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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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Merci d’être venu consulter ce blog. Si vous avez besoin de renseignements ou des informations à nous communiquer vous pouvez nous joindre sur alainbenardenthailande@gmail.com

11 mai 2020 1 11 /05 /mai /2020 22:12

 

 

Nous savons que la Thaïlande est intervenue officiellement dans la guerre du Vietnam aux côtés des Etats-Unis. Nous savons aussi qu’elle est intervenue au Laos dans des opérations secrètes qui ne l’étaient qu’à moitié et que le déclassement au moins partiel des archives de la CIA par le Président Obama a permis de mieux connaître. Nous leur avons consacré deux articles (en sus de celui relatif à l’intervention officielle) (1).

 

Exemple fréquent de déclassification des documents internes à la CIA :

 

 

 

Ces articles repris dans la revue Philao, l’organe de nos amis de l’Association des collectionneurs de timbres-poste du Laos (A.I.C.T.P.L) présidée par  Philippe Drillien ont fait l’objet du commentaire d’un français coopérant alors sur place, Jean-Louis Archet, intéressant car si les Français présents au Laos étaient relativement nombreux ils ne nous ont pas pour la plupart dotés de leurs souvenirs (2)

 

 

Voici ce qu’écrit  Jean-Louis Archet, son récit est complété par un courrier plus détaillé du 6 avril 2020 adressé à Philippe Drillien, nous les remercions tous deux :

J'ai apprécié  l'étude « Un épisode inédit de la guerre secrète au Laos (1965-1974). Les volontaires thaï dirigent et coordonnent les bombardements ».

 

 

 

 

J'étais coopérant à Paksane de 1970 à 1972 et je voudrais faire quelques remarques (3).

 

 

 

 

Les américains étaient peut-être peu nombreux (n'oublions pas que beaucoup regagnaient chaque soir leurs bases en Thaïlande) mais à Vientiane ils étaient très voyants (tenue, coupe de cheveux, allure de baroudeurs…) ils ont fait faire de prospères affaires à des établissements comme le Bar du Mékong, l'Hôtel Constellation, l

 

 

 

 

le White Rose,

 

 

 

 

 

sans parler de la célèbre Mère Loulou(4).

 

 

On entend souvent parler de la « base secrète » de Long Cheng… Tout le monde connaissait son existence (même la presse locale en parlait en particulier lors des combats qui se sont déroulés dans le secteur), c'était simplement un endroit où l'on ne pouvait pas se rendre et d'ailleurs cela aurait été difficile vu l'insécurité, l'état des pistes (baptisées « routes »).

 

 

 

A Paksane il y avait en permanence un seul américain, M. Schepffer (nous habitions le même quartier), et dans son équipe il avait de nombreux thaïlandais, tout le monde savait que son rôle n'était pas seulement humanitaire.

 

 

Je me souviens, en 1971 sur la Route 13, lors d'un trajet entre Paksane et Vientiane, être tombé à environ 50 km de Paksane sur une troupe de militaires thaïlandais qui venaient de traverser le Mékong et se dirigeaient vers le nord, nous n'avons pas traîné !

 

 

 

 

Du côté Vientiane on niait officiellement la présence des Thaïlandais comme les Pathet niaient la présence des Vietnamiens… Mais les gens en parlaient librement, plusieurs officiers originaires de Paksane, en poste à Long Cheng, venaient régulièrement voir leur famille, en utilisant des hélicoptères, j'en ai rencontré certains dont j'avais les enfants comme élèves, ils parlaient sans problème des Thaïlandais qui servaient surtout dans l'artillerie.

 

 

 

Remercions Jean-Louis Archet de ce témoignage. Il nous confirme que l’intervention thaïe qui reste toujours officiellement niée était un secret de Polichinelle.

 

 

 

Philippe Drillen nous donne d’intéressantes précisions sur  le nombre des français alors présents au Laos ou il résida de 1969 à 1976 (courrier du 30 mars 2020) :

 

 

« ... la Mission de coopération culturelle (M.C.C) comprenait environ 160 membres; les enseignants exerçaient surtout à Vientiane (école primaire, lycée, Ecole Royale de Médecine, Ecole supérieure de pédagogie de Dong Dok..), mais aussi à Luang Prabang, Savannakhet et Paksé; quelques autres, instituteurs, travaillaient également dans des petits villages. D'autre part, il y avait également une Mission d'Aide Economique et technique (M.A.E.T) de quelques dizaines de personnes. Il s'agissait de techniciens, experts et de quelques enseignants à L'Ecole Royale de Médecine ou à l'IRDA (Institut Royal de Droit et d'Administration). Quant à la Mission Militaire d'Instruction près le Gouvernement Royale Lao (MMFIGRL), elle employait une soixantaine de militaires à Vientiane, Luang Prabang et Paksé. Il ne faut pas oublier les services de l'Ambassade et du consulat. Si l'on compte les familles, cela représente près de 1000 personnes.

 

 

Il faut ajouter des restaurateurs, garagistes, quelques commerçants (souvent mariés avec des asiatiques), de nombreux Pondicheriens (vendeurs de tissu et de vêtements, tenant de petits commerces ou gardiens de nuit... sans oublier d'anciens soldats du corps expéditionnaire, restés sur place après les accords de Genève. Les missionnaires et religieuses étaient également nombreux.

 

 

Quelques ethnologues... J'oublie certainement d'autres personnes.

 

Il est vrai que peu d'entre eux nous ont laissé leurs souvenirs. Je signale cependant un petit livre, sans prétention, mais très intéressant pour ceux qui, comme moi, étaient au Laos à cette époque: « un jeune Breton au Laos » écrit par François Trividic, membre de l'AICTPL. Un autre adhérent, Pierre Dupont-Gonin publie régulièrement ses mémoires dans PHILAO. Ce ne sont certes pas des historiens, mais leurs mémoires méritent cependant d'être lus... ».

 

 

Le statut de Jean-Louis Archet :

 

« Pour les étrangers au Laos, parmi les missionnaires catholiques, des français mais aussi des italiens, des belges et deux américains les pères Menger et Bouchard. Une dernière remarque: nous étions trois coopérants à Paksane envoyés par la délégation catholique à la coopération dans le cadre du service militaire mais, bien qu'ayant les mêmes titres universitaires, pas payés par la France mais par la mission catholique, salaire équivalent à celui de nos collègues laotiens ce qui nous rendait très proches d'eux. Par contre nous avons bénéficié de l'hospitalité des pères et de leurs connaissances dans nos déplacements (pour ma part, en plus de Houei Saï, Vientiane assez souvent bien entendu, mais aussi Luang Prabang, le Phou Khao Khouay, Thakhek, Savannakhet, Paksé…). »

 

 

 

Certes mais si ces souvenirs sont rares et ponctuels – certains alors présents sont peut-être liés par une obligation de réserve, au moins pour les services diplomatiques et consulaires et pour les membres de la mission militaire -  ils n’en sont pas moins intéressants pour comprendre la situation chaotique du Laos à cette époque. S‘ils ne sont pas l’histoire, ils s’imbriquent dans l’histoire.

 

L’un de nos amis Bernard Ribet. présent en 1974 avant la prise du pouvoir par les communistes en 1975 résidait non loin de Ban Houey Xay (Ban Houei Saï du temps des Français, un chef-lieu administratif important du haut Mékong dépendant administrativement de Luang Prabang) sur les rives du Mékong en amont de Vientiane à environ 150 kilomètres de Luang Prabang. Il était voisin d’un américain acteur actif de la coopération culturelle de l’USAID dont le but était de répandre la pax americana  ...  façon CIA.

 

 

 

Chez ce membre de la mission culturelle, nous dit-il (courrier du 2 avril 2020) il ne vit pas un livre, pas de cahiers d’écoliers mais des postes de radio de bonnes tailles, un groupe électrogène et une vue directe sur la piste d’atterrissage alors en terre battue.

 

 

 

Jean-Louis Archet  confirme dans son courrier :

 

« En 1971, pendant les congés de printemps je suis allé à Houei Sai avec un copain pour aller découvrir le village Hmong de Ban Nam Nyao, remontée du Mékong en bateau

 

 

...puis marche au milieu de la fumée des brûlis jusqu'au village où nous avions été merveilleusement reçu par le père oblat italien, Mario Lombardi, qui en était le curé après un accueil un peu surprenant : à notre arrivée il était en train d'écouter en direct à la radio un match de foot du championnat italien et nous avait fait signe de nous asseoir et silence jusqu'à la fin de la partie entrecoupé par quelques exclamations de ce supporter attentif, ensuite accueil plus que chaleureux d'autant qu'il fallait fêter la victoire du club qu'il soutenait. Il avait fait aménager des terrains de foot, pas très plats car dans une zone montagneuse, dans tous les villages dont il s'occupait et en plus d'annoncer la « bonne parole » de l'évangile, initiait ses paroissiens au ballon rond… A Houei Saï la grande surprise avait été de découvrir le terrain d'aviation, en pente (on atterrissait dans le sens de la montée et on repartait dans le sens de la descente), lors du tour d'approche on découvrait quelques carcasses d'avions sur les bords de la « piste ».

 

 

NOTES

 

(1)

article 226  « LA THAÏLANDE ENTRE EN GUERRE OUVERTE AU VIETNAM AUX CȎTÉS DES ÉTATS-UNIS (1965 – 1970) » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/04/226-la-thailande-entre-en-guerre-ouverte-au-vietnam-aux-c-tes-des-etats-unis-1965-1970.html

227 - LA THAÏLANDE ENTRE EN GUERRE SECRÈTE AU LAOS AUX CȎTÉS DES ÉTATS-UNIS (1964 – 1975)

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/06/227-la-thailande-entre-en-guerre-secrete-au-laos-aux-c-tes-des-etats-unis-1964-1975.html

 

H 27- UN ÉPISODE INÉDIT DE LA GUERRE SECRÈTE AU LAOS (1965-1974) : LES VOLONTAIRES THAÏS DIRIGENT ET COORDONNENT LES BOMBARDEMENTS.

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/12/h-27-un-episode-inedit-de-la-guerre-secrete-au-laos-1965-1974-les-volontaires-thais-dirigent-et-coordonnent-les-bombardements.html

 

(2) Notons que dans une décision du 16 octobre 1970 (N° 72409) concernant un couple de coopérants, le Conseil d’Etat a considéré que leur présence dans une zone de guerre à laquelle la France était étrangère, leur faisait courir « un risque exceptionnel ». Il s’agit évidemment d’un « cas d’espèce » comme disent les juristes, il ne faut donc pas extrapoler.

 

 

(3) Paksane est une petite ville située sur la rives du Mékong face à Buen Kan côté thaï à 153 kilomètres par la route en aval de Vientiane.

 

 

Ia ville était le chef-lieu du Khoueng Borikhane à cette époque et devint.Borikhamxaï après le changement de régime (amputé lors d'une partie de son territoire à l'ouest, auparavant il s'étendait jusqu'à la Nam Ngum, mais il a gagné beaucoup plus vers l'est, jusqu'à la frontière du Vietnam…).

 

 

(4) L’hôtel Constellation a été fondé en 1958 par  Maurice Cavalerie, un personnage hors du commun. Né en Chine en 1923, installé ensuite en Indochine, chassé par le communisme, il s’installe au Laos ou il crée le célèbre hôtel Constellation, réputé pour sa cuisine et sa cave. Il devint le rendez-vous des journalistes, des pilotes d'Air America, du personnel des ambassades et des espions de toutes les agences de la ville - y compris Russes et chinois. Ruiné à la prise du pouvoir par les communistes en 1975, il se réfugie en Australie oú il mourut en 2010. L’hôtel était situé rue Samsentai et semble avoir disparu. Nous n’en avons pas trouvé de photographies.

Source : « The last of the Great Indochinese Hoteliers » 

 

 

 

Courrier de Jean-Louis Archet : L'hôtel Constellation appartenait il y a encore quelques années à la famille Bilavarn, visitant le colonel Vikone Bilavarn (premier Saint cyrien lao) dans sa maison familiale quartier du That Luang nous en avions parlé au cours du repas ainsi qu'avec son frère ancien colonel dans le génie (tous deux rescapés d'un long séjour en camp de rééducation, mais décédés aujourd'hui). Je ne sais si l'exploitant de l'époque en était propriétaire à ce moment ou locataire, c'était le QG des journalistes. Il était encore debout il y a quelques années encerclé par des constructions nouvelles qui ont peut-être fini par l'engloutir...

 

http://madtomsalmanac.blogspot.com/2010/04/last-of-great-indochinese-hoteliers.html

Le White Rose passe pour avoir été le plus glauque des bordels de Vientiane Source : « Bad Boys’ Guide to Vientiane ». Ce site décrit un certain nombre d’autres lieux de divertissement que la morale réprouve :

https://hustletheeast.com/2018/11/03/bad-boys-guide-to-vientiane/

 

Courrier de Jean-Louis  Archet : A Vientiane le titre officiel de « chez Lulu » comme disaient les américains était si je me souviens bien (n'ayant pas fréquenté directement cette institution) « Au Rendez-vous des amis », quartier du stade et du That Dam; un ami Suisse responsable dans l'humanitaire, avec qui nous étions en relation régulièrement pour l'aide aux réfugiés nombreux dans le secteur de Paksane en disait le plus grand bien et y avait ses habitudes avec une « méote » comme il disait.

 

Philipe Drillien nous a adressé une carte postale du Vieng Ratri, situé boulevard Khoun Bourom, près du marché du matin, établissement également très fréquenté par les Américains.

 

 

Courrier de Jean-Louis  « Il me semble (cela fait 50 ans et la mémoire n'est pas toujours assurée) que le bar du Mékong où j'ai siroté quelques bières les rares fois où je me rendais à Vientiane était tenu par un corse, on y trouvait régulièrement le fameux pilote « Babal » ancien pilote du corps expéditionnaire français qui passait pour connaître parfaitement toutes les pistes du Laos et volait sans navigation, une bouteille à côté du manche à balai… ses aventures et mésaventures sont innombrables. La mère Loulou après une carrière dans le réconfort du corps expéditionnaire au Vietnam avait gagné le Laos après 1954 où, devenue tenancière, elle perpétuait la tradition des « établissements » à la française en donnant une formation experte à ses pensionnaires.

 

 

 

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29 avril 2020 3 29 /04 /avril /2020 22:51

 

Les éléphants, sauvages et domestiqués, font partie intégrante de l’histoire du royaume de Thaïlande et de la vie de ses habitants. Déjà la stèle dite de Ramkhamhaeng datée de 1292, découverte en 1833 par le roi Mongkut (Rama IV) considérée comme l'acte fondateur de la nation thaïe, inscrit non seulement un modèle idéal pour la dynastie  Chakri; avec un Roi exemplaire, une utopie politique, une religion bouddhiste observée par tous, mais montre déjà l'importance et la place de l'éléphant dans la société siamoise. (Cf. Nos deux articles (1))

 

 

Ainsi on y apprend dans quelles circonstances, le fils du fondateur du royaume de Sukhotai, fut surnommé par celui-ci: «Phra Ramakhamhèng» (1279-1298). C'est en effet, alors qu'il avait 19 ans, qu'il vint à la rescousse de son père en déroute qui était poursuivi Pra Chon, mandarin de troisième rang, le seigneur du pays de Chot, monté sur son éléphant nommé Mat Muang, en l'attaquant avec son éléphant et le vainquit. On apprend également qu'il est un bon fils et fait de multiples présents à son père, comme des défenses d’éléphants, qu'il est un guerrier qui fait la guerre aux villes et aux villages, et qu'il n'oublie pas de donner une part à son père d'éléphants, de défenses d’éléphants, de garçons, de filles, et d’or; que dans son royaume «Tout le monde pouvait faire le commerce d’éléphants et de chevaux.» 

 

 

 

On voit donc dès l'origine, les rôles joués par l'éléphant dans la société et la vie des Siamois: dans la guerre, le commerce, le transport des hommes et des biens, le travail dans la forêt pour récolter le bois, la construction des villes et villages. On va retrouver dans les «Chroniques royales d'Ayutthaya» consacrées aux règnes des 33 rois du royaume d'Ayutthaya (1351-1767) de nombreuses pages sur les guerres menées avec  les éléphants et la place sacrée qu'occupait l'éléphant blanc. 

 

 

 

 

 

On y voit des combats à dos d'éléphants devenus célèbres, comme ceux par exemple de la reine Suriyothai (épouse du Roi Chakkrapat (1549-1568) et du roi Naresuan (1590-1605(qui a reconquis l'indépendance d'Ayutthaya en 1584) et qui sont connus de tous les écoliers. Ils  sont pour tous les Thaïlandais des héros nationaux. (2) La reine Suriyothai qui sur son éléphant va au secours de son royal mari en danger lors d'une guerre en 1548 contre les Birmans et perd la vie au combat. Le prince Damrong Rajanubhab dans son livre, Nos guerres avec les Birmans: thaïe-birmane. Conflit 1539-1767, a raconté cette page de l’Histoire nationale, et rendu célèbre l'héroïsme de la Reine Suriyothai. Encore en 2001, Chatrichalerm Yukol, qui lors de la sortie de son film La Légende de Suriyothai rappelait que la reine Sirikit était à l’origine du film, et qu’elle voulait que le peuple thaïlandais soit fier de son Histoire, à travers l’«héroïsation» d’une de ses reines. (3) De même les Chroniques racontent un duel d'éléphants resté célèbre entre le roi Naresuan qui tuera l'Uparât birman ainsi que celui de son frère contre Mangcacharo (le demi-frère ainé de l’Uparât)  lors de la campagne de 1591-1592 (?) contre les Birmans. (Cf. Ce récit (4))

 

 

 

Mais l'éléphant blanc va tenir une place particulière dans l'histoire du Siam, car ils sont considérés comme des êtres divins  qui apportent bonheur, richesse et prestige.

 

 

Dans l'hindouisme, la monture du dieu Indra, Airavata, est un éléphant blanc. L'éléphant est aussi la monture de chacun des huit gardiens des points cardinaux et inter cardinaux.

 

 


 

Il est considéré comme le roi des animaux, symbole de pouvoir royal. Shiva en tant que souverain du monde, incarnation des vertus royales et destructeur du mal est appelé éléphant (Matanga). L'homme à la tête d'éléphant évoque l'union du microcosme (humain) au macrocosme (totalité), ce qui signifie que l'homme est à l'image de Dieu. (5)

 

 

Le dieu à quatre bras et à tête d'éléphant avec une défense cassée Gaṇesh (ou Gaṇesha ou Vinâyaka ou Gaṇapati ou en Thaïlande Phra Pikanet (พระพิฆเนศ, ou Phra Pikanesuan, พระพิฆเนศวร) ), jouit d'un véritable culte dans de nombreux temples bouddhistes et les Thaïlandais le sollicitent souvent avant d'entreprendre une action importante ou pour demander son aide pour un examen ou une affaire commerciale par exemple. On le trouve aussi dans des centres commerciaux, sous la forme de statues ou de peintures murales et beaucoup de Thaïlandais le portent en pendentif. Ganesh est vénéré principalement par les milieux artistiques et les commerçants. Il est donc associé aux arts, à l’éducation et au commerce. (6)

 

 

On voit aussi de nombreux temples qui sont consacrés aux éléphants et à l'éléphant blanc en particulier. On peut penser au temple du moine à tête d'éléphant sauvage (วัดป่าคำหัวช้าง) près de Khon Khaen où les fidèles viennent déposer des petites statues d'éléphants par milliers


 

 

 

ou le splendide wat Ban Rai (วัดบ้านไร) situé près de Kut Phiman dans la province de Korat, avec ses 42 mètres de hauteur et son éléphant en céramique pesant  520 tonnes!

 

 

Ou encore au sanctuaire d'Erawan (ศาลพระพรหม) situé près de  l'hôtel Grand Hyatt Erawan à Bangkok. «Un  sanctuaire hindouiste abritant une statue de Brahmâ, en se rappelant qu' Erawan (เอราวัณ) est le nom thaï de l'éléphant mythologique Airavata, un éléphant blanc qui porte le dieu Indra dans la religion hindouiste. Ce sanctuaire est un lieu très vénéré et surtout constamment animé. Une troupe de danseurs y fait des représentations presque continuelles pour honorer l'Esprit du lieu. Les adeptes trouvent sur place des vendeurs d'oiseaux à libérer pour gagner des mérites, des fleurs à offrir, des feuilles d'or pour coller sur la statue, etc.» (wikipedia)]

 

 

 

ou encore  le temple de War Sothon oú la plus célèbre des statues est celle de Ganesh  que les fidèles sollicitent et est devenue l’un des symboles de la province de Chachoengsao

 

 

On peut comprendre ces cultes par l'histoire et le rôle qu'à jouer et joue encore le brahmanisme et la croyance aux esprits des Thaïlandais. Nous avons consacré de nombreux articles à ce syncrétisme religieux et aux phis. (Cf. 7)

 

 

 

Le fin connaisseur du Siam E. Lorgeou confirme que «Les éléphants blancs des trois ordres appartiennent à la création de Vishnou, et l'on suppose que ce dieu leur a communiqué quelque chose de ses qualités. C'est ainsi qu'ils assurent au souverain dont ils sont la propriété toutes les faveurs de la fortune. Il acquerra des trésors; il sera puissant et célèbre; il triomphera dans toutes les guerres qu'il aura à soutenir contre ses ennemis; il deviendra Chakravartin.» (8) 

 

 

 

 

Les Chroniques royales racontent les circonstances qui ont fait du roi Chakkrapat (1549-1568) le «seigneur des éléphants blancs» et comment il dut entrer en guerre après avoir refusé deux éléphants blancs au roi des Birmans et subir une terrible défaite.  (Cf.  Notre article «Ayutthaya en guerre pour deux éléphants blancs» (9)) Elles raconteront également à nombreuses reprises, combien la capture d'un éléphant blanc dans un village était un événement mémorable, qui valait à ceux qui avaient réussie de multiples récompenses et titres parfois de la part du roi; qu'il était emmené à la capitale en grande pompe et faisait l'objet d'une réception et célébration royales, recevait un nom noble et un titre. (N'oublions pas que le chef du coral royal d'éléphants était un personnage important de l'État. Par exemple Petracha (1688-1703) fut le chef du coral royal avant de devenir roi.) Les Chroniques ne manqueront pas pour chaque règne de signaler cet événement important.

 

 

 

L'éléphant blanc deviendra même le symbole de la dynastie Chakri fondée à Bangkok en 1782 et  figurera  sur le drapeau du Siam de 1855 à 1916 et orne encore aujourd’hui celui de la marine royale thaïlandaise. En effet, en 1917, le roi Rama VI, influencé  par le graphisme des drapeaux européens (notamment, français) qu'il jugeait plus moderne, choisit un drapeau rouge avec des raies blanches comme emblème national, avec une symbolique bien définie : Le Rouge pour la Nation, le Blanc pour la Foi et la Pureté du Bouddhisme Theravâda et le Bleu pour la Monarchie. (Source : Kohlidays) (Cf. L'article «Drapeaux Thaïs, l’Histoire derrière le Symbole» (10)

 

 

Mais l'éléphant est resté un symbole national. Le Département Royal des Forêts a désigné l’éléphant blanc (ช้างเผือก, chang phueak) comme animal national du royaume le 13 mars 1963 et depuis le 13 mars 1998, la Thaïlande célèbre chaque année, la Journée nationale thaïlandaise de l’Éléphant. (Cf. 11).

 

 

 

Rappelons, si besoin était, que l’éléphant blanc n’est pas de couleur blanche, il est tout simplement albinos c’est-à-dire plus clair que ses congénères. Les Thaïs ne parlent d’ailleurs pas d’«éléphant blanc» (ช้าง ขาว) mais d’«éléphant albinos» (ช้างเผือก). Les écuries royales de Dusit contiennent encore dix éléphants blancs, le plus ancien appelé Phlai Kaew (พลายแก้ว) est né dans les forêts de Krabi vers 1951 et a été offert au roi le 10 février 1958.

 

 

 

 

Il fit alors la joie de la princesse Sirindhorn. 

 

 

 

Le roi lui rendit un solennel hommqge en 2017 lors de son 80e anniversaire : 

 

 

Mais s'il est resté un symbole national, il a continué jusqu'en 1989, à être exploité, notamment dans le travail des forêts. De même, si en cette même année,  le commerce international d’ivoire a été interdit par la Convention des Nations unies sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction, les braconniers sévissent toujours, encouragés par un trafic international important, où les prix de l’ivoire s’envolent. «Des «quantités massives» d’ivoire africain sont importées illégalement en Thaïlande où il est transformé en statues bouddhistes, bracelets et autres bijoux pour touristes» (WWF). De plus,  comme la réglementation en vigueur en Thaïlande autorise le commerce d'ivoire provenant d’éléphants domestiques morts de causes naturelles, les réseaux de trafiquants peuvent exploiter cette faiblesse pour faire passer l’ivoire africain pour de l’ivoire thaïlandais.

 

 

 

A cela, il faut ajouter la déforestation qui a restreint considérablement les territoires des éléphants. Si le gouvernement thaïlandais s’est engagé depuis 2013 dans la lutte contre la déforestation, Steve Dery  nous apprend qu' «Entre le début du siècle et 1991, d'une part, les superficies cultivées sont passées d'environ  2 millions  à quelques 23 millions d'hectares soit 45% du territoire national, et d'autre part, celles couvertes par les forêts n'occupent plus à l'heure actuelle (1998) que moins du quart de la surface du pays, alors qu'elle en couvraient près des trois-quarts, 9 décennies auparavant.» (12)

 

 

Dans ces conditions, on comprend pourquoi  il ne reste plus que 3.800 éléphants  domestiques  (et environ un millier d'éléphants sauvages), alors qu'au début des années 1900, il y en avait environ 100.000. D'ailleurs, depuis 1986, l'éléphant est devenu une espèce en voie de disparition en Thaïlande.

 

 

Une nouvelle exploitation de l'éléphant domestique: monture et spectacles  pour touristes.

 

 

 

La loi de 1989 interdisant l’exploitation des forêts naturelles, et donc de facto le travail  des éléphants domestiques, a contraint leurs propriétaires et les mahouts à leur trouver une reconversion. Faute d’alternatives, ils se sont tournés vers le tourisme pour subvenir à leurs besoins, en sachant qu'il n'y a plus suffisamment d’habitat naturel disponible pour en réintroduire ne serait-ce qu’une partie.

 

 

Dès lors, les pachydermes sont quasi-exclusivement utilisés à des fins touristiques et la balade à dos d’éléphant et les spectacles sont devenus  des attractions  majeures en visitant les principaux sites culturels ou naturels (Anciennes capitales, (Ayutthaya, Sukhotai), monuments historiques, réserves naturelles).

 

 

De nombreux guides ne manquent pas de les signaler, sans s'interroger sur le sort réservé aux éléphants,  comme par exemple «Le Routard» qui invite ses lecteurs à  aller au «Festival de Surin», le troisième week-end de novembre, où «Quelque deux cents pachydermes s’en donnent à cœur joie au cours de démonstrations de dressage, de reconstitutions costumées ou de matchs de foot ! Spectaculaire, décalé et hyper populaire ([...) Enfin, le festival de Surin réserve un petit cadeau aux touristes : faire des tours à dos d’éléphant, un must. (!) Un petit conseil : préférez les balades en ville, plus palpitantes, à celles dans le stade qui ne durent que cinq petites minutes. Maniaques de la trompe et nostalgiques de Babar, vous avez trouvé votre Mecque en Thaïlande : la région de Surin, fief des éléphants, a de quoi vous satisfaire. Une fois le festival terminé, prenez la route 214 vers le Nord et filez à Ta Klang, « le village des éléphants ».»

 

 

Les touristes sont ravis et repartent avec des clichés photographiques qui vont ravir leurs amis au retour ou de suite  mettent leurs «selfie» sur Facebook ou Instagram, etc.

 

 

Heureusement de nombreuses associations, des émissions de télévision dénoncent les nombreuses maltraitances subies par les éléphants et organisent des campagnes pour ne plus monter sur les éléphants.

 

 

 

Odysway par exemple, une agence spécialiste du voyage en immersion a même expliciter les types de maltraitances: la cruauté du dressage du jeune l'éléphant (le phajaan),  les lourdes nacelles mises sur le dos des éléphants qui déforment leur colonne vertébrale,  dont nous présentons ici un résumé. (13)

 

 

La domestication de l’éléphant en Thaïlande passe par un rituel bien particulier et très cruel, nommé phajaan. Il s'agit de briser l’esprit de l’éléphanteau en l'enfermant et l'enchaînant dans une cage très étroite l’empêchant de bouger. Ensuite, il est privé de nourriture, d’eau, de sommeil mais aussi battu, électrocuté ou étouffé, pendant 4 à 6 jours.  Environ la moitié des éléphanteaux meurent et beaucoup connaissent de graves séquelles physiques et psychologiques. Ceux qui arrivent à survivre sont ensuite dressés par des mahouts qui utilisent souvent leur bullhook (sorte de pic à glace) leur causant des blessures.

 

 

Mais il est une autre maltraitance ignorée des touristes, est celle causée par la nacelle mise sur le dos des éléphants pour leur promenade. Cette ignorance est due au fait que l'on pense que l'éléphant peut porter de lourdes charges. Or, leur dos est la partie la plus fragile de leur corps, et ne peut pas porter plus de 150 kg. La nacelle pesant généralement 100 kilos, à laquelle il faut ajouter le poids du mahout et les deux touristes vont provoquer des douleurs et déformer la colonne vertébrale. De plus, il faut considérer que l'éléphant promène les touristes pendant des heures et qu'il est souvent attaché en plein soleil, et que  le mahout  n'hésite pas à lui asséner des coups sur ses blessures avec son bulhook, s'il  est désobéissant.

 

 

Aussi, des campagnes sont organisées pour inviter les touristes à ne plus monter sur les éléphants et de privilégier les sanctuaires où des  éléphants à la retraite, malades, blessés, ou  en fin de vie sont soignés et vivent -en principe- dans de meilleures conditions. Une nouvelle «attraction» pour touristes dit responsables est ainsi proposée, où ils peuvent  lors d'une demi-journée, d'une journée ou plusieurs jours, les observer, les laver, leur donner à manger, en prendre soin en aidant les employés dans leurs taches. Mais ces centres sont d'inégale valeur et certains propriétaires veulent «rentabiliser leur business» et n'hésitent à maintenir les éléphants pendant des heures auprès des visiteurs et ont même maintenu la balade avec la nacelle, les enchaînant ensuite.

 

 

Mais  de nombreuses agences ou blogs vous  présentent les meilleurs centres et leurs palmarès comparatifs. (Cf. Par exemple l’ONG World Animal Protection.(14)) Ou sinon, on peut encore choisir certains parcs nationaux où il est possible de voir des éléphants en totale liberté dans leur milieu naturel, comme par exemple au Parc National de Kui Buri dans la province de Prachuap Khiri Khan.

 

 

 

 

Ainsi, si aux yeux des Thaïlandais l'éléphant blanc reste encore un animal «sacré» auquel la majorité vouent un culte dans de nombreux temples pour qu'il intervienne en leur faveur, et vénéré sous la forme de Ganesh par les milieux artistiques et les commerçants; il reste pour tous un symbole national qu'il célèbre chaque année depuis le 13 mars 1998.   

 

 

Il serait bénéfique que le tourisme de masse puisse oublier le plaisir passager d'une balade sur son dos et privilégie de l'admirer dans son milieu naturel. Des auteurs français parmi les meilleurs ont été inspirés sinon fascinés par leur intelligence de loin supérieure à celle de tous les mammifères terrestres. Nous vous en avons donné un avant-goût dans quelques articles récents. (Cf.15) Il a également inspiré quelques auteurs de littérature enfantine

 

 

 

 

et les scénaristes de quelques films d‘aventure!

 

 

 

PS. Cet article a été écrit avant le déclenchement du coronavirus. S'il montrait entre autre que les éléphants étaient mis en danger par le tourisme de masse, ils souffrent encore plus aujourd'hui, par un étrange paradoxe, par leur absence.

https://www.30millionsdamis.fr/actualites/article/18843-dun-enfer-a-un-autre-double-peine-pour-les-elephants-victimes-du-tourisme-en-thailande/

 

Notes et références.

 

 

(1) 19. Notre Histoire: La stèle de Ramakhamhèng

http://www.alainbernardenthailande.com/article-19-notre-histoire-la-stele-de-ramakhamheng-101595328.html

 

20. Notre Histoire: Le roi  de Sukkhotaï  Ramkhamhaeng, selon la stèle de 1292

http://www.alainbernardenthailande.com/article-20-notre-histoire-le-roi-de-sukkhotai-ramkhamhaeng-selon-la-stele-de-1292-101594410.html

 

 

(2) 70. Le roi Naresuan, un héros national (1555- règne de 1590 à 1605)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-70-naresuan-un-heros-national-1555-regne-de1590-a1605-115599436.html

 

(3) A 51. Cinéma thaïlandais: La Légende de Suriyothai de Chatrichalerm Yukol (2001)

Ou comment utiliser le cinéma pour « inventer » l’Histoire du Siam.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-51-cinema-thailandais-la-legende-de-suriyothai-95050366.html

 

(4) 65. le roi Naresuan (1590-1605). 2.

La campagne de 1591-1593 (?) contre les Birmans.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-65-naresuan-2-la-premiere-victoire-contre-les-biramans-1591-1593-115118551.html

 

(5) Il est «le chef -Pati- des troupes de divinités -Ganas-» ou mieux «  le seigneur des catégories») ou Pillayar dans le sud de l’Inde est le dieu qui supprime les obstacles. Il est aussi le dieu de la sagesse, de l’intelligence, de l’éducation et de la prudence, le patron des écoles et des travailleurs du savoir. Il est le fils de Shiva et Pârvatî, l’époux de Siddhi (le Succès), Buddhi (l'Intellect) et Riddhî (la Richesse). (wikipédia)

 

(6) https://cmdecidela.com/2018/09/13/pikanet-le-culte-du-dieu-elephant-a-la-sauce-siamoise/

 

«Au royaume de Thaïlande, Ganesh est vénéré principalement par les milieux artistiques et les commerçants. Il est donc associé aux arts, à l’éducation et au commerce. Divinité connue comme éliminatrice d’obstacles, il est courant pour les bouddhistes thaïlandais de faire une offrande à un sanctuaire de Ganesh lorsque quelque chose de nouveau est entrepris comme lancer une affaire, effectuer un voyage à l’étranger, construire une nouvelle maison ou se marier. La dévotion à Ganesh est également populaire auprès des étudiants universitaires avant les examens. Connu pour son amour des beaux-arts, il encourage la créativité, d’où sa popularité auprès des artistes qui le nomment Por Kru (Père Guru). Pour la même raison, une image du dieu à tête d’éléphant est incorporée dans le logo du Département des Beaux-Arts de Thaïlande. Les grandes chaînes de télévision et les maisons de production ont des sanctuaires en son honneur devant leurs locaux. D’autres attributs associés à Ganesh en Thaïlande sont le succès, l’accomplissement, la sagesse et la richesse; il n’est donc pas surprenant que cette divinité hindoue soit si populaire auprès des Siamois. Ce culte est cependant un phénomène récent.»

 

(7) Entre autres: 22 Notre Isan,  bouddhiste ou animiste ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-22-notre-isan-bouddhiste-ou-animiste-78694708.html

 

A151. Nous vivons au milieu des «Phi» en Thaïlande.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a150-nous-vivons-au-milieu-des-phi-en-thailande-123529919.html

 

 

(8) E. Lorgeou, « Somdet Phra Maha Chakkrapat, roi du siam, Seigneur des Eléphants blancs », Fragment de l’Histoire du Siam, in Recueil de mémoires orientaux, textes et traductions, publiés par les professeurs de l’Ecole Spéciale des langues orientales vivantes, à l’occasion des langues orientales vivantes à l’occasion du XVI ème congrès international des orientalistes  réuni à Alger avril 1905, 1905. Site Gallica, BNF.

 

«De même en effet qu'on divise les hommes en plusieurs castes suivant l'origine de leur création, on distingue de même des castes parmi les éléphants, suivant qu'on les suppose issus de parents qui furent créés à l'origine par tel ou tel dieu, dans telle ou telle circonstance, pour tel ou tel usage; et c'est à la couleur, à la disposition des défenses, à certaines singularités de la conformation qu'on reconnaît cette descendance. Sur ces bases, qui n'ont bien entendu rien de commun avec la science de l'histoire naturelle, on «énumère, dans les traités spéciaux, un très grand nombre de catégories d'éléphants extraordinaires.»

 

(9) 55. Ayutthaya en guerre pour deux éléphants blancs.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-55-ayutthaya-en-guerre-pour-deux-elephants-blancs-1568-112218606.html

 

Et  56. La troisième guerre d’Ayutthaya contre les Birmans. (fin 1568 ?)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-56-la-troisieme-guerre-d-ayutthaya-contre-les-birmans-1568-112392417.html

 

(10) Drapeaux Thaïs, l’Histoire derrière le Symbole:

https://kohsamui.kohlidays.com/drapeaux-fanions-blason-nation-royaute-monarchie-religion-bouddhisme-hymne-embleme-pays-ile-archipel-thailande/

 L'article nous apprend que c'est  Rama II qui décida d’installer un éléphant blanc au centre de la Roue de Vishnou dans le drapeau. Le drapeau rouge uni continuait d’être utilisé pour les embarcations privées. Ensuite le Roi Rama IV  ordonna de retirer la Roue de Vishnou et de laisser seul l’éléphant trôner sur le drapeau. Dès lors, celui-ci fut omniprésent sur toutes les embarcations, qu’elles furent royales ou privées. En 1916, le Roi Rama VI corrigea légèrement le drapeau, en représentant le pachyderme sur une marche et orienté vers la droite. En 1917, le Roi Rama VI ordonna d'enlever l’animal sacré  du drapeau  ... (Source : Kohlidays)

 

(11) https://cmdecidela.com/2019/03/12/13-mars-2019-journee-nationale-de-lelephant-en-thailande-bombance-elephantesque/

 

(12) Steve Dery, «Évolution des territoires agricoles et forestiers en Thaïlande : une interprétation cartographique», Les cahiers d'Outre-Mer, 1999, pp.35-58.

https://www.persee.fr/doc/caoum_0373-5834_1999_num_52_205_3712

 

(13) https://odysway.com/pourquoi-ne-faut-il-pas-faire-de-lelephant-en-thailande/

 

 

(14) l’ONG World Animal Protection a fait une enquête et visité la plupart des centres d’éléphants en Thaïlande et proposent, selon eux, les meilleurs endroits pour approcher des éléphants en captivité: Boon Lott Elephant, Burm and Emily’s Elephant Sanctuary, Elephant Haven, Elephant Nature Park, Global Vision International Huay Pakoot project, Golden Triangle Asian Elephant Foundation, Mahouts Elephant Foundation, Wildlife Friends Foundation Thailand

 

(15) Quelques œuvres présentées:

«Mémoires d’un éléphant blanc» de Judith Gautier, Notre lecture : A 355- «MÉMOIRE D’UN ÉLÉPHANT BLANC» - L’HISTOIRE DE L’AMITIÉ ENTRE UNE PRINCESSE SIAMOISE ET UN ÉLÉPHANT BLANC.

 

A356- «L’ÉLÉPHANT BLANC DE SIAM»- UN FEUILLETON D’ARMAND DUBARRY (1893)

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/03/l-elephant-blanc-de-siam-un-feuilleton-d-armand-dubarry-1893.html

 

A 357- L’ÉLÉPHANT BLANC DE GEORGES SAND.

Les Contes d'une grand’mère de Georges Sand furent publiés en deux volumes, en 1873 le premier sous le titre «Le château de Pictordu» et la second en 1876 sous le titre «Le chêne parlant».

 

 

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6 février 2020 4 06 /02 /février /2020 00:15

 

 

Le 24 août 2019, l’île Maurice fêtait dans le jardin botanique de Pamplemousse cher à Bernardin de Saint-Pierre le tricentenaire du lyonnais Pierre Poivre marqué en particulier par le lancement d’une série de timbres-poste le tout accompagné de discours devant son buste souriant.

 

 

 

 

Même hommage lui fut rendu mais sans consécration philatélique à Lyon le même jour : une exposition lui fut consacrée à l'Orangerie du parc de la Tête d'Or, dans sa ville natale. Il est vain d’associer son nom au poivrier (Piper nigrum) même si ses ancêtres étaient épiciers, un métier fortement respecté vu la rareté des produits, et ce n’est pas lui qui a « inventé » ou introduit le poivre chez nous, comme on pourrait le penser.

 

 

Lyonnais d’importance en tous cas s’il en est, puisqu’en 1821 déjà l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon sollicita« qu’il soit changé le nom ignoble de la rue de l’enfant qui pisse en celui de Pierre Poivre » (1). Il y fut rapidement fait droit !

 

 

 

 

Il est passé à la postérité pour avoir introduit les épices dans nos îles de l’Océan indien – l’île Bourbon devenue île Maurice, l’île de France devenue la Réunion et les îles de La Bourdonnais devenue les Seychelles.

 

 

Nous nous intéresserons ici qu'à ses  seules et brèves aventures au Siam vécues  au cours d'un séjour  purement accidentel.

 

 DE SA NAISSANCE JUSQU’Á L’ARRIVÉE AU SIAM EN 1745 (2)

 

Il est né à Lyon, rue Grenette sur la presque île  le 23 août 1719 et fut baptisé le même jour en l’église Saint Nizier. Il est d’une famille bourgeoise de négociants et de soyeux. Il fit ses études – brillantes paraît-il - au collège Saint-Joseph à Lyon.

 

 

 

Il se décida pour le sacerdoce missionnaire et partit pour les Missions étrangères de Paris où il étudie pendant un an. Ses supérieurs lui enjoignirent de partir pour la Chine en passant par la Cochinchine en 1740. Parti de Marseille pour Canton via le Tonkin, aux termes de péripéties qui excèdent le cadre de notre article, il se retrouve emprisonné. Il réussit  gagner la confiance du vice-roi et profita de son incarcération pour apprendre le Chinois. Il séjourna deux ans à Canton et en profite pour étudier le pays en restant attaché à la suite du Vice-roi. II prend alors la décision de retourner en France pour rendre irrévocable sa vocation religieuse et revoir sa famille. Nous sommes en 1744, le moment est mal choisi. L’Europe est en feu à  la suite de la succession de l'empereur Charles V. La guerre a éclaté entre Versailles et Londres. Dupleix a des forces insuffisantes pour défendre Pondichéry et ne dispose pas d’un seul vaisseau de guerre.

 

 

 

 

oivre embarque sur Le Corsaire qui est attaqué dans le détroit de Banca (Bangka) par un navire anglais, Le Deptford, commandé par le commodore Curtis Barnett. Le combat est acharné.  Poivre a le bras droit arraché par un boulet de canon.

 

 

 

 

« Je ne pourrai plus peindre » se plaint-il alors que la peinture était sa passion. Barnett toutefois est embarrassé de ses prisonniers et les débarque à Java ou Poivre séjourne quelques mois et s’intéresse – comme il l’a fait en Chine – à la langue et aux ressources du pays, surtout les épices qui font la richesse des Hollandais qui en conservent jalousement le monopole. Il finit par s’embarquer avec l’intention d’hiverner dans le Tenasserim alors siamois. Le bâtiment était en mauvais état, il essuie des tempêtes et il y a nécessité de prolonger le séjour à Mergui oú ils sont arrivés le 18 août 1745. Comme il le fit en Chine et à Java, Poivre sut mettre à profit tous ces retards. En Chine il avait appris le chinois, en étant  en rapport avec les Malais il avait appris leur langue. Il parvint rapidement à posséder le siamois. Nous savons au passage qu’il parlait également le portugais, la « lingue franca » de la région à cette époque.

 

 

 

Au Siam, il étudia le gouvernement, se rendit compte du pays, de ses habitants, de ses productions, de son  commerce et de ses richesses. Nous savons qu’au siècle précédent, la cour de Versailles avait eu de nombreux rapports avec le Siam. Poivre connaissait mieux que personne les relations de Siam avec la France, et regarda comme une bonne fortune de connaître le Siam et les Siamois. Son séjour se terminé en décembre – 4 mois – lui permet-il de nous donner une  vision intéressante du pays.

 

 

 

LA DESCRIPTION DU SIAM

 

Des dizaines de pages de son manuscrit permettent de découvrir un  observateur attentif et scrupuleux. Le voyageur, nous dit-il « apprend par ses propres yeux ce que ceux-ci ne savent que par le rapport des autres, rapport toujours incertain, et très souvent trompeur ». Il a de toute évidence lu les mémoires des voyageurs de l’épopée de Louis XIV

 

Et n’épargne pas le père Tachard « Je ne sais où le père Tachard a vu les trésors immenses dont il parle, les idoles d'or massif, ces palais, ces édifices, ces villes même dont il fait de si magnifiques descriptions, ont tout-à-coup disparu devant les yeux moins prévenus que les siens, ou plutôt n'ont jamais existé que dans son ample relation ».... « Le rapport des autres, rapport toujours incertain, et très souvent trompeur ».

 

Kennon Breazeale (1-7) estime que sa principale source d’information sur Mergui et la province de Tenasserim provenait du Père de Cauna des Missions étrangères qui l’accueillit à Mergui. Le reprocher nous parait injuste et ne correspond pas à ce que nous savons du cursus de ce missionnaire arrivé à Mergui guère avant Poivre (3). Il est toutefois probable qu’ils se sont connus au séminaire des Missions étrangères.

 

Il est permis de penser que les descriptions de Poivre sont au moins pour partie de première main d’autant que nous y trouvons bien des points que nous avons pu vérifier.

 

 

 

 

La description de Mergui

 

Arrivé au large de Mergui le 20 août, il fallut attendre le 22 pour qu’un pilote permette au navire de traverser la passe qui est difficile. Descendu à terre, Poivre est immédiatement accueilli par son condisciple chez lequel il loge.

 

«J’ai reçu de ce Monsieur toutes les politesses pendant 4 mois que j’ai séjourné en ce pays-là. J’ai eu tout le temps de le connaître n'ayant surtout rien à faire qu’à m'instruire».

 

Sa description de Mergui est évidemment de première main: «Pour ce qui est de Mergui en particulier, ce qu'il y a de meilleur c'est son port qui est sûr et commode. L'air y est sain, tous nos malades s’y sont bien rétablis. La terre est bonne et produirait beaucoup si les habitants, moins paresseux,  voulaient se donner la peine de la cultiver. Mais ce pays est encore en friche. Ce n'est partout que bois. Je ne sais si depuis le déluge la terre a jamais été cultivée. On ne défriche et on ne cultive qu'à mesure et qu'autant que le besoin le demande. On y prévoit point une année les accidents qui peuvent arriver l'autre. L'exemple de la fourmi est inutile pour le Siamois paresseux ».

 

Nous sommes loin des industrieux Chinois que Poivre a longuement décrit (1-8).

 

 

 

 

Il a également pu constater la richesse des fruits locaux et la surabondance du gibier ; il en donne des détails d’abondance (1-8).

 

 

 

La population et ses mœurs

 

« Le pays n'est pas fort peuplé, il est habité par des Barmans (Birmans) anciens maîtres du  terrain, sur lesquels les Siamois l'ont usurpé, par des maures, des métisses portugais, des Siamois, quelques Chinois dont les hommes viennent à Siam, et qui de là se répandent dans tout le royaume. De toutes ces diverses nations qui habitent Mergui, les Barmans sont les meilleurs. Ils sont tranquilles, fidèles, moins paresseux que les autres. Ils sont affables et reçoivent assez bien les étrangers. Ces pauvres misérables sont extrêmement vexés par les mandarins siamois qui les volent impunément, enlèvent leurs femmes et leurs filles qui sont moins laides que les autres femmes du pays ».

 

Laissons-lui la responsabilité de ses opinions sur les qualités et les défauts des diverses populations du pays – mais tous les observateurs de cette époque se sont attardés sur la nonchalance des Siamois -  et la beauté des femmes birmanes.

 

 

 

 

Mais il devient par ailleurs philosophe «Les habitants de Mergui sont extrêmement pauvres. Comme ils mangent peu et ne s'habillent presque point, il leur faut peu de chose pour vivre. L'habillement des Siamois consiste dans une simple panne qui leur sert de culottes. Les femmes s'habillent tout comme les hommes, excepté que celles qui appartiennent à des gens riches, se couvrent la  gorge d'une espèce de mouchoir. Les mandarins portent une veste à la persane. Je ne fais pas une longue description de leur manière de s'habiller parce qu'elle a été déjà donnée au  public dans les diverses relations qui ont été faites de ce pays-là. Leur façon de se nourrir est fort malpropre et n'a rien qui ne convienne à une nation barbare et sauvage ».

 

 

 

Les mœurs de la population

 

Son opinion sur ses dérèglements n’est-elle pas toujours peu ou prou d’actualité?

 

« Les habitants de Mergui sont fort déréglés dans leurs mœurs. Les richesses dont  nos philosophes se plaignent, comme de la source empoisonnée de tous nos vices, les richesses ne sont pas la seule cause des désordres, la pauvreté y contribue beaucoup. Dans le pays dont je parle, rien de si commun de voir les pères et les mères prostituer leurs  filles dès l'âge le plus tendre, et cela publiquement, et sans rougir. Les filles, à la honte de leur sexe, y vont-elles-mêmes chercher les hommes qui pour un prix très modique forment des sérails nombreux. Cette liberté si indigne de la raison, est ordinairement l'écueil des étrangers qui abordent à Mergui et elle provient surtout de la grande misère des habitants. Heureuse la nation dont un sage gouvernement saurait également exclure les richesses et la pauvreté. Parmi tous les peuples du monde, la vertu ne se trouve que dans la fortune médiocre ».

 

 

 

Les chrétiens

 

Le temps des persécutions ouvertes est terminé. Le roi Borommakot monté sur le trône en 1738 n’est pas hostile aux chrétiens (4).

 

On ne compte guère que 400 chrétiens, probablement d’ailleurs d’origine portugaise ? (Ne revenons pas sur un sujet que nous avons déjà abordé, concernant l'échec de l’évangélisation du Siam (5)). Lors de son séjour, Poivre réussit à convertir un Cochinchinois dont il parlait la langue. Il nous cite La Bruyère : « Quand je n'aurais été dans toute ma vie que l'Apôtre d'une seule âme je ne croirais pas être à la  terre un fardeau inutile ».

 

 

 

Le gouvernement du Siam

 

Après avoir longuement décrit les richesses de  la terre et du sous-sol, Poivre ajoute: « Dans ce paradis terrestre, au milieu de tant de richesses, qui croirait que le Siamois est peut-être le plus malheureux des peuples? » Et il continue « Le gouvernement siamois est une tyrannie affreuse. Ce malheureux peuple ne sait le nombre des différents maîtres qu'il a eus depuis le commencement de la monarchie, que par celui des tyrans qui l'ont opprimé. A Siam, le plus grand droit de la royauté est  celui de voler impunément les sujets de ce vaste  royaume. Tout appartient à un seul homme. Le sujet n'y peut pas disposer de son propre corps».

 

Plus bas dans la hiérarchie, le peuple n’est pas mieux loti : « Á l'imitation du roi, les mandarins sont autant de voleurs publics qui ruinent la nation ». Les conclusions qu’en tire Poivre sont frappées de bon sens «  Sous un gouvernement aussi injuste que celui dont je parle, un Etat ne peut être florissant. Dès que le particulier ne peut être riche impunément, il n'y a plus d'émulation, et avec elle, se perd l'industrie qui est la ressource d'un Etat, le nerf et le soutien d'une société ».

 

Il complète son opinion  sur les écrits du père Tachard  « Je comprends encore moins quel intérêt on peut avoir eu d'exagérer à Louis XIV les richesses de ce royaume étranger, ses forces, sa puissance, les dispositions prétendues du roi et de ses sujets pour embrasser notre Ste Religion. Il n'y avait en tout cela rien de réel que l'exagération la plus outrée et la plus affreuse imposture ».  « Il suffit de dire qu'un roi ne saurait être riche dès que tous ses sujets sont pauvres ». C’est dit brutalement mais c’est bien dit !

 

 

 

L’ambassade de Louis XIV ?

 

C’est là la partie des mémoires de Poivre qui mérite d’être retenue, elle manifeste une lucide mais cruelle réalité.

 

Ici encore, il ne mâche pas ses mots : résumons les « Un voyageur qui connaît ce que c'est que le royaume de Siam ne peut s'empêcher de rire en lisant dans nos histoires les mouvements que se donna la Cour de France pour rechercher l'amitié de ce roi indien ; les espérances qu'elle conçut de cette fameuse ambassade qui flatta si fort la vanité de Louis XIV ; avec quels honneurs on reçut les ambassadeurs auxquels, à l'exemple du roi, nos princes et nos grands seigneurs ne savaient quelle politesse faire. On leur trouva de l'esprit, des sentiments, de l'éducation, un air noble et autres belles qualités que le Français trouve toujours dans tout ce qui vient de loin ».

 

Il nous explique les raisons de son déchaînement : « Nous sommes trop prévenus en France sur le compte des étrangers, et surtout des plus éloignés. Je ne sais par quel motif nos voyageurs, surtout les missionnaires, et parmi ceux-là, les jésuites, nous donnent de tous les pays où ils vont des idées si avantageuses et si fausses. De quel front le père Tachard osa-t-il en imposer aussi grossièrement à Louis  XIV, en lui faisant croire qu'aux extrémités de l'univers, il y avait un grand prince ébloui  de l'éclat de ses victoires, qui recherchait son amitié et qui avait envie d'embrasser sa   religion. Il ne fut jamais question de cela à Siam, et si Louis le Grand sur la fin de ses jours avait eu moins de crédulité et moins d'orgueil, jamais il n'aurait envoyé à Siam rechercher l'amitié de son prétendu grand monarque, qui dans le fond, n'était qu'un roi  d'esclaves, un tyran méprisable, et par ses inhumanités, indigne d'être compté parmi les hommes, quoiqu'il se donne les titres de Roi du Ciel de l'éléphant blanc de Siam, du   Pégou, etc. Il faut avouer que la vanité souvent donne aux plus puissants princes, beaucoup de ridicule et que notre grand roi était souvent bien petit ». C’est en quelque sorte notre dictionnaire des idées reçues : « Je ne m'arrêterai pas davantage sur ce qui regarde le gouvernement de Siam. Je n'en aurais même rien dit du tout si ceux qui en ont parlé avant moi l'avaient fait avec plus de vérité ».  

 

 

 

Le clergé bouddhiste

 

Les opinions de Poivre sont d’autant plus iconoclastes qu’il se destinait, ne l’oublions pas, à la prêtrise ! Il resta pourtant bon chrétien jusqu’à sa mort bien qu’il n’ait pas suivi sa vocation missionnaire initiale. Le récit de ses mésaventures sur mer, ses nombreux naufrages en particulier, sont toujours émaillés de citation des Sainte écritures :

 

« Mirabiles elationes maris mirabilis in altis Dominus » (6).

 

« Ceux qui prennent ce parti (de devenir prêtre) et le nombre en est grand, sont obligés par la loi à garder le célibat ce qui occasionne dans un climat chaud comme celui du Siam beaucoup de désordres et dépeuple entièrement le pays ».

 

Fit-il allusion au célibat des prêtres ? « C'est à Siam surtout qu'il est aisé de voir de quelle conséquence il est pour un état de ne pas autoriser le mariage, et de donner une trop grande liberté pour le célibat. Outre  que cet état ne convient qu'à très peu de personnes, il est absolument contraire au bien  réel d'une nation. Dans les royaumes dont je parle, cet abus est cause que les campagnes sont désertes et plus de la moitié du terrain est en friche. Comment pourrait-il arriver autrement dans un pays vaste dont la moitié des habitants meure sans postérité. C'est un principe connu de tout le monde que la vraie richesse d'un prince vient du nombre de ses  sujets que plus un Etat est peuplé, plus il est florissant, plus il y a de laboureurs, plus la terre est prodigue de ses biens. C'était un principe bien connu à Rome où le Sénat au nom de la République récompensait ceux qui avaient des enfants et les élevait pour son service. Il n'est pas moins suivi à la Chine, où le gouvernement mieux instruit de la vraie politique, non seulement autorise le mariage et le met en honneur, mais encore a proscrit le célibat en couvrant d'infamie tout homme qui se met dans le cas de mourir sans postérité. C'est par là que la nation chinoise est devenue la plus nombreuse qu'il y ait au monde ».

 

Poivre ne jette toutefois pas l’anathème sur tous les bonzes même si c’est un peu du bout des lèvres : « On trouve encore parmi eux quelques hommes réguliers, observateurs exacts des lois et de la règle. Zélés, au moins en apparence, pour la pureté des mœurs, panégyristes de la vertu dont ils donnent au public des exemples imposants, si de tels personnages sont réellement  ce qu'ils semblent être, on ne peut leur refuser les plus grands éloges en ce qu'ils conservent tant de vertus au milieu de la plus grande corruption.  Nous avons vu à Mergui un de ces hommes dont je parle. C'était un vieillard, supérieur d'un monastère considérable. L'austérité de ses mœurs était peinte sur son visage, son extérieur grave, modeste et composé inspirait du respect pour sa personne. Il ne sortait jamais sans être accompagné d'une troupe de disciples admirateurs ».

 

 

 

Si Poivre n’est resté que quatre mois au Siam, alors que ses aventures se déroulèrent entre 1740 et 1773, son sens aigu de l’observation est démontré par les longs chapitres de ses mémoires concernant la période antérieures à son séjour de quatre mois à Mergui, le récit des péripéties de son retour dans l’Océan Indien après son retour en France, sa description de la faune et de la flore, sa connaissance des langues parlées par les différentes ethnies présentes à Mergui, Siamois bien sût, mais aussi Chinois, Malais, Cochinchinois, Portugais, son sens évident du contact avec les autochtones, sa critique judicieuse des écrits de ses prédécesseurs, permettent de penser que sa narration est du vécu même s’il lui arrive de faire du « copier-coller ».

 

On peut passer quatre mois en Thaïlande et en retirer d’utiles observations tout comme on peut y penser dix ans et n’en dire que des fariboles. Nous avons cité des propos de Pierre Poivre ceux qui nous ont semblé les plus caractéristiques de sa profonde lucidité. Son passage au Siam est le plus souvent oublié de ses bibliographes, il nous a semblé qu’ils méritaient pourtant d’être tirés de l’oubli en dehors des suites de sa vie aventureuse qui firent sa gloire.

 

Il nous faut évidemment remercier Kennon Breazeale, universitaire américain de l’Université d’Hawaï et auteur de nombreux ouvrages sur le Siam ancien de la mise en valeur de cette description du Siam.  Même s’il est singulier de devoir à un érudit américain, la publication de l’œuvre d’un voyageur français au Siam dans un texte anglais d’une revue qui publie exclusivement en anglais contenant de nombreux extraits de ces écrits français traduits en anglais ! Nous avons pris le texte français pour nous éviter de devoir traduire de l’anglais au français un texte déjà traduit de l’anglais au français.

]

 

 

LA FIN DES AVENTURES DE NOTRE COLONIAL LYONNAIS

 

Le départ de Mergui va marquer la fin de sa vocation religieuse pour des raisons sur lesquelles il ne s’appesantit pas, la perte de son bras droit ne paraît pas être un motif déterminant ?  Il va en tous cas  découvrir sa vraie passion, la botanique.

 

Après d’autres péripéties, nous le retrouverons Intendant des îles françaises de l’Océan Indien entre 1766 et 1773. Il y avait introduit les épices ramenées de ses pérégrinations et y fit leur richesse. Hostile avec virulence à esclavage et à la cupidité coloniale en véritable physiocrate, son souvenir reste toujours vivace y compris dans les deux pays décolonisés et devenus indépendants, l’île Maurice et les Seychelles sans parler du département français de la Réunion (7).

 

 

 

LE SOUVENIR DE POIVRE

 

Sa célébrité dans la région lyonnaise et surtout dans l’Océan Indien est omni présente (8). Si sa contribution à l’histoire du Siam est intéressante, elle est toujours oubliée.

 

 

 

NOTES

 

(1) Voir « Compte rendu des travaux de l'Académie de Lyon » du 13 novembre 1821 et Claude Bréghot du Lut « Dictionnaire des rues, places, passages, quais, ponts et ports de la ville de Lyon : avec l'origine de leurs noms » 1838.

 

2) Les sources sont nombreuses, anciennes et reposent toutes sur un manuscrit des souvenirs de Poivre conservé à la Bibliothèque municipale de Lyon.

 

1-1 : Auguste-Aimé Boullée « Notices sur M. Poivre, intendant des îles de France et de Bourbon... et sur M. Dupont de Nemours, membre de l'Institut » à Lyon, 1835.

 

1-2 : « Pierre Poivre, sa vie et ses voyages » in Bulletin de la société de géographie de Lyon, 1922

 

1-3 : A. Boullée « Collection MARGRY, relative à l’histoire des Colonies et de la Marine françaises. AFRIQUE ET ASIE. Journal de l’expédition commerciale de Pierre Poivre, agent de la Compagnie des Indes, à la Cochinchine et aux Moluques (1748-1755), avec un portrait de lui »  1900.

 

1-4 : Henri Cordier  « Voyages de Pierre Poivre de 1748 jusqu’à 1757 » in Mélanges d'histoire et de  géographie orientales. Tome 3. 1922 également publié à la même époque dans la Revue de l’histoire des colonies françaises.

 

1-5 : « Un manuscrit de Pierre Poivre - Mémoires d’un voyageur touchant les îles du détroit de la Sonde, Siam, la côte Coromandel, les Isles de France, quelques endroits de la côte d'Afrique, etc. »

Transcription du manuscrit de la Bibliothèque municipale de Lyon (Ms Coste 1094) - Introduction et transcription par Jean-Paul Morel.

 

1-6 : Le manuscrit de Pierre Poivre a été transcrit et préfacé par Louis Malleret sous le titre « Mémoires d’un voyageur » en 1968. Le manuscrit comporte des manques ne concernant pas la partie qui nous intéresse. Malleret les a complétés à l’aide d’un manuscrit également incomplet détenu par les descendants de Poivre.

 

 

 

 

1-7 : L’ouvrage de Malleret est à l’origine d’un article de Kennon Breazeale « MEMOIRS OF PIERRE POIVRE: THE THAI PORT OF MERGUI IN 1745 » paru dans le journal de la Siam Society, volume 97 de 2009.

 

1-8 : Des écrits de Poivre proprement dits, nous avons consulté son « Voyages d'un philosophe, ou Observations sur les mœurs et les arts des peuples de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique » de 1768.
 

 

 

 

Et, posthume, « ŒUVRES  COMPLETTES DE P. POIVRE, Intendant des Isles de France et de Bourbon, correspondant de l'académie des sciences, etc.; PRÉCÉDÉES DE SA VIE  ET ACCOMPAGNÉES DE NOTES » à Paris en 1797. Il est la reproduction de l’ouvrage précédent accompagné d’une introduction et de notes circonstanciées.

 

1-9 : Citons quelques articles ou ouvrages qui le concernent même s’ils sont étrangers à la partie siamoise :

- Madeleine Ly-Tio-Fane « Pierre Poivre et l'expansion française dans l'Indo-Pacifique »  In Bulletin de l’École française d'Extrême-Orient. Tome 53 N°2, 1967. pp. 453-512;

- Marthe de Fels et Louis Malleret : « Pierre Poivre ou l'amour des épices »  In : Revue française d'histoire d'outre-mer, tome 55, n°201, 4e trimestre 1968. pp. 488-489;

- Guy Devaux  « Pierre Poivre et la conquête des épices » In : Revue  d'histoire de la pharmacie, 59 année, n°210, 1971. pp. 501-502.

 

 

 

(3) Pierre de Cabannes de Cauna appartenait aux Missions étrangères et fut destiné à la mission de Siam. Parvenu à Pondichéry en 1738, il y reste pendant plusieurs années et ne gagna le Siam qu’en 1745, la même année que Poivre. Il y resta jusqu’en 1748 bien après le départ de Poivre. On alors à Ayutthaya en 1748 puis à Chantaboun en 1751. Voir le site des archives des Missions étrangères

https://www.irfa.paris/fr/notices/notices-biographiques/cabannes-de-cauna

 

(4) Voir notre article H 52 « UN ÉPISODE DES PERSÉCUTIONS CONTRE LES CATHOLIQUES AU SIAM : « LA PIERRE DE SCANDALE » (1729-1730) ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/11/h-52-un-episode-des-persecutions-contre-les-catholiques-au-siam-la-pierre-de-scandale-1729-1730.html

 

(5) Voir notre article A 334 «  L’ÉVANGELISATION DU SIAM – HISTOIRE D’UN ÉCHEC.

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/10/a-334-l-evangelisation-du-siam-histoire-d-un-echec.html

 

(6)  « Plus que les flots puissants de la mer, plus puissant est Dieu dans les hauteurs des cieux » (Psaumes 92-4).

 

 

 

(7)  Quittant le Siam en décembre 1745, nous le retrouverons en 1746 à Pondichéry. En octobre 1746 La Bourdonnais avait quitté Pondichéry, Poivre le suit et le 16 décembre 1746 il arrivait à l’île de France devenue aujourd’hui île Maurice. Poivre est de retour en France. En 1749 il part avec une expédition à Tourane pour le compte de la Compagnie des Indes oú la délégation qu’il conduit est reçue par le Roi de Hué. Poivre nous savons qu’il avait déjà pris le temps d‘apprendre la langue. Il profite de ce séjour pour faire connaissance avec le pays.  Il mit le plus grand soin à recueillir les plantes les plus utiles pour les introduire et les naturaliser à l'Ile de France. Il y apporta en particulier le poivrier recueilli à l’insu des Hollandais de Java qui en interdisaient férocement l’exportation ! De l’île de France, il part pour Manille probablement encore pour se procurer des épices, il dut se rendre aux Moluques, les îles aux épices, et put se procurer d’autres plans, notamment de muscadier et de giroflier qu’il ramena à l’île de France. Après d’autres voyages, le 8 juin 1755, il remettait au conseil supérieur de la colonie les plants qu'il avait recueillis. Après un passage à Madagascar, nous le trouvons en 1754 en France. Le 15 septembre 1766, il se marie dans l'église de Saint-Cyprien, à Pommier en Lyonnais. Le couple s’embarque alors au mois de mars 1767 pour l’Océan indien car Il vient d’être nommé intendant des îles. L’introduction des épices en avait d’ores et déjà fait la richesse. En 1773 ce fut le retour en France. Il s’installa dans son château de La Frêta sur les bords de la Saône près de Lyon où il mourut en bon chrétien le 6 janvier 1786.

 

 

 

(8) En dehors de la rue de Lyon qui porte son nom près de la mairie du premier arrondissement et du jardin des plantes qui correspond à l'ancien jardin botanique, une plaque commémorative a été inaugurée au château de la Freta à Saint-Romain-au-Mont-d'or en 1994 par l'Association Pierre Poivre de Lyon. Actuellement, les nouveaux propriétaires y perpétuent son souvenir et un dossier de classement au patrimoine est en cours, afin de sauver le site de toute transformation abusive. Dans ce village, une Impasse du jardin chinois existe pour rappeler sa propriété.

 

 

 

A Villars-les-Dombes, où sa femme, Françoise Robin a vu le jour, il existe un sentier botanique Pierre Poivre.

 

 

 

 

Une allée Pierre Poivre existe depuis plusieurs années à Ste-Foy-les-Lyon. L’Espace culturel Pierre Poivre à Chassieu est encore un hommage. Une allée Poivre a été inaugurée dans la commune de Villars-les-Dombes en juin 2007. Un buste de lui sculpté en 1836 par Jean-François Legendre-Héral est conservé au musée des beaux-arts de Lyon. Un autre buste se situe dans le Palais de La Bourse de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Lyon, surplombant le magnifique escalier monumental dédié aux économistes lyonnais renommés. Dans la basilique d’Ainay, une plaque commémorative nous rappelle que Pierre Poivre y a été inhumé juste après sa mort survenue dans un appartement qu’il louait place Bellecour. Pour le tricentenaire de sa naissance, l'Orangerie du Parc de la Tête d'Or lui a consacré une exposition originale sous la forme d'une bande dessinée géante.

 

 

 

Le directeur du jardin botanique Gilles Deparis le présenta comme suit « C'était un grand explorateur plein d'audace qui mit fin au monopole hollandais sur les denrées rares, mais aussi un grand humaniste et un défenseur de l'environnement ». Le 23 août 2019, pour commémorer cet anniversaire, un arbre symbolique (Parrotia subaequalis) a été planté au Jardin botanique de Lyon.

 

 

 

 

Une plaque célèbre son passage au séminaire des Missions étrangères, rue du Bac à Paris.

 

 

 

 

En France toujours mais à Saint Joseph de la Réunion, un lycée porte son nom. La page Wikipédia en français qui lui est consacrée est l’œuvre collective de ses élèves

https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Poivre.

 

 

 

 

Regrettons simplement que les gamins aient oublié l’épisode siamois ! Construit en 1989 sous l’égide de son proviseur et bâtisseur Christian Landry, la devise du lycée est une phrase de Pierre Poivre : « Les obstacles déconcertent les têtes faibles et animent les bons esprits ». Il a son buste au jardin du Muséum d'histoire Naturelle à Saint-Denis depuis apparemment 1834. Beaucoup de communes ont une rue Pierre Poivre. Ne parlons pas d’autres infrastructures, écoles, restaurants ou plages.

 

 

 

Dans nos anciennes colonies passées à l’Angleterre puis ayant accédé à l’indépendance, il n’y pas de rancune contre lui y compris aux Seychelles passées un temps sous un régime communiste. Un groupe d’îles de l’archipel porte toujours le nom de « Poivre Islands ».

 

 

 

 

Ces décolonisés n’ont pas non plus d’ailleurs débaptisé Mahé, la plus vaste des îles qui porte le nom de Mahé de la Bourdonnais qui fut le premier a colonisé ses îles alors inhabitées. Un monument est érigé est érigé à l'entrée du jardin botanique de Victoria sur l’île de Mahé sur lequel une inscription rappelle qu'il « fut à l'origine du premier établissement des Seychelles et qu'il fit introduire des plantes à épices plus particulièrement le cannelier aux Seychelles en 1772 ».

 

 

 

Un timbre-poste a été également édité à son effigie à l’occasion du bicentenaire de la fondation de la capitale, Victoria, sur l’île de Mahé.

 

 

 

 

Sur l’île Maurice enfin, trône dans le jardin de Pamplemousse son buste souriant érigé en 1993 dévoilé le 13 octobre par Pierre Toubon, notre ministre de la culture.

 

 

 

 

Il avait auparavant son nom sur l’Obélisque Lienart dans le jardin de Pamplemousse portant le nom des naturalistes ayant contribué de façon marquante à la connaissance et à la sauvegarde du patrimoine naturel de l’île.

 

 

 

Deux écoles y font perpétuent son souvenir, l’école du centre Pierre Poivre à Moka et un théâtre, l’Atelier Pierre Poivre.

 

 

 

 

Trois villes mauriciennes y ont leur rue, Port-Louis, Beau Bassin et Quatre Bornes. On y commercialise enfin  un thé qui porte son  nom

 

 

 

 

et « son » poivre.

 

 

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22 janvier 2020 3 22 /01 /janvier /2020 22:21

 

Nous avons abordé à diverses reprises la question de la «colonisation» au moins indirecte de la France au Siam commencée à partir de 1867 et surtout en  1893 en particulier pour nous étonner de cette phrase sempiternelle: «LaThaïlande n’a jamais été colonisée» (1). Le pays n’a certes jamais connu de « colonisation » comme les États voisins de la péninsule, Laos, Cambodge, Indochine, Birmanie et Malaisie mais ce fut au prix d’abandons de territoires sur lesquels sa suzeraineté était difficilement discutable...

 

 

...et par le biais de traités dits « d’amitié » pour lesquels les Thaïs évoquent volontiers la fable du loup et de l’agneau, la « politique du bambou » selon l’expression de Rama V.

 

 

Ce fut aussi au prix d’abandons de souveraineté: Les traités «inégaux» créèrent au profit de nos nationaux un régime juridique spécifique – celui de l’exterritorialité ou de la protection - leur permettant d’échapper au régime civil, fiscal et judiciaire siamois.

 

 

Les Français ne doivent pas oublier ce que l’histoire apprend aux petits Thaïs: «l’année 1893 doit rester pour les Thaïs qui ne doivent pas l’oublier une année de lamentation et de tristesse» (2).

 

 

Ce sujet éminemment polémique reste mal connu des chercheurs français, mais il vient de faire l’objet – c’était inédit à ce jour - d’une thèse exhaustive de notre ami thaï Ripawat Chiraphong déjà rencontré sur notre blog. Il est professeur de français à la prestigieuse école du Palais Chitralada (จิรลดา).

 

Sa thèse porte le titre « La question de l'extraterritorialité et ses conséquences juridiques successives concernant les protégés français au Siam, dans le cadre des relations franco-siamoise de 1893 à 1907 ». Il a eu le mérite de bien poser le problème ce qui est  le début de la solution (4). Cette thèse a été soutenue avec brio le 12 septembre 2016 à l’université Paris Diderot (Paris 7) devant un jury prestigieux présidé par le professeur Alain Forest (5). Un site dédié en assure la numérisation, elle est donc accessible sans contraintes.

 

 

LES SOURCES ET LES DIFFICULTÉS DE L’AUTEUR.

 

En dehors des ouvrages français le plus souvent de nature juridiques généralement numérisés sur le site de la Bibliothèque nationale de France

 

 

 

...et de la presse française également massivement numérisée et étudiée de façon détaillée, notre auteur s’est rendu en France au Centre des Archives diplomatiques de Nantes (CADN),

 

 

au Centre des Archives d’Outre-Mer (CAOM) à Aix en Provence

 

 

et aux Archives diplomatiques de la Courneuve.

 

 

L’essentiel des documents concernant les protégés se trouve bien évidemment à Nantes mais beaucoup sont détériorés et purement et simplement inaccessibles. Il faut encore préciser qu’aucune numérisation n’est envisagée alors qu’elle est en cours à Aix-en-Provence. L’auteur a eu également accès à des ouvrages et thèses de nature juridique conservés dans  les bibliothèques de l’École Française Extrême-Orient (EFEO) à Paris et à Chiang Mai, de l’Institut national des Langues et Civilisations orientales (INALCO) à Paris ainsi que du Centre d’Anthropologie de la princesse Maha Chakri Sirindhorn à Bangkok, les bibliothèques universitaires, Cujas à Paris et Aix-Marseille III pour les ouvrages juridiques,

 

 

ainsi localement que celles des Universités Chulalongkorn et Thammasat.

 

 

Il s’est heurté à une difficulté du côté thaï qui nous a surpris : de nombreux documents conservés aux Archives nationales de la Thaïlande (National Archives of Thailand- สำนักหอจดหมายเหตุแห่งชาติ) concernant le sujet des protégés sous le règne de Rama V sont purement et simplement interdits de consultation. Il fallut à Ripawat une recommandation de la Directrice de l’École royale de Chitralada pour y accéder et encore sous certaines conditions: interdiction de faire ni enregistrement sonore ni photographie et seulement prises de note au crayon avec la présence aux côtés du chercheur de la Directrice du Centre.

 

 

Il s’est enfin heurté à une autre difficulté, la presse locale siamoise de l’époque est introuvable à Bangkok et seulement de façon partielle ... à Singapour! Ripawat lui consacre une section circonstanciée dans son chapitre sur «les agents d’influence»: Siam Free Press, le Bangkok Times, Sayam Maitri  et Siam Observer.

 

 

Il souligne les difficultés linguistiques auxquelles il s’est heurté à la lecture des documents français. Compte tenu toutefois de la parfaire manière avec laquelle il manie notre langue, il est permis de penser que l’obstacle a été surmonté d’autant qu’il vient d’être honoré le 16 janvier 2019 du titre de « meilleur professeur de français de Thaïlande  ».

 

 

 

 

PARCOURONS LA THÈSE.

 

Notre propos n’est pas d’en faire ni le résumé ni une synthèse, elle s’étend sur près de 600 pages comportant de nombreuses notes, de multiples références d’archives siamoises ou françaises et une énorme bibliographie. La lecture en est aisée et le style agréable, elle est bien illustrée, que dire de plus? Nous nous contenterons au fil de notre lecture de faire quelques observations qui rejoignent des sujets que  nous avons abordés dans notre blog avec notre propre vision.

 

 

Elle débute en préliminaire par une très exhaustive étude sur la présence des étrangers à Ayutthaya. C’est un sujet dont nous avons parlé à diverse reprises, mais de façon beaucoup moins étendue car, si notre ami fait référence – toutes proportions gardées - aux mêmes sources françaises que nous, au moins pour celles qui sont numérisées, il a également eu accès à d’innombrables sources en langue locale qui nous sont évidemment inaccessibles. Son chapitre est intitulé «L’accueil des étrangers au Siam avant les traités du XIXe siècle». Ne citons que ses quelques lignes de conclusions: « Il va de soi que l’accueil et l’organisation des étrangers, qui avaient bien fonctionné durant des siècles, se retournèrent contre le Siam lorsque, à la fin du XIXe, les puissances européennes y imposèrent la clause d’extraterritorialité».

 

 

UN BREF RAPPEL DE L’HISTOIRE DES PROTECTIONS DANS LE PASSÉ.

 

Nous passons ensuite à un chapitre sur la question des protections dans le passé qui, pour les Français n’a pas été initiée au Siam mais en 1535 par le traité conclu par François Ier en 1535 avec «le Grand Turc» (6).

 

 

Les Français arrivèrent au Siam avec la venue en août 1662 de nos missionnaires. Partis évangéliser la Chine et le Vietnam, le chaos qui régnait dans ces pays deux  pays les immobilisa au Siam où ils reçurent bon accueil. Le pays devint alors le centre des activités missionnaires en Asie jusque dans les années 1690. Le premier comptoir commercial avait été ouvert en 1680 à Ayutthaya. C’est une époque que nous connaissons bien: le roi Naraï de concert avec Phaulkon son premier ministre officieux cherche à contrebalancer la toute-puissance hollandaise. Passons sur cet épisode de l’histoire siamoise, nous savons ce qu’il advint des hypothétiques tentatives de colonisation du Siam par Louis XIV.

 

 

LA PÉRIODE DES TENTATIVES DE COLONISATION EUROPÉENNES AU SIAM

 

Notre ami qui manie habilement la litote intitule son chapitre «L’affirmation des puissances occidentales au Siam». Le Siam signe alors de nombreux «traités d’amitié et de commerce», traité Bowring en 1855 avec les Anglais, traité similaire avec la France et Montigny en 1856 suivis d’autres. Ne parlons que de la France, le traité Montigny organise un système de protection qui met nos ressortissants à l’abri du système judiciaire siamois considéré comme barbare, ce qui n’était pas totalement faux et qui les place sous la juridiction de notre consul.

 

 

 

LES MOTIFS DE LA PROTECTION DE NOS NATIONAUX

 

Elle est évidemment la conséquence de la férocité de la législation siamoise et de son «insuffisance ». Barbarie des traitements, lourdeur des peines, ordalies, état sordide des prison, institution de la responsabilité familiale partagée et de la responsabilité collective, épouvantable complexité d’un système juridique et judiciaire, le tout assorti d’une corruption généralisée. Notre ami dresse de tout cela un bilan impressionnant avec essentiellement des  sources locales.

 

 

LES PROTÉGÉS FRANÇAIS

 

L’auteur, après ces prolégomènes historiques qui ne sont pas dépourvus d’intérêt, bien au contraire, entre plus spécifiquement dans le vif du sujet avec le chapitre qu’il intitule «Droits et Règlements de l’extraterritorialité - 1- Les droits spécifiques reconnus aux protégés français 2 – Français et Siamois : leurs relations en vertu du traité de 1856 ».

 

Voilà un sujet que nous avons longuement traité en analysant le traité de 1856 et au bénéfice d’un titre un peu plus provocateur qui ne conviendrait pas à une thèse de doctorat (A 77 «L'heureux sort ses Français au Siam ...Il y a un siècle !» (7): droit de circulation, droit de commercer, droit d’accès à la propriété foncière, liberté religieuse et soumission des difficultés entre Siamois et Français à la juridiction consulaire. C’est bien là que le bat va commencer à blesser avec l’expansion française dans la péninsule.

 

 

L’EXPANSION FRANÇAISE

 

Après quelques préliminaires qui se concrétisent par le traité de Saigon 1862, c’est le début de la création de la Cochinchine terminée en 1867. En 1863, c’est le protectorat sur le Cambodge mettant fin à la présence siamoise. De 1866 à 1869, ce sont les expéditions sur le Mékong dont le contrôle apparaît essentiel aux Français qui vont s’étendre vers le nord. De 1883 à 1886, c’est le protectorat sur l’Annam et le Tonkin. Face à la France, l’Angleterre a absorbé la Birmanie en 1885. En 1893 enfin, la France étend son emprise sur le Laos, L’Indochine française, « la perle de nos colonies » est constituée.

 

 

Tous les ressortissants des pays soumis à la suzeraineté française, qu’elle s’exerce sous forme de colonisation directe ou sous forme de protectorat, deviennent «sujets» français jouissant donc du privilège d’extraterritorialité n’étant soumis ni aux corvées ni au service militaire ni à la fiscalité locale ni aux tribunaux locaux.

 

 

Les Français de souche, citoyens plus que sujets, ne sont qu’en tout petit nombre (8) en sorte que l’exterritorialité ne posa initialement pas de difficultés majeures d’autant que leur extranéité était facile à reconnaître.

 

Lorsque les ambitions françaises se portèrent en direction du Laos une fois réglée la conquête du Vietnam notre pays se lança dans une politique systématique de protection des sujets français au Siam incluant Laotiens, Vietnamiens, Cambodgiens  et Chinois (9).

 

Combien de nos «sujets» furent ainsi inscrits comme protégés? Rippawat nous donne quelques chiffres provenant de sources siamoises qui naviguent jusqu’à près de 24.000 en 1907 sans ventilation ethnique sauf pour Bangkok (10). Ces chiffres sont –nous dit-il– à prendre avec précaution car «les Français chercheront à empêcher l’accès des autorités siamoises aux listes de leurs sujets et protégés». Nous savons ce qu’il en est par ailleurs des documents «conservés» aux archives consulaires de Nantes!

 

Les courbes qu’il nous donne laissent apparaître une explosion du nombre des  protégés à partir de 1893 consécutive à la mainmise de la France sur le Laos et la vallée du Mékong mais aussi d' «une volonté désormais systématique d’utiliser la protection pour affaiblir le Siam, voire préparer sa conquête. La protection devient un autre aspect de la politique coloniale».

 

 

LA POLITIQUE EXPANSIONNISTE FRANÇAISE ET LES PROTAGONISTES

 

Rippawat la résume fort bien en quelques lignes: «Apparemment, pour les Français, il devient finalement souhaitable que soient protégés tous ceux qui demandent à échapper à la juridiction siamoise, si leur situation juridique le permet, situation juridique elle-même entretenue dans le flou». C’était toutefois, nous dit-il, pour les Français «bâtir un château dans les airs» (sang wiman nai akat – สร้างวิมานในอากาศ), version locale de notre expression «bâtir des châteaux en Espagne»).

 

 

Les protagonistes, côté siamois.

 

Côté siamois,  e roi Rama V dont les pouvoirs sont limités par le système va toutefois jouer un rôle capital pour permettre à son pays de survivre à la menace de l’expansion coloniale. Il bénéficiera du concours de deux de ses ministres et demi-  frères, le prince Devawongse Varopakan (พระองค์เจ้าเทวัญอุไทยวงศ์ กรมพระยาเทวะวงศ์วโรปการ) son ministre des affaires étrangères à partir de 1885,

 

 

et du prince Damrong Rajanubhab (สมเด็จพระเจ้าบรมวงศ์เธอ พระองค์เจ้าดิศวรกุมาร กรมพระยาดำรงราชานุภาพ), son ministre de l’intérieur à partir de 1892

 

 

et plus épisodiquement d’un autre de ses demi-frères, le prince Prachak Silapakhom (ประจักษ์ศิลปาคม), Grand maître des cérémonies et gouverneur du palais.

 

 

 

Les protagonistes du côté français.

 

Côté français, nous trouvons le Ministres des affaires étrangères, les Gouverneurs généraux de l’Indochine et les Ministres plénipotentiaires au Siam. A Paris, on est fort peu informé des affaires du Siam et l’on fait une confiance aveugle aux acteurs de terrain. Ceux-ci reçoivent le plus souvent le soutien du Gouverneur général de l’Indochine toujours à l’écoute des autorités françaises en place dans les pays  limitrophes, Cambodge et Laos notamment. Mais s’il y a une remarquable continuité de personnes dans la politique siamoise, côté français, Rippawat nous le rappelle en ayant la charité de ne pas ironiser, de 1887 à 1915, il y eut 20 gouverneurs généraux de l’Indochine, un mandat d’un peu plus d’un an pour chacun, 26 ministres des Affaires étrangères. 43 ministres des Colonies, une quinzaine de Présidents du conseil - chefs de gouvernement- et 6 présidents de la République.

 

Sur place, nous trouvons Auguste Pavie auquel nous avons consacré plusieurs articles. Il déteste et peut-être aussi méprise les Siamois qui le lui rendent avec usure. Il est directement à l’origine de la multiplication du nombre des protégés. Il est aussi l’homme-lige du parti colonial.

 

Caricature siamoise  « L’homme qui a mangé le Mekong » :

 

 

Gabriel Hanotaux fut avec une étonnante continuité ministre des affaires étrangères de 1894 à 1898. Colonialiste fervent, convaincu de la mission civilisatrice de la France, il encouragea lui aussi l’extension inflationniste du nombre des protégés. Tout autant que Pavie, il est détesté des Siamois.

 

 

Paul Doumer fut gouverneur général de l’Indochine de 1897 à 1902. Il est le «godillot» du parti colonial et rêve d’une annexion pure et simple du Siam.

 

 

Albert Defrance fut ministre résident au Siam de 1896 à 1901, Il succède à Pavie et devint rapidement partisan enragé de mesures extrémistes en ce qui concerne les protégés.

Les employés du consulat.

 

Rippawat les appelle plus charitablement «les hommes de l’ombre». Les consignes à haut niveau sont relayées ou appliquées sur le terrain par la majeure partie du personnel diplomatique français, chargés d’affaire, interprètes mais aussi consuls et vice-consuls, parfois encore plus anti-siamois et radicaux que leurs maîtres.

 

 

Rippawat en cite deux, Charles Hardouin qui, après un obscur parcours d’interprète à la légation devint consul en 1893 et véritable larbin du parti colonial.

 

Raphaël Réau nous est connu par une correspondance personnelle adressée à sa famille et qui n’était certes pas destinée à la publication. Ses souvenirs ne sont pas dépourvus d’intérêt loin de là,  car c’est un homme cultivé. Nous lui avons consacré deux articles (11). Partisan d’un grand «y'a qu'à - faut qu'on», le Siam serait facilement conquis de l’intérieur sans verser une goutte de sang en inscrivant comme protégés les centaines de milliers de Siamois originaires de près ou de loin de nos colonies d’Indochine. Rippawat écrit de lui «rempli de présomption, il adhéra à la conviction commune à la plupart des Français qui croyaient qu’il était encore possible de faire du Siam une colonie, et il milita dans ce sens dans l’exercice de ses fonctions au point d’en perdre le sens des réalité». A cette époque se répand l’idée qu’en augmentant le nombre de protégés, ceux-ci finiraient par constituer la majorité de la population du Siam, ce qui permettrait la mainmise française sur ce pays. Mais cela aurait nécessité des moyens matériels énormes. Réau qui est chargé des formalités avec trois collaborateurs en revendique 200 !. Nous fumes moins charitables en démontrant dans un  autre article qu’il ne rendait pas des «services» à la communauté chinoise mais qu’il les vendait (12). Si Rippawat lui consacre un chapitre de sa thèse, sa compassion bouddhiste lui interdit probablement de dévoiler les dessous du personnage dont la profonde culture n’exclut pas la cupidité.

 

 

N’épiloguons pas, faute d’éléments concrets, sur la qualité du personnel des consulats (voir note 8-2)

 

 

Les «voyageurs»

 

Nous n’en citerons non pas un mais une, Isabelle Massieu à laquelle nous avons consacré un  article (13). Rippawat lui consacre un chapitre plus charitable toutefois que le nôtre.

 

 

Celle-ci, bénéficiant de moyens financiers importants et de puissantes protections, sur le chemin du Tibet qu’elle parcourut effectivement en véritable aventurière, passa seulement quelques jours au Siam, tapis rouge déplié. Sans quitter  Bangkok, des réceptions officielles et sa suite à l’Hôtel Oriental ...

 

 

...elle résume la situation au Siam en un raccourci singulier basé sur des chiffres de fantaisie: elle évaluait la population du Siam à 6.000.000 d’habitants se décomposant en 500.000 Cambodgiens illégalement incorporés au Siam depuis 1835, 1.000.000 de Laotiens, Khas, Shans, etc. ; 1.000.000 de Malais, 1.200.000 Chinois et 2.000.000 de Siamois seulement. Si les chiffres sont plausibles, leur interprétation laisse plutôt à désirer. La solution est simple, le Siam sera conquis de l’intérieur si le Gouvernement se décide à «protéger» ces quelques millions d’habitants du Siam qui ne sont pas Siamois. Il fallait 200 collaborateurs à Réau, il en faudrait dès lors quelques dizaines de milliers! Fi bien sur des Anglais dont dépendent les Malais et les Shans (14). Nous aurions pour notre part négligé ces fariboles si, après avoir écrit et publié ses souvenirs de voyage en 1901, Isabelle Massieu n’avait multiplié les conférences devant toutes sortes de sociétés savantes ou les articles dans d’érudites revues toujours accueillis par des concerts de louanges, pour expliquer à ses auditeurs que le Siam pouvait être conquis sans tirer un coup de fusil. Encore une fois,  «Bâtir un château dans les airs».

 

 

 

Les missionnaires

 

Si leur rôle ne fut pas spécifiquement et seulement en faveur de la protection de leurs ouailles, Il est permis de se poser la question de savoir s’il n’y eut pas des conversions d’intérêt ? Une page de notre blog de la plume d’une éminente universitaire thaïe s’est longuement penchée sur leur rôle (15).

 

 

« S’esquissa alors – nous dit Rippawat - une stratégie qui ressemblait fort, selon le mot de Charles Lemire, à une tentative de « francisation » du Siam par la présence d’un million de protégés français potentiels : Laotiens, Cambodgiens, Lus, Khamus, Annamites et Chinois de Hainan, des deux Kouangs et du Fokien ». Les origines ethniques du roi lui-même n’auraient-elles pas permis de l’inscrire comme protégé ?

 

La France fut représentée au Siam par un consulat à partir de 1858 et une légation en 1887. Pour faciliter l’inscription des protégés sur nos registres, des vice- consulats furent créés à des dates différentes à Chantaburi, Korat, Ubonrachathani, Makkeng (Udonthani), Nan et Chiangmai en sus de celui de Luang Prabang également habilité à  établir des certificats (16).

 

Carte établie par Ripawat  :

 

 

LA PROTECTION AU QUOTIDIEN

 

En amont,

 

Il se posait évidemment une première question sur le point de savoir selon quels critères les consulat ou vice-consulats enregistraient les candidats à la protection ?

 

Le Siam ne possédait pas de loi sur la nationalité avant 1913. La pratique était donc la suivante : étaient  considérés jusqu’à preuve contraire comme sujets siamois et soumis aux lois et juridictions locales tous les Asiatiques résidant au Siam : étaient considérés au contraire comme étrangers tous les individus d’origine ou de « race » européenne, leurs familles fussent-elles établies depuis plusieurs générations sur le sol siamois. Ce fut un premier point de friction dès lors que l’essentiel du droit de protection visera à faire échapper le plus d’Asiatiques possibles ou de sang-mêlé à la juridiction et aux institutions locales.

 

De plus, il n’existait pas d’état-civil. L’admission était donc faire sur simple déclaration.

 

Les autorités siamoises étaient souvent démunies et obligés de demander aux consuls français de leur communiquer les listes d’inscrits, ce que les Français se refusaient à faire pour « protéger » ses inscrits.

 

Ilustration de la thèse  :

 

 

 

En aval

 

Les documents d’archives et la presse siamoise analysés par Rippawat, le Siam observer ou le Sayam Maitri  en particulier font état de nombreux incidents entre les autorités siamoises et les protégés ou prétendus tels qui, placés face aux autorités locales, exhibaient comme un magicien tire un lapin de son chapeau, leur certificat de protection. Toutes ces sources relatent la permanence de ces incidents. Le chapitre consacré à ces incidents est le plus long de la thèse.

 

Rippawat cite une correspondance de 1895 du Prince Svasti, ambassadeur à Paris: «Pavie a accordé la protection française à toute personne, même à des sujets siamois désireux d’échapper à leurs obligations, de service militaire ou de se soustraire à des poursuites judiciaires et en accordant cette protection sur simple déclaration, d’être d’origine annamite, laotienne, ou cambodgienne à charge pour les autorités siamoises de prouver le contraire. Cela revient à transformer le Siam, à terme, en une simple expression, une ligne colorée sur les cartes géographiques. La nationalité siamoise ne se trouverait pas seulement absorbée, mais dissoute».

 

Sur le terrain judiciaire, la France refusait de s’incliner devant les décisions des juridictions siamoises, incitait ses protégés à faire de même et à ignorer les injonctions, mandats de comparution, d’arrêt, de dépôt, de perquisition.

 

Sur le terrain fiscal le consulat conseillait à ses protégés de ne payer ni taxes ni impôts. Et de même de ne pas remplir leurs obligations dans le cadre du service militaire ou de tout autre service obligatoire.

 

 

Globalement les catholiques vrais ou convertis par intérêt bénéficiaient des mêmes droits que les protégés français.

 

Les incidents seront multiples du côté des Laos, des Vietnamiens et des Cambodgiens souvent catholiques. Là encore nous bénéficions de l’analyse méticuleuse de la presse locale et des documents d’archive. En ce qui concerne les Chinois, ils bénéficiaient déjà d’un régime de faveur. Rippawat consacre un chapitre à chacune de ces ethnies et des difficultés qu’elles suscitent. Les problèmes que suscitèrent les Chinois en particulier furent plus spécialement signalés par la presse locale qui s’indigna de ce que la représentation diplomatique française à Pékin discutait avec l’autorité chinoise sur le projet de soumettre officiellement les Chinois du Siam à la protection française! Les Chinois étaient importants numériquement et incontournables dans le domaine de l’économie et du commerce. Ils s’inscrivirent sur les registres des protégés, massivement, et au vu de documents justificatifs souvent douteux sans parler des «  complaisances » d’employés consulaires comme Réau (12). Rippawat nous donne des éléments précis appuyés de nombreux justificatifs sur leur enregistrement massif. L’inscription de Chinois non originaires de nos concessions – donc tous les Chinois – se fit au prétexte que certains étaient nés en Indochine, que d’autres y avaient fait du commerce, que d’autres étaient catholiques et que la France devait sa protection aux catholiques, que d’autres enfin étaient employés de citoyens français. Les sources siamoises d’ailleurs font la part des choses – ce que ne fera jamais la presse française – en signalant des incidents qui sont également dus à des abus d’autorité de la part des fonctionnaires siamois.

 

 

LA FIN DE L’EXTERRITORIALITÉ

 

La question essentielle qui justifiait que les puissances aient demandé au Siam des privilèges d’extraterritorialité pour leurs nationaux était bien évidemment l’existence d’un système juridique, judiciaire et fiscal archaïque. Elle est liée à la modernisation du pays qui fut le souci de Rama IV avant d’être celui de Rama V.

 

La situation va se décanter au fil des ans, au traité de 1904 puis au traité de 1907, au fil aussi de la modernisation du système judiciaire siamois (Code Pénal, Code Civil et Commercial, Code de Procédure, Loi d’Organisation). Les protégés vont peu à peu se trouver soumis au système fiscal siamois mais continueront à échapper aux réquisitions militaires et corvées. Le tout se fera au bénéfice de renonciation en 1907 de territoires cambodgiens à la France (Battambang, Siem Reap et Sisophon). (C’est un sujet que nous avons aussi traité) (17).

 

Mais ce n’est qu’en 1939 que toute trace d’exterritorialité disparut du Siam. Le Siam regagna son autonomie juridictionnelle et fiscale complète. Les étrangers furent soumis aux juridictions locales dans les mêmes conditions que les nationaux siamois et le Siam put établir tous droits de douane et autres taxes qu’il estimait bons. Il put procéder à des réquisitions militaires et établir des monopoles. Toutes les personnes nées au Siam furent par ailleurs considérées comme Siamoises.

 

Le 24 juin 1939, ancienne date de la fête nationale siamoise, le Siam organisa une grande fête pour célébrer son indépendance juridique et juridictionnelle sous le régime du maréchal Phibul Songkhram. Ce fut la suite et la fin d’un long combat engagé sous Rama IV et Rama V.

 

Cette question a  fait l’objet d’une thèse soutenue en 2017 par Wanwisa Srikrajib qui n’est pas sans intérêt sans avoir l’ampleur de celle de Rippawat. Elle a l’avantage aussi d’être accessible puisque numérisée (18).

 

Nous avons lu non sans intérêt la conclusion de Ripawat: «Comme nous l’avons écrit, les événements de 1893 et l’absorption des pays laotiens par la France, la cession de Battambang et autres territoires au Cambodge et au Laos, tout ceci accompagné des tracas incessants causés à l’intérieur du pays par les consuls français défenseurs de l’extraterritorialité mais visant à la domination sur le Siam soit par l’augmentation du nombre des protégés, soit en multipliant à ce propos les incidents pouvant justifier une intervention française… laissèrent des traces dans les mémoires et dans l’histoire thaïe. Jusqu’à nos jours la mémoire des humiliations subies demeure évoquée, notamment dans les milieux ultra-nationalistes thaïs et notamment à l’occasion des conflits avec les voisins, comme avec le Cambodge dans le cas de la contestation autour du temple de Phra Vihearn, conflits dont certains imputent toujours la responsabilité à la colonisation française».

 

 

Nous avons abordé également la question du temple dans plusieurs articles (19) et pour ne parler que de cette question ponctuelle, elle démontre à merveille que la première décision de Justice de la Cour Internationale en 1962 fut encore d’essence essentiellement colonialiste. Il fallut beaucoup d’imagination, de complaisance et plus encore aux Magistrats de la Cour de La Haye pour attribuer au Cambodge le territoire d’un temple parfaitement inaccessible du côté cambodgien. Procès entre la Thaïlande et le Cambodge ou procès entre la France encore coloniale et le Siam?

 

Vue cavalière de Lunet de la Jonquères au début du siècle dernier :

  

 

«C’est la raison pour laquelle nous croyons qu’il était bon de décrire ce « non-dit » des relations franco-thaïes. Non pas pour entretenir la « guerre » mais au contraire pour consolider les réelles relations d’amitiés aujourd’hui existantes. Il s’agissait aussi de faire découvrir non seulement un pan de l’histoire thaïe mais aussi un aspect occulté, un prolongement « collatéral » mais nullement négligeable de l’entreprise coloniale» écrit Rippawat.

 

Il est en effet parfois bon de «mettre les pieds dans le plat»! Sans avoir jamais eu la prétention de faire «acte de repentance», nous eûmes à diverses reprises l’occasion de nous irriter de la manière angélique dont sont représentés en langage trop diplomatique les «éternels lien d’amitié entre la France et la Thaïlande» (19). Ces rapports ont débuté sous des jours enchanteurs lors de la première ambassade de Kosapan.

 

 

 

Ils sont ensuite devenus nuageux puis tumultueux puis ouvertement orageux, allant jusqu’au conflit armé (20) avant de revenir à des rapports amicaux depuis la seconde moitié du siècle dernier.

 

Le mérite de la thèse est d’éviter de donner une vision manichéenne et univoque de la question de nos protégés. La nature même du système siamois a pu la justifier à l’origine. L’utilisation qu’en firent les excès du parti colonial la rendit insupportable.

 

Que sait-on de l’histoire ? Ce qu'on en voit ou ce que l'on croit en voir souvent, ce que l'on aimerait qu’elle soit. Sur cette difficulté qu'il y a à cerner la réalité, voilée comme elle est par la subjectivité. «  Chacun sa vérité » a écrit Luigi Pirandello.

 

 

(2) เหตุเกิดในแผ่นดิน pp. 5-14. Le titre de l’article est significatif «Les Français investissent Chantaburi et y construisent une prison pour enfermer les Thaïs » (ฝรั่งเศสยึดจันทบุรีสรางคุกขี้ไก่ขังคนไทย).

 

La prison du camp français de Chantaburi :

 

 

(3) Mme Marie-Sybille de Vienne, Professeur à l’INALCO à Paris - M. William Gervase Clarence-Smith, Professeur au SOAS de Londres (School of Oriental and African Studies) comme rapporteur et M. Volker Grabowsky Professeur à l’Université de Hambourg également rapporteur.

 

(4) Sur le site, la thèse est présentée comme suit: «La thèse traite de la question de l'extraterritorialité (ou protection) au Siam des années 1850 aux années 1930, notamment des années 1890 à 1910 caractérisées par une politique offensive de la France à ce sujet. Exigée par les puissances coloniales pour la protection de leurs représentants et employés, afin de ne pas les exposer à des lois et à un système judiciaire «barbares», l'extraterritorialité fut admise par les autorités siamoises lors de la conclusion des premiers traités avec les Occidentaux (1855, 1856). Mais, à partir du moment où la France domina l'Indochine française, l'extraterritorialité devint instrument de colonisation. Avec la création du Laos et sous l'impulsion de Pavie (1893), les autorités françaises exigèrent que toutes les personnes issues de leurs possessions indochinoises et vivant au Siam fussent considérées comme des protégés bénéficiant des privilèges et procédures de l'extraterritorialité. Les Français virent là un moyen de mettre le Siam sous tutelle puis, suite à l'opposition de l'Angleterre, de garantir leur mainmise sur le Laos et d'obtenir la rétrocession de territoires en faveur du Laos et du Cambodge (1904-1907). Les relations s'apaisèrent après 1907 quand la question de la protection constitua un puissant moteur vers l'élaboration d'une législation moderne, à la rédaction de laquelle des conseillers français apportèrent une exceptionnelle contribution, consacrant l'influence de la France dans le domaine du Droit».

(5) La base de données de theses.fr est en constante évolution. L'ensemble des thèses de doctorat soutenues en France depuis 1985 y est signalé :

http://theses.md.univ-paris-diderot.fr/CHIRAPHONG-RIPPAWAT-va.pdf

(6) Cet accord au demeurant contre nature entre le roi très chrétien et le Mahométan païen, fruit de l’esprit pragmatique de François Ier fut considéré comme scandaleux dans le monde catholique.

 

(7) http://www.alainbernardenthailande.com/article-a77-l-heureux-sort-des-fran-ais-au-siam-il-ya-un-siecle-110164910.html

(8) Une double constatation s’impose:

8–1.

La colonisation en Indochine est celle d’une colonie d’affaires et non une colonisation de peuplement comme le connurent le Canada, l’Algérie, la Calédonie ou l’Australie. Rappelons ce qu’écrivait Jean-Marie de Lanessan en 1885 « De tous les mouvements d'expansion coloniale de la France, celui qu'elle exécute en ce moment en Indochine est sans contredit de beaucoup le plus important. Un pays d'une immense richesse agricole, sans parler de ses ressources minières, est désormais soumis à notre domination».

8–2.  La population française consista donc en missionnaires bien sûr, en militaires pour assurer l’ordre, en fonctionnaires administratifs et judiciaires et sa cohorte d’hommes d’affaires ou d’aventuriers venus chercher fortune. On a beaucoup glosé sur la qualité des fonctionnaires que la France envoyait aux colonies. On disait alors volontiers: « Il s’agit d’une écume dont la France se purge en l'envoyant dans les colonies», souvent porteurs d’une mentalité de «petits blancs» qui au moins pour partie ne fut pas étrangère à la réaction des autochtones face à la présence française.

 

Tel était la vocation du Siam s’il avait été formellement colonisé, ce qui explique que nous n’y trouvions des citoyens français qu’en petit nombre:

 

En 1883 le recensement dit «postal» de Bangkok (The 1883 Bangkok Postal Census)  est le premier du pays et ne concerne que la capitale.

 

Le détail des Farangs est le suivant : 7 Américains, 1 Danois, 6 Hollandais, 37  Anglais, 7 Français, 15 Allemands, 7 Portugais, 1  Suédois. Il signale 185 protégés français dont 171 Chinois, les autres probablement de Cambodgiens:

 

Voir notre article 152 «Le premier recensement effectué au Siam en 1883»:

http://www.alainbernardenthailande.com/article-152-le-premier-recensement-effectue-au-siam-en-1883-124510064.html

 

Le recensement partiel de 1904 ne porte que sur 12 monthon sans Bangkok oú se trouvent la plupart des occidentaux et enregistre 178 blancs de nationalité non ventilée.

Voir notre article 195 «LA POPULATION DU SIAM EN 1904 : LE PREMIER RECENSEMENT DE 1904»:

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/08/195-la-population-du-siam-en-1904-le-premier-recensement-de-1904.html

Un recensement spécifique à Bangkok en 1909 donne un chiffre de 1604 européens sans ventilation de nationalité.

Voir «Directory from Bangkok and Siam – 1914».

 

 

La même source donne un chiffre différent pour 1912 et nous apprend que cette année ont été enregistrés dans nos consulats 240 français dont 146 hommes, 63 femmes et 31 enfants. De ces hommes, 44 sont des prêtres catholiques dépendant des Missions étrangères de Paris. La plupart des femmes, 20, sont des religieuses. A titre indicatif, les autres consulats enregistrent 264 allemands, 43 hollandais, 153 américains, 131 italiens, 139 danois, 85 portugais, 32 austro-hongrois, 28 russes, 8  norvégiens, 8 belges et 7 suédois, à peine plus de 1100 «farangs» dans tout le pays.

 

L’ordre de mobilisation générale du 1er août 1914 a entraîné le départ de 60 mobilisés français donc hommes entre 18 et 40 ans.

Voir notre article A 243 «LES FRANÇAIS DU SIAM MORTS Á LA GUERRE DE 1914-1918 : LE MONUMENT DU SOUVENIR À BANGKOK»:

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/11/a-243-les-francais-du-siam-morts-a-la-guerre-de-1914-1918-et-le-monument-du-souvenir-a-bangkok.html

 

 

(9) Le rattachement des Chinois est singulier et difficile à expliquer dans la mesure où la France n’a jamais colonisé la Chine en dehors de ses quelques comptoirs ? On peut donc penser que tous les Chinois du Siam et ceux inscrits comme protégés étaient fictivement originaires de Canton, Tien-Tsin, Fort Bayard ou de Shanghai la vérification étant naturellement impossible à effectuer par nos consulats!

 

(10) le Directory from Bangkok and Siam – 1914 donne pour l’année 1912 un chiffre de 15.000 protégés enregistrés dans nos circonscriptions consulaires (à cette date Bangkok, Chiangmaï, Chantaboun et Korat. Il nous donne la ventilation d’origine pour Bangkok: 724 Chinois, 396 Annamites, 2460  Laotiens, 1466 Cambodgiens, 44 Indiens et 90 autres de nationalité non précisée. Une comparaison qui vaut ce qu’elle vaut: en 1912, les Anglais dont les colonies de l’ouest, Birmanie et Indes comportent au début du siècle dernier une population d’environ 250.000 millions d’habitants et protègent environ 10.000 «sujets» pour la plupart indiens, toujours nombreux au Siam. Les Français en protègent donc aux environs de 20.000 alors que la population de ses territoires de l’Est (Vietnam – Cambodge – Laos) représente alors moins de 20 millions d’habitants

 

(11) Voir nos deux articles

 

144 «Raphaël Réau, jeune diplomate français au Siam. (1894-1900)»

http://www.alainbernardenthailande.com/article-144-raphael-reau-jeune-diplomate-au-siam-1894-1900-123941699.html

145 «La vision du Siam de Raphaël Réau, jeune diplomate français à Bangkok. (1894-1900)».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-145-la-vision-du-siam-de-raphael-reau-jeune-diplomate-fran-ais-a-bangkok-1894-1900-123999177.html

 

(12) Voir notre article A 200 «QUELQUES COMMENTAIRES Á PROPOS DE « RAPHAËL RÉAU, JEUNE DIPLOMATE AU SIAM (1894-1900)»

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/12/a-200-quelques-commentaires-a-propos-de-raphael-reau-jeune-diplomate-au-siam-1894-1900.html

(13) Voir notre article A 192 «A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME »

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/08/a-la-decouverte-du-siam-par-madame-massieu-une-aventuriere-francaise-de-la-fin-du-xixeme.html

14) «Quelques milliers» seulement mais le chiffre reste imprécis, ont été enregistrés comme protégés au consulat britannique de Singor (Songkla) et à ceux de Chiangmai ou Lampang.

 

(15) Sur le rôle des missionnaires dans une province très christianisée, voir le très bel article (en thaï) de Mademoiselle Sutida Tonlerd (สุธิดา ตันเลิศ) publié dans notre blog « มิชชันนารีชาวฝรั่งเศสในเมืองอุบลราชธานี ช่วงปี พ..2409-2453 (« Les Missionnaires Français dans le mueang d’Ubonrachathani de 1867 À 1910 »»

 

 

(16) En 2019, en dehors du Consulat de Bangkok, nous sommes dotés de quatre consulats dits «honoraires» et d’une délégation à Pattaya au consul d‘Autriche. Il y a pourtant plus de 10.000 Français inscrits sur les registres du consulat compte non tenu des ressortissants de pays d’Afrique francophone qui n’ont pas de représentation diplomatique en Thaïlande et de millions de touristes. Il est vrai que les compétences des consulats ont été réduits comme une peau de chagrin au fil des ans et sont actuellement réduits à peu de chose.

 

La Grande Bretagne en dehors de Bangkok entretenait un vice-consulat à Chiangmaï, un à Kedah déplacé en 1912 à Phuket, un à Singor (aujourd’hui Songkla) et un à Nan déplacé à Lampang. Les Britanniques de souche auraient été environ un millier, à comparer aux 240 français et les protégés britanniques «quelques milliers» (8) à comparer aux plus de 20.000 protégés français.

 

(17) Voir notre article : 176. «La fin du régime des capitulations au Siam en 1925».

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/03/176-la-fin-du-regime-des-capitulations-au-siam-en-1925.html

 

(18) «Vers la suppression de l’exterritorialité au Siam : le rôle des juristes français sous les règnes de Rama V (1868-1910) et Rama VI (1910-1925)». Il ne s’agit pas d’une thèse d’Université mais d’une thèse INALCO. Elle est accessible en ligne:

https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01808760

L’auteur présente son travail ainsi dans un style qui aurait pu être amélioré «L’objectif principal de notre travail est une recherche sous forme de description analytique qui se concentre sur le champ de l’histoire juridique plutôt qu’à proprement parler dans le domaine juridique».

(20) Voir en particulier nos articles:

 

21 «Les Relations Franco-Thaïes : Une lecture critique de la présentation « officielle » de l’Ambassade de France de Bangkok des relations franco-thaïes)»

http://www.alainbernardenthailande.com/article-21-les-relations-franco-thaies-une-lecture-critique-65161247.html

 

«LES RELATIONS FRANCO-THAÏES EN 2016»: http://www.alainbernardenthailande.com/2016/12/les-relations-franco-thaies-en-2016.html

H17 «L’OCCUPATION DE CHANTHABURI PAR LES FRANÇAIS, « UNE PAGE SOMBRE DE L’HISTOIRE DU SIAM » (1893-1905)».

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/11/h17-l-occupation-de-chanthaburi-par-les-francais-une-page-sombre-de-l-histoire-du-siam-1893-1905-premiere-partie.html

 

A 329  333 ANS D'AMITIÉ ENTRE LA FRANCE ET LE SIAM, MYTHE OU RÉALITÉ ? »

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/09/a-329-333-ans-d-amitie-entre-la-france-et-le-siam-mythe-ou-realite.html

 

(21) Voir nos articles:

204 «LA QUESTION DES FRONTIÉRES DE LA THAILANDE AVEC L’INDOCHINE FRANÇAISE»:

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/10/204-la-question-des-frontieres-de-la-thailande-avec-l-indochine-francaise.html

27 «1907 ? Le Siam Cède Ses Territoires "Cambodgiens"»: http://www.alainbernardenthailande.com/article-27-les-relations-franco-thaies-1907-67452375.html

H 1 «L’INCIDENT DE PAKNAM DU 13 JUILLET 1893 : I - LES PRÉMICES : L’AFFAIRE GROSGURIN»:

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/h-1-l-incident-de-paknam-du-13-juillet-1893-i-les-premices-l-affaire-grosgurin.html

H 2 «L’INCIDENT DE PAKNAM DU 13 JUILLET 1893 : II – LE PROCÉS : JUSTICE DES VAINQUEURS OU JUSTICE DE CONCUSSIONAIRES ?»: http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/h-2-l-incident-de-paknam-du-13-juillet-1893.html

 

 

H16 «MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893» : http://www.alainbernardenthailande.com/2017/11/h16-la-marche-du-mekong-une-victoire-du-capitaine-luc-adam-de-villiers-sur-les-siamois-en-juillet-1893.html

30 «La 2e guerre mondiale : La Thaïlande attaque l'Indochine française»: http://www.alainbernardenthailande.com/article-30-les-relations-franco-thaies-la-2-eme-guerre-mondiale-67649933.html :

«17 Janvier 1941 : La bataille navale de Koh-Chang,Thaïlande»: http://www.alainbernardenthailande.com/article-17-janvier-1941-la-bataille-navale-de-koh-chang-thailande-114422430.html

 

 

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11 novembre 2019 1 11 /11 /novembre /2019 22:06

 

 

 

 

Cet épisode ne fut pas le premier dans l'histoire tortueuse de l'évangélisation du Siam :

 

 

La révolution de 1688 conduisit Petracha sur le trône jusqu’en 1703. Les persécutions dont furent alors accablés les chrétiens ont été longuement décrites par Monseigneur Pallegoix  (1). 

 

 

« Les Siamois se saisirent de sa personne (Monseigneur Laneau évêque de Métellopolis), le chargèrent de tant de  coups, qu'il est étonnant que ce prélat, déjà infirme, ne mourut pas entre leurs mains...  Il demeura exposé aux ardeurs du soleil, aux moustiques, aux insultes... On lui  arrachait la barbe, on lui crachait au visage, on vomissait contre lui les imprécations  les plus horribles et les invectives les plus atroces. On ne se contenta pas de faire souffrir les missionnaires, les séminaristes et les  Français, plusieurs chrétiens, de différentes nations, furent mis en prison, exposés à des traitements barbares, et plusieurs même payèrent de leur vie leur fidélité à la religion chrétienne. Un volume entier ne suffirait pas pour faire le détail des maux que souffrirent, dans toutes les provinces, tant de chrétiens ».

 

 

 

La situation de la mission s’améliora en avril 1691 lorsque Phra Phetracha rendit le séminaire à  Monseigneur Laneau : « Á la fin de l’année 1690 le père Tachard avait débarqué à Mergui avec deux mandarins qu'il avait accompagnés en France -et à Rome. Il écrivit au barcalon qu'il était porteur d'une lettre du roi de France, et qu'il venait par ordre de Sa   Majesté pour terminer toutes les affaires et pour renouveler l'alliance entre les deux couronnes. La cour de Siam, qui redoutait encore plus les Hollandais  depuis qu'ils s'étaient emparés du royaume de Bantan (Bantam sur l’île de Java)....

 

 

 

 

... et qui ne voulait point, par surcroît, avoir les Français à craindre, parut fort satisfaite de cette lettre et de ce rapport. C'est pourquoi,  dans le mois d'avril 1691,  on rendit le séminaire à monseigneur de Métellopolis, et on lui permit d'y demeurer avec les missionnaires, les séminaristes et les écoliers ».

 

 

 

Après la mort de Phra Phetracha en 1703, les relations entre le Siam et la France reprirent après une interruption de 15 ans mais l’activité missionnaire resta en sommeil.

 

 

Son fils Sorasak monta sur le trône

 

 

 

...

et parut favorable à monseigneur Louis Champion de Cicé alors vicaire apostolique du Siam depuis 1700 auquel il demanda d'écrire, de sa part, à M. de Ponchartrain, tour à tour Ministre de la Marine et Directeur de la Compagnie des Indes orientales  pour dire que tous les ports de son royaume étaient ouverts aux marchands français, qu'il souhaitait que la Compagnie royale y vînt rétablir des factoreries et qu'il leur accorderait les mêmes privilèges qu'aux Hollandais.

 

 

 

 

 

 

La situation va changer sous le règne de son successeur Tai Sra monté sur le trône en 1709. C’est sous ce règne que se situe à partir de 1729 l’épisode que les missionnaires ont appelé celui de « la pierre de scandale » sous le vicariat de Monseigneur Jean-Jacques Tessier de Queralay qui avait succédé à Monseigneur de Cicé en 1727, incident qui, au premier abord, pouvait sembler heureux, suscita de graves complications et de grandes craintes (2).

 

 

L’origine de l’érection de cette pierre nous est décrite à la fois par Monsieur Pallegoix et la collation des archives des Missions Étrangères effectuée par Adrien Launay auquel nous empruntons nos citations 

 

 

 

Elle édicte les mesures prises par le Roi de Siam contre les chrétiens dont l’édit fut gravé sur une grande table de pierre. Nous donnons le très long texte en annexe. Elle présente les événements d'une façon aussi partielle que partiale, elle est un parfait exemple de ce que nous pourrions appeler la « siamensis fides » mais la synthèse en est limpide (3) :

 

 

 

 

 

Il était interdit aux missionnaires de quitter la capitale. Il leur était aussi interdit d'utiliser le thaï et le pali  dans leur enseignement de la religion,  d’évangéliser les Siamois, Pégouans et Laos, de débattre et de critiquer la religion bouddhiste afin de répandre leur  propre religion, le tout sous des menaces des pires sanctions la plus douce étant la mort.

 

 

Tels étaient les ordres du roi gravés sur la pierre posée devant l'église Saint-Joseph d'Ayutthaya.

 

 

 

Quelle en fut l’origine ?

 

 

Un prince de l'ancienne famille royale, « qui aimait les Français », emprunta de monseigneur de  Rosalie (Tessier de Queralay) des livres écrits en siamois touchant  la  religion dont il disait qu'il voulait s'instruire ou peut être simplement se distraire.  Nous ignorons quel était ce prince. Il en parla et les prêta au frère du roi qui les lut avec attention et en fit demander d'autres à monseigneur l'évêque. On ne pouvait les lui refuser sans l'offenser, on les lui envoya donc. La lecture de ces livres fit naître de grandes disputes. Pendant quelques mois, les mandarins, les princes, le roi même n'avaient point d'autre sujet de conversation. Les talapoins ne pouvant répondre aux objections qu'on leur faisait – au dire des missionnaires - étaient souvent « couverts de confusion et exposés aux railleries ». Afin de se délivrer  de ces ennuis, ils se mirent à déclamer contre le catholicisme, prétendant que ses adhérents exciteraient bientôt dans le royaume des divisions et des guerres, comme ils l'avaient fait au Japon, et qu'ils aboliraient le culte suivi par tous leurs ancêtres. L’évêque fut convoqué au palais : « J'ignore en quoi j'ai eu le malheur d'offenser Sa Majesté; je vous prie de m'en instruire »

 

 

 

« Le barcalon appela un secrétaire, lui remit un mémoire qui contenait plusieurs chefs d'accusation, et lui ordonna de le lire à haute voix; puis, résumant chaque article, il enjoignit au Vicaire apostolique d'y répondre. Les questions roulaient particulièrement sur les motifs qui avaient conduit les missionnaires à Siam, sur leur désobéissance au roi, sur les dangers que leurs prédications faisaient courir à l'État. Monseigneur de Quéralay était d'ordinaire calme et très modeste; dans cet interrogatoire, il le fut plus encore; mais il ne laissa passer aucune imputation sans la relever et donna d'amples explications. Il raconta l'histoire des premiers prêtres et des premiers évêques français dans le royaume, la bienveillance de Phra Naraï, les relations de la France avec Siam ; il protesta que ni lui ni ses prêtres n'engageaient personne par présents, par promesses ou par force à se faire chrétien; mais, ajouta-t-il, notre religion est la vraie et nous devons la prêcher. »

 

 

Le barcalon l'interrompit : « Nous ne condamnons pas votre religion, lui dit-il,  pourquoi condamnez-vous la nôtre ? Tant de nations établies ici ont chacune une religion différente et respectent celle du pays; vous êtes les seuls qui vous éleviez insolemment contre ses dogmes, vous méritez d'être sévèrement punis. »

 

 

L'évêque se lança alors dans un jeu périlleux en tentant en vain de prouver à son accusateur que la religion catholique est la seule vraie, et qu'en vertu des droits éternels de la vérité elle peut et doit être partout enseignée. Il est des circonstances oú toute vérité ou ce qu’on croit être la vérité n’est pas bonne à dire mais il faut évidemment saluer l’intrépidité du prélat.

 

 

 

La barcalon lui répondit faisant référence au Japon « Il ne s'agit pas de cela mais de la tranquillité de l'État; nous savons que quelques-uns de vos prêtres ont attiré à leur religion une grande multitude de Japonais; ils ont ensuite excité une révolte. L'empereur les a vaincus; il a fait massacrer vos prêtres et les rebelles, et il a défendu, sous peine de mort, à tous les chrétiens, de quelque nation qu'ils soient, de mettre le   pied dans ses États. Si notre roi, pour prévenir un pareil  attentat, suivait cet exemple, s'il faisait couper la tête à vos missionnaires et à vous, on ne pourrait attribuer qu'à votre imprudence la rupture entre la France et Siam ».

 

 

 

 

Les relations entre la France et Siam étaient à peu près nulles, ce n'était pas le moment de le faire observer; aussi Monseigneur de Quéralay garda le silence, et le barcalon continua :

 

 

« Le roi veut bien pour cette fois user de clémence ; mais il vous défend :

1° d'écrire en langue siamoise ou en bali des livres de religion;

2° de prêcher votre doctrine à des Siamois, à des Pégouans ou à des Laotiens;

3° de les tromper et de les engager, par quelque voie que ce soit, à se faire chrétiens;

4° de condamner la religion du  royaume. Voulez-vous obéir à ses ordres ? »

 

 

 

L’évêque demanda quelques jours de réflexion ce qui lui fut refusé. Le barcalon lui affirma « L'ordre du  roi ne souffre point de retard. Vous ne retournerez pas dans votre séminaire, que vous ne m'ayez déclaré si vous vous soumettez aux défenses qu'il vous fait ». Un mandarin ajouta une autre menace « L'ordre du roi n'excepte personne. Si vous vous y soumettez, vous continuerez de vivre tranquillement dans votre maison : si vous refusez d'obéir, le roi veut qu'on vous tranche la tête. »

 

 

Le roi, le barcalon, les talapoins et les mandarins avaient-ils l'intention de se porter à ces extrêmes violences? Il est permis d'en douter, car l'interrogatoire se termina subitement, et après de nouvelles menaces les accusés furent renvoyés chez eux !

 

 

Quelques jours plus tard, des mandarins, à la tête d'un peloton de soldats, se présentèrent au séminaire et se saisirent des ouvrages en siamois et en pali. Perquisition bien tardive puisque les missionnaires avaient pris la précaution de transporter ailleurs à peu  près tous les livres de religion, ne laissant que ceux de science ou d'histoire profane.

 

 

Ce premier attentat fut cependant considéré comme une victoire par les mandarins et les talapoins, et apaisa un peu les colères. Victoire ou victoire à la Pyrrhus ?

 

 

 

Monseigneur de Quéralay prit alors soin de renouveler son amitié au roi en lui offrant des cierges allumés avec des couronnes de fleurs  accompagné de missionnaires et de séminaristes. Il se rendit à une audience du  barcalon et le salua par ces paroles :

 

« Je viens offrir au roi ces cierges et ces fleurs comme un témoignage public de mon profond respect et de mon parfait dévouement envers Sa Majesté »

 

 

Le barcalon crut le moment favorable pour reprendre la discussion : il ordonna au Vicaire apostolique de souscrire aux précédentes exigences royales. La réponse fut sans équivoque « Jamais » et les missionnaires se retirèrent sans autre incident !

 

 

Cependant l'affaire n'était pas étouffée. Le barcalon fit alors graver les défenses du monarque sur trois grandes pierres et commanda de les placer dans les deux églises de Juthia et dans la chapelle du séminaire.

 

 

 

Lorsque les officiers voulurent exécuter l'ordre, Monseigneur de Quéralay les arrêta : « Le roi, dit-il, est maître absolu dans son royaume, il peut y faire tout ce qui lui plaît; mais mon église étant un lieu saint consacré au Créateur du ciel et de la terre, je ne puis y poser une de ces pierres, ni consentir qu'elle y soit posée par autrui ». Un mandarin s’écria alors « Les évêques et les missionnaires français ont été établis dans notre pays par les anciens rois, qui les ont toujours estimés et aimés : jusqu'à présent, ils ont eu la permission de prêcher leur religion. Pourquoi veut-on les molester? Ce sont des hommes pacifiques, tranquilles, incessamment occupés à soulager les malades et les pauvres. Jamais je n'ai entendu contre eux un juste reproche; il n'y a rien à craindre du petit nombre de leurs chrétiens ».

 

 

Le roi interrogea ensuite son frère : « Le mandarin a parlé très sagement; pourquoi troubler sans nécessité la paix du royaume et nous faire des ennemis ? ». Le roi conclut alors « Puisqu'il en en est ainsi qu'on laisse l'évêque et ses prêtres en repos, et qu'on ne parle plus de cette affaire ».

 

 

Le barcalon ne s'inclina pas et fit une nouvelle tentative pour poser la pierre à l’intérieur des bâtiments. Devant l’opposition de Monseigneur de Quéralay les officiers placèrent cette pierre sur un piédestal assez élevé, en dehors et près de la porte principale de la chapelle. Cette inscription outrageante pour la religion fut alors par les chrétiens appelée « la pierre de scandale » (3).

 

 

Le roi mourut en 1733 et après diverses péripéties et une guerre de succession le roi Borommakot monta sur le trône et ce jusqu’en 1758.

 

 

 

Passant pour être bienveillant à l’égard des chrétiens, il ne leur accorda cependant pas l'autorisation d'enlever la pierre de scandale dressée devant la chapelle, mais ne leur suscita aucune difficulté et le calme régna de nouveau dans la mission de Siam.

 

 

Le roi dut sans aucun doute tenir compte d’une lettre que Louis XV lui adressa pour lui recommander un missionnaire devenu plus tard évêque, M. de Lolière-Puycontat.

 

 

Le texte est évidemment plein de sous-entendus ironiques sinon menaçants :

 

 

 « Très haut, très excellent, très puissant et très magnanime prince, notre très cher et bon ami, Dieu veuille augmenter votre grandeur avec fin heureuse. Nous sommes informés que plusieurs de nos sujets, attirés par la justice qui règne dans toutes vos actions, s'empressent de fixer leur résidence dans vos États. Le sieur de Lolière, aussi notre sujet, se proposant également d'y passer, nous lui remettons cette lettre pour vous la présenter comme un témoignage de notre sincère estime pour vous. Nous n'avons donc qu'à vous assurer que toutes les grâces qu'il recevra de vous nous devant être chères, nous serons bien aises de trouver des occasions de vous en marquer notre gratitude. Sur ce, nous prions Dieu qu'il veuille  augmenter votre grandeur avec fin heureuse ».

Écrit au château de Fontainebleau, le 11 novembre 1738.

« Votre très cher et bon ami, LOUIS »

 

 

 

 

Le prestige de la France et sa présence aux Indes était probablement suffisants pour que les Siamois prennent garde. Le Roi Louis XV qui fut lui-même par sa vie dissipée « pierre de scandale » pour ses sujets avait parfaite conscience de la mission qui était la sienne et celle de ses prédécesseurs depuis François Ier, de protéger nos missionnaires à l’étranger, « roi très chrétien » et roi de la « fille aînée de l’Église ».

 

 

 

 

Lors de la première attaque des Birmans, en 1758, le roi pria le vicaire apostolique, Monseigneur Brigot, d'user de son influence sur les chrétiens pour les engager à combattre ce à quoi celui-ci répondit : « La demande du roi est très juste, répondit   l'évêque, c'est le devoir des chrétiens de lutter pour la défense de la patrie ».

 

 

Devant la menace birmane, Monseigneur Brigot fit partir pour Chantaboun les élèves du séminaire général accompagné de deux missionnaires. Un autre missionnaire, Philippe-Robert Sirou, jeune missionnaire alors âgé d'à peine 30 ans profita des troubles pour briser la pierre sans que personne n’y fît attention. Les missionnaires craignirent les résultats de cet acte, sur lequel il n’avait consulté personne. « Mais, écrit Monseigneur Brigot, comme l’invasion des Barmas survint quelques jours après, on ne pensa point à nous dénoncer à la justice siamoise ». Les Birmans levèrent le siège. Le roi n'oublia pas la conduite de Monseigneur Brigot et l'intrépidité des chrétiens.

 

 

 

 

Chacun reçut, en présent, une pièce d'étoffe et du riz et les élèves du collège, de la toile. Le peuple baptisa l'église française du nom d'église de la Victoire. Les Birmans devaient revenir faire le siège de la ville qui tomba dans la nuit du 7 au 8 avril 1767. Il ne fut plus jamais question de la « pierre du scandale ». Ses débris gisent probablement au fond de la rivière. Compte tenu de la longueur du texte, il est permis de penser qu'ils sont volumineux. Peut-être les retrouvera-t-on un jour pour la plus grande joie des érudits.

 

 

NOTES

 

 

(1) Les épisodes de cette pierre sont longuement détaillés par Monsieur Pallegoix dans le second volume de son « Histoire du royaume thaï ou Siam ». De nombreux documents sont reproduits par Adrien Launay dans le second volume de son « Histoire de la Mission de Siam- documents historiques » et dans son « Siam et les missionnaires français ». Nous avons également utilisé les notices biographiques de tous ces missionnaires disponibles sur le site des Missions étrangères et l'article de Jean Burnay « Notices biograhiques sur Monseigneur Brigot » publié dans le Journal de la Siam Society, volume 33-1 de 1941.

 

 

(2) L’expression proviendrait de l’antiquité romaine, une pierre placée devant le Capitole devant laquelle venaient s’asseoir les banqueroutiers pour déclarer publiquement qu’ils faisaient cession de leurs biens en criant à haute voix « cedo bona ».

 

 

 

 

 

(3)  Elle rappelle ce dont les romains qualifiaient la mauvaise foi des Carthaginois « punica fides ».

 

 

 

 

Voici la lettre de Monseigneur Jean-Jacques Tessier de Queralay évêque de Rosalie :

 

Voilà la version, mot à mot autant qu'il a été possible, du fameux édit du roy de Siam gravé en langue siamoise sur une pierre placée à la porte de l’église du séminaire de Siam.

 

Cette traduction française suit une traduction en latin. S’agit-il bien d’une traduction du texte thaï ? Sa longueur et sa lourdeur nous semblent relever tout simplement du caractère singulièrement répétitif de la langue thaïe. Il ne subsiste pas de version originale thaïe, en tous cas nous ne l’avons pas trouvée, et la pierre a disparu. Elle relève d’une vision singulière de l’histoire.

 

 

Il y avait depuis longtemps une grande amitié entre les roys de France et de Siam en conséquence le roy de France avait envoyé  au roy de Siam une ambassade, avec une lettre et des présents, lui demandant  qu'il permit que les missionnaires français demeurassent dans son royaume, et qu'il leur  bâtît une maison, afin qu'ils aidassent à conserver l'amitié entre leurs deux couronnes. Sur quoi le roy de Siam, pour conserver et fortifier l'amitié entre les deux couronnes, avait donné aux missionnaires français un  emplacement dans le lieu-dit Banplahet, et avait puisé dans le trésor pour  fournir les matériaux et les ouvriers, afin de leur bâtir une maison de pierres,  suivant le désir du roy de France. Par la faveur et la libéralité du roy de  Siam, ils y avaient demeuré longtemps. Mais  dans cette année Pi cho tho soe (1730), le sieur Teng, fils de Louang Cray Cosa, avait fait déclarer au grand    prince (alors frère du roy et aujourd'hui roy) que les supérieurs qui étaient venus demeurer dans le séminaire de Banplahet avant l’évêque Dom Jacques  (Monseigneur Jean-Jacques de Querallay), et l’évêque Dom Jacques lui-même, avaient grièvement péché en plusieurs points :

1) en se servant des caractères cambodgiens et des caractères siamois, pour en composer des livres où  était exposé toute la religion chrétienne, et que ces livres se gardaient en  grand nombre au séminaire

2) après avoir prêché en langue européenne, ils  expliquent leur religion en langue siamoise  

3) ils trompent les Siamois, les Pégouans et les Laos, qui suivent la sainte religion siamoise, et en les flattant, ils les font entrer en grand nombre dans la religion chrétienne 

4) ils composent  des livres qui combattent et tournent en ridicule la sainte religion siamoise  en plusieurs manières.

Alors le grand prince a présenté les déclarations du sieur Teng au roy, qui en ayant eu connaissance a ordonné qu'on fît venir l'évoque Dom Jacques, les supérieurs, et tous les autres missionnaires au tribunal de son ministre, suivant la coutume, pour examiner et discuter l'affaire dans laquelle l'évoque Dom Jacques et tous les missionnaires ont péché. Dom Jacques et tous les missionnaires ont avoué avoir fait véritablement tout cela ensuite ils ont apporté des confitures, des fleurs, des parfums des cierges pour demander pardon de toutes les choses dans lesquelles ils avaient péchez. Le roy, ayant tout entendu et considéré, a signifié au prince son édit, disant : La Cour de France et la Cour de Siam conservent une amitié réciproque depuis longtemps quant à la faute de tous les missionnaires, ils ont reconnu qu'ils  l'avaient commise, et ont apporté des confitures, des fleurs, des parfums et des cierges pour en obtenir le pardon.  Il faut dissimuler et se taire sur cette faute pour cette fois mais si désormais, soit l'évoque Dom Jacques, soit d'autres missionnaires viennent dans la suite à la Cour de Siam pour entretenir l'amitié royale entre les deux Cours, la fortifier, et l'augmenter plus qu'auparavant, qu'il leur soit absolument défendu dépêcher contre ces quatre articles en aucune manière. A cette condition, les missionnaires pourront venir à cette Cour pour entretenir l’amitié  du roy de France et l'augmenter solidement mais s'ils ont la hardiesse d'enfreindre l'édit du roy dans ces quatre points, ou dans un seul, l'amitié royale se trouvera rompue, parce que les missionnaires l'auront voulu et auront violé l'édit sur l'un des quatre points, savoir

1° il est défendu de se servir des caractères cambodgiens et  des caractères siamois pour en écrire des livres de la religion chrétienne

2° il est défendu de prêcher en langue siamoise

3° Il est défendu aux Siamois, Pégouans et laos qui professent la sainte  religion siamoise d’aller quoique pauvres emprunter aux missionnaires des effets, de l’or, de l’argent et de demander d’embrasser la religion chrétienne; il leur est Interdit. De croire et professer la religion chrétienne et d'aller se présenter et se joindre eux- mêmes aux chrétiens il ne faut pas que les missionnaires les reçoivent.

4° Il est défendu de composer des livres qui combattent la religion siamoise.

 

Que tous les missionnaires qui viennent à cette Cour de Siam prennent de ne rien faire dans la suite contre l’affaire des quatre points ni contre aucun de ces points absolument. Si les missionnaires qui viennent à cette cour de Siam, après avoir su et vu ce qui est contenu dans cet édit gravé sur la pierre, n'y obéissent pas, font quelque chose contre ces quatre articles ou quelqu'un d'entre eux, certainement après avoir faut les perquisitions et l'examen et avoir découvert la vérité, le supérieur des missionnaires sera puni de mort et tous les autres missionnaires,  après avoir été grièvement châtiés seront chassés de ce royaume de Siam. De plus, les Siamois, Pégouans et Laos qui ont embrassé la religion chrétienne du temps de Dom seront très grièvement châtiée, et poursuivis jusqu’à la mort. Si désormais les Siamois, Pégouans et Laos qui professent la sainte religion siamoise, après avoir eu connaissance de l’édit gravé sur la pierre, violent ce que cet édit défend en abandonnant leur sainte religion, et viennent à professer la religion chrétienne,  certainement, ils seront  sévèrement punis. Après leur avoir coupé la tête, ils seront empalés devant le séminaire de Banplahet. Leurs pères et mères, leurs enfants, leurs femmes, leurs frères et sœurs seront aussi grièvement punis et tous leurs biens seront confisqués.

 

Cet édit a été gravé le mercredi neuvième jour de la nouvelle lune du second mois de l’année dire Pi So Tho Soe de l’ère siamoise – de l’ère chrétienne janvier 1730

 

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7 novembre 2019 4 07 /11 /novembre /2019 15:38

 

 

Nous avons déjà rencontré le roi Rama Ier, fondateur de la présente dynastie (1).

 

Thong Duang  (ทองด้ว)ง naquit le 20 mars 1736 et quitta sa vie terrestre le 7 septembre 1809.  Son père était Akson Sunthon Sat (อักษรสุนทรศาสตร์) ou Thong Dee (ทองดี). Celui-ci avait servi  à la cour royale d’Ayutthaya et aurait été descendant de l’ambassadeur Kosapan. Sa mère nommée Dao ruang (ดาว เรือง)  ou Yok  (หยก  « jade ») aurait été en partie chinoise.  Il fut considéré par Taksin comme l’un de ses meilleurs chefs de guerre

 

 

 

 

Lorsque Taksin se fit  couronner roi, il l’honora du titre de Chao Phraya Chakri Maha (เจ้าพระยาจักรีมหา). Il s’empara du trône à la date officielle de 6 avril 1782. Bénéficiant d’un incontestable soutien populaire, il fut immédiatement apprécié des catholiques puisqu’il avait rompu avec la politique brutale de son prédécesseur à leur égard (2).

 

Nous avions découvert un chef de guerre, un législateur,

 

 

 

 

un écrivain et enfin un théologien.

 

 

Le rénovateur du bouddhisme siamois

 

 

La révision des canons bouddhistes fut – pour les bouddhistes - le plus important des actes de son œuvre de reconstruction. Il commença par financer sur sa propre cassette une édition des canons bouddhistes du Tipitaka. Six ans après son accession au pouvoir, il réunit un concile comportant 250 moines ou hommes de loi qui travaillèrent pendant six mois à reconstituer les textes sacrés en langage sacré, le pali, un ensemble de 45 volumes in octavo de chacun 500 pages publié en 1788 dont le dernière réédition, celle de 1925, se trouve actuellement dans la bibliothèque du plus modeste des temples et les manuscrits originaux bibliothèque royale Vajiranana. Après avoir été surnommé par ses ennemis Birmans « le tigre », il reçût de ses sujets le titre de « défenseur de la religion » ou «  défenseur de la foi ». Ce qualificatif ne l’empêcha pas de manifester la plus grande tolérance à l’égard des chrétiens comme nous venons de le voir mais aussi des sectateurs de la religion du Bédouin et des hindouistes.

 

 

 

 

La révision des canons bouddhistes fut – pour les bouddhistes - le plus important des actes de son œuvre de reconstruction. Il commença par financer sur sa propre cassette une édition des canons bouddhistes du Tipitaka. Six ans après son accession au pouvoir, il réunit un concile comportant 250 moines ou hommes de loi qui travaillèrent pendant six mois à reconstituer les textes sacrés en langage sacré (le pali), un ensemble de 45 volumes in octavo de chacun 500 pages publié en 1788 dont le dernière réédition, celle de 1925, se trouve actuellement dans la bibliothèque du plus modeste des temples et les manuscrits originaux à la bibliothèque royale Vajrayana. Après avoir été surnommé par ses ennemis birmans « le tigre », il reçût de ses sujets le titre de « défenseur de la religion » ou «  défenseur de la foi ». Ce qualificatif ne l’empêcha pas de manifester la plus grande tolérance à l’égard des chrétiens comme nous venons de le voir pais aussi des sectateurs de la religion du Bédouin et des hindouistes.

 

Comment ce défenseur de la foi a-t-il pu être baptisé ?

 

 

 

Reçut-il le baptême secret ?

 

 

Cette question singulière à laquelle il faut probablement apporter une réponse positive fut en particulier probablement éludée par Monseigneur Pallegoix (pouvait-il l’ignorer ?) et W. A. R. WOOD, qui a consacré au roi une large partie de son ouvrage (3).

 

Nous en trouvons la trace dans les archives des Missions étrangères dans un courrier adressé par Monseigneur GARNAULT (4) à MM. BOIRET et DESCOUVRIERES  daté du 3 juillet 1802 :

 

« Je dirai en passant que le roi ayant été baptisé dans son enfance par le médecin Sixte Ribeiro, celui-ci, se trouvant bien malade, se crut obligé de déclarer au roi son baptême ce dernier n'en fit pas grand cas. Peu de temps  après, le roi se trouvant à son tour dangereusement malade envoya prier Monseigneur d'Adran de se rendre auprès de lui. Monseigneur était trop occupé. Le  roi se voyant mourant fit son testament eu deux mots. Il remettait son corps à son père nourricier, et son âme à Sixte Ribeiro » (5).

 

 

Statue aujourd'hui disparue de Monseigneur d'Adran à Saigon

 

 

La première question qui se pose est de savoir si la parole de Monseigneur GARNAULT qui ne donne aucune autre précision peut être mise en doute ? Cela nous semble difficile dans la mesure où pour lui il ne s’agit que d’un détail « au passage » dont il ne tire singulièrement aucune conséquence.

 

La suivante est de savoir qui était ce médecin portugais nommé Sixte Ribeiro. Nous n’avons strictement rien trouvé à son sujet. Tout ce que nous pouvons affirmer est qu’il appartenait à la colonie portugaise omniprésente depuis le début du XVIe siècle qui, en sus des mercenaires, des missionnaires et des commerçants comportait de nombreux médecins tous certainement bons catholiques. A cette époque, la médecine portugaise fortement arabisée jouit d’une solide réputation en Europe

 

 

 

La troisième est de savoir quelle fut la portée de ce baptême

 

Il importe de préciser le contexte dogmatique applicable à cette époque, nous ne sommes pas au XXIe siècle sous le règne du Concile Vatican II pour lequel les non croyants ne sont plus voués aux flammes de l'enfer.

 

 

 

Nous sommes dans le cadre du Concile de Trente dont le catéchisme date de 1566 (6), qui confirme la doctrine du péché originel déjà affirmée lors du concile de Carthage en 418,

 

 

 

C’est le sort des enfants non baptisés qui est directement en cause : Le limbus puerorum  (limbe des enfants) reçoit les âmes des enfants morts avant d'avoir reçu le baptême. Ces âmes ne sont pas destinées à souffrir dans l'au-delà, mais sans autre précision.  Dans  nos vieux catéchisme des diocèses, à la question « Où vont les enfants morts sans baptême ? » la réponse était « Les enfants morts sans baptême vont aux Limbes, où il n'y a ni récompense surnaturelle ni peine ; car, souillés du péché originel, et celui-là seul, ils ne méritent ni le paradis ni non plus l'enfer ou le purgatoire ». Sans faire formellement partie du dogme cette notion fut universellement admise au moins jusqu’à Vatican II en 1965. Elle entrainait donc l’impérieuse obligation de baptiser les enfants au plus vite dès leur naissance d’autant plus lorsqu’ils étaient en danger de mort.

 

 

 

C’est de toute évidence le dilemme qui se posa à ce médecin portugais lorsqu’il fut conduit à soigner – nous ne savons à quelle date – un enfant dont il était conduit à penser qu’il était en danger de mort. Nous sommes à une époque où la mortalité infantile était effrayante. Il avait donc non seulement la possibilité mais l’obligation – en conscience – de le baptiser, ce qu’il fit.

 

 

 

Si l’Église post-conciliaire ne croit plus guère aux Limbes, le droit canon en vigueur précise toujours  que si l'enfant se trouve en danger de mort, il sera baptisé sans aucun retard et que dans ce cas, l'enfant de parents catholiques, et même de non-catholiques, est licitement baptisé, même contre le gré de ses parents.

 

 

Avait-il la possibilité d’administrer le sacrement ?

 

 

Le Catéchisme du Concile de Trente précise que le baptême doit être conféré de plein droit par les Evêques et les Prêtres. Il peut ensuite l’être par les diacres mais seulement avec le consentement de l’Evêque, ou du Prêtre. En dernier lieu, dit toujours le catéchisme viennent ceux qui dans le cas de nécessité, peuvent administrer ce Sacrement, sans les cérémonies habituelles (7). Référence est faite à la haute autorité de Saint Augustin qui considère comme valides les baptêmes conférés par Judas lui-même (8). Une fois la formule sacramentelle prononcée « Je te baptise au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit » pendant que le ministre fasse du pouce un signe de croix sur le front de l’enfant, celui-ci appartient de plein droit à l’Eglise catholique. Nous avons connu jusque dans la première moitié du siècle dernier la cérémonie de l'ondoiement, cérémonie simplifiée du baptême utilisée souvent par les sages-femmes en cas de risque imminent de décès et dans l’impossibilité de faire venir rapidement un prêtre.

 

 

 

Le rituel consistait à verser de l’eau sur la tête de l'enfant en prononçant les paroles sacramentelles : « Je te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ». Les registres de catholicité en sont pleins. En cas de survivance de l’enfant, une nouvelle cérémonie de réhabilitation était organisée selon les formes rituelles, en public avec présence d’un prêtre, d’un parrain et d’une marraine mais l’enfant ondoyé était d’ores et déjà affranchi de la tâche du péché originel (9). Les ricanements voltairiens sur le baptême in articulo mortis de ces enfants ne relève pas de l’ignorance des règles canoniques – Voltaire ne les ignorait pas – mais de la plus totale mauvaise foi.

 

 

 

Avait-il la possibilité d’administrer le sacrement « sub secreto » ?

 

 

Le « baptême sub secreto »  est un baptême gardé secret que n’ignore pas l’Eglise. Il est toujours fréquent : Cela peut se faire dans un pays dans lequel il y a des persécutions religieuses à l'égard des chrétiens ou pour d'autres raisons, ou encore dans certaines situations familiales extrêmes. En l’occurrence et en fonction du contexte  géo politique local, il ne pouvait en être autrement (10). Si l’existence de ce baptême avait été connue dans l’entourage royal, Sixte Ribeiro risquait sa tête.

 

 

Quelles furent les conséquences de ce baptême ?

 

C’est bien la question fondamentale qui, canoniquement, se pose. En effet, le sacrement du baptême était considéré comme définitif du moment que les conditions de validité énoncées par le droit canonique avaient été respectées et elles le furent (11).

 

Pour en détruire les effets, encore eut-il fallu que Rama Ier apostasie, ce qu’il ne pouvait faire étant resté ignorant de son baptême. Pour en conserver le bénéfice, il eut encore fallu qu’il se conduise en bon chrétien. Sa conduite ultérieure en défenseur de la foi bouddhiste peut-elle être considérée comme une apostasie implicite d’un baptême dont il ignorait l’existence ?

 

Il ne l’apprit en effet que lorsque le médecin qui l’avait baptisé, Sixte Ribeiro, avec lequel il devait avoir conservé des rapports de confiance, se trouvant bien malade, se crut obligé de déclarer au roi son baptême ce dernier n'en fit pas grand cas.   Nous ignorons à quelle date celui-ci lui fit cet aveu. Que le roi n‘en ait pas fait  grand cas ne signifie pas grand-chose mais il ne l’oublia pas puisque Peu de temps  après, le roi se trouvant à son tour dangereusement malade envoya prier Monseigneur d'Adran de se rendre auprès de lui.

 

Comment le Roi connaissait-il ce prélat qui se fit connaitre en Cochinchine et qui, sauf erreur, ne posa jamais sa soutane au Siam ? (12).

 

Monseigneur était trop occupé. Le roi se voyant mourant fit son testament eu deux mots. Il remettait son corps à son père nourricier, et son âme à Sixte Ribeiro » (5).

 

Tombe de Monseigneur d'Adran aujourd'hui disparue (province de  Gia-Dinh)

 

 

Si l’existence de ce baptême secret ne semble guère faire de doutes, un certain nombre de questions restent posées :

 

Pourquoi tout d’abord est-il passé inaperçu auprès des érudits qui se sont consacré à l’étude de cette période ?

 

La monumentale thèse du  R.P Paul Surachai Chumsriphan n’y faut qu’une allusion basée  sur les correspondances que nous avons citées mais il est vrai qu’elle concerne surtout l’œuvre de Monseigneur VEY(13). Il cite toutefois une source portugaise à laquelle nous n’avons pas eu accès (14).

 

 

 

 

A quelle date eut lieu cette cérémonie secrète ? Probablement dans la petite enfance du souverain (entre 1736 et 1740 ?). A cette date les persécutions frappaient les catholiques.

 

 

A quelle date Sixte Ribeiro, lui-même « bien malade » fit-il l’aveu de ce baptême au Roi ?

 

Pour quelles raisons le monarque sur son lit de mort souhaita—t-il faire venir Monseigneur d’Adran (Pigneau de Behaine) et à défaut « remit son âme à Sixte Ribeiro »  et qui était son « père nourricier »?

 

 

Si enfin ce baptême a été célébré, il n’a pas eu la portée de celui de Constantin sur son lit de mort

 

 

 

 

ou de celui de Clovis mais il méritait toutefois ces quelques lignes.

 

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article 116 « Rama 1er. (1782-1809) » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-116-rama-1er-1782-1809-122265066.html

 

(2) Jean-Joseph DESCOURVIÈRES appartenait aux Missions Etrangères et était attaché à la mission de Siam. : Dans un volumineux document intitulé « JOURNALDE M. DE8COUVIERE » du 21 décembre 1782 et adressé aux Missions étrangères celui-ci nous dit « On a écrit directement à Monseigneur Coudé de Bangkok à Jongselang, que le  nouveau roi de Siam, dès la première audience qu’il a donnée aux chrétiens de Siam, a commencé par leur dire qu'il voulait qu'ils rappelassent à Siam l'évèque et les missionnaires que l'ancien roi en avait chassés ce qu'il leur a répété fort souvent dans la suite », cité par Adrien Launay « Histoire de la mission de Siam – 1662-1811 – documents historiques » 1920, page 315 s.

 

Joseph-Louis COUDÉ, évêque in partibus de Rhési et vicaire apostolique du Siam avait refusé comme de nombreux de se rendre à la pagode pour y boire l'eau lustrale préparée par les bonzes. Le roi Taksin se vengea sur les missionnaires. Coudé eut les fers aux pieds et aux mains, la cangue au cou et subit la bastonnade. Au bout de quelques mois, le roi le fit délivrer ainsi que l'évêque et son compagnon ; mais trois ans plus tard, en 1779, sa colère se ralluma contre les missionnaires et il les fit expulser. Joseph-Louis Coudé se réfugia à Jongselang (Phuket), où il reçut la bulle datée du 20 janvier 1782, qui le nommait évêque de Rhési et vicaire apostolique du Siam.

 

(3) W. A. R. WOOD, CONSUL-GENERA, CHIENGMAI : « A HISTORY OF SIAM FROM THE EARLIEST TIMES TO THE A.D. 1781, WITH A SUPPLEMENT DEALING WITH MORE RECENT EVENT », 1924.

 

 

(4) Arnaud-Antoine GARNAULT subit les mêmes persécutions que Monseigneur Coudé et se réfugia à Kedah. Il fut en 1786 nommé évêque de Métellopolis  et vicaire apostolique du Siam. Denis Boiret, également des Missions étrangères, appartenait à la mission de Cochinchine.

 

(5) Ce courrier est cité par Adrien Launay « Histoire de la mission de Siam – 1662-1811 – documents historiques », volume II, 1920, page 335 s.

 

(6) Le concile de Trente fut convoqué par le pape Paul III le 22 mai 1542, en réponse aux demandes formulées par Martin Luther dans le cadre de la réforme protestante. Il débuta le 13 décembre 1545 et se termina le 4 décembre 1563. Il se déroula sous cinq pontificats étalés sur dix-huit ans en vingt-cinq sessions (Paul IIIJules IIIMarcel IIPaul IV et Pie IV).

 

 

(7) Le Catéchisme précise : « De ce nombre sont tous les humains, hommes ou femmes, même les derniers du peuple et de quelque religion qu’ils soient. En effet, Juifs, infidèles, hérétiques, quand la nécessité l’exige, tous peuvent baptiser, pourvu qu’ils aient l’intention de faire ce que fait l’Eglise, en administrant ce Sacrement. Ainsi l’avaient déjà décidé plusieurs fois les Pères et les anciens Conciles. Mais la sainte Assemblée de Trente vient au surplus de prononcer l’anathème contre tous ceux qui oseraient soutenir que le Baptême donné par les hérétiques au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, avec l’intention de faire ce que fait l’Eglise, n’est pas un Baptême valide et véritable. Cependant les sages-femmes qui sont accoutumées à baptiser ne sont nullement répréhensibles, si dans certains cas, et en présence d’un homme qui ne sait pas conférer ce Sacrement, elles se chargent elles-mêmes de cette fonction, qui dans d’autres circonstances semble convenir beaucoup mieux à l’homme ».

 

 

 

(8) Saint Augustin eut ces paroles remarquables : « Dédit  baptismum Judas, et non baptizatum  est post Judam : dédit Joannes, et baptizatum est post Joannem : quia,  si datum est à Juda, baptisma Christi erat : quod autem à Joanne datum  est, Joannis erat non Judam Joanni, sed baptismum Christi etiam per Judae manus datum, baptismo Joannis, etiam per manus Joannis dato, rectè prseponimus.

 

 

 

 

Judas a donné le Baptême, et l’on n’a point baptisé après Judas. Jean l’a donné aussi, et l’on a baptisé après Jean. C’est que le Baptême que donnait Judas était le Baptême de Jésus-Christ, tandis que celui que donnait Jean était le baptême de Jean. Certes, nous ne préférons point Judas à Jean, mais nous préférons à bon droit le Baptême de Jésus-Christ, donné par Judas, au baptême de Jean donné par les mains de Jean lui-même.

 

 

 

(9) Dans les deux volumes de son recueil de documents relatifs aux missions, Adrien Launay cite de très nombreuses correspondances  adressées par les missionnaires Nous n’en citons qu’un seul (volume II page 329), C’est un courrier du père Liot adressé aux pères Boinet et Descouvières le 10 novembre 1788 : 

« ....452 enfants Siamois et Laotiens baptisés à Bangkok par deux femmes Portugaises de Siam. Il s'y trouve 4 à .5 adultes baptises à l'article de la mort.  1.933 enfants Siamois, Malais, Laotiens et Barmas baptisés deux par Portugais-Cambodgiens, médecins du roi de Siam, dans les différentes guerres que tes Siamois ont faites aux  Barmas et aux Malais depuis 1785 jusqu'en 1788 : TOTAL 2.481. Baptêmes faits depuis le commencement de septembre 1788 que je suis arrivé à Bangkok, jusqu'en novembre de la même année : 2 Siamois adultes. 4 Cochinchinois adultes. 179 enfants Siamois, Laotiens et Pégous baptisés dans Bangkok  par deux Portugaises de Siam. 1.346 enfants Cambodgiens baptisés par deux médecins Portugais-Cambodgiens dont il est parlé ci-dessus, et par les autres  Portugais du Cambodge. TOTAL 1531 ».

 

Jacques Liot opéra d’abord en Cochinchine d’où il fut chassé par les persécutions et navigua ensuite entre Chantaboun et Bangkok.

 

(10) Le Premier ministre russe, Vladimir Poutine, a assisté une messe du Noël orthodoxe à Saint Petersburg, révélant à cette occasion qu'il y avait été baptisé secrètement du temps de Staline et confia aux journalistes présents : « Cette cathédrale est spéciale pour moi, car j'y ai été baptisé. Accompagnée d'un voisin, ma mère m'a emmené secrètement me faire baptiser, craignant l'opposition de mon  père, inscrit au Parti communiste, officiellement athée. Mon père était membre du PC, et c'était quelqu'un de strict et de cohérent. Ils l'ont fait en secret -- ou au moins ont-ils cru que c'était en secret », Cela se passait en 1952, un an avant la mort de Staline.

 

 

 

Des cérémonies similaires se déroulent au quotidien dans les pays en proie à des dirigeants mahométans forcenés.

 

(11) Tous les théologiens et père de l’Eglise s’accordent à reconnaître les effets perpétuels du baptême sauf hérésie ou apostasie.

 

(12)   Pierre Joseph-Georges Pigneau de Behaine martyrisé en Cochinchine pour y avoir donné l'hospitalité à un prince siamois se réfugia à Malacca puis à Pondichery. Il fut nommé vicaire apostolique de la Cochinchine en 1774.

 

 

 

(13) Surachai Chumsriphan « THE GREAT ROLE OF JEAN-LOUIS VEY, APOSTOLIC VICAR OF SIAM (1875-1909), IN THE CHURCH HISTORY OF THAILAND DURING THE REFORMATION PERIOD OF KING RAMA V, THE GREAT (1868-1910) » publiée à Rome en 1990 par la faculté d’histoire ecclésiastique (Facultate Historiae Ecclesiasticae Pontificiae Universitatis Gregorianae) ».

 

 

 

 

(14) Père Manuel TEIXEIRA « Portugal na Tailândia », Macau, Imprensa Nacional de Macau, 1983, p. 110.

 

SOURCES

 

 

La seule version canonique du Catéchisme du Concile de Trente est en latin. Les traductions françaises doivent avoir fait l’objet d’un visa de la hiérarchie (« Nihil obstat » et « imprimatur ». Nous avons utilisé la version bilingue de l’abbé Gagey de 1903 dument visée par la hiérarchie.

 

 

 

Le second volume de l’ouvrage d’Adrien Launay Adrien Launay « Histoire de la mission de Siam – 1662-1811 – documents historiques », contient des centaines de correspondances des Missionnaires à leur hiérarchie parisienne ou locale concernant cette époque.

 

 

 

L’Institut de recherche France-Asie est celui des archives des Missions étrangères.

 

Il contient de très précises notices biographies sur chacun des participants à l’œuvre de mission (https://www.irfa.paris/fr). La thèse du R.P. Surachai Chumsriphan (13) y fait de perpétuelles références.

 

 

 

 

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28 octobre 2019 1 28 /10 /octobre /2019 22:49

 

 

La venue du Souverain Pontife en Thaïlande en novembre 2019 nous est l’occasion de raconter en quelques pages l’histoire de cette petite communauté catholique forte aujourd’hui d’environ 600.000 fidèles dans ce pays de 70 millions d’habitants. Elle avait été précédée par celle au mois de mai du cardinal Fernando Filoni, préfet de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples, comme s’intitule aujourd’hui l’ancienne congrégation pour la propagation de la foi  à l’occasion du 350e anniversaire de la  création du premier vicariat apostolique du Siam en 1669 (1).

 

 

 

 

LES PRÉMICES : LES NESTORIENS

 

 

Le moine Cosma Indicopleustès, probablement égyptien, est allé en évangélisation jusqu'aux Indes dans les années 520-525.

 

 

 

 

Lui-même appartenant à l’église nestorienne a signalé la présence de communautés nestoriennes aux Indes, au Pegu, en Cochinchine, au Siam et au Tonkin.

 

 

 

 

L’Église nestorienne s’étant incontestablement répandue jusqu’en Chine, les jésuites à leur arrivée au XVIe siècle en trouvèrent des traces à leur immense stupéfaction ; Il est plausible que ses missionnaires aient essaimé au passage. Notons que lors du périple de Cosma Indicopleustès le nestorianisme n’avait pas été condamné comme doctrine hérétique, il ne le fut qu’en 533.

 

 

 

 

 

D’autres sources font état de communautés chrétiennes au IVe siècle au Champa et au Tenasserim, et aux XIV-XV siècles, encore au Champa, au Tonkin, et au Siam.

 

 

Lodovico di Varthima, négociant de Bologne, dit  avoir rencontré en 1503 au Bengale des Nestoriens négociants à Ayuthaya.

 

 

 

 

Il faut croire en  la présence probablement ponctuelle d’une petite communauté de marchands nestoriens hérétiques à Ayuthaya en 1503 sur laquelle on ne sait rien. Ils venaient probablement du Moyen-Orient oú cette hérésie était largement répandue. Les Nestoriens ayant l’esprit évangélique missionnaire, cette expansion vers l’Est avant celle des explorateurs européens est plausible même s’il n’en reste aucune trace tangible (2). Il est une explication possible à cette disparition comme nous le verrons plus bas.

 

 

 

 

LES DÉBUTS DE L’ÉVANGÉLISATION CATHOLIQUE : LE MONOPOLE PORTUGAIS.

 

 

Les missions du « Padroado »

 

 

Le régime du Padroado ou Patronage est tout à la fois une forme de patronage royal et un contrat entre l'Église et État qui permet à celui-ci de jouer un rôle actif dans l'administration et le soutien aux missions.

 

 

 

 

Il s'est largement développé dans les empires coloniaux du Portugal et de l'Espagne. C’était un système complexe de droits et obligations concédés, ou formellement imposés par les papes aux souverains des deux pays dans le cadre de l'évangélisation des territoires nouvellement découverts et colonisés. Né au XVIe siècle l'Église catholique y mit fin au XIXe siècle. Formellement, le Portugal accepta sa disparition seulement au XXe siècle. Ses origines plus lointaines remontent au XIVe siècle lorsque, après la suppression de l'ordre des Templiers, ses biens furent transférés à un ordre portugais de substitution, l’ordre de la « Militia Christi » par le Pape Jean XXII en 1319  chargé de lutter contre les Maures  et les hérétiques.

 

 

 

Le Padroado comprenait à la fois le Jus Praesentandi  et le Jus Honorifica résumé dans la formule Patrono debetur  honos, onus, emolumentum, praesentet, praesit, defendat, alatur egenus. Concrètement le roi avait l’obligation de construire et d’entretenir les églises, couvents et oratoires pour ce qui concerne le ministère des âmes ; Il avait le droit de présenter des candidats aux bénéfices ecclésiastiques ;  il prenait charge les frais du culte et soutenait financièrement tous ceux qui y étaient employés, de l’évêque au bedeau;  il devait enfin fournir un nombre suffisant de prêtres pour le serivce divin et le ministère pastoral et missionnaire . Une longue série d’encycliques ou de lettres pastorales confirmèrent ces privilèges.

 

 

 

 

Le 3 mai 1493, le Pape Alexandre VI

 

 

 

 

...publia la Bulle Inter Caetera organisant en quelque sorte le partage des empires coloniaux entre l’Espagne et le Portugal dans la plénitude du pouvoir apostolique, de toutes les terres découvertes, ou à découvrir ultérieurement par eux. L’Est appartenait donc au Portugal. Par le traité de Tordesillas du 7 juin 1494, la ligne fut déplacée de 370 lieues à l’ouest pour inclure le Brésil dans la zone portugaise.

 

 

 

Espagne et Portugal devinrent ainsi les instruments de l'expansion de l'Église dans les pays récemment découverts. En 1580, le Portugal tomba sous la couronne espagnole et le resta jusqu'en 1640.

 

 

 

Mais au cours de cette période  la congrégation pour la propagation de la foi avait été créée en 1622, prenant la direction de toutes les tâches missionnaires en ordonnant aux prêtres d’évangéliser les terres autres que celles appartenant déjà au Padroado ce qui n’empêcha pas les relations entre les deux corps de missionnaires d’être sérieusement minées.

L’établissement d’évêques portugais en Asie

 

 

Les Portugais furent donc les porteurs de la flamme pour apporter « la lumière de la foi à des millions de païens ». Goa, Malacca et Macao devinrent les trois grands centres de l’évangélisation de l’Asie. Goa est l'une des régions de l'Inde où il y a toujours un grand nombre de chrétiens,  dû au fait qu’elle est restée colonie portugaise de 1510 à 1961 et fut longtemps Rome de l'Est. Le pape Clément VII

 

 

 

 

. ..érigea Goa en diocèse le 31 janvier 1533 et sa bulle fut confirmée par Paul III la même année.

 

 

 

 

Auparavant,  la métropole devait envoyer des évêques à l'Est afin de conférer les sacrements qui leur étaient réservés (confirmation et ordination), mais sans pouvoir prendre de décision. Le diocèse de Goa devint ainsi évêché In perpetuum.

 

 

 

 

Le nouveau diocèse s’étendait du cap de Bonne Espérance à la Chine. Il fut élevé au rang d’archevêché par Paul IV le 4 février 1557 et  les deux évêchés de Cochin et de Malacca devinrent ses suffrageans.

 

 

 

 

La juridiction de celui de Malacca s’étendait  aux royaumes de Malaisie, du Siam, du Tonkin, de la Cochinchine, du Cambodge, de Champa et des îles d'Acheh, ainsi que des Mollusques et d'autres îles voisines.

 

 

 Malacca devint donc le centre de la diffusion du catholicisme au Cambodge, au Siam, à l'Indochine, à l'Indonésie, aux Moluques, à Timor, à la Chine et au Japon.  Le diocèse de Macao reçut juridiction sur la Chine et le Japon dont l’évangélisation avait été réservée aux Jésuites par le pape Grégoire XIII  par bref du 28 janvier 1585. 

 

 

 

 

 

Au Siam, au moment de l'accession du roi Phra Chairacha en 1533  le nombre des Portugais s’était accru  - commerçants et mercenaires -  et, en 1538, le roi en engagea 120 pour former une sorte de garde du corps et instruire le siamois à la mousqueterie. Ils assistèrent le roi dans la guerre contre la Birmanie et reçurent divers avantages en contrepartie. Ces Portugais avaient leurs aumôniers ou leurs chapelains, probablement les aumôniers des navires envoyés à Bayreuth portant les plénipotentiaires lusitaniens. Il a été dit que le roi se serait fait secrètement baptiser ce qui expliquerait son  assassinat. (?) (3)

 

 

 

 

Les dominicains.

 

 

Les deux premiers missionnaires catholiques dont le nom nous soit connu furent les pères Jéronimo da Cruz et Sebastião da Canto, tous deux dominicains. Venus de Malacca en 1567, ils furent envoyés par leur supérieur le père Fernando di Santa Maria, qui était également vicaire général à Malacca pour s’occuper des nombreux Portugais alors présents à Bayreuth Ils furent tous deux assassinés par des Maures mais avant d’expirer, le père Sebastião da Canto demanda au roi de ne pas exercer de représailles car il ne voulait pas être la cause d’une effusion de sang. Il bénéficiait en effet de l’amitié du roi et obtint de lui l’autorisation d’aller à Malacca pour y ramener des missionnaires dont les noms restent inconnus. Ils purent commencer à prêcher l'évangile ouvertement non seulement auprès de leurs compatriotes mais aussi des Siamois. Le succès fut néanmoins limité compte tenu du fait que le peuple n'osait pas embrasser la foi chrétienne sans l'autorisation du roi. Pendant la guerre avec la Birmanie en 1569 qui devait aboutir à la chute d’Ayutthaya, les Birmans trouvèrent trois missionnaires priant dans l’église et les décapitèrent le 11 février 1569.

 

 

 

Les franciscains

 

avaient également ouvert une mission au Siam : le père Antonio da Madalena de 1585 à 1588, le père Gregorio Ruiz de 1593 à 1603, le père  André do Espírito Santo de 1606 à1611, le père André de Santa Maria de 1610  à 1616 et le père  Luis da Madre de Deos de 1673 à1689 et encore en 1755 Agostinho de Santa Mónica et Francisco de San Bonaventura. Ils durent quitter Ayuthaya après la chute de 1767 et il n’y a pas trace de leurs œuvres.

 

 

 

Il est une question qui reste sans réponse concernant l’inquisition qui s’était installée au Portugal tout autant qu’en Espagne et s’est exportée outre-mer. Elle fut confiée aux dominicains et accessoirement aux franciscains. La présence de ces deux ordres aux débuts de la mission explique-t-elle la disparition des nestoriens hérétiques qui étaient encore signalés en 1503 ? C’est un sujet sur lequel l’histoire de ces deux ordres garde un silence pudique.

 

 

 

 

Si ce fut les inquisiteurs locaux qui firent disparaître les nestoriens, ils n’eurent aucun succès avec les Mauresques probablement trop bien implantés. Si le Siam a échappé à l’islamisation, ce n’est pas aux inquisiteurs dominicains qu’il le doit mais à un corsaire provençal, le Chevalier de Forbin (4).

 

 

 

Les jésuites sont également présents, le premier jésuite venu au Siam, était le père. Balthasar Sequeira cité en 1606-1607. Ils s’y établirent  une première fois entre 1626 et 1632, avec les pères espagnols  Pedro Morejon et  António Francisco Cardim, et le père Romão Nixi, japonais plus spécialement affecté à la colonie japonaise d’Ayutthaya.  Ils s’y établirent à nouveau entre 1655 et 1709 avec les pères João Maria Leria, Giovanni Filippo de Marini et Thom Vals Valguarnera.

 

 

 

 

La première période de l’évangélisation qui dura un siècle se déroula sous la seule procédure du Padroado portugais, avec des missionnaires en majorité portugais. N’oublions pas que la langue portugaise fut à cette époque la lingua franca de la région

 

 

 

Mais le système devint très rapidement un obstacle : Les missionnaires d'autres pays, membres de divers ordres religieux, n'étaient autorisés à travailler que dans les conditions du Padroado et en nombre limité.  Après le Concile de Trente, le Saint-Siège prit de plus en plus conscience de son devoir de diriger le travail missionnaire au lieu de le laisser au Padroado espagnol ou portugais. La congrégation pour la propagation de la foi créée en 1622

 

 

 

 

et l'institut des Missions Étrangère de Paris (M.E.P.)

 

 

 

 

co-fondé en 1658 par Monseigneur Pallu, vont  changer fondamentalement les données du problème.

 

 

 

 

L’échec de la christianisation s’est alors heurté à des obstacles fondamentaux dont il est délicat de donner un ordre de priorité.

 

 

Le système du Padroado tout d’abord était en fait d’essence purement et simplement coloniale puisque la menace d’un soutien armé de la mère patrie, qu’elle soit espagnole ou portugaise était toujours sous-jacente. Les prêtres venus d’Espagne ou du Portugal étaient étroitement liés à la politique de leur nation et en outre n’entretenaient pas entre eux des rapports cordiaux. La découverte inattendue de populations jusqu’alors inconnues par les marins portugais et espagnols, exigeait de l’Eglise un nouvel effort d’évangélisation. Au XVIe siècle elle n’était pas préparée à assumer cette tâche. C’est pourquoi les papes, imprudemment, confièrent au Portugal et à l’Espagne la charge de faire connaître l’Évangile aux populations récemment découvertes. En retour, ils leur octroyèrent un certain nombre de droits sur l’administration de l’Eglise. De ce fait, les papes n’avaient plus qu’un pouvoir indirect et très limité sur les territoires portugais et espagnols hors d’Europe. Au commencement, la collaboration des rois fut satisfaisante mais aboutit à des déceptions. La faible population du Portugal en effet ne lui permettait pas d’assurer l’envoi de nombreux missionnaires dans toutes les directions de la planète. Au milieu du 17e siècle, l'empire portugais de l'Est, était en déclin. La plupart de ses possessions avaient été perdues au profit des Hollandais et des Britanniques. De nombreuses régions conquises par les Portugais avaient alors recouvré leur indépendance et il était pratiquement impossible pour le Portugal d'exercer un patronage effectif dans les territoires occupés. La Congrégation pour la propagation de la foi refusera donc par la suite de reconnaître le droit de patronage dans les terres qui n'avaient jamais été conquis par les Portugais, dans des terres qui avaient recouvré leur indépendance et étaient sous souverains autochtones, et dans les territoires occupés par les Hollandais et les Britanniques.

 

 

 

La situation conflictuelle de guerres permanentes à cette époque dans la région ne favorisait pas la stabilisation de l’installation des missionnaires qui n’avaient dès lors guère le loisir d’apprendre la langue alors que l’on ne peut pas prêcher l’évangile en portugais et encore moins en latin.

 

 

 

 

Les Maures mahométans, omniprésents et puissants à Atythaya ne favorisaient pas non plus l’installation des chrétiens « polythéistes » qu’ils haïssent.

 

 

Il est encore un problème qui fut peut-être le problème fondamental : la liberté de conscience n’existait pas, le monarque devant lequel on doit ramper est bouddhiste et le peuple doit suivre la religion de son roi. C’est en tous cas un argument développé tout au long des décennies par les missionnaires pour expliquer sinon leur échec du moins leur peu de succès et qui justifiera les projets de conversion avortés du roi Narai.

 

 

Le roi Narai ne fut pas le Constantin du Siam

 

 

 

L’arrivée vers l’année 1600 marqua l’entrée en lice de deux principaux rivaux des Portugais : les Anglais et les Hollandais protestants, marchands sans visée missionnaire mais qui mirent les Siamois en garde contre les missionnaires catholiques ; les protestants haïssant  plus encore les catholiques « papistes » que ne le font les mahométans. Les Européens avaient donc réussi à exporter leurs querelles religieuses en Asie, ce qui évidemment contribua à l’échec de la mission siamoise.

 

 

 

LA CONGRÉGATION POUR LA PROPAGATION DE LA FOI ET LES MISSIONS ETRANGÈRES DE PARIS.

 

 

Rappelons que Les Missions étrangères de Paris  sont un institut de catholique dont le but est de réaliser un travail d'évangélisation dans les pays non chrétiens, spécialement en Asie. À ce titre, elles ne constituent, au sens canonique du terme, ni une congrégation ni un ordre, pas plus que ses membres ne sont considérés comme des religieux. Ce sont des prêtres séculiers spécialement formés par l’Institut à la vie missionnaire.

 

 

 

Le 22 juin 1622, l’acte fondateur de Acta Sacrae Congregationis de Propaganda Fide commence par ces mots  In Christi nomine, Amen. Anno ab ejusdem Nativitate 1622, die 6. Januarii. Acta Sacrae Congregationis Cardinalium de Propaganda Fide. Sub Gregorio XV PontificeMaximo.

 

 

 

 

 

Les tâches assignées à la nouvelle congrégation consistaient à faire tout ce qui pouvait aider à répandre la foi catholique. Son domaine d'activité était le monde entier face aux deux événements les plus importants du XVIe siècle, l'expansion du monde à travers les découvertes géographiques et la réforme protestante.

 

 

 

Une première difficulté opposa le Portugal à la Congrégation, l’institution de vicaires apostoliques puisqu’elle envoya des prélats dotés du caractère épiscopal et consacrés au titre de diocèse In partibus infidélium. Ils n’avaient de comptes à rendre qu’à Rome. 

 

 

Le premier devoir de l’Eglise est de proposer l’Évangile à toutes les nations (« Allez évangéliser les nations » - Marc, XVI, 15). 

 

 

 

 

La Congrégation pour la propagation de la foi eut donc pour mission de prendre l’évangélisation en main, malgré l’opposition du Portugal et de l’Espagne qui ne voulaient pas abandonner leurs droits acquis. Elle passa outre et à partir de 1660 et envoya des Vicaires apostoliques en Asie. Leur rôle était essentiel puisqu’ils pouvaient conférer les sacrements que ne peuvent pas conférer les simples prêtres. Ils étaient en fait des évêques sans en avoir le nom établis dans les régions en voie de christianisation et qui n'ont pas encore de diocèse en attendant que la région puisse engendrer un nombre suffisant de catholiques pour permettre l'érection d'un diocèse « à part entière ». L’Assemblée des évêques de France mit à la disposition du Pape ses propres ecclésiastiques  soutenue en cela par de nombreuses et pieuses associations de prêtres et de laïcs.

 

 

Les instructions données aux premiers Vicaires envoyés par le Pape étaient claires et  résultaient d’une instruction de 1659 destinée aux vicaires apostoliques d'Indochine, intitulée Instruction variorum Apostolicorum ad regna Sinarum Tonchini et Cocincinae proficiscentium  et donnée par la congrégation à Monseigneur François Pallu, évêque d'Héliopolis, Monseigneur Pierre Lambert de la Motte, évêque de Bérythe

 

 

 

 

et Monseigneur Ignatius Cotolendi, évêque de Métellopolis.

 

 

 

 

Nous pouvons la résumer  en trois parties :

 

 

1) Antequam discernant (« avant de partir ») concerne le choix des hommes.

 

2) In ipso itinere (« sur le voyage lui-même ») : Il fallait éviter les régions et les lieux portugais, et la direction et la route qu'ils devaient emprunter étaient celles qui passe par la Syrie et la Mésopotamie et non celles de l'océan Atlantique et du cap de Bonne-Espérance, et donc par la Perse et les royaumes mongols. Pendant le voyage, il leur faudrait faire une brève description du voyage et des régions qu’ils traversaient et  observer également ce qui pourrait être intéressant pour la propagation de la foi. Ils devaient l’écrire et l'envoyer à la Congrégation.

 

3) In Ipsa Missione (« dans la mission ») : Les points importants concernent la nécessité de former un clergé local autonome, l’interdit aux missionnaires de participer à la vie politique et au commerce, l’obligation de se tenir à l'écart des questions politiques et commerciales et l’obligation de ne pas s’immiscer dans des affaires civiles, sous  peine de renvoi immédiat de la mission. Les Missionnaires doivent s'adapter à la culture et aux coutumes du peuple, en privé et en public, et ils ne doivent pas les critiquer.

 

 

 

La tâche principale reste de former des prêtres autochtones dans chaque pays, tâche délibérément négligée par les religieux missionnaires. Les nouveaux missionnaires devaient également s’adapter aux coutumes des pays auxquels ils étaient chargés d’annoncer l’Évangile et non de répandre la civilisation européenne. L’apprentissage de la langue était donc un préalable. Ces instructions furent rappelées en 1920 encore (était-ce nécessaire ?) par la lettre pastorale du Pape Benoît XV Maximum illud dont quelques extraits sont significatifs : « Bannir tout exclusivisme national et tout esprit de corps religieux » « Oublie ton pays et la maison de ton père, souvenez-vous que vous avez un royaume à étendre, non celui des hommes mais celui du Christ; une patrie à peupler, non celle de la terre mais celle du ciel » « Donner une formation complète au clergé indigène ». L’anticolonialisme de ce pape qui fut considéré comme progressif est sous-jacent.

 

 

 

Nous avons un bon exemple des effets néfastes de l’esprit de corps profondément ancré  dans les ordres missionnaires rivaux avec la controverse entre les Jésuites et les vicaires apostoliques. Le 22 février 1633, le pape Urbain VIII,

 

 

 

 

dans sa lettre apostolique Ex debito pastoralis officii, interdisait sous peine de mort aux missionnaires des Indes orientales de traiter dans les affaires et le commerce avec pour conséquence l’expulsion de l’ordre missionnaire du pays.  En 1663, Monseigneur Pallu arriva à Tenasserim en route vers le Siam. Il rencontra un jésuite, John Cardoso et discuta ouvertement avec lui de la question. Celui-ci connaissait le sujet puisque présent depuis 3 ans à Macao. Cette province – dit-il -  négociait et il était impossible qu'elle subsistât par autre voie. Monseigneur Lambert et Monseigneur Pallu furent scandalisés, car il était clair que les Jésuites enfreignaient la règle pontificale.

 

 

La guerre fut déclarée entre les Jésuites essentiellement portugais et les vicaires apostoliques, sur ordre du gouverneur de Goa, qui donna ordre d’arrêter les vicaires apostoliques  au cas où ils traverseraient les territoires du Portugal. Le résultat de ce conflit a été la publication d’une lettre pastorale de Monseigneur Lambert de la Motte du 15 octobre 1667, dans laquelle il accusa formellement les Jésuites d’être impliqués dans le commerce et de détruire l’œuvre missionnaire. La contestation des Jésuites fut virulente. Ils prétendirent – casuistique jésuite – que l’ordre avait reçu un énorme héritage d’un Portugais nommé Sebastião Andres, que cet héritage consistait en une grande quantité de marchandises qu’il fallait bien les vendre. Le Père Manuel Rodrigues, provincial du Japon, avait également protesté de l’innocence  de ses frères jésuites du Siam. Il est évidemment difficile de savoir où se situe la vérité .  Le 17 juin 1669 en tous cas, le pape Clément IX

 

 

 

 

publia la Constitution Sollicitudo pastoralis dans laquelle il réitèra l'interdiction du commerce et ordonna aux missionnaires religieux de se soumettre aux vicaires apostoliques. La tension diminua d’autant que la présence des Jésuites au Siam ne fut pas continue, mais cet événement fut significatif. Pas plus que les  historiens des dominicains ne s’appesantissent sur leur rôle néfaste d’inquisiteurs, pas plus ceux des jésuites ne s’appesantissent sur leur rôle allégué de mercantis (5).

Le premier Vicaire apostolique à partir pour l’Asie fut Monseigneur Lambert de la Motte.  Le 29 juillet 1658, il avait été nommé évêque in partibus de Bérythe, et, le 9 septembre 1659, vicaire apostolique de la Cochinchine. Comme les navires portugais n’acceptaient pas à leur bord des prêtres qui n’auraient pas fait allégeance au roi du Portugal, et que les Anglais et Hollandais protestants refusaient d’embarquer des missionnaires catholiques, force fut de voyager par voie terrestre et en secret, selon les directives de ses supérieurs. L'évêque quitta Marseille le 27 novembre 1660 accompagné de deux missionnaires,  les Pères de Bourges et Deydier, tous deux des missions étrangères. Il débarqua à Alexandrette le 11 janvier 1661, traversa l’Égypte, la Perse, partit de Gameron le 29 novembre, et arriva le 23 décembre à Surate. Il reprit la route de terre, et le 6 mars, il entrait à Masulipatam, d'où, en trente-trois jours, sur un vaisseau musulman, il atteignit Mergui. Il était à Ayuthaya 22 août 1662, deux ans, deux mois et quelques jours après son départ de Paris.

 

 

 

Le Siam n'était pas sous sa juridiction, mais offrait à tous les missionnaires qui l'habitaient la paix religieuse. D'autre part, la mission de Cochinchine, où il devait se rendre, était en butte aux persécutions. L'évêque se fixa donc provisoirement à Bayreuth. Il y logea d'abord chez les religieux, puis s'installa dans la partie de la ville habitée par les Annamites, et qu'on appelait le camp des Cochinchinois. Puisqu'il était vicaire apostolique de Cochinchine, il s'occupa d'abord des indigènes de ce pays qu'il rencontra les premiers sur sa route. De là il examina, comme Rome le lui avait ordonné, la situation des missions. Celle du Siam lui parut attristante ; il trouvait que les missionnaires manquaient de zèle, faisaient « certaines choses défendues par le droit canonique », et en particulier le commerce. Il en avertit le Souverain Pontife et la Congrégation par lettres du 10 octobre 1662, du 6 mars et du 11 juillet 1663. En retour, il fut bientôt en butte à l'inimitié et aux vexations des Portugais civils et religieux, qui jugeaient sa présence et ses pouvoirs spirituels contraires aux droits de leur roi ; sa vie même fut menacée. Il informa le Pape de l'état des esprits, et dans une lettre du 3 octobre 1663 offrit sa démission. Il avait trouvé une petite communauté de 2.000 chrétiens portugais, métis, japonais, sous la direction de 11 prêtres en majorité portugais qui dépendaient du Padroado. Les Portugais apprirent bientôt que Monseigneur Lambert n’était pas passé par Lisbonne. Ils se préparaient à l’arrêter et à le renvoyer au roi du Portugal quand des chrétiens cochinchinois, réfugiés au Siam, vinrent l’enlever à main armée pour l’installer dans leur camp. Ce fut le début d’une lamentable rivalité entre les prêtres du Padroado et les prêtres envoyés par la congrégation sous les yeux des Siamois qui ne comprenaient rien à ces guerres de religion. L’ambiance fut-elle que les seuls Pères Jésuites non portugais acceptaient d’enterrer en terre chrétienne les Français alors que les Portugais proclamaient qu’il fallait les jeter dans la rivière.

 

 

 

Le 2 janvier 1662, Monseigneur Pallu, co-fondateur de la Société des Missions Étrangères avec Monseigneur Lambert de la Motte,  s'embarquaient à Marseille le 2 janvier 1662, avec 7 prêtres et 2 laïques ; mais 5 prêtres moururent dans le voyage et un des auxiliaires laïques abandonna à Tauris, et, à son arrivée à Bayreuth le 27 janvier 1664, l'évêque n'avait plus avec lui que deux missionnaires, les Pères Laneau et Brindeau. Monseigneur Pallu ne put rejoindre sa mission du Tonkin et de la Chine méridionale, les persécutions l’empêchant d’y pénétrer. Avec Monseigneur Lambert et les missionnaires présents, ils se réunirent en synode pour fixer les modalités d’application des directives romaines. Monseigneur  Pallu revint à Rome en 1665 pour faire approuver les décisions prises, tandis que Monseigneur Lambert, après avoir obtenu le rattachement du Siam à la mission de Cochinchine commençait à réaliser les fondations décidées au synode. Ce fut d’abord celle du séminaire Saint Joseph, l’ancêtre du Collège Général de Penang, qui ouvrit ses portes en 1665.

 

 

Les deux premières ordinations sacerdotales eurent lieu en 1668. Dans l’intention de se rendre utile au pays et de manifester la charité évangélique, Monseigneur Lambert ouvrit un hôpital à Ayuthaya vers 1671. Il institua également une congrégation de religieuses autochtones, les « Amantes de la Croix », d’abord au Tonkin en 1670, puis en Cochinchine et enfin à Ayuthaya en 1672.


 

 

 

Il pensait avoir recours à leurs services pour le soin des femmes malades et l’éducation des jeunes filles. Les premiers missionnaires des Missions Étrangères, à la différence des prêtres de Padroado en général cantonnés dans leur camp au service de leurs coreligionnaires, se répandirent à travers la capitale et les environs, et allèrent même jusqu’à Bangkok et à Phisanulok dans le nord mais sans grand succès auprès des Siamois, non par opposition de ces derniers mais à cause de l’encadrement de la population pour la corvée au service du pays et l’hostilité des autorités qui voyaient l’abandon du bouddhisme comme une trahison envers le pays et un facteur de division. Constatant que tous les Siamois vivaient dans une dépendance absolue de leur prince bouddhiste, Monseigneur Lambert pensa que tant que le roi ne serait pas chrétien, l’évangélisation du Siam serait impossible. C’est pourquoi il écrivit à Monseigneur Pallu, alors en Europe, pour lui suggérer l’établissement de relations diplomatiques entre Louis XIV et le roi Narai afin que le roi de France proposât à ce dernier de bien vouloir embrasser la religion catholique. Pour comble de malheur, l’aventurier grec Phaulkon avait réussi à devenir favori du roi au Siam. Il se fit catholique et protecteur de la religion catholique au Siam. Il encouragea les relations diplomatiques et militaires avec la France après avoir écarté Monseigneur Lambert. Il réussit à se faire haïr des mandarins et du même coup fit détester la religion catholique.  Le coup d’état qui fut consécutif à la fin de Narai en 1688  entraîna avec la mort de Phaulkon la répression des catholiques. Aux yeux des Siamois, la France et la religion catholique étaient liées à une tentative de colonisation du pays. Ce préjugé défavorable resta un obstacle à l’évangélisation. Le Siam avait été érigé en vicariat apostolique détaché de la Cochinchine en 1669. Son premier titulaire fut Monseigneur Laneau, ordonné évêque en 1674. Après la mort de Monseigneur Lambert en 1679, il devint responsable de la mission. C’est lui qui avec ses prêtres dut subir le contrecoup du coup d’état de 1688. Les vexations furent dures mais sans effusion de sang pendant 21 mois. Après cette persécution, Monseigneur Laneau rassembla son petit troupeau. Des 600 chrétiens siamois il en restait une centaine et la communauté des chrétiens cochinchinois. Lui et ses successeurs s’efforcèrent de renouer des relations amicales avec le palais. Il fallait également reconquérir la confiance des Siamois. Le nombre des chrétiens siamois alla toujours en diminuant. Monseigneur Laneau avait une bonne connaissance de la langue thaïe et du bouddhisme. Il écrivit 26 opuscules  pour expliquer les dogmes chrétiens et traduire les prières chrétiennes. L’un d’eux était une réfutation de la doctrine bouddhiste assez défavorable à la religion des Thaïs.

 

 

 

Trente-cinq ans après la mort de Monseigneur Laneau survenue en 1696, le palais eut connaissance de cet écrit. Le roi, les princes et les moines bouddhistes en conçurent une grande irritation.

 

Aussi, en 1731 fut proclamée l’interdiction faite à tous les Siamois, Laotiens, Mons de se faire chrétiens, et aux missionnaires de prêcher le christianisme aux Siamois ainsi que d’écrire des livres en caractères siamois. Bientôt les missionnaires n’eurent à s’occuper que de quelques centaines de Cochinchinois chrétiens réfugiés dans le pays. Les rares Siamois qui demandaient à se faire chrétiens étaient baptisés en secret. Les missionnaires dont le nombre s’élevait à une vingtaine à la fin du règne de Narai, n’étaient plus que quelques unités. Ils avaient la charge du séminaire régional fondé par Monseigneur Lambert. Par ailleurs les supérieurs de mission depuis le Père Brad successeur du Père Ferreux en 1698 jusqu’à Monseigneur Condé nommé en 1782 ne savaient pas parler le thaï. A certaines époques aucun missionnaire ne pouvait enseigner le catéchisme en siamois. L’invasion birmane, qui détruisit Ayuthaya en 1767, brûla la mission et le camp portugais. Monseigneur  Brigot, vicaire apostolique de l’époque, fut déporté à Rangoon avec quelques chrétiens tandis que le Père Corre et un Père jésuite du camp des Portugais avec 300 Portugais s’enfuyaient au Cambodge. Il ne restait en tout et pour tout qu’une petite communauté de Vietnamiens réfugiés à Chanthaburi, chrétienté fondée en 1707 et qui eut pour premier pasteur le Père Nicolas Tolentino, prêtre d’origine espagnole, venu des Philippines et ancien élève du séminaire d’Ayuthaya. La destruction d’Ayuthaya ne fut toutefois pas le signe de la disparition définitive de la mission catholique

 

 

.

En 1769, le Père Corre revint du Cambodge avec quelques chrétiens d’Ayuthaya. Le nouveau roi, Taksin, libérateur du pays, leur accorda un terrain, non loin du palais pour y élever une église. C’est l’actuelle paroisse de Sainte-Croix à Thonburi, nouvelle capitale du pays. On y regroupa les chrétiens dispersés, presque tous portugais du camp d’Ayuthaya. En 1771, arriva le nouveau Vicaire apostolique. Les rapports de l’évêque avec le roi furent d’abord excellents, mais  ne tardèrent pas à se dégrader. Le franc parler de l’évêque qui se refusait de croire aux phénomènes de lévitation dont se vantait le roi très adonné à la méditation bouddhique, le refus des prêtres catholiques de participer au serment de fidélité au roi selon le modèle bouddhiste irritèrent profondément le roi qui fit emprisonner et frapper à coup de bâtons l’évêque et les deux missionnaires présents à Thonburi. A l’instigation d’un ministre musulman, le roi chassa de son pays l’évêque et les deux missionnaires en 1779.

 

Le siècle suivant sera celui de l’apaisement marqué par l’amitié que le roi Mongkut porta à Monseigneur Pallegoix, vicaire apostolique

 

 

 

et les liens sinon d’amitié sinon d’estimes réciproques de Monseigneur Vey et du roi Chulalongkorn.  L’œuvre immense accomplie par le prélat alors même qu’il vécut la période de tension entre la France et le Siam en 1893 fut essentielle pour le maintien de rapports cordiaux entre le Siam et l’église catholique siamoise (6).

 

 

 

N’oublions pas un événement  significatif dont la portée ne fut peut-être pas soulignée : Lors de la première visite du Roi Rama V en Europe, il se rendit en particulier en Italie où il rencontra les souverains et ensuite se rendit au Vatican où il fut reçu par le Pape Léon XIII. Celui-ci, conformément à la ligne établie depuis 1870 par son prédécesseur, s'affirmait prisonnier au Vatican, revendiquant ainsi ses droits à la souveraineté temporelle sur les États pontificaux toujours considérés comme usurpée par Victor-Emmanuel II d'Italie, qui fut d'ailleurs avec  sa famille solennellement excommuniés. Il refusait en conséquence de recevoir tout chef d’État qui allait rendre visite aux souverains italiens. Il fit une notable exception pour le souverain siamois. (7)

 

 

 

A la mort du prélat en 1909, un an avant celle du roi Rama V, le Prince Thevavong Varoprakan, ministre des affaires étrangères, envoya une lettre au père Colombet, successeur de Monseigneur Vey dans les termes suivants : « Nous, Sa Majesté et ses Ministres, sentons que dans Sa Grandeur, le Siam a toujours eu un ami très sincère, dont le dévouement à l'avancement moral du pays fut  constant. Le regretté Monseigneur Vey ne fut jamais considéré comme un Étranger par Sa Majesté ni par son Gouvernement ». Le même ministre écrivit au Ministre Plénipotentiaire de la République Pierre de Margerie 

 

 

 

« Nous sommes tous particulièrement émus à la pensée que les fructueux et si  méritoires travaux de Sa Grandeur ont été contemporains de la période la plus marquante de l'histoire du peuple Siamois ».

 

 

Le 17 novembre 1896, Monseigneur Vey avait été élevé au rang de chevalier de la légion d’honneur au titre du ministère des affaires étrangères « pour services rendus à la cause française ». Ce fut un bel hommage de la république franc-maçonne et anticléricale.

 

 

 

 

La question de l’évangélisation de la Thaïlande n’est plus d’actualité. La congrégation pour la propagation de la foi est devenue Congrégation pour l’évangélisation des peuples. Il n’est plus question pour l’Eglise catholique d’inculturation de la foi chrétienne dans de nouvelles cultures mais de « s’ouvrir à la relation aux autres, dans un esprit de dialogue et de partage », ce que souligne l’encyclique « Populorum progressio » de Paul VI en 1967.

 

 

 

 

Ces missionnaires partis au loin dans des pays où ils risquaient leur vie s’engageaient – pensaient-ils - dans un combat contre l’erreur et le mal destiné à sauver des populations vivant dans les ténèbres et le péché et risquant l’enfer. L’entreprise sûre d’elle-même se développa historiquement il est vrai dans un contexte de colonisation et d’expansion occidental. C’est peut-être ce qui explique son échec ?  Le changement de terminologie est fondamental, on ne parle plus de conversion des non-chrétiens – le mot païen avait été depuis longtemps abandonné - mais de dialogue avec des  croyants d’autres traditions religieuses. Gardons-nous de juger.

 

 

SOURCES CONSULTÉES

 

 

Nous avons abordé ce sujet dans une optique différente en 2013 : Notre article 88. « L'échec des Missionnaires français au Siam (XVII et XVIII èmes Siècles) »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-87-l-echec-des-missionnaires-fran-ais-au-siam-xvii-et-xviii-emes-siecles-118521756.html

 

Nous y citons d’abondance la thèse d’Etat d’Alain Forest, « Les missionnaires français au Tonkin et au Siam. XVIIe XVIIIe siècles, Analyse comparée d’un relatif succès et d’un total échec », préface de Georges Condominas, publiée en trois volumes  en 1998, L’ Harmattan.

 

 

La thèse de Surachai Chumsriphan (1) est précieuse et repose en particulier sur de nombreux documents provenant les Archives des missions étrangères dont beaucoup non publiés ni numérisés, les archives des Jésuites, celles de l’archidiocèse de Bangkok, celle de la congrégation pour la propagation de la foi, celles des sœurs de Saint-Paul de Chartres ainsi que le texte des bulles pontificales concernant l’évangélisation portugaise comportant 5 énormes volumes publiés à Lisbonne entre 1868 et 1879. Il a le mérite dans sa bibliographie de ventiler systématiquement les sources primaires des secondaires.

 

 

Le site des dites Archives (https://missionsetrangeres.com/archives/) donne une bibliographie aussi complète que précieuse sur chacun des membres de la mission.

 

 

Adrien Launay a publié en deux volumes en 1920  une « Histoire de la mission de Siam » contenant la reproduction d’une foule de documents d’archives. 

 

 

Il avait publié en 1896 « Siam et les missionnaires français ».

 

 

 

Monseigneur Pallegoix dans le second volume de sa « Description du Siam » décrit longuement l’histoire de la mission.

 

 

Monseigneur Vey, s’il n’a pas fait d’étude synthétique sur l’histoire du catholicisme siamois a remanié le dictionnaire de Monsieur Pallegoix, traduit de nombreux textes religieux en thaï et adressé une volumineuse correspondance reproduites dans le Bulletin de la MEP.

 

 

 

NOTES

 

(1) L’histoire de l’implantation du catholicisme en Thaïlande fait l’objet d’une thèse monumental de Surachai Chumsriphan « THE GREAT ROLE OF JEAN-LOUIS VEY, APOSTOLIC VICAR OF SIAM (1875-1909), IN THE CHURCH HISTORY OF THAILAND DURING THE REFORMATION PERIOD OF KING RAMA V, THE GREAT (1868-1910) » publiée à Rome en 1990 par la faculté d’histoire ecclésiastique (Facultate Historiae Ecclesiasticae Pontificiae Universitatis Gregorianae). Son contenu  excède largement les limites que le titre pouvait laisser envisager.

 

 

(2) Voir, cité par Surachai Chumsriphan

B.C. Colless, « The Trades of the Pearl: The mercantile and Missionary Activities of Persian and Armenian Christians in South East Asia » 1973. Et Wanda Wolska  « La topographie chrétienne de Cosmas Indicopleustès » in Revue belge de Philologie et d'Histoire,  Année 1963  41-2  pp. 525-526

 

 

(3) Nous avons consacré de nombreux articles aux Portugais qui furent les premiers visiteurs occidentaux au Siam. Voir en particulier :

H 33 - 508 ANS D’AMITIÉ ENTRE LA THAÏLANDE ET LE PORTUGAL - มิตรภาพ ๕๐๘ ปี ระหว่างประเทศไทยกับโปรตุเกส

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/06/h-33-508-ans-d-amitie-entre-la-thailande-et-le-portugal.html

 

 

(4) Voir notre article H 45 – « UNE TENTATIVE D'ISLAMISATION DU SIAM DU 15 AOÛT AU 24 SEPTEMBRE 1686 ÉRADIQUÉE ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/08/h-45-une-tentative-d-islamisation-du-siam-du-15-aout-au-24-septembre-1686-eradiquee-avec-l-aide-majeure-d-un-noble-provencal-le-chev

 

 

(5) Il n’y en a aucune trace dans la monumentale « Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus »  en 6 épais volumes dont le 5e concerne le Siam de Jacques Crétineau-Joly en 1851.

 

 

(6) Voir notre article A140  « 1898. Saint Louis, le premier hôpital français catholique à Bangkok ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a140-1898-le-premier-hopital-fran-ais-catholique-a-bangkok-12148.1

 

 

(7) Voir notre article « Le Premier  voyage en Europe du Roi Chulalongkorn en 1897 » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-148-1-le-premier-voyage-en-europe-du-roi-chulalongkorn-en-1897-124232693.html

 

 

 

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25 septembre 2019 3 25 /09 /septembre /2019 22:22

 

 

 

In la 2e partie intitulée « Aspects de l’histoire du Siam aux XVIIe-XVIIIe siècles », livre 1 d'Alain Forest, « Les missionnaires français au Tonkin et au Siam. XVIIe- XVIIIe siècles ». (pp.81-164).  (1)

 

Nous poursuivons notre lecture  de la 2e partie du livre 1 d'Alain Forest, en terminant cette fois-ci avec le chapitre 6 d'une trentaine de pages (pp. 135-164), intitulé « Pouvoir et société au Siam » qui se présente sous la forme de 3 sections : La bonne administration ; De l'absolutisme et de la faiblesse du roi ; De la troupe à la clientèle.

 

 (En sachant que nous avons déjà écrit sur le sujet en reprenant des études d'auteurs éminents tels  que Georges Condominas, Suthavadee Nunbhakdi,  Andrew Turton et bien d'autres, que nous vous invitons à lire ou relire pour confronter leurs points de vue avec celui de A. Forest.) (Cf. Nos articles (2) )

 

 

 

A. Forest d'entrée souligne le problème des sources très insuffisantes sur le  Siam pour appréhender  le fonctionnement « réel » des principales institutions. Elles s'arrêtent  le plus souvent à une description  « idéale » de l'administration. Aussi, A. Forest n'hésitera pas à souligner que les données qu'il avance pour décrire les compétences de chaque niveau et de chacun sont à prendre pour des hypothèses, des extrapolations. De plus, il n'hésite pas à indiquer certaines contradictions qu'il peut y avoir entre certaines représentations, ou bien encore de nombreuses variations sur l'organisation de base de la société par exemple. Mais il nous aide à la comprendre en proposant certains grands traits, que nous essayerons de retranscrire. Bref, nous avons là une étude qui a puisé aux meilleures sources disponibles, comme celles d' E. G. Quaritch-Wales, N. Gervaise, S. de la Loubère, G. Condominas,Y. Ishii, M. Braud, R. Lingat, etc., au moment où il écrit (1998).

 

 

I- LA BONNE ADMINISTRATION.

 

I- L'administration centrale.

 

Nous avons là une organisation qui se veut bonne et harmonieuse qui se diffuse à partir d'un centre, avec le pouvoir absolu du roi qui s'exerce “dans un cadre institutionnel précis, formé, d'une part, par un gouvernement de six ministres, quatre d'entre eux composant le groupe des « quatre tuteurs »  du royaume; d'autre part, par les Conseils du roi.

 

Les quatre ministres « tuteurs » sont :

 

Le vang, ministre du Palais royal. Il doit principalement assurer l'intendance au quotidien,   et faire respecter l'étiquette et rituels, l'ordre et l'entente. (Notamment dans les appartements des femmes).

 

Le yomrat (ou muang), ministre de la justice. Il est chargé évidemment de la justice, des enquêtes, et de la prison dans la capitale et  des villes autour qui relèvent du domaine royal. Les gouverneurs assurent la justice dans leur province.

 

Le na (Ou polethep, vorethep, pollatap, ou baladeba chez Quarich-Wales), ministre des terres. (na étant la rizière). Il est chargé de la mise valeur des domaines agricoles du roi, des esclaves qui y travaillent, et de la levée des corvées des hommes libres.

 

Le khlang, inexactement, nous dit A. Forest, qualifié ministre du Trésor et des affaires étrangères. Il administre les magasins et entrepôts royaux et il contrôle le gouvernement des provinces “d'en bas”. Il est responsable du commerce et de la levée des taxes, droits ...

 

Au-dessus (ou à côté) de ces 4 ministres tuteurs, les deux postes prestigieux : le chakri et le kalahom.

 

Le chakri, que l'on peut qualifier de 1er ministre. Il est le chef de l'administration civile, ministre de l'intérieur et de la police et de la sécurité hors de la capitale. Il contrôle également l'administration des provinces du nord.

 

Le  kalahom, est le ministre de la guerre. Il est le chef de l'administration militaire du royaume, en sachant qu'elle n'est pas une administration distincte. Les gouverneurs et les nai (maîtres d'hommes ou patrons) sont à la fois responsables civils et militaires. Il est le ministre de « l'extérieur », c'est-à-dire, le responsable de la défense du royaume face aux attaques extérieures et aux interventions militaires contre les pays tributaires. Il est évidemment responsable de l'armement (Artillerie, canons, munitions, galères).

Chaque ministre a donc une compétence centrale et une compétence territoriale « extérieure ».

 

Mais il ne s'agit ici, nous dit A. Forest, que d'un schéma « idéal », qui peut varier selon la période et les circonstances. Ainsi, sous Prasat Thong et Narai, le khlang avait plus d'influence que le chakri. Sous Petracha, les pouvoirs des ministres  sont captés par son fils Sorasak, le « roi tigre »

 

 

.

 

 

Les départements royaux.

 

Chaque ministère dispose de ses propres départements spécialisés, avec une relative autonomie financière (impôts, taxes, corvées, amendes), et  le roi a des départements  spécifiques, à savoir :

 

Le département des pages royaux (krom mahathlek); Le département des  scribes (Tous les ordres, actes, conversations sont notés, enregistrés et archivés);

Le département des Affaires ecclésiastiques, institution importante dans la mesure où le roi est le protecteur de la religion bouddhique. Il est chargé de l'administration et du tribunal de la sangha (La communauté des moines);

 

Et le département des éléphants. (Le responsable est appelé phra Petracha). Un département important qui a permis à Phra Petracha par exemple  d'accéder au sommet du pouvoir. (A. Forest rappelle l'importance des éléphants en termes de pouvoir, de force pendant la guerre, de prestige, avec la place particulière accordée à la possession des éléphants blancs, considérée comme présage de prospérité et de victoire). (Cf. Notre article 55. « Ayutthaya en guerre pour deux éléphants blancs” pour comprendre ce que pouvait représenter un éléphant blanc. » (4))

 

 

 

Les ministres et leurs seconds ainsi que les chefs des départements royaux composent le conseil royal (luk khun sala), qui joue un rôle dans la décision royale. Mais il  est une autre instance dans un royaume 'sacré' qui joue un rôle important, une sorte de « conseil suprême » qui est composé de brahmanes et des supérieurs du sangha bouddhique. Il aide le roi à décider de l'opportunité et du moment où il faut agir (Surtout pour les grands événements (guerres par ex.)  ou à comprendre la signification de tel ou tel présage, de tel échec.

 

 

 

2. L'organisation provinciale. (pp. 141-149)

 

Il s'agit nous dit A. Forest, de comprendre l'organisation de l'espace  du pays hors de la capitale en terme de ville (muang) (ou müang  ou meuang), en distinguant les villes qui relèvent de la capitale et donc du domaine royal (vang ratchathani) et celles qui relèvent de 12 grands mueang  qui chacun exerce leur autorité sur d'autres villes secondaires. (Sur le mueang, Cf.(5))

 

 Ce chiffre 12 pourrait correspondre à un chiffre idéal de 12 principautés gouvernées par des princes, qui au long du XVIIe siècle se seraient transformées en « mueang-province » administrées par des gouverneurs (Et des fonctionnaires), les uns, les mueang du nord, du haut ou de gauche, relevant du chakri, les autres, les mueang du sud, de bas ou de droite relevant du khlang. En sachant que chaque gouverneur est supervisé  par des commissaires royaux, ou par des « délégations » du ministre de tutelle (chakri ou khlang) voire du yomrat  pour une affaire de justice.

 

Quels sont ces mueang ?

 

A. Forest va nous révéler l'étonnante source  « Instructions données aux mandarins siamois pour le Portugal » (s. d.  mais ca fin 1684. AME 854, fo721-727), sorte de manuel destiné aux diplomates et aux missionnaires, qu'il retranscrit dans son annexe 2. Ses instructions  donnent le nom des 12 mueang avec les villes qui en dépendent, et les villes  du domaine royal (van râtchathâni),  tout en mettant en garde sur les erreurs et la difficile lisibilité de ce document utilisé par les missionnaires de l'époque.

 

On y voit la liste des 7 mueang du nord avec le nombre de villes qui dépend de chaque (Ici entre parenthèses) : Phitsalunok (10), Sawankhalok (5), Sukhotai (7), Kampheang Phet (9), Nakhon Ratchasima (Korat) (5), Petchabun (2), Pichai (7) et des 5 principaux mueang du sud : Phatthalung (8), Nakhon Si Thammarat ( Ligor) (20), Chaya (2), Tenasserim (12 dont Mergui), au sud-est Chantabun (7) (de Ban Lamung à Trat). Les instructions intègrent la principauté de Pattani tributaire (8) et le royaume de Johore. Entre le nord et le sud, s'étendent au centre les 34 villes du domaine royal, toutes placées selon le rang modeste de 4e classe, en sachant que certaines sont plus prestigieuses que d'autres. (Il faut noter que cette énumération est a-historique et donc ne dit rien des conflits et des révoltes contre Ayutthaya

 

Les gouverneurs des mueang sont soumis aux mêmes obligations. On peut citer : Doivent  deux fois par an aller à la capitale pour rendre compte auprès de leurs administrations centrale, de leur ministre de tutelle  et du ministre du Palais, entre autres, de l' état des habitants et de leur statut avec la liste des hommes valides pour la guerre; signaler les abandons de  maison et de « patrons » et en donner les raisons; la liste des éléphants avec leur signalement. (A. Forest ne dit rien sur les finances!) Bien entendu, les gouverneurs doivent assurer la paix, l'ordre et la justice; veiller à la régularité des passeports, demandés à chaque douane, signaler les rassemblements et leur cause. Un fonctionnaire nommé par le Palais contrôle l'action du gouverneur. Il y a peu de dénonciations de la corruption des juges et des fonctionnaires, du simple fait que la justice coûte cher, qu'elle est tatillonne, que toute plainte jugée infondée est sanctionnée, et que le plus souvent le plus offrant l'emporte. Aussi préfère-t-on régler les conflits à l'amiable. Mais note A. Forest, la situation des gouverneurs n'est pas aisée, car ils subissent des plaintes et des dénonciations adressées à la Cour, par des fonctionnaires qui désirent rejoindre la capitale où les carrières sont plus assurées. D'ailleurs la place de gouverneur n'est pas enviée par tous si l'on en juge par un édit royal de 1727 qui stipule qu’ils doivent avoir une autorisation royale pour se rendre à la capitale. Surtout au sud où la situation politique est souvent troublée. Certains phra khlang ont vu leurs intérêts à nommer des gouverneurs étrangers. A l'inverse, A. Forest donne des exemples dans lesquels des gouverneurs sont sévèrement punis par des phra khlang qui viennent sur place régler le problème sérieux. Si une affaire est jugée importante, elle peut être réglée par le roi lui-même. A. Forest donne l'exemple de brigands voleurs qui dans la nuit du 1er mars 1699 entrent au séminaire d'Ayutthaya, provoquent des bagarres et tuent le vieux cuisinier et un jeune garçon. Une procédure est rapidement engagée : le lendemain des officiers de police dépendant du yomrat viennent enquêter; Le soir même, le procès-verbal des fonctionnaires est présenté au roi Petracha; Le 3 mars l'enquête prend de l'ampleur, avec la venue de mandarins du Palais et du prince Surasak qui s'informent, interrogent, inspectent, notent, envoient des ordres à toutes les douanes. Un édit royal est publié promettant « 25 écus » de récompense à tous ceux qui découvriront les voleurs, une perquisition de tous les quartiers est faite. Le 3 mars au soir, les enquêteurs envoient un récit au roi. L'enquête dure 9 jours, pendant laquelle on continue les perquisitions, on interroge tous les suspects et finalement on arrête les coupables, des gens de Ligor, des Malais, des esclaves et leurs “maîtres” condamnés, selon les lois, à une amende de 160 écus en dédommagement des blessures et des morts. On peut deviner que cela ne se passe pas toujours ainsi, surtout que les contrôles de l'administration sont suivis de sanctions expéditives.

 

Toutefois, les gouverneurs qui reçoivent des instructions de la capitale doivent s'assurer, qu’elles soient légales, dans le respect des coutumes, lois et décrets. S'ils ont des doutes, ils les expriment et renvoient le porteur du document. L'exigence de vigilance et d'exactitude se traduit également par un lourd et formel système de transmission des ordres : ordre du roi, chambellan, département des pages, « gardien de la porte », département de la garde, département des scribes, chacun les recopiant, puis les archives. Les scribes par ailleurs notent tout ce que fait et décide le roi, et ces documents sont conservés aux archives. Chacun devant se conformer à la procédure, dans le respect des appellations et des titres sous peine de sanctions lourdes et parfois disproportionnées. Un système qui n'encourage aucune initiative personnelle, et qui ne manque pas de blocages et de faiblesses, d'où le titre du sous-chapitre suivant :

 

 

 

II- DE L'ABSOLUTISME ET DE LA FAIBLESSE DU ROI. (pp. 149-158)

 

 

1- Représentation du souverain: un pouvoir limité.

 

 

Les récits des occidentaux de l'époque ont surtout remarqué le pouvoir absolu du roi, qui peut nommer, rétrograder, destituer tous les hauts personnages et les officiers du royaume à son gré. La Loubère note que le roi peut même faire bastonner ses ministres sous le moindre prétexte. Quel que soit le rang, on peut non seulement être bastonné, mais mis à la cangue, mutilé, exécuté. Mais de façon paradoxale, une fois la sanction donnée, la faute est effacée, et le souverain peut redonner au fautif des charges importantes.

 

 

 

 

Le roi d'Ayutthaya est « le maître des existences ». Tout est fait pour  rappeler sa puissance à ses sujets: des rites, une étiquette, des gestes, un langage particulier, des interdits. Le roi, dans le faste,  est toujours en position élevée, ses sujets sont quasi allongés devant lui et ne peuvent croiser son regard. 

 

 

 

 

Mais A. Forest estime que l'assimilation du roi à un dieu n'est qu'une projection occidentale, même si lors du sacre sa représentation en « souverain universel » joue un rôle pour sa légitimité. (Cf. (6) nos articles sur les légitimations du pouvoir du roi Naraï.) Par contre, beaucoup sont convaincus que le roi est roi en vertu de son kamma (ou karma), des mérites acquis dans les vies antérieures, et qu'il est appelé à devenir un futur bouddha. Le populaire cycle des 550  vies antérieures de bouddha, les jataka, donnent d'ailleurs espoir à tous. Ces mêmes jataka imposent aussi un modèle de conduite des rois.

 

 

 

 

Toutefois ensuite, de façon un peu contradictoire, A. Forest nous dit qu'il s'apparente aux dieux et en premier lieu à l'Indra bouddhique, juge suprême et impartial, celui qui doit incarner la cohésion, établir la justice, garantir  la paix, le calme et la prospérité, etc. (comme le rappelle la stèle de Rama Kamheng de 1292, précise-t-il en note). Mais l'incarnation est une chose, les rapports que le roi entretient avec le clergé, la sangha, en est une autre.  (Cf. Les purges de moines,  in H 43. Les souverains bouddhiques.)

 

 

 

 

Les rois bénéficient aussi des mythes, contes, légendes, récits populaires oraux  qui racontent les extraordinaires aventures, les exploits des princes, l'usage de pouvoirs magiques. Mais les actions du roi peuvent faire germer le doute, que son kamma a changé de cours, que d'autres  sont devenus plus “méritants”. Mais on ne doit pas négliger, nous dit A. Forest, que l'histoire des rois d'Ayutthaya du XVIIe et XVIIIe siècle ont montré que certains rois ont mis en œuvre leurs propres desseins. (Aucun exemple n'est donné) Bref, de nombreuses représentations sont liées à la personne du souverain et elles sont souvent malmenées, surtout dans celles qui concernent la succession sur le trône qui, nous l'avons vu, sont souvent sanglantes.

 

2- Un souverain isolé.

 

Toutes les représentations semblent confirmer l'absolutisme, le pouvoir absolu du roi, mais celui-ci s'exerce à travers une organisation, des structures qui en limitent quelque peu la puissance. Ainsi l'appareil rituel, ou la nécessité, comme l'avons dit de passer par des ministres “tuteurs”, le conseil du roi, celui des brahmanes, les hauts dignitaires du clergé bouddhique... Le roi est certes puissant, il peut sanctionner lourdement à chaque instant de façon imprévue, aléatoire. Il est de plus informé par  des espions secrets qu'il interroge séparément.  Mais cette puissance l'isole, car elle  implique pour  les hauts personnages de l'État d'avoir un  profil bas: ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire sont de rigueur. On s'épie, on dénonce mais par la rumeur. Il vaut mieux flatter le souverain, les favoris s'y emploient. On est dans le consensus apparent.

 

 

Mais chaque roi aura une attitude différente dans l'exercice du pouvoir. Narai par exemple va mettre en place deux pôles du pouvoir.  A  Ayutthaya, il l'exerce de façon traditionnelle en faisant sentir sa toute puissance et à Lopburi, il s'entoure de gens à sa convenance, s'intéresse au commerce et s'ouvre aux étrangers tel Phaulkon, qui lui donnent l'impression de vivre comme les grands souverains du monde.

 

 

 

 

Petracha par contre, va opérer un retour sur la tradition, surveillant étroitement sa haute administration, “l'épurant” même sérieusement en 1699-1700, puis impulsant une nouvelle ferveur bouddhique en  reprenant en main  le clergé. Son fils Sorasak poursuivra cette politique. Le pouvoir absolu s'exerce donc selon la personnalité du roi, le contexte politique, et les contraintes de l'appareil d'Etat, et dans les limites de ce qu'il sait (On ne lui dit pas tout), et du respect de ses ordres par son administration et des autorités provinciales.

 

 

III. DE LA TROUPE À LA CLIENTÈLE. (pp. 159-163)

 

 

 Une organisation de la société hiérarchisée, mais dont l'organisation de base, bien que variable selon les moments et les lieux, est fondée sur le système de patronat, à savoir que «  Tous les Siamois et assimilés  -  Pégouans, Laos et Khmers- s'ils sont « libres » sont organisés en krom, en troupes, et placés sous l'autorité de nai, les patrons. » Ceux-ci sont placés sous la juridiction de fonctionnaires locaux, les nai amphoe, relevant du gouverneur. On attend  de celui-ci avant tout un rôle de surveillance et de comptage des habitants. Il doit donc tenir la liste des habitants, celle des krom sous la direction  des nai.

 

 

Le nai est en effet la dernière courroie de transmission de l'administration. Il  procède au recrutement pour la guerre et les corvées (6 mois par an), et est chargée de la levée des taxes et des impôts, organise les gardes de nuit, met en œuvre les mesures de protection contre le brigandage, surveille les allées et venues, etc. Il est responsable de ses « clients » devant l'administration. Il peut donc être condamné au même titre que les fautifs. On comprend que dans ces conditions, il veillera à ce que les conflits se règlent à l'amiable. Une organisation similaire se retrouve pour les quartiers étrangers.

Par contre les moines et les « engagés » (Ceux qui se mettent au service d'un maître et qui peuvent retrouver la liberté s'ils remboursent leur dette) échappent à cette organisation, ainsi que les esclaves.

 

 

Les informations données par A. Forest sur les esclaves sont assez sommaires. Il nous dit qu'ils sont  en grand nombre sans donner une idée de ce nombre. Il distingue les Siamois punis des esclaves qui proviennent surtout des guerres et  sont attribués aux domaines royaux, aux princes, aux grands fonctionnaires, aux monastères, ou regroupés en communautés ethniques. On apprend qu'il existe aussi des esclaves achetés sur les marchés étrangers, notamment en Inde, dit-il. Ils alimentent surtout la domesticité des palais  (Importance du trafic ?).

 

 

 

 (Si vous voulez en savoir plus sur l'esclavage nous ne pouvons que vous inviter à lire l'article de   Suthavadee Nunbhakdi,  « Etude sur le système de sakdina  en Thaïlande » (pp. 460- 481). qui nous indique que pour comprendre l’esclavage au Siam, il est  nécessaire d’étudier le système de sakdina; et celle d'Andrew Turton « Thai institutions of slavery », in le livre « Formes extrêmes de dépendance, Contributions à l’étude de l’esclavage en Asie du Sud-est »,  sous la direction de Georges Condominas, dont nous avons rendu compte dans nos articles 110 et 111.) (2)

 

 

 

 

Toutefois A. Forest consacre 22 lignes au sakdina. Il indique le grade et le degré de puissance. Il s'exprime en nombre de rai (1600 m2 env.) revenant au titulaire de telle ou telle fonction, mais surtout ce qui compte, ce qui donne prestige et pouvoir,  est le nombre d'hommes nécessaire pour cultiver la superficie attribuée. La puissance se mesurant en nombre de clients et d'esclaves. Mais A. Forest ne donne aucun chiffre et se demande même s'il y avait sur ce point des règles précises. Il ne donne comme exemple de la hiérarchie que celle des ministres “tuteurs” qui avaient un sakdina de 10 000 rai et ceux qui avaient un sakdina de 400 rai, ligne de partage avec les gens du commun.

 

Suthavadee Nunbhakdi nous apprend que « le système est complexe car il s’applique selon une grille hiérarchique, distinguant les titres, les grades, et cinq classes sociales (ou catégories); les Princes, les fonctionnaires civils, les militaires, les moines et les ascètes et le peuple connu sous le nom de phrat. Chaque classe ayant son propre système hiérarchique ». On peut observer 9 grades pour les Princes, 8 pour les fonctionnaires civils, 7 pour les militaires, 10 pour les moines, et 5 pour le peuple (phrat), la dernière étant celle des mendiants et des esclaves (les that), qui eux-mêmes se distinguent aussi en 7 statuts différents. Cf. Notre article 110) (2))

 

 

Mais ce qui est important pour A. Forest est de mettre en évidence la relation clients/patrons, avec ses réseaux qui doublent l'organisation administrative du royaume. Chacun, à sa place, selon les circonstances,  cherchent des protections. Il cite la grande épuration des fonctionnaires opérée par le roi Petracha en 1699-1700, pour reprendre le pouvoir sur ses subordonnées et aussi pour casser des réseaux qui étaient devenus trop puissants. Sous le règne suivant on observera des groupes recherchant la protection de grands princes et du phra khlang, tant il est nécessaire d'avoir des relations personnelles avec des puissants, qui reposent sur des obligations réciproques,  pour se ”protéger” de l'administration. On peut dire que « tout le système siamois tend à s'organiser en un vaste réseau de réseaux de relations personnelles se conciliant plus ou moins bien avec l'administration ».  Une administration qui contraint l'individu à se soumettre à son patron.

 

 

A. Forest nous avait prévenus. Au vu des sources disponibles, il est difficile d'appréhender  le fonctionnement “réel” des principales institutions du Siam  aux XVII-XVIII siècles. Les représentations, les variations, les contradictions sont multiples selon les auteurs, aussi -modestement- nous a-t-il présenté quelques traits essentiels. Qu'il en soit remercié.

 

 

Notes et références.

 

 

(1) Alain Forest, « Les missionnaires français au Tonkin et au Siam. XVIIe- XVIIIe siècles, Analyse comparée d’un relatif succès et d’un total échec », préface de Georges Condominas, Livre I, Histoires du Siam, Livre II, Histoires du Tonkin, et  Livre III, Organiser une Église Convertir les infidèles »,  L’ Harmattan, 1998.

Annexe 1 du Livre 1-  Aperçu sur les relations franco-siamoises au temps de Phra Narai. (pp. 325-428)

 

Les « Chroniques royales d’Ayutthaya » ne s’arrêtent jamais sur les conditions de vie des Siamois, encore moins sur celles des esclaves, qui furent présents dès la fondation du 1er royaume thaï de Sukhothai en 1238 jusqu’au règne du roi Chulalongkorn (Rama V, 1868-1910). Son étude est complexe car elle nécessite d’en connaître les aspects historiques, politiques, juridiques, économiques, sociales et même idéologiques. Le livre « Formes extrêmes de dépendance », Contributions à l’étude de l’esclavage en Asie du Sud-est »*, sous la direction de Georges Condominas, ((Editions de l’Ecole des Hautes Etudes en Science sociales, (EHESS), Paris 1998.) propose en 20 articles, d’en cerner toutes les composantes, dont deux études écrites par Andrew Turton et Suthavadee Nunbhakdi consacrées spécifiquement au Siam**.

 

Nous vous avons présenté ces deux études. Cf. (2) et (3)

 

(2) Notre lecture de l'article de  Suthavadee Nunbhakdi, Etude sur le système de sakdina en Thaïlande, pp. 459-482.

110. La place du  peuple et des esclaves au Siam.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-110-la-place-du-peuple-et-des-esclaves-au-siam-121390588.html

L’étude de Suthavadee Nunbhakdi indique que pour comprendre l’esclavage au Siam, il est nécessaire d’étudier le système de sakdina,

 

(3) Notre lecture de l'article d'Andrew Turton, Thai institutions of slavery, pp. 411-458.

111. L’esclavage au Siam.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-111-l-esclavage-au-siam-121488465.html

 

A. Turton reconnait au début sa dette au travail monumental de Lingat, qui a recensé entre autres, toutes les lois ayant trait à l’esclavage de 1805 (« L’esclavage privé dans le vieux droit siamois », publié en 1931), qu’il considère comme la source étrangère la plus importante. Mais Lingat dit-il, a surtout considéré les esclaves achetés, en omettant les esclaves acquis par le commerce, la capture, la donation, la naissance, la décision judiciaire. Turton ensuite signale que de nombreux auteurs travaillant sur le XIXe siècle ne considèrent pas comme esclaves ceux que l’on classe dans la catégorie des esclaves pour dette. Cette nécessaire distinction implique  d’examiner l’esclavage, non pas seulement en terme de légalité et de politique, mais davantage en terme économique, social et idéologique … et historique, pourrait-on rajouter.

 

Cf. Encore :141. « L'esclavage est aboli définitivement au Siam en 1905 ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-141-l-esclavage-est-aboli-definitivement-au-siam-en-1905-123721727.html

142. « La suppression de la corvée royale au Siam ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-142-la-suppression-de-la-corvee-royale-au-siam-123823027.html

 

Ou encore :

 H 23- L’ESCLAVAGE AU SIAM AU XIXe SIÈCLE JUSQU’À  SON  ABOLITION EN 1905.

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/09/h-23-l-esclavage-au-siam-au-xixe-siecle-jusqu-a-son-aboliton-en-1905.htmlH

SECONDE PARTIE

24- L’ESCLAVAGE AU SIAM AU XIXe SIÈCLE JUSQU’À  SON  ABOLITION  EN 1905.

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/09/h-24-l-esclavage-au-siam-au-xixe-siecle-jusqu-a-son-abolition-en-1905.html

 

 A 324. NOTES DE LECTURE DE L' « ESSAI SUR L'ÉVOLUTION DES SYSTÈMES POLITIQUES THAIS », DE GEORGES CONDOMINAS.

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/07/a-324.notes-de-lecture-de-l-essai-sur-l-evolution-des-systemes-politiques-thais-de-georges-condominas.html

In chapitre 3 du livre « L'Espace social. À propos de l'Asie du Sud-Est », (pp. 259-316)

 (Les Indes savantes, 2006.)

 

Et pour les XXe et XXI  siècles : A 298. « LE SYSTÈME ROYAL »  DU POUVOIR EN THAÏLANDE.

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/02/a-298.le-systeme-royal-du-pouvoir-en-thailande.html

D'après le livre de Marie-Sybille de Vienne, « Thaïlande, une royauté bouddhique aux XXe et XXIe siècles. »  Les Indes Savantes, 2008.

 

(4) Cf. 55. Ayutthaya en guerre pour deux éléphants blancs.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-55-ayutthaya-en-guerre-pour-deux-elephants-blancs-1568-112218606.html

 

Article dans lequel, nous proposons une interprétation  pour comprendre ce que pouvait représenter (et représente encore) un éléphant blanc.

 

(5) Sur le  mueang, maintes fois rappelé, voir :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-15-notre-histoire-de-la-thailande-le-muang-99007801.html

Un concept essentiel pour comprendre l’Histoire de la Thaïlande. Nous avions alors tenté une définition : « Un mueang est un système pyramidal politico-religieux hiérarchisé, de type féodal et esclavagiste, exerçant son pouvoir sur tous les sous-systèmes connus définissant la représentation de l’espace des Tai, à savoir : le cosmos, la Nature, le Royaume (et/ou l’Etat), région, le district, le village … sans oublier les « marges », et les  nouveaux « territoires et peuples conquis » sur lesquels s’exercera une « intégration » ou un rapport de vassalité … »

La conquête du « Siam » par les mueang.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-16-notre-histoire-la-conquete-du-siam-par-les-muang-99006690.html

 

(6) 92. Le processus de légitimation du pouvoir du roi Naraï, in « Les Chroniques royales d’Ayutthaya ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-92-le-processus-de-legitimation-du-pouvoir-du-roi-narai-in-les-chroniques-royales-d-ayutthaya-119264251.html

93. Les légitimations du pouvoir du roi Naraï, in « Les chroniques royales d’Ayutthaya ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-93-les-legitimations-du-pouvoir-du-roi-narai-119264382.html

L. Gabaude, in  « 1.3. Les légitimations secondaires : stupa, images et ordination royale », in  « Revue d’études comparatives Est-Ouest », Vol. 32, n°1 (mars 2001), pp.141-173) nous apprend que :

« La légitimation bouddhiste des dirigeants politiques d’Asie du Sud-Est ne passait pas simplement par l’acceptation du fait accompli expliqué par la commune loi du karma et par des traités plus ou moins savants relayés par la prédication populaire. Elle était de surcroît visualisée, matérialisée, cristallisée par » ; et il évoque : la « grande relique », le grand stupa ou maha-dhatu, les statues de Bouddha que l’on fait sculpter et que l’on  pare d’habits royaux, ou que l’on va « prendre » chez l’ennemi, pour ses pouvoirs. Une liste non limitative, dit-il, car  toute action royale participe d’un tel processus de légitimation et de citer : « découverte d’une trace de pied de Bouddha, d’un éléphant blanc, copie ou impression du Canon bouddhique, œuvres de bienfaisance, paix – mais aussi guerre victorieuse -, tout peut concourir à la grandeur d’un prince ».

 

 

 

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18 septembre 2019 3 18 /09 /septembre /2019 22:04


Fernão Mendez-Pinto fut tout à la fois marin, un peu corsaire, naufragé, esclave, trafiquant, mercenaire, un peu picaro, presque jésuite, diplomate puis écrivain sur la fin de sa vie. Il a consigné ses mémoires dans son « pèlerinage » (Peregrinacam de Fernam Mendez Pinto) publié post mortem en 1614, traduit en français en 1645 sous le titre « Les voyages adventureux de Fernand Mendez-Pinto »

 

 

Bien que la partie siamoise de ses aventures ne concerne que 9 des 229 chapitres de cet ouvrage (2) un bref rappel de ses pérégrinations s’impose.

 

De sa naissance, la date en est incertaine, vers 1509 à sa mort le 8 juillet 1583 à Almada, près de Lisbonne nous savons qu’il était issu d’une famille pauvre de souche rurale probablement d’origine juive venue d’Espagne après les persécutions d’Isabelle la Catholique en 1492 ce qui ne facilitait pas l’ascension sociale.
 

Il écrit en tête de ses mémoires « Toutes les fois que je me suis représenté les grands et continuels travaux qui m’ont accompagné depuis ma naissance, et parmi lesquels j’ai passé mes premières années, je trouve que j’ai beaucoup de raisons de me plaindre de la fortune ..

 

Statue de Mendez-Pinto à Almada :

 

 

Nous le trouvons à 12 ans engagé comme domestique dans une famille noble de Lisbonne puis embauché comme mousse. Le navire est attaqué par des corsaires français, il se retrouve abandonné sur la plage. Il entre alors au service d’un chevalier de Santiago puis part à l’aventure  le 11 mars 1537

 

 

Les Indes portugaises via le Mozambique puis l’Éthiopie, esclave des turcs, il devient gouverneur de la forteresse d’Hormuz. Esclave d’un musulman grec puis d’un juif qui le conduit à Hormuz, retour à Goa, passage à Malacca, Patani et Ligor, capturé en mer par des Chinois, libéré par des Tatars, il part au Japon. Compagnon de Saint François Xavier,  il devient temporairement jésuite. Retour à Malacca puis à Martaban, passage au Siam et retour au Japon avant le retour définitif au Portugal. Nous vous donnons un récit plus détaillé de ces aventures en note (3).

 

 

Parti de chez lui à peine adolescent, Il n’a reçu aucune formation classique et littéraire. Son style est souvent emphatique, le texte probablement plein d’exagérations et donne des informations souvent de seconde main. Il est généralement boudé par les historiens qui considèrent que le livre ne mérite pas d’être compté comme source historique. En 1926 un article de W.A.R. Wood concernant les informations sur le Siam souligne de nombreuses exagérations, des noms de lieux non identifiables, et certaines incohérences lorsqu'il compare l'histoire de ces aventures au Siam avec la plus ancienne chronique siamoise connue à cette époque (4). Effectivement, ne parlons pas des souvenirs de Chine ou de Tartarie, Pinto donne pour les noms propres des transcriptions fantaisistes, par exemple Ayutthaya devient Odiaa, Ligor devient Lugor et Patani devient Patane, la belle affaire dans la mesure oú nous trouvons systématiquement des transcriptions à l’oreille, par exemple Ayutthaya qui devient Judia et que la transcription pourtant officielle du thaï adoptée par l’Académie royale n’est en réalité respectée par presque personne.

 

Plan  de "Judia " du début du XVIIe siècle :

 

 

Pinto ne mérite pas ce regard condescendant.

Il ne faut tout de même pas oublier qu’il fut le seul auteur européen du XVIe siècle écrivant sur le Siam à avoir passé quelque temps dans la capitale, Ayutthaya, sous le règne du roi Chairacha à la fin des années 1540 et peut-être jusqu’en 1549.

 

 

 

Par ailleurs et depuis l’article de Wood, d’autres sources ont été diffusées notamment les écrits de Van Vliet.

 

 

Il ne faut pas non plus oublier que les récits de voyage du seizième siècle doivent être compris dans leur contexte contemporain, leur style étant en grande partie déterminé par les modèles existants de l’époque. Quand, par exemple, Pinto dit que la capitale siamoise, Ayutthaya, compte 400.000 ménages, que 100.000 étrangers y résident et que l’on y rencontre 10 000 jonques, il est assez facile de contester ces chiffres fautes de statistiques fiables. Il semble plus logique de les interpréter en utilisant des mots comme « nombreux » et « beaucoup », la population d’Ayutthaya était donc importante, un grand nombre d’étrangers y résidaient et un commerce animé utilisant de nombreux navires était présent.

 

S’il est vrai enfin que Pinto ne ventile pas entre ses constatations personnelles et le ouï-dire ce n’est pas une raison pour le discréditer. Il appartient plutôt à l'historien de tamiser. Il écrivait à la manière d’un voyageur de la fin du Moyen Âge dont le lecteur s’attache plus à l’exotisme qu’à un récit scientifique et rationaliste. Ce n’est pas une œuvre de Descartes et il ne faut pas le mesurer avec une équerre à 90°.

 

 

Si nous négligeons ses fanfaronnades et ses embellissements, nous tombons dans le concret par exemple dans la manière dont il décrit la vie à bord d'un voilier à une époque où ceux-ci faisaient naufrage un voyage sur trois. Quand il nous donne des degrés de latitude, il sait ce qu'ils signifient et ne se trompe pas.

 

 

Pour ne nous en tenir qu’au Siam, sa version a fait l’objet d’une analyse assez serrée de Terwiel en 1997 (5) qui réconcilie peu ou prou Mendez-Pinto avec la vérité historique.

 

Terwiel analyse ainsi quelques épisodes de l’histoire du Siam vue par Mendez-Pinto.

 

Si Sudachan, la reine adultère.

 

Cet épisode intervient après une description de la campagne victorieuse menée à Chiangmai par le roi aidé des Portugais, le premier chapitre de ses aventures au Siam.

 

Mendez-Pinto narre avec complaisance comment la principale concubine du roi siamois avait pris un amant et comment elle était tombée enceinte pendant une absence de son mari. Dans ces circonstances difficiles elle empoisonna le roi et plus tard le fils du roi, aidant ainsi son amant à usurper le trône. Peu de temps après, elle et son amant ont été assassinés. Cette infernale mégère est évidemment Si Sudachan. Selon les Chroniques siamoises, le roi Chairacha mourut d’une « maladie soudaine ». Si Sudachan devint régente en 1547 alors que le fils aîné du roi, Yotfa, n’avait alors que onze ans. Les Chroniques confirment que la régente éleva son amant à un rang élevé puis réussit à le faire monter jusqu’au trône. Peu de temps après, des nobles siamois s'emparèrent de l'usurpateur et le tuèrent ainsi que Si Sudachan et un proche parent du roi Chairacha fut désigné comme nouveau roi. Il y a divergence entre les Chroniques et Pinto puisque les premières décrivent le mort du roi comme naturelle alors que la version de Pinto reflète probablement les ragots qui circulaient probablement à l’époque mais où se situe la vérité ? Van Vliet s’associe à la version officielle des Chroniques, mentionnant une mort naturelle de Chairacha, l’usurpation du trône par Si Sudachan et sa mort subséquente (6).

 

« ... Au retour du Roy elle se trouva enceinte de 4 mois, la crainte qu'elle eut que cela ne se découvrit, fit que pour se sauver du danger qui la menaçait, elle se résolut d'empoisonner le Roy son mari. Comme en effet sans différer davantage sa pernicieuse intention, elle lui donna du poison dans un vase de porcelaine tout plein de lait, dont l'effet fut tel qu'il en mourut dans cinq jours, durant lequel temps il donna ordre par son testament aux plus importantes affaires de son Royaume, et s'acquitta de ce qu'i devait aux étrangers qui l'avoient servi en cette guerre de Chiammay, d'où il n'y avait que vingt jours qu'il était venu. En ce testament comme il vint à faire mention de tous nous autres Portugais, il voulut que cette clause y fut ajoutée : C'est mon intention que les six vingt Portugais qui ont toujours veillé fidèlement à la garde de ma personne, reçoivent pour récompense de leurs bons services demie année du tribut que me donne la Reine de Tybem, et qu'en mes douanes leurs marchandises ne » payent aucun tribut par l'espace de trois années ».

 

 

Les cérémonies funéraires du monarque défunt font l’objet d’une description détaillée qui est naturellement faite pour impressionner les lecteurs européens, il n’y a rien qui nous ait choqué et il est plausible que Mendez-Pinto y ait assisté.

 

Si Mendez-Pinto se complaît dans les ragots, ses informations d’ordre militaire nous ont intéressés puisque l’implication des Portugais au Siam à cette époque fut pour l’essentiel militaire : Conseillers techniques, mercenaires, constructeur de forteresse, fondeurs de canon et de mousquets. Mendez-Pinto Pinto a probablement été le témoin direct des événements qu’il décrit en 8 chapitres, le dernier étant consacré à la description du Siam (2)

 

 

La campagne de 1547.

 

Bien que beaucoup de noms de lieux soient déformés, le récit de Pinto est parallèle à ce qui a été décrit dans les Chroniques comme la conquête de Lamphun. Pinto attribue un rôle de premier plan aux étrangers : Lors de la préparation des combats, trois commandants généraux étaient un Portugais et deux « Turcs ». Il mentionne en outre un groupe de 1.200 « Turcs » dans l'armée birmane, parmi lesquels des « Abessyniens » et des « Janizaries ». Parlait-il de Persans, d'Indiens ou de Janissaires ? Le Roi ordonna la mobilisation générale. Une fois mobilisés, les Siamois se dirigent rapidement vers le nord en direction de la région où « Quitiruan » ( ?) est assiégé en utilisant une multitude de bateaux. Arrivé là, il faut encore une semaine aux éléphants pour arriver. Pendant ce temps, des informations sont recueillies sur l'ennemi et sur la taille de son armée.

 

Le jour où les Siamois décident d'attaquer, avant le lever du soleil, l'armée est mise en ordre de bataille mais survient un assaut surprise de la cavalerie ennemie susceptible de provoquer une panique générale. Le roi Chairacha décide de changer son plan d’action, et sauva ainsi son armée d’une déroute coûteuse et ignominieuse mais lorsque l'ennemi se retira dans sa forteresse, le roi ne tira pas parti de son avantage.

 

La description de la campagne par Mendez-Pinto contient des éléments qui sonnent juste. C'est ainsi que l'armée d’Ayutthaya tenta d'abord d'intimider l'ennemi en se déplaçant lentement et en montrant ses forces. La description de la bataille donnée met également en lumière le rôle des chevaux et des éléphants dans les guerres continentales en Asie du Sud-Est. Selon Mendez-Pinto, l'armée de Chiangmai possédait une importante cavalerie, mais aucun éléphant de combat alors que l'armée d'Ayutthaya en avait un grand nombre. Dans la description de la bataille, il confirme que les éléphants de guerre furent le facteur décisif... masse invincible de centaines d’animaux se déplaçant en bloc.

 

Cette supériorité pourrait bien avoir été un facteur clé pour conserver l'avantage militaire d'Ayutthaya sur tous ses vassaux.

 

 

 

Le premier siège birman d'Ayutthaya.

 

La campagne conduisant au siège de 1548 est largement relatée dans les annales birmanes. Les Birmans se sont mis en route avec quatre divisions, totalisant 480 éléphants, 16.800 chevaux et 120.000 fantassins. Pour la première fois l'armée birmane pénétra jusqu’à Ayutthaya le cœur même du pays. Ils ont trouvé la capitale, difficile à attaquer et fortement défendue avec des canons servis par des étrangers. Après environ un mois, ils décidèrent de se retirer.

 

La description de l’investissement de la ville par les Birmans, tranchées et palissades correspond parfaitement à ce que l’on sait de la guerre de siège et de l’investissement d’une place depuis Jules César !

 

Investissement d'une place (Dessin de Viollet Le Duc) :

 

Dans la version thaïe classique les Birmans s’étaient beaucoup trop avancés en s’aventurant aussi profondément sur le territoire siamois.

 

Pour les chroniques birmanes la campagne réussit à soumettre le Siam à la vassalité, tandis alors que les chroniques siamoises affirment que le pays fut satisfait d’échapper de ce sort qui devait d’ailleurs arriver plus tard.

 

Le récit du siège par Mendez-Pinto.

 

Mendez-Pinto dit qu'il fut l'un des étrangers qui ont contribué à la défense d'Ayutthaya. Vrai ou pas, sa version est digne d’intérêt. Lorsqu’ils pénétrèrent en territoire siamois, les Birmans tombèrent sur la forteresse de « Tapurau » ( ?) solidement défendue. Trois fois, les Birmans montèrent à l’assaut. Diego Suarez, conseiller militaire en chef du roi de Birmanie, fit ouvrir une brèche dans la muraille de ses quarante canons et tous les habitants ont été massacrés.

 

Canons du XVIe siècle au Musée de l'artillerie de Lisbonne :

 

 

Les Birmans attaquèrent ensuite avec leur troupes d’éléphants « Oyaa Passilico » (le seigneur de Phitsanulok) qui lui-même se précipita à leur rencontre avec 15.000 hommes, principalement des « Luzons » (Philippines), des « Borneos » et des « Champaas » (Chams) et quelques « Menancabos » (des Minangkabau de Sumatra).

 

 

Arrivés à Ayutthaya, les Birmans purent ouvrir une brèche dans les murailles mais furent repoussés par le roi siamois conduisant 30.000 hommes.

 

Les Birmans tentèrent de nouveaux assauts, jusqu’à six au cours d'une même journée, en utilisant de stratégies différentes, conseillés par un groupe d’ingénieurs grecs.

 

Au bout de dix-sept jours, ils construisirent des tours d’assaut en solides madriers chacune reposant sur 26 roues en fer, chaque tour avait 50 pieds de large, 65 de long, 25 de haut, renforcées par des doubles poutres et couvertes de feuilles de plomb. Les défenseurs réussirent à incendier celles qui s’étaient approchés des murailles. Après une bataille nocturne de quatre heures, le roi Birman mit fin à l'assaut à la demande des mercenaires étrangers. Par la suite, ceux-ci construisirent une tour d’assaut plus haute que les murs du haut de laquelle ils pouvaient tirer au canon sur la ville. Mais quand la tour fut terminée, les Birmans reçurent la nouvelle d'une rébellion en Birmanie et levèrent le camp.

 

Tour de siège du XVIe (Dessin de Viollet Le Duc) :

 

 

La question est évidemment posée de savoir si Mendez-Pinto a assisté réellement au siège ou s’il nous donne des renseignements recueillis auprès de témoins, en tous cas à chaud. Les chiffres des combattants sont probablement fantaisistes, les Chroniques nous y ont d’ailleurs depuis longtemps habitués.

 

Les historiens qui considèrent Mendez-Pinto comme un fantaisiste affirment que la machinerie de guerre, échelles, tours d’assaut montées sur routes est pure invention, affirmant que tous ceux qui ont déjà vu d'anciennes cartes d'Ayutthaya savent que toute la ville était pratiquement imprenable, car elle était entièrement entourée de rivières. Il aurait été impossible de transporter des machines de cette taille sur l'eau à la vue des défenseurs.

 

On croit réver ! Tout la machinerie de guerre ainsi décrite était déjà connue au temps de l’architecte Vitruve qui lui consacre tout un chapitre de son ouvrage, il vivait au premuier siècle de notre ère. Nul n’a oublié le siège d’Alésia par Jules César

 

 

..... ni celui de Constantinople beaucoup plus tard par les Turcs. La présence d’un fleuve qui ne fait guère que quelques dizaines de mètres de large n’est pas un obstacle aux ponts mobiles que connaissaient tous les spécialistes de la guerre de siège.

 

Pont mobile (Dessin de Viollet Le Duc):

 

 

La ville quoiqu’imprenable fut tout de même prise !

 

Nul par ailleurs n’a décrit la ville d’Ayutthaya à cette époque et les gravures que nous en connaissons datent d’un siècle plus tard. Or, Van Vliet nous le rappelle, c’est Thammaracha qui régna de 1560 à 1590 qui fit agrandir la ville en lui donnant la forme d’aujourd’hui et fit értiger un mur de pierre autour d’elle.

 

Les fortifications d’Ayutthaya ont donc été construites ou reconstruites dans la seconde motié du XVIe siècle. L’image de cette attaque est parfaitement plausible , comme il est plausible qu’au milieu du XVIe siècle, la ville ait présenté une apparence beaucoup moins sophistiquée et une structure de défense beaucoup plus simple qu’on ne le supposait jusqu’à présent. Si les tours de siège birmanes avaient 25 pieds de haut, environ 7 métres, il est permis de penser que la muraille était moins élevée mais nous n’en savons pas plus.

 

 Le plan de La Loubère :

 

 

La description du pays.

 

Voilà un aspect dont Terwiel ne nous parle pas; ce qui est dommage car cette descripotion sonne incontestablement vrai. Mendez-Pinto n’était pas un ethnologue ni un anthropologue ni géographe ni un explorateur, ni un missionnaire ni un scientifique. Il est parti à la recherche de l’aventure qu’il a trouvée et de la richesse qu’il a également trouvée. Il consacre néamoins un chapiitre de ses souvenirs à la description de ce pays, il y a tout de même passé probablement 8 ans, intitulé « De la grande fertilité du Royaume de Siam, et de plusieurs autres particularitez touchant ce pays » (2).

 

« Ayant traité ci-devant du succès qu'eut ce voyage du Roy Brama au Royaume de Siam, et de la mutinerie du Royaume de Pegu, il me semble qu'il ne sera point hors de propos de parler ici succinctement de la situation, étendue, abondance, richesse et fertilité que Je vis en ce Royaume de Siam, et en cet Empire de Sornau, pour montrer que la conquète nous en eut été beaucoup plus utile que ne sont aujourd’huy tous les états que nous avons dans l'Inde, joint que nous la pouvions faire avec beaucoup moins de frais. Ce Royaume, comme l'on peut voir dans la carte (il ne nous dit pas laquelle il utilise.), a par son élévation près de sept cent lieues de côté, et cent soixante de largeur, en traversant le pays. La plupart consiste en grandes plaines, où l'on voit quantité de labourages et de rivières d'eau douce, à cause de quoi le pays est grandement fertile, et pourvu en abondance de bétail et de vivres. Aux contrées les plus éminentes il y a d'épaisses forêts de bois d'angelin dont se peuvent faire à milliers des navires de toutes sortes, il y a plusieurs mines d'argent, de fer, d'acier, de plomb, d'étain, de salpêtre, et de souffre, comme aussi de la soie, de l'aloès, du benjoin, du nacre, de l'indigo, du coton, des rubis, des saphirs, de l'ivoire, de l'or, et le tout en grande abondance. Il se trouve aussi dans le bois quantité de bois de brésil et de bois d'ébène, dont l'on charge tous les ans plus de cent Iuncos ( jonques) pour en transporter à la Chine, à Hainan, aux Lequios (au Japon) à Camboya (Cambodge), et à Champaa, sans y comprendre la cire, le miel, et le sucre qu'on y recueille en divers endroits. Le Roy reçoit ordinairement de ses droits chaque année douze millions d'or, outre les présents que lui font les Seigneurs du pays, qui sont en grande abondance. En la juridiction de ses terres il a deux mille six cent Peuplades, qu'ils appellent prodon ( ?), comme parmi nous les villes et les citez, laissant à part les petits hameaux et les villages dont je ne fais point d'état. La plupart de ces peuples n'ont point d'autres fortifications ou murailles en leurs bourgs que des palissades de bois, tellement qu'il serait facile à quiconque les attaquerait de s'en faire maître. D'ailleurs avec ce que les habitants de ces villes sont naturellement efféminés, ils n'ont pas accoutumés d'avoir des armes défensives. La cote de ce Royaume joint les deux mers du Nord et du Sud; celle de l'Inde par Juncalo (Phuket) et Tanauçarim (Tenasserim), et celle de la Chine par Monpolocata (?), Guy ( ?), Lugor (Ligor), Chuintante (Chanta bun), et Berdio ( ?). La capitale de tout cet Empire c'est la ville d'Odiaa (Ayutthaya), dont j‘ai parlé ci-devant; elle est fortifiée de murailles de brique et de mortier, et peuplée, selon quelques-uns, de quatre cent mille feux, dont il y en a cent mille d'étrangers de diverses contrées du monde: car comme ce Royaume est fort riche de soie, et d'un grand trafic, il ne se passe point d'année que de toutes les Provinces et île de laoa ( ?), Baie ( ?), Madoura ( ?), Angenio ( ?), Bornéo et Solor ( ?), il n'y navigue pour le moins dix mille Iuncos (jonques), sans y comprendre les autres petits vaisseaux, dont toutes les rivières et tous les ports sont toujours pleins. Le Roy de son naturel n'est nullement porté à la tyrannie. Les douanes de tous les Royaumes sont destinées charitablement pour l'entretien de certains Pagodes, où l’on a fort bon marché des droits qui s'y payent : Car comme il est défendu aux Religieux de faire trafic d'argent. Ils ne prennent des marchands que cela seulement qu'ils leur veulent donner d'aumône. Il y a dans le pays douze sectes de Gentils (Bouddhistes ?), comme au Royaume de Pegu, et le Roy par un souverain titre se fait appeler Prechau (Phrachao) Saleu ( ?) qui en notre langue signifie « saint membre de Dieu ». Il ne se fait voir au peuple que deux fois l'année tant seulement, mais c'est avec autant de richesse et de majesté, qu'il témoigne avoir de grandeur, et de puissance; et néanmoins avec tout ce que je dis, il ne laisse pas de se dire vassal, et se rendre tributaire au Roy de la Chine, afin que par ce moyen les Iuncos (jonques) de ses sujets puissent aborder au port de Combay ( ?), où ils font ordinairement leur commerce. Il y a encore en ce Royaume une grande quantité de poivre, de gingembre, de cannelle, de camphre, d'alun, de casse, de tamarin, de cardamome; de manière qu'on peut affirmer sans mentir, ce que j’ai souvent ouï dire en ces contrées, à savoir que ce Royaume est un des meilleurs pays qui soient au monde, et plus facile à prendre que toute autre Province pour petite qu'elle puisse être. Je pourrais rapporter ici bien plus de particularités des choses que j’ai vues dans la ville d’Odiaa seulement, que je n'en ai raconté de tout le Royaume: mais je ne suis pas d'avis d'en faire mention, pour ne causer à ceux-là qui liront ceci la même douleur que j’ai de la perte que nous en avons faite pour nos péchés et du gain que nous pouvions faire en conquérant ce Royaume.

 

 

 

La lecture de ce texte est significative des préoccupations de Mendez-Pinto. Nous y voyons un aventurier que la religion du pays n’intéresse pas sinon pour avoir décrit un rituel funéraire royal tout à fait inconnu de ses lecteurs européens et signaler que le commerce y est interdit au clergé. Elle démontre qu’il connaissait parfaitement le pays tout au moins en ce qui étaient ses préoccupations. Il est riche, facile à conquérir puisque la population en est pacifique et efféminée. Était-ce un appel au roi à partir à la conquète du Siam ? (7).

 

Cette description ne contredit en rien celles que ferons nos visiteurs français un siècle et demi plus tard avec un esprit plus scientifique même si leurs préoccupations étaient d’un tout autre ordre.

 

 

Il a été fait grief à Mendez-Pinto d’avoir prétendu être le premier européen à avoir mis les pieds au Japon ? Lorsqu’en tous cas il débarqua sur l’île de Kyushu, il put le penser même s’il avait été précédé par d’autres.

 

 

Il lui a également fait grief d’avoir prétendu faire découvrir l’arquebuserie au Japon ? Elle était certes alors connue depuis peu sur l’île principale, mais peut-être pas sur cette île et il a pu penser l’y avoir introduite ?

 

Arquebuses du XVI au Musée de l'artillerie de Lisbonne :

 

 

Ce sont là des querelles d’Allemands.

 

Il faut évidemment le lire avec prudence mais pour ce qui est du Siam, il est difficile de lui reprocher quoi que ce soit. Il n’est pas question de le discréditer mais tout au plus de tamiser.

 

Compte tenu de la diffusion européenne de son ouvrage, il est permis de penser qu’il fut connu de nos premiers visiteurs du siècle de Louis XIV.

 

 

 

Le Portugal enfin le considère comme l’un de ses héros.

 

Le lycée d’Almeda a été baptisé de son nom en 1965.

 

 

En 1976, l’Union astronomique Internationale a baptisé de son nom un cratère de la planète Mercure de 214 kilomètres de diamètre.

 

 

En 2011, pour le 500e anniversaire présumé de sa naissance, le Portugal a frappé une pièce de deux euros.

 

 

 

En 2014, il a été honoré par la philatélie pour le 400e anniversaire de la publication de ses mémoires.

 

 

Les navigations portugaises du XVIe siècle constituent l'une des pages les plus prodigieuses de l'histoire de l'expansion européenne. D’un petit pays, probablement un million d’habitants à cette époque, les Lusitaniens ont ouvert le monde oriental de façon définitive à l'homme occidental. Les relations établies par les Musulmans,

 

 

les voyages de Marco Polo,

 

 

ceux d'Odoric de Pornenone

 

 

et de tant d'autres avaient été sans lendemain et laissé aucuns liens permanents. Ceux que les Portugais tissèrent entre les deux extrémités du monde seront, eux, indestructibles. Affrontant des connaissances nouvelles difficiles à intégrer, il faut comprendre dans leurs récits les aspects mythiques et même les erreurs. L'immensité du monde par rapport à leur Portugal natal, les forces hostiles fleuves, montagnes, désert, naufrages, esclavage outre les maladies, ne les découragea cependant pas.

 

 

Mendez-Pinto fut en raison d’évidentes exagérations traité d’affabulateur et reçut le surnom de Fernão « Mentez-Minto » (Vous mentez ? Je mens), mais du moins du moins en ce qui concerne le Siam, une réhabilitation s’imposait.

 

NOTES

 

(1) « Les voyages advantureux de Fernand Mendez Pinto, fidellement traduits de portugais en françois par le sieur Bernard Figuier, gentilhomme portugais » à Paris 1645. Une version en trois volumes en français un peu modernisé a été publiée en 1830

 

(2) Nous donnons les titres de la version de 1645 :

Chapitre 181 : « Comme de ce port de Zunda ( ?) , je passay a Siam, d'où je m’en allay à la guerre de Chyarnmay (Chiangmai) en la compagnie des Portugais ».

Chapitre 182 : « Continuation de ce que fit le Roy de Siam jusques à ce qu'il soit de retour en son Royaume où la Reyne sa femme l’empoisonna ».

Chapitre 183 : « De la triste mort de ce Roy de Siam, & de quelques choses illustres et mémorables par luy faites durant sa vie ». 

Chapitre 184 : « Comme le corps de de Roy fut brûlé & les cendres portées à une Pagode, ensemble de quelques autres nouveautés qui arrivèrent en ce Royaume ».

Chapitre 185 : « De l'entreprise que fit le Roy de Brama sur le Royaume de Siam, et des choses qui se passèrent à son arrivée en la ville d’ Odiaa ».

Chapitre 186 : « Du premier assaut que le Roi de Brama donna à la ville d’Odiaa & quel en fut le succès ».

Chapitre 187 : « Du dernier assaut donné à la ville d'Odiaa & quel en fut le succès ».

Chapitre 188 : « Comment le Roy de Brama fut contraint de lever le siege de devant la uille d'Odiaa pour les nouuelles qui luy vinrent d'une mutinerie qui s’était faite au Royaume de Pegu & de ce qui arriva là-dessus ».

Chapitre 189 : « De la grande fertilité du Royaume de Siam & de plusieurs autres  particularitez touchant ce pais ».

(3) Voici un très bref résumé de ses pérégrinations qui occupent les 229 chapitres de ses souvenirs : Il naquit, la date est incertaine, vers 1509, dans une famille pauvre de Montemor-o-Velho, près de Coïmbre  au Portugal.

 

 

L’un de ses frères, Alvaro, était enregistré à Malacca en 1551. Un autre y serait mort martyr en 1557. Il décrit son enfance comme difficile. En 1521 (à 12 ans), il devint domestique dans une famille noble de Lisbonne. Il s’enfuit. Sur les quais, il fut embauché comme mousse sur un cargo en partance pour Setúbal. Le navire est capturé par des pirates français qui jettent les passagers sur le rivage à Alentejo. Il rejoint Setúbal et entre au service de Francisco de Faria, chevalier de Santiago. Il y resta quatre ans et rejoignit ensuite le service de Jorge de Lencastre, maître de l'ordre de Santiago et fils illégitime du roi Jean II du Portugal.

 

 

Il y resta plusieurs années mais pris par le goût de l’aventure et à vingt-huit ans il va rejoindre les Armadas pour l'Inde portugaise le 11 mars 1537 via le Mozambique. Le 5 septembre, il arriva à Diu, une île fortifiée au nord-ouest de Bombay et portugaise depuis 1535.


 

 

De là, il rejoint une mission de reconnaissance portugaise en mer Rouge via l’Éthiopie dont la mission était de délivrer un message aux soldats portugais protégeant une forteresse de montagne. Après avoir quitté Massawa « la perle de la mer rouge »,

 

 

la troupe rencontre trois galères turques de combat. Les Portugais sont été défaits et emmenés à Mocha pour être vendus comme esclaves. Pinto fut vendu à un musulman grec cruel. Celui-ci le vend à un marchand juif pour une trentaine de dattes. Il accompagne son nouveau maître sur la route des caravanes pour se rendre à Hormuz dans le golfe Persique. Là, Pinto a été libéré moyennant le paiement de trois cents ducats de la couronne portugaise provenant probablement des mercenaires portugais. Il fut alors nommé capitaine de la forteresse d'Hormuz et magistrat spécial du roi portugais pour les affaires indiennes.

 

I

l ne le reste que peu de temps. Il s’embarque sur un vaisseau portugais à destination de Goa mais en cours de route, le navire change de destination pour se retrouver à Karachi. Après un combat naval contre des ottomans, Pinto finit par atteindre Goa.

 

 

Nous allons le retrouver en 1539 à Malacca sous la direction de Pedro de Faria, le nouveau gouverneur qui l’envoie établir des contacts diplomatiques, en particulier avec de petits royaumes alliés des Portugais contre les musulmans du nord de Sumatra.

 

 

Il est ensuite envoyé à Patani, sur la côte est de la péninsule malaise en mission commerciale. En compagnie d’Antonio de Faria, un aventurier de son espèce, il poursuit des opérations commerciales en mer de Chine méridionale et dans le golfe du Tonkin. Sur la mer jaune il fait naufrage. Capturé par des Chinois pour avoir pillé la tombe d’un empereur, il est condamné à avoir les pouces coupés et à un an de travaux forcés sur la Grande Muraille.

 

Toutefois, avant de purger sa peine, il est fait prisonnier par des envahisseurs tatars. Il devient leur agent et voyage avec eux jusqu'en Cochinchine. En compagnie de deux compagnons portugais, ils font naufrage sur l'île japonaise de Tanegashima, au sud de Kyushu ce qui le conduira plus tard à prétendre à avoir le premier occidental à entrer au Japon. Il y est en tous cas en 1543 et prétend y avoir introduit l’arquebuse. Après un nouveau naufrage, nous le retrouvons en compagnie de Saint Francis Xavier.

 

 

En 1554 il rejoignit la Compagnie de Jésus et donna une partie importante de sa fortune commerciale. Il devint ensuite ambassadeur du Portugal auprès du daimyo de Bungo, sur l'île de Kyushu. Puis il quitte les jésuites en 1557. Il revient ensuite à Malacca et est envoyé à Martaban.

 

 

Il y arrive au milieu d'un siège, se réfugie dans un camp portugais de mercenaires qui avaient trahi le vice-roi. Lui-même trahi par un mercenaire il est capturé par les Birmans, réussit à s’enfuir et se retrouve à Goa. Faria l'envoie alors à Java pour aller acheter du poivre en Chine. A la suite d’un nouveau naufrage, il se trouve à nouveau esclave acheté par un marchand des Célèbes.

 

 

Après d’autres péripéties et avec de l'argent emprunté, il achète un passage pour le Siam où il a rencontré le roi en guerre. Les écrits de Pinto contribuent au compte rendu historique de la guerre. Après son séjour au Siam, il retourne au Japon et le 22 septembre 1558, rentre au Portugal 37 ans après l’avoir quitté. Sa renommée l’y avait précédé grâce à l'une de ses lettres publiée par la Compagnie de Jésus en 1555. Il s’évertue de 1562-1566 à réclamer une récompense ou une compensation pour ses années passées au service à la Couronne mais, de ses aventures, il a ramené une fortune considérable. Marié et père de famille, il achète une propriété en 1562 et y décède le 8 juillet 1583 à Almada, près de Lisbonne. Il avait commencé la rédaction de ses souvenirs de 1569 jusqu’en 1578, onze ans après son retour. Ils ne furent publiés qu’en 1614 en portugais archaïque et une première fois en français en 1645.

 

 

(4) « FERNAO. MENDEZ PINTO'S ACCOUNT OF EVENTS IN SIAM » in Journal de la Siam society, volume 20-I de 1926-27.

 

(5) « Mendez Pinto and Thai History » (update of a paper, first presented at the 107th meeting of the American Oriental Society, Miami, March 23-26, 1997) sur :

https://www.academia.edu/9999360/Mendez_Pinto_and_Thai_History_update_of_a_paper_first_presented_at_the_107th_meeting_of_the_American_Oriental_Society_Miami_March_23-26_1997_

 

(6) voir notre article RH 26 « La période de 1529 à 1548 du royaume d’Ayutthaya »

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/02/rh-26.la-periode-de-1529-a-1548-du-royaume-d-ayutthaya.html

 

(7) Si tel était le cas, il tombait à un très mauvais moment. Lors de la publication du livre en 1614, le roi du Portugal était Philippe III d’Espagne et de Portugal, les deux monarchies avaient été réunies en 1580. Il était le fils du grand Philippe II d'Espagne qui aurait déclaré que Dieu ne lui avait pas donné un fils capable de régir ses vastes domaines. L'empire Portugais allait alors des Indes au Brésil. À la mort de Philippe II, le 13 septembre 1598  son fils fut effectivement incapable de régner, ne s’intéressant qu’à la chasse.

 

 

Il laissa l’intégralité du pouvoir entre les mains du Duc de Lerme son favori qui gouvernait à sa place et qui n’était qu’une avide et vénale crapule se contentant de vendre les titres et les privilèges sans se soucier le moins du monde de la gestion de l’immense empire de son maître. Ayant réussi à se faire nommer cardinal par le Pape Paul V la pourpre  lui évita la corde  auquel le destinait Philippe IV.

 

 

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