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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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17 juin 2019 1 17 /06 /juin /2019 22:52

 

 

Il y a quelques dizaines d’années, le professeur B.J. Terwiel fut invité à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris pour un cycle de trois mois. Il profita de ses loisirs pour se rendre « rue du bac » au siège des Missions étrangères pour en étudier les archives. Des milliers de lettres de missionnaires y dorment, destinées à la hiérarchie de Paris pour raconter le développement de la foi dans leur région.

 

 

 

Elles contiennent aussi des informations qui concernent l’historien, référence à un événement, rencontres avec un haut personnage, témoignages oculaires directs qui sont d’un immense intérêt. Il avait fait allusion à ces sources potentielles dans une conférence tenue à Bangkok en 1984 indiquant que ces correspondances pouvaient nous conduire à reconsidérer notre vision de l’histoire du Siam en particulier en ce qui concerne le siège d’Ayutthaya par les Birmans sous le règne du roi Ekkathat. Ces recherches qui ont balayé quelques idées reçues ont été publiées une première fois en thaï en 1984 sous le titre ใครทำลายกรุงศรีอยุธยา พะม่าหรืยใทย ! Qui a détruit Ayutthaya, les Birmans ou les Thaïs ? (1).

 

 

 

 

Elles ont été traduites en Anglais tardivement en 2009 dans une revue indienne sous le titre moins provocateur Who destroyed Ayutthaya : Qui a détruit Ayutthaya ?  (2).

 

 

 

Sans revenir sur l’histoire du siège d’Ayutthaya par les Birmans dont nous avons longuement parlé après bien d’autres (3), il souligne plusieurs éléments importants :

 

1) Première erreur tactique : Un prince exilé à Ceylan, probablement Thepphiphit, un demi-frère d’Ekkathat, offrit ses services en se proposant de lever une armée à la Cour d’Ayutthaya qui non seulement le refusa mais envoya une troupe pour l’arrêter, divisant au demeurant ainsi ses forces pour lutter contre les envahisseurs (4). Cette anecdote est signalée en particulier par Turpin (5).

 

2) Autre erreur tactique : Un navire anglais, conscient de la relative faiblesse des Siamois, tenait avec ses canons les Birmans à distance, mais à court de munitions, poudre et boulets, les Siamois refusèrent de lui en fournir. De colère, il cessa son intervention ce qui permit aux Birmans dès le 14 septembre 1766 de s’approcher de la capitale. Cette anecdote est également rappelée par Turpin (5).

 

 

 

 

(3) Par ailleurs, les missionnaires français avaient relevé une erreur stratégique fondamentale : Les Siamois, compte tenu de l’extension de la capitale, avaient permis la construction de nombreuses habitations et de de nombreux monastères en dehors de l’enceinte fortifiée. C’est le cas des quartiers étrangers, Chinois, Malais, Portugais, Cochinchinois et Japonais. Il est une constante dans l’art de la guerre que lorsqu’une place est assiégée, les populations doivent être regroupées à l’intérieur de l’enceinte et toutes les constructions extérieures rasées sauf à en conserver quelques-unes comme avant-postes puissamment fortifiées pour ralentir l’avancée de l’ennemie. Bien au contraire, les épaisses murailles des temples furent fortifiées par les Birmans qui s’en servirent pour abriter leur artillerie et bombarder la ville.

 

Carte extraite de l’article  « The Sack of Ayutthaya: A Chronicle Rediscovered  -  Yodayar Naing Mawgun by Letwe Nawrahta: A Contemporary Myanmar Record, Long Lost, of How  Ayutthaya Was Conquered Translated » by Soe Thuzar Myint in Journal of the Siam Society, Vol. 99, 2011 : 

 

 

L’intention de l’étude de Terwiel est de démontrer l’intérêt de ces archives françaises dans l’étude de la destruction de la ville en 1767 et ses suites.

 

Tout le monde sait que la destruction de l’ancienne capitale a été le fait des Birmans. Tous les historiens sont d’accord pour dire que les Birmans ont été sans pitié, torturant, pillant et incendiant, s’emparant des trésors de la ville mais aussi de dizaines de milliers de prisonniers, ne laissant derrière eux que ruines et désolation. Leur rage n’épargna pas les temples de leur propre religion. Les plus belles statues de Bouddha furent enlevées, mises en pièces ou brûlées après avoir récupéré les feuilles d’or qui les recouvraient. Le mot d’ordre était « pillage et pillage ».

 

Or, rappelle Terwiel, Ayutthaya était à l’époque l’une des plus grandes villes du monde, peuplée peut-être d' 1 million d’habitants (???), entourée de fortifications massives à l’intérieur desquelles se trouvaient de nombreux monastères, plusieurs centaines, dont il ne reste que des ruines et de nombreux palais. Si l’on en croit le plan de La Loubère, le seul intérieur de l’enceinte recouvre une superficie de l’ordre de 800 hectares.

 

 

 

 

La cité tomba le 7 avril 1797. Les Birmans, nous dit Terwiel, étaient pressés de retourner chez eux le plus rapidement possible. Les Chroniques royales d’Ayutthaya que nous avons étudiées d’abondance nous apprennent dans la description du siège (page 522) que le déchaînement sacrilège aurait duré de 9 à 10 jours. Or, les prisonniers chrétiens commencèrent leur longue marche vers la Birmanie 17 jours après la chute de la ville c’est-à-dire le 24 avril ? Les Birmans se comportèrent comme des envahisseurs pillards, amassant après le carnage or, argent et bijoux et s’emparant de 30.000 prisonniers.

 

 

 

Ces faits sont difficiles à nier, en tous cas rien ne les contredit même du côté des sources birmanes. Terwiel insiste sur la hâte des envahisseurs à retourner dans leur patrie et la difficulté à accomplir dans ce délai ces méfaits qui leur sont imputés ce qui est généralement admis comme triste réalité.

 

Carte extraite de l’article  « The Sack of Ayutthaya: A Chronicle Rediscovered  -  Yodayar Naing Mawgun by Letwe Nawrahta: A Contemporary Myanmar Record, Long Lost, of How  Ayutthaya Was Conquered Translated » by Soe Thuzar Myint in Journal of the Siam Society, Vol. 99, 2011 :

 

 

En réalité, les Birmans laissèrent de petites troupes à l’extérieur, principalement à Ratchaburi (environ 120 kilomètres par la route aujourd’hui) qui ont peut-être contribué à la destruction de la ville ? Mais ces troupes étaient là pour assister la nouvelle administration birmane et non pas pour continuer les exactions antérieures. Il ne fallut d’ailleurs que six mois pour que sous les efforts de Chao Tak les Siamois reprennent possession de la capitale.

 

 

Faut-il s’en tenir aux explications unanimes sur la destruction de la capitale ?

 

Les Archives de Missions étrangères donnent peut-être un embryon de réponse.

 

 

 

Terwiel cite le R.P. Jacques Corre dont la correspondance jette en quelque sorte un pavé dans la mare (6). Dès son retour à Ayutthaya le 8 juin 1769, le missionnaire  écrit à ses supérieurs pour signaler son arrivée. Nous trouvons ces correspondances dans l’ouvrage de Monseigneur Launay (7)

 

 

et Terwiel dans un autre recueil qui ne les contredit heureusement pas (8).

 

 

Le père Corre fut probablement le premier européen à visiter Ayutthaya après sa chute.

 

Terwiel cite son courrier du 1er novembre. Traduite du français à l’anglais, nous ne la repassons pas de l’anglais en français, reproduisant le texte donné par Monseigneur Launay directement en français.

 

Il est concevable qu’elle ait quelque peu interpellé Terwiel sans que nul apparemment n’en ait fait état avant lui :

 

« L'année dernière, et même cette année, les Chinois et les Siamois ne faisaient point d'autre métier que celui de renverser les idoles et les pyramides. Les Chinois ont fait rouler l'or et l'argent à Siam c'est à leur industrie que l'on doit le prompt rétablissement de ce royaume. Si les Chinois n'étaient pas si âpres au gain, il n'y aurait aujourd'hui ni argent, ni monnaie à Siam. Les  Birmans avaient tout emporté c'est aux travaux des Chinois en déterrant l'argent caché sous terre et dans les pyramides (les chedis), que l'on doit le commerce que l'on  fait ici tous les jours. J'étais déjà de retour à Siam quand les Chinois ont détruit Vat Phu Thai, cette grande pagode qui est auprès du séminaire. Ils ont trouvé de l'or pour charger trois ballons (navires). Dans la pagode du roi talapoin Vat Padu, on a trouvé jusqu'à cinq jarres d'argent, et dans les autres à proportion. Ils ont fait la guerre aux idoles d'étain et de cuivre, celles de bronze n'ont pas été respectées. Les portes, les fenêtres, les colonnes, tous les bois  des pagodes ont été les matériaux avec lesquels on a fondu et fait couler ces colosses d'airain. L'état piteux où sont réduites les pagodes ne peut être mieux représenté que sous la figure de nos fourneaux. Les murailles sont toutes noires, le pavé couvert de charbons et de morceaux d'idoles. Le nouveau roi ne protège la religion siamoise qu'autant qu'il faut, dans le commencement, pour ne pas aliéner les esprits ».

 

Les Birmans étaient partis depuis deux ans… Si nous devons croire ce missionnaire, le rôle des Chinois, peut-être moins inhibés de scrupules religieux dans ces descriptions, est souligné, mais peut-être aussi doit-on suspecter une tendance à l’exagération de ce missionnaire tendant à transformer en généralités ce qui n’étaient  que des événements mineurs ?

 

Terwiel cite toutefois un autre témoin de poids. Celui-là non plus n’avait pas attiré l’attention des historiens. En 1778, neufs ans après, le Dr. Johann Gerhard König   ....

 

 

...

qui est en général considéré comme un scrupuleux observateur, un scientifique et non un missionnaire écrit (9) : « Les gens creusent encore ici après les trésors, qui auraient  été caché ici en temps de guerre, spécialement près du grand temple et les ruines du palais, et juste la nuit avant ils avaient eu de la chance dans leurs recherches. Je pouvais voir la terre fraîchement creusée et le lieu où se trouvait le navire qui contenait le trésor » (10). Son témoignage nous semble de poids. Le récit de son voyage comporte près de 150 pages dont aucune ne concerne l’histoire proprement dite. Il se contente d’herboriser et pousse des cris de joie à chaque nouvelle découverte d'une fleur inconnue.

 

 

 

S’il consacre un modeste paragraphe au champ de ruines qu’il a visité, la raison en est simple et n’a rien à voir avec l’histoire de la destruction de la ville : « Les ennuis que j’ai éprouvé à grimper dans les ruines ont été largement récompensés par les trésors botaniques que j’ai trouvés ici. Je me suis dépêché de retourner avec eux sur mon bateau »,

 

 

 

Il ne fait donc pas de doute, pense Terwiel, qu’une partie au moins des ravages ont été causés par la recherche des trésors et la fonte des métaux provenant de ces recherches. C’est une constante – vous dirons les chercheurs de trésor – qu’on les trouve plus volontiers dans les lieux sacrés que dans les poubelles.

 

 

 

 

Les Chroniques royales (page 517) nous rappellent qu’en 1766 pendant le siège, une troupe armée de Chinois envoyée contre les Birmans avait été surprise en train de piller aux alentours de la sainte empreinte de Bouddha à Saraburi. Ils y avaient enlevé des tapis d’argent et l’or qui recouvrait la flèche des toitures.

 

Terwiel n’entend pas se lancer dans une querelle relative à la chute d’Ayutthaya ou  embarrasser ses lecteurs thaïs mais de rappeler qu’en cas de doute, l’historien doit étudier des sources primaires. La vérité, racontée avec précision, empathie et perspicacité ne peut nuire. Ce qu’on put faire les Chinois et les Siamois en pillant des sites sacrés vaut largement ce qu’on put faire dans des circonstances similaires les populations d’autres civilisations. Il insiste donc sur l’importance de l’étude de ces sources primaires, en l’occurrence les archives des Missions françaises.

 

Cette étude permet de penser que la destruction totale d’Ayutthaya ne fut pas le  fait des seuls Birmans. La perte des monastères bouddhistes, des monuments de la capitale et de leur trésors fut aussi le fait des pillards siamois et chinois après le départ des Birmans.

 

Le Chedi Chawedakong (เจดีย์ชเวดากอง) en Birmanie  passe pour avoir été construit avec l'or pillé à Ayutthaya :

 

 

 

 

Cette idée pourrait bien nous amener – s’interroge Terwiel - à remettre en question les affirmations souvent répétées selon laquelle les Birmans auraient également détruit pratiquement tous les documents écrits d'Ayutthaya.

 

Le R.P Cotte fait aussi remarquer ainsi que Turpin, que le renouveau économique  du Siam sous le roi Taksin fut partiellement possible au travers de la récupération des trésors d’Ayutthaya. Voilà bien une notion qui mériterait d’être approfondie par les historiens. Le contrôle du roi Taksin sur la région à partir de 1768 permet de penser que la majeure partie des trésors découverts et la fusion des métaux ont pu profiter au royaume de Thonburi et à ses armées, lui donnant les moyens de se lancer dans la reconstruction de son royaume. Il avait déplacé dès 1768 sa capitale à Thonburi stratégiquement beaucoup plus facile à défendre qu’Ayutthaya et ne devait guère se soucier des ruines de l’ancienne sauf peut-être à en récupérer les richesses ?

 

 

 

Il serait utile de rechercher si le roi Taksin avait, de quelque manière que ce soit, aidé, simulé ou réglementé la recherche des trésors dans les ruines de l'ancienne capitale ?

NOTES

 

(1) Le 11 septembre 1984 dans la revue ศิลปวัฒนธรรม (Arts et culture).

 

(2) Indian journal of thai studies  publié à Moranhat – Assam – Indes le 9 octobre 2009.

 

(3)  Voir notre article La Chute d'Ayutthaya de 1767.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-109-la-chute-d-ayutthaya-de-1767-121330085.html

 

(4) C’est une époque où les successions royales furent difficiles et souvent sanglantes, voir notre article 103. Les Rois Borommakot (1733-1758) et Uthumphon (1758) : 

http://www.alainbernardenthailande.com/article-103-les-rois-borommakot-1733-1758-et-uthumphon-1758-120704153.html

 

(5) François Turpin : Histoire du royaume de Siam, 1771, tome II.

 

 

(6) Le R.P. Jacques Corre est arrivé au Siam en 1762. Fait prisonnier, lors de l'invasion des Birmans en 1767, il trouva le moyen de s'échapper et put se réfugier avec des séminaristes et des chrétiens, à Hon-dat (au Vietnam) où il arriva le 1er juillet. L'année suivante, il retourna à Bangkok où tout avait été pillé par les Birmans ; il s'établit dans une misérable hutte et groupa autour de lui quelques chrétiens.
Le nouveau roi du Siam, Taksin, lui fit bon accueil, et lui donna, le 14 septembre 1769 un terrain à Ayutthaya pour y construire une église.
Il joua ensuite un rôle majeur dans la reconstruction de la communauté catholique d’Ayutthaya.

Voir https://archives.mepasie.org/fr/notices/notices-biographiques/corre

 

(7) Adrien Launay : Histoire de la Mission de Siam tome II 1662-1811 documents historiques 1920.

 

(8) « Nouvelles lettres édifiantes des missions de la Chine et des Indes orientales – relation de la ruine de Siam », volume 5, à Paris 1820.

 

(9) Johann Gerhard König était un botaniste et médecin allemand balte qui  fut élève du grand Carl Linné. Transféré à la British East India Company il entreprit plusieurs voyages scientifiques en collaborant avec des scientifiques de renom. Le plus notable de ces voyages passe pour être celui du détroit de Siam et Malacca de 1778 à 1780, période durant laquelle il passa plusieurs mois à étudier la flore et la faune. Ce récit a été publié bien après sa mort dans le « Journal of the straits branch of the royal asiatic society », n° 26 de janvier 1894 sous le titre « voyage from India to Siam and Malacca », pages 58 – 201.

 

 

 

Les manuscrits de ses recherches et ses herbiers dormaient au département botanique de British Museum (Botanical Department of the British  Museum). Le rédacteur de la revue nous explique : « Le compte rendu manuscrit de ses voyages et observations est inclus dans dix-neuf volumes quarto et écrit dans un mélange  de vieux allemand et danois dans une très mauvaise écriture, de sorte que sa traduction est un travail difficile. Rien n’avait été publié jusqu'à présent, mais grâce à la gentillesse de M. Carruthers, chef du département botanique du Musée, nous avons pu obtenir une traduction de ces documents… »

 

(10) Nous donnons le texte original pour ne pas être accusés de trahison (page 143 de la revue): « People still dig here after treasures, which are said to have been hidden here during the time of war, especially near the big temple and the ruins of the palace, and just the night before they had been fortunate in their researches. I could see the freshly dug out earth and the place where the vessel had stood which contained the treasure. The trouble I took climbing about in the ruins was richly rewarded by the botanical treasures which I found here. I hurried back with them to my boat… ».

 

 

 

 

 

 

 

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10 juin 2019 1 10 /06 /juin /2019 22:52

 

 

Nous avons consacré quelques articles à l’arrivée des Néerlandais au Siam, postérieure d’un siècle à celle des Portugais (1). Nous n’avions pas à cette date eu connaissance de deux articles publiés par l’Universitaire néerlandais, Barend Jan Terwiel, en 2018 et 2019, qui ont attiré notre attention sur un personnage majeur de l’activité de la Compagnie hollandaise des Indes orientales au Siam, Joost Schouten (2).

 

 

L’ARRIVÉE AU SIAM DE LA COMPAGNIE HOLLANDAISE DES INDES ORIENTALES (VOC)

 

Avant que cette Compagnie ne fût fondée, les marchands influents avaient déjà exploré pour leur compte, quelquefois avec l'assistance du gouvernement, toutes les parties du monde et il est probable que des Hollandais, soit pour leur propre compte, soit au service des Portugais ou des Espagnols, avaient visité le Siam vers la fin du 15e siècle. L'effort des particuliers a presque partout précédé l'établissement les branches de cette Compagnie et on trouvait toujours des soi-disant « marchands libres » hollandais faisant le commerce à côté de la puissante Société mais celle-ci en absorbait généralement la majeure partie et c'est grâce à elle que les Pays-Bas posséda un splendide empire colonial et pendant longtemps les Indigènes ne connaissaient souvent le Gouvernement que sous le nom de « Compagnie ».

 

 

 

La société hollandaise Verenigde Oostindische Compagnie – VOC - (Compagnie néerlandaise des Indes-Orientales) créée en 1602 à Amsterdam, à l'instar des Portugais au XVIe siècle, établit des comptoirs de négociation dans des lieux stratégiques pour acheter et vendre des produits de base.

 

 

Leurs principaux marchands ont courtisé des rois et des princes indépendants en leur offrant «   protection » et assistance contre un possible empiétement des puissances ibériques, en échange de droits de négociation spéciaux - mais généralement exclusifs. Les VOC ont ainsi conclu un ensemble de traités avec des souverains asiatiques au cours des premières décennies du XVIIe siècle. Parmi les premiers, il y eut des accords entre les Néerlandais et la reine de Patani qui donna aux Néerlandais accès au poivre.

 

 

En outre, l'arrivée annuelle d'une flotte de jonques chinoises dans la mousson du nord-est rendit ce port essentiel pour le commerce inter asiatique.  En 1603, les dirigeants du VOC envisagèrent même de faire de Patani et Bantam sur l’île de Java leurs deux principaux établissements commerciaux asiatiques. Chaque poste serait dirigé par un marchand en chef, douze assistants et un ministre. De Patani, une mission commerciale en Chine serait préparée. Ces plans n'ont jamais été exécutés. La reddition surprenante d'une forteresse portugaise à Ambon dans l’archipel des Molluques le 22 février 1605 changea la donne en donnant aux Néerlandais un accès facile au commerce des épices. Dans son rapport général de janvier 1614, le gouverneur général Coen déclara que des commerçants néerlandais avaient été envoyés de Patani à Nakhon Srithammarat, à Phatthalung et à Songkhla pour avoir accès au commerce maritime chinois sans avoir à payer les droits excessifs à Patani.

 

 

Avec la conquête de Batavia en 1619, la stratégie en de la compagnie changea radicalement. Coen investit dans la construction d'une importante forteresse à Batavia (aujourd’hui Jakarta) d'où le réseau commercial asiatique pourrait être supervisé et contrôlé. Il demanda à des postes comme Patani d’envoyer des commerçants dans le nouveau centre. Jusqu'à la fermeture du bureau commercial néerlandais de Patani en 1623, celui-ci supervisait la création de petits bureaux, non seulement à Nakhon Sri Thammarat, Phatthalung et Songkhla, mais également au Cambodge et au Tonkin. Il ne faut pas perdre de vue que le petit bureau de la Compagnie établi à Ayutthaya en 1608 fut subordonné à celui de Patani pendant quinze ans.

 

 

LES RAPPORTS DIPLOMATIQUES

 

Avant l’ambassade de 1628, il y eut un certain nombre d'échanges diplomatiques entre la  Compagnie et les siamois à l’initiative principale des Siamois. Le plus connu est le voyage de deux ambassadeurs envoyés en 1607 par le roi Ekathotsarot au Stadhouder néerlandais Maurice, prince d'Orange porteurs de somptueux cadeaux.

 

 

Cette première ambassade revint quatre ans plus tard, en 1611 sous le règne d’Ekathotsarot.  À la fin de 1621, le roi Songtham son successeur envoya au prince Maurice de somptueux présents, lui demandant de l'aide pour tenter de maîtriser le Cambodge et solliciter l'assistance militaire du gouverneur de la Compagnie  en accompagnant sa demande d'un cadeau représentant une couronne en or. Elle arrivé toutefois à un moment difficile, car le gouverneur général Coen appliquait une nouvelle politique consistant à se concentrer sur Batavia et à réduire les investissements dans le vaste réseau de ses stations de négoce. 

 

 

Dans le cadre de son examen sur toutes les stations extérieures en 1621, Coen demanda à Cornelis van Neijenrode, alors chef du poste d’Ayuthaya, de rédiger un rapport sur la situation au Siam.

 

 

Neijenrode présenta un rapport de 72 pages dans lequel il décrivait le Siam en termes élogieux : Ayuthaya est entourée de basses terres fertiles; une grande variété de produits peut être obtenue à moindre coût; les habitants sont amis avec les gens de toutes les nations; et le roi est tolérant. Pendant les cinq années où Neijenrode fut responsable du bureau d'Ayuthaya, le roi préféra les Néerlandais aux Anglais et aux Portugais. Le gouverneur général Coen ne suivit pas ce conseil d’investir davantage à Ayuthaya et, après 1622, un seul assistant a nominalement assuré le fonctionnement de la station. En réponse aux présents envoyés par Songtham en 1621, la  Compagnie envoya Frederick Druijff comme ambassadeur à Ayutthaya, mais le roi thaïlandais dut attendre la fin de 1628 avant de recevoir les cadeaux de retour du prince Frédéric Henri (frère de Maurice) d'Adriaen de Marees et Joost Schouten.  La nouvelle selon laquelle, après sept ans, la réponse officielle du souverain néerlandais était enfin arrivée et que la lettre était accompagnée de cadeaux coûteux, revêtit une énorme importance symbolique au Siam.

 

Au cours des trente dernières années, les Hollandais se révélèrent les plus puissants des Européens, ayant supplanté les Portugais. Les Siamois avaient constaté que leurs navires de commerce étaient équipés comme des navires de guerre remarquable construits. Les ambassadeurs siamois revenus en 1611 confirmèrent que les Pays-Bas étaient un pays peuplé de villes prospères. La nouvelle de l’arrivée de la lettre du prince Frédéric  fut considérée comme un coup diplomatique majeur, confirmant le rôle de premier plan que le Siam occupait sur le continent, en Asie du Sud-Est. Lorsque la lettre fut traduite, son libellé fut examiné avec le plus grand soin. On peut voir que le roi siamois est nommé en termes très flatteurs, le remerciant des faveurs reçues dans le passé et se terminant par l'espoir que les relations amicales se poursuivraient à l'avenir. La lettre néerlandaise confirmait le rôle d’Ayuthaya en tant que puissance majeure juste derrière la Chine, comme en témoignèrent les marques de soumission envoyées par un grand nombre de principautés mineures. Une petite erreur diplomatique fut alors commise, la missive était envoyée sur papier et non sur métal précieux ! En 1633, quand une nouvelle lettre sur papier fut reçue des Pays-Bas, les siamois demandèrent officiellement qu'une feuille d'or soit utilisée à l'avenir pour des documents aussi importants et manifester le respect dû au Roi. Joost Schouten présenta alors un rapport relatif à l’étiquette à la Cour d’Ayutthaya destiné à l’usage interne de la Compagnie.

 

 

QUI ÉTAIT JOOST SCHOUTEN ?

 

Schouten fut l'un des plus habiles chefs que la Compagnie ait eu au Siam. Populaire à la Cour, le roi  lui donna le titre de Luang avec permission de porter la boîte de bétel en argent et il lui fut permis d'assister aux réunions des mandarins où ses conseils furent souvent demandés et appréciés.

 

On le suppose né en 1600 probablement à Rotterdam. Avait-il des rapports de famille avec deux autres Schouten, Guillaume (Willem) et Gautier, navigateurs également qui ont attaché leur nom à des ilots perdus dans les mers lointaines ? Nous ignorons tout de sa jeunesse probablement passé dans un monde de marins et de mercantis, ce que sont tous les Bataves quand ils ne sont pas les deux à la fois. Pour ces jeunes, la puissante Verenigde Oost-Indische Compagnie, la Compagnie créée en 1602 à Amsterdam ouvre les portes d’un monde nouveau aux jeunes épris d’aventure qui ne se soucient pas de cultiver des oignons de tulipes. Il s’embarque en 1624 pour Batavia qui est alors le siège stratégique de la Compagnie.

 

 

De là, il est affecté au comptoir d'Ayuthaya ouvert formellement en février 1608. Ce qu'on sait avec certitude, c'est que l'Amiral Jacob Korneliszoon van Neck, venant de Macao avec les vaisseaux « Amsterdam » et « Gouda » était arrivé le 7 novembre 1601 à Patani alors tributaire du Roi de Siam et avait conclu trois jours plus tard un contrat avec la Reine de Patani concernant le commerce du poivre et la permission de construire une Loge. De là les Hollandais étaient passé  à Ayutthaya  et c'est ainsi qu'en 1603 on y trouve le chef de la Loge de Patani, Daniel van der Leck, sans doute en reconnaissance lorqu’en 1611 le Commandant  Wybrand van Waarwyck, fut chargé d'aller invoquer l’assistance du Roi de Siam Songtham pour entrer en relations avec la Chine.

 

Le Roi, qui n'ignorait pas les succès que les Hollandais avaient obtenus, tant sur mer que sur terre, au détriment des Portugais el des Espagnols, le reçut bien, et ce fut, en quelque sorte, l'inauguration de relations suivies et profitables. Sous les ordres de Pieter van der Elst, le directeur du comptoir à cette époque, Joos Schuten fit ses premières armes, apprend la langue, les coutumes, les lois, pratique les relations plus ou moins diplomatiques avec les Portugais, les Anglais, et les hauts fonctionnaires siamois, en un mot, il apprend son métier de commerçant. Il assiste aux événements de 1628, à la sanglante guerre de succession qui suit la mort de Phra Songtham et amène l'usurpateur Phrasat Thong au pouvoir et aux émeutes provoquées par les Japonais sous les ordres de Yamada Nagamasa. En 1628, il gravit un nouvel échelon dans la hiérarchie de la VOC. Il est nommé second du nouveau directeur du comptoir d'Ayutthaya, Adrian de Marees. A cette époque, les rapports de la compagnie hollandaise avec le roi de Siam sont excellents : Adrian de Marees est fait luang et reçoit la boîte de bétel en argent qui accompagne traditionnellement cette nomination, Joos Schuten est fait Khun, et reçoit l'épée d'or, symbole de sa nouvelle dignité. Mais la rentabilité du comptoir est jugée insuffisante par la Compagnie, qui décide sa fermeture en 1629. Joos Schuten retourne à Batavia, puis est envoyé trois ans au Japon dans l'île de Hirado.

 

 

La réouverture du comptoir a lieu en 1633. C'est cette fois-ci Joos Schouten est nommé directeur, avec pour second Jeremias van Vliet. Pendant trois années il demeure à Ayutthaya en cette qualité, et son rôle est considérable. Il initie la construction d'un nouveau comptoir qui, en dépit de son coût considérable (les matériaux de construction introuvables au Siam sont expédiés de Batavia) suscite l'admiration de tous. Le roi Phrasat Thong le consulte régulièrement, et lui octroie même, en remerciement d'une action de représailles menée contre la reine de Pattani qui revendique son indépendance, la boîte de bétel en or et la dignité de Khunnang. Il quitte Ayutthaya en 1636 et n’y reviendra plus.

 

 

 

LES ÉCRITS DE SCHOUTEN

 

Ecrite en néerlandais en 1636, la relation de Joos Schouten été publiée à la Haye en 1638 sous le titre « Notitie van de situatie, regeeringe, macht, religie, costuymen, traffijcaquen, ende anderen remercqua saecken » et a connu un succès considérable dans toute l'Europe.

 

 

Elle fut traduite en anglais en 1663 et la première traduction française fut, sauf erreur de notre part, celle de Melchisedec Thevenot  sous le titre de « Relation du Royaume de Siam, par Joost Schuten, Directeur de la Compagnie Hollandaise en ces quartiers-là écrite en hollandais en 1636 » et tirée d’un ouvrage intitulé « Relations de divers voyages curieux, donnés au public par M. Melchisédec Thévenot. Tome 1, Relation des royaumes de Golconda, Tannassery, Pegu, Arecan et autres estats situez sur les bords du golfe de Bengale, et aussi du commerce que les Anglois font en ces quartiers-là » publié par Will Methold en 1696.

 

 

Cette édition a évidemment été inconnue des membres des ambassades de Louis XIV. Nous avons un exemple ponctuel de son succès, le grand Buffon l’utilise d’abondance plus volontiers que les chroniqueurs français (La Loubère en particulier) dans sa description des animaux des tropiques, tigres, éléphants et hippopotames (3). Il est l’auteur de la première description du royaume de Siam, celle de Van Vliet le suit de peu et n’a été traduite en Français qu’en 1693. Cette description passe pour être la première faite par un Européen du Siam. Notons toutefois une découverte faite par Paul Pelliot en 1935 d’un opuscule anonyme d’une dizaine de pages en mauvais français qui serait daté de 1608 « Ambassades du Roi  de Siam envoyé à l’Excellence du Prince Maurice, arrivé à la Haye le 10 septembre 1608 », dont nous trouvé nulle part ? (4)

 

 

Les écrits inexplorés découverts et analysés par Barend J. Terwiel proviennent des archives nationales de la Haye, de celles d’Utrecht et de celles de la « Royal Dutch geographical society ». Ce sont des manuscrits à usage interne à la VOC qui décrivent à la fois le déroulement des ambassades, la Cour d'Ayutthaya et ses splendeurs et les instructions indispensables en matière de protocole. Tant par leur origine que par la langue et la forme, elles nous auraient été évidemment inaccessibles.

 

Première page d'un manuscrit de Schouten (Photo de Terwiel, note 2-1) ;

 

 

En dehors des cartes qui sont anonymes mais dont le dessin daterait de la première ambassade, le rôle de Schouten qui nous intéresse aujourd’hui apparaît – mutatis mutandis – comme celui que tint plus tard Phaulkon à la cour du roi Narai. La lecture du détail de la réception des ambassadeurs néerlandais et de la présentation de la lettre de leur roi en particulier aurait pu éviter aux Français ambassadeurs de Louis XIV des erreurs de protocole grossières !

 

Il ne nous reste pas de portrait de lui mais sa signature (photo de Terwiel, note 2-2) :

 

 

LA TRISTE FIN DE JOOST SCHOUTEN

 

Il laisse en 1636 le comptoir d'Ayutthaya sous la responsabilité de Jeremias Van Vliet et retourne aux Pays-Bas en 1638, année de la publication de sa relation, puis est à nouveau nommé à Batavia, conseiller du Gouverneur Général Antonio van Diemen. C'est là que le scandale éclate en 1644, il est accusé de pratiques contre nature et jugé coupable de l'acte sale et vil de sodomie, un péché si abominable dans les yeux de Dieu qu'Il a détruit la Terre et des Villes avec le feu du Ciel comme un avertissement au monde entier. Son procès et son exécution ont été relatés par Gijsbert Heeck qui fut médecin attaché à la VOC et tenait un journal au jour le jour qui a fait l’objet d’une publication récente. Dénoncé par un hallebardier français qu’il poursuivit de ses assiduités, il avoua son crime, bien qu’il ait toujours eu dit-il « le rôle passif », adepte de la sodomie passive » comme aurait dit le Marquis de Sade ( !). Condamné à être brûlé vif, ses juges, compte tenu des grands services rendus à la Compagnie lui accordèrent la grâce insigne d’être étranglé avant d’être grillé. Trois de  ses complices furent condamnés à être enfermé dans des sacs et jetés dans les flots.

 

Cette condamnation entraîne toutefois une double observation :

 

- Elle s’explique de toute évidence par le cadre même : Les personnes au service de la VOC passaient régulièrement des mois dans des environnements exclusivement masculins, des mois sur des navires en mer et des avant-postes commerciaux interdits aux femmes européennes et, à l’inverse des Portugais, la VOC ne favorise pas les liens de ses employés avec les femmes indigènes.

- La société calviniste néerlandaise n’était pas réputée pour son goût de la gaudriole et l’intolérance y était totale. La république de Calvin à Genève fut éclairée par des dizaines de bûchers.

 

 

Un siècle plus tard, se déroulèrent aux Pays-Bas Les procès pour sodomie d'Utrecht (Utrechtse sodomieprocessen) à Utrecht d’abord puis dans tout le pays à grande échelle contre des réseaux d'homosexuels. Ils auraient donné lieu 250 ou 300 procédures, aboutissant le plus souvent à une condamnation à mort.
 

 

Si la « bougrerie » était réprimée en France, elle n’entraînait que rarement la peine de mort sauf lorsqu’elle était assortie d’autres crimes : relaps pour les templiers, crimes de sang pour Gilles de Rais.

 

 

NOTES

 

(1) Voir nos deux articles

81. « Les Hollandais et les Anglais au Siam au XVIIe Siècle ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-81-les-hollandais-et-les-anglais-au-siam-au-xviie-siecle-117708175.html

 

82. « La 1ère ambassade siamoise en Hollande en 1608 ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-82-la-1ere-ambassade-siamoise-en-hollande-en-1608-117989604.html

 

… et l’article de notre ami Jean-Michel Strobino

 

« DES HOLLANDAIS DU WAT PA KE DE LUANG PRABANG AUX HOLLANDAIS DU TEMPLE DE THAT PHANOM EN ISAN (NORD-EST) » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/06/des-hollandais-du-wat-pa-ke-de-luang-prabang-aux-hollandais-du-temple-de-that-phanom-en-isan-nord-est.html

 

(2)  Voir les deux articles :

(2-1 ) « An Early Dutch Map Depicting the Arrival of a Diplomatic Mission in Siam » in : Journal de la Siam society, volume 106 de 2018 et

(2-2 ) « De Marees and Schouten Visit the Court of King Songtham, 1628 » in : Journal de la Siam society, volume 107 de 2019.

 

(3)  note   « Œuvres complètes de Buffon : avec la nomenclature linnéenne et la classification de Cuvier ». Tome 3, revues et annotées par M. Flourens, à Paris, 1853-1855.

 

(4) Paul Pelliot « LES RELATIONS DU SIAM ET DE LA  HOLLANDE EN 1608 » PAR PAUL PELLIOT » in T’oung Pao, volume XXXII, livre I, p. 223 s.

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5 juin 2019 3 05 /06 /juin /2019 22:41

 

Nous avons consacré de nombreux articles à la présence portugaise au Siam depuis maintenant 508 ans. L’expansion territoriale de ce petit pays alors faiblement peuplé, (probablement un million d’habitants, environ dix aujourd’hui, fut une gigantesque épopée dont les débuts furent marqués par le départ le 25 juillet 1415 d’une formidable armada composée de 270 navires et de plus de 2.000 hommes en direction de l’Afrique avant l’expansion dans l’Atlantique en direction de l’Amérique sous le règne du João Ier et avant l’expansion vers l’Asie un siècle plus tard. Cet empire colonial fut le plus durable des empires coloniaux européens : la présence Portugaise en dehors de l’Europe a duré près de six siècles, incluant aujourd’hui 60 états souverains indépendants (1).

 

 

 

Nous devons à S.E Francisco Vaz Patto, ambassadeur du Portugal à Bangkok, une très intéressante synthèse publiée dans le numéro 107 du Journal de la Siam Society  (2019) sous le titre « Une amizade durado – Over 500 years of enduring friendship » reprenant une conférence qu’il y avait prononcée le 31 mai 2018 à l’occasion du cinq centième anniversaire du « pacte » de 1518. La très docte société qu’est la Siam society n’ouvre pas ses colonnes au premier venu mais cet ambassadeur-là est d’une exceptionnelle culture bien qu’il nous annonce fort modestement qu’il ne soit pas historien de profession ! Cet article présente un intérêt certain car il nous rappelle que les rapports du Siam avec le Portugal ne furent pas ceux qu’il eut avec d’autres pays européens et surtout qu’ils furent pratiquement toujours sans nuages (2).

 

 

 

L’histoire commence en 1511 lorsque le vice-roi des Indes, Alfonso de Albuquerque  ...

 

 

après la conquête de Malacca en 1509, envoie Duarte Fernandes conduire la première ambassade portugaise – et la première européenne - au Siam au nom de son roi Don Manuel Ier auprès du roi Ramathibodi Ier. Celui-ci connaissait la prise de Malacca qui était alors considérée, bien que ce soit sans effets pratiques comme état tributaire du Siam. Duarte parlait le Malais qui était alors la « lingua franca » de la région avant l’arrivée des Portugais. Il aurait été reçu fastueusement et aurait offert  au souverain siamois  une épée ornée de pierres précieuses ainsi qu’une lettre d’Alfonso de Albuquerque proposant l’établissement de relations diplomatiques et commerciales. Le roi siamois répondit en envoyant à son tour une ambassade auprès d’Alfonso de Albuquerque accompagnée de nombreux présents d’or et de pierres précieuses. Il est possible que la reine mère elle-même y ait joint des présents destinés au roi du Portugal. Une autre ambassade aurait été envoyée la même année conduite par Antonio Miranda de Azevedo dans le but d’engager les négociations. Ce n’est qu’en 1518 (des historiens parlent de 1516 ?) que ces négociations se concrétisèrent avec une ambassade conduite par Duarte Coelho, envoyé du roi Manuel.

 

 

Il s’agit sans conteste du premier traité de commerce et d’amitié passé entre le Siam et un pays européen mais il n’y a  pas ou plus de trace écrite. Duarte Coelho avait quitté Malacca en juillet 1518 et atteint Ayutthaya en novembre.

 

L’absence de trace écrite de ce traité explique qu’il y ait des discussions sur sa date exacte et qu’une discussion ait été ouverte sur le point de savoir s’il s’agissait juridiquement d’un simple pacte ou d’un traité ce qui soit dit en passant nous paraît être la même chose.

 

 

La mission de Duarte Coelho était triple :

- Obtenir confirmation de la paix née des deux pactes précédents,

- Obtenir pour le Portugal la liberté de commercer avec le Siam en échange de fournitures d’armes, fusils et canons, et de munitions,

- Obtenir la liberté religieuse pour les Portugais et l’envoi de Siamois à Malacca pour y remplacer les commerçants musulmans que la conquête avait fait fuir.

 

Le roi de Siam y trouvait son avantage car les armes à feu de l’époque venues de Chine étaient aussi dangereuses pour le tireur que pour sa cible. Le Musée de l’artillerie à Lisbonne (Museu da Artilharia) rivalise avec celui des Invalides.

 

 

 

Le Portugal y trouvait aussi son avantage puisque les années suivantes 300 Portugais vinrent s’établir à Ayutthaya et en d’autres parties du royaume commerçants, constructeurs, conseillers militaires et mercenaires. En 1538 par exemple, le roi Chairachthirat prit à son service 120 Portugais comme conseillers militaires et instructeurs de tir.

 

Rappelons que de cette époque (1517) datent les premières cartes maritimes du Siam, œuvre portugaise (1 – 7).

 

 

Un commerce florissant se développa alors entre le Siam et Malacca, riz, étain, ivoire, indigo et bois précieux. Au milieu du XVIe siècle, Fernão Mendes Pinto décrit Ayutthaya comme « la Venise de l’Est » dans le récit de son voyage – Peregrinicão – entre 1540 et 1550.

 

 

Les premiers missionnaires catholiques arrivèrent en 1566 ou 67  comme aumôniers des militaires. En 1584 c’est le premier franciscain qui construisit sous le règne du roi Naresuan  l’église d’Ayutthaya. Les jésuites portugais arrivèrent en 1607 en la personne du père Balthazar de Sequeira qui construisit une nouvelle église à Ayutthaya...

 

 

...  sous le règne du roi Ekathotsarot qui avait lui-même envoyé une ambassade l’année précédente au vice-roi de Goa. AU XVIIIe, le « village portugais » (บ้านโปรตุเกส - Ban Protuket) s’étend sur un demi kilomètre carré et regroupe 3.000 habitants au sein de trois paroisses catholiques dirigées par des dominicains, des jésuites et des franciscains.

 

 

Les Portugais n’ont pas, souligne S.E. de vision conquérante au Siam, ayant fort à faire dans le reste du monde, l’auraient-ils voulu qu’ils n’en avaient pas les moyens : La population était alors passée à 4 millions d’habitants dont 1 million dispersé autour du globe. Il n’existe qu’un exemple tout à fait ponctuel d’une tentative « coloniale »  au 17e siècle, avec  Filipe de Brito de Nicote

 

 

... qui se constitua une espèce de royaume indépendant appelé Syriam dans l’Arakan mais il fut défait par le roi d’Ava.

 

 

Cet aspect de la présence portugaise est fondamental. L’immensité des terres à contrôler, des Indes au Brésil en passant par l’Afrique est une tâche titanesque pour un pays qui manque de ressources humaines. Le Portugal ne put matériellement pas s’opposer à l’indépendance du Brésil en 1825. La lourdeur et le coût des guerres coloniales au XXe siècle entraînèrent à la fois la fin de cet empire et la chute de son régime le 25 avril 1974.

 

 

Ceci explique, et c’est bien là la spécificité des rapports entre le Siam et le Portugal, que le  roi Manuel Ier aurait donné pour instruction aux Portugais de s’intégrer à la population locale, de créer à la fois des relations personnelles, des liens du sang et d’en parler la langue pour marquer leur présence dans le futur.

 

Ces instructions sont probablement contenues dans les « Ordenações Manuelinas », les « ordonnances du roi Manuel », imprimes à Lisbonne en 1521 que nous n’avons pu vérifier mais se retrouveraient dans de nombreux textes.  Elles sont probablement uniques dans l’histoire de la colonisation européenne. Les orgueilleux Castillans sont attachés à la notion de « limpieza de sangre ». La colonisation française réprouvait ces unions ou mariages mixtes qui, pour les Anglais, étaient considérées comme une abomination. Les métis français et anglais ont été exclus de la société coloniale et de la « convivialité blanche », du « cercle » comme du club. Nous trouvons au Siam la preuve vivante de l'étonnant pouvoir d'assimilation qu'eut autrefois la société portugaise implantée sous les tropiques (3).

 

 

De nombreux Thaïs se targuent encore aujourd’hui de cette ascendance portugaise.

 

Les relations persistèrent par la suite, à la fois opérations de négoce et assistance militaire avec toutefois des hauts et des bas mais toujours marquées par les liens du sang. Elles s’affaiblirent lorsque le Portugal passa sous domination espagnole entre 1580 et 1640 même si la communauté siamo-portugaise d’Ayutthaya subsistait en limitant son activité commerciale dans la région et non plus vers des destinations lointaines.

 

 

L’arrivée des Hollandais au XVIIe siècle compliqua la situation puisque les Pays-Bas étaient en guerre permanente avec l’Espagne dont les Portugais ou sang-mêlé étaient censés être les sujets.

 

 

Elle se compliqua ensuite sous le règne du Roi Narai et de l’arrivée des Français. Toutefois, en 1640, le Portugal se détacha de la domination espagnole et les Portugais tentèrent de rétablir leur position en  concurrence avec les Hollandais en dépit de la conquête de Malacca par ces derniers en 1641.

 

 

En 1684, le roi Don Pedro II envoya auprès du roi Narai une ambassade conduite par  Pero  Vaz de Sequiéra, fils de l’ambassadeur du Japon au Portugal mais elle se heurta à l’influence française alors présente sinon pesante,  bien que le tout puissant Phauklon fut marié à Maria Guiomar de Pina partiellement portugaise. Les Français par ailleurs avaient obtenu du Pape que les missions catholiques en Asie soient placées sous contrôle français (c’est-à-dire des Jésuites). Devant cette situation, le Roi Narai envoya une ambassade à Lisbonne mais nous savons qu’elle se perdit en mer en 1686 (1 – 6).

 

 

Après l’éviction des Français et la mort de Narai, la position du Portugal au Siam s’affermit jusqu’à la destruction d’Ayutthaya en 1767. Les Portugais du village portugais se bâtirent héroïquement contre les Birmans, leur village fut saccagé et beaucoup conduits en captivité en Birmanie.

 

 

Lorsque le roi Taksin reprit le dessus en 1768, beaucoup de Portugais le rallièrent. Lorsqu’il transporta sa capitale à Thonburi, il offrit un terrain à la communauté pour qu’elle y construisit son église Santa Cruz dans le quartier qui porte aujourd’hui le nom de Kudi Chin (กุฎีจีน) qui est toujours occupé par une forte communauté luso-siamoise.

 

 

Les relations se renforcèrent sous le règne de Rama Ier (1782-1809) qui envoya une lettre à la reine Maria lui demandant d’ouvrir un comptoir commercial (feitoria) et lui offrit un terrain à cette fin pour y construire des docks, un chantier naval sans oublier une église.

 

 

La situation en Europe compliqua toutefois les rapports, révolution française et guerres napoléoniennes, ainsi d’ailleurs qu’avec Macao et les Indes portugaises. Elle se compliqua encore lorsque Napoléon envahit le Portugal qui transporta sa capitale à Rio de Janeiro suivi par l’indépendance du Brésil et la révolution au Portugal. La Reine Maria, réfugiée au Brésil ne put donc pas répondre à l’offre de Rama Ier.

 

 

Sous le règne de Rama II (1809 – 1824) les rapports entre le Portugal et le Siam ainsi qu’avec Macao et les Indes portugaises purent reprendre. En 1819, un projet de traité fut envisagé. Carlos Manuel da Silveira reçut à Goa les instructions du roi Don João VI pour négocier un traité.  Le 9 novembre 1820, le ministre de Rama II Chao Phya Surivon Montri écrivit au vice-roi des Indes portugaises pour lui proposer, ce qui fut accepté, des terres en bord de rivière sur la rive Est de la Chao Praya pour y construire un comptoir commercial (feitoria) et un bâtiment qui deviendrait la résidence officielle du Consul général. Ce quartier, appelé quartier Kalawar (Calvario – calvaire), quartier du Saint rosaire inclut l’ancien quartier de Santa Cruz comprend aujourd’hui trois églises catholiques, celle de l’immaculée conception construite en 1673 (la plus ancienne de Bangkok), celle de Santa Cruz construite en 1768 et celle du Saint rosaire construite en 1772. Elles sont aujourd’hui le centre de la communauté catholique qui comprend des Luso-siamois mais aussi de nombreux Chinois.

 

 

Carlos Manuel da Silveira fut désigné en 1820 comme premier consul général du Portugal au Siam et fit procéder aux constructions du comptoir commercial et du Consulat là où se situe l’actuelle ambassade. Le commerce du Portugal se développa depuis Bangkok jusqu’à Macao, Goa, les Indes portugaises et le reste du monde.

 

 

Le traité de commerce et d’amitié fut signé en 1859 par le Roi Rama IV incluant également le principe de l’exterritorialité qui perdura jusqu’en 1925 lorsque fut signé un nouveau traité à Lisbonne. Ce privilège ne connut toutefois pas l’extension exagérée délibérément par les Français qui ne voulurent pas conquérir le Siam par le mariage mais par leurs dizaines de milliers de protégés plus ou moins fictifs.

 

Il y avait en 1913 – c’est le seul chiffre dont nous dispositions - 85 portugais et 300 protégés selon le « Bangkok Siam directory » de 1914

 

 

La construction de l’ambassade actuelle date de 1860 après la destruction du premier consulat fait de bambou et de bois.

 

 

Si les relations commerciales se firent alors plus modestes, les relations amicales persistèrent. Le roi Rama V lors de son périple de 1897 rendit visite au roi Don Carlos Ier. Un nouveau traité d’amitié toujours en vigueur fut signé en 1938. Feu le roi Bhumibol visita le Portugal en compagnie de son épouse en 1960 lors de son voyage autour du monde. Le cinquième centenaire des relations diplomatiques en 2011 fut célébré à Lisbonne par la princesse Maha Chakri Sirindhorn qui inaugura le Pavillon Thaïlandais dans le parc Vasco de Gama.

 

 

Nous avons parlé plus haut de l’intégration des Portugais non seulement par les liens du sang mais aussi par la langue. Elle eut une conséquence fondamentale, à partir du XVIe siècle, ce ne fut plus le malais mais le portugais qui devint la « lingua franca » dans la région. Les Portugais avaient appris, le siamois mais les Siamois avaient appris le portugais. Lorsqu’arrivèrent les Hollandais, les Français et les Japonais qui souvent avaient des notions de portugais, plus facile à apprendre que le thaï, le portugais devint la langue du commerce et des négociations avec le Siam.

 

 

Nous avons vu lors de l’épopée de Louis XIV l’intervention permanente de cette langue, certains membres des ambassades connaissaient le portugais, s’adressaient en portugais à Phaulkon qui le connaissait aussi parfaitement et traduisait ensuite en thaï qu’il connaissait non moins parfaitement. Lorsqu’on passait du français (ambassadeurs et entourage) au portugais (jésuites) et du portugais au thaï (jésuites-Phaulkon) il est permis de s’interroger sur le nombre de quiproquos qui dut en résulter.

 

 

Lorsque la capitale se déplaça à Thonburi puis à Bangkok, de nombreux Portugais, descendants de Portugais ou des Luso-siamois firent office d’interprètes. De nombreux traités ou documents officiels furent rédigés en portugais comme par exemple une première lettre adressée en 1818 au Président des États-Unis au nom du roi Rama II par son ministre Dit Bunnag. Le premier traité avec les États-Unis fut rédigé en portugais. Le rôle du portugais comme « lingua franca » déclina toutefois vers la fin du XIXe siècle.

 

S.E Francisco Vaz Patto nous apprend d’ailleurs que le thaï a importé quelques mots de portugais, le sala (ศาลา) est une chambre en portugais, le sabu (สบู่ savon) vient du portugais sabão et le khanom pang (ขนมปัง – pain) vient du portugais pão.

 

Il y a probablement beaucoup d’autres exemples,  malheureusement le Dictionnaire de l’Académie royale n’a pas un siècle et ne donne que très rarement l’origine d’un mot sauf lorsqu’il est sanscrit-pali. Souhaitons que la Thaïlande trouve un jour son Littré.

 

 

Il subsiste encore un héritage portugais en Thaïlande, pour terminer en quelque sorte par la « bonne bouche », ce sont les pâtisseries dont nous parle S.E Francisco Vaz Patto.

 

Ne nous attardons pas, c’est un domaine, nous pouvons le dire sans forfanterie dans lequel que nous avons été plus prolixes que S.E Francisco Vaz Patto (1-8).

 

Sans prétendre écrire la longue histoire des rapports entre son pays et la Thaïlande,  l’Ambassadeur en fait une remarquable synthèse soulignant en particulier des éléments que nous n’avions pas développé, une politique d’assimilation exceptionnelle et le profond impact de la langue au moins jusqu’au début du XXe siècle. Il nous rappelle ces diplomates français de l’époque où l’élément essentiel de leur désignation reposait sur l’étendue de leur culture plutôt que leurs affinités politiques avec le gouvernement en place.

 

 

NOTES

(1) Voir nos articles

1 – 1 - A.74 A propos du mercenaire portugais Domingos De Seixas.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-73-a-propos-du-mercenaire-portugais-domingos-de-seixas-109648866.html

1 – 277. L'arrivée des premiers Européens au Siam : Les Portugais.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-77-l-arrivee-des-premiers-europeens-au-siam-les-portugais-117326794.html

1 – 378. Les Portugais au royaume du Siam au XVIe Siècle, selon madame Rita De Carvalho.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-78-les-portugais-au-royaume-du-siam-au-xvie-siecle-selon-madame-rita-de-carvalho-117349717.html

1 - 4  - 79. Les Portugais au Siam au XVIIe siècle.(Suite)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-79-les-portugais-au-siam-au-xviie-siecle-117415452.html

1 – 5 - RH 25. UN ÉVÉNEMENT MAJEUR A LA COUR DU ROI RAMATHIBODI II (1491-1529) : LA PREMIÈRE AMBASSADE PORTUGAISE EN 1511.

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/01/rh-25.un-evenement-majeur-a-la-cour-du-roi-ramathibodi-ii-1491-1529-la-premiere-ambassade-portugaise-en-1511.html

1 – 6 - 85. 1686. Un Récit étonnant sur le naufrage de l'ambassade siamoise.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-85-1686-un-recit-etonnant-sur-le-naufrage-de-l-ambassade-siamoise-118237807.html

1 – 7 - H 7- LES PORTUGAIS, PREMIERS CARTOGRAPHES DU SIAM.

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/01/h-7-les-portugais-premiers-cartographes-du-siam.html

1 – 8 - A 265 - MARIA GUIMAR, ÉPOUSE DE CONSTANTIN PHAULKON ET« REINE DES DESSERTS THAÏLANDAIS »

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/07/a-266-maria-guimar-epouse-de-constantin-phaulkon-et-reine-des-desserts-thailandais.html

 

(2) S.E. Mr. Francisco de Assis Morais e Cunha Vaz Patto  est âgé de 49 ans. Il est né au Mozambique ou son père était chirurgien et servait dans l'armée pendant la guerre coloniale. Il y vécut deux ans avant que la famille ne retourne à Coimbra. Il fit ses études à Lisbonne puis à la l’Université catholique de droit à Lisbonne. Il débuta à 24 ans une carrière diplomatique au ministère des Affaires étrangères à Lisbonne. En poste à Bonn de 1995 à 1999, il se retrouve ensuite à l’OTAN à Bruxelles puis à Berlin jusqu’en 2000. De là, il est envoyé en Angola, poste difficile surtout en période de pleine guerre civile. Il occupe ensuite des postes dans différentes ministères à Lisbonne. De 2009 à 2013, il est en poste à New-York aux Nations Unies. Jusqu’en 2015, il est nommé directeur général de l'administration du ministère des Affaires étrangères. En novembre 2015, il arrive à Bangkok comme ambassadeur auprès de de 6 pays. Thaïlande, Cambodge, Laos, Malaisie, Myanmar et Vietnam, tous pays qu’il a longuement visités autant qu’il a visité la Thaïlande. C’est une petite ambassade qui n’emploie que 7 employés portugais mais dotée d’un consulat honoraire à Chiangmai. Il parle de nombreuses langues, portugais, anglais, français, allemand, espagnol et le thaï  qu’il a appris avec son épouse américaine. Il s’efforce de développer le tourisme entre les deux pays, actuellement embryonnaire : 10 000 Thaïlandais environ visitent le Portugal et 30 000 Portugais  visitent la Thaïlande chaque année. L’essentiel de sa tâche consiste à soutenir et représenter les Portugais vivant en Thaïlande, une petite communauté de 1.200 ou 1.300 personnes ce qui lui permet d’en être très proche et environ 250 sociétés commerciales.

 

 

(3) C'est évidemment la société brésilienne qui, par sa bigarrure ethnique offre l'exemple le plus éclatant du pouvoir d'assimilation qu'eurent ces petites colonies isolées sur de lointains rivages, précairement reliées à une métropole de faibles ressources et qui ne pouvaient guère compter que sur elles-mêmes pour survivre et se développer. Plus de soixante millions de Brésiliens, d'origine ethnique très variée, parlent aujourd'hui portugais et réalisent la plus importante société multiraciale existant au monde, exemple rare d'une intégration réussie.

 

 

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3 juin 2019 1 03 /06 /juin /2019 22:22

 

Nous avons, il y a 5 ans déjà, abordé la question de la résistance aux réformes  administratives du roi Chulalongkorn connue sous le nom de « révolte des saints » (1). Ceux qui ont étudié ce mouvement qui date du début du siècle dernier, y compris les Français qui avaient craint qu’il ne déborde sur le Laos tombé dans notre giron en 1893, lui attribuent une raison première, qui est que  ces réformes ont bouleversé un ordre établi depuis des siècles (2). Motif compréhensible et louable même s’il relevait de la nostalgie d’un passé révolu !

 

 

Ces réformes sont l’œuvre du Prince  Damrong (ดำรง ราชานุภาพ) qui en fut le maître d’œuvre jusqu’en 1915. Mais le Prince Damrong  en donne une version écrite tardive mais avec peut-être une certaine sérénité de la manière dont il a apprécié cette révolte. Elle fut publiée en 1944 après sa mort sous le titre « Histoire de l’ancien temps » mais jamais traduite ni en anglais ni en français,  (3).

 

 

Le prince présente le fruit des souvenirs de la tournée administrative qu’il fit dans les provinces du Nord-est au tout début du siècle dernier comme suit :

 

La révolte des Phuwiset (ผู้วิเศษ – hommes extraordinaires) et de Phraya Thammikrat (พระยาธรรมิกราช  - le seigneur vertueux et royal) et de ses hommes qui voulurent construire leur propre royaume dans le nord-est du Siam. La rébellion fut écrasée, les dirigeants exécutés et leurs partisans capturés furent libérés après avoir prêté serment d'allégeance à Rama V.

 

 

Nous sommes au début de l’année 1902. Le prince nous raconte que depuis Yasothon (ยโสธร) il se rendit à Selaphum (เสลภูมิ) où il arriva le 27 janvier (4). L’année du rat (ชวด Chuat) c’est-à-dire en 1900. Ils  circulaient tout au long de la vallée du Mékong (แม่น้ำโขง - Maenam Khong) une légende écrite sur des feuilles de latanier dont on ne put déterminer quelle en était l’origine, du côté français ce qui est probable ou de la rive siamoise, et qui en était l’auteur. Elle contenait la prophétie suivante : 

 

Au milieu du 6e mois de l'année du bœuf (1901), une catastrophe dévastatrice se produira, la fin du monde en quelque sorte. L’or et l'argent se transformeront en cailloux mais les blocs de latérite deviendront or et argent, les cochons deviendront des géants (ยักษ์ yak) que les gens ne pourront manger. C’est alors qu’arrivera le seigneur (ท้าว thao) Thammikrat (ธรรมิกราช) qui est un saint (Phibun) et qui régnera sur le monde. Ceux qui veulent échapper à la catastrophe doivent copier le contenu des documents et les transmettre à d’autres. S’ils veulent devenir riches, ils doivent ramasser des blocs de latérite et les conserver pour que le Thao Thammikrat les transforme en or et en argent. Ceux qui ont peur de la mort devront tuer les cochons avant le milieu du 6e mois avant qu’ils ne se transforment en géants. La terreur se répandit depuis les populations du Lanchang (ล้านช้าง Laos)  et se propagea sur l’autre rive du Mékong, Monthon Isan (มณฑล อีสาน) ainsi que dans le Monthon Udon (มณฑล อุดร) et celui de Nakhon Ratchasima (นครราชสีมา). Les autorités administratives s’évertuèrent à démonter qu’il s’agissait de fariboles provenant de personnes illettrées qui répandait une rumeur qui ne tarderait pas à disparaître.

 

 

C’était évidemment l’avis du Prince Damrong lorsqu’il en eut connaissance. Ces efforts n’eurent aucun effet, et dès la fin de l’année du rat on pu constater que dans de nombreuses régions de l’Isan les populations avaient amassé des blocs de latérite provenant de Selaphum et se disposaient à tuer les cochons si ce n’était déjà fait. Les agents du gouvernement  ne purent trouver le coupable à l’origine de cette panique collective. C'e fut une peur générale. S’il fut possible par le biais de consignes données aux chefs de village de mettre un terme au ramassage des pierres à Selaphum, il ne fut pas possible d’interdire au peuple d’accorder quelque crédit que ce soit à ces prophéties.

 

C’est alors que surgirent les Phuwiset  dans toute la région Isan (5). A en croire ceux qui les rencontrèrent, ils ne pouvaient pas comprendre leur nom ni savoir de quelle province ils venaient bien qu’ils aient probablement été des locaux. Ils donnaient toutefois l’impression d’avoir été ordonnés, connaissaient les dictons sacrés, les rituels magiques et le peuple les tenait en grande vénération. Ils observaient les prescriptions du bouddhisme, priaient et circulaient vêtus de robes blanches. Partout ils prêchaient en annonçant les cataclysmes qui allaient se produire comme le disaient les manuscrits qui circulaient. Les populations vivant dans la peur leur prêtaient des pouvoirs surnaturels susceptibles de les protéger du désastre futur. Ils récitaient alors des incantations et pratiquaient des rites magiques avec aspersions d’eau bénite. Pensant que le Thao Thamikrat et ses Phibun allaient régner sur le monde, beaucoup rejoignirent les Phu Wiset. Le nombre des adeptes grandit alors dangereusement.

 

 

À cette époque, le prince Sanphasitthi Prasong (พลตรี พระเจ้าบรมวงศ์เธอมรมหลวงสรรพสิทธิ ประสงค์), l’un des nombreux fils du roi Rama V, était gouverneur du Monthon Isan et basé à Ubon. Il y restera jusqu’en 1910. Il disposait d’une troupe de 200 soldats venus de Bangkok et avait formé des soldats locaux. Pour lui, les personnes qui rejoignaient la troupe de Thao-Thammikrat voulaient tout simplement vivre sur le dos de la population en racontant des carabistouilles. Peut-être ne se trompait-il pas totalement ? Il chargea alors l’un de ses officiers qui avait rang de Momrachawong (หม่อมราชวงศ์) c’est à dire d’arrière-petit-fils de roi de s’emparer des Phibun à Ubon avec une compagnie de soldats locaux. Il les rencontra dans un village du Monthon Isan dont le Prince Damrong avait oublié le nom mais qu’il situe à deux ou trois jours de marche d’Ubon. Le meneur des Phibun se trouvait dans une maison et le Momrachawong ordonna à ses soldats de mettre la main sur lui. Ses vaillants guerriers, tremblant de peur devant le Phibun prirent la fuite en laissant leur chef seul. Le Momrachawong dut prendre la fuite pour sauver sa vie. Le Phibun devint alors arrogant et ordonna à ses partisans de regrouper ceux qui avaient des armes dans une grande unité pour marcher sur Ubon et y installer sa capitale menaçant de mort  ceux qui ne se joindraient pas à eux.

 

 

Le Prince Sanphasitthi avait compris la cuisante leçon et estima que pour écraser le groupe,  il devait former une compagnie de soldats locaux encadrés par les troupes aguerris venues de Bangkok. Ceux-ci poursuivirent le groupe jusqu’à deux jours de marche d’Ubon. Les Phibun s’étaient préparés à la bataille. Les meneurs étaient vêtus d’une robe blanche et joignaient les mains au sein de la troupe en prononçant des incantations. Mais les soldats locaux se joignirent aux Phibun et ceux de Bangkok durent prendre la fuite. Cette nouvelle victoire rendit les Phibun plus arrogants et ils purent constituer une troupe de 1000 hommes qui marchèrent en direction d’Ubon avec l’intention au premier chef de massacrer le prince Sanphasitthi. Celui-ci ne perdit pas son sang-froid. Il avait constitué un groupe bien entrainé bien armé de soldats de Bangkok et muni de deux pièces d’artillerie. L’affrontement eut lieu à une journée de marche d’Ubon, plus précisément à 40 kilomètres au nord-ouest dans le village de Ban Saphu (บ้าน สะพือ).

 

 

Un sentier reliait le village à Udon et la végétation était si dense que les hommes devaient marcher en file indienne. Une embuscade fut tendue aux Phibun qui devaient l’emprunter le 4 avril 1902. Une première salve de tir manqua son but. Les Phibun dansèrent de joie. Mais le seconde frappa les plus arrogants et les deux suivants firent des ravages dans les rangs. La plupart prit alors une fuite éperdue. Les soldats les poursuivirent et se contentèrent de les arrêter. Les habitants de l’Isan surent alors que les Phibun n’étaient pas invulnérables, ils cessèrent de les aider et le retour au calme intervint rapidement.

 

 

 Le Prince Damrong ne se souvenait plus  si le Thao Thammikrat - que l’on avait vu tout de blanc vêtu pratiquer des incantations au milieu de ses troupes - avait été mortellement blessé et avait pris la fuite ou si le prince Sanphasitthi avait pu s’emparer de sa personne. Quoi qu'il en soit, le prince Sanphasitthi envoya à Bangkok sa couronne, bonnet en feutre rouge à bord bleu foncé, brodé de rayures en soie dorée. Ceci mit fin à l' « affaire Phibun ».

 

 

La question reste entière de savoir si ce mouvement messianique dont les dirigeants exploitaient la crédulité du peuple et prédisaient un cataclysme prochain, la fin du monde, au cours duquel l’or se transformerait en cailloux fut seulement une réaction du peuple contre les réformes administratives du Prince Damrong et du roi Rama V. Les nombreuses et érudites références visées dans notre précédent article (1) notamment l’article de John B. Murdoch (6) visent les « insatisfactions de la population face à une dislocation de la vie traditionnelle face à un nouvel ordre bureaucratique… ». Elles ne contredisant pas les souvenirs du Prince Damrong, même s'ils ne sont qu'événementiels et ponctuels et nous laissent à penser que par-delà ces nobles motifs, il n'a pas manqué parmi ces « saints hommes » de forts habiles joueurs de bonneteau à la siamoise au milieu probablement de quelques vrais saints.

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article 140 « La résistance à la réforme administrative du Roi Chulalongkorn. La « Révolte des "Saints" » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-140-la-resistance-a-la-reforme-administrative-du-roi-chulalongkorn-la-revolte-des-saints-123663694.html

 

(2) Nous devons à l’historien Tej Bunnag (ตช บุนนาค) une solide et universitaire étude de cette œuvre « The provincial administration of Siam from 1892 to 1915: a study of the creation, the achievements, and the implications of modern Siam, of the ministry of the interior under Prince Damrong Rachanuphap » datée de 1968.

 

 

(3) ดำรง ราชานุภาพ « นิทาน โบราณคดี » publié à Bangkok en 1944. L’accès le plus facile puisque l’ouvrage est numérisé est  le site :

http://www.sac.or.th/databases/siamrarebooksold/main/index.php/history/2012-04-26-08-47-27/1747-2012-10-25-02-23-35

 

(4) Selaphum est aujourd’hui un district de la province de Roiet situé à une quarantaine de kilomètres au Nord-ouest de Yasothon. Le nom du district est parlant, c’est la montagne de roches car on y trouve de nombreuses montagnes de latérite. Ce fut à partir de 1901 un des hauts lieux du mouvement des Phibun (ผีบุญ les saints hommes) au cœur du Monthon Isan (มณฑล อีสาน) puisque c’est de là qu’il démarra comme le prince va nous le raconter.

 

(5) Rappelons qu’il y avait alors au tout début du siècle dernier 5 Monthon nés des réformes administratives du Prince Damrong, celui de Nakhon Ratchasima recouvrant les actuelles provinces de Nakhon RatchasimaBuriram et  Chaiyaphum. Le Monthon Isan recouvrait les actuelles provinces de RoietUbonrachathani,  KalasinSisaket, Surin et  Maha Sarakham. Le Monthon d’Udon recouvrait les actuelles provinces de UdonthaniKhonkaen, LoeiNakhon PhanomNong Khai et Sakon Nakhon.

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27 mai 2019 1 27 /05 /mai /2019 22:02

 

 

Nous remercions bien chaleureusement Mademoiselle Sutida Tonlerd (สุธิดา ตันเลิศ), maître de conférences en sciences humaines à la Faculté des arts libéraux au sein de l’Université d’Ubonratchathani (1) ainsi que le professeur Ian G. Baird (2) pour l'aide qu’ils nous ont apporté dans la rédaction de cet article.

 

 

Le terme Hmong (มัง en thaï) regroupe des minorités reconnues comme minorités ethnolinguistiques miao  (เมียว)  et mèo  (แม้ว) divisées en Hmongs noirs et Hmongs blancs qui seraient actuellement 150.000 en Thaïlande , la plupart dans les provinces de Nan, Phrae, Phitsanulok, Phetchaburi et Utaradit, Kamphengphet, Chiangmai, Chaingrai, Maehongson, Lampang, Phaya, Sukhothai, Tak, qu’ils soient originaires ou réfugiés du Laos communiste ou qui ont pu quitter les camps de réfugiés et n’ont pas été purement et simplement réexpédiés par la Thaïlande au Laos pour s’y faire probablement massacrer (3).

 

Carte ethnolinguistique de la Thaïlande :

 

 

On distingue les blancs des noirs, des bleus et des verts. Le terme Hmong semblerait être le nom qu’ils se donnent et qui signifierait tout simplement « homme » et le phonème « Hm » nous semble provenir d’une transcription du vietnamien romanisé depuis plus de 300 ans qui utilise ce doublon, le lettre H pouvant précéder une consonne autant qu’une voyelle, la prononciation, Hmong ou Mong restant la même : mongue (4). Le terme mèo est la version indochinoise et le terme miao la version chinoise.

 

 

Peuple sans État, venu probablement de la Chine du sud, déplacés au fil des guerres, on les retrouve au sud-ouest de la Chine, au nord du Vietnam, au Laos, en Thaïlande et en Birmanie (5). La guerre civile au Laos et l’arrivée des communistes au pouvoir en 1975 ont contraint des dizaines de milliers d’entre eux à trouver refuge en Thaïlande et dans les pays occidentaux, Guyane française, États-Unis, Argentine et Australie. Ils n’y ont pas encore perdu leur spécificité et restent une providence pour les étudiants en linguistique ou en ethnologie à la recherche d’un sujet de thèse. Le grand public les connaît surtout à la suite de leur exode consécutif aux massacres au Laos après la prise de pouvoir par les communistes. Après avoir servi de supplétifs à l’armée française, ils ont continué ce rôle auprès des Américains et en ont payé le prix.

 

 

 

Ils suscitèrent toutefois dans un microcosme plus restreint la curiosité des anthropologues, ethnologues et missionnaires bien sûr dès l’arrivée des Français dans ce qui allait devenir l’Indochine française. Le meilleur d’entre eux, à la fois missionnaire et ethnologue, fut le Révérend père François-Marie Savina (6). A cette époque d’ailleurs, on ne parle pas encore de Hmongs mais de Miaos ou de Méos (ou Mèos) bien que de nos jours les Hmongs réfugiés considéreraient ces termes comme péjoratifs. La vision des scientifiques est en générale négative et plus encore. Tous n’ont pas la charité chrétienne du R.P.Savina.

 

 

 

Ils sont considérés comme des « aborigènes refoulés dans les hauteurs et ce depuis siècles que devant l’expansion chinoise » et dès lors réfugiés dans les hauteurs les moins accessibles » (7). Les Hmongs venaient de Chine méridionale lorsqu’ils occupèrent les terres montagneuses de la province de Luang Prabang au Laos. Ils cultivaient le mas au lieu du riz et leurs habitations reposaient  à même le sol au lieu d’être construites sur pilotis. La culture sur brûlis qui détruisait la couche arable sans laisser à la forêt la possibilité de se reconstituer leur imposait des migrations permanentes. Il est vrai qu’ils étaient connus pour leur propension à se révolter contre les pouvoirs qui tentaient de les soumettre. Leur religion était pour l’essentiel  chamanique (Voir Christian Culas note 6).

 

 

 

 

Ils ont la réputation de par leurs procédés de culture de dévaster des régions entières en mettant le feu aux forêts. Partout où a passé le Méo, il n’existe plus ni forêts ni peuplement de bambous (8). En dehors du reproche qui leur est fait de faire disparaître des forêts entières, il leur est encore fait grief de se consacrer à la culture et à la vente de l’opium et tous les observateurs s’accordent à dire qu’ils sont d’une saleté repoussante (9). Perpétuels migrants, se déplaçant de forêts et forêts, ils ne sont certes pas accueillis comme notre pays natal a accueilli les migrants francs et burgondes d’autant qu’ils passent pour être querelleurs et entretiennent des rapports conflictuels avec les autres ethnies des montagnes et plus encore avec les populations des plaines. (10). Si ces observateurs ont visité et décrit les tribus méos du Tonkin et du Laos , ils n’ont pas visité celles du Siam, mais  il est permis de penser qu’il en était exactement de même avec celles qui peuplaient et peuplent l’actuelle Thaïlande.

 

 

 

Il est enfin un dernier élément, essentiel pour la compréhension de leurs révoltes : il subsiste dans leur mémoire collective le mythe (ou le souvenir ?) d’un grand roi des Hmongs, qui doit un jour revenir sur terre pour constituer sous la direction d’un Chao Fa (เจ้าฟ้า), peut-on traduire le mot autrement que par « Messie » qui doit revenir sur terre pour reconstruire par-delà les frontières le grand royaume Hmong, légende  rapportée par le R.P. Savina ? (11).

 

 

 

LA GRANDE RÉVOLTE DE 1918 – 1922 (LAOS ET INDOCHINE)

 

 

Les Français déjà eurent fort à faire après l’annexion du Laos. De 1917 à 1922 ils durent faire face à une révolte armée des Hmongs du Laos initiée depuis le Vietnam par un dénommé Pa Chay Vue qui décréta la guerre sainte contre les Français et l’étendit au Laos. Il fallut six ans aux colonisateurs pour la réprimer. Pa Chay Vue voulait créer un royaume Hmong dont la capitale aurait été Dien Bien Phu d’où probablement l’origine du nom de « révolte du fou » donné par les Français, les Hmongs ayant toujours été hostiles à toute forme de centralisme que ce soit.

 

La révolte des méos [Indochine française (Laos)]: groupe de discussions sur une affaire: [photographie de presse] / Agence Meurisse (Gallica) non datée :

 

 

Son histoire et surtout celle de sa répression est restée présente dans la mémoire collective hmong et ne fait pas honneur à nos troupes coloniales (12). Elle fut pratiquement ignorée de la presse française de l’époque en dehors de la presse coloniale bien qu’elle ait mobilisé des unités entières de nos troupes coloniales sur une étendue de 40.000 kilomètres carrés (la taille de 10 départements français, la région Provençale s'étend sur 31.400 kilomètres carrés !) s'étendant du nord du Laos au nord-ouest du Vietnam.

 

Histoire  militaire de l'Indochine française, tome II, page 260 :

 

 

 

En l’absence totale de sources hmongs écrites, les chercheurs n’ont d’autres ressources que de se tourner vers les archives des principaux adversaires des rebelles, l’armée coloniale, même  si ces documents sont biaisés et peuvent apparaître comme une source primaire, mais il n’y a guère de substitut autre que le R.P. Savina qui fut le premier à en parler. Nées des exactions de l’administration française sous traitée à des mandarins locaux, « paresseux et rapaces » qui traitaient les Méos comme des « vaches à lait ». Elle fut dirigée par le  chaman ou sorcier Pa Chay ou Batchaï pour les Français, celui-ci s’était proclamé Chaofa (ou messie), conformément à cette croyance alors largement répandue dont nous venons de parler. Selon Lartéguy il prétendait apporter la paix et la prospérité aux Méos et établir un «Grand royaume royal et indépendant du Méo » (13) confirmant le R.P. Savina. En ce qui concerne les rebelles, la population locale était soit pour la rébellion, soit contre elle. Dans le cas des dissidents, les villages étaient incendiés et les habitants massacrés ou emmenés en captivité. Dans ces circonstances, il n’était pas surprenant que presque tous les villages de la zone rebelle aient rejoint la cause. Malgré la tactique de guérilla de Batchai sur les sommets des montagnes, son mouvement a commencé à se fragmenter face à la répression française et aux dissensions entre clans, tous ne croyant pas en sa qualité de Messie. Celui-ci fut tué par un Kha partisan de la France le 17 novembre 1922 dans la région de Luang Prabang (14). Ses troupes firent leur reddition, les chefs furent décapités en public et les populations frappées de lourdes amendes.

 

 

 

 

Après que l’administration coloniale ait demandé au R.P. Savina d’établir un rapport sur les exactions administratives puisqu’il était le seul Français à parler leur langue, ils y gagnèrent une relative autonomie avec des chefs élus (15). Batchaï (ou Patchay) y gagna chez les Français le titre de fou et au Laos et au Vietnam celui d’un héros de la guerre patriotique contre le colonialisme français. Le Laos l’honore en donnant à un régiment de son armée le titre de « Batchai unit ». Lorsque nous parlions de dissensions au sein des tribus méos, il faut évidemment signaler le nom de Kaitong Lo Bliayao (ou Bliyao) qui participa aux côtés des Français aux combats contre Batchaï et qui fut le père de Nhiavu Lobliayao (1915-1999) et de son demi-frère (mais frère ennemi) Faydang Lobliayao (1910-1986) ... (au milieu sur la photographie) :

 

 

qui combattirent les Français au Laos aux côtés des communistes. Voilà qui nous conduit irrémédiablement à notre sujet principal puisque Kaysone Phomvihane, bras droit du second se baptisait Chao Fa Kaysone en 1948 pour, en sa qualité de Messie, appelait tous les Hmongs à rejoindre la guerre révolutionnaire ! (16).

 

 

 

LES « HMONGS ROUGES » DANS LE NORD DE LA THAÏLANDE

 

 

C’est un article d’Uri Yangcheepsutjarit, universitaire de l’Université de Chiangmai qui a attiré notre attention sur une fraction de cette ethnie qui avait suivi une voie non plus messianique mais révolutionnaire (17).

 

Le communisme Hmong avait trouvé son héros en la personne de Faydang Lobliayao (parfois orthographié Phaydang Lobriayao ou Faydang Lobriayao) sur lequel on sait en réalité peu de choses (18) : Né en 1910 dans une tribu Hmong du Laos dans la province de Xiengkhuang au nord-ouest à la frontière du Vietnam, il se range au côté du Việt Minh, suivi par de nombreux Hmongs, lors du coup de force japonais du 8 mars 1945 en Indochine  puis contre le régime colonial et ensuite contre les Américains de 1955 à1975. Il fut Vice-président de l’Assemblée nationale populaire et mourut en 1986. Sans avoir jamais été explicitement membre du parti communiste, il fut une figure importante du Pathet Lao. Il lança après leur fuite un message à la diaspora de son ethnie « Il est dommage qu'un certain nombre de Laos Ungs (Hmong) aient quitté le pays, victimes de manœuvres mensongères et impérialistes ».

 

 

Nous n’avons pu déterminer si, au cours de la guerre qu’il conduisit à  la tête de ses Hmongs, il eut des connexions avec ses frères de Thaïlande qui choisirent d’entrer en résistance aux côtés du Parti Communiste Thaï entre 1960 et 1980. C’est toutefois plausible dans la mesure où les souvenirs de vétérans recueillis par Urai Yangcheepsutjarit font référence à son combat qui n’était pas celui du parti communiste « immense et rouge » mais celui de la « justice sociale ». Lorsque son bras droit Kaysone Phomvihane se proclama Chao Fa en 1948 il est difficile de penser que la réputation de ce Messie n’ait pas franchi les frontières et se soit répandu chez les Hmongs des montagnes et des hauts-plateaux ?

 

Son mémorial à Vientiane  :

 

 

Les frontières entre la Thaïlande et le Laos et entre la Thaïlande et la Birmanie, que ce soit au travers du Mékong ou dans les montagnes étaient et sont d’ailleurs toujours parfaitement perméables (19). Dans la mesure où – de l’aveu même de nos généraux (14), les troupes coloniales – essentiellement des tirailleurs annamites ...


 

 

 

... durent opérer sur tout le territoire révolté soit 40.000 kilomètres carrés, il est probable que les insurgés, de leurs montagnes protégées par une jungle impénétrable plus ou moins inaccessibles à nos troupes  pouvaient communiquer entre eux de village à village sans quoi le mouvement n’aurait pu perdurer pendant 5 ans. Nous avons fait la comparaison avec un département français, la province de Chiangmaï, la plus étendue du pays, ne fait que 20.000 kilomètres carrés. Baird nous apprend en tous cas que, au début des années 60, des Hmongs de Thaïlande avaient rejoint les rangs des troupes de Faydang dans le nord-est du Laos et qu’à l’inverse, des soldats de la Chine populaire au nombre de 250 ont rejoint les « zones libérées » en 1971 dans la province de Chiangraï. Les maquis auraient également reçu, nous apprend Baird toujours, dans la province de Nan, dans l'est du pays, des membres d'autres mouvements communistes pro-chinois Certains dirigeants du Parti communiste malais, dont Chin Peng avec un certain nombre de ses partisans,

 

 

 

 

...  ont passé plus d'un an dans la province de Nan dans une « zone libérée » par le PCT ainsi que des membres du Front révolutionnaire pour le Timor oriental indépendant (Frente Revolucionária de Timor-Leste Independente alias FRETILIN).

 

 

 

Urai Yangcheepsutjarit nous fait remarquer que les écrits sur les Hmongs en tant que groupe politique actif au sein du Parti communiste de Thaïlande connus plus volontiers sous le nom de Mèos rouges sont « inexistants ». Ce reproche est pour l’essentiel infondé. C’est certain pour les écrits thaïs et pour les écrits hmongs proprement dits. En ce qui concerne les sources thaïes, la glorification des combattants « rouges » n’est peut-être pas au goût du jour. Notons toutefois un fort intéressant article de feu Nicholas Tapp assorti de solides références. S’il n’est pas Thaï mais Chinois anthropologue de l’Université de Hong-Kong, il a en tous cas été publié dans le Journal de la Siam Society qui n’est pas le journal des illettrés (20).

 

 

Il est regrettable également que Urai Yangcheepsutjarit n’ait pas eu connaissances des écrits du professeur Ian G. Baird qui sont le fruit d’un immense travail de recherche auprès d’anciens combattants du parti communiste thaï et des Hmongs réfugiés en Amérique du nord, travail en partie sur le terrain puisqu’il parle couramment  la langue (21).

 

 

 

Urai Yangcheepsutjarit n’a évidemment qu’en partie tort lorsqu’elle regrette une absence de sources alors que celles qui concernent plus spécifiquement le parti communiste thaï (PCT) sont nombreuses. Si le PCT a été  créé en 1930, il ne se répandit dans les provinces du nord et du nord-est à partir du Laos guère que dans les années 60. L’insurrection armée proprement dite a débuté en Isan le 7 août 1965 (23)

 

 

 

 

et, nous apprend Baird, le 8 mai 1967, date du premier des combats opposant les Hmongs aux forces gouvernementales de la police des frontières dans le petit district de Huay Chomphu (ห้วยชมภู) dans la province de Chiangraï. La répression féroce qui s’ensuivit (bombardements de villages censés communistes au napalm) poussa les habitants qui n’avaient le plus souvent jamais entendu parler de communisme à rejoindre les villages en révolte. Le conflit se répandit en 1967 et 68 (Tak, Phitsanulok, Nan, Phetchabun, Loei. Au début de l’année 1969, et il s’est étendu à toute la région sauf Chiang Mai et Phrae. Au début des années 1970, la plupart des régions montagneuses du nord de la Thaïlande où vivaient les Hmongs étaient devenues « zones libérées » ou « forteresses » du PCT. En effet, comme les Hmongs avaient tendance à vivre dans les montagnes les plus élevées et les plus reculées, leurs zones étaient géographiquement plus faciles à défendre militairement  même avec un petit nombre de soldats. Ces zones étaient également stratégiquement situées près de la frontière avec le Laos, ce qui permettait d’importer facilement des approvisionnements de Chine via le Laos. Le parti communiste parvint à y créer une véritable administration ainsi par exemple dans la région de Doi Yao Doi Pha Mon (ดอยยาว ดอยผาหม่น) dans le district frontalier de Thoeng (เทิง) dans la province de Nan et ce jusqu’au début des années 80. Les rapports furent également étroits avec le parti communiste pro-chinois de Birmanie d’autant plus que le Laos ferma sa frontière en raison du conflit entre la Russie, la Chine et le Vietnam, le PCT s’étant rangé côté Chinois et le Laos côté Russo-Viet. Les communistes birmans apportèrent alors leur soutien au PCT au moins jusque dans les années 1982.

 

 

 

Il faut évidemment – ce que fait Baird dans un autre article – souligner l’existence de ce que l’on peut considérer comme une dissidence qui apparaît en 1988, celle d’un « Chao Fa » Hmong du Laos, Pa Kao Her...

 

Cliché Ian Baird © :

 

, qui avait établi sa base près de la frontière avec le Laos dans les montagnes forestières reculées du district de Mae Charim (แม่จริม) dans la province de Nan.

 

Pa Kao Her conduisant une cérémonie animiste pour ses troupes , cliché Ian Baird © :

 

 

 

 

Bénéficiant du soutien de l’armée thaïlandaise, anticommuniste  forcené, il tenta de recruter au sein du PCT profitant de la défection du Laos. Il dirigea depuis la Thaïlande un parti anticommuniste… avec le soutien  de la Chine communiste hostile au Laos. Il fut assassiné en 2002 à Changraï. Le soutien de la Chine ne lui conféra pas la vocation de communiste ! Se disant avec ses hommes « combattants de la liberté » nous retrouvons les croyances messianiques dans la création d’un État Hmong des deux côtés de la frontière (24).

 

L' « armée de libération ethnique » de Pa Kao Her, cliché Ian Baird © :

 

 

Il semble que ce basculement ne résultait pas d’un choix idéologique : nous connaissons bien celui des paysans de l’Isan qui ont choisi la lutte armée, il rejoint celui des survivants hmongs interrogés en grand nombre – près de 150 - par Baird : il est relativement similaire (23). Il fut une réponse aux politiques du gouvernement central, l'interdiction de la production d'opium en 1958 la législation forestière de 1961 et 1964 interdisant an particulier leur mode de culture traditionnelle, la culture sur brûlis. Ces deux motifs ont été soulignés dans un document déclassé de la CIA daté de 1966.

 

 

 

 

Il chiffre le nombre des tribus mèo vivant le long de la frontière du Laos à environ 50.000 auxquels se joignirent des membres de l’ethnie Lahu, tous rompus à la guérilla et armés par la Chine depuis le Laos. Ce rapport incrimine d’ailleurs plus ou moins directement la délimitation frontalière de 1893 qui a séparé des ethnies sœurs vivant des deux côtés du Mékong. Baird souligne, ce qui était le cas des paysans de l’Isan les préjugés dont ils étaient victimes simplement du fait d'être Hmong, la « racialisation » par les habitants des basses terres. La politique du PCT à l’égard des minorités ethniques (« nationalités », selon la terminologie chinoise maoïste) fut incluse dans son programme (25). Il est difficile de reprocher à ses dirigeants de n’avoir pas pu deviner la manière dont les Chinois appliqueraient leur politique des nationalités sur le terrain, au Tibet en particulier et partout son cortège de persécution religieuses contre les bouddhistes, les musulmans, les chrétiens, et les chamanistes.

 

 

 

C’est donc – tout comme en Isan – le recours à la force brutale pour résoudre les problèmes socio-économiques qui conduisit les dissidents Hmong dans les bras du parti qui fait passer de nombreux jeunes au Nord-Vietnam, au Laos et en Chine pour étudier le communisme, les techniques de la guérilla et la médecine chinoise. De plus, des médias, y compris des programmes de radio. La radio « La voix du peuple thaïlandais » diffusée depuis le sud de la Chine mise en place pour atteindre la population Hmong d'Indochine atteignit également les Hmongs du nord de la Thaïlande. En réponse, le gouvernement central créa  un « programme de radio tribal » dans la province de Chiang Mai à destination des montagnards du Nord, y compris les Hmongs. Il fit aussi intervenir militairement des groupes armés de Hmongs et autres  ethnies, Lisu, Lahu, Akha et surtout la fameuse division perdue de Chiang Kai Chek, la 93e Division du Kouo-Min-Tang.

 

 

 

Celle-ci fut plus spécialement chargée du blocage de la route d’approvisionnement en armes provenant de la province lao de Sainyabuli, la seule province lao située sur la rive droite du Mékong par la grâce des Français en direction de celle limitrophe de Nan (26).

 

 

 

 

Ils y reçurent leur peine la citoyenneté et le titre de « combattants pour la sécurité nationale de la Thaïlande ».

 

 

 

La guerre continua  jusqu'au début des années 1980, lorsque la sphère politique sur la scène internationale  changea.  La Chine, qui avait soutenu le parti communiste thaï, cessa de lui fournir des armes, le Laos n’en avait pas les moyens et souhaitait normaliser ses rapports avec la Thaïlande. Po-Yi Hung et Ian Baird nous donnent d’intéressants détails sur le passage de ces soldats perdus à l’agriculture, le développement de la culture du thé en particulier, avec l’aide financière du gouvernement de Taïwan dans leur article au titre évocateur From soldiers to farmers: The political geography of Chinese Kuomintang territorialization in northern Thailand » (21-1).

 

 

Les dissensions au sein des mouvements communistes dans le monde permirent au gouvernement thaïlandais de saisir l’occasion pour décréter la politique d’amnistie « 66/23 » y incluant les agents communistes. Ainsi, au début des années 1980, les « insurgés communistes » devinrent des « participants au développement du pays ».

 

 

 

 

La sage décision du Premier ministre d'alors, Prem Tinsulanonda fut prise d’un changement de politique par rapport à la position militaire dure adoptée par le gouvernement de Thanin Kraivichien, au pouvoir entre 1976 et 1977, par une approche plus modérée qui privilégiait les mesures politiques. Les Hmong furent toutefois, semble-t-il, les derniers à déposer les armes. Ils purent alors vivre dans leurs propres communautés, mais uniquement sous le contrôle de l'armée, et bénéficièrent de l’allocation de 15 rai de terre.

 

 

Ce fut début d’une « ère nouvelle »  au cours de laquelle dans laquelle l’État lança ses programmes de développement, en commençant par l’introduction des trois piliers de la nation « nation, religion et monarchie » Le roi Bhumipol visita la région et y a imprima son empreinte. Des moines bouddhistes vinrent s’installer avec statues de Bouddha et reliques. Cependant, plus de 35 ans plus tard, après trente-cinq ans de développement, les « Hmong-Thai National Co-developers » se trouvent toujours marginalisés et – disent-ils - plus souvent traités de « Mèo rouges » ou d’« anciens insurgés communistes». Par ailleurs, les « programmes de développement » et la création de « zones forestières protégées », réduisant le droit de propriété traditionnel ont modifié paysage de ces anciennes « zones rouges » qui deviennent de pittoresques destinations pour le très prédateur tourisme de masse et les villages visités comme des zoos pour singes savants comme des Indiens dans une réserve américaine dans une région surpeuplée. Les champs de bataille deviennent des marchés et des attractions touristiques !

 

 

 

Les Hmongs ne se battent plus avec des armes mais par le souvenir et l’écrit pour le respect de leur culture et de leur identité en mémoire de leurs combattants dont on ignore le nombre et le nombre de ceux qui sont tombés. Il reste à savoir si les dispositions légales prises en 2017, la reconnaissance du phénomène ethnique qui les divise en deux groupes spécifiques, Hmong mian (ม้ง เมี่ยน) et Hmong meo (ม้ง แม้ว) répondra à leur souci (27).

 

 

 

Si les articles de Ian Baird sont une source précieuse de renseignements historiques étayés par le compte rendu de ses entretiens avec des dizaines et des dizaines de Hmongs de tous bord et une énorme bibliographie, celui de Urai Yangcheepsutjarit a un but totalement différent, il est purement symbolique mais lourd de sens, le respect du « devoir de mémoire », la construction  d’un « monument du souvenir ». Les combattants de la « division perdue » de Chiang Kai Chek ont le leur dans la province de Phetchabun au sommet de la montagne de Khaokho (เขาค้อ), un spectaculaire obélisque en marbre ...

 

 

 

...qui s’élève au-dessus d’un sanctuaire contenant les noms, ils sont nombreux, de ceux qui sont morts au combat.

 

 

 

 

Il est beaucoup moins connu que celui de Chiangrai. 

 

 

 

La  création d’un centre culturel et d’un monument du souvenir est en projet au cœur des montages dans un parc national, haut lieu d’attraction touristique, Phu Chifa (ภูชี้ฟ้า) dans le district de Thoeng (อำเภอ เทิง), dans la province de Chiangrai limitrophe de celle lao de Sainyabuli, aux environs de Doi Yao (ดอยยาวet Doi Pha Mon (ดอยผาหม่น) dont la construction n’a pas avancé d’un pas depuis la prise de décision en 2011.

 

 

 

 

NOTES

 

 

 

(1)  Nous avons eu le plaisir de lui ouvrir nos pages le 9 octobre 2018 pour l’un de ses très bel article « A 275 - มิชชันนารีชาวฝรั่งเศสในเมืองอุบลราชธานี ช่วงปี พ..2409-2453 (« Les Missionaires français dans le Mueang d’Ubonrachathani de 1867 à 1910 ») :

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/09/a-275.2409-2453-les-missionnaires-francais-dans-le-mueang-d-ubonrachathani-de-1867-a-1910.html

 

Elle poursuit la rédaction d’une thèse sur  Faydang Lobliayao, un personnage que nous avons  rencontré dans le corps de cet article.

 

(2) Celui-ci, de nationalité canadienne, est professeur de géographie à l’Université de Wisconsin-Madison aux États-Unis. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur les Hmongs, fruit de recherches approfondies sur le terrain et au sein des Hmongs réfugiés en Amérique.

 

 

 

 

(3) Voir « ethno linguistic maps of Thailand », publication de l’Université Chulalongkorn de 2004.

 

 

 

 

(4) Voir du R.P François-Marie Savina  « Dictionnaire miao-tseu-français, précédé d'un précis de grammaire  miao-tseu et suivi d'un vocabulaire français-miao-tseu », publié en 1915, il fut probablement le premier.

 

 

 

 

](5) En ce qui concerne les Hmongs au XXIe siècle en général, rien de mieux n’a été écrit que les articles de notre ami du site « Merveilleuse Chiangmai », cinq ont été prévus mais trois  publiés à ce jour (deux autres articles sont annoncés) :

2 – 1 :  https://www.merveilleusechiang-mai.com/hmong-s-15-les-generalites

2 – 2 :  https://www.merveilleusechiang-mai.com/hmong-s-25-les-leurs-origines-et-leurs-itineraires

2 – 3 : https://www.merveilleusechiang-mai.com/hmong-s-35-les-leurs-origines-et-leurs-itineraires

 

(6) Il arpenta tous les territoires des minorités ethniques du Tonkin, en étudia à peu près toutes les langues, rédigea de nombreux ouvrages. Membre éminent de l’Ecole française d’Extrême-Orient, en dehors du dictionnaire dont nous venons de parler et qui contient une longue préface sur l’histoire de Hmongs (4), nous lui devons une « Histoire des Miaos » publiée en 1924.

 

 

 

Voir sa nécrologie : « R. P. François Marie Savina (1876-1941) ». In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient, Tome 42, 1942. p.235 et sa notice biographique sur le site des Missions étrangères :

https://archives.mepasie.org/fr/notices/notices-biographiques/savina ainsi que l’ouvrage de Christian Culas « Le messianisme hmong au XIXe et XXe siècle » de, 2005.

 

(7) Voir Docteur Henri Girard  « les tribus sauvages du haut-Tonkin » 1904.

 

 

 

(8) Voir Louis  Cuisinier «  L'Indo-Chine et le Tonkin »   In : Le Globe. Revue genevoise de géographie, tome 53, 1914. pp. 52-63.

 

(9) Voir  Paul Néis «  Sur le Laos »  In : Bulletins de la Société d'anthropologie de Paris, III° Série. Tome 8, 1885. pp. 41-58.

 

Deux articles de la revus « Éveil économique de l’Indochine » du 13 septembre 1925 et du 29 avril 1934 ne sont guère plus élogieux.

 

(10) Voir C. Culas et J. Michaud  «  A contribution to the study of Hmong (Miao) migrations and history » In : Bijdragen tot de Taal-, Land- en Volkenkunde 153 (1997), no: 2, Leiden, 211-243.

 

(11) Voir Robert Entenmann  « The Myth of Sonom, the Hmong King » in : Hmong Studies Journal, 2005, 6, 1-14.

 

(12) Voir ci-dessus note 5, 2-2.

 

(13) J.Larteguy et Yang Dao : « La Fabuleuse aventure du peuple de l’opium », Presse de Ia Cité, 1979.

 

 

 

 

(14) Voir « Histoire militaire de l’Indochine française des débuts à nos jours, juillet 1930 » tome 2, pages 266 s.

 

 

 

(15) L’histoire de la révolte a été longuement détaillée par Geoffrey C. Gunn, de l’Université australienne de Queensland dans le Journal de la Siam society : « SHAMANS AND REBELS : THE BATCHAI (MEO) REBELLION OF NORTHERN LAOS AND NORTH-WEST VIETNAM (1918-21) » fondée sur de patientes recherches dans les archives de la France d’outre-mer à Aix en Provence et celles du Service Historique des Troupes de Marine à Versailles.

 

(16) Ces renseignements nous ont été fournis par Mademoiselle Sutida Tonlerd dans un courrier du 14 mai 2019. Qu’elle en soit remerciée. En ce qui concerne Nhiavu Lobliayao, voir l’article de Kou Yang « The passing of a Hmong Pioneer : Nhiavu Lobliayao (Nyiaj Vws Lauj Npliaj Yob), 1915-1999 » in Hmong Studies Journal, Volume 3, 2000.

 

(17) Urai Yangcheepsutjarit  « Contesting Memories in the Hmong Thai Community: A Study of the “Red Meo” at Doi Yao-Phamon in Northern Thailand » publié dans Journal of the Mekong societies, volume15  n°1 de janvier-avril 2019.

 

(18) Jean Michaud  dans  son « Historical Dictionary of the Peoples of the Southeast Asian Massif » de 2006  (Dictionnaire historique des peuples des massif de l'Asie du Sud-Est) lui consacre une page.

 

 

 

(19) Voir à ce sujet l’article de l’Universitaire canadienne Vanessa Lamb  « Where is the border ?  Villagers, environmental consultants and the work of the ThaieBurma border », Toronto 2014. Ses considérations valent tout autant pour la frontière avec le Laos.

 

(20) Nicholas Tapp « POLITICAL PARTICIPATION AMONG THE HMONG OF THAILAND - Some Ideological Aspects » in : Journal de la Siam society; volume 76 de 1988.

 

(21) – 1 –  Po-Yi Hung  et  Ian G. Baird: « From soldiers to farmers: The political geography of Chinese Kuomintang territorialization in northern Thailand », in : Political geography  de 2017, pp 1-13. Po-Yi Hung  est professeur de géographie à l’Université de Taïwan.

- 2 - Ian G. Baird « The Hmong and the Communist Party of Thailand  :  A Transnational, Transcultural and Gender Relations-Transforming Experience », Department of Geography, University of Wisconsin-Madison, 6 juillet 2018. Le professeur avait organisé dans l’enceinte de son Université une conférence sur le même thème le 8 septembre 2017.

- 3 - Ian G. Baird  « Different Hmong Political Orientations and Perspectives on the Thailand-Laos Border » in Georgetown Journal of Asian affairs,  vol. 4, n° 1, été 2018, pp. 29-36.

 

(22) Voir Barbara Niederer « La langue hmong », publication du Centre de recherches linguistiques sur l’Asie orientale  publié dans Amerindia, n° 26-27, 2001-2002.

 

 

- Le système de romanisation créé par les missionnaires connu sous le nom d’ « alphabet Barney Smalley » serait utilisé par les Hmongs de la diaspora. Sans parler du dictionnaire du R.P Savina qui date de 1915 et qui utilise la transcription romanisée du Vietnamien, il existe au moins un lexique français-Hmong de 1964 et un lexique anglo-hmong de 1979. Il l’est peut-être dans la « traducteur automatique » de Google.

 

 

 

 

- le système d’écriture créé ad nihilo par un illettré nommé Hong Lue Yann appelé « padichah hmong »  comprend 91 caractères.

 

 

- Le système archaïque oublié se retrouverait …  dans les broderies traditionnelles des vêtements que certains s’occupent à déchiffrer : https://www.youtube.com/watch?v=20F5ZmiSNAs. Il  nous a semblé d’ailleurs être plus idéographique qu’alphabétique ?

 

 

(23) Voir nos deux articles sur la guérilla communiste en Isan :

H 28 « LA GUÉRILLA COMMUNISTE DANS LE NORD-EST DE LA THAÏLANDE (ISAN) DU 7 AOÛT 1965 AU 23 AVRIL 1980 - PREMIÈRE PARTIE ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/12/h-28-la-guerilla-communiste-dans-le-nord-est-de-la-thailande-isan-du-7-aout-1965-au-23-avril-1980-premiere-partie-4.html

H 29 « LA GUÉRILLA COMMUNISTE DANS LE NORD-EST DE LA THAÏLANDE (ISAN) DU 7 AOÛT 1965 AU 23 AVRIL 1980. LA FIN ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/01/h-29-la-guerilla-communiste-dans-le-nord-est-de-la-thailande-isan-du-7-aout-1965-au-23-avril-1980.la-fin.html

 

(24) Ian Baird : « The monks and the Hmong: The special relationship between the ChaoFa and the Tham Krabok Buddhist Temple in Saraburi Province, Thailand » In : Buddhism and Violence – Militarism and Buddhism in modern Asia, pp. 121-151.

 

(25) Cité par Baird : «  personnes de différentes nationalités en Thaïlande jouiront de l'égalité des droits, devront se respecter, se soutenir et s'entraider, elles seront autorisées à utiliser leurs propres langues et écritures, à préserver leurs traditions, leurs coutumes et sa culture, à s'opposer à toute discrimination et à toute oppression des personnes de toutes les nationalités…. »

 

(26)  Richard Michael Gibson « The Secret Army: Chiang Kai-shek and the Drug Warlords of the Golden Triangle » 2011, nous donne de précieuses précisions sur les opérations militaires des Chinois.

 

 

 

 

(27) Voir notre article INSOLITE 25 « LES ETHNIES OFFICIELLEMENT RECONNUES EN THAÏLANDE POUR LA PREMIÈRE FOIS EN 2017 » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/04/insolite-25-les-ethnies-officiellement-reconnues-en-thailande-pour-la-premiere-fois-en-2017.html

 

 

 

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6 mai 2019 1 06 /05 /mai /2019 22:32

 

Statue du roi Rama VI en chef de guerre portant le costume de cérémonie, la main gauche sur l’épée du roi Naresuan et la droite tenant une branche de java cassia (ชัยพฤกษ์ - Chaiyaphruek)  symbole de victoire.  Elle été sculptée par un artiste contemporain,  Chitti Kasemkitvatanam, à l’occasion de l’exposition du centenaire qui s’est tenue jusqu’au 30 septembre 2017 au «  Memorial hall du roi Vajiravudh  » à la National Library.:

Nous avons consacré plusieurs articles au roi Vajiravudh qui se plut à se faire appeler Rama VI (1910-1925). Monarque atypique, traducteur, écrivain, législateur, réformateur - les Thaïs lui doivent d'avoir un nom de famille et d'avoir une nouvelle fête dans l'année, le 1er janvier probablement pour la seule raison que c'était celle de son anniversaire - « monarque de transition », maladivement anglophile, nationaliste forcené, xénophobe, guerrier d’opérette, il dut porter sur ses épaules le fardeau de la succession de son redoutable père. Monarque insaisissable aussi, probablement introverti, ne se dévoilant que dans ses écrits. Nous devons à Thep Boontanondha, lecteur à l’Université Chulalongkorn, un article de 2013 qui nous révèle un pan de sa personnalité apparemment mal connu et mal étudié, le titre anglais « King Vajiravudh and the Making his Military Image » (« Le roi Vajiravudh et la fabrication de son image militaire ») mal traduit d’ailleurs,  le titre thaï étant plus précis : พระบาทสมเด็จพระมงกุฎเกล้าเจ้าอยู่หัวกับการสร้างภาพลักษณ์ทางการทหาร « Le roi Rama VI et la création d'une image militaire ». Cet universitaire a relevé 1.236 écrits, ouvrages complets, articles de presse, correspondances et inventorié des sources multiples, la plupart en thaï pour la plupart difficiles d’accès d’autant que de nombreux articles sont écrits sous pseudonyme.

 

 

 

Le prince Maha Vajirunhis (เจ้าฟ้ามหาวชิรุณหิศ) était né le 27 juin 1878, fils aîné du roi Chulalongkorn et de la reine Savang Vadhana (พระองค์เจ้าสว่างวัฒนา). En 1886 lorsqu’il atteint l’âge de  8 ans son père le désigna comme premier prince héritier du Siam. Le roi n’avait pas l’intention de l’envoyer étudier à l’étranger mais souhaita qu’il resta à ses côtés pour s’y former à l’administration du pays. Malheureusement, il fut emporté par la fièvre typhoïde le 4 janvier 1895 à l’âge de 16 ans et demi.

 

 

 

Le roi désigna alors comme prince héritier son demi-frère le prince Vajiravudh (วชิราวุธ) né le 1er janvier 1881, fils de la reine Saovabha Phongsri (เสาวภาผ่องศรื). Il deviendra le premier roi du Siam à avoir étudié à l’étranger

 

 

Après une première éducation purement siamoise au Palais, son père l’envoya d’abord en 1893 au « Britannia Royal Naval College » (BRNC) suivre une brève formation militaire élémentaire. La mort de son frère en 1895 et son accès à la qualité de prince héritier changea les intentions paternelles. Nous allons le trouver à Sandhurst (Royal Military Academy Sandhurst) en 1897- 1898 avec un bref passage au « Durham Light Infantry ».

 

 

 

Le roi se souciait peut-être moins de son éducation militaire que de rétablir un certain équilibre face à la Russie et l’Allemagne puisque quatre autres de ses fils avaient été envoyés en formation militaire à l’étranger (1). Le roi l’envoie donc ensuite en 1899 à la prestigieuse « Christ Church University » à Oxford pour y suivre une formation juridique et historique, nous dirions aujourd’hui de « sciences politiques » convenant mieux à ses futures fonctions. L’idée royale ne se concentrait pas seulement sur l’acquisition de solides connaissances mais aussi sur l’intérêt relationnel et diplomatique qu’il y avait à fréquenter les héritiers de tout ce que l’Angleterre comptait de distingués, tous étudiants issus de la haute aristocratie, de diplomates ou de politiciens. Le jeune homme y passa 15 ans : Il ne revint au Siam qu’en 1902 à l’instigation sinon sur ordre de son père qui ne voulut pas qu’il poursuive des études militaires approfondies comme ses frères (« rappelé pour participer à l’administration du royaume » écrit  par exemple le journal français  Gil Blas du 21 septembre 1902.

 

 

Le roi Chulalongkorn n’avait de toute évidence pas orienté son héritier vers une éducation militaire. Le Siam n’avait pas besoin d’un roi guerrier mais bien plutôt d’un homme possédant de solides connaissances en matière administrative. A son retour au Siam, son père lui conféra certes des attributions militaires mais sans importance stratégique, commandant de la garde royale et inspecteur général de l’armée. Au sein de la Garde, corps d’élite composé de militaires professionnels diplômés de l'académie militaire, bénéficiant des derniers équipements et d’une solde  plus élevé que les autres unités de l'armée. Il fut déjà considéré comme celui qui n’avait pas de formation : Il ne côtoie pas la base, mal accepté par elle, restant dans son palais avec sa cour, ce qui constituera l’origine de ses difficultés futures avec l’armée.

 

 

DES ESPÉRANCES POUR L’ÉVOLUTION « DÉMOCRATIQUE » DU SIAM ?

 

 

Le 23 octobre 1910, il monte sur le trône, premier roi de Siam à avoir étudié à l’étranger (2). Cette formation « internationale » suscita quelques espoirs dans une partie de l’opinion éclairée ou se disant telle.


 

 

 

Au vu de son parcours éducatif, ayant passé la moitié de sa vie à l’étranger essentiellement dans un pays considéré comme « démocratique » à l’époque (parler de démocratie en Angleterre en 1910 prête toutefois à sourire), il était permis de s’attendre à ce qu’il poursuive les réformes de longue haleine entreprises pas son père et octroie une constitution à ses sujets selon d’ailleurs le désir ouvertement manifesté par lui en 1885, qui l’envisageait déjà à plus ou moins long terme mais sous conditions. (3) 

 

 

 

Les problèmes de son règne dès ses débuts vont se caractériser par de mauvaises relations avec ses proches, surtout avec son oncle, le prince Damrong Rajanubhab, qui avait été le maître d’œuvre des réformes administratives du roi Rama V tout au long de ses années passées comme ministre de l’Intérieur. Dans cette ambiance conflictuelle, il va continuer sa tendance à se réfugier dans son palais entouré de ses courtisans qui joueront un rôle important tout au long de son règne.

 

 

 

Peut-être aussi cachait-il une profonde jalousie à l’égard de ses quatre frères ayant d’importantes fonctions militaires conférées après de solides études dans de prestigieuses académies militaires européennes  ce qui lui fut interdit (1) ?

 

 

Les espoirs des esprits éclairés furent rapidement déçus !

 

 

 

LA CRÉATION D’UNE IMAGE MILITAIRE.

 

 

Elle intervient peu de temps après sa montée sur le trône. Le 1er mai 1911, il crée le « corps des tigres sauvages »  (sueapaเสือป่า) (4). 

 

 

 

Le 1er juillet 1911,  il crée celui des scouts (louksuea - ลูกเสือ) directement issu du scoutisme de Baden Powell dont on oublie trop souvent qu’il fut essentiellement un mouvement para militaire.

 

 

Le but initial de ce qui était en réalité une garde prétorienne était de rassembler la nation dans un esprit de corps et de soutenir l'armée en cas de guerre. Doit-on y voir le modèle de l'armée territoriale en Grande-Bretagne (« The Territorial Army »)  composée de volontaires destinés à appuyer l’armée britannique en cas de guerre ? La comparaison faite par Thep Boontanondha nous semble un peu hasardeuse : la situation dans les deux pays étant totalement différente : L’armée anglaise n’était composée que de volontaires, la conscription naîtra en 1916 des exigences de la guerre. Au Siam, tous les sujets doivent le service du roi ce qui est plus lourd qu’une conscription ! Le Corps n’est composé que de volontaires tous féaux du roi en dehors  - et face - de la hiérarchie militaire entre les mains de ses quatre frères.  Quatre mois après leur création, ils sont plus de 1.000. Escomptant la faveur royale, de nombreux fonctionnaires ont répondu à l’appel. Le Roi laisse éclater sa joie : « Je suis enchanté de mes tigres sauvages et de mes scouts » (5).

 

 

 

La question que pose Thep Boontanondha méritait évidemment de l’être : Ces volontaires participaient-ils aux projets martiaux du monarque ou le faisaient-ils d’en l’espoir d’améliorer leur carrière ? Y eut-il des contraintes, le bruit ayant couru que le roi aurait demandé au Ministre du Palais de signaler à son secrétariat ceux des fonctionnaires qui n'étaient pas devenus Tigres Sauvages ?

 

 

En dehors de cette garde prétorienne, le roi créa en outre un régiment de garde royale ne dépendant que de lui et non plus de la hiérarchie militaire, suite logique du coup d’état manqué de 1912 qualifié peut-être un hâtivement de « démocratique » (6). Ces deux corps privilégiés regroupèrent rapidement 4.000 volontaires et posèrent quelques difficultés avec le prince Chakrabongsee  lui-même chef du régiment des gardes qui refusa de se dessaisir des armes de ses régiments au profit des Tigres  forçant le roi à puiser dans sa cassette privée.

 

 

 

Le conflit entre le roi et le prince Chakrabongsee son demi-frère se durcit en 1913 : Le prince Chirapravati (จิรประวัติ) – lui-même fils du roi et d’une épouse secondaire - ayant suivi une éducation militaire au Danemark (Royal Danish Military Academy - Officersskoleet Ministre de la défense et le prince Yugala Dighambara  (เจ้าฟ้ายุคลทิฆัมพร), lui-même issu d’une union inégale de Rama V et Vice-roi du sud voulurent avec l’accord du roi créer un corps d’armée spécial à la fois pour s’opposer à une éventuelle invasion du sud du pays par les Anglais et contrôler l’expansion chinoise. Le prince Chakrabongsee rétorqua non sans raisons qu’en tout état de cause le pays devrait s’incliner devant la « politique de la canonnière » et qu’en ce qui concernait les Chinois, la police était présente. Le roi dut s’incliner et faire passer le régiment du sud sous contrôle du propre régiment de sa garde en le finançant non plus sur le budget du Ministère de la Guerre mais sur celui du Palais.

 

 

prince Yugala Dighambara : 

 

 

 

 

Ces incidents démontrèrent que le roi n'avait aucune prise sur le vrai pouvoir militaire détenu au premier chef par le prince Chakrabongsee, respecté par les officiers et la troupe. Ils expliquent bien évidemment la création d’une organisation militaire ou para militaire parallèle lui permettant de s’opposer au Prince Chakrabongsee (7).

 

 

 

LE SIAM ENTRE EN GUERRE.

 

 

La guerre de 1914 va être pour le roi l’occasion dont il rêvait, de brandir (symboliquement !) l’épée du Roi Naresuan. Après une position officiellement neutraliste aux débuts de la guerre, le Siam va y basculer en juillet 1917. Le roi est-il parti au secours de la victoire puisque l’entrée en guerre des États-Unis en avril rendit l’issue du conflit inéluctable. Partit-il au secours de la « guerre du droit » indigné par l’utilisation massive par les Allemands de la guerre sous-marine ? Le torpillage du Lusitania avait eu lieu deux ans auparavant, le souci était donc tardif.

 

 

 

L’opinion alors était généralement germanophile. Nous avons évoqué la mort de deux princes siamois lors de la guerre sous-marine, n’avons malheureusement pas pu savoir quand et lesquels (8). Le roi était en tous cas ostensiblement anglophile. L’entrée en guerre du côté de la France et de l’Angleterre dont les agissements colonialistes avaient amputé le Siam de près de la moitié de ses territoires n’est pas facile à comprendre.

 

 

 

Le souci de revenir sur les traités inégaux franco et anglo-siamois du siècle précédent a été évoqué. Le profit qu’en a retiré le pays à la suite du traité de Versailles ne fut pas à la hauteur de ses espérances mais le pays fut rangé à un faible prix au rang des vainqueurs  sous la bannière de son roi.

 

 

LES ECRITS MILITAIRES.

 

 

Le règne du roi Vajiravudh fut celui de l’âge d’or de la presse au cours duquel se multiplièrent journaux et magazines, gouvernementaux et privés. Le Roi va l’utiliser d’abondance pour soutenir sa politique. Thep Boontanondha avons-nous dit a inventorié 1.236 textes signés ou non du roi concernant les sujets les plus divers, articles d’actualité, fiction, pièces de théâtre, romans et poèmes, romanisation du thaï ou droit de la mer. La plupart de ses articles de propagande sont d’avant et après l'entrée en guerre du pays. La tâche était rude. L’essentiel de la population fut résolument hostile à l’entrée en guerre en raison du passé historique alors que l’Allemagne n’avait jamais eu d’ambitions colonialistes dans la région. Un argument relevé par Thep Boontanondha n’est pas sans intérêt : les Allemands à l’inverse des Français et des Britanniques, trop arrogants pour cela n’hésitaient pas à étudier la langue !

 

Le roi va multiplier les articles germanophobes critiquant les activités de l'armée allemande . Thep Boontanondha cite par exemple un article sur le torpillage du Lusitania paru le 8 août 1916 dans une revue du corps de la marine susceptible d’arracher des larmes à un crocodile. D’autres articles, toujours relevés par Thep Boontanondha exaltent la puissance de la marine britannique face à la marine allemande en particulier dans les Dardanelles, avec d’ailleurs une erreur magistrale puisque les opérations franco–anglaises de débarquement avaient échoué piteusement non pas face à la Kaiserliche Marine mais face à la marine ottomane qui rejeta les franco-anglais à la mer, un rappel que le président Recep Tayyip Erdoğan se fait souvent un plaisir de rappeler.

 

 

La guerre sous-marine dont son jeune frère Mahidol (1) avait pressenti l’importance future lui permet de comparer les amiraux allemands aux démons de Ramakian, critique probablement et ouvertement d’ailleurs dirigée contre les opinions de son  cadet.

 

JUSQU’Á LA MORT.

 

 

Thep Boontanondha nous confirme que les articles de propagande du roi avaient deux objectifs :

 

 

Le premier, avant l’entrée en guerre, était de convaincre ses sujets d'accepter sa politique militaire et de rejoindre le conflit aux côtés de l'Angleterre et de la France. Lors de la déclaration de guerre, le contingent fut formé de volontaires. Il y avait plus de 4.000 tigres sauvages ou membres de sa garde personnelle, il y eut à peine 1.284 volontaires. Quels furent les motifs de leur engagement ? Il est difficile de le savoir. La propagande germanophobe sur les barbares contre lesquels il fallait mener la « guerre du droit » ne semble pas avoir fait fortune.

 

 

 

Et si la plupart de ces volontaires revinrent au bercail sans avoir participé à la moindre opération sur le terrain, il n’y eut que 19 morts dont aucun au combat, ils en revinrent avec un fort mauvais souvenir de la manière dont ils avaient été accueillis par les Français, traités sur le terrain comme des coolies. L’ambassadeur siamois à Paris écrivit au roi « Bien sûr, nos hommes ressentent grandement et simplement de la haine à l’égard de la France …je suis profondément désappointé que ce résultat soit totalement à l’ opposé de ce que furent les intentions de votre majesté ». Nous en avons parlé à suffisance. (8)

 

 

 

Le second, avant et après la guerre, était de donner de lui une image martiale et militaire face à ses frères plus jeunes qui détenaient les commandements des armées de terre et de mer, en particulier le prince Chakrabongsee, tous diplômés de prestigieuses écoles militaires et tous auteurs de nombreux écrits purement techniques de tactique et de stratégie. En dehors des princes de haut rang demi-frères du roi (1), l’ensemble de la hiérarchie militaire était composée de princes d’un rang inférieur, soit issus de Rama V et d’une épouse secondaire soit issus de Rama IV.

 

Complexe du « non diplômé » qui conduit parfois des moineaux à se prendre pour des aigles ? Mussolini s’était pris pour Jules César

 

 

Ses écrits en tous cas furent destinés à montrer aux lecteurs qu’il était de la taille d’un Végèce siamois. Nous n’avons ni l’un ni l’autre d’autre formation militaire que très élémentaire et n’avons pas compétence pour en juger.

 

 

 

 

Jusqu’à la mort avons-nous dit ? Ses funérailles eurent lieu de 24 mars 1925. Selon ses dernières volontés exprimées dans un testament du 10 mai 1920, le cercueil funéraire fut porté depuis le Grand palais jusqu’au temple Wat Phra Chettuphon (วัดพระเชตุพน) sur un caisson d’artillerie ce qui ne s'était jamais vu au Siam. Jusqu’à sa mort il voulut donner l’image d’un soldat « Je fus un soldat et je veux faire mon dernier voyage comme un soldat » nous cite Thep Boontanondha. Le Siam gagna certes (si l’on peut dire) la guerre de 14 mais le roi n’en tira pas l’image de successeur de Naresuan  qu’il voulut probablement se donner.

 

 

 

 

Il se ressentit toujours de ses relations conflictuelles avec le prince Chakrabongsee. Même après la mort de celui-ci en 1920, l’hostilité et la méfiance de tous les corps de troupe à l’égard du roi resta entière. Il fut remplacé par l’un de ses favoris, prince de second ordre, qui n’avait pas non plus la moindre formation militaire.

 

 

Nous lisons dans « l’Humanité » du 28 décembre 1922 ce commentaire : « Le roi de Siam vient – parait-il – d’achever la traduction de « Roméo et Juliette » en Siamois. Il a déjà traduit et annoté « Le Marchand de Venise » et « Comme il vous plaira » du même auteur, Shakespeare. Voilà un roi qui pourra se flatter de ne pas avoir nui à son peuple s’il se borne à ces occupations de lettré. Le fait est rare et il mérite, croyons nous, d’être signalé ».

 

 

L’analyse est amusante mais superficielle, ce qui nous est facile à dire avec un recul de 97 ans !

 

Tout le monde se souviendra de ce que son règne eut de positif (9) en ne signalant pas qu’il mourut trop jeune, mais personne du soldat qu’il voulut être à une période cruciale où le pays avait nécessité d’un réformateur et non d’un chien de guerre. Il eut ses défauts mais c’était un homme. Il n’eut pas la prescience de l’orage qui grondait et aller éclater en 1932 mais peut-on le lui reprocher ? Son règne suivi de celui de son très pusillanime successeur a en définitive participé au déclin de la monarchie absolue et au coup d’état de 1932 (10). 

 

 

Aux côtés de son père (Université Chulalongkorn) :

 

 

 

 

NOTES

 

 

(1) Le Prince Paribatra Sukhumbhand (เจ้าฟ้าบริพัตรสุขุมพันธุ์) né le 29 juin 1881  était le fils de la reine Sukhumala Marasri (สุขุมาลมารศรี). Son père l’avait envoyé suivre une formation militaire en Prusse à l’Académie militaire de Groß – Lichterfelde. Le choix n’était évidemment pas innocent, l’une des plus prestigieuses au monde ayant formé les plus grands généraux de l’Allemagne impériale. De retour au Siam il occupa divers postes de responsabilité dans l’armée, la marine et la fonction publique : chef d'état-major de l'armée, commandant de la marine, ministre de la marine, ministre de l'armée, ministre de la défense, ministre de l'intérieur et conseiller privé auprès du roi Vajiravudh puis de son successeur le roi Prajadhipok. Il mourut le 18 janvier 1944 à Bandung en Indonésie où il avait été exilé après la révolution de 1932.

 

 

 

Le Prince Chakrabongsee Bhuvanadh (เจ้าฟ้าจักรพงษ์ภภูวนนาถ) né le 3 mars 1883, fils de la reine Saovabha Phongsri (เสาวาภาผ่องศรี) avait étudié dans le corps des pages en Russie. Revenu au Siam il devient colonel d’un régiment de Hussard puis chef d’état-major de l’armée et commandant de la garde royale jusqu’à sa mort à Singapour, le 13 juin 1920, à l’âge de 37 ans.

 

 

 

Le prince Mahidol Adulyadej (สมเด็จพระมหิตลาธิเบศร อดุลยเด) né le 1er janvier 1892 de la reine Savang Vadhana (สว่างวัฒนา) fut d’abord envoyé à Londres à la « Harrow School ». Un an et demi plus tard son père l’envoie en Allemagne au  « Collège préparatoire militaire royal de la Prusse » à Potsdam, préalable nécessaire à son entrée conformément au souhait de son père, à l’Académie militaire de Groß – Lichterfelde à Berlin. Il y a probablement côtoyé Hermann Goering qui était de son âge et fut avant de devenir criminel de guerre l’un des héros de la guerre aérienne de 1914-1918. Après la mort de son père et à la demande du roi son demi-frère il intègre l’ « Académie de marine » de Kiel (Marineschule Mürwik) où il  fut primé à l’occasion d’un concours sur la conception des sous-marins. En 1912, il fut nommé sur le terrain lieutenant dans la marine impériale allemande et de façon plus honorifique dans la marine royale thaïlandaise. Neutralité obligeant, le déclenchement de la Guerre mondiale l’obligea à revenir au Siam. Il fut affecté à un poste d'enseignant à l' « Académie royale de la marine » (Chulachomklao Royal Military Academyโรงเรียนนายร้อยพระจุลจอมเกล้า). Il continue à s'intéresser aux navires de petite taille, sous-marins et torpilleurs. Entré en conflit avec les officiers supérieurs de la marine, dont la plupart étaient des diplômés britanniques, il  quitte définitivement la carrière militaire. Á l’instigation de son demi-frère le Prince Rangsit (รังสิต) avec lequel il était très lié, il choisit une carrière médicale. Curieux destin pour ce Prince qui aurait pu diriger une escadre de U-boot et qui devint littéralement le médecin des pauvres.

 

 

 

Rien non plus ne prédisposait le « petit dernier », le prince Prajadhipok (ประชาธิปก) né le 8 novembre 1893 à monter un  jour sur le trône. Sa vocation est militaire. Son père ne s’y opposera pas mais  l’envoie tout d’abord suivre une formation générale à Eton en 1906. Il intègre ensuite l'académie militaire de Woolwich (Royal Military Academy, Woolwich) dont il obtient le diplôme en 1913. Il est alors nommé officier au Royal Horse Artillery basé à Aldershot. Aux débuts de la guerre de 1914, son frère et roi, compte tenu de la déclaration de neutralité siamoise, lui enjoint de quitter l’armée britannique alors qu’il aurait souhaité aller en découdre sur le front avec ses hommes. De retour au Siam, il occupera de hautes fonctions militaires jusqu’à sa montée sur le trône en 1925 après un passage à l’École supérieure de guerre à Paris où il côtoya celui qui n’était alors que le Colonel De Gaulle.

 

 

(5) Cité par Thep Boontanondha : ปลื้มใจ ด้วย เสือป่า และ  ลูกเสิอ  -  Pluemchai duai sueapa lae louksuea et il continue « je pense que mon nom restera écrit dans l’histoire de la nation… le succès du corps de tigres sauvages est ma plus grande joie….Si l’on me reproche de les aimer plus que mon épouse et les enfants que je n’ai pas, c’est parce qu’avec ma femme je ne pourrai jamais avoir autant d’enfants alors qu’en quatre mois j’en ai eu plus de mille »

 

(6) Voir notre article A 86 « Le Coup d’État manqué de 1912 » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a86-le-coup-d-etat-manque-de-1912-112832034.html

 

(7) Faut-il voir dans la disposition de la Loi successorale de 1924 un règlement de compte dans la disposition qui semble destinée exclusivement à son demi-frère qui écarte sa lignée de ses droits successoraux pour cause de « mariage étranger » ?

Il est permis de voir  (ou il est difficile de ne pas voir ?)  dans chacun  des alinéas de la loi une référence plus ou moins directe à telle ou telle lignée de la descendance de Rama V.

Voir notre article « La « Loi du Palais » pour la succession royale en 1924 » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/03/175-la-loi-du-palais-pour-la-succession-royale-en-1924.html.

 

(8) Voir notre article H 20 « UNE AUTRE VISION DE LA PARTICIPATION DES SIAMOIS A LA 1ERE GUERRE MONDIALE EN 1917 » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/06/h-20-une-autre-vision-de-la-participation-des-siamois-a-la-1ere-guerre-mondiale-en-1917.html.

Il n’y avait pas de Siamois parmi les victimes du torpillage du Lusitania dont la liste est connue (http://www.rmslusitania.info/people/lusitania-victims/). Nous avons épluché le rôle des trois classes de passager et celui des membres d’équipage. Quand ces princes ont-ils été torpillés ? Probablement après l’intensification de la guerre sous-marine ordonnée par Guillaume II en février 1917. Il nous faudrait avoir accès à la presse siamoise de l’époque.

 

 

 

(9) Il faut tout de même noter que le roi est mort dans la force de l’âge le 26 novembre 1925 à 44 ans et qu’il ne fut tout de même pas un roi quelconque : en dehors de sa culture qui était immense, il aurait pu passer en Angleterre pour un homme fort cultivé. Il n'en avait pas moins une culture siamoise considérable s’intéressant aux recherches archéologique, à la philologie, à la littérature, aux arts et aux sciences de son pays. S’il n’a pas réglé la question constitutionnelle, au cours de ces quinze années de règne la longueur des voies ferrées a été plus que doublée, de grands travaux d’irrigation ont été menés à bien, une aviation tout à fait remarquable a été créée de toutes pièces, la ville de Bangkok a subi d'heureuses transformations  et les régions les plus lointaines de la Malaisie et du haut Laos ont été dotées de routes et voies ferrées et mises en valeur. Les progrès les plus marquants ont été réalisés dans le domaine de l'hygiène et de la santé publique. Mais sa plus grande gloire, aux yeux de ses sujets, fut tout de même d’avoir réussi d'avoir mené à bien et non sans mal  l'œuvre de complète libération politique du pays en obtenant, des puissances étrangères, des traités qui finirent par mettre le Siam sur le même pied que les autres pays, en particulier le Japon.

 

(10) « Je hais ces cœurs pusillanimes qui, pour trop prévoir les suites des choses n’osent rien entreprendre » (Molière : « les fourberies de Scapin »).

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14 mars 2019 4 14 /03 /mars /2019 01:08

 

Nous avons déjà évoqué les  « révoltes des Saints » suscitées par les réformes du Roi Chulalongkorn lorsqu’il prit la décision  de bouleverser le système traditionnel du Siam, pour conduire son pays à la « modernité » (1). Dans un précédent article (2) nous avons rapidement fait la connaissance de l’un de ces « saints » (littéralement « personne ayant gagné des mérites » - phu mi bunผู้มีบุญ), Sopa Phontri qui fut à l’origine de l’une de ces « révoltes des Saints » (Kabot Phumibun - กบฏผู้มีบุญ) lesquelles ne furent pas spécifiques au règne de Rama V puisque certaines en Isan l’ont précédé et d’autres l’ont suivi comme nous le verrons en conclusion. Leur histoire reste à écrire, les historiens occidentaux de profession ou de passion comme nous l’ignorent car, nous le verrons aussi, les seules sources disponibles sont en thaï.

 

 

L’HISTOIRE DE « MOLAM » SOPHA PHONTRI

 

« Molam » Sopha Phontri (หมอลำโสภา พลตรี) est né en 1882, sous le règne de Rama V, dans un petit village de la province de Khonkaen, Ban Nonrang (บ้านโนนรัง) situé  à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest du chef-lieu (sous-district de Sawathi, district de Mueang, province de Khon Kaen (ตำบลสาวะถี - อำเภอเมือง จังหวัดขอนแก่น). Le terme de « Molam » sous lequel il est connu, n’est qu’un qualificatif, le molam est à la fois la musique traditionnelle de l’Isan et du Laos mais aussi celui dont on qualifie une personne qui le pratique. Nous pouvons donc l’appeler Sopha Phontri « le musicien ».

 

 

Il est d’une famille d’agriculteurs.

 

Il fit ses études à l’école du temple. Peut-être était celle du Wat Chai si (วัดชัยศรี) situé dans le village de Sawathi que nous connaissons pour les peintures murales de sa chapelle d’ordination construite et décorée au début du siècle dernier et que notre musicien a pu connaître ? (3)  Ce n’est qu’une supposition car le sous-district comprend 20 villages dont chacun a son temple.

 

 

Servi par une excellente mémoire, il y apprend à lire l’alphabet traditionnel (thamธรรม)

 

 

et l’ancien alphabet khmer  (khomขอม)

 

 

qui donne accès aux écrits sacrés (voir nos deux articles) enseignés par les moines les plus savants ainsi que des rites et des rituels traditionnels (Phithikam Buangsuangพิธีกรรมบวงสรวง) ainsi que la musique. Le molam du sous-district de Sawathi et des districts voisins est particulièrement réputé.

 

 

C’est un homme riche : il a trois épouses et trois propriétés agricoles dans trois villages, Ban Pawai, Ban Nongtakai et Ban Sawathi (บ้านป่าหวาย, บ้านหนองตะไก้ et บ้านสาวะถี). Dans le seul village de Ban Pawai, il possédait environ 70 à 100 rai (entre 11 et 16 hectares). Il est d’une personnalité agréable. C’est un bel homme qui doit aux travaux des champs un teint basané. Ses dents sont colorées par le bétel. Intrépide, il n’a pas peur de parler, il n’a pas peur d’agir, il n’a pas peur des autres. D’humeur toujours égale, il est apprécié de tous.

 

 

L’ENTRÉE EN RÉBELLION

 

La première raison de son entrée en rébellion

 

fut la conséquence de la politique de domination culturelle de l’État central, avec  la loi sur l’enseignement primaire de 1921, et les créations d’écoles dans les villages pour que tous les petits enfants de la région puissent apprendre le thaï avec les livres d’enseignement en thaï. Sopha Phontri y fut opposé estimant que ses enfants sont Isan avec d’être Thaïs. Il estima qu’ils doivent être élevés au temple comme il le fut et y apprendre l’écriture traditionnelle comme lui. Il répète volontiers « la langue thaïe mange nos enfants » (ภาษาไทยกินเด็ก).

 


L’écriture traditionnelle apprend aux enfants à être bons et à connaître les règles du Dharma. Il refusera donc d’envoyer ses enfants à l’école locale qui est installée dans le village de Ban Sawathi (โรงเรียน บ้านสาวะถี). Suivi par beaucoup alors de ses futurs disciples, ils le laisseront assurer l’éducation de leurs enfants lui-même avec l’assistance des moines. Cela va naturellement susciter la colère du directeur de l’école auquel il s’opposera parfois physiquement. Mais il s’opposa aussi aux enseignants leur déniant le titre de « professeur » (khru - ครู). Il considère que ce vocable, signe d’une position sociale élevée, doit être réservé aux moines les plus anciens et les plus respectés des villageois. Ils n’ont droit à ce titre que lorsqu’il leur a été attribué au cours de la cérémonie du hotsong (พิธีฮดสรง), le mot est spécifiquement isan, encore appelée theraphisek (เถราภิเษก) ; une cérémonie traditionnelle locale probablement venue du Laos au cours de laquelle l’ensemble des habitants du village reconnaissaient que les moines avaient terminé leurs études et étaient dignes à leur tour de diffuser l’enseignement. Nous devons situer le début de ces événements en 1932, date de la création de l’école si l’on en croit son site Internet.

A 305- LA RÉBELLION DE SOPHA PONTRI « LE MUSICIEN » DANS LA PROVINCE DE KHON KAEN (1932-1942).

La seconde raison de la rébellion

 

est postérieure : Elle est la suite de la première loi sur la protection de la forêt (ฎหมายป่าไม้) du 4 août 1937 :

 

 

Dorénavant, pour couper du bois dans une forêt, les habitants doivent solliciter l’autorisation du Département des forêts (thangkrompaทางกรมป่า). Mais cette autorisation est soumise au payement d’une taxe au mètre cube qui frappe les villageois qui vont couper du bois dans la forêt tant pour construire leur habitation et pour la confection du charbon de bois pour la cuisine. Or, pour eux, c’est d’une logique implacable, ce n’est pas le gouvernement qui a planté les arbres, il n’y a donc pas d’autorisation à demander, il n’y a pas de redevance à payer. La seule autorisation à demander est celle de l’esprit des forêts (Donputa – ดอนปู่ตา littéralement l’esprit du grand-père paternel – pu – et celui de la grand-mère maternelle – ta).

 

 

Depuis des millénaires les habitants de l’Isan vivaient en contact étroit avec la nature en dépit du rôle croissant joué par les progrès technologiques et les ressources forestières y avaient grande valeur. En Isan les villageois construisaient un petit sanctuaire en bois destiné à ces esprits au milieu des arbres et des animaux de la forêt, les seuls responsables de la conservation de ce patrimoine naturel. C’est à eux seuls qu’ils s’adressent lorsqu’ils vont pratiquer des coupes en forêt (4). Sopha Phontri va donc exhorter ses compatriotes à continuer à couper le bois de la forêt en particulier pour construire leur habitation en respectant seulement le rituel auprès des esprits.

 

 

La troisième raison

 

intervient deux ans plus tard. Il s’agit de la création d’une taxe foncière sur les mutations des terres (phasi thidin ภาษีที่ดิน) le 1er avril 1939 et appelée « taxe de maintenance locale » (phasibamrungthongthiภาษีบำรุงท้องที่).

 

 

Elle suscite la colère des villageois. Ce n’est pas le gouvernement qui a créé la terre, elle l’a été naturellement. Pour y vivre, il faut la travailler ce qui est difficile. Tout comme le bois de coupe, elle nous appartient (« La terre nous appartient » : Thidin penkhongraoที่ดินเป็นของเรา).

 

 

Cette taxe était initialement de 5 satang mais fut rapidement portée à 10 puis  à 20. Sopha Phontri et ses partisans vont se refuser de la payer. Cette grève de l’impôt va susciter la fureur de district Khun Wanwutthiwichan (ขุนวรรณวุฒิวิจารณ์) le chef de district (Naiamphoe Mueang Khonkaenนายอำเภอเมืองขอนแก่น). Il va falloir faire un exemple. Il va ordonner la saisie de terres appartenant à deux partisans de Sopha Phontri, Nai Sing et Nai Saem (นายสิงห์ นายเสริม). Il leur était demandé d’abandonner leur propriété pour 40 rai ou payer une taxe de 125 bahts qui, à l’époque, ne correspondait pas au prix de deux bouteilles de bière mais à celui de 30 vaches. Sopha Phontri fit alors le tour des villages pour protester contre la domination culturelle du gouvernement central et la tyrannie des fonctionnaires de Bangkok. Il obtint un grand succès.

 

Il ne faut pas perdre de vue ces raisons purement fiscales qui ont en réalité une importance énorme. Les paysans des villages de l’Isan vivaient en économie de subsistance : ils ont leur champ de riz, leurs poulets et leurs cochons, le poisson des étangs et le gibier de la forêt, les champignons, les insectes et toutes sortes de fruits ou plantes sauvages comestibles. Le bois des forêts leur permet de construire leur habitation. Le peu de monnaie dont ils disposent provient de petits travaux d’artisanat vendus sur les marchés et leur permet surtout et tout au plus d’acheter ce qu’ils ne peuvent pas ou ne savent produire, les vêtements par exemple.

 

 

Le ciel ou Bouddha ont évité à l’Isan profond la présence des usuriers chinois qui n’ont rien à y gratter et restent cantonnés dans les grandes métropoles (5).

 

 

Sopha Phontri affirmait toutefois porter un grand respect au royaume de Thaïlande telle qu’il était avant le coup d’État mais aucun aux personnes qui gouvernaient le pays à cette époque. Le premier texte du 4 août 1937 provient du gouvernement de Phot Phahonyothin et celui du 1er avril 1939 du gouvernement de Plaek Phibunsongkhram même s’ils sont pris au nom du roi Ananda qui n’est venu dans son pays qu’en 1938, qui vit toujours à Lausanne ce qu’ignore son bon peuple qui ne le connaît que par les portraits qui sont affichés dans les bâtiments officiels et son effigie sur les timbres-poste et les pièces de monnaie.

 

 

Sopha Phontri, fort de ses convictions dans les pouvoirs charismatiques du monarque, va se rendre à Bangkok pour le rencontrer. Pouvait-il savoir qu’il était en Suisse ? Il n’a évidemment pas pu le rencontrer. L’aurait-il pu si le jeune roi avait été dans son pays ?

 

 

Le gouvernement local va alors s’attaquer à cette sédition fiscale. Sopha Phontri et onze de ses amis sont arrêtés et conduits à Khonkaen. Ils sont libérés au bout de 15 jours. Sitôt revenu à la liberté, notre musicien va continuer à faire le tour des villages pour protester contre l’oppression intellectuelle et fiscale du gouvernement central. Il est une nouvelle fois arrêté et emprisonné à Khonkaen en compagnie de vingt de ses amis. Combien de temps resta-t-il dans la prison de Khonkaen, nous l’ignorons. Toujours est-il qu’il en sortit et continua de plus fort son appel à la sédition fiscale.

 

 

Il a de plus en plus de succès. Le gouvernement décida alors   une attaque frontale.  Sopha Phontri avait organisé le soir du 16 décembre 1940 dans le village de Ban Sawathi et un terrain appartenant à Nai Saem ce que l’on a appelé « le grand discours ». La population était venue de tous les villages environnant du sous-district, Ban Ngio, Ban Nonku, Ban Pawai, Ban Khoksawang, Ban Buengkae (บ้านงิ้ว, บ้านโนนกู่, บ้านป่าหวาย, บ้านโคกสว่าง, บ้านบึงแก). D’autres étaient venus du village de Ban Nongsiangsui (บ้านหนองเซียงซุย) actuellement dans le district de Phu Wiang (ภูเวียง) qui est situé à 40 kilomètres à l’ouest. N’oublions pas que ces « rebelles » n’avaient pas d’autre moyen de locomotion que leurs deux jambes. 2 ou 300 auditeurs étaient présents ce soir-là. Le discours de Sopha Phontri tourna autour des critiques contre un gouvernement qui ne respecte pas les traditions et opprime les paysans en créant une fiscalité qu’ils ne peuvent supporter. C’est à nouveau un appel au refus de payer les taxes. Il prédit un sombre avenir pour l’Isan. Vers 21 heures, l’officier de police locale assisté d’un chef de village intervient et procède à l’arrestation de 116 personnes, hommes et femmes. Ils sont d’abord enfermés dans les locaux de l’école de Ban Sawathi. On constate qu’aucune des personnes arrêtées ne portait d’arme. Le lendemain ils sont tous conduits à Khonkaen pour qu’il soit procédé à une enquête du chef de « rébellion dans le royaume » (kabotphai nai ratchaanachak - กบฏภายในราชอาณาจักร). L’enquêté va durer deux mois. Parmi les  accusées, il y a plusieurs femmes enceintes qui durent accoucher en prison. Sopha Phontri et trois autres dirigeants (dont un dénommé khui daengnoi - นายคุย แดงน้อย) seront condamnés à 16 ans de prison. Les autres sont libérés mais un quart était mort au cours de cette détention. Les condamnés vont être envoyés à la prison de Bang Khwang à Bangkok (เรือนจำบางขวาง) qui a depuis acquis une triste réputation sous le surnom de Bangkok Hilton et qui ressemble de très près à l'image que l'on peut avoir de l'enfer.

 

 

Khui Daengnoi sera retrouvé noyé (accidentellement ?) dans le canal de Bang Sue (คลองบางซื่อ) à la suite d’un débordement. Les deux autres y ont échappé miraculeusement diront leurs partisans et vont alors être renvoyés à la prison de Khonkaen. Sopha Phontri y sera victime d’une rage de dents et le surveillant en chef lui aurait injecté une drogue à laquelle il était allergique et qui causa sa mort. Accident médical ou assassinat ? Ce décès intervient à la fin de l’année 1942 ou au début de l’année 1943.

 

 

Ses partisans furent convaincus que sa carrière fut marquée par deux miracles. Le premier est d’avoir échappé à l’inondation consécutive au débordement du canal. Le second est plus étrange : Après son décès, les autorités pénitentiaires enveloppèrent son corps dans un linceul et le mirent en terre provisoirement avant que sa famille ou ses proches ne viennent récupérer sa dépouille pour procéder au rituel funéraire. Il resta trois jours en terre. Le quatrième, ses proches ne trouvèrent plus en terre que le pagne qu’il portait lors de son décès. Le corps avait disparu. Ils furent convaincus qu’il était revenu sur terre.

 

 

LES RÉVOLTES DES SAINTS EN ISAN

 

Il y en eu d’autres avant et il y en eut au moins une autre après celle-ci (6). L’histoire de chacune d’entre elles mériterait d’être écrite.

 

Carte des rébellions des saints en Isan établie par Suwit Thirasawat :

 

 

Elles se différencient fondamentalement des autres mouvements de révolte, que ce soit l’insurrection communiste qui fut puissante en Isan, téléguidée depuis Pékin et Hanoï ou le mouvement des « chemises rouges » également puissant en Isan qui avait un « chef d’orchestre » sur le plan national.

 

 

Elles sont toutes initiées par un personnage charismatique, un phu mi bun, un « saint » qui bénéficie ou auquel ses fidèles attribuent des pouvoirs magiques. N’oublions pas que l’Isan est imprégné de croyances animistes qui sont difficilement compatibles avec le matérialisme marxiste !

 

Elles sont géographiquement localisées ce qui explique que les autorités centrales n’ont pas de peine à les juguler.

 

Elles sont toutes, surtout, c’est leur seul aspect « politique » axées sur la protestation contre les envahissements du pouvoir central, fruits de sa politique de modernisation de « thaïsation ». La révolte de Sopha Pontri en est un bel exemple, que ce soit au niveau de la lutte contre « colonisation intellectuelle par l’écriture ou  contre une fiscalité qui bouleverse les traditions séculaires. Cet attachement à leur petit microcosme géographique n’est pas incompatible avec leur amour du pays bien au contraire (7). Ne disons pas qu’elles sont « réactionnaires », le terme peut être interprété de façon négative, elles sont « traditionalistes ».

 

 

SOURCES

 

Les sources anglaises et à fortiori françaises sont inexistantes, elles sont toutes en thaï.

Citons :

https://www.baanjomyut.com/library_2/proletarian_revolt/02.html

http://www.phusing.com/?name=knowledge&file=readknowledge&id=528

L’article est d’un universitaire de l’Université de Khonkaen Suwit Thirasawat (สุวิทย์ ธีรศาสวัต) et extrait du premier volume d’une Encyclopédie de la culture thaï dans le nord-est qui en compte trois (แหนังสือสารานุกรมวัฒนธรรมไทย ภาคอีสาน เล่ม) qui date de 2011 et que nous n’avons pu consulter.

https://www.silpa-mag.com/history/article_8986

La page : https://isaanrecord.com/2017/08/29/sila-wongsin-subaltern-phibun/

est consacrée à la dernière rébellion de Sila Wongsin en Isan

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article 140 « La Résistance à la réforme administrative du Roi Chulalongkorn. La révolte des "Saints" » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-140-la-resistance-a-la-reforme-administrative-du-roi-chulalongkorn-la-revolte-des-saints-123663694.html

 

(2) Voir notre article A 304 « VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ECRITURE ISAN ? » 

 

(3) Voir notre article A 196 – « LES PEINTURES MURALES, L’ÂME DES TEMPLES DU COEUR DE L’ISAN » : 

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/11/a-196-les-peintures-murales-l-ame-des-temples-du-coeur-de-l-isan.html).

 

(4) Voir l’article de Boonyong Kettate « The Ancestral Spirit Forest (Don Pu Ta) and the Role Behavior of Elders (Thao Cham) in Northeastern Thailand » in Journal of the Siam Society, n°  88.1 & 2 (2000) pp.96-110).

La croyance en l’existence d’une âme dans les arbres appartient à toutes les civilisations traditionnelles. Le paganisme antique connaissait l'hamadryade, sorte d'incarnation semi-humaine, semi-divine, attachée à l'existence de chaque arbre. On ne pouvait abattre un arbre sans respecter un rituel. L’un d’entre nous a connu  au  début des années 50, ce n’est pas si loin, des bûcherons piémontais qui venaient dans les Alpes procéder à des coupes et qui, avant de frapper de leur cognée, demandaient pardon à l’arbre.

 

 

(5) On constate non sans intérêt que dans les motifs qui ont conduit les habitants de l’Isan à entrer beaucoup plus tard en révolte armée sous la bannière communiste, les exactions des usuriers chinois actifs à Bangkok est totalement absente  ici. Voir nos deux articles :

H 28 – « LA GUÉRILLA COMMUNISTE DANS LE NORD-EST DE LA THAÏLANDE (ISAN) DU 7 AOÛT 1965 AU 23 AVRIL 1980 - PREMIÈRE PARTIE ».

http://Mecklembourg-Poméranie-Occidentale/2018/12/h-28-la-guerilla-communiste-dans-le-nord-est-de-la-thailande-isan-du-7-aout-1965-au-23-avril-1980-premiere-partie-4.html

H 29 – « LA GUÉRILLA COMMUNISTE DANS LE NORD-EST DE LA THAÏLANDE (ISAN) DU 7 AOÛT 1965 AU 23 AVRIL 1980. LA FIN ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/01/h-29-la-guerilla-communiste-dans-le-nord-est-de-la-thailande-isan-du-7-aout-1965-au-23-avril-1980.la-fin.html

 

(6) Nous en connaissons plusieurs dont la première est antérieure à l’avènement de la présente dynastie.

La première date du règne de Phetracha (พระเพทราชา) connue sous le nom de kabot bunkwang (กบฏบุญกว้าง) sous la direction du dit Kwang en 1699. Elle éclata à Nakhonrachasima (นครราชสีมา) et semble avoir été noyée dans le sang ? Nous en savons peu de choses et en ignorons les motifs, probablement réaction d’une province excentrée contre le pouvoir central alors à Ayuthaya (ศรีอยุธยา).

Elle est suivie en 1791, sous le premier règne de la dynastie, de la révolte de Ai Chiangkaew (กบฏเชียงแก้ว) et se déroule dans le Champassak (จำปาศักดิ์) qui n’est plus présentement province thaïe. Ce fut probablement un mouvement de dissidence noyé dans le sang.

La troisième intervient sous le second règne, en 1817, Kabot Sakiatngong (กบฏสาเกียดโง้ง) et se produisit également dans le Champassak sous la direction du saint Sakiatngong.

La suivante frappe le règne de Rama V, Kabot Sambok (กบฏสามโบก) en 1901 -1902.  Nous n’en savons rien.

La suivante, la cinquième, la révolte des saints de l’Isan, Kabot Phumibun Isan (กบฏผู้มีบุญอีสาน) se déroule à la même époque. Elle est probablement à rattacher avec la précédente aux rébellions suscitées par les réformes de Rama V (1).

Sous le sixième règne intervient en 1925 la sixième révolte connue sous le nom de Kabot nongmakkaeo (กบฏหนองหมากแก้ว) dans le village de Nongmakkaeo (บ้านหนองหมากแก้ว) dans le sous district de Puan Phu, le district de Phukradueng  dans la province de Loei (ตำบลปวนพุ - อำเภอภูกระดึง จังหวัดเลย).Ce fut là une révolte paysanne armée qui déborda sur les provinces voisines de Phetchabun, Lomsak, Phitsanulok et Chaiyaphum (เพชรบูรณ์ - หล่มสัก - พิษณุโลก ชัยภูมิ) et probablement noyée dans le sang ?

La septième, Kabot Molam Noichada (กบฏหมอลำน้อยชาดา) date de 1936 et éclate à Mahasarakham.  Son initiateur, le musicien Noichada agite les mêmes arguments que Sopa Phontri, rejet de l’école et de la fiscalité. Ses animateurs finirent en prison eux-aussi.

La huitième, Kabot Molam Sophaphontri (กบฏหมอลำโสภา พลตรี) est la nôtre.

En 1959 enfin intervint celle de Sila Wingsing  sous le neuvième règne dans le district de Chokchai, province de Nakhonrachasima (อำเภอโชคชัย จังหวัด -นครราชสีมา) qui se termina par l’exécution du « saint » son meneur.

 

 

(7) C’est assez singulièrement une position du Félibrige provençal en rébellion purement intellectuelle contre le pouvoir central jacobin dont l’un des animateurs disait « Ame moun vilage mai que toun vilage, ame ma Prouvènço mai que ta prouvinço, ame la Franço mai que tout » (« j'aime mon village plus que ton village, j'aime ma Provence plus que ta province, j'aime la France plus que tout »). Il faut aimer son petit pays pour aimer le grand ! C’est une position que le gouvernement de Vichy répandit dans les années 40 sans succès il est vrai dans les territoires et colonies de l’Indochine française !

 

Tract diffusé au Laos, au Cambodge et en Indochine dans les années 40 :

 

 

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6 février 2019 3 06 /02 /février /2019 22:31

 

Un livre de Marie-Sybille de Vienne (1).

 

 

Les études  sur la Thaïlande écrites en français sont rares, et peu se sont risquées à étudier  l'évolution de « la royauté bouddhique » et du pouvoir royal depuis l'avènement de la dynastie Chakri en 1782, et surtout « le système royal » depuis 1949. Notre auteur va donc nous aider à comprendre dans sa 1ère partie (Nous suivons ici sa table des matières) : « La royauté Chakri entre tradition, Nation et constitution. », avec « La modernisation de la royauté et ses aléas, 1826-1945 », initiée sous les règnes de Rama II et III et surtout ensuite sous le règne du roi Mongkut (Rama IV)  et les réformes du roi Chulalongkorn (Rama V) (1868-1910) qui vont profondément changer le pays et  seront  poursuivies par Rama VI (1910-1925).

 

 

 

Nous les avons longuement exposées dans « Notre Histoire de la Thaïlande », comme d'ailleurs les changements profonds qui vont advenir sous le règne de Rama VII (1925-1935), avec la fracture des élites, la crise mondiale de 1929, et le coup d'État de 1932 qui mettra fin à la monarchie absolue et instituera une monarchie constitutionnelle, pour  « réduire la royauté  à sa plus simple expression (1934-1945) », avec l'abdication du roi Rama VII en 1935 et la nomination de Rama VIII, alors âgé de 11 ans et vivant en Suisse et ne revenant effectivement qu'en décembre 1945, après le seconde guerre mondiale pour  « régner »  moins de 6 mois dû à son décès « accidentel » avec une arme à feu.

 

 

Aussi nous nous intéresserons  surtout au long règne du roi Rama IX (9 juin 1946-13 octobre 2016) que Marie-Sybille de Vienne va aborder en plusieurs étapes chronologiques en distinguant la restauration royale et l'urbanisation (1946-1988) ; La fusion royauté-démocratie (1988-2006) et la liquéfaction institutionnelle (2006-2016).

 

En effet, le rôle du roi Rama IX et du pouvoir royal ne sera pas le même selon les  périodes  en fonction des événements historiques, politiques et économiques et de ses relations avec les différents gouvernements, les  pouvoirs militaires, et les différents réseaux militaro-politico-affairistes, les coups d'État, les crises institutionnelles, les manifestations violentes (1973, 1976, 1992, 2010). Un pouvoir qui s'exercera  en son nom après  2009, avec son hospitalisation presque  permanente jusqu'à son décès en 2016. 

 

On va donc suivre avec  elle le long règne de 70 ans du roi Rama IX dont le pouvoir va se modifier au gré des événements historiques et politiques et de ses propres décisions et activités. Si Bhumibol Adulyadej  est nommé roi le 9 juin 1946, il ne revient en Thaïlande qu'en 1950 pour se marier avec la princesse Sirikit Kitiyakorn et se faire couronner.( Le 5 mai 1950).

 

 

Le pays est de nouveau sous le pouvoir du maréchal Phibun (08/04/1948-16/09/1957) et le roi devra attendre la chute de Phibun et surtout la prise de pouvoir par le maréchal Sarit (1959-1963) pour profiter, nous dit-elle, de la mise en place d'une stratégie qui va lui redonner sa légitimité et sa préséance sur la Nation.

 

 

La Constitution de 1959  va conférer au roi le titre de chef des armées et rappeler que sa personne est « sacrée et inviolable ». Sarit va aider le roi à réactiver les grands rituels royaux, à  lui donner le pouvoir de nommer le Patriarche suprême, à mettre en valeur les activités du roi et les multiples cérémonies auxquelles il participe. Tous ses faits et gestes  seront mis en scène dans les médias quotidiennement, qui n'oublieront pas de montrer ses compétences et son savoir, qui en font un roi moderne et attentif à ses sujets. La Couronne, poursuit-elle, va étendre ses réseaux de clientèle au-delà de sa parentèle. « La royauté adopte ainsi la structure qui demeurera la sienne pendant le demi-siècle qui suivra, celle d'une royauté bouddhiste dotée d'une solide assise patrimoniale, à même d'intégrer les élites entrepreneuriales à deux niveaux : par le truchement moderne du capital, avec des partenariats entre le Bureau des propriétés de la Couronne (CDP) et les firmes sino-thaïes, et le truchement du mérite, via les kathin royaux ». (Etudiés dans le prochain article)

 

 

Elle nous rappellera les « deux phénomènes qui vont modifier les équilibres de la société thaïlandaise » : la guerre du Vietnam (Avec la guérilla communiste) et l'aide financière américaine et le développement économique avec l'essor du salariat et l'émergence d'une classe moyenne provoquant des tensions  internes que le roi essayera d'apaiser en se positionnant au-dessus de la mêlée des appareils politico-militaires et en dénonçant l'égoïsme et le profit et en prônant dans les années 90, une philosophie de la modération.

 

 

 

Mais en 1973, lors des événements sanglants d'octobre,  le roi sera contraint d'intervenir en nommant un civil à la tête du gouvernement, Sanya Thammasak, recteur de Thammasat et président de son Conseil privé et en désignant une convention nationale chargée de choisir en son sein une assemblée constituante. De même lors des « événements de 1976 » le roi va de nouveau intervenir en renvoyant le général Praphas à Taïwan (Le maréchal Thanom eut l'intelligence de prendre l'habit monastique) et en avalisant un coup d’État, proclamer la loi martiale et nommer comme 1er ministre, le juriste Thanin Kraivachen. (Pour en savoir plus sur les événements de 1973 et de 1976. Cf. Nos 4 articles . (2))

 

 

 

 

Elle ne peut que constater un « Virage à 180 degrés et (l') essor parlementaire (1980-1988) » (Titre du chapitre). En effet, dit-elle, la Couronne (La reine agit aussi) s'est introduite dans le jeu politique en apportant son soutien à différentes factions et est en mesure de superviser l'appareil militaire, mais elle doit aussi montrer qu'elle est  au-dessus de la mêlée. (Cf. Le rôle joué par le Conseil national de sécurité (NCS) en 1980 avec le bureau de l'identité nationale)). Mais l'instabilité parlementaire persiste et le roi devra encore  intervenir pour soutenir le général Prem (03/03/80-04/08/88), lors de la tentative de coup d’État des « Jeunes Turcs » (Classe 7) le 31 mars 1981 et encore lors d'un autre coup d'État des Jeunes Turcs en septembre 1985. Certes le général Prem avec les différents partis qui le soutiennent, gagnera les élections anticipées de 1986, mais devra renoncer après les élections anticipées de juillet 1988 n'ayant plus le soutien du Parlement. Sa nomination au Conseil Privé du Roi ne laisse aucun doute sur sa relation établie avec le roi. (Le nouveau roi Rama X réinstallera Prem en ses fonctions de Président du Conseil privé le 6 décembre 2016. Il a alors 96 ans !)

 

 

 

La décennie 80, dit-elle, est malgré tout une période d'apaisement (La guérilla communiste a disparu) mais l'armée est divisée en factions et le haut commandement est fauteur de troubles. Cette situation va donner une aura plus large au roi qui incarne alors la pérennité de l'entité politique thaïlandaise et l'institution royale.

 

 

On entre alors dans une autre période qu’elle intitule « La fusion royauté-démocratie (1988-2006) », qu'elle distingue en la fusion proprement dite de 1988 à 1997 ; la crise économique de 1997, qui loin de déstabiliser le pays, débouchera sur la Constitution de 1997 marquant « un tournant radical dans l'histoire des institutions ».

 

On ne peut reprendre ici toute l'analyse de cette période qu’elle réalise en 16 pages serrées, mais seulement noter ce qu'elle nous apprend sur le roi et l'institution royale.

 

Ainsi, après le nouveau coup d'État militaire du 23 février 1991, « - sur requête - du Roi, la junte nomme le président de la Fédération des Industries de Thaïlande, Amand Panyarachun, à la tête du gouvernement intérimaire ». Le roi va devoir intervenir après la nomination du général Suchinda, qui va provoquer des  manifestations à Bangkok le 20 avril pour aboutir aux émeutes sanglantes du 17 au 20 mai 1992 qui feront plusieurs centaines de morts.

 

 

« Le  20 mai au soir, en présence de la télévision et de deux membres de son Conseil Privé, son Président, Sanya Thamassak et le général Prem, le Roi, chef des  forces armées, convoque les généraux  Chamlong et Suchinda et leur demande de calmer le jeu. Il s'ensuit l'arrêt des manifestations, la démission de Suchinda -assortie d'une amnistie- l'abrogation des clauses organisant la tutelle de l'armée sur le Parlement, la dissolution du Samakkhitham (coalition politique) et la nomination d’Anand Panyarachun au poste de premier ministre. » Une fois de plus, note-t-elle, le roi avait dû intervenir et se trouver en position d'arbitre, ce qui désacralisait la royauté et lui faisait perdre de la légitimité.

 

(Cf. Notre article 237 sur ces journées sanglantes, qui note aussi les interventions de la princesse Siiridhorn à la télévision le 20 mai au matin, qui  sera rediffusé pendant toute la journée et celle le soir, de son frère, le prince héritier . (4))

 

 

 

Elle évoque ensuite « le dysfonctionnement des institutions qu'attestent quatre changements de gouvernement en cinq ans (1992-1996) », la crise économique de 1997, qui fait vaciller le gouvernement, à tel point, dit-elle, que « le Président du Conseil Privé du roi, le général Prem envisage un temps la formation d'un gouvernement d' « unité » ». Mais finalement les réformateurs prennent le dessus et une nouvelle Constitution est votée le 27 septembre 1997.

 

On avait pu remarquer que face à la crise, dit-elle, le roi avait eu l'occasion lors de deux discours prononcés le 4 décembre lors de son  anniversaire (le 5 décembre) 1997 et 1998, de dénoncer « les dérives de la croissance à tout va », et de prôner une « économie suffisante », un contre-modèle sur lequel nous reviendrons.

 

 

 

 

Mais en 1998,  la naissance du Parti de Thaksin, le Thai Rak Thai fondé sur trois réseaux extérieurs au Palais (Que  Marie-Sybille de Vienne présente), vont lui permettre de devenir premier ministre en 2001 (1er mandat 2001-2005), de diriger le pays d'une main de fer, avec un volontarisme et un interventionnisme hors du commun. « Cela va se traduire  par sa volonté de diriger et de contrôler toutes les institutions du royaume et de « vider de sa substance les garde-fous institutionnels » (commission électorale et anti-corruption, Cour constitutionnelle…), et d’éliminer toute forme d’opposition (parlementaire, militaire, médiatique, syndicale et associative) ». (In  Notre article (3)) 

 

 

Mais son action  va soulever des réserves et des tensions, surtout avec le nombre d'affaires de corruption, des manipulations de promotions militaires, que la presse relaye avec des critiques publiques des Conseillers privés du roi. « Rien d'étonnant donc, dit-elle, que le Roi exprime publiquement des réserves en présence du gouvernement dès fin 2003, à l'occasion de son discours d'anniversaire ». On peut constater que le fossé s’étend entre le Palais et le 1er ministre Thaksin courant 2004.

 

 

Et  cela ne va pas  s'arranger, tant les tensions vont s'aggraver, avec les nominations au sein de  l'appareil militaire, la situation dans le Sud et la loi d'urgence, avec un lynchage médiatique de Thaksin encouragé par son ex-allié Sondhi et sa rupture avec le Prince héritier. Sa légitimité est remise question et le Roi, de nouveau, lors de son discours d'anniversaire de 2005, « reproche publiquement à Thaksin de  n’écouter aucune critique. »

 

 

 

La vente de l'entreprise familiale de Thaksin Shin corp à un fonds souverain de Singapour sans payer d'impôt le 23 janvier 2006 va provoquer une énorme manifestation de  200 000 personnes portant du jaune  à Bangkok ; dès lors les événements vont s'enchaîner : Thaksin dissout l'Assemblée le 24 février 2006 ; Une manifestation de 150 000 personnes, venant surtout de Province  a  lieu en sa faveur à Bangkok début mars, ses opposants avec 60 000 personnes lui répondent le 5 mars ; les Démocrates boycottent les élections le 2 avril 2006 ; l'Assemblée ne peut pas siéger faute de sièges vacants, la crise institutionnelle amène Thaksin a démissionné le 4 avril, après un entretien avec le Roi. Après le second tour du 22 avril, l'Assemblée ne peut toujours pas siéger. Le roi estime que l'article 7 de la Constitution ne lui permet pas de trancher ; Le Roi se tourne vers la Cour Suprême et la Cour Administrative. ; «  après le discours du roi aux deux cours, puis concertation entre elles, la Cour Administrative annule le 3e tour des législatives, la Cour constitutionnelle (la troisième instance) invalide alors l'ensemble des élections le 9 mai. » Marie-Sybille de Vienne, note, que bien que Thaksin reprenne la tête du gouvernement le 19 mai 2006, désormais ses relations avec la Couronne sont détériorées ; son comportement lors de la réception donnée par le Roi à l'occasion  du 60e anniversaire de son accession au trône peut faire croire qu'il souhaite se « substituer » au Roi. La crise demeure. On peut remarquer, dit-elle, les manœuvres du général Prem contre le gouvernement.  Bref, le 19 septembre 2006, « les militaires s'emparent du pouvoir et forment un Conseil national de sécurité (CNS) ». Le Roi va entériner le coup  d'État.

 

 

 

 

Ensuite, en 8 pages,  elle va évoquer ce qu'elle appelle la liquéfaction institutionnelle (2006-2016). Nous passerons vite sur cette période, tant les événements sont nombreux, avec la nouvelle constitution approuvée par référendum le 19 août 2007 ; les nouvelles élections en décembre qui voient le retour des partisans de Thaksin, l'éviction du 1er ministre Samak par la Cour constitutionnelle, son remplacement par Somchai,  le beau-frère de Thaksin ; la condamnation de Thaksin, La contestation et les manifestations violentes du  PAD (Gilets jaunes), qui débouchent de nouveau sur l'instauration de l'état d'urgence, la dissolution du PPP et de ses alliés, l'accord entre les militaires et le parti démocrate qui font d'Abhisit le nouveau 1er ministre. Nous n'allons pas reprendre ici la politique menée  par le nouveau gouvernement, qui ne réussira pas à apaiser le conflit entre les jaunes et les rouges, surtout avec la partialité  trop visible de l'institution judiciaire ; La manifestation d' avril 2009, « marche de 20 000 chemises rouges sur le Grand Palais pour demander l'amnistie de Thaksin. Le 22 août, le Roi dénonce les « propagateurs de la désunion » ; quelques semaines plus tard, il fait de l'hôpital Siriraj sa résidence ».

 

 

 

 

Le 26 février 2010, la Cour Suprême saisit la plus-value de  Shin Corp, qui entraîne les « événements de mars-mai 2010 » à Bangkok, avec principalement la manifestation de 100 000 personnes le 14 mars ; l'état d'urgence proclamée le 7 avril, ; l'assaut de l'armée le 13 mai qui fait  91 morts et plus de 2000 blessés.

 

(Sur ces manifestations, Cf. L'excellente étude d'Eugénie Mérieau, « Les Chemises rouges de Thaïlande» (5))

 

 

 

Ensuite, ce sera la dissolution de l'Assemblée en novembre 2010,  les élections de juillet 2011 qui porte au pouvoir la sœur de Thaksin, Yingluck. Mais l'instabilité demeure à Bangkok, et « le couple royal quitte l'hôpital Siriraj pour sa résidence à Hua Hin ».  Elle rapportera alors les principaux événements de la nouvelle crise qui contraignent Yingluck à dissoudre le Parlement et à annoncer des élections pour février 2014. On assiste à un remake des élections de 2006 (Refus du Parti Démocrate de participer, seuil des députés pas atteint, partielles annulées par la Commission électorale). « L'échec du programme d'achat gouvernemental de riz fournit alors le prétexte idéal pour la mise en examen de Yingluck fin février. Un mois plus tard , la Cour Constitutionnelle invalide le sélections. La destitution de Yingluck le 7 mai ouvre ensuite la voie à un nouveau coup d'État militaire soigneusement préparé. » Des manifestations font 28 morts.  Le 20 mai 2014 le général Prayut Chan-Ocha, commandant en chef de l'armée royale thaïlandaise instaure la loi martiale ; le 22 mai le coup d'État est revendiqué, la Constitution est suspendue, la junte avec à sa tête le général Prayut Chan-Ocha,  prend le contrôle du pays. Le Roi approuve la nouvelle constitution provisoire  en juillet 2014.

(Toutefois,   Marie-Sybille de Vienne, émet un doute sur la pleine approbation du roi (p. 99), « si tant qu'il est été physiquement en état de s'y opposer. En effet,  depuis septembre 2009 et jusqu'à son décès le 13 octobre 2016, le Roi Rama IX fut hospitalisé presque en permanence et ne prononça plus son « discours »  lors de son anniversaire.)

 

En septembre 2014 la junte désigne une assemblée législative qui nomme le général Prayut Chan-Ocha 1er ministre. Le 7 août 2016 la nouvelle constitution est approuvée par référendum. (Cf. Notre article (6)) 

 

Marie-Sybille de Vienne conclut sa 1ère partie en rappelant les événements de 2006-2014 qui montre les limites du parlementarisme et les errances de la Démocratie et de la Justice et qui conforte l'idée que « la Royauté semble la seule institution à même d'intervenir en dernier recours ». En sera -t-il de même avec le nouveau roi Maha Vajiralongkorn (Rama X) qui  succède à son père le 1er décembre 2016 ?

 

 

 

En tout cas, elle s'interroge dans sa 2e partie sur le « système royal », un appareil de pouvoir parallèle qui s'articule à travers trois séries d'instruments politiques, économiques et symboliques, à savoir  le Conseil Privé du Roi et ses réseaux, la parami et les finances royales et la symbolique royale et la reconnaissance du plus grand nombre. C'est que nous allons découvrir dans notre prochain article.

 

 

NOTES ET RÉFÉRENCES.

 

(1) Les Indes Savantes, 2008.

4e de couverture : Professeur des universités et chercheur au Centre Asie du Sud-Est (CNRS/EHESS/INALCO).

 Marie-Sybille de Vienne enseigne l'histoire économique et géopolitique de l'Asie du Sud-Est à l'Institut National des Langues et Civilisations orientales. Ses travaux portent sur l'évolution des sociétés, les dynamiques de crise et les réseaux commerciaux. Elle dirige la revue Péninsule et est l'auteur de nombreuses publications, parmi lesquelles Les Chinois en Insulinde, échanges et sociétés marchandes au XVIIe siècle (Indes Savantes, 2008) ; Brunei, de la thalassocratie à la rente (CNRS Editions, 2012).

 

Travaux et publications : https://www.aefek.fr/wa_files/cvmsv.pdf

 

(2) 228. COMPRENDRE LA RÉVOLTE POPULAIRE DU 14 OCTOBRE 1973 EN THAÏLANDE QUI MIT FIN À LA DICTATURE DU MARÉCHAL THANOM.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/04/228-comprendre-la-revolte-populaire-du-14-octobre-1973-en-thailande-qui-mit-fin-a-la-dictature-du-marechal-thanom.html

 

229-1 - LES ÉVÉNEMENTS  POLITIQUES DE 1973 A 1976 : DU 14 OCTOBRE 1973 AU 6 OCTOBRE 1976, TROIS ANS DE CHAOS : PREMIER ÉPISODE.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/229-1-les-evenements-politiques-de-1973-a-1976-du-14-octobre-1973-au-6-octobre-1976-trois-ans-de-chaos-premier-episode.html

 

Et 229.2 et 229.3

 

(3) 245. LES DEUX GOUVERNEMENTS DU LIEUTENANT-COLONEL THAKSIN SHINAWATRA DU 17 FÉVRIER 2001 AU COUP D’ÉTAT DU 19 SEPTEMBRE  2006.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/09/245-les-deux-gouvernements-du-lieutenant-colonel-thaksin-shinawatra-du-17-fevrier-2001-au-coup-d-etat-du-19-septembre-2006.html

 

Extrait : « Ainsi Thaksin est devenu le 1er ministre. Il est bien décidé à diriger le pays comme il a dirigé jusque-là ses entreprises. Il déclarera d’ailleurs que le juste rôle d’un premier ministre est de gérer la plus grande entreprise nationale : la Thailand Company. « La politique n’est que l’enveloppe que l’on voit. La gestion est la clé pour arriver à faire avancer la Thaïlande en tant qu’organisation.».

 

Il va pour ce faire montrer un volontarisme et un interventionnisme hors du commun, dans un style autoritaire parfois brutal mû, nous dit Nicolas Revise**,  avec « une ambition unique : s’emparer de l’Etat pour assurer une croissance économique favorable aux milieux d’affaires et au marché domestique » ; sans oublier … ses propres affaires, et une certaine conception de la démocratie qu’il explicite : « J’ai pris la décision d’entrer en politique [] conformément à la théorie du contrat social que j’ai étudiée. Lorsque les individus vivent ensemble dans un Etat, ils doivent accepter de sacrifier une partie de leur liberté afin que l’Etat établisse des règles pour que tous puissent vivre ensemble dans une société juste. C’est le vrai noyau du système de représentation politique ». Cela va se traduire effectivement pour Thaksin par sa volonté de diriger et de contrôler toutes les institutions du royaume et de « vider de sa substance les garde-fous institutionnels » (commission électorale et anti-corruption, Cour constitutionnelle…), et d’éliminer toute forme d’opposition (parlementaire, militaire, médiatique, syndicale et associative). »

 

(4) 237- DU 24 FÉVRIER 1991 AU 22 SEPTEMBRE 1992 : 19  MOIS, TROIS GOUVERNEMENTS, DEUX ELECTIONS GENERALES ET UN MASSACRE.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/07/237-du-24-fevrier-1991-au-22-septembre-1992-19-mois-trois-gouvernements-deux-elections-generales-et-un-massacre.html

 

(5) Eugénie Mérieau, Les Chemises rouges de Thaïlande, Carnet de l’Irasec / Occasional Paper n° 23. ISBN 978-616-7571-16-4, juillet 2013.

Notre lecture sur « De 2006 aux manifestations de Phan Fa/Ratchaprasong du « 3 avril 2010 - 19 mai 2010 , in  A124. Les chemises rouges de Thaïlande. 1    http://www.alainbernardenthailande.com/article-a123-les-chemises-rouges-de-thailande-1-119487000.html

 

(6) A  219 -  QUE PENSER DU RÉFÉRENDUM DU 7 AOÛT 2016 ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/09/a-219-que-penser-du-referendum-du-7-aout-2016.html

 

 

 

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22 janvier 2019 2 22 /01 /janvier /2019 02:14

 

Nous terminions notre précédent article en nous posant des questions sur la vie de ces « repentis » avant et après leur retour à la vie civile, enfants de cette vague de résistance née le 7 août 1965 dans le Nord-Est et véritable onde de choc dans tout le pays. Certains avaient passé près de deux décennies dans les forêts, s’y étaient mariés et avaient élevé des enfants.

 

 

Qui étaient-ils ? Quelques portraits et quelques souvenirs vivants :

 

 

Les souvenirs sont rares, nous en avons trouvé quelques-uns. Leurs conclusions ne convergent pas toujours, nous vous les livrons sans parti pris et surtout sans commentaires.

 

Deux anciens guérilleros ont été interrogés par le Bangkok post en 2017 (1). Curieusement aucun d’entre eux ne fait explicitement référence à une formation doctrinale à l’étranger aux théories de Marx, Lénine et Mao ?

 

 

Un étudiant : Chainat Raikratok se souvient du jour où il a quitté la jungle le 17 février 1983. L'ancien combattant communiste aujourd’hui âgé de 63 ans, accompagné de plusieurs dizaines de combattants de la province de Prachinburi, avait décidé de rendre les armes. « Je fus  la dernière personne à avoir quitté le camp, ce fut une décision difficile mais le gouvernement avait promis de nous aider à nous réinstaller et à ne pas nous poursuivre ». Né dans une famille pauvre de la région frontalière du Cambodge, il avait rejoint le maquis le 14 octobre 1973 à 19 ans. Après des études à Bangkok, il occupe une série de petits boulots. Ce furent des amis étudiants qui l’incitèrent à se politiser sous le gouvernement de Thanom Kittikachorn. Devant les difficultés économiques consécutives au choc pétrolier, ils se considéraient exploités par le système capitaliste et opprimés par la dictature ce qui les conduisit à adhérer au parti communiste. Il participe avec ses amis à la manifestation du 14 octobre 1973 les mains nues. Avec trente d’entre eux, ils prennent la fuite lors des coups de feu. Cachés du côté de Khorat, ils furent alors approchés par des combattants communistes.

 

 

Leurs motivations étaient d’ailleurs différentes, certains voulaient lutter contre la dictature, d’autres faisaient confiance aux propagandistes qui leur faisait miroiter la possibilité de suivre des études pour tous « comme en Chine et au Laos », deux pays modèles pour son groupe. Chainat est clair dans ses propos « S’il n’y avait pas eu de dictature, il n’y aurait pas eu de révolution ». Il fut d’abord envoyé dans un maquis le long de la frontière cambodgienne tandis que certains de ses amis étudiants étaient ont été envoyés directement au Cambodge et au Laos. Après un certain temps, Chainat partit pour le Laos où il fut inscrit dans une école militaire de Champassak pendant deux ans. Il passa ensuite deux ans et demi à étudier la médecine moderne et l'acupuncture en Chine. Il suivit ensuite un entraînement militaire au Laos avant d’être désigné comme responsable d’un maquis à la frontière dans la région de Prachinburi. Il y dirige une clinique employant sept médecins et tous mènent la même vie que les villageois. Tous utilisent des pseudonymes, lui-même devient Viset. La région était peuplée de 20.000 familles  au milieu desquelles ils étaient comme des poissons dans l’eau. La région servait de base de production pour les provinces voisines. Il put rencontrer certains dirigeants du parti communiste tels Karun Sai-Ngam, rangé ensuite comme secrétaire d’état à la santé et sénateur. Chainat-Viset se fait probablement un petit plaisir en lui rappelant son passé dans la clandestinité. La discipline au camp était stricte, tout le monde vivait sur le même pied, paysan ou étudiant, homme ou femme. Si un homme était surpris à harceler sexuellement une femme, il était tué. « Je me suis occupé moi-même d'un cas de ce genre. Nous devions être durs. Tout le monde devait se respecter. Sinon, il aurait été difficile de vivre ensemble, puisque nous venions d'horizons aussi divers ». Les camps étaient évidement l’objet d’infiltrations ou de tentatives d’infiltration. Les espions étaient également exécutés. Il reconnaît sans autre précisions avoir appris à se servir parfaitement de l’armement essentiellement chinois. Il se maria au camp et eut deux enfants. Pour lui la victoire militaire du gouvernement n’était pas possible. C’est alors que son groupe apprend par la distribution de tracts dans les zones rouges l’existence du « message 66/23 ».

 

 

Il choisit la défection volontaire pour avoir vu trop de tués et de blessés et décide de changer les armes contre sa plume. Il toucha la prime de 225.000 bahts mais d’après lui tous les repentis ne bénéficièrent pas de l’attribution d’une propriété de 15 raïs ? Il est actuellement éleveur de poulets dans la région de Khorat et ne cache pas son admiration pour Prem. Il avait passé 10 ans dans les maquis.

 

 

Une paysanne : Manassaporn Sributr est une femme originaire d’Udonthani âgée de 53 ans. Elle a rejoint le parti en 1977 à 13 ans sans connaissance de la cause communiste. Elle le fit lorsque son village fut globalement accusé de communisme pour avoir protesté contre un projet de construction d'un barrage dans un village du district de Nong Wua So (หนองวัวซอ). « Tout le village était communiste » dit-elle Elle rejoignit la jungle avec ses parents. Elle y resta trois ans pour faire du travail de renseignement et fit défection lorsqu'elle apprit la nouvelle politique de Prem. Aujourd'hui, elle est retournée à la terre, anime un club féministe dans son village et complète son revenu en vendant des produits Giffarine. Elle dit ne pas avoir eu de difficultés à se réadapter à la vie en dehors de la jungle. Elle a gardé des contacts étroits avec ses anciens camarades d'autres provinces : « La camaraderie est plus que de l'amitié. Nous serions vraiment morts les uns pour les autre ». Son passage dans les maquis n’avait duré que 3 ans.

 

 

Nous avons une autre vision moins angélique provenant d’un site beaucoup plus militant qui a consacré trois articles à la rébellion en Isan sous le titre จากนาข้าวสู่ดาวแดง: การเปลี่ยนผ่านตรากตรำกับความทรงจำลำเอียง « Des rizières à l’étoile rouge – un travail de mémoire » que la version anglaise (le site est bilingue) traduit « Des rizières à la rébellion: histoires inédites de la lutte armée dans le nord-est de la Thaïlande » Il ne prend guère de gants pour écrire กบฏอีสานสู่สมรภูมิใหม่ « Les rebelles de l'Isan passent à de nouvelles batailles » (2). Il est daté de 2016 (3).

 

 

Il nous confirme les chiffres précédemment cités : « plus de 12000 combattants armés à travers le pays » sans que nous ayons de chiffres plus précis pour l’Isan et celui de 3.000 étudiants qui quittèrent la ville pour se réfugier dans les forêts.

 

 

Ce site est le fruit d’entretiens avec de nombreux anciens combattants armés, tous agriculteurs du Nord-Est qui ont quitté leurs rizières pour rejoindre la lutte armée contre un État militaire que tous considéraient comme un état féodal, lointain fantôme qu’ils ne connaissaient que sous la forme d’un distant fonctionnaire gouvernemental ne quittant pas la capitale de la province et ne répondant presque jamais à leurs griefs. Ils nous confirment que les provinces frontalières du Laos étaient déjà dans les années 50 arpentées par les recruteurs de Pathet lao, qui travaillaient avec les communistes vietnamiens à mobiliser les villageois du Nord-Est pour qu'ils rejoignent les mouvements révolutionnaires d'Indochine. Les causes de l’insurrection sont bien connues, n’y revenons pas. « L’exploitation des populations rurales du Nord-Est par l’État », « la pauvreté endémique » disent-ils tous.

 

 

 

Le camarade Phairat (nom de guerre) est aujourd’hui courtier en assurance-vie. L'échec de la révolution communiste a marqué un tournant dans sa vie, mais cela n'a pas brisé son esprit : «Transformer une crise en opportunité », tel est le mantra choisi pour décrire cette période de sa vie.  Après son retour de la forêt pratiquement sans le sou, il s’essaya à la vente d’assurance vie, activité qui nourrit encore sa famille et lui fournit les fonds de départ pour ses activités d’élevage de porcs et de plantation de caoutchouc. Il n'a rejoint aucun mouvement après la fin de son engagement n’aspirant comme beaucoup qu’à une vie tranquille après deux décennies d'agitation dans la clandestinité. «Je n’ai jamais pris parti dans le conflit politique des dernières années mais j'ai toujours été du côté du peuple ».

 

 

Il lui arrive encore aujourd’hui d’entendre en cauchemar le vol des hélicoptères,

 

 

âgé de 65 ans, 33 ans après avoir rendu les armes, l’un des derniers en 1983. Il a débuté sa carrière dans la clandestinité tout gamin : « Je n'étais qu'un enfant, les soldats m'envoyaient souvent acheter du whisky, du riz et remettre des billets doux aux filles du village, ils n'avaient pas idée que je les espionnais pour les rebelles ». Né dans une famille de paysans pauvres, son père avait été politisé et recruté par les agents communistes. Il avait rejoint le maquis de la forêt de Phuphan en 1964.

 

L'épouse de Phairat épousée dans le maquis : 

 

 

Il y acquiert un rang élevé dans la hiérarchie et devient responsable de l'hôpital du camp de base. Il lui arrivait de renter subrepticement au village la nuit. Il encouragea son fils à s’intégrer dans un réseau d’espionnage mis en place par le parti communiste dans tout le pays. A 12 ans en 1963 sa tâche consistait à préparer et livrer de la nourriture aux combattants, espionner les forces de sécurité et surveiller les villageois anticommunistes. A 17 ans, il dit au chef du village qu'il allait chercher du travail dans le sud et rejoint son père jusqu'à la base. Dès son arrivée, on entreprend sa formation politique, Marx, Lénine et Mao. Il connut 20 ans de combats.

 

 

La camarade U-sa (nom de guerre), 69 ans aujourd’hui, sœur d’un combattant de Nabua était trop jeune pour faire partie de la première troupe de villageois recrutés pour suivre une formation de plusieurs mois au Laos, au Vietnam et même en Chine. Mais elle a décidé, à l'âge de 16 ans, d'accepter l'offre d' « éducation » au Vietnam. «J'avais entendu dire qu'il y avait une égalité entre les femmes et les hommes au Vietnam et que les femmes pourraient devenir médecins ». Elle continue : « À l'époque, les villageois de Nabua n'avaient accès ni aux soins de santé ni à l'enseignement supérieur et beaucoup avaient l'impression que le gouvernement central de Bangkok n'avait guère intérêt à sortir la région de la pauvreté » (4). Pour elle « Le socialisme vietnamien laissait les gens étudier gratuitement et même les traitements médicaux ne coûtaient rien ». Sous une chaleur torride en mars 1966, mangée par les sangsues, elle emprunte un itinéraire secret pour rejoindre une base communiste au nord du Vietnam à la frontière chinoise. Elle y reste deux ans, apprends le vietnamien et reçoit une formation doctrinale et médicale pour devenir infirmière avant son retour en Thaïlande en 1968. «Je savais exactement pourquoi je faisais tout ça. Je suis allé au Vietnam pour apprendre le plus possible afin de rentrer chez moi et aider mon peuple ». Elle déclare qu'elle soutenait la lutte du mouvement des chemises rouges qui avait mobilisé de nombreux agriculteurs du nord-est, mais n’avoir jamais participé à aucune manifestation pour rester fidèle à la promesse faite lorsqu’elle avait accepté l’offre d’amnistie de l’État. Elle a 15 ans de luttes à son actif.

 

 

Bun song (nom de guerre) : Âgé de 68 ans, il préside un groupement prospère de riziculteurs biologiques depuis le début des années 90 l’«Isan Small Farmers Assembly ».  Il est passé de la lutte armée contre l'État à une collaboration étroite avec les agences gouvernementales et les forces capitalistes contre lesquelles il s’est battu pour former les agriculteurs à l'agriculture biologique. « Vous pouvez dire que c’est drôle, mais vous savez, les temps changent ». Dans sa vie antérieure, il y a 40 ans, il travaillait aux côtés du camarade Phairat. En 1964, Bunsong, alors âgé de 14 ans, écoute émerveillé le programme d'informations de Voice of the People of Thailand, la station de radio du parti communiste. À 21 ans, sa vie a été bouleversée. Il tire le mauvais numéro (le numéro rouge) lors du tirage au sort pour le service militaire. Il décide alors de devenir soldat mais soldat communiste « contre le capitalisme et pour le peuple ».

 

 

Pris en main par un militant, il rejoint une base secrète dans la jungle dans le triangle provincial d'Amnat Charoen, Mukdahan et Yasothon. Il tombe dans ce qu’il estime un pays de rêve. « C’était pour moi tout un monde, une société d’un genre différent, cachée dans la forêt, pleine de jeunes discutant de l’avenir de leur pays. Je n’avais pas le mal du pays. Il reçoit durant trois mois une formation idéologique et militaire. Il y apprit le discipline ainsi qu’à assumer la responsabilité de ses actes. Sa tâche consistera essentiellement à s'infiltrer dans les villages et recruter de nouveaux membres de concert avec Phairat. Lui aussi a une quinzaine d’années de militantisme actif derrière lui.

 

 

Que pensent-ils des mouvements politiques actuels ?

 

Tous trois et bien d’autres sont également largement convaincus que les mouvements politiques d’aujourd’hui sont « un peu moins purs » sur le plan idéologique face au parti communiste fermement ancré dans la lutte armée pour la révolution conformément à l'idéologie maoïste qui les avait guidé intellectuellement. « Mais aujourd'hui les choses semblent être plus compliquées ». Selon eux, certains membres de la gauche radicale se sont imaginés pouvoir utiliser Thaksin pour se lancer dans une nouvelle révolution. Bunsong parle sans nuance : jaune ou rouge, ce n’est que le même aspect du capitalisme qui choisit le populisme qui en est une dégénérescence pour maintenir sa domination. Dans le village de Nabua, la réticence des anciens combattants à prendre part à l’une des manifestations à code de couleur rouge traduit une profonde méfiance à l’égard de l’État et la peur d’être perçues comme des pions dans un conflit entre des groupes qui restent élitistes. Pour eux, le visage de ceux qui sont au pouvoir a peut-être changé au cours des 30 dernières années, mais l'État continue de trahir la volonté de la population paysanne du Nord-Est. Leur méfiance à l’égard de l'armée en tant que force politique n'a pas diminué au fil des ans, bien que la situation politique ne soit plus aussi nette que par le passé.

 

 

Le 7 août 2016 (un anniversaire !) eut lieu le référendum, sur la nouvelle constitution proposée par le gouvernement militaire en place à la suite du coup d’état de 2014. La plupart des anciens combattants estimèrent que la nouvelle constitution, si elle était acceptée, n'apporterait pas une véritable démocratie au pays et annoncèrent qu’ils voteraient contre. Les résultats en furent singuliers sinon inattendus (5). Avec un taux de participation qui n’était pas ridicule, ne parlons que de l’Isan « rouge », la région avait certes voté « non » mais, alors que le « non » l’avait emporté à 62,80 % lors du référendum de 2007, il ne fut pas significatif puisque majoritaire à la première question : 51.34% et de façon un peu plus massive à la seconde : 55,32%, mais avec un différentiel de 200.000 voix sur 8.800.000 votants. Ce résultat a surpris les commentateurs. Le chef d’un petit village ardemment « chemise rouge » dans la province de Kalasin fait part de sa déception à un journaliste, il s’attendait à un résultat négatif à 90 % dans son village alors qu’il fut de 55 %. Le « oui » l’avait emporté dans trois provinces, Buriram (60,22 %), Khorat (64,39 %), l’un des bastions de l’insurrection, à Loei (54,19 %), autre bastion et à Ubonrachathani pour la seule première question (54,77 %) et le non n’avais été massif qu’à Roi Et (64,07 et 67,88 %) qui n’a jamais été un bastion de la guérilla ???

 

 

Déçus certes, ils conservent les cicatrices laissées par leur révolution manquée mais ne manifestent pas de regrets pour avoir consacré 15 ou 20 ans de leur vie à leur lutte.

 

L’une d’entre elle, la camarade U-sa, va jusqu’à dire « S'il y avait un mouvement comme celui-ci à nouveau, je serais la première à le rejoindre ».

 

 

L’arrivée des 3000 étudiants fut-il un apport positif ?

 

Les étudiants avaient une icône,  Chit Phumisak, baptisé un peu abusivement peut-être de « Che Guevara Thaïlandais ». Nous lui avons consacré un article (6). Issu d’une famille de paysan pauvre, Il étudia la philologie à l’Université Chulalongkorn. Il fut professeur, linguiste, poète, essayiste, historien, et combattant marxiste. Il fut avec Sri Burapha, Seni Saowapong, Itsara Amantakum, un écrivain radical défendant ses idées « progressistes » en faveur des opprimés, dénonçant les oppresseurs à une époque  où toute critique politique était interdite. Il fut d’ailleurs arrêté en 1957 en tant que communiste sous le gouvernement de Sarit Dhanarajata (1958-1963), mis en prison pendant six ans, innocenté en 1964 sous le gouvernement des dictateurs Thanom et Praphat (1963-1973). Libéré, il continua d’écrire mais personne n’osa le publier. Il prit le maquis et rejoignit le parti communiste thaïlandais, qui avait commencé la lutte armée en août 1965, dans la jungle des montagnes de Phuphan et fut abattu dans des conditions douteuses dans un petit village de la province d’Udon. Pour certains, il fut tué par la police, pour d’autres par des villageois hostiles ce qui pourrait confirmer les bruits qui ont couru sur les exactions commises par les maquisards de Phuphan ? C’était un idéologue type.

 

 

Le nombre de combattants fut donc augmenté par l’afflux d’étudiants radicalisés dans leurs bases forestières. De nombreux observateurs éclairés ( ?) estimèrent alors en 1976 que la révolution était imminente en Thaïlande suite au renversement par les communistes de la monarchie lao et la montée au pouvoir des Khmers rouges au Cambodge. Mais les mouvements intérieurs et extérieurs démontrèrent la fragilité de la guérilla. Les propos de nos combattants sont sans équivoques : Beaucoup dans la jungle se sont retrouvés aux prises avec des conflits idéologiques face à des combattants qui avaient pour certains 10 ans de clandestinité. La plupart ne partageaient pas l'idéologie de la lutte armée estimant que le chemin était trop violent, ignorant les propos prêtés à Mao qu« si le pouvoir politique provient d'un fusil, on ne peut se défendre qu’avec un fusil ».

 

Les jeunes « intellectuels » ne paraissent pas avoir laissé une impression positive à la vieille garde des combattants de la jungle ?

 

 

Le retour à la vie civile

 

Lorsque leurs rêves furent brisés après l’amnistie, des milliers d'insurgés et leurs familles sortirent des forêts. Ils disent, sans amertume apparente d’ailleurs, que si les étudiants, la plupart issus de milieux privilégiés furent été autorisés à poursuivre leurs études, suivre une carrière universitaire et s’intégrer dans la société, ils n’avaient, eux, pour la plupart pas de vie à retrouver.

 

Leurs terres abandonnées parfois depuis 15 ans furent récupérées par leur famille. Beaucoup, honteux de leur défaite ne retournèrent pas dans leur village pour ne pas avoir à y « perdre la face ». Il est probable que beaucoup sont réticents à remuer leurs souvenirs.

 

Lors de leur reddition, ils racontent avoir été accueillis par des discours, des caméras de télévision et des repas gratuits fournis par l'État. Les insurgés n’étaient plus des terroristes mais des « partenaires de développement national thaïlandais » réintégrés dans leur monde rural.

 

 

Les avantages financiers furent-il un leurre ?

 

Que pensent-ils des avantages financiers tirés de leur reddition ?

 

Dans les débuts, chaque famille reçut 15 raïs de terre et cinq vaches. Ils reçurent même de la nourriture et des ustensiles de cuisine. Mais était-ce un leurre ? Beaucoup de terres ainsi concédées se révélèrent de piètre qualité et leurs titres de propriété posèrent de sérieux problèmes quand ils furent enregistrés et d’autres ne les reçurent  jamais  et les attendent toujours depuis plus de 20 ans, ce qui les rend ou les rendait quasiment occupants sans droits ni titres (7).

 

En ce qui concerne les compensations financières, il semble que nous soyons loin  de 225.000 bahts envisagés par le décret d’amnistie et les chiffres divergent en nombre et en montant de ceux que donne le Bangkok Post. Une première somme totale de 269 millions de bahts (environ 7,5 millions de dollars) aurait été versée à 2.600 anciens combattants en 2007 seulement soit un peu plus de 100.000 bahts par tête. Une deuxième série de paiements aurait suivi en 2009, portant le nombre d'anciens combattants indemnisés à 11.960 dans l'ensemble du pays, qui ont reçu en moyenne environ 203.000 bahts (environ 5.600 dollars) par habitant ? Y a-t-il eu des versements antérieurs ? Il semblerait en tous cas que les payements ont été au moins pour partie tardifs et jamais indexés. D’autres encore affirment n’avoir jamais reçu de compensation ni en terre ni en argent faute de pouvoir donner la moindre justification de leur implication dans la rébellion. Ils le prennent d’ailleurs avec un certain humour puisque cela prouve qu’ils ont su rester dans la plus parfaite clandestinité.

 

 

Aucun bien sûr ne parle de la revente de leur armement. S’ils n’ont pas restitué leur arsenal, ils ne vont bien évidemment pas le crier sur les toits.

 

 

Mettons à leur actif à tous qu’il n’y a aucune trace de cupidité dans leurs propos et qu’aucun d’entre eux ne se vante de ses exploits sur le terrain

 

 

Le « devoir de mémoire »

 

S’ils n’ont pas perdu le droit au souvenir, celui-ci n’est pas encouragé : En 2015, les habitants du village de Nabua s’appétaient à célébrer le 50e anniversaire du 7 août 1965, jour du premier affrontement physique entre combattants communistes et forces de sécurité thaïlandaises et planifièrent une grande célébration avant que son histoire ne soit perdue. Mais contrairement au jour où ils avaient déposé les armes et étaient sortis de la nature, il n'y eut ni caméras de télévision ni repas commandités par l'État.

 

 

L’ordre fut donné de limiter la manifestation, tout contenu politique interdit et les rassemblements étroitement surveillés par des policiers en civils, raconte un camarade aujourd’hui âgé de 89 ans, l’un des huit à avoir lancé l’opération. Un étudiant en sciences politiques bien citadin ayant assisté à l’événement au titre des travaux pratiques dit « Je ne connaissais que les histoires de mon grand-père sur les communistes diaboliques se cachant dans les forêts pour tuer les gens dans les villages » (8). Pour tous, l’histoire de ces villageois est voilée par celles des étudiants dans les événements d'octobre 1976 qui eurent un retentissement national et international. Un petit musée du souvenir existe à Nabua bien dissimulés dans une aile inutilisée de l’école du village. Il faut en trouver la clef pour entrer dans une pièce poussiéreuse encombrée de souvenirs communistes et de murs ornés de photographies délavées de villageois en tenue de combat. La création d’un véritable musée s’est toujours heurtée au manque de financement.

 

 

NOTES

 

 

(1)  Numéro du 18 juin 2017 « The Last Communists settle past accounts », article numérisé :

https://www.bangkokpost.com/news/general/1270895/the-last-communists-settle-past-accounts

 

(2) 

« From rice fields to rebellion: Untold stories of Northeastern Thailand’s armed struggle (PART I) »:  https://isaanrecord.com/2016/08/07/part-i-from-rice-fields-to-rebellion/

« From Rice Fields to Rebellion: Untold Stories from Northeastern Thailand's Armed Struggle (PART II) » : https://isaanrecord.com/2016/08/08/part-ii-from-rice-fields-to-rebellion-untold-stories-of-northeastern-Thailands-armed-struggle/

« From rice fields to rebellion: Untold stories of Thailand's armed struggle (PART III)»: https://isaanrecord.com/2016/08/09/part-iii-from-rice-fields-to-rebellion-untold-stories-of-northeastern-thailands-armed-struggle/

 

(3) Rappelons que les 5 branches de l’étoile rouge du drapeau choisi par Ho Chi Minh sont ou seraient le symbole des 5 pays de l’Indochine française à réunir sous la bannière communiste,  Annam, Tonkin, Cochinchine, Cambodge et Laos, il faut bien sûr y inclure l’Isan partiellement cambodgien au sud et laotien pour le reste.

 

 

(4) Rappelons qu’il fallut attendre 2002  pour que soient introduits des soins de santé universels pratiquement gratuits.

 

(5) Voir notre article A 219 – « QUE PENSER DU RÉFÉRENDUM DU 7 AOÛT 2016 ? » : http://www.alainbernardenthailande.com/2016/09/a-219-que-penser-du-referendum-du-7-aout-2016.html

 

(6) Voir notre article A 109 « Chit Phumisak, le « Che Guevara Thaïlandais » ». http://www.alainbernardenthailande.com/article-a110-chit-phumisak-le-che-guevara-thailandais-117630755.html

 

(7) L’organisation du régime foncier en Thaïlande est totalement différente de la nôtre. Hiérarchisé en 6 types différents, seuls les deux élevés dans la hiérarchie confèrent un véritable droit de propriété comme nous le comprenons, les autres se limitent peu ou prou à un simple droit d’occupation.

 

(8) L’un d’entre nous se souvient avec un certain sourire, avoir entendu il y a exactement 50 ans au sortie des événements de 1968 un vieux berger corse lui affirmer que si les communistes avaient pris le pouvoir, ils se seraient emparés de tous nos biens y compris de nos femmes.

 

 

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15 janvier 2019 2 15 /01 /janvier /2019 04:44

 

Notre propos n’est pas de nous faire les historiographes de la rébellion communiste dans le nord-Est. S’agissant d’un mouvement clandestin, les sources écrites sont évidemment squelettiques  - on ne raconte pas sa vie dans la clandestinité - et les participants sont encore aujourd’hui réticents à partager leurs souvenirs. Quelques sources toutefois nous permettent d’en donner un bref aperçu (1).

 

Les prémices

 

Ce sont probablement d’anciennes migrations vietnamiennes vers la Thaïlande qui incitèrent Ho Chi Minh alors agent du Kominterm à s’y rendre en 1928 pour former des cadres communistes. Un noyau communiste clandestin existait déjà probablement au sein de la minorité chinoise dans les années 20 (2).

 

 

De grandes migrations vietnamiennes dans le Nord-Est de la Thaïlande (Isan) eurent lieu au début puis à la fin de la Seconde Guerre mondiale suscitées par les tensions, la crainte de représailles de la part des Français puis des Japonais puis  du  Viet Minh. Le mouvement s’amplifia lors du retour de la France en Indochine en dépit de la déclaration d’indépendance du 2 septembre 1945 signée par Ho Chi Minh à Hanoï. Ils étaient alors plus de 46.700 dont l’implantation était strictement limitée dans quatre provinces proches du Mékong : Nakonphanom, Nong Khai, Ubon et Sakon Nakhon. 

 

 

Ce cantonnement fut peut-être une erreur stratégique du gouvernement puisque  l'organisation communiste secrète vietnamienne les avait étroitement sous la main. Il plane d’ailleurs toujours aujourd’hui un black-out complet sur cette organisation, ses moyens et ses méthodes de recrutement qui ont peut-être utilisé la menace et la terreur.

 

 

Mais ils étaient aussi victimes d’un statut discriminatoire qui ne devait guère les inciter à respecter benoîtement les lois de leur pays d’accueil : Ils ne bénéficiaient pas du statut de résident étranger et devaient rester confinés dans ces quatre provinces.

 

Ils ne pouvaient quitter leur village plus de 24 heures ni quitter la province dans laquelle ils étaient établis sans l’autorisation écrite des autorités provinciales et devaient montrer ce document aux autorités locales à leur arrivée à destination et les informer de leur départ. Ils ne pouvaient changer de résidence dans leur province d'installation sans autorisation préalable des autorités locales. Lorsqu’un chef de famille devait être visité par une personne extérieure à la province, le chef de la police locale devait être informé et vérifier que cela ne portait pas atteinte à la sécurité du pays. Si enfin un réfugié qui s'était bien comporté demandait l’autorisation de gagner sa vie en dehors de sa zone réglementée, les autorités pouvaient l'y autoriser.

 

 

Certains étaient animés du souci de créer des réseaux commerciaux mais beaucoup d'entre eux étaient probablement sympathisants du Viet Minh dont l’influence allait s’intensifier après que les Français eussent quitté l’Indochine en 1954. Le gouvernement de Pridi Phanomyong ne fit rien pour les empêcher d'envoyer des recrues, des armes et des médicaments aux forces du Viet Minh.        

     

 

En 1955, la Thaïlande tenta pour la première fois de les renvoyer au Nord-Vietnam, en clair : s’en débarrasser. Un accord intervint entre la Thaïlande et le Vietnam du Nord et entre 1960 et 1962, environ 35.000 furent rapatriés.  L’incident du golfe du Tonkin en 1964 qui marque le déclenchement de la guerre y mit un terme, les deux pays étant virtuellement en état de guerre. Après la Seconde Guerre mondiale, il n'était pas rare de voir des membres du Viet Minh dans les rues de Nakhon Phanom porter ouvertement des armes.

 

 

En 1948, lorsque Phibun prit le pouvoir, des restrictions supplémentaires leur furent imposées, interdisant le port du pantalon de pyjama noir pour les hommes et le chignon pour les femmes, puis en 1951 présence obligatoire d’un policier thaï dès qu’il y avait 10 familles vietnamiennes. Ils restaient toujours confinés dans la zone frontalière.

 

 

Hors l’implantation vietnamienne massive, la région du Nord-Est a toujours posé des problèmes à Bangkok. Sur le plan ethnique, il y a peu de différence entre les Isan et les Lao. (Le Laos étant en passe de basculer vers le communisme). Par ailleurs, sur le plan économique, l’Isan est la région pauvre du pays, négligée sinon méprisée par les élites de la capitale. Pauvre économiquement, essentiellement sinon exclusivement agricole elle était à cette époque dépourvue d’infrastructures : l’électrification était  totalement inexistante, il n’y avait évidemment pas de réseau d’eau publique, les habitants n’avaient pour boire que l’eau du puits en général dans l’enceinte du temple autour duquel est construit le village. Il n’y avait aucun réseau routier, la circulation était pratiquement impossible en saison des pluies. La seule route importante était  celle qui reliait Khorat à Ubon. Le chemin de fer ne l’avait pas atteint, tous les projets à cette fin ayant avorté (3).

 

 

L’ambassade américaine à Bangkok en 1955 avisait son gouvernement que la conjonction des mécontents du Nord-Est et des Vietnamiens sympathisants communistes qui écoutaient le chant des sirènes venu de la Chine et de Hanoï rendait la région mure pour une insurrection. C’est au cours d’une réunion du Troisième Congrès du Parti communiste de Thaïlande tenu à Bangkok ou à proximité en 1961 qu’aurait été adoptée une résolution formelle déclarant l’ouverture de la lutte armée.

 

 

Une radio clandestine patronnée par la Chine « La voix du peuple de Thaïlande » émit à partir de mars 1962 probablement depuis une région contrôlée par le Pathet Lao. Radio Hanoï et Radio Pékin émettent également en langue locale.

 

 

Les villageois y sont sensibles, incités à quitter leurs rizières pour rejoindre la lutte armée. La radio thaïe de Bangkok n’était pas assez puissante pour atteindre l’Isan ! Ce furent les États-Unis qui fournirent en 1969 au gouvernement un émetteur radio de grande puissance pour contrer La voix du peuple de Thaïlande  par une nouvelle station, « La voix de l’Asie libre ».

 

 

En dehors de la propagande, ces radios rivales se livrent à une amusante guerre psychologique rappelant les combats homériques entre les Achéens et le Troyens traditionnellement précédées par des bordées d’injures (4).

 

 

Les services de renseignement thaïs auraient appris que le premier recrutement pour une formation au Nord-Vietnam et ensuite au retour pour des activités en Thaïlande aurait eu lieu en 1962 : un  groupe de 68 stagiaires avait été recruté dans la région frontalière.

 

 

Le début de l’insurrection armée.

 

C’est le 7 août 1965 que va éclater le premier combat armé entre les insurgés et les forces de sécurité thaïes.

 

Il se situe à Nabua, un petit village de la province de Nakonphanom dans le district de Renunakon et le sous district de Khokhinhae (บ้านนาบัว ต.โคกหินแฮ่ อ.เรณูนคร จ.นครพนม). Il n’est d’ailleurs pas un village vietnamien mais un village Phutaï. Il se pare toujours du nom de « village historique » (หมู่บ้านประวัติศาสตธ์).

 

 

L’insurrection y aura son premier martyr, le camarade Sathian (สหายเสถียร).

 

 

Cet événement fit les gros titres de la presse mais aurait peut-être  été précédé d’autres accrochages ? A cette date un responsable du ministère de la République populaire de Chine déclara dans un discours à la radio que la Thaïlande serait le prochain front pour une guerre civile déclenchée par une guérilla. Cette année-là, le ministre chinois des Affaires étrangères, Chen Yi, avait informé l'ambassadeur de France à Pékin - la France » avait reconnu la Chine populaire l’année précédente -

 

 

...  de la formation d'un « mouvement d'indépendance thaï » et le lancement de la guérilla. Liao Cheng-chih, président de la Commission des affaires chinoises à l'étranger annonce qu'il était une obligation inébranlable de la Chine de soutenir la lutte du peuple thaï. En janvier 1969, Pridi ressurgit de l’ombre après une longue période de totale obscurité au cours de laquelle il se terrait on ne sait où après sa fuite et sa chute, anime depuis Pékin un « gouvernement de la Thaïlande en exil » et appelle au renversement du gouvernement thaï (5). Il avait toutefois fait de très brèves apparitions, avait été reçu par le Président Mao en 1965 et avait salué le succès du test de la bombe à hydrogène en décembre 1968 par un message de félicitations au président  Mao-Tse-tung, au vice-président Lin Piao et au Premier ministre Chou En-Lai.

 

 

Pékin d’ailleurs en janvier 1953 déjà avait proclamé la création dans le sud de la Chine dans la province du Yunnan dont les Thaï sont probablement originaires - d'un gouvernement populaire autonome thaïlandais, dont l'objectif était de guider les autres peuples de langue thaïe voisins dans la lutte contre « l'impérialisme occidental et l'oppression coloniale ». Par ce nouveau pseudo « pan-thaïsme », les Chinois étaient manifestement en train de créer un autre instrument permettant de promouvoir le bouleversement de la Thaïlande dans les années suivantes.

 

 

Selon la CIA, la Chine se serait procuré une importante somme en bahts thaïs à Hong Kong pour financer ses opérations subversives en Thaïlande et le nouvel Institut des langues étrangères de Pékin avait inauguré un cours de langue thaïe.

 

 

Les incidents sanglants vont alors se multiplier.

 

En novembre 1965, un groupe communiste se heurta à la police des frontières (BPP - Border Patrol Police) tuant 24 policiers.  Le BPP saisit plus tard des armes et des munitions chinoises et bulgares, et des documents et de la littérature communistes.

 

 

Les communistes débordent de leurs camps sécurisés pour mener des activités de propagande dans les villages. Les assassinats d'agents de police, de chefs de village et d'enseignants sont passés de six personnes en 1964 à trente en 1965. En 1966, on estimait qu'il y avait en moyenne dix assassinats de sympathisants du gouvernement par les communistes.

 

 

A cette date, la décision du gouvernement d’envoyer des troupes au Vietnam suscite évidement la colère des radios communistes et des menaces d’une recrudescence de la violence. Les incidents vont alors se multiplier, Radio Pékin annonce que l’insurrection se propage comme un feu de forêt. Au début de 1967, le taux d’assassinats était passé à quinze en février et un par jour après le 1er mars 1967. Au cours des six derniers mois de 1969, une quarantaine de personnes, chefs, enseignants et informateurs de la police sont tués dans six provinces du nord-est. Les insurgés bénéficient d’un soutien extérieur du Pathet Lao et du Nord-Vietnam. Les candidats suivent un cours de guérilla de six mois près de Hanoï, formation politique et militaire et une autre année en quelque sorte de travaux pratiques au Laos, avec une formation sur le tas, avant de pénétrer en Thaïlande.

 

 

La question se pose évidemment de savoir si  ces chiffres sont fiables ? Relevés par Carter et Karnchanapee dans la presse de l’époque (Bangkok Post essentiellement) celle-ci avait trois possibilités, dire la vérité, majorer pour apeurer ou minorer pour rassurer.

 

 

Par ailleurs, les incidents signalés ne concernent pas l’ensemble des provinces de l’Isan mais essentiellement celles de Nongkhai, Udon, Sakhonakorn, Ubon et Nakon Phanom, où d’ailleurs étaient implantées les bases américaines.

            

Les actions de l’armée thaïe et probablement certaines actions du BPP, bombardement de villages au napalm (notamment du village de Na Sai (นาทราย) dans la province d’Udon), réinstallation forcée de villages censés abriter des communistes, poussent par ailleurs  certains villageois à rejoindre l’insurrection. Le roi Rama IX lui-même dut intervenir pour en modérer leur comportement. Dans la région de Nakonphanom peuplée de Vietnamiens on continue toujours à voir la photo de Ho Chi Minh sur tous les murs.

 

 

Le centre de commandement se situe à Nakhae (นาแค) à 25 kilomètres du Mékong dans la province de Nakonphanom.

 

 

Toute la zone est sous contrôle communiste. Les affrontements sont particulièrement violents dans les montagnes de Phu Phan située à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Sakonnakhon. La jungle y est épaisse et les grottes y sont nombreuses. Les maquisards s’y seraient peut-être conduit comme des voyous à l’égard de la population.

 

 

Au début des années 1970, la violence communiste s’est aggravée, la police et l'armée prennent des mesures draconiennes. La province de Nongkhai comporte tellement d'insurgés, que vers le milieu de 1970, le gouvernement déplace les habitants de 26 villages pour mener des opérations de « nettoyage » et chasser les insurgés de la zone. En mai 1972, le gouvernement capture un convoi à Kalasin transportant des armes d'assaut depuis Nakhon Phanom jusqu’à la province de Nan où sévit également l’insurrection. Par ailleurs le gouvernement thaï lui-même, par le biais d’une politique intérieure répressive, s’est aliéné les étudiants libéraux en les poussant dans les jungles du nord-est et dans les rangs communistes.

 

 

 

Un bref rappel s’impose. En mai et juin 1973, l'opposition civile rejoint les étudiants opposés au régime dictatorial. L’opposition réclamant plus de démocratie et l’organisation d’élections législatives authentiques s’organise dans les universités, les organisations syndicales et parmi les factions militaires rivales. Au début d'octobre 1973, la violence reprit et protesta contre la détention de onze étudiants arrêtés pour avoir distribué des pamphlets anti-gouvernementaux  réclamant la fin de la dictature militaire. Le 13 octobre 1973, plus de 250.000 personnes se sont rassemblées à Bangkok, alors la plus grande manifestation de ce genre dans l'histoire du pays. L'union d'étudiants y joua un rôle essentiel (6). Suit alors une période plus ou moins démocratique de 1973 à 1976. Le 6 octobre 1976, en pleine tourmente, un groupe de vingt-quatre officiers du haut commandement militaire, dirigé par le commandant en chef de l'époque, l'amiral Sangat Chaloyu, renversa le régime. L’expérience de gouvernement démocratique issue des violences du 15 octobre 1973 prit fin le 6 octobre 1976 avec des violences similaires.

 

 

Le gouvernement prend alors des mesures sévères en vertu de la loi martiale pour éradiquer l’opposition. Des milliers de suspects, intellectuels, étudiants, citoyens et journalistes sont arrêtés et leurs domiciles fouillés. Cependant, beaucoup avaient fui et rejoint les groupes d'insurgés du Parti communiste illégal de Thaïlande (พรรคคอมมิวนิสต์แห่งประเทศไทย - C.P.T.).

 

 

La fuite des étudiants de Bangkok dans les maquis a pu ajouter initialement un poids intellectuel au mouvement mais la confrontation se serait réalité mal terminée. Tous issus des milieux les plus privilégiés de Bangkok, ils se trouvèrent confrontés avec des guérilleros qui avaient pour certains plus de 10 ans de clandestinité et auxquels ils n’avaient rien à apprendre. Ils n’étaient pas faits de la même argile que les paysans de l’Isan, capables de marcher dans la jungle pendant des kilomètres dans des conditions épouvantables, notamment en saison des pluies, de coucher dans des grottes,

 

Une cache de la forêt de Phu Pan :

 

 

...de boire de l’eau croupie, de manger des rats et des cafards accompagnés d’un panier de riz gluant sans accès aux moindres soins médicaux.

Il y a peut-être une comparaison à faire avec les étudiants de la Sorbonne en 1968, tous le plus souvent « camarades bourgeois – camarades fils à Papa » qui furent accueillis dans les usines, Flins, Sochaux, Saint-Nazaire, par une douche glacée (7). 

 

 

La chute de Bangkok était-elle possible ?

 

En 1966, les analystes américains de la CIA ont estimé que plus de 3.000 guérilleros communistes, parrainés par la Chine et le Nord-Vietnam, opéraient dans le nord-est à la frontière avec le Laos et surtout implantés dans la région de Sakonnakhon.  La population des provinces de l’Isan était alors d’environ 17 millions d’habitants. Nous avons sous les yeux un rapport déclassé de 1966, il est resté secret jusqu’au 2017 (8). Ce n’est donc pas un document de propagande mais une analyse assez serrée de la situation sur l’ensemble du pays. Le problème se situe essentiellement dans le Nord-Est, la région la plus vulnérable. Les opérations de guérillas n’y sont que ponctuelles et les efforts du gouvernement thaï tant au regard du développement socio-économique de la région que des opérations de contre insurrection militaires et policières permettent de penser qu’il n’y a pas danger. L’analyste fait référence aux programmes lancés par les gouvernements successifs notamment par Sarit  qui était lui-même à demi-Isan, comme  l'électrification via des projets hydroélectriques, installation d’industries lourdes, développement de l’enseignement.

 

 

En 1969, la très érudite revue des Pères Jésuites « Les études » nous livre une subtile analyse d’une rébellion incontestablement née d’un malaise social dans le Nord-Est. L’analyse des forces en présence – omniprésence du bouddhisme, charisme du roi et de son épouse, impératifs socio-économiques, présence américaine -  conduit l’auteur à conclure sur une question, n’oublions pas qu’il s’agit d’un Jésuite auquel on a appris à répondre à une question par une autre question : « On le voit, les dirigeants n'ont qu'une marge de manœuvre assez réduite et l'équilibre actuel est précaire. D'autant que s'aggrave la crise de confiance dans le système actuel, fondé davantage sur la force que sur la popularité. En définitive, le souverain reste la seule force politique qui maintient une apparente cohésion nationale. Mais en face des Américains, des rebelles, sous la pression des minorités ou des impératifs socio-économiques, combien de temps restera-t-il le maître ? » (9)

 

Une analyse de 1973 que l’on trouve sur le site (officieux ?) du corps des Marines est mutatis mutandis plus nuancé et nous dit en exergue « Il y aura peut-être bientôt tellement de sauterelles en Thaïlande qu'un éléphant ne pourra pas les éliminer » et termine « Malheureusement, l'insurrection communiste en Thaïlande se développe si rapidement que, si le communisme n'est pas rapidement éradiqué et l'insurrection armée contenue, il pourrait y avoir tellement de sauterelles que même les éléphants ne pourront pas les éliminer » (10).

 

 

L’échec

 

La chute de la Thaïlande était prévue selon Pékin pour 1977.

 

Pourtant à la fin de l’année 1980, la guérilla était virtuellement écrasée. Pour ne parler que de l’Isan, le 22 décembre 1980 les forces gouvernementales s’emparent du poste de commandement du parti communiste dans la province de Loei après avoir anéanti 50 bases plus petites dans la région. Dans la province de Nan, limitrophe de celle de Loei, la base du parti communiste avait été détruite le 1er septembre. Ce sont les derniers engagements dont la presse se fit l’écho. Rappelons toutefois que selon la CIA (8) 90% des opérations de guérilla se déroulaient en Isan.

 

 

Nous vous épargnerons de doctes considérations sur les origines de cette jacquerie qui se transforma en révolte armée mais ne put atteindre le stade d’une révolution d’autant que ce qui put valoir pour l’Isan bouddhiste ne valait pas forcément dans les deux autres foyers de guérilla, dans le Nord-Ouest au sein des minorités ethniques hmong parfaitement animistes

 

 

... et dans le sud profond en pays totalement musulman (11).

 

 

Nous vous épargnerons également de doctes considérations sur les causes de cet échec. Elles furent de toute évidence multiple et les citer n’est pas leur donner un ordre de priorité !

 

- Il est incontestable tout d’abord que la contre-guérilla financée par les Américains avec des troupes formées par eux, fut d’une redoutable efficacité. Singulier paradoxe, ce que les Américains ne purent faire au Vietnam et au Laos, éradiquer le communisme, les Thaïs le firent avec l’aide massive des mêmes Américains.

 

 

- L’attribution aux Vietnamiens de la pleine citoyenneté thaïe et la multiplication des mariages mixtes a probablement éliminé les foyers marxistes au sein de cette ethnie désormais intégrée et d’ailleurs reconnue comme communauté ethnique « à part entière » (12).

- Les efforts entrepris en Isan pour les progrès sociaux économiques commencèrent à donner leurs résultats (même s’il restait beaucoup à faire !). Ne citons que deux tableaux significatifs, la baisse de l’illettrisme notamment dans les jeunes générations

 

 

...et celle tout aussi spectaculaire de la mortalité infantile.

 

 

- La rébellion avait besoin d’un soutien extérieur notamment pour les livraisons d’armes venant de Chine et du Vietnam via le Laos mais la Thaïlande normalisa rapidement ses relations avec les deux premiers à partir de 1975 et le Laos avait suffisamment à faire avec ses difficultés intérieures pour aider ses cousins de l’autre côté du Mékong.

- Les querelles sont par ailleurs vives entre la Chine et le Vietnam qui entreront en guerre ouverte en 1979, la Chine envahissant militairement le Vietnam. Le Vietnam pro-soviétique suivait la politique de coexistence pacifique prônée par le XXe congrès du parti communiste d’URSS et la Chine persistait à prôner la guerre contre le capitalisme et l'impérialisme. Cet antagonisme se retrouvera au sein des maquis entre les combattants de la jungle, partisans de la lutte armée : « le pouvoir est au bout du fusil » aurait dit Mao, et les étudiants réfugiés dans la guérilla par nécessité et enclins à refuser la violence pensant comme le fit Nikita Khrouchtchev que la transition vers le socialisme pouvait s'effectuer en douceur au sein même de la société.

 

 

- La vision du communisme que les insurgés tous en Isan plus ou moins pieux bouddhistes, purent obtenir des réfugiés khmers lors de la prise du pouvoir par les khmers rouges plus ou moins maoïstes en 1975 ou des réfugiés vietnamiens après la chute de Saigon au profit d’un gouvernement pro-soviétique la même année ne fut probablement pas fort productive (13) !

 

 

- Le rôle de l’amnistie enfin, proclamée par le Maréchal Prem Tinsulanonda fut important sinon essentiel et sa date marque pour nous la fin symbolique de l’insurrection même si celle-ci ne prit totalement fin que dans le courant de l’année 1983 (14).

 

 

L’amnistie du 23 avril 1980

 

Elle découle de l’ «ordre du premier ministre » numéro 66/2523  (familièrement, il est pour les Thaïs le 66/23) et son objet est « la politique de lutte contre le communisme » (คำสั่งสำนักนายกรัฐมนตรี ที่ 66/2523 - เรื่อง : ในโยบายการต่อสู้เพื่อเอาชนะคอมมิวนิสต์). L’ordre proclame l’amnistie pleine et entière aux insurgés qui se rendront  avec leurs armes tout en contenant de pieuses dispositions sur la marche vers le progrès social et la démocratie. Est-il l’œuvre du Maréchal Prem ou celle du Roi qui lui accorda une confiance totale puisqu’il en fit le Président du Conseil de régence ? Il est certain qu’il intervient dans son élaboration qui apparaît toutefois comme une décision collective (15). C’est une nouvelle stratégie, passage d'une ligne dure à une approche modérée, incluant la justice sociale et l’amnistie pour permettre aux transfuges de quitter le mouvement insurgé.

 

 

Les dispositions financières

 

S’il est d’usage de louer la sagesse du gouvernement de Prem dans l’octroi de ce grand pardon, il est beaucoup plus rarement fait référence au prix de ce pardon : il va être attribué aux repentis une allocation de 7.000 dollars US. Faut-il voir dans cette référence au dollar U.S. la griffe de la CIA ? Ce fut d’ailleurs directement ou indirectement l’argent la CIA qui va servir à indemniser nos insurgés. Ces dispositions n’apparaissent pas dans le « 66/23 ».

 

Nous avons une presque quasi-certitude chiffrée : 6.183 « camarades » auraient reçu 1 milliard 400 millions de bahts (un peu plus de 43 millions de dollars) ce qui correspond à peu près à 225.000 bahts per capita.

 

Il devait également être attribué aux repentis une propriété de 15 raïs (2,4 hectares) avec une maison et 5 têtes de bétail. La majorité des exploitations agricoles en Isan avait et a toujours une superficie inférieure à 15 raïs (16).

 

 

Ce n’est pas tout, les armes des repentis vont leur être rachetées,  mais nous n’avons malheureusement pas d’autres références sur ce singulier négoce. Les carabines américaines Colt M 16, rivales directes de la très célèbre AK 47 – Kalachnikov, seront rachetées 87 dollars ce qui correspond à environ 2.700 bahts de l’époque. Les insurgés étaient munis également d’armes lourdes venues de Chine ou d’Europe de l’Est, nous ignorons totalement le bénéfice qu’ils ont retiré de leur revente. Dans les rares photographies dont nous disposons, nous les voyons tous brandir une arme dont il est difficile de dire si c’est la soviétique ou l’américaine (Colt a purement et simplement copié la « kalach »). Il est permis de penser que chacun  des repentis a pu ajouter 2.700 bahts à sa prime de retour ?

 

 

Ces chiffres ont-il un  sens lorsque nous écrivons en 2019 ?

 

Bien évidemment. Le salaire moyen en Isan en 1980 est de 45 bahts par jour c’est-à-dire environ 1.300 bahts par mois, environ 15.000 bahts par an et 225.000 bahts, ce sont 15 ans de revenus. C’est dire tout simplement aussi que la revente de la seule carabine représente deux mois de revenus. Les payements se seraient étalés au fil des années suivantes.

 

Ces chiffres nous permettent peut-être d’avoir une idée un peu plus précise sur le nombre de véritables combattants dans la guérilla communiste. Si l’on tient compte des morts au combat ou dans les opérations de contre-guérilla dont le détail est inconnu, si l’on tient compte que peu ont dû résister à ce chant des sirènes de la CIA, mais aussi de l’appréhension d’autres craignant d’éventuelles mesures de rétorsion, ils ne furent jamais plus que quelques milliers, probablement 15.000 répartis en trois zones, l’Isan, le zone la plus active, le Nord-Ouest avec en particulier des guérilleros hmongs à la frontière birmane et l’extrême sud musulman à la frontière malaise en liaison avec les communistes de Malaisie.

 

Seul le chiffre de 6.183 est précis. Nous les tenons d’un article du Bangkok Post qui est un journal sérieux à l’occasion d’un dernier règlement intervenu en 2017 seulement  (17).

 

 

Se retirer de la révolution et revenir à la vie normale, se questionner et gérer les rêves brisés, voilà le sort de tout combattant qui connut l’échec. Au fur et à mesure que les anciens communistes du Nord-Est vieillissent, les souvenirs de leur vie mouvementée s'effondrent dans l'oubli. Leurs propres efforts pour se souvenir publiquement du rôle qu’ils ont joué dans l’histoire politique de la Thaïlande ne retiennent guère l’attention du public. Nous avons pu en retrouver quelques-uns dont nous vous parlerons dans notre prochain article.

 

 

NOTES

 

(1) Un chapitre étayé de nombreuses références journalistiques et bibliographiques lui est consacré dans la thèse de Paul T. Carter « CIA Secret Warriors - Thai Forward Air Guides in the US War in Laos - The Untold Story », กรุงเทพมหานคร, 2561 - Bangkok, 2018. (Nous pouvons traduire le titre « les guides thaïs des frappes aériennes dans la guerre des États unis au Laos – Une histoire jamais contée »). L’ouvrage est numérisé :

https://www.academia.edu/37244280/CIA_Secret_Warriors_Thai_Forward_Air_Guides_in_the_US_War_in_Laos._The_Untold_Story

 

 

Un universitaire américain de l’Université du New Jersey, le docteur Char Karnchanapee est l’auteur d’un ouvrage « The story of Phak Isan » daté de 1995 et également numérisé :

http://www.rci.rutgers.edu/~karnchan/isan_his.txt

 

Nous devons à Thomas A. Marks, professeur à l’Institut national de la défense à « Anatomy of a contrinsurgency victory » publié dans « Military Review » de janvier-février 2007 également numérisé :

http://www.au.af.mil/au/awc/awcgate/milreview/marks.pdf

 

 

Bob Bergin, ancien  agent des services de renseignement américains et Asie du Sud-Est enfin : « Defeating an Insurgency —The Thai Effort against the Communist Party of Thailand » publie dans «  Studies in Intelligence » Volume  60, no. 2  de juin 2016. L’article est numérisé sur le site de la CIA :

https://www.cia.gov/library/center-for-the-study-of-intelligence/csi-publications/csi-studies/studies/vol-60-no-2/defeating-an-insurgency.html

 

 

 

(4) Pour le  nouvel an de 1970, quelques jours avant l’attaque sanglante de la base aérienne d’Udon, la police thaïlandaise et les guérilleros communistes ont échangé leurs vœux affirmant leur désir mutuel de se détruire. La guérilla dota la police de ce poème reproduit dans son billet clandestin « le drapeau de la révolution » (ธง ปฏิวัติ) :

 

 

Quand vous venez, nous plongeons sous terre.

Quand vous vous arrêtez, nous vous harcelons.

Lorsque vous êtes fatigués, nous attaquons.

Lorsque vous fuyez, nous vous poursuivons.

            

La réponse de la police fut du même style :

Lorsque vous vous enterrez, nous vous déterrons.

Quand vous êtes fatigués, nous vous pulvérisons.

Lorsque vous attaquez, nous nous défendons.

Lorsque vous nous poursuivez, nous vous faisons face.

Parce que vous êtes des pleutres et n’êtes capable d’attirer le peuple que par vos mensonges.

 

(5) Le rôle de Pridi à cette époque laisse à penser que les accusations de communisme lancées contre lui et dont il s’était défendu étaient bien réelles.

 

(6) Un rôle majeur fut celui de Teerayut Bunmee (ธีรยุทธ บุญมี),  étudiant à l'Université Chulalongkorn (มหาวิทยาลัย) en 1973 et dirigeant le Centre national des étudiants de Thaïlande (ศูนย์กลางนิสิตนักศึกษาแห่งประเทศไทย ศนท- NSCT) dans la coordination de l'activisme politique contre les dictatures militaires de Thanom Kittikachorn (กิตติ ขจร) et Praphas Charusathien (จารุ เสถียร). Arrêté avec d‘autres étudiants le 6 octobre 1973, des rumeurs coururent sur leur assassinat mais ils furent relâchés au bout d’un an. Après le massacre du 6 octobre 1976, il rejoint les maquis on ne sait où et nous ignorons tout de cette époque de clandestinité. Revenu à la vie civile, il est actuellement professeur de sociologie à l’Université Thammasat et aurait répudié le socialisme.

 

 

(7)  Alors que Mai 68 se termine, que les ouvriers retournent dans les usines et les étudiants dans leurs amphithéâtres, il est un petit groupe pour qui la lutte ne s’achève pas là. Ils ont à peine 18 ans, sortent tout juste de la Sorbonne ou du lycée Louis-le-Grand et ne connaissent de la « révolution » que les écrits de Marx, Lénine ou Mao. Mais ils sont convaincus que pour mener la lutte il ne faut pas se contenter de tracter à l’extérieur des usines, il faut s’y faire embaucher pour rallumer la flamme de la révolution. Suprême humiliation, lorsque Sauvageot, leader de l'UNEF., se présente devant une usine dont les portes restaient fermées sur ordre de la CGT et s’écrit « Camarades, les étudiants vous ont montré l'exemple », on lui répond d'une fenêtre : « On ne t'a pas attendu ! »

 

(8) « Communist Insurgency in Thailand » 1966.

 

(9)  Jean Duffar  « Panorama des forces politiques en Thaïlande », numéro de juin 1969.

 

(10) https://reines-marguerites/gazette/communist-insurgency-thailand par le capitaine  Merrill L. Bartlett - Mars 1973.

 

(11) Voir à ce sujet l’article de Pierre Fistié qui date toutefois un peu « Communisme et indépendance nationale : le cas thaïlandais (1928-1968) ». In : Revue française de science politique, 18 année, n°4, 1968. pp. 685-714;

 

(12) Voir notre article INSOLITE 25 « LES ETHNIES OFFICIELLEMENT RECONNUES EN THAÏLANDE POUR LA PREMIÈRE FOIS EN 2017 ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/04/insolite-25-les-ethnies-officiellement-reconnues-en-thailande-pour-la-premiere-fois-en-2017.html

 

(13) La question de la compatibilité du communisme avec le bouddhisme, omni présent en Isan ne manque pas de se poser. La première confrontation du communisme avec le bouddhisme  se fit lors de l’invasion de Staline en Mongolie qui se traduisit par le massacre systématique de tous les moines et la destruction de tous les bâtiments religieux. Ne parlons pas du Vietnam, du Cambodge et du Tibet. Voir sur ce sujet Hubert Durt et Mikhail Xifaras « BOUDDHISME ET POLITIQUE »

Presses Universitaires de France, 2002/4 n° 12, pages 101 à 112.

 

ตื่นเถิด พี่น้องผองทาสผู้ทุกข์ระทม ลุกขึ้นเถิด มวลชนผู้ยากไร้ทั่วหล้า เลือดริน ปรี่ล้นทุกข์ทนเรื่อยมา สองมือคว้า ไขว่หายุติธรรม ล้างโลกเก่า ฟาดมันให้แหลกยับไป ผองทาสทั้งหลาย ลุกขึ้นสามัคคี อย่าคิด ว่าเรานั้นยากไร้ซึ่งทุกสิ่ง ในความเป็นจริงโลกนี้เป็นของเรา นี้เป็นการต่อสู้ครั้งสุดท้าย สามัคคีให้ถึงวันพรุ่ง แองเตอร์นาซิอองนาล จะต้องปรากฏเป็นจริง นี้เป็นการต่อสู้ครั้งสุดท้าย สามัคคีให้ถึงวันพรุ่ง แองเตอร์นาซิอองนาล จะต้องปรากฏเป็นจริง เคยมีหรือ พระเจ้าที่มาโปรดช่วย หวังอำนวย จากใครไม่ได้ หยัดยืน พึ่งลำแข้งของเราไซร้ สังคมใหม่ จึงจะได้มา ขอพวกเรา จงช่วงชิงชีพของเราคืน จงหยัดจงยืนความคิดใหม่ไว้ให้ได้ โหมเพลิงในเตาให้มันพุ่งโชนขึ้นไป ตีเหล็กตีได้เมื่อยังร้อนแดง นี้เป็นการต่อสู้ครั้งสุดท้าย สามัคคีให้ถึงวันพรุ่ง แองเตอร์นาซิอองนาล จะต้องปรากฏเป็นจริง นี้เป็นการต่อสู้ครั้งสุดท้าย สามัคคีให้ถึงวันพรุ่ง แองเตอร์นาซิอองนาล จะต้องปรากฏเป็นจริง ผู้ใด คือชนชั้นผู้สร้างโลก คือเรา ชนชั้นผู้ใช้แรงงาน ผลทั้งสิ้น จะต้องเป็นของพวกเรา ไม่เหลือให้ พวกทากสูบกิน แค้นเจ้าพวก สัตว์ร้ายเลวทรามนั้น แค้นที่มัน สูบกินเลือดเรา มีแต่ กำจัดการขูดรีดให้สิ้น ตะวันสีแดง สาดแสงทั่วหล้า นี้เป็นการต่อสู้ครั้งสุดท้าย สามัคคีให้ถึงวันพรุ่ง แองเตอร์นาซิอองนาล จะต้องปรากฏเป็นจริง นี้เป็นการต่อสู้ครั้งสุดท้าย สามัคคีให้ถึงวันพรุ่ง แองเตอร์นาซิอองนาล จะต้องปรากฏเป็นจริง

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