้าว เขาคนต่างเมือง - Foreigners, those people from other countries,
จากดินแดนรุ่งเรืองควรรู้เรื่องเมืองไทย - from prosperous lands should understand Thailand,
ว่ามีของดีกว่าที่คุณเข้าใจ -  that it has things better than you realize,
อย่างวัฒนธรรมไทย นั้นยิ่งใหญ่นมนาน - as Thai culture has been great from ancient times
อย่ามองอย่าคิดอนาจาร - Don’t look or think lewdly
ผิดความต้องการของคนไทย - contrary to what Thai people expect of a person

ทอม ทอม แวร์ยูโกลาสไนท์ - Tom, Tom, where you go last night?
ไอเลิฟเมืองไทย ไอไลคพัฒน์พงษ์ - I love Meuang Thai. I like Patpong
น้องนางคงทําให้ทอมลุ่มหลง - I’ll bet a women has made Tom lovesick
ไอเลิฟพัฒน์พงษ์ ไอเลิฟเมืองไทย -  I love Patpong. I love Thailand

ทอม ทอม แวร์ยูโกลาสไนท์ - Tom, Tom, where you go last night?
ไอเลิฟเมืองไทย ไอไลคพัฒน์พงษ์ - (I love Meuang Thai. I like Patpong)
น้องนางคงทําให้ทอมลุ่มหลง  - I’ll bet a women has made Tom lovesick
ไอเลิฟพัฒน์พงษ์ ไอเลิฟเมืองไทย  - I love Patpong. I love Thailand

 

 

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24 juin 2020 3 24 /06 /juin /2020 22:09

 

Nous avons consacré deux articles à l’échec de l’évangélisation du Siam par les missionnaires catholiques dès avant l’arrivée des ambassades françaises de Louis XIV  (1).

 

Cette histoire fait l’objet d’une analyse synthétique assez sereine sur le site des Missions étrangères de Paris (2).

 

 

Le personnage de Robert Challe que nous qualifions faute de mieux d’ «esprit libre» reste largement méconnu. Son voyage aux Indes Orientales entre février 1690 et août 1691 a été publié sans nom d’auteur et post mortem en 1721 en trois volumes sous le titre «Journal d’un voyage fait aux Indes Orientales par une escadre de six vaisseaux commandés par Monsieur Du Quesne depuis le 24 février 1690 jusqu’au 20 août 1691 par ordre de la Compagnie des Indes Orientales – ouvrage rempli de remarques curieuses sur quantité de sujets et particulièrement sur la navigation et sur la politique de divers peuples et de différentes sociétés».

 

 

L’ouvrage est resté dans l’ombre jusqu’à une réédition en 1998 complétée de manuscrits inédits (3). Il vécut d’ailleurs toute sa carrière d'écrivain polymorphe dans telle une discrétion que la totalité de son œuvre, que l'on reconstitue aujourd'hui, resta anonyme ou manuscrite.

 

 

Nous le savons de modestes origines. Né le 16 août 1659 à Paris dans une famille bourgeoise catholique – une de ses sœurs est religieuse à Compiègne -  il fit de solides études au Collège de La Marche à Paris

 

 

...et devint avocat mais il était d’humeur aventureuse et dut quitter la France probablement à la suite d’un duel. Ami et condisciple de Seignelay, ministre de la marine,

 

 

il put entrer dans la marine royale en qualité de subrécargue (chargé de la tenue des livres de bord et de la comptabilité) ce qui lui permit de parcourir le monde. Il devint ensuite écrivain plus ou moins sulfureux. Incarcéré au Chatelet,

 

 

il mourut pauvrement et exilé à Chartres le 25 janvier 1721 (4).

 

 

Une analyse du personnage appuyée sur une analyse serrée de ses autres écrits  en fait «Le père du déisme français» mais au vu essentiellement d’un texte intitulé «Difficultés sur la religion proposées au P. Malebranche». Il lui est attribué mais sans absolue certitude (5).

 

 

 

Le récit de ce long voyage en mer qui ne put atteindre Mergui et le Siam comme il était prévu en raison de vents contraires présente un grand intérêt: contenant tout à la fois des détails sur ce qui regarde son escadre en général et son vaisseau «L’'écueil» en particulier.  Il s’attarde sur bien d’autres sujets, comme la théologie, la philosophie, l'histoire et aussi des gauloiseries médisantes qu’il n’aurait peut-être pas été utile de publier? Si son ouvrage est resté longtemps méconnu des historiens, il ne l’était pas des marins puisque considéré, en dehors de ses considérations philosophiques, comme un document irremplaçable sur les conditions de vie sur les vaisseaux de cette époque, au vu d’images saisies en instantané (6). Son ouvrage n’est par ailleurs pas exempt de galanteries ou de chroniques malveillantes (7).

 

 

Citons, bien que ce ne soit pas notre propos de ce jour, l’anecdote des rats qui a été curieusement  immortalisée par La Fontaine (8).

A 373- L’ÉCHEC DES MISSIONNAIRES AU SIAM : LA VISION DE ROBERT CHALLE, ESPRIT LIBRE ET LOINTAIN  PRÉCURSEUR DE LA THÉOLOGIE DE LA LIBÉRATION (1669-1721).

Les événements de 1688

 

Arrivé à Pondichery après avoir quitté Lorient le 24 février 1690, l’escadre s’est inquiétée des événements de Siam. Challe les détaille très longuement à la fin du tome III de son journal. Contentons-nous d’une brève citation extraite du tome II, qui  ne nous apprend d'ailleurs rien que nous ne connaissions déjà.

 

C'est d'eux tous (des voyageurs revenus du Siam, probablement des missionnaires portugais) que nous avons appris, que ce que le Sieur Cordier nous a dit de Siam et que j'ai rapporté ci-devant, est faux; que ce bruit avait couru , mais que la vérité est que l'usurpateur Pitrachard est Roi absolu;

 

 

...que le Roi de Siam , notre allié, est  mort d'un genre de mort inconnu; que Mr. Constance est mort dans les tourments huit jours après, et qu'on ne sait ce que sa femme et ses enfants et la  princesse de Siam (la fille de Narai), sont devenus; que les catholiques y sont toujours persécutés,  particulièrement les missionnaires, qui sont toujours aux fers, et qui sont exposés à des supplices, que Busiris,

 

 

... ni Phalaris, son Ingénieur d'exécrable mémoire n'auraient jamais inventé (9) sur  tout, un nommé Mr. Poquet, qui est forcé, toutes les nuits, de lécher plus de vingt fois, avec sa langue,  les parties d'un infâme bourreau, que la bienséance défend de nommer.

 

Cette forme singulière de supplice n’a pas été signalée par d’autres mémorialistes pour des raisons de décence que l’on devine, mais Challe ne mâche pas ses mots !

 

 

Les autres, au nombre de quatorze, ne sont pas plus favorablement traité. Mr. de Lestrille, qui commande l'Oriflamme, en a  porté la relation en France.

 

 

Elle y sera vue avant ce Journal-ci : ainsi, je n'en ferai pas un plus ample détail ; mais, je  me réserve d’en faire une autre, certain que celle-là ne sera pas sincère, y ayant trop de gens intéressés qui y mettront la main ; qui déguiseront les faits. Les Anglois n'ont pas mieux été traité à Siam, que les François, et ont été comme  ceux-ci obligez de tout quitter. Les seuls Jésuites ont été à couvert  de la persécution ; et leur fine politique y a si bien réussi, que bien loin d'avoir été vexés en quoi que ce soit, on leur a donné de l'argent pour s'en aller. On  s'attend ici, que suivant leur coutume de donner des soufflets à la vérité, ils donneront en Europe une histoire de  la révolution de Siam, où ils chanteront les lamentations de Jérémie et canoniseront de leur autorité les pères de leur société qui y étaient, et les inscriront dans leur martyrologue.

 

 

Croyez-moi, ne leur offrez point de bougies : la cire et le coton en seraient perdus. On dit ici assez plaisamment sur cette différence de traitement que ce nouveau roi de Siam ne connait guère les gens, de prétendre congédier les missionnaires par les tourments, et les Jésuites par de l'argent ; que c'est plutôt les vouloir attirer, puisque chacun trouvera ce qu'il cherche. Encore dit-on, qu'il pourrait réussir à l'égard des jésuites  si l'argent de Siam portait la croix et  la faisait sentir, ou qu'il brulât les mains de ceux qui le touchent : mais, il ne représente que des diables sans chaleur ; et c'est justement ce que les jésuites recherchent et dont ils veulent défaire les Idolâtres. On en fait une infinité de contes de pareille nature, meilleurs dans la conversation que sur le papier. Quoi qu'il en soit, le R. P.Tachard ne veut point demander à Pitrachard la confirmation du caractère d'ambassadeur, dont le feu  roi de Siam l'avait revêtu, et son Voyage de Siam est fait, et sa légation imparfaite, si les choses ne changent de face…. »

 

 

Nous sommes quelque peu à contre-courant de la version officielle colportée notamment par le père Tachard.

 

 

Nous ne pouvons mieux faire, que de transcrire ici, l'avertissement donné par l’éditeur en tête du premier volume:

 

 

L’évangélisation

 

«On a aussi reçu des nouvelles de Siam  par la voix des Portugais, qui disent que Pitrachard, à présent Roi, est devenu plus traitable envers les Ecclésiastiques. C'est tout ce que j'en ai appris. En tout cas, il faut que Mr. Charmot (un missionnaire) en ait appris des nouvelles bien certaines puisqu'il reste à Pondichery, en attendant l'occasion de passer dans ce Royaume; car, il n'est assurément pas homme à s'exposer au martyr par un zèle indiscret.  Mais, pourquoi cacher ces nouvelles, qui nous auraient tous réjouis. Les gens d'Eglise sont toujours mystérieux. Le Père Tachard, très digne Jésuite, reste aussi. Quel est leur dessein à tous ? Peut-être de se barrer et de se faire de la peine les uns aux autres. Quoi qu'il en soit, ils restent et je ne vois âme qui vive, qui les regrette» (...)

 

 

« Messieurs Charmot et Guisain sont sortis de « L'écueil » sans cérémonie mais, il n'en a pas été ainsi du très Révérend Père Tachard : en partant du gaillard, pour rester à Terre, son Excellence a été saluée de cinq coups de canon. Je veux pieusement croire que son humilité ne s'attendait point à cet honneur : que même, il aurait empêché qu'on le lui rende, s’il avait prévu qu'on le lui rendrait ; car, dès son baptême il a renoncé aux Pompes du Monde. Hélas ! Sa modestie a été trompée  !...».

 

Challe plaisante à diverses reprises sur l’ego incontestablement démesuré du Père Tachard:

 

 

«J'y ai encore appris, que Mr. Godeau dit vrai dans son troisième tome de l’Histoire de l'Eglise, quand il dit au sujet de la dispute de Saint Cyprien ...

 

 

...et du Pape Saint Etienne,

 

...que les Saints qui sont encore sur terre sont Hommes, et que le zèle fait  souvent faillir les plus sages.  Par occasion, ou parenthèse, Saint Etienne était Pape. Il voulait que les hérétiques fussent rebaptisés.  Saint Cyprien soutenait le contraire; et un Concile décida en faveur du sentiment de Saint Cyprien.

 

 

Donc les Saints sur terre sont encore  Hommes, et peuvent se tromper. Le Pape est homme: par conséquent, il peut se tromper; ergo, le Pape n'est nullement infaillible (10). J'avoue, que j'agis ici avec passion ; mais aussi j'ai pour moi, qu'on ne peut pas me prouver, ni à moi, ni à qui que ce soit qui ait l'ombre du sens commun, cette ridicule infaillibilité. J'ai assez lu l'histoire de l’Eglise, pour savoir de certitude, que l'Eglise a donné seize démentis au Pape et j'en conclus avec raison, je crois, que l'Eglise n'a jamais  cru le Pape infaillible. J’ajoute même, qu'elle ne croit point encore qu'il le soit et qu'il n'y a qu'une poignée de canailles, qu'on appelle les docteurs ultramontains, qui soient assez effrontés pour donner en public des sentiments qu'ils démentent dans eux-mêmes. Ce sont des Moines: c'est tout dire. Dans ce nom de Moines, je ne mets pas la Société de Jésus ; car à son égard, tantôt le Pape est infaillible, et tantôt c'est un vieux pécheur: c'est leur intérêt qui règle ses qualités et ses attributs, et point du tout sa dignité (11).

 

 

J'en reviens à mon thème de la brouillerie des plus Saints les uns contre les autres. L'Amour de Dieu et  leur zèle pour la Foi, à ce qu'ils disent, font brouiller ensemble Messieurs des Missions étrangères et les Jésuites.

 

 

Les Conquêtes que les uns font sur l'ennemi du genre humain, en convertissant des idolâtres, déplaisant aux autres, chacun voudrait se réserver tout  pour soi, et être le seul métayer dans une ample Moisson : plus délicats en cela que Saint Paul, dont ils devraient en toutes qui le Sauveur fût annoncé, pourvu qu'il le fût: «Quid enim, dum omni modo sive per occasionem sive per veritatem, Christus annuncietur, et in hoc gaudeo, sed gaudebo» (12). Ces motifs d'occasion ou de vérité  ouvrent aux missionnaires et aux Jésuites  les prétextes du monde les plus spécieux, pour se déchirer les uns les autres avec charité ; et le tout, dans un esprit de fraternité, et de christianisme. Ils sont sur ce sujet dans une mésintelligence perpétuelle.

 

 

 

Les Jésuites ont fait chasser les missionnaires de la Chine : ceux-ci ont fait chasser les autres du Tonquin ; et les Jésuites, qui ne sont à  Siam que depuis les missionnaires, ont si bien fait, et leur politique y a si bien prévalu, que bien loin  d'être persécutés leur maison a été un lieu d'asile et de refuge et qu'on leur a donné de l’argent dans le temps même qu'on persécutait les autres. Cette cruelle distinction n'est nullement du goût des missionnaires; ils sont trop politiques, et trop concertés, pour dire naturellement ce qu'ils en pensent; mais, on le connait assez, pour peu qu'on sache lire dans les yeux, et l'altération du visage, les secrets du cœur. »

 

 

« Ce n'est pas depuis peu que cette brouillerie subsiste; et voici ce que Mr. le chevalier de Chaumont, Ambassadeur à Siam, en dit dans sa relation (page 72) dans une audience, que le Roi de Siam me donna, je lui dis, que j’avais amené avec moi six pères jésuites, qui s'en allaient à la Chine faire des observations de mathématique; qu'ils avaient été choisis par le Roi mon maître, comme les plus capables en cette Science. Il me dit qu'il les verrait et qu'il était bien aise qu'ils se fussent accommodés avec M. l'Evêque de Metellopolis. Il m'a parlé plus d'une fois sur cette matière» (Il s’agit de Monseigneur Louis Lanneau des Mission des étrangères.)

 

 

«Un accommodement suppose nécessairement une brouillerie précédente, et il est fâcheux qu'un Roi Idolâtre, qu'on veut éclairer des lumières d'un Evangile qui n'est que douceur, et qui ordonne non seulement de pardonner à ses Ennemis ; mais encore  d'aller les rechercher, quand même on n'aurait  rien contre eux sur le cœur soit   informé des mésintelligences et des disputes qui sont entre les prédicateurs de ce même Evangile».

 

 

«Il est même à craindre, qu'il ne soit mal édifié, et n'augure mal du reste de ce même Evangile , en en voyant les ministres exécuter et observer si mal entre eux ce qu'ils ordonnent et enseignent aux autres. Il serait à souhaiter, pour lever tout sujet de dispute entre eux, et tout sujet de scandale aux idolâtres, qu'ils eussent chacun leur département, et qu'ils n'aillent plus sur les brisées les uns des autres ; car, certainement leurs brouilleries font un très mauvais effet, non feulement  auprès des gentils mais scandalisent aussi les chrétiens, et font lâcher à tous, sans en excepter les plus dévots catholiques, des railleries piquantes, qui donnent lieu de croire , que l'intérêt temporel a tout au moins autant de part à leurs travaux, que le zèle de la Foi ».

 

 

 

«En effet, il est certain que le salut de l'âme d'un simple particulier est aussi précieux devant Dieu que celui d'un gros Seigneur : tous deux font égaux devant lui ; c'est une vérité, dont qui que ce soit ne doute.

 

Cela étant, d'où vient qu'ils portent les uns et les autres  leur zèle, dans le Japon, la Chine, le Tonquin, le Pégu, et d'autres pays  où, l'argent, et les autres richesses mondaines abondent.  Pourquoi laissent-ils sans instruction toutes ces nations incultes et idolâtres qui sont sur leur chemin ? Pourquoi ne s'attachent-ils pas à Moâli, peuples qui paraissent dociles, et parmi lesquels l'Evangile ferait très grand progrès, s'il y était cultivé ? Pourquoi les brusquent-ils, au lieu de les instruire ? Revoyez les pages 63 du Tome II (13).

 

 

Pourquoi passent-ils Pondichery, où l'Idolâtrie regne si fort,  où il leur serait si facile de la détruire  puisqu'ils en connaissent parfaitement l'état, qu'ils savent si bien, pour la plupart, l'Idiome des idolâtres, qu'il ne leur faudrait aucun Truchement, et où, par conséquent, leurs convictions seraient sans retour ? Tous tes aveugles font-ils indignes de leurs soins.  Ils ne pourraient il est vrai, les combler ni de richesses ni de dignités ; mais aussi, le zèle de ces nouveaux apôtres ne serait plus soupçonné d'avoir une autre vue que Jésus Christ et icelui crucifié: ce saint zèle écarterait dans toute sa pureté, et ils auraient en même temps pour témoins de leurs travaux évangéliques, et pour admirateurs, leurs compatriotes, desquels ils pourraient tirer tous les secours nécessaires à un si saint œuvre.

 

 

Malgré le tort que les Anglais m’ont fait, je leur rends avec plaisir la justice qui leur est due. Pendant que j'ai été  leur prisonnier dans la Nouvelle Angleterre, j'ai trouvé des Sauvages fort bien instruits des vérités catholiques. Ils ont des Ministres, qui ne s'occupent qu'à leur Instruction. Ce n'est certainement point en vue d'aucun gain, car, ces sauvages  ne possédant quoi que ce soit au monde. Ces ministres s'y appliquent pourtant et réussissent infiniment mieux que ne font les missionnaires, les pères de l'Oratoire, les jésuites, les récollets et les autres, dans le Canada, qui est contigu. D'où vient cela ?  (14).

 

 

Oserais-je le dire? Oui. C'est que leur zèle est pur, ou que du moins il est dénué de l'esprit de primatie et de cornmandement, et sur tout d'avarice et de luxure. Que les Jésuites le prennent comme ils voudront : c'est un fait certain, que j’avance et qui fera prouvé par la même Histoire que j'ai déjà promise et que je rapporterai dans la conférence avec M. Martin: elle en fait partie, et on la trouvera ci-dessous. Je reviens à ces ministres, qui instruisent les Sauvages. Ils ne leur donnent, il est vrai, qu'une Instruction hérétique ; mais, ils ne peuvent leur donner pour des vérités de foi ce qu'ils ne croient pas eux-mêmes.

 

Ils leur donnent ce qu'ils ont : ils ne peuvent pas plus ; et leur intention n'en est pas moins remplie de charité. Jésus Christ ne dédaigna pas d'instruire la Samaritaine, qui, suivant toutes les apparences était aussi gueuse que pécheresse, puis qu'elle était réduite à venir elle-même tirer de l'eau à un puits.

 

 

C’est que le Sauveur était, venu pour tout le monde sans acception de qualité et que les apôtres d'aujourd'hui ne sont venus, ou du moins semblent n'être venus que pour les riches, et négligent de suivre son exemple, quoi qu'il le leur ait expressément  commandé. Que ne  dirais-je point sur ce sujet, si j'y abandonnais ma plume ?  Les missionnaires donnent rarement des relations des progrès de leurs missions. On y voit du moins briller la vérité ; ils ne s'étudient point à surprendre la bonne foi, ni la religion du public. Je leur rends la justice qui leur est due, en affirmant que je n'y ai jamais rien lu qui ne soit conforme à la vérité. Leur style est simple et naturel, et  semble avoir tout à fait renoncé aux embellissements de la rhétorique.

 

 

Les considérations de Challe sur l’échec de la mission évangélique sont évidemment partielles puisqu’il n’a pas pu atteindre le Siam alors qu’il nous aurait probablement dotés de judicieuses considérations en particulier sur le bouddhisme.

 

Il faut évidemment faire abstraction de son hostilité viscérale à l’égard des Jésuites sans toutefois perdre de vue qu’elle est, -à cette époque où tout l’épiscopat français est gallican-, généralisée.

 

 

Elle tient beaucoup à l‘allégeance des Jésuites au Pape dans le cadre du quatrième vœu qu’ils prononcent en sus des vœux classiques (pauvreté - chasteté- et obéissance) celui d’obéissance au Pape dans le cadre des missions que celui-ci leur confie ad majorem dei gloriam.

 

 

Leur situation fut toujours précaire, expulsés de France en 1594, revenus en 1903 puis encore expulsés par Louis XV en 1763 à la suite d’un scandale financier qui n’est pas étranger à leur réputation de cupidité. Elle fut naturellement attisée par l’influence certainement néfaste que ceux-ci exercèrent sur Louis XIV vieillissant et Madame de Maintenon.

 

 

Les querelles entre les ordres missionnaires

 

Remarquée par Naraï lui-même et soulignée par Challe, la question est abordée de façon moins brutale mais tout aussi limpide sur le site des Missions étrangères : «  Dans ces conditions, le progrès des missions devenait incertain, et les autochtones, devant le mauvais exemple de certains Européens, étaient amenés à détester la religion que ceux-ci professaient » (2).

 

 

Les missions ne prêchent qu’aux riches

 

Le site des Missions étrangères nous dit toujours avec la même prudence : « Il faut remarquer que certaines congrégations religieuses font de louables efforts pour se mettre davantage au service de la population laborieuse du pays. Les rares prêtres au service de l’évangélisation directe savent bien qu’il y a des non-chrétiens en recherche de la lumière du Christ. Heureusement, quelques laïcs commencent à prendre conscience de leur devoir de baptisés ».

 

Par-delà sa critique de l’Eglise temporelle, Challe met l’accent sur une question fondamentale, avant d’évangéliser les puissants, faut-il commencer par les misérables, une route inverse de celle suivie par les missionnaires au Sia ?  Il cite la Samaritaine qui était une gueuse, ne parle pas de Marie-Madeleine qui était une prostituée ...

 

 

...ni des premiers disciples du Christ qui ne furent pas les docteurs du Temple mais de misérables pécheurs.

 

 

Les premières communautés chrétiennes suivirent l’exemple de Saint Paul «Il n’y a ni juifs ni gentils, il n’y a ni esclave  ni homme libre, il n’y a plus d’hommes et de femmes car tous vous ne faites qu’un dans Jésus-Christ» (15). 

 

 

Ce lien de l’Eglise des premiers siècles avec les couches les plus misérables de la population a été d’ailleurs dénoncé dès le IIe siècle par le riche et élitiste philosophe romain Celse, le premier à se livrer à une attaque en règle contre les premiers chrétiens auxquels il reprochait de n’être que d’incultes représentants des plus viles classes de la société (cardeurs, foulons et cordonniers) auxquels se joignaient les femmes et les enfants (16).

 

 

De l’œuvre rédemptrice à la libération de l’humanité des inégalités qui l’oppriment, il n’y a qu’un pas. La théologie de la libération est née d’un principe fondamental, celle de la place des pauvres dans l’Eglise (17).

 

 

Il est évidemment un pas que Challe ne franchit pas, celui de faire des pauvres les acteurs de leur propre libération.

 

La vision de l’Eglise contemporaine se retrouve dans les vœux adressés le 28 mai 2018 par le Pape François au dominicain Gustavo Gutiérrez, considéré comme le père de la théologie de la libération dans l’Église catholique, à l’occasion de son 90e anniversaire (18).

 

 

 

NOTES

 

(1) Voir nos articles

 88. « L'échec des missionnaires français au Siam (XVII Et XVIIIe siècles) »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-87-l-echec-des-missionnaires-fran-ais-au-siam-xvii-et-xviii-emes-siecles-118521756.html

A 334 - « L’ÉVANGELISATION DU SIAM – HISTOIRE D’UN ÉCHEC »

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/10/a-334-l-evangelisation-du-siam-histoire-d-un-echec.html

 

(2)  https://missionsetrangeres.com/eglises-asie/1999-02-16-proclamer-levangile-dans-une-nation-bouddhiste-la/

 

(3) « Journal du Voyage des Indes Orientales à Monsieur Pierre Raymond avec la Relation de ce qui est arrivé dans le  Royaume de Siam par le Lieutenant de La Touche ».

 

 

(4) Nous en avons une brève biographie dans le « Mercure de France » du 15 février 1932.

Un site Internet un  peu squelettique lui est consacré :

https://robertchalle.hypotheses.org/vie-de-robert-challe

Se faisant appeler « de » Challe ou « de » Chasles, fils d’un modeste bourgeois parisien, il publie plusieurs ouvrages d‘anecdotes galantes sinon graveleuses. Son « Les illustres françaises- histoire véritables », peut-être un roman à clefs, publié sous le manteau en 1712 en trois volumes connut un vif succès.

 

 

Il continue sa carrière littéraire l’année suivante par un pastiche « Continuation de l'histoire de l'admirable Don Quichotte de la Manche ».

 

 

Il est l’auteur présumé de « Difficultés sur la religion proposées au P. Malebranche » dont une version de 1768 a été publiée sous le titre « Le Militaire philosophe, ou Difficultés sur la religion, proposées au révérend père Malebranche, prêtre de l'Oratoire ; par un ancien officier »,

 

 

(5) « Revue d’histoire littéraire de la France », numéro de novembre-décembre 1979  « Robert Challe- le père du déisme français ». Article de Frédéric Deloffre, pp.  947-980)

 

(6) Voir « Cols bleus : hebdomadaire de la Marine française », numéro du 24 juillet 1993.

 

(7) Nous en avons un bel exemple avec les mésaventures d’un cocu alors célèbre à Pondichery qui occupait un poste important à la Compagnie des Indes Orientales. Les détails égrillards ne manquent pas.

 

 

(8) Elle est relatée dans le second volume de son journal : Le chirurgien de son vaisseau, l’ « écueil » accusait les marins de voler les œufs de ses malades. Une très longue surveillance permit de découvrir qu’il s’agissait de trois rats. L’histoire serait banale : il y a deux calamités sur les navires, les rats et les cafards, mais on ne fait pas de poésie sur les cafards. Or dans son ouvrage de 1913 sur La Fontaine, Emile Faguet nous apprend que la fable intitulée « Les deux rats, le renard et l’œuf » serait tirée d’un « journal d’un voyage fait aux Indes orientales » ? Il n’y a pas anachronisme : si les Fables ont été publiées jusqu’en 1694 c’est-à-dire bien avant la publication de l’ouvrage de Challe, il est permis de penser que ces souvenirs ont circulé dans les salons littéraires de l’époque ... à moins que Challe n’ait utilisé La Fontaine pour conter cette anecdote ?

 

 

 

(9) Personnages de la mythologie grecque réputés pour leur férocité.

 

(10) Cette querelle théologique agita l’Eglise d’Afrique du nord, alors florissante, au Pape Étienne  vers l’année 250.

 

(11) La question de l’infaillibilité pontificale en matière dogmatique n’a en définitive été réglée que par le Concile Vatican I en 1870. Challe agite la vieille querelle entre l’Eglise gallicane qui revendiquait son indépendance par rapport au Vatican, forte du soutien de Bossuet et de l’ensemble du  clergé français, épiscopat en tête.

 

(12) Epitre aux Philippiens, I – 18 : « Qu’importe ! De toute façon, que ce soit avec des arrière-pensées ou avec sincérité, le Christ est annoncé, et de cela je me réjouis. Bien plus, je me réjouirai encore ».,

 

(13)  En juillet 1690 l’escadre fait escale sur l’île de Moâli que Challe compare à un paradis terrestre. Situé au nord-est de Madagascar, il s’agit de l’île de Mohéli dans l’archipel des Comores, aujourd’hui paradis touristique remarquable par sa biodiversité. La population y est intégralement mahométane

 

 

(14) Les pérégrinations de Challe l’on conduit au Canada et en Nouvelle Angleterre comme on appelait alors les six états du nord des Etats Unis à la frontière canadienne.

 

(15) Epitre aux Galates, III – 28.

 

 

(16) Son ouvrage est perdu et n’est connu que par l’analyse qu’en fit Origène dans son ouvrage « Contre Celse » ((« Traité d’Origène contre Celse ou défense de la religion chrétienne contre les accusations des païens » éditions du Cerf, 2 volumes, 1967 et 68. « Nous voyons pareillement, dans quelques maisons particulières, des cardeurs, des cordonniers, et des foulons, les plus ignorants et les plus rustiques de tous les hommes, qui n'osent ouvrir la bouche devant les personnes graves et éclairées dont ils dépendent ; mais qui, lorsqu’ils se peuvent trouver, sans témoins, avec les enfants de leurs maîtres, ou autres témoins que des femmes, aussi peu judicieuses que des enfants, leur font mille beaux petits contes, pour les porter à leur obéir, plus-tôt qu'à leur  père, et à leurs précepteurs. Que ce font des extravagants, et de vieux fous, qui ayant l’esprit rempli de préjugés et de rêveries, ne sauraient ni penser ni rien faire de raisonnable: qu’eux qui leur parlent, font les seuls qui sachent comme il faut vivre; que s'ils les veulent croire, ils feront heureux, avec toute leur maison. Pendant qu’ils leur tiennent ces discours, s'ils voient venir quelques hommes de poids, quelqu’un des précepteurs, ou le père même, les plus timides se taisent d'abord; tout tremblants; mais les autres ont assez d'impudence, pour solliciter encore ces enfants à secouer le joug, leur soufflant tout-bas, qu'ils ne peuvent et qu'ils ne veulent leur rien apprendre de bon, en la présence de leur père, ou de leurs précepteurs; par ce qu’ils craignent de s’exposer à la fureur et à la brutalité de ces gens, abandonnés au vice, et entièrement perdus, qui les feraient  punir. Que s’ils veulent être instruits, il faut que quittant-là et leurs précepteurs, et  leur père, ils aillent, avec les autres enfants, leurs compagnons, et avec les femmes, dans l'appartement de celles-ci, dans la chambre du cordonnier, ou dans celle du foulon, afin de s’y perfectionner... »

 

 

(17) « Bienheureux, vous qui êtes pauvres, parce que le royaume de Dieu est à vous »  (Luc VI, 20) ; « Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux ! » (Mathieu V, 3) 

 

 

(18)  « Je m’associe à ton action de grâces à Dieu et te remercie aussi pour ta contribution envers l’Église et l’humanité à travers ton service théologique et ton amour préférentiel pour les pauvres et les exclus de la société. Merci pour tous tes efforts et pour ta façon d’interroger la conscience de chacun, afin que personne ne reste indifférent au drame de la pauvreté et de l’exclusion. Je t’encourage à persévérer dans la prière et ton service aux autres en offrant un témoignage de la joie de l’Évangile »... Cité par La Croix du 7 juin 2018.

 

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