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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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Merci d’être venu consulter ce blog. Si vous avez besoin de renseignements ou des informations à nous communiquer vous pouvez nous joindre sur alainbenardenthailande@gmail.com

24 juillet 2019 3 24 /07 /juillet /2019 22:02

 

Thanom Chapakdee est l’initiateur du « Manifeste de Khonkaen », un nouveau mouvement artistique de l’Isan. Il est souvent considéré comme le critique d'art le plus féroce du pays. Les propos que nous reproduisons ci-après sont tirés d’entretiens qu’ils ont eu, lui ou son ami Nibhon Khankaew, autre concepteur du projet dans divers organes de presse plus ou moins engagés. Nous donnons quelques références dans nos sources en fin d’article après nos notes. Compte tenu de leur caractère ouvertement iconoclaste, contentons-nous de dire qu’ils n’engagent évidemment qu’eux-mêmes !

 

 

Thanom Chapakdee se présente muni d’une paire de lunettes à épaisse monture jaune . Il se définit comme un « gars de l’Isan » appréciant le lap et le koï. Natif de Sisaket, il s’est taillé une solide réputation d’universitaire enseignant la théorie de l'art et de la critique artistique. Il a une longue expérience fruit de nombreux voyages à l’étranger et de multiples visites de musées et d’expositions.

 

 

S’il est assurément provocateur, ce n’est certes pas un imposteur, sa crédibilité est assurée. Il a fait toute sa carrière comme lecteur à l’Université Srinakharinwirot de Bangkok dans la section des « arts visuels ».

 

 

Après y avoir cessé ses fonctions en 2018, il est retourné en Isan et y a fondé un festival d' « art alternatif », un concept dont nous nous garderons de tenter de donner une définition bien que nous puissions le situer au carrefour entre l’art primitif, l’art premier ou l’art de la rue. Á la tête d’une équipe de 70 artistes locaux....

 

,

.... il organisa à Khonkaen l’exposition « Khonkaen manifesto » (le Manifeste de Khonkaen) du 6 au 26 octobre 2018 ...

 

 

 ... dans un lieu délibérément choisi, un bâtiment abandonné de la ville... 

 

 

... délabré, rempli de débris, terre, briques et de ferraille. Ses salles en béton nu sont devenues un lieu d’exposition.

 

 

 

Le squelette du bâtiment lui-même est un choix symbolique, car il est profondément lié au rêve brisé du boom économique des années 90. Le choix même de la ville de Khonkaen n'est pas innocent : Ses habitants ont toujours été à la pointe du combat pour la démocratie qui y a son monument dont la construction a commencé avant même celle du monument de Bangkok,

 

 

Il doit s’y dérouler tous les deux ans mais il évite soigneusement l’utilisation du mot « biennale ». Il entend aller à l'encontre de l'idée d'une biennale ou d'un festival d'art. Pour lui, le rôle de l’art doit aller « au-delà de l’expression esthétique ». L’art doit aussi devenir du militantisme. De ses déclarations il n’est pas certain que le choix de ce mot ne soit pas le rappel à autre « Manifeste » publié en 1848 ?

 

 

Tout en y faisant très discrètement allusion, il rappelle que le terme a été utilisé entre 1930 et 1940 pour annoncer le plan de développement de la région notamment autour de l’Université de Khonkaen. Il souligne le rôle majeur du maréchal Sarit Thanarat qui a utilisé Khon Kaen comme modèle pour moderniser la région de l’Isan en développant en particulier la route Mittraphap reliant Saraburi à Nong Khai non loin du bâtiment ou s’est tenu l’exposition. Il y a toujours son monument soigneusement fleuri (1).

 

 

S'appuyant sur cette vision, Thanom et ses amis ont ainsi inauguré ce nouveau centre d'art dans le centre de Khon Kaen sous le nom de « แม่นอีหลี » (maen ili) qui n’est pas du thaï mais de l’Isan (que nous traduisons avec approximation « la vraie vérité ») jusqu’au prochain festival qui devra se tenir deux ans plus tard. Cette manifestation a été plus ou moins appréciée comme audacieuse, radicale voire subversive, en tous cas signe d’un concept inconnu à ce jour. Thanom et son ami Nibhon Khankaew, autre concepteur du projet et lui-même professeur à l’école kaen nakhonwitthayalai ont conçu l’événement en partant du principe que tout est art et que les œuvres d’art ne doivent pas être confinées dans les musées et galeries de Bangkok dans de somptueuses salles climatisées. Ils croient que l'art devrait être accessible à tous les membres de la société. C’est évidemment distinguer fondamentalement l’ « art » des « beaux-arts ».

 

La liberté, c'est l'humain

 

 

Installé dans un bâtiment de six étages du côté ouest du lac Bueng Kaen Nakhon, le centre constituera une archive d'arts visuels mais aussi un lieu pour des manifestations d'art social et politique des concerts de molam et de mélodies régionales et un espace de rassemblement

 

 

Ils souhaitent sensibiliser les populations, en particulier les populations rurales de l’Isan sur le fait que l'art n’est pas inabordable et que doit disparaître le mur entre l'art et celui des petites gens que tous deux lient à la politique, à la vie en société et à la culture des habitants de l’Isan.

Le mur de la presse :

 

 

C’est évidemment une forme de culture inconnue en Thaïlande et surtout dans les provinces. Poussant le paradoxe (ou la provocation ?) à l’extrême, ils affirment que l’on peut créer de l’art à partir d’urinoirs, de riz, d’un plat de pat thaï ou de portraits de paysans. L’utilisation d’objets que les gens de la bonne société considèrent comme ordinaires peut devenir de l’art, puisqu’il est possible de les collecter de manière artistique. S’il existe d’autres centres artistiques à Khonkaen, Manifesto est un espace différent réservé non seulement à l’ « art alternatif », sans limitation quant au type d'art, un lieu d’exposition, mais également un lieu de rencontres car l’art est lié à tout ce qui concerne la vie quotidienne dans la vie des gens et tous les sujets de discussions y seront admis.

 

 

Ne pouvant nier que la plupart des œuvres d’art de Manifesto sont liées à la politique, ils précisent toute de même que certaines n’ont pas de signification politique ou ne sont pas systématiquement opposés au pouvoir en place. Mais sans connotation d’une idéologie politique, ils considèrent que si l’art devient accessible aux gens ordinaires, il doit irrémédiablement susciter des interrogations sur la société, le monde et la politique. Toutefois, pensent-ils, l'art et la démocratie sont liés puisque l’espace qu’ils ont créé pour s'exprimer est celui de la liberté. Pour eux, continuent-ils, s'il n'y a pas ni démocratie ni liberté, il n'y a plus d'expression artistique, puisque que l'art est le résultat de reflexes qui viennent des tripes, qui font ressortir les émotions les plus profondes qui ne peuvent être communiquées par des mots. Ainsi, vu par eux, l'art peut devenir un outil pour les populations de l'Isan qui revendiquent plus de justice sociale, tel, lors des soulèvements en Isan de l’utilisation du Mo Lam, la musique et les chants traditionnels de l’Isan qui véhiculaient parfois des idées subversives.

 

 

Leur idée que « que tout est art » s’oppose évidemment à celle de la bonne société qui considère l’art comme incluant le dessin, la peinture, la musique peinture ou la belle architecture, en un mot les « beaux-arts ». Ils exposent ainsi des œuvres faites d'ordures et s’en justifient en affirmant qu’elles sont considérées comme de l'art car elles sont le résultat de notre vie, de l'expression politique, de la culture et des traditions. La façon dont les gens ordinaires mangent, chient, ont des rapports sexuels et dorment, c’est aussi un processus artistique !

 

Peinture murale du Wat Nong Yao Sung à Saraburi (วัดหนองยาวสูง จังหวัดสระบุรี)

 

 

L'art est dans nos vies quotidiennes. Les élites peuvent considérer cette forme d’expression comme laide et ne constituant pas un art. Mais pourquoi l’art ne peut-il pas être laid ? Esthétisme ne veut pas dire beauté. L'esthétisme concerne les émotions et la perception, et tout le monde peut choisir de percevoir et de ressentir n'importe quoi. C’est la raison pour laquelle les individus ont des opinions différentes sur ce qui constitue l’art, et les institutions artistiques thaïes n’ont jamais enseigné aux étudiants que l’esthétisme consiste à percevoir les émotions d’un individu. A la question de savoir si les gens ordinaires qui n’ont pas étudié l'art peuvent comprendre ces œuvres, leur réponse est ferme. Ils considèrent que ce n’est pas le problème. Jusqu’à ce jour, le mot « art » n'a jamais été associé aux gens ordinaires et on ne parle d’art que de la manière définie par l'élite. Or les gens ordinaires peuvent aussi dessiner ou faire de belles sculptures. Ils reprochent à l’enseignement officiel de négliger les formes d’art locales qui ont leur forme de beauté. Si nous n’imposons aucune limite à la technique ou à la forme, il y a beaucoup d’art Lao-Isan (2).

 

 

Ces propos ne manquent évidemment pas de nous d’interpeller. Ils mettent évidemment en cause la notion de ce que nous appelons l’« art » qui ne se confond pas systématiquement avec les « beaux-arts ». Comment enfermer l’ « art » dans le carcan d’une définition ? Si l’on en croit Larousse, le mot latin « ars » vient du sanscrit « kar » qui signifie tout simplement « faire » après disparition du « k » initial. Faire de ses mains ? Le Moyen-âge ignore ce qu’est un artiste. Les cathédrales ont été construites par des artisans anonymes. Tout ce qui sort de la main de l’homme peut être beau. Les musées des « arts et traditions populaires » sont nombreux qui nous le démontrent. Nous entrons ensuite dans un tout autre domaine. Les Arabes qui furent de remarquables architectes, l’Espagne en porte encore les traces .......

 

,,,,, considérèrent les pyramides tout au plus comme des carrières de pierre qui ont servi à la construction du Caire. Les Romains qui s’extasiaient devant les fresques de Michel-Ange à la chapelle Sixtine utilisèrent jusqu’à la fin du XIXe siècle le Colisée comme une même carrière de pierre ce qui contredit la définition que donnait Malraux de l’art : « L’œuvre art répond à cette définition aussi facile à énoncer que difficile à comprendre : avoir survécu » (3).

 

 

 

Une vision de la déesse Kali :

 

 

 

L’art est avant tout un langage variable selon les époques.

 

La conception iconoclaste voire anarchique de Thanom Chapakdee a sa raison d’être,  degré zéro de l’expression d’une spiritualité nouvelle ? Expression d’une spiritualité barbare ? Représenter de la merde, pourquoi pas ? Il est de bon ton de s’extasier devant les fresques murales du Wat Suthat de Bangkok oú l’on peut voir les habitants déféquer allègrement dans les eaux des klongs.

 

Soit ! Mais il est un travers dont l’on souhaite qu’il ne dénature pas les intentions de Thanom Chapakdee qui sont de toute évidence pures. Ce serait de faire de cet art « primitif », appelez-le comme vous voulez, une denrée qui sombre dans le mercantilisme de ce qu’il est convenu d’appeler « le marché de l’art » dans les pays occidentaux même s’il ne semble pas avoir encore pollué l’art thaï contemporain (4).

 

 

Nous ne pouvons faire mieux que de vous proposer une visite guidée :

NOTES

 

(1) Nous avons parlé d’abondance du rôle du Maréchal Sarit, Personnage controversée, adulée ou vilipendée, il reste toujours à ce jour le plus jeune « field marshall » de sang roturier non sorti du sérail dans l’histoire de l’armée thaïe. Il est encore à ce jour le seul premier ministre de sang partiellement Isan-Lao par sa mère. Il se considérait comme Isan dont il parlait la langue et avait conservé l’accent de dont il se flattait. Il fut à l’origine de la création de l’Université de Khonkaen, qui ne vit le jour qu’un an après sa mort en 1964. Elle fut la toute première Université d’état créée en dehors de Bangkok.  Le choix de l’Isan fut un choix de passion, le choix de Khonkaen en raison de sa position centrale fut un choix de raison. Khonkaen lui doit son surnom de « porte d’accès à l’Isan » (ปสระตูสู่อีสาน). 

 

Voir notre article A 280 «  LA VILLE DE KHONKAEN EN ISAN (NORD-EST DE LA THAILANDE) ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/11/a-280-la-ville-de-khonkaen-en-isan-nord-est-de-lathailande.html

 

(2) Nous avons parlé des chapelles d’ordination des temples Isan. Dans les décorations murales nous y trouvons toujours une forme d’art naïf et souvent des scènes assez crues comme au Wat Chaisi près de Khonkaen.

Voir notre article A 196 « LES PEINTURES MURALES, L’ÂME DES TEMPLES DU COEUR DE L’ISAN ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/11/a-196-les-peintures-murales-l-ame-des-temples-du-coeur-de-l-isan.html

 

 

Ces chapelles les plus spectaculaires sont placées sous la « protection » du département artistique de l’une des universités de l’Isan. Des visites effectuées par l’un d’entre nous auprès de plusieurs d’entre elles, il n’est pas certain que leurs responsables locaux puissent attendre le moindre secours financier de leurs protecteurs universitaires ?

 

Etat actuel de la dégradation des peintures murales de l'ancienne chapelle d'ordination du Wat Buddha sayaram (วัดพระพุทธไสยาราม) près de Sakonnakhon) :

 

 

(3) N’en déplaise à Malraux, peut-on dire qu’il y a véritablement survivances par exemple des toiles de Van Gogh alors qu’il est démontré que les couleurs qui apparaissent actuellement n’ont rien à voir avec les couleurs d’origine ? Et ce pour une raison évidente : pauvre comme un gueux – il n’a jamais vendu plus de deux toiles dans sa vie – il travaillait à l’économie et utilisait le matériel le moins coûteux, notamment des peintures qui se sont délitées avec le temps.

 

(4) Il en est un exemple frappant puisque nous parlions de merde, un escroc italien qui se prétend artiste vend dans de prestigieuses salles des ventes des pots de sa merde : Le 16 octobre 2015 une boîte a été adjugée pour 182.500 £ (soit environ 202.980 €) lors d'une vente aux enchères chez Christie's à Londres. Le 28 octobre 2014 une boîte avait été adjugée 129.000 €, soit en incluant les frais d'enchères 160 920 € lors d'une vente effectuée par l'étude Cornette de Saint Cyr à Paris.

LOCALISATION :

 

KHONKAEN MANIFESTO est situé GF. Building, Soi Adhunyaram, Mitraphap Road, Amphoe Mueang, Khon Kaen, Thailand 40000

SOURCES (la plupart sont en thaï)

 

Un entretien de Thanom Chapakdee sur le site Isaan Record, l’un en anglais et l’autre en thaï plus étoffé

https://isaanrecord.com/category/interview/

https://isaanrecord.com/category/interview-th/

 

 

Sur le site du journal « engagé » Prachathai :

https://prachatai.com/category/khonkaen-manifesto

Sur le site des deux grands quotidiens nationaux anglophones  (Bangkok post et The Nation):

https://www.bangkokpost.com/life/arts-and-entertainment/1559386/edgy-art-in-the-northeast

https://www.nationthailand.com/lifestyle/30371812

Sur le site de la galerie d’artistes contemporains VER :

https://galleryver.com/event/khonkaen-manifesto/

 

Le site http://khonkaenmanifesto.art/home/

 

La page Facebook qui propose une visite guidée par Thanom Chapakdee :

https://www.facebook.com/watch/?v=186662848889206

 

Le site dédié aux arts :

http://art4d.com/2019/01/khonkaen-manifesto-2018

 

Le site également dédié aux arts

https://waymagazine.org/khonkaen-manifesto/

 

 

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3 juin 2019 1 03 /06 /juin /2019 22:22

 

Nous avons, il y a 5 ans déjà, abordé la question de la résistance aux réformes  administratives du roi Chulalongkorn connue sous le nom de « révolte des saints » (1). Ceux qui ont étudié ce mouvement qui date du début du siècle dernier, y compris les Français qui avaient craint qu’il ne déborde sur le Laos tombé dans notre giron en 1893, lui attribuent une raison première, qui est que  ces réformes ont bouleversé un ordre établi depuis des siècles (2). Motif compréhensible et louable même s’il relevait de la nostalgie d’un passé révolu !

 

 

Ces réformes sont l’œuvre du Prince  Damrong (ดำรง ราชานุภาพ) qui en fut le maître d’œuvre jusqu’en 1915. Mais le Prince Damrong  en donne une version écrite tardive mais avec peut-être une certaine sérénité de la manière dont il a apprécié cette révolte. Elle fut publiée en 1944 après sa mort sous le titre « Histoire de l’ancien temps » mais jamais traduite ni en anglais ni en français,  (3).

 

 

Le prince présente le fruit des souvenirs de la tournée administrative qu’il fit dans les provinces du Nord-est au tout début du siècle dernier comme suit :

 

La révolte des Phuwiset (ผู้วิเศษ – hommes extraordinaires) et de Phraya Thammikrat (พระยาธรรมิกราช  - le seigneur vertueux et royal) et de ses hommes qui voulurent construire leur propre royaume dans le nord-est du Siam. La rébellion fut écrasée, les dirigeants exécutés et leurs partisans capturés furent libérés après avoir prêté serment d'allégeance à Rama V.

 

 

Nous sommes au début de l’année 1902. Le prince nous raconte que depuis Yasothon (ยโสธร) il se rendit à Selaphum (เสลภูมิ) où il arriva le 27 janvier (4). L’année du rat (ชวด Chuat) c’est-à-dire en 1900. Ils  circulaient tout au long de la vallée du Mékong (แม่น้ำโขง - Maenam Khong) une légende écrite sur des feuilles de latanier dont on ne put déterminer quelle en était l’origine, du côté français ce qui est probable ou de la rive siamoise, et qui en était l’auteur. Elle contenait la prophétie suivante : 

 

Au milieu du 6e mois de l'année du bœuf (1901), une catastrophe dévastatrice se produira, la fin du monde en quelque sorte. L’or et l'argent se transformeront en cailloux mais les blocs de latérite deviendront or et argent, les cochons deviendront des géants (ยักษ์ yak) que les gens ne pourront manger. C’est alors qu’arrivera le seigneur (ท้าว thao) Thammikrat (ธรรมิกราช) qui est un saint (Phibun) et qui régnera sur le monde. Ceux qui veulent échapper à la catastrophe doivent copier le contenu des documents et les transmettre à d’autres. S’ils veulent devenir riches, ils doivent ramasser des blocs de latérite et les conserver pour que le Thao Thammikrat les transforme en or et en argent. Ceux qui ont peur de la mort devront tuer les cochons avant le milieu du 6e mois avant qu’ils ne se transforment en géants. La terreur se répandit depuis les populations du Lanchang (ล้านช้าง Laos)  et se propagea sur l’autre rive du Mékong, Monthon Isan (มณฑล อีสาน) ainsi que dans le Monthon Udon (มณฑล อุดร) et celui de Nakhon Ratchasima (นครราชสีมา). Les autorités administratives s’évertuèrent à démonter qu’il s’agissait de fariboles provenant de personnes illettrées qui répandait une rumeur qui ne tarderait pas à disparaître.

 

 

C’était évidemment l’avis du Prince Damrong lorsqu’il en eut connaissance. Ces efforts n’eurent aucun effet, et dès la fin de l’année du rat on pu constater que dans de nombreuses régions de l’Isan les populations avaient amassé des blocs de latérite provenant de Selaphum et se disposaient à tuer les cochons si ce n’était déjà fait. Les agents du gouvernement  ne purent trouver le coupable à l’origine de cette panique collective. C'e fut une peur générale. S’il fut possible par le biais de consignes données aux chefs de village de mettre un terme au ramassage des pierres à Selaphum, il ne fut pas possible d’interdire au peuple d’accorder quelque crédit que ce soit à ces prophéties.

 

C’est alors que surgirent les Phuwiset  dans toute la région Isan (5). A en croire ceux qui les rencontrèrent, ils ne pouvaient pas comprendre leur nom ni savoir de quelle province ils venaient bien qu’ils aient probablement été des locaux. Ils donnaient toutefois l’impression d’avoir été ordonnés, connaissaient les dictons sacrés, les rituels magiques et le peuple les tenait en grande vénération. Ils observaient les prescriptions du bouddhisme, priaient et circulaient vêtus de robes blanches. Partout ils prêchaient en annonçant les cataclysmes qui allaient se produire comme le disaient les manuscrits qui circulaient. Les populations vivant dans la peur leur prêtaient des pouvoirs surnaturels susceptibles de les protéger du désastre futur. Ils récitaient alors des incantations et pratiquaient des rites magiques avec aspersions d’eau bénite. Pensant que le Thao Thamikrat et ses Phibun allaient régner sur le monde, beaucoup rejoignirent les Phu Wiset. Le nombre des adeptes grandit alors dangereusement.

 

 

À cette époque, le prince Sanphasitthi Prasong (พลตรี พระเจ้าบรมวงศ์เธอมรมหลวงสรรพสิทธิ ประสงค์), l’un des nombreux fils du roi Rama V, était gouverneur du Monthon Isan et basé à Ubon. Il y restera jusqu’en 1910. Il disposait d’une troupe de 200 soldats venus de Bangkok et avait formé des soldats locaux. Pour lui, les personnes qui rejoignaient la troupe de Thao-Thammikrat voulaient tout simplement vivre sur le dos de la population en racontant des carabistouilles. Peut-être ne se trompait-il pas totalement ? Il chargea alors l’un de ses officiers qui avait rang de Momrachawong (หม่อมราชวงศ์) c’est à dire d’arrière-petit-fils de roi de s’emparer des Phibun à Ubon avec une compagnie de soldats locaux. Il les rencontra dans un village du Monthon Isan dont le Prince Damrong avait oublié le nom mais qu’il situe à deux ou trois jours de marche d’Ubon. Le meneur des Phibun se trouvait dans une maison et le Momrachawong ordonna à ses soldats de mettre la main sur lui. Ses vaillants guerriers, tremblant de peur devant le Phibun prirent la fuite en laissant leur chef seul. Le Momrachawong dut prendre la fuite pour sauver sa vie. Le Phibun devint alors arrogant et ordonna à ses partisans de regrouper ceux qui avaient des armes dans une grande unité pour marcher sur Ubon et y installer sa capitale menaçant de mort  ceux qui ne se joindraient pas à eux.

 

 

Le Prince Sanphasitthi avait compris la cuisante leçon et estima que pour écraser le groupe,  il devait former une compagnie de soldats locaux encadrés par les troupes aguerris venues de Bangkok. Ceux-ci poursuivirent le groupe jusqu’à deux jours de marche d’Ubon. Les Phibun s’étaient préparés à la bataille. Les meneurs étaient vêtus d’une robe blanche et joignaient les mains au sein de la troupe en prononçant des incantations. Mais les soldats locaux se joignirent aux Phibun et ceux de Bangkok durent prendre la fuite. Cette nouvelle victoire rendit les Phibun plus arrogants et ils purent constituer une troupe de 1000 hommes qui marchèrent en direction d’Ubon avec l’intention au premier chef de massacrer le prince Sanphasitthi. Celui-ci ne perdit pas son sang-froid. Il avait constitué un groupe bien entrainé bien armé de soldats de Bangkok et muni de deux pièces d’artillerie. L’affrontement eut lieu à une journée de marche d’Ubon, plus précisément à 40 kilomètres au nord-ouest dans le village de Ban Saphu (บ้าน สะพือ).

 

 

Un sentier reliait le village à Udon et la végétation était si dense que les hommes devaient marcher en file indienne. Une embuscade fut tendue aux Phibun qui devaient l’emprunter le 4 avril 1902. Une première salve de tir manqua son but. Les Phibun dansèrent de joie. Mais le seconde frappa les plus arrogants et les deux suivants firent des ravages dans les rangs. La plupart prit alors une fuite éperdue. Les soldats les poursuivirent et se contentèrent de les arrêter. Les habitants de l’Isan surent alors que les Phibun n’étaient pas invulnérables, ils cessèrent de les aider et le retour au calme intervint rapidement.

 

 

 Le Prince Damrong ne se souvenait plus  si le Thao Thammikrat - que l’on avait vu tout de blanc vêtu pratiquer des incantations au milieu de ses troupes - avait été mortellement blessé et avait pris la fuite ou si le prince Sanphasitthi avait pu s’emparer de sa personne. Quoi qu'il en soit, le prince Sanphasitthi envoya à Bangkok sa couronne, bonnet en feutre rouge à bord bleu foncé, brodé de rayures en soie dorée. Ceci mit fin à l' « affaire Phibun ».

 

 

La question reste entière de savoir si ce mouvement messianique dont les dirigeants exploitaient la crédulité du peuple et prédisaient un cataclysme prochain, la fin du monde, au cours duquel l’or se transformerait en cailloux fut seulement une réaction du peuple contre les réformes administratives du Prince Damrong et du roi Rama V. Les nombreuses et érudites références visées dans notre précédent article (1) notamment l’article de John B. Murdoch (6) visent les « insatisfactions de la population face à une dislocation de la vie traditionnelle face à un nouvel ordre bureaucratique… ». Elles ne contredisant pas les souvenirs du Prince Damrong, même s'ils ne sont qu'événementiels et ponctuels et nous laissent à penser que par-delà ces nobles motifs, il n'a pas manqué parmi ces « saints hommes » de forts habiles joueurs de bonneteau à la siamoise au milieu probablement de quelques vrais saints.

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article 140 « La résistance à la réforme administrative du Roi Chulalongkorn. La « Révolte des "Saints" » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-140-la-resistance-a-la-reforme-administrative-du-roi-chulalongkorn-la-revolte-des-saints-123663694.html

 

(2) Nous devons à l’historien Tej Bunnag (ตช บุนนาค) une solide et universitaire étude de cette œuvre « The provincial administration of Siam from 1892 to 1915: a study of the creation, the achievements, and the implications of modern Siam, of the ministry of the interior under Prince Damrong Rachanuphap » datée de 1968.

 

 

(3) ดำรง ราชานุภาพ « นิทาน โบราณคดี » publié à Bangkok en 1944. L’accès le plus facile puisque l’ouvrage est numérisé est  le site :

http://www.sac.or.th/databases/siamrarebooksold/main/index.php/history/2012-04-26-08-47-27/1747-2012-10-25-02-23-35

 

(4) Selaphum est aujourd’hui un district de la province de Roiet situé à une quarantaine de kilomètres au Nord-ouest de Yasothon. Le nom du district est parlant, c’est la montagne de roches car on y trouve de nombreuses montagnes de latérite. Ce fut à partir de 1901 un des hauts lieux du mouvement des Phibun (ผีบุญ les saints hommes) au cœur du Monthon Isan (มณฑล อีสาน) puisque c’est de là qu’il démarra comme le prince va nous le raconter.

 

(5) Rappelons qu’il y avait alors au tout début du siècle dernier 5 Monthon nés des réformes administratives du Prince Damrong, celui de Nakhon Ratchasima recouvrant les actuelles provinces de Nakhon RatchasimaBuriram et  Chaiyaphum. Le Monthon Isan recouvrait les actuelles provinces de RoietUbonrachathani,  KalasinSisaket, Surin et  Maha Sarakham. Le Monthon d’Udon recouvrait les actuelles provinces de UdonthaniKhonkaen, LoeiNakhon PhanomNong Khai et Sakon Nakhon.

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13 mai 2019 1 13 /05 /mai /2019 22:37

ลาวสาวในบาร์และคาราโอเกะตามแนวชายแดนไทย ลาว

ສາວລາວໃນແຖບແລະຄາລາໂອເກະຕາມຊາຍແດນໄທ - ລາວ

 

 

Cet article ne contredit pas ceux que nous avons consacrés à ce sujet délicat  (1,  de 1-1 à 1 - 8). Il n’en décrit qu’un aspect très différent et très partiel : Il est limité géographiquement à la rive droite du Mékong dans la partie la plus orientale de l’Isan, à une forme très particulière de ce négoce, les karaokés et la venue non plus de filles de l’Isan mais du Laos.

 

 

Les études sérieuses concernant globalement le sujet sont rares. En dehors d’une littérature nauséabonde qui contribue toujours à propager des contrevérités en faisant du sensationnel sulfureux

 

 

...ou d’études tombées de prétentieux ou prétentieuses universitaires qui n’ont du sujet que la vision que l’on en a de Bangkok ou des lieux touristiques.  Celles de Bernard Formoso  (1- 4) ou de Jean Baffie (1- 8) font notables exceptions.

 

 

 

Nous avons découvert deux sources récentes, précieuses en ce qu’elles sont l’œuvre d’universitaires thaïes-Isan de sexe féminin, ce qui leur a permis d’effectuer des investigations que probablement nul occidental(e) n’aurait pu effectuer d’abord parce qu’elles sont femmes et surtout parce qu’elles parlent, en dehors du thaï, l’isan-lao ce qui facilite le dialogue avec les filles venues du Laos. Ce sont de véritables  journalistes  d’investigation.

 

 

Le premier a été publié en anglais  le 4 avril 2019 sous le titre humoristique « Femmes lao dans les bars - karaoké de l’Isan : Les hommes ne pensent certainement pas que nous sommes des serveuses » (2).

 

 

Le second d’avril 2019 et en anglais aussi, plus scolastique, il porte le titre un peu prétentieux il est vrai de « Production de performances affectives et financières: les femmes migrantes lao dans l'industrie du sexe le long de la frontière thaïlandaise » et émane d’une universitaire, Maliwan Senawong, qui enseigne les sciences sociales à l’Université de Chiangmai (3). Toutes deux ont également interrogés, des patrons d’établissement, des clients et des fonctionnaires d’ONG L’une d’entre elle s’est rendue dans le village d’origine de plusieurs filles au Laos.

 

Ne vous méprenez pas, les établissements qui ont fait l’objet des investigations de ces dames n’ont strictement rien à voir avec les karaokés que vous trouverez, plus apparents dans les villes de l’Isan, au moins partiellement plus volontiers destinés aux rares touristes ou aux résidents locaux, simples « maisons de plaisir » ou parfois  « maisons d’abattage » qui sont difficiles à ne pas remarquer.

 

 

Ici, nous sommes situés à l’écart des zones urbaines. De jour, il est difficile de différencier ces établissements d’une simple gargote en bambou, il n’y a en général pas d’enseigne et quand il y en a une, elle est exclusivement en thaï (คาราโอเกะ) mais à l’ouverture le soir et pas avant, l’éclairage tapageur et l’excès de décibels ne prêtent pas à équivoque. S’ils ne refusent pas les occidentaux, ils ne leur sont pas destinés. Ils ne distribuent d’ailleurs jamais les alcools farangs qui nécessitent le payement d’une licence spéciale. Vous n’y serez pas mal accueillis, bien au contraire, mais vous heurterez à l’obstacle fondamental de la langue et s’ils font le plus souvent de la petite restauration, la carte est évidemment toujours en thaï. Nul n’y parle le moindre mot de l’anglais basique des « bars à filles » des lieux touristiques. La machine à karaokés qui diffuse les images avec les sous-titres ne le fait qu’avec des sous-titres thaïs ce qui ne vous empêchera pas de pousser la chansonnette si le cœur vous en dit et si vous savez déchiffrer les spaghettis de l’alphabet thaï. La musique est en général sucrée à l’exception parfois de quelques « crooners » un peu ringards, Paul Anka par exemple, probable lointain souvenir du passage des Américains ? (4).

 

 

Pas de harcèlement non plus de la part des « serveuses » ou d’incitation à la consommation forcée, vous n’êtes pas dans un bobinard de Pattaya et moins encore à Pigalle même si l’on comprend immédiatement que ce ne sont pas des serveuses. Et comme il faut savoir de temps à autre faire abstraction de nos inhibitions judéo-chrétiennes, rien ne nous empêche d’y aller tout simplement pour boire une bière en compagnie de nos épouses sans encourir la réprobation des biens pensants. Il n’est par ailleurs pas rare d’y voir des équipes de locaux venir s’y livrer à des beuveries entre copains. Il y a dans la profession deux saisons, la basse saison qui coïncide avec les nécessités du travail dans les rizières et la haute saison après la vente de la récolte, c’est l’affluence !

 

Photo Isaanrecord  :

 

Au bord d’une route secondaire, dans une cabane en bois, la toiture est en tôle ondulée ou en paille, l’établissement signale son ouverture en soirée par un éclairage fluorescent tapageur. La terrasse est meublée de fauteuils et tables en bambou. Il y fait avec la brise du soir plus frais qu’à l’intérieur. La cabane proprement dite contient une salle de restauration contenant une modeste estrade et la machine à karaoké, une cuisine et des toilettes. L’un d’entre eux, parmi ceux qui ont été visités, se situe dans une province frontalière du sud de l’Isan à quelque distance d’un village rural complètement endormi la nuit.

 

Photo Isaanrecord  :

 

L’implantation en rase campagne au milieu des rizières et des champs de manioc a deux objectifs, éviter les difficultés avec le voisinage en raison des excès de décibels caractérisant systématiquement les karaokés et se tenir loin des autorités policières.

 

Comme en bien d’autres endroits des filles venues du Laos viennent chercher fortune dans le commerce du sexe  malgré les risques d'arrestation et d'expulsion, la plupart entrant « en fausse ». Elles n’empruntent évidemment pas les points de passage obligés et contrôlés au quatre ponts « de l’amitié ».

 

 

Ne perdons pas de vue qu’il y a des centaines de kilomètres de frontière entre le Laos et la Thaïlande, l’essentiel marqué par le Mékong. On peut passer d’une rive à l’autre sans la moindre difficulté … à ses risques et périls … Le Laos ne se préoccupe pas outre mesure de ses ressortissants qui quittent provisoirement le pays pour y ramener quelques richesses et la Thaïlande n’a pas les moyens de contrôler à priori les passages de clandestins sur toute la longueur du fleuve. Le choix d’une implantation en zone rurale n’est évidemment pas étranger au souci d’éviter les contrôles policiers en sus des  « connexions » avec les autorités locales sans que cela soit forcément de la corruption caractérisée.

 

 

 

Le gouvernement Prayut a lancé à partir de 2015 de vastes opérations de vérifications des personnes en situation irrégulière, elles n’étaient pas dirigées contre les farangs même si nous en avons tous peu ou prou fait l’objet. Elles furent moins élevées en campagne que dans les villes. Les résultats ont été mitigés mais les mineures auraient pratiquement disparu à la suite de cette répression. Les filles au demeurant peuvent obtenir un permis de travail pour la Thaïlande en passant par des intermédiaires qui leur facturent en général 20.000 bahts fois avancés par le futur employeur. Le permis travail indique une profession précise (« serveuse »), et effectuer un autre travail entraîne une amende de 2.000 bahts, éventuellement quelques jours de prison et une reconduite à la frontière… jusqu’au retour.  L’une des filles interrogées reconnaît avoir déjà été expulsée 12 fois de Thaïlande et y être revenue sans difficultés !

 

 

Le nombre de ceux qui sont entré légalement, diffusé par le Ministère du travail est de 110.000. Nous ignorons  (évidemment) le nombre de Lao entrés clandestinement en Thaïlande en sachant que tous ou toutes ne se destinent pas au commerce du sexe.  La Laos est un paradis communiste mais un paradis pauvre. Le salaire moyen est d’environ 900.000 kips (la monnaie de singe locale) ce qui équivaut approximativement à un peu plus de 3.000 bahts (85 euros mai 2019). (Il y a longtemps que la Thaïlande n’ est plus à ce salaire). Le pays ne produit rien autre que du riz, la vie y est en outre plus chère qu’en Thaïlande (sauf la bière et les cigarettes !) puisque tout y est importé.

 

 

Les filles sont au premier chef rémunérées  « au bouchon », entre 5 et 15 bahts de commission pour les boissons qu’elles se font offrir, jamais alcoolisées, et celles que les clients consomment en leur compagnie, peu de choses mais ces établissements pratiquent les mêmes tarifs que les autres « que la morale ne réprouve pas », et une bière n’y vaut jamais que 60 bahts Comme dans beaucoup  d’établissements thaïs, les clients peuvent emmener avec eux leur bouteille d’alcool (une pratique qui étonne les visiteurs étrangers), le Mékong y coule à flot mais les filles perçoivent une commission sur la glace (toujours facturée) et les sodas d’accompagnement. Toutes celles qui ont été interrogées ont déclarées gagner aux environs de 10.000 bahts par mois (environ 285 euros mai 2019) dont l’essentiel provient  des « services sexuels » « fournis » essentiellement sinon exclusivement à une clientèle locale. L'emploi est aussi flexible qu’informel puisqu'il n'y a pas de contrat, mais seulement un accord verbal entre l'employeur et les travailleuses. Les filles sont totalement libres de vendre du sexe et de négocier le prix avec les clients. Il est constant d’ailleurs que lorsque les Thaïs partent en java ils sont incontestablement moins regardants que les farangs ce qui explique au moins en partie pourquoi ces établissements ne recherchent  - sans la rejeter- la clientèle occidentale et rend vraisemblable le bénéfice mensuel annoncé. Pour le « passage en chambre » le client doit payer en sus de la vacation à sa partenaire,  une location  (en général appelée « amende de bar ») selon la durée prévue (en général de 250 à 350 bahts). Cette prestation est également facturée au client lorsqu’il emmène la fille pour la nuit à l’extérieur. Nous sommes plus ou moins « en famille » (voir plus bas) ce qui fait qu’en dehors du service dû au client, les filles doivent également laver le bar, faire la vaisselle avec des horaires tout de même élastique en dépit des heures de fermeture administrative avant 1 heure du matin conformément à la loi dans les lieux de divertissement, respectée par la fermeture des portes mais pas pour le travail domestique proprement dit postérieur.

 

Photo Isaanrecord  :

 

Toutes déclarent que le travail n’y est pas « trop dur », il l’est certes moins que d’aller suer sang et eau dans les rizières du Laos. Nourries et logées, elles ont largement de quoi envoyer des fonds à leur famille. Toutes aussi insistent sur la liberté dont elles jouissent : pas de salaire mais liberté de venir travailler ou pas, de rentrer quelques jours au Laos pour rendre visite à la famille ou assister à une fête de préférence en basse saison : « je le dis à l'avance au propriétaire et je pars ».

 

Toutes les filles ont souligné l’absence de contrainte.

 

Certains établissements les logent sur place, les patrons le font lorsqu’elles ont un permis de travail. Ils l’évitent si elles sont en situation irrégulière pour éviter les lourdes sanctions attachées à l’hébergement d’un étranger en situation irrégulière mais dans ce cas assument les frais du logement extérieur. Ce qui n’est pas soit dit en passant un luxe dans la mesure où des logements sommaires se louent beaucoup moins de 1.000 bahts par mois dans les campagnes de l’Isan.

 

Le plus souvent, l’établissement comprend quatre zones, le logement des propriétaires et des filles, une salle réservée aux services que la morale réprouve, une salle comportant à la fois la cuisine et le coin karaoké, les champs environnants qui ont en général le même propriétaire. Il n’y a aucune séparation entre le lieu de travail et de la vie privée filles. Ce partage de logements entre la famille de l’employeur et les « serveuses » créent une espèce de parenté fictive avec des parents de substitution au sein de laquelle nous retrouvons les valeurs familiales traditionnelles : partage, générosité et dépendance. Les filles sont obligées (y sont-elles contraintes ?) de contribuer à cette famille fictive en obéissant aux parents de substitution et en partageant le travail, la nourriture tout autant que la moto ou le réfrigérateur.

 

Il ne faut tout de même pas faire de cette combinaison d’un emploi informel et de l’éthique familiale une situation paradisiaque.

 

Elle ne peut qu’engendrer une exploitation et un contrôle subtil des filles. Le travail hors sexe proprement est insuffisant pour satisfaire leurs besoins, au mieux 100 ou 200 bahts par jour pour le « bouchon ». Le passage au sexe est une nécessité  inévitable même si elles ne le souhaitaient pas initialement ce qui reste à démontrer. Par ailleurs, plus elles fournissent de services sexuels aux clients, plus elles gagnent d’argent et plus elles en font gagner au propriétaire par le biais des « amendes de bar ». Vivant avec la famille, elles sont donc  conduites à participer aux travaux ménagers et éventuellement aux travaux agricoles. Cette situation que l’on peut considérer comme une situation d’asservissement est-elle pire que le travail à la chaîne en usine ou celui des Birmans sur les bateaux de pêche ? Voilà bien une question à laquelle nous ne répondrons pas.

 

 

Toutes par contre rejettent systématiquement la stigmatisation de la prostitution comme le font des associations féministes,  que ne guident pas des motifs éthiques mais uniquement politiques. Nous sommes en pays bouddhiste et nul n’y lit la Bible. Les bouddhistes rachèteront leur mauvais karma dans les années à venir. Celles qui sont catholiques savent parfaitement que le Christ a pardonné à Marie-Madeleine.

 

 

Combien sont-elles ? Il est difficile de trouver des données fiables. Nous avons au moins un chiffre ponctuel sur partie de l’Isan résultant d’une étude de 2015 commandée par le service de santé provincial d'Ubonratchathani, 2.410 femmes travaillaient dans des restaurants-bars-karaoké dans la seule province. Sur ce nombre, 1.230 d’entre elles étaient des travailleuses du sexe confirmées et un peu plus de la moitié d’entre elles (692) venaient du Laos.

 

 

 

Combien rapportent-elles au pays ? Nous n’avons évidemment que des estimations  qui valent ce qu’elles valent ! La Banque mondiale estime qu'en 2016, le Laos a reçu au total plus de quatre milliards de bahts (115 millions d’euros) de fonds envoyés par les travailleurs migrants du Laos (toutes professions confondues) au pays. Aucune des filles n’a accepté de dire à nos interrogateurs le montant des sommes que leur activité, toujours temporaire, partait de l’autre côté du fleuve

 

 

Que dire de l’aspect émotionnel ?

 

Il est singulièrement totalement absent de l’esprit de ces filles. Elles ne sont pas à la recherche sinon du grand amour du moins de l’homme qui lui assurera la sécurité matérielle et affective jusqu’à la fin de leur vie. Une seule a déclaré avec un certain humour « si je ne peux pas m’acheter une bague, je m’achèterai une moto ». Notez que le prix d’une motocyclette est de l’ordre de 40.000 bahts, un an de salaire lao.

 

Notez encore que nous sommes en pays bouddhiste où ces femmes acceptent facilement de considérer l'acte d'amour comme une manifestation normale et ordinaire de l'activité humaine. Elles sont là pour attendre le plus naturellement du monde gain et avantages du commerce de leurs charmes en l'absence de tout autre sentiment réglementant dans nos esprits occidentaux les relations sexuelles.

 

 

Il est deux aspects dans la prostitution, le premier est-il séant de vendre son corps ? Il n’est pas à priori répressible et relève d’une morale individuelle si du moins la contrainte  est absente. Le second est celui du proxénétisme, profession abjecte s’il en est et d’ailleurs lourdement sanctionnée par le code pénal thaï. Ne parlons pas de ce qui peut se passer dans les grandes villes et les zones touristiques probablement aggravée avec l’arrivée massive des touristes russes ou chinois. Nous ne sommes pas dans les usines à viande de Bangkok ou d’ailleurs. Le julot marseillais, corse, italien, albanais, russe ou chinois ne sévit pas dans les campagnes… ce qui n’est pas dire qu’ils ne le font pas ailleurs.

 

 

Les Français se sont intéressés à la prostitution au Laos essentiellement lorsque les résultats pour nos troupes et nos fonctionnaires fut de ramener de cuisants souvenirs de leur passage au bordel. Pour Georges Maupetit qui fut médecin colonial au Laos de longues années au début du siècle dernier mais opéra au Siam dans la région d’Ubonrachathani l’existence de ce qu’il considère comme moralement un fléau (c’est son éthique) « existait avant notre arrivée, résultats d'une civilisation antérieure à la nôtre ». Il écrivait en 1913 (5).

 

 

Cet aspect sanitaire est largement souligné aujourd’hui par nos deux auteures à juste titre car se pose évidemment comme conséquences directes de cette forme de commerce du sexe la transmission des maladies que Maupetit appelait « honteuses » comme on disait à l’époque : absence de formation des filles sur la manière de les éviter et difficultés d’accès aux soins et celle des grossesses non désirées, absence de formation des filles sur les procédés pour s’en prémunir.

 

 

Il nous faut bien évidemment mettre un peu plus de glasnost dans notre pérestroïka.

 

Notre propos n’est pas de faire l’éloge de la prostitution, Sade l’a fait en 1795 dans « la Philosophie dans le boudoir » mais il était « spécial ». Elle fut toujours un torrent impossible à endiguer. Pas plus n’entrerons-nous dans le misérabilisme, Zola en fut un exemple inimitable

 

 

Nous voulions en dehors de toutes considérations éthiques ou moralisatrices  - au vu d’enquêtes effectuées sur le terrain – parler de ce que nous avons appris qui ne concerne qu’une zone géographiquement limitée non seulement du pays mais de l’Isan et qui représenterait globalement 90% (selon l’une de nos auteures) du commerce du sexe d’une façon non pas cachée mais discrète et en tous cas, pratiquement invisible aux yeux des touristes qui ne sévissent pas dans les zones rurales de l’Isan tout autant que la plupart des résidents qui, pour la plupart, ne vivent que dans des zones urbaines  où ils trouvent facilement ce qu’ils cherchent « en cas de besoin ».

 

Quelle est la « hiérarchie des prestations » au sein de ces établissements ? Ont-ils pour but principal de fournir des femmes aux hommes et comme rôle accessoire de nourrir et abreuver les clients ou vice-versa ? Ce sont tout autant des restaurants qui mettent à la disposition de leurs clients tout ce qu’il faut pour les rendre heureux que des maisons de plaisir qui fournissent aussi nourriture et boisons à leur habitués pour les combler. La réponse est difficile.

 

Ce qui nous a paru l’aspect le plus négatif dans la vie de ces filles qui d’ailleurs n’y restent jamais à perpétuelle demeure sans donner l’impression d’être passée par le bagne et s’en vont une fois leur pelote faite,  c’est bien évidement l’aspect purement sanitaire qui excède nos compétences.

 

Pourquoi enfin cette migration ? La prostitution existe aussi au Laos, mais où n’existe-te-elle pas ? D’abord considérée comme « mal social » elle a été criminalisée lors de l’arrivée des communistes au pouvoir en 1975. Pendant longtemps les filles se retrouvèrent en camp de rééducation. Si les goulags ont disparu, la prostitution aurait fait une réapparition discrète depuis le début du siècle et l’OMS aurait chiffré 13 ou 14.000 filles se livrant à cette activité, mais la clientèle touristique ne se précipite pas, la clientèle locale le plus souvent désargenté n'est pas un marché lucratif, le choix s'impose,

 

 

Concluons sur cette citation d'Eléonora Marx, fille de Karl et laissons-lui la responsabilité de la solution qu'elle préconise pour résoudre cet « horrible problème » :

 

« Tous les efforts partis de bonnes intentions pour s'attaquer à cet horrible problème sont illusoires ainsi que le reconnaissent avec désespoir leurs promoteurs. Et illusoires ils resteront tant que durera le mode de production qui créant une population ouvrière excédentaire, crée simultanément des criminels et des femmes qui en sont littéralement et tristement réduites à « l'abandon ». Que l'on se débarrasse du mode de production capitaliste, disent les Socialistes, et la prostitution disparaîtra ».

 

 

NOTES

 

(1)

1-1 - « Les Filles "tarifées" de l'Isan » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-les-filles-tarifees-de-l-isan-108091971.html

1-2 - A78. « Filles "tarifées" et expatriation » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a78-les-fran-ais-parlent-aux-fran-ais-thailande-et-thailandais-es-filles-tarifees-et-expatria-110317969.html

1 – 3 - 17. « L'apport économique des filles "tarifées" en Isan ? »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-17-l-apport-economique-des-filles-tarifees-en-isan-76544762.html

1 – 4  - A28 : « Un "ethnologue" chez les prostituées de Thaïlande ! »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a28-un-ethnologue-chez-les-prostituees-de-thailande-74007708.html

 

1  - 5 - A 221 « UN BREF HISTORIQUE DES MARIAGES MIXTES EN THAÏLANDE. »

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/04/a-221.un-bref-historique-des-mariages-mixtes-en-thailande.html

1  - 6 - ISAN 43  « LES MARIAGES MIXTES DES FEMMES DU NORD-EST DE LA THAÏLANDE ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/04/isan-43-les-mariages-mixtes-des-femmes-du-nord-est-de-la-thailande.html

1 – 7 -  A 277 « LES MARIAGES MIXTES DES FEMMES DU NORD-EST DE LA THAÏLANDE : LA VISION DES HOMMES THAÏS ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/10/a-277-les-mariages-mixtes-des-femmes-du-nord-est-de-la-thailande-la-vision-des-hommes-thais.html

 

1 – 8 - « Découvir l'Isan : l'économie de l'Isan »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-38-decouvrir-l-isan-l-economie-de-l-isan-85623102.html

(2) L’article  n’est pas signé mais sa mouture est manifestement féminine « Lao women in Isaan’s karaoke bars : Men certainly don’t pretend we’re waitresses » sur le site https://isaanrecord.com/2019/04/04/lao-women-in-isaans-karaoke-bars/

(3)  « Producing Affective Performance and Capital :  Lao Migrant Women in the Sex Industry along the Thai-Lao Border » in Journal of the Mekong societies, volume 15 n° 1,  janvier-avril 2019 numérisés :

https://www.tci-thaijo.org/index.php/mekongjournal/article/view/186349/130939

 

(4) https://www.youtube.com/watch?v=C43mQ_veYEQ

 

(5) Georges Maupetit « Mœurs laotiennes », In : Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, VI° Série. Tome 4, fascicule 5, 1913. pp. 457-554;

 

 

 

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29 avril 2019 1 29 /04 /avril /2019 22:23

 

En 1899, un nouveau vocable monthon Tawan-ok Chiangnuea (มณฑล ตะวันออกเฉียงเหนือ (cercle du nord-est), a été introduit dans le système d'administration provincial naissant par le gouvernement siamois pour remplacer l'ancien nom, monthon Lao Kao (มณฑล ลาว กาว). Ce vocable semblait faire référence à un groupe ethnique que nous connaissons mal, celui des Chaokao (ชาวกาว), des minorités tribales thaïes de la région de Phrae et surtout de Nan (แพร่ น่าน) et non de l'ensemble de ce qu'il est convenu d'appeler « Lao ». La référence à la colle ou la glu (กาว kao – colle, glu) signalait peut-être une zone frontière du royaume d'Ayutthaya ? La dynastie ayant régné sur Nan était celle des ratchawong kao (ราชวงศ์กาว)

 

 

Le terme « lao » aurait alors été considéré comme caractérisant une notion sinon raciale, du moins ethnique et supprimé au profit d’une autre simplement  géographique indiquant la direction depuis Bangkok. L'année suivante, le nom fut à nouveau changé en « Isan » (อีสาร) un mot d’origine sanskrit signifiant tout simplement le Nord-est et, « pour une prononciation plus courte et plus facile » selon le règlement signé par le ministre de l'Intérieur, le prince Damrong Rachanuphap  (ดำรงราชานุภาพ). On peut souvent lire que le mot fut une création centralisatrice qui aurait permis de  dissimuler une identité raciale non siamoise de la majeure partie de la région.

 

 

C'est une erreur grossière. Le mot n’a pas été créé en 1900 au début du siècle dernier issu de l’imagination centralisatrice du Prince Damrong puisqu’il apparaît en 1854 déjà dans le premier dictionnaire de Monseigneur Pallegoix avec la seule définition « Nord-est ».

 

 

Il n’a donc pas été créé pour les besoins de la cause, le prélat résidait au Siam depuis 20 ans et le terme était incontestablement dans le domaine public (1).

 

Les noms des quatre autres monthon pour des qualifications plus courtes étaient basées sur la localisation et non plus sur les attributs de la majorité des habitants.

 

Un article récent d’un ethnologue japonais, Akiko Iijima, professeur spécialiste de l’histoire de l’Asie à l’Université de Tokyo nous a quelque peu interpellé par son titre iconoclaste « The Invention of “Isan” History » (2) laissant à penser qu’il y aurait eu de la part du Prince Damrong, père de l’histoire thaïe (bida haengwicha prawattisatthai - บิดาแห่งประวัติศาสตร์ไทย) quelques « aménagements » lors de l’établissement de la prestigieuse série des Prachum Phongsawadan (ประชุมพงศาวดาร - « Recueil des Chroniques »), longtemps considérée comme une source indispensable de l’histoire locale, dont la publication a commencé au début du XXe siècle pour éradiquer la réalité « lao ».

 

 

Akiko Ichima a en effet  découvert que le document Phongsawadan Mueang Ubonratchathani (พงษาวดารเมืองอุบลราชธานี Chronique du mueang d’Ubon rachathani) conservés dans la salle des documents anciens, au 4e étage de la bibliothèque nationale de Bangkok dont nul ne semble avoir consulté le manuscrit avant lui semble avoir subi quelques modifications avant sa dactylographie ? La même observation concerne les Phongsawadan Yonok (พงศาวดารโยนก) concernant la région de Chiangmai dont le texte manuscrit est rempli de marques d’effacement et de modification.

 

 

Revenons-en aux origines du Siam en tant qu’État cohérent.

 

L'État centralisé est né en 1782 avec Bangkok comme capitale royale, issu de l'héritage du royaume d'Ayutthaya. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, quand commence le règne le roi Chulalongkom (1868-1910), l'organisation interne du Siam est complexe et peu cohérente. Elle est  génératrice d'inefficacité, de lenteur et d'abus. Elle est le produit de l'œuvre des siècles passés. Le pays n'est qu'un agglomérat de provinces et d'États tributaires, prathetsarat (ประเทศสหรัฐ) aux limites souvent imprécises. L'État n'est pas centralisé, ministres et mandarins ont des attributions souvent mal définies. Certains personnages, certaines familles se sont créées peu à peu des situations de force préjudiciables à la bonne marche du gouvernement et de l'administration. C’est un empire hétérogène en particulier sur le plan ethnique, Il n’exerce qu’un contrôle minimum sur régions des frontières périphériques  marginalisées en tant que prathetsarat.

 

Ces États tributaires ou vassaux appartenaient plus ou moins densément à une hiérarchie au sommet de laquelle se trouvait le suzerain suprême, le roi du Siam. Cette soumission du prathetsarat ne l’empêchait pas de tenter de préserver sa propre autonomie dans des domaines étendus, à l’exception de certaines obligations symboliques à leur suzerain. Ultérieurement, une partie des régions périphériques a été progressivement intégrée à l'état siamois naissant. Le Siam s’efforça d’établir un système d’administration centralisé et unifié sous l’égide  de Bangkok à partir du cinquième roi de la dynastie, Chulalongkorn.

 

 

Le prince Damrong Rachanuphap, l’un  de ses demi-frères, dirigea la réforme à la tête du ministère de l'Intérieur de 1892  jusqu'en 1915. Au cours de son mandat, le prince Damrong a inauguré et mis en place progressivement le système du Thesaphiban (เทศาภิบาล que l’on peut traduire par contrôle du territoire) dans l'administration provinciale. L'unité territoriale principale de la structure de Thesaphiban est le monthon (cercle) nouvelle sur le plan conceptuel en ce qu'elle était délimitée en fonction de caractéristiques géographiques et placée sous la juridiction du khaluang thesaphiban (ข้าหลวงcommissaire royal ou surintendant) envoyé directement de Bangkok.

 

 

Le roi Chulalongkom  plus que son prédécesseur le roi  Mongkut, avait compris que le meilleur moyen  pour résister aux empiétements étrangers était  la modernisation du pays en s'inspirant des méthodes européennes : un gouvernement et une administration centralisés où chacun aura une tâche clairement définie et spécialisée, avec un corps de rétribués par l'État et non plus gardant à leur profit une part des impôts, des frais  de justice ou faisant travailler la population pour leur compte.

 

Cette construction est venue des élites de Bangkok qui jouent des rôles  clefs au sein du gouvernement et de l’administration et qui manifestèrent rapidement un vif intérêt pour la construction de l’histoire du nouvel État siamois. Le personnage le plus remarquable fut le prince Damrong, qui devait par la suite être exalté comme « le Père de l'histoire thaïlandaise » qui œuvra beaucoup plus en termes de structures que de contenus.

 

La méthode de désignation des monthon fut à la fois la manifestation de la détermination du gouvernement central à intensifier son contrôle sur les régions jusque-là périphériques. En même temps, en éliminant les mots lao  (ลาว) et khamen (เขมน khmer) la conception traditionnelle des différences ethniques était supprimée. La question de savoir s’il ne s'agissait pas seulement de nier conceptuellement l'existence « d'autres races » dans les limites territoriales du Siam, mais de subsumer les autres et de les incorporer dans le nouveau moule thaï reste – pour nous – posée ?

 

En 1912, le monthon Isan fut divisé en monthon Ubonratchathani  (มณฑลอุบลราชธานี) et monthon Roiet (มณฑลร้อยเอ็ด), faisant disparaître le nom d’Isan. Mais en 1915 sera publiée dans la longue liste des Prachum Phongsawadan  la  Phongsawadan  huamueang monthon Isan  (พงศาวดาร หัวเมืองอีสาร chronique des districts du Nord-est) (3). Cette contradiction est singulière puisque lors de la publication le monthon isan n’existait plus du moins administrativement.

Mais l’Isan en tant que nom d'une unité administrative disparue, connaît une résurgence sous le sixième règne. Cette fois, l’Isan est devenu le nom d’une région (phak - ภาค), Phak Isan (ภาคอีสาร), créée en août 1922 par le roi Vajiravudh.

 

 

Nous retrouvons en 1929 la Phongsawadan Phak Isan (พงศาวดาร ภาคอีสาร) qui semble recouvrir depuis lors  une entité géographique, le plateau de Khorat.

 

 

L’ « ALTÉRITÉ RACIALE » DE L’ISAN,  MYTHE OU  RÉALITÉ ?

 

Revenons au  vocable utilisé par Akiko Iijima  « racial otherness », « altérité raciale ». L’existence au sein de cette entité géographique Isan de groupes ethniques différents a été relevée par les observateurs de l’époque. Dans le premier numéro du journal de la Siam Society en 1904,  Phraya  Phracha  Kitkonchak  (พระยา พระชา กิจกรจักร) alias Chaem Bunnak (แช่ม บุนนาค), collaborateur direct du prince Damrong au Ministère de l’intérieur nous donne une intéressante description de ce qu’il appelle huamueang monthon Isan, lui-même ayant effectué de nombreux déplacements en Isan  (4). 

Il écrit que la population de cette région est composée de personnes de race « thaï lao » et de personnes de race « suay » (ส่วย) encore appelées khmers de la forêt (เขมนป่าดง  (5).

 

 

L’ethnie suay également connue sous le nom de kuy (กูย), seconde composante de la population de l’Isan que Bunnak oppose au « thaï-lao » qu’il appelle aussi phuak thai (พวกไทย - groupe thaï) serait le vestige des occupants initiaux des provinces du sud de l’Isan (Surin,  BuriramSisaket,  et Ubonratchathani).

 

 

Peut-on donner une définition du mot « lao » tel que les Siamois le concevaient à l’époque ?

 

Akiko Iijima fait référence à ce qui est en réalité notre seule source sémantique, le premier dictionnaire définissant les mots thaïs, celui du révérend Bradley qui date de 1873 (6).

 

 

Elle est assez sommaire : « C’est le nom de personnes d’un certain langage qui vivent dans la région du nord ou se trouve Chiang Mai et le reste » (7).

 

 

Bradley cite ensuite  les Lao phung dam (ลาวพุงดำ), caractérisé par leurs tatouages,  les Lao Phuan (ลาวพวน) venant de Mueang Phuan  (เมือง พวน), un ancien royaume du Laos oú se situe la plaine des jarres et les Lao de Wiangchan  (Vientianeลาวเวีงจัน) du royaume du même nom. Ses critères sont linguistiques et géographiques  mais non ethniques..

 

 

 

Akiko Iijima souligne à l’appui de nombreuses références que les monarques de la dynastie différenciaient dans leur royaume les Laos des Thaïs comme des Khmers, des Mons, des Birmans, des Chinois, des Vietnamiens, des Malais ou des Indiens (แขก - khaek) dont  la langue et la culture étaient différentes de celles des Siamois. Le terme de Lao n’était alors pas spécifique au Nord-est. La conscience de ces altérités raciales apparut lors du premier recensement de 1904 (8).

 

Malheureusement, pour des raisons purement matérielles, l’essentiel du Nord et surtout du Nord-est a échappé aux investigations : seul le monthon d’Ubonratchathani  (toutefois le plus peuplé) a été recensé, des trois autres de la région (Udon, Isan et Burapha ) (9). 14 ethnies y apparaissent, les Thaïs (thaï-lao ?) en tête mais pas de Laos (10).

 

Les monthon non recencés sont en rouge :

 

 

Il y eut pour les agents recenseurs d’énormes difficultés à identifier les races compte tenu des inextricables mélanges ethniques fruit des mariages interraciaux. Que pouvaient valoir le seul critère du costume utilisé par exemple pour les Chinois ? Les Laos n’apparaissent pas. La raison donnée par les commentateurs du recensement est simple : Le critère de la langue ne put jouer puisque les langues lao et thaïe sont pour l’essentiel les mêmes avec des différences portant essentiellement sur les intonations (samniang  - สำเนียง) et quelques différences de vocabulaire. Doit-on, parce qu'une personne ne parle pas le beau langage des habitants de Bangkok la considérer comme Lao ? La langue de Nakhon Sithammarat comporte des tonalités différentes et un vocabulaire parfois spécifique est-il pour autant un Lao ?  Ils sont Thaïs, ils ne sont pas Laos (pen thai mai chai lao - เป็นไทย ไม่ไชลาว).

 

Farangs ou Chinois ? :

 

 

Il est un autre critère auquel force nous est de faire allusion : existe-t-il entre un Thaï et un Lao des critères physiques, des critères de faciès, qui permettent de les différencier comme nous différencions sans difficultés un Hottentot d’un Scandinave ?

 

 

Qui pourrait s’en vanter ?

 

Nous allons retrouver une fois encore le Prince Damrong dans un texte publié initialement en 1916 « Nithan borannakhadi » (นิทานโบราณคดี histoires de l’ancien temps) qui est le compte rendu d’un voyage d’inspection de deux mois effectué dans le Nord-est de décembre 1906 à janvier 1907 (11). Il s’agit du résumé de ses découvertes relatives aux groupes rencontrés en Isan. Pour lui, les Thaïlandais sont plus nombreux que tous les autres groupes. Nous trouvons ensuite les Khas et les Khmers les premiers semblant être un  sous-groupe des seconds. Mais où sont les Lao ?

 

 

Le Prince s’est livré à une expérience en tentant de se renseigner sur les langues des personnes qu’il rencontrait. Il leur demandait de compter de un jusqu’à dix et constata qu’il n’y avait que deux types de langues, le thaï et le khmer  (12) ! Pour lui, la région compte deux races et deux seulement, la race thaïlandaise et la race khmère, c’est tout. Nous retrouvons la négation de l’existence de la reconnaissance de l’autre race Lao comme dans la « Phongsawadan huamueang monthon Isan ». Elle est comprise dans la rubrique thaï.

 

« Le roi Chulalongkorn a changé le système gouvernemental du royaume en 1892. Le système ancien rassemblait des États de races et de langues différentes. Trois monthons périphériques dans le royaume étaient considérés comme des « mueang lao » (domaines lao) et les habitants, qui sont en réalité thaïlandais, s’appelaient lao. Ce système de gouvernement est devenu obsolète et ne peut être maintenu ». Tout comme dans le texte de Chaem Bunnak (4) il n’y a pas de Lao pour le prince.

 

L’ « ALTÉRITÉ RACIALE »  A-T-ELLE ÉTÉ ÉRADIQUÉE ?

 

Akiko Iijima a effectivement découvert des divergences entre les manuscrits ayant été utilisés pour l’élaboration des Prachum Phongsawadan et le texte imprimé définitif. Il a scrupuleusement épluché les 130 pages du manuscrit à l’origine de la Phongsawadan Mueang Ubon Ratchathani. C’est un manuscrit  jalousement gardé à la section des manuscrits anciens de la Bibliothèque nationale. Il y a effectivement relevé parfois le rajout du terme « Phak Isan », et en d’autres endroits  le mot « Lao » avait purement et simplement été rayé de la carte.

 

 

 

Faut-il y avoir la volonté délibérée – attribuée d’ailleurs sans la moindre justification au Prince Damrong -  par des sites très politiquement marqués ? Nous n’en sommes pas convaincus ?

 

La première raison semble d’évidence, elle a été judicieusement soulignée par Akiko Iijima, l’éradication du mot « lao » qui n’est pas celle de la « race » répondait à un souci précis et à un danger immédiat :

 

Les colonisateurs français s'étaient emparés de la rive gauche du Mékong en 1893 et poursuivaient une politique consistant à héberger autant de protégés que possible dans des conditions le plus souvent douteuses. L’atteinte à la souveraineté du Siam par le système des protégés consistait bien un péril imminent d’autant que, au moins jusqu’en 1907 le parti colonial français a continué à réclamer à cor et à cri l’occupation de la rive droite du Mékong considérée comme lao.  A cette époque, côté français, on ne parle ni d’Isan ni de Nord-est mais de « Laos-siamois ».

 

Il est une autre raison qui nous semble fondamentale : qui est de « race » thaïe, qui est de « race » lao ou qui est de race  « thaï-lao » ?

 

 D’où viennent ces peuples qui  ont investi depuis des siècles les fertiles vallées du Mékong et de la Chaopraya ? Il y a de multiples hypothèses sur leurs origines (probablement plus ou moins communes). Nous n’avons qu’une solide certitude, disons-le sans rire, ils ne viennent pas ni de Scandinavie

 

Migrations présumées des Vikings :

 

 

 

ni des contreforts de l’Himalaya ?  Nous avons parlé de « critère de faciès ». Qui peut  avoir la prétention de différencier au premier coup d’œil un « thaï » d’un « thaï-isan » ou d’un « Isan-lao »? La politique inclusive de la « Thainess » est intervenue depuis au moins un siècle qui fait que tous les membres constitutifs de la nation sont Thaïs.

 

Migrations présumées des Aryens :

 

 

Il y a de toute évidence une spécificité de l’Isan, elle n’est assurément pas raciale ni ethnique, elle tient à la pauvreté de la région, à la dureté de son climat et à l’incommensurable mépris dans lequel ses populations étaient  (et sont ?) tenues par les élites de Bangkok et ses Universitaires souvent drapés de leur permanente et orgueilleuse prétention à l’omniscience. Ce mépris est social, il n’est pas racial. Ce sont des bouseux au teint cuit par le soleil des rizières que l’on regarde de haut et non des nègres.

 

 

Il est significatif que lorsque partie de l’Isan a rejoint les maquis communistes, le critère racial n’a jamais été évoqué. Il est tout aussi significatif par exemple qu’un mouvement de révolte au cœur de l’Isan terminé en 1942 était dicté à la fois pour des raisons fiscales et le désir qu’il ne soit pas porté atteinte à un élément de la culture locale, son écriture traditionnelle  mais le rattachement à la monarchie reste sans faille. (14).

 

Il est encore plus significatif que le parti politique qui le premier s’est intéressé au sort de populations défavorisées du Nord-est s’est appelé « Les Thaïs aiment les Thaïs » (ไทยรักไทย)

 

 

et que son successeur actuel s’appelle « Pour les Thaïs » (เพือไทย).

 

Rappelons enfin que la reconnaissance officielle des ethnies – essentiellement sur le plan linguistique – ne date que de 2017 (15).

 

 

L’article d’Akiko Iijima n’a rien de polémique puisqu’il tend à attirer l’attention des historiens sur la nécessité d’un examen attentif de leurs sources compte tenu de la possibilité de divergences entre les manuscrits originaires collectés, recensés et compilés à la diligence du Prince Damrong et leur version ultérieurement imprimées,  lui-même n’ayant effectué que des investigations ponctuelles. L’utilisation perverse qui a pu en être faite (13) n’ajoute rien

au débat.

 

NOTES

 

(1) «  DICTIONARIUM LINGUA THAI SIVE SIAMENSIS INTERPRETATION LATINA, GALLICA ET ANGLICA – ILLUSTRATUM AUCTORE D. J. B. PALLEGOIX - EPISCOPO MALLENSI, VICARIO APOSTOLICO SIAMENSI », Paris, 1854 – page 175.

 

 

(2) Journal of the Siam Society, volume 106 de 2018, pp 170-197.

 

(3)  Ce texte est numérisé : https://th.wikisource.org/wiki/พงศาวดารหัวเมืองอีสาณ

 

(4) L’article est en thai mais sous-titré en anglais « On the Menam Mun and the Provinces in the East » (ว่าด้วยแม้น้ำมูลแลเมืองตวันออก) in Journal of the Siam Society, 1904, volume I, pp. 1-16.

(5) « ราษฎร ในประเทศนั้น บัตยุบัน นี้ คนชาติ ไทย ลาว แล ชาติ ส่วย ที่ เรียก ว่า  เขมนป่า ดง ปนกัน ».

 

(6) « Dictionary of the siamese language » Bangkok, 1873. L’ouvrage a fait l’objet d’une réédition facilement accessible  mais non datée. Il présente un inconvénient majeur ce qui rend sa consultation pénible, c’est que le révérend qui maniait la langue à la perfection – en dehors de son dictionnaire – il nous a doté en particulier d’une traduction de la stèle de Ramakhamhaeng – ne respecte pas l’ordre alphabétique de la langue.

 

 

(7) Page 658 : เปน ชิ่อ คนภาษาหนึง อยู่ฝ่าย ชั้าง เมือง เหนือ มี เมือง เชียงใหม่ เปน ตน นั้น.

 

(8) Voir notre article 195 « La population du Siam en 1904 – le premier recensement de 1904 » : http://www.alainbernardenthailande.com/2015/08/195-la-population-du-siam-en-1904-le-premier-recensement-de-1904.html.

Ce recensement méconnu des auteurs a fait l’objet d’une traduction et d’une remarquable synthèse du professeur Volker Grabowsky dans le journal de la Siam society  « The Thai Census of 1904 : Translation and Analysis » volume 84 - I de 1996. Elle est étayée d’une énorme bibliographie, de sources essentiellement thaïes.

 

(9) Le Monthon Burapha  (มณฑลบูรพา) fut créé en 1896 net recouvrait tris provinces du Cambodge ultérieurement appréhendées par le France.

 

 

(10) Thaïs, Malais, Chinois, Khmers, Mons, Karens, Vietnamiens, Cham, Shan, Birmans, Indiens, Javanais, Blancs et Tavoys  (Une ethnie de Birmanie probablement en voie de disparition ?)

 

(11) Le texte thaï est numérisé :   http://www.sac.or.th/databases/siamrarebooksold/main/index.php/history/2012-04-26-08-47-27/1747-2012-10-25-02-23-35

 

(12) Effectivement, de un à dix :

en thaï : nung – song – sam – si – ha – hok – jet – paet – kao – sip

En lao : nung - song  -  sam -  si -  ha -  hok -  jet -   paet -  kao - sip.

En cambodgien :  mouï - pi  - baï -  bôun - pram - pram mouï - pram pi -pram baï -pram bôun - dap.

 

(13) Voir par exemple un article au titre significatif :

https://isaanrecord.com/2018/06/04/prince-damrong-lies/

L’auteur Phira  Songkhuenatham (พีระ ส่องคืนอธรรม) est un polémiste de talent qui se qualifie avec un goût évident de la provocation d'« Écrivain et traducteur de la ville de Sisaket  - République laotienne -  Lan Chang » (เป็นนักเขียนและนักแปลจากเมืองศรีสะเกษ ประเทศสาธารณรัฐลาวล้านช้าง).

 

(14) Voir notre article A 305 « LA RÉBELLION DE SOPHA PONTRI « LE MUSICIEN » DANS LA PROVINCE DE KHON KAEN (1932-1942) » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/02/a-305-la-rebellion-de-sopha-pontri-le-musicien-dans-la-province-de-khon-kaen-1932-1942.html

(15) Voir notre article « INSOLITE 25 - LES ETHNIES OFFICIELLEMENT RECONNUES EN THAÏLANDE POUR LA PREMIÈRE FOIS EN 2017 ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/04/insolite-25-les-ethnies-officiellement-reconnues-en-thailande-pour-la-premiere-fois-en-2017.html

 

 

 

 

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8 avril 2019 1 08 /04 /avril /2019 22:12
Extension présumée sur les deux rives du Mékong

Extension présumée sur les deux rives du Mékong

Le royaume de Gotapura (อาณาจักรโคตปุรา - anachak  khotpura) peut-être d’origine Mône-Dvaravati - bien que certains érudits contestent cette assimilation au Dvaravati -  se serait étendu  entre le 8e et le 11e ou 12e siècle sur les deux rives du Mékong, essentiellement loin vers l’ouest là où se situe actuellement l’Isan et très partiellement sur la rive gauche le long du Mékong, sur une bande s’étendant depuis l’actuel district de Thakhek (ท่าแขก) dans la province de Khammouane (คำม่วน) face à Nakonphanom à l’embouchure de la rivière Sebangfai (เซบั้งไฟ)  jusqu’à la province de Savanakhet (สุวรรณเขต), située face à Mukdahan un centaine de kilomètres plus au sud.

 

Le Mékong n’est devenu frontière politique que par les vertus de la colonisation et du traité franco-siamois de 1893. L’implantation sur ses rives de population sur l’origine desquelles nous reviendront tient de toute évidence au fait que le Mékong, qui sépare politiquement sur 800 kilomètres ce qui fut l'Indochine française du royaume de Siam, donne avec ses affluents la vie comme le Nil à l'Egypte.  Il fertilise par ses alluvions, nourrit de son poisson, assure le transport de ses radeaux et de ses pirogues du nord au sud. La partie de voie liquide est ici privilégiée puisque en amont ou en aval la nature a accumulé les obstacles, coupée de rapides nombreux et barrée de chutes. La découverte de la navigation sur le fleuve par les pionniers français a été coûteuse en vie humaine. Ici il coule paisible vers Savannakhet entre des berges basses sablonneuses ou recouvertes d'une végétation luxuriante. Sa largeur varie selon les saisons de 1000 à 1500 mètres et la traversée y est  sans dangers alors qu’en aval de Savannakhet s'étendent toute une succession de rapides sur une longueur d'environ 160 kilomètres, ce sont les chutes de Khemmarat (เขมราฐ). Nombre de pécheurs locaux ont payé leur audace de leur vie.

 

Ces cartes postales du début du siècle dernier nous ont été communiquées par  Philippe DRILLIEN  (Association Internationale des Collectionneurs de Timbres-poste du Laos). Nous l'en remercions.

 

 

 

 

La configuration géographique et les nombreux biefs du Mékong séparés par des rapides difficilement franchissables est quasiment impossible à traverser expliquant ainsi  que tous les royaumes riverains étaient étrangers les uns aux autres et que la fusion fut longtemps impossible de groupements de populations de même race et de même langue, dont les frontières se touchaient, qui étaient de véritables terres saintes du bouddhisme possédant les sanctuaires les plus vénérés.

 

Pouvait-on d’ailleurs parler de « royaumes » ?

 

Les entités politiques apparues au cours de la période du royaume de Gotapura sont généralement appelées ainsi. Il serait plus juste de les décrire comme des mandalas (มณฑล) des sphères d'influence importantes ou réduites, fondées non pas sur des frontières territoriales mais plutôt sur des réseaux personnels édifiés autour des présumés pouvoirs sacrés de chaque roi. Ceux du roi de Gotapura furent consacrés par Bouddha lui-même ce qui explique sa prééminence spirituelle et probablement politique.

 

 

C’est une grande mandala connue sous le nom de Dvaravati et non un véritable État-nation qui est ou serait apparu entre les 6e et 11e siècles dans la péninsule.

 

 

C’est la colonisation qui a introduit dans ces pays, peut-être pour leur malheur, cette notion d’État-Nation que nous tenons des préteurs et des jurisconsultes romains qui en avaient fait un bloc de granit.

 

 

Il faut par ailleurs faire abstraction des limites politiques actuelles et situer ce royaume dans l'ensemble de la péninsule indochinoise, le fleuve frontière n'ayant jamais constitué une barrière véritable. Le Laotien de la rive gauche et le Siamois de la rive droite se ressemblent comme des frères. Là se situait ce royaume de Gotapura qui n’appartient pas plus à l’histoire du Siam qu’à celle du Laos. Ignoré des premiers érudits français qui ont écrit au XIXe et au début du XXe siècle, l’histoire de la péninsule, son existence pourtant, quel que soit le nom qu’on lui donne, est une certitude.  

 

 

Par-delà l’histoire officielle, il en est une autre qui fait remonter la fondation de ce royaume bien avant notre ère, à l’époque de Bouddha. C’est celle qui nous intéresse.

                   

Quelles sont donc nos sources ? Il existe des Annales des divers royaumes lao du bassin du Mékong appuyées par des textes précis qui mentionnent des événements ne commençant guère avant le quatorzième siècle de notre ère, 1316, date de la naissance de Phrachao Fa-ngum (พระเจ้าฟ้างุ้ม) et la création du premier royaume lao du Lan-Chang (ลานช้าง) en 1353 qui recouvrait partie de l’actuel nord-est de la Thaïlande ;

 

 

Avant les sources connues sont inexistantes. L’invasion de Vientiane par les Siamois en 1828 et sa mise à sac a entraîné la destruction par le feu de toutes les archives qui pouvaient s’y trouver. Les historiens du Laos ne conservent qu’une longue liste de noms de chefs indigènes en un tortueux et inextricable dédale. Pour la période antérieure, celle qui nous intéresse, ne subsistent qu'un petit nombre de traditions et de légendes pour établir quelques faits historiques et tenter de les relier entre eux. Les chroniques des pays voisins, thaïes essentiellement, sont obscures et fabuleuses comme nous n’allons pas tarder à le voir. Les sources françaises sont inexistantes. La seule source anglaise – tout au moins que nous connaissions – est la Chronique de That Phanom traduction en anglais en 1976 par un universitaire américain, James B. Pruess, d’une chronique rédigée en thaï contemporain et publiée en 1947 par l’Abbé du temple Phrathep Ratanamoli sur la base de documents légendaires ou historiques, plusieurs manuscrits sur feuilles de latanier qui ne dateraient que du XVIIe siècle et dont l’antiquité est contestée (1). Elle a fait l’objet d’une bonne analyse  de Hiram W. Woodward Jr. dans le Journal de la Siam Society de 1977 (2).

 

 

Toutes les autres sources sont exclusivement en thaï : Deux articles en thaï de Wikipédia sont précieux car ils donnent de multiples références à de nombreuses études de divers érudits lao ou thaïs toutes récentes (3). 

 

 

L'ORIGINE DU NOM DU ROYAUME

 

Nous trouvons plusieurs transcriptions, Khotabun (โคตรบูร), Khotaburi (โคตรบูรี), Khotabong (โคดตะบอง) ou Gotapura (Khotapuraโคตะปุระ) le plus souvent précédée du préfixe sanscrit« sri » (ศรี) qui indiquent la sainteté. Le mot Khota en sanscrit signifie l'Est et Pura, une cité. C'est donc « la ville à l'est »... mais à l'est de quoi ? Faut-il y voir un symbole puisque le soleil se lève à l'est ?

Une autre possibilité qui nous semble plus sérieuse compte tenu de la légende qui s’attache à la formation du royaume, elle est tout simplement une référence au nom de Bouddha (Gautamaโคตมะ khotama) qui est venu prêcher la bonne parole sur les rives du Mékong ? Quant au « Pura » il est à l'origine du suffixe thaï bun ou buri (บุร - บุรี) qui signifie « la cité » (จันทราบุรี se prononce Chantabun ou Chantaburi). L'orthographe dans les anciennes écritures thaïes n'est pas une science exacte puisque on trouve diverses transcriptions dans l'épigraphie (บอง  บุน บูน ปุน ปูน บุระ บูระ ปุระ และ ปูระ). Nous utilisons la transcription Gotapura, bonne ou mauvaise que choisit James B. Pruess.

 

 

D’OÚ VENAIENT CES THAÏS-LAO DU MÉKONG ?

 

Les hypothèses toutes plus érudites les unes que les autres sont nombreuses. On ne peut les citer que sous bénéfice d’inventaire. La genèse de l'établissement des Thaïs dans la vallée du Mékong est infiniment obscure, les documents faisant complètement défaut si l'on néglige les légendes en vérité charmantes de verve et de naïveté, mais ne présentant aucune garantie d'authenticité ni même, le plus souvent, de vraisemblance. Le conte merveilleux de la courge de Dien-Bien-Phu a fort amusée, à défaut de la convaincre, Paul Le Boulanger qui se plaît à le résumer en 1930 (4). On les fait toutefois descendre des montagnes du Yunnan après l'annexion de leur pays (le Nan-Tchao) à l'empire mongol au XIIIe siècle ? Ils y fondèrent tout au long du fleuve des principautés souvent rivales entre elles mais plus ou moins unies dans cette sorte de Mandala. Notre royaume de Gotapura a probablement des liens avec celui de Say-Fong (ยุคซายฟอง) dont la civilisation pré bouddhiste fut découverte en 1920 par Maspero ce qui nous mène sur les rives même du Mékong au sud de Vientiane. Ils auraient ensuite débordé sur les deux rives du fleuve en aval jusqu'à Mukdahan et Savanakhet. Des mystères restent encore ensevelis sous la jungle dans les ruines de l’ancienne cité de Khadotabong (เมืองร้างสีโคดตะบอง) située sur le rive gauche à 15 kilomètres de l’embouchure de la rivière Se Bangfai (เซบั้งไฟ) face à That  Phanom.

 

 

Il y a de singulières similitudes en tous cas entre la Chronique de Say-Fong traduite par Maspero et celle de That Phanom tous deux débutants par la visite en ces lieux de Bouddha et de son disciple Ananda (5) ?

 

Plan de l'ancienne cité découverte par Maspéro  en  1902  sur les rives du Mékong au sud de Vientiane :

 

 

RELIGION ET CROYANCES

 

Le royaume pratiquait le bouddhisme Théravada imprégné de brahmanisme-hindouisme. En dehors du temple de Phra That Phanom qui était le symbole du royaume et de celui de Phra That Ing Hang à quelques kilomètres ...

 

 

...qui l’était probablement tout autant, la construction de temples où nos érudits retrouvent la même origine établit l’étendue géographique du royaume ou plutôt de la Mandala : nous les trouvons sur la rive droite dans les provinces de Nongkhai, de Sakonnakhon, de Kalasin, de Khonkaen, de Mahasarakham, de Chayaphum, de Roiet, sur la rive gauche à Vientiane, à Khammouan, à Savannakhet  et au sud jusqu’à Saravan. Cette extension géographique de Nongkhai à Salavan, du nord-ouest au sud-est représente 450 kilomètres et de Chayaphum à Nakonphanom, du sud-ouest au nord-est, il y en a 350. Cette aire géographique est étendue certes mais ne correspond pas à ce que l’on peut savoir de celle du Dvaravati centré autour de la Chaopraya et non du Mékong. Les sources érudites dans lesquelles ont plongé les auteurs de la notice de Wikipédia donnent une liste détaillée de tous ces stupas ou de tous ces temples auxquels ils attribuent la participation d’une origine commune. Il faut naturellement ne pas oublier les saintes empreintes laissées par Bouddha lors de son passage dans la région, elles sont innombrables ainsi que les statues de Bouddha en général debout ou couché. Là encore Wikipédia en donne une liste surabondante. Nous ne sommes pas un guide touristique et les amateurs pourront s’y reporter. Une caractéristique majeure est enfin l'érection des bai sema (ใบเสมา) que l'on trouve par centaines dans cette région et auxquelles nous avons consacré un article (6).

 

 

LA VISITE DE BOUDDHA GOTAMA ET DE SON DISCIPLE ANANDA DANS LE ROYAUME DE SRI GOTAPURA

 

L’histoire commence avec la visite de Bouddha Gotama et de son disciple Ananda (อนันดา) dans la région.
 

 

La destination de ce voyage aéroporté est la colline de Phu Kamphra située dans le royaume de Sri Gotapura sur  le site du futur sanctuaire de That Phanom. Autrefois, cette colline avait déjà été dépositaire des reliques des bouddhas Kakusandha (พระกกุสันธ),

 

 

Konagamana (พระโกนาคมน)

 

 

et Kassapa (พระกัสสป) ...

 

 

....  qui avaient précédé Bouddha Gotama et dont l’existence est beaucoup plus mythique que la sienne !

 

Celui-ci vivait heureux dans son monastère de Jetavana (เชตวัน) actuellement aux Indes. Pensant aux trois Bouddhas qui l’avaient précédé et qui avaient atteint l’éveil, le nibbana, avant lui (12) il décida de se rendre là où ils avaient laissé leurs traces (13) dans le royaume de Sri Gotapura. Il prit son bol à aumônes et fila vers l’est dans son voyage aérien suivi d’Ananda (14). Ils firent étape dans un village que James B. Pruess situe aux environs de l’actuelle Vientiane. Peut-être s’agissait-il de la cité de Say-Fong (5) ?

 

 

Un mauvais présage, un crocodile qui tire la langue, permit à Bouddha d’expliquer à Ananda que le malheur va se répandre dans cette région où s’établira un royaume dont le comportement des habitants, violents et querelleurs leur fera connaître un déclin de 5.000 ans.

 

 

Après quelques péripéties, ils se dirigèrent vers le royaume de Sri Gotapura  dont la capitale était alors à Nakhonphanom, et dont le seigneur avait été ordonné moine à l’époque du Bouddha Kassapa. Celui-ci pour le remercier de sa visite lui demanda de laisser son empreinte. De là ils se dirigèrent vers Phu Kampra, où ils reçurent la visite et la bénédiction du Dieu Indra (อินทร์) et de tout le panthéon de la mythologie hindouiste

 

 

 

 

LANGAGE ET ÉCRITURE

 

Seule l’épigraphie peut nous éclairer puisque les manuscrits utilisés par le rédacteur d’origine de la chronique sont tardifs (XVIe ou XVIIe siècle) et probablement rédigés en pali. Le royaume utilisait l’alphabet Palawa (อักษรปัลลวะ), écriture développée sous la dynastie des Pallava dans l'Inde du Sud autour du 6e siècle après J.C, probablement venue avec les premiers missionnaires Bouddhistes. Nous en avons dit quelques mots à propos des pierres sacrées (6).  On la retrouve des deux côtés du Mékong. Les vestiges épigraphiques de That Phanom dégagés après l’effondrement de 1975 ont fait l’objet d’une étude méticuleuse de Michel Lorillard consacrée aux temples de la moyenne vallée du Mékong (7). L’étude de cette épigraphie donne lieu à de doctes discussions de spécialistes dont le niveau nous dépasse.

 

 

L’HISTOIRE DU ROYAUME

 

Elle est évidemment nébuleuse. La région a été occupée dès l’époque préhistorique, au vu des vestiges nombreux datés de l’âge du bronze et du fer. Une ville-état mône aurait été située à Nakonphanom au 3e siècle de notre ère. Ce royaume aurait perduré du 8e au 13e et aurait été basé sur la rive ouest du Mékong face à l’embouchure de la rivière Se Bangfai. Ce que nous en savons résulte au premier chef de la Chronique du temple qui ne contredit nullement les légendes encore présentes dans la mémoire collective telles que nous vous les avons rapportées sur la  création du temple proprement dit (8) que  et la disparition sous les eaux d’une vaste cité à la suite d’un cataclysme météorologique (9). Il est vraisemblable qu’exista sur la rive droite sur une colline appelée Phu Kampra, la colline orpheline (ภูกำพร้า) probablement parce qu’elle était isolée, un très ancien lieu d’un culte probablement pré-bouddhiste dont nous ignorons tout et dont s’emparèrent ensuite les bouddhistes. C’est probablement là où se situe l’actuel That Phanom.

 

Lorsqu’on visite le site aujourd’hui où des centaines de dévots se pressent tous les jours et des dizaines de milliers lors des grandes cérémonies annuelles (10), il est difficile, en faisant abstraction de nos réflexes cartésiens, de ne pas y voir un de ces lieux dont Barrès disait qu’il y souffle l’esprit… siège de l’émotion religieuse. Son histoire (légendaire) l’explique et explique celle de l’essor du royaume (11).

 

 

Ils allèrent ensuite vers l’Est pour s’abriter au pied d‘un tamarinier ...

 

 

à l’endroit probablement où se situe, sur l’autre rive du Mékong à l’Est de Savannakhet, le Phra That Ing Hang (พระธาตุอิงฮัง) qui est assurément le jumeau du Phra That Phanom. Tous deux vont constituer pendant des siècles le siège spirituel et mystique du royaume.

 

 

Le seigneur local était un pieu bouddhiste qui invita Bouddha à venir recevoir l’aumône en son palais. Bouddha retourna au pied de son tamarinier puis ensuite à Phu Kamphra. Lorsqu’il y parvint, il s'adressa à Indra pour lui demander « pour quelle raison suis-je revenu ici pour passer une nuit ? » Le Dieu répondit : « Vous êtes venus ici à cause des trois précédents bouddhas, Kakusandha, Konakamana et Kassapa. Après le décès de ces trois bouddhas, les saints hommes ont déposé leurs reliques pour qu’elles y soient enchâssées et servent d'objets de vénération à toutes les générations et à tous les Bouddhas futurs ».

 

 

Bouddha prophétisa alors à Ananda : « Le dirigeant de Sri Gotapura renaîtra dans une principauté située à l'ouest de Sri Gotapura qui portera désormais  le nom de Marukkha-Nagara » (que nous traduisons,  bien ou mal, par le pays de la forêt) (15). Le maître continua « Après ma mort, il deviendra le plus important des rois de la région et jettera les bases de la religion bouddhiste à Roietpratu (ร้อยเอ็ดประตู) qui est présentement en déclin (16). Dès lors la religion bouddhiste prospérera comme si Bouddha lui-même était toujours en vie…. Il enchâssera la relique d’un os de ma poitrine ici à Phu Kamphra et reviendra ensuite régner à Roietpratu pour y faire  prospérer la religion du Bouddha jusqu’à la fin des temps ».

 

 

Bouddha se rendit ensuite à Nonghanluang (หนองหานหลวง), au bord de la rivière Maenampung (แม่นำน้ำพุง). Ce sont des lieux que nous connaissons (9). Il fut accueilli par le seigneur des lieux et y laissa une empreinte.

 

 

Il s’y trouvait déjà les empreintes des trois autres Bouddhas. Il y prédit un  avenir radieux au royaume et à ses habitants tant qu’ils vénéreraient la foi bouddhiste. Le seigneur construisit alors le Phrathat Choeng Chun (วัดพระธาตุเชิงชุม) où se trouve encore la sainte empreinte. C’est de là encore que Bouddha demanda qu’après sa mort un os de sa poitrine soit ramené à Phu Kamphra. Bouddha se rendit encore dans une montagne que James B. Pruess pense être celle de Phuphan (ภูพาน). Après quelques autres (longues) péripéties, Bouddha retourna dans son monastère de Jetavana où il atteignit le nirvana après avoir confié à Ananda la répartition future de ses reliques et souvenirs matériels.

 

 

 

LE RETOUR AUX INDES, LA MORT DE BOUDDHA ET LA RÉPARTITION DES RELIQUES

 

Nous avons déjà dit quelques mots sur les reliques de Bouddha (Cf. 17).

 

Les déclarations et prophéties précédentes ne sont pas contradictoires avec ce que l’on sait de la vie terrestre de Bouddha qui résulte probablement d’une tradition orale relatée dans le canonique Maha-Parinibbana Suttanta (มหาปารมิตาสูตร) qui n’apparut sous forme écrite que plusieurs siècles après la disparition du maître. Nous y trouvons le récit du « grand départ » et de la division de ses restes (18).

 

 

La construction des premiers reliquaires débuta non pas à That Phanom mais à Nonghanluang (หนองหานหลวง) et Nonghannoi (หนองหานน้อย), lieu de la future cité engloutie (9) ce qui nous apprend que le royaume était déjà étendu à plus de 70 kilomètres à l’ouest de sa capitale. C’est là que Phra Maha Kassapa (พระมหากัสสปะ), l’un des disciples du maître accompagné de 500 saints hommes a amené une relique corporelles de Bouddha, un os du sternum, laquelle fut ultérieurement divisée et conduite à Phu Kampra. La décision de l’emplacement des reliques se fit en accord avec plusieurs monarques qui participèrent collectivement à la construction du reliquaire et y enfouirent de fabuleux trésors. Nous leur avons consacré deux articles (19). Nous retrouvons peu ou prou la tradition orale présente encore dans la mémoire collective (8).

 

 

 

Lorsque le reliquaire fut terminé et la relique enchâssée, les divinités célestes conduites par Indra descendirent du ciel pour vénérer la relique. Plusieurs d’entre elles l’ornèrent de sculptures représentant la célébration. Indra rappela aux divinités -il y avait 100.000 divinités majeures et 300.000 divinités secondaires présentes- que le Phraya de Sri Gotapura avait observé les préceptes de Bouddha et devrait renaître pendant 5000 ans encore pour régner sur cette principauté sur les deux rives du fleuve et que cette principauté serait riche et prospère. Elle est désormais bénie du ciel. De nombreux miracles se produisirent autour du sanctuaire, que la Chronique ne manque pas de relater.

 

 

 

 

Une  catastrophe survint, (une épidémie) qui fit partir une partie de la population  en un lieu appelé « la forêt ».  Peut-être faut-il y voir une implantation sur la rive gauche du Mékong, là où se trouve le stupa de Hing-Hang dans la région de Savannakhet, jumeau de celui de That Phanom situé dans une cité-royaume appelée Marukh-nakhon  « la ville dans la forêt » ?

 

A une époque encore indéterminée, des troubles éclatèrent dans la région de Roiet, révoltes de diverses cités tributaires, qui conduisirent une partie de la population à émigrer en un lieu proche ou à l’emplacement de Nongkhai. Nous apprendrons que cette nouvelle cité et celle proche de Vientiane conservent des liens étroits, probablement de tributaires puisqu’ils payent des redevances au royaume de Marukkha-nagara tout comme le font les  souverains de Roiet. L’Abbé auteur des chroniques fait en effet référence à d’anciennes chroniques du Laos. Nous avons quelques précisions au moins partielle sur l’étendue du royaume à une date qui reste floue, tout au long de 300 kilomètres sur les deux rives du Mékong depuis Nongkhai  et Bungkan, la région de Paksane  (ปากซัน) qui lui fait face sur l’autre rive du Mékong et Thakhaek (ท่าแขก) également sur la rive gauche face à Nakhonphanom. Ce développement est conforme aux prophéties de Bouddha.

 

 

 

LA PREMIÈRE RESTAURATION DU TEMPLE

 

 

Il y eut ensuite une période de déclin dont nous ignorons à la fois la date et les raisons (Guerres,  épidémies ?). Toujours est-il que cinq monarques, réincarnations des cinq rois qui avaient construit le temple, entreprirent sa première restauration. Le monarque qui les dirigeait, les autres étant vraisemblablement ses vassaux, était lui-même la réincarnation de celui qui avait fait l’aumône à Bouddha sur les lieux du That Phanom.

 

Il se souvint que Bouddha après avoir reçu l’aumône, s’était reposé à l’ombre d’un tamarinier de l’autre côté du Mékong . Retrouvant les lieux avec émotion, il ordonna la construction d'un reliquaire de forme exactement semblable à celui qui abritait la relique à That Phanom. Ce fut fait avec une division de la relique initiale. Telle est l’origine du reliquaire de Hing-Hang (พระธาตุอิงฮัง) « la construction du repos ».

 

 

Nous en ignorons la date, pour Michel  Lorrillard, elle est pré-khmère (7). Nous savons que ce monarque régna de longues années sur Roiet. Nous allons enfin avoir une précision de dates puisqu’il aurait ordonné la rédaction des Chroniques entre 274 et 236 avant Jésus-Christ ce qui le met contemporain du Roi Ashoka  qui ordonna la diffusion du Bouddhisme dans les pays de l’est de l’Inde. Trois autres rois, tous fervents bouddhistes, lui succédèrent.

 

 

C’est alors que, pour le malheur du royaume, 500 ans environ après la mort de Bouddha, un monarque impie monta sur le trône. Il ne respectait aucun des enseignements de Bouddha et était indigne de ses prédécesseurs. La ville tomba en ruines et sa capitale, située à quelques kilomètres de That Phanom fut envahie par la jungle.

 

 

APRÈS LA DISPARITION DU ROYAUME

 

La Chronique nous fait faire un saut fulgurant de 15 siècles dans le temps. Le territoire tombe sous le contrôle du Royaume de Lan-Chang. Nous ne saurons pas ce qu’il en advint lors de la montée en puissance des Khmers. Aux environs des années 1550-1590, l’un des souverains épouse une princesse du pays de That Phanom venue d’Angkor qui lui fit connaître la chronique. Pieux bouddhiste lui aussi, il alla vénérer la relique et réparer le reliquaire. Les principautés du Laos sont alors les puissances dominantes de la région, les pèlerinages royaux se multiplient accompagnées de travaux d’amélioration au sanctuaire.

 

 

Sous le règne du Roi Rama V  le Siam contrôla la région et y créa un nouvel ordre socio-politique pour incorporer les principautés lao à l'état émergent du Siam. Dans le même temps, le sanctuaire qui symbolise l’ancienne gloire tombée à l’abandon d’un royaume et sa ruine au cours des siècles précédents fut restauré. Nous connaissons les dates précises de deux restaurations successives, 1614 et 1692. En 1901, le sanctuaire était à nouveau en ruines et fut à nouveau restauré et plusieurs fois encore jusqu’à son effondrement et sa reconstruction.

 

 

Sous le règne du Roi Rama V  le Siam contrôla la région et y créa un nouvel ordre socio-politique pour incorporer les principautés lao à l'état émergent du Siam. Dans le même temps, le sanctuaire qui symbolise l’ancienne gloire tombée à l’abandon d’un royaume et sa ruine au cours des siècles précédents fut restauré. Nous connaissons les dates précises de deux restaurations successives, 1614 et 1692. En 1901, le sanctuaire était à nouveau en ruines et fut à nouveau restauré et plusieurs fois encore jusqu’à son effondrement et sa reconstruction.

 

Ces cartes postales nous donnent une bonne vision du That Ing Hang au début du siècle dernier, nous les devons à l’article de Madame Dominique GEAY-DRILLIEN « Les CPA nous parlent - Cartes postales du That In Hang » publié dans le numéro du second trimestre 2019 de Philao, le bulletin de l’ Association Internationale des Collectionneurs de Timbres-poste du Laos dont elle est présidente. Nous les publions avec son autorisation et celle de Philippe DRILLIEN son époux chargé des relations publiques au sein de l’association. Nous les en remercions.

 

Vue générale :

 

 

Les  divinités hindouistes   :

 

 

 

 

 

L’état en 2009 (photographie de Michel Lorillard) :

 

Certes, il n’existe aucune documentation historique qui permette de croire que Bouddha Gotama ait réellement voyagé de son vivant dans la région ; La source de cette croyance n'est pas l'histoire au sens de ce qui s'est réellement passé dans le passé, mais bien les mythes qui suggèrent ce qui aurait dû s’y passer. Mais il est possible aussi que des événements passés aient laissé une trace de preuves dans leur sillage, généralement incarnée sous forme de mythes et de légendes.

 

Telle est la légende de la venue de Bouddha, peut-être conserve-t-elle le lointain souvenir de la première colonisation du pays par des conquérants de religion brahmanique ou védique venus du sous-continent indien à partir du IIe millénaire avant J.-C. en suivant les cours d’eau, source de vie, qui en cette région se déplacent vers le sud-est.

 

 

C’est une hypothèse qu’envisage Maspero sans l’exclure (5).

 

 

NOTES

 

(1) « The That Phanom chronicle – A shrine history and its interpretation », une publication de Cornell University de New-York en 1976.

 

(2) « Review Article: Two Shrine Chronicle Translations », Journal of the Siam  Society,  1977,  volume 65 – 2.

 

 

(3) https://th.wikipedia.org/wiki/อาณาจักรโคตรบูร  et https://th.wikipedia.org/wiki/อำเภอธาตุพนม

 

(4) Paul Le Boulanger « Histoire du Laos français ».

Sur cette belle légende, voir notre article 11 « Origines des Thaïs ? Une courge de Dien-Bien-Phu ? » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-11-origines-des-thais-une-courge-de-dien-bien-phu-97767868.html

 

(5) G. Maspero « Say-fong, une ville morte » In : Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient, Tome 3, 1903. pp. 1-17.

 

(6) Nous avons consacré un article à ces pierres sacrées qui sont essentiellement spécifiques à l'Isan et dont l’attribution au Dvaravati reste aléatoire : A 213 « LES ORIGINES MYSTÉRIEUSES DES BORNES SACRÉES (BAÏ SÉMA) DES TEMPLES DE L’ISAN EN THAILANDE » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/a-213-les-origines-mysterieuses-des-bornes-sacrees-bai-sema-des-temples-de-l-isan-en-thailande.html

 

(7) Michel  Lorrillard  « Par-delà Vat Phu. Données nouvelles sur l'expansion des espaces khmer et môn anciens au Laos »  In Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient, tome 97-98, 2010. pp. 205-270.

 

(8) Voir notre article  A 307  « ประวัติศาสตร์พระธาตุพนม  - LA LÉGENDE DE PHRA THAT PANOM : « LE TEMPLE DU RESPECT » - SYMBOLE DE L’IDENTITÉ DU NORD-EST DE LA THAÏLANDE (ISAN) ET DU LAOS ».

http://www.alainbernardenthailande.com/preview/a23aa4e5f27f685a88cb04a3f78f6c2e8a3efdc2

 

(9) Voir notre article A 310 – « NAKHON EKKACHATHITA, LA CITÉ KHMÈRE ENGLOUTIE DANS LE GRAND LAC DE SAKON NAKHON, MYTHE OU RÉALITÉ »

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/03/a-309-nakhon-ekkachathita-la-cite-khmere-engloutie-dans-le-grand-lac-de-sakon-nakhon-mythe-ou-realite.html

 

(10) Les sept jours du festival annuel qui se tient fin janvier ou début février.

 

(11) Voir l’article de James B. Pruess «  MERIT~SEEKING IN PUBLIC: BUDDHIST

PILGRIMAGE IN NORTHEASTERN THAILAND » in Journal de la Siam Society, n° 64-1 de 1976.

 

(12) La Chronique utilise le terme de นิพพาน généralement transcrit par nibbana qui est pali, le terme nirvana (นิรฺวาณ) est sanscrit.

 

(13) Bien que vingt-quatre Bouddhas aient précédé Bouddha Gotama, les canons bouddhistes theravadas font essentiellement référence aux trois précédents.

 

(14) Cette croyance en la possibilité de Bouddha de se déplacer par la voie des airs doit-elle nous étonner ? Le don de l’ubiquité est un privilège de la divinité. Il en est de nombreux exemples dans la mythologie gréco-romaine. L’hagiographie catholique  connaît de nombreux saints qui en étaient doté, le plus bel exemple étant celui de Saint Antoine de Padoue. La présence réelle  appartient à la théologie catholique selon laquelle Jésus-Christ est substantiellement présent dans l'eucharistie sous les apparences du pain et du vin après la consécration des offrandes du pain et du vin pendant la messe. Sa présence n’est donc pas symbolique ou métaphorique. Citons aussi la croyance au Père  Noël, de combien d’enfants dans le monde ?

 

(15)  La linguistique vient-elle à notre secours ? Marukh-nakhon  dans des textes  laos, Marukkha-nagara dans des textes thaïs  (มรุกขนคร – มฤคนคร) ? Maruka est un mot pali et qui viendrait de rukkha (รุกข)  qui est un arbre (sacré ?). Ma (มะ) est un préfixe que le thaï place avant le nom d’un arbre ou d'une plante. En thaï contemporain nakhon (นคร) est une ville. Le mot est d’origine sanscrit-pali. Le dictionnaire de l’Académie royale admet deux prononciations, nakhon ou nakhara (นะคอน  - นะคะระ). Marukh-nakhon  signifierait donc « la ville dans la forêt » ?

 

(16) Roietpratu signifie cent-unes portes. L’histoire évidemment légendaire de la ville veut qu’à l’époque de sa splendeur son enceinte comportait cent-unes portes. Une hyperbole peut-être mais qui établit que son importance était alors considérable. Aujourd’hui, on ne parle plus que de Roiet.

 

(17) Voir notre article A 253 -  « DES RELIQUES DE BUDDHA ET DE LEUR BON USAGE » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/02/a-253-des-reliques-de-buddha-et-de-leur-bon-usage.html

 

(18) Les livres sacrés du Bouddhisme traduits du pali ont fait l’objet d’une traduction en 50 volumes de plusieurs érudits anglais dans les années 1880 : « The sacred books of the east », volume XI, 1881, traduction de T.W. Rhys-Davids (pages 1-62) passe pour donner la traduction la plus érudite.

 

(19) Voir nos deux articles :

A 251- LA LÉGENDE DU TRÉSOR ENFOUI DU PHRA THATPHANOM SUR LES RIVES DU MÉKONG, LE LIEU LE PLUS SACRÉ DU BOUDDHISME DANS LE NORD-EST.

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/02/a-251-la-legende-du-tresor-enfoui-du-phra-thatphanom-sur-les-rives-du-mekong-le-lieu-le-plus-sacre-du-bouddhisme-dans-le-nord-est.ht

A 307- ประวัติศาสตร์พระธาตุพนม - LA LÉGENDE DE PHRA THAT PANOM : « LE TEMPLE DU RESPECT » - SYMBOLE DE L’IDENTITÉ DU NORD-EST DE LA THAÏLANDE (ISAN) ET DU LAOS.

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/03/a-307-la-legende-de-phra-that-panom-le-temple-du-respect-symbole-de-l-identite-du-nord-est-de-la-thailande-isan-et-du-laos.html

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20 mars 2019 3 20 /03 /mars /2019 19:57
Dessin d'un élève de Kermit Krueger

Dessin d'un élève de Kermit Krueger

« L’histoire du Siam est faite de légendes » écrivait en 1854 Monseigneur Pallegoix qui connaissait fort bien le pays où il était déjà depuis un quart de siècle, bénéficiant de la royale amitié de Rama IV.

 

Nous vous en avons conté quelques-unes, de celles qui tournent autour d’un trésor mythique, statues de Bouddha en or massif, accumulation de métaux précieux ou plus concrètement, trésor de l’or blanc qu’est le sel (1).

 

 

Nous connaissons le temple de Phra That Phanom sur les murs duquel se trouvaient de singulières fresques, aujourd’hui disparues après l’effondrement de l’ancien Stupa, représentant des voyageurs hollandais, découverte que nous devons à notre ami Jean-Michel Strobino (2)

 

Relation du voyage de Francis Garnier (dessin de 1868) :

 

 

et par une autre légende, celle du fabuleux trésor enfoui dans ses fondations (3). Il est l’un des monuments les plus vénérés du pays et un lieu de pèlerinage privilégié dans l’Isan autant que dans le Laos : N’oublions pas qu’il se situe dans ce qu’on appelait autrefois le « Laos siamois » qui n’est plus à l’intérieur des frontières du laos actuel. Sa vénération y est attestée depuis le XVIe siècle au moins.

 

 

Nous devons à Kermit Krueger, ce volontaire bénévole du Corps de la paix américain  (Peace corps volonteer) qui enseigna au Collège de formation des enseignants à Mahasarakham de septembre 1963 à décembre 1965 une autre légende encore vivante dans la mémoire des populations locales relative à ce haut-lieu du bouddhisme  Isan-Lao. Elle a été recueillie auprès de ses élèves, qui ont dû l'écrire en anglais comme exercice et a été publiée sous le titre « le Temple du respect » (The Temple of Respect) (4). Nous vous la livrons aujourd’hui.

 

 

Encore une légende, direz-vous ?

 

« Quand la légende dépasse la réalité, c’est la légende qu’on retient » (5).

 

LA LÉGENDE DU « TEMPLE DU RESPECT »

 

Le temple de That Phanom est le temple le plus important du nord-est de la Thaïlande.  Une grande partie de l'histoire de ce temple n'est que légende et personne ne connaît son âge exact. 

 

 

Il y a des centaines d'années, avant qu'il y ait de grands pays comme aujourd’hui, chaque ville était sa propre nation. Une ville avait parfois un roi plus puissant que ses voisins et qui gouvernait trois ou quatre autres villes. Mais le plus souvent aucune de ces villes n’était capable de dominer les autres. Ces cités pouvaient œuvrer de concert pour se protéger contre un ennemi extérieur ou échanger des denrées et autres produits. C’est ainsi que débuta l’histoire du temple.

 

Il y avait à cette époque quatre rois qui régnaient sur des cités proches du Mékong. Parfois, l’un était plus puissant que les autres, parfois aucun ne l’était. Ils  décidèrent un jour de se réunir.

 

L’un d’entre eux qui était à l’origine de cette conférence au sommet dit :«  Mon pays a besoin de riz mais nous avons d’autres produits que nous pouvons troquer contre votre riz. Il y a de nombreuses années, nous nous sommes affrontés. Mon peuple souhaite entretenir des relations amicales avec les vôtres ». Un autre roi fit également part du souci de son peuple de vivre en paix. Que faire ? Un troisième eut alors une pieuse idée : « Construisons un temple. Chacun d’entre nous en construira un quart. Cela montrera à nos sujets que nous pouvons travailler ensemble. Et si nous pouvons travailler ensemble, ils comprendront que tous peuvent vivre en parfaite amitié ».

 

 

Ainsi firent-ils. Pendant plusieurs mois, ils cherchèrent un lieu propice. Au bout d’un certain temps, l’un d’entre eux déclara au cours d’une nouvelle réunion : « J'ai trouvé l’endroit exact, il est au sommet d’une petite colline. Allons-y ensemble ». Cette colline était isolée et couverte de forêts. Elle convenait à leur dessein. « C'est convenu. C’est ici que nous allons construire le temple ». Celui dont la cité était au nord construisit donc le mur nord. Celui dont la cité était à l’est construisit donc le mur est, il en fut de même pour celui dont la ville était à l’ouest et pour celui dont la ville était au sud.

 

 

Leur temple était construit en forme de grotte. Quand il fut terminé, chaque roi apporta des bijoux, des pierres précieuses, de l’or et de l’argent pour les offrir au nouveau temple. « Nous savons maintenant que nous pouvons travailler ensemble, puisque nous avons construit ce temple ensemble. Nos dons montreront que nous pouvons également nous faire une confiance mutuelle ». Quand tous les cadeaux furent sur place, la porte du temple fut fermée et scellée à la grande joie et la grande fierté de tous.

 

Dessins extraits du site https://www.thailandguru.com/leisure-day-nakhon-phanom-chedi.html :

 

Le premier Stupa  construit en 535 avant Jésus-Christ

 

 

Sa reconstitution contemporaine : 

 

 

Transformation 500 ans avant Jésus-Christ

 

 

De 1609 à 1692 :

 

 

1941-1942 :

 

 

Les écritures bouddhistes nous apprennent que lorsque Bouddha mourut, les prêtres prirent des fragments de ses os et les transportèrent dans toute l’Asie afin que chacun de ces reliques soient placées dans un temple. Leur présence devait rappeler aux populations la  nécessité de maintenir leur foi dans les enseignements de Bouddha.

 

 

Les écritures bouddhistes nous apprennent encore que l’un de ces prêtres avait avec lui un fragment du sternum du maître qu’il avait emporté dans le nord-est de la Thaïlande. Il voulait construire un temple dans cette partie du monde pour en faire le plus grand centre du bouddhisme. Alors qu’il errait dans cette région, il se rendit sur la colline, vit le temple nouvellement construit symbole de l’union des quatre villes et se dit : « C'est là où je construirai mon temple. Ces rois sont de fervents bouddhistes et s’ils ont coopéré à la construction de leur temple, je sens qu’ils coopéreront également pour construire le mien ». Il se rendit donc auprès de chacun d’eux, leur montra la relique et leur dit « J’ai vu votre temple sur la colline. Je voudrais que vous m’aidiez à construire le mien ». Ils tombèrent d’accord et au milieu de leur temple, ils construisirent un stupa pour qu’il le domine la colline et, en son sein, ils placèrent la relique de Bouddha.

A 307- ประวัติศาสตร์พระธาตุพนม  - LA LÉGENDE DE PHRA THAT PANOM : « LE TEMPLE DU RESPECT » - SYMBOLE DE L’IDENTITÉ DU NORD-EST DE LA THAÏLANDE (ISAN) ET DU LAOS.

Très vite, le temple devint célèbre dans toute la région et de nombreuses personnes venaient y rendre un culte mais il n’avait pas de nom et beaucoup pensaient que celui de Temple sur la montagne n’était pas séant. Au bout d’un certain temps, et compte tenu du caractère éminemment sacré des lieux et de leur fréquentation par des pèlerins qui priaient à la manière bouddhiste, la tête inclinée et les mains jointes en forme de fleur de lotus (en thaï  phanomพนม), l’usage fit alors que le temple fut appelé « le temple du respect » (พระธาตุพนม phra that phanom). Il continue à porter ce nom qui devint ensuite celui de la province et de sa capitale, Nakhon Phanom (นครพนม).

 

 

Les écoliers de Kermit Krueger ...

 

 

concluent ainsi « Mais tout cela ne sont que légendes, car il n’y a pas d’histoire des temps anciens. Bien des années plus tard, les gens ont commencé à écrire l'histoire du temple. Il faut donc croire les récits de sa construction ».

 

 

 

QUELQUES  OBSERVATIONS

 

 

1) Cette version légendaire dissipe pour nous un doute sémantique : on lit volontiers (Guides plus ou moins sérieux ou Wikipédia) que Phanom en thaï signifie « la montagne », c’est exact mais ce peut n’être aussi qu’une simple colline voire un tertre ou une butte. Mais c’est également le « salut que l’on fait les mains jointes élevées en forme de lotus pour manifester le respect » (définition du dictionnaire de l’Académie Royale). S’il y eut un jour un tertre ou une colline (?) ce n’est pas le cas aujourd’hui car il n’y a pas la moindre colline, le stupa n’étant élevé au niveau du dessus du sol que par quelques marches. La désignation de « temple du respect » donnée par nos écoliers est donc la seule pertinente. Nous pourrions l’appeler également « temple des mains jointes ». Compte tenu des circonstances de la construction, il aurait également pu être baptisé « temple du respect et de l’amitié ».

 

 

2) La légende rejoint-elle la réalité ? Le temple et son stupa ont fait l’objet de nombreuses et fort érudites études. Nous avons cité la description qu’en fit le premier. Francis Garnier plus d’un siècle avant l’effondrement de 1975 relatant la légende de la construction du temple au vu d’une Chronique royale du Cambodge du lettré Nong dont l’historicité est plus ou moins douteuse (3).

 

 

Cette légende fait état de l’intervention collective de plusieurs monarques. Ainsi fait la tradition orale venue des siècles précédents et transmise par nos écoliers de Mahasarakham. Peut-on dater cette construction ?

 

Il existe une chronique de That Phanom d’origine aléatoire et obscure, dont une recension a été effectuée par le vénérable Phra Deba Ratanamoli, abbé du temple en 1969. Les circonstances de la première apparition de cette chronique sous forme de manuscrit sont autant un sujet de spéculation que les origines du sanctuaire lui-même. Une traduction commentée a été effectuée et publiée en 1976. C’est relativement chaotique surtout en ce qui concerne les origines contemporaines de Bouddha (6). Le premier abbé dont l’existence semble historiquement assurée aurait été désigné en 1668 ainsi  que celle de ses successeurs sous la juridiction desquels furent effectués les multiples embellissements et exhaussements successifs probablement partiellement responsables en dehors des éléments naturels de l’écroulement de l’édifice en 1975 (7).

 

 

Une récente étude de Michel Lorillard repose sur de méticuleuses et très scientifiques observations qui ne contredisent pas notre légende (8). Il a étudié de nombreux sites s'inscrivant dans une échelle chronologique comprise entre le VIIe et le XIIIe siècle et donnant un éclairage inédit sur le processus d'« indianisation » de la vallée moyenne du Mékong. Des vestiges étudiés par lui dans le bassin inférieur de la rivière Sé Bang Fai (เซบั้งไฟ) au Laos rejoignent d’autres vestiges sur la rive siamoise situés à quelques kilomètres en amont, en aval, à l’est et à l’ouest de That Phanom qu’il considère comme jumeaux, tous vestiges môns et pré angkoriens ou angkoriens compte non tenu des vestiges qui subsistent sur le site même de notre temple. Il y a probablement un lien entre tous ces sites. Des sema (les pierres sacrées) situés dans l’enceinte du temple seraient originaires de quatre villes indiennes, au début de l'ère bouddhique ? « Les éléments de la légende sont ici présentés comme des événements historiques » nous dit Michel Lorillard.

 

 

Notre propos n’était pas de faire œuvre d’érudition ce qui dépasse nos compétences mais simplement de rapporter une légende que connaissaient par tradition familiale des gamins des années 60, aujourd’hui adultes, relative à un lieu de culte symbole majeur de l’identité de l’Isan. Ils témoignent d’un monde traditionnel disparu ou en voie de disparition où les valeurs étaient d’autant plus fortes que l’existence était rude. Ils sont aujourd’hui des anciens qui représentent une richesse et une sagesse que seuls l’âge et l’expérience procurent. 

 

L’un de ses élèves dit un jour à Krueger  « comment les archéologues et les savants peuvent-ils savoir ? Ils n’ont pas passé leur vie ici. Ceux qui y ont vécu nous l’ont dit, nos parents, nos grands-parents qui le tenaient de leurs grands-parents et des grands- parents de leurs grands-parents… »  

 

Certes quand la légende dépasse la réalité, c’est la légende qu’on retient mais nous ajouterons « plus encore quand la légende est belle ». L’histoire de l’amitié entre quatre roitelets d’une époque assurément très ancienne, ayant construit un temple magnifique au centre géométrique de leurs royaumes ne méritait-elle pas d’être rappelé.

 

 

 

NOTES

 

(1) Quelques histoires de trésors dans nos articles :

De l’or

R2. 84 « LE TRESOR ENGLOUTI DE LA 1ERE AMBASSADE DU ROI NARAÏ AUPRÈS DE LOUIS XIV EN 1681 ? »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-84-la-1ere-ambassade-du-roi-narai-aupres-de-louis-xiv-en-1681-118035147.html

A 302 « LA LÉGENDE DES TROIS BOUDDHAS DE KANTARAWICHAI »

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/02/a-302-la-legende-des-trois-bouddhas-de-kantarawichai.html

A 303  « LA LÉGENDE DES TROIS BOUDDHAS DE VIENTIANE ET UN TRÉSOR AU FOND DU MÉKONG ».

Du sel

A 300 « LA LÉGENDE INSOLITE DE LA DÉCOUVERTE DU SEL PAR LES HABITANTS DE L’ISAN (NORD-EST DE LA THAÏLANDE) »

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/02/a-300-la-legende-insolite-de-la-decouverte-du-sel-par-les-habitants-de-l-isan-nord-est-de-la-thailande.html

« LA LÉGENDE INSOLITE DE LA DÉCOUVERTE DES VERTUS DU SEL PAR LES HABITANTS DE L’ISAN (NORD-EST DE LA THAÏLANDE) »

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/02/la-legende-insolite-de-la-decouverte-des-vertus-du-sel-par-les-habitants-de-l-isan-nord-est-de-la-thailande.html

(2) « DES HOLLANDAIS DU WAT PA KE DE LUANG PRABANG AUX HOLLANDAIS DU TEMPLE DE THAT PHANOM EN ISAN (NORD-EST) » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/06/des-hollandais-du-wat-pa-ke-de-luang-prabang-aux-hollandais-du-temple-de-that-phanom-en-isan-nord-est.html

(3) « A 251- LA LÉGENDE DU TRÉSOR ENFOUI DU PHRA THATPHANOM SUR LES RIVES DU MÉKONG, LE LIEU LE PLUS SACRÉ DU BOUDDHISME DANS LE NORD-EST » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/02/a-251-la-legende-du-tresor-enfoui-du-phra-thatphanom-sur-les-rives-du-mekong-le-lieu-le-plus-sacre-du-bouddhisme-dans-le-nord-est.ht

 

 

(4) https://isaanrecord.com/2016/03/29/special-isaan-folk-tales-part-six/

 

(5) C’est la phrase mythique du film de John Ford  « L’homme qui tua Liberty Valance » (The Man who shot Liberty Valance).

 

 

(6) James B. Pruess « THE THAT PHANOM CHRONICLE - A SHRINE HISTORY AND ITS INTERPRETATION » - Publication de THE CORNELL UNIVERSITY - SOUTHEAST ASIA PROGRAM  : Data Paper No. 104, Southeast Asia Program, Cornell University Ithaca, N.Y.; Cornell University, novembre 1976; 76 pp.

 

(7) Ne regardons pas ces ajouts d’un œil critique. Les occidentaux n’ont rien à leur envier : Les architectes revendiquent les grandes hauteurs réservées à des édifices à forte valeur symbolique ou de prestige. Ces bravades ont entraîné la déviation de la tour de Pise au XIIe siècle

 

 

et au siècle suivant l’effondrement du chœur de la cathédrale Saint-Pierre de Beauvais. L’effondrement des Twin Towers le 11 septembre 2001, symboles de l'activité des milieux d'affaires internationaux au cœur de New York, n’a guère suscité de commentaires sur le fait pourtant évident que la chute d'un gratte-ciel signifie aussi que l'architecture, même la plus audacieuse et la mieux maîtrisée au point de vue technique, n'est pas à l'abri d'un accident naturel, comme un séisme ou une inondation, ou d'un attentat.

 

 

(8) Michel Lorrillard « Par-delà Vat Phu. Données nouvelles sur l'expansion des espaces khmer et môn anciens au Laos », In : Bulletin de l’École française d'Extrême-Orient. Tome 97-98, 2010. pp. 205-270.

                        

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14 mars 2019 4 14 /03 /mars /2019 01:08

 

Nous avons déjà évoqué les  « révoltes des Saints » suscitées par les réformes du Roi Chulalongkorn lorsqu’il prit la décision  de bouleverser le système traditionnel du Siam, pour conduire son pays à la « modernité » (1). Dans un précédent article (2) nous avons rapidement fait la connaissance de l’un de ces « saints » (littéralement « personne ayant gagné des mérites » - phu mi bunผู้มีบุญ), Sopa Phontri qui fut à l’origine de l’une de ces « révoltes des Saints » (Kabot Phumibun - กบฏผู้มีบุญ) lesquelles ne furent pas spécifiques au règne de Rama V puisque certaines en Isan l’ont précédé et d’autres l’ont suivi comme nous le verrons en conclusion. Leur histoire reste à écrire, les historiens occidentaux de profession ou de passion comme nous l’ignorent car, nous le verrons aussi, les seules sources disponibles sont en thaï.

 

 

L’HISTOIRE DE « MOLAM » SOPHA PHONTRI

 

« Molam » Sopha Phontri (หมอลำโสภา พลตรี) est né en 1882, sous le règne de Rama V, dans un petit village de la province de Khonkaen, Ban Nonrang (บ้านโนนรัง) situé  à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest du chef-lieu (sous-district de Sawathi, district de Mueang, province de Khon Kaen (ตำบลสาวะถี - อำเภอเมือง จังหวัดขอนแก่น). Le terme de « Molam » sous lequel il est connu, n’est qu’un qualificatif, le molam est à la fois la musique traditionnelle de l’Isan et du Laos mais aussi celui dont on qualifie une personne qui le pratique. Nous pouvons donc l’appeler Sopha Phontri « le musicien ».

 

 

Il est d’une famille d’agriculteurs.

 

Il fit ses études à l’école du temple. Peut-être était celle du Wat Chai si (วัดชัยศรี) situé dans le village de Sawathi que nous connaissons pour les peintures murales de sa chapelle d’ordination construite et décorée au début du siècle dernier et que notre musicien a pu connaître ? (3)  Ce n’est qu’une supposition car le sous-district comprend 20 villages dont chacun a son temple.

 

 

Servi par une excellente mémoire, il y apprend à lire l’alphabet traditionnel (thamธรรม)

 

 

et l’ancien alphabet khmer  (khomขอม)

 

 

qui donne accès aux écrits sacrés (voir nos deux articles) enseignés par les moines les plus savants ainsi que des rites et des rituels traditionnels (Phithikam Buangsuangพิธีกรรมบวงสรวง) ainsi que la musique. Le molam du sous-district de Sawathi et des districts voisins est particulièrement réputé.

 

 

C’est un homme riche : il a trois épouses et trois propriétés agricoles dans trois villages, Ban Pawai, Ban Nongtakai et Ban Sawathi (บ้านป่าหวาย, บ้านหนองตะไก้ et บ้านสาวะถี). Dans le seul village de Ban Pawai, il possédait environ 70 à 100 rai (entre 11 et 16 hectares). Il est d’une personnalité agréable. C’est un bel homme qui doit aux travaux des champs un teint basané. Ses dents sont colorées par le bétel. Intrépide, il n’a pas peur de parler, il n’a pas peur d’agir, il n’a pas peur des autres. D’humeur toujours égale, il est apprécié de tous.

 

 

L’ENTRÉE EN RÉBELLION

 

La première raison de son entrée en rébellion

 

fut la conséquence de la politique de domination culturelle de l’État central, avec  la loi sur l’enseignement primaire de 1921, et les créations d’écoles dans les villages pour que tous les petits enfants de la région puissent apprendre le thaï avec les livres d’enseignement en thaï. Sopha Phontri y fut opposé estimant que ses enfants sont Isan avec d’être Thaïs. Il estima qu’ils doivent être élevés au temple comme il le fut et y apprendre l’écriture traditionnelle comme lui. Il répète volontiers « la langue thaïe mange nos enfants » (ภาษาไทยกินเด็ก).

 


L’écriture traditionnelle apprend aux enfants à être bons et à connaître les règles du Dharma. Il refusera donc d’envoyer ses enfants à l’école locale qui est installée dans le village de Ban Sawathi (โรงเรียน บ้านสาวะถี). Suivi par beaucoup alors de ses futurs disciples, ils le laisseront assurer l’éducation de leurs enfants lui-même avec l’assistance des moines. Cela va naturellement susciter la colère du directeur de l’école auquel il s’opposera parfois physiquement. Mais il s’opposa aussi aux enseignants leur déniant le titre de « professeur » (khru - ครู). Il considère que ce vocable, signe d’une position sociale élevée, doit être réservé aux moines les plus anciens et les plus respectés des villageois. Ils n’ont droit à ce titre que lorsqu’il leur a été attribué au cours de la cérémonie du hotsong (พิธีฮดสรง), le mot est spécifiquement isan, encore appelée theraphisek (เถราภิเษก) ; une cérémonie traditionnelle locale probablement venue du Laos au cours de laquelle l’ensemble des habitants du village reconnaissaient que les moines avaient terminé leurs études et étaient dignes à leur tour de diffuser l’enseignement. Nous devons situer le début de ces événements en 1932, date de la création de l’école si l’on en croit son site Internet.

A 305- LA RÉBELLION DE SOPHA PONTRI « LE MUSICIEN » DANS LA PROVINCE DE KHON KAEN (1932-1942).

La seconde raison de la rébellion

 

est postérieure : Elle est la suite de la première loi sur la protection de la forêt (ฎหมายป่าไม้) du 4 août 1937 :

 

 

Dorénavant, pour couper du bois dans une forêt, les habitants doivent solliciter l’autorisation du Département des forêts (thangkrompaทางกรมป่า). Mais cette autorisation est soumise au payement d’une taxe au mètre cube qui frappe les villageois qui vont couper du bois dans la forêt tant pour construire leur habitation et pour la confection du charbon de bois pour la cuisine. Or, pour eux, c’est d’une logique implacable, ce n’est pas le gouvernement qui a planté les arbres, il n’y a donc pas d’autorisation à demander, il n’y a pas de redevance à payer. La seule autorisation à demander est celle de l’esprit des forêts (Donputa – ดอนปู่ตา littéralement l’esprit du grand-père paternel – pu – et celui de la grand-mère maternelle – ta).

 

 

Depuis des millénaires les habitants de l’Isan vivaient en contact étroit avec la nature en dépit du rôle croissant joué par les progrès technologiques et les ressources forestières y avaient grande valeur. En Isan les villageois construisaient un petit sanctuaire en bois destiné à ces esprits au milieu des arbres et des animaux de la forêt, les seuls responsables de la conservation de ce patrimoine naturel. C’est à eux seuls qu’ils s’adressent lorsqu’ils vont pratiquer des coupes en forêt (4). Sopha Phontri va donc exhorter ses compatriotes à continuer à couper le bois de la forêt en particulier pour construire leur habitation en respectant seulement le rituel auprès des esprits.

 

 

La troisième raison

 

intervient deux ans plus tard. Il s’agit de la création d’une taxe foncière sur les mutations des terres (phasi thidin ภาษีที่ดิน) le 1er avril 1939 et appelée « taxe de maintenance locale » (phasibamrungthongthiภาษีบำรุงท้องที่).

 

 

Elle suscite la colère des villageois. Ce n’est pas le gouvernement qui a créé la terre, elle l’a été naturellement. Pour y vivre, il faut la travailler ce qui est difficile. Tout comme le bois de coupe, elle nous appartient (« La terre nous appartient » : Thidin penkhongraoที่ดินเป็นของเรา).

 

 

Cette taxe était initialement de 5 satang mais fut rapidement portée à 10 puis  à 20. Sopha Phontri et ses partisans vont se refuser de la payer. Cette grève de l’impôt va susciter la fureur de district Khun Wanwutthiwichan (ขุนวรรณวุฒิวิจารณ์) le chef de district (Naiamphoe Mueang Khonkaenนายอำเภอเมืองขอนแก่น). Il va falloir faire un exemple. Il va ordonner la saisie de terres appartenant à deux partisans de Sopha Phontri, Nai Sing et Nai Saem (นายสิงห์ นายเสริม). Il leur était demandé d’abandonner leur propriété pour 40 rai ou payer une taxe de 125 bahts qui, à l’époque, ne correspondait pas au prix de deux bouteilles de bière mais à celui de 30 vaches. Sopha Phontri fit alors le tour des villages pour protester contre la domination culturelle du gouvernement central et la tyrannie des fonctionnaires de Bangkok. Il obtint un grand succès.

 

Il ne faut pas perdre de vue ces raisons purement fiscales qui ont en réalité une importance énorme. Les paysans des villages de l’Isan vivaient en économie de subsistance : ils ont leur champ de riz, leurs poulets et leurs cochons, le poisson des étangs et le gibier de la forêt, les champignons, les insectes et toutes sortes de fruits ou plantes sauvages comestibles. Le bois des forêts leur permet de construire leur habitation. Le peu de monnaie dont ils disposent provient de petits travaux d’artisanat vendus sur les marchés et leur permet surtout et tout au plus d’acheter ce qu’ils ne peuvent pas ou ne savent produire, les vêtements par exemple.

 

 

Le ciel ou Bouddha ont évité à l’Isan profond la présence des usuriers chinois qui n’ont rien à y gratter et restent cantonnés dans les grandes métropoles (5).

 

 

Sopha Phontri affirmait toutefois porter un grand respect au royaume de Thaïlande telle qu’il était avant le coup d’État mais aucun aux personnes qui gouvernaient le pays à cette époque. Le premier texte du 4 août 1937 provient du gouvernement de Phot Phahonyothin et celui du 1er avril 1939 du gouvernement de Plaek Phibunsongkhram même s’ils sont pris au nom du roi Ananda qui n’est venu dans son pays qu’en 1938, qui vit toujours à Lausanne ce qu’ignore son bon peuple qui ne le connaît que par les portraits qui sont affichés dans les bâtiments officiels et son effigie sur les timbres-poste et les pièces de monnaie.

 

 

Sopha Phontri, fort de ses convictions dans les pouvoirs charismatiques du monarque, va se rendre à Bangkok pour le rencontrer. Pouvait-il savoir qu’il était en Suisse ? Il n’a évidemment pas pu le rencontrer. L’aurait-il pu si le jeune roi avait été dans son pays ?

 

 

Le gouvernement local va alors s’attaquer à cette sédition fiscale. Sopha Phontri et onze de ses amis sont arrêtés et conduits à Khonkaen. Ils sont libérés au bout de 15 jours. Sitôt revenu à la liberté, notre musicien va continuer à faire le tour des villages pour protester contre l’oppression intellectuelle et fiscale du gouvernement central. Il est une nouvelle fois arrêté et emprisonné à Khonkaen en compagnie de vingt de ses amis. Combien de temps resta-t-il dans la prison de Khonkaen, nous l’ignorons. Toujours est-il qu’il en sortit et continua de plus fort son appel à la sédition fiscale.

 

 

Il a de plus en plus de succès. Le gouvernement décida alors   une attaque frontale.  Sopha Phontri avait organisé le soir du 16 décembre 1940 dans le village de Ban Sawathi et un terrain appartenant à Nai Saem ce que l’on a appelé « le grand discours ». La population était venue de tous les villages environnant du sous-district, Ban Ngio, Ban Nonku, Ban Pawai, Ban Khoksawang, Ban Buengkae (บ้านงิ้ว, บ้านโนนกู่, บ้านป่าหวาย, บ้านโคกสว่าง, บ้านบึงแก). D’autres étaient venus du village de Ban Nongsiangsui (บ้านหนองเซียงซุย) actuellement dans le district de Phu Wiang (ภูเวียง) qui est situé à 40 kilomètres à l’ouest. N’oublions pas que ces « rebelles » n’avaient pas d’autre moyen de locomotion que leurs deux jambes. 2 ou 300 auditeurs étaient présents ce soir-là. Le discours de Sopha Phontri tourna autour des critiques contre un gouvernement qui ne respecte pas les traditions et opprime les paysans en créant une fiscalité qu’ils ne peuvent supporter. C’est à nouveau un appel au refus de payer les taxes. Il prédit un sombre avenir pour l’Isan. Vers 21 heures, l’officier de police locale assisté d’un chef de village intervient et procède à l’arrestation de 116 personnes, hommes et femmes. Ils sont d’abord enfermés dans les locaux de l’école de Ban Sawathi. On constate qu’aucune des personnes arrêtées ne portait d’arme. Le lendemain ils sont tous conduits à Khonkaen pour qu’il soit procédé à une enquête du chef de « rébellion dans le royaume » (kabotphai nai ratchaanachak - กบฏภายในราชอาณาจักร). L’enquêté va durer deux mois. Parmi les  accusées, il y a plusieurs femmes enceintes qui durent accoucher en prison. Sopha Phontri et trois autres dirigeants (dont un dénommé khui daengnoi - นายคุย แดงน้อย) seront condamnés à 16 ans de prison. Les autres sont libérés mais un quart était mort au cours de cette détention. Les condamnés vont être envoyés à la prison de Bang Khwang à Bangkok (เรือนจำบางขวาง) qui a depuis acquis une triste réputation sous le surnom de Bangkok Hilton et qui ressemble de très près à l'image que l'on peut avoir de l'enfer.

 

 

Khui Daengnoi sera retrouvé noyé (accidentellement ?) dans le canal de Bang Sue (คลองบางซื่อ) à la suite d’un débordement. Les deux autres y ont échappé miraculeusement diront leurs partisans et vont alors être renvoyés à la prison de Khonkaen. Sopha Phontri y sera victime d’une rage de dents et le surveillant en chef lui aurait injecté une drogue à laquelle il était allergique et qui causa sa mort. Accident médical ou assassinat ? Ce décès intervient à la fin de l’année 1942 ou au début de l’année 1943.

 

 

Ses partisans furent convaincus que sa carrière fut marquée par deux miracles. Le premier est d’avoir échappé à l’inondation consécutive au débordement du canal. Le second est plus étrange : Après son décès, les autorités pénitentiaires enveloppèrent son corps dans un linceul et le mirent en terre provisoirement avant que sa famille ou ses proches ne viennent récupérer sa dépouille pour procéder au rituel funéraire. Il resta trois jours en terre. Le quatrième, ses proches ne trouvèrent plus en terre que le pagne qu’il portait lors de son décès. Le corps avait disparu. Ils furent convaincus qu’il était revenu sur terre.

 

 

LES RÉVOLTES DES SAINTS EN ISAN

 

Il y en eu d’autres avant et il y en eut au moins une autre après celle-ci (6). L’histoire de chacune d’entre elles mériterait d’être écrite.

 

Carte des rébellions des saints en Isan établie par Suwit Thirasawat :

 

 

Elles se différencient fondamentalement des autres mouvements de révolte, que ce soit l’insurrection communiste qui fut puissante en Isan, téléguidée depuis Pékin et Hanoï ou le mouvement des « chemises rouges » également puissant en Isan qui avait un « chef d’orchestre » sur le plan national.

 

 

Elles sont toutes initiées par un personnage charismatique, un phu mi bun, un « saint » qui bénéficie ou auquel ses fidèles attribuent des pouvoirs magiques. N’oublions pas que l’Isan est imprégné de croyances animistes qui sont difficilement compatibles avec le matérialisme marxiste !

 

Elles sont géographiquement localisées ce qui explique que les autorités centrales n’ont pas de peine à les juguler.

 

Elles sont toutes, surtout, c’est leur seul aspect « politique » axées sur la protestation contre les envahissements du pouvoir central, fruits de sa politique de modernisation de « thaïsation ». La révolte de Sopha Pontri en est un bel exemple, que ce soit au niveau de la lutte contre « colonisation intellectuelle par l’écriture ou  contre une fiscalité qui bouleverse les traditions séculaires. Cet attachement à leur petit microcosme géographique n’est pas incompatible avec leur amour du pays bien au contraire (7). Ne disons pas qu’elles sont « réactionnaires », le terme peut être interprété de façon négative, elles sont « traditionalistes ».

 

 

SOURCES

 

Les sources anglaises et à fortiori françaises sont inexistantes, elles sont toutes en thaï.

Citons :

https://www.baanjomyut.com/library_2/proletarian_revolt/02.html

http://www.phusing.com/?name=knowledge&file=readknowledge&id=528

L’article est d’un universitaire de l’Université de Khonkaen Suwit Thirasawat (สุวิทย์ ธีรศาสวัต) et extrait du premier volume d’une Encyclopédie de la culture thaï dans le nord-est qui en compte trois (แหนังสือสารานุกรมวัฒนธรรมไทย ภาคอีสาน เล่ม) qui date de 2011 et que nous n’avons pu consulter.

https://www.silpa-mag.com/history/article_8986

La page : https://isaanrecord.com/2017/08/29/sila-wongsin-subaltern-phibun/

est consacrée à la dernière rébellion de Sila Wongsin en Isan

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article 140 « La Résistance à la réforme administrative du Roi Chulalongkorn. La révolte des "Saints" » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-140-la-resistance-a-la-reforme-administrative-du-roi-chulalongkorn-la-revolte-des-saints-123663694.html

 

(2) Voir notre article A 304 « VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ECRITURE ISAN ? » 

 

(3) Voir notre article A 196 – « LES PEINTURES MURALES, L’ÂME DES TEMPLES DU COEUR DE L’ISAN » : 

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/11/a-196-les-peintures-murales-l-ame-des-temples-du-coeur-de-l-isan.html).

 

(4) Voir l’article de Boonyong Kettate « The Ancestral Spirit Forest (Don Pu Ta) and the Role Behavior of Elders (Thao Cham) in Northeastern Thailand » in Journal of the Siam Society, n°  88.1 & 2 (2000) pp.96-110).

La croyance en l’existence d’une âme dans les arbres appartient à toutes les civilisations traditionnelles. Le paganisme antique connaissait l'hamadryade, sorte d'incarnation semi-humaine, semi-divine, attachée à l'existence de chaque arbre. On ne pouvait abattre un arbre sans respecter un rituel. L’un d’entre nous a connu  au  début des années 50, ce n’est pas si loin, des bûcherons piémontais qui venaient dans les Alpes procéder à des coupes et qui, avant de frapper de leur cognée, demandaient pardon à l’arbre.

 

 

(5) On constate non sans intérêt que dans les motifs qui ont conduit les habitants de l’Isan à entrer beaucoup plus tard en révolte armée sous la bannière communiste, les exactions des usuriers chinois actifs à Bangkok est totalement absente  ici. Voir nos deux articles :

H 28 – « LA GUÉRILLA COMMUNISTE DANS LE NORD-EST DE LA THAÏLANDE (ISAN) DU 7 AOÛT 1965 AU 23 AVRIL 1980 - PREMIÈRE PARTIE ».

http://Mecklembourg-Poméranie-Occidentale/2018/12/h-28-la-guerilla-communiste-dans-le-nord-est-de-la-thailande-isan-du-7-aout-1965-au-23-avril-1980-premiere-partie-4.html

H 29 – « LA GUÉRILLA COMMUNISTE DANS LE NORD-EST DE LA THAÏLANDE (ISAN) DU 7 AOÛT 1965 AU 23 AVRIL 1980. LA FIN ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/01/h-29-la-guerilla-communiste-dans-le-nord-est-de-la-thailande-isan-du-7-aout-1965-au-23-avril-1980.la-fin.html

 

(6) Nous en connaissons plusieurs dont la première est antérieure à l’avènement de la présente dynastie.

La première date du règne de Phetracha (พระเพทราชา) connue sous le nom de kabot bunkwang (กบฏบุญกว้าง) sous la direction du dit Kwang en 1699. Elle éclata à Nakhonrachasima (นครราชสีมา) et semble avoir été noyée dans le sang ? Nous en savons peu de choses et en ignorons les motifs, probablement réaction d’une province excentrée contre le pouvoir central alors à Ayuthaya (ศรีอยุธยา).

Elle est suivie en 1791, sous le premier règne de la dynastie, de la révolte de Ai Chiangkaew (กบฏเชียงแก้ว) et se déroule dans le Champassak (จำปาศักดิ์) qui n’est plus présentement province thaïe. Ce fut probablement un mouvement de dissidence noyé dans le sang.

La troisième intervient sous le second règne, en 1817, Kabot Sakiatngong (กบฏสาเกียดโง้ง) et se produisit également dans le Champassak sous la direction du saint Sakiatngong.

La suivante frappe le règne de Rama V, Kabot Sambok (กบฏสามโบก) en 1901 -1902.  Nous n’en savons rien.

La suivante, la cinquième, la révolte des saints de l’Isan, Kabot Phumibun Isan (กบฏผู้มีบุญอีสาน) se déroule à la même époque. Elle est probablement à rattacher avec la précédente aux rébellions suscitées par les réformes de Rama V (1).

Sous le sixième règne intervient en 1925 la sixième révolte connue sous le nom de Kabot nongmakkaeo (กบฏหนองหมากแก้ว) dans le village de Nongmakkaeo (บ้านหนองหมากแก้ว) dans le sous district de Puan Phu, le district de Phukradueng  dans la province de Loei (ตำบลปวนพุ - อำเภอภูกระดึง จังหวัดเลย).Ce fut là une révolte paysanne armée qui déborda sur les provinces voisines de Phetchabun, Lomsak, Phitsanulok et Chaiyaphum (เพชรบูรณ์ - หล่มสัก - พิษณุโลก ชัยภูมิ) et probablement noyée dans le sang ?

La septième, Kabot Molam Noichada (กบฏหมอลำน้อยชาดา) date de 1936 et éclate à Mahasarakham.  Son initiateur, le musicien Noichada agite les mêmes arguments que Sopa Phontri, rejet de l’école et de la fiscalité. Ses animateurs finirent en prison eux-aussi.

La huitième, Kabot Molam Sophaphontri (กบฏหมอลำโสภา พลตรี) est la nôtre.

En 1959 enfin intervint celle de Sila Wingsing  sous le neuvième règne dans le district de Chokchai, province de Nakhonrachasima (อำเภอโชคชัย จังหวัด -นครราชสีมา) qui se termina par l’exécution du « saint » son meneur.

 

 

(7) C’est assez singulièrement une position du Félibrige provençal en rébellion purement intellectuelle contre le pouvoir central jacobin dont l’un des animateurs disait « Ame moun vilage mai que toun vilage, ame ma Prouvènço mai que ta prouvinço, ame la Franço mai que tout » (« j'aime mon village plus que ton village, j'aime ma Provence plus que ta province, j'aime la France plus que tout »). Il faut aimer son petit pays pour aimer le grand ! C’est une position que le gouvernement de Vichy répandit dans les années 40 sans succès il est vrai dans les territoires et colonies de l’Indochine française !

 

Tract diffusé au Laos, au Cambodge et en Indochine dans les années 40 :

 

 

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11 mars 2019 1 11 /03 /mars /2019 22:01

 

 

Il y a plus de trois ans, en septembre 2015, nous vous avions parlé d’un mouvement en faveur de la renaissance de l’ancienne écriture de l’Isan (1) au vu de nombreux ouvrages publiés à ce sujet les années précédentes.

 

Quelques mois plus tôt, ce que nous ignorions à l’époque, la municipalité de Khonkaen et son Université avaient lancé un programme baptisé the Isan Culture Maintenance and Revitalization Program » (2) destiné à revitaliser cette écriture, le Thaï Noï (3).

 

Ses promoteurs partaient de la constatation d’évidence qu’il y avait dans le nord-est probablement 20 millions de personnes parlant la langue locale mais qui avaient oublié l’ancien système d’écriture qui n’était plus enseigné. Les 27 et 28 février 2015, un séminaire de deux jours avaient réuni environ 100 personnes provenant des écoles, des universités ou des temples. Selon le compte rendu visé note 3, l’écriture Thaï Noï remonterait à la période de Sukhothai et « prendrait en charge » les six tonalités du langage Isan avec plus de précisions que la phonétique thaïe.

 

  Alphabet thaï Noï , manuscrit sur feuille de latanier non daté :

 

 

Les partisans d’un enseignement formel de cette écriture soutinrent alors que la création d’un lien avec le passé devait renforcer la fierté des habitants à l’égard de leur patrimoine face au mépris des élites de Bangkok. Ce projet concernait dix-huit écoles dans quatre municipalités de la province de Khon Kaen et devait permettre à la Georgia State University (de l’Atlanta) de publier un dictionnaire thaïlandais-anglais-isan. Ce projet avait alors surpris puisque le système éducatif thaïlandais avait toujours mis l’accent sur l’utilisation exclusive du thaï central (et de l’anglais !) dans l’enseignement. L’État avait depuis  longtemps insisté sur l’unité des populations au sein du royaume selon le concept ethno-national de «Thainess ».

 

 

Ce projet nous surprend nous-même un peu puisque ce dictionnaire existait déjà sous le nom de สารานุกรมภาษาอีสาน-ไทย-อังกฤษ (sous-titré Isan-Thai-English Dictionary) publié en 1989 sous la signature du Dr Preecha Pinthong (ดร. ปรีชา พิณทอง), avec un tirage de 5.000 exemplaires vendus 3.500 bahts ce qui soit dit en passant est fort coûteux pour un ouvrage, même érudit, en thaï. Il est même disponible en ligne (4).

 

Comme son  nom l'indique, plus qu'un dictionnaire, il s'agit d'une véritable encyclopédie. L'ouvrage n'a pas été réédité et aujoursd'hui introuvable :

 

 

 

Il existe également un dictionnaire publié en 2001 sous la signature de Samli Raksutthi (สำลี รักสุทธี) sous le titre de พจนานุกรมภาษาอีสาน-ไทยกลาง (« Dictionnaire Isan – thai central ») moins volumineux puisqu’il nous épargne l’anglais (ISBN 9745231444) mais plusieurs fois réédité.

 

 

Le manuel d’initiation à l’écriture traditionnelle isan que nous avions sous les yeux (1) est daté de 2012.

 

Le dictionnaire annoncé ne semble pas avoir concrétisé son existence (inutile puisqu’il en existait déjà un !) bien que ses promoteurs aient à cette fin bénéficié de bien singulières subventions comme nous allons le voir.

 

 

Selon John Draper, américain qui se qualifie de « coordinateur » de Isan Culture Maintenance and Revitalization Program, il était nécessaire de reconnaître et de préserver les diversités culturelles en Thaïlande. D’autres universitaires thaïs, ce que nous avions d’ailleurs constaté (1), estimaient que fort peu de gens connaissaient l’écriture Thaï Noï (ไทน้อย), traditionnellement utilisée par les moines seulement lors des cérémonies villageoises. Seuls les moines les plus anciens étaient capables de l’enseigner.

 

 

Nous n’avons pu savoir à cette heure quels furent les progrès que Isan Culture Maintenance and Revitalization Program a permis de faire pour l’apprentissage de l’écriture traditionnelle, puisque le site verrouille l’accès aux rapports annuels (5).

 

Il était également au menu de ce colloque de doubler les inscriptions sur les panneaux de signalisation au moins dans le nord-est. Vaste programme ! Pratiquement rien n’a été fait, cette question ne présentant pas le moindre intérêt dans la mesure où les panneaux de signalisation sont le plus souvent bilingues, thaï et thaï romanisé et s’il y a un effort à faire, ce serait peut-être de doubler par une inscription en thaï romanisé sur les panneaux qui ne le sont pas, surtout dans les zones les plus reculées et non pas de les tripler par des indications dans une écriture que plus personne ne connaît.  Ce qui est amusant et stupéfiant pour les bons Français et Européens que nous sommes, est que ce « vaste programme » avait été financé à concurrence de 540.000 euros … par les Communautés européennes dont on se demande bien ce qu’elles peuvent avoir à faire avec l’écriture traditionnelle de l’Isan. 20 millions de bahts environ ont donc été dépensés pour financer la rédaction d’un dictionnaire qui n’a jamais été rédigé, créer des écoles dont on ignore toujours si elles existent et financer la rédaction de panneaux indicateurs bi ou trilingues qui n’ont pratiquement jamais été installés. Notons toutefois pour être honnêtes que l’on trouve des panneaux bi ou trilingues dans l’enceinte de l’Université ...

 

 

...  et que nous avons eu la surprise d’en rencontrer un sur une petite  route de la province de Khonkaen. On peut épisodiquement en rencontrer de temps à autres au hasard de promenades.

A 304 - VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ECRITURE ISAN ?
A 304 - VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ECRITURE ISAN ?
A 304 - VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ECRITURE ISAN ?
A 304 - VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ECRITURE ISAN ?

Il serait amusant de savoir quels élus au sein des Communautés européennes ont eu l’habileté de faire avaler à ses organismes gestionnaires ce qui n’est même pas une couleuvre mais un python géant et à quoi ces fonds ont réellement été utilisés ?

 

 

Il y a quelques jours au début de l’année 2019, un article (bilingue) provenant d’un universitaire économiste probablement tout aussi sinon beaucoup plus distingué que les précédents,  Setthasart Wattasoke  (เศรษฐศาสตร์ วัตรโศก) nous a quelque peu interpelés ne serait-ce que par son titre manifestement provocateur « Isaan under Siamese colonization: Eradicating the Tai Noi » (คนอีสานในอาณานิคมสยาม: เมื่ออักษรไทน้อยถูกสยามทำลาย) que nous pouvons traduire par « Les habitants de l’Isan sous la colonisation siamoise et l’éradication du Thaï noï » (6).

 

 

 

L’auteur part d’une considération d’ordre général auquel nous pouvons souscrire sans difficultés « Le processus d’intégration des États vise toujours à établir l’harmonie et l’unité entre les différentes couches de la population tout en les  consolidant. Dans l'histoire thaïe, la politique de centralisation menée par Bangkok a soumis la diversité des diverses zones régionales sous l'influence du gouvernement central. En conséquence, le centre a progressivement assimilé les diversités locales qui en fin de compte disparaîtront si ces populations locales ne savent pas maintenir leur identité ». L’opinion de l’auteur est – ce qui nous semble une évidence – que la politique centralisatrice du gouvernement de Bangkok est passée en particulier par l’utilisation de la langue centrale et que le Siam a assimilé la culture lao de la rive droite du Mékong en se concentrant sur l’écriture Thaï Noï qui était autrefois la langue écrite du royaume lao de Lanchang. Son rappel historique est précieux et ne contredit pas celui que nous fîmes il y a plus de trois ans (1) : À l'origine, les habitants de l'Isan des groupes ethniques, essentiellement les groupes laos, utilisaient leur propre écriture sous trois formes distinctes :

 

Une écriture khmère venue des Indes et modifiée, dont on trouve des traces épigraphiques aux environs du 13e siècle de notre ère qui serait née aux alentours de Siem Reap et se serait répandues dans le nord-est.

 

L'écriture tham (ธรรม) répandue dans le nord-est au cours de la période du Lanchang répandues dans la littérature bouddhiste du milieu du 17e au 19e siècle qui  proviendrait de l’ancienne écriture des Môns.

 

Inscription de 1564 au temple Wat Suwannakhuha (วัดถ้ำสุวรรณคูหา), district de Suwannakhuha (สุวรรณคูหา), province de Nong Bua Lam Phu (หนองบัวลำภู) :

 

 

Inscription de 1360 au temple Wat Mahaphon (วัดมหาผล) Ban Tha Khon Yang, (บ้านท่าขอนยาง) sous-district de Tha Khon Yang, (ท่าขอนยาง)district de Kantharawichai, (กันทรวิชัย)province de Maha Sarakham (มหาสารคาม) :

 

 

L’écriture Thaï Noï introduite en Isan avec l’écriture tham fut utilisée pour les questions administratives, de vieilles œuvres littéraires ou des contes, des écrits de médecine ou d’astrologie. Elle était alors la plus largement utilisée dans l’ancienne société érudite de l’Isan au sein d’un petit cénacle d’érudits, moines ou laïcs essentiellement dans  la littérature religieuse de temples.

 

 

Nous en trouvons par exemple des traces dans les peintures murales du temple Wat Chaisi alias Wat Tai (ไชยศรี  ou วัดใต้ โบสถ์) dans le village de Ban Sawathi (บ้านสาวะถี) près de Khonkaen (ขอนแก่น) daté de 1865. Il y a une certitude : l’écriture était au premier chef utilisée pour transcrire le pali, la langue sacrée des temples dont elle fut le seul support pendant des siècles dans le nord-est. Il est permis de se demander combien de moines et pis encore de fidèles la connaissent encore aujourd’hui ? (7). Quant à la littérature – essentiellement religieuse – conservée dans les manuscrits des temples, elle présentait une autre difficulté de lecture puisqu’il n’y avait pas d’orthographe fixée : l’écriture n’a jamais fait l’objet d’une réelle et sérieuse codification ce qui entraîne des graphies et des orthographes variables. Selon les textes, il est impossible de trouver deux manuscrits identiques, chaque copie subissant des modifications ou des corrections effectuées par un lettré ou les fantaisies des scribes convaincus à tort ou à raison d’être dans leur bon droit.

 

Photographie de  Setthasart Wattasoke :   

 

 

Nous auteur nous livre enfin une information fondamentale qui contredit de façon formelle ce qui a été dit lors du colloque tenu à l’Université de Khonkaen :

 

L'écriture Thaï noï utilisée par les anciens habitants de l'Isan n'avait pas de marques de tonalités alors que la langue parlée en comprend cinq  comme le thaï standard. C’est donc dire que certains mots écrits avec les mêmes caractères et les mêmes voyelles pouvaient avoir cinq significations différentes. Il appartenait au lecteur de décider de la signification. On disait alors  « an nang sue, nang ha » (อ่านหนังสือ หนังหา). La meilleure traduction en est encore « dém …..dez-vous ». Il fallait donc trouver le sens de la phrase écrite en fonction de son contexte.

 

 

L’écriture – ceux qui connaissent un peu l’écrit comprendront – n’utilise pas les signes de tonalités qui sont pourtant un élément fondamental du thaï écrit pour déterminer immédiatement la tonalité de la syllabe !

 

Il y a une différence fondamentale entre l’écriture « tham » de l’Isan qui ignore les signes de tonalités et l’écriture traditionnelle également « tham » du Lanna dont l’origine est probablement commune (écriture mône ?), qui connaît présentement un grand regain d’intérêt mais qui organise tout comme l’alphabet thaï de Ramakhamhaeng les marques de tonalités (8).

 

 

L'ECRITURE THAÏ NOÏ REMPLACÉE PAR L'ECRITURE THAÏE, UNE « COLONISATION INTELLECTUELLE » ?

 

Lorsque le Siam engagea une politique de réforme de l'État aux débuts du règne de Rama V en 1874, le gouvernement tenta de former les autorités locales de l’Isan en leur expliquant que la culture siamoise était supérieure à celle de l’Isan.

 

Le gouvernement devait alors réformer la politique de l'éducation en raison de la nécessité de former des fonctionnaires au service des services administratifs créés dans le cadre de sa politique. Il s’efforça alors d’encourager les écoles locales  à recruter des enseignants qualifiés pour enseigner en thaï. Initialement les temples bouddhistes étaient les seuls lieux d’enseignement, et la plupart des enseignants étaient des moines ou des laïcs autrefois ordonnés. La première école à enseigner le thaï dans le nord-est fut ainsi créée en 1891 à Ubon Ratchathani, fut l’école Ubon Wasikasathan  (โรงเรียนอุบลวาสิกสถาน).

 

 

Dès lors le système éducatif basé sur la langue thaïe mis en place évolua progressivement dans la région. Il y fut alors publié un total de six manuels thaïlandais écrits par Phraya Sisunthonwohan (พระยาศรีสุนทรโวหาร)  encore appelé le professeur Noi Ajaariyangkul (น้อย อาจาริยางกูล) diffusés dans le nord-est  :

 

 

 

Munbotbanphakit (มูลบทบรรพกิจ), Wanitnikon (วาหนิตนิกร), Aksonprayok (อักษรประโยค), Sangyokphithan (สังโยคพิธาน), Waiphotchanaphijan (ไวพจนพิจารณ์) et Phisankaran (พิศาลการันต์). En 1910, le ministère de l'Intérieur envoya des observateurs dans les divers districts pour s'assurer de la qualité de l’enseignement diffusé auprès des jeunes enfants de l'Isan.

 

Une édition de 1871 :

 

 

 

En 1921, intervint la loi sur l'enseignement élémentaire obligatoire.

 

Une rédition contemporaine  : 

 

 

Les parents furent dès lors contraints d’inscrire les enfants dans un système éducatif utilisant l'écriture thaïe et les érudits contraints de travailler dans un système éducatif utilisant l'écriture thaïe.

 

Le monument à la gloire du professeur dans sa ville natale de Chachoengsao (ฉะเชิงเทรา)  sur lequel il est qualifié d’arbitre suprême de la langue thaïe :

 

 

Le premier document officiel connu utilisant l’écriture thaïe est un rapport de Ban Makkhaeng (บ้านหมากแข้ง), province de Udonthani (อุดรธานี). Il s’agit d’une lettre adressée à la cour royale de Bangkok par Kromluang Prachaksinlapakhom (กรมหลวงประจักษ์ศิลปาคม) en 1896. Mais l’alphabet thaï n’est alors utilisé qu’à des fins officielles comme c’est le cas du document susdit. Les moines et les rares villageois sachant écrire continuèrent à utiliser leur écriture locale. Ce fut la création d’écoles publiques supervisées par l’administration provinciale qui affecta la popularité et l'utilisation de l'alphabet Thaï Noï qui disparut progressivement de la mémoire des générations suivantes.

 

Photographie de  Setthasart Wattasoke :   

 

 

LA  RÉBELLION

Il surgit alors une « révolte intellectuelle »avec des réactions spontanées contre cette « domination intellectuelle » du gouvernement central dont l’emprise n’était pas encore totale. On peut citer en 1940 ce qui a été appelé « la rébellion des mérites » (กบฏผู้มีบุญ - Kabot Phumibun) que l’on peut traduire par la rébellion des hommes saints à Ban Sawathi (บ้านสาวะถี) dans le district Sawathi (สาวะถี)  dans la province de Khon Kaen (ขอนแก่น). Sous la conduite de Mo Lam Sopa Phontri (หมอลำโสภา พลตรี), un chaman local assez mystérieux, doté de pouvoirs magiques, et de chefs de village, les rebelles refusèrent d’envoyer leurs enfants à l’école en thaïe car ils étaient convaincus que cela leur ferait perdre leur identité. Leur opinion aussi était – à l’inverse de celle des beaux esprits de Bangkok – que l’écriture Thaï Noï utilisée depui s toujours leur enseignait à être bons et moralement supérieurs ce que ne permettait pas l’écriture thaïe. Les accusations de trahison proférées par les autorités centrales contre ce groupe mirent fin à son activité, son chef fut incarcéré à plusieurs reprises et ensuite à la prison de Bang Khwang à Bangkok (บางขวาง). Il y resta deux ans, fut renvoyé à la prison de Khonkaen où il mourut plus ou moins mystérieusement en 1942 à l’âge de 60 ans.

 

 

« COLONISATION » PAR L’ÉCRITURE ?

 

Les réformes administratives sous le règne du roi Rama V ont incontestablement visé à créer un « état nation » au détriment des diversités culturelles et a conduit irrémédiablement a la disparition de l’écriture locale que le grand public ne trouve plus guère que dans les brèves inscriptions sur les peintures murales des chapelles d’ordination locales, spécifiques au cœur de l’Isan, les Hup Taem (ฮูปแต้ม) dont nous avons déjà parlé (9)


 

 

et sur les manuscrits sur feuilles de latanier qui dorment probablement dans les archives de nombreux temples si elles n’ont pas été dévorées par la vermine ou détruites par l’humidité sur lesquelles gisent probablement des trésors culturels  à ce jour inédits.

 

 

Setthasart Wattasoke s’aventure peut-être un peu loin lorsqu’il parle de « colonisation ».  il n’y a pas d’équivoque, le terme qu’il utilise, Ananikhom (อาณานิคม) ne peut pas se traduire autrement.

 

 

Il est difficile de dire que l’intention du pouvoir central depuis Rama V d’ « assimiler » ou d’ « intégrer » la région du nord-est relève d’une éthique « coloniale » comme à la plus belle époque de la colonisation française, lorsque le mot « assimilation » fleurait encore bon la IIIe république, associé aux politiques menées dans les colonies – on parlait alors volontiers d’« assimilation coloniale ». Il ne faut tout de même pas oublier que les Thaïs et les Isan-lao ont la même origine ethnique, que leur langage est lourdement similaire et qu’ils pratiquent globalement la même religion. C’est bien là une situation que la France coloniale ne pouvait connaître ni en Afrique noire (un Sénégalais n’a rien de commun avec un Marseillais) ni en Afrique du nord (un Kabyle n’est pas comparable à un Alsacien) ni dans l’Indochine française (un Annamite ne ressemble pas à un Breton). Nous nous permettons cette comparaison chauvine puisque Setthasart Wattasoke fait référence aux menaces similaires de domination intellectuelle de la France au Laos colonisé.

 

 

 

L’affirmation nous semble hâtive, la France aurait tenté sans succès de remplacer l'écriture lao par un système romanisé. C’est faire une confusion entre un système de romanisation qui n’est pas contradictoire avec la préservation du patrimoine scriptural originaire. Le Thaï aussi est officiellement romanisé mais son écriture reste son écriture (9). La « romanisation » n’est qu’un outil et non pas un substitut. Il y eut plusieurs dictionnaires français-lao qui donnent une transcription romanisée de la langue, ce ne sont que des outils (10).

 

Nous ne rentrons pas dans le débat qui viserait à juger la portée des efforts entrepris par le pouvoir central depuis Rama V pour réaliser l’intégration (ou l’assimilation ?) des différentes populations de son royaume, toutes ethnies confondues. 

 

 

 

LA NÉCESAIRE CONSERVATION DE CE PATRIMONE SCRIPTURAL

 

C’est une évidence et une nécessité culturelle. Si vous avez l’occasion de visiter l’une de ces chapelles d’ordination spécifiques au cœur même de l’Isan, vous trouverez des inscriptions, quelques mots le plus souvent, que vous ne pourrez lire même si vous lisez le thaï. Ne demandez pas aux moines présents, la plupart seront incapables de traduire. Ceci dit, il est évident aussi que cette écriture traditionnelle, aussi respectable soit-elle, ne peut servir de substitut à l’écriture thaïe pour transcrire la langue locale Isan-Lao dont il ne faut tout de même pas oublier qu’elle est au moins à 75 % du thaï central. La raison en est d’évidence si l’on en croit  Setthasart Wattasoke qui sur ce point contredit formellement les érudits menés par un Américain au sein de l’Université de Khonkaen : L’écriture traditionnelle ne permet pas de déterminer, faute de signe distinctif, sur laquelle des cinq tonalités doit être prononcée une syllabe. La belle affaire, avons-nous dit, dém….dez vous en fonction du contexte. Soit ! Un seul exemple, le meilleur ami de l’homme, c’est ma (หมา ton montant) ou ma (ม้า ton haut) un cheval ou un  chien ? Restons-en là.

 

ma kap ma ma kin mama

Le chien et le cheval mangent la soupe :

 

 

Cette écriture est donc parfaitement inefficace au quotidien, les efforts de notre jeune universitaire économiste non pas pour la restaurer mais pour restaurer son étude sont éminemment sympathiques. Nous l’apprécions au même niveau que nous pouvons apprécier le combat de ceux qui chez nous se battent pour maintenir l’enseignement du grec et du latin dans le cursus scolaire.

 

« Ah ! pour l’amour du grecsouffrez qu’on vous embrasse  » (Molière, Les femmes savantes)

 

 

UNE AUTRE FORME D’INSIDIEUSE COLONISATION ?

 

On croit parfois marcher sur la tête mais cette constatation n’incrimine en rien Setthasart Wattasoke, celui-ci est Thaï, son article (5) a été écrit en thaï et ensuite traduit en anglais. Ce qui devient hallucinant, c’est que les articles tombés de l’Université de Khonkaen prônant la réhabilitation de l’écriture traditionnelle de l’Isan par des universitaire thaïs, c’est que les écrits de l’organisme même qui s’occupe de cette réhabilitation the Isan Culture Maintenance and Revitalization Program, et leurs colloques n’opèrent qu’en anglais ! Les enseignants de l’Université de Khonkaen prônant la réhabilitation de l’ancienne écriture de leur région se croient obligés de le faire en anglais. L’Université de Khonkaen publie une revue érudite, le « Journal of Mekong Societies » qui refuse actuellement de publier des articles en thaï n’acceptant que l’Anglais. Le sujet est récurrent chez de nombreux universitaires thaïs et est d’ailleurs remonté jusqu’à l’UNESCO (11).

 

Alors que le Siam a toujours su louvoyer entre les intérêts impérialistes divers, Hollandais contre Français au 17e, Anglais et Français entre le 19e  et le 20e  ...

 

 

et Japonais et Américains pendant la seconde guerre mondiale se trouvera-t-elle dans les griffes de la « Macdonaldisation » ? En 2011, la revue « Courrier International » a publié un très bel article sous la signature de Sulak Siwalak sous le titre « I Breathe therefore I Am » (Je respire donc je suis) : il y écrit ce qui nous servira de conclusion : « La mondialisation est une religion démoniaque qui impose des valeurs matérialistes et une nouvelle forme de colonialisme ».

 

 

Avant de se préoccuper de la sauvegarde d’une vieille écriture – si respectable et sympathique que soit cette préoccupation – ne serait-il pas judicieux que les universitaires thaïs se ressaisissent contre la « Macdonaldisation », la « Sevenelevenisation » et la « Cocacola-isation » de leur propre langue et de leur propre écriture ? Point n’est besoin pour cela de faire appel à des Universitaires de l’Atlanta ou aux Européens des Communautés européennes.

 

 

NOTES

 

(1) voir notre article « VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ÉCRITURE ISAN ? » : http://www.alainbernardenthailande.com/2015/09/vers-une-renaissance-de-l-ancienne-ecriture-isan.html

(2) Voir en particulier le site

https://www.researchgate.net/publication/317221448_Report_on_the_completion_of_the_Isan_culture_maintenance_and_revitalization_programme

(3) Voir une analyse sur le site

https://isaanrecord.com/2015/03/13/ancient-isaan-script-to-be-revitalized-in-new-public-effort/

(4) https://www.isangate.com/new/isan-dictionary.html

(5) Par exemple sur les sites (mais il y en a bien d’autres) :

https://www.researchgate.net/publication/317221448_Report_on_the_completion_of_the_Isan_culture_maintenance_and_revitalization_programme

https://muse.jhu.edu/article/658006

La page Internet signalée par Draper dans « Toward a Curriculum for the Thai Lao of Northeast Thailand » : www.icmrpthailand.org est aux abonnés absents et la page Facebook « โครงการอนุรักษ์และฟื้นฟูวัฒนธรรมอีสาน »  semble inactive depuis trois ans ?

(6) https://isaanrecord.com/2019/02/07/isaan-siamese-colonization-tai-noi/

(7) Actuellement les livres de prière utilisés dans les temples comportent sur leur page gauche le texte pali transcrit en caractères thaïs avec de minuscules différences mais sans la moindre difficulté et en réponse à droite le texte traduit en thaï. Les fidèles peuvent donc prier en pali en comprenant ce qu’ils disent en thaï.

(8) Voir la thèse de Natnapang Burutphakdee publiée le 29 octobre 2004 par la  Payap University, Chiang Mai : « KHON MUANG NEU KAP PHASA MUANG: ATTITUDES OF NORTHERN THAI YOUTH TOWARDS KAMMUANG AND THE LANNA SCRIPT »  numérisée :

https://inter.payap.ac.th/wp-content/uploads/linguistics_students/Natnapang_Thesis.pdf.

 

(9) Voir notre article  A 196 « LES PEINTURES MURALES, L’ÂME DES TEMPLES DU COEUR DE L’ISAN » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/11/a-196-les-peintures-murales-l-ame-des-temples-du-coeur-de-l-isan.html

(9) Nous avons consacré deux articles à la romanisation du Thaï

A 91 « La Romanisation du Thaï ? » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a91-la-romanisation-du-thai-114100330.html

165. « Le Roi Rama VI et la romanisation du Thaï » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-165-le-roi-rama-vi-et-la-romanisation-du-thai-125174362.html

 

(10) « Dictionnaire et guide franco-laotien » du Docteur Estrade de 1896.  « Lexique français- laocien » de Monseigneur Cuaz de 1904. « Nouveau dictionnaire français-laotien » de Guy Cheminaud de 1906. Tous utilisent ce qu’ils appellent une « prononciation figurée ». Ce sont des érudits qui ne cherchent pas à « coloniser » mais à comprendre. Les seules véritables tentatives de romanisation de l’écriture locale, son remplacement pure et simple par un système que le gouvernement avait commandé à Georges Cœdès, eurent lieu non pas au Laos mais au Cambodge en 1943 sans succès. L’intervention de l’École française d’Extrême-Orient au Laos fut essentiellement  consacrée à la standardisation de l’écriture.

 

(11) « Guérilla linguistique » un article signé  Julian Gearing publié le 30 septembre 2003  in « Courrier International » (Revue de l’Unesco)

« L’anglais gagne peu à peu du terrain dans la vie quotidienne des Thaïlandais. Le thaï est-il une langue menacée ? Si l’on en juge d’après la bataille qu’a perdue le mois dernier à Bangkok un groupe d’étudiants, la réponse est oui. La Cour suprême administrative a débouté 10 étudiants qui demandaient à pouvoir rédiger leur mémoire de maîtrise dans leur langue maternelle. M. Saran et ses camarades sont thaïlandais, ils étudient en Thaïlande mais, s’ils veulent obtenir leur maîtrise à l’université Mahidol de Bangkok, ils doivent rédiger leur mémoire en anglais. D’autres universités de haut niveau, comme Chulalongkorn et Thammasat, permettent aux étudiants de choisir entre le thaï et l’anglais. Mais Mahidol tient « à former des diplômés qualifiés et reconnus internationalement » - d’où l’importance capitale qu’elle accorde à l’anglais. Mme Amor Taweesak, maître-assistant qui enseigne à Mahidol, comprend le mécontentement des étudiants. Forcer les élèves à écrire en anglais « ne leur donne pas grand avantage » car ils maîtrisent mal cette langue. Elle ajoute que l’université accorde des exemptions pour des cas particuliers, par exemple « si le doyen considère qu’un mémoire sera meilleur s’il est rédigé en thaï ». La Thaïlande est-elle assiégée par la langue anglaise ? A Bangkok, certains jeunes parlent de « guérilla à petite échelle » plutôt que d’attaque massive. La langue de Shakespeare pimente le discours des politiciens, des pop stars et des étudiants. Ainsi, un jeune Thaï branché dira : « Mai tong worry » (Don’t worry - T’en fais pas). Chayaporn Kaew-wanna, réceptionniste dans une société de télécommunication, ne pense pas que la prolifération de l’anglais constitue une menace. « Nous ne pouvons pas refuser cette langue », déclare-t-elle, ajoutant que l’anglais est important si le pays veut continuer à se développer. Certes, la Thaïlande veut se développer, mais son tissu culturel est menacé. Le mois dernier, le ministre de l’éducation a ordonné que les chiffres traditionnels et le calendrier bouddhiste soient utilisés à l’école « afin de contrecarrer l’influence occidentale et de préserver l’identité culturelle du pays ». Mais la plupart des étudiants, « accros » à leurs téléphones portables et à leurs calculettes, ont tout simplement oublié les arabesques des chiffres thaïs ».

 

๐๑๒๓๔๕๖๗๘๙

 

(11) Courrier international, n°1076, du 16 au 22 juin 2011, p. 63.

« .. .The globalization is a demonic religion imposing materialistic values and a new form of colonialism … »

Sulak Sivaraksa, économiste, est l’auteur de « Wisdom of Sustainability : Buddhist Economics for 21st Century » (« La sagesse du développement durable, ou les sciences économiques bouddhistes pour le XXIe siècle »). Il y propose des solutions de rechange, durables à petite échelle et autochtones à la mondialisation, sur la base des principes bouddhistes et du développement personnel.

 

 

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4 mars 2019 1 04 /03 /mars /2019 22:29

 

 

Nous connaissons l’histoire tumultueuse du Bouddha d’émeraude, palladium de la Thaïlande, ramené de la ville de Vientiane par le général Chao Phraya Chakri  dont il s’empara en 1778 avant de mettre la ville à sac et de devenir 4 ans plus tard fondateur de l’actuelle dynastie. Une légende lui attribue aussi la prise de trois autres précieuses statues de Bouddha. D’autres sources non moins légendaires attribuent toutefois cette prise de guerre au sac de Vientiane en 1827 sous le règne de Rama III. Nous sommes une fois de plus aux confins de l’histoire et de la légende. (Nous reviendrons in fine sur ces sources que nous avons utilisées)

 

 

« Il était une fois, il y a bien longtemps », un roi au Laos avait trois très belles filles. Toutes trois adoraient leur père et voulurent marquer leur affection de façon durable.

 

 

 

 

Selon certaines sources, ce roi aurait été Chaiyachetthathirat (ไชยเชษฐาธิราช) des l’un des plus grands monarque du Lan Chang (Laos)  de 1548 à 1571, année de sa mort et qui régnait également sur le Lanna (Chiangmaï).

 

 

 

 

Chacune fit sculpter une statue du Bouddha. Elles étaient superbes et pendant de longues années, on vint de tout le Laos pour les admirer.

 

 

 

De nombreuses années plus tard, le Laos entra en guerre contre le Siam sous le règne de Setthathirat III. Le Siam triompha. Quand le vainqueur parvint à Vientiane, il vit les trois statues et les trouva si belles qu’il décida de les ramener dans son pays. Il les fit mettre dans des chars à bœufs jusque sur les rives du Mékong pour leur faire traverser la rivière en barque.

 

Lors de ce passage, il s’éleva une violente tempête et une barque chavira avec une  statue.

 

 

 

 

Les deux autres parvinrent jusqu’à Nongkhai où elles furent conservées et vénérées pendant de longues années.

 

 

 

Elles portent le nom de chacune des trois filles, Phra Sœm l’aînée (พระเสริม), Phra Suk (พระสุก) pour la seconde et Phra Sai (พระสายน์) pour la dernière. La statue de Phra Suk est perdue à jamais au fond du fleuve jalousement gardée par les Nagas qui souhaitaient le conserver. Pour certains en effet, les Nagas avaient voulu retrouver Suk qui aurait été elle-même  Naga dans une précédente existence ! Nul ne s’est jamais avisé d’aller la rechercher.

 

 

 

UN PREMIER TEMPLE CONSTRUIT À NONGKHAI POUR ACCUEILLIR LES STATUES

 

 

Un temple fut construit sur l’emplacement d’un ancien temple abandonné connu sous le nom de Wat Phi Phio (วัดผีผิว) : La date exacte de sa construction est inconnue mais elle est attribuée au prince Thao Suwuthatham alias Boonma (ท้าวสุวอธรรมา  - บุญมา), gouverneur de la ville à l’époque du sac de Vientiane sous le règne du roi Lao Anuwong ,donc non pas lors du pillage de 1778 mais de celui de 39 ans postérieur.

 

 

 

Les statues auraient été placées initialement dans le temple Wat Hokong (วัดหอก่อง) mais durent être déplacées lors d’un séisme qui endommagea le bâtiment. Elles ne furent pas endommagées, et certains considérèrent que ce fut un miracle et d’autres qu’elles avaient provoqué le séisme pour montrer qu’elles souhaitaient aller dans un autre temple, Wat Hokong étant trop modeste pour les accueillir. Il fut décidé de la construction d’un nouveau temple à l’emplacement du Wat Phi Phio qui était abandonné des moines mais où se trouvait encore un très vénéré chedi. Il fut donc décidé de le restaurer et de la rebaptiser Wat Phochai.

 

 

 

La décision définitive du gouverneur fut prise après consultation du moine le plus ancien de la ville Thanya khrulakkham (ท่านญาครูหลักคำ). La consécration du temple aurait eu lieu le 21 février 1828. Quelque temps après, survint ce qui fut considéré comme un miracle consécutif à cette consécration, une éclipse solaire le 4 mars 1829. Le temple abritait alors les deux statues, Phra Sœm  et Phra Sai et connut un grand essor.

 

 

 

Le Wat Hokong  est aujourd’hui le Wat  Praditthammakhun  (วัดประดิษฐ์ธรรมคุณ).

 

 

En raison de sa position stratégique au bord de Mékong, il fut le premier à accueillir sur les terres siamoises les deux Bouddhas sacrés avant d’être transférés au Wat Phochai Wat Pho Chai tout proche. De ce récit historique (ou de ces légendes) et de ses suites, la chapelle d’ordination, l’Ubosot  garde un souvenir précieux, avec des peintures relatant cet événement.

 

 

Elles se trouvent sous le porche d’entrée, mais aussi sous un pavillon ouvert à côté de l’Ubosot qui fait face au Mékong. Un pavillon accueille les répliques des trois bouddhas y compris le dernier des trois ayant disparu dans les tréfonds du Mékong lors de son acheminement vers Nong Khai.

 

 

Il s’agit certes de copies mais qui ont le mérite d’être beaucoup plus faciles à admirer que les deux originaux de Nongkhai et de Bangkok dont l’approche est pratiquement impossible.

 

 

UN NOUVEAU MIRACLE

 

Lorsque Mongkut devint roi du Siam en 1851 après de longues années passées sous la robe de moine, il désira que les deux statues dont il connaissait l’existence  soient conduites à Bangkok.

 

 

 

Elles furent placées sur deux chars à bœuf et commençèrent le long voyage vers Bangkok. Elles n’avaient pas quitté la ville que l’essieu de l’un des chars se brisa et que la statue tomba sur le sol. Les spectateurs et les habitants s’opposèrent alors avec vigueur à ce qu’elle soit chargée sur un autre véhicule : « Phrasai a manifesté sa volonté de rester à Nongkhai, il a accompli un miracle en brisant l’essieu pour montrer qu’il ne veut pas aller à Bangkok ». Ne sachant que faire, les serviteurs du roi s’empressèrent d’aller raconter cette aventure à Rama IV. Celui-ci convint alors que la statue avait manifesté  miraculeusement son désir de reste à Nongkhai et s’inclina devant ce signe du ciel.

 

 

 

Phrasai : La statue est actuellement connue sous le nom de Luang Pho Phra Sai (หลวงพ่อพระสายน์). Située dans la chapelle d’ordination du Wat Phochai  (วัดโพธิ์ชัย) qui a rang de temple royal  (พระอารามหลวง), elle serait partiellement de bronze doré sinon totalement en or massif avec un chef en or massif orné de rubis. Les peintures murales relatent en particulier son périple. Elle a des pouvoirs miraculeux essentiellement celui de faire tomber la pluie. Chaque année, le jour de la pleine lune du septième mois lunaire, les habitants de Nong Khai organisent comme en bien d’autres endroits de l’Isan le festival des fusées (Bunbangfai - บุญ บั้งไฟ) pour vénérer   Phra Sai au Wat Pho Chai.

 

 

 

PHRA SŒM À BANGKOK

 

La dernière statue,

 

 

...celle de la sœur aînée, a donc atteint Bangkok et se trouve au Wat Pathum Wanaram (วัดปทุมวนาราม).

 

 

Ce temple fut fondé en 1857 par le roi Mongkut. Les cendres des membres de la famille royale thaïlandaise dans la lignée du prince Mahidol Adulyadej y sont inhumées. Curieusement, il ne s’y attache aucune légende, aucune vision prémonitoire, aucun miracle. Est-ce bien sûr ? En 2010, lors de la répression sanglante des manifestations des Chemises rouges, il fut considéré comme une « zone de sécurité » permettant aux blessés de recevoir les premiers soins en échappant à la mitraille, un miracle en quelque sorte !

 

 

QUE CONCLURE ?

 

Nous nous trouvons une fois encore entre une histoire vraie et la légende dont les versions varient en fonction des mémoires. Deux de ces trois statues existent, elles sont bien du style du Lan Chang du XVIe, l’existence d’une troisième reste aléatoire  et si elle a existé elle était probablement similaire aux deux autres, à savoir: environ 70 centimètres de haut composée en tout ou en partie d’or avec des incrustations de pierres précieuses.

 

La date de la venue de ces statues au Siam reste incertaine ;  Firent-elles partie du butin du premier sac de 1778 ou du second de 1827 ? La chronologie n’est pas le souci essentiel des narrateurs thaïs. Il n’y a pourtant qu’un peu plus ou un peu moins de 200 ans, ce qui est dérisoire à l’échelle de l’histoire. Et comme toujours, nous trouvons une tempête miraculeuse due à l’intervention des Nagas pour accueillir l’une de leurs sœurs, un accident providentiel survenu à l’un des chars, un tremblement de terre et éclipse de soleil, comme toujours  le merveilleux mêlé au réel.

 

     NOS SOURCES

 

Nous avons puisé dans le récit que notre Américain volontaire du Corps de la Paix  Kermit Krueger a recueilli auprès de ses élèves du Collège de formation des enseignants à Mahasarakham de septembre 1963 à décembre 1965 (4). Il a été publié sur le site

https://isaanrecord.com/

 

D’autres sources plus précises mais souvent plus ou moins contradictoires sont essentiellement en thaï, citons en quelques-unes :

https://th.wikipedia.org/wiki/พระเสริ

https://th.wikipedia.org/wiki/พระใส

https://board.postjung.com/748899

https://www.posttoday.com/dhamma/35116

http://www.dhammajak.net/forums/viewtopic.php?f=24&t=47732

https://www.thairath.co.th/content/84624

https://www.dmc.tv/pages/scoop/bangfai_payanaka4.html

https://talk.mthai.com/inbox/2039.html

Et une page « facebook » également en thaï intitulée ตำนาน  (« légendes »)

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27 février 2019 3 27 /02 /février /2019 22:07

 

 

Kantarawichai (กันทรวิชัย) est un district (amphoe) de la province de Mahasarakham dont le centre est une petite ville sur la route de Kalasin. Il comprend 10 sous-districts (tambon) et 183 villages. Peuplé d’environ 85.000 habitants (chiffres de 2018), la région nous semble d’une grande piété puisque nous y relevons 78 temples ce qui est largement supérieur à la moyenne nationale (1).

 

 

 

Deux d’entre eux, en dehors de tout circuit touristique sont particulièrement vénérés des populations de la région pour abriter l’un et l’autre chacun une très ancienne statue de Bouddha debout en grès rouge de l’ère Dvaravati, toutes deux invoquées par les dévots pour avoir la vertu d’écarter la sécheresse (2). La première est celle du Phra Phutta Mingmuang (พระพุทธมิ่งเมือง) ou Phraphuttharup Suwanmali พระพุทธรูปสุวรรมาลี)

 

 

 

 

dans l’enceinte du wat Suwannas (วัดสุวรรณาวาส) au cœur du chef–lieu de district, dont la construction ne semble pas avoir plus d’un siècle.

 

 

 

 

L’autre représentation est appelée le Phra Phutta Mongkon (พระพุทธมงคล Bouddha de bon augure) ou Phra yun (พระยืน Bouddha debout) au sud, en direction de Mahasarakham dans le village de Ban Sa (บ้านสระ)

 

 

 

 

et dans l’enceinte du temple appelé wat Phrayun (วัดพระยืน) ou wat Phra Phutta Mongkon (วัดพระพุทธมงคล), également de construction beaucoup plus récente que la statue qu’il abrite.

 

 

 

Nous savons en réalité peu de choses de l’histoire de ce district. L’histoire de l’Isan n’a été écrite que tardivement, elle n’est pas en contradiction avec les traditions orales  transmises par ses habitants qui la complètent.

 

 

LES CHRONIQUES DES PROVINCES DU NORD-EST

(พงษาวดารหัวเมืองมณฑลอิสาณ).

 

Elles furent publiées en 1916 (3) : Le district aurait été créé en 1328 de l’ère bouddhiste soit 785 de notre ère sous le nom de Khanthathirat (คันธาธิราช). Elles furent dirigées alors par un seigneur malfaisant appelé Thao Linjong (ท้าวลินจง le seigneur Linjong) qui fit périr son père Thao Linthong  (ท้าวลินทอง le seigneur Linthong) sous la torture mais ne put prendre sa place et conserver le pouvoir. La ville fut alors désertée pendant 1089 ans (ce qui nous conduit en 1874) et reconstruite et repeuplée sous le règne de Rama V sous le nom de « mueang Khanthawichai » (เมืองคันธาวิชัย) devenue Khantarawichai. La chronique est malheureusement muette sur l’histoire de ces deux vénérables statues et plus encore sur celle de la mystérieuse troisième.

 

 

 

 

LES TRADITIONS LOCALES

Elles ont été recueillies auprès de ses élèves par Kermit Krueger, ce volontaire bénévole du Corps de la paix américain (Peace corps volonteer) qui enseigna au Collège de formation des enseignants à Mahasarakham de septembre 1963 à décembre 1965 (4).  Elles ont été publiées sur le site https://isaanrecord.com/

 

Elles complètent ce que nous a appris la Chronique en y ajoutant peut-être l’histoire de ce merveilleux trésor que serait la  troisième statue de Bouddha.

 

 

 

Il y a des centaines d'années, le nord-est était dirigé par des princes cambodgiens  avant que les Thaïlandais ne viennent s’y installer (5). Kantarawichai était alors une ville très importante dirigée par le prince Phranong Phratumman qui avait de l’une de ses épouses un fils appelé Tao Singh Toh aussi méchant que cruel. Son père  connaissant sa malfaisance voulait éviter qu’il ne prenne sa suite. Sachant cela, Tao Singh Toh ordonna à ses hommes de s’emparer de son père et de le jeter en prison. Les soldats, craignant sa férocité, lui obéirent. Tao Singh Toh se proclama alors prince de Kantarawichai en affirmant que son père avait été enfermé en raison de sa perversité.

 

 

 

Mais la population qui connaissait la bonté de son père, ne le crut pas. Tao Singh Toh souhaitait la mort de son père mais il avait peur de le tuer. Il imagina alors de le priver de nourriture pour qu’il meure de faim sans être lui-même responsable de sa mort. Il interdit donc toute visite autre que celle sa mère, épouse du prisonnier. Lorsque celle-ci rendit visite à son mari, elle lui apporta de la nourriture. Sachant cela, Tao Singh Toh lui interdit de rendre visite à son père avant trente jours. Son père, déjà affaibli, sentit la mort approcher. Il fit alors appeler son fils et lui dit « Je vais bientôt mourir et tu seras prince de Kantarawichai. Mais tout ce que tu feras sera maudit ». Trois jours plus tard le prince mourut. Tao Sing Toh triomphait mais il était furieux contre sa mère et ordonna à se troupes de la tuer. Mais par la suite, toutes ses actions, même bonnes se transformaient en catastrophes  ou en échec comme le lui avait promis son père. La population se gaussait de lui constatant qu’il ne pouvait rien faire de  bien ou de bon ou de beau. Tao Singh Toh eut alors honte de lui-même et regretta sa cruauté envers ses parents. Il n’eut pas d’autre solution que de consulter un astrologue

 

 

 

 

Celui-ci lui dit «Tu as été mauvais et tu es puni. Tu dois construire deux statues du Bouddha. L'un sera pour ton père, et l'autre sera pour ta mère. Elles devront être superbes et installées en deux  endroits différents. Quand tu les auras construites, tu auras démontré que tu aimais tes parents et ta malédiction disparaîtra ». Tao Singh Toh le crut et fit construire les deux statues avec beaucoup de soin. Celle destinée à son père fut installée au cœur de la ville et celle destinée à sa mère à la périphérie. Cela ne suffit toutefois pas à rendre Tao Singh Toh heureux car il était conscient qu’il avait mené une vie infâme. Il demanda alors à son peuple, lorsqu’il mourrait, de l'ensevelir dans une forêt éloignée de la ville et sur sa tombe, de construire une autre statue du Bouddha. C’est ce qu’ils firent en l’enterrant dans la forêt et en édifiant sur sa tombe une statue d'un Bouddha couché. La forêt reçut le nom de « forêt du Bouddha couché » mais son emplacement s’est perdu. Beaucoup croient que la statue est en or mais tous redoutent de la rechercher car elle recouvre la malédiction de l’esprit malfaisant et diabolique de Tao Singh Toh qui vit toujours dans la tombe. La légende veut que celui qui verrait la statue doive mourir le jour même. Il y a quelques années à peine (6) trois ou quatre hommes de Bangkok se sont rendus dans la forêt pour trouver la statue. Revenus le soir, ils dirent « Nous avons trouvé la statue du Bouddha couché. Elle est en or. Nous vous conduirons la voir demain ». Ils moururent dans la nuit.

 

 

 

Que devons-nous penser ? Les Chroniques rédigées au début du siècle dernier par un haut fonctionnaire n’ont pu l’être, faute du moindre document écrit, autrement qu’au vu des souvenirs recueillis auprès des populations locales. L’auteur ne donne pas ses sources. Les souvenirs recueillis par l’Américain auprès de ses élèves 60 ans plus tard ont la même portée même s’ils sont beaucoup plus précis. Les Chroniques s‘étalent sur 164 pages mais toutes ne sont pas consacrées à notre modeste district. Les chronologies ne sont pas contradictoires avec la légende. L’existence d’un prince malfaisant capable de faire assassiner ses parents ne dénote pas avec les mœurs de l’époque. La similitude entre les deux statues de Bouddha qui sont de toute évidence de la même facture rend plausible l’hypothèse d’une commande unique. La crainte référentielle manifestée par les habitants pour rechercher une sépulture génératrice de maléfices est en tout conforme avec les croyances locales animistes générales en Isan. La disparition de cette sépulture dans la végétation tropicale après des siècles d’oubli ne nous parait pas non plus originale. Quant à savoir si la statue du Bouddha couché qui la recouvrait était d’or, laissons les chercheurs de trésor rêver.

 

 

 

NOTES

 

(1) https://th.wikipedia.org/wiki/รายชื่อวัดในจังหวัดมหาสารคาม

Il y a environ 34.000 temples en activité dans le pays pour une population d’environ 70 millions d’habitants, selon les chiffres de l’Office nationale du Bouddhisme (https://en.wikipedia.org/wiki/National_Office_of_Buddhism)

 

(2) N’oublions pas la présence d’une très importante cité Dvaravati à moins de 25 kilomètres à vol d’oiseau, Muang Fa Daet dans le district de Kamalasai. Voir notre article INSOLITE 6 « AU CŒUR DE LA PROVINCE DE KALASIN, LA CITÉ MYSTÉRIEUSE DE KANOK NAKHON (กนกนคร) « LA VILLE D’OR », CITÉ MAJEURE DU DVARAVATI » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/11/insolite-6-au-coeur-de-la-province-de-kalasin-la-cite-mysterieuse-de-kanok-nakhon-la-ville-d-or-cite-majeure-du-dvaravati.html

 

 

 

 

(3) Pathom Khanechon (ปฐม คเนจร) plus tard anobli sous le nom de Mom Amonwongwichit  (หม่อมอมรวงษ์วิจิตร) était fonctionnaire du ministère de l'Intérieur sous le règne du roi Rama V, gouverneur du monthon isan, il rédigea ces chroniques probablement à l’instigation du prince Damrong. Elles sont la seule source siamoise sur l’histoire de l’Isan. Elles n’ont jamais été traduites mais plusieurs fois rééditées, une dernière fois en 1996. Elles sont (toutefois assez péniblement) accessibles en ligne sur le site :

http://www.finearts.go.th/songkhlalibraryhm/component/smilebook/book/307-2017-02-04-15-49-19/2-2013-01-26-21-11-08.html

Cette « invention » de l’histoire de l’Isan à l’instigation du Prince Damrong dans un but « nationaliste » a fait l’objet d’une critique assez féroce d’un Japonais, Akiko Lijima dans le journal de la Siam society : « The invention of « Isan » History », numéro 116 de 2018, pages 172-200. Il faut encore s’entendre sur le sens que l’on donne au mot « invention » qui, en bon français, signifie aussi « découverte ».

 

(4) Voir notre article A 295 « LES SOUVENIRS D’UN VOLONTAIRE DE LA PAIX AMÉRICAIN À MAHASARAKHAM… ET LE PASSAGE DE LA CIA EN 1963 » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/01/a-295-les-souvenirs-d-un-volontaire-de-la-paix-americain-a-mahasarakham-et-le-passage-de-la-cia-en-1963.html

 

(5) Les traces de l’implantation khmère dans les environs sont encore présentes : à quelques kilomètres de Mahasarakham, le site Ku Mahathat  Prang Ban Khwa  (กู่มหาธาตปรางค์บ้านขวา) daté des 11e ou 12e siècles

 

 

 

ou encore non loin de Khonkaen, le site Ku Phrapachai (กู่ประภาชัย) daté du 13e.

 

 

 

 

(6) Nous sommes donc au début des années 60.

 

Dessin de Kermit Krueger :

 

 

 

 

 

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