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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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9 janvier 2019 3 09 /01 /janvier /2019 22:09

 

 

Nous avons parlé à deux reprises de la participation de la Thaïlande à la guerre du Vietnam, participation ouverte et avouée d’abord (1) et ensuite  de la participation, secrète s’il en fut au Laos aux côtés des  États-Unis (2).

 

Secrète du côté des États-Unis, elle ne pouvait pas ne pas l’être puisqu’elle violait ouvertement les accords Internationaux sur la neutralité du Laos du 23 juillet 1962 dont la Thaïlande était signataire mais continua après les accords de Paris du 27 janvier 1973 (3) qui eux n’engageaient nullement la Thaïlande puisqu’elle n’en était pas signataire.

 

 

Nous avions alors compulsé l’étude d’un universitaire américain, Richard A. Ruth, datée de 2011 ainsi que les archives déclassées de la C.I.A accessibles sur Internet en dépit de sérieux caviardage (4).

 

Une volumineuse étude de Paul T. Carter  du début de l’année 2018 sous forme de thèse (plus de 350 pages) nous apporte une avalanche de précisions à ce jour inédites. Elle ne contredit nullement le travail de Ruth qui l’a honoré d’une flatteuse préface (5). La vision est différente puisque Carter avant d’être un éminent universitaire fut militaire pendant 21 ans sur le terrain (6). Elle dépasse largement le caractère restrictif du titre limité aux volontaires thaïs, les Forward air guides, les FAG, guides des frappes aériennes des États-Unis et de la Thaïlande au Laos en contenant une surabondance d'informations générales sur cette guerre. Elle repose sur une énorme bibliographie et de scrupuleuses recherches en archives, des enquêtes sur le terrain et de nombreuses rencontres avec les anciens.

 

 

« La paix est un armistice dans une guerre qui se poursuit de manière continue » débute Carter en citant l’historien athénien Thucydide, une citation qui convient à la perfection à cette guerre secrète.

 

 

Or, les sources manquent cruellement : les États-Unis, comme nous l'avons dit,  n’ont jamais reconnu leur entrée en guerre au Laos par CIA interposée avant l’inauguration le 15 mai 1997 d’un monument commémoratif au cimetière national d'Arlington à la mémoire des combattants hmongs et laos et de leurs « conseillers » américains. Les Thaïs y sont oubliés. L’intervention de la CIA ne fut réellement connue qu’à l’occasion de la publication des archives déclassées en 2016. Les Laos, pourtant les premiers concernés, ont purement et simplement incendié les archives nationales lorsque leur gouvernement est devenu communiste en 1975 (7). Aucun des champs de bataille n'est commémoré autrement que par la présence des cratères de bombes ou des munitions non explosées.

 

 

En dehors de méticuleuses recherches d’archives, c’est ce qui pour nous rend son étude passionnante, Carter a longuement visité les lieux et rencontré de nombreux survivants, Thaïs, Hmongs ou Laos, dont il a recueilli les souvenirs ainsi que des vétérans de la CIA. SI la participation thaïe aux côté des États-Unis et du gouvernement royal du Laos (Royal Lao Government – RLG) est encore plus secrète, l’histoire du corps des Thai Forward Air Guide est une découverte de Carter due initialement à ses rencontres avec un Américain qui avait participé à la guerre secrète, Mac Alan Thompson, représentant au Laos de l’USAID (U.S. national security and economic prosperityAgence américaine pour le développement international) de 1966 à 1975 qui était en réalité l’un des faux nez de la CIA, un nid de « barbouzes » (8).

 

Carter et Thomson (à droite), photo  Carter :

 

 

Il fut initialement responsable du recrutement pour le compte de la CIA de cent civils thaïlandais dans les rues du pays pour coordonner les frappes aériennes américaines au Laos. Il a permis à Carter de rencontrer de nombreux anciens combattants thaïs, y compris des officiers supérieurs, a pu consulter leur fichier et avoir accès à leurs photographies.

 

 

Carter nous donne une saisissante description du Laos lorsqu’éclate la guerre du Vietnam, qu’il préfère d’ailleurs et à juste titre appeler « la seconde guerre d’Indochine en 1959 marquée par le début de l’insurrection des communistes sud-vietnamiens même si elle était en gestation inévitable depuis 1954.  On se demande quels furent les bienfaits que lui apporta la colonisation. Un pays peuplé de deux millions d’habitants et toujours sous développé. Un fouillis où se contient une foule d’ethnies,

 

 

...  fondamentalement divisée, des langues différentes avec des écritures différentes, des religions différentes et des concepts politiques allant de la monarchie absolue à la dictature du prolétariat en passant par le neutralisme dans un pays à peine grand comme le Texas. Les États-Unis l’ont quitté après les accords de Genève en 1962 mais les nord-vietnamiens y maintinrent des dizaines de milliers d’hommes de troupe au mépris des dits accords.

 

 

Les deux présidents, Eisenhower qui quitte le pouvoir le 20 janvier 1961 et Kennedy qui le prend le même jour considèrent le Laos de par sa position géographique comme un terrain essentiel pour contenir la propagation du communisme. Kennedy commence à organiser la formation de guérillas anti-communistes hmong. En avril 1961, la Maison Blanche considère les avancées communistes au Laos si alarmantes qu’elle était prête à envisager des frappes aériennes en Chine pour mettre fin à l’intervention chinoise et jusqu’à l'utilisation possible de l’arme nucléaire.

 

 

Kennedy a par ailleurs en ce qui concerne le Laos une position confuse, incohérente, et surtout parfaitement hypocrite. Il favorise d’une part un programme de pression militaire intensive visant à démontrer la détermination des États-Unis dans ce pays et d’autre part confirme qu’il ne devrait pas prendre l’initiative d’une escalade militaire.

 

 

 

L’engagement actif des États-Unis au Laos avait débuté en réalité en mars 1953 sous le gouvernement Eisenhower lorsque la guerre française s’y répandait et que le Viet Minh avait poussé au sud pour s’emparer de Luang Prabang, la vieille capitale royale du Laos. Washington avait alors sonné l'alarme en expédiant des fournitures à destination de la Thaïlande et du Laos via des organismes parrainés par la CIA avec des équipages civils. Ce fut le début d’une forme de participation sournoise qui allait perdurer pendant 20 ans, l'utilisation de civils dans des opérations militaires et paramilitaires et le recours massif à la puissance aérienne. 

 

 

Nixon va avoir une position tout aussi contradictoire et tout aussi hypocrite : il souhaite sortir son pays de ce guêpier, sa devise pour mettre fin à la guerre est « Peace with Honor ». Il annonce après son arrivée au pouvoir le 20 janvier 1969 que 50.000 soldats américains se retireraient du Sud-Vietnam d’ici avril 1970, tandis que la Thaïlande annonçait le retrait de son contingent de 12.000 hommes. Le Congrès américain adopte un projet de loi interdisant l’introduction d’éléments de combat en Thaïlande ou au Laos. Les communistes ont des projets moins pacifiques puisqu’en 1967, 40.000 soldats nord-vietnamiens auraient occupé le Laos. Mais en 1970, en coulisses, les gouvernements thaï et américain décident d'élargir en secret la lutte contre les communistes au Laos, donnant ainsi lieu au plus important déploiement expéditionnaire militaire thaï des temps modernes. La Thaïlande, considère le Laos comme la ligne de front pour mettre fin au communisme risquant d’envahir son pays.

 

 

Carter considère qu’en 1970 la CIA dirigeait 36.​​000 soldats thaïs et laos irréguliers au Laos. L'ambassadeur américain y était devenu un maréchal de guerre de facto dirigeant des opérations financées par le Department of Defense (DOD.), la CIA dirigeant les opérations sur le terrain, les forces aériennes américaines thaïes menant une campagne de bombardement aérien, les troupes thaïes, hmong et royales lao se livrant à la guerre terrestre.

 

 

À cette époque, le Laos est le seul pays au monde dans lequel les États-Unis financent le budget de défense à 100% et tiennent à bout de bras la quasi-totalité de son économie. C’est peut-être aussi le seul pays où les factions belligérantes n’ont pas signé les Accords de Genève de 1954 et où une nation attaquée (gouvernement royal du Laos) maintiendra des relations diplomatiques avec l’agresseur (Nord-Vietnam) tout au long de la guerre. Ce sont les mystères de l’Asie.

 

 

Vont également intervenir l’Armée royale thaïlandaise (RTA : Royal thai army) aux côtés d’alliés hmongs laos et autres minorités ethniques, les Forces royales lao (RLF : Royal lao forces), de la CIA., de l’US Air Force et des Forces spéciales de l’armée américaine. Outre les unités de la RTA, les forces thaïes déployées au Laos comprenaient le renfort de la police frontalière (Border Patrol Police Aerial Renforcement – PARU), La marine royale, la Royal Thai Air Force (RTAF), et des réservistes volontaires civils ayant suivi une formation militaire. Le PARU a joué un rôle particulièrement important comme force paramilitaire hautement qualifiée tout en formant les forces militaires royales du Laos.

 

 

Un motif de l’importance du Laos pour les États-Unis était que le Nord-Vietnam (DRV -  Democratic republic of Vietnam) utilisait son territoire pour transporter ses hommes et ses armements vers le Sud-Vietnam par la fameuse « piste Ho Chi Minh » itinéraire essentiel pour l’approvisionnement des maquisards au sud et cible clé des bombardements.

 

 

Un  accord de 1970 entre les États-Unis et la Thaïlande  créa le programme dit UNITY dans le cadre duquel des bataillons militaires thaïs encadrés par des réguliers et des volontaires rémunérés se déployaient au Laos pour combattre les forces communistes. Ce fut le corps des volontaires thaïs qui se qualifiaient volontiers de chasseurs de tigres. Les cadres étaient des membres réguliers de l'armée royale thaïe  mais le reste du bataillon – les fantassins - était constitué de volontaires rémunérés ayant reçu minimum de formation militaire. La CIA était chargée de la planification et de l'exécution du programme UNITY. Les deux premiers bataillons thaïs  furent déployés dans le sud-est du Laos le 15 décembre 1970. En 1972, la Thaïlande avait déployé jusqu'à trente bataillons de combat au Laos, avec environ 16.000 soldats au sol.

 

Cet effort militaire secret de la Thaïlande au Laos fut à la hauteur et plus encore de celui qu’elle déployait officiellement au Vietnam. Le total de ses troupes déployées au Vietnam s'éleva probablement à 36 000 hommes mais elle n’a jamais eu plus de 16.000 soldats sur le terrain des combats (9). Elle aurait déployé environ 30.000 « militaires » au Laos de 1961 à 1974. Mais les conditions furent autrement plus difficiles que celles de leurs camarades du Vietnam où leur présence par rapport à celle d’un demi-million de soldats américains était dérisoire même si leur tenue au combat fut admirable.

 

 

Au Laos, cependant, il n’y avait qu’une poignée de personnel militaire américain. Les Thaïs furent les premières victimes de la bataille terrestre. Ils ne bénéficiaient pas comme au Vietnam des « PX – privileges » (Post-exchange c’est-à-dire pour parler clair du repos du guerrier) salles de cinéma ou autres commodités (façon pudique pour Carter de parler des distractions féminines). Plus de 2.200 y ont trouvé la mort dont 21 PARU et environ 20 membres du personnel de la RTAF Le  « mémorial du souvenir » dans le musée consacré aux vétérans de la guerre de Vietnam (« Vietnam war veteran museum » พิพิธภัณฑ์ทหารผ่านศึกเวียดนาม), lui-même situé de façon très discrète dans l’enceinte du camp militaire Surasi (สุรสีห์) de la 9e armée à Kanchanaburi rappelle les noms des 351 soldats thaïs morts en action et celui des 1.358 hommes blessés (2).

 

 

En 1973, le Laos a libéré 240 prisonniers de guerre thaïs mais près de 800 d'entre eux sont toujours portés disparus au combat  Le nombre des blessés s’élèverait à 10.000. La lutte au Laos fut partagée entre les Thaïs et les officiers paramilitaires de la CIA qui coordonnaient également les frappes aériennes américaines : Les États-Unis parfois respectueux des accords de Genève ne pouvaient utiliser leur propre personnel terrestre et n’eurent pas d’autre solution  efficace pour coordonner les frappes aériennes consécutives aux décisions de bombardements massifs.

 

 

La position du roi Rama IX est sans équivoque. il se montra toujours un adversaire acharné du communisme à l’encontre duquel il se montra toujours actif. Il répétait volontiers que la lutte contre le communisme était un devoir pour chaque citoyen en raison de la menace réelle que cela représentait pour la Thaïlande. Lorsqu’éclate la guerre en 1959, il a 32 ans, il est dans la force de l’âge et c’est à cette date qu’il s’éloigne des concerts de jazz, des peintures à l'huile et des courses de voiliers pour se consacrer à la sécurité en Thaïlande et à la Thaïlande elle-même.

 

 

Il commence dès lors à plaider ouvertement en faveur d'une action militaire contre les forces communistes dans la région et manifeste ouvertement son soutien à la guerre. Lui-même et la reine Sirikit visitent les soldats blessés et participent aux cérémonies funéraires. S'il était resté les bras croisés ou s'il était mort prématurément, l'issue aurait peut-être été différente. Le Patriarche suprême de la sangha, Somdet Phra Wannarat, bénit les volontaires qui défilent au Wat Phra Kaeo.

 

 

Le moine anticommuniste Kittivudho déclare avec une logique implacable que l’on peut « gagner des mérites » à tuer un communiste en infraction à la foi bouddhiste car si le communisme s’emparait du pays, la religion n'existerait plus.

 

 


LA CRÉATION DES FAG.

 

Un élément majeur de cette au guerre fut constitué de jeunes Thaïs anglophones que la C.I.A avait recrutés pour coordonner ses frappes aériennes, les guides aériens avancés (F.A.G.), un élément de guerre jamais vu, des civils étrangers sans expérience militaire pour beaucoup, travaillant pour une agence de renseignement étrangère qui coordonnait les frappes aériennes.

 

Photographie Carter :  

 

 

Au départ ce furent une centaine de recrues dont la seule qualification exigée était de parler anglais auxquels ont fit suivre initialement des cours de formation d’une quinzaine de jours seulement dispensés par des instructeurs de l’US Air Force et améliorés par la suite. 

 

Photographie Carter :  

 

 

Ceci fait, ils furent déployés sur le champ de bataille du Laos pour coordonner les frappes aériennes américaines : identifier les cibles et évaluer les dommages. Ils avaient été investis (rappelons qu’il s’agissait de personnel civil étranger) du pouvoir de décision pour autoriser les frappes aériennes, un droit de vie et de mort ! Ils servirent également d’éléments de liaison entre les militaires thaïs et la CIA.

 

Implantation thaïe au Laos, carte  Carter :

 

 

Plusieurs d’entre eux ont écrit en langue thaïe leurs souvenirs compulsés par Carter mais il est le premier avoir étudié ce corps de combattants de façon synthétique. Leur nombre reste inconnu. Certains d’entre eux parlent de 2 à 300 dont seulement 108 auraient traversé le Mékong pour les uns, 88 pour les autres ?

 

Carter nous donne une liste nominative provenant d’une association américaine comportant 128 noms dont 23 morts avec leur localisation au Laos, essentiellement sur la base secrète de Long Tieng au cœur du Laos et à Paksé, chef-lieu de la province de Champassak au sud-ouest du Laos. Ils y resteront jusqu’au milieu de l’année 1974 (en mai exactement) bien après la signature des accords de Paris.

 

 

C’est donc la CIA qui va procéder à la formation des FAG : Les cours de huit semaines comprenaient l’initiation au parachutisme, l'entraînement aux armes lourdes et à la tactique de la guérilla. La langue thaïlandaise constituait un obstacle dans les minorités tribales qui parlaient pour la plupart des langues locales et un peu de lao. La police des frontières va donc s’investir dans la mission supplémentaire d’enseigner la langue thaïe dans ses centres d’accueil et donner à la population locale un sentiment de « Thainess ». Le tout se fit avec l’approbation du Roi Rama IX qui entretint avec le représentant de la CIA à Bangkok, James-William « Bill » Lair, des rapports personnels privilégiés. Celui-ci, fait exceptionnel pour un Américain parlait le thaï et s'était marié à une demoiselle thaïe de grande famille.

 

 

Par contre, les volontaires tous anglophones pouvaient s’entretenir avec les Laos sans interprètes et sans risque de conflit racial, accusation parfois portée contre les forces spéciales américaines.

 

 

L’IMPORTANCE DES FAG : LA NÉCESSITÉ DE GUIDES AÉRIENS ET AU SOL.

 

Ils vont jouer le même rôle essentiel que les éclaireurs amérindiens lors de la conquête de l’Ouest  par leur rapidité, leur connaissance du terrain, de la langue et des populations, leur capacité à fournir des informations, leur abstraction aussi des règles de discipline traditionnelles.

 

 

L’avance constante des forces communistes au Laos, Pathet Lao et armée populaire du Vietnam, vont conduire le président Kennedy à autoriser des frappes aériennes secrètes au Laos à la mi-avril 1961. Initialement, les appareils vont décoller de la base aérienne de Takhli dans la province de Nakon Sawan, pilotés par des pilotes de la compagnie Air America soit des pilotes de l’USAF Ces derniers renoncent à leur identité militaire et revêtent des vêtements civils. Ils pilotent des bombardiers B 26 sans marques extérieures. Le 23 septembre 1962 interviennent les accords de Genève sur la neutralité du Laos.

 

 

Après la mort du Premier ministre Sarit, son successeur Thanom Kittikachorn a accepté en 1964 de permettre aux États-Unis de mener des frappes aériennes au Laos et au Sud-Vietnam à partir de bases aériennes thaïlandaises. L’accord du roi semble certain, considérant qu’il est exclu de laisser le Laos tomber aux mains des communistes.

 

Johnson va prendre des mesures plus agressives marquant le véritable début de la guerre aérienne contre le Laos à laquelle les Thaïs participèrent activement.

 

 

L'année 1970 va encore marquer un tournant puisque les États-Unis et la Thaïlande vont commencer le retrait de leurs troupes du Vietnam, Nixon étant favorable à une vietnamisation de la guerre qui devait être l’affaire du Sud-Vietnam, ce qui s’avéra un échec retentissant.

 

 

Mais il va également adopter une position plus agressive à l’égard du Laos compte tenu des avancées constantes de l’armée populaire et du Pathet Lao qui se rapprochent dangereusement de la frontière thaïe.

 

 

Les pilotes thaïs ont mené leur première frappe aérienne contre les forces communistes laos le 7 avril 1965. Pour être efficaces, elles exigeaient des hommes de FAG basés au sol pour permettre l'identification de cibles et ensuite rédiger des rapports d'évaluation du bilan des frappes. Elles étaient précédées de missions préalables de reconnaissance pour localiser les cibles et coordonner les frappes. Du côté des Américains la procédure était plus lourde.  Ils volaient en U-6 De Haviland. Il y avait en général à bord un Hmong connaissant le pays qui parlait lao et un Thaï  qui parlait à la fois lao et anglais sur le siège arrière en sus du pilote appartenant aux Raven (les « corbeaux » comme se baptisaient les pilotes d’Air America).

 

 

Sur le terrain se trouvaient un Hmong ou un FAG qui signalait la cible (notamment les camions viets circulant la nuit) probablement par radio à son homologue hmong qui transmettait ensuite le message au Thaï lequel pouvait guider le pilote américain. L’interdiction d’utiliser des fusées de marquage depuis le sol ne facilitait pas le travail d’autant que les bombardements avaient en général lieu de nuit.

 

 

L’armée américaine n’a officiellement commencé à former les FAG. qu’en 1965. Les F.A.G. était donc soit aéroportés soit basés au sol Na Khang proche de la base secrète de Long Tieng.

 

Leur rôle était administrativement défini comme suit « Un observateur qualifié opérant avec des unités opérationnelles terrestres ou aériennes en opérations de contre-insurrection, qui, de par sa position, peut guider les aéronefs lors des frappes contre des cibles lorsque les aéronefs sont engagés dans un appui aérien rapproché des forces amies ».

 

Carte de Long Thieng, documlent déclassifié de la CIA :

 

 

Leur efficacité démontrée suscita la publication d’offres d’emploi dans les journaux de langue anglaise de Bangkok, recherchant des thaïs anglophones ayant le goût de voyager. La formation se faisait en général à la base aérienne de Namphong à quelques dizaines de kilomètres au nord de Khonkaen ou à Udonthani dans les locaux d’Air America. La formation débutait de façon scolaire suivie de conférences, des exercices pratiques, la lecture de cartes, l'utilisation d'une boussole, des tactiques d'attaque aérienne et des mesures de contrôle, la communication avec différents types d'aéronefs, l’apprentissage du Morse, l'évaluation des dommages au combat, informations appropriées pour attaque aérienne, identification des avions et des hélicoptères ainsi que leurs capacités de combat, techniques de survie sur le terrain et utilisation du matériel radio. Chaque élève effectuait également plusieurs vols en hélicoptère et en avion pour s’initier au relief vu des airs. Ils bénéficient d’un matériel moderne, armement bien sûr (carabine M 16 et Colt 45), kit de survie, trousse médicale de première nécessité, matériel de localisation ancêtre des GPS, matériel radio.

 

Photographie Carter :  

 

 

Après la formation théorique, des exercices pratiques de tir réel avaient lieu sur le polygone de bombardement au sud-ouest de la base de la RTAF à Nongbualamphu. L’exercice consistait à diriger un véritable avion américain sur une cible d’entraînement désignée, identifier la cible, entrer en contact avec l’aéronef et demander au pilote de placer avec succès ses bombes sur la cible.

 

Cette formation, sanctionnée par un diplôme, leur permit de participer à des opérations avec la force aérienne la plus meurtrière au monde.

 

Une fois sur place, ils étaient formellement employés par une autre filiale de la CIA  créée en 1962, la « Joint Liaison Detachment » (JLD) sur l’existence et les fonctions de laquelle pèse toujours le secret. Elle souscrivait toutefois à leur profit un contrat d’assurance-vie de 100.000 dollars et une couverture en cas de blessures. Le contenu exact de leur contrat reste un mystère. Tous les anciens de la CIA interrogés pas  Carter furent unanimes à dire que leur rôle fut essentiel alors qu’ils travaillaient dans des conditions difficiles dans le cadre d’un déploiement en pleine zone de guerre.

 

 

Le cessez-le-feu officiel de la Seconde guerre d'Indochine a eu lieu à midi, heure locale, au Laos, le 22 février 1973.

 

À cette époque, les FAG et les Raven  qui étaient en vol reçurent de leurs contacts au sol des messages radio les informant qu’il s’agissait de leurs dernières minutes de combat. À midi, les avions et les pilotes américains ont cessé le feu et sont rentrés chez eux. Les États-Unis avaient abandonné leurs alliés thaïs.

 

Si la dernière mission officiellement connue au Laos remonte au 14 février 1973, les accords de Paris du 27 janvier 1973 qui entérinèrent le retrait américain du Vietnam ne mit pas fin à leur intervention. Les Thaïs continuèrent à se battre au Laos avec l’aide financière des États-Unis jusqu’à leur départ en 1974.

 

 

FURENT-ILS DES MERCENAIRES ?

 

C’est bien évidemment une question que s’est posée Carter dans la mesure où l’expression « mercenaires thaïs » a souvent été utilisée dans un sens évidemment négatif. Ce fut évidemment le cas de la presse américaine dont une partie de déchaînait contre la guerre. Ce fut aussi le cas, ce qui est plus singulier, de documents du département de la défense (« department of defense – DOD). Le simple fait que le gouvernement américain ait versé des dizaines de millions de dollars par an à la Thaïlande pour l'envoi de ses divisions de combat au Sud-Vietnam ou au Laos ou en contrepartie de l’utilisation de ses bases aériennes (13) ne fit pas ipso facto de ces hommes des mercenaires. Le recrutement des troupes pour le Laos s’est fait de façon précipitée et a évidemment entraîné le payement de salaires plus élevés aux volontaires. Tous les anciens FAG, tous volontaires (14) interrogés par Carter considèrent ce qualificatif comme insultant. Tous étaient jeunes, animés d’une incontestable foi anti-communiste.

 

Tous étaient parfaitement anglophone, et avaient un niveau d’études supérieur à la moyenne, étaient issus de couches sociales favorisées, et beaucoup avaient été élevés dans les collèges catholiques comme beaucoup d’enfants du beau monde de Bangkok.

 

 

Au terme de multiples entretiens Carter nous fait revivre la vie d'un FAG au Laos au milieu des dangers, des privations continuelles, des risques d’être abattus ou capturés, tous liens coupés avec leur famille. Ils se sont battus pour une cause fortement soutenue par la monarchie et la hiérarchie, non sans avoir aussi le goût de l’aventure. Nous connaissons les salaires de ces FAG. Les simples interprètes gagnaient de 2 à 4.000 bahts par mois, ceux qui participaient aux opérations, 10.000 bahts par mois, parfois moins avec une prime pour chaque vol allant de 100 à 400 bahts de l’heure, en espèces tous les mois. Aucun n’y a fait fortune et la question de savoir si l’assurance vie souscrite par la CIA à leur profit fut un jour payée à un seul de leurs héritiers reste sans réponse.

 

Rencontre de vétérans avec Carter (Photos Carter) :

 

 

Tous savaient parfaitement où pouvait les conduire leur engagement.

 

Carter n’insiste peut-être pas suffisamment sur la différence fondamentale entre leurs motivations profondes, amour de la monarchie, foi bouddhiste et haine du communisme – nous ne sommes pas là pour en juger - et celle des Américains défendant ou prétendant défendre « la civilisation occidentale, la liberté et la démocratie » ce qui était aux antipodes des préoccupations thaïes.

 

 

FURENT-ILS DES RÉPROUVÉS ?

 

Les FAG. eurent eu du mal à obtenir la reconnaissance qu'ils méritaient de la Thaïlande. Un proverbe vient à l’esprit en ce qui concerne l’éternelle ingratitude des gouvernants : « jouer du violon pour que le buffle puisse écouter » (สีซอให้ควายฟัง - Sisohaikwaifang) pour répondre aux efforts de tous les gouvernements pour taire la participation de la Thaïlande à la guerre au Laos.

 

 

Tous ceux qu’a interrogés Carter lui ont rappelé leur souci de voir leur pays échapper au communisme. Ils ne bénéficièrent pas du traitement que leur pays a réservé aux militaires, considérés comme des civils au service d’une agence étrangère et durent pendant de longues années se contenter de ressasser leur rancœur dans des cercles confidentiels d’anciens camarades. Rares étaient ceux en dehors des officiers supérieurs thaïs et de la CIA. qui connaissaient leur existence. En revanche pour les militaires qui se battirent au Laos, les opérations combattantes furent l’occasion d’obtenir une promotion aux échelons supérieurs. Plusieurs officiers thaïlandais qui ont combattu pendant la guerre sont ensuite devenus généraux. Carter nous cite quelques noms. Après le départ du dernier contingent thaï de Long Tieng, un an avant la chute de Saigon et de Vientiane, ils sombrèrent dans l’oubli.

 

 

Tout au long de la guerre, le gouvernement thaï a continué de nier la présence de ses forces régulières ou irrégulières au Laos, bien que leur importance numérique transforme ce mystère en secret de Polichinelle dont la presse américaine avait plus ou moins eu vent. La presse locale, le Bangkok Post, n’a pas osé défier le blackout gouvernemental. En ce qui concerne les FAG., employés d’une agence de renseignements étrangère (CIA) ou de l’un de ses « faux nez » (Air America ou J.L.D), ni l’armée thaïe ni le gouvernement n'ont jamais conservé de documents administratifs les concernant, jamais enregistré un matricule ni même connu leur nom ou leur nombre. En outre le général thaï Witoon Yasawat qui commandait et supervisait l’ensemble des opérations au Laos depuis son quartier général d’Udonthani se retrouva du mauvais côté d'un coup d'État militaire en 1976 et quitta la Thaïlande pour s’exiler.

Le Général Witoon à droite (photo Carter) :

 

 

D’après des anciens FAG interrogés par Carter, il prit ses distances par rapport à la guerre et sa femme l'aurait découragé d'aider les vétérans. Le lieutenant-général Phaiton Ingkhatanuwat, inspecteur général de la Royal Thai Air Force se retrouva lui aussi du mauvais côté d'un coup d'État, très probablement le même. Ainsi les deux des chefs de guerre les plus influents au Laos susceptibles d’aider les FAG à faire reconnaître leurs services avaient perdu leur pouvoir et leur influence. Du premier, le Bangkok Post écrivit le 9 août 2013 « Politiquement, le général Viton n'était pas un ange et sa prise de décision médiocre lors de la révolution de 1973 et du coup d'État de 1976 a terni son héritage. Mais en tant que commandant sur le terrain et chef d’homme au combat, la Thaïlande n’a que peu d’égal ». Viton aurait finalement signé un document reconnaissant le rôle des F.A.G durant la guerre.

 

Le Général Witoon au centre (photo Carter) :

 

 

Les Thaïs ont laissé beaucoup de morts sur les champs de bataille. Le 3 septembre 1974, le Bangkok Post publiait deux petits articles intitulés « Mort solitaire d'un soldat » et « Pas de sépulture pour les victimes thaïes de la guerre au Laos » exposant en détail la découverte des dépouilles de soldats thaïs jonchant toujours les champs de bataille sans sépulture. La découverte aurait été faite par un journaliste du magazine Mahachon (มหาชน) organe plus ou moins officieux mais légal du Parti communiste thaï ou de ses vestiges dans un article intitulé « Où sont passés tous les soldats thaïlandais? ».

 

 

 

Le fait que le gouvernement thaï n'ait pas tenté de récupérer les corps au cours de la période qui a précédé la chute du Laos par les communistes est difficile à comprendre et montre à quel point il était difficile pour un ancien combattant d'obtenir un semblant de reconnaissance. Malgré ces facteurs les FAG se sont regroupés dans un groupe informel, sont restés en contact et publient un bulletin d'information. Le groupe s’est appelé « club FAG - SGU.» (SGU. = special guerilla unit) et comporterait 300 membres. Ils organisent des cérémonies commémoratives annuelles au Royal Thai Army Club et au quartier général du 11e Régiment d'infanterie à Bangkok. Des officiers de l'armée royale qui se sont battus à leurs côtés les y rejoignent. Ils auraient demandé avec une réussite partielle au gouvernement de fournir des terres agricoles aux anciens FAG. Leur demande pour que la participation thaïe à la guerre au Laos ne soit plus tenue secrète s’est heurtée à un refus : révéler de telles informations serait reconnaître une violation des accords de Genève et affecterait les relations entre la Thaïlande et le Laos. Le très brièvement premier ministre Seni Pramot a d'abord affirmé qu'il ne savait rien des FAG. Lorsque le général Viton eut signé le document dont nous venons de parler, le gouvernement a établi une première liste de 30 puis une autre de 56 en septembre 1976. Il est certain que beaucoup ont été oubliés. Mais si la génération FAG. décline en raison de la vieillesse, Carter en a préservé la mémoire. Ils finirent par recevoir une modeste médaille (« Médaille de protection des hommes libres »)  qui leur permet de recevoir des soins de santé à vie à la condition d’avoir séjourné au moins 6 mois au Laos. Une autre association (« Association des combattants inconnus » - Unknown Warriors Association) qui regroupe les FAG. et les vétérans réguliers a son siège à Don Mueang.

 

 

Chaque année, le 8 décembre, les FAG se rendent à Prachuab Khrikhan, siège du débarquement japonais lors de la deuxième guerre mondiale ainsi qu’au monument commémoratif de lutte anti-communiste situé à Khao Kho dans la province de Phetchabun où l’obélisque de marbre a été érigé en 1982. C’est en participant à plusieurs de ces réunions que Carter a pu recueillir les précieux témoignages d’anciens F.A.G.

H 27- UN ÉPISODE INÉDIT DE LA GUERRE SECRÈTE AU LAOS (1965-1974) : LES VOLONTAIRES THAÏS  DIRIGENT ET COORDONNENT LES BOMBARDEMENTS.
H 27- UN ÉPISODE INÉDIT DE LA GUERRE SECRÈTE AU LAOS (1965-1974) : LES VOLONTAIRES THAÏS  DIRIGENT ET COORDONNENT LES BOMBARDEMENTS.

L’intérêt de la thèse de Carter en ce qui nous concerne est de privilégier à juste titre l’expérience et les réflexions de ces éclaireurs des temps modernes  par rapport à celles des gouvernements qui les ont déployés et de parler du sort jusqu'alors inconnu de ces hommes.

 

Deux volontaires thaïs dans un village lao (photo Carter) :

 

 

La conclusion de Carter est péremptoire, nous lui en laissons la responsabilité : Les États-Unis ont perdu la deuxième guerre d’Indochine en perdant le Vietnam, le Cambodge et le Laos mais la Thaïlande pour sa part l’a gagnée en échappant à la chute des dominos au profit du communisme. Si la politique américaine en Asie du Sud-Est fut un océan d’échecs cuisants, militaires et politiques, elle fut à tout le moins une réussite en Thaïlande et cette victoire est due au moins pour partie au rôle majeur de ses volontaires et de ses « guides avancés ». Ils ont permis que les bombardements au Laos, que ce soit sur la piste Ho Chi Minh ou sur les positions de l’armée populaire du Vietnam ou du Pathet Lao soient mieux ou moins mal ciblés et non aveugles comme ceux qui se pratiquèrent au nord-Vietnam. Qu’ils n’aient pas réussi à endiguer le trafic sur la piste ou l’avancée des troupes communistes sont une certitude. Ce que l’on ignorera toujours ce sont les pertes causées à celles-ci qui n’en ont jamais communiqué le bilan, elles furent probablement énormes mais seuls les « dégâts collatéraux » sont aujourd’hui toujours mis en avant.

 

 

 

Si les Américains quittèrent le pays, ils continuèrent à financer à coup de dizaines de millions de dollars la lutte contre l’insurrection communiste intérieure qui fut tout à la fois jugulée par l’amnistie de 1980, par le lâchage de ses commanditaires, par les querelles entre pro-russes et pro-chinois et les dissensions entre les étudiants et les paysans. La Thaïlande – toujours réaliste - normalisa rapidement ses relations avec la Chine ce qui explique probablement que Pridi qui animait depuis Pékin un « gouvernement provisoire de la Thaïlande » dut la quitter (en fut-il courtoisement expulsé ?) pour se réfugier à Paris (12). Elle normalisa également ses relations avec le Vietnam communiste qui, pour la remercier, nous apprend Carter, lui fit la politesse de lui renvoyer 80 militants communistes thaïs en formation à Hanoï qui furent immédiatement exécutés dès leur arrivée en Thaïlande sans bénéfice d’amnistie. L’éthique des rapports internationaux est singulière.

 

 

Il est encore permis de s’étonner de l’absence de toute référence faite par Carter au financement des opérations secrètes de la CIA au moins en partie par le trafic de drogue. Il en est des raisons assez limpides : Il est un historien et non un journaliste à sensation et le financement des opérations secrètes de la CIA par ce biais impur fut essentiellement dévoilé par la Presse, des rumeurs qui circulent depuis des décennies. Il est ensuite plausible que tous les documents qui pouvaient y faire allusion s’il en fut, ont été détruits par les agents de la CIA ou de l’USAID. Il ne faut pas oublier que le droit américain  ignore totalement la notion de prescription et qu’un agent de la CIA qui ferait l’aveu de ce trafic pourrait parfaitement se retrouver dans une prison fédérale jusqu’à la fin de ses jours.

 

 

En ce qui concerne enfin le jugement de valeur que l’on peut et que l’on doit porter sur cette politique de bombardements massifs directement responsables de centaines de milliers de morts civils, mais qui ne réussit pas à mettre l’ennemi à genoux, est-il permis de faire le parallèle avec la stratégie de bombardements massifs d’objectifs « non stratégiques » c’est à dire civils pratiquées par les Anglo-américains pendant la deuxième guerre mondiale sur l’Allemagne et évidemment la Japon, responsables également de centaines de milliers de morts civils mais qui jouèrent un rôle essentiel dans la capitulation des forces de l’Axe en 1945 ?

 

Il est enfin possible que les Anglais aient aussi participé à des opérations aériennes secrètes au-dessus du Laos, mais c’est un sujet tabou sur lequel pèse toujours, côté britannique, un pesant secret (13).

 

 

NOTES

 

 

(1) Voir notre article 226  « LA THAÏLANDE ENTRE EN GUERRE OUVERTE AU VIETNAM AUX CȎTÉS DES ÉTATS-UNIS (1965 – 1970) » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/04/226-la-thailande-entre-en-guerre-ouverte-au-vietnam-aux-c-tes-des-etats-unis-1965-1970.html

 

(2) Voir notre article 227 « LA THAÏLANDE ENTRE EN GUERRE SECRÈTE AU LAOS AUX CȎTÉS DES ÉTATS-UNIS (1964 – 1975) ». http://www.alainbernardenthailande.com/2016/06/227-la-thailande-entre-en-guerre-secrete-au-laos-aux-c-tes-des-etats-unis-1964-1975.html

 

(3) Les accords de Paix de Paris du 27 janvier 1973 marquèrent la fin de l’engagement militaire des États-Unis au Vietnam. Ils furent passés entre les États-Unis, la République démocratique du Viêt Nam (Nord Viêt Nam), la République du Viêt Nam (Sud Viêt Nam) et le Gouvernement révolutionnaire provisoire de la République du Sud Viêt Nam formé par le Front national de libération (Viêt Cong).

 

 

(4) Richard A. Ruth : «  In Buddha’s Company : Thai Soldiers in the Vietnam War ». Honolulu, University of Hawai’s Press, 2011.

 

(5) Paul T. Carter   « CIA Secret Warriors - Thai Forward Air Guides in the US War in Laos - The Untold Story », กรุงเทพมหานคร, 2561 - Bangkok, 2018. Nous pouvons traduire le titre « les guides thaïs des frappes aériennes dans la guerre des États unis au Laos – Une histoire jamais contée ».

L’ouvrage est numérisé :

https://www.academia.edu/37244280/CIA_Secret_Warriors_Thai_Forward_Air_Guides_in_the_US_War_in_Laos._The_Untold_Story

Carter nous dit – et qu’il en soit remercié – même si nous ne partageons pas obligatoirement sa conception de la « défense de la liberté » - qu’il a décidé de rendre son travail disponible sans frais afin de reconnaître et honorer le sacrifice des Thaïs et des Américains « qui se sont battus pour la défense de la liberté ».

 

(6) Titulaire d’une maîtrise de l’Université Chulalongkorn de Bangkok, il est un grand voyageur. Il a 21 ans de service, en Afghanistan et en Irak pour des missions de renseignement. Il a donné de nombreuses conférences à l’Université Mahidol, à la Siam Society et à l’Alliance française à Chiang Mai. Il s’occupe activement de l’association Jusmagthai (Joint United states Military advisory group Thailand) qui assiste les vétérans ou leurs veuves en Thaïlande.

 

(7) Il y aurait beaucoup à dire sur cette volonté singulière d’écraser l’histoire notamment en ce qui concerne les Hmongs qui sont censés s’être rangés comme un seul homme sous la bannière de la lutte anti-communiste et ont été persécutés comme tels. Ainsi disparaît de l’histoire Faydang Lobliayao, le chef d’une tribu hmong qui s’est battu contre les Français avant de rejoindre avec ses hommes les armées du Pathet Lao au cours de la « guerre secrète ». Carter nous dit quelques mots de ce Hmong communiste atypique totalement oublié mais qui fut aussi charismatique que le Général hmong Vang Pao.

 

 

(8) Comme le dit  Carter avec une naïveté toute américaine « Les héros américains méconnus de la guerre du Laos étaient les travailleurs de l'USAID », suave pour un organisme caritatif ! L’USAID était  chargée de l’ « aspect opérationnel » de la vie à Long Tieng, la base secrète dont nous avons longuement parlé dans notre article 227, note 2, « le lieu le plus secret de la planète ». Il lui incombait de mettre en place l'infrastructure nécessaire à la vie de 15.000 hommes et jusqu’à 30.000 plus tard et de leur famille. Il fallait surveiller la masse salariale, distribuer du riz, verser du riz, organiser des hôpitaux, mettre en place un système judiciaire pour faire face aux incidents. C’est évidemment là une conception toute américaine de la charité chrétienne.

 

 

(9) Les chiffres donnés par Carter rejoignent peu ou prou ceux d’autres sources : voir l’article que nous citons en note 2.

 

(10) Il faut souligner que l’utilisation du territoire thaï pour servir de départ aux actions de bombardement, que ce soit au Vietnam ou au Laos répondait tout simplement à une nécessité en l’absence de toute base aérienne dans aucun des deux pays susceptibles d’accueillir des bombardiers à long rayon d’action.

 

(11) Est-il judicieux de faire un parallèle ? Pendant toute la durée de la guerre trois millions d'Américains sont passés par le Vietnam dont, en dehors des militaires de carrière, 30% seulement étaient volontaires. Il a été beaucoup dit sur la manière dont ces « volontaires » furent recrutés dans les minorités défavorisées, noires ou hispaniques. Les motivations financières ne firent toutefois pas d’eux des mercenaires.

 

(12) Singulier paradoxe asiatique – un de plus – la Thaïlande monarchiste rend toujours un hommage appuyé à celui qui voulut ouvertement renverser le régime, considéré comme l’un de ses « grands hommes ».

 

 

(13) Les rumeurs de ces missions clandestines continuent à courir côté anglais. Une universitaire anglaise, Madame Priscilla Roberts, enseignante à Macau, toute en reconnaissant la fragilité de ces données, fait état des souvenirs de son père, pilote d’élite de la RAF. Les autorités américaines auraient demandé aux Britanniques d'entreprendre des vols sur la Laos parce que la flotte dirigée par Air America et la CIA comprenait des hélicoptères et des avions monomoteurs et bimoteurs, mais pas d'avions quadrimoteurs.

 

 

 

Or, les missions aériennes au-dessus des montagnes escarpées du Laos étaient particulièrement périlleuses en bimoteur, si un moteur tombait en panne, un seul ne disposait pas de la puissance  suffisante pour maintenir l'altitude nécessaire. Les Britanniques disposaient de quadrimoteurs Handley Page basés à Singapour, et plusieurs missions au-dessus de Laos en provenance de Thaïlande auraient été effectuées jusqu’à ce que, à la fin de 1962 Air America dispose de quadrimoteurs.
 

 

Les États-Unis auraient souhaité récompenser les aviateurs britanniques impliqués en les décorant de la Distinguished Flying Cross, mais le gouvernement britannique y aurait opposé un véto absolu.

 

 

Ils avaient reçu l’ordre de conserver le secret le plus total y compris à l’égard de leur famille, de ne pas mentionner les détails des vols dans leurs carnets de vol, en dehors du trajet entre Singapour et la Thaïlande. Le père de Madame Priscilla Roberts aurait ainsi effectué six missions secrètes au-dessus du Laos soit depuis Chiang Mai soit depuis Don Muang, le premier vol deux ou trois jours après la signature des accords de Genève. Ils transportaient des commandos de SAS Néo-zélandais (Special  Air Service) qui furent largués sur le Laos et qui tous s’appelaient Smith ! Nous  ignorons toutefois si les vols étaient dirigés par des FAG ? L’étude de Mademoiselle Roberts qui date de 2018 « The British Royal Air Force: Operations over Laos against the Ho Chi Minh Trail, 1962 » est numérisée sur le site universitaire américain :

https://www.wilsoncenter.org/publication/the-british-royal-air-force-operations-over-laos-against-the-ho-chi-minh-trail-1962

 

 

 

 

 

 

 

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10 décembre 2018 1 10 /12 /décembre /2018 22:40

 

 

Le règne du roi Ananda depuis son accession au trône le 2 mars 1935 jusqu’à sa mort tragique le 9 juin 1946, il n’avait pas encore 21 ans, ne fut pas le plus paisible de l’histoire de la dynastie. Le pays subit une instabilité ministérielle chronique à rendre jalouse la France de la IIIe république (1) : 11 cabinets ministériels, quatre premiers ministres issus des rangs de l’armée et deux civils. De tous ces premiers ministres, un seul, Pridi, était sincèrement démocrate (2). Le roi Ananda, après avoir été victime d’un premier attentat à Colombo en 1938 et mourir d’un autre « attentat » le 9 juin 1946, connut une première guerre menée contre les Français en 1941, signa l’entrée en guerre aux côtés des Japonais du gouvernement Phibun, qui déclara la guerre aux États-Unis le 10 décembre 1941 et à la Grande-Bretagne le 25 janvier 1942.

 

 

C’est à cette époque que s’organisent plusieurs mouvements de résistance sous l’étiquette des « Free thai » (ขบวนการเสรีไทยเสรีไทย) entretenant entre eux, qu’ils soient de l’extérieur (États-Unis et Angleterre) ou de l’intérieur de solides rivalités. Ce sont là des sujets dont nous avons abondamment traités. Ce sont ces rivalités et leurs accusations réciproques qui susciteront en 1946 dès après la défaite des puissances de l’axe et du Japon la création d’une commission d’enquête sur les finances des différentes branches du mouvement. La résistance avait un prix, celui du danger mais surtout celui de l’argent pour s’armer et éventuellement combattre. Ce fut chez nous le souci primordial de Jean Moulin, qui avant d’être le héros mort pour avoir unifié la Résistance, en avait été le banquier.

 

 

La question du financement des mouvements des Thaïs libres n’a pas été suffisamment étudiée. Nous bénéficions toutefois d’une solide étude de 2001 assortie de nombreuses pièces justificatives de Kasian Tejapira (เกษียร เตชะพีระ) (3). La partie concernant notre sujet est largement reproduite sur le remarquable site de Margaret et Aloys Prayer pour les années 1945 et 1946 (4). Il peut y avoir certaines incohérences dans certains de ces chiffres et il est possible aussi que nous ayons commis des erreurs dans l’évaluation de la valeur des dollars de cette époque en dollars et en euros de 2018.

 

 

L’ambiance à Bangkok est en 1946 détestable.

 

Du côté de Pridi et de ses ministres, les accusations pleuvent contre les 

militaires.

 

Toutes sont loin d’être fondées.

 

La première était celle d’avoir « perdu la guerre ».

 

Restait à savoir laquelle puisque l’entrée en guerre contre la France, dans une ambiance francophobe fut saluée par des manifestations de soutien, au moins à Bangkok.

 

Manifestation anti-française à Bangkok en 1941 :

 

 

Si les Siamois perdirent la guerre sur mer à Koh Chang, ils la gagnèrent incontestable sur terre en raison du peu de combativité de nos troupes annamites et dans les airs en raison d’une incontestable supériorité de leur matériel japonais. Le Japon calma le jeu mais le Siam y récupéra partie des territoires perdus en raison des traités aussi inégaux qu’humiliants de 1893 et 1904. Ce fut pour Phibun un triomphe, la récupération de ce qui était pour le pays son Alsace-Lorraine. Et pour beaucoup, ce ne fut pas l’armée siamoise qui perdit la guerre mais le Japon.

 

 

L'armée est incapable de maintenir la « Thainess » et l’indépendance nationale donc les dépenses militaires sont du gaspillage.

 

 

Ce reproche est infondé puisque le pays fut contre vents et marées rangé du côté des vainqueurs et que Pridi lui-même qui était un brin nationaliste se battit en vain en 1946 pour conserver à la Thaïlande les territoires « récupérés » en 1941.

 

 

 

 

En cinquante ans d’existence, l’armée n’a pas pu accomplir ce que le Mouvement des thaïs libres avait accompli en deux ans.

 

 

L’accusation est plaisante si l’on cherche à savoir ce que fut l’activité du mouvement à l’intérieur et à l’extérieur. Le détail de ses finances va-t-il nous éclairer ?

 

 

Le chef de de l’armée, le Maréchal Phibunsongkhram est un criminel de guerre.

 

 

La notion se dégageait à l’occasion du procès de Nuremberg en particulier, organisant la justice des vainqueurs avant celui de Tokyo. Si Phibun ne fut pas un enfant de cœur, la plus grave accusation que l’on puisse porter à son encontre fut celle d’avoir mal choisi son camp à une époque où l’écroulement des puissances de l’axe était imprévisible. S’il y eut ce que l’on peut juridiquement qualifier de « crimes de guerre » en Thaïlande, ils furent le fait des Japonais sans qu’ils aient d’ailleurs atteint le niveau des massacres commis en Chine, en Indonésie, en Birmanie, aux Philippines et en Corée, mais nous n’avons trouvé nulle part l’imputation de faits précis à l’encontre de Phibun. S’il fut probablement responsable de morts violentes dans les rangs de ses adversaires politiques communistes notamment, encore faudrait-il démontrer qu’il en fut l’instigateur et l’ordonnateur. Il fut en tous cas blanchi de ces accusations.

 

 

 

L’armée redeviendra un jour l’instrument de la dictature.

 

 

C’est la seule affirmation dont l’avenir démontra qu’elle était sérieuse mais il était difficile en 1946 de jouer les Pythonisses.

 

 

Les rues de Bangkok fourmillent alors de joyeux « thaïs libres » pour la plupart résistants de la dernière heure, exactement ce qui connut la France à la même époque… les manifestations sanglantes en moins.

 

 


 

Le lieutenant-colonel Krit Punnakan (กฤช ปุณณกันต์), alors commandant du bataillon de cavalerie des gardes du roi commenta avec amertume les insultes dont ses militaires étaient abreuvées dans les rues de la capitale.

 

 

Le colonel Sarit Thanarat (สฤษดิ์ ธนะรัชต์) qui fut premier ministre de 1959 à 1963, alors commandant un régiment d’infanterie des gardes du corps du roi à Bangkok, se plaignit de s’être vu interdire l’accès au palais lors de la mort du roi (ce qui contribua pour partie à la mise en cause de la responsabilité de Pridi dans ce meurtre).

 

 

 

 

Cette ambiance détestable fut confirmée par le major général Net Khemayothin (เนตร เขมะโยธิน), lui-même Thaï libre de l’intérieur.

 

 

 

 

De l’autre côté, les accusations contre le « clan » Pridi vont pleuvoir

 

Elles proviennent des responsables royalistes de la frange britannique du mouvement des thaïs libre. Cette liste n’est pas limitative : Nous y trouvons le Prince Phanuphanyukhol (พระองค์เจ้าภาณุพันธุ์ยุคล) petit fils du roi Chulalongkorn qui fera ultérieurement une carrière de cinéaste - Khuang Aphaiwong (ควง อภัยวงศ์) ancien premier ministre - Seni Pramot (เสนีย์ ปราโมช), lui-même résistant de l’extérieur (États-Unis) ancien premier ministre qui accusa formellement auprès de la police Pridi d’avoir fait assassiner le roi deux jours après sa mort et son frère Kukrit Pramot (ศ์คึกฤทธิ์ ปราโมช) futur premier ministre - Le général Phin Chunhawan (จอมพลผิน ชุณหะวัณ) futur premier ministre et enfin le Lieutenant Général Kat Katsongkhram (กาจ กาจสงคราม) l’un des responsables du coup d’état ayant destitué Pridi.

 

 

 

C’est dans ces conditions, entre accusations fondées ou non, médisances ou calomnies, que va intervenir la commission chargée des comptes du mouvement de résistance intérieur et extérieur.

 

La question évidemment essentielle était de savoir si des membres du mouvement avaient détourné des fonds pour leur profit personnel.

 

Sur la question de l’utilisation du matériel militaire, Pridi a affirmé que celui qui avait été mis à la disposition des Siamois libres provenait des parachutages alliés et qu’aucun matériel ne provenait du patrimoine de la nation. Nous sommes dans l’ignorance totale de la quantité et la nature du matériel parachuté. Ce que nous savons, c’est qu’il n’a jamais été utilisé contre l’occupant japonais, que l’armée l’a probablement récupéré mais que bien des containers ont pu s’ « égarer » en cours de route ? (5)

 

 

Sur l’utilisation des fonds.

 

La commission s’est donc penchée sur le montant des différentes sommes d'argent que les Siamois libres avaient reçues et dépensées pour leur travail à l'intérieur et à l'extérieur du pays. Ce fut Seni Pramot qui exigea que la recherche ne porte pas seulement sur les dépenses intérieures mais également sur les dépenses extérieures. Nous sommes en 1942.

 

 

Nous savons que le mouvement détenait sur son compte à la National City Bank de New York la somme de 2.730.478,61 dollars. Essayons de savoir l’équivalent actuel de cette somme. Il y a plusieurs sites de comparaison qui évaluent un dollar de 1942 à entre 15,50 et 15,90 dollars de 2018. Faisons la moyenne (15,70) sans nous arrêter aux cents, cela nous donne une somme d’environ 43 millions de dollars 2018 qui, toujours en 2018, représente environ 38 million d’euros.

 

 

La somme est importante pensez-vous ? Allons donc ! Lorsque la résistance française toujours à la recherche de ressources s’est lancée dans le « hold up patriotique », celui qui fut réalisé à Neuvic-sur-l'Isle en Dordogne, dans la fièvre de l'été 44, rapporta au maquis du Limousin plus de 2 milliards de francs appartenant à la Banque de France… Un franc de 1944 valant 0,15 euros 2018, cela représente 30 millions d’euros 2018. D’un coup, d’un seul, presque tout le budget des « Free thai » pendant leurs années d’activité.

 

 

De cette somme provenant pour l’essentiel des largesses américaines 657.092,39 dollars furent versés à la légation siamoise à Washington, 411.557,95 aux Siamois libres travaillant par le biais de l'O.S.S », 63.124,18 dollars versés à l’O.S.S pour les livraisons effectuées au Siam pour couvrir les dépenses des Siamois libres (6). Ces 63.000 dollars en font 900.000 d’aujourd’hui soit environ 800.000 euros.

 

 

La somme versée à la légation siamoise de Washington servit, vous allez le voir, à la résistance à l’occupation japonaise mais de très, très, très loin. En gros elle correspond à 1 million de dollars de nos jours (880.000 euros) mais nous n’avons malheureusement pas la ventilation complète. Elle paya :

 

- les salaires de la légation dont la charge pourtant incombait au gouvernement siamois ?

 

- les dépenses de la légation, en quelque sorte ses frais généraux, même observations que ci-dessus.

 

- Les frais de surveillance des étudiants. Mais pourquoi fallait-il les surveiller ?

 

- Les frais d'inscription et l’argent de poche pour les étudiants.

 

- le salaire de M. Frederick Dolbeare, ancien ambassadeur des États-Unis à Bangkok et devenu « conseiller en politique étrangère du Siam ».

 

- le prix du billet aller-retour au Siam de la famille de M. R. Seni Pramot.

 

- les pensions du Dr Ellis et de Phraya Nithet Wiratchakit mais nous ignorons totalement qui étaient ces deux heureux bénéficiaires des largesses du mouvement.

 

- traitements et frais de voyage de M. Lecount. (Qui était-il ?)

 

- frais liés aux Siamois libres en Angleterre. Nous sommes toujours dans le flou mais nous savons qu’ils étaient de 34.747 dollars de l’époque soit 545.000 dollars soit encore 435.000 euros.

 

- dépenses pour les uniformes des officiels siamois libres aux États-Unis, encore un paragraphe mystérieux, nous ignorons totalement quel était l’uniforme de ces résistants lointains. Le poste est tout de même de 13.451,44 dollars soit 212.000 dollars et 180.000 euros, de bien coûteux uniformes.

 

- avances pour les personnes envoyées hors du Siam en mission aux États-Unis pour 63.417,55 dollars (995.000 dollars ou 845.000 euros).

 

La somme payée via (ou par ?) l’O.S.S. pour le mouvement des siamois libres, de 411.557,95 fut considérée comme un paiement pour le siamois libre à l'étranger c’est-à-dire travaillant hors du pays, ceux des États-Unis d'Amérique.

 

L’O.S.S avait elle-même reçu 500.000 dollars (soit 7.850.000 dollars ou 6.670.000 euros) du Gouvernement américain qui avait été affectés comme suit :

 

- les dépenses courantes et argent de poche utilisés lors des opérations (Lesquelles ?)

 

- le coût de l'équipement;

 

- construction du bâtiment du siège des Thaïs libres en Chine;

 

- frais de transport,

 

- et dépenses journalières en mer,

 

Immeuble de l'O.S.S. à Bangkok  :

 

 

 

Un résiduel de 88.442,05 dollars avait été retourné après-guerre au compte du gouvernement siamois à la National City Bank de New York.

 

La Commission en a conclu que la somme de 500.000 dollars versée par le Gouvernement américain pour les dépenses des Siamois libres à l’extérieur du pays avait été correctement dépensée et que les sommes restantes avaient été régulièrement restituées au gouvernement siamois. Les dépenses se sont élevées à 411.577,95 plus 88.442,05 soit 500.000.

 

En ce qui concerne la somme de 63.124,18 dollars destinée à couvrir les dépenses du mouvement pour son travail à l’intérieur du pays, elle avait été utilisée par les États-Unis pour acheter de l’or ensuite envoyé au Siam pour financer le travail de la résistance dans le royaume. Un premier envoi était de 49.957,06 dollars et un autre de 13.038,50 dollars, soit un total de 63.124,18 dollars. Une fois cette somme soustraite du montant total de 500.000 dollars restait donc 436.875,82 dollars. Les livraisons portaient sur « environ » cinquante kilos d’or.

 

 

Le métal précieux a alors été vendu par les banques siamoises qui l’ont évidemment payé en monnaie locale pour 1.460.184,84 baths. Le quartier général a réparti la somme comme suit : Les chiffres de la deuxième colonne sont donnés successivement en dollars 1944, en dollars 2018 et en euros 2018.

 

Frais d'envoi de personnes à l'étranger

184.605,00

553.000

868.000

Dépenses de l'unité Uttaradit-Sukhothai (อุตรดิตถ์ – สุโขทัย)

20.000,00

6.000

94.000

Dépenses de l'unité Bang Kapi (บางกะปิ)

20.000,00

6.000

94.000

 

Dépense de l’unité de Loei (เลยข)

36.000,00

10.800

170.000

Dépenses de l’unité de Kanchanaburi unit (าญจนบุรี)

3.500,00

1.050

16.500

Dépenses des unités de Nakhon Sithammarat-Phetburi et (นครศรีธรรมราช-เพชรบุรี)

42.100,00

15.000,00

220.000,00

Dépenses de l’unité de Chaiyaphum (ชัยภูมิ)

5.000,00

1.500,00

23.500,00

Dépenses de l’unité de Huahin-Pranburi (หัวหิน-ปราณบุรี)

1.000,00

300,00

4.700,00

Dépenses de l’unité de Ranong (ระนอง)

80.000,00

24.000,00

380.000,00

Dépenses des unités de Sakon Nakhon-Nakhon Phanom-Nongkhai-Mahasarakham-Udon-Ubon.
(สกลนคร-นครพนม-หนองคาย-มหาสารคาม-อุดรธานี-อุบลราชธานี)

165.200,00

56.000,00

880.000,00

Dépenses pour les agents de renseignement

47.000,00

14.000,00

220.000,00

Dépenses pour le transport de l’eau

168.253,30

51.000,00

790.000,00

Dépenses pour le camp britannique

158.292,10

47.000,00

750.000,00

Dépenses pour le camp américain

165.510, 00

49.500,00

780.000,00

Frais de transmission des messages radio secrets

211.127,00

63.000,00

990.000,00

Dépenses pour la liaison avec la Chine

57.197,51

17.000,00

270.000,00

Dépenses de carburant

30.800.00

9.200,00

145.000,00

 

Divers : accueil, transport, argent de poche, réparation de véhicules

124,599.93

37.500,00

590.000,00

Total

1.410.184

423.000

6.650.000

En Euros de ce jour 

5.900.000

Cette pluie d’or américain est évidemment considérable mais tout à la fois dérisoire. Sa répartition effectuée par Pridi, responsable du mouvement intérieur, porte sur des postes donc chacun mériterait un point d’interrogation. Nous verrons toutefois qu’il y a des motifs légitimes à cette discrétion. Le seul maquis qui a effectivement existé en un lieu où la présence japonaise était pesante est celui de Kanchanaburi, qui a été peu traité. Par contre les maquis de l’Isan (SakonnakhonNakhonphanom Nongkhai - MahasarakhamUdon et Ubon) régions acquises au clan Pridi, l’ont été fastueusement.

 

 

La question du détail des dépenses à l’intérieur de chaque poste n’a pas été étudiée, ce qui n’est pas un reproche fondamental dans la mesure où un individu ou un groupe dans la clandestinité n’a pas vocation à tenir une comptabilité de ses recettes et de ses dépenses.

 

Ces montants ainsi que la somme d’argent retournée s’élèvent à 500.000 dollars, soit le montant reçu.

 

La Commission en a conclu que les sommes versées par le Gouvernement américain pour les dépenses des Siamois libres à l’extérieur du pays avait été correctement dépensées et que les sommes restantes avaient été correctement restituées au gouvernement siamois.

 

En ce qui concerne les dépenses effectuées au bénéfice de l’or américain, la Commission considéra que les fonds avaient été également correctement utilisés et dépensés

 

Comme nous l’avons dit plus haut, le Comité a tenu à souligner qu’on ne doit pas s’attendre à ce qu’une organisation secrète tienne des comptes détaillés comme ceux que tiendrait une entreprise en temps de paix. Il rappelle, ce qui nous donne tout de même un aperçu des activités non guerrières des maquis, que « ces sommes ont été utilisées dans des circonstances spéciales nécessaires au succès du mouvement. Par exemple, le Comité estime que la construction de casernes, de bases aériennes, de camps, de quartiers généraux, etc., a été réalisée dans des conditions difficiles, avec une efficacité admirable, et démontre que les sommes dépensées valaient le travail accompli ». Et il ajoute « Il est également inévitable qu’il y ait ce que l’on a qualifié de dépenses non comptabilisés telles que l’argent donné à ceux qui sont parachutés en territoire hostile. En fait, il est nécessaire que dans de telles situations secrètes et dangereuses, une grande prudence soit exercée pour la sécurité des personnes au sein du mouvement. Les identités devaient rester secrètes et des noms de utilisés. Les documents tels que chèques, factures, reçus, commandes, etc. ne pourraient donc pas révéler les noms des expéditeurs ou des destinataires, de peur que ceux-ci ne révèlent l'identification de telles personnes et ne mettent ainsi en danger leur vie et leur sécurité si ces documents étaient repris par l'ennemi. Des codes secrets devaient être utilisés pour éviter des conséquences aussi effrayantes en cas de dérapages »

 

Référence est faite à d’autres pays, en particulier la Résistance en France. Par ailleurs l’O.S.S. elle-même avait donné des instructions pour interdire de conserver le moindre document écrit.

 

 

L’origine des soupçons et les accusations consécutives qui furent alors proférées contre Pridi proviennent en réalité d’un malentendu concernant les 500.000 dollars américains alloués pour l’utilisation à l’intérieur du pays. Seni Pramot avait prévu d'envoyer toute cette somme au mouvement intérieur mais plus tard seulement 63.124,18 furent transférés. Le solde était resté aux États-Unis ce qui fut à l’origine du malentendu.

 

 

Voilà donc le Siam revenu dans le concert des nations, rangé sinon dans le clan des vainqueurs, du moins dans celui des pays occupés.

 

Cela ne posa aucune difficulté du côté des États-Unis contre lesquels le Siam n’avait jamais engagé d’action hostile. Il fut pudiquement admis qu’il n’y avait en réalité pas eu d’état de guerre entre les deux pays puisque Seni Pramot, ambassadeur du Siam avait refusé de la transmettre au gouvernement de Washington (7).

 

Du côté anglais, la situation était plus tangente. Le Siam avait bel et bien engagé des opérations militaires contre les Anglais en s’emparant de territoires soumis à la colonisation anglaise, sultanats du nord de la Malaisie et en engageant des campagnes militaires dans les états Shans dont le Major Kuang Aphaiwong fut le héros et en Birmanie pour récupérer les territoires de la rive gauche de la Salween considérés comme historiquement siamois (8). La situation paraît toutefois avoir été réglée lors d’une rencontre à Ceylan entre des envoyés du mouvement intérieur et Lord Mountbatten commandant les forces alliées en Asie du sud-est.

 

 

Restons-en donc une fois pour toutes dans le politiquement correct : « La Thaïlande s'est rangée aux côtés des alliés pendant la seconde guerre mondiale ».

 

Revenons aux finances du mouvement qui nous conduisent à revenir sur une brève comparaison avec la Résistance française.

 

- La situation au Siam n’avait rien à voir avec celle de la France. Il y avait quelques trois cent mille Japonais répandus essentiellement à Bangkok et tout au long de la voie ferrée en construction en vue de l’invasion de la Birmanie. En dehors des zones limitées où ils considérèrent effectivement les travailleurs siamois plus moins forcés comme des esclaves les Japonais ne se sont pas comportés comme ils l’ont fait dans les pays occupés en y massacrant systématiquement des millions de civils. On peut penser que dans la plus grande partie du pays, la présence (ou l’ « occupation » japonaise)  a laissé la population indifférente. Il y avait en France après l’invasion de la zone libre quatre millions de militaires allemands sur le comportement desquels il est inutile d’insister. L’intégration de dizaines de milliers de Français dans le Service du travail obligatoire en 1943 en a renvoyé tout autant dans les maquis.

 

 

- L’O.S.S qui était effectivement présente sur le terrain s’est opposée à ce que les Siamois entrent dans la lutte armée clandestine. Ce ne fut pas sans de solides raisons. L’armée proprement dite ne s’y est jamais impliquée. En étaient-ils capables ? Les maquis français furent pour l’essentiel organisés et dirigés d’une part par des anciens combattants de la guerre de 1914-1918 et des guerres coloniales ultérieures (Maroc et Syrie en particulier), beaucoup venus de l’armée d’armistice et pour les maquis d’obédience plus ou moins communistes par d’anciens combattants de la guerre d’Espagne, volontaires des Brigades Internationales ou anciens combattants réfugiés espagnols.

 

 

Tous avaient l’expérience du combat et parfaitement susceptibles de faire part de leur expérience aux recrues. Rien de tel chez les Siamois.

 

- Il n’y eut pas au Siam la présence d’un mouvement collaborationniste puissants comme il y eut dans tous les pays d’Europe occupée. Ceci exacerba les antagonismes qui se réglèrent après-guerre devant des tribunaux d’exception et des pelotons d’exécution. Le Siam y a échappé (9).

 

 

- La création de cette commission chargée d’éplucher les comptes des Thaïs libres et dont les conclusions ne furent jamais mises en cause a eu l’incontestable mérite de mettre un terme à des querelles nauséabondes sur l’utilisation de l’argent tombé du ciel américain. Il n’en fut malheureusement pas de même en France où circulent encore, des dizaines d’années plus tard, des histoires murmurées sur des fortunes surgies miraculeusement après la guerre (10). Le Général De Gaulle avait ordonné le désarmement des maquis, opération qui réussit pour l'essentiel sans difficultés même s'il y eut des bavures marginales. Son départ boudeur en janvier 1946 ne lui permit pas de régler cette question beaucoup plus complexe qui empoisonna longtemps le débat politique,

 

 

NOTES

 

(1) Nous relevons ainsi trois gouvernements successifs du général Phya Phahon  du 22 septembre 1934 au9 août 1937 – du 9 août au 21 décembre 1937 – du 21 décembre 1937 au 16 décembre 1938. Deux gouvernements successifs de Pibun  comme colonel du 16 décembre 1938 au 7 mars 1942 comme feld marshall (autoproclamé) du 7 mars 1942 au 1er août 1944. Deux gouvernements du Major Kuang Aphaiwong du 1er août 1934 au 31 août 1945 et après interruption du 31 janvier au 24 mars 1946. Un gouvernement Tawee Bunyaket : du 31 août au 17 septembre 1945, il était en réalité l’homme-lige du suivant. Un gouvernement de Seni Pramot du 17 septembre 1945 au 31 janvier 1946. Deux gouvernements de Pridi du 24 mars 1946 au 11 juin 1946 et du 11 juin 1946 au 23 août 1946.

 

(2) Seni Pramot dont il ne faut pas oublier qu’il était de sang royal a exprimé sur la démocratie parlementaire une opinion qui était bien dans l’air anti parlementaire du temps : « Démocratie ne signifie pas simplement la règle de la majorité. Si cinq cents bandits se réunissent avec cinq moines et qu’une motion est proposée pour décider si un vol qualifié doit ou non être proposé, chaque fois qu’il sera mis aux voix, ces cinq cents bandits votez toujours contre les moines, mais cela ne signifie nullement que l'opinion de la majorité en faveur du vol soit moralement juste ... Le gouvernement à la majorité, appelé démocratie, ne doit pas avoir pour seul critère un plus grand nombre de voix, mais prenez également en compte une connaissance accrue, une allégeance accrue à la nation et une plus grande honnêteté envers le peuple. Ce n'est que de cette manière qu'il deviendra un bon gouvernement pour le plein bénéfice et le bonheur du peuple et méritera le nom de démocratie ».

 

(3) Kasian Tejapira « Commodifying Marxism : the formation of modern Thai radical culture, 1927-1958 » Kyoto, 2001.

 

 

(4)

http://www.payer.de/thailandchronik/chronik1945.htm et

http://www.payer.de/thailandchronik/chronik1946.htm

 

(5) Plus ponctuellement, il est fort probable que celui qui fut parachuté au bénéfice du maquis de Sakonnakhon dont nous avons le détail traversa le Mékong pour bénéficier aux maquis communistes du Laos contre les Français. La seule action militaire de ce maquis a consisté en l’exécution d’un espion des Japonais. Compte tenu de l’hostilité toujours manifestée par Pridi sinon contre la France du moins contre la France coloniale, ce transfert ne put se faire qu’avec sa complicité au moins tacite. Ce disant, il est fort probable qu’il a sinon menti effrontément, du moins péché par omission volontaire : voir notre article 203 « TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN » :

(http://www.alainbernardenthailande.com/2015/10/203-tiang-sirikhan-le-guerrier-de-phupan.html

 

(6) O.S.S. = Office of Strategic Services  « Bureau des services stratégiques »), ancêtre de la C.I.A.

 

(7) Cela relève de la casuistique le plus hypocrite qui soit : La notion de de « déclaration de guerre » n’a plus aucun sens en droit international dès cette époque et plus encore dans la seconde moitié du 20e siècle et les débuts du 21e. Tous les conflits engagés par les États-Unis dans le monde entier l’ont été dans déclaration de guerre. Il fut lors des procès de Tokyo reproché au Japon d’avoir attaqué les États-Unis sans « déclaration de guerre préalable ». Crime de guerre ? La réponse des Japonais était simple : Dans leur souci d’étendre leur expansionnisme sur tout l’Océan pacifique face à l’expansionnisme japonais dont le but était similaire, les États-Unis avaient déclaré contre le Japon l’embargo sur toutes les matières premières, essentiellement le pétrole. Le Japon l’a considéré comme une véritable déclaration de guerre déguisée. Mais la Justice des vainqueurs n’est pas celle des vaincus ce qui n’exonère en rien les Nippons des massacres de millions de morts civils dont ils se sont rendus odieusement responsables.

 

(8) Voir notre article 200. 2 « L’ARMÉE THAÏE ENTRE EN BIRMANIE LE 10 MAI 1942 » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/07/200-2-l-armee-thaie-entre-en-birmanie-le-10-mai-1942.html

 

(9) Il serait tout de même dommage de ne pas parler de Wicha Thitwat (วิชาฐิตวัฒน์). Étudiant à Berlin probablement dans une académie militaire, lors de la déclaration de guerre, il s’engagea (ou fut engagé ?) dans la Wehrmacht dans la 29e « Panzer Grenadier Division » et ensuite dans la 3e « Panzer  Grenadier Division » où il atteint le rang de capitaine comme opérateur radio (« funker »).

 

 

Il ne semble pas avoir participé aux combats et aurait surtout été utilisé comme instrument de propagande comme la photographie où nous le voyons en présence du sinistre Reinhard Heydrich.

 

 

Après un bref séjour en camp de prisonniers, il regagna son pays où il acquit le rang de colonel dans l’armée thaïe et se serait retrouvé ensuite ambassadeur au Danemark, en Norvège et en Islande. Il est possible qu’il n’ait pas été le seul mais nous n’avons pu nous procureur ses souvenirs (en thaï) « les Thaïs dans l’armée nazi » (คนไทยในกองทัพนาซี).

 

 

(10) La France connut les accusations d’Henri Frenay contre Jean Moulin en détournement des financements destinés à son propre réseau. Le hold-up de Neuvic dont nous avons parlé plus haut, exactement 2 milliards 280 millions dont au moins 500 millions disparurent mettant en cause le rôle d’André Malraux alias « colonel Berger » fut suivi d’une enquête administrative dont le rapport n’a jamais été publié. Il en fut de même du sort de l’argent « récupéré » dans le Limousin par Georges Guingoin dont les exactions lui valurent d’être exclu du parti communiste. André Dewavrin, dit le « colonel Passy » fit l’objet d’accusations féroces mais c'était un ami du Général De Gaulle.

 

Le pamphlétaire André Fuguéras fut un vrai résistant de la première heure  :

 

 

La question des parachutages de containers anglais contenant des billets de banque a également donné lieu à toutes sortes de spéculations souvent fétides. Les billets étaient parfois vrais, parfois faux mais plus vrais que les vrais.

 

 

Le film « Crésus » réalisé par Jean Giono en 1960 fit grincer quelques dents, l’écrivain manosquin réglant de façon insidieuse de vieux comptes avec la résistance des Basses-Alpes dont il n'avait pas eu à se féliciter.

 

Liste des proscrits établie par la Commission d'épuration du  Comité  national des écrivains :

 

 

 

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5 décembre 2018 3 05 /12 /décembre /2018 22:34

 

 

2 - POLITIQUE (Suite et fin).

 

Poursuivons notre lecture des deux dernières « idées reçues » politiques abordées par Mademoiselle Eugénie Mérieau, à savoir : « En Thaïlande, les élections n'ont aucune valeur à cause de l'achat des voix. », et « La loi de lèse-majesté fait partie intégrante de la culture thaïlandaise. »

 

                                         

2 - IV - « EN THAÏLANDE, LES ÉLECTIONS N'ONT AUCUNE VALEUR A CAUSE DE L'ACHAT DES VOIX. » (pp. 69-72)

 

L'épigraphe choisie par Mademoiselle Eugénie Mérieau pour cet article, que nous ne connaissions pas, vaut son pesant d'or, surtout venant de la Cour constitutionnelle de Thaïlande (Décision 3-4/2550, 30 mai 2007). Jugez plutôt :

« La prise de pouvoir par des élections dont le déroulement viole les dispositions de la constitution constitue une prise pouvoir par des moyens anticonstitutionnels. [En revanche], la prise de pouvoir par la voie du coup d’État n'est pas une prise de pouvoir par des moyens anticonstitutionnels. »

 

Il faut reconnaître qu'en 4 pages, Mademoiselle Eugénie Mérieau nous livre avec clarté les principaux éléments du problème en rappelant que le phénomène de l'achat des voix a été étudié par de nombreux universitaires (Anek Lanthamatas et Pasuk Phongpaichit sont cités). Mais surtout elle indique que de nombreux articles sur le sujet avaient pour fonction de condamner « l'électoral rural, trop mal éduqué pour bien voter » et de lutter contre « les députés de ces régions jugés comme incompétents au Parlement ». Il sera également utilisé comme argument contre Thaksin (en  2005-2006), et par les militaires pour justifier les coups d’État. 

 

Elle nous rappelle que cette pratique d'achat de voix existe depuis longtemps, mais qu'il faut savoir interpréter la réalité. Deux personnes sur trois, dit-elle, et cela atteint 85,5% dans le Nord-Est (Isan) ne se sentent pas obligés de voter pour le candidat qui leur a offert un cadeau ou de l'argent. Cette affirmation dont elle ne donne pas les sources nous paraît lancée avec une certaine légèreté. Comment savoir si 85,5% des électeurs de l’Isan (pourquoi pas 82,99 % ou 23,33 % ?) ne vont pas se sentir liés par l’enveloppe reçue ? Si on les interroge, ils peuvent répondre tout et n’importe quoi sans qu’il y ait la moindre possibilité de vérification puisque, jusqu’à preuve du contraire, il n’y a pas de surveillance vidéo dans les isoloirs. 

 

Un bureau de vote en zone rurale (2008) :

 

 

Nous avions dans l'un de nos articles raconté que dans notre village d'Isan, lors d'une élection, les candidats étaient passés de maison en maison et avaient remercié  la promesse de vote  en donnant qui 200 baths, qui 300, qui même 1.000 baths parfois. Sauf que les roués paysans avaient promis leur vote à tous les candidats. Et si vous leur demandiez quel était l’intérêt retiré par le futur « député », ils vous répondaient : « dans 4 ans, il sera riche ».

 

 

S’il n’y a plus depuis quelques années et apparemment jusqu’en 2019, d’élections politiques à l’échelon national, il en reste (chefs de villages) à l’échelon local et les visites « protocolaires » des candidats dans les villages restent la règle.

 

Mademoiselle Eugénie Mérieau termine d'ailleurs son article ainsi : « L'achat de voix est bien une pratique courante au moment des élections, et constitue « une attente légitime » de la part des votants, mais pour autant, le secret du scrutin étant parfaitement respecté, ces derniers votent en leur âme et conscience pour le parti le mieux à même de répondre à leurs aspirations ! »

 

On pourrait rajouter la nécessité de comprendre ce qu'on entend par « parti » en Thaïlande (Cf. « l’originalité » de ce système politique résidant dans les klum, qui représentent, nous dit Baffie, « la véritable unité de base de la politique thaïlandaise »). (1) De même que si corruption « politique » il y a, elle n’est qu’une composante d’une corruption généralisée à tous les niveaux de l’Administration. Mais cela sont deux  autres sujets.

 

 

2  - V - « LA LOI DE LÈSE-MAJESTÉ FAIT PARTIE INTEGRANTE DE LA CULTURE THAÏLANDAISE. » (PP. 73-78)

 

 

 

La loi de lèse-majesté en Thaïlande a fait l'objet de nombreuses études, rapports, articles de journaux (Surtout à l'étranger), livres, etc. Ils visaient surtout à s'interroger sur le statut de demi-dieu du roi et sur l'article 112 du Code pénal qui déclare que quiconque « diffame, insulte ou menace le roi, la reine, son héritier ou le régent est passible de trois à quinze ans de prison », mais  qui permet surtout de réprimer  et/ou d'emprisonner les opposants politiques, de limiter la liberté d'expression, d'exercer une censure dans les médias,  le web et de  fermer des sites internet qui ont diffusé des propos jugés insultants contre le roi et la famille royale par les gouvernements en place (2).

 

Si des « observateurs » ont pu écrire que la junte militaire qui a renversé le régime démocratique de Yingluck Shinawatra en mai 2014, a augmenté  les accusations de lèse-majesté contre les opposants à la junte (Selon Human Rights Watch, le nombre de cas serait passé de 33 en 2005, à 164 en 2009 et plus de 400 en 2010, pour retomber  à 122 entre janvier et octobre 2011, soit un chiffre similaire à 2009, selon l'expert David Streckfuss), il ne faut pas oublier que Reporters Sans Frontières avait estimé que depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement de la première ministre Yingluck Shinawatra s’était montré pire que son prédécesseur en termes de censure de l’Internet. « Si la Thaïlande continue d’emprisonner des internautes au nom de la lèse-majesté, elle  rejoindra le clan des pays les plus liberticides envers le Web » (Cité dans le Petit Journal du vendredi 16 mars 2012).

 

Mais le propos de Mademoiselle Eugénie Mérieau est de savoir si « La loi de lèse-majesté fait partie intégrante de la culture thaïlandaise. »

 

 

Après avoir rappelé que la loi de lèse-majesté punit de 3 à 15 ans de prison toute calomnie, injure ou menace à l'égard du roi, de la reine, du prince héritier, et du régent,   Mademoiselle Eugénie Mérieau nous dit que beaucoup la considèrent comme « un trait culturel thaïlandais », ce qu'ont confirmé toutes les Constitutions en déclarant que « la personne du roi est sacrée et inviolable ». Ensuite elle va surtout citer le livre de Bowornsak Uwanno, en précisant qu'il est « un juriste faisant autorité en Thaïlande » : « Lèse-majesté, Une caractéristique particulière de la démocratie thaïlandaise au sein du Mouvement Démocratique Global » (sic), pour indiquer que « Le lien entre la royauté thaïlandaise et le peuple thaïlandais est unique [... ] spécial », comme l'effet de la culture thaïlandaise et de l'éthique. La page suivante, Mademoiselle Eugénie Mérieau reste sur les explications de Bowornsak Uwanno, sans aucun esprit critique, laissant à penser qu'elle les partage.

 

 

Or, elles nous apparaissent plutôt  curieuses. Il réfute que le roi soit considéré  comme un « demi dieu » pour affirmer qu'il s'agit d'un Père, le père de la nation,  qu'il faut donc voir la loi de lèse-majesté comme un blasphème, dont il faudrait comprendre la sévérité en  sachant que (Elle le cite encore) « dans la société thaïlandaise, le parricide est, sur la base de normes éthiques et religieuses, un péché impardonnable et l'acte le plus grave d'ingratitude ». Péché ? Ingratitude ?

 

Bowornsak Uwanno est effectivement un éminent juriste mais il n’est pas le seul. Juriste attitré du gouvernement militaire avec quelques autres, il donne à l’action du gouvernement « autoritaire » issu d’un coup d’état – même sans effusion de sang – un fondement juridique. Pourquoi pas ? Nous avons écrit dans notre article précédent que les coups d’Etat « ne sont pas des incidents de l’histoire, ils sont tout simplement devenus un élément concret, coutumier et  non écrit  de la constitution du pays ». Mais il existe en Thaïlande des juristes qui pensent exactement le contraire. N’eut-il pas été judicieux de les citer ne serait-ce qu’en quelques mots ?

 

Et Mademoiselle Eugénie Mérieau reste encore à la page suivante avec Bowornsak Uwanno pour rapporter des propos quelque peu « étonnants ». Ainsi « l'élaboration de la lèse-majesté en tant que telle participa à la construction d'une monarchie absolue sur le modèle européen » Cette allégation est tellement fantaisiste que nous n'avons pas envie de la réfuter.

 

 

Qu’est-ce donc qu’une « monarchie absolue sur le modèle européen » ? Les derniers feux de la monarchie absolue en France ont brûlé en 1789. Les régimes successifs, Bonaparte, Bourbon puis Bonaparte, ne furent pas formellement absolus puisque tempérés par des assemblées électives plus ou moins représentatives. Si c’est faire référence à la Russie, l’exemple est mal choisi puisque l’Empire russe appartient pour l’essentiel et à 75 % à l’Asie. La dilection manifestée par Rama V pour le Tsar Nicolas et réciproquement l’explique. Rama V a envoyé son fils préféré Chakrabongsee et alors héritier présomptif étudier à Moscou, pays autocratique, et non pas dans une quelconque démocratie parlementaire, monarchie ou république, européenne.

 

 

La suite n'est pas de meilleur aloi. Ainsi « la force qu'elle connaît aujourd'hui est sans commune mesure avec ce qu'elle a pu être dans le passé : elle était moins sévère sous la monarchie absolue, et elle disparut quasiment aux lendemains de la révolution de 1932  ». (Mais le code pénal de 1908 est bel et bien resté en vigueur.)

 

 

Vous avez bien lu : la lèse-majesté était moins sévère au temps de la monarchie absolue ! Les bras nous en tombent.

 

Il n’était évidemment pas question de quelque délit ou crime de lèse-majesté que ce soit puisqu’il n’y eut pas, au moins avant 1900, de texte pour le définir, le roi étant tout simplement le maître de la vie de ses sujets ce qui ne valait pas qu’au sens figuré.

 

On se demande pourquoi Mademoiselle Eugénie Mérieau rapporte de telles fariboles, et ceci d'autant plus qu'au paragraphe suivant, après un « certes », elle  va nous dire exactement le contraire, enfin ce que tout le monde sait : « les préceptes hindouistes érigeaient le roi en figure à la fois vertueuse et divine (dhamaraja et devaraja). Le roi et la famille royale étaient intouchables  - le simple fait de lever les yeux sur le roi était passible de la peine de mort ». (Cf. Notre article (3))  Eugénie Mérieau cite ensuite le Code des Trois Sceaux « qui [prévoyait] des peines importantes pour les crimes contre le roi ».

 

 

Ensuite, Mademoiselle  Eugénie Mérieau nous rappelle  que l'ancêtre direct de l'article 112 peut être le décret sur la diffamation par la presse écrite promulgué en 1900 par Rama V qui prévoyait un emprisonnement de trois ans maximum ou une amende de 1500 THB ou les deux. Le Code pénal de 1908 fit passer la peine maximale de trois à sept ans et en 1976, à 15 ans. Ce n'est qu'au début des années 2000 que le nombre d'affaires explosa, mais on vit également s'exprimer des contestations de cette loi. Une pétition avec plus de 40.000 signatures fut remise au parlement, dit-elle, et le groupe Nitirat, un groupe de juristes s'opposera à la loi de lèse-majesté.

 

 

 

(Nous avons, dans deux articles, critiqué ce groupe de sept juristes, en rappelant néanmoins leurs actions et le soutien qu'ils avaient obtenus auprès de journalistes, artistes,  intellectuels, et  de la presse anglophone présente en Thaïlande (The Nation et Bangkok Post). Toutefois, ils avaient eu le mérite et le courage de dénoncer l'instrumentalisation du droit à des fins politiques. Cf. (4))

 

 

Elle constate que la loi de lèse-majesté n'est plus considérée par tous, comme « un trait culturel thaïlandais ». Surtout, pourrait-on rajouter, quand elle est utilisée par une junte militaire qui s'attribue le pouvoir de décider ce qu'est la liberté d'expression et les atteintes à l'ordre social.

 

Mademoiselle Eugénie Mérieau termine son article en citant longuement un extrait d'un rapport de février 2016 de la junte justifiant la lèse-majesté, qui ne manque pas d'humour, enfin d'humour noir en prétendant que « La Thaïlande respecte pleinement la liberté d'opinion et d'expression et la liberté de réunion... cependant ... ».

 

 

Mais, comme nous l'avons déjà dit, la loi de lèse-majesté procède avant tout de l'Histoire. Depuis l'origine, les rois siamois ont toujours légitimé leur pouvoir absolu en incarnant le roi Asoka et Bouddha mais aussi les divinités du brahmanisme et de l’hindouisme, qui leur donnaient le pouvoir absolu, le  droit de vie et de mort sur leurs sujets. (Cf. (3))

 

 

Certes ce pouvoir absolu variera selon les règnes mais surtout au XIXe siècle (Influence des modèles Européens, puissances coloniales aux frontières, réformes du roi Chulalongkorn, conseillers européens au Siam, éducation des Princes en Europe, etc.). Une société traditionnelle qui va évoluer avec le développement d’une économie monétaire et l'avènement d’une classe de fonctionnaires et de militaires, d'une monarchie constitutionnelle après le coup d’Etat de 1932 (Rappelons-nous que les principaux acteurs du Coup d'Etat proviennent  du  Parti du Peuple (le Ratsadon Khana),  fondé  le 17 février 1927, dans un hôtel parisien, par sept étudiants siamois dont Phibun et Pridi), etc. On verra même  Phibun, lors de sa dictature  (1948-1957), faire remplacer la photo du roi par la sienne. Il faudra attendre le maréchal Sarit (1959-1963) pour que de nouveau le roi retrouve son prestige et que soit réactivée la lèse-majesté. (Cf. Pierre Fistié (5))

 

 

NOTES ET RÉFÉRENCES.

 

(1) Jean Baffie, « Une « démocratie » entre populisme et défiance envers le peupl e : La politique en Thaïlande depuis la Seconde Guerre mondiale », in Thaïlande contemporaine, Sous la direction de Stéphane Dovert et Jacques Ivanoff, IRASEC, Les Indes Savantes, 2011. 

A 50. Clés pour comprendre la politique en Thaïlande.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-50-cles-pour-comprendre-la-politique-en-thailande-90647687.html 

 

(2) Article 14 : Internet ! Vous avez dit censure?

    http://www.alainbernardenthailande.com/article-article-14-internet-vous-avez-dit-censure-68700049.html

Cf. Rapport d'Amnesty International 2017/2018, sur la Thaïlande.

https://www.amnesty.org/fr/countries/asia-and-the-pacific/thailand/report-thailand/

 

« Les autorités ont continué d’engager des poursuites vigoureuses au titre de l’article 112 du Code pénal (portant sur le crime de lèse-majesté), qui sanctionne les critiques envers la monarchie. Au cours de l’année (2017), plusieurs personnes ont ainsi été inculpées ou poursuivies en vertu de l’article 112, certaines d’entre elles étant accusées d’avoir insulté d’anciens monarques. Les procès en lèse-majesté se sont tenus à huis clos. En juin, le tribunal militaire de Bangkok a condamné un homme à une peine record de 35 ans de prison pour une série de publications sur Facebook qui auraient concerné la monarchie. Cet homme risquait 70 années d’emprisonnement, mais la peine a été réduite car il a plaidé coupable. En août, le militant étudiant et défenseur des droits humains Jatupat « Pai » Boonpattararaksa a été condamné à deux ans et demi d’emprisonnement après avoir été reconnu coupable dans une affaire concernant son partage sur Facebook d’un article de la BBC à propos du roi de Thaïlande. Les autorités ont engagé des poursuites pour lèse-majesté contre un universitaire de renom en raison de ses commentaires portant sur une bataille menée par un roi thaïlandais au 16e  siècle.

 

Les autorités ont exercé des pressions sur Facebook, Google et YouTube pour que certaines publications en ligne, notamment des contenus considérés comme critiques à l’égard de la monarchie, soient supprimées. Elles ont également menacé d’engager des poursuites contre les fournisseurs d’accès à internet qui ne supprimaient pas certaines informations et contre les personnes qui communiquaient avec des opposants au gouvernement exilés ou partageaient leurs publications sur internet. Six personnes ont par la suite été arrêtées pour avoir partagé des publications sur Facebook relatives au retrait d’une plaque commémorant les événements de 1932, qui avaient mis fin à la monarchie absolue. À la fin de l’année, ces personnes se trouvaient toujours en prison et faisaient l’objet de plusieurs inculpations au titre de l’article 112. »

 

(3) Notre article 93. Le processus de légitimation du pouvoir du roi Naraï, in « Les Chroniques royales d’Ayutthaya ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-92-le-processus-de-legitimation-du-pouvoir-du-roi-narai-in-les-chroniques-royales-d-ayutthaya-119264251.html

 

Avec les deux références : Alain Forest, « Le processus traditionnel de légitimation du pouvoir royal dans les pays de bouddhisme theravada », Journal des anthropologues [En ligne], 104-105 | 2006, mis en ligne le 17 novembre 2010, consulté le 23 juin 2013. URL : http://jda.revues.org/496 et L. Gabaude, « Religion et politique en Thaïlande, Dépendance et responsabilité », In « Revue d’études comparatives Est-Ouest », Vol. 32, n°1 (mars 2001), pp.141-173.

 

(4)  A69.  Vous connaissez le groupe Nitirat de Thaïlande ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a69-vous-connaissez-le-groupe-nitirat-de-thailande-107595409.html

Notre critique de ce groupe in A70.

 

(5)  Pierre Fistié, « L’évolution de la Thaïlande contemporaine », Armand Colin, 1967. Et Nos articles 182.1et 2.  La société siamoise à la veille du coup d’Etat de 1932.

 

 

 

 

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3 décembre 2018 1 03 /12 /décembre /2018 22:31
H 25 - UN ATTENTAT MANQUÉ CONTRE LE ROI ANANDA EN ESCALE À COLOMBO EN NOVEMBRE 1938 FUT-IL LE PRÉLUDE À SON ASSASSINAT LE 9 JUIN 1946 ?

Lorsque le jeune Ananda Mahidol, né à Heidelberg le 20 septembre 1925, monte sur le trône le 2 mars 1935 désigné par le Conseil de régence à la suite de l’abdication de son oncle Rama VI, il est à neuf ans et demi le plus jeune des souverains régnant au monde. Rien ne le prédisposait à assumer cette charge que sa mère pour son compte aurait longuement hésité à accepter (1). Il ne connaît pas son pays. Il aurait déclaré à ceux qui sont venus l’interroger à Lausanne  où il réside à la suite du coup d’état de 1932 avec sa mère, sa sœur aînée et son jeune frère sur ses projets et ses ambitions  « qu'on me laisse encore jouer avec mes  camarades, j’ai bien le temps de régner » (2).

 

 

Il va pendant trois ans rester à Lausanne sucer le lait de l’enseignement dispensé par la cité universitaire de la plus vieille des républiques et jouer aux billes avec ses camarades sous la tutelle de sa mère et la protection sinon la surveillance des envoyés du gouvernement qui sont également là pour lui faire signer ses décrets. Ce n’est qu’au dernier trimestre de 1938, il a 13 ans, que sa famille à la fin de l’année va quitter Lausanne pour venir au Siam probablement à l’instigation du premier ministre Phraya Pahon démissionnaire le 11 septembre 1938 qui sera remplacé par Phibun le 16 décembre 1938 après trois mois de chaos (3). La famille embarque à Marseille ...

 

 

... sur le Méonia, un luxueux paquebot danois le 18 ou le 19 octobre (4).

 

 

Le jeune monarque va alors pour son malheur découvrir ce que le roi Humbert d’Italie appelait « les risques du métier » après avoir échappé à un Nième attentat :  « Cosa volete ? Sono gli incerti del mestiere ! » (5).

 

 

La nouvelle est ainsi annoncée dans le très austère Journal des débats politiques et littéraires  des 7 et 8 novembre 1938 (6) :

  

 

SIAM

Un complot avait été fomenté  en vue de tuer le jeune roi de Siam

 

« On mande de Colombo: Un complot, en vue d'assassiner le jeune roi de Siam, Ananda Mahidol, a été découvert par la police, apprenait-on hier. Le roi de treize ans est resté, sous bonne garde, à bord du croiseur Méonia  qui le transporte de France à Bangkok,  où il doit être couronné.  Le complot, découvert au début d'octobre, aurait été fomenté par plusieurs hommes politiques de premier plan et appuyé par de nombreux Siamois, mais réprimé aussitôt »  (6).

 

Le journal ne nous en dit pas plus sur ces hommes politiques de premier plan qui auraient fomenté cet attentat ? La nouvelle en tous cas aurait été plus largement annoncée dans la presse anglaise mais nous n’y avons pas accès (7).

 

 

La presse française n’a pas relayé cette information compte tenu de la situation internationale à cette époque, n’oublions pas que nous sommes à la veille d’un conflit mondial et que nos journaux  se soucient beaucoup plus de la guerre d’Espagne, des agressions japonaises sur le continent  ou des discours incendiaires d’Hitler.

 

 

Nous avons toutefois une version légèrement différente quelques jours plus tôt – le 6 - dans la presse indochinoise, l’hebdomadaire « le nouvelliste d’Indochine » sous la signature de Michel Gorel (8). Nous citons la partie intéressante de l’article car il relève d’une bonne analyse.

 

 

ON A VOULU « KIDNAPPER»  UN ROI

Les déchirements siamois ne sont qu'un épisode de la compétition nippo-britannique

 

Amanda Mahidol, le plus jeune  souverain du monde  - il est né le 20 septembre 1925 -  a failli être « kidnappé » au cours d'une escale que faisait à Colombo le navire qui le ramenait dans son royaume,  pour le couronnement.  Telle est la stupéfiante nouvelle que l'on a pu lire dans les journaux d'hier soir et qui permet à certains journalistes anglais d'échafauder d'ahurissants romans feuilletons où il est question de  maffias, d'organisations secrètes constituées sur le modèle du fameux «  Dragon Noir », et d'histoires de familles royales qui ne  sont pas sans analogie avec les disputes et les fourberies des Borgia.

 

Laissons là cette littérature douteuse. En soulevant le voile qui cache aux Européens les « mystères de la cour de Bangkok », nous nous   trouvons en présence d'une vaste crise qui dure depuis six ans déjà et dont le dénouement intéresse trois grandes puissances: le Japon, l'Angleterre et la France.

 

Le Kemal siamois

 

 

Cette crise a débuté par le coup d'Etat du 24 juin 1932 que dirigeaient deux hommes Phya Bahol,  (lire Phraya Pahon)  surnommé le « Kemal siamois » et Luang Pradit  (lire Pridi), ancien élève de la Sorbonne, baptisé par ses adversaires le « Lénine du Siam ».

 

 

A la suite de ce pronunciamiento, la dynastie des Chakri,  qui gouverne le pays depuis 1782, dut renoncer à l'absolutisme et octroyer une constitution qui crée, à côté du pouvoir royal, une Chambre de représentants de 140 membres. Le roi Pradjadipok quitta Bangkok et, sous prétexte de soigner ses yeux malades, alla habiter l'Angleterre. Un putsch, fomenté par plusieurs princes royaux en vue d’abattre le nouveau  gouvernement, et qui se traduisit par de sanglants combats à l'aérodrome de Bangkok, échoua piteusement. Le 7 mars 1935, enfin, le roi dut abdiquer en faveur de son neveu, le petit Ananda.  Mais le nouveau souverain ne vint pas occuper son trône – même d'une manière toute théorique  -  et demeura en Suisse où il suivait les cours d'un collège. A Bangkok, de violents dissentiments ne tardèrent pas à s'élever entre  Phraya Pahon, partisan d'une politique de droite, et Luang Pridi, qui réclamait de vastes réformes sociales. Ce dernier fut finalement éliminé du pouvoir. En sauvegardant les apparences constitutionnelles, le « Kémal siamois » créa une sorte de dictature, et, en s'appuyant sur les jeunes militaires, mena à bien la réorganisation de l'armée

 

 

Le Japon contre l'Angleterre

 

Il y a quelques mois, Phraya Pahon  prenait la parole devant le micro et proclamait, en termes  enthousiastes, son admiration pour  le Japon. En même temps, on apprenait que des instructeurs militaires nippons avaient débarqué à Bangkok et que les grandes firmes japonaises Mitsui et Mitsubischi s'étaient pratiquement rendues maîtresses du marché siamois. Tout cela donna l'alarme à l'Angleterre. Un agent important  de l'Intelligence Service, le major Archilbald Haudford - que certains  appellent le « Lawrence d'Extrême-Orient» - fût délégué dans la capitale siamoise avec une « mission confidentielle».

 

 

C'est après ce voyage que l'agitation reprit au Siam et qu'une sorte de « front unique» fut formé par tous les adversaires du gouvernement, partisans de l'ancien roi et partisans de Luang Pridi. Pour stabiliser la situation, Phraya Pahon  décida de hâter le  couronnement et de faire revenir  le petit roi. Le clan  antigouvernemental s'efforça de contrarier  ce projet. Et c'est ainsi qu'un rocambolesque «kidnapping» fut tenté sur la personne du petit souverain au cours de son voyage de retour. L'entreprise a échoué, mais l'ère des troubles est loin d'être close et on murmure que les antigouvernementaux vont tenter un nouveau putsch au moment du couronnement pour renverser le dictateur et pour mettre et pour mettre fin à l’influence japonaise.

 

 

Cet article appelle de notre part les observations suivantes :

 

- Si l’article du Journal des débats politiques et littéraires  ne donne pas ses sources, celui du nouvelliste d’Indochine fait référence à des « sources anglaises » de la veille donc du 5 novembre. Nous ne savons pas lesquelles. Toutefois le fait que deux articles dans deux journaux sérieux fassent état d’un complot contre le petit roi, que ce soit sous forme d’assassinat ou sous forme d’enlèvement, rend l’information plausible. L’article de Gorel était prémonitoires : « L'entreprise a échoué… et on murmure que les antigouvernementaux vont tenter un nouveau putsch  … ». Ce ne fut pas un coup d’état,  ce fut un meurtre.

 

- La comparaison de Phraya Pahon avec Mustapha Kemal (par hasard mort le 10 novembre 1938) est peut-être un peu hasardeuse : Kemal, républicain de toujours a abattu la monarchie ottomane, laïcisé le pays, imposé un alphabet romain et surtout s’est rendu responsable de massacre qui restent une tache honteuse sur sa mémoire, massacre de  Grecs, massacre de Kurdes, génocide arménien. Pahon fut un dictateur, il ne fut pas un criminel de guerre.

 

 

- Celle de Pridi avec Lénine est tout aussi hasardeuse puisqu’il réussit à échapper aux accusations de « communisme ». Mais s’il n’est pas Lénine, il y a du Kerenski en lui. Ils s’exilèrent d’ailleurs tous deux à Paris.

 

 

- La dilection pour le Japon manifestée par les militaires à l’origine du coup d’État de 1932 ne doit pas nous faire oublier que la victoire du Japon sur l’empire russe en 1905 eut un retentissement énorme dans tous les pays colonisés d’Asie démontrant que les puissances blanches et colonisatrices n’était pas militairement invincibles. Elle était encore fraiche dans toutes les mémoires asiatiques.

 

 

- Nos deux journalistes mettent au moins de façon indirecte le « clan » Pridi en cause pour se débarrasser du roi que ce soit directement ou par l’intermédiaire des services secrets britanniques ?

 

- En tout état de cause, Pridi ou pas Pridi, s’il y eut un complot en 1938, il fut suivi pour le malheur du jeune roi par le triste épisode du 9 juin 1946 lorsqu’il trouva la mort par balle. A cette date Pridi était devenu premier ministre depuis le mois de mars. L’existence d’un complot antérieur permet d’écarter les autres hypothèses envisagées, celle d’un accident ou celle d’un suicide. C’est toutefois ainsi que nous devons comprendre  ces allusions ?

 

 

Il est regrettable que tous ceux qui ont écrit et spéculé sur ce décès n’aient jamais approfondi le détail des événements de novembre 1938 qui furent probablement le prélude à l’assassinat de 1946 (9).

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article 217 « LA VIE EN SUISSE DES DEUX FUTURS ROIS DE THAÏLANDE, RAMA VIII ET RAMA IX » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/01/217-la-vie-en-suisse-des-deux-futurs-rois-de-thailande-rama-viii-et-rama-ix.html

 

(2) « le monde illustré » du 16 mars 1935.

 

 

(3)  Voir nos article 191 « PHRAYAPHAHON, SECOND PREMIER MINISTRE DU SIAM CONSTITUTIONNEL DU 24 JUIN 1933 AU 11 SEPTEMBRE 1938, UN PERSONNAGE ENIGMATIQUE » :

 http://www.alainbernardenthailande.com/2015/07/191-phrayaphahon-second-premier-ministre-du-siam-constitutionnel-un-personnage-enigmatique.html

et

196 « LA CHRONOLOGIE DE L’ASCENSION DE PHIBUN AU POUVOIR SUPRÊME » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/08/196-la-chronologie-de-l-ascension-de-phibun-au-pouvoir-supreme.html

 

(4) Le 18 selon « Le Temps » du 19 octobre, le 19 selon  le « Journal des débats politiques et littéraires » du 20 octobre.

 

(5) « Que voulez-vous ? ce sont les risques du métier ! » 

 

(6)  « Journal des débats politiques et littéraires » des 7- 8 novembre 1938, n° 265.  Quotidien, le journal a été fondé en 1814.

 

(7) Contrairement aux sites équivalents français, l'accès aux documents numérisés de la presse anglaise  n'est pas gratuit, environ 100 euros par an via la British Library.

 

(8) L’article est du 6 novembre.  La revue hebdomadaire est dirigée par A. Breton,  représentant à Saigon de la tentaculaire société lyonnaise Descours et Cabaud  qui a probablement des connexions au Siam. L’article est signé de Michel Gorel, un journaliste d’investigation, auteur de nombreux ouvrages d’actualité politique. Nous avons feuilletés de nombreux exemplaires de la revue dont 7 années sont numérisées sur le site de la BNF (1936-1942), elle nous a semblé de grande qualité et ne pas donner dans la fantaisie.

 

(9) Notre propos n’est pas de nous lancer à notre tour dans des exégèses sur les circonstances de la mort du petit roi. Nous nous contenterons d’une simple chronologie. L’enquête fut longue et fit intervenir des experts anglais en balistique et en médecine légale. Trois inculpations furent prononcées le 28 septembre 1948 concernant deux pages royaux et le secrétaire du roi. Pridi le fut comme instigateur présumé et le lieutenant Vacharachai Chaiyasithiwet comme autre exécutant. Toutefois, ils avaient tous deux fui la Thaïlande après le  coup d’état de novembre 1947.

 

Une première décision fut rendue  le 27 septembre 1951 acquittant deux des trois accusés et condamnant le troisième à mort. Aucune décision  ne fut prononcée  contre Pridi ou Vacharachai.  Sur appel, en décembre 1953, la Cour confirma un seul des acquittements et prononça deux peines de mort. Le dossier fut soumis à la Cour suprême  qui prononça trois peines de mort le 13 octobre 1954.  Elles furent exécutées le 17 février 1955, le Roi ayant refusé sa grâce.

Contrairement à ce que l’on lit souvent, la décision qui fait 58 pages est d’accès libre tant en thaï évidemment qu’en traduction anglaise.

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12 novembre 2018 1 12 /11 /novembre /2018 03:16

 

 

Statue du roi Rama VI en chef de guerre portant le costume de cérémonie, la main gauche sur l’épée du roi Naresuan et la droite tenant une branche de java cassia (ชัยพฤกษ์ Chaiyaphruek) symbole de victoire. Elle été sculptée par un artiste contemporain, Chitti Kasemkitvatanam, à l’occasion de l’exposition du centenaire qui s’est tenue jusqu’au 30 septembre 2017 au « Memorial hall du roi Vajiravudh » à la National Library.

 

Nous avons parlé à diverses reprises de la participation du Siam à ce que la bonne conscience universelle a appelé « la guerre du droit ». Nous avons évoqué les circonstances de cet engagement tardif et ses conséquences ultérieures qui furent relativement positives puisque le pays fut considéré comme appartenant au clan des vainqueurs (1).

 

La conférence de Paris en 1919, le Siam est représenté par le Prince Charoon :

 

 

Nous n’avons pas oublié les 19 morts siamois au cours des opérations (2)...

 

 

ni naturellement les Français du Siam partis « faire leur devoir » (3).

 

 

Le couperet de l’histoire tombe trop souvent de façon définitive, surtout à l’occasion de ce conflit qui vit pour la première fois la propagande utilisée de façon massive par les belligérants (4). Il est aussi des historiens et des chercheurs qui s’accrochent à la vérité même si elle doit déplaire. Tel est le cas d’un ouvrage récent de Stefan Hell qui nous donne des éléments à notre connaissance inexploités à ce jour (5).

 

 

En dehors des motifs de l’engagement aux côtés des alliés, nous y avons recueilli d’inédites précisions sur la vie des « pioupious » siamois en France puis en occupation en Allemagne.

 

 

L’invocation des « grands principes » apparait sur l’une des faces du monument aux morts de Bangkok édifié en 1921 ainsi traduite : « Le roi a estimé en effet que l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie ignoraient les lois de la guerre et menaient les combats de manière immorale et qu’il voulait veiller au respect de ces normes considérées comme sacro-saintes. Il s’est donc opposé à ceux qui combattaient de manière immorale… » (2).

 

Dans un article publié en 1982 dans le Journal de la Siam society l’historien américain Keith Hart écrit, mais il ne cite que des sources anglaises ou américaines « Le gouvernement du roi Rama VI a été indigné par la déclaration de la guerre sous-marine sans restriction de l'Allemagne en février 1917… » (6).

 

 

Il faudrait pour se faire quelque idée sur l’opinion siamoise dans les premières années de la guerre avoir accès à la presse de Bangkok de l’époque ce que nous n’avons pas les moyens de faire. Le roi et son entourage très germanophile furent-ils indignés des violations du droit international par les puissances centrales invoquées à cor et à cri par la propagande alliée ? Il est permis d’en douter et de penser qu’ils avaient également accès à la propagande austro-allemande qui disait évidemment strictement le contraire ? (7).

Affiche de propagande allemande à la gloire de ses sous-mariniers : 

 

 

 

Les combats immoraux ?

 

L’invocation tardive de ce motif par les Siamois entrés dans le conflit lorsque la guerre est en passe de se terminer, reste suave. Rama VI ne semble pas s’être indigné à posteriori des guerres sanglantes et sauvages conduites par les Anglais en Birmanie qui se sont terminées en 1885 alors qu’il était bébé,

 

 

... et pas plus n’a-t-il fait acte de repentance sur le sac de Vientiane et les massacres collatéraux en 1828 par le général Bodindecha sous le règne de son ancêtre Rama III, toutes opérations qui seraient considérées aujourd’hui comme des crimes de guerre (8).

 

 

La guerre sous-marine.

 

Elle fut initiée en défense par les Allemands pour débloquer le blocus anglais de leurs côtes et par ailleurs pour s’opposer au ravitaillement en armes des alliés par des navires provenant de pays neutres ou camouflés sous pavillon neutre, essentiellement les États-Unis et ce dès le début de la guerre. L’Empereur Guillaume avait fait savoir à toutes les chancelleries, donc au Siam, que l’utilisation de navires neutres pour ravitailler les alliés serait susceptible d’entraîner leur destruction. Il y eu donc des torpillages mais celui du Lusitania le 7 mai 1915 fit grand bruit, peut-être à cause de la  présence d’un milliardaire américain parmi les victimes dont la famille, qui avait des immenses moyens financiers, médiatisa l’événement. (9)

 

 

Les motifs de la déclaration de guerre ?

 

Nous savons que les Siamois n’avaient guère à se louer des rapports encore pathologiques de leur pays avec la France qui s’était emparé en 1893 d’immenses territoires soumis à leur souveraineté sous l’œil bienveillant de l’Angleterre. Le seul pays allié pour lequel les Siamois pouvaient éprouver de la sympathie était la Russie autocratique mais elle avait pratiquement cessé le combat dès la première révolution de février 1917.

 

 

Le choix du Siam fut de toute évidence un choix d’opportunité avant d’être un choix de moralité. Mais il est une autre raison que nous révèle Stefan Hell. qui est apparemment le premier à le faire.

 

 

Deux princes siamois avaient trouvé la mort lors de la guerre sous-marine.

 

Nous n’avons malheureusement pas pu savoir quand et lesquels (10). Connaissant le sens aigu de la famille encore chez les Thaïs aujourd’hui, il est permis de penser que la disparition de deux des cousins du roi et de son entourage également composé essentiellement de princes fut un élément majeur pour faire basculer le camp des germanophiles dans celui des germanophobes et prendre la décision non seulement de sortir de la neutralité mais encore d’envoyer des troupes sur le front.

 

Le roi et la cour ont-ils voulu tout simplement venger la mort de leurs deux cousins ? (11).

 

 

Le sort des combattants

 

Hell nous livre de précieux et inédits renseignements,  issus de ses recherches qui vont quelque peu étriller la version angélique de « la grande fraternité des frères d’armes » et nous éclairer sur l’attitude ouvertement méprisante des Français et des Anglais à l’égard des Siamois.

 

 

Il cite deux anecdotes significatives en tous cas de l’état d’esprit des occidentaux de Bangkok à l’égard des autochtones.

Dans un câble adressé à Paris, la représentation française locale, dont les télégrammes étaient interceptés depuis longtemps par les Siamois, s’étonne que ceux-ci aient pensé à saisir les navires allemands dans la Chaopraya « malgré leur enfantillage même quand les questions les plus sérieuses sont concernées ». « Ce sont de grands enfants » disait-on des noirs au temps des colonies !

A la suite de l’agression par un ingénieur britannique de deux soldats siamois à Bangkok, le prince Chakrabongse (สมเด็จพระอนุชาธิราช เจ้าฟ้าจักรพงษ์) dut publier une déclaration rappelant que les manières respectueuses et les bonnes manières devaient être mutuelles. Et pour rappeler avec humour ces bonnes manières aux Anglais, il envoya tous les soirs une unité de cavalerie pour défiler en fanfare devant le club des expatriés britanniques à l’heure où ses membres se rassemblaient pour leur apéritif quotidien.

 

 

Des difficultés vont surgir dès l’arrivée des troupes siamoises sur le continent. Les Français avaient expatriés, en dehors des troupes coloniales, quelques dizaines de milliers de travailleurs indochinois pour remplacer les ouvriers français mobilisés sur le front

 

 

... et servir en particulier de coolies.

 

 

Les Siamois refusèrent fermement que les troupes, des combattants volontaires faut-il le rappeler, participent au déchargement des navires. Le prince Charoon (Charoonsakdi Kritakara - พระวรวงศ์เธอ พระองค์เจ้าจรูญศักดิ์กฤดากร), représentant du Siam en France, se plaint d’ailleurs dans de nombreux cables de l’attitude méprisante des Français qui se refusent à considérer les Siamois autrement que leurs auxiliaires annamites ou cambodgiens et non comme des alliés.

 

 

En ce qui concerne les troupes proprement dites, même si elles n’eurent pas loisir de participer aux opérations, grand bien leur fit, leur sort ne fut pas fort heureux que ce soit en France ou plus tard en occupation en Allemagne. Elles ont été dotées d’uniformes de laine et de longs manteaux ce qui ne suffisait pas à lutter contre l’humidité et le froid de l’automne et de l’hiver. Les rations étaient maigres et les logements sommaires. Beaucoup furent frappés par l’épidémie de grippe sans recevoir de soins.

 

 

Hell cite le cas d’une unité siamoise affamée et égarée sur les routes – mais le cas ne fut pas isolé – qui rencontra une unité française laquelle refusa non seulement de partager ses rations mais de lui indiquer son chemin. Heureusement pour elle, une unité américaine de passage leur offrit la nourriture et les remit dans la bonne direction (12).

Hell cite encore le cas d’un interprète français furieux de devoir manger à la table des Siamois qui refuse de passer la corbeille de pain parce que ce n’était pas son travail. Les choses ne se déroulèrent pas mieux avec les officiers d’aviation français chargés d’instruire les aviateurs siamois et qui se contentèrent de les faire marcher au pas.

Dans une lettre au roi, le prince Charoon écrit « Bien sûr, nos hommes ressentent grandement et simplement de la haine à l’égard de la France » et ajoute « je suis profondément désappointé que ce résultat soit totalement à l’opposé de ce que furent les intentions de votre majesté »

 

 

Beaucoup revinrent avec la haine des Français plus encore que celle qu’ils avaient éprouvée les années précédentes en souvenir de 1893 et des années suivantes. Il ne faut pas oublier – nous l’avons tous vécu – que tous les anciens combattants aiment à raconter leurs souvenirs quitte à les amplifier. Tous ceux qui partirent et revinrent étaient jeunes, tous restèrent probablement dans l’armée et s’y trouvaient encore en 1941 lorsque le Siam entra en guerre contre la France. Ils y ramenèrent des souvenirs qui ne s’étaient certainement pas évaporés. Nous n’avons malheureusement pas connaissance de ceux du dernier survivant de ces 1284 volontaires, Yod Sangrungruang, mort en 2003.

 

 

Né en 1897, engagé volontaire à 20 ans, il servit jusqu’à la fin de la guerre comme mécanicien d’aviation, il revint dans son pays en juin 1919 et ne participa pas au défilé de la victoire du 14 juillet 1919.

 

 

Découvert par les médias en 1999, il eut l’incommensurable honneur d’être décoré de la légion d’honneur à l’initiative du Président Chirac par l'ambassadeur de France en Thaïlande, Gérard Coste, dans sa ville natale de Phitsanulok où il mourut quatre ans plus tard à 106 ans. Peut-on considérer cela autrement que comme une hautaine et dérisoire aumône ? Probablement gâteux lors de la remise de la médaille mais dur à cuire, il put profiter de l’allocation aux légionnaires de 6 euros par an pendant quatre ans, un hommage qui a coûté 24 euros à la France, le prix de deux caisses de bière. Qu’il nous soit permis de penser que s’il avait été en état de donner ses impressions, il nous eut - peut-être - dit qu’il aurait préféré 80 ans auparavant être nourri d’une bonne soupe bien chaude et bénéficié d’un peu de considération de la part des aviateurs français. Ce n’est évidemment qu’une hypothèse.

 

NOTES

 

(1) Voir nos articles :

164 « LE SIAM PARTICIPE A LA 1ÈRE GUERRE MONDIALE » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-164-le-siam-particpe-a-la-1ere-guerre-mondiale-125175819.html

28. « LE SIAM ET LA 1ÈRE GUERRE MONDIALE ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-28-les-relations-franco-thaies-la-1-ere-guerre-mondiale-67543426.html

(2) Voir notre article :

A 176 – « LE MEMORIAL DE BANGKOK A LA MEMOIRE DES 19 MILITAIRES SIAMOIS MORTS AU COURS DE LA GRANDE GUERRE ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/02/le-memorial-de-bangkok-a-la-memoire-des-19-militaires-siamois-morts-au-cours-de-la-grande-guerre.html

(3) Voir notre article :

A 243 –  « LES FRANÇAIS DU SIAM MORTS À LA GUERRE DE 1914-1918 : LE MONUMENT DU SOUVENIR A BANGKOK »

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/11/a-243-les-francais-du-siam-morts-a-la-guerre-de-1914-1918-et-le-monument-du-souvenir-a-bangkok.html

 

(4) Dans ce qu’elle a de pire la propagande des alliés alla jusqu’à accuser les « boches »

 

qu’on appelait alors plus volontiers les « huns » ou les « barbares » d’embrocher des petits enfants belges sur leur baïonnettes pour les faire rôtir.

 

Version franco-anglaise du petit belge à la broche :

 

 

Version allemande du soldat nourissant le petit belge :

 

 

Les Allemands n’étaient pas en reste qui accusait les Sénégalais utilisés pour « nettoyer les tranchées » à la machette - une tâche que la plupart des Français se refusaient à accomplir - de prélever quelques bons morceaux pour améliorer leur popote.

 

 

(5) « Siam and world war I : An international history », River books à Bangkok, 2017 (ISBN 9786167339924) établi sur la base de documents d’archives et de correspondances privées qui ne semblaient pas avoir été exploités jusque-là. Nous n’avons malheureusement pas pu nous procurer l’ouvrage mais bénéficions d’une bonne synthèse publiée dans le volume 106 du journal de la Siam society, pp. 365-369.

 

(6) « A NOTE ON THE MILITARY PARTICIPATION OF SIAM IN THE FIRST WORLD WAR » in Journal de la Siam society, volume 70, pp. 133-136.

 

(7) L’exemple typique, le premier en date, est celui de l’allégation de la violation de la neutralité de la Belgique dont le droit international de l’époque peut donner des interprétations divergentes, le statut de neutralité restant alors obscur : l’Allemagne avait adressé un ultimatum à la Belgique sous forme brutale il est vrai, exigeant seulement le droit de passage pour ses troupes. Le gouvernement du roi Albert répondit que le pays s’y opposerait par tous moyens. Un pays pouvait-il rester neutre tout en autorisant un droit de passage ? La réponse est incertaine, probablement positive. Malheur aux vaincus.

 

 

(8) Ne revenons pas sur les premiers bombardements des populations civiles, avions anglais sur Düsseldorf, Cologne et Friedrichhafen (version allemande)

 

Bombardements effectués en violation systématIque de la neutralité suisse :

 

ou Zeppelins sur Anvers (version franco-anglaise)

 

 

ni sur l’utilisation des gaz de combat inaugurée par les Français (version allemande) ou fruit de l’imagination sanguinaire des « boches » (version franco-anglaise). Malheur aux vaincus.

 

 

(9) Il est actuellement unanimement reconnu que le navire américain transportait en toute illégalité une cargaison d’armement à destination des alliés sous pavillon neutre. Il était difficile pour le droit international de l’époque d’appréhender cette forme de guerre jusqu’alors inconnue. Lorsque Surcouf s’attaquait aux navires neutres qui tentaient de forcer le « blocus continental » et envoyait au fond des mers tout ce qu’ils contenaient, équipage et passagers compris, il était considéré comme un héros. Torpillage du Lusitania, immonde crime de guerre pour les alliés, immense victoire navale pour les Allemands. Malheur aux vaincus.

 

 

 

(10) Il n’y avait pas de Siamois parmi les victimes du torpillage du Lusitania dont la liste est connue (http://www.rmslusitania.info/people/lusitania-victims/). Nous avons épluché le rôle des trois classes de passager et celui des membres d’équipage. Quand ces princes ont-ils été torpillés ? Probablement après l’intensification de la guerre sous-marine ordonnée par Guillaume II en février 1917. Il nous faudrait avoir accès à la presse siamoise de l’époque.

 

(11) N’oublions pas que cette guerre et son cortège de 10 millions de morts au combat a eu pour origine deux morts, l’assassinat par un terroriste serbe d’un très obscur archiduc autrichien et son épouse, héritier du trône.

 

 

(12) Sans faire de mauvais esprit, on peut penser qu’il s’agissait d’une unité de noirs : ceux-ci – composant plus du quart des troupes américaines - étaient placés dans des unités qui leur étaient réservés et considérés par les unités blanches probablement comme les Français considéraient les Siamois…. Nègres pour les uns, niaks pour les autres.

 

 

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10 novembre 2018 6 10 /11 /novembre /2018 13:46
A 243 – LES FRANÇAIS DU SIAM MORTS À LA GUERRE DE 1914-1918 : LE MONUMENT DU SOUVENIR A BANGKOK

Pas un d’entre nous n’a échappé à la « Grande Guerre » au travers de nos grands-parents, d’anciens ou de proches, Français ou pas. Même si aujourd’hui il ne reste plus aucun survivant des combattants, le souvenir est là, parmi nous, dans tous nos villages et dans toutes nos villes, sur nos monuments aux morts et dans nos églises. A la diligence essentielle des représentants du « Souvenir français » en Thaïlande, les monuments à nos morts du Siam ont été réhabilités et inaugurés le 11 novembre 2016 après la construction des nouveaux bâtiments de l’Ambassade. Sans eux, ils auraient probablement disparu.

A 243 – LES FRANÇAIS DU SIAM MORTS À LA GUERRE DE 1914-1918 : LE MONUMENT DU SOUVENIR A BANGKOK

Une première plaque y est gravée à la mémoire des trois marins tués par les tirs siamois lors de l’ « incident de Paknam » de juillet 1893. Nous ne connaissons d’eux que leur état civil : François Guéguen, né le 7 mars 1853 à Lambézellec, un quartier de Brest,  François Jaouen, né le 2 juin 1869 à Locquirec dans le Finistère et François Allongue, né le 5 avril 1870 à Fréjus. Ils furent enterrés dans le terrain du Consulat général dans la nuit du 13 au 14 juillet avant que leurs dépouilles ne soit ultérieurement rapatriées en France. Le monument aux morts de Lambézellec ne porte pas de noms pas plus que celui de Locquirec qui ne débute qu’avec les morts de la grande guerre ainsi que ceux de Fréjus. Nous avons parlé des morts français durant l’occupation que certains croient devoir qualifier de « pacifique », de Chantaboun. Une plaque leur est consacrée … moins un officier purement et simplement oublié ! (1) Ne félicitons pas les historiographes de l’Ambassade !

A 243 – LES FRANÇAIS DU SIAM MORTS À LA GUERRE DE 1914-1918 : LE MONUMENT DU SOUVENIR A BANGKOK

Le monument aux morts de la grande guerre porte les noms de onze de nos morts.

 

Il comporte une erreur consternante puisque dédié « à la mémoire des Français du Siam morts pour la Patrie » alors qu’ils ont tous eu droit à la qualification honorifique, et plus encore, de « morts pour la France », une distinction particulière qui a de nombreuses conséquences juridiques. Restons-en là et supposons cette erreur comme  involontaire. (2).

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Après que nous nous soyons intéressés aux Siamois morts pendant la grande guerre, il nous a évidemment intéressé de dire quelques mots de ces Français partis du Siam, morts au cours de ce que le Pape Benoit XV a appelé un « massacre inutile » en essayant d’avoir une vision plus humaine qu’une simple liste gravée, même en lettres d’or, dans le granit (3).

A 243 – LES FRANÇAIS DU SIAM MORTS À LA GUERRE DE 1914-1918 : LE MONUMENT DU SOUVENIR A BANGKOK

D'août 1914 à novembre 1918, la France mobilisa 8.700.000 soldats et marins, comprenant 33 classes d'âge allant de 20 ans (classe 1919) à 48-50 ans (classe 1886) (4).

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Quelle est la situation au Siam ?

 

Nous avons un bon aperçu de la population étrangère à la veille de la guerre par une source précieuse, le Bangkok Siam directory de 1914.

A 243 – LES FRANÇAIS DU SIAM MORTS À LA GUERRE DE 1914-1918 : LE MONUMENT DU SOUVENIR A BANGKOK

Lorsque la guerre éclate, il  y a au Siam 240 français, 146 hommes, 63 femmes et 31 enfants. De ces hommes, 44 sont des prêtres catholiques dépendant des Missions étrangères de Paris. La plupart des femmes, 20, sont des religieuses. L’ordre de mobilisation parvint très rapidement à Bangkok. Nous ignorons quand et comment il est arrivé et comment il a ensuite été répercuté sur nos nationaux dont certains, les missionnaires, résidaient dans des zones reculées.

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Un navire anglais, le Syria quitte Bangkok le 7 août et arrive à Marseille le 14 ou le 15 septembre. Une autre partie des mobilisés semble avoir rejoint également Marseille sur un navire japonais. Ils sont 60 mobilisés dont 11 ne reviendront pas. Nous n’avons pas trouvé d’autres précisions sur des départs ultérieures à la suite de la mobilisation des classes les plus anciennes.

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Qui étaient-ils ?

 

Nous avons une source précieuse même si la consultation n’en est pas toujours facile pour des raisons d’homonymie : Le Ministère des armées propose à travers son site « Mémoire des hommes » de chercher un nom parmi les victimes de la grande guerre. Ce site qui est une mine d'or pour les familles et les chercheurs permet en outre un accès à certaines pièces et livrets matricule patiemment scannés et mis à disposition du public. Il ne commence malheureusement qu’avec la guerre de 14. Pour les conflits antérieurs celui de 1893, nous devrons rester sur notre faim (5).

A 243 – LES FRANÇAIS DU SIAM MORTS À LA GUERRE DE 1914-1918 : LE MONUMENT DU SOUVENIR A BANGKOK

Le mémorial de Bangkok respecte – comme tous les monuments aux morts de France – le seul ordre alphabétique, ils sont tous égaux devant la mort. Nous ne le respecterons que partiellement, réservant une place de choix aux religieux pour la bonne raison que le site des Missions étrangères  nous donnera de précieux renseignements, révélateurs de l’état d’esprit de ces combattants.

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Les six civils

 

François Auguste de Fornel, ingénieur au service du gouvernement siamois, est né le 24 juillet 1880 à Angoulême. Il est de la classe 1900, mobilisé comme sergent au 7ème régiment de zouaves. Il est mort à l’ennemi à Ypegaal (Belgique) le 10 novembre 1914. Il avait  34 ans.

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Frédéric Augustin Edmond Fortin, employé au « Comptoir français du Siam » est né le 28 février 1880 à Paris, également de la classe 1900. Sous-lieutenant au 20ème bataillon de chasseurs à pieds, il mourut à l’ennemi à Notre-Dame-de-Lorette le 10 juin 1915, à 35 ans.

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Marcel Henry, fils du directeur de la « Banque de l’Indochine » à Bangkok, mourut à Bangkok le 12 octobre 1920 des suites des blessures au gaz reçues en 1915. Il avait 24 ans. Il est absent de la liste des 29 morts pour la France du Ministère des Armées portant ce nom et ce prénom. Est-ce en raison de la tardiveté de son décès ? Les conditions d’obtention de ce titre étant assez strictes ?

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Louis Emile Jean Baptiste Rabjeau, cadre à la compagnie « Est-asiatique-français » est né le 22 février 1982 à Angers. Il est de la classe 1902. Il  disparut au combat dans le Somme, à Belloy-en-Santerre le 4 septembre 1916 à 34 ans. Il était sergent au 27e bataillon de tirailleurs.

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Maurice François Richer, conseiller juridique du gouvernement siamois, est né à Paris le 4 mai 1881. Il est de la classe 1901. Lieutenant au 21e  régiment d’infanterie coloniale, il mourut à l’ennemi dans la Marne le 3 février 1915 à 33 ans. 

A 243 – LES FRANÇAIS DU SIAM MORTS À LA GUERRE DE 1914-1918 : LE MONUMENT DU SOUVENIR A BANGKOK

Henri Isidore Segnitz, membre de la commission des lois au ministère siamois de la justice comme collaborateur de Padoux, est né le 9 novembre 1881 à Paris, de la classe 1901. Il était lieutenant au 308e régiment d’infanterie et fut tué à l’ennemi à Hargicourt dans la Somme le 22 août 1915 à 33 ans. Avocat de formation, docteur en droit, il fut nommé Chevalier de la Légion d'honneur à titre posthume par décret du 1er octobre 1918 et décoré dans les mêmes conditions de la Croix de guerre. Il fut ainsi cité à l’ordre de l’armée « Alors qu'il s'était porté en avant de la première ligne pour donner l'exemple à ses hommes, il perdit connaissance en disant à son colonel « Dites à mes hommes d'avoir du courage, j'ai fait tout mon devoir. » Officier ayant donné, depuis son arrivée au front, le plus bel exemple de courage et de sang-froid. Est tombé mortellement frappé, le 21 août 1915 ». Son nom apparait sur la stèle commémorative à la faculté de droit de Paris (ancienne faculté, actuellement Université Paris-Panthéon-Sorbonne),

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...à l’Ecole libre des  Sciences politiques qui fut considérée comme « l’école de la revanche » ...

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et dans le livre d’or de son régiment.

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Nous sommes mieux renseignés sur eux pour la raison que le site des Missions étrangères - l’Ordre est fidèle à ses morts - leur consacre une notice souvent émouvante fondée pour une grande partie sur les correspondances adressées à Paris ou communiquées par leurs familles (6). Le déclenchement de la guerre ne suscita pas chez les religieux des terres lointaines les mêmes réactions que chez les civils lesquels sont tous partis comme dans la métropole la fleur au fusil, les frères se quittant en se disant « Au revoir, à Berlin ! ».

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Cette question a fait l’objet d’une longue étude de Paul Christophe (7).  La question était simple, il s’agissait tout simplement de savoir s’ils devaient quitter leur mission pour participer à une guerre dont on ignorait la durée même si tous pensaient qu’elle serait brève. Les avis des vicaires apostoliques divergèrent. Il ne s’agissait bien évidement pas de déserter mais de savoir s’il était possible d’abandonner les ouailles. Les autorités civiles estimaient parfois que la présence des missionnaires serait plus utile sur place pour  éviter toute agitation dans les populations locales. Certes, cette question pouvait se poser directement dans les pays sous tutelle coloniale, Cambodge ou Indochine, mais elle pouvait aussi se poser de façon marginale dans les régions du Siam occupées par de fortes minorités annamites, cambodgiennes ou laotiennes souvent en majorité catholiques : Les missionnaires tenaient leurs paroissiens en mains alors que dans leurs pays d’origine commençaient à surgir des symptômes indépendantistes. Jusqu’au printemps 1915 au moins, certains missionnaires d’Indochine ont pu ainsi rester dans leur « poste avancé », le Gouverneur fermant les yeux, considérant qu’ils y étaient plus utiles pour encadrer une population non encore turbulente mais en passe de le devenir.

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Mais pour Monseigneur Perros, vicaire apostolique du Siam ...

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les missionnaires doivent partir en répétant la devise de Jeanne d’Arc « Pour Dieu, pour la patrie ». C’est ainsi que onze missionnaires débarquèrent à Marseille où, après avoir dit la messe à Notre Dame de la Garde, ils attendirent d’être dirigés sur leurs postes. La plupart résumerons le dilemme comme suit « S’il faut être soldat, soyons soldat. Le missionnaire est le soldat de Dieu, toujours et partout ».

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Qui étaient-ils ?

 

Le Révérend Père Auguste Marie Joseph Boursolles est né le 25 décembre 1889 à Tence (Haute Loire). Il était de la classe 1909. Il était missionnaire à Ubonrachathani. Sergent au 22e régiment d’infanterie coloniale, il mourut le 8 novembre 1915 à l’hôpital de Braux-Sainte- Cohière dans la Marne  des suites de ses blessures.

A 243 – LES FRANÇAIS DU SIAM MORTS À LA GUERRE DE 1914-1918 : LE MONUMENT DU SOUVENIR A BANGKOK

Il avait 26 ans. Telle est la mention très administrative du Ministère des Armées. Les Missions étrangères sont plus prolixes : Il fit ses études secondaires à Monistrol et entra au Séminaire des Missions Etrangères le 11 septembre 1907. Ordonné prêtre le 7 mars 1914, il part le 15 avril suivant pour la Mission du Laos. Il lui est attribué le poste de vicaire à Ubon. Il y est à peine arrivé que la guerre éclate. Le 6 novembre 1915, dans les tranchées de Champagne, il est grièvement blessé au crâne par un éclat d'obus. Porté à l'ambulance, il y meurt le 8 novembre, assisté du Père Darles, missionnaire de Mandchourie. Plusieurs autres missionnaires mobilisés assistèrent à ses funérailles. « C’était mon meilleur ami », écrit un de ses confrères du Laos, mobilisé au même régiment. « Je l’appréciais beaucoup et j’aurais vivement désiré l’avoir avec moi pour retourner là-bas, après la guerre. Il était d’un caractère très doux, d’une grande délicatesse dans ses rapports avec les autres, et ne faisait jamais de peine à personne. Il n’a laissé que des amis partout où il a passé ». Des soldats coloniaux disaient un jour : « Ah ! c’est grand dommage que nous n’ayons plus Boursolles comme caporal… Quel bon type, toujours de bonne humeur ! Et puis, il avait ce beau calme de vieilles troupes coloniales. Simple, il l’était aussi, cherchant constamment à s’effacer ». S’il est parti comme sergent, c’est à son corps défendant. Il répondit à son capitaine, qui lui demandait s’il voulait avoir de l’avancement : « Non, mon capitaine, car je ne me sens aucune aptitude pour le commandement ; je demande plutôt à rendre les galons que j’ai ». Il paraît bien avoir eu le pressentiment de sa mort. Dans la dernière carte qu’il écrivait, des tranchées de Champagne, à M. Burguière, son curé au Laos, mobilisé comme lui, il disait : « Priez pour moi, si vous voulez garder votre petit vicaire d’Oubone ... Comment, sinon par une protection spéciale de la sainte Vierge, ai-je pu échapper jusqu’ici à la mort, alors que j’en ai vu tomber tant auprès de moi ? ». Le 1er novembre, 5 jours avant qu’il ne fût blessé à mort, il écri­vait à un ami: « Hier pendant la nuit, j’ai été rêveur, malgré les 77 et les shrapnells… Beaucoup d’obus sont tombés sur nos parapets... Tout cela est terrifiant, et cependant c’est du pain quotidien. La mort nous guette à chaque instant. J’ai connu ces heures d’attente, l’arme en mains et la baïonnette au canon, où l’on n’attend qu’un ordre pour s’élancer sous une pluie de mitraille et de feu. J’ai piétiné des cadavres allemands, étendus au milieu d’équipements et de fusils. J’ai connu la tristesse d’un soir de bataille, où chacun réfléchit et où la pensée se reporte bien loin, vers les parents et le pays natal. Quelle différence avec le passé, c’est-à-dire avec le Séminaire de Paris, où régnait une douce tranquillité ; avec le Laos, où je me sentais déjà si heureux ! Me voilà en pleine mêlée... J’ai vu tomber, sous les éclats d’obus, mes voisins de droite et de gauche, et moi seul j’ai été épargné comme par miracle. Je prie le bon Dieu, j’égrène souvent mon chapelet, invoquant le secours de la sainte Vierge, qui certainement m’a protégé ».

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Le révérend père Henri Cavaillé  est  né le 3 avril 1889 à Puylaroque (Tarn et Garonne) de la classe 1909 et fut incorporé comme caporal au 280e régiment d’infanterie.

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Missionnaire à Nakhonchaisi, il mourut des suites de ses blessures contactées en captivité,  le 1er novembre 1918 à Nancy, à 29 ans. Le site des Missions étrangères est moins austère : Il avait été admis au Séminaire des Missions Étrangères le 5 janvier 1907, fut ordonné prêtre le 7 mars 1914, et partit pour le Siam le 15 avril suivant. Il venait juste de commencer l’étude du thaï à Nakhonchaisi quand l'ordre de mobilisation le ramena en France. Bientôt fait prisonnier, il endura cinquante mois de captivité. Après sa libération, il fut envoyé à Nancy, où il mourut le 1er décembre 1918, épuisé par sa longue détention. Il était dans sa trentième année et n'avait passé que deux mois et demi dans sa mission.

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Le Révérend Père Gustave Rouan Marie Lagathu naquit le 15 mars 1885 à Guilers (Finistère) et fut incorporé comme 2e classe en 2e régiment d’infanterie coloniale, classe 1905 comme brancardier-aumônier.

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Admis au Séminaire des Missions étrangères en 1906, ordonné prêtre le 6 mars 1909, partit le 21 avril suivant pour la mission du Laos. Après l’étude du laotien à Nong Seng, il fut nommé vicaire à Tharé (Sakonnakhon). C’est le seul de nos prêtres de l’Isan. Il assista au sacre de Monseigneur Prodhomme à Saïgon, le 14 septembre 1913.

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Il fut tué au Chemin des Dames, le 16 avril 1917, alors qu'il portait secours à un blessé.

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Le Révérend Père Charles Valentin Joseph Sommelet, naquit le 14 mars 1885 à Humes-Jorquenay dans la Haute Marne. Admis au Séminaire des Missions Étrangères en 1904, ordonné prêtre le 18 décembre 1909, partit pour la mission du Siam le 11 mai 1910. Il fut envoyé à Nonghin (dans la province de Loei) en 1912, pour se perfectionner dans la langue, puis fut affecté à la paroisse du Calvaire à Bangkok en 1914. Mais il fut bientôt mobilisé pour la guerre et revint en France où il fut incorporé au 21e régiment d’infanterie.

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Il fut tué au front, dans l'Artois, le 30 décembre 1914.

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Le frère Eugène-Clovis Roux, il n’était pas prêtre mais c’était un « petit frère », religieux n’ayant pas reçu le sacrement de l’Ordre sacerdotal, grâce auquel il peut célébrer le sacrifice de la messe et réaliser des tâches propres au ministère pastoral, mais membre d’un ordre. Nous savons peu de choses sur lui. Professeur au collège de l’Assomption à Bangkok, donc sous la tutelle des Missions étrangères.

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Il était né au Puy-Saint-Vincent dans les Hautes-Alpes, le 4 mai 1883. De la classe 1903, il fut incorporé comme sergent au 159e régiment d’infanterie. Il fut tué à l’ennemi à Barleux dans la Somme le 4 septembre 1914, il avait 31 ans.

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Le 13 novembre 1917, dans un retentissant discours devant la chambre, Clémenceau déclara sous un tonnerre d’applaudissements : « … Ces Français que nous fûmes contraints de jeter dans la bataille, ils ont des droits sur nous.. ».

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Qu’en reste-t-il ?

 

Probablement 1.400.000 morts français, 100.000 peut-être venus de nos colonies, nos bons « nègres », nos bons Annamites et nos bons arabes. La victoire de 1918, fruit de 18 ou 19 millions de morts militaires, ne parlons pas des civils, suscita dans le monde un espoir immense, que cette guerre soit la dernière, « la der des der ». On chanta Paul Arène, le très oublié poète de Sisteron « demain sur nos tombeaux, les blés seront plus beaux ». Les blés n’ont pas repoussé sur les terres ravagées de la Somme ou de la Champagne. Bien au contraire, cette guerre porta incontestablement en germe les 25 ou 30 millions de morts seulement militaires de la suivante, ne parlons toujours pas des civils.

A 243 – LES FRANÇAIS DU SIAM MORTS À LA GUERRE DE 1914-1918 : LE MONUMENT DU SOUVENIR A BANGKOK

Il est incontestable qu’un vent de folie a alors soufflé sur le monde et a soulevé une tempête qui a déséquilibré les esprits. Nos missionnaires sont partis en ayant l’assurance de faire la volonté de Dieu. Chez leurs ennemis « Boches », Allemands ou Autrichiens, les militaires portaient un ceinturon sur la boucle duquel était inscrit « Got mit uns » (« Dieu avec nous »).

A 243 – LES FRANÇAIS DU SIAM MORTS À LA GUERRE DE 1914-1918 : LE MONUMENT DU SOUVENIR A BANGKOK

Ce Dieu était le même que le leur. Lorsque, quand la guerre fut déclenchée, l’ambassadeur d’Autriche – seul pays de tous les belligérants alors catholique - au Vatican demanda au pape Pie X de bénir ses armés, celui-ci répondit « je ne bénis pas les armes, je bénis la paix ».

A 243 – LES FRANÇAIS DU SIAM MORTS À LA GUERRE DE 1914-1918 : LE MONUMENT DU SOUVENIR A BANGKOK

Mais pour nos missionnaires, le service de Dieu et celui de la Patrie fut indissociable. Le R.P.Boursolle en fut l’archétype. Ce langage nous est devenu non pas incompréhensible mais étranger alors que ce patriotisme fut partagé par tous les prêtres et les catholiques de l’Europe belligérante. Les nations s’étaient alors sacralisées et les religions nationalisées. Cette tragédie aboutira à la réflexion de Vatican II dans l’encyclique Gaudium et Spes sur la guerre et la paix du 7 décembre 1965 et au cri retentissant du Pape Paul VI à la tribu de l’ONU le 4 octobre 1965 « Plus jamais la guerre ». Le ciel ne l’a pas entendu.

A 243 – LES FRANÇAIS DU SIAM MORTS À LA GUERRE DE 1914-1918 : LE MONUMENT DU SOUVENIR A BANGKOK

60 Français du Siam ont été mobilisés, 11 sont morts, dont 5 religieux. Ils sont bien tous « morts pour la France ».

A 243 – LES FRANÇAIS DU SIAM MORTS À LA GUERRE DE 1914-1918 : LE MONUMENT DU SOUVENIR A BANGKOK

La plaque commémorative d’origine avait été inaugurée par le Maréchal Joffre, notoirement anticlérical, en 1921 sans que les autorités religieuses soient invitées à la cérémonie, cela ne fut fait que par le Maréchal Foch, notoirement clérical, en février 1925 lors d’un voyage d’agrément au Siam (8).

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SOURCES

 

Chaque régiment ayant participé à la guerre eut son livre d’or publié dans les années 20 donnant la liste de ses morts. Tous y figurent, mais seuls en général les officiers supérieures y ont une notice détaillée.

 

NOTES

 

(1) Voir notre article H 17- L’OCCUPATION DE CHANTHABURI PAR LES FRANÇAIS, « UNE PAGE SOMBRE DE L’HISTOIRE DU SIAM » (1893-1905).

 

(2) La mention « mort pour la France » est un honneur posthume. Elle a été créée par la loi du 2 juillet 1915, aux fins d’honorer la mémoire des victimes de guerre. Les dispositions initiales applicables à compter du 2 août 1914 ont évidemment été adaptées pour tenir compte des victimes des conflits ultérieurs. Elle est attribuée par l’autorité militaire lorsque la preuve est rapportée que le décès est imputable à un fait de guerre, que ce décès soit survenu pendant le conflit ou ultérieurement. Elle doit être obligatoirement apposée en marge par l’officier d’état civil qui établit l’acte de décès. Elle est essentiellement honorifique et aucun pécule, capital ou pension ne sont versés lors de son attribution. L'inscription des Morts pour la France sur le monument aux morts de leur lieu de naissance ou de leur dernier domicile est obligatoire. Elle donne le droit à une sépulture individuelle et perpétuelle dans un cimetière militaire aux frais de l’État. Elle a une incidence non négligeable sur le bénéfice des droits d’auteurs au profit des ayant-droits puisqu’elle est prolongée de 30 ans. Les œuvres de Guillaume Apollinaire, mort pour la France en 1918, sont tombées dans le domaine public français en 2013. Celles d’Antoine de Saint-Exupéry, mort pour la France en 1944, entreront dans le domaine public en 2033.

A 243 – LES FRANÇAIS DU SIAM MORTS À LA GUERRE DE 1914-1918 : LE MONUMENT DU SOUVENIR A BANGKOK

 Notons que, dans son incommensurable bonté,  le législateur de 1915 décida que devaient en bénéficier les « indigènes de l’Algérie, des Colonies, ou pays de protectorat et des engagés au titre étranger tués ou morts dans les mêmes circonstances ». Naturellement, les mânes des Sénégalais utilisés essentiellement pour « nettoyer les tranchées », des Annamites ou des Arabes d’Afrique du nord utilisés comme « chair à canon » en éprouvent une intense satisfaction.

A 243 – LES FRANÇAIS DU SIAM MORTS À LA GUERRE DE 1914-1918 : LE MONUMENT DU SOUVENIR A BANGKOK

(3) Voir notre article A 176  « Le Mémorial de Bangkok à la mémoire des 19 militaires Siamois morts au cours de La grande guerre » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/02/le-memorial-de-bangkok-a-la-memoire-des-19-militaires-siamois-morts-au-cours-de-la-grande-guerre.html

 

(4) La première vague de mobilisation, en août 1914, porta sur les classes 1896 à 1910 soit les hommes de 24 à 38 ans. Les hommes de 21 à 23 ans des classes 1911, 1912 et 1913 étaient déjà sous les drapeaux. Les classes plus anciennes - 1892 à 1895 - de 39 à 42 ans - seront mobilisées entre septembre et décembre 1914. Deux nouvelles fournées interviendront en mars-avril 1915, classes 1889 – 1891, les hommes de 43 à 45 ans et un an plus tard, les classes 1886-1888 pour les hommes de 48 à 50 ans.

A 243 – LES FRANÇAIS DU SIAM MORTS À LA GUERRE DE 1914-1918 : LE MONUMENT DU SOUVENIR A BANGKOK

(5) Le site est le suivant :

http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/fr/article.php%3Flarub%3D24%26titre%3Dmorts-pour-la-france-de-la-premiere-guerre-mondiale

 

(6) http://archives.mepasie.org/fr

 

(7) « Des missionnaires plongés dans la grande guerre » éditions du Cerf, 2012.

 

(8) « J’en avais tellement assez de cet après-guerre que je partis pour  le Siam » cité par Katia Bogopolskaia « Diplomates écrivains : correspondances diplomatiques », 1999.

 

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17 octobre 2018 3 17 /10 /octobre /2018 22:24

 

 

SECONDE PARTIE

 

Nous avons parlé dans notre précédent article (1), qui en suivait plusieurs autres (2), du sort de ce qu’il est convenu d’appeler « les esclaves » au XIXe siècle jusqu’à l’abolition de l’institution en 1905.

 

 

Il semble bien que l’utilisation de ce terme résulte d’un abus de langage ou d’une insuffisance terminologique ? Les textes anciens régissant leur statut utilisent systématiquement le mot « that » (ทาส) retranscrit dans leur version anglaise par « slave » y compris d’ailleurs par le Roi Rama V  qui connaissait parfaitement l’anglais mais qui toutefois, dans le préambule de son décret de 1905 tint à souligner que l’esclavage au Siam n’était pas l’esclavage d’autres régions du monde. Le terme « kha » (ข้า) que l’on peut également traduire par « esclave » n’est jamais utilisé (3) Bien que nous ne sachions que peu de choses sur l’esclavage à l’époque d’Ayutthaya – Chroniques et Annales sont muettes sur le sujet, nous savons tout au moins qu’à partir de la moitié du XVIIe jusqu’à 1905 le pays n’eut pas à souffrir les excès qui conduisirent Rome, les Antilles françaises (nos « îles à sucre ») ou les États-Unis à des guerres sanglantes (4).

 

 

Ce sort le plus souvent débonnaire s’explique en grande partie par un statut juridique sur lequel nous avons tenté de nous pencher. Il nous faut bien évidemment citer Émile Jottrand, ce juriste belge qui participa à la préparation du nouveau code pénal (5) : « C'est toujours une lecture curieuse que celle des lois qui règlent cette institution singulière… Les textes sur cette matière, avec divisions et subdivisions, rappellent assez bien les discussions des Pandectes sur des pointes d'épingles » (6).

 

 

Sans entrer en profondeur dans le détail de cette législation « byzantine », nous bénéficions d’une classification établie par John Bowring qui écrivait en 1857 (7).

 

 

Il y a sept classes d’ « esclaves » – nous utilisions ce terme par défaut faute de meilleure alternative nous dit-il - selon la législation qu’il date de 1359 (Ramathibodi Ier) et qui décrit les sept manières de tomber en esclavage mais qu’il est plus simple de schématiser en trois :

 

- Les esclaves de guerre

- Les esclaves par achat

- Les esclaves par naissance.

 

Il ne semble pas y avoir eu trafic organisé méthodiquement comme celui des négriers souvent arabes ou portugais avec l’Amérique et responsable de la déportation de peut-être 20 millions de noirs. 

 

 

Signalons toutefois l’existence d’un trafic néfaste (mais peut être ponctuel ?) signalé par Crawfurd de jeunes gens capturés à Samarang sur l’île de Java et vendu par les capitaines de jonques chinoises  au Siam (8). Des hordes incontrôlées siamoises ou indochinoises se livraient à des razzias dans les régions frontalières le plus souvent au détriment des populations des minorités ethniques qu’ils revendaient sur la rive droite du Mékong, Sédangs au sud ou Kha du Laos dans le nord-ouest. Ces opérations ont été signalées par Francis Garnier (9).

 

LES ESCLAVES DE GUERRE

 

Il faut les classer selon leur origine, les Malais qui seraient 8.000. Ils furent enlevés de 1821 à 1 824 des États malais de la péninsule lors des expéditions du gouverneur de Ligor et pour la plupart originaires de Tringanou, de Kélantan et de Patani. Les Cochinchinois seraient 10.000, les Peguans seraient également 10.000, les Laos seraient 20.000 provenant de l’invasion siamoise de 1827-1838 (10), et les Birmans ne seraient que 1.000. Cette estimation  (59.000)  ne tient compte que des combattants capturés et non  de la famille, femmes et enfants qui suivent.

 

On peut supposer que les chiffres de Bowring, proche du roi, sont fiables. Bowring ne mentionne toutefois pas les Cambodgiens qui ont ou auraient été déportés à la suite des campagnes du général Bodindecha en 1835. En tout état de cause et malgré de lourdes incertitudes, nous sommes bien loin du chiffre délirant de 1.500.000 avancé par la presse coloniale (11). Ils appartiennent en priorité au roi, mais il aurait détesté les Cochinchinois (selon Bowring) et les distribuait au second roi.

 

Les Malais et quelques Peguans furent versés dans la marine. Ils y perçoivent un salaire de 8 ticals par mois jusqu’à 30 pour les officiers en sus de la nourriture. Ceux qui sont employés dans l’armée de terre perçoivent 4 ticals. Ils doivent tous 3 mois de service  au cours desquels ils sont payés et disposent donc de 9 mois à occuper à leur convenance.

 

Il semble clair que leur sort, une fois arrivés à marches forcées depuis le lieu de la bataille était généralement « acceptable ». Les obstacles à l'assimilation sont probablement inexistants : Soldats de quelque chef de guerre lao, indochinois ou birman, dont on ne sait trop comment ils les traitaient, ils deviennent soldats d’un chef de guerre siamois dont nous savons comment ils les traitaient.

 

 

L’idée de nation n’existant pas, ils ne font que changer de maître. Établis avec leur famille dans des villages éparpillés dans le pays de préférence loin de leur pays d’origine, sous l’autorité d’un chef de leur race, l’identité du groupe linguistique peut y subsister mais il ne semble pas qu’il y ait eu des obstacles majeurs à leur assimilation dans le tissu social siamois. On leur donnait des terres et ils ont contribué à peupler le pays de la même façon que les anciens domaines de Rome. Il n’est mentionné aucunes tentatives significatives de fuite et aucune mention de mauvais traitements. A partir du XIXe siècle (1801) ils bénéficient du même droit au rachat de leur liberté dans les mêmes conditions que les esclaves rachetables dont nous parlons plus bas selon les mêmes paramètres (âge et sexe).  

 

 

En dehors de leur fonction militaire, ils ont évidemment été utilisés pour contribuer à l’augmentation de la population et pouvaient également être employés au service royal comme phrai luang (ไพร่หลวง), statut sur lequel nous reviendrons.

 

 

Notons encore que les enfants mâles deviennent esclaves du roi mais que les parents peuvent disposer des filles à leur guise, y compris de les vendre. Lorsque Jottrand écrit en 1905, il ne parle plus que des esclaves pour dettes ce qui laisse à penser que cette espèce était virtuellement en voie de disparition. En admettant que ce régime ait été établi à partir du XIVe siècle et quelles qu’en aient été les motivations profondes qui ne relevaient bien évidemment pas de la charité chrétienne il déroge avec les usages de l’époque où régnait plutôt celui de tuer les mâles des populations vaincues, capturer leurs femmes pour l’usage que l’on devine et les enfants pour en faire de futurs esclaves.

 

 

Pour Monseigneur Pallegoix qui ne parle pas d’« esclaves de guerre » mais de « captifs », le terme est assurément mieux choisi : « Pendant les guerres, c'est la coutume d'amener captifs tous les habitants des places qu'on a prises, et le roi en distribue une partie à chaque mandarin, selon son rang et son mérite. Lorsque ces captifs ne se plaisent pas chez leurs maîtres, ils ont droit de passer chez un autre, pourvu que celui-ci paie leur rançon, fixée à quarante-huit ticaux par personne » (12).

 

Le qualificatif d’ « esclaves » de guerre semble donc parfaitement inadapté. L’histoire ne relate en tous cas aucun exemple de révolte de ces esclaves à force armée ou de fuite en masse. Pas de Spartacus,

 

 

pas de Toussaint Louverture.

 

 

LES ESCLAVES PAR ACHAT

 

Bowring les divise en deux classes les rachetables et les non rachetables. Monseigneur Pellagoix utilise le terme juridique de « rédimibles » et « irrédimibles ».

 

La classe des non rachetables

 

Elle est peu nombreuse nous dit Bowring sans nous donner de chiffres. Ce sont principalement des jeunes filles vendues par leurs parents. Il n’y a aucune garantie et par conséquent, plus des quatre cinquièmes d'entre elles prennent la fuite quand elles en ont l'occasion et le propriétaire n'a aucun recours. C’est un investissement perdant ! Nous ne sommes pas au Texas, on ne lâche pas de chiens dressés contre les fugitives !

 

 

Ceci nous est confirmé par l’article de R.B. Cruikshank que nous avons cité en première partie (13). Singulière législation qui ne permet pas à l’esclave de se racheter mais qui lui permet de fuir sans possibilité de recours de la part de son maître ! Monseigneur Pallegoix nous donne un exemple de contrat de vente, situation apparemment exceptionnelle puisque le père s’était porté garant en cas de fuite de sa fille (14).

 

La classe des rachetables

 

Elle serait la plus nombreuse, comprenant l’essentiel des esclaves du pays. Ces esclaves peuvent avoir été vendus par leurs parents ou s’être vendues eux-mêmes alors même qu’ils s’étaient déjà rachetés ! « Personne ne peut vendre un esclave sans son consentement » auraient dit d’érudits siamois à Bowring qui est tout de même sceptique. Le prix serait pour les hommes de 80 à 120 ticals et de 60 à 100 pour les femmes. Les chiffres énoncés par Monseigneur Pallegoix qui écrit à la même époque que Bowring sont à peu près les mêmes. La procédure d’achat et de vente est simple : Chaque esclave est porté sur un contrat que son maître conserve mais doit le donner chaque fois que l'esclave peut aligner la somme qui y est mentionnée.

 

Notons dans cette catégorie une sous-catégorie singulière, ce que les juristes appellent « le gage sans dépossession » tout comme lors de l’achat d’un véhicule à crédit qui est gagé en garantie du prêt mais reste à votre disposition. L’exemple le plus fréquent est celui d'un homme qui offre sa femme en garantie d’un prêt d’argent mais reste avec son mari.

 

 

LES ESCLAVES PAR NAISSANCE.

 

Leur situation est similaire à celle des esclaves pour dettes, Reprenons ce qu’en disait La Loubère : «  Quand on n'est esclave que pour dette, on redevient libre en payant : mais les enfants nés pendant cet esclavage, quoi que passager, demeurent esclaves. On naît esclave, quand on naît d’une mère esclave et dans l’esclavage les enfants se partagent comme dans les divorces. Le premier, le troisième, le cinquième, et  tous les autres en rang impair appartiennent au maître de la mère. Le second, le quatrième et les autres en rang paire appartiennent au père, s'il est libre ou à son Maître, s'il est esclave. Il est vrai  qu'il faut pour cela que le père et la mère n'aient eu commerce ensemble, qu'avec le consentement du maître de la mère  car autrement tous les enfants appartiendraient au maître de la mère ».

 

 

Bowring donne le détail minutieux par catégories, sous catégories et subdivisions et entre dans les méandres de cette législation qui semble avoir voulu appréhender toutes les situations possibles et imaginables. C’est très exactement ce que firent les Pandectes de Justinien, définir une foule de situations au cas par cas hors toute règle générale. Jottrand pour sa part nous donne quelques exemples auxquels nous nous limiterons, ceux qui sont basé sur cette constatation : Il ne faut pas oublier, que la chose vendue est une « chose vivante » (15).

 

 

Sur un plan général, nous savons que les esclaves étaient en général bien traités. Francis Garnier mérite d’être cité parlant des esclaves au Laos dont on peut supposer qu’ils étaient traités de même au Siam : «  Ils vivent même souvent si intimement et si familièrement avec leurs maîtres que, sans leurs cheveux qu'ils conservent longs et leur physionomie particulière, on aurait de la peine à les reconnaître au milieu d'un intérieur laotien. » (9).

 

 

Les droits du propriétaire sont également définis et le pouvoir disciplinaire limité à ce qui était nécessaire pour assurer l'obéissance sans causer de blessures. Ils ne recevaient probablement ni plus ni moins de coups de bâtons que les hommes libres ! Nous ne sommes pas en Alabama, le maître n'a pas le droit de vie et de mort sur aucun de ses esclaves.

 

 

Ceux-ci ne sont d’ailleurs pas dépourvus de droits puisqu’ils peuvent posséder et hériter. Ils ont également le droit d’ester en justice. Comme pour les esclaves rachetables, le prix est celui de la vente initiale, c’est la raison pour laquelle la vente d’esclaves devait être accompagnée d’un contrat écrit indiquant la date de la vente, le prix payé, le nom de l'acheteur, le nom du garant et le nom de l'esclave; le maître doit le lui restituer à la demande de l'esclave désireux d'acheter sa liberté à prix égal, pas de spéculation possible semble-t-il ? Il est encore d’autres dispositions favorables à ces malheureux : Le maître a l’obligation de les nourrir pendant les famines. Le maître est coupable d’adultère s’il dispose d’une esclave femelle munie d’un mari. Il est encore responsable de l’entretien, de l’éducation et du bien-être des enfants de l’esclave leur  mère.

 

S’il devient moine, il lui faut l’accord du maître mais il est alors automatiquement libéré. Une esclave par ailleurs devient automatiquement libre si elle a un enfant du maître ou d’un parent du maître.

 

R.B. Cruikshank nous détaille toutes ces dispositions que l’on pourrait – presque – qualifier de « code du droit des esclaves », il y avait une sérieuse atténuation de l'exploitation de l'esclave par le maître jusqu’à la disparition définitive de l'esclavage mais il pose aussi la question judicieuse de savoir comment elles étaient appliquées dans la réalité quotidienne ? Sa réponse est favorable au bénéfice de plusieurs observations : Par principe tout d’abord les normes bouddhistes prédominantes s’opposent aux mauvais traitements causés aux êtres vivants. Laissons-lui la responsabilité de cette opinion quand l’on sait ce dont nos paisibles bouddhistes sont parfois capables.

 

 

La seconde observation nous parait plus plausible : la main d’œuvre est rare, ce n’est pas en lui donnant des coups de triques que l’on va favoriser son ardeur au travail et  - en dehors de la possibilité de rachat - l’esclave a la possibilité de fuir et de se placer sous la protection d’un autre maître, la seule sanction étant alors que le second doit au premier le remboursement du prix tel qu’il apparaît sur le contrat d’origine.

 

 

QUELLE ÉTAIT LA NATURE DE L’INSTITUTION ?

 

R.B. Cruikshank y voit une relation de « patron à client » (« patron-client perspective ») plus qu’une relation de maître à esclave. Le choix des mots était-il conscient chez cet américain ? Il nous conduit irrémédiablement à faire le parallèle avec le droit romain en comparant évidemment ce qui peut l’être.

 

 

Telle fut l’opinion d’ailleurs du Capitaine de Malglaive dans l’un des rapports de la Mission Pavie (16).

 

 

La relation de clientèle qui domine la vie sociale de la Rome antique relie deux personnes de statut différent, un puissant et une personne de rang moindre, le client, en principe homme libre mais pas toujours. Le patron protège ses clients. Ses clients le soutiennent dans ses entreprises, cultivent ses terres. Ce sont souvent des citoyens endettés qui se sont mis sous sa protection. La comparaison vaut ce qu’elle vaut. Pourrait-on assimiler leur statut à celui des serfs sous l’ancien régime  puisque le servage n’était pas l’esclavage ? Contentons de faire ce que font les juristes lorsqu’ils découvrent une institution qu’ils ne peuvent exactement définir par comparaison et baptisons cette institution en tout état de cause dégradante qui soumet un homme ou une femme au pouvoir d’un autre de « sui generis ».

 

 

LE PRIX ?

 

S’il ne semble pas y avoir eu de « marché aux esclaves » comme en Amérique

 

 

ou dans les pays arabes,

 

 

il y a toutefois un « prix du marché » dont nous avons donné quelques chiffres. Nous pouvons être plus précis au moins au vu d’éléments ponctuels qui les confirment. En 1900 dans les six circonscriptions du Lanna (ล้านนา) savoir Phrae, Lampang, Nan, Thoen, Chiangmai et Lamphun (แพร่, ลำปาง, น่าน, เถิน, เชียงใหม่, ลำพูน) le prix varie de 48 ticals à 72 avec un net avantage pour les femmes (17).  Ces chiffres provenant d’une région reculée sont peu ou prou confirmés dans le texte de 1874 dont nous allons parler. Le tableau ci-dessous est significatif :

 

 

A cette date, un tical est équivalent à 1 franc 65. À Paris le pain « restaurant » vaut 38 centimes, le kilo de bœuf 1,80 francs et le litre de vin rouge 53 centimes. N’ayons pas la discourtoisie de traduire le prix d’une esclave femelle en kilos de bœuf. Si l’on admet que le franc de 1900 vaudrait environ 4 euros de 2018, nous vous laissons faire vos comptes. Ces chiffres n’auraient gère d’intérêt si nous n’avions pas d’autres éléments de comparaison plus significatifs. Or nous connaissons à la même date les rémunérations mensuelles dans l’administration : Un gouverneur de monthon gagne selon l’importance de sa circonscription entre 1.000 et 1.600 ticals par mois. Ses assistants selon leur grade, de 300 à 1.000 ticals par mois. Les gouverneurs de sous-circonscriptions, de 200 à 600 ticals par mois. Un magistrat de 200 à 250 ticals tout comme les autres fonctionnaires. Les salaires les plus bas sont ceux des domestiques entre 10 et 15 ticals (18).

 

Ces prix sont faibles ce qui s’explique bien évidemment par l’abondance de la marchandise sur le marché. Nous n’avons pas de statistiques et de recensement fiables avant le XXe siècle, il faut nous contenter de la première estimation de Monseigneur Pallegoix, un tiers d’une population de 6 millions d’habitants, chiffre confirmé par Bowring et repris ensuite par les successeurs sans plus de précisions. À titre de comparaison, il y avait aux États-Unis 4 millions d’esclaves sur une population de 31 millions.

 

 

L’ÉVOLUTION

 

Que savons-nous de l’institution dans le passé ? Nous avons vu qu’elle est ignorée des Chroniques et des Annales. Suivons les explications historiques que donne W.A.R. Wood, Consul général d’Angleterre à Chiangmai et ami du prince Damrong (19).

 

 

Elle aurait été ignorée sous le royaume de Sukhothaï et la stèle de Ramkamhaeng ne la mentionne pas. Elle aurait par contre été déjà fortement établie sous le règne de Ramathibodi Ier. Il nous signale la prise de Phitsanulok, et à cette occasion la capture d’un grand nombre de prisonniers de guerre réduits à l’esclavage. Il situe en 1637 la première loi relative à l’esclavage pour dettes « L'esclavage, bien qu'inconnu lors des beaux jours du roi Ramkamheng et de ses successeurs à Suukhothai, avait toujours été une caractéristique du système social siamois sous le règne d'Ayutthaya. L'esclavage dans un pays doit toujours être indissociable de la cruauté et des abus, mais une fois le système admis, la loi siamoise sur le sujet n'apparaît pas déraisonnable et n'ignore en rien les intérêts des esclaves ». Ses conclusions toutefois divergent de ce que nous avons écrit ci-dessus. Où se situe la vérité ? : « La loi contient des dispositions prévoyant la punition des maîtres qui ont tué ou blessé leurs esclaves, et de nombreux moyens ont été fournis pour permettre aux esclaves de retrouver leur liberté. Malheureusement, comme c'était inévitable, les dispositions les plus clémentes de cette loi étaient trop souvent ignorées et le sort d'un esclave de dette au Siam était souvent très misérable, même dans les temps modernes, jusqu'en 1905, lorsque le roi Chulalongkorn (Rama V) a accompli l'acte le plus noble de son long et mémorable règne en abolissant définitivement une fois pour toutes les dernières traces d'esclavage dans son royaume ».

 

 

L’arrivée massive des Chinois à partir du règne de Rama II (1809-1824), fuyant l’anarchie de leurs pays, (« laissez-leur prendre un pied chez vous, Ils en auront bientôt pris quatre ») et venus chercher du travail changea la donne. Industrieux, peu exigeants, incontestablement moins indolents que les Siamois, leur présence pesante répond à un besoin croissant de main-d’œuvre.

 

 

La coïncidence temporelle avec les exigences des pays occidentaux à l’égard du Siam pour obtenir la disparition des « traités inégaux » et le régime des capitulations est évidemment pur hasard. L’existence de l’esclavage était l’une des institutions qui choquait le plus ce que l’on n’appelait pas encore la « bonne conscience universelle ».

 

 

Les paramètres économiques le rendirent  rapidement obsolète. Les planteurs de coton du sud profond des États-Unis s’aperçurent assez rapidement qu’un noir qui ne leur coûtait plus que son seul salaire était plus rentable qu’un esclave qu’il fallait acheter, nourrir et habiller même mal, soigner et entretenir jusqu’à sa mort, élever les enfants jusqu’à ce qu’ils soient susceptibles d’aller aux champs… Un choix économique comme un autre.

 

 

Rama V procéda par étapes à une émancipation graduelle, sans précipitation dangereuse, pour éviter, comme le dit Jottrand « les résultats fâcheux et décourageants qu'on a observés jadis dans d'autres pays, notamment en Amérique ». Il dit lui-même : « Il est impossible de tout changer du jour au lendemain… si cette pratique est adoptée, les choses se dérouleront sans heurts et de manière satisfaisante au fil du temps ».

 

Le premier décret du 12 juillet 1874 stipule que tout individu né postérieurement à l’avènement du roi (1868) ne peut pas être esclave. C’est donc l'abolition à terme. Par cette mesure, la génération nouvelle est tout à l’abri d’un état dégradant aussi débonnaire soit-il. Les vieux soumis à l’ancien régime ne sont pas exposés aux risques de mourir de faim sans savoir faire usage de leur liberté. Tous les esclaves n’étaient pas « traités avec gentillesse » dit-il mais les enfants ne devaient pas subir les erreurs de leurs parents tombés en esclavage par leur incurie ou, pire, qui les avaient vendus pour payer leurs dettes de jeu (20).

 

Le deuxième texte tombé de la salle du trône en 1897 est destiné à pallier aux difficultés des esclaves pour se libérer, leur travail au profit du maître n'étant ni rémunéré ni déduit du capital de sa dette et ne représentant que les intérêts de la dette. Ce système il est vrai scandaleux prit fin : Désormais chaque esclave aura droit à une rémunération minimum de 4 ticaux par mois, qui lui sera comptée en déduction du capital de sa dette et non des seuls intérêts.

 

 

Le texte définitif intervint le 30 mai 1905 et fut proclamé le lendemain. En sont formellement exclues les provinces cambodgiennes de Bayap (มณฑลพายัพ) et Burapha  (มณฑลบูรพา) qui deviendront peu après françaises et les provinces malaises de Saiburi (Kedah), Kalantan et Tringganu qui deviendront peu après anglaises. On ne sait trop les raisons de cette exclusion.

 

La transition semble s’être faite sans trop de difficultés, parfois à la traîne dans les provinces excentrées, mais toute trace d’esclavage avait disparu dès 1910.

 

 

En dehors de la famille royale et de la noblesse, il n’y aura plus que - non pas des citoyens, notions alors étrangère à la culture siamoise -  mais des roturiers car si nous avons quelques doutes quant à la traduction exacte de that (ทาส) il n’y en a aucun sur la traduction de phrai (ไพร่). Ce sont tout simplement des serfs.

 

 

Il en est deux catégories, les phrailuang (ไพร่หลวง) et les phraisom (ไพร่สม). Les esclaves deviendront des phrai Luang constituant les grandes masses du peuple marqués et tatoués comme tels. Leur sort était-il meilleur que celui des esclaves ? Les fuites des phrailuang pour devenir phraisom dont le statut était moins contraignant auraient été nombreuses. Les autorités provinciales ou municipales peuvent exiger des phrailuang des services personnels de trois mois par an et plus en cas de besoin. La procédure habituelle est d'exiger un service non rémunéré d'un mois puis de leur accorder trois mois pour poursuivre leurs propres activités sauf le service supplémentaire. Mais qu’ils soient luang ou som, ils ont au moins un « protecteur ».

 

 

Ce n’est évidemment pas le cas de la catégorie la plus basse, celle des mendiants (khothan - ขอทาน). Après La Loubère, R.B. Cruikshank a le mérite de ne pas les oublier. Ils sont en bas de l’échelle hiérarchique, c’est leur karma qui les y a placés (parait-il ?) et n’ont ni protecteur ni protection, ni dépendance ni asservissement. Ils connaissent en quelque sorte – sans le savoir – ce que Saint Bernard appelait « la force de la liberté dans la misère ».

 

 

L’esclavage siamois était donc une forme particulière que peut prendre la dépendance et l’asservissement à travers le monde. Peut-on évoquer le lien qui existe encore de nos jours en Thaïlande et dans d’autres pays du Sud-Est asiatique, entre la coutume de l'esclavage tel qu'elle se pratiquait au XIXe siècle et la vente par leurs parents pauvres et endettés d'enfants et de jeunes filles destinés à la domesticité ou plus souvent encore à la prostitution

 

 

ou le sort des travailleurs immigrés sur les bateaux de pêche ? (21). Esclavage ou travail forcé, la différence devient alors bien subtile...

 

 

NOTES

 

(1) « L’ESCLAVAGE AU SIAM AU XIXe SIÈCLE JUSQU’À  SON  ABOLITON EN 1905 – PREMIÈRE PARTIE »

 

(2)  Cités dans la note 1 de l’article ci-dessus.

 

(3) Il semblerait toutefois qu’il ait été utilisé dans la partie laotienne du royaume (certaines parties des provinces de Buriram, Kalasin, Surin, provinces de Yasothon, Roi Et, Sisaket et Ubon Ratchathani) : voir l’article de Mademoiselle Sutida Tonlerd « ข่า: ทาสในมณฑลลาวตะวันออก และมณฑลลาวตะวันออกเฉียงเหนือ ระหว่าง .. 1779 – 1904 - The Slavery in Southern Laos, between 1779 and 1904 - in « วิจิตรศิลป์ Journal of fine arts » volume II de 2555-2012).

 

(4) Les historiens romains rapportent l’histoire de Vedius Pollion qui donnait ses esclaves à dévorer aux murènes géantes de son bassin. Il ne subit que la sanction de l’empereur Auguste qui fit combler ce vivarium.

 

 

La révolte des esclaves conduite par Spartacus eut pour résultat 60.000 esclaves tués au combat et 6.000 crucifiés.

 

 

La  révolte à Saint-Domingue sous la conduite de Toussaint Louverture : 100 ou 200.000 morts. 

 

 

Guerre de Sécessions aux États-Unis : des centaines de milliers de morts.

 

 

(5) Émile Jottrand «  Au Siam. Journal de voyage de M. et Mme Émile Jottrand » pp 93 s. 1905,

 

 

(6) Les pandectes sont une compilation  en 50 volumes établie sur ordre de l’empereur  byzantin Justinien au VIe siècle de l’ensemble des lois romaines depuis le début de la fondation de Rome.  A cette époque, les théologiens de Byzance s’intéressaient à la question de savoir si les anges pouvaient se matérialiser et combien pourraient tenir sur une pointe d’épingle.

 

(7) John Bowring « The Kingdom and people of Siam » volume I, p. 189 s.

 

(8) John Crawfurd « Journal of an  Embassy from the governor general of India to the courts of Siam and Cochinchina » 1830, volume I, p. 226-227.

 

(9) Francis Garnier « Voyage d’exploration en Indochine », 1885.

 

 

(10) Comme toujours, aucun chiffre n’est réellement assuré. Selon Raquez la déportation de la campagne de 1827-1828 aurait concerné non pas 20.000 combattants mais 80.000 familles. Une nouvelle expédition en 1884-1885 permit de coloniser la région d’Ubon : « Comment s'est peuplé le Siam, ce qu'est aujourd'hui sa population » (publié en 1903 dans le Bulletin du Comité de l'Asie Française). In : Aséanie 1, 1998. pp. 161-181;

 

(11) Voir l’article du journal « L’univers » cité dans notre précédent article.

 

(12) Voir la note 7 de notre précédent article.

 

(13) « SLAVERY IN NINETEENTH CENTURY SIAM » in : Journal de la Siam society, 1975 n° 63-II, pp. 316-333.

 

(14) Monseigneur Pallegoix, « Description du royaume thaï ou Siam » volume I pp. 234-235. 

 « Le mercredi, sixième mois, vingt-cinquième jour de la lune de l'ère 1211, la première année du Coq, moi, monsieur Mi le mari, madame Kôt l'épouse, nous amenons notre fille Ma pour la vendre à monsieur Luangsi pour 80 ticaux, pour qu'il la prenne à son service en place des intérêts. Si notre fille Ma vient à s'enfuir, que le maître me prenne et exige que je lui trouve la jeune Ma, Moi, monsieur Mi, j’ai apposé ma signature comme marque »

 

(15) Voici donc quelques cas d’espèces comme disent les juristes : « La chose vivante peut devenir malade et demander des soins, et les cas sont prévus avec détails, comme pour la vente d'un cheval ou d'un buffalo :

1° Si je vends un esclave et que j'en aie fait la livraison :

a) Je demeure responsable de sa maladie et de sa mort pour les deux tiers du capital, sans aucune limite de prescription (trente ans, quarante ans, toute la vie), dans le cas où, dûment averti, je n'ai pas soigné le malade;

b) Si j'ai donné mes soins, et que l'esclave meurt tout de même, un tiers seulement ;

2° Si je vends un esclave, que le prix en est payé, mais que je n'en ai pas encore fait livraison, le risque est réglé ainsi :

a) Je n'avertis pas le maître de la maladie. L'esclave meurt. Je suis responsable du total, capital et intérêts ;

b) J'avertis le maître, mais il ne vient pas, je suis responsable pour un tiers;

c) J'avertis le maître, il vient, et l'esclave meurt tout de même. Je suis responsable pour deux tiers ».

 

(16) « Leur condition est à peu près celle de la clientèle dos patriciens romains » écrit le capitaine de Malglaive : « Mission Pavie – Indochine -  IV – Voyage au centre de l’Annam et au Laos », 1902 .

 

 

(17) Source : http://www.payer.de/thailandchronik/chronik1900.htm

 

(18) William J. Siffin « Thai bureaucracy : institutional change and development ». Honolulu, East-West Center, 1966.

 

(19) W.A.R. Wood « A HISTORY OF SIAM FROM THE EARLIEST TIMES TO THE A.D. 1781, WITH A SUPPLEMENT DEALING WITH MORE RECENT EVENTS » à Londres, 1924.

 

(20) Le texte qui est très long a été traduit par  Prachoom Chomchai (ประชุม โฉมฉาย) « Chulalongkorn the great : a volume of readings edited and translated from Thai texts », Tokyo : Centre for East Asian Cultural Studies, 1965.

 

(21) Voir nos articles

A 128 « Le travail forcé sur les bateaux de pêche thaïlandais »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a128-le-travail-force-sur-les-bateaux-de-peche-thailandais-120167502.html

« La crevette thaïlandaise a un arrière-goût d’esclavage »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-la-crevette-thailandaise-a-un-arriere-gout-d-esclavage-123882851.html

 

 

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15 octobre 2018 1 15 /10 /octobre /2018 22:35

 

PREMIÈRE PARTIE.

 

Quand on parle d’esclavage, encore faut-il s’entendre sur le sens des mots. Puisque nous parlons du XIXe siècle utilisons les définitions que nous donne Larousse  en 1870 « L’esclavage est l’état  de celui qui est privé de liberté et sous la puissance d’un maître. L’esclave est un homme asservi à la puissance absolue d'un autre homme ». La définition de Littré en 1874 est similaire : l’esclave est « Celui, celle qui est sous la puissance absolue d'un maître, par achat, par héritage ou par la guerre ».

 

 

En thaï, l’esclave, that (ทาส) devient dans la définition du Dictionnaire de l’académie royale « une personne qui est soumise à la puissance  virtuelle d’une autre personne ».

 

Cette nuance terminologique va-t-elle nous expliquer les raisons de ce paradoxe : le Siam qui se qualifie de « pays des hommes libres », muang thaï (เมืองไทย) comporte probablement plus du tiers de sa population sous statut d’esclave ?

 

Si nous avons déjà largement traité ce sujet, nous avons tenu à nous pencher sur cette étonnante contradiction (1). 

 

 

Pour beaucoup d’esprits contemporains européens, l'esclave ne pouvait être que noir au milieu d'un champ de coton ou de canne à sucre soumis à l’arbitraire d’un maître le plus souvent sanguinaire. Cette image provient évidemment de l’exemple antillais (2) et surtout de celui des États-Unis popularisé par des romans comme « La case de l'Oncle Tom » paru  en 1852, traduit l’année suivante en France et qui connut un retentissant succès dans le monde entier ; Ecrit dans un style mélodramatique et sentimental,  l’ouvrage insiste sur un thème unique: celui du caractère maléfique et immoral de l'esclavage. Décrivant la vie des « pauvres nègres » dans les propriétés des planteurs du sud d’une façon qui ne correspondait peut-être pas toujours – mais parfois et peut-être souvent – à la réalité. L’ouvrage était destiné, et il y réussit, à provoquer compassion et émotion chez le lecteur.  
 

 

Il fut au milieu de beaucoup d’autres l’un des facteurs de l’exacerbation des tensions qui conduisirent à la Guerre de Sécession. Elle opposa de 1861 à 1865 les États abolitionnistes et les États confédérés et esclavagistes du sud causant la mort de probablement 750.000  combattants et d’un nombre indéterminé de civils. En dehors des ravages économiques, ses conséquences  sociales et les traumatismes qu’elle suscita continuent à toujours peser sur la pensée américaine contemporaine.

 

 

Si nous parlons de l’esclavage dans les Amériques, il en est deux raisons :

 

 Le roi Rama IV, lui-même maître de la vie de tous les sujets de son royaume, esclaves ou pas (chaochiwit เจ้าชีวิต) aurait été tellement outré de la situation des esclaves aux États-Unis qu’il aurait proposé au président Lincoln de lui envoyer des éléphants de guerre pour participer aux opérations contre le sud. L’information est-elle vraie ou fausse ? Souvent reproduite, nous n’en avons toutefois pas trouvé de source fiable.

 

 

- Lorsqu’à la suite de son père, Rama V engagea à partir de 1874 plusieurs  réformes progressives du régime de l’esclavage, celles-ci se terminèrent par la loi du 31 mars de l’année 123 de l’ère Ratanakosin (1905) baptisée « Nouvelle loi pour l’abolition de l’esclavage ». Il prend soin de préciser en son préambule et ce préambule n’est pas innocent

 

« Bien que l’esclavage dans notre royaume soit très différent de l’esclavage tel qu’il a existé dans de nombreux autres pays - la plupart des esclaves étant des personnes qui l’étaient devenues volontairement et non par force, et que les pouvoirs du maître sur l’esclave étaient strictement limités - nous avons toujours considéré que l’institution, même sous cette forme modifiée, était un obstacle au progrès de notre pays…. ». Ce fut le fruit d’une lente évolution sur plus de trente ans, la guerre américaine lui ayant démontré les résultats catastrophiques d’une réforme brutale.

 

 

Il est donc incontestable que l'esclavage qui existait au Siam et également dans d’autres régions colonisées d'Asie apparaît ainsi fondamentalement éloigné de celui des « plantations d'Amérique » auquel on a toujours tendance à le réduire ce qui ne signifie d’ailleurs pas qu’il ait été un état de rêve. Lorsque le 27 avril 1848, le Gouvernement Provisoire de la France prononça l'abolition définitive de l'esclavage dans nos colonies et possessions, la situation était totalement différente de celle du Siam jusqu’en 1905.

 

 

Qu’elle était donc la situation de l’esclavage au Siam qui aurait été organisé par un décret royal de 1359 de Ramathibodi Ier dont nous trouvons des traces probables dans la recension des vieilles lois siamoises que fit opérer le fondateur de la présente dynastie en 1805 ? (3).

 

Nous avons puisé en de nombreuses sources et en particulier dans une étude d’un universitaire américain de l’Université de Yale, R.B. Cruikshank qui a suscité notre intérêt car elle donne une version atypique  sinon iconoclaste de la situation (4).

 

 

 LA VISION DES CONTEMPORAINS

 

Avant d’en venir à la situation juridique de ces personnes, il est évidemment intéressant d’en connaître la vision qu’en ont eue les visiteurs.

 

Nous savons que la connaissance scientifique du Siam est pour la plus grande part une œuvre française. Dès le XVIIe siècle, La Loubère en donne un tableau d'une remarquable précision. Il sera suivi au milieu du XIXe siècle par Monseigneur Pallegoix. Que nous disent-ils au sujet de l’esclavage ?

 

Le premier en date qui nous a donné de l’esclavage au Siam une vision détaillée et non dépourvue d’humour est comme toujours l’incontournable La Loubère. Certes,  elle ne date pas du XIXe siècle mais reflète une situation née de la législation de Ramathibodi Ier en 1687, nous verrons qu’elle ne change guère 150 ans plus tard (5). Citons-le intégralement : « Au Siam les personnes sont libres ou esclaves. Le maître y a tout pouvoir  sur l’esclave hormis celui de le tuer : et quoiqu’on dise  que les esclaves y sont fort battus (ce qui est bien vraisemblable en un pays où l’on bat si fort les personnes libres) néanmoins, l’esclave y est doux, ou si l'on veut, la liberté y est si vile, qu'il a passé en proverbe, que les Siamois la vendent, pour manger d'une sorte de fruit, qu'ils appellent Durions. J'ai déjà dit qu'ils aiment mieux la jouer que de ne point jouer du tout : il est certain aussi qu'ils craignent plus la mendicité que l'esclavage et cela me fait croire que la mendicité y est aussi pénible" que honteuse et que les Siamois qui ont beaucoup de charité pour les bêtes, jusqu’à les secourir, s'ils en trouvent de malades dans les champs, en ont fort peu pour les hommes. Ils emploient leurs esclaves à cultiver leurs terres et leurs jardins et à quelques services domestiques ou bien ils leur permettent de travailler pour gagner leur vie sous un tribut qu'ils en retirent, depuis quatre jusqu’à huit ticals par an, c'est à dire depuis sept livres dix sols jusqu’à quinze livres. On peut naître esclave, ou le devenir.  On le devient ou pour dette  comme j’ai dit ou pour avoir été pris en Guerre, ou pour avoir été confisqué en justice. Quand on n'est esclave que pour dette, on redevient  libre en payant : mais les enfants nés pendant cet esclavage, quoi que passager, demeurent esclaves. On naît esclave, quand on naît d’une mère esclave et dans l’esclavage les enfants se partagent comme dans les divorces. Le premier, le troisième, le cinquième, et  tous les autres en rang impair appartiennent au maître de la mère. Le second, le quatrième et les autres en rang paire appartiennent au père, s'il est libre ou à son Maître, s'il est esclave. Il est vrai  qu'il faut pour cela que le père et la mère n'aient eu commerce ensemble, qu'avec le consentement du maître de la mère  car autrement tous les enfants appartiendraient au maître de la mère. La différence qu'il y a des esclaves du Roy de Siam à ses sujets de condition libre, c'est qu'il occupe toujours ses esclaves à des travaux perforés et  qu'il les nourrit; au lieu que ses sujets libres ne lui doivent tous les ans que six mois de service, mais à leurs propres dépens. Au reste les esclaves des particuliers ne doivent aucunes corvées à ce Prince. Et quoi que par cette raison il perde en un homme libre quand cet homme tombe en esclavage ou pour dette ou pour éviter la mendicité, ce Prince ne s'y oppose pourtant pas, ni ne prétend à aucune indemnité pour cela. Les hommes libres doivent six mois de service par année, corvée ou armée. Il ne leur doit que l’équipement militaire mais ils doivent s’habiller et se nourrir ».

Nous verrons plus tard que La Loubère est le premier sinon le seul à noter que les Siamois considéraient la mendicité comme un état inférieur à celui de l’esclavage.

 

 

Monseigneur Pallegoix écrit en 1854, il est au Siam depuis 1830 et ami très proche du roi (6). L’esclavage lui apparaît aux antipodes de celui qu’on l’on connaissait ailleurs à cette époque, en Amérique essentiellement  :  Il ne faut  pas croire que les esclaves, à Siam, soient traités comme les esclaves nègres; il est vrai que certains maîtres les nourrissent assez mal, ne leur épargnent pas les coups de rotin, les injures, les malédictions; quelquefois même ils les mettent aux fers et au cachot mais on peut dire, en général, que les ont beaucoup d'humanité pour leurs esclaves, ne les font travailler que très modérément et les traitent souvent beaucoup mieux qu'on ne traite  les domestiques en France ». Citons le début de ce chapitre, il s’agit d’une brève analyse d’ordre juridique, nous y reviendrons dans la deuxième partie de notre article (7).

 

 

La vision d’un missionnaire catholique, Monseigneur Pallegoix, le premier dans la hiérarchie du Siam, est précieuse. Ce prélat n’ignore évidemment pas les saintes écritures. Saint-Paul nous rappelle  « Vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ. Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme » (8). Il n’est toutefois pas indigné de la persistance de l’esclavage au Siam. Saint Paul lui-même prêche aux esclaves la permanence de leur état et l’obéissance à leurs maîtres (9). Il sera suivi pendant des siècles par les pères de l’Église, Saint-Augustin en particulier pour lequel le fait que des hommes soient esclaves — y compris de leurs passions — est une conséquence du péché originel. C’est une position qui perdurera jusqu’au milieu du XIXe siècle. Et encore, quand le Pape Grégoire IX prohibe clairement l’esclavage en 1839, il ne le fait qu’à l’égard des maîtres chrétiens ce que n’étaient et ne sont toujours pas les Siamois (10). Une interdiction plus générale n’interviendra qu’en 1888 et 1890 sous le pontificat de Léon XIII (11).

 

 

Notons toutefois que la justification par le poids du péché originel n’est pas sans rappeler l’opinion bouddhiste selon laquelle la situation dans laquelle se trouve un être humain est la conséquence des actions, bonnes ou mauvaises, commises dans une précédente existence et qu’ils doivent, en acquérant des mérites, contribuer à se retrouver dans leur prochaine existence en une situation meilleure. Croyance en la vie éternelle pour les uns, croyance en une future existence plus heureuse pour les autres, y a-t-il une différence fondamentale ?

 

 

John Bowring, qui fut également très proche du roi Rama IV (12) écrit en 1857 en rejoignant les constatations du prélat sur le sort des esclaves siamois incontestablement meilleur que celui des nègres d’Amérique. Il nous apprend aussi que lorsqu’ils ont réussi à se racheter il est fréquent de constater qu’ils vont se revendre. Il ne nous dit toutefois pas comme La Loubère si c’est pour acheter les immondes durians, financer une partie de dés ou parier dans un combat de coqs ?

 

 

Nous allons retrouver une constatation similaire venant d’Amédée Gréhan qui fut collaborateur de Charles de Montigny lors de son ambassade, très proche du roi et ultérieurement représentant du royaume de Siam à Paris. Il écrit en 1867 : « Du reste, l'esclavage est entré à tel point dans les mœurs du pays, que les esclaves y forment au moins un tiers de la population. Ils peuvent se racheter, et sont d'ailleurs traités avec beaucoup d'humanité. La situation de la population esclave n’est pas aussi pénible qu’on pourrait le supposer au premier aperçu ; car les maîtres traitent avec beaucoup d’humanité et ne font travailler que modérément les malheureux qu’une des deux causes précitées ont réduit en servitude » (13).

 

 

Citons encore pour en rester au Siam l’éminent juriste belge Émile Jottrand, l’un des proches conseillers juridiques du roi Rama V (14) : « … Quelques mots au sujet de l'esclavage : J'en vois naturellement les plus vilains côtés; car le triste privilège de l'homme de loi est de ne voir que les misères humaines. Pourtant les mauvais maîtres sont rares et la scène de mélodrame qui m'a frappé un jour (l'esclave arrivant avec sa chaîne au cou) est bien exceptionnelle ! Il n'y a au Siam d'autre esclavage que l'esclavage pour dettes, et encore ses règles sont assez débonnaires … »

 

 

Il nous faut bien évidemment parler des explorateurs et visiteurs de la péninsule. Reprenant les grandes idées de la Révolution, la France du Second Empire et de la IIIe République se donnèrent mission de diffuser la « civilisation et les Droits de l'Homme », dans le cadre d'une expansion coloniale qui trouvait dans la lutte contre l'esclavage une justification idéale. Colonisateurs, missionnaires et explorateurs vont se rencontrer à la croisée des chemins. Ils s’aperçurent vite combien étaient différentes les pratiques locales et que l’esclavage qui existait dans les régions en voie de colonisation d’Asie-du-sud-est était éloigné de celui des plantations. Quand les Français passaient des traités avec les chefs locaux, ils affirmaient garantir la possession des biens et le maintien des coutumes. Les esclaves pouvaient constituer un réservoir commode pour les explorateurs de porteurs, recrutés sous forme de corvées et censés être payés par les explorateurs par l'intermédiaire d'un chef de village qui négligeait bien souvent de reverser la somme à qui de droit.

 

 

Pourquoi parler de l’Indochine française ? Tout simplement parce que le « parti colonial » vociférait  pour que soit engagée contre le Siam une action à force ouverte pour y éradiquer l’esclavage. Nous trouvons certes dans un article du très conservateur  « Petit Journal » du 11 mai 1905 sous le titre « ABOLITION DE L'ESCLAVAGE AU SIAM », rien de bien méchant mais un retentissant et fanfaronnant cocorico : « Tenant compte du vœu formulé à la Chambre des députés de France par le rapport de M. François Deloncle sur le dernier  traité Franco-siamois, le roi de Siam vient de décréter l'abolition de l'esclavage dans ses États. On considère ce décret comme un succès marqué  par l'influence civilisatrice de la France au Siam ». Par contre, le 1er septembre 1905, le très catholique, ultramontain et conservateur « L’univers » nous démontre que les mensonges et la mauvaise foi journalistique ne sont pas de ce siècle dans un article consternant intitulé « Esclavage au Siam » : « ... Reste l’esclavage de guerre contre lequel la loi ne dit rien. Et cela est d’autant plus regrettable que ces esclaves, annamites, cambodgiens et laotiens, sont nos protégés et auraient dû, d’après le traité de 1893, revenir dans leur pays d’origine. C’est donc près de 1.500.000 esclaves qui ne profiteront pas de la nouvelle loi. Contre ce fait nous devons protester : il faut exiger du roi de Siam l’abolition complète de l’esclavage. Nous savons que cet esclavage est à l’ordinaire assez doux, mais il est quand même déshonorant pour le gouvernement français ». Nous parlerons naturellement du statut juridique des « esclaves de guerre » dans la deuxième partie de cet article.

 

 

Erreur sur la rive droite du Mékong (esclavage) et vérité sur la rive gauche  (respectables coutumes ancestrales sur lesquelles on ferme volontiers les yeux) ? Une situation quasi esclavagiste qui va perdurer dans les territoires de l’Indochine française en dépit de l’abolition de 1848. Il est probable que la banalisation de ces coutumes ancestrales tient pour une grande partie aux explorateurs, tous incontestablement esprits éclairés et scientifiques, tous plus ou moins éloignés de l’Église catholique mais influencés par le darwinisme (15).

 

 

L’influence de Gobineau dont l’ « Essai sur l'inégalité des races » paru en 1853 avec un succès tout aussi retentissant n’y est probablement pas non plus étrangère (16).

 

 

Postulat de l’évolution et obsession d’une classification hiérarchique des races humaines sont  un paramètre majeur de la vision européenne des sociétés indigènes primitives ou considérées comme telles et constituent une justification commode à un colonialisme prétendument humanitaire et civilisateur. Sauvons le Siam de l’esclavage ! (17)

 

 

C’est le conseil de Saint Mathieu traduit par le dicton populaire « Faites ce que je dis mais ne faites pas ce que je fais » (18). Ne citons au passage que Jean-Jacques Rousseau qui avait abandonné purement et simplement ses enfants et écrit « l’Émile » très docte et surtout prétentieux traité sur l’éducation des enfants.

 

 

Quelle que soit toutefois la légèreté du joug qui pesait sur les épaules des esclaves, reste évidemment posée la question philosophique de savoir comment l'équité était possible dans les rapports entre deux hommes dont l'un possède l'autre comme une chose, rapports qui constituent, par le fait même de leur existence et de leur persistance, une iniquité souveraine ?

 

C’est l’honneur des Missions étrangères de Paris, essentiellement à la diligence du père Constant Prodhomme,  arrivé au Siam en 1874 d’avoir procédé à des rachats massifs d’esclaves,  essentiellement de l’ethnie des Lao-Phuan (ลาวพวน), descendants de prisonniers de guerre (et bien sûr d’en avoir fait de bons chrétiens).  Cette question du rachat des esclaves siamois par les missionnaires ne semble pas avoir fait l’objet d’une étude exhaustive à ce jour. Notre invitée, Mademoiselle Sutida Tonlerd lui consacre un chapitre dans son étude (19).

 

 

Dans la suite de cet article que nous consacrerons à la condition juridique de ces « esclaves » - et c’est délibérément que nous mettons le mot cette fois entre guillemets – nous essayerons d’expliquer ce contresens du nom que les Siamois se donnent de Thaïs,  c’est-à-dire « hommes libres » alors que des opinions générales, un tiers au moins de la population était esclave.

 

 

NOTES

 

 

(1) Voir nos articles 

110. « La place du peuple et des esclaves au Siam ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-110-la-place-du-peuple-et-des-esclaves-au-siam-121390588.html

111. « L’esclavage au Siam »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-111-l-esclavage-au-siam-121488465.html

141. « L'esclavage est aboli définitivement au Siam en 1905 ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-141-l-esclavage-est-aboli-definitivement-au-siam-en-1905-123721727.html

142. « La suppression de la corvée royale au Siam ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-142-la-suppression-de-la-corvee-royale-au-siam-123823027.html

 

(2) Dans le « code noir » (« Édit du roi touchant la police des îles de l’Amérique Françoise »)  de Louis XIV datant de 1685, l’esclave n’a qu’un seul droit, celui d’assister à la messe dominicale et son maître un seul devoir à son égard, le faire baptiser dans la religion catholique.

 

 

(3)  Voir notre article 44  « Avez-vous trouvé le Code de Ramathibodi 1er, fondateur du Royaume d'Ayutthaya ? »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-44-avez-vous-trouve-le-code-de-ramathibodi-1er-fondateur-du-royaume-d-ayutthaya-109520907.html

 

(4) « SLAVERY IN NINETEENTH CENTURY SIAM » in: Journal de la Siam society, 1975 n° 63-II, pp. 316-333.

(5) La Loubère  « Du royaume de Siam » tome I page 296 s.

 

(6) Monseigneur Pallegoix, « Description du royaume thaï ou Siam » volume I pp. 298-299. 

 

(7)  « Les esclaves font au moins le tiers de la population. On les divise en trois classes les captifs, les esclaves irrédimibles, et les esclaves ordinaires qui peuvent se racheter. Pendant les guerres, c'est la coutume d'amener captifs tous les habitants des places qu'on a prises, et le roi en distribue une partie à chaque mandarin, selon son rang et son mérite. Lorsque ces captifs ne se plaisent pas chez leurs maîtres, ils ont droit de passer chez un autre, pourvu que celui-ci paie leur rançon, fixée à quarante-huit ticaux par personne. On appelle esclaves irrédimibles, les enfants qui ont été vendus irrévocablement par leurs père et mère dans leur bas âge et avec un écrit de vente en due forme; ceux-ci ne peuvent plus sortir de chez leur maître et, d’autres ressources s’ils y sont maltraités que de souffrir ou de prendre la fuite. Quant aux esclaves ordinaires, ce sont de pauvres gens qui sont obligés de se vendre pour payer leurs dettes. Le service des esclaves est réputé comme tenant lieu des intérêts du capital avancé par le maître, de sorte que l'esclave qui aura servi son maître pendant une vingtaine d'années doit, pour se libérer, rembourser toute la  somme pour laquelle il s'est engagé. Si l'esclave veut changer de maître, il n'a qu’à s'offrir à un autre qui paie sa rançon. Le prix des esclaves varie selon l'âge et le sexe; depuis douze ans jusqu'à: seize, on les achète de quarante à soixante ticaux; un homme fait s'engage ordinairement pour quatre-vingts jusqu'à cent soixante ticaux.

 

(8) Épître aux Galates III-28.

 

(9) Épître aux Corinthiens, VII - 21-22 : « As-tu été appelé étant esclave, ne t’en mets point en peine. Mais alors même que tu pourrais devenir libre, mets plutôt ton appel à profit. Car l’esclave qui a été appelé dans le Seigneur est un affranchi du Seigneur, de même l’homme libre est un esclave du Christ ».

 

(10) Il écrit en 1839 dans la Constitution In supremo apostolatus fastigio : « C'est pourquoi, désireux d'éloigner cette infamie si grande de tous les territoires des chrétiens, en vertu de l'autorité apostolique, Nous avertissons tous les fidèles chrétiens, de toute condition, et Nous les conjurons instamment dans le Seigneur : que personne désormais n'ait l'audace de tourmenter injustement des Indiens, des Nègres et d'autres hommes de cette sorte, de les dépouiller de leurs biens ou de les réduire en esclavage, ou d'en aider ou d'en soutenir d'autres qui commettent de tels actes à leur égard, ou de pratiquer ce trafic inhumain par lequel des Nègres, qui ont été réduits en esclavage d'une manière ou d'une autre, comme s'ils n'étaient pas des hommes mais de purs et simples animaux, sont achetés et vendus sans aucune distinction en opposition aux commandements de la justice et de l'humanité, et condamnés parfois à endurer les travaux parfois les plus durs ».

 

(11)  Le 5 mai 1888 dans l'encyclique In Plurimis puis le 20 novembre 1890 dans l'encyclique Catholicæ Ecclesiæ  toutes deux concernant l'abolition de l'esclavage.

 

(12) John Bowring « The Kingdom and people of Siam » volume I, p. 189 s.

(13) Amédée Gréhan « Notice sur le royaume de Siam », 1867 et « Rapport sur un mémoire sur le royaume de Siam » in  Bulletins de la Société d'anthropologie de Paris, II° Série, tome 6, 1871. pp. 416-427.

 

(14)  Émile Jottrand «  Au Siam. Journal de voyage de M. et Mme Émile Jottrand » pp 93 s. 1905,

 

(15) L’ouvrage de Darwin « L’origine des espèces humaines » a été publié en anglais en 1859 et en français en 1862.  Il a connu un succès phénoménal. L’idée de la transformation progressive des espèces par sélection naturelle peut justifier biologiquement l’esclavage et ne justifier sa suppression qu’à terme. Il n’y a que des races plus ou moins avancées sur l’échelle de la civilisation.

 

(16) Gobineau  distingue trois races principales, les noirs considérés comme inférieurs face aux blancs, race supérieure détentrice de la civilisation. Entre les deux, on trouve  les jaunes, race intermédiaire susceptible  d'être civilisée.

 

(17) Voir à ce sujet Karine Délaye « Esclavage et représentations coloniales en Indochine de la seconde moitié du XIXe au début du XXe siècle » In: Outre-mer, tome 89, n°336-337, 2e semestre 2002.  L’article concerne partiellement le Siam.

 

(18) Évangile selon Saint-Matthieu (28, 2 et 3) « Calomnia ergo quaecumque dixeri vobis servate et facite : secundum opera vero eorum nolite facere ; dicunt enim et non faciunt » « Observez donc et faites tout ce qu’ils vous diront, mais ne faites pas ce qu’ils font, car ils disent ce qu’il faut faire et ne le font pas ».

 

(19) Voir l’article présenté dans notre blog « มิชชันนารีชาวฝรั่งเศสในเมืองอุบลราชธานี ช่วงปี พ.ศ.2409-2453 » (« Les missionnaires français dans le mueang d’Ubonrachathani de 1867 à 1910 »)

 

 

 

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17 septembre 2018 1 17 /09 /septembre /2018 22:07

 

 

Nous avons vu dans quelles conditions les Français quittèrent le Siam après l’échec de la double ambassade de Louis XIV, la mort du Roi Naraï et la révolution qui conduisit Phetracha sur le trône. Cette épopée siamoise a donné lieu, nous le savons aussi, à une abondante littérature : nous lui devons en particulier les souvenirs des participants directs, Chaumont, La Loubère, le père Tachard, l’abbé de Choisy, le chevalier de Forbin, Desfarges, mais aussi des missionnaires Van Vliet, Gervaise et Jacques de Bourges, le père jésuite d’Orléans. L’ambassade siamoise avait quant à elle passionné les mémorialistes de l’époque, le Duc de Saint-Simon ou le Marquis de Dangeau. Elle eut également les honneurs de la presse, celle « qu’il fallait avoir lu », le Mercure galant, ancêtre du Mercure de France devenu très rapidement mensuel.

 

Tout ce que la France compte d’érudits s’en faisait assurer le service et  entre 1678 et 1714 (Louis XIV mourut en 1715), 102 articles concerneront  directement ou indirectement cette épopée. Le « Journal des scavans » qui alors est annuel consacrera 5 numéros à l’aventure siamoise de 1687 à 1691.

 

 

Il nous a intéressé de savoir ce que les Français purent écrire sur le Siam entre leur départ massif jusqu’à une date que nous limitons à 1860, après qu’eut été signé le traité franco-siamois de 1856 changeant la donne et marquant le retour de notre pays en Asie du sud-est tout en suscitant une abondante production littéraire et journalistique. Nous bénéficions à ce sujet d’un fort bel article de Madame Sunanta Panyarith (1). Nos sujets se recoupent sans se contredire mais nous l’abordons d’une façon différente de la sienne.

 

Après le départ des Français

 

La politique étrangère de Louis XV se désintéressa de l’Asie, tournée vers l’Europe et l’Amérique et se termina par la désastreuse guerre de 7 ans  et la perte de notre colonie du Canada mais le maintien essentiel pour l’époque, de nos « îles à sucre » dans les Antilles,

 

 

de quelques comptoirs végétant aux Indes et des comptoirs du Sénégal en Afrique, destinés à fournir la main d’œuvre gratuite aux plantations de Saint Domingue.

 

 

Celle de Louis XVI sera également tournée vers l’Amérique et favorisera l’indépendance américaine par une guerre dont le coût ruina le pays.

 

 

La révolution empêtrera la France dans son bourbier révolutionnaire et n’aura pas de souci asiatique, ayant surtout à faire face à l’Europe coalisée contre elle. La république n’avait, comme on le sait, pas besoin de savants et encore moins d’explorateurs.

 

 

Bonaparte eut également à faire face à la coalition de l’Europe contre son pays. A-t-il eu un rêve asiatique ? Il l’a prétendu à Sainte-Hélène. Il est possible qu’après la campagne d’Egypte -un désastre militaire- il ait pensé que l’Inde n’était pas loin et qu’il aurait pu voler vers Damas, Alep, se joindre aux chrétiens de Syrie, aux Druzes et aux Arméniens et atteindre les Indes se prenant pour Alexandre le Grand. Ce rêve s’il a bien existé n'allait pas  jusqu’au Siam et s’est écroulé le 22 août 1799 lorsqu’il dut quitter piteusement l’Égypte après la Syrie dont la conquête lui aurait ouvert la route terrestre de l’Inde.

 

 

Sous le règne de Louis XVIII, la France panse ses plaies, retrouve le « concert des nations », engage une campagne victorieuse en Espagne en en 1823, une simple promenade militaire et joue un rôle décisif dans l'indépendance de la Grèce. Charles X par la prise d'Alger met fin à la peste de la piraterie barbaresque et à la traite des Blancs qui sévissaient depuis des siècles.

 

 

 

Les écrits du XVIIIe siècle

 

Nous n’avons rencontré que peu d’écrits sur le Siam et tous ne sont pas de bonne venue.

 

Engelbert Kaempfer, Hollandais qui passa deux mois seulement au Siam en 1689-1690 avant de partir pour le Japon fut traduit en français en 1729 et donne une brève vision du pays avant de consacrer le reste de son ouvrage au Japon.

 

 

En 1761, le 17e volume de l’ « Histoire générale des voyages » nous donne une bonne synthèse de l’histoire du pays au vu d’une solide compilation des écrits français du siècle précédent.

 

 

François Turpin avait écrit en 1771 un ouvrage en deux volumes probablement purement, honteusement et simplement plagiés d’un manuscrit que lui avait confié le vicaire apostolique du Siam, Monseigneur Brigot (2).

 

 

Nous avons parlé des âneries écrites sur le Siam dans l’«Encyclopédie » de d’Alembert dans une version de 1781. Signées du chevalier de Jaucourt, celui-ci, payé à la page pour rédiger des articles sur des sujets dont il ignorait tout ne donne comme source que le seul Kaempfer dont il n’avait probablement pas ouvert une page en signalant que les auteurs et mémorialistes du siècle précédent qu’il n’avait manifestement pas lus n’étaient pas dignes d’intérêt. Il y a dans l’Encyclopédie le meilleur et le pire. Jaucourt est le plus souvent responsable du pire (3).

 

 

Dans le 52e volume de son « Histoire universelle » publié en 1783, le mystérieux Psalmanazar consacre plus de 400 pages au Siam arrêtée en 1767 (4). Il s’agit d’un monumental ouvrage de compilation où nous retrouverons cités tous les mémorialistes du siècle précédent : Jean Struys que nous avons découvert il y a peu et bien d‘autres auxquels nous n’avons pas eu accès, le Portugais Mendez-Pinto et d’autres Portugais ou Anglais dont nous n’avons pas pu retrouver trace numérisée des écrits. Il écrit d’ailleurs non sans raisons

 

« … combien peu les Européens connaissent les autres nations et sont peu curieux de s’informer de l’état des arts et des sciences parmi elles … ».

 

Il est certes d’indigestes compilations, il en est de brillantes qui valent mieux que le plagiat !

 

 

Citons enfin, nous sommes aux débuts du XIXe siècle, les souvenirs de Georges Finlayson « Mission to Siam and Hue, the capital of Cochinchina – The years 1821-1822 ». Sa mission était à la fois diplomatique et naturaliste mais présent sur place et non compilateur, il put nous doter de judicieuses constatations. Son ouvrage  publié à Londres, ne semble pas avoir été traduit en français mais connu certainement un grand retentissement en France, objet de louanges dans la presse érudite de l’époque « Ce journal est un véritable trésor d'observations … » (5).

 

 

Tout au long du XVIIIe siècle, nous allons encore trouver 24 numéros du « journal des scavans » consacrés au Siam, essentiellement des rappels historiques ou des analyses de la littérature elle-même déjà consacrée à ce pays. Le rythme siamois ne s’est pas affaibli au Mercure de France ancien Mercure galant puisque nous  trouvons de 1715 à la fin du siècle environ trois douzaines de livraisons de la revue consacrées directement ou indirectement au Siam, rien d’inédit le plus souvent, mais des analyses des ouvrages littéraires que nous connaissons mais aussi un sujet sur lequel nous allons revenir, celui de « Missions ».

 

 

Les missions et leur retour.

 

Les Missionnaires écrivirent beaucoup sur le sujet après l’arrivée de Monseigneur de la Motte en 1662 marquant le début des Missions étrangères au Siam.

 

 

Il s’agit essentiellement de correspondances destinées au siège de Paris, comptes rendus des voyages, difficultés du développement de l’évangélisation, rapports avec les autorités locales, rapports avec les envoyés français des deux ambassades. Elles couvrent – des centaines de lettres -  la période allant jusqu’à la révolution de 1688 et les persécutions qui s’ensuivirent et la période postérieure à la persécution jusqu’en 1696 et ensuite de 1697 jusqu’en 1811. Ces documents souvent précieux car reflétant une vision lucide en dehors de tout souci « médiatique » restèrent toutefois confinés dans les Archives de la MEP de Paris jusqu’à leur publication à l’usage du public par Adrien Launay en 1929 seulement, en deux épais volumes, 1662-1696 et 1697-1811.

 

 

Ce n'est qu'avec Charles X, qui appuyait les missionnaires, que l'on vit  se multiplier l’intérêt pour les pays exotiques où ils exerçaient leurs activités. Après sa chute en 1830, la Monarchie de Juillet encouragea les voyages de circumnavigation et d'exploration sans être hostile aux Missionnaires et développa la curiosité pour les pays lointains. Mais si les Français s'intéressèrent à l'Egypte, à l'Afrique du Nord et à l'Océanie, ils ne s’intéressaient guère au Siam en dehors des routes maritimes vers ce qu’il restait de nos comptoirs des Indes. Nous n’avons plus d’Ambassade au Siam depuis longtemps. Sans que nous ayons l’intention d’écrire leur histoire, il n’existe en réalité aucune agence de presse. L'Agence Havas sera opérationnelle à partir de 1835 seulement, mais elle ne couvre que l’Europe et n’a ni les moyens ni l’intention de créer un bureau d’information à Bangkok. Tout ce que l’on trouve sur le Siam jusqu’en 1830, nous apprend Madame Sunanta Panyarith, est de seconde main : elle cite un article de Geoffroy Saint-Hilaire paru dans le Moniteur du 29 octobre 1829 qui annonçait l'arrivée en France de deux jumeaux siamois attachés par le ventre (6). Nous trouvons un article similaire dans « l’écho du monde savant » (7). Nous vous épargnons de citer les journaux français qui se firent l’écho de l’exhibition de cette double bête de cirque.

 

 

De notre côté, nous avons trouvé avec amusement rien de mieux que de nombreux articles du Figaro  (et de toute la presse parisienne) tout au long de l’année 1829 et des années suivantes consacrés à un indigeste mélodrame-ballet qui connut un phénoménal succès dans tout Paris pendant des années, « l’éléphant du roi de Siam » joué sur diverses scènes, sur un livret de Ferdinand Laloue, une musique de Degroot et des ballets d’un certain Honoré, tous bien oubliés. Il mettait en scène un éléphant dressé dont nous ne savons d’où il venait. Tout ce beau monde – bien qu’ayant joué devant la fine fleur de la société parisienne – est tombé dans un oubli qui semble mérité (8).

 

 

Plus sérieusement, le début du XIXe siècle vit toutefois apparaître plusieurs revues d'intérêt général qui ont certainement exercé leur influence sur la connaissance du Siam par le public érudit. Les Nouvelles Annales des Voyages du grand géographe Malte-Brun à partir de 1819 s’intéresse à la géographie et à l’histoire du monde entier.

 

 

Il consacre un premier article au Siam en 1825 suivi de plusieurs autres les années suivantes. Le « Bulletin de la société géographique de Paris » revue de voyages et de géographie parait à partir de 1822 et consacrera plusieurs articles au Siam.

 

 

La Revue des deux mondes qui s’intéresse à tout parait à partir de 1829 mais nous n’y trouvons pas d’article sur le Siam pour la période qui nous intéresse.

 

 

Nous voyons surtout apparaître les « Annales de l’association de la Propagation de la Foi » à partir de 1822 qui consacreront des dizaines de numéros aux missions de Siam, non seulement à leurs difficultés et leur progrès  mais aussi aux  considérations générales sur le pays.

 

 

Elles deviendront en 1834 les « Annales de la Propagation de la Foi » toutes aussi riches en nouvelles du Siam et pas seulement de ses missions, avec les correspondances personnelles des missionnaires à leur famille transmise à la revue, récits à thème des missionnaires, notes géographiques prises lors de tournées pastorales ou lors de reconnaissances en vue d'implanter une église, ou encore des monographies.

 

On pense à  Monseigneur Pallegoix en particulier arrivé au Siam en 1830 et dont nous connaissons le parcours. Il est permis de penser que ces revues bénéficièrent du soutien financier du gouvernement de Charles X, devenu d’une piété exemplaire après une jeunesse agitée et à partir de 1830 celui de la reine Marie-Amélie tout aussi pieuse que son époux Louis-Philippe ne l’était pas. Elles bénéficièrent aussi du versement par les fidèles de ce qui était un véritable impôt volontaire : payement de la place du missionnaire sur le pont du navire et redevance pour lui assurer « le manteau de l’apôtre et le pain noir du prophète, lui prépare un asile et lui permet d’avoir un tombeau ». Nous partageons en tous cas avec Madame Sunanta Panyarith la certitude que ce sont les missionnaires qui fournirent le plus grand nombre de renseignements sur le Siam dans la première moitié du XIXe siècle, ceux-ci   constituant  alors la majorité des Français s'y rendant. 

 

 

Le développement des relations maritimes dû à l’arrivée des bateaux à vapeur remplaçant les navires à voile incita peut-être les journaux à s’intéresser plus avant au Siam mais il n’y avait toujours pas de correspondants et les informations restaient rares.

 

L’arrivée de l’ambassade de Montigny, la signature du traité de 1856 entre la France et le Siam, le début de la conquête de l’Indochine en 1858 au motif de protection des Chrétiens martyrisés, le protectorat sur le Cambodge en 1867 marquant la politique engagée par Napoléon III en Asie-du-sud-est changèrent évidemment la donne. De nouvelles revues furent créées qui s’intéressèrent plus sérieusement au Siam. En 1859 Léon de Rosny crée la « Revue orientale et américaine »,

 

 

Edouard Charton crée le « Tour du Mondenouveau journal des voyages » en 1860, la première revue populaire surabondamment illustrée de gravures sur bois. Mais restons-en là puisque nous limitons notre propos à la date de 1860 consécutive au premier traité d’ « amitié » de 1856.

 

Les revues et les articles se multiplient, les ouvrages sur le Siam aussi. Il faut toutefois signaler que la plupart n’émanent pas d’observateurs directs. L’ouvrage de Monseigneur Pallegoix publié en deux volumes en 1854 est le fruit de son expérience depuis son arrivée au Siam 24 ans auparavant. Il avait d’ailleurs été précédé en 1853 par un « Mémoire sur la mission de Siam » dont le contenu déborde largement les limites du titre (9).

 

 

Les voyages de Mouhot, le découvreur d’Angkor, de 1858 à 1861, dont seize mois au Siam, autre témoin oculaire – nous ne débordons pas de notre limite temporelle – firent l’objet de notes et de dessins ramenés après sa mort par ses guides fidèles, mises en forme par son frère et publiées une première fois en anglais en 1864  sous le titre « TRAVELS IN THE CENTRAL PARTS OF INDO—CHINA (SIAM), CAMBODIA, AND LAOS ».

 

 

Il ne faut pas s’en étonner puisque son voyage avait été financé par la Société royale de géographie de Londres, ville où, marié à une anglaise, il vivait, après qu’il ait essuyé un refus du gouvernement français. Ils furent ensuite publiés en français d’en 1868 sous le titre « Voyage dans le royaume de Siam, de Cambodge, de Laos et autres parties centrales de l'Indo-Chine » après l’avoir été en plusieurs livraisons dans « Le tour du monde » de 1863.

 

 

Nous débordons un peu notre limite temporelle avec la « Notice sur le royaume de Siam » paru en 1867 d'Amédée Gréhan qui accompagnait Montigny lors des discussions sur le traité de 1856. Il y eut d’autres visiteurs et témoins oculaires mais plus tardifs, le Comte de Ludovic de Beauvoir, Doudart de Lagrée et Francis Garnier pour n’en citer que quelques-uns. Citons les Anglais, Crawfurd qui écrit en 1830 et Bowring qui écrit en 1857 mais visita le Siam quelques années auparavant.

 

 

Pour les autres, contentons-nous de citer Madame Sunanta Panyarith « …Quant aux autres livres, ils se contentèrent de pieusement citer et de dévotement reproduire le contenu des écrits publiés précédemment, ce qui conduisit à consolider dans l'opinion les images qu'avaient donné de la Thaïlande les auteurs antérieurs et à faire obstacle à leur renouvellement ; c'est ainsi que le même chiffre de population figurait sur des publications datées de 1854 et de 1868, comme si la démographie n'avait pas évolué en quatorze ans. La stabilité des images trouvait aussi sa source dans le fait que les auteurs de seconde main empruntaient beaucoup de leur matière aux publications anglaises. Or, comme celles-ci ne leur parvenaient qu'avec un certain retard, le décalage entre la de l'original et la citation qui en était faite enlevait à cette dernière toute valeur d'actualité… »

 

 

D’autres Français se rendaient au Siam, ce sont les marins et les commerçants. Ils ne nous ont laissé que fort peu d’écrits. Madame Sunanta Panyarith cite toutefois le cas d’un capitaine qui a publié dans les « Nouvelles Annales des Voyages » en 1820 (10). Les marins écrivent sur leur livre de bord mais rarement leurs mémoires. Quant aux commerçants, ils s’occupent de leurs livres de compte beaucoup plus que de nous décrire le pays où ils exercent leur négoce. Nous en avons un bon exemple, même s’il est tardif : Le traité de 1856 reconnut aux Français la liberté du commerce dont ils bénéficiaient en réalité plus ou moins déjà. Cette liberté sera confirmée par le traité de 1893 qui prévoiyait pour les Français, la possibilité d’installer des « établissements commerciaux » ou « agences commerciale » sur la rive droite du Mékong. Seront ainsi créés tout au long du Mékong d’amont en aval des établissements à Chiangkhan, Nongkhai, Saniabouri, embouchure du Namkhan, Mukdahan, Kemmarat et Pak moun (11). Ces établissements étaient « destinées exclusivement à faciliter la navigation commerciale ». On pouvait donc y trouver des dépôts de bois de chauffage  (sans rire !) et de charbon; des dépôts de matériel, tels que bois de charpente, fers, bambous, dynamite, etc. ; des magasins pour les marchandises en transit ; des logements pour les passagers et pour les équipages des pirogues et des chaloupes ; des logements et bureaux pour le personnel des Compagnies de navigation et des travaux publics ; des établissements commerciaux à la condition expresse qu'il ne s'y fasse aucun commerce de spiritueux, d'opium, d'armes et de munitions ». Ils ont de toute évidence fonctionné compte tenu du trafic commerciale sur le Mékong et de toute évidence encore généré des montagnes de documents administratifs, commerciaux, fiscaux et douaniers. Nous n’en avons trouvé trace nulle part. Pour les documents commerciaux, il en est une raison qui nous semble évidente, les commerçants, au-delà des délais de prescription (5 ans) se débarrassent tout simplement des documents qui les encombraient. Sur le plan administratif, fiscal et douanier, ces établissements dépendaient des circonscriptions voisines du Laos français. Leur activité a certainement également généré des documents dont nous ignorons totalement aujourd’hui dans quels fonds d’archives ils se trouvent ?

 

 

Restent enfin les diplomates mais ceux-ci ont été absents du Siam jusqu’à la signature du traité Montigny. Ils sont évidemment liés au devoir de réserve et à l’obligation de discrétion. Nous bénéficions toutefois de brèves généralités descriptives sur le pays non dépourvues d’intérêt, celles des consuls Heurtier et de Castelnau (12). La « Revue des deux mondes » publie les « Souvenirs d’une campagne dans l’Extrême-Orient » du diplomate E. du Hailly, ambassadeur de Napoléon III qui sont pour l’essentiel dans la seconde livraison un rappel historique des rapports franco-siamois bien ficelés, une bonne compilation, et une partie descriptive sans que les sujets « sensibles » y soient abordés (13). Rappelons enfin que l’ouvrage de Gréhan dont nous venons de parler est l’œuvre d’un diplomate.

 

 

Le développement des bateaux à vapeur a facilité l’arrivée des voyageurs curieux, c’est une évidence mais tout reste relatif. Le voyageur parisien doit quitter Paris pour Marseille, les trains mettent à cette époque au moins 12 heures. Il est conseillé de passer une nuit à Marseille pour surveiller l’embarquement des bagages (Le passager de 1ère classe a tout de même droit à 250 kilos). De là après de nombreuses escales, le navire conduira notre voyageur jusqu’à Singapour en 26 jours. Il en faut 29 pour atteindre Saigon. De Singapour, le voyage en « steamer » jusqu’à Bangkok prend de trois à quatre jours. Il en faut un ou deux de plus depuis Saigon. Il faut donc largement plus d’un mois pour atteindre Bangkok. Ces données sont celles d’un Guide Madrole de 1902 (14) mais n’oublions pas que le canal de Suez n’a été ouvert qu’en 1869.

 

 

Henri Mouhot quitta Londres le 27 avril 1858 et arriva à Singapour le 3 septembre pour atteindre Bangkok le 12. Il y a évidemment quelque progrès puisque l’abbé Choisy en particulier nous donne la chronologie de son voyage : départ le 3 mars 1685 et atteint la côté de Bangkok le 15 septembre.

 

 

L’obstacle de la langue : Une fois arrivé au Siam, le voyageur ordinaire se heurte à de nombreuses difficultés, avec la méconnaissance de la langue tout d’abord. Avant la publication des ouvrages de Monseigneur Pallegoix rien n’avait été écrit : sa grammaire est de 1850 en latin certes mais il est permis de penser que les voyageurs de cette époque connaissaient le latin, et son dictionnaire de 1854, fruits de 24 ans de travail.

 

Et pourtant pour pénétrer la réalité d'un pays il ne suffit pas d’avoir visité les villes et les lieux touristiques, encore faut-il sinon parler du moins comprendre sa langue et éventuellement la lire. L’apprentissage de la langue était un préalable nécessaire aux missionnaires qui débarquaient dans le pays. Tous apprenaient le thaï et beaucoup le pali, la langue sacrée des temples (15). S’il leur fut un temps interdit d’enseigner en thaï aux Siamois, c’est qu’ils en connaissaient la langue. Les voyageurs qui se cantonnaient dans les villes y trouvaient des citadins qui connaissaient une ou parfois plusieurs langue vernaculaires, le thaï bien sûr, le portugais, et de plus en plus l’anglais privilégié par les rois successifs. Ces voyageurs ne pouvaient avoir de contacts qu’avec une minorité parlant une autre langue que le thaï, essentiellement celle qui parlait anglais. Quant aux voyageurs qui pouvaient s’intéresser aux contacts avec la population, il leur fallait utiliser les services d’interprètes, passant par exemple du français au portugais que certains connaissaient, le truchement passant à son tour du portugais au thaï. Ce fut le cas des ambassades, mais l’incertitude était telle que tous les traités passés avec le Siam, que ce soient les Anglais ou les Français prirent soin de préciser qu’en cas de difficulté d’interprétation, seule la version anglaise ou française ferait foi.

 

 

Ce sont encore les missionnaires qui vont nous donner une leçon de modestie que l’on trouve rarement chez les voyageurs et encore moins lorsqu’ils sont devenus des touristes :

 

 

Ainsi  le père Picot, des Mission étrangères qui invité à loger dans une maison appartenant au gouverneur de Trang nous confie :« J'acceptais cette invitation pour être plus à portée des personnes que je voulais voir et connaître » (16). 

Le père Pierre Clémenceau, des Mission étrangères, arrivé au Siam à la fin de l’année 1831 écrit à ses parents, parlant de la population : «  En France, où presque tout le monde est chrétien, on ne se fait pas une idée du malheureux sort des pauvres idolâtres ; pour le bien connaître, il faut avoir passé parmi eux plusieurs années … » (17).

Monseigneur Jean-Paul Courvézy, des Mission étrangères, arrivé au Siam dans le courant de l’année 1832 écrit dans une très longue lettre du 27 mai 1833 « Je suis trop peu de temps ici, pour pouvoir vous écrire des choses intéressantes et curieuses du pays; je vois que rien n'y ressemble à ce qui est en Europe » (18).

                                                

 

Il est aussi l'obstacle purement géographique qui sera surmonté par les missionnaires : L’ouvrage de Mouhot débute par cette citation de Malte-Brun (19). : « Les vastes régions qui sont sous la qui figure d'une double péninsule, s'étendent entre le golfe du Bengale et la mer de Chine, ne sont guère connues que par leurs côtes, l'intérieur présentant un champ de conjectures inutiles et fastidieuses ».

 

Beaucoup de voyageurs – la plupart - n'ont connu du Siam que des zones géographiques limitées, les villes et essentiellement Bangkok. Rarissimes sont ceux qui pénètrent dans le pays intérieur, le pays réel dont 90% de la population est paysanne. Dans les villes, on rencontre des citadins et probablement beaucoup plus de Chinois que de vrais Thaïs. Les trajets des voyageurs furent et restent une arrivée à Singapour, plus facile à atteindre que Saigon et ensuite la voie de mer jusqu’à Pak-Nam et Bangkok ou la voie de terre le long de la péninsule malaise. Le point d’arrivé reste Bangkok. Une fois dans la capitale, les visites obligées concernent évidemment les cités historiques qui en sont proches, Ayutthaya ou  Chantaburi.

 

 

Isabelle Massieu a ainsi visité le Siam, tapis rouge déroulé, accueil officiel à Bangkok, accueil non moins officiel au palais royal de Huahin, huit jours au Siam avant de rejoindre Singapour pour continuer son périple. De retour en France, après le voyage entrepris au Tibet (courageusement et peut-être à la recherche du Yéti ?) Isabelle Massieu multipliera les conférences ou les articles devant toutes sortes de sociétés savantes concernant en particulier sa connaissance approfondie du Siam sur lequel elle émet de très doctes considérations fruit d’un séjour d’une semaine (20).

 

 

Si un long séjour ne garantit pas avec certitude le sérieux d’un récit, il faut tout de même admettre que ce ne sont pas ceux dont le séjour avaient été le plus bref qui émettaient les plus judicieux.

 

Que valent ces témoignages qui laissent à penser que les villes du Siam sont séparées par des espaces sans intérêt ?

 

 

Mouhot par exemple en bon naturaliste s’est intéressé à la nature encore sauvage qu’il traversait, fréquenté des auberges sordides, subit des incidents de route et pu se faire une opinion directe sur la réalité siamoise. Mais plus qu’un simple voyageur, il était un véritable explorateur chargé d’une mission officielle par les Anglais qui dura trois ans dont la moitié passée au Siam.

 

 

Il faut bien dire en effet à la décharge des visiteurs temporaires que les difficultés pour circuler à l’intérieur du pays rendaient bien évidemment toute exploration difficile voire impossible en saison des pluies : Absence de route mais chemins de terre impraticables en saison des pluies, circulation en char à bœuf, moins vite qu’un homme au pas, ou en barge sur les cours d’eau. Nous savons qu’il y a à peine un siècle, alors qu’il y avait déjà une infrastructure routière et ferroviaire, pour aller seulement visiter Phimai, site khmer majeur de la Thaïlande, il fallait depuis Bangkok au moins 10 jours  (21).

 

Citons, bien qu’il ait été exceptionnel, le voyage du Major Seidenfaden : Nous sommes en 1907. Le Siam vient de céder à la France une partie de ses provinces Cambodgiennes. Battambang, Siemréap et Sisophon  Il faut rapatrier au Siam le vice-roi Phraya Chum Apaiwong Katthathorn. Depuis Battambang jusqu’à Prachinburi où le prince doit s'installer, il y a environ 300 kilomètres. La voie de terre est choisie, 22 cours d’eau sans ponts seront à traverser dont la plupart n’étaient pas guéablespar ce convoi exceptionnel de 1700 chars à bœufs transportant tous les impedimenta du souverain. Tous les chars à bœufs durent, un par un, être descendus à la force des bras avec des cordes jusqu'au fond et remorqués de la même façon sur l’autre rive. Il fallut parfois construire des ponts de fortune (22).

 

 

 

Ces obstacles ne repoussèrent toutefois pas les missionnaires, déjà présent à Bangkok, dans tout le delta du Maenam, Ayutthaya, Chantaburi, Petriu, Trang, Korat, Ubon, Nakonchaisi, Kalasin, Sakonnakhon allèrent jusqu’à Chiangmai, Chiangrai et les tribus karens de la frontière birmane. Ces déplacements que nous faisons aujourd‘hui avec facilité, dans la première moitié du XIXe siècle bien peu de voyageurs les accomplirent, quelques explorateurs, de hardis commerçants souvent aventuriers et beaucoup de missionnaires.

 

 

Que devons-nous conclure de ces explications ?

Les voyageurs

 

Les voyageurs ne font que passer sans avoir tous les scrupules et l’humilité de Monseigneur Courvézy. Certains nous rappellent curieusement ces touristes qui ne sont plus des voyageurs et qui, après un séjour organisé traditionnel de trois semaines, Bangkok, Ayutthaya, Chiangmai, Pattaya éventuellement et les « îles paradisiaques du sud » reviennent en France pérorer sur la Thaïlande au vu le plus souvent d’extrapolations et de généralisation hâtives.

 

 

A cette époque l’exotisme était à portée de main, des crocodiles dans la Chaophraya, des éléphants partout, des oiseaux multicolores, plus intéressants que les êtres humains avec lesquels tout contact est impossible.

 

Les explorateurs

 

Sur la période qui nous concerne, le seul explorateur est Henri Mouhot qui nous expose clairement l’objet de son voyage « ... Étudier les meurs intéressant de toutes les créatures dont Dieu a parsemé la surface du globe ».  La question du langage ne se posera pas, il nous dit « L'un de mes domestiques était Cambodgien, l'autre Annamite, chrétiens tous deux et connaissant quelques mots de latin et d'anglais, qui, joints au peu de siamois que j'avais déjà pu apprendre, devaient me suffire pour me faire généralement comprendre ».  Nous savons aussi que les contacts avec les indigènes chrétiens seront facilités puisque ceux-ci connaissent le latin que leur ont appris les missionnaires qui ont eux-mêmes appris le thaï.  Jusqu’à sa mort en 1861, il arpentera le Siam, le Cambodge et le Laos souvent à pied. Sa description de la société siamoise, depuis le roi, la haute administration, les mandarins et le « menu peuple » est instructive. Toutes ses explorations portent sur des terra incognita pour les Européens. Les sciences naturelles lui sont chères, ses trouvailles sont surabondantes bien qu’elles excèdent nos compétences. Lui aussi nous dit :«  On a répété souvent que l’on ne peut pas juger d’un pays où l’on a fait que passer ; que ceux-là seuls pourraient le faire qui y ont séjourné longtemps ». Modeste aussi, quand il ne sait pas, il le dit et fait référence à Monseigneur Pallegoix qu’il a rencontré à Bangkok et qui lui a permis de rencontrer le roi, et de temps à autre à Bowring sur les questions historiques. Son apport à la connaissance du Siam « profond » est fondamental pour les Thaïlandais d’aujourd’hui eux-mêmes même s’ils lui reprochent une vision trop superficielle du bouddhisme et d’avoir fréquenté plus volontiers les gens du peuple et les Missionnaires que l’élite cultivée partout où il allait. Il est incontestablement l’un des rares témoignages de la société siamoise de cette époque peut-être plus précieux que les documents primaires thaïs. Ses illustrations dans « Le tour du monde » de 1893 sont pour les thaïs eux-mêmes des documents exceptionnels, l’usage des illustrations photographiques ne se répandra que quelques dizaines d’années plus tard (23).

 

 

Les commerçants

 

Nous en avons dit quelques mots plus haut. Le commerce français n’a jamais prospéré au Siam et les efforts de « la Compagnie française des Indes orientales » furent un échec certain après le bref épisode franco-siamois au temps du roi Naraï. Qui d’autre qu’un aventurier peut venir faire du négoce en ce début du XIXe siècle au Siam surtout face, ou en concurrence, avec les Anglais et les Hollandais qui sont des mercantis dans l’âme ? Nous en avons un magnifique exemple avec « le roi des Sédangs » qui, quelques années plus tard il est vrai, tout en s’autoproclamant roi se livra à toutes sortes de trafics, or et métaux précieux, armes, et opium (24). Qu’il nous soit permis de citer ce que disait Louis-Ferdinand Céline sur ces commerçants des colonies même s’il y a son grain de perfidie favori (25). Ces commerçants-là n’écrivent pas leurs souvenirs.

 

 

Les diplomates et les fonctionnaires.

 

Nous en avons dit quelques mots. En dehors de la correspondance purement interne, ils nous ont dotés de quelques ouvrages, celui de Gréhan en particulier, intéressant tout en restant dans le langage diplomatique et d’ailleurs publié 10 ans après la fin de sa mission officielle.

 

 

Nous connaissons une notable exception, elle est tardive, celle de ce jeune diplomate, Raphaël Réau, présent au Siam entre 1894 et 1900. La correspondance avec sa famille a été publiée par son petit-fils en 2003.

 

 

Nous lui avons consacré trois articles (26). Il a appris la langue, il a voyagé, ses souvenirs, quoique trop souvent empreint de l’incontestable forfanterie d’une jeune fonctionnaire, ne sont pas sans intérêt. Ses rapports vénaux avec les Chinois de Bangkok ne le font toutefois pas échapper aux malveillantes observations de Céline sur les fonctionnaires coloniaux associés aux commerçants (25).

 

 

Les missionnaires

 

Ils occupent de toute évidence une place à part. Ils sont d’abord les plus nombreux, des dizaines et des dizaines sur notre période sont venus au Siam. Les motifs qui les conduisent à faire ce long voyage n’ont rien à voir avec ceux des autres visiteurs, ils suivent le conseil du Christ et viennent, abandonnant père et mère, « évangéliser les nations » et – autre but fondamental des Missions étrangères – créer autant que faire se peut un clergé local. Ils viennent au Siam pour y vivre et y mourir, nul espoir de retour. Ils ont appris la langue et sont en contact avec la population souvent la plus misérable, esclaves compris (26). Ils n’ont aucune appréhension à affronter ce qu’a connu Mouhot et pire encore puisque beaucoup ont payé de leur sang. Enfin, ils écrivent beaucoup. Est-ce à dire que cette correspondance, soit avec leur famille soit avec la hiérarchie, soit entre eux de mission à mission mérite mieux que celles des autres écrivains dont nous venons de parler ? Bien évidemment non. Mais si une lettre de deux pages peut être plus intéressante qu’un prétentieux discours en un volume, certaines ont été publiées : celles publiées par Launay en 1929 sont essentiellement d’ordre administratif interne mais n’ont pas fait l’objet d’une étude synthétique et analytique à ce jour. Les correspondances publiées dans les Annales ne sont qu’une infirme partie de celles qui somnolent dans les Archives des Missions étrangères puisque, nous apprend leur site, elles contiennent des milliers de documents inexploités, 600 mètres linéaires d’archives dont une partie doit concerner le Siam (28).

 

 

NOTES

 

(1) Sunanta Panyarith «  « La Thaïlande dans les publications françaises du début du XIXe siècle » In : Revue française d'histoire d'outre-mer, tome 72, n°267, 2e trimestre 1985. Celle-ci est l’auteur d’un mémoire universitaire « La Thaïlande devant l'opinion française de 1900 à 1909 ». Tours, 1974,  et d’une thèse de doctorat « Le Siam dans l’opinion française 1815-1868 » Paris, 1980

 

(2) Voir sur le site des archives des Missions étrangères

https://archives.mepasie.org/fr/fiches-individuelles/brigot

 

(3) Voir notre article A 43. « L'Encyclopédie, Voltaire et le Siam ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-44-l-encyclopedie-voltaire-et-le-siam-83570407.html

 

(4) On sait peu de choses sinon rien sur Georges Psalmanazar, probablement le pseudonyme d’un Français né dans la région d’Avignon qui édita ensuite depuis Londres et sur souscription une monumentale histoire universelle en 126 volumes manifestement une œuvre collective dont tous les tomes n’ont pas la même qualité.

 

(5) « Bulletin de la société de géographie » janvier et février 1826.

 

(6) « Le Moniteur universel » fut longtemps l’organe officiel du gouvernement français. Nous n’y avons pas accès puisque la numérisation sur Gallica, le site de la Bibliothèque nationale est partiellement verrouillée, on ne sait pourquoi.

 

 

(7) Journal du 4 décembre 1835

 

(8) La première mention est du 6 juillet 1829.

 

(9) Il a fait l’objet de tirages à part mais fut publié dans les « Annales de la propagation de la foi » volume 26 de 1854, pp. 13-47.

 

(10) Année 1820, volume 4 mais la livraison concernée n’est pas numérisée et nous n’avons donc pas pu la consulter.

 

(11) Voir « Annuaire générale de l’Indochine française » de 1907.

 

(12) « Nouvelles annales de voyage » tome III de 1859, pp 225-232.

 

(13) Numéros des 15 août et 15 septembre 1866, pp 383-411.

 

(14) Claudius Madrolle « De Marseille à Canton, guide du voyageur - Indo-Chine, canal de Suez, Djibouti et Harar, Indes, Ceylan, Siam, Chine méridionale » publié par le Comité de l'Asie française 1902.

 

 

(15) Voir dans le « Bulletin de la société des Missions étrangères de Paris » de 1939 l’article signé « Un missionnaire » : « L’étude de la langue indigène en mission ».

 

(16) « Annales de l'Association de la propagation de la foi » tome 6 de 1825 pp. 72-82.

 

(17) « Annales de la Propagation de la Foi », tome 16 de 1844, p. 279.

 

(18) «  Annales de la Propagation de la Foi », tome 7 de 1834, pp. 390-396.

(19)  Citation extraite – nous dit-il - du « précis de la géographie universelle », livre CLI édition, 1813.

 

(20) Voir notre article A 192 – « A LA DÉCOUVERTE DU SIAM PAR MADAME MASSIEU, UNE « AVENTURIÈRE FRANÇAISE » DE LA FIN DU XIXÈME » « http://www.alainbernardenthailande.com/2015/08/a-la-decouverte-du-siam-par-madame-massieu-une-aventuriere-francaise-de-la-fin-du-xixeme.html

 

(21) Voir notre article INSOLITE 15 « UNE EXCURSION A PHIMAI … IL Y A UN SIÈCLE ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/01/insolite-15-une-excursion-a-phimai-il-y-a-un-siecle.html

 

(22) Voir notre article «  LA « LONGUE MARCHE » D’ERIK SEIDENFADEN, DANOIS GENDARME ET ÉRUDIT AU SERVICE DU SIAM »

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/11/la-longue-marche-d-erik-seidenfaden-danois-gendarme-et-erudit-au-service-du-siam.html

 

(23) Voir le mémoire de maitrise de Mademoiselle Waraporn Kor Sri Suwan « La société Thaïe et les Siamois au milieu du XIXe d’après Henri Mouhot », Université Silpakorn, 2002.

Mouhot mourut à 35 ans sans avoir accompli tous ses projets de voyage, victime d’épuisement, marche, climat, moustique, sangsues, nourriture locale sans avoir pu retourner dans son Jura natal « vivre entre ses parents le reste de son âge ». Notre ami Jean-Michel Strobino lui a consacré deux articles :

INVITÉ 2 « HISTOIRE DE LA SÉPULTURE D’HENRI MOUHOT ET DE SON MONUMENT FUNÉRAIRE 1861-1990 » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/07/histoire-de-la-sepulture-d-henri-mouhot-et-de-son-monument-funeraire-1861-1990.html

INVITÉ 2 (SUITE) « Le MONUMENT FUNÉRAIRE D’HENRI MOUHOT VU PAR LE « BANGKOK POST »… RENDONS À  CÉSAR CE QUI APPARTIENT  À  CÉSAR »

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/04/invite-2-suite-le-monument-funeraire-d-henri-mouhiot-vu-par-le-bangkok-post-rendons-donc-a-cesar-ce-qui-appartient-a-cesar.html

 

 

(24) Voir notre article « UN FRANÇAIS, « MARIE Ier », ROI « IN PARTIBUS » DES MOÏS ET DES SÉDANGS, « GLORIA IN EXCELSIS MARIA » !

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/un-francais-marie-ier-roi-in-partibus-des-mois-et-des-sedangs-gloria-in-excelsis-maria.html

 

(25) « Dans cette colonie de la Bambola-Bragamance, au-dessus de tout le monde, triomphait le Gouverneur. Ses militaires et ses fonctionnaires osaient à peine respirer  quand il daignait abaisser ses regards jusqu’à leurs personnes. Bien au-dessous encore de ces notables les commerçants installés semblaient voler et prospérer plus facilement qu’en Europe. Plus une noix de coco, plus une cacahuète, sur tout le territoire, qui échappât à leurs rapines. Les fonctionnaires comprenaient, à mesure qu’ils devenaient plus fatigués et plus malades, qu’on s’était bien foutu d’eux en les faisant venir ici, pour ne leur donner en somme que des galons et des formulaires à remplir et presque pas de pognon avec. Aussi louchaient-ils sur les commerçants. L’élément militaire encore plus abruti que les deux autres bouffait de la gloire coloniale et pour la faire passer beaucoup de quinine avec et des kilomètres de Règlements ».

 

 

(26) Voir :

144. « Raphaël Réau, Jeune diplomate français au Siam. (1894-1900) »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-144-raphael-reau-jeune-diplomate-au-siam-1894-1900-123941699.html

145. « La vision du Siam de Raphaël Réau, jeune diplomate français à Bangkok. (1894-1900) »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-145-la-vision-du-siam-de-raphael-reau-jeune-diplomate-fran-ais-a-bangkok-1894-1900-123999177.html

A 200 - « QUELQUES COMMENTAIRES À PROPOS DE RAPHAËL RÉAU, JEUNE DIPLOMATE QU SIAM (1894-1900) »

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/12/a-200-quelques-commentaires-a-propos-de-raphael-reau-jeune-diplomate-au-siam-1894-1900.html

 

(27) « … religion de cardeurs, de cordonniers et de foulons, les plus ignorants et les plus rustiques de tous les hommes » écrivit Celse cité par Origène dans son traité « Contre Celse ».

 

(28) https://archives.mepasie.org/fr/decouvrir-nos-fonds/manuscrits :

1) « Un premier ensemble de 1303 volumes d'archives anciennes (de 1660 à 1940) contient des lettres reliées des missionnaires classées par missions ou thèmes (ex : séminaire, voyages, procure de Rome, etc.) et par ordre chronologique. La plupart des registres disposent d'une table analytique réalisée par le P. Launay qui décrit chaque lettre contenue dans le volume ».

2) « Un deuxième ensemble rassemble majoritairement des lettres, cette fois-ci non reliées et classées par ordre alphabétique par nom de missionnaires et par mission ».

 

 

 

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8 août 2018 3 08 /08 /août /2018 22:05

 

 

 

L’épopée des Français au Siam lors des deux ambassades de 1685 et 1687 a donné lieu à une (sur)abondante littérature, historique, érudite ou romanesque, cette dernière pas toujours de meilleur aloi (1). Les participants ont écrit leurs mémoires ou leurs souvenirs souvent des années plus tard, sans forcément les destiner à la postérité, tels l’abbé de Choisy ou le Chevalier de Forbin. Les mémorialistes de l’époque ont tendant à glorifier leur intervention, tel le chevalier de Chaumont qui écrit en 1686 (2). D’autres sont intéressants mais sont souvent témoignage de leur auto satisfaction et monuments de flagornerie, tel le père Tachard (3).

 

 

Nous avons, ne l’oublions pas, le chevalier de La Loubère que nous citons souvent, envoyé de la seconde ambassade qui donne sans forfanteries inutiles une remarquable description du royaume à l’époque de sa visite (4). Et puis il y a les oubliés qui ne furent pas forcément les plus obscurs. Nous devons à Michael Smithies, infatigable historien, d’avoir fait revivre l’un d’entre eux, le chevalier de Fretteville (ou Fréteville) à l’occasion de deux articles, le premier de 2000 intitulé (nous traduisons) « Les bijoux de Madame Constance » et le second de 2013 intitulé « Le Chevalier de Fretteville (vers 1665-1688), un innocent au Siam » (5). Ces deux articles sont fondés en partie sur des documents inexploités à ce jour.

 

 

Le premier article vise un compte rendu anonyme de la révolution de 1688 au Siam, manuscrit à la Bibliothèque Nationale à Paris (6). D’après Smithies, il est peut-être de la main de l’ingénieur Vollant des Verquains et son contenu est étrangement similaire à son ouvrage imprimé, œuvre d’un spectateur direct et non intéressé des événements de 1688 (7). Il est d’ailleurs possible, nous dit Smithies, que ce manuscrit soit sinon la reproduction du moins à la base d’une publication en série dans les numéros du « Cabinet Historique » de 1861. Ils ont l’avantage d’être écrit en français de France et rejoignent très largement l’article de Smithies (8). Cette longue série ne nous semble pas avoir été jusqu’à présent exploitée par quiconque ?

 

Le second article fait référence également à des documents anonymes ni publiés ni numérisés aux Archives nationales ou de la Bibliothèque nationale (9). Il utilise aussi un manuscrit du père Tachard qui n’a pas non plus été ni numérisé ni publié et c’est dommage (10).

 

 

Des bijoux, un innocent ? S’agit-il d’un innocent qui n’a pas volé les bijoux ? En quelque sorte. Mais qui était le chevalier de Fretteville et quel était ce trésor ?

 

 

Qui était le chevalier de Fretteville ?

 

Smithies va trop vite en besogne en nous disant « Malheureusement nous ne savons rien de la famille de  Fretteville, sauf que son père avait recommandé son fils à Céberet, directeur de la Compagnie des Indes Orientales et marié à une parente de Madame de Maintenon » (11). Sa famille normande nous est parfaitement connue. Nous sommes dans la bonne mais fraiche noblesse, proche à la fois du trône et de l’autel, ennoblie par charges – échevins de Rouen -  à la fin du XVIe siècle et devenue Hallé de Fretteville.

 

 

 

Proche du trône ?

 

Son oncle, frère aîné de son père, Guillaume, est gentilhomme de la chambre du roi. Son père, Barthélémy, est sous-lieutenant de la grande vénerie (12). Lui-même commence sa carrière comme page de la maison du Roi

 

 

... sous la direction successive du duc de Gesvres

 

 

et du duc de Saint Aignan, tous deux premiers gentilshommes de la chambre.

 

 

Sa mère, Marie-Charlotte Cureau est la fille de Marin Cureau dit « de la Chambre », auteur d’ouvrages de physique et de philosophie, médecin ordinaire du roi qu’il aurait intéressé par la lecture de ses ouvrages.

 

 

Que ce soit pour la chasse, passion des Bourbons (son père) ou la chambre du roi (son oncle et lui), ces fonctions entrainent un contact quotidien avec le Monarque dont tous les mémorialistes disent qu’il n’aimait pas les têtes nouvelles (13).

 

 

A quel âge est-il entré dans la maison du roi ? Probablement fort jeune ? Smithies le fait naître « aux environs » de 1665. C’est une approximation qui le rajeunit : Ses parents se sont mariés le 10 octobre 1657. Il avait un frère aîné, François, chanoine à Nantes, que l’on peut supposer né un an après le mariage de ses parents, et lui-même, le second – Louis-Armand Hallé de Fretteville -  dont nous pouvons situer la naissance un an plus tard à la fin de l’année 1659 (14).

 

Il est après sa sortie du corps des pages intégré dans le corps des gardes de la marine, gentilshommes choisis pour être élèves officiers de marine.

 

 

Comment ce jeune marin fut-il attaché à l’ambassade de 1685 alors qu’il avait environ 25 ans ? Décrivant la composition de la première ambassade, la presse de l’époque (15), directement informée par la cour, nous dit « … Mr de Fretteville, Garde de la Marine. Ce dernier, qui a été page de la Chambre du Roi, a mérité cet avantage, tant par les services de Mr de Fretteville son père, que par l'assiduité et la sagesse avec laquelle avec laquelle il a lui-même servi Sa Majesté  pendant les années d'exercice de Mr le duc de Gesvres et de Mr le duc de Saint Aignan, auquel il a l'honneur d'appartenir. Depuis sa sortie de page, il s'est trouvé à toutes les occasions de guerre qu’il y a eu sur la Méditerranée ». Quelles étaient les occasions de guerre navale sur la Méditerranée à cette époque ? Il n’en a aucune autre que la chasse perpétuelle aux barbaresques à laquelle se livra le chevalier de Forbin qui, né en 1656, était presque son contemporain. Nous n’en savons malheureusement pas plus.

 

 

Son autre frère cadet, Guillaume, entama lui aussi une carrière militaire sur laquelle nous savons peu de choses sinon qu’il aurait été fait chevalier de Saint-Louis et qu’il mourut en 1728 comme brigadier d’infanterie. Jean, le plus jeune, entra également au service où il entama une carrière prestigieuse dans l’infanterie qui le mit en rapports directs avec le roi dans toutes ses campagnes (16).

 

 

Ce voyage de notre jeune marin est en quelque sorte un apprentissage de la mer comme l’écrit Chaumont (17). En 1687, Fretteville est devenu officier-lieutenant de vaisseau.

 

 

Proche de l’autel ?

 

En dehors de sa piété - il aurait manifesté l’intention de se réfugier dans un monastère une fois retourné en France - il est des signes qui ne trompent guère : l’aîné de la famille, François est ordonné prêtre et devint chanoine d’abord à Nantes. Il fera plus tard acte d’allégeance officielle parmi d’autres théologiens à la bulle Unigenitus du Pape Clément IX contre le Jansénisme en 1718 comme membre du chapitre de l’église collégiale de Saint-Honoré à Paris.  

 

 

C’étaient en principe les cadets qui revêtaient la soutane. Pour que le chef de famille accepte que ce soit l’aîné qui entre en religion, il lui fallait une grande piété jointe à une solide vocation pour le fils. Une jeune sœur, Marie-Hyacinthe prit le voile dans la très élitiste abbaye royale de Chelles (18).

 

 

Le premier voyage

 

Il est complétement oublié des mémorialistes en dehors de Chaumont qui signale, avons-nous vu, sa présence et de l’abbé de Choisy qui signale aussi simplement sa présence à bord de la frégate L’Oiseau au 3 mars 1685 (19).

 

 

En dehors de ces références, aucun texte ne parle de lui dans les relations des activités de l'ambassade de 1685. Ni Forbin ni le père Tachard (qui aurait dû être admiratif devant sa piété) ne le mentionnent alors qu’il a dû prendre part à toutes les cérémonies, formelles comme la présentation à Ayutthaya de la lettre de Louis XIV au roi Narai le 18 octobre 1685

 

 

... ou informelles comme les divertissements destinés aux ambassadeurs, chasse aux éléphants ou dîners chinois.

 

 

La première ambassade quitta le Siam sur L’Oiseau le 22 décembre 1685 emportant le père Tachard, Fretteville et les trois ambassadeurs siamois.  Elle débarque à Brest le 18 juin 1686.

 

 

Nous ignorons ce que furent les occupations de notre marin jusqu’au départ de la seconde ambassade le 1er mars 1687 à laquelle il appartient. Il prit en tous cas du galon et repart sur L’Oiseau dont il est lieutenant. Ce poste est probablement prestigieux puisque c’est le navire qui transporte les deux ambassadeurs, La Loubère et Cerberet parmi les cinq navires de guerre transportant environ 1300 personnes.

 

 

Le second voyage et l’affaire des joyaux de Madame Constance

 

Notre propos n’est pas d’écrire ou de réécrire l’histoire de ce qu’il est convenu d’appeler « la révolution » de 1688 et qui n’était en réalité qu’un coup de force de l’ambitieux Petracha (20). De quoi s’agissait-il ? Phaulkon, « Monsieur Constance » pour les Français, durant sa brève période au pouvoir de 1683 à 1688, le temps de passer du Capitole à la Roche Tarpéienne, avait amassé une fortune personnelle considérable dont une partie était placée dans des bijoux appartenant nominalement à son épouse, Maria Guyomar de Pinha.

 

 

Il y avait là de quoi susciter les cupidités, celle de Petracha au premier chef, celle aussi des pères jésuites dont on dit volontiers qu’elle est légendaire

 

 

... et celle aussi des officiers français qui espéraient probablement tous revenir en France fortune faite. C’est un invraisemblable imbroglio que l’on peut au moins partiellement dénouer au vu des recherches de Smithies sur les manuscrits encore inédits et les éléments que nous connaissons déjà, Vollant des Verquains en particulier. Que savons-nous de précis ?

 

 

Avant d’être arrêté puis torturée, Madame Constance comme l’appelaient les Français avait fait trois paquets de ses bijoux qu’elle souhaitait utiliser pour financer sa fuite en France en compagnie de ses enfants : « Depuis le temps que M. Constance fut arrêté, sa femme, prévoyant les malheurs qui allaient accabler sa maison, songea de bonne heure à sauver quelques débris du naufrage. Elle crut que mettant à couvert pour environ trente mille écus de pierreries qu'elle avait, ce serait une ressource pour elle dans le besoin ; et se flattant que cela serait en assurance entre les mains des Français, elle en fit trois paquets, qu'elle enveloppa elle-même, et les ferma de son cachet » écrit Vollant des Verquains.

 

Elle en remit deux au supérieur des jésuites, le père Le Royer et le troisième au lieutenant de Fretteville. Le père Le Royer ne tenant pas à conserver ce précieux mais bien dangereux dépôt le remit à Beauchamp, commandant en second les troupes sous les ordres de Desfarges afin de les faire retourner à Mme Constance par l'intermédiaire du père Comilh. Selon Beauchamp, Desfarges dont la cupidité était légendaire fut informé de cette commission. Il aurait demandé que ces deux paquets ne soient pas restitués tant qu’il n’aurait pas récupéré une somme de 400 pistoles c’est-à-dire 4000 livres qu’il aurait prêté à Phaulkon ce qui est proprement invraisemblable (21).

 

 

Il aurait fait remettre les deux paquets à Phaulkon par l'intermédiaire de Véret tout aussi cupide que lui. La commission a-t-elle été faite ? Selon Beauchamp, il y avait effectivement de quoi faire tourner bien des têtes aussi bien siamoises que françaises : « quatre colliers, un chapelet, deux paires de bracelets et des pendants d'oreille de perles, quatre douzaines d'anneaux d'or de plusieurs façons, une très grosse et parfaitement belle émeraude, des agrafes, de petits rubis, quatre bagues de petits diamants, neuf ou dix chaînes d'or, onze lingots d'or pesant plus de trois marcs chacun, huit coupans d'or de dix écus pièce, une douzaine de boutons, demi-douzaine d'aiguilles de tête, et douze ducats d'or ».

 

 

Madame Constance pour sa part évaluait l’ensemble entre 25 et 30.000 écus. Nous avons repris le calcul donné par Smithies et arrivons, mutatis mutandis aux mêmes conclusions, la somme était énorme (22). Vollant des Verquains laisse à penser sans oser l’écrire formellement que les paquets restitués avaient subi de fortes ponctions. Nous ne savons non plus ce qu’il advint du paquet confié à Fretteville. Il fut arrêté à Louvo (Lopburi) lors de l'arrestation de Phaulkon, fouillé et sans aucun doute dépouillé d'une partie des trésors. Beauchamp donne sa propre version selon laquelle Saint-Vandrille et Desfarges prétendirent avoir sauvé les diamants que Madame Constance avait remis à Fretteville, que Desfarges les avait, qu'ils le priaient de recevoir leur part, puisqu'ayant tout perdu et ayant aidé à les sauver, il était bien juste qu'ils en profitassent. Devant le refus de Beauchamp indigné de voir des officiers français profiter du malheur de Madame Constance, Desfarges se ravisa en disant qu’il était infâme  de vouloir partager le bien d'une femme qui avait tout perdu. Il fit alors appeler le chevalier son fils en lui ordonnant de remettre  les diamants (ou ce qu’il en restait ?) entre les mains de Fretteville puisque c'était à lui que Mme Constance les avait confiés et à Fretteville de les lui rendre aussitôt qu'il le pourrait. Les protestations vertueuses des uns et des autres ou leur silence (Desfarges) sont suaves. La relation manuscrite de Saint-Vandrille (conservée aux Archives Nationales de Paris) ne parle pas de ce trésor. Desfarges est tout aussi discret. Pour Beauchamp après la signature du traité de capitulation,  Fretteville pu aller voir Madame Constance et lui remettre ce qu'il lui avait pu sauver. Deux jours plus tard, alors qu'il quittait l'un des vaisseaux où tous les officiers allaient et venaient en visite, tandis qu'il était sur la planche, le vaisseau se déplaça avec la marée, la planche tomba dans l'eau avec lui, disparition d’un témoin de leurs probables turpitudes ce qui fut évidemment une bénédiction pour Beauchamp et Desfarges. Son témoignage aurait pu leur valoir la corde.

 

 

Il ne faut pas s’étonner qu’un marin de cette époque ne sache pas nager (23).

 

Pour Smithie, l’hypothèse la plus probable est celle d’une altercation à bord à la suite de laquelle Beauchamps et (ou) Desfarges auraient poussé Fretteville à l’eau en sachant qu’il ne savait pas nager, avant de quitter le pays au plus vite en abandonnant honteusement Madame Constance à son triste sort. Desfarges mourut en mer sur le chemin du retour et n’emporta pas le fruit de ses turpitudes en enfer.

 

 

Le navire fut capturé par les Hollandais, de nouveau en guerre avec la France, qui considérèrent non sans raison que les joyaux en possession des survivants étaient butin de guerre.

 

Ce chevalier de Fretteville était peut-être le seul officier honnête au milieu de cette brochette crapuleuse, Desfarges, Beauchamp, Saint-Vandrille et Véret.

 

 

Nous faisons bénéficier les jésuites du bénéfice du doute.

 

 

Fretteville est mentionné comme suit dans le livre d’or des marins français morts à l’ennemi « Hallé de Fretteville, lieutenant de vaisseau, noyé à Bangkok, le 3 octobre 1688. Cet officier commandait les troupes envoyées au Siam » (24). Il n’avait pas trente ans.

 

 

Il en est de même de celui de Madame Claire-Keefe-Fox, plus synthétique mais remarquablement documenté :

A 190. « Constantin Phauklon in « le ministre des moussons » de Madame Claire Keffi-Fox »

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/08/a190-constantin-phaulcon-in-le-ministre-des-moussons-de-madame-claire-keefe-fox.html

 

 

Citons le roman de Sportés pour être complet. Il tourne autour des souvenirs d’un marin qui se gausse à longueur de pages de la maladie dont souffrait le Roi, une fistule anale. Si la France entière sut que le roi était souffrant, il fallut attendre la publication des mémoires de Saint-Simon en 1781, un siècle plus tard, pour savoir ce dont il souffrait. Ce fut l’un des secrets les mieux gardés sous les règnes de Louis XIV et de Louis XV. Sa description de la vie quotidienne des marins sur les vaisseaux de S.M. Louis XIV démontre à suffisance qu’il n’a pas effectué beaucoup de recherches à ce sujet.  

 

 

(2) Alexandre de Chaumont : « Relation de l'ambassade de Mr. le Chevalier de Chaumont à la Cour du Roy de Siam, avec ce qui s'est passé de plus remarquable durant son voyage » dont la première édition est de 1686.

 

 

 

(3) Nous lui devons un « Premier voyage de Siam des pères jésuites » en 1686 et un « second voyage du père Tachard et des jésuites envoyés par le roi au royaume de Siam » en 1689. Pour s’attirer par exemple les bonnes grâces du « Barcalon », le « petit grec » Phaulkon, il en fait le descendant d’une très noble famille vénitienne installée sur l’île de Céphalonie alors qu’il était incontestablement issu d’un gargotier de cette île ce dont d’ailleurs se gaussait le chevalier de Forbin.

 

 

(4) « Du royaume de Siam » publié en deux volumes en 1691.

 

 

 

(5) « Madame Constance's Jewels » in Journal de la Siam society, volume 88 de 2000 et « The Chevalier de Fretteville (c.1665-1688), an Innocent in Siam » in Journal de la Siam society, volume 101 de 2013.

 

(6) BN, Fr.6106 non numérisé à ce jour.

 

(7) « Histoire de la révolution de Siam arrivé en l’année 1688 » publié sans nom d’auteur en 1691. Le manuscrit nous dit Smithies est « écrit d'une main régulière, et bien espacé, le contenu ressemble beaucoup au texte publié de Vollant des Verquains, bien qu'il soit beaucoup plus concis et ne soit pas livré à des réflexions philosophiques ».

 

(8) L’auteur anonyme de l’article écrit « le récit que nous avons trouvé, et que nous allons publier, émane d'un des officiers français venu à Siam en 1687, à la suite de Desfarges; peut-être est-il  lieutenant même de celui-ci. Il est adressé comme compte rendu des événements au ministre de Louis XIV. C’est un mémoire justificatif qui .paraît empreint d'un grand caractère de véracité : il peint les embarras de la situation faite à la garnison de Bangkok et rectifie bien des erreurs et bien des préjugés…. »

 

(9) « Relation de ce qui s’est passé à Louvo, royaume de Siam, avec un abrégé de ce qui s’est passé à Bangkok pendant le siège en 1688 » (AN Col. C1 24ff. 140r-171v) - « Relation des principales circonstances qui sont arrivées dans la Révolution du Royaume de Siam en l’année 1687 » (BN MS.Fr. 6105 ff. 1r-70r). « Relation succincte du changement surprenant arrivé dans le Royaume de Siam en l’année 1688. A Siam de la ville de Judia le dernier de novembre 1688 ». (AN Col C1 24 ff. 130v-139v)

 

(10) « Voyage du père Tachard à Siam » (mss AN Colonies, C1 24 f.172-211).

 

(11) Claude Céberet du Boullay était de la seconde ambassade avec Simon de La Loubère. Il est l’auteur du  « Journal du Voyage de Siam de Claude Céberet, Envoyé extraordinaire du Roi en 1687 et 1688 ». Voir l’article de Jean Boisselier « A propos du Journal du Voyage de Siam de Claude Céberet, Envoyé extraordinaire du Roi en 1687 et 1688, Étude historique et critique par Michel Jacq-Hergoualc'h » In Arts asiatiques, tome 49, 1994. pp. 132-135.

L’alliance de Céberet avec une parente de Madame de Maintenon relève de la prétention des gentillâtres de l’époque à se trouver des alliances ou des ascendances prestigieuses : « Je ne sais quel rang occupait dans le monde la maison où Claude Céberet prit sa femme ; mais il se maria à une « Catherine Pinel »… écrit insidieusement Auguste Jal qui consacre une très longue chronique à sa famille et à lui-même dans son monumental « Dictionnaire critique de biographie et d'histoire » (1867) basé sur des recherches rigoureuses et approfondies aux archives de Paris avant leur destruction en 1871.

 

 

(12) Voir Baron Dunoyer de Noirmont « Histoire de la chasse en France depuis les temps les plus reculés jusqu'à la Révolution », 1867.

 

 

(13) Ces fonctions, pages ou gentilshommes mettaient les intéressés, tous évidemment nobles, en contact permanent avec le roi, jour et nuit. Pour des raisons de stricte économie, Colbert en avait limité le nombre : voir Richard Vivien « La chambre du roi aux XVIIe et XVIIIe siècles : une institution et ses officiers au service quotidien de la majesté » In : Bibliothèque de l'école des chartes, 2012, tome 170, livraison 1.

 

(14) Tous les renseignements sur sa famille proviennent de Aubert de la Chesnaye des Bois « Dictionnaire de la noblesse : contenant les généalogies, l'histoire et la chronologie des familles nobles de France », tome VII de 1774.

 


D’azur à la fasce d’argent, chargée de deux coquilles de sable, et accompagnée de trois étoiles d’or :

 

 

(15) Il s’agit évidemment du Mercure Galant dans son numéro de mars 1685.

 

 

(16) Le duc de Saint-Simon en parle à de nombreuses reprises dans ses mémoires : «  Ancien page de la Dauphine, Jean de Fretteville avait servi très longtemps dans le régiment de Bourbonnaiset combattu à Friedlingue, Kehl, Hochstedt, etc., puis avait été donné au duc de la Feuillade comme aide-major général de l'infanterie (mars 1703), et faisait fonction de major général du corps expéditionnaire, ainsi qu'il le fit ensuite dans le corps du comte de la Motte en Flandre… » (année 1708, volume VI, édition de 1856).

Voir aussi Pinard (ancien archiviste du ministère de la Guerre) « Chronologie historique-militaire, contenant l'histoire de la création de toutes les charges, dignités et grades militaires supérieurs, de toutes les personnes qui les ont possédés », tome VIII de 1778.

 

 

(17) Chaumont écrit  (2) : « Le Roy m'avait fait l'honneur de me donner douze officiers et gardes-marines pour m'accompagner à l'ambassade, qui étaient messieurs ….de Freteville …Je dois rendre justice à tous ces messieurs qu'ils ont été très sages, et ont tout-à-fait répondu au choix que Sa Majesté en avait fait; ils ont bien appris la navigation et les mathématiques …ceux qui ne sont pas officiers sont capables de l'être ».

 

(18) Réservée aux filles de bonne noblesse, les Abbesses étaient toujours sinon des membres du moins des proches de la famille royale :  Voir Abbé Torchet : « Histoire de l’abbaye royale de Notre-Dame-de Chelles » : « Marie-Hyacinthe de Fretteville, dite de Saint-Augustin, vint à Chelles, où elle fit profession, le 18 octobre 1689. C'était une fille de mérite, de capacité et de beaucoup de talents … », 1889.

 

 

(19) « Journal ou suite du voyage de Siam » 1687.

 

 

(20) Voir nos articles à ce sujet :

 

13 « LES RELATIONS FRANCO-THAÏES : LA "REVOLUTION" DE PITRACHA DE 1688 » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-13-les-relations-franco-thaies-la-revolution-de-pitracha-de-1688-64176423.html

et

99 « LA FIN DU REGNE DU ROI NARAÏ ET LA "REVOLUTION" DE 1688 » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-99-la-fin-du-regne-du-roi-narai-et-la-revolution-de-1688-120200350.html

 

(21) Un officier subalterne, lieutenant, gagnait alors 1000 livres par an et un général 6000. On peut se demander pour quelle raison Desfarges aurait pu disposer d’une telle somme et la prêter à Phaulkon qui avait rang et fonctions de ministre des finances.

 

(22) A cette époque mais cela variait selon les régions en l’absence de système métrique, un écu vaut 3 livres et la livre 538 milligrammes d’or fin. 30.000 écus représentaient donc 30.000 x 3 = 90.000 livres donc encore 90.000 x 538 milligrammes soit encore 0.000538 x 90.000 = 43,4 kilos d’or fin. Au cours de ce jour (juillet 2018) un kilo d’or fin vaut environ 35.000 euros soit x 43,4 kilos = 1.519.000 euros. Ce calcul est purement fictif, une livre de cette époque procurait un pouvoir d’achat très certainement de beaucoup supérieur à son équivalent en euros 2018.

 

(23) « Un vrai marin ne sait pas nager », à quoi bon ?  On n’arrêtait pas une frégate qui file sous toute sa toile en claquant  des doigts. À supposer que quelqu’un ait vu tomber l’infortuné matelot – hypothèse résolument optimiste – il faut encore le temps d’ameuter les équipes de quart, modifier les réglages des voiles pour changer de route et revenir sur au point de chute estimé. Avec un peu de vent, cela tient du miracle si le bateau est capable de faire demi-tour en moins de vingt minutes. À une vitesse de 9 nœuds, le bateau aura couvert 3 milles, plus de cinq kilomètres ! Il faut ajouter l’inexorable travail du froid : Fretteville est né au bord de la Manche et non sur les rives de la Méditerranée comme Forbin où les gamins savent nager avant de savoir marcher. Dans de l’eau à dix degrés, le temps de survie d’un homme ne peut dépasser 10 ou 20 minutes. Savoir nager dans ces conditions ne faisait que prolonger une triste agonie.

 

(24) Maurice Delpeuch « Un Livre d'or de la marine française. Commandants d'escadres, de divisions et de bâtiments de guerre, morts à l'ennemi de 1217 à 1900 », à Paris, 1900.

 

 

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