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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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14 mars 2019 4 14 /03 /mars /2019 01:08

 

Nous avons déjà évoqué les  « révoltes des Saints » suscitées par les réformes du Roi Chulalongkorn lorsqu’il prit la décision  de bouleverser le système traditionnel du Siam, pour conduire son pays à la « modernité » (1). Dans un précédent article (2) nous avons rapidement fait la connaissance de l’un de ces « saints » (littéralement « personne ayant gagné des mérites » - phu mi bunผู้มีบุญ), Sopa Phontri qui fut à l’origine de l’une de ces « révoltes des Saints » (Kabot Phumibun - กบฏผู้มีบุญ) lesquelles ne furent pas spécifiques au règne de Rama V puisque certaines en Isan l’ont précédé et d’autres l’ont suivi comme nous le verrons en conclusion. Leur histoire reste à écrire, les historiens occidentaux de profession ou de passion comme nous l’ignorent car, nous le verrons aussi, les seules sources disponibles sont en thaï.

 

 

L’HISTOIRE DE « MOLAM » SOPHA PHONTRI

 

« Molam » Sopha Phontri (หมอลำโสภา พลตรี) est né en 1882, sous le règne de Rama V, dans un petit village de la province de Khonkaen, Ban Nonrang (บ้านโนนรัง) situé  à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest du chef-lieu (sous-district de Sawathi, district de Mueang, province de Khon Kaen (ตำบลสาวะถี - อำเภอเมือง จังหวัดขอนแก่น). Le terme de « Molam » sous lequel il est connu, n’est qu’un qualificatif, le molam est à la fois la musique traditionnelle de l’Isan et du Laos mais aussi celui dont on qualifie une personne qui le pratique. Nous pouvons donc l’appeler Sopha Phontri « le musicien ».

 

 

Il est d’une famille d’agriculteurs.

 

Il fit ses études à l’école du temple. Peut-être était celle du Wat Chai si (วัดชัยศรี) situé dans le village de Sawathi que nous connaissons pour les peintures murales de sa chapelle d’ordination construite et décorée au début du siècle dernier et que notre musicien a pu connaître ? (3)  Ce n’est qu’une supposition car le sous-district comprend 20 villages dont chacun a son temple.

 

 

Servi par une excellente mémoire, il y apprend à lire l’alphabet traditionnel (thamธรรม)

 

 

et l’ancien alphabet khmer  (khomขอม)

 

 

qui donne accès aux écrits sacrés (voir nos deux articles) enseignés par les moines les plus savants ainsi que des rites et des rituels traditionnels (Phithikam Buangsuangพิธีกรรมบวงสรวง) ainsi que la musique. Le molam du sous-district de Sawathi et des districts voisins est particulièrement réputé.

 

 

C’est un homme riche : il a trois épouses et trois propriétés agricoles dans trois villages, Ban Pawai, Ban Nongtakai et Ban Sawathi (บ้านป่าหวาย, บ้านหนองตะไก้ et บ้านสาวะถี). Dans le seul village de Ban Pawai, il possédait environ 70 à 100 rai (entre 11 et 16 hectares). Il est d’une personnalité agréable. C’est un bel homme qui doit aux travaux des champs un teint basané. Ses dents sont colorées par le bétel. Intrépide, il n’a pas peur de parler, il n’a pas peur d’agir, il n’a pas peur des autres. D’humeur toujours égale, il est apprécié de tous.

 

 

L’ENTRÉE EN RÉBELLION

 

La première raison de son entrée en rébellion

 

fut la conséquence de la politique de domination culturelle de l’État central, avec  la loi sur l’enseignement primaire de 1921, et les créations d’écoles dans les villages pour que tous les petits enfants de la région puissent apprendre le thaï avec les livres d’enseignement en thaï. Sopha Phontri y fut opposé estimant que ses enfants sont Isan avec d’être Thaïs. Il estima qu’ils doivent être élevés au temple comme il le fut et y apprendre l’écriture traditionnelle comme lui. Il répète volontiers « la langue thaïe mange nos enfants » (ภาษาไทยกินเด็ก).

 


L’écriture traditionnelle apprend aux enfants à être bons et à connaître les règles du Dharma. Il refusera donc d’envoyer ses enfants à l’école locale qui est installée dans le village de Ban Sawathi (โรงเรียน บ้านสาวะถี). Suivi par beaucoup alors de ses futurs disciples, ils le laisseront assurer l’éducation de leurs enfants lui-même avec l’assistance des moines. Cela va naturellement susciter la colère du directeur de l’école auquel il s’opposera parfois physiquement. Mais il s’opposa aussi aux enseignants leur déniant le titre de « professeur » (khru - ครู). Il considère que ce vocable, signe d’une position sociale élevée, doit être réservé aux moines les plus anciens et les plus respectés des villageois. Ils n’ont droit à ce titre que lorsqu’il leur a été attribué au cours de la cérémonie du hotsong (พิธีฮดสรง), le mot est spécifiquement isan, encore appelée theraphisek (เถราภิเษก) ; une cérémonie traditionnelle locale probablement venue du Laos au cours de laquelle l’ensemble des habitants du village reconnaissaient que les moines avaient terminé leurs études et étaient dignes à leur tour de diffuser l’enseignement. Nous devons situer le début de ces événements en 1932, date de la création de l’école si l’on en croit son site Internet.

A 305- LA RÉBELLION DE SOPHA PONTRI « LE MUSICIEN » DANS LA PROVINCE DE KHON KAEN (1932-1942).

La seconde raison de la rébellion

 

est postérieure : Elle est la suite de la première loi sur la protection de la forêt (ฎหมายป่าไม้) du 4 août 1937 :

 

 

Dorénavant, pour couper du bois dans une forêt, les habitants doivent solliciter l’autorisation du Département des forêts (thangkrompaทางกรมป่า). Mais cette autorisation est soumise au payement d’une taxe au mètre cube qui frappe les villageois qui vont couper du bois dans la forêt tant pour construire leur habitation et pour la confection du charbon de bois pour la cuisine. Or, pour eux, c’est d’une logique implacable, ce n’est pas le gouvernement qui a planté les arbres, il n’y a donc pas d’autorisation à demander, il n’y a pas de redevance à payer. La seule autorisation à demander est celle de l’esprit des forêts (Donputa – ดอนปู่ตา littéralement l’esprit du grand-père paternel – pu – et celui de la grand-mère maternelle – ta).

 

 

Depuis des millénaires les habitants de l’Isan vivaient en contact étroit avec la nature en dépit du rôle croissant joué par les progrès technologiques et les ressources forestières y avaient grande valeur. En Isan les villageois construisaient un petit sanctuaire en bois destiné à ces esprits au milieu des arbres et des animaux de la forêt, les seuls responsables de la conservation de ce patrimoine naturel. C’est à eux seuls qu’ils s’adressent lorsqu’ils vont pratiquer des coupes en forêt (4). Sopha Phontri va donc exhorter ses compatriotes à continuer à couper le bois de la forêt en particulier pour construire leur habitation en respectant seulement le rituel auprès des esprits.

 

 

La troisième raison

 

intervient deux ans plus tard. Il s’agit de la création d’une taxe foncière sur les mutations des terres (phasi thidin ภาษีที่ดิน) le 1er avril 1939 et appelée « taxe de maintenance locale » (phasibamrungthongthiภาษีบำรุงท้องที่).

 

 

Elle suscite la colère des villageois. Ce n’est pas le gouvernement qui a créé la terre, elle l’a été naturellement. Pour y vivre, il faut la travailler ce qui est difficile. Tout comme le bois de coupe, elle nous appartient (« La terre nous appartient » : Thidin penkhongraoที่ดินเป็นของเรา).

 

 

Cette taxe était initialement de 5 satang mais fut rapidement portée à 10 puis  à 20. Sopha Phontri et ses partisans vont se refuser de la payer. Cette grève de l’impôt va susciter la fureur de district Khun Wanwutthiwichan (ขุนวรรณวุฒิวิจารณ์) le chef de district (Naiamphoe Mueang Khonkaenนายอำเภอเมืองขอนแก่น). Il va falloir faire un exemple. Il va ordonner la saisie de terres appartenant à deux partisans de Sopha Phontri, Nai Sing et Nai Saem (นายสิงห์ นายเสริม). Il leur était demandé d’abandonner leur propriété pour 40 rai ou payer une taxe de 125 bahts qui, à l’époque, ne correspondait pas au prix de deux bouteilles de bière mais à celui de 30 vaches. Sopha Phontri fit alors le tour des villages pour protester contre la domination culturelle du gouvernement central et la tyrannie des fonctionnaires de Bangkok. Il obtint un grand succès.

 

Il ne faut pas perdre de vue ces raisons purement fiscales qui ont en réalité une importance énorme. Les paysans des villages de l’Isan vivaient en économie de subsistance : ils ont leur champ de riz, leurs poulets et leurs cochons, le poisson des étangs et le gibier de la forêt, les champignons, les insectes et toutes sortes de fruits ou plantes sauvages comestibles. Le bois des forêts leur permet de construire leur habitation. Le peu de monnaie dont ils disposent provient de petits travaux d’artisanat vendus sur les marchés et leur permet surtout et tout au plus d’acheter ce qu’ils ne peuvent pas ou ne savent produire, les vêtements par exemple.

 

 

Le ciel ou Bouddha ont évité à l’Isan profond la présence des usuriers chinois qui n’ont rien à y gratter et restent cantonnés dans les grandes métropoles (5).

 

 

Sopha Phontri affirmait toutefois porter un grand respect au royaume de Thaïlande telle qu’il était avant le coup d’État mais aucun aux personnes qui gouvernaient le pays à cette époque. Le premier texte du 4 août 1937 provient du gouvernement de Phot Phahonyothin et celui du 1er avril 1939 du gouvernement de Plaek Phibunsongkhram même s’ils sont pris au nom du roi Ananda qui n’est venu dans son pays qu’en 1938, qui vit toujours à Lausanne ce qu’ignore son bon peuple qui ne le connaît que par les portraits qui sont affichés dans les bâtiments officiels et son effigie sur les timbres-poste et les pièces de monnaie.

 

 

Sopha Phontri, fort de ses convictions dans les pouvoirs charismatiques du monarque, va se rendre à Bangkok pour le rencontrer. Pouvait-il savoir qu’il était en Suisse ? Il n’a évidemment pas pu le rencontrer. L’aurait-il pu si le jeune roi avait été dans son pays ?

 

 

Le gouvernement local va alors s’attaquer à cette sédition fiscale. Sopha Phontri et onze de ses amis sont arrêtés et conduits à Khonkaen. Ils sont libérés au bout de 15 jours. Sitôt revenu à la liberté, notre musicien va continuer à faire le tour des villages pour protester contre l’oppression intellectuelle et fiscale du gouvernement central. Il est une nouvelle fois arrêté et emprisonné à Khonkaen en compagnie de vingt de ses amis. Combien de temps resta-t-il dans la prison de Khonkaen, nous l’ignorons. Toujours est-il qu’il en sortit et continua de plus fort son appel à la sédition fiscale.

 

 

Il a de plus en plus de succès. Le gouvernement décida alors   une attaque frontale.  Sopha Phontri avait organisé le soir du 16 décembre 1940 dans le village de Ban Sawathi et un terrain appartenant à Nai Saem ce que l’on a appelé « le grand discours ». La population était venue de tous les villages environnant du sous-district, Ban Ngio, Ban Nonku, Ban Pawai, Ban Khoksawang, Ban Buengkae (บ้านงิ้ว, บ้านโนนกู่, บ้านป่าหวาย, บ้านโคกสว่าง, บ้านบึงแก). D’autres étaient venus du village de Ban Nongsiangsui (บ้านหนองเซียงซุย) actuellement dans le district de Phu Wiang (ภูเวียง) qui est situé à 40 kilomètres à l’ouest. N’oublions pas que ces « rebelles » n’avaient pas d’autre moyen de locomotion que leurs deux jambes. 2 ou 300 auditeurs étaient présents ce soir-là. Le discours de Sopha Phontri tourna autour des critiques contre un gouvernement qui ne respecte pas les traditions et opprime les paysans en créant une fiscalité qu’ils ne peuvent supporter. C’est à nouveau un appel au refus de payer les taxes. Il prédit un sombre avenir pour l’Isan. Vers 21 heures, l’officier de police locale assisté d’un chef de village intervient et procède à l’arrestation de 116 personnes, hommes et femmes. Ils sont d’abord enfermés dans les locaux de l’école de Ban Sawathi. On constate qu’aucune des personnes arrêtées ne portait d’arme. Le lendemain ils sont tous conduits à Khonkaen pour qu’il soit procédé à une enquête du chef de « rébellion dans le royaume » (kabotphai nai ratchaanachak - กบฏภายในราชอาณาจักร). L’enquêté va durer deux mois. Parmi les  accusées, il y a plusieurs femmes enceintes qui durent accoucher en prison. Sopha Phontri et trois autres dirigeants (dont un dénommé khui daengnoi - นายคุย แดงน้อย) seront condamnés à 16 ans de prison. Les autres sont libérés mais un quart était mort au cours de cette détention. Les condamnés vont être envoyés à la prison de Bang Khwang à Bangkok (เรือนจำบางขวาง) qui a depuis acquis une triste réputation sous le surnom de Bangkok Hilton et qui ressemble de très près à l'image que l'on peut avoir de l'enfer.

 

 

Khui Daengnoi sera retrouvé noyé (accidentellement ?) dans le canal de Bang Sue (คลองบางซื่อ) à la suite d’un débordement. Les deux autres y ont échappé miraculeusement diront leurs partisans et vont alors être renvoyés à la prison de Khonkaen. Sopha Phontri y sera victime d’une rage de dents et le surveillant en chef lui aurait injecté une drogue à laquelle il était allergique et qui causa sa mort. Accident médical ou assassinat ? Ce décès intervient à la fin de l’année 1942 ou au début de l’année 1943.

 

 

Ses partisans furent convaincus que sa carrière fut marquée par deux miracles. Le premier est d’avoir échappé à l’inondation consécutive au débordement du canal. Le second est plus étrange : Après son décès, les autorités pénitentiaires enveloppèrent son corps dans un linceul et le mirent en terre provisoirement avant que sa famille ou ses proches ne viennent récupérer sa dépouille pour procéder au rituel funéraire. Il resta trois jours en terre. Le quatrième, ses proches ne trouvèrent plus en terre que le pagne qu’il portait lors de son décès. Le corps avait disparu. Ils furent convaincus qu’il était revenu sur terre.

 

 

LES RÉVOLTES DES SAINTS EN ISAN

 

Il y en eu d’autres avant et il y en eut au moins une autre après celle-ci (6). L’histoire de chacune d’entre elles mériterait d’être écrite.

 

Carte des rébellions des saints en Isan établie par Suwit Thirasawat :

 

 

Elles se différencient fondamentalement des autres mouvements de révolte, que ce soit l’insurrection communiste qui fut puissante en Isan, téléguidée depuis Pékin et Hanoï ou le mouvement des « chemises rouges » également puissant en Isan qui avait un « chef d’orchestre » sur le plan national.

 

 

Elles sont toutes initiées par un personnage charismatique, un phu mi bun, un « saint » qui bénéficie ou auquel ses fidèles attribuent des pouvoirs magiques. N’oublions pas que l’Isan est imprégné de croyances animistes qui sont difficilement compatibles avec le matérialisme marxiste !

 

Elles sont géographiquement localisées ce qui explique que les autorités centrales n’ont pas de peine à les juguler.

 

Elles sont toutes, surtout, c’est leur seul aspect « politique » axées sur la protestation contre les envahissements du pouvoir central, fruits de sa politique de modernisation de « thaïsation ». La révolte de Sopha Pontri en est un bel exemple, que ce soit au niveau de la lutte contre « colonisation intellectuelle par l’écriture ou  contre une fiscalité qui bouleverse les traditions séculaires. Cet attachement à leur petit microcosme géographique n’est pas incompatible avec leur amour du pays bien au contraire (7). Ne disons pas qu’elles sont « réactionnaires », le terme peut être interprété de façon négative, elles sont « traditionalistes ».

 

 

SOURCES

 

Les sources anglaises et à fortiori françaises sont inexistantes, elles sont toutes en thaï.

Citons :

https://www.baanjomyut.com/library_2/proletarian_revolt/02.html

http://www.phusing.com/?name=knowledge&file=readknowledge&id=528

L’article est d’un universitaire de l’Université de Khonkaen Suwit Thirasawat (สุวิทย์ ธีรศาสวัต) et extrait du premier volume d’une Encyclopédie de la culture thaï dans le nord-est qui en compte trois (แหนังสือสารานุกรมวัฒนธรรมไทย ภาคอีสาน เล่ม) qui date de 2011 et que nous n’avons pu consulter.

https://www.silpa-mag.com/history/article_8986

La page : https://isaanrecord.com/2017/08/29/sila-wongsin-subaltern-phibun/

est consacrée à la dernière rébellion de Sila Wongsin en Isan

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article 140 « La Résistance à la réforme administrative du Roi Chulalongkorn. La révolte des "Saints" » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-140-la-resistance-a-la-reforme-administrative-du-roi-chulalongkorn-la-revolte-des-saints-123663694.html

 

(2) Voir notre article A 304 « VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ECRITURE ISAN ? » 

 

(3) Voir notre article A 196 – « LES PEINTURES MURALES, L’ÂME DES TEMPLES DU COEUR DE L’ISAN » : 

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/11/a-196-les-peintures-murales-l-ame-des-temples-du-coeur-de-l-isan.html).

 

(4) Voir l’article de Boonyong Kettate « The Ancestral Spirit Forest (Don Pu Ta) and the Role Behavior of Elders (Thao Cham) in Northeastern Thailand » in Journal of the Siam Society, n°  88.1 & 2 (2000) pp.96-110).

La croyance en l’existence d’une âme dans les arbres appartient à toutes les civilisations traditionnelles. Le paganisme antique connaissait l'hamadryade, sorte d'incarnation semi-humaine, semi-divine, attachée à l'existence de chaque arbre. On ne pouvait abattre un arbre sans respecter un rituel. L’un d’entre nous a connu  au  début des années 50, ce n’est pas si loin, des bûcherons piémontais qui venaient dans les Alpes procéder à des coupes et qui, avant de frapper de leur cognée, demandaient pardon à l’arbre.

 

 

(5) On constate non sans intérêt que dans les motifs qui ont conduit les habitants de l’Isan à entrer beaucoup plus tard en révolte armée sous la bannière communiste, les exactions des usuriers chinois actifs à Bangkok est totalement absente  ici. Voir nos deux articles :

H 28 – « LA GUÉRILLA COMMUNISTE DANS LE NORD-EST DE LA THAÏLANDE (ISAN) DU 7 AOÛT 1965 AU 23 AVRIL 1980 - PREMIÈRE PARTIE ».

http://Mecklembourg-Poméranie-Occidentale/2018/12/h-28-la-guerilla-communiste-dans-le-nord-est-de-la-thailande-isan-du-7-aout-1965-au-23-avril-1980-premiere-partie-4.html

H 29 – « LA GUÉRILLA COMMUNISTE DANS LE NORD-EST DE LA THAÏLANDE (ISAN) DU 7 AOÛT 1965 AU 23 AVRIL 1980. LA FIN ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/01/h-29-la-guerilla-communiste-dans-le-nord-est-de-la-thailande-isan-du-7-aout-1965-au-23-avril-1980.la-fin.html

 

(6) Nous en connaissons plusieurs dont la première est antérieure à l’avènement de la présente dynastie.

La première date du règne de Phetracha (พระเพทราชา) connue sous le nom de kabot bunkwang (กบฏบุญกว้าง) sous la direction du dit Kwang en 1699. Elle éclata à Nakhonrachasima (นครราชสีมา) et semble avoir été noyée dans le sang ? Nous en savons peu de choses et en ignorons les motifs, probablement réaction d’une province excentrée contre le pouvoir central alors à Ayuthaya (ศรีอยุธยา).

Elle est suivie en 1791, sous le premier règne de la dynastie, de la révolte de Ai Chiangkaew (กบฏเชียงแก้ว) et se déroule dans le Champassak (จำปาศักดิ์) qui n’est plus présentement province thaïe. Ce fut probablement un mouvement de dissidence noyé dans le sang.

La troisième intervient sous le second règne, en 1817, Kabot Sakiatngong (กบฏสาเกียดโง้ง) et se produisit également dans le Champassak sous la direction du saint Sakiatngong.

La suivante frappe le règne de Rama V, Kabot Sambok (กบฏสามโบก) en 1901 -1902.  Nous n’en savons rien.

La suivante, la cinquième, la révolte des saints de l’Isan, Kabot Phumibun Isan (กบฏผู้มีบุญอีสาน) se déroule à la même époque. Elle est probablement à rattacher avec la précédente aux rébellions suscitées par les réformes de Rama V (1).

Sous le sixième règne intervient en 1925 la sixième révolte connue sous le nom de Kabot nongmakkaeo (กบฏหนองหมากแก้ว) dans le village de Nongmakkaeo (บ้านหนองหมากแก้ว) dans le sous district de Puan Phu, le district de Phukradueng  dans la province de Loei (ตำบลปวนพุ - อำเภอภูกระดึง จังหวัดเลย).Ce fut là une révolte paysanne armée qui déborda sur les provinces voisines de Phetchabun, Lomsak, Phitsanulok et Chaiyaphum (เพชรบูรณ์ - หล่มสัก - พิษณุโลก ชัยภูมิ) et probablement noyée dans le sang ?

La septième, Kabot Molam Noichada (กบฏหมอลำน้อยชาดา) date de 1936 et éclate à Mahasarakham.  Son initiateur, le musicien Noichada agite les mêmes arguments que Sopa Phontri, rejet de l’école et de la fiscalité. Ses animateurs finirent en prison eux-aussi.

La huitième, Kabot Molam Sophaphontri (กบฏหมอลำโสภา พลตรี) est la nôtre.

En 1959 enfin intervint celle de Sila Wingsing  sous le neuvième règne dans le district de Chokchai, province de Nakhonrachasima (อำเภอโชคชัย จังหวัด -นครราชสีมา) qui se termina par l’exécution du « saint » son meneur.

 

 

(7) C’est assez singulièrement une position du Félibrige provençal en rébellion purement intellectuelle contre le pouvoir central jacobin dont l’un des animateurs disait « Ame moun vilage mai que toun vilage, ame ma Prouvènço mai que ta prouvinço, ame la Franço mai que tout » (« j'aime mon village plus que ton village, j'aime ma Provence plus que ta province, j'aime la France plus que tout »). Il faut aimer son petit pays pour aimer le grand ! C’est une position que le gouvernement de Vichy répandit dans les années 40 sans succès il est vrai dans les territoires et colonies de l’Indochine française !

 

Tract diffusé au Laos, au Cambodge et en Indochine dans les années 40 :

 

 

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6 février 2019 3 06 /02 /février /2019 22:31

 

Un livre de Marie-Sybille de Vienne (1).

 

 

Les études  sur la Thaïlande écrites en français sont rares, et peu se sont risquées à étudier  l'évolution de « la royauté bouddhique » et du pouvoir royal depuis l'avènement de la dynastie Chakri en 1782, et surtout « le système royal » depuis 1949. Notre auteur va donc nous aider à comprendre dans sa 1ère partie (Nous suivons ici sa table des matières) : « La royauté Chakri entre tradition, Nation et constitution. », avec « La modernisation de la royauté et ses aléas, 1826-1945 », initiée sous les règnes de Rama II et III et surtout ensuite sous le règne du roi Mongkut (Rama IV)  et les réformes du roi Chulalongkorn (Rama V) (1868-1910) qui vont profondément changer le pays et  seront  poursuivies par Rama VI (1910-1925).

 

 

 

Nous les avons longuement exposées dans « Notre Histoire de la Thaïlande », comme d'ailleurs les changements profonds qui vont advenir sous le règne de Rama VII (1925-1935), avec la fracture des élites, la crise mondiale de 1929, et le coup d'État de 1932 qui mettra fin à la monarchie absolue et instituera une monarchie constitutionnelle, pour  « réduire la royauté  à sa plus simple expression (1934-1945) », avec l'abdication du roi Rama VII en 1935 et la nomination de Rama VIII, alors âgé de 11 ans et vivant en Suisse et ne revenant effectivement qu'en décembre 1945, après le seconde guerre mondiale pour  « régner »  moins de 6 mois dû à son décès « accidentel » avec une arme à feu.

 

 

Aussi nous nous intéresserons  surtout au long règne du roi Rama IX (9 juin 1946-13 octobre 2016) que Marie-Sybille de Vienne va aborder en plusieurs étapes chronologiques en distinguant la restauration royale et l'urbanisation (1946-1988) ; La fusion royauté-démocratie (1988-2006) et la liquéfaction institutionnelle (2006-2016).

 

En effet, le rôle du roi Rama IX et du pouvoir royal ne sera pas le même selon les  périodes  en fonction des événements historiques, politiques et économiques et de ses relations avec les différents gouvernements, les  pouvoirs militaires, et les différents réseaux militaro-politico-affairistes, les coups d'État, les crises institutionnelles, les manifestations violentes (1973, 1976, 1992, 2010). Un pouvoir qui s'exercera  en son nom après  2009, avec son hospitalisation presque  permanente jusqu'à son décès en 2016. 

 

On va donc suivre avec  elle le long règne de 70 ans du roi Rama IX dont le pouvoir va se modifier au gré des événements historiques et politiques et de ses propres décisions et activités. Si Bhumibol Adulyadej  est nommé roi le 9 juin 1946, il ne revient en Thaïlande qu'en 1950 pour se marier avec la princesse Sirikit Kitiyakorn et se faire couronner.( Le 5 mai 1950).

 

 

Le pays est de nouveau sous le pouvoir du maréchal Phibun (08/04/1948-16/09/1957) et le roi devra attendre la chute de Phibun et surtout la prise de pouvoir par le maréchal Sarit (1959-1963) pour profiter, nous dit-elle, de la mise en place d'une stratégie qui va lui redonner sa légitimité et sa préséance sur la Nation.

 

 

La Constitution de 1959  va conférer au roi le titre de chef des armées et rappeler que sa personne est « sacrée et inviolable ». Sarit va aider le roi à réactiver les grands rituels royaux, à  lui donner le pouvoir de nommer le Patriarche suprême, à mettre en valeur les activités du roi et les multiples cérémonies auxquelles il participe. Tous ses faits et gestes  seront mis en scène dans les médias quotidiennement, qui n'oublieront pas de montrer ses compétences et son savoir, qui en font un roi moderne et attentif à ses sujets. La Couronne, poursuit-elle, va étendre ses réseaux de clientèle au-delà de sa parentèle. « La royauté adopte ainsi la structure qui demeurera la sienne pendant le demi-siècle qui suivra, celle d'une royauté bouddhiste dotée d'une solide assise patrimoniale, à même d'intégrer les élites entrepreneuriales à deux niveaux : par le truchement moderne du capital, avec des partenariats entre le Bureau des propriétés de la Couronne (CDP) et les firmes sino-thaïes, et le truchement du mérite, via les kathin royaux ». (Etudiés dans le prochain article)

 

 

Elle nous rappellera les « deux phénomènes qui vont modifier les équilibres de la société thaïlandaise » : la guerre du Vietnam (Avec la guérilla communiste) et l'aide financière américaine et le développement économique avec l'essor du salariat et l'émergence d'une classe moyenne provoquant des tensions  internes que le roi essayera d'apaiser en se positionnant au-dessus de la mêlée des appareils politico-militaires et en dénonçant l'égoïsme et le profit et en prônant dans les années 90, une philosophie de la modération.

 

 

 

Mais en 1973, lors des événements sanglants d'octobre,  le roi sera contraint d'intervenir en nommant un civil à la tête du gouvernement, Sanya Thammasak, recteur de Thammasat et président de son Conseil privé et en désignant une convention nationale chargée de choisir en son sein une assemblée constituante. De même lors des « événements de 1976 » le roi va de nouveau intervenir en renvoyant le général Praphas à Taïwan (Le maréchal Thanom eut l'intelligence de prendre l'habit monastique) et en avalisant un coup d’État, proclamer la loi martiale et nommer comme 1er ministre, le juriste Thanin Kraivachen. (Pour en savoir plus sur les événements de 1973 et de 1976. Cf. Nos 4 articles . (2))

 

 

 

 

Elle ne peut que constater un « Virage à 180 degrés et (l') essor parlementaire (1980-1988) » (Titre du chapitre). En effet, dit-elle, la Couronne (La reine agit aussi) s'est introduite dans le jeu politique en apportant son soutien à différentes factions et est en mesure de superviser l'appareil militaire, mais elle doit aussi montrer qu'elle est  au-dessus de la mêlée. (Cf. Le rôle joué par le Conseil national de sécurité (NCS) en 1980 avec le bureau de l'identité nationale)). Mais l'instabilité parlementaire persiste et le roi devra encore  intervenir pour soutenir le général Prem (03/03/80-04/08/88), lors de la tentative de coup d’État des « Jeunes Turcs » (Classe 7) le 31 mars 1981 et encore lors d'un autre coup d'État des Jeunes Turcs en septembre 1985. Certes le général Prem avec les différents partis qui le soutiennent, gagnera les élections anticipées de 1986, mais devra renoncer après les élections anticipées de juillet 1988 n'ayant plus le soutien du Parlement. Sa nomination au Conseil Privé du Roi ne laisse aucun doute sur sa relation établie avec le roi. (Le nouveau roi Rama X réinstallera Prem en ses fonctions de Président du Conseil privé le 6 décembre 2016. Il a alors 96 ans !)

 

 

 

La décennie 80, dit-elle, est malgré tout une période d'apaisement (La guérilla communiste a disparu) mais l'armée est divisée en factions et le haut commandement est fauteur de troubles. Cette situation va donner une aura plus large au roi qui incarne alors la pérennité de l'entité politique thaïlandaise et l'institution royale.

 

 

On entre alors dans une autre période qu’elle intitule « La fusion royauté-démocratie (1988-2006) », qu'elle distingue en la fusion proprement dite de 1988 à 1997 ; la crise économique de 1997, qui loin de déstabiliser le pays, débouchera sur la Constitution de 1997 marquant « un tournant radical dans l'histoire des institutions ».

 

On ne peut reprendre ici toute l'analyse de cette période qu’elle réalise en 16 pages serrées, mais seulement noter ce qu'elle nous apprend sur le roi et l'institution royale.

 

Ainsi, après le nouveau coup d'État militaire du 23 février 1991, « - sur requête - du Roi, la junte nomme le président de la Fédération des Industries de Thaïlande, Amand Panyarachun, à la tête du gouvernement intérimaire ». Le roi va devoir intervenir après la nomination du général Suchinda, qui va provoquer des  manifestations à Bangkok le 20 avril pour aboutir aux émeutes sanglantes du 17 au 20 mai 1992 qui feront plusieurs centaines de morts.

 

 

« Le  20 mai au soir, en présence de la télévision et de deux membres de son Conseil Privé, son Président, Sanya Thamassak et le général Prem, le Roi, chef des  forces armées, convoque les généraux  Chamlong et Suchinda et leur demande de calmer le jeu. Il s'ensuit l'arrêt des manifestations, la démission de Suchinda -assortie d'une amnistie- l'abrogation des clauses organisant la tutelle de l'armée sur le Parlement, la dissolution du Samakkhitham (coalition politique) et la nomination d’Anand Panyarachun au poste de premier ministre. » Une fois de plus, note-t-elle, le roi avait dû intervenir et se trouver en position d'arbitre, ce qui désacralisait la royauté et lui faisait perdre de la légitimité.

 

(Cf. Notre article 237 sur ces journées sanglantes, qui note aussi les interventions de la princesse Siiridhorn à la télévision le 20 mai au matin, qui  sera rediffusé pendant toute la journée et celle le soir, de son frère, le prince héritier . (4))

 

 

 

Elle évoque ensuite « le dysfonctionnement des institutions qu'attestent quatre changements de gouvernement en cinq ans (1992-1996) », la crise économique de 1997, qui fait vaciller le gouvernement, à tel point, dit-elle, que « le Président du Conseil Privé du roi, le général Prem envisage un temps la formation d'un gouvernement d' « unité » ». Mais finalement les réformateurs prennent le dessus et une nouvelle Constitution est votée le 27 septembre 1997.

 

On avait pu remarquer que face à la crise, dit-elle, le roi avait eu l'occasion lors de deux discours prononcés le 4 décembre lors de son  anniversaire (le 5 décembre) 1997 et 1998, de dénoncer « les dérives de la croissance à tout va », et de prôner une « économie suffisante », un contre-modèle sur lequel nous reviendrons.

 

 

 

 

Mais en 1998,  la naissance du Parti de Thaksin, le Thai Rak Thai fondé sur trois réseaux extérieurs au Palais (Que  Marie-Sybille de Vienne présente), vont lui permettre de devenir premier ministre en 2001 (1er mandat 2001-2005), de diriger le pays d'une main de fer, avec un volontarisme et un interventionnisme hors du commun. « Cela va se traduire  par sa volonté de diriger et de contrôler toutes les institutions du royaume et de « vider de sa substance les garde-fous institutionnels » (commission électorale et anti-corruption, Cour constitutionnelle…), et d’éliminer toute forme d’opposition (parlementaire, militaire, médiatique, syndicale et associative) ». (In  Notre article (3)) 

 

 

Mais son action  va soulever des réserves et des tensions, surtout avec le nombre d'affaires de corruption, des manipulations de promotions militaires, que la presse relaye avec des critiques publiques des Conseillers privés du roi. « Rien d'étonnant donc, dit-elle, que le Roi exprime publiquement des réserves en présence du gouvernement dès fin 2003, à l'occasion de son discours d'anniversaire ». On peut constater que le fossé s’étend entre le Palais et le 1er ministre Thaksin courant 2004.

 

 

Et  cela ne va pas  s'arranger, tant les tensions vont s'aggraver, avec les nominations au sein de  l'appareil militaire, la situation dans le Sud et la loi d'urgence, avec un lynchage médiatique de Thaksin encouragé par son ex-allié Sondhi et sa rupture avec le Prince héritier. Sa légitimité est remise question et le Roi, de nouveau, lors de son discours d'anniversaire de 2005, « reproche publiquement à Thaksin de  n’écouter aucune critique. »

 

 

 

La vente de l'entreprise familiale de Thaksin Shin corp à un fonds souverain de Singapour sans payer d'impôt le 23 janvier 2006 va provoquer une énorme manifestation de  200 000 personnes portant du jaune  à Bangkok ; dès lors les événements vont s'enchaîner : Thaksin dissout l'Assemblée le 24 février 2006 ; Une manifestation de 150 000 personnes, venant surtout de Province  a  lieu en sa faveur à Bangkok début mars, ses opposants avec 60 000 personnes lui répondent le 5 mars ; les Démocrates boycottent les élections le 2 avril 2006 ; l'Assemblée ne peut pas siéger faute de sièges vacants, la crise institutionnelle amène Thaksin a démissionné le 4 avril, après un entretien avec le Roi. Après le second tour du 22 avril, l'Assemblée ne peut toujours pas siéger. Le roi estime que l'article 7 de la Constitution ne lui permet pas de trancher ; Le Roi se tourne vers la Cour Suprême et la Cour Administrative. ; «  après le discours du roi aux deux cours, puis concertation entre elles, la Cour Administrative annule le 3e tour des législatives, la Cour constitutionnelle (la troisième instance) invalide alors l'ensemble des élections le 9 mai. » Marie-Sybille de Vienne, note, que bien que Thaksin reprenne la tête du gouvernement le 19 mai 2006, désormais ses relations avec la Couronne sont détériorées ; son comportement lors de la réception donnée par le Roi à l'occasion  du 60e anniversaire de son accession au trône peut faire croire qu'il souhaite se « substituer » au Roi. La crise demeure. On peut remarquer, dit-elle, les manœuvres du général Prem contre le gouvernement.  Bref, le 19 septembre 2006, « les militaires s'emparent du pouvoir et forment un Conseil national de sécurité (CNS) ». Le Roi va entériner le coup  d'État.

 

 

 

 

Ensuite, en 8 pages,  elle va évoquer ce qu'elle appelle la liquéfaction institutionnelle (2006-2016). Nous passerons vite sur cette période, tant les événements sont nombreux, avec la nouvelle constitution approuvée par référendum le 19 août 2007 ; les nouvelles élections en décembre qui voient le retour des partisans de Thaksin, l'éviction du 1er ministre Samak par la Cour constitutionnelle, son remplacement par Somchai,  le beau-frère de Thaksin ; la condamnation de Thaksin, La contestation et les manifestations violentes du  PAD (Gilets jaunes), qui débouchent de nouveau sur l'instauration de l'état d'urgence, la dissolution du PPP et de ses alliés, l'accord entre les militaires et le parti démocrate qui font d'Abhisit le nouveau 1er ministre. Nous n'allons pas reprendre ici la politique menée  par le nouveau gouvernement, qui ne réussira pas à apaiser le conflit entre les jaunes et les rouges, surtout avec la partialité  trop visible de l'institution judiciaire ; La manifestation d' avril 2009, « marche de 20 000 chemises rouges sur le Grand Palais pour demander l'amnistie de Thaksin. Le 22 août, le Roi dénonce les « propagateurs de la désunion » ; quelques semaines plus tard, il fait de l'hôpital Siriraj sa résidence ».

 

 

 

 

Le 26 février 2010, la Cour Suprême saisit la plus-value de  Shin Corp, qui entraîne les « événements de mars-mai 2010 » à Bangkok, avec principalement la manifestation de 100 000 personnes le 14 mars ; l'état d'urgence proclamée le 7 avril, ; l'assaut de l'armée le 13 mai qui fait  91 morts et plus de 2000 blessés.

 

(Sur ces manifestations, Cf. L'excellente étude d'Eugénie Mérieau, « Les Chemises rouges de Thaïlande» (5))

 

 

 

Ensuite, ce sera la dissolution de l'Assemblée en novembre 2010,  les élections de juillet 2011 qui porte au pouvoir la sœur de Thaksin, Yingluck. Mais l'instabilité demeure à Bangkok, et « le couple royal quitte l'hôpital Siriraj pour sa résidence à Hua Hin ».  Elle rapportera alors les principaux événements de la nouvelle crise qui contraignent Yingluck à dissoudre le Parlement et à annoncer des élections pour février 2014. On assiste à un remake des élections de 2006 (Refus du Parti Démocrate de participer, seuil des députés pas atteint, partielles annulées par la Commission électorale). « L'échec du programme d'achat gouvernemental de riz fournit alors le prétexte idéal pour la mise en examen de Yingluck fin février. Un mois plus tard , la Cour Constitutionnelle invalide le sélections. La destitution de Yingluck le 7 mai ouvre ensuite la voie à un nouveau coup d'État militaire soigneusement préparé. » Des manifestations font 28 morts.  Le 20 mai 2014 le général Prayut Chan-Ocha, commandant en chef de l'armée royale thaïlandaise instaure la loi martiale ; le 22 mai le coup d'État est revendiqué, la Constitution est suspendue, la junte avec à sa tête le général Prayut Chan-Ocha,  prend le contrôle du pays. Le Roi approuve la nouvelle constitution provisoire  en juillet 2014.

(Toutefois,   Marie-Sybille de Vienne, émet un doute sur la pleine approbation du roi (p. 99), « si tant qu'il est été physiquement en état de s'y opposer. En effet,  depuis septembre 2009 et jusqu'à son décès le 13 octobre 2016, le Roi Rama IX fut hospitalisé presque en permanence et ne prononça plus son « discours »  lors de son anniversaire.)

 

En septembre 2014 la junte désigne une assemblée législative qui nomme le général Prayut Chan-Ocha 1er ministre. Le 7 août 2016 la nouvelle constitution est approuvée par référendum. (Cf. Notre article (6)) 

 

Marie-Sybille de Vienne conclut sa 1ère partie en rappelant les événements de 2006-2014 qui montre les limites du parlementarisme et les errances de la Démocratie et de la Justice et qui conforte l'idée que « la Royauté semble la seule institution à même d'intervenir en dernier recours ». En sera -t-il de même avec le nouveau roi Maha Vajiralongkorn (Rama X) qui  succède à son père le 1er décembre 2016 ?

 

 

 

En tout cas, elle s'interroge dans sa 2e partie sur le « système royal », un appareil de pouvoir parallèle qui s'articule à travers trois séries d'instruments politiques, économiques et symboliques, à savoir  le Conseil Privé du Roi et ses réseaux, la parami et les finances royales et la symbolique royale et la reconnaissance du plus grand nombre. C'est que nous allons découvrir dans notre prochain article.

 

 

NOTES ET RÉFÉRENCES.

 

(1) Les Indes Savantes, 2008.

4e de couverture : Professeur des universités et chercheur au Centre Asie du Sud-Est (CNRS/EHESS/INALCO).

 Marie-Sybille de Vienne enseigne l'histoire économique et géopolitique de l'Asie du Sud-Est à l'Institut National des Langues et Civilisations orientales. Ses travaux portent sur l'évolution des sociétés, les dynamiques de crise et les réseaux commerciaux. Elle dirige la revue Péninsule et est l'auteur de nombreuses publications, parmi lesquelles Les Chinois en Insulinde, échanges et sociétés marchandes au XVIIe siècle (Indes Savantes, 2008) ; Brunei, de la thalassocratie à la rente (CNRS Editions, 2012).

 

Travaux et publications : https://www.aefek.fr/wa_files/cvmsv.pdf

 

(2) 228. COMPRENDRE LA RÉVOLTE POPULAIRE DU 14 OCTOBRE 1973 EN THAÏLANDE QUI MIT FIN À LA DICTATURE DU MARÉCHAL THANOM.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/04/228-comprendre-la-revolte-populaire-du-14-octobre-1973-en-thailande-qui-mit-fin-a-la-dictature-du-marechal-thanom.html

 

229-1 - LES ÉVÉNEMENTS  POLITIQUES DE 1973 A 1976 : DU 14 OCTOBRE 1973 AU 6 OCTOBRE 1976, TROIS ANS DE CHAOS : PREMIER ÉPISODE.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/229-1-les-evenements-politiques-de-1973-a-1976-du-14-octobre-1973-au-6-octobre-1976-trois-ans-de-chaos-premier-episode.html

 

Et 229.2 et 229.3

 

(3) 245. LES DEUX GOUVERNEMENTS DU LIEUTENANT-COLONEL THAKSIN SHINAWATRA DU 17 FÉVRIER 2001 AU COUP D’ÉTAT DU 19 SEPTEMBRE  2006.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/09/245-les-deux-gouvernements-du-lieutenant-colonel-thaksin-shinawatra-du-17-fevrier-2001-au-coup-d-etat-du-19-septembre-2006.html

 

Extrait : « Ainsi Thaksin est devenu le 1er ministre. Il est bien décidé à diriger le pays comme il a dirigé jusque-là ses entreprises. Il déclarera d’ailleurs que le juste rôle d’un premier ministre est de gérer la plus grande entreprise nationale : la Thailand Company. « La politique n’est que l’enveloppe que l’on voit. La gestion est la clé pour arriver à faire avancer la Thaïlande en tant qu’organisation.».

 

Il va pour ce faire montrer un volontarisme et un interventionnisme hors du commun, dans un style autoritaire parfois brutal mû, nous dit Nicolas Revise**,  avec « une ambition unique : s’emparer de l’Etat pour assurer une croissance économique favorable aux milieux d’affaires et au marché domestique » ; sans oublier … ses propres affaires, et une certaine conception de la démocratie qu’il explicite : « J’ai pris la décision d’entrer en politique [] conformément à la théorie du contrat social que j’ai étudiée. Lorsque les individus vivent ensemble dans un Etat, ils doivent accepter de sacrifier une partie de leur liberté afin que l’Etat établisse des règles pour que tous puissent vivre ensemble dans une société juste. C’est le vrai noyau du système de représentation politique ». Cela va se traduire effectivement pour Thaksin par sa volonté de diriger et de contrôler toutes les institutions du royaume et de « vider de sa substance les garde-fous institutionnels » (commission électorale et anti-corruption, Cour constitutionnelle…), et d’éliminer toute forme d’opposition (parlementaire, militaire, médiatique, syndicale et associative). »

 

(4) 237- DU 24 FÉVRIER 1991 AU 22 SEPTEMBRE 1992 : 19  MOIS, TROIS GOUVERNEMENTS, DEUX ELECTIONS GENERALES ET UN MASSACRE.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/07/237-du-24-fevrier-1991-au-22-septembre-1992-19-mois-trois-gouvernements-deux-elections-generales-et-un-massacre.html

 

(5) Eugénie Mérieau, Les Chemises rouges de Thaïlande, Carnet de l’Irasec / Occasional Paper n° 23. ISBN 978-616-7571-16-4, juillet 2013.

Notre lecture sur « De 2006 aux manifestations de Phan Fa/Ratchaprasong du « 3 avril 2010 - 19 mai 2010 , in  A124. Les chemises rouges de Thaïlande. 1    http://www.alainbernardenthailande.com/article-a123-les-chemises-rouges-de-thailande-1-119487000.html

 

(6) A  219 -  QUE PENSER DU RÉFÉRENDUM DU 7 AOÛT 2016 ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/09/a-219-que-penser-du-referendum-du-7-aout-2016.html

 

 

 

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22 janvier 2019 2 22 /01 /janvier /2019 02:14

 

Nous terminions notre précédent article en nous posant des questions sur la vie de ces « repentis » avant et après leur retour à la vie civile, enfants de cette vague de résistance née le 7 août 1965 dans le Nord-Est et véritable onde de choc dans tout le pays. Certains avaient passé près de deux décennies dans les forêts, s’y étaient mariés et avaient élevé des enfants.

 

 

Qui étaient-ils ? Quelques portraits et quelques souvenirs vivants :

 

 

Les souvenirs sont rares, nous en avons trouvé quelques-uns. Leurs conclusions ne convergent pas toujours, nous vous les livrons sans parti pris et surtout sans commentaires.

 

Deux anciens guérilleros ont été interrogés par le Bangkok post en 2017 (1). Curieusement aucun d’entre eux ne fait explicitement référence à une formation doctrinale à l’étranger aux théories de Marx, Lénine et Mao ?

 

 

Un étudiant : Chainat Raikratok se souvient du jour où il a quitté la jungle le 17 février 1983. L'ancien combattant communiste aujourd’hui âgé de 63 ans, accompagné de plusieurs dizaines de combattants de la province de Prachinburi, avait décidé de rendre les armes. « Je fus  la dernière personne à avoir quitté le camp, ce fut une décision difficile mais le gouvernement avait promis de nous aider à nous réinstaller et à ne pas nous poursuivre ». Né dans une famille pauvre de la région frontalière du Cambodge, il avait rejoint le maquis le 14 octobre 1973 à 19 ans. Après des études à Bangkok, il occupe une série de petits boulots. Ce furent des amis étudiants qui l’incitèrent à se politiser sous le gouvernement de Thanom Kittikachorn. Devant les difficultés économiques consécutives au choc pétrolier, ils se considéraient exploités par le système capitaliste et opprimés par la dictature ce qui les conduisit à adhérer au parti communiste. Il participe avec ses amis à la manifestation du 14 octobre 1973 les mains nues. Avec trente d’entre eux, ils prennent la fuite lors des coups de feu. Cachés du côté de Khorat, ils furent alors approchés par des combattants communistes.

 

 

Leurs motivations étaient d’ailleurs différentes, certains voulaient lutter contre la dictature, d’autres faisaient confiance aux propagandistes qui leur faisait miroiter la possibilité de suivre des études pour tous « comme en Chine et au Laos », deux pays modèles pour son groupe. Chainat est clair dans ses propos « S’il n’y avait pas eu de dictature, il n’y aurait pas eu de révolution ». Il fut d’abord envoyé dans un maquis le long de la frontière cambodgienne tandis que certains de ses amis étudiants étaient ont été envoyés directement au Cambodge et au Laos. Après un certain temps, Chainat partit pour le Laos où il fut inscrit dans une école militaire de Champassak pendant deux ans. Il passa ensuite deux ans et demi à étudier la médecine moderne et l'acupuncture en Chine. Il suivit ensuite un entraînement militaire au Laos avant d’être désigné comme responsable d’un maquis à la frontière dans la région de Prachinburi. Il y dirige une clinique employant sept médecins et tous mènent la même vie que les villageois. Tous utilisent des pseudonymes, lui-même devient Viset. La région était peuplée de 20.000 familles  au milieu desquelles ils étaient comme des poissons dans l’eau. La région servait de base de production pour les provinces voisines. Il put rencontrer certains dirigeants du parti communiste tels Karun Sai-Ngam, rangé ensuite comme secrétaire d’état à la santé et sénateur. Chainat-Viset se fait probablement un petit plaisir en lui rappelant son passé dans la clandestinité. La discipline au camp était stricte, tout le monde vivait sur le même pied, paysan ou étudiant, homme ou femme. Si un homme était surpris à harceler sexuellement une femme, il était tué. « Je me suis occupé moi-même d'un cas de ce genre. Nous devions être durs. Tout le monde devait se respecter. Sinon, il aurait été difficile de vivre ensemble, puisque nous venions d'horizons aussi divers ». Les camps étaient évidement l’objet d’infiltrations ou de tentatives d’infiltration. Les espions étaient également exécutés. Il reconnaît sans autre précisions avoir appris à se servir parfaitement de l’armement essentiellement chinois. Il se maria au camp et eut deux enfants. Pour lui la victoire militaire du gouvernement n’était pas possible. C’est alors que son groupe apprend par la distribution de tracts dans les zones rouges l’existence du « message 66/23 ».

 

 

Il choisit la défection volontaire pour avoir vu trop de tués et de blessés et décide de changer les armes contre sa plume. Il toucha la prime de 225.000 bahts mais d’après lui tous les repentis ne bénéficièrent pas de l’attribution d’une propriété de 15 raïs ? Il est actuellement éleveur de poulets dans la région de Khorat et ne cache pas son admiration pour Prem. Il avait passé 10 ans dans les maquis.

 

 

Une paysanne : Manassaporn Sributr est une femme originaire d’Udonthani âgée de 53 ans. Elle a rejoint le parti en 1977 à 13 ans sans connaissance de la cause communiste. Elle le fit lorsque son village fut globalement accusé de communisme pour avoir protesté contre un projet de construction d'un barrage dans un village du district de Nong Wua So (หนองวัวซอ). « Tout le village était communiste » dit-elle Elle rejoignit la jungle avec ses parents. Elle y resta trois ans pour faire du travail de renseignement et fit défection lorsqu'elle apprit la nouvelle politique de Prem. Aujourd'hui, elle est retournée à la terre, anime un club féministe dans son village et complète son revenu en vendant des produits Giffarine. Elle dit ne pas avoir eu de difficultés à se réadapter à la vie en dehors de la jungle. Elle a gardé des contacts étroits avec ses anciens camarades d'autres provinces : « La camaraderie est plus que de l'amitié. Nous serions vraiment morts les uns pour les autre ». Son passage dans les maquis n’avait duré que 3 ans.

 

 

Nous avons une autre vision moins angélique provenant d’un site beaucoup plus militant qui a consacré trois articles à la rébellion en Isan sous le titre จากนาข้าวสู่ดาวแดง: การเปลี่ยนผ่านตรากตรำกับความทรงจำลำเอียง « Des rizières à l’étoile rouge – un travail de mémoire » que la version anglaise (le site est bilingue) traduit « Des rizières à la rébellion: histoires inédites de la lutte armée dans le nord-est de la Thaïlande » Il ne prend guère de gants pour écrire กบฏอีสานสู่สมรภูมิใหม่ « Les rebelles de l'Isan passent à de nouvelles batailles » (2). Il est daté de 2016 (3).

 

 

Il nous confirme les chiffres précédemment cités : « plus de 12000 combattants armés à travers le pays » sans que nous ayons de chiffres plus précis pour l’Isan et celui de 3.000 étudiants qui quittèrent la ville pour se réfugier dans les forêts.

 

 

Ce site est le fruit d’entretiens avec de nombreux anciens combattants armés, tous agriculteurs du Nord-Est qui ont quitté leurs rizières pour rejoindre la lutte armée contre un État militaire que tous considéraient comme un état féodal, lointain fantôme qu’ils ne connaissaient que sous la forme d’un distant fonctionnaire gouvernemental ne quittant pas la capitale de la province et ne répondant presque jamais à leurs griefs. Ils nous confirment que les provinces frontalières du Laos étaient déjà dans les années 50 arpentées par les recruteurs de Pathet lao, qui travaillaient avec les communistes vietnamiens à mobiliser les villageois du Nord-Est pour qu'ils rejoignent les mouvements révolutionnaires d'Indochine. Les causes de l’insurrection sont bien connues, n’y revenons pas. « L’exploitation des populations rurales du Nord-Est par l’État », « la pauvreté endémique » disent-ils tous.

 

 

 

Le camarade Phairat (nom de guerre) est aujourd’hui courtier en assurance-vie. L'échec de la révolution communiste a marqué un tournant dans sa vie, mais cela n'a pas brisé son esprit : «Transformer une crise en opportunité », tel est le mantra choisi pour décrire cette période de sa vie.  Après son retour de la forêt pratiquement sans le sou, il s’essaya à la vente d’assurance vie, activité qui nourrit encore sa famille et lui fournit les fonds de départ pour ses activités d’élevage de porcs et de plantation de caoutchouc. Il n'a rejoint aucun mouvement après la fin de son engagement n’aspirant comme beaucoup qu’à une vie tranquille après deux décennies d'agitation dans la clandestinité. «Je n’ai jamais pris parti dans le conflit politique des dernières années mais j'ai toujours été du côté du peuple ».

 

 

Il lui arrive encore aujourd’hui d’entendre en cauchemar le vol des hélicoptères,

 

 

âgé de 65 ans, 33 ans après avoir rendu les armes, l’un des derniers en 1983. Il a débuté sa carrière dans la clandestinité tout gamin : « Je n'étais qu'un enfant, les soldats m'envoyaient souvent acheter du whisky, du riz et remettre des billets doux aux filles du village, ils n'avaient pas idée que je les espionnais pour les rebelles ». Né dans une famille de paysans pauvres, son père avait été politisé et recruté par les agents communistes. Il avait rejoint le maquis de la forêt de Phuphan en 1964.

 

L'épouse de Phairat épousée dans le maquis : 

 

 

Il y acquiert un rang élevé dans la hiérarchie et devient responsable de l'hôpital du camp de base. Il lui arrivait de renter subrepticement au village la nuit. Il encouragea son fils à s’intégrer dans un réseau d’espionnage mis en place par le parti communiste dans tout le pays. A 12 ans en 1963 sa tâche consistait à préparer et livrer de la nourriture aux combattants, espionner les forces de sécurité et surveiller les villageois anticommunistes. A 17 ans, il dit au chef du village qu'il allait chercher du travail dans le sud et rejoint son père jusqu'à la base. Dès son arrivée, on entreprend sa formation politique, Marx, Lénine et Mao. Il connut 20 ans de combats.

 

 

La camarade U-sa (nom de guerre), 69 ans aujourd’hui, sœur d’un combattant de Nabua était trop jeune pour faire partie de la première troupe de villageois recrutés pour suivre une formation de plusieurs mois au Laos, au Vietnam et même en Chine. Mais elle a décidé, à l'âge de 16 ans, d'accepter l'offre d' « éducation » au Vietnam. «J'avais entendu dire qu'il y avait une égalité entre les femmes et les hommes au Vietnam et que les femmes pourraient devenir médecins ». Elle continue : « À l'époque, les villageois de Nabua n'avaient accès ni aux soins de santé ni à l'enseignement supérieur et beaucoup avaient l'impression que le gouvernement central de Bangkok n'avait guère intérêt à sortir la région de la pauvreté » (4). Pour elle « Le socialisme vietnamien laissait les gens étudier gratuitement et même les traitements médicaux ne coûtaient rien ». Sous une chaleur torride en mars 1966, mangée par les sangsues, elle emprunte un itinéraire secret pour rejoindre une base communiste au nord du Vietnam à la frontière chinoise. Elle y reste deux ans, apprends le vietnamien et reçoit une formation doctrinale et médicale pour devenir infirmière avant son retour en Thaïlande en 1968. «Je savais exactement pourquoi je faisais tout ça. Je suis allé au Vietnam pour apprendre le plus possible afin de rentrer chez moi et aider mon peuple ». Elle déclare qu'elle soutenait la lutte du mouvement des chemises rouges qui avait mobilisé de nombreux agriculteurs du nord-est, mais n’avoir jamais participé à aucune manifestation pour rester fidèle à la promesse faite lorsqu’elle avait accepté l’offre d’amnistie de l’État. Elle a 15 ans de luttes à son actif.

 

 

Bun song (nom de guerre) : Âgé de 68 ans, il préside un groupement prospère de riziculteurs biologiques depuis le début des années 90 l’«Isan Small Farmers Assembly ».  Il est passé de la lutte armée contre l'État à une collaboration étroite avec les agences gouvernementales et les forces capitalistes contre lesquelles il s’est battu pour former les agriculteurs à l'agriculture biologique. « Vous pouvez dire que c’est drôle, mais vous savez, les temps changent ». Dans sa vie antérieure, il y a 40 ans, il travaillait aux côtés du camarade Phairat. En 1964, Bunsong, alors âgé de 14 ans, écoute émerveillé le programme d'informations de Voice of the People of Thailand, la station de radio du parti communiste. À 21 ans, sa vie a été bouleversée. Il tire le mauvais numéro (le numéro rouge) lors du tirage au sort pour le service militaire. Il décide alors de devenir soldat mais soldat communiste « contre le capitalisme et pour le peuple ».

 

 

Pris en main par un militant, il rejoint une base secrète dans la jungle dans le triangle provincial d'Amnat Charoen, Mukdahan et Yasothon. Il tombe dans ce qu’il estime un pays de rêve. « C’était pour moi tout un monde, une société d’un genre différent, cachée dans la forêt, pleine de jeunes discutant de l’avenir de leur pays. Je n’avais pas le mal du pays. Il reçoit durant trois mois une formation idéologique et militaire. Il y apprit le discipline ainsi qu’à assumer la responsabilité de ses actes. Sa tâche consistera essentiellement à s'infiltrer dans les villages et recruter de nouveaux membres de concert avec Phairat. Lui aussi a une quinzaine d’années de militantisme actif derrière lui.

 

 

Que pensent-ils des mouvements politiques actuels ?

 

Tous trois et bien d’autres sont également largement convaincus que les mouvements politiques d’aujourd’hui sont « un peu moins purs » sur le plan idéologique face au parti communiste fermement ancré dans la lutte armée pour la révolution conformément à l'idéologie maoïste qui les avait guidé intellectuellement. « Mais aujourd'hui les choses semblent être plus compliquées ». Selon eux, certains membres de la gauche radicale se sont imaginés pouvoir utiliser Thaksin pour se lancer dans une nouvelle révolution. Bunsong parle sans nuance : jaune ou rouge, ce n’est que le même aspect du capitalisme qui choisit le populisme qui en est une dégénérescence pour maintenir sa domination. Dans le village de Nabua, la réticence des anciens combattants à prendre part à l’une des manifestations à code de couleur rouge traduit une profonde méfiance à l’égard de l’État et la peur d’être perçues comme des pions dans un conflit entre des groupes qui restent élitistes. Pour eux, le visage de ceux qui sont au pouvoir a peut-être changé au cours des 30 dernières années, mais l'État continue de trahir la volonté de la population paysanne du Nord-Est. Leur méfiance à l’égard de l'armée en tant que force politique n'a pas diminué au fil des ans, bien que la situation politique ne soit plus aussi nette que par le passé.

 

 

Le 7 août 2016 (un anniversaire !) eut lieu le référendum, sur la nouvelle constitution proposée par le gouvernement militaire en place à la suite du coup d’état de 2014. La plupart des anciens combattants estimèrent que la nouvelle constitution, si elle était acceptée, n'apporterait pas une véritable démocratie au pays et annoncèrent qu’ils voteraient contre. Les résultats en furent singuliers sinon inattendus (5). Avec un taux de participation qui n’était pas ridicule, ne parlons que de l’Isan « rouge », la région avait certes voté « non » mais, alors que le « non » l’avait emporté à 62,80 % lors du référendum de 2007, il ne fut pas significatif puisque majoritaire à la première question : 51.34% et de façon un peu plus massive à la seconde : 55,32%, mais avec un différentiel de 200.000 voix sur 8.800.000 votants. Ce résultat a surpris les commentateurs. Le chef d’un petit village ardemment « chemise rouge » dans la province de Kalasin fait part de sa déception à un journaliste, il s’attendait à un résultat négatif à 90 % dans son village alors qu’il fut de 55 %. Le « oui » l’avait emporté dans trois provinces, Buriram (60,22 %), Khorat (64,39 %), l’un des bastions de l’insurrection, à Loei (54,19 %), autre bastion et à Ubonrachathani pour la seule première question (54,77 %) et le non n’avais été massif qu’à Roi Et (64,07 et 67,88 %) qui n’a jamais été un bastion de la guérilla ???

 

 

Déçus certes, ils conservent les cicatrices laissées par leur révolution manquée mais ne manifestent pas de regrets pour avoir consacré 15 ou 20 ans de leur vie à leur lutte.

 

L’une d’entre elle, la camarade U-sa, va jusqu’à dire « S'il y avait un mouvement comme celui-ci à nouveau, je serais la première à le rejoindre ».

 

 

L’arrivée des 3000 étudiants fut-il un apport positif ?

 

Les étudiants avaient une icône,  Chit Phumisak, baptisé un peu abusivement peut-être de « Che Guevara Thaïlandais ». Nous lui avons consacré un article (6). Issu d’une famille de paysan pauvre, Il étudia la philologie à l’Université Chulalongkorn. Il fut professeur, linguiste, poète, essayiste, historien, et combattant marxiste. Il fut avec Sri Burapha, Seni Saowapong, Itsara Amantakum, un écrivain radical défendant ses idées « progressistes » en faveur des opprimés, dénonçant les oppresseurs à une époque  où toute critique politique était interdite. Il fut d’ailleurs arrêté en 1957 en tant que communiste sous le gouvernement de Sarit Dhanarajata (1958-1963), mis en prison pendant six ans, innocenté en 1964 sous le gouvernement des dictateurs Thanom et Praphat (1963-1973). Libéré, il continua d’écrire mais personne n’osa le publier. Il prit le maquis et rejoignit le parti communiste thaïlandais, qui avait commencé la lutte armée en août 1965, dans la jungle des montagnes de Phuphan et fut abattu dans des conditions douteuses dans un petit village de la province d’Udon. Pour certains, il fut tué par la police, pour d’autres par des villageois hostiles ce qui pourrait confirmer les bruits qui ont couru sur les exactions commises par les maquisards de Phuphan ? C’était un idéologue type.

 

 

Le nombre de combattants fut donc augmenté par l’afflux d’étudiants radicalisés dans leurs bases forestières. De nombreux observateurs éclairés ( ?) estimèrent alors en 1976 que la révolution était imminente en Thaïlande suite au renversement par les communistes de la monarchie lao et la montée au pouvoir des Khmers rouges au Cambodge. Mais les mouvements intérieurs et extérieurs démontrèrent la fragilité de la guérilla. Les propos de nos combattants sont sans équivoques : Beaucoup dans la jungle se sont retrouvés aux prises avec des conflits idéologiques face à des combattants qui avaient pour certains 10 ans de clandestinité. La plupart ne partageaient pas l'idéologie de la lutte armée estimant que le chemin était trop violent, ignorant les propos prêtés à Mao qu« si le pouvoir politique provient d'un fusil, on ne peut se défendre qu’avec un fusil ».

 

Les jeunes « intellectuels » ne paraissent pas avoir laissé une impression positive à la vieille garde des combattants de la jungle ?

 

 

Le retour à la vie civile

 

Lorsque leurs rêves furent brisés après l’amnistie, des milliers d'insurgés et leurs familles sortirent des forêts. Ils disent, sans amertume apparente d’ailleurs, que si les étudiants, la plupart issus de milieux privilégiés furent été autorisés à poursuivre leurs études, suivre une carrière universitaire et s’intégrer dans la société, ils n’avaient, eux, pour la plupart pas de vie à retrouver.

 

Leurs terres abandonnées parfois depuis 15 ans furent récupérées par leur famille. Beaucoup, honteux de leur défaite ne retournèrent pas dans leur village pour ne pas avoir à y « perdre la face ». Il est probable que beaucoup sont réticents à remuer leurs souvenirs.

 

Lors de leur reddition, ils racontent avoir été accueillis par des discours, des caméras de télévision et des repas gratuits fournis par l'État. Les insurgés n’étaient plus des terroristes mais des « partenaires de développement national thaïlandais » réintégrés dans leur monde rural.

 

 

Les avantages financiers furent-il un leurre ?

 

Que pensent-ils des avantages financiers tirés de leur reddition ?

 

Dans les débuts, chaque famille reçut 15 raïs de terre et cinq vaches. Ils reçurent même de la nourriture et des ustensiles de cuisine. Mais était-ce un leurre ? Beaucoup de terres ainsi concédées se révélèrent de piètre qualité et leurs titres de propriété posèrent de sérieux problèmes quand ils furent enregistrés et d’autres ne les reçurent  jamais  et les attendent toujours depuis plus de 20 ans, ce qui les rend ou les rendait quasiment occupants sans droits ni titres (7).

 

En ce qui concerne les compensations financières, il semble que nous soyons loin  de 225.000 bahts envisagés par le décret d’amnistie et les chiffres divergent en nombre et en montant de ceux que donne le Bangkok Post. Une première somme totale de 269 millions de bahts (environ 7,5 millions de dollars) aurait été versée à 2.600 anciens combattants en 2007 seulement soit un peu plus de 100.000 bahts par tête. Une deuxième série de paiements aurait suivi en 2009, portant le nombre d'anciens combattants indemnisés à 11.960 dans l'ensemble du pays, qui ont reçu en moyenne environ 203.000 bahts (environ 5.600 dollars) par habitant ? Y a-t-il eu des versements antérieurs ? Il semblerait en tous cas que les payements ont été au moins pour partie tardifs et jamais indexés. D’autres encore affirment n’avoir jamais reçu de compensation ni en terre ni en argent faute de pouvoir donner la moindre justification de leur implication dans la rébellion. Ils le prennent d’ailleurs avec un certain humour puisque cela prouve qu’ils ont su rester dans la plus parfaite clandestinité.

 

 

Aucun bien sûr ne parle de la revente de leur armement. S’ils n’ont pas restitué leur arsenal, ils ne vont bien évidemment pas le crier sur les toits.

 

 

Mettons à leur actif à tous qu’il n’y a aucune trace de cupidité dans leurs propos et qu’aucun d’entre eux ne se vante de ses exploits sur le terrain

 

 

Le « devoir de mémoire »

 

S’ils n’ont pas perdu le droit au souvenir, celui-ci n’est pas encouragé : En 2015, les habitants du village de Nabua s’appétaient à célébrer le 50e anniversaire du 7 août 1965, jour du premier affrontement physique entre combattants communistes et forces de sécurité thaïlandaises et planifièrent une grande célébration avant que son histoire ne soit perdue. Mais contrairement au jour où ils avaient déposé les armes et étaient sortis de la nature, il n'y eut ni caméras de télévision ni repas commandités par l'État.

 

 

L’ordre fut donné de limiter la manifestation, tout contenu politique interdit et les rassemblements étroitement surveillés par des policiers en civils, raconte un camarade aujourd’hui âgé de 89 ans, l’un des huit à avoir lancé l’opération. Un étudiant en sciences politiques bien citadin ayant assisté à l’événement au titre des travaux pratiques dit « Je ne connaissais que les histoires de mon grand-père sur les communistes diaboliques se cachant dans les forêts pour tuer les gens dans les villages » (8). Pour tous, l’histoire de ces villageois est voilée par celles des étudiants dans les événements d'octobre 1976 qui eurent un retentissement national et international. Un petit musée du souvenir existe à Nabua bien dissimulés dans une aile inutilisée de l’école du village. Il faut en trouver la clef pour entrer dans une pièce poussiéreuse encombrée de souvenirs communistes et de murs ornés de photographies délavées de villageois en tenue de combat. La création d’un véritable musée s’est toujours heurtée au manque de financement.

 

 

NOTES

 

 

(1)  Numéro du 18 juin 2017 « The Last Communists settle past accounts », article numérisé :

https://www.bangkokpost.com/news/general/1270895/the-last-communists-settle-past-accounts

 

(2) 

« From rice fields to rebellion: Untold stories of Northeastern Thailand’s armed struggle (PART I) »:  https://isaanrecord.com/2016/08/07/part-i-from-rice-fields-to-rebellion/

« From Rice Fields to Rebellion: Untold Stories from Northeastern Thailand's Armed Struggle (PART II) » : https://isaanrecord.com/2016/08/08/part-ii-from-rice-fields-to-rebellion-untold-stories-of-northeastern-Thailands-armed-struggle/

« From rice fields to rebellion: Untold stories of Thailand's armed struggle (PART III)»: https://isaanrecord.com/2016/08/09/part-iii-from-rice-fields-to-rebellion-untold-stories-of-northeastern-thailands-armed-struggle/

 

(3) Rappelons que les 5 branches de l’étoile rouge du drapeau choisi par Ho Chi Minh sont ou seraient le symbole des 5 pays de l’Indochine française à réunir sous la bannière communiste,  Annam, Tonkin, Cochinchine, Cambodge et Laos, il faut bien sûr y inclure l’Isan partiellement cambodgien au sud et laotien pour le reste.

 

 

(4) Rappelons qu’il fallut attendre 2002  pour que soient introduits des soins de santé universels pratiquement gratuits.

 

(5) Voir notre article A 219 – « QUE PENSER DU RÉFÉRENDUM DU 7 AOÛT 2016 ? » : http://www.alainbernardenthailande.com/2016/09/a-219-que-penser-du-referendum-du-7-aout-2016.html

 

(6) Voir notre article A 109 « Chit Phumisak, le « Che Guevara Thaïlandais » ». http://www.alainbernardenthailande.com/article-a110-chit-phumisak-le-che-guevara-thailandais-117630755.html

 

(7) L’organisation du régime foncier en Thaïlande est totalement différente de la nôtre. Hiérarchisé en 6 types différents, seuls les deux élevés dans la hiérarchie confèrent un véritable droit de propriété comme nous le comprenons, les autres se limitent peu ou prou à un simple droit d’occupation.

 

(8) L’un d’entre nous se souvient avec un certain sourire, avoir entendu il y a exactement 50 ans au sortie des événements de 1968 un vieux berger corse lui affirmer que si les communistes avaient pris le pouvoir, ils se seraient emparés de tous nos biens y compris de nos femmes.

 

 

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15 janvier 2019 2 15 /01 /janvier /2019 04:44

 

Notre propos n’est pas de nous faire les historiographes de la rébellion communiste dans le nord-Est. S’agissant d’un mouvement clandestin, les sources écrites sont évidemment squelettiques  - on ne raconte pas sa vie dans la clandestinité - et les participants sont encore aujourd’hui réticents à partager leurs souvenirs. Quelques sources toutefois nous permettent d’en donner un bref aperçu (1).

 

Les prémices

 

Ce sont probablement d’anciennes migrations vietnamiennes vers la Thaïlande qui incitèrent Ho Chi Minh alors agent du Kominterm à s’y rendre en 1928 pour former des cadres communistes. Un noyau communiste clandestin existait déjà probablement au sein de la minorité chinoise dans les années 20 (2).

 

 

De grandes migrations vietnamiennes dans le Nord-Est de la Thaïlande (Isan) eurent lieu au début puis à la fin de la Seconde Guerre mondiale suscitées par les tensions, la crainte de représailles de la part des Français puis des Japonais puis  du  Viet Minh. Le mouvement s’amplifia lors du retour de la France en Indochine en dépit de la déclaration d’indépendance du 2 septembre 1945 signée par Ho Chi Minh à Hanoï. Ils étaient alors plus de 46.700 dont l’implantation était strictement limitée dans quatre provinces proches du Mékong : Nakonphanom, Nong Khai, Ubon et Sakon Nakhon. 

 

 

Ce cantonnement fut peut-être une erreur stratégique du gouvernement puisque  l'organisation communiste secrète vietnamienne les avait étroitement sous la main. Il plane d’ailleurs toujours aujourd’hui un black-out complet sur cette organisation, ses moyens et ses méthodes de recrutement qui ont peut-être utilisé la menace et la terreur.

 

 

Mais ils étaient aussi victimes d’un statut discriminatoire qui ne devait guère les inciter à respecter benoîtement les lois de leur pays d’accueil : Ils ne bénéficiaient pas du statut de résident étranger et devaient rester confinés dans ces quatre provinces.

 

Ils ne pouvaient quitter leur village plus de 24 heures ni quitter la province dans laquelle ils étaient établis sans l’autorisation écrite des autorités provinciales et devaient montrer ce document aux autorités locales à leur arrivée à destination et les informer de leur départ. Ils ne pouvaient changer de résidence dans leur province d'installation sans autorisation préalable des autorités locales. Lorsqu’un chef de famille devait être visité par une personne extérieure à la province, le chef de la police locale devait être informé et vérifier que cela ne portait pas atteinte à la sécurité du pays. Si enfin un réfugié qui s'était bien comporté demandait l’autorisation de gagner sa vie en dehors de sa zone réglementée, les autorités pouvaient l'y autoriser.

 

 

Certains étaient animés du souci de créer des réseaux commerciaux mais beaucoup d'entre eux étaient probablement sympathisants du Viet Minh dont l’influence allait s’intensifier après que les Français eussent quitté l’Indochine en 1954. Le gouvernement de Pridi Phanomyong ne fit rien pour les empêcher d'envoyer des recrues, des armes et des médicaments aux forces du Viet Minh.        

     

 

En 1955, la Thaïlande tenta pour la première fois de les renvoyer au Nord-Vietnam, en clair : s’en débarrasser. Un accord intervint entre la Thaïlande et le Vietnam du Nord et entre 1960 et 1962, environ 35.000 furent rapatriés.  L’incident du golfe du Tonkin en 1964 qui marque le déclenchement de la guerre y mit un terme, les deux pays étant virtuellement en état de guerre. Après la Seconde Guerre mondiale, il n'était pas rare de voir des membres du Viet Minh dans les rues de Nakhon Phanom porter ouvertement des armes.

 

 

En 1948, lorsque Phibun prit le pouvoir, des restrictions supplémentaires leur furent imposées, interdisant le port du pantalon de pyjama noir pour les hommes et le chignon pour les femmes, puis en 1951 présence obligatoire d’un policier thaï dès qu’il y avait 10 familles vietnamiennes. Ils restaient toujours confinés dans la zone frontalière.

 

 

Hors l’implantation vietnamienne massive, la région du Nord-Est a toujours posé des problèmes à Bangkok. Sur le plan ethnique, il y a peu de différence entre les Isan et les Lao. (Le Laos étant en passe de basculer vers le communisme). Par ailleurs, sur le plan économique, l’Isan est la région pauvre du pays, négligée sinon méprisée par les élites de la capitale. Pauvre économiquement, essentiellement sinon exclusivement agricole elle était à cette époque dépourvue d’infrastructures : l’électrification était  totalement inexistante, il n’y avait évidemment pas de réseau d’eau publique, les habitants n’avaient pour boire que l’eau du puits en général dans l’enceinte du temple autour duquel est construit le village. Il n’y avait aucun réseau routier, la circulation était pratiquement impossible en saison des pluies. La seule route importante était  celle qui reliait Khorat à Ubon. Le chemin de fer ne l’avait pas atteint, tous les projets à cette fin ayant avorté (3).

 

 

L’ambassade américaine à Bangkok en 1955 avisait son gouvernement que la conjonction des mécontents du Nord-Est et des Vietnamiens sympathisants communistes qui écoutaient le chant des sirènes venu de la Chine et de Hanoï rendait la région mure pour une insurrection. C’est au cours d’une réunion du Troisième Congrès du Parti communiste de Thaïlande tenu à Bangkok ou à proximité en 1961 qu’aurait été adoptée une résolution formelle déclarant l’ouverture de la lutte armée.

 

 

Une radio clandestine patronnée par la Chine « La voix du peuple de Thaïlande » émit à partir de mars 1962 probablement depuis une région contrôlée par le Pathet Lao. Radio Hanoï et Radio Pékin émettent également en langue locale.

 

 

Les villageois y sont sensibles, incités à quitter leurs rizières pour rejoindre la lutte armée. La radio thaïe de Bangkok n’était pas assez puissante pour atteindre l’Isan ! Ce furent les États-Unis qui fournirent en 1969 au gouvernement un émetteur radio de grande puissance pour contrer La voix du peuple de Thaïlande  par une nouvelle station, « La voix de l’Asie libre ».

 

 

En dehors de la propagande, ces radios rivales se livrent à une amusante guerre psychologique rappelant les combats homériques entre les Achéens et le Troyens traditionnellement précédées par des bordées d’injures (4).

 

 

Les services de renseignement thaïs auraient appris que le premier recrutement pour une formation au Nord-Vietnam et ensuite au retour pour des activités en Thaïlande aurait eu lieu en 1962 : un  groupe de 68 stagiaires avait été recruté dans la région frontalière.

 

 

Le début de l’insurrection armée.

 

C’est le 7 août 1965 que va éclater le premier combat armé entre les insurgés et les forces de sécurité thaïes.

 

Il se situe à Nabua, un petit village de la province de Nakonphanom dans le district de Renunakon et le sous district de Khokhinhae (บ้านนาบัว ต.โคกหินแฮ่ อ.เรณูนคร จ.นครพนม). Il n’est d’ailleurs pas un village vietnamien mais un village Phutaï. Il se pare toujours du nom de « village historique » (หมู่บ้านประวัติศาสตธ์).

 

 

L’insurrection y aura son premier martyr, le camarade Sathian (สหายเสถียร).

 

 

Cet événement fit les gros titres de la presse mais aurait peut-être  été précédé d’autres accrochages ? A cette date un responsable du ministère de la République populaire de Chine déclara dans un discours à la radio que la Thaïlande serait le prochain front pour une guerre civile déclenchée par une guérilla. Cette année-là, le ministre chinois des Affaires étrangères, Chen Yi, avait informé l'ambassadeur de France à Pékin - la France » avait reconnu la Chine populaire l’année précédente -

 

 

...  de la formation d'un « mouvement d'indépendance thaï » et le lancement de la guérilla. Liao Cheng-chih, président de la Commission des affaires chinoises à l'étranger annonce qu'il était une obligation inébranlable de la Chine de soutenir la lutte du peuple thaï. En janvier 1969, Pridi ressurgit de l’ombre après une longue période de totale obscurité au cours de laquelle il se terrait on ne sait où après sa fuite et sa chute, anime depuis Pékin un « gouvernement de la Thaïlande en exil » et appelle au renversement du gouvernement thaï (5). Il avait toutefois fait de très brèves apparitions, avait été reçu par le Président Mao en 1965 et avait salué le succès du test de la bombe à hydrogène en décembre 1968 par un message de félicitations au président  Mao-Tse-tung, au vice-président Lin Piao et au Premier ministre Chou En-Lai.

 

 

Pékin d’ailleurs en janvier 1953 déjà avait proclamé la création dans le sud de la Chine dans la province du Yunnan dont les Thaï sont probablement originaires - d'un gouvernement populaire autonome thaïlandais, dont l'objectif était de guider les autres peuples de langue thaïe voisins dans la lutte contre « l'impérialisme occidental et l'oppression coloniale ». Par ce nouveau pseudo « pan-thaïsme », les Chinois étaient manifestement en train de créer un autre instrument permettant de promouvoir le bouleversement de la Thaïlande dans les années suivantes.

 

 

Selon la CIA, la Chine se serait procuré une importante somme en bahts thaïs à Hong Kong pour financer ses opérations subversives en Thaïlande et le nouvel Institut des langues étrangères de Pékin avait inauguré un cours de langue thaïe.

 

 

Les incidents sanglants vont alors se multiplier.

 

En novembre 1965, un groupe communiste se heurta à la police des frontières (BPP - Border Patrol Police) tuant 24 policiers.  Le BPP saisit plus tard des armes et des munitions chinoises et bulgares, et des documents et de la littérature communistes.

 

 

Les communistes débordent de leurs camps sécurisés pour mener des activités de propagande dans les villages. Les assassinats d'agents de police, de chefs de village et d'enseignants sont passés de six personnes en 1964 à trente en 1965. En 1966, on estimait qu'il y avait en moyenne dix assassinats de sympathisants du gouvernement par les communistes.

 

 

A cette date, la décision du gouvernement d’envoyer des troupes au Vietnam suscite évidement la colère des radios communistes et des menaces d’une recrudescence de la violence. Les incidents vont alors se multiplier, Radio Pékin annonce que l’insurrection se propage comme un feu de forêt. Au début de 1967, le taux d’assassinats était passé à quinze en février et un par jour après le 1er mars 1967. Au cours des six derniers mois de 1969, une quarantaine de personnes, chefs, enseignants et informateurs de la police sont tués dans six provinces du nord-est. Les insurgés bénéficient d’un soutien extérieur du Pathet Lao et du Nord-Vietnam. Les candidats suivent un cours de guérilla de six mois près de Hanoï, formation politique et militaire et une autre année en quelque sorte de travaux pratiques au Laos, avec une formation sur le tas, avant de pénétrer en Thaïlande.

 

 

La question se pose évidemment de savoir si  ces chiffres sont fiables ? Relevés par Carter et Karnchanapee dans la presse de l’époque (Bangkok Post essentiellement) celle-ci avait trois possibilités, dire la vérité, majorer pour apeurer ou minorer pour rassurer.

 

 

Par ailleurs, les incidents signalés ne concernent pas l’ensemble des provinces de l’Isan mais essentiellement celles de Nongkhai, Udon, Sakhonakorn, Ubon et Nakon Phanom, où d’ailleurs étaient implantées les bases américaines.

            

Les actions de l’armée thaïe et probablement certaines actions du BPP, bombardement de villages au napalm (notamment du village de Na Sai (นาทราย) dans la province d’Udon), réinstallation forcée de villages censés abriter des communistes, poussent par ailleurs  certains villageois à rejoindre l’insurrection. Le roi Rama IX lui-même dut intervenir pour en modérer leur comportement. Dans la région de Nakonphanom peuplée de Vietnamiens on continue toujours à voir la photo de Ho Chi Minh sur tous les murs.

 

 

Le centre de commandement se situe à Nakhae (นาแค) à 25 kilomètres du Mékong dans la province de Nakonphanom.

 

 

Toute la zone est sous contrôle communiste. Les affrontements sont particulièrement violents dans les montagnes de Phu Phan située à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Sakonnakhon. La jungle y est épaisse et les grottes y sont nombreuses. Les maquisards s’y seraient peut-être conduit comme des voyous à l’égard de la population.

 

 

Au début des années 1970, la violence communiste s’est aggravée, la police et l'armée prennent des mesures draconiennes. La province de Nongkhai comporte tellement d'insurgés, que vers le milieu de 1970, le gouvernement déplace les habitants de 26 villages pour mener des opérations de « nettoyage » et chasser les insurgés de la zone. En mai 1972, le gouvernement capture un convoi à Kalasin transportant des armes d'assaut depuis Nakhon Phanom jusqu’à la province de Nan où sévit également l’insurrection. Par ailleurs le gouvernement thaï lui-même, par le biais d’une politique intérieure répressive, s’est aliéné les étudiants libéraux en les poussant dans les jungles du nord-est et dans les rangs communistes.

 

 

 

Un bref rappel s’impose. En mai et juin 1973, l'opposition civile rejoint les étudiants opposés au régime dictatorial. L’opposition réclamant plus de démocratie et l’organisation d’élections législatives authentiques s’organise dans les universités, les organisations syndicales et parmi les factions militaires rivales. Au début d'octobre 1973, la violence reprit et protesta contre la détention de onze étudiants arrêtés pour avoir distribué des pamphlets anti-gouvernementaux  réclamant la fin de la dictature militaire. Le 13 octobre 1973, plus de 250.000 personnes se sont rassemblées à Bangkok, alors la plus grande manifestation de ce genre dans l'histoire du pays. L'union d'étudiants y joua un rôle essentiel (6). Suit alors une période plus ou moins démocratique de 1973 à 1976. Le 6 octobre 1976, en pleine tourmente, un groupe de vingt-quatre officiers du haut commandement militaire, dirigé par le commandant en chef de l'époque, l'amiral Sangat Chaloyu, renversa le régime. L’expérience de gouvernement démocratique issue des violences du 15 octobre 1973 prit fin le 6 octobre 1976 avec des violences similaires.

 

 

Le gouvernement prend alors des mesures sévères en vertu de la loi martiale pour éradiquer l’opposition. Des milliers de suspects, intellectuels, étudiants, citoyens et journalistes sont arrêtés et leurs domiciles fouillés. Cependant, beaucoup avaient fui et rejoint les groupes d'insurgés du Parti communiste illégal de Thaïlande (พรรคคอมมิวนิสต์แห่งประเทศไทย - C.P.T.).

 

 

La fuite des étudiants de Bangkok dans les maquis a pu ajouter initialement un poids intellectuel au mouvement mais la confrontation se serait réalité mal terminée. Tous issus des milieux les plus privilégiés de Bangkok, ils se trouvèrent confrontés avec des guérilleros qui avaient pour certains plus de 10 ans de clandestinité et auxquels ils n’avaient rien à apprendre. Ils n’étaient pas faits de la même argile que les paysans de l’Isan, capables de marcher dans la jungle pendant des kilomètres dans des conditions épouvantables, notamment en saison des pluies, de coucher dans des grottes,

 

Une cache de la forêt de Phu Pan :

 

 

...de boire de l’eau croupie, de manger des rats et des cafards accompagnés d’un panier de riz gluant sans accès aux moindres soins médicaux.

Il y a peut-être une comparaison à faire avec les étudiants de la Sorbonne en 1968, tous le plus souvent « camarades bourgeois – camarades fils à Papa » qui furent accueillis dans les usines, Flins, Sochaux, Saint-Nazaire, par une douche glacée (7). 

 

 

La chute de Bangkok était-elle possible ?

 

En 1966, les analystes américains de la CIA ont estimé que plus de 3.000 guérilleros communistes, parrainés par la Chine et le Nord-Vietnam, opéraient dans le nord-est à la frontière avec le Laos et surtout implantés dans la région de Sakonnakhon.  La population des provinces de l’Isan était alors d’environ 17 millions d’habitants. Nous avons sous les yeux un rapport déclassé de 1966, il est resté secret jusqu’au 2017 (8). Ce n’est donc pas un document de propagande mais une analyse assez serrée de la situation sur l’ensemble du pays. Le problème se situe essentiellement dans le Nord-Est, la région la plus vulnérable. Les opérations de guérillas n’y sont que ponctuelles et les efforts du gouvernement thaï tant au regard du développement socio-économique de la région que des opérations de contre insurrection militaires et policières permettent de penser qu’il n’y a pas danger. L’analyste fait référence aux programmes lancés par les gouvernements successifs notamment par Sarit  qui était lui-même à demi-Isan, comme  l'électrification via des projets hydroélectriques, installation d’industries lourdes, développement de l’enseignement.

 

 

En 1969, la très érudite revue des Pères Jésuites « Les études » nous livre une subtile analyse d’une rébellion incontestablement née d’un malaise social dans le Nord-Est. L’analyse des forces en présence – omniprésence du bouddhisme, charisme du roi et de son épouse, impératifs socio-économiques, présence américaine -  conduit l’auteur à conclure sur une question, n’oublions pas qu’il s’agit d’un Jésuite auquel on a appris à répondre à une question par une autre question : « On le voit, les dirigeants n'ont qu'une marge de manœuvre assez réduite et l'équilibre actuel est précaire. D'autant que s'aggrave la crise de confiance dans le système actuel, fondé davantage sur la force que sur la popularité. En définitive, le souverain reste la seule force politique qui maintient une apparente cohésion nationale. Mais en face des Américains, des rebelles, sous la pression des minorités ou des impératifs socio-économiques, combien de temps restera-t-il le maître ? » (9)

 

Une analyse de 1973 que l’on trouve sur le site (officieux ?) du corps des Marines est mutatis mutandis plus nuancé et nous dit en exergue « Il y aura peut-être bientôt tellement de sauterelles en Thaïlande qu'un éléphant ne pourra pas les éliminer » et termine « Malheureusement, l'insurrection communiste en Thaïlande se développe si rapidement que, si le communisme n'est pas rapidement éradiqué et l'insurrection armée contenue, il pourrait y avoir tellement de sauterelles que même les éléphants ne pourront pas les éliminer » (10).

 

 

L’échec

 

La chute de la Thaïlande était prévue selon Pékin pour 1977.

 

Pourtant à la fin de l’année 1980, la guérilla était virtuellement écrasée. Pour ne parler que de l’Isan, le 22 décembre 1980 les forces gouvernementales s’emparent du poste de commandement du parti communiste dans la province de Loei après avoir anéanti 50 bases plus petites dans la région. Dans la province de Nan, limitrophe de celle de Loei, la base du parti communiste avait été détruite le 1er septembre. Ce sont les derniers engagements dont la presse se fit l’écho. Rappelons toutefois que selon la CIA (8) 90% des opérations de guérilla se déroulaient en Isan.

 

 

Nous vous épargnerons de doctes considérations sur les origines de cette jacquerie qui se transforma en révolte armée mais ne put atteindre le stade d’une révolution d’autant que ce qui put valoir pour l’Isan bouddhiste ne valait pas forcément dans les deux autres foyers de guérilla, dans le Nord-Ouest au sein des minorités ethniques hmong parfaitement animistes

 

 

... et dans le sud profond en pays totalement musulman (11).

 

 

Nous vous épargnerons également de doctes considérations sur les causes de cet échec. Elles furent de toute évidence multiple et les citer n’est pas leur donner un ordre de priorité !

 

- Il est incontestable tout d’abord que la contre-guérilla financée par les Américains avec des troupes formées par eux, fut d’une redoutable efficacité. Singulier paradoxe, ce que les Américains ne purent faire au Vietnam et au Laos, éradiquer le communisme, les Thaïs le firent avec l’aide massive des mêmes Américains.

 

 

- L’attribution aux Vietnamiens de la pleine citoyenneté thaïe et la multiplication des mariages mixtes a probablement éliminé les foyers marxistes au sein de cette ethnie désormais intégrée et d’ailleurs reconnue comme communauté ethnique « à part entière » (12).

- Les efforts entrepris en Isan pour les progrès sociaux économiques commencèrent à donner leurs résultats (même s’il restait beaucoup à faire !). Ne citons que deux tableaux significatifs, la baisse de l’illettrisme notamment dans les jeunes générations

 

 

...et celle tout aussi spectaculaire de la mortalité infantile.

 

 

- La rébellion avait besoin d’un soutien extérieur notamment pour les livraisons d’armes venant de Chine et du Vietnam via le Laos mais la Thaïlande normalisa rapidement ses relations avec les deux premiers à partir de 1975 et le Laos avait suffisamment à faire avec ses difficultés intérieures pour aider ses cousins de l’autre côté du Mékong.

- Les querelles sont par ailleurs vives entre la Chine et le Vietnam qui entreront en guerre ouverte en 1979, la Chine envahissant militairement le Vietnam. Le Vietnam pro-soviétique suivait la politique de coexistence pacifique prônée par le XXe congrès du parti communiste d’URSS et la Chine persistait à prôner la guerre contre le capitalisme et l'impérialisme. Cet antagonisme se retrouvera au sein des maquis entre les combattants de la jungle, partisans de la lutte armée : « le pouvoir est au bout du fusil » aurait dit Mao, et les étudiants réfugiés dans la guérilla par nécessité et enclins à refuser la violence pensant comme le fit Nikita Khrouchtchev que la transition vers le socialisme pouvait s'effectuer en douceur au sein même de la société.

 

 

- La vision du communisme que les insurgés tous en Isan plus ou moins pieux bouddhistes, purent obtenir des réfugiés khmers lors de la prise du pouvoir par les khmers rouges plus ou moins maoïstes en 1975 ou des réfugiés vietnamiens après la chute de Saigon au profit d’un gouvernement pro-soviétique la même année ne fut probablement pas fort productive (13) !

 

 

- Le rôle de l’amnistie enfin, proclamée par le Maréchal Prem Tinsulanonda fut important sinon essentiel et sa date marque pour nous la fin symbolique de l’insurrection même si celle-ci ne prit totalement fin que dans le courant de l’année 1983 (14).

 

 

L’amnistie du 23 avril 1980

 

Elle découle de l’ «ordre du premier ministre » numéro 66/2523  (familièrement, il est pour les Thaïs le 66/23) et son objet est « la politique de lutte contre le communisme » (คำสั่งสำนักนายกรัฐมนตรี ที่ 66/2523 - เรื่อง : ในโยบายการต่อสู้เพื่อเอาชนะคอมมิวนิสต์). L’ordre proclame l’amnistie pleine et entière aux insurgés qui se rendront  avec leurs armes tout en contenant de pieuses dispositions sur la marche vers le progrès social et la démocratie. Est-il l’œuvre du Maréchal Prem ou celle du Roi qui lui accorda une confiance totale puisqu’il en fit le Président du Conseil de régence ? Il est certain qu’il intervient dans son élaboration qui apparaît toutefois comme une décision collective (15). C’est une nouvelle stratégie, passage d'une ligne dure à une approche modérée, incluant la justice sociale et l’amnistie pour permettre aux transfuges de quitter le mouvement insurgé.

 

 

Les dispositions financières

 

S’il est d’usage de louer la sagesse du gouvernement de Prem dans l’octroi de ce grand pardon, il est beaucoup plus rarement fait référence au prix de ce pardon : il va être attribué aux repentis une allocation de 7.000 dollars US. Faut-il voir dans cette référence au dollar U.S. la griffe de la CIA ? Ce fut d’ailleurs directement ou indirectement l’argent la CIA qui va servir à indemniser nos insurgés. Ces dispositions n’apparaissent pas dans le « 66/23 ».

 

Nous avons une presque quasi-certitude chiffrée : 6.183 « camarades » auraient reçu 1 milliard 400 millions de bahts (un peu plus de 43 millions de dollars) ce qui correspond à peu près à 225.000 bahts per capita.

 

Il devait également être attribué aux repentis une propriété de 15 raïs (2,4 hectares) avec une maison et 5 têtes de bétail. La majorité des exploitations agricoles en Isan avait et a toujours une superficie inférieure à 15 raïs (16).

 

 

Ce n’est pas tout, les armes des repentis vont leur être rachetées,  mais nous n’avons malheureusement pas d’autres références sur ce singulier négoce. Les carabines américaines Colt M 16, rivales directes de la très célèbre AK 47 – Kalachnikov, seront rachetées 87 dollars ce qui correspond à environ 2.700 bahts de l’époque. Les insurgés étaient munis également d’armes lourdes venues de Chine ou d’Europe de l’Est, nous ignorons totalement le bénéfice qu’ils ont retiré de leur revente. Dans les rares photographies dont nous disposons, nous les voyons tous brandir une arme dont il est difficile de dire si c’est la soviétique ou l’américaine (Colt a purement et simplement copié la « kalach »). Il est permis de penser que chacun  des repentis a pu ajouter 2.700 bahts à sa prime de retour ?

 

 

Ces chiffres ont-il un  sens lorsque nous écrivons en 2019 ?

 

Bien évidemment. Le salaire moyen en Isan en 1980 est de 45 bahts par jour c’est-à-dire environ 1.300 bahts par mois, environ 15.000 bahts par an et 225.000 bahts, ce sont 15 ans de revenus. C’est dire tout simplement aussi que la revente de la seule carabine représente deux mois de revenus. Les payements se seraient étalés au fil des années suivantes.

 

Ces chiffres nous permettent peut-être d’avoir une idée un peu plus précise sur le nombre de véritables combattants dans la guérilla communiste. Si l’on tient compte des morts au combat ou dans les opérations de contre-guérilla dont le détail est inconnu, si l’on tient compte que peu ont dû résister à ce chant des sirènes de la CIA, mais aussi de l’appréhension d’autres craignant d’éventuelles mesures de rétorsion, ils ne furent jamais plus que quelques milliers, probablement 15.000 répartis en trois zones, l’Isan, le zone la plus active, le Nord-Ouest avec en particulier des guérilleros hmongs à la frontière birmane et l’extrême sud musulman à la frontière malaise en liaison avec les communistes de Malaisie.

 

Seul le chiffre de 6.183 est précis. Nous les tenons d’un article du Bangkok Post qui est un journal sérieux à l’occasion d’un dernier règlement intervenu en 2017 seulement  (17).

 

 

Se retirer de la révolution et revenir à la vie normale, se questionner et gérer les rêves brisés, voilà le sort de tout combattant qui connut l’échec. Au fur et à mesure que les anciens communistes du Nord-Est vieillissent, les souvenirs de leur vie mouvementée s'effondrent dans l'oubli. Leurs propres efforts pour se souvenir publiquement du rôle qu’ils ont joué dans l’histoire politique de la Thaïlande ne retiennent guère l’attention du public. Nous avons pu en retrouver quelques-uns dont nous vous parlerons dans notre prochain article.

 

 

NOTES

 

(1) Un chapitre étayé de nombreuses références journalistiques et bibliographiques lui est consacré dans la thèse de Paul T. Carter « CIA Secret Warriors - Thai Forward Air Guides in the US War in Laos - The Untold Story », กรุงเทพมหานคร, 2561 - Bangkok, 2018. (Nous pouvons traduire le titre « les guides thaïs des frappes aériennes dans la guerre des États unis au Laos – Une histoire jamais contée »). L’ouvrage est numérisé :

https://www.academia.edu/37244280/CIA_Secret_Warriors_Thai_Forward_Air_Guides_in_the_US_War_in_Laos._The_Untold_Story

 

 

Un universitaire américain de l’Université du New Jersey, le docteur Char Karnchanapee est l’auteur d’un ouvrage « The story of Phak Isan » daté de 1995 et également numérisé :

http://www.rci.rutgers.edu/~karnchan/isan_his.txt

 

Nous devons à Thomas A. Marks, professeur à l’Institut national de la défense à « Anatomy of a contrinsurgency victory » publié dans « Military Review » de janvier-février 2007 également numérisé :

http://www.au.af.mil/au/awc/awcgate/milreview/marks.pdf

 

 

Bob Bergin, ancien  agent des services de renseignement américains et Asie du Sud-Est enfin : « Defeating an Insurgency —The Thai Effort against the Communist Party of Thailand » publie dans «  Studies in Intelligence » Volume  60, no. 2  de juin 2016. L’article est numérisé sur le site de la CIA :

https://www.cia.gov/library/center-for-the-study-of-intelligence/csi-publications/csi-studies/studies/vol-60-no-2/defeating-an-insurgency.html

 

 

 

(4) Pour le  nouvel an de 1970, quelques jours avant l’attaque sanglante de la base aérienne d’Udon, la police thaïlandaise et les guérilleros communistes ont échangé leurs vœux affirmant leur désir mutuel de se détruire. La guérilla dota la police de ce poème reproduit dans son billet clandestin « le drapeau de la révolution » (ธง ปฏิวัติ) :

 

 

Quand vous venez, nous plongeons sous terre.

Quand vous vous arrêtez, nous vous harcelons.

Lorsque vous êtes fatigués, nous attaquons.

Lorsque vous fuyez, nous vous poursuivons.

            

La réponse de la police fut du même style :

Lorsque vous vous enterrez, nous vous déterrons.

Quand vous êtes fatigués, nous vous pulvérisons.

Lorsque vous attaquez, nous nous défendons.

Lorsque vous nous poursuivez, nous vous faisons face.

Parce que vous êtes des pleutres et n’êtes capable d’attirer le peuple que par vos mensonges.

 

(5) Le rôle de Pridi à cette époque laisse à penser que les accusations de communisme lancées contre lui et dont il s’était défendu étaient bien réelles.

 

(6) Un rôle majeur fut celui de Teerayut Bunmee (ธีรยุทธ บุญมี),  étudiant à l'Université Chulalongkorn (มหาวิทยาลัย) en 1973 et dirigeant le Centre national des étudiants de Thaïlande (ศูนย์กลางนิสิตนักศึกษาแห่งประเทศไทย ศนท- NSCT) dans la coordination de l'activisme politique contre les dictatures militaires de Thanom Kittikachorn (กิตติ ขจร) et Praphas Charusathien (จารุ เสถียร). Arrêté avec d‘autres étudiants le 6 octobre 1973, des rumeurs coururent sur leur assassinat mais ils furent relâchés au bout d’un an. Après le massacre du 6 octobre 1976, il rejoint les maquis on ne sait où et nous ignorons tout de cette époque de clandestinité. Revenu à la vie civile, il est actuellement professeur de sociologie à l’Université Thammasat et aurait répudié le socialisme.

 

 

(7)  Alors que Mai 68 se termine, que les ouvriers retournent dans les usines et les étudiants dans leurs amphithéâtres, il est un petit groupe pour qui la lutte ne s’achève pas là. Ils ont à peine 18 ans, sortent tout juste de la Sorbonne ou du lycée Louis-le-Grand et ne connaissent de la « révolution » que les écrits de Marx, Lénine ou Mao. Mais ils sont convaincus que pour mener la lutte il ne faut pas se contenter de tracter à l’extérieur des usines, il faut s’y faire embaucher pour rallumer la flamme de la révolution. Suprême humiliation, lorsque Sauvageot, leader de l'UNEF., se présente devant une usine dont les portes restaient fermées sur ordre de la CGT et s’écrit « Camarades, les étudiants vous ont montré l'exemple », on lui répond d'une fenêtre : « On ne t'a pas attendu ! »

 

(8) « Communist Insurgency in Thailand » 1966.

 

(9)  Jean Duffar  « Panorama des forces politiques en Thaïlande », numéro de juin 1969.

 

(10) https://reines-marguerites/gazette/communist-insurgency-thailand par le capitaine  Merrill L. Bartlett - Mars 1973.

 

(11) Voir à ce sujet l’article de Pierre Fistié qui date toutefois un peu « Communisme et indépendance nationale : le cas thaïlandais (1928-1968) ». In : Revue française de science politique, 18 année, n°4, 1968. pp. 685-714;

 

(12) Voir notre article INSOLITE 25 « LES ETHNIES OFFICIELLEMENT RECONNUES EN THAÏLANDE POUR LA PREMIÈRE FOIS EN 2017 ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/04/insolite-25-les-ethnies-officiellement-reconnues-en-thailande-pour-la-premiere-fois-en-2017.html

 

(13) La question de la compatibilité du communisme avec le bouddhisme, omni présent en Isan ne manque pas de se poser. La première confrontation du communisme avec le bouddhisme  se fit lors de l’invasion de Staline en Mongolie qui se traduisit par le massacre systématique de tous les moines et la destruction de tous les bâtiments religieux. Ne parlons pas du Vietnam, du Cambodge et du Tibet. Voir sur ce sujet Hubert Durt et Mikhail Xifaras « BOUDDHISME ET POLITIQUE »

Presses Universitaires de France, 2002/4 n° 12, pages 101 à 112.

 

ตื่นเถิด พี่น้องผองทาสผู้ทุกข์ระทม ลุกขึ้นเถิด มวลชนผู้ยากไร้ทั่วหล้า เลือดริน ปรี่ล้นทุกข์ทนเรื่อยมา สองมือคว้า ไขว่หายุติธรรม ล้างโลกเก่า ฟาดมันให้แหลกยับไป ผองทาสทั้งหลาย ลุกขึ้นสามัคคี อย่าคิด ว่าเรานั้นยากไร้ซึ่งทุกสิ่ง ในความเป็นจริงโลกนี้เป็นของเรา นี้เป็นการต่อสู้ครั้งสุดท้าย สามัคคีให้ถึงวันพรุ่ง แองเตอร์นาซิอองนาล จะต้องปรากฏเป็นจริง นี้เป็นการต่อสู้ครั้งสุดท้าย สามัคคีให้ถึงวันพรุ่ง แองเตอร์นาซิอองนาล จะต้องปรากฏเป็นจริง เคยมีหรือ พระเจ้าที่มาโปรดช่วย หวังอำนวย จากใครไม่ได้ หยัดยืน พึ่งลำแข้งของเราไซร้ สังคมใหม่ จึงจะได้มา ขอพวกเรา จงช่วงชิงชีพของเราคืน จงหยัดจงยืนความคิดใหม่ไว้ให้ได้ โหมเพลิงในเตาให้มันพุ่งโชนขึ้นไป ตีเหล็กตีได้เมื่อยังร้อนแดง นี้เป็นการต่อสู้ครั้งสุดท้าย สามัคคีให้ถึงวันพรุ่ง แองเตอร์นาซิอองนาล จะต้องปรากฏเป็นจริง นี้เป็นการต่อสู้ครั้งสุดท้าย สามัคคีให้ถึงวันพรุ่ง แองเตอร์นาซิอองนาล จะต้องปรากฏเป็นจริง ผู้ใด คือชนชั้นผู้สร้างโลก คือเรา ชนชั้นผู้ใช้แรงงาน ผลทั้งสิ้น จะต้องเป็นของพวกเรา ไม่เหลือให้ พวกทากสูบกิน แค้นเจ้าพวก สัตว์ร้ายเลวทรามนั้น แค้นที่มัน สูบกินเลือดเรา มีแต่ กำจัดการขูดรีดให้สิ้น ตะวันสีแดง สาดแสงทั่วหล้า นี้เป็นการต่อสู้ครั้งสุดท้าย สามัคคีให้ถึงวันพรุ่ง แองเตอร์นาซิอองนาล จะต้องปรากฏเป็นจริง นี้เป็นการต่อสู้ครั้งสุดท้าย สามัคคีให้ถึงวันพรุ่ง แองเตอร์นาซิอองนาล จะต้องปรากฏเป็นจริง

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9 janvier 2019 3 09 /01 /janvier /2019 22:09

 

 

Nous avons parlé à deux reprises de la participation de la Thaïlande à la guerre du Vietnam, participation ouverte et avouée d’abord (1) et ensuite  de la participation, secrète s’il en fut au Laos aux côtés des  États-Unis (2).

 

Secrète du côté des États-Unis, elle ne pouvait pas ne pas l’être puisqu’elle violait ouvertement les accords Internationaux sur la neutralité du Laos du 23 juillet 1962 dont la Thaïlande était signataire mais continua après les accords de Paris du 27 janvier 1973 (3) qui eux n’engageaient nullement la Thaïlande puisqu’elle n’en était pas signataire.

 

 

Nous avions alors compulsé l’étude d’un universitaire américain, Richard A. Ruth, datée de 2011 ainsi que les archives déclassées de la C.I.A accessibles sur Internet en dépit de sérieux caviardage (4).

 

Une volumineuse étude de Paul T. Carter  du début de l’année 2018 sous forme de thèse (plus de 350 pages) nous apporte une avalanche de précisions à ce jour inédites. Elle ne contredit nullement le travail de Ruth qui l’a honoré d’une flatteuse préface (5). La vision est différente puisque Carter avant d’être un éminent universitaire fut militaire pendant 21 ans sur le terrain (6). Elle dépasse largement le caractère restrictif du titre limité aux volontaires thaïs, les Forward air guides, les FAG, guides des frappes aériennes des États-Unis et de la Thaïlande au Laos en contenant une surabondance d'informations générales sur cette guerre. Elle repose sur une énorme bibliographie et de scrupuleuses recherches en archives, des enquêtes sur le terrain et de nombreuses rencontres avec les anciens.

 

 

« La paix est un armistice dans une guerre qui se poursuit de manière continue » débute Carter en citant l’historien athénien Thucydide, une citation qui convient à la perfection à cette guerre secrète.

 

 

Or, les sources manquent cruellement : les États-Unis, comme nous l'avons dit,  n’ont jamais reconnu leur entrée en guerre au Laos par CIA interposée avant l’inauguration le 15 mai 1997 d’un monument commémoratif au cimetière national d'Arlington à la mémoire des combattants hmongs et laos et de leurs « conseillers » américains. Les Thaïs y sont oubliés. L’intervention de la CIA ne fut réellement connue qu’à l’occasion de la publication des archives déclassées en 2016. Les Laos, pourtant les premiers concernés, ont purement et simplement incendié les archives nationales lorsque leur gouvernement est devenu communiste en 1975 (7). Aucun des champs de bataille n'est commémoré autrement que par la présence des cratères de bombes ou des munitions non explosées.

 

 

En dehors de méticuleuses recherches d’archives, c’est ce qui pour nous rend son étude passionnante, Carter a longuement visité les lieux et rencontré de nombreux survivants, Thaïs, Hmongs ou Laos, dont il a recueilli les souvenirs ainsi que des vétérans de la CIA. SI la participation thaïe aux côté des États-Unis et du gouvernement royal du Laos (Royal Lao Government – RLG) est encore plus secrète, l’histoire du corps des Thai Forward Air Guide est une découverte de Carter due initialement à ses rencontres avec un Américain qui avait participé à la guerre secrète, Mac Alan Thompson, représentant au Laos de l’USAID (U.S. national security and economic prosperityAgence américaine pour le développement international) de 1966 à 1975 qui était en réalité l’un des faux nez de la CIA, un nid de « barbouzes » (8).

 

Carter et Thomson (à droite), photo  Carter :

 

 

Il fut initialement responsable du recrutement pour le compte de la CIA de cent civils thaïlandais dans les rues du pays pour coordonner les frappes aériennes américaines au Laos. Il a permis à Carter de rencontrer de nombreux anciens combattants thaïs, y compris des officiers supérieurs, a pu consulter leur fichier et avoir accès à leurs photographies.

 

 

Carter nous donne une saisissante description du Laos lorsqu’éclate la guerre du Vietnam, qu’il préfère d’ailleurs et à juste titre appeler « la seconde guerre d’Indochine en 1959 marquée par le début de l’insurrection des communistes sud-vietnamiens même si elle était en gestation inévitable depuis 1954.  On se demande quels furent les bienfaits que lui apporta la colonisation. Un pays peuplé de deux millions d’habitants et toujours sous développé. Un fouillis où se contient une foule d’ethnies,

 

 

...  fondamentalement divisée, des langues différentes avec des écritures différentes, des religions différentes et des concepts politiques allant de la monarchie absolue à la dictature du prolétariat en passant par le neutralisme dans un pays à peine grand comme le Texas. Les États-Unis l’ont quitté après les accords de Genève en 1962 mais les nord-vietnamiens y maintinrent des dizaines de milliers d’hommes de troupe au mépris des dits accords.

 

 

Les deux présidents, Eisenhower qui quitte le pouvoir le 20 janvier 1961 et Kennedy qui le prend le même jour considèrent le Laos de par sa position géographique comme un terrain essentiel pour contenir la propagation du communisme. Kennedy commence à organiser la formation de guérillas anti-communistes hmong. En avril 1961, la Maison Blanche considère les avancées communistes au Laos si alarmantes qu’elle était prête à envisager des frappes aériennes en Chine pour mettre fin à l’intervention chinoise et jusqu’à l'utilisation possible de l’arme nucléaire.

 

 

Kennedy a par ailleurs en ce qui concerne le Laos une position confuse, incohérente, et surtout parfaitement hypocrite. Il favorise d’une part un programme de pression militaire intensive visant à démontrer la détermination des États-Unis dans ce pays et d’autre part confirme qu’il ne devrait pas prendre l’initiative d’une escalade militaire.

 

 

 

L’engagement actif des États-Unis au Laos avait débuté en réalité en mars 1953 sous le gouvernement Eisenhower lorsque la guerre française s’y répandait et que le Viet Minh avait poussé au sud pour s’emparer de Luang Prabang, la vieille capitale royale du Laos. Washington avait alors sonné l'alarme en expédiant des fournitures à destination de la Thaïlande et du Laos via des organismes parrainés par la CIA avec des équipages civils. Ce fut le début d’une forme de participation sournoise qui allait perdurer pendant 20 ans, l'utilisation de civils dans des opérations militaires et paramilitaires et le recours massif à la puissance aérienne. 

 

 

Nixon va avoir une position tout aussi contradictoire et tout aussi hypocrite : il souhaite sortir son pays de ce guêpier, sa devise pour mettre fin à la guerre est « Peace with Honor ». Il annonce après son arrivée au pouvoir le 20 janvier 1969 que 50.000 soldats américains se retireraient du Sud-Vietnam d’ici avril 1970, tandis que la Thaïlande annonçait le retrait de son contingent de 12.000 hommes. Le Congrès américain adopte un projet de loi interdisant l’introduction d’éléments de combat en Thaïlande ou au Laos. Les communistes ont des projets moins pacifiques puisqu’en 1967, 40.000 soldats nord-vietnamiens auraient occupé le Laos. Mais en 1970, en coulisses, les gouvernements thaï et américain décident d'élargir en secret la lutte contre les communistes au Laos, donnant ainsi lieu au plus important déploiement expéditionnaire militaire thaï des temps modernes. La Thaïlande, considère le Laos comme la ligne de front pour mettre fin au communisme risquant d’envahir son pays.

 

 

Carter considère qu’en 1970 la CIA dirigeait 36.​​000 soldats thaïs et laos irréguliers au Laos. L'ambassadeur américain y était devenu un maréchal de guerre de facto dirigeant des opérations financées par le Department of Defense (DOD.), la CIA dirigeant les opérations sur le terrain, les forces aériennes américaines thaïes menant une campagne de bombardement aérien, les troupes thaïes, hmong et royales lao se livrant à la guerre terrestre.

 

 

À cette époque, le Laos est le seul pays au monde dans lequel les États-Unis financent le budget de défense à 100% et tiennent à bout de bras la quasi-totalité de son économie. C’est peut-être aussi le seul pays où les factions belligérantes n’ont pas signé les Accords de Genève de 1954 et où une nation attaquée (gouvernement royal du Laos) maintiendra des relations diplomatiques avec l’agresseur (Nord-Vietnam) tout au long de la guerre. Ce sont les mystères de l’Asie.

 

 

Vont également intervenir l’Armée royale thaïlandaise (RTA : Royal thai army) aux côtés d’alliés hmongs laos et autres minorités ethniques, les Forces royales lao (RLF : Royal lao forces), de la CIA., de l’US Air Force et des Forces spéciales de l’armée américaine. Outre les unités de la RTA, les forces thaïes déployées au Laos comprenaient le renfort de la police frontalière (Border Patrol Police Aerial Renforcement – PARU), La marine royale, la Royal Thai Air Force (RTAF), et des réservistes volontaires civils ayant suivi une formation militaire. Le PARU a joué un rôle particulièrement important comme force paramilitaire hautement qualifiée tout en formant les forces militaires royales du Laos.

 

 

Un motif de l’importance du Laos pour les États-Unis était que le Nord-Vietnam (DRV -  Democratic republic of Vietnam) utilisait son territoire pour transporter ses hommes et ses armements vers le Sud-Vietnam par la fameuse « piste Ho Chi Minh » itinéraire essentiel pour l’approvisionnement des maquisards au sud et cible clé des bombardements.

 

 

Un  accord de 1970 entre les États-Unis et la Thaïlande  créa le programme dit UNITY dans le cadre duquel des bataillons militaires thaïs encadrés par des réguliers et des volontaires rémunérés se déployaient au Laos pour combattre les forces communistes. Ce fut le corps des volontaires thaïs qui se qualifiaient volontiers de chasseurs de tigres. Les cadres étaient des membres réguliers de l'armée royale thaïe  mais le reste du bataillon – les fantassins - était constitué de volontaires rémunérés ayant reçu minimum de formation militaire. La CIA était chargée de la planification et de l'exécution du programme UNITY. Les deux premiers bataillons thaïs  furent déployés dans le sud-est du Laos le 15 décembre 1970. En 1972, la Thaïlande avait déployé jusqu'à trente bataillons de combat au Laos, avec environ 16.000 soldats au sol.

 

Cet effort militaire secret de la Thaïlande au Laos fut à la hauteur et plus encore de celui qu’elle déployait officiellement au Vietnam. Le total de ses troupes déployées au Vietnam s'éleva probablement à 36 000 hommes mais elle n’a jamais eu plus de 16.000 soldats sur le terrain des combats (9). Elle aurait déployé environ 30.000 « militaires » au Laos de 1961 à 1974. Mais les conditions furent autrement plus difficiles que celles de leurs camarades du Vietnam où leur présence par rapport à celle d’un demi-million de soldats américains était dérisoire même si leur tenue au combat fut admirable.

 

 

Au Laos, cependant, il n’y avait qu’une poignée de personnel militaire américain. Les Thaïs furent les premières victimes de la bataille terrestre. Ils ne bénéficiaient pas comme au Vietnam des « PX – privileges » (Post-exchange c’est-à-dire pour parler clair du repos du guerrier) salles de cinéma ou autres commodités (façon pudique pour Carter de parler des distractions féminines). Plus de 2.200 y ont trouvé la mort dont 21 PARU et environ 20 membres du personnel de la RTAF Le  « mémorial du souvenir » dans le musée consacré aux vétérans de la guerre de Vietnam (« Vietnam war veteran museum » พิพิธภัณฑ์ทหารผ่านศึกเวียดนาม), lui-même situé de façon très discrète dans l’enceinte du camp militaire Surasi (สุรสีห์) de la 9e armée à Kanchanaburi rappelle les noms des 351 soldats thaïs morts en action et celui des 1.358 hommes blessés (2).

 

 

En 1973, le Laos a libéré 240 prisonniers de guerre thaïs mais près de 800 d'entre eux sont toujours portés disparus au combat  Le nombre des blessés s’élèverait à 10.000. La lutte au Laos fut partagée entre les Thaïs et les officiers paramilitaires de la CIA qui coordonnaient également les frappes aériennes américaines : Les États-Unis parfois respectueux des accords de Genève ne pouvaient utiliser leur propre personnel terrestre et n’eurent pas d’autre solution  efficace pour coordonner les frappes aériennes consécutives aux décisions de bombardements massifs.

 

 

La position du roi Rama IX est sans équivoque. il se montra toujours un adversaire acharné du communisme à l’encontre duquel il se montra toujours actif. Il répétait volontiers que la lutte contre le communisme était un devoir pour chaque citoyen en raison de la menace réelle que cela représentait pour la Thaïlande. Lorsqu’éclate la guerre en 1959, il a 32 ans, il est dans la force de l’âge et c’est à cette date qu’il s’éloigne des concerts de jazz, des peintures à l'huile et des courses de voiliers pour se consacrer à la sécurité en Thaïlande et à la Thaïlande elle-même.

 

 

Il commence dès lors à plaider ouvertement en faveur d'une action militaire contre les forces communistes dans la région et manifeste ouvertement son soutien à la guerre. Lui-même et la reine Sirikit visitent les soldats blessés et participent aux cérémonies funéraires. S'il était resté les bras croisés ou s'il était mort prématurément, l'issue aurait peut-être été différente. Le Patriarche suprême de la sangha, Somdet Phra Wannarat, bénit les volontaires qui défilent au Wat Phra Kaeo.

 

 

Le moine anticommuniste Kittivudho déclare avec une logique implacable que l’on peut « gagner des mérites » à tuer un communiste en infraction à la foi bouddhiste car si le communisme s’emparait du pays, la religion n'existerait plus.

 

 


LA CRÉATION DES FAG.

 

Un élément majeur de cette au guerre fut constitué de jeunes Thaïs anglophones que la C.I.A avait recrutés pour coordonner ses frappes aériennes, les guides aériens avancés (F.A.G.), un élément de guerre jamais vu, des civils étrangers sans expérience militaire pour beaucoup, travaillant pour une agence de renseignement étrangère qui coordonnait les frappes aériennes.

 

Photographie Carter :  

 

 

Au départ ce furent une centaine de recrues dont la seule qualification exigée était de parler anglais auxquels ont fit suivre initialement des cours de formation d’une quinzaine de jours seulement dispensés par des instructeurs de l’US Air Force et améliorés par la suite. 

 

Photographie Carter :  

 

 

Ceci fait, ils furent déployés sur le champ de bataille du Laos pour coordonner les frappes aériennes américaines : identifier les cibles et évaluer les dommages. Ils avaient été investis (rappelons qu’il s’agissait de personnel civil étranger) du pouvoir de décision pour autoriser les frappes aériennes, un droit de vie et de mort ! Ils servirent également d’éléments de liaison entre les militaires thaïs et la CIA.

 

Implantation thaïe au Laos, carte  Carter :

 

 

Plusieurs d’entre eux ont écrit en langue thaïe leurs souvenirs compulsés par Carter mais il est le premier avoir étudié ce corps de combattants de façon synthétique. Leur nombre reste inconnu. Certains d’entre eux parlent de 2 à 300 dont seulement 108 auraient traversé le Mékong pour les uns, 88 pour les autres ?

 

Carter nous donne une liste nominative provenant d’une association américaine comportant 128 noms dont 23 morts avec leur localisation au Laos, essentiellement sur la base secrète de Long Tieng au cœur du Laos et à Paksé, chef-lieu de la province de Champassak au sud-ouest du Laos. Ils y resteront jusqu’au milieu de l’année 1974 (en mai exactement) bien après la signature des accords de Paris.

 

 

C’est donc la CIA qui va procéder à la formation des FAG : Les cours de huit semaines comprenaient l’initiation au parachutisme, l'entraînement aux armes lourdes et à la tactique de la guérilla. La langue thaïlandaise constituait un obstacle dans les minorités tribales qui parlaient pour la plupart des langues locales et un peu de lao. La police des frontières va donc s’investir dans la mission supplémentaire d’enseigner la langue thaïe dans ses centres d’accueil et donner à la population locale un sentiment de « Thainess ». Le tout se fit avec l’approbation du Roi Rama IX qui entretint avec le représentant de la CIA à Bangkok, James-William « Bill » Lair, des rapports personnels privilégiés. Celui-ci, fait exceptionnel pour un Américain parlait le thaï et s'était marié à une demoiselle thaïe de grande famille.

 

 

Par contre, les volontaires tous anglophones pouvaient s’entretenir avec les Laos sans interprètes et sans risque de conflit racial, accusation parfois portée contre les forces spéciales américaines.

 

 

L’IMPORTANCE DES FAG : LA NÉCESSITÉ DE GUIDES AÉRIENS ET AU SOL.

 

Ils vont jouer le même rôle essentiel que les éclaireurs amérindiens lors de la conquête de l’Ouest  par leur rapidité, leur connaissance du terrain, de la langue et des populations, leur capacité à fournir des informations, leur abstraction aussi des règles de discipline traditionnelles.

 

 

L’avance constante des forces communistes au Laos, Pathet Lao et armée populaire du Vietnam, vont conduire le président Kennedy à autoriser des frappes aériennes secrètes au Laos à la mi-avril 1961. Initialement, les appareils vont décoller de la base aérienne de Takhli dans la province de Nakon Sawan, pilotés par des pilotes de la compagnie Air America soit des pilotes de l’USAF Ces derniers renoncent à leur identité militaire et revêtent des vêtements civils. Ils pilotent des bombardiers B 26 sans marques extérieures. Le 23 septembre 1962 interviennent les accords de Genève sur la neutralité du Laos.

 

 

Après la mort du Premier ministre Sarit, son successeur Thanom Kittikachorn a accepté en 1964 de permettre aux États-Unis de mener des frappes aériennes au Laos et au Sud-Vietnam à partir de bases aériennes thaïlandaises. L’accord du roi semble certain, considérant qu’il est exclu de laisser le Laos tomber aux mains des communistes.

 

Johnson va prendre des mesures plus agressives marquant le véritable début de la guerre aérienne contre le Laos à laquelle les Thaïs participèrent activement.

 

 

L'année 1970 va encore marquer un tournant puisque les États-Unis et la Thaïlande vont commencer le retrait de leurs troupes du Vietnam, Nixon étant favorable à une vietnamisation de la guerre qui devait être l’affaire du Sud-Vietnam, ce qui s’avéra un échec retentissant.

 

 

Mais il va également adopter une position plus agressive à l’égard du Laos compte tenu des avancées constantes de l’armée populaire et du Pathet Lao qui se rapprochent dangereusement de la frontière thaïe.

 

 

Les pilotes thaïs ont mené leur première frappe aérienne contre les forces communistes laos le 7 avril 1965. Pour être efficaces, elles exigeaient des hommes de FAG basés au sol pour permettre l'identification de cibles et ensuite rédiger des rapports d'évaluation du bilan des frappes. Elles étaient précédées de missions préalables de reconnaissance pour localiser les cibles et coordonner les frappes. Du côté des Américains la procédure était plus lourde.  Ils volaient en U-6 De Haviland. Il y avait en général à bord un Hmong connaissant le pays qui parlait lao et un Thaï  qui parlait à la fois lao et anglais sur le siège arrière en sus du pilote appartenant aux Raven (les « corbeaux » comme se baptisaient les pilotes d’Air America).

 

 

Sur le terrain se trouvaient un Hmong ou un FAG qui signalait la cible (notamment les camions viets circulant la nuit) probablement par radio à son homologue hmong qui transmettait ensuite le message au Thaï lequel pouvait guider le pilote américain. L’interdiction d’utiliser des fusées de marquage depuis le sol ne facilitait pas le travail d’autant que les bombardements avaient en général lieu de nuit.

 

 

L’armée américaine n’a officiellement commencé à former les FAG. qu’en 1965. Les F.A.G. était donc soit aéroportés soit basés au sol Na Khang proche de la base secrète de Long Tieng.

 

Leur rôle était administrativement défini comme suit « Un observateur qualifié opérant avec des unités opérationnelles terrestres ou aériennes en opérations de contre-insurrection, qui, de par sa position, peut guider les aéronefs lors des frappes contre des cibles lorsque les aéronefs sont engagés dans un appui aérien rapproché des forces amies ».

 

Carte de Long Thieng, documlent déclassifié de la CIA :

 

 

Leur efficacité démontrée suscita la publication d’offres d’emploi dans les journaux de langue anglaise de Bangkok, recherchant des thaïs anglophones ayant le goût de voyager. La formation se faisait en général à la base aérienne de Namphong à quelques dizaines de kilomètres au nord de Khonkaen ou à Udonthani dans les locaux d’Air America. La formation débutait de façon scolaire suivie de conférences, des exercices pratiques, la lecture de cartes, l'utilisation d'une boussole, des tactiques d'attaque aérienne et des mesures de contrôle, la communication avec différents types d'aéronefs, l’apprentissage du Morse, l'évaluation des dommages au combat, informations appropriées pour attaque aérienne, identification des avions et des hélicoptères ainsi que leurs capacités de combat, techniques de survie sur le terrain et utilisation du matériel radio. Chaque élève effectuait également plusieurs vols en hélicoptère et en avion pour s’initier au relief vu des airs. Ils bénéficient d’un matériel moderne, armement bien sûr (carabine M 16 et Colt 45), kit de survie, trousse médicale de première nécessité, matériel de localisation ancêtre des GPS, matériel radio.

 

Photographie Carter :  

 

 

Après la formation théorique, des exercices pratiques de tir réel avaient lieu sur le polygone de bombardement au sud-ouest de la base de la RTAF à Nongbualamphu. L’exercice consistait à diriger un véritable avion américain sur une cible d’entraînement désignée, identifier la cible, entrer en contact avec l’aéronef et demander au pilote de placer avec succès ses bombes sur la cible.

 

Cette formation, sanctionnée par un diplôme, leur permit de participer à des opérations avec la force aérienne la plus meurtrière au monde.

 

Une fois sur place, ils étaient formellement employés par une autre filiale de la CIA  créée en 1962, la « Joint Liaison Detachment » (JLD) sur l’existence et les fonctions de laquelle pèse toujours le secret. Elle souscrivait toutefois à leur profit un contrat d’assurance-vie de 100.000 dollars et une couverture en cas de blessures. Le contenu exact de leur contrat reste un mystère. Tous les anciens de la CIA interrogés pas  Carter furent unanimes à dire que leur rôle fut essentiel alors qu’ils travaillaient dans des conditions difficiles dans le cadre d’un déploiement en pleine zone de guerre.

 

 

Le cessez-le-feu officiel de la Seconde guerre d'Indochine a eu lieu à midi, heure locale, au Laos, le 22 février 1973.

 

À cette époque, les FAG et les Raven  qui étaient en vol reçurent de leurs contacts au sol des messages radio les informant qu’il s’agissait de leurs dernières minutes de combat. À midi, les avions et les pilotes américains ont cessé le feu et sont rentrés chez eux. Les États-Unis avaient abandonné leurs alliés thaïs.

 

Si la dernière mission officiellement connue au Laos remonte au 14 février 1973, les accords de Paris du 27 janvier 1973 qui entérinèrent le retrait américain du Vietnam ne mit pas fin à leur intervention. Les Thaïs continuèrent à se battre au Laos avec l’aide financière des États-Unis jusqu’à leur départ en 1974.

 

 

FURENT-ILS DES MERCENAIRES ?

 

C’est bien évidemment une question que s’est posée Carter dans la mesure où l’expression « mercenaires thaïs » a souvent été utilisée dans un sens évidemment négatif. Ce fut évidemment le cas de la presse américaine dont une partie de déchaînait contre la guerre. Ce fut aussi le cas, ce qui est plus singulier, de documents du département de la défense (« department of defense – DOD). Le simple fait que le gouvernement américain ait versé des dizaines de millions de dollars par an à la Thaïlande pour l'envoi de ses divisions de combat au Sud-Vietnam ou au Laos ou en contrepartie de l’utilisation de ses bases aériennes (13) ne fit pas ipso facto de ces hommes des mercenaires. Le recrutement des troupes pour le Laos s’est fait de façon précipitée et a évidemment entraîné le payement de salaires plus élevés aux volontaires. Tous les anciens FAG, tous volontaires (14) interrogés par Carter considèrent ce qualificatif comme insultant. Tous étaient jeunes, animés d’une incontestable foi anti-communiste.

 

Tous étaient parfaitement anglophone, et avaient un niveau d’études supérieur à la moyenne, étaient issus de couches sociales favorisées, et beaucoup avaient été élevés dans les collèges catholiques comme beaucoup d’enfants du beau monde de Bangkok.

 

 

Au terme de multiples entretiens Carter nous fait revivre la vie d'un FAG au Laos au milieu des dangers, des privations continuelles, des risques d’être abattus ou capturés, tous liens coupés avec leur famille. Ils se sont battus pour une cause fortement soutenue par la monarchie et la hiérarchie, non sans avoir aussi le goût de l’aventure. Nous connaissons les salaires de ces FAG. Les simples interprètes gagnaient de 2 à 4.000 bahts par mois, ceux qui participaient aux opérations, 10.000 bahts par mois, parfois moins avec une prime pour chaque vol allant de 100 à 400 bahts de l’heure, en espèces tous les mois. Aucun n’y a fait fortune et la question de savoir si l’assurance vie souscrite par la CIA à leur profit fut un jour payée à un seul de leurs héritiers reste sans réponse.

 

Rencontre de vétérans avec Carter (Photos Carter) :

 

 

Tous savaient parfaitement où pouvait les conduire leur engagement.

 

Carter n’insiste peut-être pas suffisamment sur la différence fondamentale entre leurs motivations profondes, amour de la monarchie, foi bouddhiste et haine du communisme – nous ne sommes pas là pour en juger - et celle des Américains défendant ou prétendant défendre « la civilisation occidentale, la liberté et la démocratie » ce qui était aux antipodes des préoccupations thaïes.

 

 

FURENT-ILS DES RÉPROUVÉS ?

 

Les FAG. eurent eu du mal à obtenir la reconnaissance qu'ils méritaient de la Thaïlande. Un proverbe vient à l’esprit en ce qui concerne l’éternelle ingratitude des gouvernants : « jouer du violon pour que le buffle puisse écouter » (สีซอให้ควายฟัง - Sisohaikwaifang) pour répondre aux efforts de tous les gouvernements pour taire la participation de la Thaïlande à la guerre au Laos.

 

 

Tous ceux qu’a interrogés Carter lui ont rappelé leur souci de voir leur pays échapper au communisme. Ils ne bénéficièrent pas du traitement que leur pays a réservé aux militaires, considérés comme des civils au service d’une agence étrangère et durent pendant de longues années se contenter de ressasser leur rancœur dans des cercles confidentiels d’anciens camarades. Rares étaient ceux en dehors des officiers supérieurs thaïs et de la CIA. qui connaissaient leur existence. En revanche pour les militaires qui se battirent au Laos, les opérations combattantes furent l’occasion d’obtenir une promotion aux échelons supérieurs. Plusieurs officiers thaïlandais qui ont combattu pendant la guerre sont ensuite devenus généraux. Carter nous cite quelques noms. Après le départ du dernier contingent thaï de Long Tieng, un an avant la chute de Saigon et de Vientiane, ils sombrèrent dans l’oubli.

 

 

Tout au long de la guerre, le gouvernement thaï a continué de nier la présence de ses forces régulières ou irrégulières au Laos, bien que leur importance numérique transforme ce mystère en secret de Polichinelle dont la presse américaine avait plus ou moins eu vent. La presse locale, le Bangkok Post, n’a pas osé défier le blackout gouvernemental. En ce qui concerne les FAG., employés d’une agence de renseignements étrangère (CIA) ou de l’un de ses « faux nez » (Air America ou J.L.D), ni l’armée thaïe ni le gouvernement n'ont jamais conservé de documents administratifs les concernant, jamais enregistré un matricule ni même connu leur nom ou leur nombre. En outre le général thaï Witoon Yasawat qui commandait et supervisait l’ensemble des opérations au Laos depuis son quartier général d’Udonthani se retrouva du mauvais côté d'un coup d'État militaire en 1976 et quitta la Thaïlande pour s’exiler.

Le Général Witoon à droite (photo Carter) :

 

 

D’après des anciens FAG interrogés par Carter, il prit ses distances par rapport à la guerre et sa femme l'aurait découragé d'aider les vétérans. Le lieutenant-général Phaiton Ingkhatanuwat, inspecteur général de la Royal Thai Air Force se retrouva lui aussi du mauvais côté d'un coup d'État, très probablement le même. Ainsi les deux des chefs de guerre les plus influents au Laos susceptibles d’aider les FAG à faire reconnaître leurs services avaient perdu leur pouvoir et leur influence. Du premier, le Bangkok Post écrivit le 9 août 2013 « Politiquement, le général Viton n'était pas un ange et sa prise de décision médiocre lors de la révolution de 1973 et du coup d'État de 1976 a terni son héritage. Mais en tant que commandant sur le terrain et chef d’homme au combat, la Thaïlande n’a que peu d’égal ». Viton aurait finalement signé un document reconnaissant le rôle des F.A.G durant la guerre.

 

Le Général Witoon au centre (photo Carter) :

 

 

Les Thaïs ont laissé beaucoup de morts sur les champs de bataille. Le 3 septembre 1974, le Bangkok Post publiait deux petits articles intitulés « Mort solitaire d'un soldat » et « Pas de sépulture pour les victimes thaïes de la guerre au Laos » exposant en détail la découverte des dépouilles de soldats thaïs jonchant toujours les champs de bataille sans sépulture. La découverte aurait été faite par un journaliste du magazine Mahachon (มหาชน) organe plus ou moins officieux mais légal du Parti communiste thaï ou de ses vestiges dans un article intitulé « Où sont passés tous les soldats thaïlandais? ».

 

 

 

Le fait que le gouvernement thaï n'ait pas tenté de récupérer les corps au cours de la période qui a précédé la chute du Laos par les communistes est difficile à comprendre et montre à quel point il était difficile pour un ancien combattant d'obtenir un semblant de reconnaissance. Malgré ces facteurs les FAG se sont regroupés dans un groupe informel, sont restés en contact et publient un bulletin d'information. Le groupe s’est appelé « club FAG - SGU.» (SGU. = special guerilla unit) et comporterait 300 membres. Ils organisent des cérémonies commémoratives annuelles au Royal Thai Army Club et au quartier général du 11e Régiment d'infanterie à Bangkok. Des officiers de l'armée royale qui se sont battus à leurs côtés les y rejoignent. Ils auraient demandé avec une réussite partielle au gouvernement de fournir des terres agricoles aux anciens FAG. Leur demande pour que la participation thaïe à la guerre au Laos ne soit plus tenue secrète s’est heurtée à un refus : révéler de telles informations serait reconnaître une violation des accords de Genève et affecterait les relations entre la Thaïlande et le Laos. Le très brièvement premier ministre Seni Pramot a d'abord affirmé qu'il ne savait rien des FAG. Lorsque le général Viton eut signé le document dont nous venons de parler, le gouvernement a établi une première liste de 30 puis une autre de 56 en septembre 1976. Il est certain que beaucoup ont été oubliés. Mais si la génération FAG. décline en raison de la vieillesse, Carter en a préservé la mémoire. Ils finirent par recevoir une modeste médaille (« Médaille de protection des hommes libres »)  qui leur permet de recevoir des soins de santé à vie à la condition d’avoir séjourné au moins 6 mois au Laos. Une autre association (« Association des combattants inconnus » - Unknown Warriors Association) qui regroupe les FAG. et les vétérans réguliers a son siège à Don Mueang.

 

 

Chaque année, le 8 décembre, les FAG se rendent à Prachuab Khrikhan, siège du débarquement japonais lors de la deuxième guerre mondiale ainsi qu’au monument commémoratif de lutte anti-communiste situé à Khao Kho dans la province de Phetchabun où l’obélisque de marbre a été érigé en 1982. C’est en participant à plusieurs de ces réunions que Carter a pu recueillir les précieux témoignages d’anciens F.A.G.

H 27- UN ÉPISODE INÉDIT DE LA GUERRE SECRÈTE AU LAOS (1965-1974) : LES VOLONTAIRES THAÏS  DIRIGENT ET COORDONNENT LES BOMBARDEMENTS.
H 27- UN ÉPISODE INÉDIT DE LA GUERRE SECRÈTE AU LAOS (1965-1974) : LES VOLONTAIRES THAÏS  DIRIGENT ET COORDONNENT LES BOMBARDEMENTS.

L’intérêt de la thèse de Carter en ce qui nous concerne est de privilégier à juste titre l’expérience et les réflexions de ces éclaireurs des temps modernes  par rapport à celles des gouvernements qui les ont déployés et de parler du sort jusqu'alors inconnu de ces hommes.

 

Deux volontaires thaïs dans un village lao (photo Carter) :

 

 

La conclusion de Carter est péremptoire, nous lui en laissons la responsabilité : Les États-Unis ont perdu la deuxième guerre d’Indochine en perdant le Vietnam, le Cambodge et le Laos mais la Thaïlande pour sa part l’a gagnée en échappant à la chute des dominos au profit du communisme. Si la politique américaine en Asie du Sud-Est fut un océan d’échecs cuisants, militaires et politiques, elle fut à tout le moins une réussite en Thaïlande et cette victoire est due au moins pour partie au rôle majeur de ses volontaires et de ses « guides avancés ». Ils ont permis que les bombardements au Laos, que ce soit sur la piste Ho Chi Minh ou sur les positions de l’armée populaire du Vietnam ou du Pathet Lao soient mieux ou moins mal ciblés et non aveugles comme ceux qui se pratiquèrent au nord-Vietnam. Qu’ils n’aient pas réussi à endiguer le trafic sur la piste ou l’avancée des troupes communistes sont une certitude. Ce que l’on ignorera toujours ce sont les pertes causées à celles-ci qui n’en ont jamais communiqué le bilan, elles furent probablement énormes mais seuls les « dégâts collatéraux » sont aujourd’hui toujours mis en avant.

 

 

 

Si les Américains quittèrent le pays, ils continuèrent à financer à coup de dizaines de millions de dollars la lutte contre l’insurrection communiste intérieure qui fut tout à la fois jugulée par l’amnistie de 1980, par le lâchage de ses commanditaires, par les querelles entre pro-russes et pro-chinois et les dissensions entre les étudiants et les paysans. La Thaïlande – toujours réaliste - normalisa rapidement ses relations avec la Chine ce qui explique probablement que Pridi qui animait depuis Pékin un « gouvernement provisoire de la Thaïlande » dut la quitter (en fut-il courtoisement expulsé ?) pour se réfugier à Paris (12). Elle normalisa également ses relations avec le Vietnam communiste qui, pour la remercier, nous apprend Carter, lui fit la politesse de lui renvoyer 80 militants communistes thaïs en formation à Hanoï qui furent immédiatement exécutés dès leur arrivée en Thaïlande sans bénéfice d’amnistie. L’éthique des rapports internationaux est singulière.

 

 

Il est encore permis de s’étonner de l’absence de toute référence faite par Carter au financement des opérations secrètes de la CIA au moins en partie par le trafic de drogue. Il en est des raisons assez limpides : Il est un historien et non un journaliste à sensation et le financement des opérations secrètes de la CIA par ce biais impur fut essentiellement dévoilé par la Presse, des rumeurs qui circulent depuis des décennies. Il est ensuite plausible que tous les documents qui pouvaient y faire allusion s’il en fut, ont été détruits par les agents de la CIA ou de l’USAID. Il ne faut pas oublier que le droit américain  ignore totalement la notion de prescription et qu’un agent de la CIA qui ferait l’aveu de ce trafic pourrait parfaitement se retrouver dans une prison fédérale jusqu’à la fin de ses jours.

 

 

En ce qui concerne enfin le jugement de valeur que l’on peut et que l’on doit porter sur cette politique de bombardements massifs directement responsables de centaines de milliers de morts civils, mais qui ne réussit pas à mettre l’ennemi à genoux, est-il permis de faire le parallèle avec la stratégie de bombardements massifs d’objectifs « non stratégiques » c’est à dire civils pratiquées par les Anglo-américains pendant la deuxième guerre mondiale sur l’Allemagne et évidemment la Japon, responsables également de centaines de milliers de morts civils mais qui jouèrent un rôle essentiel dans la capitulation des forces de l’Axe en 1945 ?

 

Il est enfin possible que les Anglais aient aussi participé à des opérations aériennes secrètes au-dessus du Laos, mais c’est un sujet tabou sur lequel pèse toujours, côté britannique, un pesant secret (13).

 

 

NOTES

 

 

(1) Voir notre article 226  « LA THAÏLANDE ENTRE EN GUERRE OUVERTE AU VIETNAM AUX CȎTÉS DES ÉTATS-UNIS (1965 – 1970) » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/04/226-la-thailande-entre-en-guerre-ouverte-au-vietnam-aux-c-tes-des-etats-unis-1965-1970.html

 

(2) Voir notre article 227 « LA THAÏLANDE ENTRE EN GUERRE SECRÈTE AU LAOS AUX CȎTÉS DES ÉTATS-UNIS (1964 – 1975) ». http://www.alainbernardenthailande.com/2016/06/227-la-thailande-entre-en-guerre-secrete-au-laos-aux-c-tes-des-etats-unis-1964-1975.html

 

(3) Les accords de Paix de Paris du 27 janvier 1973 marquèrent la fin de l’engagement militaire des États-Unis au Vietnam. Ils furent passés entre les États-Unis, la République démocratique du Viêt Nam (Nord Viêt Nam), la République du Viêt Nam (Sud Viêt Nam) et le Gouvernement révolutionnaire provisoire de la République du Sud Viêt Nam formé par le Front national de libération (Viêt Cong).

 

 

(4) Richard A. Ruth : «  In Buddha’s Company : Thai Soldiers in the Vietnam War ». Honolulu, University of Hawai’s Press, 2011.

 

(5) Paul T. Carter   « CIA Secret Warriors - Thai Forward Air Guides in the US War in Laos - The Untold Story », กรุงเทพมหานคร, 2561 - Bangkok, 2018. Nous pouvons traduire le titre « les guides thaïs des frappes aériennes dans la guerre des États unis au Laos – Une histoire jamais contée ».

L’ouvrage est numérisé :

https://www.academia.edu/37244280/CIA_Secret_Warriors_Thai_Forward_Air_Guides_in_the_US_War_in_Laos._The_Untold_Story

Carter nous dit – et qu’il en soit remercié – même si nous ne partageons pas obligatoirement sa conception de la « défense de la liberté » - qu’il a décidé de rendre son travail disponible sans frais afin de reconnaître et honorer le sacrifice des Thaïs et des Américains « qui se sont battus pour la défense de la liberté ».

 

(6) Titulaire d’une maîtrise de l’Université Chulalongkorn de Bangkok, il est un grand voyageur. Il a 21 ans de service, en Afghanistan et en Irak pour des missions de renseignement. Il a donné de nombreuses conférences à l’Université Mahidol, à la Siam Society et à l’Alliance française à Chiang Mai. Il s’occupe activement de l’association Jusmagthai (Joint United states Military advisory group Thailand) qui assiste les vétérans ou leurs veuves en Thaïlande.

 

(7) Il y aurait beaucoup à dire sur cette volonté singulière d’écraser l’histoire notamment en ce qui concerne les Hmongs qui sont censés s’être rangés comme un seul homme sous la bannière de la lutte anti-communiste et ont été persécutés comme tels. Ainsi disparaît de l’histoire Faydang Lobliayao, le chef d’une tribu hmong qui s’est battu contre les Français avant de rejoindre avec ses hommes les armées du Pathet Lao au cours de la « guerre secrète ». Carter nous dit quelques mots de ce Hmong communiste atypique totalement oublié mais qui fut aussi charismatique que le Général hmong Vang Pao.

 

 

(8) Comme le dit  Carter avec une naïveté toute américaine « Les héros américains méconnus de la guerre du Laos étaient les travailleurs de l'USAID », suave pour un organisme caritatif ! L’USAID était  chargée de l’ « aspect opérationnel » de la vie à Long Tieng, la base secrète dont nous avons longuement parlé dans notre article 227, note 2, « le lieu le plus secret de la planète ». Il lui incombait de mettre en place l'infrastructure nécessaire à la vie de 15.000 hommes et jusqu’à 30.000 plus tard et de leur famille. Il fallait surveiller la masse salariale, distribuer du riz, verser du riz, organiser des hôpitaux, mettre en place un système judiciaire pour faire face aux incidents. C’est évidemment là une conception toute américaine de la charité chrétienne.

 

 

(9) Les chiffres donnés par Carter rejoignent peu ou prou ceux d’autres sources : voir l’article que nous citons en note 2.

 

(10) Il faut souligner que l’utilisation du territoire thaï pour servir de départ aux actions de bombardement, que ce soit au Vietnam ou au Laos répondait tout simplement à une nécessité en l’absence de toute base aérienne dans aucun des deux pays susceptibles d’accueillir des bombardiers à long rayon d’action.

 

(11) Est-il judicieux de faire un parallèle ? Pendant toute la durée de la guerre trois millions d'Américains sont passés par le Vietnam dont, en dehors des militaires de carrière, 30% seulement étaient volontaires. Il a été beaucoup dit sur la manière dont ces « volontaires » furent recrutés dans les minorités défavorisées, noires ou hispaniques. Les motivations financières ne firent toutefois pas d’eux des mercenaires.

 

(12) Singulier paradoxe asiatique – un de plus – la Thaïlande monarchiste rend toujours un hommage appuyé à celui qui voulut ouvertement renverser le régime, considéré comme l’un de ses « grands hommes ».

 

 

(13) Les rumeurs de ces missions clandestines continuent à courir côté anglais. Une universitaire anglaise, Madame Priscilla Roberts, enseignante à Macau, toute en reconnaissant la fragilité de ces données, fait état des souvenirs de son père, pilote d’élite de la RAF. Les autorités américaines auraient demandé aux Britanniques d'entreprendre des vols sur la Laos parce que la flotte dirigée par Air America et la CIA comprenait des hélicoptères et des avions monomoteurs et bimoteurs, mais pas d'avions quadrimoteurs.

 

 

 

Or, les missions aériennes au-dessus des montagnes escarpées du Laos étaient particulièrement périlleuses en bimoteur, si un moteur tombait en panne, un seul ne disposait pas de la puissance  suffisante pour maintenir l'altitude nécessaire. Les Britanniques disposaient de quadrimoteurs Handley Page basés à Singapour, et plusieurs missions au-dessus de Laos en provenance de Thaïlande auraient été effectuées jusqu’à ce que, à la fin de 1962 Air America dispose de quadrimoteurs.
 

 

Les États-Unis auraient souhaité récompenser les aviateurs britanniques impliqués en les décorant de la Distinguished Flying Cross, mais le gouvernement britannique y aurait opposé un véto absolu.

 

 

Ils avaient reçu l’ordre de conserver le secret le plus total y compris à l’égard de leur famille, de ne pas mentionner les détails des vols dans leurs carnets de vol, en dehors du trajet entre Singapour et la Thaïlande. Le père de Madame Priscilla Roberts aurait ainsi effectué six missions secrètes au-dessus du Laos soit depuis Chiang Mai soit depuis Don Muang, le premier vol deux ou trois jours après la signature des accords de Genève. Ils transportaient des commandos de SAS Néo-zélandais (Special  Air Service) qui furent largués sur le Laos et qui tous s’appelaient Smith ! Nous  ignorons toutefois si les vols étaient dirigés par des FAG ? L’étude de Mademoiselle Roberts qui date de 2018 « The British Royal Air Force: Operations over Laos against the Ho Chi Minh Trail, 1962 » est numérisée sur le site universitaire américain :

https://www.wilsoncenter.org/publication/the-british-royal-air-force-operations-over-laos-against-the-ho-chi-minh-trail-1962

 

 

 

 

 

 

 

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10 décembre 2018 1 10 /12 /décembre /2018 22:40

 

 

Le règne du roi Ananda depuis son accession au trône le 2 mars 1935 jusqu’à sa mort tragique le 9 juin 1946, il n’avait pas encore 21 ans, ne fut pas le plus paisible de l’histoire de la dynastie. Le pays subit une instabilité ministérielle chronique à rendre jalouse la France de la IIIe république (1) : 11 cabinets ministériels, quatre premiers ministres issus des rangs de l’armée et deux civils. De tous ces premiers ministres, un seul, Pridi, était sincèrement démocrate (2). Le roi Ananda, après avoir été victime d’un premier attentat à Colombo en 1938 et mourir d’un autre « attentat » le 9 juin 1946, connut une première guerre menée contre les Français en 1941, signa l’entrée en guerre aux côtés des Japonais du gouvernement Phibun, qui déclara la guerre aux États-Unis le 10 décembre 1941 et à la Grande-Bretagne le 25 janvier 1942.

 

 

C’est à cette époque que s’organisent plusieurs mouvements de résistance sous l’étiquette des « Free thai » (ขบวนการเสรีไทยเสรีไทย) entretenant entre eux, qu’ils soient de l’extérieur (États-Unis et Angleterre) ou de l’intérieur de solides rivalités. Ce sont là des sujets dont nous avons abondamment traités. Ce sont ces rivalités et leurs accusations réciproques qui susciteront en 1946 dès après la défaite des puissances de l’axe et du Japon la création d’une commission d’enquête sur les finances des différentes branches du mouvement. La résistance avait un prix, celui du danger mais surtout celui de l’argent pour s’armer et éventuellement combattre. Ce fut chez nous le souci primordial de Jean Moulin, qui avant d’être le héros mort pour avoir unifié la Résistance, en avait été le banquier.

 

 

La question du financement des mouvements des Thaïs libres n’a pas été suffisamment étudiée. Nous bénéficions toutefois d’une solide étude de 2001 assortie de nombreuses pièces justificatives de Kasian Tejapira (เกษียร เตชะพีระ) (3). La partie concernant notre sujet est largement reproduite sur le remarquable site de Margaret et Aloys Prayer pour les années 1945 et 1946 (4). Il peut y avoir certaines incohérences dans certains de ces chiffres et il est possible aussi que nous ayons commis des erreurs dans l’évaluation de la valeur des dollars de cette époque en dollars et en euros de 2018.

 

 

L’ambiance à Bangkok est en 1946 détestable.

 

Du côté de Pridi et de ses ministres, les accusations pleuvent contre les 

militaires.

 

Toutes sont loin d’être fondées.

 

La première était celle d’avoir « perdu la guerre ».

 

Restait à savoir laquelle puisque l’entrée en guerre contre la France, dans une ambiance francophobe fut saluée par des manifestations de soutien, au moins à Bangkok.

 

Manifestation anti-française à Bangkok en 1941 :

 

 

Si les Siamois perdirent la guerre sur mer à Koh Chang, ils la gagnèrent incontestable sur terre en raison du peu de combativité de nos troupes annamites et dans les airs en raison d’une incontestable supériorité de leur matériel japonais. Le Japon calma le jeu mais le Siam y récupéra partie des territoires perdus en raison des traités aussi inégaux qu’humiliants de 1893 et 1904. Ce fut pour Phibun un triomphe, la récupération de ce qui était pour le pays son Alsace-Lorraine. Et pour beaucoup, ce ne fut pas l’armée siamoise qui perdit la guerre mais le Japon.

 

 

L'armée est incapable de maintenir la « Thainess » et l’indépendance nationale donc les dépenses militaires sont du gaspillage.

 

 

Ce reproche est infondé puisque le pays fut contre vents et marées rangé du côté des vainqueurs et que Pridi lui-même qui était un brin nationaliste se battit en vain en 1946 pour conserver à la Thaïlande les territoires « récupérés » en 1941.

 

 

 

 

En cinquante ans d’existence, l’armée n’a pas pu accomplir ce que le Mouvement des thaïs libres avait accompli en deux ans.

 

 

L’accusation est plaisante si l’on cherche à savoir ce que fut l’activité du mouvement à l’intérieur et à l’extérieur. Le détail de ses finances va-t-il nous éclairer ?

 

 

Le chef de de l’armée, le Maréchal Phibunsongkhram est un criminel de guerre.

 

 

La notion se dégageait à l’occasion du procès de Nuremberg en particulier, organisant la justice des vainqueurs avant celui de Tokyo. Si Phibun ne fut pas un enfant de cœur, la plus grave accusation que l’on puisse porter à son encontre fut celle d’avoir mal choisi son camp à une époque où l’écroulement des puissances de l’axe était imprévisible. S’il y eut ce que l’on peut juridiquement qualifier de « crimes de guerre » en Thaïlande, ils furent le fait des Japonais sans qu’ils aient d’ailleurs atteint le niveau des massacres commis en Chine, en Indonésie, en Birmanie, aux Philippines et en Corée, mais nous n’avons trouvé nulle part l’imputation de faits précis à l’encontre de Phibun. S’il fut probablement responsable de morts violentes dans les rangs de ses adversaires politiques communistes notamment, encore faudrait-il démontrer qu’il en fut l’instigateur et l’ordonnateur. Il fut en tous cas blanchi de ces accusations.

 

 

 

L’armée redeviendra un jour l’instrument de la dictature.

 

 

C’est la seule affirmation dont l’avenir démontra qu’elle était sérieuse mais il était difficile en 1946 de jouer les Pythonisses.

 

 

Les rues de Bangkok fourmillent alors de joyeux « thaïs libres » pour la plupart résistants de la dernière heure, exactement ce qui connut la France à la même époque… les manifestations sanglantes en moins.

 

 


 

Le lieutenant-colonel Krit Punnakan (กฤช ปุณณกันต์), alors commandant du bataillon de cavalerie des gardes du roi commenta avec amertume les insultes dont ses militaires étaient abreuvées dans les rues de la capitale.

 

 

Le colonel Sarit Thanarat (สฤษดิ์ ธนะรัชต์) qui fut premier ministre de 1959 à 1963, alors commandant un régiment d’infanterie des gardes du corps du roi à Bangkok, se plaignit de s’être vu interdire l’accès au palais lors de la mort du roi (ce qui contribua pour partie à la mise en cause de la responsabilité de Pridi dans ce meurtre).

 

 

 

 

Cette ambiance détestable fut confirmée par le major général Net Khemayothin (เนตร เขมะโยธิน), lui-même Thaï libre de l’intérieur.

 

 

 

 

De l’autre côté, les accusations contre le « clan » Pridi vont pleuvoir

 

Elles proviennent des responsables royalistes de la frange britannique du mouvement des thaïs libre. Cette liste n’est pas limitative : Nous y trouvons le Prince Phanuphanyukhol (พระองค์เจ้าภาณุพันธุ์ยุคล) petit fils du roi Chulalongkorn qui fera ultérieurement une carrière de cinéaste - Khuang Aphaiwong (ควง อภัยวงศ์) ancien premier ministre - Seni Pramot (เสนีย์ ปราโมช), lui-même résistant de l’extérieur (États-Unis) ancien premier ministre qui accusa formellement auprès de la police Pridi d’avoir fait assassiner le roi deux jours après sa mort et son frère Kukrit Pramot (ศ์คึกฤทธิ์ ปราโมช) futur premier ministre - Le général Phin Chunhawan (จอมพลผิน ชุณหะวัณ) futur premier ministre et enfin le Lieutenant Général Kat Katsongkhram (กาจ กาจสงคราม) l’un des responsables du coup d’état ayant destitué Pridi.

 

 

 

C’est dans ces conditions, entre accusations fondées ou non, médisances ou calomnies, que va intervenir la commission chargée des comptes du mouvement de résistance intérieur et extérieur.

 

La question évidemment essentielle était de savoir si des membres du mouvement avaient détourné des fonds pour leur profit personnel.

 

Sur la question de l’utilisation du matériel militaire, Pridi a affirmé que celui qui avait été mis à la disposition des Siamois libres provenait des parachutages alliés et qu’aucun matériel ne provenait du patrimoine de la nation. Nous sommes dans l’ignorance totale de la quantité et la nature du matériel parachuté. Ce que nous savons, c’est qu’il n’a jamais été utilisé contre l’occupant japonais, que l’armée l’a probablement récupéré mais que bien des containers ont pu s’ « égarer » en cours de route ? (5)

 

 

Sur l’utilisation des fonds.

 

La commission s’est donc penchée sur le montant des différentes sommes d'argent que les Siamois libres avaient reçues et dépensées pour leur travail à l'intérieur et à l'extérieur du pays. Ce fut Seni Pramot qui exigea que la recherche ne porte pas seulement sur les dépenses intérieures mais également sur les dépenses extérieures. Nous sommes en 1942.

 

 

Nous savons que le mouvement détenait sur son compte à la National City Bank de New York la somme de 2.730.478,61 dollars. Essayons de savoir l’équivalent actuel de cette somme. Il y a plusieurs sites de comparaison qui évaluent un dollar de 1942 à entre 15,50 et 15,90 dollars de 2018. Faisons la moyenne (15,70) sans nous arrêter aux cents, cela nous donne une somme d’environ 43 millions de dollars 2018 qui, toujours en 2018, représente environ 38 million d’euros.

 

 

La somme est importante pensez-vous ? Allons donc ! Lorsque la résistance française toujours à la recherche de ressources s’est lancée dans le « hold up patriotique », celui qui fut réalisé à Neuvic-sur-l'Isle en Dordogne, dans la fièvre de l'été 44, rapporta au maquis du Limousin plus de 2 milliards de francs appartenant à la Banque de France… Un franc de 1944 valant 0,15 euros 2018, cela représente 30 millions d’euros 2018. D’un coup, d’un seul, presque tout le budget des « Free thai » pendant leurs années d’activité.

 

 

De cette somme provenant pour l’essentiel des largesses américaines 657.092,39 dollars furent versés à la légation siamoise à Washington, 411.557,95 aux Siamois libres travaillant par le biais de l'O.S.S », 63.124,18 dollars versés à l’O.S.S pour les livraisons effectuées au Siam pour couvrir les dépenses des Siamois libres (6). Ces 63.000 dollars en font 900.000 d’aujourd’hui soit environ 800.000 euros.

 

 

La somme versée à la légation siamoise de Washington servit, vous allez le voir, à la résistance à l’occupation japonaise mais de très, très, très loin. En gros elle correspond à 1 million de dollars de nos jours (880.000 euros) mais nous n’avons malheureusement pas la ventilation complète. Elle paya :

 

- les salaires de la légation dont la charge pourtant incombait au gouvernement siamois ?

 

- les dépenses de la légation, en quelque sorte ses frais généraux, même observations que ci-dessus.

 

- Les frais de surveillance des étudiants. Mais pourquoi fallait-il les surveiller ?

 

- Les frais d'inscription et l’argent de poche pour les étudiants.

 

- le salaire de M. Frederick Dolbeare, ancien ambassadeur des États-Unis à Bangkok et devenu « conseiller en politique étrangère du Siam ».

 

- le prix du billet aller-retour au Siam de la famille de M. R. Seni Pramot.

 

- les pensions du Dr Ellis et de Phraya Nithet Wiratchakit mais nous ignorons totalement qui étaient ces deux heureux bénéficiaires des largesses du mouvement.

 

- traitements et frais de voyage de M. Lecount. (Qui était-il ?)

 

- frais liés aux Siamois libres en Angleterre. Nous sommes toujours dans le flou mais nous savons qu’ils étaient de 34.747 dollars de l’époque soit 545.000 dollars soit encore 435.000 euros.

 

- dépenses pour les uniformes des officiels siamois libres aux États-Unis, encore un paragraphe mystérieux, nous ignorons totalement quel était l’uniforme de ces résistants lointains. Le poste est tout de même de 13.451,44 dollars soit 212.000 dollars et 180.000 euros, de bien coûteux uniformes.

 

- avances pour les personnes envoyées hors du Siam en mission aux États-Unis pour 63.417,55 dollars (995.000 dollars ou 845.000 euros).

 

La somme payée via (ou par ?) l’O.S.S. pour le mouvement des siamois libres, de 411.557,95 fut considérée comme un paiement pour le siamois libre à l'étranger c’est-à-dire travaillant hors du pays, ceux des États-Unis d'Amérique.

 

L’O.S.S avait elle-même reçu 500.000 dollars (soit 7.850.000 dollars ou 6.670.000 euros) du Gouvernement américain qui avait été affectés comme suit :

 

- les dépenses courantes et argent de poche utilisés lors des opérations (Lesquelles ?)

 

- le coût de l'équipement;

 

- construction du bâtiment du siège des Thaïs libres en Chine;

 

- frais de transport,

 

- et dépenses journalières en mer,

 

Immeuble de l'O.S.S. à Bangkok  :

 

 

 

Un résiduel de 88.442,05 dollars avait été retourné après-guerre au compte du gouvernement siamois à la National City Bank de New York.

 

La Commission en a conclu que la somme de 500.000 dollars versée par le Gouvernement américain pour les dépenses des Siamois libres à l’extérieur du pays avait été correctement dépensée et que les sommes restantes avaient été régulièrement restituées au gouvernement siamois. Les dépenses se sont élevées à 411.577,95 plus 88.442,05 soit 500.000.

 

En ce qui concerne la somme de 63.124,18 dollars destinée à couvrir les dépenses du mouvement pour son travail à l’intérieur du pays, elle avait été utilisée par les États-Unis pour acheter de l’or ensuite envoyé au Siam pour financer le travail de la résistance dans le royaume. Un premier envoi était de 49.957,06 dollars et un autre de 13.038,50 dollars, soit un total de 63.124,18 dollars. Une fois cette somme soustraite du montant total de 500.000 dollars restait donc 436.875,82 dollars. Les livraisons portaient sur « environ » cinquante kilos d’or.

 

 

Le métal précieux a alors été vendu par les banques siamoises qui l’ont évidemment payé en monnaie locale pour 1.460.184,84 baths. Le quartier général a réparti la somme comme suit : Les chiffres de la deuxième colonne sont donnés successivement en dollars 1944, en dollars 2018 et en euros 2018.

 

Frais d'envoi de personnes à l'étranger

184.605,00

553.000

868.000

Dépenses de l'unité Uttaradit-Sukhothai (อุตรดิตถ์ – สุโขทัย)

20.000,00

6.000

94.000

Dépenses de l'unité Bang Kapi (บางกะปิ)

20.000,00

6.000

94.000

 

Dépense de l’unité de Loei (เลยข)

36.000,00

10.800

170.000

Dépenses de l’unité de Kanchanaburi unit (าญจนบุรี)

3.500,00

1.050

16.500

Dépenses des unités de Nakhon Sithammarat-Phetburi et (นครศรีธรรมราช-เพชรบุรี)

42.100,00

15.000,00

220.000,00

Dépenses de l’unité de Chaiyaphum (ชัยภูมิ)

5.000,00

1.500,00

23.500,00

Dépenses de l’unité de Huahin-Pranburi (หัวหิน-ปราณบุรี)

1.000,00

300,00

4.700,00

Dépenses de l’unité de Ranong (ระนอง)

80.000,00

24.000,00

380.000,00

Dépenses des unités de Sakon Nakhon-Nakhon Phanom-Nongkhai-Mahasarakham-Udon-Ubon.
(สกลนคร-นครพนม-หนองคาย-มหาสารคาม-อุดรธานี-อุบลราชธานี)

165.200,00

56.000,00

880.000,00

Dépenses pour les agents de renseignement

47.000,00

14.000,00

220.000,00

Dépenses pour le transport de l’eau

168.253,30

51.000,00

790.000,00

Dépenses pour le camp britannique

158.292,10

47.000,00

750.000,00

Dépenses pour le camp américain

165.510, 00

49.500,00

780.000,00

Frais de transmission des messages radio secrets

211.127,00

63.000,00

990.000,00

Dépenses pour la liaison avec la Chine

57.197,51

17.000,00

270.000,00

Dépenses de carburant

30.800.00

9.200,00

145.000,00

 

Divers : accueil, transport, argent de poche, réparation de véhicules

124,599.93

37.500,00

590.000,00

Total

1.410.184

423.000

6.650.000

En Euros de ce jour 

5.900.000

Cette pluie d’or américain est évidemment considérable mais tout à la fois dérisoire. Sa répartition effectuée par Pridi, responsable du mouvement intérieur, porte sur des postes donc chacun mériterait un point d’interrogation. Nous verrons toutefois qu’il y a des motifs légitimes à cette discrétion. Le seul maquis qui a effectivement existé en un lieu où la présence japonaise était pesante est celui de Kanchanaburi, qui a été peu traité. Par contre les maquis de l’Isan (SakonnakhonNakhonphanom Nongkhai - MahasarakhamUdon et Ubon) régions acquises au clan Pridi, l’ont été fastueusement.

 

 

La question du détail des dépenses à l’intérieur de chaque poste n’a pas été étudiée, ce qui n’est pas un reproche fondamental dans la mesure où un individu ou un groupe dans la clandestinité n’a pas vocation à tenir une comptabilité de ses recettes et de ses dépenses.

 

Ces montants ainsi que la somme d’argent retournée s’élèvent à 500.000 dollars, soit le montant reçu.

 

La Commission en a conclu que les sommes versées par le Gouvernement américain pour les dépenses des Siamois libres à l’extérieur du pays avait été correctement dépensées et que les sommes restantes avaient été correctement restituées au gouvernement siamois.

 

En ce qui concerne les dépenses effectuées au bénéfice de l’or américain, la Commission considéra que les fonds avaient été également correctement utilisés et dépensés

 

Comme nous l’avons dit plus haut, le Comité a tenu à souligner qu’on ne doit pas s’attendre à ce qu’une organisation secrète tienne des comptes détaillés comme ceux que tiendrait une entreprise en temps de paix. Il rappelle, ce qui nous donne tout de même un aperçu des activités non guerrières des maquis, que « ces sommes ont été utilisées dans des circonstances spéciales nécessaires au succès du mouvement. Par exemple, le Comité estime que la construction de casernes, de bases aériennes, de camps, de quartiers généraux, etc., a été réalisée dans des conditions difficiles, avec une efficacité admirable, et démontre que les sommes dépensées valaient le travail accompli ». Et il ajoute « Il est également inévitable qu’il y ait ce que l’on a qualifié de dépenses non comptabilisés telles que l’argent donné à ceux qui sont parachutés en territoire hostile. En fait, il est nécessaire que dans de telles situations secrètes et dangereuses, une grande prudence soit exercée pour la sécurité des personnes au sein du mouvement. Les identités devaient rester secrètes et des noms de utilisés. Les documents tels que chèques, factures, reçus, commandes, etc. ne pourraient donc pas révéler les noms des expéditeurs ou des destinataires, de peur que ceux-ci ne révèlent l'identification de telles personnes et ne mettent ainsi en danger leur vie et leur sécurité si ces documents étaient repris par l'ennemi. Des codes secrets devaient être utilisés pour éviter des conséquences aussi effrayantes en cas de dérapages »

 

Référence est faite à d’autres pays, en particulier la Résistance en France. Par ailleurs l’O.S.S. elle-même avait donné des instructions pour interdire de conserver le moindre document écrit.

 

 

L’origine des soupçons et les accusations consécutives qui furent alors proférées contre Pridi proviennent en réalité d’un malentendu concernant les 500.000 dollars américains alloués pour l’utilisation à l’intérieur du pays. Seni Pramot avait prévu d'envoyer toute cette somme au mouvement intérieur mais plus tard seulement 63.124,18 furent transférés. Le solde était resté aux États-Unis ce qui fut à l’origine du malentendu.

 

 

Voilà donc le Siam revenu dans le concert des nations, rangé sinon dans le clan des vainqueurs, du moins dans celui des pays occupés.

 

Cela ne posa aucune difficulté du côté des États-Unis contre lesquels le Siam n’avait jamais engagé d’action hostile. Il fut pudiquement admis qu’il n’y avait en réalité pas eu d’état de guerre entre les deux pays puisque Seni Pramot, ambassadeur du Siam avait refusé de la transmettre au gouvernement de Washington (7).

 

Du côté anglais, la situation était plus tangente. Le Siam avait bel et bien engagé des opérations militaires contre les Anglais en s’emparant de territoires soumis à la colonisation anglaise, sultanats du nord de la Malaisie et en engageant des campagnes militaires dans les états Shans dont le Major Kuang Aphaiwong fut le héros et en Birmanie pour récupérer les territoires de la rive gauche de la Salween considérés comme historiquement siamois (8). La situation paraît toutefois avoir été réglée lors d’une rencontre à Ceylan entre des envoyés du mouvement intérieur et Lord Mountbatten commandant les forces alliées en Asie du sud-est.

 

 

Restons-en donc une fois pour toutes dans le politiquement correct : « La Thaïlande s'est rangée aux côtés des alliés pendant la seconde guerre mondiale ».

 

Revenons aux finances du mouvement qui nous conduisent à revenir sur une brève comparaison avec la Résistance française.

 

- La situation au Siam n’avait rien à voir avec celle de la France. Il y avait quelques trois cent mille Japonais répandus essentiellement à Bangkok et tout au long de la voie ferrée en construction en vue de l’invasion de la Birmanie. En dehors des zones limitées où ils considérèrent effectivement les travailleurs siamois plus moins forcés comme des esclaves les Japonais ne se sont pas comportés comme ils l’ont fait dans les pays occupés en y massacrant systématiquement des millions de civils. On peut penser que dans la plus grande partie du pays, la présence (ou l’ « occupation » japonaise)  a laissé la population indifférente. Il y avait en France après l’invasion de la zone libre quatre millions de militaires allemands sur le comportement desquels il est inutile d’insister. L’intégration de dizaines de milliers de Français dans le Service du travail obligatoire en 1943 en a renvoyé tout autant dans les maquis.

 

 

- L’O.S.S qui était effectivement présente sur le terrain s’est opposée à ce que les Siamois entrent dans la lutte armée clandestine. Ce ne fut pas sans de solides raisons. L’armée proprement dite ne s’y est jamais impliquée. En étaient-ils capables ? Les maquis français furent pour l’essentiel organisés et dirigés d’une part par des anciens combattants de la guerre de 1914-1918 et des guerres coloniales ultérieures (Maroc et Syrie en particulier), beaucoup venus de l’armée d’armistice et pour les maquis d’obédience plus ou moins communistes par d’anciens combattants de la guerre d’Espagne, volontaires des Brigades Internationales ou anciens combattants réfugiés espagnols.

 

 

Tous avaient l’expérience du combat et parfaitement susceptibles de faire part de leur expérience aux recrues. Rien de tel chez les Siamois.

 

- Il n’y eut pas au Siam la présence d’un mouvement collaborationniste puissants comme il y eut dans tous les pays d’Europe occupée. Ceci exacerba les antagonismes qui se réglèrent après-guerre devant des tribunaux d’exception et des pelotons d’exécution. Le Siam y a échappé (9).

 

 

- La création de cette commission chargée d’éplucher les comptes des Thaïs libres et dont les conclusions ne furent jamais mises en cause a eu l’incontestable mérite de mettre un terme à des querelles nauséabondes sur l’utilisation de l’argent tombé du ciel américain. Il n’en fut malheureusement pas de même en France où circulent encore, des dizaines d’années plus tard, des histoires murmurées sur des fortunes surgies miraculeusement après la guerre (10). Le Général De Gaulle avait ordonné le désarmement des maquis, opération qui réussit pour l'essentiel sans difficultés même s'il y eut des bavures marginales. Son départ boudeur en janvier 1946 ne lui permit pas de régler cette question beaucoup plus complexe qui empoisonna longtemps le débat politique,

 

 

NOTES

 

(1) Nous relevons ainsi trois gouvernements successifs du général Phya Phahon  du 22 septembre 1934 au9 août 1937 – du 9 août au 21 décembre 1937 – du 21 décembre 1937 au 16 décembre 1938. Deux gouvernements successifs de Pibun  comme colonel du 16 décembre 1938 au 7 mars 1942 comme feld marshall (autoproclamé) du 7 mars 1942 au 1er août 1944. Deux gouvernements du Major Kuang Aphaiwong du 1er août 1934 au 31 août 1945 et après interruption du 31 janvier au 24 mars 1946. Un gouvernement Tawee Bunyaket : du 31 août au 17 septembre 1945, il était en réalité l’homme-lige du suivant. Un gouvernement de Seni Pramot du 17 septembre 1945 au 31 janvier 1946. Deux gouvernements de Pridi du 24 mars 1946 au 11 juin 1946 et du 11 juin 1946 au 23 août 1946.

 

(2) Seni Pramot dont il ne faut pas oublier qu’il était de sang royal a exprimé sur la démocratie parlementaire une opinion qui était bien dans l’air anti parlementaire du temps : « Démocratie ne signifie pas simplement la règle de la majorité. Si cinq cents bandits se réunissent avec cinq moines et qu’une motion est proposée pour décider si un vol qualifié doit ou non être proposé, chaque fois qu’il sera mis aux voix, ces cinq cents bandits votez toujours contre les moines, mais cela ne signifie nullement que l'opinion de la majorité en faveur du vol soit moralement juste ... Le gouvernement à la majorité, appelé démocratie, ne doit pas avoir pour seul critère un plus grand nombre de voix, mais prenez également en compte une connaissance accrue, une allégeance accrue à la nation et une plus grande honnêteté envers le peuple. Ce n'est que de cette manière qu'il deviendra un bon gouvernement pour le plein bénéfice et le bonheur du peuple et méritera le nom de démocratie ».

 

(3) Kasian Tejapira « Commodifying Marxism : the formation of modern Thai radical culture, 1927-1958 » Kyoto, 2001.

 

 

(4)

http://www.payer.de/thailandchronik/chronik1945.htm et

http://www.payer.de/thailandchronik/chronik1946.htm

 

(5) Plus ponctuellement, il est fort probable que celui qui fut parachuté au bénéfice du maquis de Sakonnakhon dont nous avons le détail traversa le Mékong pour bénéficier aux maquis communistes du Laos contre les Français. La seule action militaire de ce maquis a consisté en l’exécution d’un espion des Japonais. Compte tenu de l’hostilité toujours manifestée par Pridi sinon contre la France du moins contre la France coloniale, ce transfert ne put se faire qu’avec sa complicité au moins tacite. Ce disant, il est fort probable qu’il a sinon menti effrontément, du moins péché par omission volontaire : voir notre article 203 « TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN » :

(http://www.alainbernardenthailande.com/2015/10/203-tiang-sirikhan-le-guerrier-de-phupan.html

 

(6) O.S.S. = Office of Strategic Services  « Bureau des services stratégiques »), ancêtre de la C.I.A.

 

(7) Cela relève de la casuistique le plus hypocrite qui soit : La notion de de « déclaration de guerre » n’a plus aucun sens en droit international dès cette époque et plus encore dans la seconde moitié du 20e siècle et les débuts du 21e. Tous les conflits engagés par les États-Unis dans le monde entier l’ont été dans déclaration de guerre. Il fut lors des procès de Tokyo reproché au Japon d’avoir attaqué les États-Unis sans « déclaration de guerre préalable ». Crime de guerre ? La réponse des Japonais était simple : Dans leur souci d’étendre leur expansionnisme sur tout l’Océan pacifique face à l’expansionnisme japonais dont le but était similaire, les États-Unis avaient déclaré contre le Japon l’embargo sur toutes les matières premières, essentiellement le pétrole. Le Japon l’a considéré comme une véritable déclaration de guerre déguisée. Mais la Justice des vainqueurs n’est pas celle des vaincus ce qui n’exonère en rien les Nippons des massacres de millions de morts civils dont ils se sont rendus odieusement responsables.

 

(8) Voir notre article 200. 2 « L’ARMÉE THAÏE ENTRE EN BIRMANIE LE 10 MAI 1942 » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/07/200-2-l-armee-thaie-entre-en-birmanie-le-10-mai-1942.html

 

(9) Il serait tout de même dommage de ne pas parler de Wicha Thitwat (วิชาฐิตวัฒน์). Étudiant à Berlin probablement dans une académie militaire, lors de la déclaration de guerre, il s’engagea (ou fut engagé ?) dans la Wehrmacht dans la 29e « Panzer Grenadier Division » et ensuite dans la 3e « Panzer  Grenadier Division » où il atteint le rang de capitaine comme opérateur radio (« funker »).

 

 

Il ne semble pas avoir participé aux combats et aurait surtout été utilisé comme instrument de propagande comme la photographie où nous le voyons en présence du sinistre Reinhard Heydrich.

 

 

Après un bref séjour en camp de prisonniers, il regagna son pays où il acquit le rang de colonel dans l’armée thaïe et se serait retrouvé ensuite ambassadeur au Danemark, en Norvège et en Islande. Il est possible qu’il n’ait pas été le seul mais nous n’avons pu nous procureur ses souvenirs (en thaï) « les Thaïs dans l’armée nazi » (คนไทยในกองทัพนาซี).

 

 

(10) La France connut les accusations d’Henri Frenay contre Jean Moulin en détournement des financements destinés à son propre réseau. Le hold-up de Neuvic dont nous avons parlé plus haut, exactement 2 milliards 280 millions dont au moins 500 millions disparurent mettant en cause le rôle d’André Malraux alias « colonel Berger » fut suivi d’une enquête administrative dont le rapport n’a jamais été publié. Il en fut de même du sort de l’argent « récupéré » dans le Limousin par Georges Guingoin dont les exactions lui valurent d’être exclu du parti communiste. André Dewavrin, dit le « colonel Passy » fit l’objet d’accusations féroces mais c'était un ami du Général De Gaulle.

 

Le pamphlétaire André Fuguéras fut un vrai résistant de la première heure  :

 

 

La question des parachutages de containers anglais contenant des billets de banque a également donné lieu à toutes sortes de spéculations souvent fétides. Les billets étaient parfois vrais, parfois faux mais plus vrais que les vrais.

 

 

Le film « Crésus » réalisé par Jean Giono en 1960 fit grincer quelques dents, l’écrivain manosquin réglant de façon insidieuse de vieux comptes avec la résistance des Basses-Alpes dont il n'avait pas eu à se féliciter.

 

Liste des proscrits établie par la Commission d'épuration du  Comité  national des écrivains :

 

 

 

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5 décembre 2018 3 05 /12 /décembre /2018 22:34

 

 

2 - POLITIQUE (Suite et fin).

 

Poursuivons notre lecture des deux dernières « idées reçues » politiques abordées par Mademoiselle Eugénie Mérieau, à savoir : « En Thaïlande, les élections n'ont aucune valeur à cause de l'achat des voix. », et « La loi de lèse-majesté fait partie intégrante de la culture thaïlandaise. »

 

                                         

2 - IV - « EN THAÏLANDE, LES ÉLECTIONS N'ONT AUCUNE VALEUR A CAUSE DE L'ACHAT DES VOIX. » (pp. 69-72)

 

L'épigraphe choisie par Mademoiselle Eugénie Mérieau pour cet article, que nous ne connaissions pas, vaut son pesant d'or, surtout venant de la Cour constitutionnelle de Thaïlande (Décision 3-4/2550, 30 mai 2007). Jugez plutôt :

« La prise de pouvoir par des élections dont le déroulement viole les dispositions de la constitution constitue une prise pouvoir par des moyens anticonstitutionnels. [En revanche], la prise de pouvoir par la voie du coup d’État n'est pas une prise de pouvoir par des moyens anticonstitutionnels. »

 

Il faut reconnaître qu'en 4 pages, Mademoiselle Eugénie Mérieau nous livre avec clarté les principaux éléments du problème en rappelant que le phénomène de l'achat des voix a été étudié par de nombreux universitaires (Anek Lanthamatas et Pasuk Phongpaichit sont cités). Mais surtout elle indique que de nombreux articles sur le sujet avaient pour fonction de condamner « l'électoral rural, trop mal éduqué pour bien voter » et de lutter contre « les députés de ces régions jugés comme incompétents au Parlement ». Il sera également utilisé comme argument contre Thaksin (en  2005-2006), et par les militaires pour justifier les coups d’État. 

 

Elle nous rappelle que cette pratique d'achat de voix existe depuis longtemps, mais qu'il faut savoir interpréter la réalité. Deux personnes sur trois, dit-elle, et cela atteint 85,5% dans le Nord-Est (Isan) ne se sentent pas obligés de voter pour le candidat qui leur a offert un cadeau ou de l'argent. Cette affirmation dont elle ne donne pas les sources nous paraît lancée avec une certaine légèreté. Comment savoir si 85,5% des électeurs de l’Isan (pourquoi pas 82,99 % ou 23,33 % ?) ne vont pas se sentir liés par l’enveloppe reçue ? Si on les interroge, ils peuvent répondre tout et n’importe quoi sans qu’il y ait la moindre possibilité de vérification puisque, jusqu’à preuve du contraire, il n’y a pas de surveillance vidéo dans les isoloirs. 

 

Un bureau de vote en zone rurale (2008) :

 

 

Nous avions dans l'un de nos articles raconté que dans notre village d'Isan, lors d'une élection, les candidats étaient passés de maison en maison et avaient remercié  la promesse de vote  en donnant qui 200 baths, qui 300, qui même 1.000 baths parfois. Sauf que les roués paysans avaient promis leur vote à tous les candidats. Et si vous leur demandiez quel était l’intérêt retiré par le futur « député », ils vous répondaient : « dans 4 ans, il sera riche ».

 

 

S’il n’y a plus depuis quelques années et apparemment jusqu’en 2019, d’élections politiques à l’échelon national, il en reste (chefs de villages) à l’échelon local et les visites « protocolaires » des candidats dans les villages restent la règle.

 

Mademoiselle Eugénie Mérieau termine d'ailleurs son article ainsi : « L'achat de voix est bien une pratique courante au moment des élections, et constitue « une attente légitime » de la part des votants, mais pour autant, le secret du scrutin étant parfaitement respecté, ces derniers votent en leur âme et conscience pour le parti le mieux à même de répondre à leurs aspirations ! »

 

On pourrait rajouter la nécessité de comprendre ce qu'on entend par « parti » en Thaïlande (Cf. « l’originalité » de ce système politique résidant dans les klum, qui représentent, nous dit Baffie, « la véritable unité de base de la politique thaïlandaise »). (1) De même que si corruption « politique » il y a, elle n’est qu’une composante d’une corruption généralisée à tous les niveaux de l’Administration. Mais cela sont deux  autres sujets.

 

 

2  - V - « LA LOI DE LÈSE-MAJESTÉ FAIT PARTIE INTEGRANTE DE LA CULTURE THAÏLANDAISE. » (PP. 73-78)

 

 

 

La loi de lèse-majesté en Thaïlande a fait l'objet de nombreuses études, rapports, articles de journaux (Surtout à l'étranger), livres, etc. Ils visaient surtout à s'interroger sur le statut de demi-dieu du roi et sur l'article 112 du Code pénal qui déclare que quiconque « diffame, insulte ou menace le roi, la reine, son héritier ou le régent est passible de trois à quinze ans de prison », mais  qui permet surtout de réprimer  et/ou d'emprisonner les opposants politiques, de limiter la liberté d'expression, d'exercer une censure dans les médias,  le web et de  fermer des sites internet qui ont diffusé des propos jugés insultants contre le roi et la famille royale par les gouvernements en place (2).

 

Si des « observateurs » ont pu écrire que la junte militaire qui a renversé le régime démocratique de Yingluck Shinawatra en mai 2014, a augmenté  les accusations de lèse-majesté contre les opposants à la junte (Selon Human Rights Watch, le nombre de cas serait passé de 33 en 2005, à 164 en 2009 et plus de 400 en 2010, pour retomber  à 122 entre janvier et octobre 2011, soit un chiffre similaire à 2009, selon l'expert David Streckfuss), il ne faut pas oublier que Reporters Sans Frontières avait estimé que depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement de la première ministre Yingluck Shinawatra s’était montré pire que son prédécesseur en termes de censure de l’Internet. « Si la Thaïlande continue d’emprisonner des internautes au nom de la lèse-majesté, elle  rejoindra le clan des pays les plus liberticides envers le Web » (Cité dans le Petit Journal du vendredi 16 mars 2012).

 

Mais le propos de Mademoiselle Eugénie Mérieau est de savoir si « La loi de lèse-majesté fait partie intégrante de la culture thaïlandaise. »

 

 

Après avoir rappelé que la loi de lèse-majesté punit de 3 à 15 ans de prison toute calomnie, injure ou menace à l'égard du roi, de la reine, du prince héritier, et du régent,   Mademoiselle Eugénie Mérieau nous dit que beaucoup la considèrent comme « un trait culturel thaïlandais », ce qu'ont confirmé toutes les Constitutions en déclarant que « la personne du roi est sacrée et inviolable ». Ensuite elle va surtout citer le livre de Bowornsak Uwanno, en précisant qu'il est « un juriste faisant autorité en Thaïlande » : « Lèse-majesté, Une caractéristique particulière de la démocratie thaïlandaise au sein du Mouvement Démocratique Global » (sic), pour indiquer que « Le lien entre la royauté thaïlandaise et le peuple thaïlandais est unique [... ] spécial », comme l'effet de la culture thaïlandaise et de l'éthique. La page suivante, Mademoiselle Eugénie Mérieau reste sur les explications de Bowornsak Uwanno, sans aucun esprit critique, laissant à penser qu'elle les partage.

 

 

Or, elles nous apparaissent plutôt  curieuses. Il réfute que le roi soit considéré  comme un « demi dieu » pour affirmer qu'il s'agit d'un Père, le père de la nation,  qu'il faut donc voir la loi de lèse-majesté comme un blasphème, dont il faudrait comprendre la sévérité en  sachant que (Elle le cite encore) « dans la société thaïlandaise, le parricide est, sur la base de normes éthiques et religieuses, un péché impardonnable et l'acte le plus grave d'ingratitude ». Péché ? Ingratitude ?

 

Bowornsak Uwanno est effectivement un éminent juriste mais il n’est pas le seul. Juriste attitré du gouvernement militaire avec quelques autres, il donne à l’action du gouvernement « autoritaire » issu d’un coup d’état – même sans effusion de sang – un fondement juridique. Pourquoi pas ? Nous avons écrit dans notre article précédent que les coups d’Etat « ne sont pas des incidents de l’histoire, ils sont tout simplement devenus un élément concret, coutumier et  non écrit  de la constitution du pays ». Mais il existe en Thaïlande des juristes qui pensent exactement le contraire. N’eut-il pas été judicieux de les citer ne serait-ce qu’en quelques mots ?

 

Et Mademoiselle Eugénie Mérieau reste encore à la page suivante avec Bowornsak Uwanno pour rapporter des propos quelque peu « étonnants ». Ainsi « l'élaboration de la lèse-majesté en tant que telle participa à la construction d'une monarchie absolue sur le modèle européen » Cette allégation est tellement fantaisiste que nous n'avons pas envie de la réfuter.

 

 

Qu’est-ce donc qu’une « monarchie absolue sur le modèle européen » ? Les derniers feux de la monarchie absolue en France ont brûlé en 1789. Les régimes successifs, Bonaparte, Bourbon puis Bonaparte, ne furent pas formellement absolus puisque tempérés par des assemblées électives plus ou moins représentatives. Si c’est faire référence à la Russie, l’exemple est mal choisi puisque l’Empire russe appartient pour l’essentiel et à 75 % à l’Asie. La dilection manifestée par Rama V pour le Tsar Nicolas et réciproquement l’explique. Rama V a envoyé son fils préféré Chakrabongsee et alors héritier présomptif étudier à Moscou, pays autocratique, et non pas dans une quelconque démocratie parlementaire, monarchie ou république, européenne.

 

 

La suite n'est pas de meilleur aloi. Ainsi « la force qu'elle connaît aujourd'hui est sans commune mesure avec ce qu'elle a pu être dans le passé : elle était moins sévère sous la monarchie absolue, et elle disparut quasiment aux lendemains de la révolution de 1932  ». (Mais le code pénal de 1908 est bel et bien resté en vigueur.)

 

 

Vous avez bien lu : la lèse-majesté était moins sévère au temps de la monarchie absolue ! Les bras nous en tombent.

 

Il n’était évidemment pas question de quelque délit ou crime de lèse-majesté que ce soit puisqu’il n’y eut pas, au moins avant 1900, de texte pour le définir, le roi étant tout simplement le maître de la vie de ses sujets ce qui ne valait pas qu’au sens figuré.

 

On se demande pourquoi Mademoiselle Eugénie Mérieau rapporte de telles fariboles, et ceci d'autant plus qu'au paragraphe suivant, après un « certes », elle  va nous dire exactement le contraire, enfin ce que tout le monde sait : « les préceptes hindouistes érigeaient le roi en figure à la fois vertueuse et divine (dhamaraja et devaraja). Le roi et la famille royale étaient intouchables  - le simple fait de lever les yeux sur le roi était passible de la peine de mort ». (Cf. Notre article (3))  Eugénie Mérieau cite ensuite le Code des Trois Sceaux « qui [prévoyait] des peines importantes pour les crimes contre le roi ».

 

 

Ensuite, Mademoiselle  Eugénie Mérieau nous rappelle  que l'ancêtre direct de l'article 112 peut être le décret sur la diffamation par la presse écrite promulgué en 1900 par Rama V qui prévoyait un emprisonnement de trois ans maximum ou une amende de 1500 THB ou les deux. Le Code pénal de 1908 fit passer la peine maximale de trois à sept ans et en 1976, à 15 ans. Ce n'est qu'au début des années 2000 que le nombre d'affaires explosa, mais on vit également s'exprimer des contestations de cette loi. Une pétition avec plus de 40.000 signatures fut remise au parlement, dit-elle, et le groupe Nitirat, un groupe de juristes s'opposera à la loi de lèse-majesté.

 

 

 

(Nous avons, dans deux articles, critiqué ce groupe de sept juristes, en rappelant néanmoins leurs actions et le soutien qu'ils avaient obtenus auprès de journalistes, artistes,  intellectuels, et  de la presse anglophone présente en Thaïlande (The Nation et Bangkok Post). Toutefois, ils avaient eu le mérite et le courage de dénoncer l'instrumentalisation du droit à des fins politiques. Cf. (4))

 

 

Elle constate que la loi de lèse-majesté n'est plus considérée par tous, comme « un trait culturel thaïlandais ». Surtout, pourrait-on rajouter, quand elle est utilisée par une junte militaire qui s'attribue le pouvoir de décider ce qu'est la liberté d'expression et les atteintes à l'ordre social.

 

Mademoiselle Eugénie Mérieau termine son article en citant longuement un extrait d'un rapport de février 2016 de la junte justifiant la lèse-majesté, qui ne manque pas d'humour, enfin d'humour noir en prétendant que « La Thaïlande respecte pleinement la liberté d'opinion et d'expression et la liberté de réunion... cependant ... ».

 

 

Mais, comme nous l'avons déjà dit, la loi de lèse-majesté procède avant tout de l'Histoire. Depuis l'origine, les rois siamois ont toujours légitimé leur pouvoir absolu en incarnant le roi Asoka et Bouddha mais aussi les divinités du brahmanisme et de l’hindouisme, qui leur donnaient le pouvoir absolu, le  droit de vie et de mort sur leurs sujets. (Cf. (3))

 

 

Certes ce pouvoir absolu variera selon les règnes mais surtout au XIXe siècle (Influence des modèles Européens, puissances coloniales aux frontières, réformes du roi Chulalongkorn, conseillers européens au Siam, éducation des Princes en Europe, etc.). Une société traditionnelle qui va évoluer avec le développement d’une économie monétaire et l'avènement d’une classe de fonctionnaires et de militaires, d'une monarchie constitutionnelle après le coup d’Etat de 1932 (Rappelons-nous que les principaux acteurs du Coup d'Etat proviennent  du  Parti du Peuple (le Ratsadon Khana),  fondé  le 17 février 1927, dans un hôtel parisien, par sept étudiants siamois dont Phibun et Pridi), etc. On verra même  Phibun, lors de sa dictature  (1948-1957), faire remplacer la photo du roi par la sienne. Il faudra attendre le maréchal Sarit (1959-1963) pour que de nouveau le roi retrouve son prestige et que soit réactivée la lèse-majesté. (Cf. Pierre Fistié (5))

 

 

NOTES ET RÉFÉRENCES.

 

(1) Jean Baffie, « Une « démocratie » entre populisme et défiance envers le peupl e : La politique en Thaïlande depuis la Seconde Guerre mondiale », in Thaïlande contemporaine, Sous la direction de Stéphane Dovert et Jacques Ivanoff, IRASEC, Les Indes Savantes, 2011. 

A 50. Clés pour comprendre la politique en Thaïlande.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-50-cles-pour-comprendre-la-politique-en-thailande-90647687.html 

 

(2) Article 14 : Internet ! Vous avez dit censure?

    http://www.alainbernardenthailande.com/article-article-14-internet-vous-avez-dit-censure-68700049.html

Cf. Rapport d'Amnesty International 2017/2018, sur la Thaïlande.

https://www.amnesty.org/fr/countries/asia-and-the-pacific/thailand/report-thailand/

 

« Les autorités ont continué d’engager des poursuites vigoureuses au titre de l’article 112 du Code pénal (portant sur le crime de lèse-majesté), qui sanctionne les critiques envers la monarchie. Au cours de l’année (2017), plusieurs personnes ont ainsi été inculpées ou poursuivies en vertu de l’article 112, certaines d’entre elles étant accusées d’avoir insulté d’anciens monarques. Les procès en lèse-majesté se sont tenus à huis clos. En juin, le tribunal militaire de Bangkok a condamné un homme à une peine record de 35 ans de prison pour une série de publications sur Facebook qui auraient concerné la monarchie. Cet homme risquait 70 années d’emprisonnement, mais la peine a été réduite car il a plaidé coupable. En août, le militant étudiant et défenseur des droits humains Jatupat « Pai » Boonpattararaksa a été condamné à deux ans et demi d’emprisonnement après avoir été reconnu coupable dans une affaire concernant son partage sur Facebook d’un article de la BBC à propos du roi de Thaïlande. Les autorités ont engagé des poursuites pour lèse-majesté contre un universitaire de renom en raison de ses commentaires portant sur une bataille menée par un roi thaïlandais au 16e  siècle.

 

Les autorités ont exercé des pressions sur Facebook, Google et YouTube pour que certaines publications en ligne, notamment des contenus considérés comme critiques à l’égard de la monarchie, soient supprimées. Elles ont également menacé d’engager des poursuites contre les fournisseurs d’accès à internet qui ne supprimaient pas certaines informations et contre les personnes qui communiquaient avec des opposants au gouvernement exilés ou partageaient leurs publications sur internet. Six personnes ont par la suite été arrêtées pour avoir partagé des publications sur Facebook relatives au retrait d’une plaque commémorant les événements de 1932, qui avaient mis fin à la monarchie absolue. À la fin de l’année, ces personnes se trouvaient toujours en prison et faisaient l’objet de plusieurs inculpations au titre de l’article 112. »

 

(3) Notre article 93. Le processus de légitimation du pouvoir du roi Naraï, in « Les Chroniques royales d’Ayutthaya ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-92-le-processus-de-legitimation-du-pouvoir-du-roi-narai-in-les-chroniques-royales-d-ayutthaya-119264251.html

 

Avec les deux références : Alain Forest, « Le processus traditionnel de légitimation du pouvoir royal dans les pays de bouddhisme theravada », Journal des anthropologues [En ligne], 104-105 | 2006, mis en ligne le 17 novembre 2010, consulté le 23 juin 2013. URL : http://jda.revues.org/496 et L. Gabaude, « Religion et politique en Thaïlande, Dépendance et responsabilité », In « Revue d’études comparatives Est-Ouest », Vol. 32, n°1 (mars 2001), pp.141-173.

 

(4)  A69.  Vous connaissez le groupe Nitirat de Thaïlande ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a69-vous-connaissez-le-groupe-nitirat-de-thailande-107595409.html

Notre critique de ce groupe in A70.

 

(5)  Pierre Fistié, « L’évolution de la Thaïlande contemporaine », Armand Colin, 1967. Et Nos articles 182.1et 2.  La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

 

 

 

 

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3 décembre 2018 1 03 /12 /décembre /2018 22:31
H 25 - UN ATTENTAT MANQUÉ CONTRE LE ROI ANANDA EN ESCALE À COLOMBO EN NOVEMBRE 1938 FUT-IL LE PRÉLUDE À SON ASSASSINAT LE 9 JUIN 1946 ?

Lorsque le jeune Ananda Mahidol, né à Heidelberg le 20 septembre 1925, monte sur le trône le 2 mars 1935 désigné par le Conseil de régence à la suite de l’abdication de son oncle Rama VI, il est à neuf ans et demi le plus jeune des souverains régnant au monde. Rien ne le prédisposait à assumer cette charge que sa mère pour son compte aurait longuement hésité à accepter (1). Il ne connaît pas son pays. Il aurait déclaré à ceux qui sont venus l’interroger à Lausanne  où il réside à la suite du coup d’état de 1932 avec sa mère, sa sœur aînée et son jeune frère sur ses projets et ses ambitions  « qu'on me laisse encore jouer avec mes  camarades, j’ai bien le temps de régner » (2).

 

 

Il va pendant trois ans rester à Lausanne sucer le lait de l’enseignement dispensé par la cité universitaire de la plus vieille des républiques et jouer aux billes avec ses camarades sous la tutelle de sa mère et la protection sinon la surveillance des envoyés du gouvernement qui sont également là pour lui faire signer ses décrets. Ce n’est qu’au dernier trimestre de 1938, il a 13 ans, que sa famille à la fin de l’année va quitter Lausanne pour venir au Siam probablement à l’instigation du premier ministre Phraya Pahon démissionnaire le 11 septembre 1938 qui sera remplacé par Phibun le 16 décembre 1938 après trois mois de chaos (3). La famille embarque à Marseille ...

 

 

... sur le Méonia, un luxueux paquebot danois le 18 ou le 19 octobre (4).

 

 

Le jeune monarque va alors pour son malheur découvrir ce que le roi Humbert d’Italie appelait « les risques du métier » après avoir échappé à un Nième attentat :  « Cosa volete ? Sono gli incerti del mestiere ! » (5).

 

 

La nouvelle est ainsi annoncée dans le très austère Journal des débats politiques et littéraires  des 7 et 8 novembre 1938 (6) :

  

 

SIAM

Un complot avait été fomenté  en vue de tuer le jeune roi de Siam

 

« On mande de Colombo: Un complot, en vue d'assassiner le jeune roi de Siam, Ananda Mahidol, a été découvert par la police, apprenait-on hier. Le roi de treize ans est resté, sous bonne garde, à bord du croiseur Méonia  qui le transporte de France à Bangkok,  où il doit être couronné.  Le complot, découvert au début d'octobre, aurait été fomenté par plusieurs hommes politiques de premier plan et appuyé par de nombreux Siamois, mais réprimé aussitôt »  (6).

 

Le journal ne nous en dit pas plus sur ces hommes politiques de premier plan qui auraient fomenté cet attentat ? La nouvelle en tous cas aurait été plus largement annoncée dans la presse anglaise mais nous n’y avons pas accès (7).

 

 

La presse française n’a pas relayé cette information compte tenu de la situation internationale à cette époque, n’oublions pas que nous sommes à la veille d’un conflit mondial et que nos journaux  se soucient beaucoup plus de la guerre d’Espagne, des agressions japonaises sur le continent  ou des discours incendiaires d’Hitler.

 

 

Nous avons toutefois une version légèrement différente quelques jours plus tôt – le 6 - dans la presse indochinoise, l’hebdomadaire « le nouvelliste d’Indochine » sous la signature de Michel Gorel (8). Nous citons la partie intéressante de l’article car il relève d’une bonne analyse.

 

 

ON A VOULU « KIDNAPPER»  UN ROI

Les déchirements siamois ne sont qu'un épisode de la compétition nippo-britannique

 

Amanda Mahidol, le plus jeune  souverain du monde  - il est né le 20 septembre 1925 -  a failli être « kidnappé » au cours d'une escale que faisait à Colombo le navire qui le ramenait dans son royaume,  pour le couronnement.  Telle est la stupéfiante nouvelle que l'on a pu lire dans les journaux d'hier soir et qui permet à certains journalistes anglais d'échafauder d'ahurissants romans feuilletons où il est question de  maffias, d'organisations secrètes constituées sur le modèle du fameux «  Dragon Noir », et d'histoires de familles royales qui ne  sont pas sans analogie avec les disputes et les fourberies des Borgia.

 

Laissons là cette littérature douteuse. En soulevant le voile qui cache aux Européens les « mystères de la cour de Bangkok », nous nous   trouvons en présence d'une vaste crise qui dure depuis six ans déjà et dont le dénouement intéresse trois grandes puissances: le Japon, l'Angleterre et la France.

 

Le Kemal siamois

 

 

Cette crise a débuté par le coup d'Etat du 24 juin 1932 que dirigeaient deux hommes Phya Bahol,  (lire Phraya Pahon)  surnommé le « Kemal siamois » et Luang Pradit  (lire Pridi), ancien élève de la Sorbonne, baptisé par ses adversaires le « Lénine du Siam ».

 

 

A la suite de ce pronunciamiento, la dynastie des Chakri,  qui gouverne le pays depuis 1782, dut renoncer à l'absolutisme et octroyer une constitution qui crée, à côté du pouvoir royal, une Chambre de représentants de 140 membres. Le roi Pradjadipok quitta Bangkok et, sous prétexte de soigner ses yeux malades, alla habiter l'Angleterre. Un putsch, fomenté par plusieurs princes royaux en vue d’abattre le nouveau  gouvernement, et qui se traduisit par de sanglants combats à l'aérodrome de Bangkok, échoua piteusement. Le 7 mars 1935, enfin, le roi dut abdiquer en faveur de son neveu, le petit Ananda.  Mais le nouveau souverain ne vint pas occuper son trône – même d'une manière toute théorique  -  et demeura en Suisse où il suivait les cours d'un collège. A Bangkok, de violents dissentiments ne tardèrent pas à s'élever entre  Phraya Pahon, partisan d'une politique de droite, et Luang Pridi, qui réclamait de vastes réformes sociales. Ce dernier fut finalement éliminé du pouvoir. En sauvegardant les apparences constitutionnelles, le « Kémal siamois » créa une sorte de dictature, et, en s'appuyant sur les jeunes militaires, mena à bien la réorganisation de l'armée

 

 

Le Japon contre l'Angleterre

 

Il y a quelques mois, Phraya Pahon  prenait la parole devant le micro et proclamait, en termes  enthousiastes, son admiration pour  le Japon. En même temps, on apprenait que des instructeurs militaires nippons avaient débarqué à Bangkok et que les grandes firmes japonaises Mitsui et Mitsubischi s'étaient pratiquement rendues maîtresses du marché siamois. Tout cela donna l'alarme à l'Angleterre. Un agent important  de l'Intelligence Service, le major Archilbald Haudford - que certains  appellent le « Lawrence d'Extrême-Orient» - fût délégué dans la capitale siamoise avec une « mission confidentielle».

 

 

C'est après ce voyage que l'agitation reprit au Siam et qu'une sorte de « front unique» fut formé par tous les adversaires du gouvernement, partisans de l'ancien roi et partisans de Luang Pridi. Pour stabiliser la situation, Phraya Pahon  décida de hâter le  couronnement et de faire revenir  le petit roi. Le clan  antigouvernemental s'efforça de contrarier  ce projet. Et c'est ainsi qu'un rocambolesque «kidnapping» fut tenté sur la personne du petit souverain au cours de son voyage de retour. L'entreprise a échoué, mais l'ère des troubles est loin d'être close et on murmure que les antigouvernementaux vont tenter un nouveau putsch au moment du couronnement pour renverser le dictateur et pour mettre et pour mettre fin à l’influence japonaise.

 

 

Cet article appelle de notre part les observations suivantes :

 

- Si l’article du Journal des débats politiques et littéraires  ne donne pas ses sources, celui du nouvelliste d’Indochine fait référence à des « sources anglaises » de la veille donc du 5 novembre. Nous ne savons pas lesquelles. Toutefois le fait que deux articles dans deux journaux sérieux fassent état d’un complot contre le petit roi, que ce soit sous forme d’assassinat ou sous forme d’enlèvement, rend l’information plausible. L’article de Gorel était prémonitoires : « L'entreprise a échoué… et on murmure que les antigouvernementaux vont tenter un nouveau putsch  … ». Ce ne fut pas un coup d’état,  ce fut un meurtre.

 

- La comparaison de Phraya Pahon avec Mustapha Kemal (par hasard mort le 10 novembre 1938) est peut-être un peu hasardeuse : Kemal, républicain de toujours a abattu la monarchie ottomane, laïcisé le pays, imposé un alphabet romain et surtout s’est rendu responsable de massacre qui restent une tache honteuse sur sa mémoire, massacre de  Grecs, massacre de Kurdes, génocide arménien. Pahon fut un dictateur, il ne fut pas un criminel de guerre.

 

 

- Celle de Pridi avec Lénine est tout aussi hasardeuse puisqu’il réussit à échapper aux accusations de « communisme ». Mais s’il n’est pas Lénine, il y a du Kerenski en lui. Ils s’exilèrent d’ailleurs tous deux à Paris.

 

 

- La dilection pour le Japon manifestée par les militaires à l’origine du coup d’État de 1932 ne doit pas nous faire oublier que la victoire du Japon sur l’empire russe en 1905 eut un retentissement énorme dans tous les pays colonisés d’Asie démontrant que les puissances blanches et colonisatrices n’était pas militairement invincibles. Elle était encore fraiche dans toutes les mémoires asiatiques.

 

 

- Nos deux journalistes mettent au moins de façon indirecte le « clan » Pridi en cause pour se débarrasser du roi que ce soit directement ou par l’intermédiaire des services secrets britanniques ?

 

- En tout état de cause, Pridi ou pas Pridi, s’il y eut un complot en 1938, il fut suivi pour le malheur du jeune roi par le triste épisode du 9 juin 1946 lorsqu’il trouva la mort par balle. A cette date Pridi était devenu premier ministre depuis le mois de mars. L’existence d’un complot antérieur permet d’écarter les autres hypothèses envisagées, celle d’un accident ou celle d’un suicide. C’est toutefois ainsi que nous devons comprendre  ces allusions ?

 

 

Il est regrettable que tous ceux qui ont écrit et spéculé sur ce décès n’aient jamais approfondi le détail des événements de novembre 1938 qui furent probablement le prélude à l’assassinat de 1946 (9).

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article 217 « LA VIE EN SUISSE DES DEUX FUTURS ROIS DE THAÏLANDE, RAMA VIII ET RAMA IX » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/01/217-la-vie-en-suisse-des-deux-futurs-rois-de-thailande-rama-viii-et-rama-ix.html

 

(2) « le monde illustré » du 16 mars 1935.

 

 

(3)  Voir nos article 191 « PHRAYAPHAHON, SECOND PREMIER MINISTRE DU SIAM CONSTITUTIONNEL DU 24 JUIN 1933 AU 11 SEPTEMBRE 1938, UN PERSONNAGE ENIGMATIQUE » :

 http://www.alainbernardenthailande.com/2015/07/191-phrayaphahon-second-premier-ministre-du-siam-constitutionnel-un-personnage-enigmatique.html

et

196 « LA CHRONOLOGIE DE L’ASCENSION DE PHIBUN AU POUVOIR SUPRÊME » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/08/196-la-chronologie-de-l-ascension-de-phibun-au-pouvoir-supreme.html

 

(4) Le 18 selon « Le Temps » du 19 octobre, le 19 selon  le « Journal des débats politiques et littéraires » du 20 octobre.

 

(5) « Que voulez-vous ? ce sont les risques du métier ! » 

 

(6)  « Journal des débats politiques et littéraires » des 7- 8 novembre 1938, n° 265.  Quotidien, le journal a été fondé en 1814.

 

(7) Contrairement aux sites équivalents français, l'accès aux documents numérisés de la presse anglaise  n'est pas gratuit, environ 100 euros par an via la British Library.

 

(8) L’article est du 6 novembre.  La revue hebdomadaire est dirigée par A. Breton,  représentant à Saigon de la tentaculaire société lyonnaise Descours et Cabaud  qui a probablement des connexions au Siam. L’article est signé de Michel Gorel, un journaliste d’investigation, auteur de nombreux ouvrages d’actualité politique. Nous avons feuilletés de nombreux exemplaires de la revue dont 7 années sont numérisées sur le site de la BNF (1936-1942), elle nous a semblé de grande qualité et ne pas donner dans la fantaisie.

 

(9) Notre propos n’est pas de nous lancer à notre tour dans des exégèses sur les circonstances de la mort du petit roi. Nous nous contenterons d’une simple chronologie. L’enquête fut longue et fit intervenir des experts anglais en balistique et en médecine légale. Trois inculpations furent prononcées le 28 septembre 1948 concernant deux pages royaux et le secrétaire du roi. Pridi le fut comme instigateur présumé et le lieutenant Vacharachai Chaiyasithiwet comme autre exécutant. Toutefois, ils avaient tous deux fui la Thaïlande après le  coup d’état de novembre 1947.

 

Une première décision fut rendue  le 27 septembre 1951 acquittant deux des trois accusés et condamnant le troisième à mort. Aucune décision  ne fut prononcée  contre Pridi ou Vacharachai.  Sur appel, en décembre 1953, la Cour confirma un seul des acquittements et prononça deux peines de mort. Le dossier fut soumis à la Cour suprême  qui prononça trois peines de mort le 13 octobre 1954.  Elles furent exécutées le 17 février 1955, le Roi ayant refusé sa grâce.

Contrairement à ce que l’on lit souvent, la décision qui fait 58 pages est d’accès libre tant en thaï évidemment qu’en traduction anglaise.

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12 novembre 2018 1 12 /11 /novembre /2018 03:16

 

 

Statue du roi Rama VI en chef de guerre portant le costume de cérémonie, la main gauche sur l’épée du roi Naresuan et la droite tenant une branche de java cassia (ชัยพฤกษ์ Chaiyaphruek) symbole de victoire. Elle été sculptée par un artiste contemporain, Chitti Kasemkitvatanam, à l’occasion de l’exposition du centenaire qui s’est tenue jusqu’au 30 septembre 2017 au « Memorial hall du roi Vajiravudh » à la National Library.

 

Nous avons parlé à diverses reprises de la participation du Siam à ce que la bonne conscience universelle a appelé « la guerre du droit ». Nous avons évoqué les circonstances de cet engagement tardif et ses conséquences ultérieures qui furent relativement positives puisque le pays fut considéré comme appartenant au clan des vainqueurs (1).

 

La conférence de Paris en 1919, le Siam est représenté par le Prince Charoon :

 

 

Nous n’avons pas oublié les 19 morts siamois au cours des opérations (2)...

 

 

ni naturellement les Français du Siam partis « faire leur devoir » (3).

 

 

Le couperet de l’histoire tombe trop souvent de façon définitive, surtout à l’occasion de ce conflit qui vit pour la première fois la propagande utilisée de façon massive par les belligérants (4). Il est aussi des historiens et des chercheurs qui s’accrochent à la vérité même si elle doit déplaire. Tel est le cas d’un ouvrage récent de Stefan Hell qui nous donne des éléments à notre connaissance inexploités à ce jour (5).

 

 

En dehors des motifs de l’engagement aux côtés des alliés, nous y avons recueilli d’inédites précisions sur la vie des « pioupious » siamois en France puis en occupation en Allemagne.

 

 

L’invocation des « grands principes » apparait sur l’une des faces du monument aux morts de Bangkok édifié en 1921 ainsi traduite : « Le roi a estimé en effet que l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie ignoraient les lois de la guerre et menaient les combats de manière immorale et qu’il voulait veiller au respect de ces normes considérées comme sacro-saintes. Il s’est donc opposé à ceux qui combattaient de manière immorale… » (2).

 

Dans un article publié en 1982 dans le Journal de la Siam society l’historien américain Keith Hart écrit, mais il ne cite que des sources anglaises ou américaines « Le gouvernement du roi Rama VI a été indigné par la déclaration de la guerre sous-marine sans restriction de l'Allemagne en février 1917… » (6).

 

 

Il faudrait pour se faire quelque idée sur l’opinion siamoise dans les premières années de la guerre avoir accès à la presse de Bangkok de l’époque ce que nous n’avons pas les moyens de faire. Le roi et son entourage très germanophile furent-ils indignés des violations du droit international par les puissances centrales invoquées à cor et à cri par la propagande alliée ? Il est permis d’en douter et de penser qu’ils avaient également accès à la propagande austro-allemande qui disait évidemment strictement le contraire ? (7).

Affiche de propagande allemande à la gloire de ses sous-mariniers : 

 

 

 

Les combats immoraux ?

 

L’invocation tardive de ce motif par les Siamois entrés dans le conflit lorsque la guerre est en passe de se terminer, reste suave. Rama VI ne semble pas s’être indigné à posteriori des guerres sanglantes et sauvages conduites par les Anglais en Birmanie qui se sont terminées en 1885 alors qu’il était bébé,

 

 

... et pas plus n’a-t-il fait acte de repentance sur le sac de Vientiane et les massacres collatéraux en 1828 par le général Bodindecha sous le règne de son ancêtre Rama III, toutes opérations qui seraient considérées aujourd’hui comme des crimes de guerre (8).

 

 

La guerre sous-marine.

 

Elle fut initiée en défense par les Allemands pour débloquer le blocus anglais de leurs côtes et par ailleurs pour s’opposer au ravitaillement en armes des alliés par des navires provenant de pays neutres ou camouflés sous pavillon neutre, essentiellement les États-Unis et ce dès le début de la guerre. L’Empereur Guillaume avait fait savoir à toutes les chancelleries, donc au Siam, que l’utilisation de navires neutres pour ravitailler les alliés serait susceptible d’entraîner leur destruction. Il y eu donc des torpillages mais celui du Lusitania le 7 mai 1915 fit grand bruit, peut-être à cause de la  présence d’un milliardaire américain parmi les victimes dont la famille, qui avait des immenses moyens financiers, médiatisa l’événement. (9)

 

 

Les motifs de la déclaration de guerre ?

 

Nous savons que les Siamois n’avaient guère à se louer des rapports encore pathologiques de leur pays avec la France qui s’était emparé en 1893 d’immenses territoires soumis à leur souveraineté sous l’œil bienveillant de l’Angleterre. Le seul pays allié pour lequel les Siamois pouvaient éprouver de la sympathie était la Russie autocratique mais elle avait pratiquement cessé le combat dès la première révolution de février 1917.

 

 

Le choix du Siam fut de toute évidence un choix d’opportunité avant d’être un choix de moralité. Mais il est une autre raison que nous révèle Stefan Hell. qui est apparemment le premier à le faire.

 

 

Deux princes siamois avaient trouvé la mort lors de la guerre sous-marine.

 

Nous n’avons malheureusement pas pu savoir quand et lesquels (10). Connaissant le sens aigu de la famille encore chez les Thaïs aujourd’hui, il est permis de penser que la disparition de deux des cousins du roi et de son entourage également composé essentiellement de princes fut un élément majeur pour faire basculer le camp des germanophiles dans celui des germanophobes et prendre la décision non seulement de sortir de la neutralité mais encore d’envoyer des troupes sur le front.

 

Le roi et la cour ont-ils voulu tout simplement venger la mort de leurs deux cousins ? (11).

 

 

Le sort des combattants

 

Hell nous livre de précieux et inédits renseignements,  issus de ses recherches qui vont quelque peu étriller la version angélique de « la grande fraternité des frères d’armes » et nous éclairer sur l’attitude ouvertement méprisante des Français et des Anglais à l’égard des Siamois.

 

 

Il cite deux anecdotes significatives en tous cas de l’état d’esprit des occidentaux de Bangkok à l’égard des autochtones.

Dans un câble adressé à Paris, la représentation française locale, dont les télégrammes étaient interceptés depuis longtemps par les Siamois, s’étonne que ceux-ci aient pensé à saisir les navires allemands dans la Chaopraya « malgré leur enfantillage même quand les questions les plus sérieuses sont concernées ». « Ce sont de grands enfants » disait-on des noirs au temps des colonies !

A la suite de l’agression par un ingénieur britannique de deux soldats siamois à Bangkok, le prince Chakrabongse (สมเด็จพระอนุชาธิราช เจ้าฟ้าจักรพงษ์) dut publier une déclaration rappelant que les manières respectueuses et les bonnes manières devaient être mutuelles. Et pour rappeler avec humour ces bonnes manières aux Anglais, il envoya tous les soirs une unité de cavalerie pour défiler en fanfare devant le club des expatriés britanniques à l’heure où ses membres se rassemblaient pour leur apéritif quotidien.

 

 

Des difficultés vont surgir dès l’arrivée des troupes siamoises sur le continent. Les Français avaient expatriés, en dehors des troupes coloniales, quelques dizaines de milliers de travailleurs indochinois pour remplacer les ouvriers français mobilisés sur le front

 

 

... et servir en particulier de coolies.

 

 

Les Siamois refusèrent fermement que les troupes, des combattants volontaires faut-il le rappeler, participent au déchargement des navires. Le prince Charoon (Charoonsakdi Kritakara - พระวรวงศ์เธอ พระองค์เจ้าจรูญศักดิ์กฤดากร), représentant du Siam en France, se plaint d’ailleurs dans de nombreux cables de l’attitude méprisante des Français qui se refusent à considérer les Siamois autrement que leurs auxiliaires annamites ou cambodgiens et non comme des alliés.

 

 

En ce qui concerne les troupes proprement dites, même si elles n’eurent pas loisir de participer aux opérations, grand bien leur fit, leur sort ne fut pas fort heureux que ce soit en France ou plus tard en occupation en Allemagne. Elles ont été dotées d’uniformes de laine et de longs manteaux ce qui ne suffisait pas à lutter contre l’humidité et le froid de l’automne et de l’hiver. Les rations étaient maigres et les logements sommaires. Beaucoup furent frappés par l’épidémie de grippe sans recevoir de soins.

 

 

Hell cite le cas d’une unité siamoise affamée et égarée sur les routes – mais le cas ne fut pas isolé – qui rencontra une unité française laquelle refusa non seulement de partager ses rations mais de lui indiquer son chemin. Heureusement pour elle, une unité américaine de passage leur offrit la nourriture et les remit dans la bonne direction (12).

Hell cite encore le cas d’un interprète français furieux de devoir manger à la table des Siamois qui refuse de passer la corbeille de pain parce que ce n’était pas son travail. Les choses ne se déroulèrent pas mieux avec les officiers d’aviation français chargés d’instruire les aviateurs siamois et qui se contentèrent de les faire marcher au pas.

Dans une lettre au roi, le prince Charoon écrit « Bien sûr, nos hommes ressentent grandement et simplement de la haine à l’égard de la France » et ajoute « je suis profondément désappointé que ce résultat soit totalement à l’opposé de ce que furent les intentions de votre majesté »

 

 

Beaucoup revinrent avec la haine des Français plus encore que celle qu’ils avaient éprouvée les années précédentes en souvenir de 1893 et des années suivantes. Il ne faut pas oublier – nous l’avons tous vécu – que tous les anciens combattants aiment à raconter leurs souvenirs quitte à les amplifier. Tous ceux qui partirent et revinrent étaient jeunes, tous restèrent probablement dans l’armée et s’y trouvaient encore en 1941 lorsque le Siam entra en guerre contre la France. Ils y ramenèrent des souvenirs qui ne s’étaient certainement pas évaporés. Nous n’avons malheureusement pas connaissance de ceux du dernier survivant de ces 1284 volontaires, Yod Sangrungruang, mort en 2003.

 

 

Né en 1897, engagé volontaire à 20 ans, il servit jusqu’à la fin de la guerre comme mécanicien d’aviation, il revint dans son pays en juin 1919 et ne participa pas au défilé de la victoire du 14 juillet 1919.

 

 

Découvert par les médias en 1999, il eut l’incommensurable honneur d’être décoré de la légion d’honneur à l’initiative du Président Chirac par l'ambassadeur de France en Thaïlande, Gérard Coste, dans sa ville natale de Phitsanulok où il mourut quatre ans plus tard à 106 ans. Peut-on considérer cela autrement que comme une hautaine et dérisoire aumône ? Probablement gâteux lors de la remise de la médaille mais dur à cuire, il put profiter de l’allocation aux légionnaires de 6 euros par an pendant quatre ans, un hommage qui a coûté 24 euros à la France, le prix de deux caisses de bière. Qu’il nous soit permis de penser que s’il avait été en état de donner ses impressions, il nous eut - peut-être - dit qu’il aurait préféré 80 ans auparavant être nourri d’une bonne soupe bien chaude et bénéficié d’un peu de considération de la part des aviateurs français. Ce n’est évidemment qu’une hypothèse.

 

NOTES

 

(1) Voir nos articles :

164 « LE SIAM PARTICIPE A LA 1ÈRE GUERRE MONDIALE » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-164-le-siam-particpe-a-la-1ere-guerre-mondiale-125175819.html

28. « LE SIAM ET LA 1ÈRE GUERRE MONDIALE ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-28-les-relations-franco-thaies-la-1-ere-guerre-mondiale-67543426.html

(2) Voir notre article :

A 176 – « LE MEMORIAL DE BANGKOK A LA MEMOIRE DES 19 MILITAIRES SIAMOIS MORTS AU COURS DE LA GRANDE GUERRE ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/02/le-memorial-de-bangkok-a-la-memoire-des-19-militaires-siamois-morts-au-cours-de-la-grande-guerre.html

(3) Voir notre article :

A 243 –  « LES FRANÇAIS DU SIAM MORTS À LA GUERRE DE 1914-1918 : LE MONUMENT DU SOUVENIR A BANGKOK »

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/11/a-243-les-francais-du-siam-morts-a-la-guerre-de-1914-1918-et-le-monument-du-souvenir-a-bangkok.html

 

(4) Dans ce qu’elle a de pire la propagande des alliés alla jusqu’à accuser les « boches »

 

qu’on appelait alors plus volontiers les « huns » ou les « barbares » d’embrocher des petits enfants belges sur leur baïonnettes pour les faire rôtir.

 

Version franco-anglaise du petit belge à la broche :

 

 

Version allemande du soldat nourissant le petit belge :

 

 

Les Allemands n’étaient pas en reste qui accusait les Sénégalais utilisés pour « nettoyer les tranchées » à la machette - une tâche que la plupart des Français se refusaient à accomplir - de prélever quelques bons morceaux pour améliorer leur popote.

 

 

(5) « Siam and world war I : An international history », River books à Bangkok, 2017 (ISBN 9786167339924) établi sur la base de documents d’archives et de correspondances privées qui ne semblaient pas avoir été exploités jusque-là. Nous n’avons malheureusement pas pu nous procurer l’ouvrage mais bénéficions d’une bonne synthèse publiée dans le volume 106 du journal de la Siam society, pp. 365-369.

 

(6) « A NOTE ON THE MILITARY PARTICIPATION OF SIAM IN THE FIRST WORLD WAR » in Journal de la Siam society, volume 70, pp. 133-136.

 

(7) L’exemple typique, le premier en date, est celui de l’allégation de la violation de la neutralité de la Belgique dont le droit international de l’époque peut donner des interprétations divergentes, le statut de neutralité restant alors obscur : l’Allemagne avait adressé un ultimatum à la Belgique sous forme brutale il est vrai, exigeant seulement le droit de passage pour ses troupes. Le gouvernement du roi Albert répondit que le pays s’y opposerait par tous moyens. Un pays pouvait-il rester neutre tout en autorisant un droit de passage ? La réponse est incertaine, probablement positive. Malheur aux vaincus.

 

 

(8) Ne revenons pas sur les premiers bombardements des populations civiles, avions anglais sur Düsseldorf, Cologne et Friedrichhafen (version allemande)

 

Bombardements effectués en violation systématIque de la neutralité suisse :

 

ou Zeppelins sur Anvers (version franco-anglaise)

 

 

ni sur l’utilisation des gaz de combat inaugurée par les Français (version allemande) ou fruit de l’imagination sanguinaire des « boches » (version franco-anglaise). Malheur aux vaincus.

 

 

(9) Il est actuellement unanimement reconnu que le navire américain transportait en toute illégalité une cargaison d’armement à destination des alliés sous pavillon neutre. Il était difficile pour le droit international de l’époque d’appréhender cette forme de guerre jusqu’alors inconnue. Lorsque Surcouf s’attaquait aux navires neutres qui tentaient de forcer le « blocus continental » et envoyait au fond des mers tout ce qu’ils contenaient, équipage et passagers compris, il était considéré comme un héros. Torpillage du Lusitania, immonde crime de guerre pour les alliés, immense victoire navale pour les Allemands. Malheur aux vaincus.

 

 

 

(10) Il n’y avait pas de Siamois parmi les victimes du torpillage du Lusitania dont la liste est connue (http://www.rmslusitania.info/people/lusitania-victims/). Nous avons épluché le rôle des trois classes de passager et celui des membres d’équipage. Quand ces princes ont-ils été torpillés ? Probablement après l’intensification de la guerre sous-marine ordonnée par Guillaume II en février 1917. Il nous faudrait avoir accès à la presse siamoise de l’époque.

 

(11) N’oublions pas que cette guerre et son cortège de 10 millions de morts au combat a eu pour origine deux morts, l’assassinat par un terroriste serbe d’un très obscur archiduc autrichien et son épouse, héritier du trône.

 

 

(12) Sans faire de mauvais esprit, on peut penser qu’il s’agissait d’une unité de noirs : ceux-ci – composant plus du quart des troupes américaines - étaient placés dans des unités qui leur étaient réservés et considérés par les unités blanches probablement comme les Français considéraient les Siamois…. Nègres pour les uns, niaks pour les autres.

 

 

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10 novembre 2018 6 10 /11 /novembre /2018 13:46
A 243 – LES FRANÇAIS DU SIAM MORTS À LA GUERRE DE 1914-1918 : LE MONUMENT DU SOUVENIR A BANGKOK

Pas un d’entre nous n’a échappé à la « Grande Guerre » au travers de nos grands-parents, d’anciens ou de proches, Français ou pas. Même si aujourd’hui il ne reste plus aucun survivant des combattants, le souvenir est là, parmi nous, dans tous nos villages et dans toutes nos villes, sur nos monuments aux morts et dans nos églises. A la diligence essentielle des représentants du « Souvenir français » en Thaïlande, les monuments à nos morts du Siam ont été réhabilités et inaugurés le 11 novembre 2016 après la construction des nouveaux bâtiments de l’Ambassade. Sans eux, ils auraient probablement disparu.

A 243 – LES FRANÇAIS DU SIAM MORTS À LA GUERRE DE 1914-1918 : LE MONUMENT DU SOUVENIR A BANGKOK

Une première plaque y est gravée à la mémoire des trois marins tués par les tirs siamois lors de l’ « incident de Paknam » de juillet 1893. Nous ne connaissons d’eux que leur état civil : François Guéguen, né le 7 mars 1853 à Lambézellec, un quartier de Brest,  François Jaouen, né le 2 juin 1869 à Locquirec dans le Finistère et François Allongue, né le 5 avril 1870 à Fréjus. Ils furent enterrés dans le terrain du Consulat général dans la nuit du 13 au 14 juillet avant que leurs dépouilles ne soit ultérieurement rapatriées en France. Le monument aux morts de Lambézellec ne porte pas de noms pas plus que celui de Locquirec qui ne débute qu’avec les morts de la grande guerre ainsi que ceux de Fréjus. Nous avons parlé des morts français durant l’occupation que certains croient devoir qualifier de « pacifique », de Chantaboun. Une plaque leur est consacrée … moins un officier purement et simplement oublié ! (1) Ne félicitons pas les historiographes de l’Ambassade !

A 243 – LES FRANÇAIS DU SIAM MORTS À LA GUERRE DE 1914-1918 : LE MONUMENT DU SOUVENIR A BANGKOK

Le monument aux morts de la grande guerre porte les noms de onze de nos morts.

 

Il comporte une erreur consternante puisque dédié « à la mémoire des Français du Siam morts pour la Patrie » alors qu’ils ont tous eu droit à la qualification honorifique, et plus encore, de « morts pour la France », une distinction particulière qui a de nombreuses conséquences juridiques. Restons-en là et supposons cette erreur comme  involontaire. (2).

A 243 – LES FRANÇAIS DU SIAM MORTS À LA GUERRE DE 1914-1918 : LE MONUMENT DU SOUVENIR A BANGKOK

Après que nous nous soyons intéressés aux Siamois morts pendant la grande guerre, il nous a évidemment intéressé de dire quelques mots de ces Français partis du Siam, morts au cours de ce que le Pape Benoit XV a appelé un « massacre inutile » en essayant d’avoir une vision plus humaine qu’une simple liste gravée, même en lettres d’or, dans le granit (3).

A 243 – LES FRANÇAIS DU SIAM MORTS À LA GUERRE DE 1914-1918 : LE MONUMENT DU SOUVENIR A BANGKOK

D'août 1914 à novembre 1918, la France mobilisa 8.700.000 soldats et marins, comprenant 33 classes d'âge allant de 20 ans (classe 1919) à 48-50 ans (classe 1886) (4).

A 243 – LES FRANÇAIS DU SIAM MORTS À LA GUERRE DE 1914-1918 : LE MONUMENT DU SOUVENIR A BANGKOK

Quelle est la situation au Siam ?

 

Nous avons un bon aperçu de la population étrangère à la veille de la guerre par une source précieuse, le Bangkok Siam directory de 1914.

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Lorsque la guerre éclate, il  y a au Siam 240 français, 146 hommes, 63 femmes et 31 enfants. De ces hommes, 44 sont des prêtres catholiques dépendant des Missions étrangères de Paris. La plupart des femmes, 20, sont des religieuses. L’ordre de mobilisation parvint très rapidement à Bangkok. Nous ignorons quand et comment il est arrivé et comment il a ensuite été répercuté sur nos nationaux dont certains, les missionnaires, résidaient dans des zones reculées.

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Un navire anglais, le Syria quitte Bangkok le 7 août et arrive à Marseille le 14 ou le 15 septembre. Une autre partie des mobilisés semble avoir rejoint également Marseille sur un navire japonais. Ils sont 60 mobilisés dont 11 ne reviendront pas. Nous n’avons pas trouvé d’autres précisions sur des départs ultérieures à la suite de la mobilisation des classes les plus anciennes.

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Qui étaient-ils ?

 

Nous avons une source précieuse même si la consultation n’en est pas toujours facile pour des raisons d’homonymie : Le Ministère des armées propose à travers son site « Mémoire des hommes » de chercher un nom parmi les victimes de la grande guerre. Ce site qui est une mine d'or pour les familles et les chercheurs permet en outre un accès à certaines pièces et livrets matricule patiemment scannés et mis à disposition du public. Il ne commence malheureusement qu’avec la guerre de 14. Pour les conflits antérieurs celui de 1893, nous devrons rester sur notre faim (5).

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Le mémorial de Bangkok respecte – comme tous les monuments aux morts de France – le seul ordre alphabétique, ils sont tous égaux devant la mort. Nous ne le respecterons que partiellement, réservant une place de choix aux religieux pour la bonne raison que le site des Missions étrangères  nous donnera de précieux renseignements, révélateurs de l’état d’esprit de ces combattants.

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Les six civils

 

François Auguste de Fornel, ingénieur au service du gouvernement siamois, est né le 24 juillet 1880 à Angoulême. Il est de la classe 1900, mobilisé comme sergent au 7ème régiment de zouaves. Il est mort à l’ennemi à Ypegaal (Belgique) le 10 novembre 1914. Il avait  34 ans.

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Frédéric Augustin Edmond Fortin, employé au « Comptoir français du Siam » est né le 28 février 1880 à Paris, également de la classe 1900. Sous-lieutenant au 20ème bataillon de chasseurs à pieds, il mourut à l’ennemi à Notre-Dame-de-Lorette le 10 juin 1915, à 35 ans.

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Marcel Henry, fils du directeur de la « Banque de l’Indochine » à Bangkok, mourut à Bangkok le 12 octobre 1920 des suites des blessures au gaz reçues en 1915. Il avait 24 ans. Il est absent de la liste des 29 morts pour la France du Ministère des Armées portant ce nom et ce prénom. Est-ce en raison de la tardiveté de son décès ? Les conditions d’obtention de ce titre étant assez strictes ?

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Louis Emile Jean Baptiste Rabjeau, cadre à la compagnie « Est-asiatique-français » est né le 22 février 1982 à Angers. Il est de la classe 1902. Il  disparut au combat dans le Somme, à Belloy-en-Santerre le 4 septembre 1916 à 34 ans. Il était sergent au 27e bataillon de tirailleurs.

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Maurice François Richer, conseiller juridique du gouvernement siamois, est né à Paris le 4 mai 1881. Il est de la classe 1901. Lieutenant au 21e  régiment d’infanterie coloniale, il mourut à l’ennemi dans la Marne le 3 février 1915 à 33 ans. 

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Henri Isidore Segnitz, membre de la commission des lois au ministère siamois de la justice comme collaborateur de Padoux, est né le 9 novembre 1881 à Paris, de la classe 1901. Il était lieutenant au 308e régiment d’infanterie et fut tué à l’ennemi à Hargicourt dans la Somme le 22 août 1915 à 33 ans. Avocat de formation, docteur en droit, il fut nommé Chevalier de la Légion d'honneur à titre posthume par décret du 1er octobre 1918 et décoré dans les mêmes conditions de la Croix de guerre. Il fut ainsi cité à l’ordre de l’armée « Alors qu'il s'était porté en avant de la première ligne pour donner l'exemple à ses hommes, il perdit connaissance en disant à son colonel « Dites à mes hommes d'avoir du courage, j'ai fait tout mon devoir. » Officier ayant donné, depuis son arrivée au front, le plus bel exemple de courage et de sang-froid. Est tombé mortellement frappé, le 21 août 1915 ». Son nom apparait sur la stèle commémorative à la faculté de droit de Paris (ancienne faculté, actuellement Université Paris-Panthéon-Sorbonne),

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...à l’Ecole libre des  Sciences politiques qui fut considérée comme « l’école de la revanche » ...

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et dans le livre d’or de son régiment.

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Nous sommes mieux renseignés sur eux pour la raison que le site des Missions étrangères - l’Ordre est fidèle à ses morts - leur consacre une notice souvent émouvante fondée pour une grande partie sur les correspondances adressées à Paris ou communiquées par leurs familles (6). Le déclenchement de la guerre ne suscita pas chez les religieux des terres lointaines les mêmes réactions que chez les civils lesquels sont tous partis comme dans la métropole la fleur au fusil, les frères se quittant en se disant « Au revoir, à Berlin ! ».

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Cette question a fait l’objet d’une longue étude de Paul Christophe (7).  La question était simple, il s’agissait tout simplement de savoir s’ils devaient quitter leur mission pour participer à une guerre dont on ignorait la durée même si tous pensaient qu’elle serait brève. Les avis des vicaires apostoliques divergèrent. Il ne s’agissait bien évidement pas de déserter mais de savoir s’il était possible d’abandonner les ouailles. Les autorités civiles estimaient parfois que la présence des missionnaires serait plus utile sur place pour  éviter toute agitation dans les populations locales. Certes, cette question pouvait se poser directement dans les pays sous tutelle coloniale, Cambodge ou Indochine, mais elle pouvait aussi se poser de façon marginale dans les régions du Siam occupées par de fortes minorités annamites, cambodgiennes ou laotiennes souvent en majorité catholiques : Les missionnaires tenaient leurs paroissiens en mains alors que dans leurs pays d’origine commençaient à surgir des symptômes indépendantistes. Jusqu’au printemps 1915 au moins, certains missionnaires d’Indochine ont pu ainsi rester dans leur « poste avancé », le Gouverneur fermant les yeux, considérant qu’ils y étaient plus utiles pour encadrer une population non encore turbulente mais en passe de le devenir.

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Mais pour Monseigneur Perros, vicaire apostolique du Siam ...

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les missionnaires doivent partir en répétant la devise de Jeanne d’Arc « Pour Dieu, pour la patrie ». C’est ainsi que onze missionnaires débarquèrent à Marseille où, après avoir dit la messe à Notre Dame de la Garde, ils attendirent d’être dirigés sur leurs postes. La plupart résumerons le dilemme comme suit « S’il faut être soldat, soyons soldat. Le missionnaire est le soldat de Dieu, toujours et partout ».

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Qui étaient-ils ?

 

Le Révérend Père Auguste Marie Joseph Boursolles est né le 25 décembre 1889 à Tence (Haute Loire). Il était de la classe 1909. Il était missionnaire à Ubonrachathani. Sergent au 22e régiment d’infanterie coloniale, il mourut le 8 novembre 1915 à l’hôpital de Braux-Sainte- Cohière dans la Marne  des suites de ses blessures.

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Il avait 26 ans. Telle est la mention très administrative du Ministère des Armées. Les Missions étrangères sont plus prolixes : Il fit ses études secondaires à Monistrol et entra au Séminaire des Missions Etrangères le 11 septembre 1907. Ordonné prêtre le 7 mars 1914, il part le 15 avril suivant pour la Mission du Laos. Il lui est attribué le poste de vicaire à Ubon. Il y est à peine arrivé que la guerre éclate. Le 6 novembre 1915, dans les tranchées de Champagne, il est grièvement blessé au crâne par un éclat d'obus. Porté à l'ambulance, il y meurt le 8 novembre, assisté du Père Darles, missionnaire de Mandchourie. Plusieurs autres missionnaires mobilisés assistèrent à ses funérailles. « C’était mon meilleur ami », écrit un de ses confrères du Laos, mobilisé au même régiment. « Je l’appréciais beaucoup et j’aurais vivement désiré l’avoir avec moi pour retourner là-bas, après la guerre. Il était d’un caractère très doux, d’une grande délicatesse dans ses rapports avec les autres, et ne faisait jamais de peine à personne. Il n’a laissé que des amis partout où il a passé ». Des soldats coloniaux disaient un jour : « Ah ! c’est grand dommage que nous n’ayons plus Boursolles comme caporal… Quel bon type, toujours de bonne humeur ! Et puis, il avait ce beau calme de vieilles troupes coloniales. Simple, il l’était aussi, cherchant constamment à s’effacer ». S’il est parti comme sergent, c’est à son corps défendant. Il répondit à son capitaine, qui lui demandait s’il voulait avoir de l’avancement : « Non, mon capitaine, car je ne me sens aucune aptitude pour le commandement ; je demande plutôt à rendre les galons que j’ai ». Il paraît bien avoir eu le pressentiment de sa mort. Dans la dernière carte qu’il écrivait, des tranchées de Champagne, à M. Burguière, son curé au Laos, mobilisé comme lui, il disait : « Priez pour moi, si vous voulez garder votre petit vicaire d’Oubone ... Comment, sinon par une protection spéciale de la sainte Vierge, ai-je pu échapper jusqu’ici à la mort, alors que j’en ai vu tomber tant auprès de moi ? ». Le 1er novembre, 5 jours avant qu’il ne fût blessé à mort, il écri­vait à un ami: « Hier pendant la nuit, j’ai été rêveur, malgré les 77 et les shrapnells… Beaucoup d’obus sont tombés sur nos parapets... Tout cela est terrifiant, et cependant c’est du pain quotidien. La mort nous guette à chaque instant. J’ai connu ces heures d’attente, l’arme en mains et la baïonnette au canon, où l’on n’attend qu’un ordre pour s’élancer sous une pluie de mitraille et de feu. J’ai piétiné des cadavres allemands, étendus au milieu d’équipements et de fusils. J’ai connu la tristesse d’un soir de bataille, où chacun réfléchit et où la pensée se reporte bien loin, vers les parents et le pays natal. Quelle différence avec le passé, c’est-à-dire avec le Séminaire de Paris, où régnait une douce tranquillité ; avec le Laos, où je me sentais déjà si heureux ! Me voilà en pleine mêlée... J’ai vu tomber, sous les éclats d’obus, mes voisins de droite et de gauche, et moi seul j’ai été épargné comme par miracle. Je prie le bon Dieu, j’égrène souvent mon chapelet, invoquant le secours de la sainte Vierge, qui certainement m’a protégé ».

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Le révérend père Henri Cavaillé  est  né le 3 avril 1889 à Puylaroque (Tarn et Garonne) de la classe 1909 et fut incorporé comme caporal au 280e régiment d’infanterie.

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Missionnaire à Nakhonchaisi, il mourut des suites de ses blessures contactées en captivité,  le 1er novembre 1918 à Nancy, à 29 ans. Le site des Missions étrangères est moins austère : Il avait été admis au Séminaire des Missions Étrangères le 5 janvier 1907, fut ordonné prêtre le 7 mars 1914, et partit pour le Siam le 15 avril suivant. Il venait juste de commencer l’étude du thaï à Nakhonchaisi quand l'ordre de mobilisation le ramena en France. Bientôt fait prisonnier, il endura cinquante mois de captivité. Après sa libération, il fut envoyé à Nancy, où il mourut le 1er décembre 1918, épuisé par sa longue détention. Il était dans sa trentième année et n'avait passé que deux mois et demi dans sa mission.

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Le Révérend Père Gustave Rouan Marie Lagathu naquit le 15 mars 1885 à Guilers (Finistère) et fut incorporé comme 2e classe en 2e régiment d’infanterie coloniale, classe 1905 comme brancardier-aumônier.

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Admis au Séminaire des Missions étrangères en 1906, ordonné prêtre le 6 mars 1909, partit le 21 avril suivant pour la mission du Laos. Après l’étude du laotien à Nong Seng, il fut nommé vicaire à Tharé (Sakonnakhon). C’est le seul de nos prêtres de l’Isan. Il assista au sacre de Monseigneur Prodhomme à Saïgon, le 14 septembre 1913.

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Il fut tué au Chemin des Dames, le 16 avril 1917, alors qu'il portait secours à un blessé.

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Le Révérend Père Charles Valentin Joseph Sommelet, naquit le 14 mars 1885 à Humes-Jorquenay dans la Haute Marne. Admis au Séminaire des Missions Étrangères en 1904, ordonné prêtre le 18 décembre 1909, partit pour la mission du Siam le 11 mai 1910. Il fut envoyé à Nonghin (dans la province de Loei) en 1912, pour se perfectionner dans la langue, puis fut affecté à la paroisse du Calvaire à Bangkok en 1914. Mais il fut bientôt mobilisé pour la guerre et revint en France où il fut incorporé au 21e régiment d’infanterie.

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Il fut tué au front, dans l'Artois, le 30 décembre 1914.

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Le frère Eugène-Clovis Roux, il n’était pas prêtre mais c’était un « petit frère », religieux n’ayant pas reçu le sacrement de l’Ordre sacerdotal, grâce auquel il peut célébrer le sacrifice de la messe et réaliser des tâches propres au ministère pastoral, mais membre d’un ordre. Nous savons peu de choses sur lui. Professeur au collège de l’Assomption à Bangkok, donc sous la tutelle des Missions étrangères.

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Il était né au Puy-Saint-Vincent dans les Hautes-Alpes, le 4 mai 1883. De la classe 1903, il fut incorporé comme sergent au 159e régiment d’infanterie. Il fut tué à l’ennemi à Barleux dans la Somme le 4 septembre 1914, il avait 31 ans.

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Le 13 novembre 1917, dans un retentissant discours devant la chambre, Clémenceau déclara sous un tonnerre d’applaudissements : « … Ces Français que nous fûmes contraints de jeter dans la bataille, ils ont des droits sur nous.. ».

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Qu’en reste-t-il ?

 

Probablement 1.400.000 morts français, 100.000 peut-être venus de nos colonies, nos bons « nègres », nos bons Annamites et nos bons arabes. La victoire de 1918, fruit de 18 ou 19 millions de morts militaires, ne parlons pas des civils, suscita dans le monde un espoir immense, que cette guerre soit la dernière, « la der des der ». On chanta Paul Arène, le très oublié poète de Sisteron « demain sur nos tombeaux, les blés seront plus beaux ». Les blés n’ont pas repoussé sur les terres ravagées de la Somme ou de la Champagne. Bien au contraire, cette guerre porta incontestablement en germe les 25 ou 30 millions de morts seulement militaires de la suivante, ne parlons toujours pas des civils.

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Il est incontestable qu’un vent de folie a alors soufflé sur le monde et a soulevé une tempête qui a déséquilibré les esprits. Nos missionnaires sont partis en ayant l’assurance de faire la volonté de Dieu. Chez leurs ennemis « Boches », Allemands ou Autrichiens, les militaires portaient un ceinturon sur la boucle duquel était inscrit « Got mit uns » (« Dieu avec nous »).

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Ce Dieu était le même que le leur. Lorsque, quand la guerre fut déclenchée, l’ambassadeur d’Autriche – seul pays de tous les belligérants alors catholique - au Vatican demanda au pape Pie X de bénir ses armés, celui-ci répondit « je ne bénis pas les armes, je bénis la paix ».

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Mais pour nos missionnaires, le service de Dieu et celui de la Patrie fut indissociable. Le R.P.Boursolle en fut l’archétype. Ce langage nous est devenu non pas incompréhensible mais étranger alors que ce patriotisme fut partagé par tous les prêtres et les catholiques de l’Europe belligérante. Les nations s’étaient alors sacralisées et les religions nationalisées. Cette tragédie aboutira à la réflexion de Vatican II dans l’encyclique Gaudium et Spes sur la guerre et la paix du 7 décembre 1965 et au cri retentissant du Pape Paul VI à la tribu de l’ONU le 4 octobre 1965 « Plus jamais la guerre ». Le ciel ne l’a pas entendu.

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60 Français du Siam ont été mobilisés, 11 sont morts, dont 5 religieux. Ils sont bien tous « morts pour la France ».

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La plaque commémorative d’origine avait été inaugurée par le Maréchal Joffre, notoirement anticlérical, en 1921 sans que les autorités religieuses soient invitées à la cérémonie, cela ne fut fait que par le Maréchal Foch, notoirement clérical, en février 1925 lors d’un voyage d’agrément au Siam (8).

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SOURCES

 

Chaque régiment ayant participé à la guerre eut son livre d’or publié dans les années 20 donnant la liste de ses morts. Tous y figurent, mais seuls en général les officiers supérieures y ont une notice détaillée.

 

NOTES

 

(1) Voir notre article H 17- L’OCCUPATION DE CHANTHABURI PAR LES FRANÇAIS, « UNE PAGE SOMBRE DE L’HISTOIRE DU SIAM » (1893-1905).

 

(2) La mention « mort pour la France » est un honneur posthume. Elle a été créée par la loi du 2 juillet 1915, aux fins d’honorer la mémoire des victimes de guerre. Les dispositions initiales applicables à compter du 2 août 1914 ont évidemment été adaptées pour tenir compte des victimes des conflits ultérieurs. Elle est attribuée par l’autorité militaire lorsque la preuve est rapportée que le décès est imputable à un fait de guerre, que ce décès soit survenu pendant le conflit ou ultérieurement. Elle doit être obligatoirement apposée en marge par l’officier d’état civil qui établit l’acte de décès. Elle est essentiellement honorifique et aucun pécule, capital ou pension ne sont versés lors de son attribution. L'inscription des Morts pour la France sur le monument aux morts de leur lieu de naissance ou de leur dernier domicile est obligatoire. Elle donne le droit à une sépulture individuelle et perpétuelle dans un cimetière militaire aux frais de l’État. Elle a une incidence non négligeable sur le bénéfice des droits d’auteurs au profit des ayant-droits puisqu’elle est prolongée de 30 ans. Les œuvres de Guillaume Apollinaire, mort pour la France en 1918, sont tombées dans le domaine public français en 2013. Celles d’Antoine de Saint-Exupéry, mort pour la France en 1944, entreront dans le domaine public en 2033.

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 Notons que, dans son incommensurable bonté,  le législateur de 1915 décida que devaient en bénéficier les « indigènes de l’Algérie, des Colonies, ou pays de protectorat et des engagés au titre étranger tués ou morts dans les mêmes circonstances ». Naturellement, les mânes des Sénégalais utilisés essentiellement pour « nettoyer les tranchées », des Annamites ou des Arabes d’Afrique du nord utilisés comme « chair à canon » en éprouvent une intense satisfaction.

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(3) Voir notre article A 176  « Le Mémorial de Bangkok à la mémoire des 19 militaires Siamois morts au cours de La grande guerre » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/02/le-memorial-de-bangkok-a-la-memoire-des-19-militaires-siamois-morts-au-cours-de-la-grande-guerre.html

 

(4) La première vague de mobilisation, en août 1914, porta sur les classes 1896 à 1910 soit les hommes de 24 à 38 ans. Les hommes de 21 à 23 ans des classes 1911, 1912 et 1913 étaient déjà sous les drapeaux. Les classes plus anciennes - 1892 à 1895 - de 39 à 42 ans - seront mobilisées entre septembre et décembre 1914. Deux nouvelles fournées interviendront en mars-avril 1915, classes 1889 – 1891, les hommes de 43 à 45 ans et un an plus tard, les classes 1886-1888 pour les hommes de 48 à 50 ans.

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(5) Le site est le suivant :

http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/fr/article.php%3Flarub%3D24%26titre%3Dmorts-pour-la-france-de-la-premiere-guerre-mondiale

 

(6) http://archives.mepasie.org/fr

 

(7) « Des missionnaires plongés dans la grande guerre » éditions du Cerf, 2012.

 

(8) « J’en avais tellement assez de cet après-guerre que je partis pour  le Siam » cité par Katia Bogopolskaia « Diplomates écrivains : correspondances diplomatiques », 1999.

 

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