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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 22:01

 

Nous avons parlé des Nagas, ces créatures mystiques qui peuplent le monde souterrain et sont un lien entre le monde divin et celui des humains.

 

 

Dans un très bel article, notre ami Philippe Drillien a traité de ce phénomène mystérieux, extraordinaire et inexpliqué qui se produit le 15e jour du 11e mois du calendrier lunaire à la fin du carême bouddhique sur un tronçon d’une vingtaine de kilomètres sur les rives du Mékong, en amont de Nongkhai jusqu’à la province de Bungkan en aval, lorsque les Nagas crachent des boules de feu (1).

 


 

Nous avons également parlé de Phra Ruang, le fondateur mythique du fondateur du pays aux environs du Ve ou Ve siècle de notre ère, né des amours du roi d’ Haripunchai et de la reine des Nagas et qui libéra le Siam du joug des Khmers (2), Ce héros civilisqteur appartenait à la race des mortels par son père mais à celle des Nagas par sa mère ce qui lui permettait de fuir les attaques en cheminant sous terre à la façon des reptiles,

 

Le Naga dans les croyances thaïes est le patron de la fertilité et est toujours représenté comme une divinité puissante dans les peintures murales et la sculpture et un certain nombre de traditions qui relient les mythes hindouistes des Nagas au bouddhisme. Ils sont omniprésents de chaque côté de l'escalier d'un temple où ils sont censés servir de porteurs conduisant les fidèles à travers le cycle de l'existence

 

 

 

Les Nagas en particulier ont protégé Bouddha de la pluie pendant qu'il méditait : La sixième semaine après l'Éveil, il était assis sous un arbre, au bord d'un lac. Un violent orage éclata et la pluie fit peu à peu monter dangereusement les eaux. Le Naga Mucilinda, roi des nagas, sortit du lac, enroula ses anneaux sous le corps du bouddha et déploya ses capuchons heptacéphales (à sept têtes) en éventail au-dessus de lui pour le protéger de la pluie durant tout le temps que dura l'orage. Le bouddha, perdu dans sa méditation, les yeux clos, resta dans cette position jusqu'à la fin de l'orage, ignorant du danger qui le guettait.

 

Ils ont reçu une utilisation plus singulière dans le cadre d’un ambitieux programme économique lancé au début du siècle, avec la création de zones économiques spéciales (Special economic zones) concernant quelques provinces frontalières dont celle de Mukdahan.

 

 

Le programme a été initié dans cette province au début du siècle et plus concrètement en 2014 après que le deuxième « pont de l’amitié » sur le Mékong, situé à environ 7 kilomètres en amont du centre-ville, eut été inauguré le 19 décembre 2006 et ouvert le 9 janvier 2007, les travaux ayant commencé le 21 mars 2004. Un événement mystérieux se rattacha à cette construction comme nous le verrons.

 

 

Les Nagas vont intervenir à la suite de la construction ou à l'occasion de trois gigantesques statues d’entre eux, dont la construction fut financée tant par des organismes officiels que par les dons des fidèles.

 

 

Un article du Journal of the Mekong Societies dans sa livraison de mai-août 2020 et sous la signature de trois professeurs de l’Université de Khonkaen, Chittima Phutthanathanapaa, Wanichcha Narongchaib et Rukchanok Chumnanmakc leur est consacré sous un titre singulier : « The Utilization of the Naga Sign in the special Economic Zone of Mukdahan Province, Thailand ». Ces trois universitaires font référence aux théories à tout le moins fuligineuses du Français Roland Barthes qui écrit sous des formes compliquées ce qui est simple à comprendre sans être philosophe ou sémiologue, à savoir que toute représentation religieuse ou para religieuse a un double sens, le sens apparent, un Naga est un gigantesque serpent mythique, ou celui que ne comprennent que les croyants, les symboles qu’il représente (3). Concrètement par exemple, on peut ne voir dans une croix de bois qu’un instrument de supplice, les Chrétiens y voient le symbole du Christ venu racheter les péchés du monde.

 

 

De même, en dehors de la représentation matérielle du Naga, souvent spectaculaires sur le plan de l’esthétique, les Thaïlandais dans leur immense majorité y voient la créature aux pouvoirs extraordinaires qu'ils invoquent à tout instant de leur vie religieuse.

 

 

L’édification de ces représentations des Nagas concerne deux districts, celui de Mukdahan proprement dit et celui de Wan Yai (หว้านใหญ่) en amont des rives du grand fleuve.

 

 

La province ayant pour activité principale l’agriculture et le commerce, le programme SEZ a eu pour ambition de promouvoir aussi le tourisme, essentiellement d’ailleurs le tourisme thaï. Notre propos n'est pas de jouer aux guides touristiques mais de nous pencher sur les singularités qui ont caractérisé ces constructions, la première dans le temps étant apparemment celles qui ont marqué la construction du second pont de l'amitié.

 

 

 

Cet événement fut probablement à l’origine de la construction de deux autres représentations géantes du Naga dans deux autres sanctuaires.

 

 

 

Il est évident au premier chef que chaque endroit a adopté la représentation du Naga pour promouvoir le tourisme. Plus il attire de touristes, plus les entreprises de services et les petites échoppes de vente de souvenirs, d’objets de piété et de nourriture se développent.

 

 

Le Naga géant dans l'enceinte du Wat Roi Phra Phutthabat Phu Manorom dans le district de Mukdahan. (วัดรอยพระพุทธบาทภูมโนรมย์)

 

Ce temple est situé à environ 5 kilomètres en aval de la ville de Mukdahan au sommet de la colline de Manorom haute d'environ 500 mètres au-dessus du niveau du Mékong. Il ne présentait aucunes particularités par rapport aux temples de la région  ...

 

 

.....si ce n'est de permettre un panorama extraordinaire sur la ville de Mukdahan et le fleuve

 

 

....et de recouvrir une empreinte de Bouddha (พระพุทธบาท) que vénéraient les dévots locaux.

 

 

Il était aussi un lieu privilégié de tourisme exclusivement local, oraisons au temple et pique-nique les jours de fêtes ou les fins de semaine.

 

 

Avant que ne soit entreprise la construction d'une gigantesque représentation du Naga, précisons qu'il est dominé aujourd'hui par une statue de Bouddha qui est l'une des plus grandes du pays. La construction en fut décidée en 2011 à l'occasion du septième cycle du Roi Rama IX le 5 décembre de cette année-là.

 

 Croquis affiché avant la  construction 

 

 

Elle débuta en réalité en 2014 et se termina en 2019.

 

janvier 2015

 

 

Avril 2016

 

 

Mars 2017

 

 

Janvier 2020

 

 

D'une blancheur immaculée, symbole de pureté, ses dimensions sont impressionnantes : 39,99 mètres de largeur à la base, elle repose sur un socle en forme de fleur de lotus de 24 mètres de hauteur, la statue proprement dite mesure 59,99 mètres de hauteur et l'ensemble 84 mètres. Nous n'avons pas pu déterminer pour quelles raisons les dimensions en sont données au centimètre. Elle est visible depuis des kilomètres à la ronde.

 

 

 

La construction de la reproduction tout aussi gigantesque du Naga fut entreprise ensuite, 122 mètres de long, 20 mètres de haut et 1,5 mètre de diamètre. Plus qu'un acte de piété, elle repose sur une légende locale : construisant une digue pour se protéger des débordements du fleuve, les habitants aperçurent un Naga de couleur sombre d'environ 30 mètres de long, qui, les voyant, se précipita dans une grotte. Les villageois pensèrent alors que la grotte était reliée au Mékong car ils y découvrirent des vestiges de bateaux et de nombreux trésors, une image de Bouddha en or, des pousses de bambou dorées, des lingots d'or, des bijoux et des pièces de monnaie. Plusieurs villageois cupides ramenèrent certains de ces objets chez eux, mais une fois arrivés à la maison, tout ce qu'ils avaient emporté se transforma en pierre.

 

 

Le Naga demanda ensuite à être ordonné après avoir été éclairé par Bouddha lui-même. Ce n'était pas possible car un Naga est un animal et non un être humain et ne peut réciter les incantations. Un jour, un énorme prunier jambolan s'effondra, bloquant l'entrée de la grotte. Les villageois pensèrent que c'était un signe de la détermination du Naga de pratiquer la méditation sans se distraire du monde extérieur. Il fut dès lors considéré comme le successeur et le dépositaire des principes bouddhistes.

 

Entre 2012 et 2018, les habitants virent dans cette légende l'occasion d'en tirer profit par le développement d'un tourisme pieux et pratiquement exclusivement local. Ainsi fut édifiée la statue.

 

 

Les habitants viennent rendre hommage au Naga avec des fleurs, de l'encens et des bougies. Si leurs vœux sont exaucés, ils y reviendront pour faire de nouvelles offrandes.

 

 

 

C'est un rêve d'un ancien abbé du temple qui ressuscita cette vieille légende et la transmis à des disciples. La couleur de la statue est celle que l’abbé vit en rêve

 

 

Les témoignages relatifs à des vœux exaucés se sont largement répandus sur la toile ! Le plus connu est celui d'un villageois qui gagna le gros lot à la loterie, il devint viral sur les réseaux sociaux puisqu'il affirma que cela s'était produit par l'intervention du Naga.

 

 

 

Les visiteurs s’y rassemblent pour y prier et gagner une bonne fortune. Une zone spéciale pour présenter les offrandes a été prévue et les fidèles sont invités à suivre tout un rituel. Ils doivent d'abord préparer un plateau contenant du bétel et de l'arec, des bâtons d'encens, des bougies et des rubans rouges. Ensuite, ils doivent prier en marchant sous le ventre du Naga divisé en petites sections à des fins différentes, par exemple, la chance, la santé, le travail, l'amour. Après cela, ils allument des bougies et des bâtons d'encens et écrivent leurs vœux sur le ruban rouge, qu'ils nouent autour des arbres.

 

 

 

Le sanctuaire du Naga au second pont de l'amitié  - (san ong pu phayanak lae chut chom wio saphan mittraphap thai - lao haeng thi 2) - (ศาลองค์ปู่พญานาค และ จุดชมวิวสะพาน มิตรภาพไทย-ลาว แห่งที่ 2)

 

Le phénomène de la croyance dans les Nagas a été incontestablement ravivé – même s’il n’avait pas disparu - lors de la construction du deuxième pont quelques kilomètres en amont de la ville.

 

 

Un tourbillon apparut autour du deuxième pilier et la population pensa que dans cette zone se situait la grotte des Nagas. Par la suite, un certain nombre d'incidents tragiques se sont produits : Plusieurs ingénieurs et ouvriers seraient morts, blessés ou auraient disparus (un mort, 14 blessés et 9 disparus). Ces incidents conduisirent à la suspension temporaire de la construction. Plus tard, les villageois et les responsables de la construction consultèrent un chaman spécialiste en ce domaine puisque lui-même pensait être un descendant de Naga donc protégé par eux. Il communiquait avec eux dans ses rêves et suggéra qu'un sanctuaire soit construit sur les lieux pour les Nagas. Une fois la cérémonie d’inauguration du sanctuaire terminée, le chantier se déroula sans incident.

 

 

Il fut admis que le Naga du Mékong entra en colère contre une construction au-dessus de son habitat. Le Naga noir y est représenté enroulant son corps autour d'un pilier doré, son regard tourné vers le Mékong. De nombreuses cérémonies pour solliciter son pardon furent organisées. On lui offre en permanence des pièces de monnaie de Bouddha, des bijoux et des bracelets et on y prie pour que les vœux soient exaucés. La croyance est répandue dans les populations locales que les Nagas ont le pouvoir de provoquer des catastrophes. Une cérémonie mêlant des croyances bouddhistes et hindoues se déroule tous les ans sous l'égide des autorités locales les 8 et 9 juin. Le premier jour est consacré aux prières et aux chants. Les participants y apportent leurs offrandes. Le lendemain, ils gagent des mérites en offrant de la nourriture aux moines et en faisant flotter des lotus sur le fleuve en hommage aux Nagas et au Mékong.

 

 

Kaeng Kabao dans le district de Wan Yai  (แก่งกะเบา)

 

 

Aucune légende et aucun événement mystérieux ne s'y rattache, le miracle viendra plus tard. Le site de Kaeng Kabao (les rapides de Kabao) dans le Mékong ...

 

 

...a longtemps été un site touristique en raison des grandes plaques de roche qui apparaissent pendant la saison sèche lorsque le fleuve est à son niveau le plus bas, situé à une trentaine de kilomètres en amont de la ville.

 

 

Après que ce site ait connu une certaine régression, les responsables du district parrainèrent la construction de l'une des plus grandes sculptures d'un Naga du Mékong. La sculpture mesure 51,40 mètres de long, 11,11 mètres de haut et 1,50 mètre de diamètre Elle est de couleur blanche, symbole de pureté. Sa présence permit un incontestable renouveau sur ces rives du Mékong. Les visiteurs la considèrent toujours comme un signe de bon augure, de bonheur et de prospérité.

 

 

Le rituel qui conjure la malchance consiste à franchir trois points du ventre du Naga - représentant la chance, la richesse et la santé - est censé aider à conjurer la malchance.

 

 

Naturellement tout autour nous trouvons les traditionnelles échoppes, objets de piété et de nourriture. Le Naga a au moins réalisé un miracle le 26 novembre 2018 : un voleur avait tenté de voler de l'argent dans une boîte à donation, mais n'a pas pu s'échapper. Il a été retrouvé allongé sur le sol devant la sculpture Naga, disant que quelque chose l'étranglait et l'étouffait avant que la police ne vienne l'arrêter. Les habitants pensèrent que c’était l'effet des pouvoirs du Naga. Une villageoise affirma d'ailleurs que le Naga lui avait dit dans un rêve qu'il ne voulait pas faire périr le malandrin mais seulement l'immobiliser pour que la police vienne l'arrêter. Cet événement connut un grand retentissement ce qui attira un nombre toujours plus grand de visiteurs, Les lieux sont même surpeuplés les jours de fête, en particulier pour Songkran ou les fins de semaine.

 

Zone de salas aménagés pour le pique-nique

 

 

Pour nos auteurs, chacun des événements surnaturels accomplis autour de ces sites incite une foule de visiteurs y chercher bonne fortune. La population locale y trouve évidemment son profit, d'ordre économique tout d'abord mais aussi sur le plan spirituel.

 

Avantages économiques

 

Les chiffres parlent : En 2008, le nombre de touristes visitant Mukdahan et les alentours était de 264 873, tandis qu'en 2015, il avait plus que doublé pour atteindre 597 873. Les dépenses quotidiennes moyennes étaient de 923,6 bahts par personne en 2008 et 1 141,18 bahts en 2015. La majorité des visiteurs viennent du nord-est mais d'autres viennent des autres provinces persuadés que les Nagas ont le pouvoir d'exaucer leurs souhaits. Les étrangers et plus encore les occidentaux ne sont qu'en petit nombre.

 

Nos auteurs donnent des chiffres sous forme de tableaux qui laissent à penser que l'ensemble de la population a profité de ces initiatives et en est parfaitement satisfaite.

 

 

Avantages spirituels

 

Les chants et les prières accompagnant les cérémonies rappellent systématiquement l'obligation de respecter les cinq préceptes du bouddhisme : Le premier est de s'abstenir de se suicider, ce qui permettra aux gens d'avoir une longue vie et une bonne santé. Le second est de s’abstenir de prendre ce qui n’est pas notre propriété, ce qui garantit la sécurité des biens. Le troisième est de s'abstenir de toute inconduite sexuelle, ce qui permet aux enfants, petits-enfants et conjoints de vivre heureux et empêche les gens de faire du mal. Le quatrième est de s'abstenir de discours nuisibles, de jurons, de mensonges et de sarcasmes. Les personnes qui pratiquent ce précepte seront respectées. Enfin, le cinquième est de s'abstenir de prendre des substances intoxicantes. Ceux qui pratiquent ce précepte seront dotés d'intelligence et de crédibilité. Notons que sur ces sites, il est totalement interdit de consommer de l'alcool et de fumer. Les cinq préceptes sont associés aux mythes des Nagas, qui sont considérés comme de véritables croyants au bouddhisme, qui méditaient et pratiquaient les préceptes dans l'espoir d'être libéré de la souffrance en tant qu'animal et de renaître en tant qu'humain.

 

Il est évident, comme dans toutes les sociétés et toutes les religions, que l'exigence selon laquelle les croyants doivent se comporter selon ces règles de base est le fondement de la paix sociale.

 

Il est remarquable par exemple que dans le passé, la zone autour du deuxième pont de l’amitié était déserte et nul ne voulait y aller la nuit. C'était un lieu mal famé, lieu de rencontre où les adolescents se réunissaient souvent pour des activités illégales ou que la morale réprouve.

 

 

La réhabilitation des lieux en a fait un endroit privilégié alors qu'auparavant, c'était un amas de détritus, de bouteilles cassées, de mégots et de préservatifs. Remercions donc les Nagas qui contribuent par la terreur qu’ils inspirent au respect de la nature.

 

 

Nous n’entrerons pas dans le débat philosophique sur le point de savoir si ce sont les religions, qu’elles qu’elles soient – qui ont créé les règles élémentaires de la vie en société. Ce que nous pouvons constater est que si Dieu est mort comme disait Nietzsche, en tous cas ses paroles demeurent.

 


 

Doit-on sourire de ces croyances ? Certains esprits forts ne manqueront pas de le faire qui conserveront néanmoins précieusement un trèfle à quatre feuilles dans leur portefeuille et ne manqueront jamais de consulter leur horoscope dans leur quotidien habituel,

 


 

NOTES

 

(1) Voir notre article NOTE. A 240 - LES MYSTÉRIEUX NAGAS DU MÉKONG CRACHEURS DE BOULES DE FEU

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/09/a-240-les-mysterieux-nagas-du-mekong-cracheurs-de-boules-de-feu.html

(2) Voir notre article A 392- LA LÉGENDE DE PHRA RUANG, FONDATRICE MYTHIQUE DE LA NATION THAÏE, A-T-ELLE MIGRÉ CHEZ LES AMÉRINDIENS ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/09/a-392-la-legende-de-phra-ruang-fondatrice-mythique-de-la-nation-thaie-a-t-elle-migre-chez-les-amerindiens.html

(3) L'article est numérisé sur le site de la revue :

https://so03.tci-thaijo.org/index.php/mekongjournal

 


 

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17 septembre 2020 4 17 /09 /septembre /2020 07:22

 

DEUXIÈME PARTIE.

 

Notre précédent article faisait état d’une intéressante analyse publiée sur le site Isaan record mettant en évidence l'ampleur du phénomène « mia farang » et son évolution chiffrée depuis le début du siècle montrant le glissement de la migration par mariage conduisant les femmes de l‘Isan en Occident vers une tendance plus récente des occidentaux à venir s'installer dans le Nord-Est avec leurs femmes.

 

Dans la publication suivante, Isaan record  fait état de la manière parfois négative dont ce phénomène est parfois perçu malgré son importance économique, utile remise en cause de stéréotypes appuyée sur le sentiment réel des principales intéressées (1). Nous en tirerons nos propres conclusions.

 

 

Le nombre de femmes Isan ayant émigré  pour vivre avec leurs maris en Occident et plus récemment le nombre toujours croissant d'occidentaux s'installant chez leurs épouse en Isan aurait interpellé les élites mais était-ce bien justifié ?

 

Ne peut-on penser que ces femmes, loin d’être des victimes ont fait preuve de liberté de choix dans leur propre vie et ont amélioré leur situation et celle de leur famille. C’est ce qu’elles disent toutes.

 

Nous reprenons naturellement les chiffres que nous donne le site toujours sous bénéfice d’inventaire. Ils mériteraient évidemment d’être mis à jour.

 

 

Entre 2000 et 2010, le nombre  d'occidentaux installés dans le Nord-Est avec et chez leurs épouses Isan est passé de moins de mille à près de 25.000 pendant que des milliers d’autres ont déménagé en Europe, en Australie ou aux États-Unis et envoient systématiquement de l’argent au village.

 

En termes purement économiques ces unions ont eu un effet concret sur toute la région. En 2004, il y aurait eu 15.000 femmes Isan  impliquées dans une relation avec un occidental qui auraient envoyé depuis l’étranger 1.464.000.000 bahts à leurs familles, un peu moins de 40 millions d’euros et une moyenne annuelle d'environ 97.600 bahts soit environ 2.500 euros par famille. C’est loin d’être dérisoire. Cette contribution serait égale au revenu moyen de 36.552 familles ! De même elles représenteraient plus de 6% de la production économique totale de l’Isan alors que pour ces mêmes années les envois depuis l’étranger pour le pays dans son ensemble n’étaient qu’environ 1%.

 

Dix ans plus tard, en 2014, ce chiffre aurait été multiplié presque par 7 passant à 8.670.000.000 bahts soit près de 280 millions d’euros. Le revenu annuel moyen des ménages thaïs aurait alors été de un peu plus de 100.500 bahts. Cette contribution aurait alors pu fournir le revenu annuel moyen à plus de 86.000 familles du nord-est. Un village de la province de Roi-et s’est signalé aux médias comme « le village suisse », plus de 18 pour cent des ménages avaient un gendre occidental bien que la plupart des femmes vivaient avec leur mari en Suisse.

 

 

 

Dans un autre ordre d’idée, une fillette d’un jardin d’enfant dans la province d’Udonthani aurait déclaré en 2008 à un journaliste de Khom Chat Luek (คมชัดลึก) « quand je serai grande, je veux être mia farang ». Ce n’était probablement qu’un  mot d’enfant mais il scandalisa les lecteurs et responsables administratifs et universitaires qui y virent un danger à venir, le déclin de l'institution familiale en Isan.  Pour les autorités, l’affirmation est suave dans un pays où l’institution de la mia noi (épouse secondaire) est érigée à la hauteur d’une institution.

 

 

 

L’article indigna également les lectrices mia farang : Pourquoi ne mentionnait-il pas le bien que ces farangs avaient pu faire à leurs familles ? Elles ajoutaient qu’elles avaient cherché à faire un mariage mixte en raison de crises familiales, de l'irresponsabilité des hommes locaux et de leur désir de prendre soin de leurs parents.

 

Mademoiselle Pacharin Lapanun dans sa thèse citée dans notre précédent article - l'une des études les sérieuses sur le phénomène des mia farang en Isan - nous apprend que les autorités centrales s'inquiétèrent de voir ces régions perdre leur âme thaïe et d'oublier les traditions locales et les valeurs familiales. Un chercheur universitaire s’est même inquiété que les hamburgers ne remplacent la nourriture Isan dans ces villages à risque !

 

 

 

 

Certains dans les administrations pensèrent qu’il y aurait un lien entre les mariages mixtes et l’exportation de la prostitution ? Le mariage avec un occidental aurait alors été en épousant une Isan et l’amenant de son pays, un moyen pour l’occidental de la livrer à la traite ! Ces propos relevaient d’un penchant nationaliste centré sur Bangkok, le phénomène mia farang suscitant un certain malaise. Tel avait été le cas de la colonne condescendante, sexiste et raciste publiée en décembre 2019 par le Matichon Weekly qui a provoqua un tollé parmi les femmes Isan. Nous en avons parlé dans notre précédent article.

 

 

 

Autre opinion également répandue dans les années 80-90 dans les milieux universitaires et intellectuels de Bangkok : les épouses thaïes de farangs étaient des jeunes femmes naïves en proie à des prédateurs sexuels. Le stéréotype le plus répandu chez ces « bobos » était que la femme était une « prostituée » et l'homme un « sexpat» ! D’autres sources plus sérieuses en sus de Pacharin Lapanun soulignèrent que les femmes Isaan fuyaient une vie agricole pauvre dans le nord-est et étaient le plus souvent des mères célibataires délaissées par des hommes locaux peu fidèles. Ces femmes étaient marginalisées en raison de leur sexe, de leur appartenance ethnique et de leur classe sociale. Elles n’eurent gère d’autre option que de migrer vers les centres urbains ou dans les lieux de divertissement avec tout ce que cela comporte. Elles tentèrent ainsi de surmonter leur statut marginalisé et n’avaient guère d’autre occasion pour monter dans l’échelle sociale que d’épouser un  occidental. Et même si les bénéfices du tourisme tombaient entre les griffes des sociétés internationales, des compagnies aériennes et de chaînes hôtelières, elles purent en siphonner une part en direction de l’Isan. Ces « braves filles » sont actuellement perçues d’une façon moins négative : Épouser un occidental en Isan est accepté et porte moins de stigmatisations que dans les décennies précédentes. Citons un dirigeant local masculin : « Les femmes (mia farang) ne peuvent pas choisir le lieu et le milieu social où elles sont nées, mais elles peuvent choisir celui où elles veulent être physiquement et socialement), et tant que leur choix les rend heureuses et en sécurité, elles et leur famille, nous n’avons rien contre ».

 

La société de l’Isan est traditionnellement matrilinéaire : la terre et la richesse sont largement contrôlées par les femmes. Lorsqu'elles se marient, la famille du mari doit non seulement payer une dot, mais elle perd également son fils. En règle générale, les nouveaux gendres s’installent dans la famille de la femme, y apporte son travail et les ressources qui en sont la conséquence. Si dans une famille, la présence d’une fille est, toutes proportions gardées, plus appréciée que celle d’un garçon, la contrepartie en est que l’on attend plus d’elles pour prendre soin de la famille. La principale expression culturelle de cette matrilinéarité est le devoir des filles envers leurs parents. Elles sont – même travailleuses du sexe – des filles respectueuses imbues de leur rôle de soutien de famille. À mesure que les revenus agricoles diminuaient, les familles Isan devinrent de plus en plus dépendantes des envois de fonds des membres de la famille qui avaient migré vers les zones urbaines en Thaïlande ou à l'étranger, dans le cadre d'un schéma qui s'est étendu du rural-local, à l'urbain-national, au transnational. Dans une économie plus monétisée, l'accent mis sur le travail potentiel des gendres transformé en argent et autres ressources matérielles auxquels ils peuvent contribuer. Épouser un occidental devint tout à la fois une stratégie majeure pour les femmes dans l'accomplissement de leur devoir filial et un moyen de renforcer leur statut. Si au cours des décennies passées, les couples mixtes s’installèrent dans le pays d’origine du mari et envoyaient des fonds à la famille isan, il y a maintenant une prolifération de ces couples qui s'installent en Thaïlande et le plus souvent en Isan, ce qui, en quelque sorte, perpétue la tradition des gendres qui s’installent dans le village de leur femme. Cela est comme avoir gagné à la loterie.

 

 

 

Ces réflexions appellent quelques observations de notre part.

 

Qu’il existe un tourisme sexuel en Thaïlande est une réalité, comme il y en a ailleurs même dans la vieille Europe « eros centers ». Il est évident par contre que les étrangers qui ont conduit leur épouse dans leur pays natal ne sont pas des proxénètes et que ces épouses n’y deviennent pas des gourgandines. Il est non moins évident que l’immense majorité des Occidentaux installés en Isan ne sont pas des obsédés sexuels (même s’il y en a) et que leurs épouses ne sont pas des « putes ».

 

 

 

 

La question de la déculturation qui en résulterait existe-t-elle ? Elle est incontestablement le fruit non pas de notre présence mais de la mondialisation, qui est probablement beaucoup plus présente à Bangkok qu’en Isan.

 

Nos épouses continuent à fréquenter le temple du village,  et quelques occidentaux se disent à tort ou à raison bouddhiste. Elles continuent à mitonner leur somtan et le riz gluant assaisonné de plara et dans le village suisse, il serait étonnant qu’elle l’ait remplacé par une raclette.

 

Même si notre présence est « massive », tout est relatif. Quelques centaines de milliers d’occidentaux au milieu de plus de 20 millions de locaux, sur 160.000 kilomètres carrés, cela représente  au maximum 2 pour cent de la population et nous sommes deux ou trois au kilomètre carré alors qu’il y a plus de 5000 habitants au kilomètre carré à Bangkok. Il n’y a pas risque de « libanisation » de l’Isan.

 

Il est enfin une  question qui nous interpelle : que devient au milieu de ces explications chiffrées la part du sentiment ? Les intervenants sur le site en parlent dans l’article suivant (2), sous la signature de David Streckfuss, un universitaire américain qui vit en Thaïlande depuis 20 ans. Opposition binaire ? Mariages fondés sur l’argent ou sur un amour romantique ? Il n’y a pas incompatibilité, c’est un sujet que nous avons longuement traité, n’y revenons pas (3), au vu d’une thèse remarquable signée de Mademoiselle Patcharin Lapanun (4). Streckfuss, la cite d’ailleurs d’abondance et adopte ses conclusions : L'affirmation courante selon laquelle les femmes se marient en raison d'avantages matériels et que les hommes se marient pour l'amour romantique est donc une simplification excessive qui ne saisit pas les motivations diverses et complexes qui alimentent la logique du désir qui façonne les choix de mariage et les décisions des femmes et des hommes concernés ». C’est, toutes proportions gardées, la position qu’adopte  Pintong Lekan, une universitaire isan qui défend avec ardeur la dignité des mia farang  et qui a engagé une procédure en diffamation contre l’auteur de l’article du Matichon dont nous avons parlé, il est actuellement en cours devant la Cour d’appel de Khonkaen, et nous en attendons la suite bien évidemment !

 

Une observation de Streckfuss nous a semblé particulièrement pertinente, pour conclure,  lorsqu’il parle d’ « amour comme résultat » : Si la relation débute par d’incontestables convergences d’intérêts (pas seulement matériels) entre les conjoints, elle se poursuit à l’usage par un véritable amour même s’il ne fut pas celui du coup de foudre. Sans coup de foudre et sans passion, certes, mais d’une part un occidental d’un certain âge qui n’arrive pas innocent, fort le plus souvent d’échecs dans son pays natal, avec divorce en général, et de l’autre des femmes qui ont le plus souvent subi le même échec, marquées également. Elles ne sont plus des oies blanches mais refaire leur vie avec un Thaï ne leur est pas concevable. Le nouveau conjoint acceptera sans difficultés la présence des enfants d’un autre. Ils ont tous deux atteint l’âge de raison.

Ce ne sont pas des mariages prédestinés, que nous connaissions dans tous les milieux de notre société, dans la noblesse, un prince n’épouse pas une bergère, dans la bonne bourgeoisie qui y fut le plus astreinte, pour sceller des intérêts le plus souvent pécuniaires, dans le monde paysan parfois enfin, un  bon mariage pour réunir des terres ou supprimer des servitudes de passage bien que les populations rurales aient été moins frappées ! Molière s’en est légitimement gaussé, ils faisaient souvent des cocus magnifiques. Une étude serait également à faire : Si en France 52 pour cent des mariages se terminent par un divorce (chiffres INSEE 2013) qu’en est–il ici de la rupture de ces unions ? Nous en sommes probablement fort éloignés même si nous en connaissons de façon épisodique.

 

Nous conclurons avec François Coppée

 

« Dans cette vie ou nous ne sommes que pour un temps si tôt fini, l’instinct des oiseaux et des hommes sera toujours de faire son nid ».

 

 

NOTES

 

(1) « The Good Daughters of Isaan (2) – Challenging the “victim” narrative of mia farang », article du 24 août :

https://isaanrecord.com/2020/08/24/the-good-daughters-of-isaan-2/

 

(2) « The Good Daughters of Isaan (3) – Marriage to a Western man, an act of empowerment for Isaan women? », article du 25 août : https://isaanrecord.com/2020/08/25/the-good-daughters-of-isaan-3/

 

(3) Voir notre article ISAN 43 – LES MARIAGES MIXTES DES FEMMES DU NORD-EST DE LA THAÏLANDE.

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/04/isan-43-les-mariages-mixtes-des-femmes-du-nord-est-de-la-thailande.html

 

(4) « Logics of Desire and Transnational Marriage Practices in a Northeastern Thai Village », thèse soutenue à l’Université d’Amsterdam en 2013 et numérisée sur le site de l’Université

https://research.vu.nl/en/publications/logics-of-desire-and-transnational-marriage-practices-in-a-northe.

 

(5) « The Good Daughters of Isaan (4) – Stop stigmatizing us, we Isaan women determine our own fate » :

https://isaanrecord.com/2020/08/27/the-good-daughters-of-isaan-4/

 

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14 septembre 2020 1 14 /09 /septembre /2020 22:34

 

 

PREMIÉRE PARTIE.

 

Nous avons déjà parlé des mariages mixtes en Thaïlande  (1), les deux derniers de nos trois articles n’étaient pas le fruit de notre imagination mais reposaient en particulier sur une thèse de Mademoiselle Patcharin Lapanun (นางสาว พัชรินทร์ ลาภานันท์) qui, datant de 2013, reste pour l’essentiel d’actualité, fondée tout à la fois sur de solides références bibliographiques et des enquêtes approfondies sur les lieux, (2).

 

 

On les appelle des « mia farang (occidental) » (เมียฝรั่ง). Elles vivent avec, et avec le soutien financier de leurs partenaires, qu'elles soient officiellement mariées ou non. Le terme plus recherché de « phanraya Farang » (ภรรยาฝรั่ง« épouse de Farang » est plus courtois mais rarement utilisé. Notons qu’en matière conjugale, la morale bouddhiste diffère quelque peu de la nôtre. La polygamie a été formellement interdite en 1932 seulement mais subsiste incontestablement dans une réalité qu’il faut avoir présente à l’esprit. Le vocabulaire en témoigne qui classifie ainsi les épouses :

 

 

La première est la mia luang (เมียหลวง) qui est l’épouse principale.

 

 

 

 

Si elle est « principale », c’est évidemment qu’il peut  y en avoir d’autres. Suit la (ou les) mia noï (เมีย น้อย), une épouse secondaire que les Thaïs qui en ont les moyens entretiennent ailleurs qu’au domicile conjugal, le plus souvent au vu et au su de la précédente qui ne s’en offusque pas tant que le mari remplit ses obligations à son égard. C’est une question de standing!

 

 

Si  ses moyens le lui permettent, le Thaï peut encore entretenir une mia lap  (เมีย ลับ) mais de préférence à l’insu des précédentes, mia lap  signifie épouse cachée. 

 

 

Citons encore les incursions épisodiques chez les mia tchaô (เมีย เช่า) ; une épouse de location, le nom définit assez la chose.  Les Thaïs ne s’en offusquent pas,  pas plus qu’ils ne s’offusquent de la vie privée de leur roi qui entretient effectivement un sérail. Son arrière-grand-père, le grand roi de la dynastie, Rama V, eut 77 enfants de quatre épouses. Le père de celui-ci, Rama IV, le bouddhiste mystique de la dynastie qui passa un quart de sa vie dans un temple bouddhiste astreint à la chasteté, en eut 86  d’autant d’épouses. Les libertés que les Thaïs prennent avec le lien conjugal expliquent probablement que peu d’européennes qui supportent mal l’adultère s’unissent à des Thaïs.

 

 

Le débat est revenu sur le tapis à la suite d’un article publié en décembre dernier sur le site (en thaï) du Matichon Weekly  (มติชนสุดสัปดาห์).

 

Le site Isaan record vient de se lancer dans ce qui est en quelque sorte un droit de réponse en plusieurs épisodes dont le premier a été mis en ligne le 23 août sous le titre « The Good Daughters of Isaan », traduisons le, faute de mieux, par « ces braves filles de l’Isan » (3).    

 

Nous préférons le titre choisi en thaï pour la série d’articles : « Série Amour, argent et devoir: Mia Farang en Isan - Le mariage avec des hommes occidentaux renforce-t-il le potentiel des femmes Isan » (ซีรีส์ชุด ความรัก เงินตรา และหน้าที่: เมียฝรั่งในอีสาน – การแต่งงานกับชายชาวตะวันตกเพิ่มศักยภาพให้ผู้หญิงอีสานหรือไม่?)

 

 

 

Préambule

 

La question concerne tout à la fois les filles qui ont rejoint le pays de leur mari et celles dont le mari vient vivre au village de son épouse. Notons que l’hypothèse d’une femme occidentale mariée à un Thaï et à plus forte raison un Isan ne se pose guère même s’il en existe mais ce ne sont que de rarissimes épiphénomènes.

 

Le phénomène « mia farang » est récent. Les études anciennes sur les travailleurs du sexe ne les mentionnent pas, à une époque où la prostitution était ou aurait été le deuxième secteur d'emploi des femmes thaïlandaises derrière l'agriculture, statut temporaire avant que ces femmes aient économisé assez pour retourner dans leurs provinces d'origine pour s’y marier et assumer le rôle de mère de famille.

 

Jusque dans les années 50 ces unions mixtes concernaient surtout des femmes des classes supérieures telle la princesse Ubonratana, sœur aînée du roi de Thaïlande, qui fut un temps mariée à un américain dont il est permis de penser qu’il ne venait pas du Bronx. Plus tard arrivèrent les américains pour lesquels les filles de l’Isan étaient considérées avec condescendance comme « mia chao » (เมีย เช่า),  inutile d'en dire plus.

 

 

Quarante ans plus tard, le mariage entre les femmes thaïes et les occidentaux est devenu un phénomène si répandu qu'il a suscité une surabondante littérature, la thèse susvisée de Mademoiselle Patcharin Lapanun n’en est qu’un exemple, et avec souvent  la réprobation des classes privilégiées.

 

 

 

Le scandale

 

L’un de ces articles venimeux a conduit le site Internet Isaanrecord à se pencher sur cette question dans une série d’articles faisant référence d’ailleurs à la thèse susdite et ce pour remettre en question à juste titre des hypothèses sous-jacentes alors même que ce phénomène est de plus en plus important en Isan.

 

Une colonne du Matichon Weekly  (มติชนสุดสัปดาห์) le 22 décembre dernier sous la signature d’un certain Phensri Phaoluangthong attaquait ouvertement ces filles de choisir le salut avant leur dignité et de ne pas savoir profiter de la chance qu’elles avaient de profiter d’un système éducatif qui donne leur chance à tous et à toutes. Il ajoute d’ailleurs que la meilleure des preuves en est qu’aucune n’est capable de réciter ses tables de multiplication. Il est difficile de trouver plus stupide et facile de rétorquer :

 

1) que l’égalité des chances dans le système éducatif laisse quelque peu à désirer. Le coût des études dans le très célèbre collège de l’Assomption à Bangkok -  toute la bonne société thaïe y passe - est de plusieurs centaines de milliers de bahts par année. Il en est de même pour les Universités, le coût annuel y est au minimum de 150.000 bahts compte non tenu des dépenses annexes (nourriture, logement, déplacements), 8 mois du revenu  moyen d’un habitant de l’Isan  qui est d'environ 20.000 baths !

 

 

2) Qu’à cette heure, il n’y a probablement plus un bachelier en France qui soit capable de réciter par cœur nos tables de multiplication comme nous avions dû les apprendre dans le primaire jusqu’à celle de 12 et 15 dans le secondaire. Les calculettes y suppléent d’ailleurs avantageusement ! Si l’on en croit les statistiques de l’UNESCO, le taux d’alphabétisation des femmes de plus de 15 ans serait passé de 83,89 pour cent en 1980 à 92,43 pour cent en 2018. Il subsiste bien évidemment des illettré(e)s. Ce qu’a pu constater l’un d’entre nous assistant à des scrutins dans son village de l’Isan est que quelques très rares vieillards, femmes essentiellement,  devaient signer en apposant leur pouce sur la listes d’émargement, en sachant que les femmes qui le faisaient ne sont pas de celles dont un farang peut tomber amoureux.

 

 

3) Que si ces femmes n’ont pas fréquenté le monde universitaire, cela ne signifie donc pas qu’elles soient illettrées et surtout qu’elles soient dépourvues de bon sens et comme disait Piron en citant Molière :

« Le bon sens du maraud quelquefois m'épouvante. Molièreavec raisonconsultait sa servante... ».

 

Certains universitaires ont parfois une permanente et orgueilleuse prétention à l’omniscience oubliant qu’il peut y avoir plus de « culture » chez un paysan illettré que chez un agrégé de philosophie.


Cet article sexiste et ouvertement raciste a suscité de véhémentes protestations chez les habitants du nord-est, en particulier de la part des femmes. La chronique a été supprimée et Matichon a présenté des excuses en interdisant désormais ses colonnes à l’auteur.

 

C’est en réponse à cet article que The Isaan Record a pris la décision de publier une série d’articles sur ces « mia farang ».  Nous les suivons avec intérêt. Ils sont assortis de références bibliographies et les éléments chiffrés – même s’ils peuvent paraître sujets à caution – relèvent de sources officielles.

 

 

Les origines du phénomène

 

Dans les années 1960 et 1970, des dizaines de milliers d’américains étaient stationnés en Isan, attirant par là même les femmes issues des milieux défavorisés. Certains GI les épousèrent et les ramenèrent aux États-Unis. D’autres furent laissées pour compte souvent avec des enfants mi- américains, mi-Isan et furent de toute évidence victimes de stigmatisation sociale. Les coloniaux d’Indochine firent de même avec leurs congaïs.

 

 

Pendant les années, de nombreux hommes de l’Isan migrèrent vers le proche orient ou Taiwan et les femmes vers les centres urbains et les sites touristiques. Certaines purent émigrer vers les pays occidentaux en tant qu'épouses et purent envoyer des fonds à leurs familles. Les occidentaux, même issus de classes modestes étaient à la fois économiquement supérieurs et souvent assez âgés. À l'époque, les grandes maisons de style occidental, financées par cette migration internationale, sont devenues plus courantes même dans les villages les plus reculés de l'Isan. Au tout début du siècle, plus de 17.000 femmes isan se seraient trouvées mariées à l’étranger. Au début du siècle aussi, de plus en plus de jeunes femmes d'Isan choisissaient de se marier avec des occidentaux en général plus âgés.  En 1960, les Occidentaux présentes en Thaïlande représentaient 0,2 pour cent de l'ensemble de la population et 0,3 pour cent en 1970. En 2000, ils auraient été 445.000 soit 0,73 pour cent de l’ensemble de la population. Les occidentaux vivant en Isan à l'époque étaient rares, probablement tout au plus un millier. À partir de 2000, la situation va changer radicalement. Le pays devenu une destination plus attrayante pour les retraités et les lois sur l'immigration ont permis aux étrangers suffisamment aisés (mais tout est relatif) d'obtenir un visa. En 2004 plus de 17.000 femmes Isan auraient étaient mariées à des Occidentaux. En 2010, le nombre d'Occidentaux résidant en Thaïlande a été multiplié par treize et représentait 0,41% de l'ensemble de la population, passant d'un peu moins de 20.000 en 2000 à environ 271.000 en 2010.

 

Entre 2000 et 2010, la population thaïe a augmenté d'environ 5% tandis que le nombre d'étrangers résidents a augmenté de 670%. Le rapport entre les hommes et les femmes a considérablement changé. En 1970, 55% des Occidentaux résidant en Thaïlande étaient des hommes. En 2010, les hommes représentaient 74%.  Les hommes représentaient 62% des Occidentaux à Bangkok, 80% dans le Nord, et 90% en Isan. Presque tous en Isan seraient mariés à des thaïes.

 

En 2010 il y aurait eu dans la province de Khon Kaen 3.470 Occidentaux. Il y aurait toujours rien qu'à Khon Kaen 7.447 mariages mixtes enregistrés.

 

Il est probable que le nombre de couples est beaucoup plus élevé puisque 44% de’ ces mariages ne sont pas enregistrés. L’occidental peut vivre en simple concubinage, il peut adopter la cérémonie du mariage traditionnel auquel les Thaïes attachent plus d’importance qu’au mariage officiel à l’amphoe et suivre avec le mariage sur papier. Cela signifierait que, toujours dans la province de  Khon Kaen, il pourrait y avoir plus de 10.000 couples, mariés d’une façon ou d’une autre ou pas mariés.

 

Devons-nous cet afflux à la présence de troupes américaines d’abord et au fait que la Thaïlande soit la principale destination du tourisme sexuel, « qualité » qu’elle partage avec les Philippines bien que les Occidentaux s’y installent moins volontiers qu’en Thaïlande ? La thèse de Mademoiselle Patcharin Lapanun y a répondu (2).

 

 

Le profil des épouses isan.

 

80 pour cent auraient des enfants issus de relations antérieures avec des Isan ou des Thaïs. Elles se situent dans une tranche d'âge de 20 à 70 ans mais l’âge moyen est de 39,5 ans. Elles ont bénéficié des 6 ans d’éducation primaire à 66 pour cent, 20 pour cent pour les 9 ans, 6 pour cent pour le second degré et 3 pour cent au-delà. Elles ne sont en tous cas pas analphabètes (même si elles ne récitent pas la table de 12).

 

 

Le profil des maris.

 

40 pour cent seraient des travailleurs qualifiés ou hautement qualifiés employés dans des entreprises étrangères, 25 pour cent sont étudiants ou patron de leur propre entreprise, 13 pour cent sont pensionnés. Les trois-quarts ont été antérieurement mariés et pratiquement tous ont des enfants de cette précédente union. Leur âge varie de 28 à 80 ans, la moyenne étant de 60. Les trois-quarts ont plus de 50 ans. La moitié tire leurs revenus d’une activité professionnelle et l’autre de pensions ou retraites.

 

 

La répartition géographique

 

Les provinces comportant plus de 2.000 couples mixtes sont Buriram, Nakhon Ratchasima, Khon Kaen, Sisaket et Udonthani. Par contre, il n’y en a que 49 à Amnat Charoen.

 

Les provinces avec la plus forte densité de maris occidentaux vivant en Isan (au moins 154 pour 100.000 habitants sont Buriram, Sisaket, Khon Kaen, Maha Sarakham, Udonthani et Surin. Celle qui en a le moins est Bueng Kan (17 pour  100.0000 habitants).

 

En moyenne 54 pour cent vivent en zone rurale et plus de 70% dans les provinces de Maha Sarakham, Sakon Nakhon, Surin, Yasothon et Loei.

 

Les nationalités les plus fortement représentées seraient les russes, les norvégiens, les italiens et les suisses.

 

Nous citons naturellement ces chiffres sous bénéfice d’inventaire.

 

 

Nous avons par ailleurs d’autres chiffres concernant en particulier nos compatriotes mais il reste difficile d’évaluer leur chiffre réel. D’après l’Immigration thaïe en 2018, 72.969 étrangers toutes nations confondues (89.000 selon d’autres sources ?) bénéficiaient d’un visa ou d’une extension  « retirement » et 16.276 d’un visa « thaï wife ». Les Français titulaires d’un permis de travail sur l’ensemble du pays étaient 5.136. Pour les Français, un chiffre est certain mais non significatif : il y a 13.321 inscrits au registre dans tout le pays dont en Isan la majorité se situe dans les grands centres de Korat, Ubon, Udonthani et Khonkaen. Un chiffre est plus précis pour l’Isan, aux élections présidentielles de 2017, le bureau de vote de Khonkaen qui concernait les 20 provinces de l’Isan et curieusement celle de Phetchabun qui n’est pas en Isan enregistrait 443 électeurs inscrits et 445 aux élections législatives suivant mais on peut être inscrit consulaire sans être inscrit sur les listes électorales. Ceci dit, même si la  carte de résident porte la superbe mention « le titulaire de la présente carte est placé sous la protection consulaire de la France » on se demande toujours quel en est l’intérêt au quotidien notamment dans nos rapports avec les autorités locales.
 

 

Il est donc certain que de nombreux résidents permanents ne s’inscrivent pas et ce pour diverses raisons :

 

L’absence d’intérêt concret tout d’abord.

 

D’autres perçoivent en France des prestations sociales qu’ils n’auraient le droit de percevoir que s’ils résidaient sur le territoire national. Ils ne souhaitent donc pas se manifester auprès de l’Ambassade et retournent brièvement en France pour y refaire leur passeport en tant que de besoin.

 

Citons pour mémoire tout simplement ceux qui sont en « en cavale » ou en « overstay » depuis des années et qui n’ont guère intérêt à bouger une oreille. Leur nombre est évidemment impossible à déterminer.

 

Il y a enfin ceux qui ont accompli une mission temporaire de plusieurs années et sont repartis sans se faire radier.

 

Cependant le consulat ne craint pas d’annoncer un nombre  d’ « environ 40.000 français » résidant en Thaïlande. C’est une évaluation fantaisiste puisque les ressources des Consulats sont allouées en fonction du nombre de résidents, et non du nombre de résidents inscrits ce qui explique le « forcing » que fait le dit consulat pour promouvoir ces inscriptions !

 

L’intérêt de l’étude du site est de mettre en exergue de façon chiffrée l'ampleur du phénomène mia farang et par ailleurs de donner au vu d’éléments chiffrés le glissement depuis essentiellement le début du siècle entre la migration par mariage conduisant les femmes de l’Isan en Occident et une tendance plus récente mais massive des hommes occidentaux à venir s'installer dans le Nord-Est avec leurs femmes.

 

A suivre ......

 

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3 juin 2020 3 03 /06 /juin /2020 22:13

 

Dans sa livraison du 13 mars 2020, le «Journal of the Mekong Societies» pblie un article émanant de trois universitaires de la faculté de Khon Kaen, Monchai Phongsiria, Mana Nakhamb et Nattapon Meekaew sous le titre peut-être un peu prétentieux: « Rural Restructuring and Democratization in the Northeast of Thailand» (Restructuration rurale et démocratisation dans le nord-est de la Thaïlande) (1).  

 

 

 

Le but de cette étude est de démontrer ou tenter de démontrer que l’évolution économique dans les zones rurales du Nord-est de la Thaïlande a été un paramètre important vers leur démocratisation.

 

 

Elle s’est effectuée sur un secteur géographique ponctuel, le tambon (sous-district) de Chorakhe (ตำบล จระเฃ้)

 

 

 

 

... situé dans l’amphoe (district) de Nongruea (อำเภอ หนองเรือ), à une quarantaine de kilomètres à l’ouest de Khonkaen (ขอนแก่น). On peut légitimement penser que les constatations effectuées dans ce secteur géographique limité auraient pu l’être de façon similaire dans tout autre des dix tambon de l’amphoe de Nongruea et ses 146 villages ou dans l’un des 2139 villages des 198 tambon des 26 amphoe de la province de Khonkaen et plus généralement dans tout le nord-est.

 

 

Quelques précisions s’imposent que ne donne pas cet article limité à une vingtaine de pages.

 

 

 

Histoire et géographie

 

 

Nous avons parlé de la province de Khonkaen et de son histoire (2). La ville n’était connue de nos explorateurs et de nos missionnaires que comme un point sur une carte sur le chemin depuis Bangkok vers le Laos. Nous en avons une brève description en 1927 (3). La ligne de chemin de fer de Korat à Khonkaen qui désenclave la ville ne fut ouverte que le 1er avril 1933.

 

 

 

 

Elle dut son essor en particulier au Maréchal Sarit dans le début des années 60, Isan par le sang et par le cœur. Nous ne connaissons sa population ancienne que par le recensement de 1947, 590.000 habitants. Elle en compte aujourd‘hui trois fois plus, 1.800.000 environ. Si nous suivons le même mode de calcul, les 91.000 habitants de l’amphoe de Nongruea aujourd’hui auraient été à la même époque 30.000 et 7.000 du tambon de Chorake environ 2.000. 

 

 

Nous connaissons l’histoire singulière de ce petit sous-district qui explique son nom de Chorake (« crocodile »). Situé à l’est de la ville de Nongruea de part et d’autre de l’actuelle route numéro 12,  il s’appelait initialement Mueang Pancha (เมืองปัญจา). Le premier chef de ce muang s’appelait Phra Ketupahat (พระเกตุ อุปฮาด). Il reconnut le territoire comme abondant en eau, rivières et étangs, ce qui est essentiel en Isan ou la sécheresse est un fléau: richesse pour les poissons, richesse pour les rizières. Nous connaissons les points d’eau les plus importants: Huai Nam Chan - Kut Khae et Nong Phon Wilai (ห้วยน้ำจั่น -.กุดแข้ หนองโพนวิลัย). Cette richesse suscita une immigration importante depuis essentiellement Ubon et le Champassak probablement au début du XIXe.  Un gouverneur arrivé en 1807 Nai Lek Saenburan (นายเหล็ก แสนบุราณ) conscient de cette richesse, ultérieurement anobli sous le nom de Luang Prasit  Ritthikrai  (หลวงประสิทธิ์ ฤทธิไกร), donna au tambon son nom actuel. N’oublions pas que les crocodiles sauvages étaient présents dans les points d’eau de l’Isan au moins jusque dans les années 1960. Il resta gouverneur jusqu’en 1837. Le district s’étend sur 35 kilomètres carrés, 15 kilomètres du nord au sud et moins de 10 d’est en ouest. Il comprend 13 villages. Si nous retenons le même mode de calcul que ci-dessus, 2.000 habitants en 1947  donne une population moyenne par village d’un peu plus de 150 habitants, une toute petite communauté (4). Notons enfin que le district semble particulièrement religieux puisque nous y relevons  aujourd’hui environ trente temples (bouddhistes) (5).

 

 

 

Une question de terminologie

 

 

A parler de «démocratie», encore faudrait-il savoir de quelle démocratie nous parlons. S’agit-il de démocratie directe, celle d’Athènes chère à Rousseau

 

 

 

 

ou celle qui subsiste à titre de fossile dans deux cantons suisses? (6).

 

 

 

 

S’agit-il du «centralisme démocratique» de Lénine et de la constitution soviétique du 5 décembre 1936? (7).

 

 

 

 

S’agit-il de démocratie représentative comme elle est conçue dans nos pays occidentaux et aujourd’hui en Thaïlande au fils de ses multiples constitutions? (8). La question méritait d’être posée: L’Isan a échappé à la tentation de la révolution communiste, éliminant de ce chef l’aventure d’une démocratie de type stalinien (9). Les révoltes ponctuelles comme celle de Sopha Pontri n’étaient pas conduite au nom de la démocratie (10). La démocratie comme l’entendent nos auteurs est donc celle qualifiée de «démocratie représentative» au fil de toutes les constitutions depuis 1932.

 

 

 

Comment donc la «restructuration» du monde rural en Isan a conduit celui-ci à la démocratie  ?

 

 

Telle est la question posée par nos universitaires. Ils nous disent avec raison que les études sur la démocratie en Thaïlande sont trop souvent focalisées sur les centres urbains, Bangkok en particulier. Leurs recherches ont été effectuées sur place de février 2013 à juillet 2015 et de mars 2019 à janvier 2020 en interrogeant en particulier de nombreux intervenants.

 

.

Ils divisent l’évolution temporelle en trois étapes:

 

 

La première débute en 1807 et se termine en 1917. C’est l’ère de l’«économie de subsistance».

 

 

Il est évident qu’il est impossible d’avoir quelque élément que ce soit sur la vie dans ces villages reculés avant le courant du XIXe siècle. Ils n’ont été visités ni par les explorateurs ni par les missionnaires et les Annales ne s’intéressent pas à la vie des gens du commun. La date de 1917 est surtout fonction d’un événement local, nous y reviendrons. C’est ce que cette étude qualifie à juste titre d’époque d’ «économie de subsistance » a évidemment pu subsister çà et là bien après 1917.

A 369 - L’ISAN  (NORD-EST  DE LA THAÏLANDE) EN MARCHE VERS LA DÉMOCRATIE, MAIS QUELLE DÉMOCRATIE?

L’époque suivante qu’ils situent entre 1917 et 1977 est celle de l’économie de marché.

 

 

 

 

La suivante est celle du capitalisme industriel qui continue de nos jours. Encore faudrait-il donner du «capitalisme» une définition précise, la référence qu’ils font rapidement dans une note à celle de Karl Marx est largement obsolète.

 

 

 

L’ÉPOQUE DE L’ÉCONOMIE DE SUBSISTANCE (1807-1917)

 

 

C’est à cette époque que fut créé le sous-district il y a plus de deux siècles, leurs explications rejoignent celles que nous avons données ci-dessus. Les premiers migrants se sont installés dans des terres fertiles et probablement vacantes. Leur mode de vie dépendait de la riziculture et des ressources naturelles, produits sauvages de la forêt, gomme laque, peaux d’animaux sauvages, produits de la pèche et de la chasse, élevage de poules, de cochons et de buffles.

 

 

 

 

Les tâches étaient réparties selon le sexe. Les tâches domestiques sont celles des femmes: culture des mûriers, élevage des vers à soie et tissage des textiles et  les hommes travaillaient aux champs ou à l’extérieur, coupaient des arbres dans la forêt, chassaient, péchaient, cueillaient des produits naturels. Ils pouvaient également vendre les produits non consommés ou les échanger en se déplaçant épisodiquement mais difficilement vers Khonkaen. Ils étaient entièrement indépendants du système économique du marché. Les positions respectives des habitants étaient alors relativement égalitaires. Les dirigeants étaient choisis en raison de leur honnêteté et de leur charisme. La connexion avec des groupes politiques extérieurs était inconnue. Les difficultés des transports en étaient la raison évidente.

 

 

«Les dirigeants étaient choisis en raison de leur honnêteté et de leur charisme».  Quels étaient-ils ?

 

 

Les chefs de village

 

 

Cette affirmation mérite quelques explications. Nous bénéficions de la thèse d’un universitaire américain John E. de Young qui a effectué des investigations en profondeur en Isan dans les années 50 (11). Nous l’avons rencontré à l’occasion d’un précédent article dont le contenu rejoint partiellement celui-ci (12). Il y décrit une vie sociale communautaire intense: la construction d’une maison n’était par exemple pas l’affaire d’un entrepreneur et d’un marchand de matériaux. Ceux-ci provenaient de la forêt qui faisait en quelque sorte l’objet d’une appropriation collective traditionnelle et les travaux étaient effectués par la communauté villageoise. Cette pratique était «en voie de disparition» lorsque Young écrivit.

 

 

 

 

Il est plus précis sur les dirigeants, au premier chef les «chefs de village» et les «chefs de sous-district» et ce avant même leur organisation administrative par le roi Chulalongkorn en 1892. Le terme de chef de village pour les premiers est une mauvaise traduction même si elle est répandue partout.  Ce sont des Phuyaiban (ผู้ใหญ่บ้าน), seule traduction admissible «personne importante du village». Comment étaient-ils désignés avant 1892? Dans ces villages minuscules de quelques dizaines d’adultes comme dans toute grande famille, il y a toujours une personnalité supérieure par son expérience, son âge et ses connaissances qui se dégagent. Ils furent ensuite formellement élus, c’est la démocratie qui entre au village, mais comment? Ils le sont par les hommes et les femmes. Le suffrage des femmes dans les affaires locales était  bien en avance sur les autres pays. La limitation légale de leur mandat à 5 ans n’existait pas à l’origine. Il exerçait jusqu’à leur mort ou une retraite volontaire. Les villageois pouvaient  demander sa révocation au chef de district nai amphoe  (นายอำเภอ). Les élections se déroulaient avec tous les adultes qui souhaitent voter. Il n'y avait évidemment pas de campagne électorale. L’assemblée était publique et le vote se faisait en général à main levée sans utilisation du scrutin secret.

 

 

Les chefs de tambon.

 

 

Au-dessus du chef de village, nous trouvons le kamnan (กำนัน), chef du tambon ou plutôt d’un groupe de villages. Le poste a été créé par la réforme de 1892. Il est également élu au suffrage universel mais indirect, c’est-à-dire par la réunion des chefs de village. Dans notre tambon «crocodile», la réunion d’une douzaine de chefs de village devait ressembler plutôt à une réunion de famille.

 

 

Les deux élections de  ces notables étaient soumises à l’approbation du nai amphoe ou chef de district (chef d’amphoe) mais d’après Young, on ne connait pas d’exemple d’élections qui aient été annulées?

 

 

Nous sommes irrémédiablement conduits à penser que ces communautés rurales étaient gérées à leur niveau par un véritable système de démocratie directe.

 

 

Si la taille de ces minuscules communautés rendait possible l’exercice de cette démocratie directe à laquelle Rousseau lui-même ne croyait qu’à moitié, le système ne pouvait s’appliquer que dans une structure de taille réduite qui avait au demeurant l’avantage d’être au plus près des besoins du citoyen.

 

 

Par-delà la  barre de l’année 1917 choisie pour des raisons de commodité, ce système a perduré bien au-delà.

 

 

Le village est loin des problèmes de politique nationale. Selon Young, l’élection des chefs de village n’agitait que des questions locales. L’expérience  de 1932, institution d’élections nationales, fut une expérience inédite mais un dixième de la population adulte seulement vota lors des élections d’octobre 1933. La proportion était probablement encore plus faible dans les villages.

 

 

Lorsque les paysans se révoltèrent contre les réformes administratives du roi Chulalongkorn au début du XXe siècle, les fameuses «révoltes des saints» ce ne fut pas pour de nobles motifs de politique nationale mais parce qu’elles bouleversaient un ordre établi depuis des siècles, suppression de l’esclavage en particulier (13).

 

 

 

 

La révolte de Sopha Ponrti entre 1932 et 1942 fut suscitée non pas par des questions de politique générale mais par les atteintes portées par le gouvernement central à des privileges coutumiers tels la possession collective de la forêt et la création de taxes sur les mutations des terres (10).

 

 

 

L’ÉPOQUE DE L’ÉCONOMIE DE MARCHÉ (1917-1977)

 

 

Cette période que nos universitaires font débuter en 1917 voit le début du développement des marchés locaux et le passage à une économie  de marché. Cette expansion va permettre l’émergence d’une classe moyenne dont l’influence devient croissante qui la conduit à se soucier d’une ouverture vers la démocratie.

 

 

C’est en 1917 en effet que fut créé le marché de Ban Donmong (บ้านดอนโมง), une initiative privée semble –t-il (14). Il s’y créa une activité commerciale intense attirant de nombreuses personnes d'origines différente: Vietnamiens, Chinois et Thaïs du centre, pour s'installer et ouvrir des magasins et des entrepôts de stockage du riz acheté aux paysans. Avant la création de ce  marché, les villageois devaient transporter leur surplus de riz dans des chars à  bœufs pour le vendre à Khon Kaen. Le trajet aller-retour prenait quatre jours !

 

 

 

 

La route Maliwan (ถนนมะลิวาลย์) a été construite en 1950 allait alors de Khon Kaen à Chumphae. Elle traverse le sous-district de Chorakhe dans le village de Ban Don Mong.

 

 

 

 

Il faut évidemment  souligner l’importance de la construction du chemin de fer qui atteint Khonkaen en 1933 ce qui facilitera la venue de commerçants chinois installés pour acheter le riz et vendre les produits d’usage.

 

 

 

 

Notre trio d’universitaires s’est longuement entretenu de cette évolution avec de nombreux habitants du tambon. Les villageois sortent alors de leur autarcie et entrent en rapports commerciaux avec des intermédiaires et les commerçants essentiellement chinois. Il faut aussi noter un changement remarquable à cette époque dans les modes de production. Dans le passé, les villageois se contentaient essentiellement d’une économie de subsistance pour nourrir leur famille. La distribution sur le marché devient alors source d’interactions avec des personnes extérieures à la communauté, à la fois au marché de Don Mong et aux marchés de Khon Kaen. Les produits de la terre deviennent des marchandises en sus d’être des produits de consommation à la maison. Les paysans vont étendre leur production, jute, pastèques, concombres, tomates, tamarin et canne à sucre. La construction des routes et- la facilité des transports voit l'émergence de nouveaux groupes, les propriétaires du marché de Don Mong, commerçants chinois, intermédiaires, gestionnaires des entrepôts de riz ou de sucre, tous le plus souvent étrangers ayant des contacts avec les villageois.

 

 

 

L’ÉPOQUE DU CAPITALISME INDUSTRIEL (1977- AUJOURD’HUI)

 

 

Dans les années 1977-1987, beaucoup d’habitants de Chorakhe partirent travailler à l’étranger, essentiellement comme ouvriers du bâtiment en Arabie saoudite attirés par de fortes rémunérations. Ils devaient toutefois passer par des intermédiaires de Bangkok ou d’Udonthani percevant de lourdes commissions. En outre, pour financer le voyage, ils contactaient des prêts auprès des marchands ou de commerçants du marché de Don Mong, à la famille ou aux proches. Rentrés chez eux et à l’aise financièrement, ils construisirent des maisons et achetèrent des terrains. D’autres investirent dans des petites entreprises, magasins de matériaux, entreprises d'eau embouteillée ou courtiers immobiliers.

 

L’amélioration de leur situation financière et leurs contacts avec le monde extérieur les conduit à participer à la vie politique. Certains plutôt que d’aller travailler à l’étranger loin de chez eux préférèrent partir dans d’autres régions du pays, beaucoup comme récolteurs de canne à sucre dans la province de Suphanburi ou de Kanchanaburi et ce uniquement le temps de la récolte. Certains, revenus au village, y devinrent  courtiers pour recruter des travailleurs au village, en un mot ils firent les «marchands d’hommes»,  mais nos universitaires ne prononcent las le mot. Leurs recrues étaient le plus souvent endettées. Leurs dettes payées par anticipation, ils étaient alors soumis à leur courtier, un système de patronage qui n’a rien à envier à l’ancien système féodal des nai (นาย) et des phrai (ไพร่)...un système frère siamois de l’esclavage ou du servage!

 

 

 

 

L'expansion « capitaliste » d’usines dans le district de Nongruea et les régions voisines et l’implantation d’une grande surface dans la ville a entraîné le transfert de la majorité des ouvriers agricoles vers le secteur industriel ou commercial, provoquant une diminution spectaculaire du nombre d'ouvriers attachés à la terre (15).  Actuellement, un grand nombre de jeunes de Chorakhe travaille dans ces usines pour bénéficier de la politique de salaire minimum garanti et des transports pratiques. Ils peuvent aller travailler et rentrer chez eux le même jour, les usines offrant un service de navette depuis et vers leur domicile. Certains villageois ont vu des opportunités de carrière dans le transport et ont acheté des véhicules à cette fin.  Les habitants qui restent attachés à la terre sont ou seraient ceux qui n’ont pas réussi à s’installer dans le monde industriel.

 

 

Nous voilà donc passés en guère plus d’un siècle d’une économie de subsistance à une économie de marché précapitaliste puis à une économie capitaliste pure et simple. Les habitants des villages sont devenus eux-mêmes des ouvriers travaillant pour  d'autres propriétaires d'usines ou propriétaires de fermes de canne à sucre. Sans entrer dans une analyse purement marxiste, ce que ne font pas nos universitaires tout  en le faisant,  ils sont devenus un capital humain producteur pour les autres. Ce changement brutal à progressivement conduit à l'altération des relations de pouvoir dans la société.

 

 

Sur le plan de l’organisation de la politique locale, celle-ci a été restructurée de façon majeure  entre  1997-2003. Le conseil de sous-district -  tambon (ทศบาล ตำบล) a été remplacé par l'organisation administrative de sous-district (องค์การ บริหาร ส่วน ตำบล), conformément à la loi sur le conseil de sous-district et l'organisation administrative de sous-district, BE 2537 (1994). En 2003, la première élection d'un chef de sous-district a eu lieu dans celui de Chorakhe. Pour nos universitaires, tous les candidats ont financé leur campagne au bénéfice de leurs gains procurés par un travail à l’étranger sans aucun soutien du monde agricole. Revenus de l’étranger pour devenir entrepreneurs ou commerçants, leurs soutiens auraient été essentiellement ceux de leurs proches. Les élections postérieures auraient vu apparaître des groupes de pression et évidemment les groupes politiques locaux ou nationaux. Nous voyons alors apparaître le conflit d'idées entre les « libéraux » et les « conservateurs », symbolisé par les chemises rouges et les chemises jaunes.  Il y a des chemises jaunes et des chemises rouges dans le sous-district de Chorakhe. Les chemises jaunes sont pour la plupart des fonctionnaires à la retraite, tandis que la majorité des villageois sont des chemises rouges.

 

 

 

 

Nos universitaires nous font un peu sourire quand ils divisent les chemises rouges en deux groupes, Nous pensons ne pas trahir leur pensée en traduisant par « les primitifs » (pour ne pas dire les primates) et « les évolués ». Les premiers aiment passer leur temps à écouter la radio ou à regarder les programmes télévisés des alliés ou des dirigeants des chemises rouges. Ils sont prêts à payer de 2 300 à 2 800 bahts pour l'installation de l’antenne satellite qui le leur permettra. Ils sont facilement soumis à un lavage de cerveau. Ils ne remettent jamais en question ce qu'on leur demande de faire. Si on leur dit de se joindre à une manifestation, ils le feront immédiatement. Il n’est pas question de penser autrement. Ils ne fréquentent pas ceux qui ne partagent pas leur point de vue même s'ils sont proches. Parfois même, les chemises ultra-rouges n’assisteront pas aux funérailles de leur voisin simplement parce qu’ils ne partagent pas les mêmes idées politiques.

 

 

 

 

Les « évolués » sont tout à fait raisonnables. Avant de participer à une manifestation dont ils sont informés par les politiciens, ils demandent d'abord à quel type d'événement ils vont assister. Ils sont capables de distinguer les choses. Ils sont ouverts aux informations provenant de différentes sources et chaînes de télévision. Ils ont des amis dont les opinions politiques sont différentes parce qu'ils comprennent que c'est une différence d'idées qui ne nuit pas à l’amitié.

 

 

 

En deux mots, il y a ceux qui comprennent et ceux qui ne comprennent pas. Nous ne voyons dans cette distinction que la trop fréquente tendance des universitaires à prétendre à l’omniscience. Nous préférons ce distique de Piron ; «Le bons sens du maraud quelques fois m’épouvante – Molière avec raison consultait sa servante » (16).

 

 

 

 

Pour nos universitaires, dans le cadre tout au moins des élections dans les circonscriptions de base, villa et sous-district, « la confiance est la principale raison invoquée par les villageois, suggérant que le travail et la confiance sont les éléments les plus importants de la démocratisation ». Le chef de village devant œuvrer en dehors des considérations de couleur, il doit donc rester en dehors des partis.

 

 

Par contre, lorsque nous quittons l’échelle du village, quelques dizaines ou quelques centaines d’électeurs, les candidats ne peuvent plus contrôler le corps électoral et doivent agir au travers des réseaux.

 

 

L’évolution de ce monde rural a fait que les populations sont devenues une partie active de l'engagement politique, pas seulement par leurs représentants élus.  Mais plus cette société se démocratise, et plus ses membres deviennent  individualistes et intolérants entre eux. On constate l’existence de conflits au sein des communautés rurales (chemises rouges et  chemises jaunes), même dans des communautés établies de longue date. Les deux piliers de la démocratie, l'égalité et la liberté, deviennent chancelants. Mais il est incontestable que l'électorat rural resté longtemps politiquement inactif dans les processus démocratiques semble avoir atteint un niveau accru de conscience politique.

 

 

Ceci dit, quand nos universitaires constatent une montée d’un individualisme agressif consécutif à cette marche vers la démocratie, nous retrouvons quelque chose du pamphlet publié par Jean-Paul Sartre dans la revue « Les temps modernes » en 1973 sous un titre provocateur « Elections, piège à cons » qui ne remet d’ailleurs pas en cause le processus démocratique.

 

 

Nous pouvons le résumer en une phrase « L'isoloir planté dans une salle d'école ou de mairie est le symbole de toutes les trahisons que l'individu peut commettre envers les groupes dont il fait partie ».

 

 

 

 

Nous devons en effet rester songeur d’autant qu’il existe (existait ?) en Thaïlande un paramètre inconnue de Sartre, celui de l’achat des votes. Nos Universitaires peuvent se louer du soin attaché par l’électeur aux qualités du candidat, ils éludent soigneusement cette question.

 

Madame Katherine A. Bowie est une anthropologue américaine qui a passé 40 de sa vie en Thaïlande. Elle a analysé l’élection d’un Kamnan en 1995 « dans le nord de la Thaïlande » (17). Pour elle, l'achat de votes a longtemps été considéré comme un obstacle majeur à la démocratie en Thaïlande et souvent attribué à la culture traditionnelle des villages, à l'ignorance de leurs habitants et à leur apathie. Mais ses constatations datent de 1995 et nous savons grâce à nos universitaires que les ruraux ont maintenant une conscience politique accrue et que, rouges ou jaunes,  ils sont évolués.

 

Il est donc évident que cette aberration n’existe plus en 2020 !

 

 

 

NOTES

 

(1)  «  Journal of Mekong Societies »  Vol.16 No.1 Janvier  - avril 2020 pp. 44-66.

 

 

(2) A 280 « LA VILLE DE KHONKAEN EN ISAN (NORD-EST DE LA THAILANDE) ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/11/a-280-la-ville-de-khonkaen-en-isan-nord-est-de-lathailande.html

 

(3) « Khon Kaen, siège d'un Ampheu, a l'allure d'un grand village, bâti des deux côtés d'une large avenue plantée d'arbres. Les bâtiments administratifs sont tous eu bois, les anciens sont couverts en tôles ondulées ou en tuiles de  bois, les nouveaux en tuiles de ciment confectionnées sur place ». Article signé Mariage in « Éveil économique de l’Indochine » du 11 septembre 1932 « Le constructeur de routes du Laos français sur les pistes du Laos siamois en 1927 ».

 

(4) Ces renseignements sont tirés du site http://old.jawrakhe.go.th/ประวัติความเป็นมา

 

(5) Nous avons effectué le pointage sur la carte « MapMagic North eastern  province » dans sa version numérisée dont l’échelle va jusqu’au 1/999°.

 

(6) Le Landsgemeinde, système traditionnel de la démocratie suisse, il n’est plus actuellement pratique que dans les cantons d’Appenzell et Glaris et encore uniquement sur les sujets d’intérêt local. Le vote y est public et à main levée tout comme il l’était à Athènes.

 

(7) Citer ces modèles de démocratie n’est pas discuter de la manière dont ils furent appliqués !

 

 

La constitution soviétique de 1936, est sur le pan constitutionnel considéré comme un modèle de démocratie. Elle instaure bien évidemment le suffrage universel direct et reconnait des  droits collectifs sociaux et économiques, non reconnus par les constitutions des pays capitalistes à cette époque, parmi lesquels les droits au travail, au repos et au loisir, la protection de la santé, le soin aux personnes âgées ou malades, le droit au logement, à l'éducation et aux bénéfices culturels  en dehors  de la liberté de parole, de celle de la presse de la liberté de réunion et de l’habeas corpus. Les républiques fédérées peuvent librement quitter l’Union.

 

(8) Lorsque le pouvoir n’est plus exercé par le peuple mais par ses représentants élus, la démocratie court le risque fondamental de voir ses représentants trahir le peuple. Ceux-ci entendant ne plus être soumis aux vœux de leurs électeurs s’estiment donc avoir le droit de le trahir. De là vient l’instauration quasi systématique dans les constitutions dites démocratiques du monde occidental de l’interdiction du mandat impératif. L'article 27 de la Constitution française du 4 octobre 1958 dispose : « Tout mandat impératif est nul. Le droit de vote des membres du Parlement est personnel » ce qui re vient purement et simplement à dire « votez pour moi et après je ferai ce qui me plait ».

 

La France n’a connu qu’un très bref épisode au cours duquel les représentants du peuple étaient tenus de respecter sa volonté Le mandat impératif fut rapidement  expérimenté lors de la Commune de Paris en 1871. Dans son appel aux électeurs du 22 mars 1871, le Comité central de la Garde nationale, installé à l'Hôtel de Ville depuis la soirée du 18 mars, précise sa conception de la démocratie : « Les membres de l'assemblée municipale, sans cesse contrôlés, surveillés, discutés par l'opinion sont révocables, comptables et responsables ». Lorsque les ouvriers boulangers, qui venaient d'obtenir la suppression du travail de nuit, se rendirent à l'Hôtel de Ville pour remercier la Commune, ils furent sévèrement tancés « Le peuple n'a pas à remercier ses mandataires d'avoir fait leur devoir ... Car les délégués du peuple accomplissent un devoir et ne rendent pas de services ».

 

 

« Il faut tuer ceux qui gouvernent mal » disait brutalement Saint-Just....

 

(9) La guérilla communiste des années 60 ne paraît pas avoir débordé dans cette partie de l’Isan. Voir nos deux articles :

H 28 – « LA GUÉRILLA COMMUNISTE DANS LE NORD-EST DE LA THAÏLANDE (ISAN) DU 7 AOÛT 1965 AU 23 AVRIL 1980 - PREMIÈRE PARTIE ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/12/h-28-la-guerilla-communiste-dans-le-nord-est-de-la-thailande-isan-du-7-aout-1965-au-23-avril-1980-premiere-partie-4.html

H 29 – « LA GUÉRILLA COMMUNISTE DANS LE NORD-EST DE LA THAÏLANDE (ISAN) DU 7 AOÛT 1965 AU 23 AVRIL 1980. LA FIN ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/01/h-29-la-guerilla-communiste-dans-le-nord-est-de-la-thailande-isan-du-7-aout-1965-au-23-avril-1980.la-fin.html

 

(10) Voir notre article A 305 – « LA RÉBELLION DE SOPHA PONTRI « LE MUSICIEN » DANS LA PROVINCE DE KHON KAEN (1932-1942) ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/02/a-305-la-rebellion-de-sopha-pontri-le-musicien-dans-la-province-de-khon-kaen-1932-1942.html

 

(11) « Village life in modern Thailand » - Institute of East Asiatic Studies - University of California - UNIVERSITY OF CALIFORNIA PRESS BERKELEY AND LOS ANGELES: 1963

 

 

(12) A 278 – « LES MAISONS TRADITIONNELLES DU NORD-EST DE LA THAILANDE– UN ASPECT DE LA VIE DANS NOS VILLAGES EN 1950. (บ้านแบบดั้งเดิมของอีสาน - ปี 2493 »

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/10/a-278-les-maisons-traditionnelles-du-nord-est-de-la-thailande-un-aspect-de-la-vie-dans-nos-villages-en-1950.2493.html

 

 

(13) Voir nos articles :

 

140. « La Résistance à la réforme administrative du Roi Chulalongkorn. La révolte des "Saints" ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-140-la-resistance-a-la-reforme-administrative-du-roi-chulalongkorn-la-revolte-des-saints-123663694.html

 

H 32  « LES SOUVENIRS DU PRINCE DAMRONG SUR LA « RÉVOLTE DES SAINTS » (1900-1902), SAINTS OU BATELEURS ? » : http://www.alainbernardenthailande.com/2019/05/h-32-les-souvenirs-du-prince-damrong-sur-la-revolte-des-saints-1900-1902-saints-ou-bateleurs.html

 

(14) Il est toujours en place sous le nom de marché municipal de Ban Donmong (ตลาดสดเทศบาลดอนโมง)

 

(15)  Notons en particulier sur le territoire de Nongruea : la Mitr Phol - Phu Viang Sugar Refining Mill filiale de la gigantesque Mitr Phu Viang Sugar Co., Ltd. le plus grand producteur de sucre d’Asie et le cinquième au mondeCette raffinerie en activité depuis 1995 traite si l’on en croit son site Internet 36.000 tonnes de sucre de canne par jour.

 

 

La Khon Kaen Fishing Net Co. Ltd. Factory implantée dans les environs de Khonkaen y emploie 7.000 personnes.

 

(16) Alexis Piron « La métromanie » (II – VII).

 

(17)  « Vote Buying and Village Outrage in an Election in Northern Thailand: Recent Legal Reforms in Historical Context » in « The Journal of Asian Studies» vol. 67, n° 2, mai, 2008, pp. 469-511.

 

 

 

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18 mai 2020 1 18 /05 /mai /2020 22:30

 

 

Maha Sila Wirawongs (มหาสิลา วีระวงส์) est né sous le nom de Sila Chanthanam (สิลา จันทะนาม) dans le village de Ban Nong Muen Than (บ้านหนองหมื่นถ่าน) alors dans le district de Selaphum (อำเภอเสลภูมิ), actuellement district de At Samat (อำเภออาจสามารถ) dans la province de Roi-Et (จังหวัดร้อยเอ็ด). Son père était Sen Chanthanam et sa mère Da Chanthanam. La naissance eut lieu le 1er août 2448 (1905), le 1er mardi du 9e mois lunaire, à 12 h 30. Sa biographie sur Wikipédia en thaï est sommaire (1): Important érudit du Laos, auteur de livres d’érudition, il participa à la création du drapeau du Laos indépendant

 

 

 

 

...et à la simplification de l’alphabet lao en 1933. Elle est sur le site français plus circonstanciée (2)  puisqu’il est rajouté qu’il fut historien, philologue, «figure intellectuelle de la lutte pour l’indépendance du Laos» comme militant actif du mouvement indépendantiste non communiste Lao Issara (ลาวอิสระ), ce qui lui valut un exil en Thaïlande en 1946, secrétaire du richissime Prince Phetsarath, vice-roi de Luang Prabang, autre figure de la lutte pour l’indépendance et «rénovateur de la culture lao». Mais l’article est féroce dans ses conclusions «S'il fut bien une figure marquante de la reconstruction de l'identité nationale lao, par leur manque de rigueur scientifique dans la méthode et leur parti pris nationaliste les travaux du Maha Sila n'ont désormais plus qu'un intérêt historio-graphique». Son travail historique a été critiqué par exemple sur un autre site thaï «Bien sûr, le livre d'histoire de Maha Sila Viravong comporte de nombreux défauts ...» (3). 

 

 

Nous avons cherché plus avant dans ces critiques au vu des très rares œuvres de Sila qui aient été traduites en français, il n’y en a que deux:

 

Il a publié à Vientiane en 1957 «Phongsavadan Lao». Ce sont les chroniques du Laos dont il fait l’histoire du Laos. L’ouvrage fait l’objet d’une critique vinaigrée de Pierre Bernard Lafont (4) «Ce livre est le premier ouvrage d'histoire ayant été écrit en lao par un Lao. Son auteur, le Maha Sila, est membre du Comité littéraire et a la réputation de connaître parfaitement la littérature nationale. Cet ouvrage, qui vise à embrasser l'histoire lao de sa genèse à 1889, ne satisfait pas pleinement le lecteur, car il ne répond pas aux espoirs que suscite son introduction...». Il lui est reproché des erreurs grossières, des omissions abondantes, une absence totale de référence à ses sources, une absence de recherche critique dont il est cité de nombreux exemples. « Ces quelques exemples, pris au hasard, suffisent amplement à prouver que cet ouvrage ne doit être utilisé qu'avec une grande prudence».

 

 

 

L’érudition de P.B. Lafont ne peut être mise en doute : Décédé à Paris en 2008, il fut membre de l’Ecole française d’extrême Orient de 1953 à 1966 en poste au Vietnam et au Laos avant d'occuper la chaire «Histoire et civilisations de la péninsule indochinoise» à la IVe section de l'École pratique des hautes études et de créer au CNRS une unité de recherche associée (URA 1075) consacrée à l'histoire de la péninsule indochinoise. Il reçoit le prix Brunet de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres pour avoir relancé les recherches sur le Champa.

 

 

 

Une critique de Michel Lorillard plus récente est tout aussi critique et lui reproche plus courtoisement de ne citer aucune source et aucune extérieure au Laos (5).

 

Colonisation oblige, les dictionnaires de la langue Lao ont été nombreux. Sila Viravong  publia en 1962 un «dictionnaire français-lao». Celui-ci faisait suite à plusieurs ouvrages similaires. Le premier, sommaire, en 1894 dans le cadre de la Mission Pavie, sous la signature de M. Massie.

 

 

Un autre du Docteur Estrade en 1896, moins sommaire.

 

 

Celui de Monseigneur Cuaz ensuite en 1904, «lexique français-laocien». Un Dictionnaire français-laotien» de Guy Cheminaud fut publié en 1906,

 

 

un autre de Théodore Guignard, un missionnaire des Missions étrangères en 1912. Celui de Monseigneur Cuaz, considéré comme le plus sérieux, avait incontestablement besoin d’être rafraichi.

 

 

A l’occasion de la publication d’un dictionnaire français-lao de Pierre Somchine Nginn à Vientiane en 1969 et de sa critique, nous lisons ce commentaire qui n’est plus au vinaigre mais au vitriol, il est signé de Pierre-Marie Gagneux: « Il n'existait pas, à proprement parler, jusqu'à ces derniers mois, de bon lexique Français-Lao : ceux de Meyer, de Monseigneur Guaz, avaient beaucoup vieilli et étaient devenus introuvables. Un « Dictionnaire Français-Lao » avait bien été publié en 1962, sous la direction du Maha Sila Viravong alors membre influent du Comité Littéraire Lao, mais il présentait de graves imperfections. Il avait en effet été réalisé de façon plutôt simpliste en prenant la suite intégrale des mots du « Petit Larousse Illustré » et en en donnant une vague explication-traduction en langue lao. On y trouvait des mots aussi courants que : «chromique, dysurie, ébroïcien, interfolier, etc.», j'en  passe et des meilleurs ... Par ailleurs il fourmillait de coquilles et même d'erreurs graves ....» (6).

 

 

 

Ces articles ne nous permettent pas de connaître cet érudit venu de notre Isan et dont le culte est toujours présent au Laos.

 

Le personnage est en effet plus complexe, nous l’avons découvert dans un texte de Grégory Kourilsky «DE PART ET D’AUTRE DU MÉKONG le bouddhisme du Maha Sila» (7). 

 

Cet article qui est le premier, en français tout au moins, consacré à ce personnage est d’autant plus intéressant qu’il repose sur une solide bibliographie dont beaucoup d’ouvrages en lao plusieurs douzaines, une soixantaine, écrits par Sila entre 1927 et 2004 y compris un récit autobiographique publié en 2004, la plupart en langue lao que nous ne connaissons malheureusement pas et publiés après sa mort en 1987. Deux seulement ont été traduits en anglais: son histoire du Laos et son autobiographie.

 

 

Il est en effet un aspect qui échappa totalement à ceux qui s’intéressèrent à lui c’est qu’en dehors d’une littérature profane son œuvre est plus essentiellement tournée vers le bouddhisme.

 

Il naquit sur la rive droite du Mékong dans le Champassak (8).

 

Rappelons brièvement son histoire: au tout début du XVIIIe siècle, le royaume de Lan-Xang se scinda en trois royautés ou principautés distinctes : Luang Prabang, Vientiane et Champassak. Leur délimitation géographique stricte est d’ailleurs difficile à faire, car nous ne disposons que de  cartes sommaires.

 

 

Celles- ci passèrent sous tutelle siamoise. En 1828, après la tentative d’insurrection du roi Anouvong, les Siamois rasèrent Vientiane et mirent fin à sa dynastie. Le Champassak tomba sous administration siamoise et le prince fut remplacé par un gouverneur. Le 3 octobre 1893, les territoires de la rive gauche du Mékong passèrent sous la tutelle des Français, le Siam conservant, à l’exception de la province de Xayaburi, les territoires de la rive droite anciennement apanage des principautés ou royaumes lao. Cette région devint l’«Isan» ce qui signifie «Nord-est» en sanskrit. Le Mékong, frontière politique sépare la population Lao en deux groupes distincts, quelques millions seulement sur la rive gauche, aujourd’hui 20 ou 25 sur la rive droite.

 

 

Elle fit alors l’objet d’une « siamisation », en particulier en matière religieuse depuis Bangkok. Kourilsky s’étend sur cette expansion religieuse du nouvel ordre Dammayakutika Nikaya (ธรรมยุติกนิกาย) fondé par le roi Rama IV probablement en 1824 bien avant qu’il ne monte sur le trône, pour revenir aux canons originaires du bouddhisme en pali (9).

 

 

Sila Chanthanam naquit avons-nous dit en 1905 dans ce petit village de l’Isan. Sa famille est paysanne. Elle est originaire de la province lao du Champassak et ses ancêtres s’installèrent au XVIIIe siècle sur la rive droite. Ce que nous savons de sa vie vient de l’article de Kourilsky (7). Il est probable sinon certain que dans la famille, on parlait le lao et non le thaï.

 

Il reçut l’éducation traditionnelle antérieure à l’introduction de l’école obligatoire en 1917.

 

 

 

Son éducation se fit donc au temple. Il y apprit l’écriture tham (อักษรธรรม) utilisée sur les manuscrits à caractère religieux.

 

 

 

À l’âge de onze ans, il est ordonné novice et étudie alors l’écriture khom (อักษรขอม) écriture khmère archaïque utilisée pour les textes sacrés en pali et bien évidement l’écriture thaïe.

 

 

Il quitta la robe safran pour des raisons de santé en 1917 et intégra alors le système d’éducation primaire laïc. Son père mourut en 1920, son frère aîné qui avait pris la robe dut retourner travailler les champs et Sila fut à  nouveau ordonné.

 

 

Pour des raisons familiales, il quitte le village pour Roi Et où il poursuit ses études laïques tout en demeurant novice. Un différend familial le décidera en effet à quitter son village natal pour la ville de Roi-Et où il put poursuivre ses études à l’école élémentaire. Il a alors seize ans. Il découvre l’enseignement bouddhique mis en place par le prince Vajirayan, le nom d’abbé du fut roi Rama IV.

 

 

Il quitta Roi-Et pour un monastère d’Ubon Rachathani en vue de s’initier au pali. Le chef religieux du district remarqua ses qualités, le prit sous sa protection et le fit à nouveau ordonner novice dans l’ordre du Dammayakutika en 1922 dans son temple d’Ubon dans l’enceinte duquel il atteignit les niveaux supérieurs de pali et de Dhamma. En 1924, il rencontre Phra Maha Viravongs (พระมหาวีระวงส์), haut dignitaire dhammayut pour tout le nord-est.

 

 

Celui-ci se prit d’affection pour lui jusqu’à l’autoriser à porter son propre nom patronymique. Sila prit alors la décision de partir à Bangkok pour mener plus en avant ses études religieuses. Il s’installa dans un monastère dhammayut de Bangkok où il reçut l’ordination plénière, le voilà moine à part entière et honoré du titre de Maha (le grand). C’est à cette époque qu’il aurait eu ses premiers élans nationalistes ? Apprenant la création par les Français en 1929 d’une bibliothèque et d’une école de pali dans la capitale laotienne, il prit la décision de se rendre à Vientiane accompagné par d’autres religieux lao de l’Isan. Il s’agissait pour les Français de réagir contre l’emprise de Bangkok sur l’enseignement diffusé dans la capitale où des moines birmans, khmers et laos venaient recevoir l’ordination et suivre un enseignement religieux. Ce fut une initiative du résident supérieur français pour réagir contre cet état de fait. L’institution fut placée sous le patronage de l’École française d’Extrême-Orient et dirigée par le prince Phetsarath. Peu après son arrivée il prit définitivement le nom de Maha Sila Viravongs et se vit dans l’obligation de quitter la robe en raison de l’aversion qu’éprouvait l’abbé du Vat Sisaket, chargé des affaires religieuses de la province, pour les moines de l’ordre du Dhammayuṭ. Il est possible aussi qu’il ait souhaité se marier. La place à la tête des écoles de pali était vacante, Sila Viravongs, avait atteint les plus hauts niveaux dans la connaissance du pali, il tomba donc à pic. Il prit le poste en 1931 et réorganisa  totalement l’enseignement du pali sur le modèle siamois mis en application dans la province d’Ubon en partie par son propre maître, le Phra Maha Viravongs. Il rédigea lui-même les premiers manuels d’enseignement. Il s’écarta aussi des méthodes siamoises en incluant dans l’enseignement des matières séculières, mathématiques et astrologie.

 

 

Il rédigea alors un manuel de grammaire pali qui sera publié en 1938 par l’Institut bouddhique de Vientiane. Il se consacra encore à l’élaboration d’un alphabet lao élargi  et instaura des règles nouvelles pour l’écriture du pali dont nous savons qu’il n’a pas d’écriture spécifique, et des mots lao d’origine pali-sanskrite. Encouragés par Louis Finot et George Cœdès, le Prince Phetsarath et le Maha Sila réunirent une commission des membres de l’Institut bouddhique de Vientiane chargée d’aménager l’alphabet lao afin que celui-ci puisse transcrire correctement le pali et le sanskrit. Dès son arrivée à Vientiane 1929 il composa une douzaine d’ouvrages publiés par l’Institut bouddhique qui, en dehors d’une Grammaire lao en 1935, sont tous à caractère religieux.

 

 

En raison de son engagement grandissant auprès du prince Phetsarath dans des activités politiques anti-françaises, il fut révoqué par l’administration coloniale de son poste de professeur de pali par arrêté du 10 février 1941. Il rejoignit alors Bangkok où il travailla quelques années à la bibliothèque Vajirayan, conservatoire du savoir thaï en matière de littérature, de liturgie, d’histoire et de culture, au point de devenir l’une des représentations institutionnelles de la grandeur de la nation siamoise. Il y travailla aux côtés de Phya Anuman Rajadhon, le grand lettré siamois.

 

 

Paradoxalement, baigné dans ce bouillon de culture siamois, il va développer son intérêt pour la culture lao en faisant d’ailleurs l’exégèse de  nombreux textes pali conservés à la bibliothèque. Ses travaux publiés à Bangkok portent alors non plus seulement sur les écrits canoniques et la liturgie pali. Nous y trouvons une étude sur les anciens rites funéraires, d’autres sur les techniques de méditation et des textes de la littérature traditionnelle de l’Isan qui n’ont rien de religieux. Considéré par les autorités de Bangkok comme un «activiste de l’Isan», il dut en 1948 retourner au Laos pour se consacrer à la vie politique dans un climat tendu avant l’indépendance en 1954. Il y occupa divers postes administratifs entre 1948 et 1952. Il reprit ses activités littéraires lorsqu’il fut nommé au Comité littéraire créé au sein du Ministère de l’éducation tout en continuant à donner des cours à l’école de pali. Il publia alors des textes de la littérature séculière mais aussi beaucoup de textes religieux. Nous y trouvons une vision moderne et rationnelle des textes bouddhiques et un intérêt porté aux conceptions traditionnelles. Nous y trouvons enfin un intérêt de plus en plus manifeste pour la culture villageoise dont il est issu. Ses Mémoires s’ouvrent sur un parfum de nostalgie : «Je suis un enfant de la campagne, de ceux qui naissent au milieu des mottes de terre, chevauchent les buffles, qui savent ramasser grenouilles et rainettes, récolter des plantes, casser le bois et chercher de la nourriture dès qu’ils sont hauts comme trois pommes. Je suis un enfant de fermiers, à des lieues de la modernité de la vie citadine». Elles n’ont pas, comme la plupart de ses écrits, été traduites en français; nous citons donc Kourilsky.

 

 

Le culte dont il fait encore l’objet au Laos, où il mourut en février 1987, est rendu au plus grand des promoteurs de la culture lao dont le bouddhisme n’était que l’un des éléments. Ses publications sont basées aussi sur le corpus local en dehors des sources siamoises. Kourilsky débute son article par ce qui est en réalité une conclusion «Le Laos n’a connu de véritable communauté de lettrés que pendant une quarantaine d’années, de 1930 à 1970 environ. Le plus important d’entre eux fut incontestablement le Mah Sila Viravongs (1905-1987), sans doute le premier « érudit moderne » lao, c’est-à-dire un savant au sens académique du terme, faisant valoir une perception des connaissances en tant qu’objet d’étude, par opposition aux maîtres traditionnels dont le savoir est corrélatif de pratiques religieuses devant mener à un progrès spirituel ». Il est une exception unique compte tenu du confinement dans lequel le pouvoir communiste circonscrit la recherche hors toute analyse critique depuis 1975.

 

 

Il aurait été injuste de nous en tenir à ces visions négatives que nous avons citées au début de cet article. Malheureusement Sila n’a publié que de rares articles en thaï en 1927, un article sur la vie de Bouddha et un autre sur le Vessantara Jataka, d’autres entre 1942 et 1950 tous à Bangkok et tous religieux. Le reste de son œuvre est en lao, rien en Français bien que ses fonctions à Vientiane lui imposaient de connaître la langue en dehors de son médiocre dictionnaire, de son livre d’histoire et d’une vie du prince Phetsarath publiée post mortem en 2008 (sauf omissions ?)  et rien en Anglais ce qui n’est pas dramatique. Remercions Kourilsky d’avoir fait l’analyse de cette œuvre. 

 

 

NOTES

 

(1) https://th.wikipedia.org/wiki/สิลา_วีระวงส์

 

(2) https://fr.wikipedia.org/wiki/Sila_Viravong

 

(3) https://sites.google.com/view/morradokisan-db/ป-58/สลา-วระวงส

(4) « Phongsavadan Lao » In : Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 50 n°2, 1962. pp. 573-574.

 

(5) « Quelques données relatives à l'historiographie lao » In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 86, 1999. pp. 219-232;

 

(6) « P. S. Nginn : Dictionnaire français-lao ». In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 57, 1970. pp. 236-237.

 

(7) In revue Archipel n° 56 de 2008. Kourilsky est doctorant de l’école des hautes études en sciences sociales, il s’est spécialisé dans l’étude du bouddhisme lao-thaï et auteur de nombreux articles sur le sujet en particulier sur l’écriture sacrée tham à laquelle nous avons-nous même consacré un article A 304 « VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ECRITURE ISAN ? » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/02/a-304-vers-une-renaissance-de-l-ancienne-ecriture-isan.html

Nous lui devons sur ce sujet

« Exemple d’écriture oubliée par Unicode – l’écriture tham du Laos » (2005).

« L’ECRITURE THAM DU LAOS : RENCONTRE DU SACRE ET DE LA TECHNOLOGIE »

« Towards a computerization of the Lao Thai system of writing » (2005).

 

(8) Sur l’histoire de cet ancien royaume devenu province siamoise, voir l’article de Pierre Lintingre : « Permanence d'une structure monarchique en Asie : le royaume de Champassak » In: Revue française d'histoire d'outre-mer, tome 59, n°216, 3e trimestre 1972. pp. 411-431.

 

(9) Les raisons qui conduisirent le roi à initier cette réforme sont particulièrement complexes, beaucoup plus en tous cas qu’un simple retour aux sources originaires pali : voir en particulier le chapitre « King Mongkut’s Buddhist Reform: An Ethical  Transformation in Thai Buddhism and Invention of a Pali Script » dans l’épais ouvrage « Bouddhisme and ethicssymposium volume », compte rendu d’une conférence tenue à Ayutthaya du 13 au 15 septembre 2008. Nous savons qu’à cette fin, il inventa une écriture spécifique pour transcrire universellement le pali ce qui fut un échec :

Voir notre article A 352 « อักษรอริยกะ - LE ROI RAMA IV CRÉE L’ALPHABET ARIYAKA – L’« ALPHABET DES ARYENS » – POUR TRANSCRIRE LES TEXTES SACRÉS DU PALI ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/02/a-352-le-roi-rama-iv-cree-l-alphabet-ariaka-l-alphabet-des-aryens-pour-transcrire-les-textes-sacres-du-pali.html

 

Le roi inventa alors un système appelé karnyut spécifique au thaï sur la base de l’alphabet thaï.

 

Les pieux bouddhistes qui souhaitent étudier les textes pali, à défaut d’une écriture universelle après l’échec de l’arikaya, peuvent les trouver en écriture romanisée d’abord, en écriture brahmi, en écriture devanagari, en écriture cingalaise, en écriture birmane, en écriture khom (khmère), en écriture tham, en écriture lao simplifiée et en arikaya pour les puristes, le souvenir n’en serait pas totalement perdu ?

 

Arikaya imprimé  :

 

 

Arikaya manuscrit : 

 

 

En écriture thaïe, le karnyut est pour les Thaïs beaucoup plus simple, il utilise 8 voyelles au lieu des 32 de leur alphabet, 33 consonnes au lieu de 44 de la grammaire. La langue pali n’étant pas tonale, il n’y a pas de signes de tonalité. Voir « An easy introduction to Pali », publication de l‘Université de Cambridge, 2018.

 

 

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2 décembre 2019 1 02 /12 /décembre /2019 22:03

 

Un amusant article publié il y a un peu plus d’un an sur le site isaanrecord sous le titre « Depuis quand le pla ra est-il une nourriture thaïe » sous la signature de Paul Bierman a attiré notre attention avec un certain sourire (1). Le pla ra est originairement un condiment spécifique à la cuisine isan mais il vient – nous allons le voir – de beaucoup plus loin, probablement du pourtour méditerranéen. Nous avons déjà dit quelques mots de ce que certains appellent « la gastronomie » en Isan sans méchanceté mais toujours au second degré (2). Le titre de l’article susvisé vient simplement du fait que, depuis l’Isan, le pla ra ou pla daek (ปลาร้า  - ปลา แดก) qui est, avant le kapi puant (กะปี) à base de chair de crevettes fermentées ...

 

 

ou le nam pla (นำปลา) moins puant, le roi des condiments de la cuisine isan, s’est répandu dans tout le pays.

 

 

Il en est probablement deux raisons, la première est que la capitale et le reste du pays abritent nombre d’habitants de notre région, venus y chercher fortune. La suivante est probablement née d’un certain snobisme des bourgeois de Bangkok qui viennent s’encanailler dans les échoppes des bords de rues, les Ranahan rimthang (ร้านอาหารริมทาง), souvent tenues pas des habitants de l’Isan et fréquentés par leurs compatriotes compte tenu de la modicité des prix pratiqués, au milieu des vapeurs méphitiques des gaz d’échappement des véhicules et en général réfractaires à toute hygiène. Ils sont ou prétendent être à la recherche de mets authentiques et exotiques, à la fois de nouvelles expériences gustatives et aussi de nouvelles façons de se faire valoir sur les réseaux sociaux !

 

 

 

L’importance du pla ra dans la cuisine isan - généralement relevée - est essentielle pour relever la fadeur de certains aliments comme le riz gluant ou les poissons de rivière. Un proverbe local dit (en dialecte local) « Si une femme sait bien cuisiner avec le pla daek, alors même si elle était esclave, elle doit être libérée »

 

(ญิงใด เฮ็ดกินพร้อมพอเกลือทั้งปลาแดกแมนเป็นข้อยเพิ่นฮ้อยชั้นควรให้ไถ่เอา

Yingdai hetkinphromphoklueathangpladaek  maenpenkhoiphoenhoichan  khuanhaithai-ao ).

 

 

 

Passons sur la trop sèche définition du Dictionnaire de l’Académie royale : « Nom d’un condiment à base de sel et de poisson fermenté » (ชื่ออาหารชนิดหนึ่งทำด้วยปลาหมักเกลือ)

 

Le pla ra qui devient pla daek au Laos est depuis longtemps – mais depuis quand ? – un condiment de base en Asie du sud-est et spécifiquement en Isan même s’il a fait son chemin au travers du pays. On le trouve le plus souvent agrémentant le somtam (ส้มตำ), cette salade de papaye verte chère au cœur des Isan-Laos.

 

 

 

L’article de Paul Bierman fait référence à une émission de télévision faisant intervenir un chef de cuisine de Bangkok, un paysan de Mahasarakham et divers consommateurs. Certains étaient dégoûtés puisque le pla ra a effectivement une odeur fétide plus encore que le kapi et n’est par ailleurs peut-être pas mauvais pour la santé Mais il ne s’agit pas là d’un argument gastronomique : il est permis de se régaler d’une bécasse fortement avancée, 


 

 

 

d’un camembert ou d’un munster aux senteurs persuasives ou tout simplement d’un malodorant durian. Pour d’autres, il s’agissait du meilleur aliment qu’ils n’avaient jamais goûté. Une odeur puissante n’est pas incompatible avec une saveur suave. 

 

 

D’autres intervenants ont fait référence au phatthaï (ผัดไทย) : Nous apprenons que le Maréchal Phibun Songkhram en avait promu la consommation pour en faire en quelque sorte le plat national du pays dans le cadre de ses efforts pour promouvoir la Thainess en marginalisant tout ce qui ne cadrait pas avec la vision de ce à quoi devait ressembler la Thaïlande. Ceux-là, fervents du pla ra reprochèrent au plat préféré du Maréchal d’être trop fade !

 

 

Mais Paul Bierman ne nous éclaire pas sur l’origine de ce condiment, peut-être venu avec les groupes Taïs du sud de la Chine mais l’origine des Taïs se perd dans les brumes des légendes. Si toutefois cette hypothèse est exacte, l’arrivée du pla ra se situerait aux environs de l’an 1000. Nous allons tenter de démontrer en plusieurs étapes qu’elle est beaucoup plus ancienne et surtout beaucoup plus lointaine.

 

 

 

LES RECETTES

 

Il est confectionné en faisant fermenter du poisson avec du son de riz ou de la poudre de riz grillé et du sel dans un récipient clos pendant au moins six mois.  Il en est plusieurs espèces que les amateurs distinguent fort bien : Le pla ra fermenté avec de la poudre de riz grillé devient jaune avec une texture molle et une odeur caractéristique (parait-il ?).

 

 

 

 

L’ingrédient principal en est des têtes de poisson-chat. Il se présente sous forme de pâte. Celui constitué de petits poissons fermentés avec du son de riz  est d'un noir franc et a une odeur plus volcanique. Celui confectionné à base de de poisson frais est appelé pla ra sot (ปลาร้าสด). L’autre, le pla ra lom (ปลาร้าลม) utilise des poissons morts ayant subi une réaction d'autolyse jusqu'à avoir une odeur pénétrante ou des poissons qui ont trempé dans l'eau pendant 12 à 24 heures jusqu'à devenir plus tendre. La préparation en est, en tous cas, longue et se fait en plusieurs étapes.

 

 

 

 

La première étape consiste à faire fermenter le poisson coupé en petits morceaux avec du sel jusqu'à ce qu'il soit ramolli. La suivante consiste à le faire fermenter avec du son de riz ou de la poudre de riz grillé pour le parfumer et lui donner de la saveur . Après 24 heures, le poisson est soigneusement rangé bien serré dans un récipient (généralement un bocal) qui est ensuite rempli avec de la saumure. Le récipient est scellé pendant trois mois. Après cela, le pla ra est mélangé avec du son de riz ou de la poudre de riz grillé. Puis, il sera replacé dans son contenant et conservé fermé pour deux mois ou plus encore. Si nous vous donnons les bases de cette recette, ce n’est pas pour vous suggérer de cuisiner du pla ra chez vous .

 

C’est tout simplement parce qu’elle est exactement similaire à celle du nuoc-mâm que nous ont fait découvrir les Vietnamiens ; ce qui va nous permettre de remonter aux sources.

 

 

 

 

Notons l’existence dans le commerce local l’existence d’un pla ra végétarien (pla ra  che -  ปลาร้า เจ) à base de pourriture non pas de poissons mais de soja, de champignons ou de haricots locaux fermentés avec les mêmes conséquences olfactives. La saveur  très salée est un peu acide est similaire au condiment traditionnel et n’a pas non plus l’agressivité du piment local qui est absent.

 

 

 

 LE  NUOC NÂM

 

 

 

 

Les Français s’y sont intéressés dès leur installation en Indochine française. La similitude avec le pla ra est évidente et troublante :

 

Atelier  artisanal dans les années 30 :

 

 

 

 

Nous avons entre de multiples descriptions celle d’un missionnaire, le père Legrand-de-la-Liraye qui écrivait le 25 octobre 1869 en en vantant les vertus : « Le nuoc-mâm est pris généralement en horreur par tout Européen arrivant dans le pays. Au bout d'un certain temps d'existence au milieu de ce peuple pauvre et rustique, on s'aperçoit, si on n'y met pas d'entêtement, que le nuoc-mâm n'a au fond contre lui que  son odeur et qu'on peut se faire à cette odeur comme on se fait à celle du fromage et du dourian quand on y a pris goût. Il est facile d'apprécier que sa saveur proprement dite n'est pas désagréable, qu'elle rend certains mets excellents et qu'il faudrait peu d'industrie pour la rendre, en tous points, exquise. Cette liqueur, très forte et très substantielle, est parfaitement appropriée aux besoins d'un peuple qui n'a que riz pour nourriture « et qui n'use pas d'alcool ou de vin dans l'usage ordinaire de la vie. Le nuoc-mâm est précieux pour l'hygiène : on est très heureux de  le trouver souvent comme excitant de l'appétit dans les dégoûts de toute nature auxquels l'anémie nous expose, comme digestif dans certains embarras gastriques, comme sudorique très puissant dans les coliques et refroidissements ». Il est présenté comme la macération de poissons (Clupéidés et aussi Scombridés) liquéfiés  dans une saumure fermentée. Rien d’étonnant à cela à la différence que la recette indochinoise utilise des poissons de mer et la recette de chez nous des poissons de rivière. Mais ces mêmes observateurs coloniaux, tous pétris de culture classique, vont nous faire remonter dans le temps jusqu’à l’antiquité gréco-romaine ce qui nous permet d’y trouver l’origine du pla ra en constatant la parfaite similitude entre le nuoc-mâm et le garum des anciens !

 

Atelier contemporain : 

 

 

 

LE GARUM

 

 

 

 

Si la littérature siamoise ignore totalement la description au quotidien de la population et notamment de ses goûts culinaires, il n’en est pas de même chez les anciens oú elle est surabondante. Nous en connaissons l’existence depuis au moins Eschyle qui vivait au cinquième siècle avant Jésus-Christ, par Pline qui vécut au début de notre ère et un édit de Dioclétien qui régna de 284 à 305  pour en régler le négoce. Nombreux sont ceux qui nous en ont transmis la recette : on salait jusqu'à un certain point les intestins des poissons et même plusieurs petits poissons tels qu'athérines, anchois, mules, etc.. On les mettait dans un vase, on les exposait au soleil et on y favorisait une fermentation ; quand le moment convenable était venu, on faisait entrer dans le vase qui contenait ces matières à demi corrompues un panier long et d’un tissu serré, la portion liquide était la garum. Il y en avait de toutes sortes, Le garum préparé avec des scombres (essentiellement des maquereaux) était le plus réputé et atteignait des prix exorbitants. Apicius, le célèbre gastronome de l’antiquité et auteur de nombreux ouvrages de cuisine avait imaginé d’y noyer vivant les petits rougets de roche – le meilleur des poissons de la Méditerranée - pour les manger dans toute la perfection possible. On peut voir ici dans des restaurants locaux servir une coupe d’alevins de crevettes d’eau douce que l’on noie vivantes dans le pla ra avant de les déguster.

 

 

 

En dehors des goûts raffinés d’Apicius, nous savons que l'alimentation des anciens reposait essentiellement sur le pain, c'est-à-dire les  glucides, et même si la ration de pain que consommait l'esclave était suffisante pour un travailleur de force, elle entraînait des carences alimentaires si elle n'était pas accompagnée des protides qu'offrent les poissons. L'absorption de garum était nécessaire et générale : les maîtres, soucieux d'entretenir leur main-d’œuvre servile ou libre, prévoyaient un tel accompagnement salé.

 

Or, ce garum qui avait une longue conservation, était gardé dans des amphores scellées et pouvait donc accompagner les romains dans leurs pérégrinations.

 

On trouve à Pompéi une mosaïque représentant une amphore contenant du meilleur garum dans l'atrium dans la villa d'Aulus Umbricius Scaurus. Celui-ci vendait, du garum de maquereau. Elle est marquée : G(ari) F(los) SCOM(bri) SCAURI EX OFFICINA SCAUR. 

 

 

 

 

Le garum le plus réputé, dit garum des alliés (garum sociorum), était fabriqué en Bétique dans le sud de l'Espagne actuelle, à partir du thon rouge qui migre de l'Atlantique à la Méditerranée. Il s'en faisait une grande pêche, dont le produit était commercialisé salé. Le garum lui, était élaboré avec le sang, les œufs et le système digestif des poissons, mélangés à une grande quantité de sel (au moins 50 % du volume total). La présence de sel inhibant la décomposition naturelle, la macération se produisait probablement sous l'action des sucs digestifs du thon. Il ne s'agit donc pas d'une putréfaction.

 

 

Des garums de moindre qualité, préparés directement à partir de la chair du thon, ou d'un autre poisson (comme le maquereau) étaient fabriqués dans tout le bassin méditerranéen. Tous ces garums étaient commercialisés dans des amphores de petite taille, en raison du prix du contenu (4).

 

La Loubère qui savait certainement ce qu’était le garum ne fait toutefois pas le lien avec cette mixture (5). Il en a ramené un bocal en France mais ne nous dit pas l’avoir goûté.

 

Monseigneur Pallegoix nous en fait aussi la description mais ne fait pas non plus le lien avec le condiment romain. (6)

 

Cuves de macératiuon de garum à Pompéi  :

 

 

 

LE GARUM EST-IL PARVENU JUSQU’Á LA PÉNINSULE INDOCHINOISE ?

 

Les romains, nous le savons, voyageaient. Ils allèrent jusqu’en Chine par voie de terre probablement, chercher la soie pour les élégantes et les épices pour les gourmands. Ils voyagèrent aussi très probablement par mer au moins jusqu’à Ceylan et probablement jusqu’en Chine aussi en passant par le Siam (7). Ces voyages duraient plusieurs mois. De toute évidence par mer, ils emportaient leur eau potable et de la nourriture qui se conservait longtemps dans leurs amphores, très certainement leur garum. L’ont-ils fait découvrir aux populations qu’ils rencontrèrent ? C’est plausible. C’était peut-être inutile en Chine à cette époque oú elle plongeait déjà dans une civilisation multi séculaire mais ce n’était très certainement pas le cas de la péninsule indochinoise d’alors tout au moins sur le plan de la gastronomie.

 

 

 

 

AUJOURD’HUI ?

 

Sans parler de l’Asie-du sud-est, il s’est perpétué pendant des siècles en Europe   sous forme de ce que certains esprits délicats considéraient comme une pourriture répugnante, bonne tout au plus pour des palais barbares évoquant au mieux les sauces d'anchois chères aux marins provençaux, une perversion du goût, générale dans tout le monde méditerranéen et continuée sur des siècles. Cette opinion était purement et simplement rhétorique telle celle de Sénèque le stoïcien, qui considérait que l’utilisation de ce genre de condiment prouvait la corruption d’une époque qui ne savait pas se contenter des simples présents de la nature. Il subsiste toujours en Provence et en pays niçois sous le nom de pèis sala (poisson salé), peissala à Nice,  peissara dans le  Var ou peissarouet en Marseillais. Dans son « Lou Tresor dou Felibrige » qui date de 1878, Frédéric Mistral le décrit : « une conserve de petits poissons broyés et salés ; sauce piquante provenant de la macération du poisson salé ». Il subsiste incontestablement dans la gastronomie niçoise sous le nom actuel de pissalat.

 

 

 

Il est tout simplement le garum des Romains ! C’est une sauce obtenue par macération dans le sel de têtes et d’intestins de maquereauxsardinesanchois et plantes aromatiques. La sauce ainsi obtenue, passée au tamis fin, était récupérée à la louche et vendue au prix du parfum. Consommée pendant des siècles dans le Comté de Nice, elle semble avoir disparue depuis le début de ce siècle, remplacée par la purée d’anchois. Elle était élaborée à bas de sardines et d’anchois. Dans une grande terrine de terre, on disposait successivement une couche de poisson, du sel, du poivre, de la cannelle et des clous de girofle moulus ensemble en terminant par une couche de sel. Le mélange, conservé dans un endroit frais, devait être remué tous les jours et formait rapidement une pâte. Toutes les semaines, il fallait écumer l'huile qui remontait à la surface. Un mois après, le mélange était passé au tamis le plus fin de la moulinette, mis dans des bocaux en verre et recouvert d'huile. Il n’est pas certain que cette vieille recette traditionnelle soit strictement conforme aux normes drastiques des communautés européennes.

 

 

 

Notre ami et contributeur niçois Jean-Michel Strobino est responsable du patrimoine de la ville de Nice, ce qui inclut le patrimoine immatériel en ce compris les vieilles recettes de la gastronomie locale. Voilà ce qu’il nous dit : « L'authentique pissalat, fabriqué selon la recette traditionnelle qui consiste à faire macérer pendant des mois des anchois, sardines et viscères de poissons dans le sel, n'est malheureusement plus commercialisé à Nice pour des raisons évidentes de normes d'hygiène (l'Europe est passée par là...). Aujourd'hui le pissalat est donc très souvent remplacé par de la simple pâte d'anchois. Il y a encore quelques rares familles qui le fabriquent sous le manteau pour leur propre consommation, mais je n'ai pas la chance d'en connaître... Une antique et réputée poissonnerie de Nice commercialise un pissalat qui serait celui qui se rapprocherait le plus de l'antique recette. (8)

 

Il nous écrit ce 20 décembre :

 

En complément de mon message précédent, je vous envoie ces quelques photos (en plusieurs envois) prises ce matin au marché aux poissons de la place Saint-François, en plein coeur du vieux-Nice. Pour la petite histoire, la brave dame au bonnet blanc est la poissonnière la plus célèbre du marché, où elle officie depuis plus de 50 ans, connue et appréciée de tous les vrais Niçois. Elle fabrique un pissalat maison qu'elle vend dans de vieux pots de confitures ou sauces tomate recyclés. La conversation que j'ai eue avec elle, mi en français, mi en niçois, m'a appris que c'était le meilleur pissalat au monde ! Of course...

 

 

 

 

Garum, nuoc mân, pla ra, pissalat, une même recette, il nous était difficile de ne pas faire le lien.

NOTES

 

 

(1) https://isaanrecord.com/2018/04/28/since-when-is-pla-ra-thai-food/

 

(2) Voir notre article 27 «Gastronomie en Isan ? » http://www.alainbernardenthailande.com/article-27-notre-isan-gastronomie-en-isan-80673180.html

 

(3) J. Guillerm : « L'Industrie du Nuoc-Mam en Indochine » - Section scientifique. Instituts Pasteur d'Indochine. 1931.

 

(4) Voir en particulier :

P. Grimal  et Théodore  Monod  «  Sur la véritable nature du  garum ». In: Revue des Études Anciennes. Tome 54, 1952, n°1- 2. pp. 27-38;

Robert Etienne et Françoise Mayet : « Le garum à Pompéi. Production et commerce ». In: Revue des Études Anciennes, Tome 100, 1998, n°1-2. pp. 199-215.

 

(5) « Entre les poissons  d'eau-douce ils ont de petits de deux sortes, qui méritent que l’on en fasse mention. Ils les appellent pla cut  (?) et pla  cadi  (?). L'on m'a assuré, à ne me permettre pas d'en douter, qu'après qu'on les a salés  ensemble, comme les Siamois ont coutume de faire, si on les laisser dans une cruche de terre en leur saumure, où ils pourrissent bientôt, parce qu'on sale mal à Siam, alors,  c'est à dire quand ils sont pourri  et comme en pâte fort liquide , ils suivent exactement le flux et le reflux de la mer, haussant et baissant dans la cruche à mesure que la mer croît, ou décroît ». (« Du royaume de Siam », volume I, 1691, page 130).

 

(6 ) « Un mets qui est fort du goût des Siamois, c'est  du poisson à demi pourri qu'ils préparent de la manière  suivante ils attendent que le poisson sente mauvais, puis ils l'entassent dans une cruche de terre qu'ils finissent de remplir d'eau salée; quand on cuit ce poisson, il se résout en pâte liquide,  qu'ils mangent alors en y trempant des gousses de poivre-long, des sommités de menthe, des quartiers de melongène (aubergine) crus ou des pousses tendres de manguier, d'oranger et d'autres arbres ». (« Description du royaume thaï ou Siam », volume 1, 1854, page 214).

 

(7) Voir notre article « Des commerçants romains sont-ils venus au Siam au début de notre ère ? »

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/08/a189-des-commercants-romains-sont-ils-venus-au-siam-au-debut-de-notre-ere.html

 

(8) http://www.deloye-maree.com/pissalat-deloye-maree/ 

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9 octobre 2019 3 09 /10 /octobre /2019 22:06

 

Les historiens de la religion décrivent le bouddhisme Theravada comme une religion monastique. Contrairement au judaïsme et à l’Islam oú le monachisme reste marginal et au christianisme au sein duquel se côtoient le clergé régulier (soumis à une règle) et le clergé séculier (dans le siècle), la voie Theravada présente, au moins dans les provinces du nord et du nord-est, l’intervention de pieux laïcs dont le rôle est omniprésent.

 

 

 

 

Nous voyons – il suffit de fréquenter les cérémonies bouddhistes - l’intervention d’un personnage appelé « Phokru » (พ่อครู), littéralement « père-professeur » ou « Achan wat » (อาจารย์ วัด), littéralement « enseignant du temple »

 

 

 

... aux côtés des moines appelés en langage recherché « phiksu » (ภิกษุ) ou « Phra » (พระ).

 

 

 

Il est un acteur religieux rituel laïc, chef de famille, ancien du village, qui accomplit des rites propices rappelant le prêtre brahmane classique. Il est « mokwan » (หมอขวัญ) que l’on peut traduire par « médecin spirituel » ou « phram » (พราหมณ์) d’ailleurs simple transcription de « Brahmane » puisqu’il en est une réminiscence. Son rôle n’est pas antagoniste mais complémentaire à celui des moines. Il a toujours été moine temporaire dans sa jeunesse, participe à la gestion de la congrégation, il connaît et pratique les rites spirituels (kwan).

 

 

 

Il est « upasaka-upasika » (อุบาสก อุบาสิกา), le mot est d’origine pali et signifie « s'asseoir près, assister, servir ».

 

 

 

Il sert le moine en prévoyant ses besoins matériels mais à la différence du moine, il vit dans une maison. Il se caractérise d’abord par sa foi dans les trois pierres précieuses, les trois gemmes du bouddhisme, Bouddha, le Dhamma et le Sangha. Chef de famille, il démontre sa foi en Bouddha en répondant aux besoins matériels en fournissant le casuel à la communauté monastique. Dans les Sutta (สุตตะ), les écrits sacrés, il doit exhorter les enfants à respecter et soutenir leurs parents et à être dignes de leur héritage. Il enjoint aux parents d’éloigner leurs enfants du vice et de les former à un métier. Il doit encourager les enseignants à aimer et à former leurs élèves et les élèves à respecter et servir leurs enseignants Il doit définir les devoirs entre mari et femme, membre de la famille, amis, maître et serviteur.

 

 

Plus que les laïcs ordinaires qui doivent obéir à 5 préceptes selon les Panchasila (ปัญจศีล), les Kusala Dhamma (กุสะลา ธมฺมา) lui en imposent dix (1).

 

1) s'abstenir de prendre la vie,

2) s'abstenir de voler,

3) s'abstenir d'inconduite sexuelle,

4) s'abstenir de mensonges,

5) s'abstenir de provocation sarcastique,

6) s'abstenir de paroles vulgaires,

7) s'abstenir de parler sans signification et non-sens,

8) détruire la convoitise,

9) détruire les sentiments de ressentiment ou de vengeance,

10) suivre le chemin du Dhamma.

 

 

 

Ces préceptes se retrouvent très largement développés dans les écrits du vénérable moine Pannawongsa (1871-1956) fondateur du Wat Si Pun Yun à Lamphun, et furent traduits en anglais sous le titre « Buddhism in practice » en 2015. Ils avaient été rappelés non moins longuement en 1925 par le prince Vajirananavarorasa (วชิรญาณวโรรส), l’un des fils du roi Mongkut et patriarche suprême du Sangha dans un ouvrage fondamental, Navakovada qui donne sa conception du laïc bouddhiste idéal.

 

 

 

Il définit pour l’Upasaka quatre actions méprisables, quatre formes de vices, quatre formes d’actions bénéfiques pour le présent et autant pour l’avenir, quatre types de faux amis, quatre types de vrais amis, cinq formes de commerce inacceptables, cinq qualités de l’upasaka et six causes de ruine.

 

Il est exhorté à faire des mérites (thambun - ทำบุญ) non seulement par ses actions mais en restant pur de corps, de parole et de cœur.

 

 

 

Si toutefois la description de la conduite normative des bouddhistes laïcs est détaillée, ces textes ne nous renseignent pas sur le rôle spécifique que les hommes et femmes laïques jouent dans les relations avec les moines et les autres laïcs. Un simple spectateur occasionnel et superficiel peut voir des laïcs présenter de la nourriture aux moines le matin, des processions de laïcs qui apportent des cadeaux au wat et des laïcs qui chantent dans le wihara ou wihan (วิหาร), la salle de réunion du temple les jours de fêtes bouddhistes.

 

 

 

C’est évidemment là une évaluation insuffisante. Il existe pratiquement déjà dans tous les temples un laïc appelé kammakan wat (กรรมกันวัด), ou un comité collectif responsable de la gestion quotidienne ainsi que de l’organisation et de la supervision de cérémonies et des fêtes.

 

 

 

 

En dehors de ces questions qui ne sont que d’intendance et sans parler du laïc moyen, quels sont donc le ou les rôles que jouent l’upasaka en tant qu’acteur religieux ?

 

 

Son rôle le plus important est celui d’Achan wat, plus caractérisé que dans le reste du pays. En termes de rituel religieux, il est le laïc le plus important sur lequel pèse la responsabilité particulière de diriger les laïcs en chantant lors du service religieux pour les fêtes et de toutes les cérémonies spécifiques. Il est maître de cérémonie représentant la congrégation. Mais ce rôle s’étend au-delà des limites du temple. Le respect des laïcs pour sa sagesse et sa connaissance des rituels donne lieu à de multiples participations lors de diverses cérémonies organisées dans le district et lui confèrent alors le titre de Phokhru. Il a une vaste connaissance du bouddhisme et des questions religieuses mais aussi une longue connaissance des coutumes et des mœurs de la région. Son expérience d’ancien moine lui a fourni en sus de ses connaissances du bouddhisme et des textes sacrés en pali, une connaissance des styles de chant, une capacité à écrire, une bonne voix, une bonne aptitude à diriger les réunions publiques en sus de son dévouement et de son sens moral. Son expérience en tant que moine lui confère le caractère sacré dérivé du charisme institutionnel des moines.

 

 

 

Nous allons ainsi le retrouver avec un rôle rituel dans les occasions de « faire des mérites » servant d’intermédiaire entre les moines et les laïcs. Nous sommes au cœur du comportement religieux des bouddhistes. L'action méritoire affecte le statut ou la position que l'on occupe dans la vie, le présent et l'avenir. Le déroulement correct de la cérémonie est une lourde responsabilité. Il dirige les procédures appropriées et prononce les mots appropriés au bon moment. En bref, il est le maître des cérémonies. L’acquisition des mérites peut de faire à de multiples occasions, consécration de bâtiments au temple, offre de cadeaux utiles aux moines ou ouverture d'une nouvelle maison.

 

 

 

Lors de la construction d’une maison, il pose le fil sacré, le sai sin (สายสิญจน์) comme il le fait lors des mariages traditionnels.

 

 

 

 

Nous le trouvons lors des cérémonies du riak kwan (เรียกขวัญ), « l’appel aux esprits » dans un rôle proprement chamanique que les moines ne pratiquement pas. La cérémonie a lieu lors des mariages qui peuvent se célébrer sans la présence des moines, des ordinations ou à l’occasion d’événements majeurs, maladie par exemple. C’est un rituel purement animiste même s’il a été ultérieurement « boudhicisé » et légitimé.

 

 

 

Un mariage typique dans le nord-est de la Thaïlande est fondamentalement une cérémonie du riak khwan. Il ne se déroule pas au temple mais en général dans la maison de la mariée. Les moines en sont absent et s’ils sont présents, ce n’est qu’en tant que spectateurs. Un bol d'offrandes spécial est préparé pour séduire l'esprit contenant par exemple des denrées alimentaires. Le maître de la cérémonie supplie le khwan des mariés d’être présent et de les faire renoncer à tout autre attachement affectif. Il vérifie, compte et recompte la dot, le sin sot (สินสอด).

 

 

 

 

La cérémonie se termine lors que le Phokhru attache le sai sin (สายสิญจน์) le fil sacré, aux poignets des futurs mariés pour que l'esprit puisse entrer (poignet gauche) et rester (poignet droit). Les parents des futurs mariés ont ensuite les mêmes et sont suivis par les invités les plus honorés. Pour terminer, il fait entrer le couple dans la chambre à coucher et coupe les ficelles.

 

 

 

 

Nous le retrouvons à l’occasion des cérémonies funéraires qui débutent au domicile du défunt mais se terminent au temple dans l’enceinte duquel se trouve le plus souvent le crématorium. Il offre des mots de consolation, à la fois spécialiste des rituels et intermédiaire entre les moines et les laïcs et, bien sûr, maître de cérémonies..

 

 

 

 

En raison de ses compétences religieuses et théologiques que certains possèdent plus que d’autres, on le baptise parfois du nom de motham (หมอธรรม), celui qui connaît le  Dharma et qui en raison de ces connaissances qui lui permettent d’utiliser les pouvoirs dérivés du Dhamma rend de multiples services, tels que guérissions magiques, exorcismes ou confections d’amulettes.

 

 

 

 

Cela peut se limiter à de simples conseils : Pour la population des fidèles enfin, il est un homme sage vénéré pour ses connaissances, sa perspicacité spirituelle et sa sainteté. C’est son rôle à la fois qualitatif et quantitatif. Sa sagesse vient de ses connaissances qui manquent aux profanes moyens voire à beaucoup de moines, c’est un aspect quantitatif. C’est probablement et au moins grâce à ces érudits plus qu’aux moines que l’écriture traditionnelle et sacrée de l’Isan ne s’est pas perdue et qu’ils en perpétuent la tradition (2).

 

 

 

 

Plus important que cette dimension quantitative du rôle du sage, c’est le qualitatif qui le caractérise : Il est respecté pour sa droiture morale. Il possède une sagesse intellectuelle et une expérience acquise. En conséquence, il est consulté non seulement sur les aspects techniques des cérémonies religieuses, mais également sur le contenu de la vie religieuse ou sur des questions de nature à la fois personnelle et publique.

 

 

C'est avant tout son charisme personnel plutôt que sa relation avec le Sangha en tant qu'institution sainte qui lui confère son pouvoir et son prestige. Bien qu'il ne symbolise pas une source de mérite au même titre que les moines, il est hautement respecté pour le rôle qu'il joue en tant qu'intermédiaire entre le Sangha et les laïcs et entre le monde des esprits et celui des hommes. Il illustre, peut-être mieux que tout acteur religieux, la dynamique de l’interaction entre divers éléments religieux unis dans le système de bouddhisme animiste pratiqué dans l’Isan (3).

 

 

Le rôle déterminant de ces « Chaman » du bouddhisme appelé aussi Mophi (หมอผี) - ces Phi que nous avons rencontré longuement (4) - et qui sont inconnus dans d’autres parties du pays sinon dans le nord - pourrait aider à éclairer la naissance et le développement historique de la religion dans cette partie de l’Asie du Sud-Est .

 

 

 

 

Découverts avec une évidente stupéfaction il y a une cinquantaine d’années par des universitaires américains, ceux-ci ont décrit ces pratiques religieuses populaires dans ces régions alors isolées en les rapportant – en dehors de toute considération rationaliste - au contexte plus large de la civilisation dans laquelle ils s'inscrivent et en examinant la relation entre les pratiques religieuses des villageois et le monde bouddhiste thaï classique. Leurs prédécesseurs avaient tendance à considérer ces manifestations populaires du bouddhisme comme étant dégradées. Ils nous soulignent ce jugement est trompeur et que la religion contemporaines dans ces villages n’est que la continuité de ce qui existait avant l’introduction du bouddhisme orthodoxe (5).

 

 

Qu’ils soient en définitive Phokruu, Achan wat, Kammakan wat , Phram, Motham ou Mophi, il existe certainement des nuances terminologiques entre ces vocables qui, il faut bien le dire, nous échappent. Mais, tout comme il y a 50 ans, nous sommes au XXIe siècle, avec la seule différence est qu’ils sont tous munis d’une tablette reliée au Wifi, ils nous ont marié, ils ont présidé à la pose du pilier fondateur de nos habitations,


 

 

 

ils président aux cérémonies au temple du village auxquelles nous épouses participent plus que nous et, hélas, nous accompagneront lors de notre dernier voyage.

 

 

 

Ces chamanes sont intermédiaires et intercesseurs entre l’humanité et les esprits de la nature. Sages, thérapeutes, conseillers, guérisseurs et voyants, ils restent des initiés dépositaires d’une culture ancienne et des croyances antérieures au bouddhisme avec lequel pourtant ils cohabitent sans difficultés.

 

 

NOTES

 

 

 

(1) Voir notre article A 320 – « LES CINQ PRÉCEPTES BOUDDHISTES DANS LES PROVINCES RURALES DU NORD-EST ET LEUR INCIDENCE SUR LA VIE EN SOCIÉTÉ. (ปัญจ ศีล - Panchasila) »

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/06/a-320-les-cinq-preceptes-bouddhistes-dans-les-provinces-rurales-du-nord-est-et-leur-incidence-sur-la-vie-en-societe.pancasila.html

 

(2) Voir nos articles

VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ÉCRITURE ISAN ? 

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/09/vers-une-renaissance-de-l-ancienne-ecriture-isan.html

et

A 304 - VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ECRITURE ISAN ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/02/a-304-vers-une-renaissance-de-l-ancienne-ecriture-isan.html

 

(3) Voir nos articles

 

22. Notre Isan, bouddhiste ou animiste ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-22-notre-isan-bouddhiste-ou-animiste-78694708.html

et

INSOLITE 4. THAÏLANDE : BOUDDHISME, HINDOUISME ET … ANIMISME AVEC LE CULTE DES ESPRITS ET AUTRES CROYANCES MYTHIQUES ET LÉGENDAIRES …

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/12/insolite-4-thailande-bouddhisme-hindouisme-et-animisme-avec-le-culte-des-esprits-et-autres-croyances-mythiques-et-legendaires.html

 

(4) Voir nos articles

A151. EN THAILANDE, NOUS VIVONS AU MILIEU DES "PHi"

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a150-nous-vivons-au-milieu-des-phi-en-thailande-123529919.html

et

INSOLITE 14. QUELQUES HISTOIRES DE PHI (FANTÔMES).

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/01/insolite-14.quelques-histoires-de-phi-fantomes.html

(5) L’Universitaire américain Donald K. Swearer, chercheur de l’histoire des religions (Department of Religion, Swarthmore College, Swaitbmore, Pennsylvania, U.S.A)

 

 

...a ponctuellement analysé le rôle d’un de ces laïcs dans la province de Lamphun dans le nord dans son article « THE ROLE OF THE LAYMAN EXTRAORDINAIRE IN NORTHERN THAI BUDDHISM » publié dans le Journal de la Siam Society, volume 64-1 de 1976. Il suit les études d’un autre universitaire anthropologue américain de l’Université de Chicago, Stanley Jeyaraja Tambiah  publié en 1975 « Buddhism and the Spirit Cults in North-East Thailand »

 

 

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4 septembre 2019 3 04 /09 /septembre /2019 22:22

 

 

Nous avons déjà parlé du site archéologique de Ban Chiang, l’un des plus importants du pays (1).

 

 

Il en est un aspect plus singulier qu’il ne faut pas passer sous silence, celui de l’invraisemblable pillage dont il fit l’objet au début des années 60 et dont il est difficile de savoir s’il a vraiment cessé.

 

 

Il y a une cinquantaine d’années en août 1966, dans le village de Ban Chiang, près d’Udonthani, un étudiant américain, Stephen Young, étudiant à Harvard, aurait  trébuché par hasard sur une racine d'arbre et tombé au sommet d'un pot en argile partiellement enfoui dans une allée du village. Cette découverte fortuite entraîna l’envoi de deux expéditions archéologiques conjointes américano-thaïlandaises à Ban Chiang dans les années 1970, révélant des lieux de sépulture préhistoriques situés sous le village, des sites remplis de milliers de pièces de poterie et de ferronnerie enterrées comme biens funéraires par les peuples néolithique et de l'âge du bronze à des moments différents entre 4200 ( ?) et 1800 ( ?) ans, révélant un développement technologique et artistique inattendu parmi les peuples de la région et remettant en question des idées dominantes sur la préhistoire de l’Asie du Sud-Est.

 

 

 

Voilà la version que l’on retrouve partout et qui ne correspond que partiellement à la réalité.

 

 

Le site fut reconnu pour la première fois comme site archéologique en 1960. Le Département des beaux-arts fit alors procéder à des fouilles préliminaires en 1967 puis en 1972 assisté des spécialistes du Musée de l'Université de Pennsylvanie.

 

Les Thaïs, premiers découvreurs du site

 

Mais les occupants du village actuel de Ban Chiang, fondé à la fin du XVIIIe siècle, étaient depuis longtemps au courant de l’existence d’un site archéologique situé sous leurs maisons et sous leurs champs.

 

Le village en 1966, la poterie est à fleur de sol   reconstitution de Ardeth Anderson sur le site : https://iseaarchaeology.org/ban-chiang-project/background/  :

 

 

Il en est une raison d’évidence : Tous ceux qui ont un jour poussé une charrue savent bien que « les pierres poussent », en réalité remontent lentement en surface au fil des années en fonction de phénomènes physiques dans lesquels nous n’allons pas entrer.

 

 

 

 

Steve Young n’était pas là en promenade, il vivait dans un village proche pour interroger les habitants et ce pour étayer une thèse en anthropologie. Il est permis de penser qu’il était parfaitement au courant de ces résurgences mais il eut le mérite d’alerter les autorités de Bangkok et de ne pas en faire profit.

 

 

Les habitants commencèrent alors leurs propres fouilles évidemment occultes lorsqu’ils surent que cette vaisselle cassée avait une valeur pécuniaire. Ils creusèrent des puits à la profondeur requise, puis ensuite des tunnels, à la recherche de ces poteries que l’on trouvait dans des sépultures datant de l’âge du fer et des derniers siècles de l’occupation du site. Les collectionneurs et les marchands de Bangkok se précipitèrent aussi.

 

 

 

 

Le pillage atteint des sommets au début des années 1970 lorsque les habitants proposèrent leurs découvertes aux G.I de la base d’Udon. Faut-il leur en vouloir ?

 

 

 

 

Compte tenu de ce que nous savons de la vie des paysans de l’Isan à cette époque, il est probable qu’ils utilisaient les revenus tirés de la vente de leur vaisselle cassée pour améliorer leur quotidien sans se soucier de l’importance capitale de ces découvertes pour l’histoire locale.

 

 

En 1971, Ban Chiang attira de plus  l’attention des marchands d’antiquités quand un test de datation plus ou moins fantaisiste fut effectué sur l’un des pots les plus célèbres qui suggéra qu’il était peut-être beaucoup plus ancien qu’il ne l’était. Cela provoqua une hausse de la demande d'articles de Ban Chiang et de  nombreux pillages sur le site. Des milliers de pièces furent alors passées en contrebande pour trouver place dans les collections de musées et de galeries d'art à l'étranger (2).

 

 

 

 

Les Américains  pillent.

 

 

Le trafic fut si important que les agences fédérales américaines menèrent des enquêtes sur place concernant deux marchands d’antiquités de Los Angeles qui vendaient des artefacts à des musées locaux. Quatre musées de Californie furent à cette occasion perquisitionnés : le musée d'art du comté de Los Angeles,

 

 

 

 

le musée d'art Bowers à Santa Ana,

 

 

 

 

le musée Pacific Asia à Pasadena

 

 

 

 

et le musée international Mingei à San Diego.

 

 

 

 

Parmi les nombreux musées américains contenant des artefacts de Ban Chiang, on trouve le Metropolitan Museum of Art de New York,

 

 

 

 

les galeries Freer et Sackler à Washington,

 

 

 

 

le musée des beaux-arts de Boston,

 

 

 

 

le Cleveland Museum of Art,

 

 

 

 

l'Institut des arts de Minneapolis;

 

 

 

 

et le musée d'art asiatique à San Francisco.

 

 

 

 

Et cette liste ne comprend que les institutions qui ont publié leurs catalogues en ligne !

 

« Je pense que pratiquement tous les grands musées d'art américains qui collectionnent des œuvres d'art asiatiques contiennent du matériel provenant de  Ban Chiang », a déclaré Forrest McGill, conservateur en chef de l’Asian Art Museum qui en possède 77, allant des bols en terre cuite peinte aux bracelets en bronze et aux têtes de hache en pierre. Après avoir pris connaissance de l'enquête fédérale, a-t-il dit, il a passé en revue ces acquisitions - presque toutes auraient été réalisées avant son arrivée au musée en 1997.

 

Cette terreur des « biens pillés » s'avéra un cauchemar pour les musées, ce qui explique en partie pourquoi peu de conservateurs contactés ont accepté d'être interrogés sur les artefacts de Ban Chiang.

 

Les mandats de perquisition émis dans l’enquête fédérale visaient la loi thaïlandaise de 1961 sur les monuments anciens, les antiquités, les objets d’art et les musées nationaux, selon laquelle « les objets enterrés, dissimulés ou abandonnés sont propriété de l’État » et ne peuvent légalement être retiré de la Thaïlande sans une licence officielle ». Or  le ministère thaïlandais des Beaux-Arts n’avait jamais permis à quiconque d’extraire des antiquités de Thaïlande pour les vendre à des particuliers.

 

 

 

 

Selon Patty Gerstenblith, professeur de droit à l’Université DePaul de Chicago : « Nous pouvons, en tant qu’observateurs extérieurs, conclure qu’il existe une probabilité assez grande que ce matériel de Ban Chiang puisse être considéré comme un bien volé en vertu du droit américain ».

 

 

 

 

Il est constant que dans les années 1980, le matériel de Ban Chiang inondait le marché international.  Il en serait sorti  40 000 pièces (3).

 

Ces conclusions rejoignent celle de Madame Joyce White (2).

 

 

 

Les Anglais prennent la suite.

 

Si les Musées et collectionneurs américains sont en première ligne, c’est évidemment la conséquence logique de la présence massive de l’armée américaine dans la région et bien évidemment de l’enquête du FBI qui mobilisa des dizaines d’enquêteurs. Les Français n’ont pas fait mieux dans leurs colonies, au Cambodge en particulier mais il n’y avait de fils  spirituels de Malraux dans cette région.

 

 

 

 

Pour les Anglais, nous trouvons toutefois une trace toute fraîche quoique ponctuelle dénoncée en février 2019 par un groupe qui semble s’intéresser à la provenance des collections de la  School of Oriental and African Studies (École des études orientales et africaines) (4). En octobre 2013, Elizabeth H. Moore, alors professeure d’art et d’archéologie de l’Asie du Sud-Est à la SOAS de l’Université de Londres lui a fait don d’un vase en céramique âgé de 2.000 ans environ et originaire de Ban Chiang. Il lui était difficile d’ignorer que le site avait été sauvagement pillé. Elle a déclaré en faisant ce don que son ancien mari l’avait acheté à Bangkok ou à Singapour.  Le vase,  s’il s’agit bien d’une antiquité de Ban Chiang, comme l’a dit le professeur Moore, provient très probablement de biens funéraires pillés et illégalement exportés de Thaïlande. Néanmoins les responsables de SOAS l’ont reçu sans effectuer aucune diligence. C’est à tout le moins la preuve de l’incurie de SOAS qui accepta sans effectuer  la moindre diligence en mars 2018, un don d’une paire d’anciens diplômés de l’art asiatique d’une sculpture de Bouddha du XIIIe siècle, évaluée à 60 000 euros, plus de 2 millions de bahts à cette heure. Dans son catalogue, le vase est estimé à 500 livres, environ 18.000 bahts.

 

La SOAS aurait immédiatement du  contacter les autorités thaïes sur l’origine de ces deux objets potentiellement volés au patrimoine culturel thaï.

 

Ces deux affaires posent la question de savoir si SOAS possède d’autres objets d’origine illicite en provenance d’autres pays du monde puisqu’il ne circule que très peu d’informations sur ses collections stockées pour la plupart dans ses réserves et inaccessibles au public. Cette insouciance à l’égard du patrimoine culturel thaï remet en question les prétentions de la SOAS à  poursuivre son objectif déclaré de « préservation» de l’art ancien du Sud-Est asiatique ». Il est évidemment difficile d’en dire plus sur le contenu des Musées anglais dans la mesure où les gigantesques moyens d'investigations du FBI ne se sont évidemment pas poursuivis en Angleterre.

 

 

Les ventes aux enchères.

 

Les organisations qui proposent des artefacts de Ban Chiang sont nombreuses et l’origine de l’objet n’y est jamais précisée... et pour cause.

 

Nous trouvons sur le site Skunner ce lot estimé entre 700 et 900 dollars, entre 21.000 et 28.000 bahts (5).

 

 

 

 

Sur le site de Bertolami  « provenant d’une collection privée » ce vase estimé entre  200 et 300  livres, entre 7.500 et 11.000 bahts (6).

 

 

 

Sur le site de Robmichels ce lot non chiffré sans indication d’origine (7).

 

 

 

 

Sur celui de Rachel Davis Ce vase estimé entre 1500 et 2500 dollars, de 46.000 à 77.000 bahts (8).

 

 

 

 

Drouot -Une institution mythique dans le marché de l’art-  verrouille l’accès à son site mais de nombreux artefacts de Ban Chiang y sont signalés.  N'insistons pas, elle s'est totalement déconsidérée à la suite d'un scandale qui a éclaté il y a quelques années et qui mettait lourdement en cause la responsabilité du personnel mais également de commissaires-priseurs (9)

 

 

 

Elles foisonnent encore sur le site Ebay,  mais compte tenu de sa réputation tout laisse à penser que ce ne sont que les reproductions que l'on vend à des prix dérisoires dans les boutiques du village et des environs. Elles sont vendues comme reproduction, elles sont souvent parfaites et difficilement reconnaissables.

 

 

 

 

 

Ateliers dans le village :

 

 

 

 

 

Une des nombreuses boutiques du village :

 

 

 

 

Il est évidemment impossible de savoir si ces pièces vendues sur des sites anglophones ou francophones proviennent d'une source saine, ce qui est fort peu probable.

 

 

Les organismes de vente aux enchères de Bangkok et les antiquaires de Charoenkrung vendent également des artefacts de Ban Chiang, mais ils sont chez eux.

 

 

 

En 1972 le roi Bhumibol de Thaïlande  s’est rendu à Ban Chiang et a exhorté la population à mieux protéger le patrimoine culturel de son pays.

 

 

 

Après sa visite, la législation a été durcie en interdisant spécifiquement l'exportation de tous les articles en provenance de Ban Chiang sans approbation, élargissant le cadre d'une loi de 1961 réglementant l'exportation d'antiquités. Les gigantesques opérations policières déroulées aux Etats-Unis entre 2008 et 2014 ont eu un retentissement énorme tant dans la presse étasunienne que dans la presse locale : L’irruption des agents fédéraux dans plusieurs musées et entreprises ont eu pour conséquences le retour prioritaire de nombreuses pièces de poterie de Ban Chiang. Après l’arrestation de deux trafiquants, l’impact a été tel que des collectionneurs privés ont agi en « repentis » et restitué spontanément les pièces de leurs collections (10).

 

 

 

 

Le pillage demeure une force dévastatrice pour le patrimoine de l’Asie du Sud-Est et pour la connaissance scientifique du passé de la région. 

 

Quant à savoir s’il a cessé à Ban Chiang, contentons-nous de poser la question (11).

 

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article 9 « La civilisation est-elle née en Isan ? » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-la-civilisation-est-elle-nee-en-isan-71522720.html

 

(2) Voir  « The legacy of Ban Chiang: Archaeologist Joyce White talks about Thailand’s most famous archaeological site », une interview de Madame Joyce White, archéologue américaine, est directrice du projet Ban Chiang au musée de l'Université de Pennsylvanie à Philadelphie, aux États-Unis, où elle étudie les trouvailles de Ban Chiang depuis 1976. Elle est experte du département de la justice américain dans l’affaire de trafic d'antiquités en cours qui, en 2014, a déjà entraîné le retour de nombreux articles de contrebande de Ban Chiang en Thaïlande :

https://isaanrecord.com/2016/04/20/the-legacy-of-ban-chiang-archaeologist-joyce-white-talks-about-thailands-most-famous-archaeological-site/

 

(3) voir le site : https://www.penn.museum/sites/expedition/archaeological-survey-and-excavation-of-ban-chiang-culture-sites-in-northeast-thailand/

Et un article du Bangkok post :

https://www.bangkokpost.com/thailand/special-reports/439666/ancient-artefacts-back-where-they-belong

(4)  Le titre de l’article :  « Another Probably Looted Thai Antiquity Discovered in SOAS’s Collection » sur le site :

https://www.soaswatch.org/another-probably-looted-thai-antiquity-discovered-in-soass-collection/

Souvent appelée simplement par son acronyme SOAS, est une école dépendant de l'université de Londres,  spécialisée dans  les artshumanitéslanguesculturesdroit et sciences sociales en relation avec l'Asie, l'Afrique et le Proche-Orient.  Située au cœur de Londres, la SOAS se présente elle-même comme « le meilleur centre de recherche au monde concernant les matières en relation avec l'Asie, l'Afrique et le Moyen-Orient ».

 

(5)  https://www.skinnerinc.com/auctions/3212B/lots/8

 

(6) https://auctions.bertolamifinearts.com/en/lot/5649/ban-chiang-pottery-vessel-thailand-/

 

(7) https://www.rm-auctions.com/en/asian-arts/13741-three-ban-chiang-culture-pottery-jars-thailand-600---300-bc

 

(8) https://racheldavisfinearts.com/lots/view/1-GYPNC/thai-ban-chiang-pottery-vase

 

(9) http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2009/12/12/01016-20091212ARTFIG00262-le-scandale-qui-eclabousse-drouot-.php

http://www.lefigaro.fr/culture/2016/09/06/03004-20160906ARTFIG00299-drouot-prison-ferme-et-amendes-pour-les-cols-rouges.php

 

(10) Voir en particulier  le Los Angeles Times  du 25 janvier 2008 : https://www.academia.edu/9355417/Museum_Raids_Suggest_A_Deeper_Network_Of_Looted_Art

 

(11) Voir sur ce sujet l’article de Denis Byrne : « The problem with looting: An alternative perspective on antiquities trafficking in Southeast Asia », une publication de juin 2016 de Western Sydney University, Sydney, Australia in :

https://www.academia.edu/26575936/The_problem_with_looting_An_alternative_perspective_on_antiquities_trafficking_in_Southeast_Asia

 

 

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7 août 2019 3 07 /08 /août /2019 22:53

 

ESANIA SECTOR  9 –  นครที่สาบสูย (nakhonthisapsoui La cité perdue)   est un étrange et apocalyptique roman de science-fiction qui va nous conduire en isan dans 5000 ans. Il est sans conteste le premier roman de science-fiction exclusivement d’origine Isan.

 

Atypique dans sa forme, faisant abstraction du « support papier », il n’a été publié que sur le site Web du Club d’art et de culture Isan de l’Université Chulalongkorn entre 2010 et 2017 en 38 chapitres (1).

 

 

Son auteur porte le pseudonyme de Pinlom Phrommachan (ปิ่นลม พรหมจรรย์) mais nous ignorons tout de lui (ou d’elle ?) sinon qu’il se déclare natif de Sakon Nakhon, le plus profond de l’Isan que les beaux esprits (autoproclamés) de Bangkok considèrent comme la région des « mangeurs de chien » (2). En guise de photographie, il nous livre celle d’un scarabée (แมงคาม - Maeng Kham). S’agit-il d’une provocation ou d’un clin d’œil ? Cet Heliocopris bucephalus Fabricius est  le roi des insectes dans les champs et actuellement (comme en France !) en voie de disparition. C’est l’entrée dans l’ère Esania. Cette bestiole que les provençaux appellent tout simplement « rhinocéros » est difficile à dénicher mais constitue – parait-il – un mets de choix ? Il nous en donne d’ailleurs la recette sur une autre page du site Web de l’Université (3). 

 

 

La lecture de ces livraisons est ardue et difficile : mélangeant allégrement le thaï et le lao-isan, y compris des mots de l’isan archaïque, l’auteur est en outre amateur de néologisme que nous sommes évidemment dans la totale incapacité de traduire.

 

L'aspect le plus singulier de ce roman est sa nature interactive, les pages principales étant parsemées de commentaires, de compliments ou de critiques de lecteurs réguliers dans une ambiance très décontractée. Les lecteurs finissent souvent avec des jeux de mots, des digressions humoristiques ou des calembours qui nous sont totalement inaccessibles. Le texte est ouvert, si l’un des lecteurs n’a pas compris une blague ou un néologisme dans un chapitre donné, un post le lui expliquera dans un chapitre suivant.

 

Si Pilom intervient 58 fois,  se réservant les illustrations, ses lecteurs le font plus de 300 fois. Les illustrations proviennent de sources diverses, des films de science-fiction (il nous a semblé reconnaître des extraits de « 2001 – Odyssée de l’espace » 

 

 

et d’autres de « Mad Max II » ?),

 

 

des dessins « steampunk » et des photographies de l’Isan d’aujourd’hui. 

 

 

L’œuvre pourrait être critiquée pour son défaut manifeste de composition mais cela tient à sa forme même, probablement écrite au fil des semaines sans ligne directrice préalable.

 

Soyons francs et ne fanfaronnons pas, nous ne serions certainement pas allé jusqu’au bout de ce roman à plusieurs mains si nous avions été guidés dans sa lecture par l’analyse fort subtile qu’en fait Madame  Peera Songkünnatham (พีระ ส่องคืนอธรรม), elle-même originaire de l’Isan, dans un article publié en bon anglais et en bon thaï sur le site « Isaan record » dont elle est une contributrice régulière (4).

 

 

En Esania (อีซาเนีย) dans 5.000 ans, les modifications climatiques ont rendu la planète hostile à l’homme, à la faune et à la flore. Les émissions de carbones ont dépassé un nouveau critique en acidifiant les océans. Seule une petite partie de la population a survécu et ce qui était l’Isan est devenu un désert. Pilom nous livre – c’est bien la meilleure des preuves – une photo satellite de cette terre ravagée par une sur  exploitation capitaliste dont l’atmosphère est opacifiée par des nuages acides.

 

 

Le héros principal de l’aventure, Pinsak, est un pilote spécialiste de la culture et des langue anciennes de la Chine. Il est accompagné d’une jeune pilote moins familiarisée avec la culture ancienne, elle s'appelle Eve et naquit in vitro. Leurs prénoms correspondant à des jeux de mots qui nous échappent. Un logiciel à la voix féminine parlant lao les conduit tous deux dans le désert d'Esania. Leur mission est de retrouver les traces d’une ancienne civilisation dans le secteur 9 du désert esanien. En chemin, ils vont trouver un DVD de musique traditionnelle molam,

 

une ville cachée dans une oasis,

 

 

un musée de la culture de l'Isan : « Un groupe d'étranges immeubles ressemblant à une pagode dont les murs étaient décorés de vignes et de lierre en cascade et dont les parois extérieures étaient des panneaux solaire, ressemblant à une ruche géante, une innovation de haute technologie qui associe le sol à l'environnement et à l'énergie solaire ».

 

 

Ils sont accompagnés de deux insectes robots qui remplacent le mythique scarabée

 

 

et rencontrent une foule de créatures hostiles appartenant à une tribu cyborg de « capitalistes euro-américaine ».  Ce sont tous des images de « steampunk ».

 

 

Nos explorateurs viennent d’une plate-forme pétrolière située au milieu de l’océan, les réserves de combustibles fossiles étant épuisées depuis longtemps. Les cyanobactéries constituent leur principale source de nourriture. Partis à la recherche de leurs racines, nous les retrouverons au pôle Nord pour y trouver des connaissances écologiques perdues qui y seraient encore stockées.

 

La vision de Pilom est pessimiste en ce qu’il considère Esania comme notre avenir. Il nous donne une triste vision de la façon dont il considère la jeunesse d’Isan aujourd’hui :

 

« J’ai un Ipad et je suis Isan. Vous connaissez Ipad ? C’est un artiste indépendant de l’Isan  qui vient de sortir un nouvel album intitulé «  Ngu-ngu ngi-ngi ». Réponse « Et tu connais le nom de l’herbe qui est coincée dans ta chaussure ? ». Réponse « Je ne sais pas ».  Cette inculture fait selon Pilom de l’Isan l’Esania !

 

 

Pilom  cite un autre exemple que d’ailleurs Madame Peera Songkünnatham mets en exergue. Il nous a interpelés car il concerne un plat traditionnel dont nous vous avons parlé à base de ces algues d’eau douce dont la pollution des cours d’eau rend la présence de plus en plus aléatoire (5). Connu en Isan sous le nom de Lab thao (ลาบเทา), Pilom en est probablement amateur puisqu‘il nous décrit très longuement par ailleurs mais toujours sur le site Web de l’université la recette et les délices (6). Ces algues poussent deux fois par an dans les étangs et les cours d'eau.

 

 

Pilom déplore que les jeunes générations l’ignorent au profit de malsaines nouilles instantanées à base d’algues de Corée ou de Chine vendues en 7/11.  Il nous donne l’image d’un sachet de lab thao instantané et préemballé ! « Je suis resté sans voix ! Il est incroyable que la culture du peuple de l’Isan ait été effacée par les vagues de cultures étrangères. Finis les codes alimentaires, les codes de conduite, les idées de suffisance et de simplicité. Les arts et la culture reculent de jour en jour.  Je suis dégouté de ma propre culture. Je vois Esania de loin ».

 

 

Si Pilom idéalise quelque peu la sagesse traditionnelle, il ne faut pas y voir un plaidoyer pour une économie de pré-suffisance préindustrielle avec un rejet total de la technologie moderne ou un retour à l’éclairage à la chandelle. Il utilise d’abondance le Web qui ne fonctionne pas au charbon de bois.  Bien au contraire, les nouvelles technologies ont un rôle crucial qui peut préserver cette sagesse traditionnelle. Ce sont les insectes-robot qui ont transmis aux visiteurs d’Esania les connaissances perdues. « Cette exploration d'Esania n'a pas pour objectif la renaissance et la restauration de la culture perdue. Nous sommes arrivés à la conclusion que chaque culture humaine est adaptée à chaque époque, et qu’elle se déplace et se transforme au gré des courants d’idées, des croyances et de l’environnement ». « On ne doit pas investir dans la reconstruction du passé ! Le monde futur doit se situer en une synthèse entre la technologie moderne et la sagesse traditionnelle et éviter la perte d’authenticité culturelle du jeune peuple de l’Isan face aux ravages de la modernité capitaliste. On peut manger des algues d’eau douce sans appartenir à un passé révolu plutôt que de se nourrir des cyanobactéries qui sont la nourriture du futur !

 

En se rapprochant des arts et de la culture traditionnelle de façon durable, la tribu cyborg euro-américaine s’effondrera sous ses propres contradictions et ouvrira la voie à l’émancipation de la classe inférieure non cyborg ».

 

 

L’intention de Pilom est évidemment didactique  en dehors de ses néologismes et de ses jeux de mots que nous sommes incapables d’apprécier. Il est évidemment « partisan » dans la mesure où il dénonce les méfaits d’une surexploitation forcenée des ressources de la planète qui est incontestablement le fait de la tournure prise par le capitalisme de la fin du XXe et du XXIe siècle. « La société industrielle initialement charbonnière a fait grossir d’immenses métropoles et entraîné la destruction cynique des zones forestières de de nombreux espaces naturels pour produire de la nourriture, de l'énergie et nourrir le système. La plupart des forêts tropicales ont disparu à cette époque. La plus grande zone forestière du monde s'appelait l'Amazonie. Elle a été envahie au profit de la monoculture  l’implantation de puits de pétrole ou la construction de barrages et de voies routières. Les peuples autochtones qui y vivaient paisiblement dans la forêt ont été tués dans les années 1970-1980 ». Ainsi se termine l’une de ses dernières publications.

 

 

Il a l’intelligence et de toute évidence les connaissances suffisantes pour nous épargner – lui et ses correspondants d’ailleurs – des considérations sur la tarte à la crème de ce siècle, le « réchauffement climatique ».  Le  climat dans ce bas monde n’obéit pas à des règles linéaires ou mathématiques. Il varie incontestablement de façon irrégulière en fonction de paramètres dont nous ignorons tout à ce jour. La destruction de la planète qui devrait nous conduite à Esania est peut-être aussi fonction de son exploitation forcenée dans un esprit mercantile que Pilom  dénonce à juste titre. Les habitants de l’Isan savent bien qu’en saison froide (tout étant relatif ici) il fait froid, qu’en saison chaude, il fait chaud et qu’en saison des pluies il pleut, la belle affaire ! Nous en avons parlé il y a trois ans (7).

 

 

Évidemment, tout cela ne nous n’empêchera pas de dire ce que tout le monde sait déjà : quand il fait froid, c’est de la météo, et quand il fait chaud, c’est le climat qui se dérègle. Froid en hiver, chaud en été, vraiment, rien ne va plus !

 

 

NOTES

 

(1) ชมรมศิลปวัฒนธรรมอีสาน จุฬาลงกรณ์มหาวิทยาลัย - ChomromsSinlapawatthanathamIsan  Chulalongkon Mahawitthayalai)

http://www.isan.clubs.chula.ac.th/para_norkhai/index.php?transaction=post_view.php&cat_main=2&id_main=300&star=0

 

 

(2) Ceux à quoi certains répondent qu’ils se considèrent comme secrètement vengés en sachant que Bangkok sera certainement submergée sous les eaux, si ce n'est bientôt, du moins bien avant que les mers ne viennent submerger l’Isan.

 

 

(3)  http://www.isan.clubs.chula.ac.th/insect_sara/index.php?transaction=insect_1.php&id_m=17803

 

(4) Version thaïe : https://isaanrecord.com/2017/11/03/esania-sector-nine/

Version anglaise : https://isaanrecord.com/2017/11/03/climate-change-fosters-new-isaan-writing/
 

(5) Voir notre article INSOLITE 8 « KHAÏ PHAEN : SPÉCIALITÉ GASTRONOMIQUE DE LUANG-PRABANG ET DÉLICE SUR LES DEUX RIVES DU MÉKONG ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/12/insolite-8.khai-phaen-specialite-gastronomique-de-luang-prabang-et-delice-sur-les-deux-rives-du-mekong.html

 

(6)  http://www.isan.clubs.chula.ac.th/food_sara/index.php?transaction=food_1.php&id_m=26512

 

(7) Voir notre article   A141 «  Une découverte étonnante : En saison froide en Isan, il fait froid » :  http://www.alainbernardenthailande.com/article-a141-une-decouverte-etonnante-en-saison-froide-en-isan-il-fait-froid-122311968.html

Des journalistes imbéciles nous ont appris ces jours-ci qu’il n’y avait jamais fait aussi chaud à Paris depuis 2000 ans ! On croit rêver  (8). Il n’y avait pas de thermomètres à Lutèce à l’époque de Saint-Geneviève.  Lorsque Paris suffoque, le monde entier ne suffoque pas et les records qui y ont été battus trouvent des explications avec, en particulier, le phénomène connu de « l’effet d’îlot de chaleur urbain » : le béton, la pierre et le bitume emmagasinent de la chaleur, qu’ils restituent, ce qui est sensible la nuit en particulier, amplifiant par rayonnement les températures mesurées. Cet effet participe aussi de l’augmentation globale des températures depuis le début du XXe siècle. Avant l’invention du thermomètre à mercure et du baromètre aux environs de 1750, on ne connaît notre climat que par les historiens. Jules César traversait le Rhône entièrement pris par les glaces, période refroidissement climatique. Nous connaissons ensuite tout au long de l’histoire les limites nord de la culture de l’olivier et de la vigne. Lors de l’incontestable réchauffement de l’an mil, on cultivait la vigne à Stockholm nous apprennent les archives monastiques. C’est à cette date que les Vikings se sont emparés du Groenland,  terre fertile aujourd’hui recouverte par les glaces.

 

 

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5 août 2019 1 05 /08 /août /2019 22:08

 

Nous avons dit quelques mots dans un précédent article concernant la fondation et l’essor de la ville d’Udonthani avec la présence dans la région d’importantes ressources de potasse qui sont à l’origine de vifs débats sur lesquels la presse francophone et anglophones ont été remarquablement et honteusement silencieuses … alors qu’il s’agit pourtant d’un sujet qui est au cœur de l’avenir de l’Isan (1).  Nos sources sont exclusivement thaïes (2).

 

 

 

La potasse est un minéral dont l’utilisation est essentielle dans le secteur agricole puisqu'elle est utilisée pour produire les engrais, ce qui est essentiel dans un pays dont la richesse principale est et reste l’agriculture. Or, son sous-sol contient d’immenses gisements de ce produit naturel alors qu’il est le 5e plus grand importateur d’Asie avec 700.000 tonnes de potasse importées chaque année pour la production d’engrais potassiques.

 

 

 

 

Les principaux pays producteurs sont le Canada, la Russie, la Biélorussie et l'Allemagne. La potasse est également utilisée comme base pour d'autres produits tels que le verre, le savon et la céramique. C’est dire son importance majeure. Il n’est pas exclu à ce jour que le sous-sol thaï  recouvre des réserves qui seraient les plus importantes au monde à ce jour après celles du Canada et de la Russie, presque totalement inexploitées quoi qu’évaluées provisoirement  à 400 milliards de tonnes.

 

Emplacements présumés des gisements de potasse en Isan :

 

 

 

Les végétaux ont besoin de potassium pour prospérer tout autant que l’organisme humain a besoin de sel.  La potasse, sel naturel, améliore les rendements, facilite la rétention d’eau et la résistance aux maladies des cultures.

 

 

 

 

Si la région regorge de mines de sel de terre – nous en avons longuement parlé – (3) leur exploitation  se fait le plus souvent sur des sites à ciel ouvert selon des procédés qui sont probablement les mêmes qu’à l’âge du fer et qui ne nuisent en rien à notre environnement.

 

 

 

 

Tel n’est pas le cas de l’exploitation de la potasse qui se fait dans des mines souterraines ...

 

Galerie d'une mine de potasse d'Alsace :

 

 

 

 ... entraînant non seulement des risques pour l’environnement mais aussi pour les mineurs (4).

 

 

 

Ces ressources thaïes sont connues depuis les années 1970 gisant dans toute la province sous de vastes étendues de rizières. Une première fois, il y a environ 20 ans une société canadienne a été la première à tenter un processus d'exploration dans la province d'Udonthani, elle avait fort discrètement lancé une étude d'impact sur l'environnement et obtenu un permis d'exploitation. Mais dès que les populations locales furent informées, l’opposition fut si forte qu’aujourd’hui encore pas un gramme de de potasse n’en a été extrait, et les jalons d’explorations restent rouillés pour ceux qui n’ont pas été détruits.

 

Manifestation à Udonthani :

 

 

 Mais il a fallu plus de 35 ans pour que la première société, la société chinoise « China Ming Ta Potash » obtienne l'autorisation d'exploration des réserves de potasse dans la province de Sakon Nakhon. Elle dispose de 5 ans pour évaluer ce qui se trouve au-dessous de douze parcelles minières couvrant 120.000 rai soit un peu moins de 20.000 hectares incluant  82 villages du district (amphoe – อำเภอ) de Wanon Niwat (วานรนิวาส) situé à environ 70 kilomètres au nord-ouest de Sakon.

 

 

 

 

Le district proprement dit s’étend sur 1000 kilomètres carrés soit hectare, regroupe 14 sous districts (tambon - ตำบล), 182 villages et environ 125.000 habitants au recensement de 2017. C’est en réalité plus du tiers du district qui serait massivement touché.

 

87 villages sont concernés : dans 6 sous-dfistricts  : Si Wichai (ศรีวิชัย) :  16 villages  - Khon Sawan  (คอนสวรรค์) : 9 villages - Wanon Niwat (วานรนิวาส) : 17 villagesKhua Kai  (ขัวก่าย) : 13 villagesThat (ธาตุ) :  22 villages - Na Kham (นาคำ) :10 villages :

 

 

 

 

La région est essentiellement sinon exclusivement agricole, les habitants vivent de la culture du riz et des ressources que leur procure l’immense lac nam huai thong (น้ำห้วยโทง) aujourd’hui aménagé et protégé mais dont le nom, huai thong, signifie ce qu’il fut « le torrent capricieux ». Son eau a une double utilité, l’irrigation des rizières, l'alimentation en eau potable et les produits de la pêche.

 

 

 

L’arrivée des Chinois s’explique facilement, car il y a longtemps qu’ils ne fertilisent plus leurs parcelles de légumes avec leus excréments, celle de leur milliard et demi d'habitants n'y suffirait pas. Leur production agricole est gigantesque, et la Chine est le plus gros consommateur de potasse au monde. Les agriculteurs chinois dépendent des importations de potasse principalement du Canada, de la Russie et de la Biélorussie. Ceux-ci devant une demande en constante augmentation ont fait augmenter les cours de 25% en 2017 d’oú nécessité de trouver de nouvelles sources moins coûteuses.

 

 

Le nom du district proprement dit, Wanon Niwat, signifie « le district des singes » probablement parce que ceux –ci y gambadent encore en liberté. Ce n’est de toute évidence pas une région vouée au tourisme et encore moins à l’industrie fut-elle agro-alimentaire.

 

 

 

 

La résistance des habitants au projet chinois, soutenus par des « activistes » d’Udon fut féroce d’autant qu’il ne semble pas que de solides études d’impact aient été entreprises par les Chinois. Les habitants de Wanon Niwat ont formé leur propre groupe de protestation environnemental composés et animés soit dit en passant par plus de 80% de femmes. Leurs intentions sont claires, faire pression sur la société pour qu’elle mette fin à toute activité d’exploitation minière. Leurs craintes ne sont pas dépourvues de fondement :

 

 

 

L'extraction de la potasse produit de grandes quantités de sel en tant que sous-produit, celui que nous utilisons pour saler notre soupe. Or la région est déjà saturée en sel mais son exploitation se fait – avons-nous dit – dans des conditions qui ne nuisent pas à l’environnement. Oú donc partiront les résidus salins ? Vont-ils ruiner les sources d’eau potable, saler les eaux souterraines qui alimentent ces sources et des puits, saler le sol ce qui rendra l’agriculture impossible. Ce sont les moyens de subsistance de 20 000 personnes qui sont concernés. L’étude d’impact qui aurait été produite ne fait aucune allusion aux risques d’effondrement pourtant systématique dans les zones dont le sous-sol est creusé de galeries de mines (4)

 

Les zones d'effondrements consécutifs aux mines de potasse dans la région de Mulhouse :

 

 

 

L'extraction à grande échelle de la potasse est susceptible d’entraîner l'apparition de dolines mortifères, il en existe de nombreux exemples, fosse gigantesque de 15 mètres de profondeur et de la taille d'un terrain de football. Ce risque d’effondrement est d’autant plus important que la potasse découverte, au demeurant de très haute qualité, se trouve à des profondeurs facilement accessibles, entre  de 150 à 300 mètres alors qu’ailleurs dans le monde, le minéral est généralement situé à une profondeur d'au moins 1.000 mètres et en moyenne 700 à 800 mètres dans nos défuntes mines alsaciennes

 

 

 

 

Rien ne fut non plus prévu pour la protection contre les poussières de sel  poussées par le vent provenant de la mine et ayant un incontestable impact sur la santé de la population. Comme chacun sait, on ne vivait pas vieux dans les mines de sel des Tsars et de Staline ! Il est possible, mais aucune étude n’a non plus été effectuée par les Chinois, que les poussières de la mine contiennent aussi des traces de métaux lourds -  mercure, plomb et cadmium -  susceptibles de causer un risque supplémentaire pour la santé.

 

Un panneau dans le bassin minier d'Alès (Gard) :

 

 

 

 

A tous ces griefs, les Chinois n’ont répondu que par de vagues promesses. Leur pays est certes devenu  la seconde puissance économique mondiale mais s’est élevé au rang de premier pollueur.

 

 

Une première vague de protestation en 2018 fut dirigée par les femmes qui bloquèrent l'accès aux sites de forage ce qui suscité de la part des Chinois une vague de procédures contre les manifestantes auxquelles ils réclamèrent 34 millions de bahts d'indemnisation. La question fut posée de savoir si le gouvernement actuellement en place en peaufinant la législation sur les droits d’exploitation des mines n’avait pas quelque peu négligé la protection de l'environnement et les droits des communautés rurales.

 

Les manifestants rappellent non sans raison qu’il y a trente ans, une opération de production de sels minéraux à échelle industrielle et non plus artisanale dans le district de Borabue (อำเภอ บรบือ), dans la province de Maha Sarakham (มหาสารคาม), avait provoqué un désastre environnemental en empoisonnant les terres et l'eau avec du sel et en endommageant les moyens de subsistance de la population.

 

 

 

 

Le gouvernement a finalement interdit la production de sel dans la région et a ordonné des efforts de réhabilitation qui sont encore en cours.

 

 

 

En décembre 2018, les contestataires ont organisé la spectaculaire « libre marche de Wanon » (thai wanon kaodoenไทวานรก้าวเดิน

 

 

 

 

...au cours de laquelle plus de  200 villageois ont quitté leur communauté pour se rendre à Sakon Nakhon, capitale de la province, à 85 kilomètres....

 

 

 

 

Suivis de près par la police, l'armée et les services de renseignement. Les villageois ont marché pendant six jours, ne s'arrêtant que pour manger et dormir dans les temples

 

 

 

 

...jusqu'à ce qu'ils atteignent leur destination finale pour un rassemblement à l’Université  Sakon Nakhon Rajabhat (มหาวิทยาลัยราชภัฏสกลนค).

 

 

 

 

Plus tard en mars 2019, quatre mois après la première marche de protestation, le même groupe a organisé une cérémonie pour apaiser les esprits du réservoir de Huay Thong....

 

 

 

 

et  faire des offrandes aux esprits du lac qui protègent cette précieuse source d’eau nécessaire à la vie de milliers d’entre eux puisqu’il fournit l’eau potable à la ville de Wanon Niwat et à tous les villages alentour, irrigue de grandes superficies de terres agricoles et fournit un apport important en protéines sous forme de poisson, de crevette et d’escargots. La contamination ou la salinisation de ce lac par l'extraction de la potasse causerait d'innombrables problèmes, non seulement pour l'écosystème environnant, mais également pour un mode de vie qui n'a pas changé depuis des générations.

 

 

 

S’assurer la protection des esprits est un moyen de contribuer à la survie mais il serait préférable aussi de mettre fin à l’exploitation minière avant que les changements ne deviennent irréversibles.

 

Les habitants contestataires ont tous dit se satisfaire de leur vie tranquille, en particulier se reposer à l’ombre en regardant paître les buffles avant de les ramener au bercail pour la nuit. L’un d’entre eux vit paisiblement de sa pêche au filet, poissons et crabes, dans un petit ruisseau qui alimente le lac. Une autre vit de la même façon, capturant les produits du lac de la même façon qu’utilisaient ses ancêtres depuis des siècles, pour se nourrir en priorité et éventuellement aller vendre le superflus au marché.

 

Tous confirment vivre en parfait équilibre avec la nature.

 

 

Leur slogan est le suivant « J’aime mon village et jamais je ne laisserai une mine s’installer ici »  (kurakbanku kuchamaiyomhaimimueangraekoetkhuen - กูรักบ้านกู กูจะไม่ยอมให้มีเหมืองแร่เกิดขึ้น).

 

 

 

 

Lors de leur seconde marche, les manifestants habillés de chemises vertes portaient pieusement le portrait de l’un des leurs, Nujiam Paisita (หนูเจียม ไฝ่สีทา) tué dans un accident de la circulation quelques jours auparavant. La marche de six jours se fit en agitant des drapeaux verts. A chaque étape du soir dans les temples, ils réunissaient les villageois pour expliquer leur combat.

 

 

 

 

Arrivés à leur destination finale, ils furent accueillis par des universitaires sympathisants, toujours sous étroite mais non contraignante surveillance policière.

 

 

 

Les offrandes aux esprits du temple se firent de façon traditionnelle par le lien avec un fil blanc de 1.500 mètres entre le village et les maisons des esprits proches du lac.

 

 

 

La position gouvernementale est loin de ces préoccupations. En exploitant ou faisant exploiter les énormes réserves de potasse du Nord-Est, le gouvernement espère faire du pays un acteur mondial dans la production des engrais chimiques et attirer les investissements nationaux et étrangers.

 

 

La nouvelle législation minière de 2017 a renforcé sa pression en faveur de l'exploitation minière de la potasse remplaçant une loi vieille de 50 ans, la loi sur les minéraux de 1967. Entrée en vigueur en août, elle établit un nouveau cadre juridique pour l'extraction minière et l’approbation des concessions minières. Dans le cadre d’efforts de décentralisation, de nouveaux comités provinciaux ont été mis en place. Présidés par le gouverneur de la province, ils seront armés du pouvoir d'approuver l'exploitation minière à petite échelle sur un maximum de 100 rai soit 16 hectares. Les projets miniers à grande échelle seront supervisés par un comité national créé par la Loi. La taille limite des zones minières a doublé, passant de 300 à 625 rai soit 100 hectares. Ainsi la nouvelle loi facilite l'octroi de licences minières aux entreprises en accélérant le processus d'approbation à 60 jours alors qu’auparavant le processus pourrait prendre jusqu'à cinq ans.

 

 

La question de savoir si, sur le plan économique, le pays aurait intérêt à devenir l’un des premiers producteurs mondiaux de potasse, puisque les gisements potentiels se retrouvent dans tout l’Isan, en livrant son exploitation à la « finance anonyme et vagabonde » est une question qui dépasse nos compétences qui, en matière de science économique  - l’archétype des fausses sciences - sont inexistantes.

 

 

 

 

Elle oppose deux conceptions de la vie, il est d’une part ceux qui regardent le bleu du ciel et qui n’ont pas l’intention de terminer leur vie silicosés dans une mise de sel et d’autre part ceux qui, tels Riquet le petit chien de Monsieur  Bergeret, ne regardent pas le bleu du ciel parce qu’il n’est pas comestible.

 

 

 

NOTES

 

 

(1) voir notre article A 323 « UDONTHANI, UNE VILLE QUI DOIT D’EXISTER Á LA COLONISATION FRANÇAISE ET SA PROSPÉRITÉ Á LA GUERRE DU VIETNAM »

(2) Citons en quelques-unes,  ce ne sont que des sites thaïs avec parfois une version en anglais : 

https://www.tlhr2014.com/?p=9981

https://www.citizenthaipbs.net/node/25092

http://www.komkhaotuathai.com/content/7126

https://prachatai.com/journal/2018/12/80000

https://www.citizenthaipbs.net/node/25092

https://www.citizenthaipbs.net/node/22716

https://isaanrecord.com/2019/07/17/potash-2019-3-1/

 

(3) Voir nos deux articles :

« LA LÉGENDE INSOLITE DE LA DÉCOUVERTE DES VERTUS DU SEL PAR LES HABITANTS DE L’ISAN (NORD-EST DE LA THAÏLANDE) »

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/02/la-legende-insolite-de-la-decouverte-des-vertus-du-sel-par-les-habitants-de-l-isan-nord-est-de-la-thailande.html

A 300 « LA LÉGENDE INSOLITE DE LA DÉCOUVERTE DU SEL PAR LES HABITANTS DE L’ISAN (NORD-EST DE LA THAÏLANDE) »

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/02/a-300-la-legende-insolite-de-la-decouverte-du-sel-par-les-habitants-de-l-isan-nord-est-de-la-thailande.html

Nous y disions « l ’exploitation de gisements de potasse découverts depuis le début du siècle se heurte à des préoccupations environnementales. La potasse (KCl) voisine souvent avec le sel (NaCl) ».

(4) Les mines de la « potasse d’Alsace » à plusieurs centaines de mètres de profondeur dont nous connaissions tous la publicité sympathique...

 

 

ont causé sur un siècle d’exploitation la mort de 800 mineurs soit par coups de grisou soit par effondrements soit intoxication par le chlorure de potassium. Á l’extérieur du site, elles furent responsables de multiples effondrements des villages environnants. C'est un drame qu'on subi toutes les régions minières, potasse, charbon ou métaux.

 

 

 

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