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  • : Le blog des Grande-et-petites-histoires-de-la-thaïlande.over-blog.com
  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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Merci d’être venu consulter ce blog. Si vous avez besoin de renseignements ou des informations à nous communiquer vous pouvez nous joindre sur alainbenardenthailande@gmail.com

8 novembre 2020 7 08 /11 /novembre /2020 22:18

 

De Paris à Bangkok et de Marseille à Katmandou, voilà l'histoire du parcours sanglant d’un Français qui défraya la chronique internationale en 1977-1978. Charles Sobhraj, Eurasien au charme certain mais vénéneux a séduit et détroussé des centaines de personnes sur la route des Indes, et en aurait tué une trentaine. La Trace du serpent (A Snake in the Asian Grass) rapidement traduit en français en édition est un extraordinaire « roman documentaire» écrit en 1979 par un journaliste américain, grand reporter à Life Magazine. Thomas Thompson qui a fait deux fois le tour du globe et rencontré un très grand nombre de personnes pour reconstituer la vie singulière de ce Charles Sobhraj, qui a causé la perte de tous ceux que le hasard - ou le destin - a mis sur sa route.

 

 

 

Le journaliste Richard Neville réussit à obtenir de lui une interview. Il lui aurait alors avoué  tous ses crimes avec luxe de détails. En 1979, il écrira The Life and Crimes of Charles Sobhraj, dans lequel il décrit tout le parcours du tueur depuis ses débuts. Ce n’est pas un roman, c’est une véritable enquête policière. Nous leur devons sur ce que nous savons de ce « serpent » qui était plutôt un cobra. De nombreux sites Internet s’appesantissent sur sa carrière d’une façon parfois trop morbide. Ils nous éclairent sur la fin du parcours de Sobhraj  postérieurement à la rédaction de ces deux enquêtes. Citons ceux qui nous ont semblé les plus sérieux (1).

 

 

Charles Sobhraj, baptisé « le Serpent », est né le 6 avril 1944 à Saigon. Tueur français tueur en série français, dans les années 1970, aurait tué entre quinze et trente personnes, essentiellement des touristes qui parcouraient l'Asie. Il doit son surnom de « Serpent » au fait qu'il a réussi à manipuler ses victimes, à échapper longtemps à la police, et à s'évader de plusieurs prisons. On le dit à la fois escroc, séducteur, détrousseur de touristes, roi de la cavale, expert en poisons et « meurtrier diabolique ». Nous n’avons évidemment pas des compétences psychiatriques  pour apprécier le comportement des psychopathes, contentons-nous des faits même s’il plane encore et toujours des zones d’ombre.

 

 

Les origines : les débuts d’un voyou de quartier.

 

Il est issu d’un couple déchiré alors qu’il a trois ans, mère vietnamienne et père indien.  Après la séparation, sa mère se marie à un militaire français, le lieutenant Alphonse Darreau et retourne s’installer à Marseille. Il reste alors avec son père au Vietnam mais celui-ci le laisse à l’abandon.

 

 

L’Indien ne va d’ailleurs pas tarder à retourner dans son pays natal où il a déjà une famille légitime. C’est alors un enfant des rues. Quelques années plus tard sa mère revient à Saigon et décide de le ramener en France.

 

 

Il était jusque-là apatride, il devient alors Français. Son père de substitution réussit à convaincre le père par le sang de le reconnaître et lui donner son  nom de Sobhraj,  Il a enfin un état civil et une nationalité.  Il reçoit une éducation parait-il rigide, placé en pensionnat. Il devient malgré cela une petite frappe et sombre dans la délinquance de bas de gamme. Ce n’est qu’un petit voleur, un voleur de poules, tout au plus un voleur de mobylettes ! Une première condamnation à trois ans d’emprisonnement intervient alors. Il est libéré en 1967.

 

 

La vie militaire de Darreau va le conduire à Dakar où il réitère ses malversations qui se limitent toujours à de petits vols. Revenu à Marseille, Il trouve alors l’amour en la personne d’une Française, Chantal Compagnon, qu’il épouse.

 

 

Chercha-t-il à se réinsérer ? Employé dans un restaurant avec un salaire modeste qui ne correspond pas à ses goûts de luxe, il replonge dans la petite voyoucratie et condamné pour un vol de voiture en 1970.

 

 

Rapidement libéré, il « replonge » comme on dit dans ce petit monde et pour éviter de se retrouver devant la Justice française, il part avec son épouse s’installer à Bombay où, passé des mobylettes aux automobiles, il organise un réseau de vol de véhicules et commence à s’attaquer aux touristes selon un procédé qui devrait faire sa fortune ; Il se lie d’amitié avec eux, il est, dit-on, affable et plein d’entregent, les drogue et les vole. Il s’attaque surtout aux hippies venu chercher de la drogue sous prétexte de retrouver une nouvelle spiritualité, des jeunes imbéciles le plus souvent. Il reste dans le bas de gamme, les poches des sacs à dos de Khaosan road ou de Katmandou sont le plus souvent vides.

 

 

Mais il récupère aussi les passeports qu’il saura falsifier et utiliser d’abondance. Le couple ne fait probablement pas fortune et le plus souvent quitte leur hôtel sans le payer et en trouve un autre au bénéfice d’un nouveau passeport.

 

 

L’entrée dans la délinquance de haut vol.

 

En 1971, la chorégraphe Gloria Mandélik est en tournée aux Indes et séjourne dans le luxueux hôtel Asoka de New Delhi.

 

 

Sa chambre est située au-dessus de la bijouterie de l’établissement. Il s’introduit dans sa chambre et la tient prisonnière. Ne parvenant pas avec l’aide d’un complice à percer le plancher, il contraint l’artiste à convoquer un  mandataire de la bijouterie qu'il force à lui remettre les joyaux. Les deux malandrins prennent alors la fuite et après diverses péripéties, Sobhraj est arrêté à Bombay. Il est condamné pour le vol des bijoux mais parvient à s’évader après avoir drogué ou acheté un ou plusieurs gardiens. Il mérite alors son sobriquet de « serpent » bien que celui d’anguille, moins prestigieux, soit mieux adapté ! Repris, sa femme a réussi à se procurer les fonds nécessaires à sa mise en liberté sous caution. Le couple s’enfuit avec on ne sait quels passeports et se réfugie en Afghanistan à Kaboul où ils recommencent à piller les touristes. En 1973, s’ils se retrouvent en prison, c’est tout simplement pour grivèlerie, ils ont oublié de payer la note de leur hôtel. On reste tout de même dans la délinquance de bas de gamme. Sa femme purge quelques mois de prison et retourne en France. Lui-même, toujours anguille, réussit à s’évader. Il se trouve impliqué dans une affaire de vol de bijoux à Athènes mais réussit une fois encore à s’évader : Il  retourne aux Indes pour se livrer à de nouvelles activités ou continuer les anciennes en améliorant ses cibles.

 

 

Le voyou se fait assassin

 

En 1975 à Srinagar il fait la  connaissance d’une canadienne, Marie-Andrée Leclerc, qui s’éprend de lui. Nous le savons charmeur !

 

 

Elle accepte de participer à ses escroqueries de concert avec un jeune Indien, Ajay Chowdhury, qui devient son « premier couteau ». Ils vont basculer dans les crimes de sang. Ils partent tous trois à la recherche de touristes en quête de bijoux et pierres précieuses en utilisant divers pseudonymes, Sobhraj jouant le rôle de vendeur de bijoux. Ces touristes-là sont assurément plus argentés que  les porteurs de sacs à dos (2) ! Il charme ses victimes, les drogue et lorsqu’ils sont endormis s’empare de leur argent et toujours de leurs passeport. Il va se révéler faussaire de génie en falsifiant de façon fort adroite les passeports qui leur seront d’une grande utilité pour traverser les frontières.

 

 

Arrivés en Thaïlande en septembre avec l’Indien, le couple rencontre deux Australiens à Hua Hin. Le mode opératoire est toujours le même, on les drogue et  on les dépouille. De nombreuses plaintes sont déposées mais n’ont aucune suite. En septembre, ils ont appâté un touriste français rencontré à Chiangmai qu’ils endorment  avec quelque drogue et subtilise son passeport. Ils feront de même en octobre avec deux autres touristes français.

 

 

En octobre, ils rencontrent une jeune américaine faisant escale à Bangkok  avant de partir se ressources en étudiant le bouddhisme au Népal. L’escroc-faussaire-cambrioleur va se faire pour la première fois meurtrier. Le couple la conduit sur la plage de Pattaya et après lui avoir fait absorber un sédatif, il l’étrangle alors qu’elle est en bikini. Il devient alors le mythique « meurtrier au bikini ».

 

 

D’autres meurtres vont suivre, comme ce  jeune Turc amateur de pierres précieusesqui sera étranglé  En décembre, ce sera le tour de l’amie du jeune Turc partie à sa recherche. En décembre, Sobhraj fait la connaissance à Hong Kong d’un couple de Hollandais à la recherche de pierres précieuses. Ils se donnent rendez-vous à Bangkok…Ils subiront le même sort.

 

 

Les passeports falsifiés vont servir au trio à se rendre au Népal où ils rencontrent un couple de Canadiens à la recherche encore de pierres précieuses. Ils vont disparaître et on retrouvera leurs corps calcinés aux environs de Katmandou.

 

 

Le trio retourne en Thaïlande avec de nouveaux passeports falsifiés pour brouiller les pistes. Mais leur appartement de Bangkok avait été fouillé par l’une de leur victime qui y avait découvert 12 passeports.

 

 

La chasse aux assassins

 

Le Trio est revenu à Katmandou mais l’enquête sur les disparus se porte rapidement sur eux. Placés en résidence surveillée, ils trompent ou achètent la vigilance des gardiens et réussissent à revenir aux Indes.

 

 

Nous les retrouvons à Bénarès ou ils assassinent un touriste israélien. Ils récidiveront à Goa toujours aux Indes avec 6 touristes français, sans toutefois les tuer puis à Hong Kong ou ils dépouillent un américain.

 

 

Au début janvier 1976, Sobhraj, Leclerc et Chowdhury arrivent à Bénarès où ils descendent dans un hôtel. Chowdhury partage sa chambre avec un touriste israélien de 35 ans. Le lendemain, après le départ du trio, le corps du dit Israélien est retrouvé assassiné. On l'a délesté de son argent et de son passeport après l'avoir drogué à mort. Le 9 janvier, ils récidivent dans le sud de l'Inde, pas loin de Goa, où ils droguent encore un touriste en quête de pierres précieuses. De retour à Bangkok en février suivant, ils s’associent avec un complice français Jean Dhuisme. Toutefois l’enquête sur le ou les tueurs de Pattaya a évolué sur l’insistance de l’ambassadeur des Pays-Bas.

 

 

Mais le trio est alerté et prend la fuite en parvenant à franchir la frontière malaise où leur complice indien disparaît  corps et biens !

 

 

Sobhraj et Leclerc retournent en Inde où le français Jean Dhuisme vient bientôt les rejoindre. Sobhraj recrute des complices féminines et ils perpétuent leur cursus meurtrier. Un Français est à nouveau assassiné. Ils s’attaquent ensuite à un groupe d’une vingtaine de Français, ils leur donnent des médicaments pour lutter contre la dysenterie endémique. Mauvais  dosage, ils tombent comme des mouches dans le hall de l’hôtel, le trio est appréhendé.

 

 

Le procès.

 

La police indienne s'aperçoit rapidement qu'elle a affaire à un escroc d'envergure internationale probablement doublé d’un meurtrier.

 

Sobhraj attend  son procès.  Il tourne à la mascarade à la honte de la justice indienne : C’est un spectacle et une véritable pantalonnade,  il récuse ses avocats, injurie les témoins, entame une grève de la faim, et se retrouve en définitive condamné à 12 ans de prison alors qu’il risquait sa tête. Sa complice, Marie-Andrée Leclerc, écope de six ans de prison et son complice français acquitté faute de preuve. A-t-il acheté les Juges ? Ce nous semble une évidence (3).
 

 

Ses turpitudes lui ont probablement rapporté beaucoup d’argent, dont on ne sait où il se trouve mais il est permis de deviner où il est passé. Les touristes qui viennent en Thaïlande ou aux Indes pour acheter des pierres précieuses ne sont pas des gueux comme les routards, ses premières victimes. Il est incarcéré dans la prison de Tihar où il mène grand train – dans tous les pays du monde, le régime carcéral est supportable quand on a des sous – et accorde de nombreuses interviews où il parle avec cynisme de ses activités. Il sait toutefois qu’à sa sortie de la prison indienne, il risque d’être extradé vers la Thaïlande où il risque la peine de mort. Incarcéré depuis 10 ans, le 13 mars 1986, il organise une bamboula dans sa prison et s'évade après avoir offert à ses gardiens des sucreries aux somnifères. Il se laisse volontairement rattraper trois semaines plus tard, à Goa et se voir infliger une rallonge de trois années ce qui envoie la demande d'extradition de la Thaïlande aux oubliettes. Trois ans, ce n’était pas trop cher payé comme prix de l’oubli du mandat d’arrêt thaï et le calcul était bon !

 

 

Le 17 février 1997, après 21 années de geôle à Tihar. Il a les moyens  de soudoyer ses gardiens et y mène, tout étant relatif, une belle vie ; télévision, téléphone, repas choisis venus de l’extérieur.

 

 

Il est libéré mais également expulsé du pays pour y être entré avec un faux passeport et retourne en France. Il s'installe dans le quartier chinois de Paris, engage un agent et négocie financièrement toutes ses interviews et photographies. Il aurait même négocié un contrat de 15 millions de francs pour un film inspiré de sa vie. Il aurait choisi pour ces négociations, l’ « avocat du diable », Jacques Vergès.

 

 

Par ailleurs, il faut se prémunir contre le risque que les crimes commis en Thaïlande soient jugés en France, une possibilité offerte par une réforme du code pénal du 1er mars 1994 à la condition qu’il y ait un ou plusieurs Français parmi ses victimes ce qui est possible car la liste de ses victimes oscille selon les sources entre 12 et 30 ?

 

 

Les familles de victimes ne parviennent pas à le faire extrader vers la Thaïlande, il est un vieux principe de droit international selon lequel la France n’extrade pas ses nationaux et il est bel et bien Français ! Jacques Vergès est là pour rappeler ces principes.

 

 

 La chute finale

 

En septembre 2003, il commet l’erreur de sa vie: il se rend au Népal. Reconnu par un journaliste dans les rues de Katmandou, il est arrêté par les autorités locales, soupçonné du double meurtre en 1975 d'une Américaine et d'un Canadien. En août 2004, il est condamné à la prison à vie pour le meurtre de l'Américaine. En 2010, toujours séducteur, il épouse en prison son interprète, fille de son avocate locale.

 

 

En septembre 2014, il est condamné une nouvelle fois à vie pour le meurtre, celui du touriste québécois. Les condamnations sont confirmées en appel et en cassation en dépit du talent d’une avocate de haut-vol, celle du terroriste Carlo, Isabelle Coutant Peyne.

 

 

Il y restera probablement jusqu’à sa mort, il a à l’heure où nous écrivons (2020) 76 ans et les prisons népalaises ont une réputation pire encore que celle de Thaïlande. La nasse s’est refermée sur l’anguille.

 

 

Pour quelle raison a-t-il pris ce risque ? Il s’y est de toute évidence rendu pour continuer ses turpitudes. Il a prétendu dans des interviews donnés à Paris, pour lesquels il se faisait grassement payer vouloir retrouver l'Asie et y fonder une école pour enfants indigents. Selon une autre version, il aurait eu le projet de se lancer dans l'exportation de textile du Népal.

 

 

Il faut tout simplement y voir l’incroyable forfanterie de ces délinquants de haut vol qui, une fois leur forfait accompli, au lieu de se retirer sagement profiter de leur butin vont rechercher à nouveau des montées d’adrénaline. Certains sont des sages et restent cois (4), d’autres ne savent pas s’arrêter, c’est tout simple.

 

 

Il arborait un sourire inspirant la sympathie, toujours habillé avec soin,  champion de karaté et d’une intelligence supérieure à la moyenne : il parlait six langues. Faussaire de talent, il ne naviguait jamais sous la même identité. Incontestablement charmeur et doué d’un incontestable entregent, il réussissait à circonvenir non seulement mais aussi les gardiens de prison et dans une certaine mesure, les magistrats. Il savait se jouer des frontières et des barreaux laissant sur son passage la trace du serpent.

 

 

Comment réussissait-il à circonvenir ses victimes ? La réponse est simple :

 

À Richard Neville, il a déclaré : « Tant que je peux parler aux gens, je peux les manipuler ».

 

Il réussit même à intéresser à son sort le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme.

 

Il a surtout eu la chance que la peine de mort  ait été abolie par la constitution népalaise !

 

 

 

NOTES

 

(1) Le plus complet : https://www.tueursenserie.org/charles-sobhraj/

Sur l’aspect psychiatrique d’un tueur en série :

http://www.psycho-criminologie.com/2019/12/charles-sobhraj-le-bikini-killer.html

(2) L’un de nous l’a rencontré à Pattaya quand il avait proposé à l’un de ses amis une affaire de transport de pierres précieuses. Peut-être ont-ils frôlé la mort sans le savoir ?

(3) Citons, l’exemple est-il bon ? Le cas d’un sympathique individu que connaissait bien l’un d’entre nous. Il quittait régulièrement les champs de lavande de son village des Alpes-de Haute-Provence pour se ressourcer – disait-il – dans la spiritualité hindouiste. Il était en réalité à la tête d’un trafic qui lui valut d’être interpellé et incarcéré à Bombay à la même époque sous de lourdes inculpations de trafic de stupéfiants. Il avait la chance d’être issu d’une famille riche. La sortie de ce guêpier eut un prix : 300.000 francs suisses, avocats, magistrats, procureurs, douaniers et gardiens de prison…

 

 

(4) Ne citons qu’un exemple récent, il y en a d’autres : En juillet 2013, un homme seul, ganté et le visage dissimulé, fait irruption au Carlton de Cannes et menace avec un pistolet automatique les quelques personnes présentes à l’exposition Extraordinary Diamonds, organisée par la maison de joaillerie russe Leviev dans l’hôtel. Il s’évanouit dans la nature avec près de 103 millions d’euros de bijoux et montres incrustées de diamants. Il doit jouir, paisiblement de son butin lui seul sait où et il aura l’intelligence de ne jamais réitérer.

 

 

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12 octobre 2020 1 12 /10 /octobre /2020 22:04

 

Le 30 août 1963, le magazine hebdomadaire américain « Life » publiait sous la signature de l’historien et journaliste Stanley Karnow spécialisé dans l’Asie du sud-est,  un article intitulé « Adventures of Air Opium: Fliers in the Far East Make Big but Precarious Profits Smuggling Drugs. Special Report » et en sous-titre « The opium most go through ». Il y dénonce l’existence d’un réseau de trafic d’opium entre le triangle d’or et l’Europe via une organisation commue sous le nom d’ « Air opium » composée de Français et mets nommément en cause l’un des aviateurs de ce groupe, René Enjalbal, connu sous son sobriquet de « Babal ». L’origine de cet article est un incident survenu le 17 octobre 1962 :

 

 

Trois hommes survolaient sans autorisation le territoire thaï depuis le Cambodge  Deux jets thaïs de la Royal Air Force ont forcé le bimoteur à se poser sur l’aéroport d’Ubon Ratchathani. La police a photographié les passagers et pris leurs empreintes. Il s’agissait de René Enjalbal le pilote, l'ingénieur de vol Gérard Périn tous deux français et le passager thaï, Vichien Piyavamit. Quelques semaines plus tard, le 7 décembre, les trois hommes furent libérés car ils n'avaient commis ni crime ni délit en Thaïlande. Ils avaient toutefois avoué avoir quitté le Laos avec une cargaison d’opium qu'ils avaient largué en mer dans les eaux internationales au large du Cambodge pour y être récupérée par un cargo en attente. Le pilote qui était initialement soupçonné d'être un espion avait déclaré qu'il avait survolé par erreur la Thaïlande parce qu'il s'était endormi derrière ses commandes.

 

 

 

Ne nous étonnons pas de cette libération rapide. Si la législation thaïe sur le trafic d’opium date de 1959, il n’y avait pas spécifiquement de délit commis sur le territoire  et la Thaïlande ne s’arroge pas le droit de juger les délits commis à l’étranger.  Juridiquement donc, il n’y avait à reprocher au pilote qu’un délit mineur, le survoL du pays sans autorisation.

 

 

Le magazine toutefois met en exergue le rôle d’anciens pilotes français plus ou moins associés à des gangsters dans la contrebande de grandes quantités d'opium quittant le Laos sur de petits avions charters. Il ajoutait un peu rapidement qu’on y trouvait beaucoup de Corses -  ils ont le dos large et il n’est pas certain que cet américain fasse la différence entre Bastia et Marseille - et que cette entreprise collective était connue sous le nom d’ « Air Opium ». Le trafic fut ainsi connu d’un large public mais il est probable que, localement, c’était un secret de Polichinelle. Par ailleurs ce consortium était incontestablement au moins en partie organisé depuis Bangkok, Saigon et Luang Prabang par des personnages qui n’étaient pas des enfants de chœur.

 

 

Peut-on écrire sans délirer l’histoire de ce trafic qui s’est probablement terminé en 1965 lorsque celui d’ « Air America » prit le relais ? Dans ce monde souterrain, nul n’écrit jamais ses mémoires. On ne laisse pas de traces écrites, ce qui est la règle d’or de la clandestinité, on ne meurt pas toujours dans son lit, accidents inexpliqués ou disparition pure et simple. Il n’est pas difficile de s’évaporer dans la nature, à cette époque, il était aussi facile de se procurer à Marseille de faux papiers que d’acheter des cigarettes de contrebande sur le Cours Belsunce.

 

 

Nous avons toutefois bénéficié d’éléments fiables.

 

Tout d’abord, Véronique Enjalbal, propre petite fille de « Babal », s’est penchée sur l’histoire de son grand-père, elle a rempli un devoir de mémoire qu’elle a eu la gentillesse de nous communiquer sous le titre de « Á la recherche de Babal ». (1)

 

 

Alfred W. Mac Coy, américain à la fois journaliste et historien est l’auteur d’un épais ouvrage intitulé « THE POLITICS OF HEROIN IN SOUTHEAST ASIA » publié en 1972, il consacre de larges développements à « Air Opium »  (2). 

 

 

Le journaliste anglais Christopher Robbins a publié en 1978 un best-seller intitulé « Air America » (3).

 

 

Un rapport interne de la CIA du 11 mai 1971 et déclassifié le 2 décembre 2003 s’intéresse au trafic de l’opium et aux complicités dont il bénéficie aux plus hauts niveaux au Laos et au Vietnam (4).

 

 

Le journaliste « free lance » Duncan Stearn est l’auteur d’un « A Slice of Thai History: The Opium Trade » en 2019, il donne un peu trop dans le « sensationnalisme » et attribue aux Corses tous les péchés d’Israël (5).

 

 

 

La genèse d’Air Opium de 1955 à 1965.

 

Elle est liée au retrait militaire de la France en Indochine. L’ambiance n’est pas à la francophilie dans le Vietnam indépendant depuis 1954. De nombreux anciens combattants, colons, commerçants honnêtes ou pas, restaurateur, tenanciers d’établissements plus ou moins louche se retrouvent par centaine au Laos. Par ailleurs, le monopole d’Air France avait été sinon brisé du moins assoupli.  Beaucoup, et tous ne sont pas Corses, créèrent de petites compagnies aériennes charters, collectivement appelées « Air Opium ». Fondées officiellement pour fournir des transports pour les hommes d'affaires civils et les diplomates, elles ont progressivement établi le lien du Laos avec les marchés de la drogue du Sud-Vietnam qui avait disparu avec le départ de l'armée de l'air française en 1954. Il fallait des pilotes chevronnés, les conditions sont difficiles, les pistes d’atterrissage de fortune ne sont le plus souvent que des chemins de terre. Nous connaissons les trois plus célèbres.

 

 

Les pilotes

 

Pour certains, nous ne connaissons que des  noms, le premier fut Gérard Labenski qui n’avait rien de Corse mais aurait été d’origine hongroise à moins qu’il ne fut issu de la Légion Etrangère. Il possédait un avions basé à Phong Savan dans la plaine des Jarres, où il gérait le Snow Leopard Inn, un hôtel qui faisait également office d'entrepôt pour les expéditions d'opium devant quitter le pays.

 

 

Le second du trio était Roger Zoile. Nous ignorons également tout de lui, son nom n’est en tous cas pas de consonance corse mais grec. Il travaille en collaboration avec Paul Louis Levet qui était basé à Bangkok, nous en reparlerons.

 

Un autre de ces pionniers était René Enjabal dit « Babal». Nous en savons un peu plus sur lui grâce aux recherches de sa petite fille. En tous cas il n’est pas Corse. Ce fut un pilote hors du commun. Nous pouvons supposer que les deux autres étaient de la même trempe. C’est en tous cas le seul dont nous pouvons parler de façon sérieuse. Nous vous donnons son cursus en note (6).

 

Il fut considéré comme un « navigant de classe exceptionnelle, je dis bien exceptionnelle  » écrit l’un de ses supérieurs de Rabat.

 

 

On disait de lui qu’il pourrait larguer un œuf poché sur un hamburger au milieu d’un orage.

 

 

Il totalise à sa démobilisation en 1946 alors un peu plus de 4.600 heures de vol en 19 ans de carrière.

 

Ses mérites lui valurent la Légion d’honneur, la médaille militaire  et celle du mérite annamite.

 

 

 

Ce chiffre nous interpelle quelque peu lorsque nous lisons qu’à sa mort en 1986 à Colombes, il aurait totalisé 40.000 heures de vol ? Cela représenterait 1666 jours à 24 heures et 4 années et demi pleines de 365 jours. Dans une biographie, un peu d’emphase ne nuit pas mais il n’est peut-être pas invraisemblable. Resté 29 ans en Asie du Sud-est, il a probablement volé jusqu’en 1965, 19 ans de vol. Il lui aurait fallu 35.000 heures de vol pour atteindre ce chiffre ce qui ne ferait jamais que 1.850 heures de vol par an. Enjalbal a besoin de vivre, il entretient une famille « locale » et le vol est sa passion, alors ce chiffre n’a rien d’étonnant, il a été validé tant par le grande pilote de l’Indochine que fut Jean Billaud

 

 

...et la  CIA.

 

 

Il entre alors dans la vie civile en Indochine dans la Compagnie Aigle Azur fondée par Sylvain Floriat. La société s’est implantée en Indochine compte tenu des développements de la guerre. L’activité est intense, certains pilotes volent jusqu’à 250 heures par mois dans des missions périlleuses et risquées !

 

 

Le 4 mai 1954 ce fut la chute de Dien Bien Phu et la chute des affrètements.  eaucoup de pilotes rentrent en France. Enjalbal décide de rester en Indochine et de fonder sa propre compagnie « Babal Air Force » et se livre non seulement au transport de matériel mais aussi de « confiture » depuis le Triangle d’or. Il rejoint ensuite après des déboires financiers, « Air Laos Commercial » à la fin de 1959. Nous n’y reviendrons. A la suite de l’incident d’octobre 1962, il est mis à la porte mais continue à travailler dans le même monde « à la vacation » jusqu’à son retour en France en 1975. Il ne fit en tous cas jamais fortune.

 

 

Paul Louis Levet

 

La figure la plus importante de ce trafic est Paul-Louis Levet, installé à Bangkok, il est de Marseille dont il est le « capo » et s’il n’est pas Corse, il est probablement en liens étroits avec la famille Guérini qui règne alors en maitresse dans le monde de la drogue et de la prostitution sur tout le sud-est. Levet est arrivé à Saigon en 1953 - 1954 et a commencé à faire de la contrebande d'or et de piastres sur le circuit de Saigon-Marseille. Après que le trafic d'or se soit tari en 1955, il s'est engagé dans le commerce de l'opium et s'est installé à Bangkok, où il a fondé la Pacific Industrial Company. Selon un rapport du Bureau américain des stupéfiants déposé en 1962, cette société a été utilisée comme couverture pour faire passer en contrebande d'importantes quantités de morphine-base du nord du Laos vers les laboratoires d'héroïne en Europe.

 

 

Bonaventure Roch Francisci.

 

Nous allons (enfin !) trouver un « vrai » Corse », Bonaventure Roch Francisci. celui qui dirige « Air Laos Commercial », l’employeur de Babal (7).

 

 

Il était maître de la pègre de Saigon. Il organise son trafic à partir de 1958 avec des vols quotidiens à partir de son siège à l'aéroport de Wattay à Vientiane. Ses pilotes ramassent de trois cent à six cents kilos d'opium brut dans les aéroports secondaires au nord du Laos, ce ne sont que des pistes de terre. La cargaison est ensuite livrée par la voie des airs dans des points de dépôt au Sud-Vietnam,  au Cambodge et au largage dans le golfe de Thaïlande. Une partie de ces livraisons d'opium étaient destinées aux consommateurs d'Asie du Sud-Est, mais une autre via la voyoucratie essentiellement corse de Marseille, aux consommateurs européens. Bonaventure Francisci avait un avantage sur d’autres concurrents, corses comme lui mais dont nous ignorons tout, il bénéficiait de l’appui de Ngo Dinh Nhu, le frère tout puissant du président Diem. Beaucoup l’apprendront à leurs dépens de la façon utilisée dans ce petit monde... accidents mystérieux ou arrestations inexpliquées :

 

 

Enjalbal en avait d’ailleurs fait les frais : Le 19 novembre 1959, la police vietnamienne avait attaqué une piste de terre isolée dans les hauts plateaux du centre, peu de temps après l'atterrissage d'un bimoteur Beechcraft lui appartenant et transportant 293 kilos d'opium laotien. L’avion fut saisi et avec cette perte, Enjalbal n’eut guère d’autre solution que de voler pour l’homme qui avait provoqué sa chute, Francisci ! Enjalbal ne fut toutefois pas poursuivi.

 

 

 

Labenski vit une première fois son Cessna 195 plastiqué. Il échappa de peu à la mort. Une autre fois, l’un de ses vols subit le même sort que celui d’Enjalbal, saisie de l’avion et trois ans de prison. Il enfreignit la loi du silence et dévoila tout le trafic de Francisci à des enquêteurs américains mais ses protections tant locale que celle de ses clients marseillais ne l’empêchèrent pas de prospérer et il n’y eut pas de suites (8).

 

 

Il prospéra en effet puisqu’en 1962, il disposait d'une flotte de trois Beechcrafts qui effectuaient des centaines de livraisons par mois. Célébrité locale, Il accordait des interviews à la presse de Vientiane, parlant fièrement de ses largages aériens aux troupes encerclées ou de ses services rendus à  des diplomates célèbres. Interrogé sur le commerce de l'opium, il a répondu : «Je ne loue que les avions, je ne sais pas à quelles missions ils sont utilisés ».

 

 

Air Laos Commerciale continua à voler jusqu'en 1965, lorsque les soubresauts politiques au Laos contraignirent toutes les compagnies aériennes indépendantes à la faillite.

 

L’incident d’octobre 1962 et surtout la publicité que lui donna l’article de Life lui fit perdre la clientèle honorable mais le trafic d’opium continua, mais quels énormes profits en retira-t-il ? (9)

 

Francisci contre Levet

 

Alors qu’Enjabal et Labenski se concentraient sur les marchés locaux, le syndicat de Paul Louis Levet basé à Bangkok était en concurrence directe avec Francisci pour le marché européen. Ses rivaux ont toujours considéré Levet comme « le plus perspicace de tous les trafiquants d'opium hors du Laos », mais lui aussi a été contraint à la faillite par l'action de la police. Le 18 juillet 1963, après une dénonciation, dix-huit kilos d’opium birman furent saisis à l’aéroport de Don Muang de Bangkok. Ils valurent 5 ans de prison à sa « mule » mais il fut acquitté faute de preuves.  Expulsé, il se retrouva au Laos.

 

Toutes les compagnies aériennes charters avaient dû trouver un compromis avec le gouvernement lao : Tous les aéroports du Laos sont classés comme terminaux militaires, et l'autorisation de décoller et d'atterrir nécessitait un ordre de l'armée royale laotienne. Les chargements d'opium étaient généralement classées comme réquisitions militaires et, à ce titre, étaient autorisées ou non par le haut commandement lao. Un pourcentage élevé de ces vols concernaient  ceux d’Air Laos Commercial. On s’imagine la corruption.

 

Ces expéditions constituèrent un véritable pipeline entre les champs de pavot du Triangle d'Or et les laboratoires d'héroïne de Marseille. En 1965 toutefois, le général Ouane Rattikone, commandant en chef des forces armées du Laos décida purement et simplement de monopoliser le trafic. Sous l’égide du général Phoumi Nosavan, protégé de la CIA, c’est à Air America pour ne pas dire la CIA que passa le relais !

 

 

Doit-on jeter la pierre à ces pilotes ? Le salaire qu’ils retiraient de leurs longues et dangereuses heures de vol était sans commune mesure avec l’énormité des bénéfices de leurs commanditaires. Sur le plan éthique enfin, pouvait-on leur reprocher de transporter de l’opium, un produit dont la consommation était répandue dans toute l’Asie du Sud-est à cette époque ? Il y a encore des fumeries d’opium à Bangkok.

 

 

En près de 20 ans de carrière sous nos drapeaux, Enjalbal a accompli de nombreuses missions classées « secret-défense » et en dehors de ses exceptionnelles qualités de pilote, capable de faire atterrir un Dakota sur une mauvaise piste en terre de 200 mètres, en dehors encore des notes de ses supérieurs, tous ses anciens amis se souviennent d’un caractère affable, serviable, généreux et toujours souriant. Tous ceux qui ont participé à cette épopée se sont évanouis dans la nature. Alfred W. Mac Coy (2) nous donne beaucoup, beaucoup, de noms, en dehors des pilotes, il y a les copilotes et les mécaniciens, aucune trace de quiconque. 

 

 

NOTES

 

 

(1) Son travail est le fruit de patientes recherches. Elle a recueilli de nombreux témoignages qui nous éclairent sur ce personnage atypique.

 

 

(2) Ce travail est une véritable thèse étayée sur des centaines de références, interviews, articles de presse, livres.

 

 

(3) Considérons le comme un roman historique, il est à l’origine du film du même nom. Il consacre également un chapitre à « Air Opium ». 

 

 

(4) A l’inverse de beaucoup de documents déclassifiés sur décision du Président Obama, il n’y a pas de caviardage.

 

(5) Il ne donne aucune références, considérons le comme un  bon roman.

 

 

(6) Il est né le 2 décembre 1908 en Guinée française oú son père avait épousé une africaine, « Mulâtre » dit  le signalement de son livret militaire. Le retour en France s’effectue dans les années 20. La mère est nostalgique de son pays et quitte la France.  La famille se retrouve à Arcachon. Nous ignorons tout des études de René sinon qu’il obtient son brevet élémentaire à Paris. Le 29 août 1927 il devance l’appel et est affecté au 34e régiment d’aviation  du Bourget, où il obtient son brevet de pilote le 3 août 1928. Il n’a pas 20 ans. Il est affecté à la 2e escadre du 34e régiment d’aviation comme sergent le 19 septembre 1928, poste qu’il occupera jusqu’au 28 février 1931.  Il se réengage le 1er août 1932, et nommé sergent-chef le 1er août 1936. Le 1er septembre 1937, il intègre la section d’entrainement de la base de Dugny le Bourget, en qualité d’entraineur du groupe des réservistes. Dix mois plus tard, il est nommé adjudant. A la mobilisation, il intégre la section 2/104  dédiée  aux liaisons aériennes du Grand Quartier général l’Armée de Terre. Le 10 avril 1940, il est nommé adjudant-chef. A l’armistice, il est à Agen puis transféré à la base aérienne 117. Quelques mois plus tard, il est transféré en Afrique du Nord et intégre le groupe de chasse 1/5 du 23 mars au 27 mai 1941 à Rabat, avant d’intégrer le groupe de reconnaissance 1/22 jusqu’en  février 1942. En mars il entre à l’état -major d’Air Maroc au sein duquel il reste plusieurs années. Il est nommé sous-lieutenant à titre temporaire. A la fin de l’année suivante, il intègre le service des liaisons aériennes comme pilote des Hautes Autorités d’abord pour le Maroc puis pour l’état-major général de l’armée. Il est nommé alors lieutenant. Il est démobilisé en 1946 après avoir fait la belle carrière d’un homme sorti du rang et devient capitaine de réserve.

 

(7) Il faut noter que l’on a assimilé, volontairement ou non, Bonaventure Francisci, à Marcel du même nom, homme d’affaire et homme politique corse auquel on a attribué un rôle dans le trafic d’opium venu d’Asie du sud-est. Il a en tous cas gagné tous les procès en diffamation engagés contre des journalistes en mal de copie à sensation. S’il est mort en 1962 d’un « accident du travail », trois balles de 11,43, cela tient plus probablement d’un règlement de compte dans le monde des jeux oú il régnait en maître dans tous les cercles de Paris.

 

 

(8) Le navire ayant reçu le largage d’opium par Enjalbal traversa le golfe de Siam sans encombre pour rejoindre la côté Est de la péninsule malaise. Enjalbal avait transporté pour un salaire de 15 dollars de l’heure une cargaison de 20.000 dollars.  15 dollars de cette époque correspondent à 129 dollars 2020 et les 20.000 de la cargaison à 172.000 dollars (plus de 600 kilos d’opium). Le Beechcraft a une vitesse de croisière de 350 kilomètres. Le trajet suivi par Babal entre Luang Prabang et le golfe en ne survolant pas la Thaïlande est de 1500 kilomètres environ, 3000 aller-retour. La vitesse de croisière est de 350 kilomètres, au moins 8 heures de vol sans escale pour environ 1000 dollars, valeur 2020 !

 

 

(9) Il était en rapports direct avec la famille Guerini dont les soutiens politiques étaient notoires. Leur compère Dominique Venturi dit Nick avait tout simplement son bureau dans l’immeuble de la Mairie de Marseille sur le Vieux Port.

 

 

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26 juillet 2020 7 26 /07 /juillet /2020 22:05

 

Nous avons consacré plusieurs articles à Auguste Pavie, ce «héros de la France coloniale» (1). Il a donné son nom à des rues ou des places (Rennes, Guigamp, Retiers)  et des lycées.

 

Il a été honoré par la philatélie indochinoise en 1947.

 

 

Il a aussi été statufié au Laos. Ces statues feront-elles l’objet de déboulonnage lorsque des iconoclastes –le plus souvent incultes– se souviendront qui il était. L’histoire de ces statues est chaotique, elle a été longuement développée sur un blog ami (2). Résumons là.

 

Le  monument de Vientiane :

 

 

HISTOIRE DES STATUES DE PAVIE

 

Au Laos

 

Un terrain arboré au bord du Mékong fut nommé au début des années trente « Place Pavie ». Il s’y trouve aujourd’hui un hôtel de luxe. Au centre fut érigée une statue à sa mémoire due au ciseau  du sculpteur français Paul Ducuing qui a par ailleurs travaillé au Cambodge et au Vietnam. En bronze, elle se composait à l’origine de la statue de Pavie proprement dite et d’un groupe de deux « offrants » composé d'un couple de laos qui portait une plaque de marbre avec la seule mention «Auguste Pavie 1847-1925».

 

 

 

La statue fut démontée à l’arrivée des Japonais, remisée sur un coin de la place et les deux « offrants »  installées dans la cour du Vat Ho Phra Keo, celui-là même qui abritait un temps le Bouddha d’émeraude, paladium des Thaïs.

 

 

Au retour des Français, la statue fut réinstallée au bord de la place jusqu’à ce que la construction de l’hôtel Lane Xang entraine son transfert.

 

 

Après étude de divers emplacements possibles, elle fut remisée à l’ambassade de France et les deux « suppliants » restèrent dans l’enceinte du temple. D’abord visible de l’extérieur jusqu’en 1978, les autorités locales exigèrent qu’elle fut remisée de façon à ne pas être vue des passants. Elle se trouve aujourd’hui dans un coin du jardin de l’ambassade entièrement fermé à la vue extérieure.

 

 

Le groupe des deux « offrants » seraient actuellement au « Musée du Laos National » (ancien Musée de la révolution). Ils y seraient pudiquement représentés comme les génies protecteurs des amoureux. Il est facile de concevoir que ce groupe offrant à Pavie tout simplement leur pays constituait pour le Laos la statue de la honte, le symbole d’un pays conquis par les cœurs et  non par les armes!

 

 

Une deuxième statue identique à celle de Vientiane fut érigée à Luang Prabang mais sans « offrants » en face du Cercle Militaire Français: Après la reconnaissance du Laos comme état souverain par les Nations Unies en 1955, la France maintint une Mission Militaire avec une antenne à Luang Prabang dont les locaux abritèrent la statuede Pavie à résidence, qui disparut de façon restée mystérieuse avant l’occupation de la ville par les forces du Pathet-Lao. Une reproduction ou un moulage en béton se trouve ou se trouverait dans une propriété privative?

 

 

Notre ami Jean-Michel Strobino avait redécouvert au début des années 1990 du cénotaphe à la mémoire d’Henri Mouhot dans les environs de Luang-Prabang, construit au demeurant à l’initiative de Pavie (3). Le lieu de son inhumation reste inconnu.  Le monument a été réhabilité et présentement entretenu par les autorités consulaires. Curieusement, y a été érigée en 2009 par un admirateur du « Souvenir français » un moulage ou une reproduction de la même statue, que le pourtant très sérieux « Bangkok Post » dans un article de 2018 a considéré – regrettable confusion -  comme celle de Mouhot (4).

 

 

En France

 

Son souvenir perdure naturellement à Dinan, sa ville natale oú un buste dû au ciseau d’Anna Quinquaud a été inauguré dans le « Jardin anglais » en 1947 lors du centenaire de sa naissance.

 

 

Il en est un autre à l’Académie des sciences d’outre-mer sur lequel nous n’avons d’autre élément qu’une photographie.

 

 

L’ŒUVRE ÉCRITE DE PAVIE

 

 

Originaire de Dinan, il s'engagea dans l'armée dès l'âge de dix-sept ans, servit en Cochinchine dans l'infanterie de Marine (1868) avant d'être envoyé au Cambodge en 1875, chargé des lignes télégraphiques. En 1879, il est chargé par le nouveau gouverneur de l’Indochine, Le Myre de Vilers, de dresser une nouvelle carte du Cambodge à l’occasion de la construction d'une ligne télégraphique entre Pnom-Penh et Bangkok. En 1885, Le Myre de Vilers qui connait ses qualités lui confie le poste très délicat de consul de France à Luang-Prabang où il devra défendre les droits que la France prétendait alors voir  hérités de l'Annam sur le Laos. M. le Myre de Vilers par ailleurs souhaitait encourager les études géographiques et exploratrices depuis l'achèvement  de la mission Doudart de Lagrée et les voyages de Harmand.  Ainsi, parti de Louang-Prabang, il entreprit de 1887 à 1889 une série de voyages à travers le Laos que Mouhot et Francis Garnier n'avaient fait qu'effleurer. Ses expéditions portèrent dans trois directions principales, vers l'est (Tran-Ninh et la  plaine des Jarres), vers le nord-est (Hua-Panh) et au nord (Sip-Song-Chau). L’objectif  - il y en eut d’autres - était de trouver des routes sûres vers le Tonkin permettant de désenclaver le Laos pour le rattacher solidement à nos autres possessions indochinoises.

 

 

UNE ŒUVRE COLLECTIVE MONUMENTALE

 

COMPTE RENDU DE MISSION : GÉOGRAPHIE ET VOYAGES : 6 VOLUMES ET UN ATLAS.

 

Le premier volume du compte rendu de sa mission « Mission Pavie- Indochine – 1879-1895 – Géographie et voyages – I - EXPOSÉ DES TRAVAUX DE LA MISSION - INTRODUCTION, PREMIÈRE ET DEUXIÈME PÉRIODES - 1879 A 1889 » est publié en 1901,  assortie de 18 cartes et de multiples illustrations.

 

 

La suite « Mission Pavie- Indochine – 1879-1895 – Géographie et voyages – II- EXPOSÉ DES TRAVAUX DE LA MISSION - INTRODUCTION, TROISÈME ET QUATRIÈME PÉRIODE - 1889 A 1895 », assortie de nombreuses cartes et illustrations, est publié en 1906.

 

A partir de 1888, il est entouré d’une série de collaborateurs, civils ou militaires, comme Cupet, Rivière, Pennequin Malglaive, Cogniard, Dugast, Lugan, Counillon, Coulgeans, Massie, Macey ; essentiellement attachés à l’armée coloniale puis aussi Lefèvre-Pontalis, jeune diplomate ou Le Dantec, biologiste, des géographes, des arpenteurs, des géomètres, des médecins, des naturalistes, des ethnologues. Au fil des années, ils seront plus de trois douzaines en sus des auxiliaires indigènes, porteurs et interprètes.

 

 

Le volume suivant l’ordre logique mais publié en 1900 « Mission Pavie - Indo-chine – 1879 – 1895 - Géographie et Voyages – III -  VOYAGES AU LAOS ET CHEZ LES SAUVAGES DU SUD-EST DE L'INDO-CHINE PAR LE CAPITAINE CUPET -  INTRODUCTION PAR AUGUSTE PAVIE ». Les cartes et les illustrations y sont toujours nombreuses.

 

Le volume suivant « Mission Pavie - Indo-Chine - 1879-1B95 - Géographie et voyages – IV - VOYAGES AU CENTRE DE L’ANNAM ET DU LAOS ET DANS LES RÉGIONS SAUVAGES DE L’EST DE L'INDO-CHINE PAR LE CAPITAINE DE MALGLAIYE ET PAR LE CAPITAINE RIVIÈRE » est publié en 1902, riche de cartes et d’illustrations.

 

 

Il sera suivi en 1902 par la « Mission Pavie - Indo-Chine - 1879-1B95  - Géographie et voyages –V -  VOYAGES DANS LE HAUT LAOS ET SUR LES FRONTIÈRES DE CHINE ET DE BIRMANIE PAR PIERRE LEFEVRE-PONTALIS - INTRODUCTION PAR AUGUSTE PAVIE ». Les cartes y sont tout autant nombreuses que les illustrations.

 

 

Le série Géographie et voyages se termine en 1911 avec la « Mission Pavie - Indo-Chine - 1879-1B95  - Géographie et voyages –VI -  passage du Mé-Khong au Tonkin – 1887 et 1888 » toujours assorti de cartes et d’illustrations.

 

 

Elle est remarquablement complétée, en 1906, par un « Atlas – Notices et cartes » incluant l’Indochine française, Siam et le « Laos occidental » (Laos siamois) ainsi que le Yun-Nan.

 

Nous parlerons plus bas de  la suite et fin de - Géographie et voyages –VII.

 

 

 

LITTÉRATURE     

 

Pavie s’en est souciée avant la géographie! C’est simplement en 1898 qu’il publie « Mission Pavie - Indo-Chine – Etudes diverses – I – Recherches sur la littérature du Cambodge, du Laos et du Siam ». Le texte fera l’objet d’une réédition en 1903 sous le titre «  Contes populaires du Laos, du Cambodge et du Siam ».

 

 

L’ouvrage avait été précédé en 1894 d’un « Mission Pavie - Indo-Chine – Tome II –Littérature et linguistique – Dictionnaire Laotien par M. Massie ».

 

 

HISTOIRE

 

 

Avant de publier le résultat des recherches, constatations et investigations Pavie avait publié en 1898 « Etudes diverses - II – recherches sur l’histoire du Cambodge, du Laos et du  Vietnam contenant la transcription  et la traduction des inscriptions par M. Schmitt ». L’ouvrage, même s’il a vieilli en raison des découvertes ultérieures, reste fondamental. Il comprend la reproduction, soit photographique soit pas estampage, de nombreuses inscriptions épigraphiques y compris naturellement celle qu’il appelle l’ « INSCRIPTION THAÏE DU ROI RAMA KMOMHENG », il est le premier ouvrage accessible au public à en avoir dévoilé le contenu, même si la traduction du père Schmitt fut ultérieurement discutée par ses confrères en érudition.

 

 

HISTOIRE NATURELLE

 

 

Le volume  publié en 1904 «  MISSION PAVIE INDO-CHINE - 1879 -1895 - Études diverses – III - RECHERCHES SUR L'HISTOIRE NATURELLE DE L'INDO-CHINE ORIENTALE » est probablement, sur la plan scientifique, le plus important de tous. « Publié avec le concours de professeurs, de naturalistes, de collaborateurs du Muséum d’histoire naturelle de Paris », il est un phénoménal inventaire des ressources de la région en anthropologie (préhistoire), zoologie (insectes, arachnides, myriapodes, crustacés, mollusques et gastéropodes, vertébrés (poissons, batraciens, reptiles,  oiseaux, mammifères. Il comporte des centaines de reproductions, gravures ou photographies. Il n’est pas certain que plus d’un siècle plus tard, l’ouvrage ait son équivalent.

 

 

Ces volumes retracent l’histoire d’une vaste reconnaissance territoriale destinée à fixer les futures limites entre l'Indochine française, la Chine, le Siam et la Birmanie. Ses résultats scientifiques sont impressionnants et sans équivalent  dans l’histoire de la colonisation française. Les recherches de Pavie et de ses collaborateurs ont débordé le Laos en portant sur le Tonkin, la Cochinchine,  l'Annam, le Cambodge et le sud de la Chine. Ils ont visité environ 600.000 km2, soit plus que la superficie de la France, reconnu, relevé et partiellement cartographiés, 70.000 km d'itinéraires terrestres et fluviaux. La mission fut pluridisciplinaire, ne négligeant ni l'histoire, ni la littérature, ni le folklore. Pourquoi dès lors cette question posée dans le titre de cet article.

 

 

UNE ŒUVRE PARTISANE?

 

 

C’est le dernier volume de ses comptes rendus de mission, publié en 1919 seulement qui doit être examiné d’un œil plus critique : « MISSION PAVIE - INDO-CHINE - 1879-895 - Géographie et voyages – VII - JOURNAL DE MARCHE (1888-1889) -  ÉVÉNEMENTS DU SIAM (1891-1893) ». Publié bien après qu’il ait pris sa retraite en France en 1904, il est probable que la publication en fut retardée pour diverses raisons restées mystérieuses dont la guerre n’était pas la seule. Il ne s’agit plus de la description scientifique des découvertes de lui-même et des membres de sa mission mais du récit  de la conquète du Laos, conquète par les cœurs et non par les armes de cet « explorateur aux pieds nus » qui sut bien, il faut le dire entretenir sa légende. Il s’est incontestablement agi d’une aventure hors du commun sous des cieux exotiques. Mais dans ce volume, Pavie part d’aprioris partiaux voire tendancieux. Nous avons parlé de la capture et de la mort du capitaine Thoreux et de la mort de l'inspecteur Grosgurin. Les visions siamoises et françaises sont totalement divergentes. Le procès de Phra Yot accusé devant des Juges français d'avoir ordonné l'assassinat volontaire et prémédité de Grosgurin et d’un nombre inconnu de soldats annamites, de vol, d’incendie criminel, et d’avoir infligé des blessures graves à Boon Chan, interprète cambodgienne de Grosgurin et à Nguen van Khan, soldat annamite s’est déroulé dans des conditions scandaleuses. Nous avons – semble-t-il – démontré au terme d’une preuve par 9 ou par A + B que les magistrats français qui ont eu charge de juger Phra Yot, responsable de ces mots, avaient été purement simplement payés. Nous avons donné le nom des responsables de cette honteuse mascarade judiciaire (5). Pour Pavie et le parti colonial, les incidents en question étaient des actes purement criminels, niant tout droit aux autorités locales de défendre ce qu'elles considéraient comme leur territoire devant l'avancée des agents coloniaux.

 

 

 

Pour Pavie encore, la progression siamoise à l’origine de l’incident, de plus en plus alarmante, était que  la frontière provisoirement fixée par Pavie lui-même reculait vers l'Est de semaine en semaine, se rapprochant dangereusement des portes de l'Annam.  Or la menace n'était pas de voir les Siamois arriver aux portes de l'Annam, ils y étaient arrivés depuis un certain temps,  mais aux portes de la capitale Hué. On se demande d’ailleurs comment Pavie a pu avoir la forfanterie de fixer unilatéralement une frontière ;  ce qui fut peut-être à l’origine du problème.

 

Pavie semble bien  dans cet ouvrage avoir l'exclusivité de l'information et, lorsqu'il ne l'a pas, sème dans son passage un nombre impressionnant de polémiques. Il était en outre passé maître dans l'art de poser des affirmations sans les  exprimer, de présenter des demi-vérités dont le contenu était rigoureusement exact, entre d'autres procédés. Il savait incontestablement manipuler l'information. Dans cet ouvrage tardif, il voulut incontestable créer sa légende comme le fit Jules César lorsqu’il raconta  la conquète de la Gaule. 

 

 

L’affirmation répétée à suffisance selon laquelle Pavie avait fait du Laos une colonie française « sans que jamais une goutte de sang soit versée sur son passage »  doit évidemment être quelque peu modulée, il y a eu des morts, Siamois et Français, même si cette conquète ne fut pas la plus sanglante de notre histoire coloniale (6).

 

La prise de possession du Cambodge par la France fut beaucoup moins sanglante, bien qu'elle ait été effectuée par des amiraux adeptes de la politique de la canonnière et rêvant d’en découdre.

 

 

Dire que Pavie a « conquis les cœurs » est d’une exagération sans bornes. Sa diplomatie volontariste, il était breton, a été déterminante pour l’instauration du protectorat français sur le Laos et pour sa reconnaissance par le Siam en 1893. A-t-il conquis les cœurs ? L’aristocratie lao accepta volontiers la présence française qu’elle préférait à l’emprise siamoise et Pavie eut la sagesse de ne remettre pas en cause la présence du roi dans son palais de Luang Prabang.

 

 

Mais bien avant la publication de l’ouvrage de Pavie, la dernière dans le temps, les autorités coloniales devront néanmoins faire face à plusieurs mouvements de rébellion. Afin par exemple  de  développer un réseau routier encore inexistant, ils ont instituèrent la « corvée » qui rappelait étrangement celle des Siamois qui reposait souvent sur les populations montagnardes Lao Theung représentant un quart de la population, déjà en situation de quasi esclavage dans le système féodal Lao.

 

 

La corvée ne fut abolie qu’en 1936 par le Front Populaire. Par ailleurs, ils confièrent souvent des postes administratifs à des fonctionnaires vietnamiens, l’ennemi héréditaire. L’épisode le plus sérieux se déroula au début du XXe siècle sur le plateau des Bolovens – révolte des saints – similaire à cette du Siam entre 1895 et 1907 (7) et ne fut définitivement réprimée dans le sang qu’en 1910.

 

 

Une autre rébellion à Khammouane dura deux ans de 1898 à 1899. Nous ne citons que les plus sanglantes, contemporaines de la présence de Pavie dans la région. Des mouvements sporadiques éclatèrent en permanence jusqu’à la fin de l’époque coloniale. Leur histoire a été écrite (8).

 

LES STÉRÉOTYPES DE LA COLONISATIO N PAR LES CŒURS  EN IMAGES ET EN CHA NSON

 

Brochure de 1908  : 

 

 

Exposition coloniale de 1922 : 

 

 

Tintin au Congo version  1931 :

 

 

 

Inauguration du monument en janvier 1933  :

 

 

Tintin au Congo Version  1946 :

 

 

Algérie 1958 :

 

 

 

NOTES

 

(1) Voir nos articles

 

25. Les relations franco-thaïes : Vous connaissez Pavie ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-25-les-relations-franco-thaies-vous-connaissez-pavie-66496557.html

25.2 Les relations franco-thaïes : Pavie écrivain

http://www.alainbernardenthailande.com/article-25-2-les-relations-franco-thaies-pavie-ecrivain-66496928.html

136. Auguste Pavie. Un destin exceptionnel. (1847-1925)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-136-auguste-pavie-un-destin-

exceptionnel-1847-1925-123539946.html

 

 

(2) http://mouhot-iciouailleurs.over-blog.com/2016/03/l-histoire-de-la-statue-d-auguste-pavie-vientiane-luang-prabang.html

 

 

(3) Voir notre article

INVITÉ 2 - HISTOIRE DE LA SÉPULTURE D’HENRI MOUHOT ET DE SON MONUMENT FUNÉRAIRE 1861-1990

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/07/histoire-de-la-sepulture-d-henri-mouhot-et-de-son-monument-funeraire-1861-1990.html

 

 

 

(4) Voir notre article

INVITÉ 2 (SUITE) - LE MONUMENT FUNÉRAIRE D’HENRI MOUHIOT VU PAR LE « BANGKOK POST »… RENDONS DONC Á CÉSAR CE QUI APPARTIENT A CÉSAR

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/04/invite-2-suite-le-monument-funeraire-d-henri-mouhiot-vu-par-le-bangkok-post-rendons-donc-a-cesar-ce-qui-appartient-a-cesar.html

 

 

(5)  Voir nos articles :

H 1- L’INCIDENT DE PAKNAM DU 13 JUILLET 1893 : I - LES PRÉMICES : L’AFFAIRE GROSGURIN.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/h-1-l-incident-de-paknam-du-13-juillet-1893-i-les-premices-l-affaire-grosgurin.html

 

 

 

H 2 - L’INCIDENT DE PAKNAM DU 13 JUILLET 1893 : II – LE PROCÉS : JUSTICE DES VAINQUEURS OU JUSTICE DE CONCUSSIONAIRES ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/h-2-l-incident-de-paknam-du-13-juillet-1893.html

 

 

 

 

 

 

(6) Voir nos articles :

 

H16 - LA « MARCHE DU MÉKONG », UNE VICTOIRE DU CAPITAINE LUC ADAM DE VILLIERS SUR LES SIAMOIS EN JUILLET 1893.

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/11/h16-la-marche-du-mekong-une-victoire-du-capitaine-luc-adam-de-villiers-sur-les-siamois-en-juillet-1893.html

 

 

 

 

H17- L’OCCUPATION DE CHANTHABURI PAR LES FRANÇAIS, « UNE PAGE SOMBRE DE L’HISTOIRE DU SIAM » (1893-1905) .

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/11/h17-l-occupation-de-chanthaburi-par-les-francais-une-page-sombre-de-l-histoire-du-siam-1893-1905-premiere-partie.html

 

(7) Voir nos articles

 

140. La Résistance à la réforme administrative du Roi Chulalongkorn. La révolte des "Saints".

http://www.alainbernardenthailande.com/article-140-la-resistance-a-la-reforme-administrative-du-roi-chulalongkorn-la-revolte-des-saints-123663694.html

 

H 32 - LES SOUVENIRS DU PRINCE DAMRONG SUR LA « RÉVOLTE DES SAINTS » (1900-1902), SAINTS OU BATELEURS ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/05/h-32-les-souvenirs-du-prince-damrong-sur-la-revolte-des-saints-1900-1902-saints-ou-bateleurs.html

 

 

 

(8) « Rebellion In Laos: Peasant And Politics In A Colonial Backwater » par Geoffrey G.Gunn

 

 

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1 juillet 2020 3 01 /07 /juillet /2020 22:26

 

Nous avons, à diverses reprises, écrit sur l’architecture siamoise, comme celle de l’époque d’Ayutthaya, l’architecture religieuse et l’intervention massive des architectes et ingénieurs italiens sous les règnes de Rama V et Rama VI, tous hommes de l’art qui donnèrent à Bangkok une partie de son visage actuelVous en trouverez le détail en annexe I en fin d’article.

 

 

 

Il est toutefois un bâtisseur qui fut le premier dans le temps, Stefano Cardu qui ne doit pas être oublié même s’il est surtout connu par le Musée qui porte son nom dans la ville de Cagliari et qui contient ce qui est probablement la plus belle collection d’art siamois et oriental au monde, le « Museo Civico d'Arte Orientale Stefano Cardu ». Un article récent du Journal de la Siam society lui est consacré sous l'érudite signature de Ruben Fais. Nous avons cherché à rencontrer ce personnage et vous donnons quelques sources (annexe II en fin d’article) qui nous ont permis de reconstituer son parcours – au vu notamment de sources italiennes.

 

 

Nous connaissons, bien sûr, la longue tradition de bâtisseurs  italiens, héritiers des Romains. Rama V a visité l’Italie et a été séduit par Florence – qui ne l’est pas ! Les Romains mirent en place des techniques de constructions inconnues avant eux. Leur technique en matière d’arcs et de voute en particulier a permis au Pont du Gard de traverser les siècles sans dommages depuis deux mille ans

 

 

pas plus que le Panthéon qui a le même âge. Leurs lointains héritiers au XIXe, fort de cette longue tradition, ont importé au Siam les techniques modernes.

 

 

Les Khmers ont longtemps occupé le Siam mais n’y ont pas importé la culture de l’architecture pérenne. Henri Parmentier qui fut le plus grand spécialiste mondial de l’architecte khmère dont il était au demeurant un fervent admirateur écrit de façon assez féroce

 

 

« Au Cambodge, il semble que la construction ait été une nécessité ennuyeuse qu'on bâclait le plus possible pour réaliser au plus vite la seule chose qui comptât, la forme, plus ou moins imposée par la tradition. De cette négligence même, il résulte que l'évolution est continue et sans surprises, sans secousses ; chaque architecte s'empresse de profiter du moyen trouvé par son prédécesseur pour réaliser l'aspect désiré ; un système qui a fait ses preuves est adopté ne varietur et s'efface seulement devant la découverte, plus ou moins accidentelle, d'un mode de construction plus avantageux » (...) « Ce mépris de la construction, mépris qui n'est pas spécial à l'art khmer mais qui est de tout l'Extrême-Orient, paraît né en partie de la prépondérance numérique des édifices élevés autrefois en architecture légère ». Cette prédominance de l’architecte dite légère dont sujette à disparition à plus ou moins long terme a frappé les premiers visiteurs français qui nous dont donné leur impression sur l’architecture (voir annexe I). Les Khmers, nous apprend Parmentier, ont par exemple très longtemps ignoré la technique de la voûte et de l’arc boutant.

 

 

Ces techniques n’étaient pas mieux connues à Ayutthaya (1).

 

Ceci dit, rien ne prédisposait Stefano Cardu à devenir bâtisseur. Il naquit le 18 novembre 1849 à Cagliari à la pointe sud de la Sardaigne dans une famille d’artisans probablement charpentiers ou menuisiers.

 

 

Comme tous les Sardes, il est destiné à la mer et entreprend des études à cette fin. A l’âge de 15 ans, en 1864 et contre la volonté de ses parents, il s’enfuit pour s’engager comme garçon de cabine sur un navire marchand. Peut-être aussi était-ce pour ne pas à se retrouver engagé dans les conflits sanglants qui agitent alors la future Italie ?

 

 

Il navigue pendant dix ans sans interruption et aurait alors profité de ces voyages pour parfaire son instruction maritime. Devenu maître marin, il arrive au Siam en 1874 à 25 ans.

 

Selon la tradition familiale, il aurait fait naufrage dans les archipels de Malaisie et aurait échappé à la mort en nageant au milieu des requins ?

 

 

Il atteint Bangkok on ne sait comment ? Il est en tous cas inscrit avec certitude sur les registres consulaires en 1879. Il est sans ressources mais a acquis des connaissances en menuiserie dans l’atelier de son père. Il est alors engagé par un Anglais. Il crée ensuite son propre atelier, une scierie, et commence à édifier des constructions en teck pour les particuliers et le gouvernement.

 

 

C’est alors le début de la pleine époque de l’arrivée des bâtisseurs italiens au Siam. Il est engagé en 1881 comme dessinateur au Département royale d’architecture

 

 

...et dessine les plans des palais du Prince Krom Sudarat Ratchaprayum ainsi que celui du prince Chaofa Chaturonratsami, tous deux de la famille royale.

 

 

En décembre 1882, il dessine les plans d’une nouvelle Cour de Justice

 

 

et développe ceux du palais Sanarron - actuel Ministère des affaires étrangères-.

 

 

En août 1883, il participe à l’agrandissement de l’immeuble Paisaniyakan, premier bâtiment des postes.

 

 

Entre 1890 et 1892, c’est l’extension du Collège militaire royal.

 

 

Il est possible aussi qu’il ait participé à la construction du célèbre Hôtel Oriental (aujourd’hui Mandarin) en collaboration avec Rossi.

 

 

 

En 1885, il crée sa propre société S.Cardu and C° Building constructors associé avec un compatriote, G. Coroneo. En 1887, il débute les travaux du jardin royal Saranrom, aujourd’hui parc public.

 

 

En 1888 enfin, il collabore avec That Hongsakul à l’élaboration des plans de la structure d’un bâtiment destiné à la crémation du Prince Sirirat Kakutthaphan.

 

 

L’année suivante,  son entreprise devient S.Cardu and C°. Architects, civil engineers and constructors. Elle terminera l’extension des bâtiments du Collège militaire royal.

 

 

Comme le faisait Grassi, il travaillait avec des entrepreneurs et des sous-traitants siamois.

 

Il acquiert une fortune considérable mais le plus beau de ses trésors- disait-il – fut son épouse, Rosa Fusco, fille d’un musicien napolitain vivant à Bangkok. Ils adoptèrent une française Luigia Le Bailly qui le précéda dans la mort après son retour en Europe.

 

 

Parlant, en sus de l’italien, le français, l’anglais et le thaï, il avait la passion des arts. Il acquit, ayant aussi beaucoup voyagé, une fantastique collection d’objets d’art asiatique, non seulement siamois mais japonais, indous, indochinois et chinois. Il va alors regagner l’Europe avec son épouse en 1898 ou 99. Voyageant à travers l’Europe, Il avait confié ses collections à un Musée britannique (probablement le British Museum). Ne trouvant pas d’accord sur la vente de ses collections, il décida en 1900 de retourner dans sa ville natale. Ayant acheté un manoir dans le village de Capotera (dépendant aujourd’hui de Cagliari), il y dépensa des sommes énormes pour sa rénovation et se lança dans des activités agricoles qui le ruinèrent (2). Il transféra ses collections à sa ville le 3 juillet 1914 mais ne put trouver aucun accord financier autre qu’une indemnisation de 135 lires ( !). Il ne fut pas même autorisé à récupérer la statue d’un lion en ivoire qui venait de son épouse.

 

 

Il fut tout de même récompensé en 1920 par le titre de chevalier dans l’ordre de la maison de Savoir par le premier ministre Orlando. Ce fut en réalité une véritable spoliation.

 

 

Ses collections seront placées dans le musée qui porte son nom, hommage tardif, inauguré en 1919.

 

 

Réduit presque à la misère, il se réfugia à Rome chez une nièce, Rosario, chez laquelle il mourut le 16 novembre 1933. Il fut incinéré au cimetière Vérano à Rome oú ses cendres reposent aux côté de celles de sa fille Luigia.

 

 

L’importance de ces collections, dès la création du Musée, n’a d’ailleurs pas échappé à la presse artistique et érudite française. (3)

 

NOTES

 

(1) Henri Parmentier « La construction dans l'architecture khmère classique ». In : Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 35, 1935. pp. 243-311;

 

 

L'emploi de l'arc et de la voûte sont des  caractéristiques de l'architecture romaine : A la place des poutres et des pierres d'un seul tenant et d'une étendue nécessairement limitée, formant plafonds et entablements les Romains, par le moyen de l'arc purent construire des édifices couverts de vastes dimensions. Mais ce moyen nouveau exigeait des points d'appui dont la masse fût assez solide et assez homogène pour résister au poids et à la poussée des voûtes; il fallait des matériaux d'une parfaite cohésion, et dont toutes les parties, dépourvues d'élasticité, se maintinssent par leur parfaite adhérence. Cette technique parfaitement connue et décrite par Vitruve fut totalement ignorée de l’architecte asiatique. Par des rapports de force dynamique, elle seule permet seule de réaliser de grandes portées. Elle a permis la construction de la coupole du Panthéon dont le diamètre intérieur est d’un peu plus de 43 mètres, une taille que n’a pas pu atteindre celle de Saint-Pierre de Rome. Le Panthéon reste la plus grande coupole au monde en béton non armé. Elle n’a pas connu de signes de faiblesse en dépit de mutilations et de mouvements sismiques. Les Khmers n’ont jamais utilisé l’arc de voûte, mais uniquement pour les couvertures la technique de l’encorbellement - tout comme les enfants avec un jeu de cubes - qui limite les audaces à jamais plus de deux mètres. S’il y eut des réalisations plus hardies, elles n’ont pas résisté à l’épreuve du temps. La raison de l’emploi exclusif de cette technique reste d’autant plus mystérieuse que les Khmers étaient de grands constructeurs. Elle est réalisée en masse et exige des murs épais pour supporter les dalles ce qui explique que les pièces sont réduites, de trois à cinq mètres de côté tout au plus.

 

Bâtiment Khmer dans la province de Khonkaen date de 11 ou 1200 et cabane de berger des Alpes du sud  construite sur la même technique de l'effet masse

 

 

Vitruve décrit les techniques de constructions en lieux humides.

 

 

Leur ignorance a pour conséquence directe l'état actuel de nombreux vestiges khmers

 

 

Les techniques de construction de la voute décrite par l’architecte romain Vitruve un siècle avant Jésus–Christ

 

 

...et Viollet-Le-Duc dans son monumental Dictionnaire raisonné de l’architecture française en 1889 sont – toutes proportions gardées – les mêmes.

 

 

(2) Selon un adage du bon sens populaire, il y a trois moyens de se ruiner, les femmes, le plus agréable, le jeu, le plus rapide et l’agriculture, le plus sûr.

 

(3) Voir « La gazette des beaux-arts » de décembre 1918 et « Le Journal des savants » de juillet 1919. Les deux revues conseillent à l’amateur la lecture du «  Guida per visitari il museo di ogetti d'arte, antichi e moderni, dell' extremo Oriente, donati da Stefano Cardu alla città di Cagliari ».

 

 

ANNEXE I : NOS PRÉCÉDENTS ARTICLES

 

A 214.1 - L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE SIAMOISE ET SON HISTOIRE. I - LES « SAINTS CHÉDIS »

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/a-214-1-l-architecture-religieuse-siamoise-et-son-histoire-i-les-saints-chedis.html

A 214.2 - L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE SIAMOISE ET SON HISTOIRE. II - LES CHAPELLES D’ORDINATION.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/a-214-2-l-architecture-religieuse-siamoise-et-son-histoire-ii-les-chapelles-d-ordination.html

A 214.3 - L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE SIAMOISE ET SON HISTOIRE. III - LES AUTRES BÂTIMENTS.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/a-214-3-l-architecture-religieuse-siamoise-et-son-histoire-iii-les-autres-batiments.html

A 225. LA « 7-ELEVENISATION » DE L’ARCHITECTURE RELIGIEUSE TRADITIONNELLE DU NORD-EST DE LA THAÏLANDE.

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/05/a-225.la-7-elevenisation-de-l-architecture-religieuse-traditionnelle-du-nord-est-de-la-thailande.html

A 260 - L’ARCHITECTURE SIAMOISE À L’ÉPOQUE D’AYUTHAYA.

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/05/a-260-l-architecture-siamoise-a-l-epoque-d-ayuthaya.html

A 223 - JOACHIM GRASSI, ARCHITECTE AUSTRO-ITALO-FRANÇAIS À BANGKOK PENDANT 23 ANS (1870-1893).

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/04/a-223-joachim-grassi-architecte-austro-italo-francais-a-bangkok-pendant-23-ans-1870-1893.html

A 245 - LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI.

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/10/a-244-les-peintres-et-les-sculpteurs-italiens-au-siam-sous-rama-v-et-rama-vi.html

A 244 - LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/10/a-243-les-architectes-et-les-ingenieurs-italiens-au-siam-sous-rama-v-et-rama-vi.html

ANNEXE II : SOURCES

 

Ruben Fais (qui fut conservateur du musée) « Stefano Cardu, an italian contractor in Siam at the end of the 19th century, his life and his art collection » in Journal of the Siam Society, volume 108, part I de 2020. L’auteur a consulté de nombreuses sources italiennes, archives, correspondance et articles de presse et recueilli les traditions familiales. Il a organisé l’exposition du centenaire du musée en 2018.

 

 

Le Directory for Bangkok and Siam publié par le Siam observer sur les années qui nous intéressent est un véritable Bottin qui donne les noms des étrangers et entreprises étrangères installées au Siam.

 

 

Le site de la commune de Cagliari :

http://www.comunecagliarinews.it/rassegnastampa.php?pagina=66194

 

 

Autres sites consultés

 

https://www.silpa-mag.com/history/article_10804

http://joythay.blogspot.com/2013/10/un-tocco-ditalia-nel-distretto-di-phra.html

(« Une touche d'Italie dans le quartier de Phra Nakhon (Bangkok) »

Sur le site universitaire « Damrong journal » (volume III n°5 de 2004) un article d’un universitaire thaï, Saran Thongpan (ศรัณย์ ทองปาน) : สเตฟาโน คาร์ดู ชิวิตการงานและสังขมของชางฝรังยุคแรก (« Stefano Cardu, la vie et les travaux du premier bâtisseur européen ») :

http://www.damrong-journal.su.ac.th/upload/pdf/67_20.pdf

Rama V and the Architecture of Chakri Reformation, 1868 – 1889 sur le site
deepblue.lib.umich.edu 

 

 

 

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24 juin 2020 3 24 /06 /juin /2020 22:09

 

Nous avons consacré deux articles à l’échec de l’évangélisation du Siam par les missionnaires catholiques dès avant l’arrivée des ambassades françaises de Louis XIV  (1).

 

Cette histoire fait l’objet d’une analyse synthétique assez sereine sur le site des Missions étrangères de Paris (2).

 

 

Le personnage de Robert Challe que nous qualifions faute de mieux d’ «esprit libre» reste largement méconnu. Son voyage aux Indes Orientales entre février 1690 et août 1691 a été publié sans nom d’auteur et post mortem en 1721 en trois volumes sous le titre «Journal d’un voyage fait aux Indes Orientales par une escadre de six vaisseaux commandés par Monsieur Du Quesne depuis le 24 février 1690 jusqu’au 20 août 1691 par ordre de la Compagnie des Indes Orientales – ouvrage rempli de remarques curieuses sur quantité de sujets et particulièrement sur la navigation et sur la politique de divers peuples et de différentes sociétés».

 

 

L’ouvrage est resté dans l’ombre jusqu’à une réédition en 1998 complétée de manuscrits inédits (3). Il vécut d’ailleurs toute sa carrière d'écrivain polymorphe dans telle une discrétion que la totalité de son œuvre, que l'on reconstitue aujourd'hui, resta anonyme ou manuscrite.

 

 

Nous le savons de modestes origines. Né le 16 août 1659 à Paris dans une famille bourgeoise catholique – une de ses sœurs est religieuse à Compiègne -  il fit de solides études au Collège de La Marche à Paris

 

 

...et devint avocat mais il était d’humeur aventureuse et dut quitter la France probablement à la suite d’un duel. Ami et condisciple de Seignelay, ministre de la marine,

 

 

il put entrer dans la marine royale en qualité de subrécargue (chargé de la tenue des livres de bord et de la comptabilité) ce qui lui permit de parcourir le monde. Il devint ensuite écrivain plus ou moins sulfureux. Incarcéré au Chatelet,

 

 

il mourut pauvrement et exilé à Chartres le 25 janvier 1721 (4).

 

 

Une analyse du personnage appuyée sur une analyse serrée de ses autres écrits  en fait «Le père du déisme français» mais au vu essentiellement d’un texte intitulé «Difficultés sur la religion proposées au P. Malebranche». Il lui est attribué mais sans absolue certitude (5).

 

 

 

Le récit de ce long voyage en mer qui ne put atteindre Mergui et le Siam comme il était prévu en raison de vents contraires présente un grand intérêt: contenant tout à la fois des détails sur ce qui regarde son escadre en général et son vaisseau «L’'écueil» en particulier.  Il s’attarde sur bien d’autres sujets, comme la théologie, la philosophie, l'histoire et aussi des gauloiseries médisantes qu’il n’aurait peut-être pas été utile de publier? Si son ouvrage est resté longtemps méconnu des historiens, il ne l’était pas des marins puisque considéré, en dehors de ses considérations philosophiques, comme un document irremplaçable sur les conditions de vie sur les vaisseaux de cette époque, au vu d’images saisies en instantané (6). Son ouvrage n’est par ailleurs pas exempt de galanteries ou de chroniques malveillantes (7).

 

 

Citons, bien que ce ne soit pas notre propos de ce jour, l’anecdote des rats qui a été curieusement  immortalisée par La Fontaine (8).

A 373- L’ÉCHEC DES MISSIONNAIRES AU SIAM : LA VISION DE ROBERT CHALLE, ESPRIT LIBRE ET LOINTAIN  PRÉCURSEUR DE LA THÉOLOGIE DE LA LIBÉRATION (1669-1721).

Les événements de 1688

 

Arrivé à Pondichery après avoir quitté Lorient le 24 février 1690, l’escadre s’est inquiétée des événements de Siam. Challe les détaille très longuement à la fin du tome III de son journal. Contentons-nous d’une brève citation extraite du tome II, qui  ne nous apprend d'ailleurs rien que nous ne connaissions déjà.

 

C'est d'eux tous (des voyageurs revenus du Siam, probablement des missionnaires portugais) que nous avons appris, que ce que le Sieur Cordier nous a dit de Siam et que j'ai rapporté ci-devant, est faux; que ce bruit avait couru , mais que la vérité est que l'usurpateur Pitrachard est Roi absolu;

 

 

...que le Roi de Siam , notre allié, est  mort d'un genre de mort inconnu; que Mr. Constance est mort dans les tourments huit jours après, et qu'on ne sait ce que sa femme et ses enfants et la  princesse de Siam (la fille de Narai), sont devenus; que les catholiques y sont toujours persécutés,  particulièrement les missionnaires, qui sont toujours aux fers, et qui sont exposés à des supplices, que Busiris,

 

 

... ni Phalaris, son Ingénieur d'exécrable mémoire n'auraient jamais inventé (9) sur  tout, un nommé Mr. Poquet, qui est forcé, toutes les nuits, de lécher plus de vingt fois, avec sa langue,  les parties d'un infâme bourreau, que la bienséance défend de nommer.

 

Cette forme singulière de supplice n’a pas été signalée par d’autres mémorialistes pour des raisons de décence que l’on devine, mais Challe ne mâche pas ses mots !

 

 

Les autres, au nombre de quatorze, ne sont pas plus favorablement traité. Mr. de Lestrille, qui commande l'Oriflamme, en a  porté la relation en France.

 

 

Elle y sera vue avant ce Journal-ci : ainsi, je n'en ferai pas un plus ample détail ; mais, je  me réserve d’en faire une autre, certain que celle-là ne sera pas sincère, y ayant trop de gens intéressés qui y mettront la main ; qui déguiseront les faits. Les Anglois n'ont pas mieux été traité à Siam, que les François, et ont été comme  ceux-ci obligez de tout quitter. Les seuls Jésuites ont été à couvert  de la persécution ; et leur fine politique y a si bien réussi, que bien loin d'avoir été vexés en quoi que ce soit, on leur a donné de l'argent pour s'en aller. On  s'attend ici, que suivant leur coutume de donner des soufflets à la vérité, ils donneront en Europe une histoire de  la révolution de Siam, où ils chanteront les lamentations de Jérémie et canoniseront de leur autorité les pères de leur société qui y étaient, et les inscriront dans leur martyrologue.

 

 

Croyez-moi, ne leur offrez point de bougies : la cire et le coton en seraient perdus. On dit ici assez plaisamment sur cette différence de traitement que ce nouveau roi de Siam ne connait guère les gens, de prétendre congédier les missionnaires par les tourments, et les Jésuites par de l'argent ; que c'est plutôt les vouloir attirer, puisque chacun trouvera ce qu'il cherche. Encore dit-on, qu'il pourrait réussir à l'égard des jésuites  si l'argent de Siam portait la croix et  la faisait sentir, ou qu'il brulât les mains de ceux qui le touchent : mais, il ne représente que des diables sans chaleur ; et c'est justement ce que les jésuites recherchent et dont ils veulent défaire les Idolâtres. On en fait une infinité de contes de pareille nature, meilleurs dans la conversation que sur le papier. Quoi qu'il en soit, le R. P.Tachard ne veut point demander à Pitrachard la confirmation du caractère d'ambassadeur, dont le feu  roi de Siam l'avait revêtu, et son Voyage de Siam est fait, et sa légation imparfaite, si les choses ne changent de face…. »

 

 

Nous sommes quelque peu à contre-courant de la version officielle colportée notamment par le père Tachard.

 

 

Nous ne pouvons mieux faire, que de transcrire ici, l'avertissement donné par l’éditeur en tête du premier volume:

 

 

L’évangélisation

 

«On a aussi reçu des nouvelles de Siam  par la voix des Portugais, qui disent que Pitrachard, à présent Roi, est devenu plus traitable envers les Ecclésiastiques. C'est tout ce que j'en ai appris. En tout cas, il faut que Mr. Charmot (un missionnaire) en ait appris des nouvelles bien certaines puisqu'il reste à Pondichery, en attendant l'occasion de passer dans ce Royaume; car, il n'est assurément pas homme à s'exposer au martyr par un zèle indiscret.  Mais, pourquoi cacher ces nouvelles, qui nous auraient tous réjouis. Les gens d'Eglise sont toujours mystérieux. Le Père Tachard, très digne Jésuite, reste aussi. Quel est leur dessein à tous ? Peut-être de se barrer et de se faire de la peine les uns aux autres. Quoi qu'il en soit, ils restent et je ne vois âme qui vive, qui les regrette» (...)

 

 

« Messieurs Charmot et Guisain sont sortis de « L'écueil » sans cérémonie mais, il n'en a pas été ainsi du très Révérend Père Tachard : en partant du gaillard, pour rester à Terre, son Excellence a été saluée de cinq coups de canon. Je veux pieusement croire que son humilité ne s'attendait point à cet honneur : que même, il aurait empêché qu'on le lui rende, s’il avait prévu qu'on le lui rendrait ; car, dès son baptême il a renoncé aux Pompes du Monde. Hélas ! Sa modestie a été trompée  !...».

 

Challe plaisante à diverses reprises sur l’ego incontestablement démesuré du Père Tachard:

 

 

«J'y ai encore appris, que Mr. Godeau dit vrai dans son troisième tome de l’Histoire de l'Eglise, quand il dit au sujet de la dispute de Saint Cyprien ...

 

 

...et du Pape Saint Etienne,

 

...que les Saints qui sont encore sur terre sont Hommes, et que le zèle fait  souvent faillir les plus sages.  Par occasion, ou parenthèse, Saint Etienne était Pape. Il voulait que les hérétiques fussent rebaptisés.  Saint Cyprien soutenait le contraire; et un Concile décida en faveur du sentiment de Saint Cyprien.

 

 

Donc les Saints sur terre sont encore  Hommes, et peuvent se tromper. Le Pape est homme: par conséquent, il peut se tromper; ergo, le Pape n'est nullement infaillible (10). J'avoue, que j'agis ici avec passion ; mais aussi j'ai pour moi, qu'on ne peut pas me prouver, ni à moi, ni à qui que ce soit qui ait l'ombre du sens commun, cette ridicule infaillibilité. J'ai assez lu l'histoire de l’Eglise, pour savoir de certitude, que l'Eglise a donné seize démentis au Pape et j'en conclus avec raison, je crois, que l'Eglise n'a jamais  cru le Pape infaillible. J’ajoute même, qu'elle ne croit point encore qu'il le soit et qu'il n'y a qu'une poignée de canailles, qu'on appelle les docteurs ultramontains, qui soient assez effrontés pour donner en public des sentiments qu'ils démentent dans eux-mêmes. Ce sont des Moines: c'est tout dire. Dans ce nom de Moines, je ne mets pas la Société de Jésus ; car à son égard, tantôt le Pape est infaillible, et tantôt c'est un vieux pécheur: c'est leur intérêt qui règle ses qualités et ses attributs, et point du tout sa dignité (11).

 

 

J'en reviens à mon thème de la brouillerie des plus Saints les uns contre les autres. L'Amour de Dieu et  leur zèle pour la Foi, à ce qu'ils disent, font brouiller ensemble Messieurs des Missions étrangères et les Jésuites.

 

 

Les Conquêtes que les uns font sur l'ennemi du genre humain, en convertissant des idolâtres, déplaisant aux autres, chacun voudrait se réserver tout  pour soi, et être le seul métayer dans une ample Moisson : plus délicats en cela que Saint Paul, dont ils devraient en toutes qui le Sauveur fût annoncé, pourvu qu'il le fût: «Quid enim, dum omni modo sive per occasionem sive per veritatem, Christus annuncietur, et in hoc gaudeo, sed gaudebo» (12). Ces motifs d'occasion ou de vérité  ouvrent aux missionnaires et aux Jésuites  les prétextes du monde les plus spécieux, pour se déchirer les uns les autres avec charité ; et le tout, dans un esprit de fraternité, et de christianisme. Ils sont sur ce sujet dans une mésintelligence perpétuelle.

 

 

 

Les Jésuites ont fait chasser les missionnaires de la Chine : ceux-ci ont fait chasser les autres du Tonquin ; et les Jésuites, qui ne sont à  Siam que depuis les missionnaires, ont si bien fait, et leur politique y a si bien prévalu, que bien loin  d'être persécutés leur maison a été un lieu d'asile et de refuge et qu'on leur a donné de l’argent dans le temps même qu'on persécutait les autres. Cette cruelle distinction n'est nullement du goût des missionnaires; ils sont trop politiques, et trop concertés, pour dire naturellement ce qu'ils en pensent; mais, on le connait assez, pour peu qu'on sache lire dans les yeux, et l'altération du visage, les secrets du cœur. »

 

 

« Ce n'est pas depuis peu que cette brouillerie subsiste; et voici ce que Mr. le chevalier de Chaumont, Ambassadeur à Siam, en dit dans sa relation (page 72) dans une audience, que le Roi de Siam me donna, je lui dis, que j’avais amené avec moi six pères jésuites, qui s'en allaient à la Chine faire des observations de mathématique; qu'ils avaient été choisis par le Roi mon maître, comme les plus capables en cette Science. Il me dit qu'il les verrait et qu'il était bien aise qu'ils se fussent accommodés avec M. l'Evêque de Metellopolis. Il m'a parlé plus d'une fois sur cette matière» (Il s’agit de Monseigneur Louis Lanneau des Mission des étrangères.)

 

 

«Un accommodement suppose nécessairement une brouillerie précédente, et il est fâcheux qu'un Roi Idolâtre, qu'on veut éclairer des lumières d'un Evangile qui n'est que douceur, et qui ordonne non seulement de pardonner à ses Ennemis ; mais encore  d'aller les rechercher, quand même on n'aurait  rien contre eux sur le cœur soit   informé des mésintelligences et des disputes qui sont entre les prédicateurs de ce même Evangile».

 

 

«Il est même à craindre, qu'il ne soit mal édifié, et n'augure mal du reste de ce même Evangile , en en voyant les ministres exécuter et observer si mal entre eux ce qu'ils ordonnent et enseignent aux autres. Il serait à souhaiter, pour lever tout sujet de dispute entre eux, et tout sujet de scandale aux idolâtres, qu'ils eussent chacun leur département, et qu'ils n'aillent plus sur les brisées les uns des autres ; car, certainement leurs brouilleries font un très mauvais effet, non feulement  auprès des gentils mais scandalisent aussi les chrétiens, et font lâcher à tous, sans en excepter les plus dévots catholiques, des railleries piquantes, qui donnent lieu de croire , que l'intérêt temporel a tout au moins autant de part à leurs travaux, que le zèle de la Foi ».

 

 

 

«En effet, il est certain que le salut de l'âme d'un simple particulier est aussi précieux devant Dieu que celui d'un gros Seigneur : tous deux font égaux devant lui ; c'est une vérité, dont qui que ce soit ne doute.

 

Cela étant, d'où vient qu'ils portent les uns et les autres  leur zèle, dans le Japon, la Chine, le Tonquin, le Pégu, et d'autres pays  où, l'argent, et les autres richesses mondaines abondent.  Pourquoi laissent-ils sans instruction toutes ces nations incultes et idolâtres qui sont sur leur chemin ? Pourquoi ne s'attachent-ils pas à Moâli, peuples qui paraissent dociles, et parmi lesquels l'Evangile ferait très grand progrès, s'il y était cultivé ? Pourquoi les brusquent-ils, au lieu de les instruire ? Revoyez les pages 63 du Tome II (13).

 

 

Pourquoi passent-ils Pondichery, où l'Idolâtrie regne si fort,  où il leur serait si facile de la détruire  puisqu'ils en connaissent parfaitement l'état, qu'ils savent si bien, pour la plupart, l'Idiome des idolâtres, qu'il ne leur faudrait aucun Truchement, et où, par conséquent, leurs convictions seraient sans retour ? Tous tes aveugles font-ils indignes de leurs soins.  Ils ne pourraient il est vrai, les combler ni de richesses ni de dignités ; mais aussi, le zèle de ces nouveaux apôtres ne serait plus soupçonné d'avoir une autre vue que Jésus Christ et icelui crucifié: ce saint zèle écarterait dans toute sa pureté, et ils auraient en même temps pour témoins de leurs travaux évangéliques, et pour admirateurs, leurs compatriotes, desquels ils pourraient tirer tous les secours nécessaires à un si saint œuvre.

 

 

Malgré le tort que les Anglais m’ont fait, je leur rends avec plaisir la justice qui leur est due. Pendant que j'ai été  leur prisonnier dans la Nouvelle Angleterre, j'ai trouvé des Sauvages fort bien instruits des vérités catholiques. Ils ont des Ministres, qui ne s'occupent qu'à leur Instruction. Ce n'est certainement point en vue d'aucun gain, car, ces sauvages  ne possédant quoi que ce soit au monde. Ces ministres s'y appliquent pourtant et réussissent infiniment mieux que ne font les missionnaires, les pères de l'Oratoire, les jésuites, les récollets et les autres, dans le Canada, qui est contigu. D'où vient cela ?  (14).

 

 

Oserais-je le dire? Oui. C'est que leur zèle est pur, ou que du moins il est dénué de l'esprit de primatie et de cornmandement, et sur tout d'avarice et de luxure. Que les Jésuites le prennent comme ils voudront : c'est un fait certain, que j’avance et qui fera prouvé par la même Histoire que j'ai déjà promise et que je rapporterai dans la conférence avec M. Martin: elle en fait partie, et on la trouvera ci-dessous. Je reviens à ces ministres, qui instruisent les Sauvages. Ils ne leur donnent, il est vrai, qu'une Instruction hérétique ; mais, ils ne peuvent leur donner pour des vérités de foi ce qu'ils ne croient pas eux-mêmes.

 

Ils leur donnent ce qu'ils ont : ils ne peuvent pas plus ; et leur intention n'en est pas moins remplie de charité. Jésus Christ ne dédaigna pas d'instruire la Samaritaine, qui, suivant toutes les apparences était aussi gueuse que pécheresse, puis qu'elle était réduite à venir elle-même tirer de l'eau à un puits.

 

 

C’est que le Sauveur était, venu pour tout le monde sans acception de qualité et que les apôtres d'aujourd'hui ne sont venus, ou du moins semblent n'être venus que pour les riches, et négligent de suivre son exemple, quoi qu'il le leur ait expressément  commandé. Que ne  dirais-je point sur ce sujet, si j'y abandonnais ma plume ?  Les missionnaires donnent rarement des relations des progrès de leurs missions. On y voit du moins briller la vérité ; ils ne s'étudient point à surprendre la bonne foi, ni la religion du public. Je leur rends la justice qui leur est due, en affirmant que je n'y ai jamais rien lu qui ne soit conforme à la vérité. Leur style est simple et naturel, et  semble avoir tout à fait renoncé aux embellissements de la rhétorique.

 

 

Les considérations de Challe sur l’échec de la mission évangélique sont évidemment partielles puisqu’il n’a pas pu atteindre le Siam alors qu’il nous aurait probablement dotés de judicieuses considérations en particulier sur le bouddhisme.

 

Il faut évidemment faire abstraction de son hostilité viscérale à l’égard des Jésuites sans toutefois perdre de vue qu’elle est, -à cette époque où tout l’épiscopat français est gallican-, généralisée.

 

 

Elle tient beaucoup à l‘allégeance des Jésuites au Pape dans le cadre du quatrième vœu qu’ils prononcent en sus des vœux classiques (pauvreté - chasteté- et obéissance) celui d’obéissance au Pape dans le cadre des missions que celui-ci leur confie ad majorem dei gloriam.

 

 

Leur situation fut toujours précaire, expulsés de France en 1594, revenus en 1903 puis encore expulsés par Louis XV en 1763 à la suite d’un scandale financier qui n’est pas étranger à leur réputation de cupidité. Elle fut naturellement attisée par l’influence certainement néfaste que ceux-ci exercèrent sur Louis XIV vieillissant et Madame de Maintenon.

 

 

Les querelles entre les ordres missionnaires

 

Remarquée par Naraï lui-même et soulignée par Challe, la question est abordée de façon moins brutale mais tout aussi limpide sur le site des Missions étrangères : «  Dans ces conditions, le progrès des missions devenait incertain, et les autochtones, devant le mauvais exemple de certains Européens, étaient amenés à détester la religion que ceux-ci professaient » (2).

 

 

Les missions ne prêchent qu’aux riches

 

Le site des Missions étrangères nous dit toujours avec la même prudence : « Il faut remarquer que certaines congrégations religieuses font de louables efforts pour se mettre davantage au service de la population laborieuse du pays. Les rares prêtres au service de l’évangélisation directe savent bien qu’il y a des non-chrétiens en recherche de la lumière du Christ. Heureusement, quelques laïcs commencent à prendre conscience de leur devoir de baptisés ».

 

Par-delà sa critique de l’Eglise temporelle, Challe met l’accent sur une question fondamentale, avant d’évangéliser les puissants, faut-il commencer par les misérables, une route inverse de celle suivie par les missionnaires au Sia ?  Il cite la Samaritaine qui était une gueuse, ne parle pas de Marie-Madeleine qui était une prostituée ...

 

 

...ni des premiers disciples du Christ qui ne furent pas les docteurs du Temple mais de misérables pécheurs.

 

 

Les premières communautés chrétiennes suivirent l’exemple de Saint Paul «Il n’y a ni juifs ni gentils, il n’y a ni esclave  ni homme libre, il n’y a plus d’hommes et de femmes car tous vous ne faites qu’un dans Jésus-Christ» (15). 

 

 

Ce lien de l’Eglise des premiers siècles avec les couches les plus misérables de la population a été d’ailleurs dénoncé dès le IIe siècle par le riche et élitiste philosophe romain Celse, le premier à se livrer à une attaque en règle contre les premiers chrétiens auxquels il reprochait de n’être que d’incultes représentants des plus viles classes de la société (cardeurs, foulons et cordonniers) auxquels se joignaient les femmes et les enfants (16).

 

 

De l’œuvre rédemptrice à la libération de l’humanité des inégalités qui l’oppriment, il n’y a qu’un pas. La théologie de la libération est née d’un principe fondamental, celle de la place des pauvres dans l’Eglise (17).

 

 

Il est évidemment un pas que Challe ne franchit pas, celui de faire des pauvres les acteurs de leur propre libération.

 

La vision de l’Eglise contemporaine se retrouve dans les vœux adressés le 28 mai 2018 par le Pape François au dominicain Gustavo Gutiérrez, considéré comme le père de la théologie de la libération dans l’Église catholique, à l’occasion de son 90e anniversaire (18).

 

 

 

NOTES

 

(1) Voir nos articles

 88. « L'échec des missionnaires français au Siam (XVII Et XVIIIe siècles) »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-87-l-echec-des-missionnaires-fran-ais-au-siam-xvii-et-xviii-emes-siecles-118521756.html

A 334 - « L’ÉVANGELISATION DU SIAM – HISTOIRE D’UN ÉCHEC »

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/10/a-334-l-evangelisation-du-siam-histoire-d-un-echec.html

 

(2)  https://missionsetrangeres.com/eglises-asie/1999-02-16-proclamer-levangile-dans-une-nation-bouddhiste-la/

 

(3) « Journal du Voyage des Indes Orientales à Monsieur Pierre Raymond avec la Relation de ce qui est arrivé dans le  Royaume de Siam par le Lieutenant de La Touche ».

 

 

(4) Nous en avons une brève biographie dans le « Mercure de France » du 15 février 1932.

Un site Internet un  peu squelettique lui est consacré :

https://robertchalle.hypotheses.org/vie-de-robert-challe

Se faisant appeler « de » Challe ou « de » Chasles, fils d’un modeste bourgeois parisien, il publie plusieurs ouvrages d‘anecdotes galantes sinon graveleuses. Son « Les illustres françaises- histoire véritables », peut-être un roman à clefs, publié sous le manteau en 1712 en trois volumes connut un vif succès.

 

 

Il continue sa carrière littéraire l’année suivante par un pastiche « Continuation de l'histoire de l'admirable Don Quichotte de la Manche ».

 

 

Il est l’auteur présumé de « Difficultés sur la religion proposées au P. Malebranche » dont une version de 1768 a été publiée sous le titre « Le Militaire philosophe, ou Difficultés sur la religion, proposées au révérend père Malebranche, prêtre de l'Oratoire ; par un ancien officier »,

 

 

(5) « Revue d’histoire littéraire de la France », numéro de novembre-décembre 1979  « Robert Challe- le père du déisme français ». Article de Frédéric Deloffre, pp.  947-980)

 

(6) Voir « Cols bleus : hebdomadaire de la Marine française », numéro du 24 juillet 1993.

 

(7) Nous en avons un bel exemple avec les mésaventures d’un cocu alors célèbre à Pondichery qui occupait un poste important à la Compagnie des Indes Orientales. Les détails égrillards ne manquent pas.

 

 

(8) Elle est relatée dans le second volume de son journal : Le chirurgien de son vaisseau, l’ « écueil » accusait les marins de voler les œufs de ses malades. Une très longue surveillance permit de découvrir qu’il s’agissait de trois rats. L’histoire serait banale : il y a deux calamités sur les navires, les rats et les cafards, mais on ne fait pas de poésie sur les cafards. Or dans son ouvrage de 1913 sur La Fontaine, Emile Faguet nous apprend que la fable intitulée « Les deux rats, le renard et l’œuf » serait tirée d’un « journal d’un voyage fait aux Indes orientales » ? Il n’y a pas anachronisme : si les Fables ont été publiées jusqu’en 1694 c’est-à-dire bien avant la publication de l’ouvrage de Challe, il est permis de penser que ces souvenirs ont circulé dans les salons littéraires de l’époque ... à moins que Challe n’ait utilisé La Fontaine pour conter cette anecdote ?

 

 

 

(9) Personnages de la mythologie grecque réputés pour leur férocité.

 

(10) Cette querelle théologique agita l’Eglise d’Afrique du nord, alors florissante, au Pape Étienne  vers l’année 250.

 

(11) La question de l’infaillibilité pontificale en matière dogmatique n’a en définitive été réglée que par le Concile Vatican I en 1870. Challe agite la vieille querelle entre l’Eglise gallicane qui revendiquait son indépendance par rapport au Vatican, forte du soutien de Bossuet et de l’ensemble du  clergé français, épiscopat en tête.

 

(12) Epitre aux Philippiens, I – 18 : « Qu’importe ! De toute façon, que ce soit avec des arrière-pensées ou avec sincérité, le Christ est annoncé, et de cela je me réjouis. Bien plus, je me réjouirai encore ».,

 

(13)  En juillet 1690 l’escadre fait escale sur l’île de Moâli que Challe compare à un paradis terrestre. Situé au nord-est de Madagascar, il s’agit de l’île de Mohéli dans l’archipel des Comores, aujourd’hui paradis touristique remarquable par sa biodiversité. La population y est intégralement mahométane

 

 

(14) Les pérégrinations de Challe l’on conduit au Canada et en Nouvelle Angleterre comme on appelait alors les six états du nord des Etats Unis à la frontière canadienne.

 

(15) Epitre aux Galates, III – 28.

 

 

(16) Son ouvrage est perdu et n’est connu que par l’analyse qu’en fit Origène dans son ouvrage « Contre Celse » ((« Traité d’Origène contre Celse ou défense de la religion chrétienne contre les accusations des païens » éditions du Cerf, 2 volumes, 1967 et 68. « Nous voyons pareillement, dans quelques maisons particulières, des cardeurs, des cordonniers, et des foulons, les plus ignorants et les plus rustiques de tous les hommes, qui n'osent ouvrir la bouche devant les personnes graves et éclairées dont ils dépendent ; mais qui, lorsqu’ils se peuvent trouver, sans témoins, avec les enfants de leurs maîtres, ou autres témoins que des femmes, aussi peu judicieuses que des enfants, leur font mille beaux petits contes, pour les porter à leur obéir, plus-tôt qu'à leur  père, et à leurs précepteurs. Que ce font des extravagants, et de vieux fous, qui ayant l’esprit rempli de préjugés et de rêveries, ne sauraient ni penser ni rien faire de raisonnable: qu’eux qui leur parlent, font les seuls qui sachent comme il faut vivre; que s'ils les veulent croire, ils feront heureux, avec toute leur maison. Pendant qu’ils leur tiennent ces discours, s'ils voient venir quelques hommes de poids, quelqu’un des précepteurs, ou le père même, les plus timides se taisent d'abord; tout tremblants; mais les autres ont assez d'impudence, pour solliciter encore ces enfants à secouer le joug, leur soufflant tout-bas, qu'ils ne peuvent et qu'ils ne veulent leur rien apprendre de bon, en la présence de leur père, ou de leurs précepteurs; par ce qu’ils craignent de s’exposer à la fureur et à la brutalité de ces gens, abandonnés au vice, et entièrement perdus, qui les feraient  punir. Que s’ils veulent être instruits, il faut que quittant-là et leurs précepteurs, et  leur père, ils aillent, avec les autres enfants, leurs compagnons, et avec les femmes, dans l'appartement de celles-ci, dans la chambre du cordonnier, ou dans celle du foulon, afin de s’y perfectionner... »

 

 

(17) « Bienheureux, vous qui êtes pauvres, parce que le royaume de Dieu est à vous »  (Luc VI, 20) ; « Heureux les pauvres de cœur : le Royaume des cieux est à eux ! » (Mathieu V, 3) 

 

 

(18)  « Je m’associe à ton action de grâces à Dieu et te remercie aussi pour ta contribution envers l’Église et l’humanité à travers ton service théologique et ton amour préférentiel pour les pauvres et les exclus de la société. Merci pour tous tes efforts et pour ta façon d’interroger la conscience de chacun, afin que personne ne reste indifférent au drame de la pauvreté et de l’exclusion. Je t’encourage à persévérer dans la prière et ton service aux autres en offrant un témoignage de la joie de l’Évangile »... Cité par La Croix du 7 juin 2018.

 

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10 février 2020 1 10 /02 /février /2020 22:49

 

L’observatoire de Namur porte le nom du père Jésuite Antoine Thomas, un enfant de la ville qui fut le premier à réaliser des observations astronomiques au Siam en 1681.

 

 

Ne le qualifions pas  de « Belge » puisque la Belgique n’existait pas à cette date, Namur- aujourd’hui capitale de la Wallonie - appartient alors aux Flandres espagnoles et les écrits de contemporains le qualifient de « Flamand de nation »,  mais il était francophone.

 

 

Il méritait de ne pas tomber dans l’oubli. Si nous lui devons les premières observations astronomiques effectuées au Siam, dans un registre différent, on peut lui attribuer aussi la conversion de Phaulkon à la religion catholique romaine, un aspect bien oublié de ceux qui lui ont consacré d’érudites études.

 

 

Nous disposons de deux sources principales, sur les observations astronomiques proprement dites, une étude du professeur Laurent Hennequin  d’une remarquable technicité, datée de 2004 (1) et un scrupuleux travail universitaire de Maxime Toussaint daté de 2018 et fruit de méticuleuses recherches d’archives (2).  L’un et l’autre citent une volumineuse bibliographie. Son œuvre missionnaire est décrite dans les mémoires du Père Bouvet reprises par Monseigneur Pallegoix (3).

 

 

 

LES OBSERVATIONS ASTRONOMIQUES ET LA DÉTERMINATION DE LA LATITUDE ET LA  LONGITUDE D’AYUTTHAYA.

 

On lit souvent que les premières observations astronomiques occidentales furent effectuées par les Jésuites envoyés au Siam par Louis XIV, alors qu'en réalité la primeur des découvertes lui revient et que son œuvre au Siam est trop souvent passée sous silence au profit de ses aventures chinoises.

 

 

Sa vie avant le départ pour le Siam

 

Né le 25 janvier 1644, troisième enfant d’une famille bourgeoise nombreuse et aisée, Antoine Thomas passa son enfance à Namur. Habitant rue de la Croix, il fait ses humanités au collège des jésuites à Namur de 1652 à 1660 et entra dans la Compagnie de Jésus le 8 septembre 1660.

 

 

Il passa les deux années de noviciat à Tournai.  Nous le retrouvons ensuite étudiant – probablement les mathématiques et l’astronomie - dans les universités alors sous directions des jésuites de Douai et de Lille entre 1662 et 1665. N’oublions pas que ces deux villes sont alors dans les Flandres espagnoles. Avant qu’il ne soit ordonné prêtre en 1674, tout en étudiant la théologie et la philosophie, il enseigne dans divers collèges de la Compagnie à Armentières, Namur, Huy et Tournai.

 

 

Tout au long de ces années, il aurait répété  « Je ne me suis jamais appliqué aux mathématiques que parce qu’elles pouvaient m’être utiles pour la prédication de l’Évangile »

 

 

 

Le père Jean Paul Oliva, général des jésuites, lui donnera finalement l’autorisation de partir évangéliser le Japon, ce qui était son rêve. Trois ans après son entrée au  noviciat en effet il avait manifesté déjà un goût pour les Indes et désirait y partir en mission. Le général lui répondit  alors qu’il était  trop tôt et  qu’il devait  approfondir ses connaissances.

 

 

 

C’est probablement à cette époque qu’il écrivit son monumental traité de mathématiques en latin  et un recueil de ses cours de mathématiques qui fut publié en deux volumes à Douai en 1685: «Synopsis Mathematica complectens varios tractatus quos huius scientiae tyronibus et Missionis Sinicae candidatis breviter et clare concinnavit».

 

Il dut séjourner quelque temps au Portugal oú il apprit la langue avant de s'embarquer le 4 avril 1680 sur le San Antonio en compagnie de 19 autres religieux. Il  fut hébergé chez la duchesse d’Aveiro née Maria-Guadalupe de Lancastre.

 

 

missions du Japon était apparentée à la famille royale de Bragance ainsi que son époux issu d’une branche illégitime. Il porte les armes royales avec la brisure de batardise.

 

 

Après une escale à Goa où il arriva le 26 octobre 1680, et rapporta quelques observations astronomiques pour déterminer la latitude de divers lieux,

 

 

il arriva à Ayutthaya le 1er septembre 1681 où les Jésuites disposaient d'une résidence depuis 1655. La suite de ses pérégrinations à partir de son arrivée à Macao le 4 juillet 1682 excède le cadre de notre blog.

 

 

Le séjour au Siam

 

Il resta huit mois au Siam, dus aux hasards des calendriers de la navigation en attente d’un départ pour Macao au cours desquels il effectua les observations astronomiques qui nous intéressent. Profitant en particulier des circonstances météorologiques, la période la plus favorable à l’observation des étoiles se situant en décembre et en janvier.

 

La détermination de la latitude

 

Son premier travail – sinon le plus facile en tous cas le moins ardu -  va consister à déterminer la latitude d’Ayutthaya, ce qu’il appelle «la hauteur du pôle», la position précise d’un point sur le globe terrestre, la terre étant présumée sphérique à l’équateur et aux pôles. Elle est déterminé en coordonnées sphériques et en degrés par l’angle ayant pour côté la ligne équatoriale et de l’autre la ligne fictive partant du contre de la terre jusqu’au lieu situé. Il le fit avec des procédés d’une simplicité toute biblique, la construction d’un gnomon comme il nous le dit.   (Cité par Hennequin) (1)

 

«Je me suis servi pour prendre la hauteur méridienne du Soleil, d'un Gnomon d'environ quarante pieds Romains: je l'ai fait, en avançant sur le haut de la muraille de notre Chapelle un ais percé; & mettant sur cet ais une plaque de fer parallèle au plan de l'horizon, percée au milieu d'un petit trou rond, par où passait le rayon du Soleil, qui allait tomber sur un autre ais qu'on avait mis au pied de la muraille parallèle au plan de l'horizon, par le moyen d'un canal plein d'eau; de sorte que la ligne méridienne tracée sur cet ais faisait un angle droit avec un fil qui tombait à plomb du centre du petit trou par où passait le rayon qui formait l'image du Soleil sur cet ais».

 

Précisions qu’un ais est une planche et que les 40 pieds romains de 29,5 cm font un peu moins de 12 mètres de hauteur

 

Shéma du Professeur Hennequin :

 

 

 

Le tout fut effectué à l’œil nu, la verticalité est facile à trouver avec un fil à plomb et l’horizontalité avec un  plan d’eau. Naturellement – physique élémentaire – plus le gnomon est élevé et plus la précision sera grande. Celui de l’église Saint-Sulpice de Paris est élevé de 24,5 mètres.

 

 

Il effectua donc deux relevés, les 14 octobre

 

et 30 décembre 1681, 

 

la première date est proche de l’équinoxe et la seconde du solstice d’hiver et aboutit à une moyenne de 14° 18' 20" depuis son point d’observation, la maison de la Compagnie de Jésus. Tout dépend en effet de l’endroit précis où furent effectuées ces expériences.

 

Des constatations ultérieures effectuées par d’autres jésuites dont le père Thomas Goüyé en 1688 le précisent; «Ce que le Père Thomas appelle Faubourgs de Juthia, où il a fait l'Observation, est le Bantel, ou le Camp des Portugais, qui est éloigné  de la Ville d'une grande demi lieue du côté du Midi: ainsi l'on peut déterminer la hauteur de Juthia [Ayutthaya] de 14° 20' 40(4). Si l’on prend les coordonnées de l‘enceinte de la ville telles qu’elles résultent de Google Earth, l’angle sud-ouest est à 14° 20' 30" (point A  sur la vue aérienne) et l’angle extrême nord-est est à 14° 21' 56"  (point B sur la vue aérienne), 1 degré 26 minutes d’écart entre les deux points sur cette diagonale qui est longue d’un peu moins de 4 kilomètres.

 

 

Or la cité des jésuites portugais était selon La Loubère à deux lieux au sud (pour C sur la vue aérienne ci-dessus) ce qui confirme mutatis mutandis la justesse des mesures du jésuite.  Le camp des jésuites et surtout leur église est bien situé sur le plan de La Loubère en I. 

 

 

Ses vestiges sont situés effectivement à environ 2 kilomètres plein sud du centre de l’enceinte

 

 

Hennequin s’étonne de l’utilisation de la méthode du gnomon plutôt que celle des vérifications par la hauteur de l’étoile polaire qui étaient également connues et tout aussi précises? Pour lui, il s’agit du procédé préconisé par l'Académie des sciences de Paris dans son projet de réforme de l'astronomie, pour ainsi disposer  de relevés effectués selon les mêmes principes dans les deux hémisphères. Soit. Il en est peut-être une autre raison, c’est que le père Thomas dormait la nuit et quand il ne dormait pas, il consacrait son observation aux étoiles!

 

 

La détermination de la longitude

 

Elle passe par de méticuleuses observations des étoiles entre décembre 1681 et février 1682 en particulier les satellites de Jupiter dont le mouvement était connu depuis longtemps. La raison en est simple, elle est de déterminer la longitude d'Ayutthaya, étape suivant la détermination de la latitude. L'observation des étoiles fixes constituait en effet l'une des méthodes parmi d'autres connue depuis les temps anciens pour déterminer la longitude d'un lieu, à condition de disposer au préalable de sa latitude.

 

Hennequin cite Jean-Dominique Cassini, de l'Académie des sciences et directeur de l'Observatoire de Paris: «Si deux astronomes étant en deux pais différents observent au même instant à quelles étoiles répondent les lieux où ils sont, la situation de ces étoiles étant connue, on aura la véritable longitude des lieux auxquels elles répondent. Mais la difficulté est de savoir si ces deux observations ont esté faites au même instant».

 

 

 

Ce ne sont pas les observations du père Thomas sur le mouvement des astres,  ce sont les observations sur l’éclipse de lune survenue à Paris le 21 février au soir et à Ayutthaya le 22 février 1682 au matin qui permettront d’effectuer ces comparaisons. Le père Thomas ne put toutefois pas tirer les conséquences de ses observations en raison de son départ vers la Chine.

Elles permettront de déduire la longitude de la capitale, non pas directement puisqu’à elles seules elles n'avaient guère de signification, ne pouvant être exploitées que si elles étaient comparées à d'autres observations de la même éclipse en un autre endroit, permettant de déterminer la différence de longitude entre les deux lieux. Or, cette éclipse avait pu être observée à l'Observatoire de Paris, créé en 1667 pour, entre autres choses, tenir le relevé de ces phénomènes célestes, de sorte à interpréter les rapports envoyés des pays proches ou lointains et établir les différences de longitude. Le père jésuite Goüyé disposait des relevés de l’observation de la même éclipse à Paris, ce qui lui permit d'établir la comparaison et d’en tirer la différence des méridiens. Pour lui, la différence de longitude était de 6 h 32' 42", ce qui donne en degrés une distance de 98° 10' 30" entre Paris et Ayutthaya. La longitude de Paris étant  alors  de 22° 30, donc la longitude d’Ayutthaya est de 120° 40' 30".

 

Shéma du Professeur Hennequin :

 

Il ne s’agit ni du méridien de Greenwich évidemment ni de celui de Paris. En France, la convention était de prendre comme méridien d'origine l'extrémité ouest de l'île de Fer, l'île la plus occidentale des Canaries, où Ptolémée avait établi un premier méridien, qui avait été adopté par les Rois de France pour éviter toute confusion et qui fut confirmé par un Edit de Louis XIII de 1632 (5). En prenant Greenwich pour méridien d'origine, on obtient le résultat  de 100° 50', ce qui est proche de la valeur 100° 33' donnée par la géographie moderne au centre de l’enceinte de la capitale.  

 

 

Ainsi se terminèrent les observations astronomiques du Père Thomas avant qu’il ne parte évangéliser la Chine faute d’avoir pu joindre le Japon. Il y connut la gloire et y mourut prématurément en 1709 (6).

 

 

 

Si la méthode utilisée pour déterminer la latitude fut simple mais efficace, le détail des manipulations et observations auxquels dus se livrer le père Thomas fut en réalité beaucoup plus complexe que le bref résumé que nous fîmes mais toujours avec des moyens rudimentaires. Elles nécessitent toutefois des connaissances approfondies en cosmographie avec lesquelles Hennequin jongle mieux que nous!

 

Le père Thomas  parvint à apporter une contribution décisive pour résoudre un des problèmes les plus délicats pour la géographie de l'époque, à savoir déterminer la longitude d'un lieu. Si la détermination de la latitude était relativement aisée, celle de la longitude posait de réelles difficultés. On ne disposait en effet pas, avant l'invention du chronomètre d’appareils précis pour la mesure du temps qui puissent être utilisés sur un navire et qui supportent un long voyage sans se dérégler.

 

 

Les Anglais et les Hollandais offraient des sommes énormes, cent mille écus nous dit l’abbé de Choisy, à qui permettrait de déterminer la longitude d’un lieu inconnu.

 

Toutes les cartes étaient alors fausses, certaines donnant à Ayutthaya une longitude de 145°.

 

 

 

 

Á l'occasion de la visite de Louis XIV à l'Observatoire de Paris  le 21 mai 1682 et de la présentation du planisphère au roi, il apparut que les observations qui étaient redevables au missionnaire se trouvaient en effet les seules mentionnées: «Siam, Capitale du Royaume de même nom, avait été placé dans ce planisphère plus occidental de 23 degrés que dans les cartes hydrographiques imprimées dans ce temps-là. Cette position si différente fut absolument  confirmée par l'observation d'une éclipse de lune faite à Siam et  à Paris le 21 Février de cette année 1682». 

 

 

 

 

L’ŒUVRE RELIGIEUSE DU PÈRE THOMAS

 

Si l'œuvre astronomique au Siam du père Thomas semble s'achever avec l'observation de cette éclipse, il serait injuste de ne pas parler de son œuvre religieuse puisqu’il obtint, le 2 mai 1682 le retour au catholicisme du favori du roi Naraï, Constance Phaulkon, qui  avait embrassé la religion anglicane.

 

Nous connaissons la version  de Monseigneur Pallegoix, elle vaut d’être citée:

 

« M. Constance était né de parents catholiques; mais l’éducation qu’il avait reçue parmi les Anglais, auxquels il s'était donné à dix ans, l'avait  insensiblement engagé à suivre la religion anglicane. II y avait vécu jusqu'alors, et le capitaine de la factorerie anglaise, qui avait aperçu en lui quelque penchant à retourner à la foi de ses pères, n'avait rien omis pour le retenir dans l'erreur. Heureusement, pour l'en tirer, le père Antoine, Jésuite flamand passant par la Siam pour aller dans les missions portugaises du Japon ou de la Chine, eut avec lui quelques conversations dans lesquelles, ayant adroitement fait tomber le discours sur la controverse, M. Constance y prit tant le plaisir, qu'il invita lui-même le Père à le venir voir plus souvent, afin qu'ils pussent avoir ensemble de plus amples conférences. Les premières qu'ils eurent furent sur la présence réelle de Jésus- Christ dans l'Eucharistie, de laquelle deux ou trois entretiens convainquirent aisément un homme qui cherchait de bonne foi la vérité. Quelque occupé que fût M. Constance auprès du roi et du premier ministre, il ne laissa pas; quand il fut à la cour, de ménager du temps pour traiter de religion avec son docteur. Ils parlèrent du Pape, du chef de l'église anglicane, et de l'origine de cette dernière puissance dont le Père lui fit voir si manifestement l'abus, qu'il en demeura persuadé.  Il en était là quand il tonba malade; et il n'avait   pas si bien pris son parti, qu'il n'eût peut-être encore dû être  quelque temps à se déclarer, si la crainte de mourir hors de l’Église n'eût hâté sa détermination. S'étant donc enfin résolu, il fit venir le Père pendant la nuit, et, après lui avoir raconté l'occasion de sa chute dans l'hérésie, il exposa la situation présente de son cœur et de son esprit. Comme rien ne pressait encore, quoique le  mal parût assez dangereux, on ne conclut rien ce jour-là; mais le lendemain, quoiqu'il y eût une diminution fort sensible, le malade déclara au Père qu'il voulait rentrer dans l'Église, le priant de vouloir bien lui servir de guide et de directeur dans cette grande action, et l'assurant qu'il trouverait en lui une docilité parfaite pour tout ce qu'il  lui prescrirait.....  Les choses étant ainsi disposées, M. Constance fit son abjuration le 2 mai 1682, dans l'église des jésuites portugais établis à Siam au quartier de leur nation.

 

 

Le Père Bouvet, de la première ambassade, est plus sobre: «Depuis que par un coup tout particulier de la divine Providence ayant ouvert les yeux aux vérités de la religion Catholique, dont le père Thomas Jésuite qui travaille à présent avec succès à la Chine, eut soin de l'instruire dans une maladie dangereuse qui le fit rentrer en lui-même, fit il y a cinq ou six ans solennellement abjuration de son hérésie entre les mains de ce Père, dans notre église de Siam et son bien et son crédit à l'avancement de la religion qu'il venait d'embrasser».

 

Compte tenu de la complexité sinon de la duplicité du personnage, il est permis de se poser des questions sur la sincérité de ce retour à la religion catholique? Fut-il sensible aux leçons d'apologétique du missionnaire-astronome? Ses projets de lier le Siam à la France dont le monarque était tombé en dévotion ne nécessitait-ils pas qu'il abandonne la foi anglicane pour rejoindre celle de Louis XIV? Son dessein enfin de faire entrer la belle et très pieuse Maria Guyomar de Pina dans sa couche ne se heurta-t-il pas à ses exigences de passer auparavant devant l'autel? Le mariage eut en tous cas lieu peu de temps après l'abjuration.

 

 

NOTES

 

(1) Laurent Hennequin «Les premières observations astronomiques occidentales par le père Thomas de la Société de Jésus au  Siam à la fin du XVIIe siècle». In : Aséanie 13, 2004. pp. 63-101. Hennequin est enseignant à l’Université Silpakorn de Bangkok.

 

(2) Maxime Toussaint «Le rêve japonais d'Antoine Thomas (1644-1709) : étude à travers sa correspondance et ses mémoires», publication de la Faculté de philosophie, arts et lettres, Université catholique de Louvain, 2018.

http://hdl.handle.net/2078.1/thesis:14239

 

(3) Monseigneur Pallegoix «Description du royaume thaï ou Siam», volume II pp.   394-398

 

(4) Thomas Goüyé « OBSERVATIONS PHYSIQUES ET MATHEMATIQUES pour servir à l’histoire naturelle et à la perfection de l’astronomie et de la géographie Envoyées de Siam à l’’académie Royale des Sciences à Paris, par les Peres Jésuites Français qui vont à la Chine en qualité de Mathématiciens du Roy», 1688.

 

(5)  Voir de Lucie. Lagarde «Historique du problème du Méridien origine en France » In: Revue d'histoire des sciences, tome 32, n°4, 1979. pp. 289-304;

 

(6) Il y devint pendant vingt ans un conseiller proche de l’empereur Kangxi qui, au-delà des problèmes scientifiques, le consultait fréquemment sur des questions morales et religieuses. En 1692, malgré l’opposition de certains mandarins ,  le père Thomas en obtient un «édit de tolérance» qui donnait aux missionnaires une liberté quasi totale de prêcher la foi chrétienne. Il fut alors désigné supérieur provincial des jésuites de 1701 à 1704. Il mourut le 28 juillet 1709, à Pékin.

 

 

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1 janvier 2020 3 01 /01 /janvier /2020 22:05

 

Le 14 juillet de l’année 2019 a été le théâtre d’un événement singulier à Rubrouck, un petit village du Nord : l’inauguration d’un musée dédié à son emblématique figure locale :   Guillaume de Rubrouck La municipalité fêtait également en présence de nombreux officiels mongols le 25e anniversaire du jumelage de cette petite ville des Flandres avec celle de Bulgan, un village de 2500 habitants situé dans le désert de Gobi au sud de la Mongolie à la frontière de la Chine.

 

 

L’événement a attiré notre attention car ce personnage est assurément le premier Européen à avoir découvert et fait découvrir le bouddhisme.

 

 

Près de 800 ans plus tard, l’engouement pour le bouddhisme dans le monde occidental – les signes en sont multiples – nous a conduit à nous poser la question de savoir quand et par qui l’Europe avait découvert ce « culte du néant ».

 

 

 

Dans l’Antiquité déjà, les chemins de l’Orient et de l’Occident s’étaient brièvement rencontrés au temps de l’expédition d’Alexandre mais trop brièvement pour perdurer.

 

 

 

Il faudra attendre le XIIIe siècle pour que l’Occident ait des nouvelles du bouddhisme.

 

Il ne fut pas inconnu de Marco Polo qui le découvrit à Ceylan au cours de son voyage de 17 ans (1271-1295) et dont les écrits connurent une grande diffusion et de non moins grandes critiques des jaloux incrédules (« à beau mentir qui vient de loin »), mais il n’était pas le premier.

 

 

 

Guillaume de Rubrouck, le précurseur.

 

 

Le Vénitien Marco Polo ne fut donc pas le premier européen à avoir rencontré le bouddhisme, puisque il le fut 20 ans auparavant par un moine capucin français des Flandres, Guillaume de Rubrouck (1) dont n’ont été conservé longtemps que des manuscrits. Nul n’étant prophète en son pays, ses souvenirs ne connurent pas le succès retentissant  de ceux du marchand de Venise (2).

 

 

Il serait né entre 1210 et 1220 dans ce petit village de Rubrouck dans une famille qui en portait le nom, alors dans le comté de Flandre,   aujourd’hui dans le département du Nord. On ignore la date exacte de sa mort, probablement 1293 ou 1295. Proche du roi Saint Louis qu’il avait rencontré à Chypre, celui-ci l’envoya en mission en Tartarie ce qui le fait considérer comme un ambassadeur officiel du roi par les Mongols. Il reçut pour mission de faire rapport de tout ce qu’il pouvait apprendre sur les Tartares.

 

 

 

Son expédition eut lieu en 1253-1254, précédant ainsi celle de Marco Polo. Visitant Karakorum la capitale de l’empire, il y trouva deux mosquées musulmanes, une église nestorienne et douze temples bouddhistes ou taoïstes. Toutes ces religions bénéficiaient de la protection des Mongols qui pratiquaient pour leur part le chamanisme. Le grand Khan lui aurait dit : « Nous, Mongols, nous croyons qu’il n’y a qu’un seul Dieu par qui nous vivons et par qui nous mourons, et nous avons pour lui un cœur droit. De même que Dieu a donné à la main plusieurs doigts, de même Il a donné aux hommes plusieurs voies ».

 

 

 

Ne pouvant, à son retour, joindre le roi, de retour à Saint-Jean-D’acre, il lui fit parvenir ses notes manuscrites.

 

 

Il lui écrivit une longue lettre relatant son voyage dans l'Empire mongol, source longtemps oubliée. Les bouddhistes qu’il a rencontrés étaient très probablement des bouddhistes tibétains avec lesquels il a engagé des débats sans résultats dans une réunion organisée par le Khan entre musulmans, bouddhistes, nestoriens et catholiques romains. Lors de ce débat, il fut confronté à un moine bouddhiste réputé qu’il aurait écrasé par sa dialectique (3). Il fut sans conteste le premier occidental à découvrir  le bouddhisme à la cour du grand Khan. Il fut aussi le premier européen à être confronté à la croyance en la réincarnation qu’il qualifie d’erreur.

 

 

 

 

Il n’est toutefois pas indifférent aux « prêtres de ces peuples idolâtres » qui ont tous des larges vêtements jaunes, se trouvent parfois ermites dans les forêts et les montagnes oú ils mènent une vie d’une admirable austérité, alors qu’il manifeste une hostilité ouvert aux Nestoriens (4).

 

 

 

Les Portugais

 

 

L’aventure portugaise de 1498 après celle de Christophe Colomb en 1492 va multiplier la taille du monde entraînant la reconnaissance d’un gigantesque continent, Indes, Chine, Japon, Insulinde.

 

 

 

 

Les Portugais emmènent avec eux leurs chapelains qui ne se souciaient pas d’approfondir les croyances de ces peuples n’ayant de souci que de les baptiser pour en faire de bons chrétiens. Ils y exportèrent aussi l’inquisition. Le jésuite Saint François Xavier « apôtre des Indes » débarqua à Goa le 6 mai 1542, avec la volonté d’extirper le paganisme du sol indien et d’y implanter le christianisme à sa place. La Sainte inquisition y régna formellement jusqu’au début du XIXe siècle et s’est probablement répandu dans tous les pays de mission portugaise, Siam compris.

 

 

 

Notre propos n’est pas d’écrire son histoire, elle est une tâche. Non seulement elle a frappé les païens, les juifs bien sûr s’il en était, les hindouistes, les bouddhistes mais également les chrétiens nestoriens présents dans toute l’Asie depuis des siècles (5) que le frère a rencontrés au cœur de la Mongolie. Bons chrétiens au regard de l’église de Constantinople, ils étaient pour les catholiques romains des hérétiques soumis aux flammes de l’enfer après celles du bûcher tout autant que les païens. C’est ce qu’on appelait « aller porter dans les Indes orientales les lumières de l’Évangile » (6).

 

 

 

Le jésuite Henri de Lubac qui s’est intéressé au bouddhisme d’une manière frisant souvent le syncrétisme est singulièrement muet sur cet aspect de la rencontre entre le jésuite navarrais,  les bouddhistes et brahmanistes des Indes et autres hérétiques (7).

 

 

 

 

Par la suite, l'Europe va être abondamment renseignée sur les religions de l'Extrême-Orient, par les écrits des missionnaires observateurs directs ou les ouvrages tirés de leurs correspondances.

 

 

On ne peut dire cependant que l'on puisse connaître profondément le bouddhisme sans en connaître les écrits.

 

 

 

Une première cause en est le traitement que les censeurs font subir aux lettres des missionnaires avant de les diffuser. En effet, beaucoup de ces correspondances sont censurées. Un article cosigné du père de Lubac en 1953 vaut d’être cité (8). Le cardinal-jésuite fait l’impasse sur les méfaits de l’inquisition mais pas sur ceux de la censure  : Un jésuite écrit à Rome le 26 août 1553  « En ce qui concerne les  lettres de l'Inde, cette histoire de Xaca se peut omettre, ainsi que ce qui déplaira au Révérendissime Nonce » de Venise », (ce Xaca étant le nom japonais de Bouddha), ou encore « Dans cette lettre prolixe, il faut prendre garde à  beaucoup de longueurs et les retrancher impitoyablement ; tout est raconté avec une ampleur fastidieuse, beaucoup de détails  sont vains et inutiles, ici et là se rencontrent des exagérations et  des hyperboles intolérables ... De sa lettre il faut supprimer beaucoup de traits concernant les sectes et superstitions des païens... ; en outre, l'on y raconte nombre de faits incroyables, qui diminuent la créance que l'on peut accorder aux autres ».

 

 

 

Par ailleurs, la lenteur avec laquelle l'Europe fut initiée au bouddhisme tient aussi au fait que les  missionnaires, malgré un contact souvent étroit avec ses adeptes, ne s’intéressèrent pas à cette religion et ne firent aucun effort pour la comprendre, déçus dans leurs espoirs de conversions. La découverte par les Européens du bouddhisme essentiellement d’ailleurs le bouddhisme tibétain ou le bouddhisme mahayana, qui ne sont pas celui que nous connaissons eu Thaïlande, resta embryonnaire (9).

 

 

 

Les Français

 

 

Le séjour de voyageurs et des missionnaires français à Ayutthaya dès avant et pendant nos ambassades au XVIIe siècle suscita incontestablement l’intérêt du monde érudit français pour une religion que l'Inde avait longtemps vécu et qui s'était perpétuée d'une manière vivace en Extrême-Orient. La vision par ouï dire du Siam et de sa religion dans l’Encyclopédie de d’Alembert est consternante (10). Nous avons vu que Kaempfer faisait de Bouddha tout simplement un « nègre d’une grandeur prodigieuse » (11). Jacques de Bourges, Gervaise, l’abbé de ChoisyChaumont, le père Tachard, le chevalier de Forbin, La Loubère surtout, donnèrent une meilleure vision de la religion du Siam. Elle se répandit dans toute l’Europe puisque leurs souvenirs, leurs mémoires et leurs écrits furent reproduits dans tourtes les gazettes et  traduits dans toutes les langues européennes (12).

 

 

 

Les érudits

 

De toute évidence, pour connaître une religion, il en faut connaître les textes canoniques. Les textes bouddhistes furent écrits en sanskrit et ultérieurement en pâli, deux langues qui restèrent totalement ignorées des occidentaux jusqu’à leur découverte au XIXe siècle à partir des années 1820. Burnouf écrit en 1844 son « Introduction à l’histoire du bouddhisme indien » au vu de documents sanskrits.

 

 

 

 

Le texte sacré « Le lotus de la bonne loi » traduit par lui du sanskrit est publié en 1852

 

 

 

 

Charles Schoebel rédige en 1867 « Le Bouddha et le bouddhisme ».

 

 

 

 

Léon de Milloué est en 1882 l’auteur d’un texte majeur « Le bouddhisme, son histoire, ses dogmes, son extension et son influence sur les peuples chez lesquels il s'est répandu ».

 

 

 

Un autre texte fondamental, le Lalitavistara est traduit du sanskrit par Édouard Foucaux en 1892 sous le titre « le Lalitavistara : l’histoire traditionnelle de la vie du Bouddha Çakyamuni » et présenté comme un classique du bouddhisme mahayana. Ces textes sont actuellement d’un accès facile pour être tous numérisés er réédités même si leur lecture est difficile.

 

 

 

Lorsque Monseigneur Pallegoix écrit en 1854 son ouvrage sur le Siam, ses considérations sur le bouddhisme furent probablement plus accessibles au lecteur français. Elles sont pertinentes car elles sont le fruit de son étude des textes sacrés en pâli et d’une lecture beaucoup plus aisée que celles des très érudits textes susvisés (13).

 

 

Mais aucun de ces textes, aussi intéressants fussent-ils, n’a jamais suscité la moindre conversion d’un Occidental au bouddhisme  même si on en trouve des traces fuligineuses  dans le mouvement théosophique fondé en 1875.

 

 

 

 

Nous avons parlé en début d’article de « culte du néant ». La découverte de cette religion sans Dieu par des érudits qui en avaient lu les textes canoniques suscita des réactions à tout le moins négatives. Hegel dénonce « le néant, dont les bouddhistes font le principe de tout, l'ultime but final et l'ultime fin de tout »

 

 

 

 

Dans « Le Génie des religions » en 1842, Quinet s'offusque d'une doctrine prêchée par le « Grand Christ du vide »,

 

 

et Renan ironise en 1884 dans ses « Nouvelles Études d'histoire religieuse » sur cette « Église du nihilisme qui assigne à la vie pour but suprême le néant ». Ils furent tous en définitive stupéfaits de cette affirmation négative du monde : Le  bouddhiste serait heureux si le monde s'endormait autour de lui.

 

 

 

Conclusion

 

 

Quand nous parlons de bouddhisme, encore faudrait-il savoir de quel bouddhisme il s'agit.

 

N’entrons pas dans le détail de ses rameaux comportant à son tour de multiples subdivisions, avec de nombreux groupes qui naissent, se développent ou meurent encore aujourd’hui non sans s’entre-déchirer et s’excommunier.

 

 

 

 

Nous connaissons – bien sûr - le Theravada, le bouddhisme du sud, celui de Thaïlande qui plonge également au moins dans le Nord-est et le Laos dans les esprits, les fantômes, le chamanisme et l’animisme (14).

 

 

 

 

Il est également celui de la Birmanie dont les dirigeants déclarèrent  lors de la visite du Pape François le 27 novembre 2017 « La majorité des clercs bouddhistes, hindous, musulmans et chrétiens sont rassemblés dans la prière pour la paix ». Il a sa face cachée (15).

 

 

 

 

En ce qui concerne le Mahayana ou bouddhisme du nord, sa branche la plus connue en Occident est le Zen japonais. C’est le bouddhisme de la méditation de Bouddha lui-même. Il séduit de nombreux occidentaux qui se voilent la face  sur un aspect dont il est séant de ne pas parler (16).

 

 

 

 

Parlons enfin du lamaïque, celui du Tibet qui relève du Mahayana. Sa figure de proue est le Dalaï Lama, enfant chéri des médias occidentaux malgré un aspect un peu opaque (17).

 

 

 

 

Cette diversité nous rappelle une parabole née aux Indes comme le bouddhisme, celle des quatre aveugles voulant parfaire leurs connaissances et n’ayant jamais vu d’éléphant décident d’en palper un. L’un touche une jambe, l’autre la trompe, le troisième une défense et le dernier une oreille. Ces quatre visions ponctuelles  ne leur donnèrent pas une vision globale ! Tous avaient raison et tous étaient dans l’erreur (18).

 

 

 

NOTES

 

(1) Son nom est également orthographié Rubruck, Ruboeck ou Rubruckis. Ce que nous savons de lui provient de la préface de l’ouvrage « Guillaume de Rubrouck –ambassadeur de Saint Louis en orient – récit de son voyage traduit de l’original latin et annoté » par Louis de Backer, 1877.  Il intitule le titre de son manuscrit « Itinerarium fratris Willielmi de Rubruquis de ordine fratrum Minorum, Galli, Anno gratias  1253. partes Orientales ».

 

 

(2) Une édition du texte original latin a été publiée par Richard Hakluyt, dans « The first volume of the principal Navigations, Voyages, Traffiques and Discoveries of the English nation » à Londres en 1598 seulement avec une traduction anglaisee réédité en 1913. Cet érudit avait découvert l’un des quelques manuscrits connus au British Museum.

 

 

Le texte latin a été publié en 1839 par la Société de Géographie de Paris. Un texte français avait été publié en 1830. De nombreuses éditions récentes ont depuis été réalisées et surabondamment commentées.

 

 

 

 

(3) Le séjour du capucin se déroula sous le règne de Mangu Khan (1251 à 1259),

 

 

 

 

...  petit-fils du grand Gengis Khan, qui avait étendu son empire, comprenant le Tibet, jusqu’aux portes de Varsovie.

 

 

 

 

(4) Un site internet lui est consacré :

http://guillaumederubrouck.fr/

 

 

(5) Voir notre article A 334 «  L’ÉVANGELISATION DU SIAM – HISTOIRE D’UN ÉCHEC » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/10/a-334-l-evangelisation-du-siam-histoire-d-un-echec.html

 

 

(6) Sur l’inquisition à Goa, voir la relation d’un juif français Charles Dellon qui la subit en 1687 et qui en a fait la relation : « L'inquisition de Goa. La relation de Charles Dellon (1687) ». voir Études, édition et notes par Charles Amiel, Anne Lima Anne, Paris, Chandeigne, 1997 et l’étude d’Antonio José Saraiva « L'Inquisition portugaise et les « nouveaux chrétiens » »  In : Annales. Economies, sociétés, civilisations. 22e année, N. 3, 1967. pp. 586-589;

 

 

 

(7) Henri de Lubac a écrit de nombreux ouvrages sur la rencontre entre le  christianisme et le bouddhisme dans les années 30 avant que le sujet ne soit à la mode. Il fut lourdement sanctionné par sa hiérarchie en 1950 pour « des erreurs pernicieuses sur des points essentiels du dogme ». Lorsque l’entreprise théologique, Intellectuelle et éthique du dialogue interreligieux devint à la mode après le Concile Vatican II, il revint en grâce et accéda à la pourpre cardinalice.

 

 

(8) Henri de Lubac, Henri Bernard-Maitre, Jean Filliozat « La découverte du bouddhisme »  In  Bulletin de l'Association Guillaume Budé,  n°3, octobre 1953. pp. 97-112;

 

 

(9) Les documents provenant des archives des Missions étrangères de Paris et compilés par leur archiviste commencent en 1662, bien avant l’arrivée des ambassades avec leur cortège d’érudits : voir Adrien Launay « Histoire de la mission de Siam – documents historiques, 1662-1811 », tome I, 1920.

 

 

 

(10) Voir notre article A 43 « L'Encyclopédie, Voltaire et le Siam » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-44-l-encyclopedie-voltaire-et-le-siam-83570407.html

 

 

(11) Voir notre article A 342 « LE BOUDDHA HISTORIQUE ? » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/12/a-342-le-bouddha-historique.html

 

(12) Voir notre article 15 « Les Relations Franco-Thaïes : Le Bouddhisme vu par les Missionnaires du XVIIe siècle » relatant une étude inédite publiée par nous de feu l’écrivain canadien Jean-Marcel Paquette :  

http://www.alainbernardenthailande.com/article-15-les-relations-franco-thaies-le-bouddhisme-vu-par-les-missionnaires-du-xvii-eme-siecle-64650528.html

 

(13) Le quinzième chapitre du premier volume de sa « Description du royaume thaï ou Siam » est intitulé « ANALYSE DU SYSTÈME BOUDDHISTE, TIRÉE DES LIVRES  SACRÉS DE SIAM ». Le second volume consacre au bouddhisme trois chapitres, chapitre seize « Histoire de Bouddha », chapitre dix-septième « Des Phra ou talapouins » et chapitre dix-huitième « Superstitions ».

 

(14) Voir nos articles :

 

22 « Notre Isan, bouddhiste ou Animiste ? »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-22-notre-isan-bouddhiste-ou-animiste-78694708.html

A 331 «  LE CHAMANISME TOUJOURS PRÉSENT DANS LE BOUDDHISME DE L’ISAN » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/09/a-331-le-chamanisme-toujours-present-dans-le-bouddhime-de-l-isan.html

A151 « EN THAILANDE, NOUS VIVONS AU MILIEU DES "PHi" » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a150-nous-vivons-au-milieu-des-phi-en-thailande-123529919.html.

 

Nous avons au sujet de ces fantômes narrés quelques histoires :

Insolite 14 « QUELQUES HISTORIES DE PHI (FANTOMES) » :

 

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/01/insolite-14.quelques-histoires-de-phi-fantomes.html

 

INSOLITE 4 « THAÏLANDE : BOUDDHISME, HINDOUISME ET … ANIMISME AVEC LE CULTE DES ESPRITS ET AUTRES CROYANCES MYTHIQUES ET LÉGENDAIRES » :

 

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/12/insolite-4-thailande-bouddhisme-hindouisme-et-animisme-avec-le-culte-des-esprits-et-autres-croyances-mythiques-et-legendaires.html

Ceux de nos articles qui concernent spécifiquement l’Isan (Nord-est de la Thaïlande) s’appliquent également  au Laos, autre pays de bouddhisme theravada.

 

(15) La sérénité que l’on prête aux bouddhistes s’y caractérise par une forme tout à faire moderne d’inquisition qui n’a rien à envier à celle de Saint François Xavier, les persécutions sanglantes contre les musulmans Rohingyas dont on parle beaucoup et  celle menée contre les catholiques Karen dont on parle moins,

 

 

... déportations de populations en masse, massacres, incendies de villages non bouddhistes.

 

 

 

(16) En dehors des persécutions sanglantes menées contre les autres écoles bouddhistes au XIIIe siècle, sans parler de celles conduites contre les chrétiens, nous vîmes ses adeptes dans leur soutane prendre les armes lors de la guerre contre l’empire russe en 1905-1906.

 

 

 

 

Il est celui des criminels de la dernière guerre mondiale dont le souvenir est toujours présent dans ses temples y compris celui du général Iwane Matsui, commandant en chef des  troupes nippones lors du massacre de Nankin, en décembre 1937.

 

 

 

 

(17) Le soutien passé – financier en particulier - qu’il reçut et reçoit peut être encore  de la CIA qui n’agissait pas par ferveur bouddhiste, après avoir été dénoncée dans une partie de la presse qui n’était pas seulement  celle de Pékin (par exemple dans Libération du 16 septembre 1998 :

ttps://www.liberation.fr/planete/1998/09/16/le-dalai-lama-a-ete-finance-par-la-cia_245939).

Confirmation apparaît dans les archives de la CIA  dont la partie concernant le Dalaï Lama a été déclassée en 2001 : voir

https://www.cia.gov/library/readingroom/document/cia-rdp79r00890a001100070008-0

 

 

 

 

(18) Cet apologue venu des Indes se trouve un peu partout sous des formes diverses. La Fontaine en aurait fait une belle fable, nous la citons sans avoir son talent, elle s’applique – mais pas seulement – à l’intérêt que l’on peut porter au bouddhisme.

 

 

Dans une grande ville de l'Inde, quatre aveugles se rencontrèrent un jour rapprochés par leur infortune et se trouvèrent d'accord sur un souhait : aucun d'eux n'avait pu se rendre compte encore de ce qu'était un éléphant. Un grand seigneur, que le hasard avait mis à même d'entendre leur conversation, eut pitié d'eux ; il appela l’un des gardiens de ses éléphants et lui dit de conduire les quatre malheureux auprès d'un des animaux confiés à ses soins en lui recommandant de les laisser toucher et examiner l'animal tout à loisir. Ainsi fut fait, et les aveugles se retirèrent enchantés, comblant de bénédictions le cornac obligeant et son charitable maître. Puis ils échangèrent leurs impressions. L'un d'eux, qui avait touché la jambe de l'éléphant, déclara qu'un éléphant était fait comme un mortier ; mais un autre l'interrompit vivement : « Vous voulez dire comme un pilon ! » affirma celui-ci qui avait longuement palpé la trompe de l'animal. Avant que le premier eut pu répliquer, le troisième qui  avait tenu entre ses mains une des oreilles du monstre, s'écria à son tour : « Vous avez bien mal vu, mes frères ; un éléphant est fait tout simplement comme l'instrument dont  on se sert pour vanner le riz ». Sur quoi, le quatrième aveugle prenant vivement la parole, accusa ses amis de maladresse,  car, pour lui, qui n'avait pu saisir que la queue du colosse, un éléphant ne donnait l'idée que d'un gigantesque balai. Une  violente querelle éclata aussitôt entre les quatre infortunés,  et les personnes présentes eurent beaucoup de peine à les apaiser, à les réconcilier et à les mettre à même de se rendre compte de leur erreur.

 

 

 

 

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25 novembre 2019 1 25 /11 /novembre /2019 22:05
A 338 -  LUCIEN DE REINACH, UN ADMINISTRATEUR COLONIAL IDÉALISTE(1864-1909)

Ce personnage est atypique parmi nos « coloniaux ». Les vicissitudes de son existence familiale le firent arriver par hasard au Laos devenu français depuis peu dans une région qui était encore siamoise quelques années auparavant.  Il  aurait tout aussi bien pu se retrouver à Madagascar ou au Maroc. Tombé très vite comme beaucoup d’autres avant lui et après lui sous le charme de ce pays, il nous livre sans passion partisane et encore moins politique ses réflexions sur l’avenir de cette partie de la France coloniale, non seulement le Laos devenu français mais toute la rive droite que l’on appelait alors le laos siamois - l’Isan d’aujourd’hui – qui aurait également pu devenir française en 1893 si l’Angleterre n’y avait mis le hola !

 

 

 

Il naquit à Saint-Germain-en-Laye le 30 juin 1864 de Jacques-Joseph Reinach, banquier âgé de 24 ans

 

 

 

...qui, le 12 octobre 1908 obtint un acte rectificatif qui le nomme non plus Jacob mais Jacques Adolphe Joseph de Reinach, et de Fanny Emden, sans profession et âgée de 23 ans. Ces origines seront pour lui – nous le verrons – lourdes à porter. Nous ignorons tout de son enfance et de son cursus scolaire.

 

 

Le 27 novembre 1881, il a 17 ans, il s'engage dans le 10e régiment d'artillerie comme canonnier. Ceci suppose – l'artillerie est une science – qu'il avait quelques connaissances scientifiques.

 

 

 

Entré à Saint-Cyr en 1884,  il y est élève-officier  le 28 octobre 1885, sous-lieutenant-élève  le 1er octobre 1887. Par un  singulier hasard, sa promotion est la promotion « Annam », celle du futur  Général Weygan Il suit les cours de l’école d’application de cavalerie, et devient sous-lieutenant le 12 septembre 1888 et est affecté au 19e régiment de chasseurs à cheval, puis sous-lieutenant au 2e régiment de hussards le 22 mars 1889, régiment prestigieux s'il en est, et est lieutenant au même régiment le 1er juillet 1881. Il échouera toutefois en 1893 au concours d’entrée à l’école de guerre de quelques points.

 

 

 

 

Les officiers des régiments de cavalerie se considèrent alors à juste titre comme l'élite de notre armée. C'est le corps que choisissent en priorité les élèves de Saint Cyr sortis dans les premiers rangs, plutôt que de croupir comme sapeur dans le Génie. Faute d'autres précisions, il est permis de penser que ses études y furent brillantes. Le 23 mars 1893, toujours appartenant au même régiment puis ensuite au 5e régiment de hussards, celui tout aussi prestigieux des hussards de Lauzun, il est mis à disposition du gouvernement général de l’Indochine.

 

 

Ainsi commence son aventure coloniale qui se terminera en 1899 après qu'il se soit embarqué pour le Tonkin le 27 avril de la même année. Il devient Capitaine (chef d'escadron) le 12 juillet 1901 après 30 ans de service, et est mis en activité hors cadre, il fut dès son retour en France mis à la disposition du Ministère des colonies et démissionna le 27 novembre 1908. Il mourut à Compiègne le 9 septembre 1909 à 45 ans.

 

 

 

 

Ce bref rappel de son cursus appelle les observations suivantes :

 

Dans la préface à l'édition de 1911 de son ouvrage sur le Laos, Paul Doumer écrit : « Ce jeune officier de cavalerie avait quitté la vie brillante et facile, les plaisirs de la métropole, pour aller, simplement et vaillamment, au plus loin possible, servir son pays encore » (1)

 

Cette vision angélique se heurte à une réalité plus triste même si sa passion coloniale a incontestablement suivi mais non précédé son départ pour l'Indochine française qui s’apparentait à une fuite.

 

Il est tout d'abord issu d'une famille de juifs allemands et son père, établi en France en 1850, fut naturalisé en 1871, changeant alors son prénom de Jacob en celui de Jaques après s'être affublé d'une titre de baron et d'une particule de pure fantaisie ce qui dut faire sourire les salons du Faubourg-Saint-Germain (2).

 

 

 

Quelle importance, direz-vous ? Il faut se replacer dans le contexte de l'époque qui baigne dans un antisémitisme non pas larvé mais officiel.

 

 

En 1886, le livre de Drumont  « La France juive » connait un succès retentissant.

 

 

 


 

 La Presse est par ailleurs libres depuis 1881. La presse antisémite, « la Libre parole » en particulier fondée en 1892 se déchaine.

 

 

 

Nulle part ce journal n’était plus populaire que dans le corps des officiers de l’armée française, et plus encore dans le  corps des cavaliers au sein duquel on trouvait plus d'authentiques marquis que des israélites français de fraiche date. Un officier israélite dans un régiment de hussards subissait alors des avanies quotidiennes. L'armée française dans son immense majorité fut incontestablement antidreyfusarde lors du déclenchement de l'affaire. Le généralissime Weygand lui-même fut jusqu'à sa mort partisan inconditionnel de la culpabilité de l'officier Dreyfus.

 

 

 

A ces considérations d'ordre général, il faut en rajouter une qui lui fut propre : Son père, mort dans des circonstances douteuses en 1892 fut impliqué jusqu'au cou et plus encore lors du scandale de Panama (2). Ce fut pour lui une catastrophe à laquelle il resta totalement étranger.

 

 

 

Juif et fils d'un incontestable escroc dont parla toute la presse, avait-il d'autres ressources que de se réfugier dans les colonies où ces considérations passionnelles étaient probablement moins pesantes.

 

Relevons enfin qu'il n'atteignit son grade de Capitaine qu'au terme de 30 ans passés sous les drapeaux (à l'âge ou les officiers sont mis à la retraite d'office) alors que tous ses camarades de Saint-Cyr devaient tous peu ou prou se trouver colonels à la tête d'un régiment ou généraux de brigade. Il y a deux sortes de procédures pour gravir les échelons de la hiérarchie militaire, à l'ancienneté et au mérite c'est à dire au choix. Pour la filière de l'ancienneté, il fallait alors à un Saint-Cyrien 12 ans pour devenir Capitaine et 22 pour devenir chef d'escadron (commandant). C'est bien là, la caractéristique d'une carrière sinon brisée du moins bridée, au choix. Son cursus lui aurait valu beaucoup mieux (3).

 

Il ne reçut malgré ses services la légion d'honneur au titre du Ministère des armées que le 10 juillet 1908 au terme de 27 ans de service sous la signature du Général Marie-Georges Picquart, « doublement coupable d’une double innocence : celle de Dreyfus et la sienne »

 

 

 

 

l'antisémitisme forcené n'était alors plus de mise au sein de l’armée. Du moins eut-il le mérité de devoir la décoration à ses seuls mérites alors que celle de son père avait été probablement honteusement achetée (4).

 

 

 

SA CARRIÈRE

 

Embarqué avons-nous dit  le 27 avril pour le Tonkin, il fut désigné en 1894, pour faire partie de la mission que le lieutenant-colonel Albert Bouinais emmenait au Laos, et il en prit le commandement au départ du lieutenant-colonel, tombé malade à Ban Mouang en décembre, et reconnut le pays des Bolovens.

 

 

 

 

Le 27 juillet de l'année  suivante, il est mis à la disposition de M. Boulloche résident supérieur en mission au Laos et demeura à Ban Mouang, dont il reçoit l'administration qu'il conserva jusqu'à sa rentrée en France en 1899. En 1903, il est le 26 mars attaché à l'Office colonial, section de l'Indochine.

 

 

 

 

 « Tant qu'il resta à Ban-Muong, il n'y eut aucune rébellion, aucun trouble dans la région sur laquelle son autorité s’étendait. Il y fut un administrateur intelligent et actif, se dépensant, se prodiguant, tirant d'une population apathique et veule tout ce qu'elle était capable de produire, s’efforçant d'aménager le vaste domaine qui lui était imparti, où la nature offrait à profusion les richesses sans que l’homme sût ou voulût en profiter. Pendant plusieurs années, Lucien de Reinach se consacra tout entier, de façon exclusive, à cette tâche. Il rentra en France, affaibli par le climat tropical, portant en lui, comme tant d'autres, les germes du mal qui devait l’enlever, si jeune encore, aux affections qui l'entouraient, aux sympathies qui allaient à lui pour ce qu’il avait fait d’utile et pour ce qu’il devait  faire encore de bon et peut-être de grand. Ici même, il donne une bonne part de son activité au pays lointain où il avait vécu et qu’il aimait ardemment. Il s’attacha à le connaître complètement dans le passé comme dans le présent, à prévoir et a préparer son avenir. Il voulut le faire connaître à tous, car tous l’ignoraient. De là ses études, ses publications sur le Laos... De là ce livre que précèdent ces lignes si brèves. Je m’excuserais de les avoir écrites si elles n’avaient pour seul objet de payer le tribut de reconnaissance des Français d'Indo-Chine à Lucien de Reinach, de saluer la mémoire d'un modeste, utile et vaillant serviteur de notre patrie »

 


Ainsi fut-il salué en termes un peu emphatiques par Paul Doumer en 1911. Contentons-nous de dire qu'il a laissé au Laos le souvenir d'un administrateur excellent, passionné pour ce pays dont le charme l'avait séduit, et à l'avenir duquel il croyait profondément.

 

 

SES  ÉCRITS

 

Ne nous attardons pas sur une carrière qui concerne le Laos plus que notre Siam même si elle le mit en rapports directs avec le Siam et disons quelques mots de ses écrits :

 

Les lettres d’Indochine

 

 

 

Les premiers de  ces écrits dans le temps, quoique publiées tardivement et post -mortem sont ses « Lettres d'Indochine – 1893 - 1899 », celles qu'il adressait à sa famille, essentiellement sa mère et sa sœur Juliette, sans les destiner à la publication. Il apparaît tour à tour faisant  œuvre de militaire, d'explorateur, de juge, d'ingénieur, voire même de vaccinateur. Il sera en même temps l'observateur des mœurs des indigènes dont il étudie la langue pour les connaître davantage.

 

 

La première est du 12 mai 1893, il est sur le bateau, la dernière du 18 janvier 1899 : Le trajet est mortellement long, 22 mai à Singapour, il atteint Saigon le 5 juin qu’il quitte le même jour pour Haiphong (même lettre) et il est à Don-Son accueilli par le gouverneur général de Lanessan.

 

 

 

 

Nous vous épargnons les péripéties de ce voyage. Nous apprenons qu’il doit participer à la commission de délimitation des frontières entre le Yunnan, le Tonkin, le Siam et les Etats Shans, tâche « difficile, ingrate et longue ». Quittant le Tonkin, il arrive au Laos le 11 novembre 1894 pour participer à la mission Bouinais pour la délimitation frontalière entre le Laos français et le Siam. Il remonte le Mékong jusqu’à Bassac, passe par Strung-Treng avant de rejoindre Khône jusqu’à Ban Muong.  Considérant que le Mékong n’est pas une véritable frontière, il estime alors nécessaire pour les Français d’occuper les îles pour combattre ce qu’il appelle les empiétements siamois. Le Mékong pour lui est une « bien mauvaises frontière » plus un trait d’union entre les deux pays  : Ainsi il est basé à Ban Muong sur la rive gauche alors un  village misérable face à Bassac alors siamois sur la rive droite, ville active et peuplée. Nous y trouvons l’affirmation que beaucoup des habitants devenus français par la vertu du traité de 1893 étaient en réalité beaucoup plus Siamois que Français même s’ils « boivent l’eau du roi de France au lieu de l’eau du roi de Siam ». Il n’y a en réalité aucune considération de haute politique, il dit bien se garder d’en émettre. Ces correspondances dont beaucoup auraient disparu étaient destinées à décrire à sa famille sa vie quotidienne d’administrateur. Le style en est libre et familier, elles ne nous éclairent pas ou peu sur les rapports entre la France et le Siam (6).

 

 

 

Le recueil des traités conclus par la France  en Extrême-Orient – 1684 – 1902 

 

 

 

 

L’ouvrage a été publié en 1902. Il s’agit tout simplement, nous dit-il dans son introduction, de faciliter le travail des chercheurs en classant ces traités à la fois par ordre chronologique et ensuite par ordre alphabétique en s’interdisant « toute critique et tout commentaire ». Cette compilation que nul n’avait effectuée avant lui et nul après d’ailleurs est précieuse car nous y trouvons le texte intégrale de traités qui ne sont pas toujours faciles sinon impossibles à trouver réunis sous un même volume. Nous allons y trouver successivement :

 

Le traité du 3 décembre 1684 passé entre Phaulkon et le général Deslandes,

Le traité du 10 décembre 1685 passé par le chevalier de Chaumont  et Phaulkon,

Les accords du 16 octobre 1687 passés entre La Loubère, Cerberet et le père Tachard au nom de Phaulkon en ce compris l’article secret,

Le traité de commerce du 11 décembre 1687 passé entre La Loubère et Cerberet et le barcalon,

Le traité passé le 1er mars 1689 entre le roi de Siam et le père Tachard, envoyé extraordinaire du roi de Siam et les mêmes,

 

Le texte intégral de ces cinq premiers traités est difficile à trouver, il n’en est pas de même des autres mais il est intéressant de les avoir tout réunis dans un même volume :

 

Le traité de commerce du 15 août 1856 entre la France et le Siam complété par le règlement auquel sera soumis le commerce français,

Le traité du 11 août 1868 plaçant le Cambodge jusque-là tributaire du Siam sous protectorat français et son acte additionnel du même jour, ainsi que les ordonnances subséquentes du roi Norodom,

Le traité du 15 juillet 1867 entre la France et le Siam sur les délimitations frontalières avec le Cambodge consécutif au traité franco cambodgien du  11 août 1863 accompagné de ses longues annexes, et l’acte additionnel du même jour,

Convention franco-siamoise du 7 août 1867 relative au négoce des alcools,

Acte d’accession du Siam du 1er juillet 1881 à l’Union postale universelle,

 

 

 

Accord du 23 mai 1882 entre la France et le Siam sur le commerce et la vente des boissons et ses annexes,

Convention du 15 octobre 1882 entre la France et le Siam pour l’établissement d’une ligne télégraphique entre Battambang et Bangkok,

Convention franco-siamoise du 7 mai 1886 relative au développement du commerce entre l’Annam et Luang-Prabang,

Traité du 3 octobre 1893 entre la France et le Siam et ses nombreuses annexes,

Déclaration de Londres au sujet du Siam du 15 janvier 1896 et ses annexes,

 

« LE LAOS »

 

 

 

 

Il s’agit d’une édition posthume de 1911  publiée sous l’égide de sa sœur Juliette,  complétant une précédente de 1901 à très petit tirage (quelques centaines) à laquelle nous n’avons pas accès (1). La philosophie qui s’en dégage est celle du souhait d’une conquête pacifique de populations qui s'étaient données à une grande nation à laquelle elles demandaient protection après avoir été soumises à la dictature de la bonté. Nous nous y sommes intéressés car le Siam n’est pas étranger à cette étude. La région dont il fut administrateur dévoué était en réalité une région antérieurement incontestablement siamoise, ce qui ne lui échappa pas. L’ouvrage fut bien  accueilli par la critique  (7).

 

 

Il commence par une histoire des rapports franco-siamois relatifs au Laos. Sa vision, ne le critiquons pas, est celle de l’opinion dominante dans le monde colonial qui fait peser sur le Siam la responsabilité des événements ayant conduit au traité de 1893 en faisant en outre allusion à des manouvres souterraines des Anglais. Référence est naturellement faire aux droits historiques de l’Annam sur les provinces du Laos. Nous savons ce que cette conception avait de fuligineux. Toujours dans la ligne du parti colonial, il écrit « Seule l’annexion pure et simple du Siam, outre qu’elle aurait agrandi de beaucoup notre empire colonial, nous aurait permis de faire échec aux Anglais et aux Allemands, nos rivaux en matière commerciale ». Traité de 1893, accords franco-anglais de 1896, traité avorté de 1902, accords de 1904, traité du 263 mars 1907,  l’histoire de nos rapports avec le Siam occupent le premier chapitre de son ouvrage.

 

 

La description géographique du Laos qui suit est précise sans être bien originale, référence est souvent faite à Pavie et Francis Garnier mais du moins a-t-il connu les difficultés de navigation sur le grand fleuve qu’il nous décrit avec force de détails. Son souci majeur est celui de l’état sanitaire des populations qui est à cette époque déplorable, ce qui soit dit en passant concernait les deux rives du fleuve. N’oublions pas que ces missions d’exploration au Laos ne concernaient pas seulement le « Laos français » (la rive gauche), mais aussi « à minima » la bande démilitarisée de 25 kilomètres le lond de la rive droite – aujourd’hui faisant partie de l’Isan – démilitarisaion qui constituait en réalité une annexion pous ou moins déguisée de l’ensemble du cours du Mékong.

 

 

La description des populations qui suit fait évidemment référence à la triste pratique antérieure des Siamois de déporter les populations pour les faire passer sur la rive droite du Mékong : « Heureusement l’occupation française a assuré les populations contre le retour des anciennes invasions; de même l’équité de notre administration permet aux indigènes de compter sur la tranquillité intérieure et sur le produit de leur travail ». Nous découvrons avec amusement une référence à l’origine des populations thaïes du Laos, celle de la courge de Dien-Bien-Phu !

 

 

 

 

L’étude de la langue thaïe qu’il considère comme parlée majoritairement au Laos est précise, il est certain qu’il en avait connaissance  plus que de la langue lao proprement dite qui n’était pas parlée dans son secteur administratif.

 

 

Sa description des races peuplant le pays est précise également,  avec toutefois des considérations singulières : « Ia race Thaïe - Laotiens : Le Laotien est de tous les Thaïs   celui qui s'est conservé le plus pur, avec toutefois une proportion de sang aryen beaucou plus considérable que dans les autres variétés... ». Laissons-lui la responsabilité de l’ « aryanisme » de ces populations !

 

 

Son étude qui suit sur la flore, la faune, la géologie, les ressources économiques, minières et agricoles à développer est solide dans le seul souci de développer le bien-être des populations locales hors toutes considérations de cupidité capitaliste et s’appliquent d’ailleurs tout autant à la rive droite, ce que les Français appelaient alors le « Laos siamois » et nous l’Isan.

 

 

C’est le même souci qui anime son chapitre sur le commerce et celui sur les voies de communication  ou plutôt leur absence. Décrivant les difficultés de circulation sur des chemins de terre notamment en saison des pluies, il lance l’idée originale s’il en est à une époque qui ignore les transports aériens de développer les déplacement par aérostats.

 

Ce triste état du Laos était directement imputable, au moins pour partie, au Siam : « Depuis un siècle surtout, cet infortuné Laos a été la proie de voisins rapaces qui l’ont dépouillé. Il n’est pas étonnant qu’à la suite de ces événements les habitants aient conservé un triste souvenir du passé, qu’ils soient incertains du présent et qu’ils redoutent l’avenir. C’est ainsi qu’ils ont été amenés, par une sorte de fatalisme, à ne produire au-delà de ce qui leur est indispensable ».

 

 

Il se dégage de cet ouvrage une vision idéale et idyllique du « colonisateur » dont le rôle n’est pas ou ne devrait pas être d’extirper les richesses du pays au profit de la métropole dominante et encore moins d’en faire une « colonie d’affaire » ce que fit en réalité la France de l’Indochine. Reinach est de ceux qui prônaient sans arrières pensées la « mission civilisatrice de la France ».

 

 

 

 Cette philosophie se retrouve dans la fondation qui porte son nom.

 

 

LA FONDATION LUCIEN DE REINACH

 

 

Le père richissime à millions de francs n'avait  apparemment pas laissé des héritiers démunis. Sa sœur Juliette-Emilienne de Reinach  fut à l'origine de la création de la fondation qui porte son nom, qui fut reconnue d'utilité publique en 1912 et dont elle fut la première présidente. Disposant d’une somme de 50.000 francs par an (équivalent d’environ 200.000 euros de 2019) elle a pour but de distribue prix et médailles par l’intermédiaire de  l'Académie des sciences morales et politiques pour une œuvre écrite en français sur l’Outre-Mer (8). La première médaille d’or fut attribuée à Auguste Pavie  qui prétendait – comme Reinach  - conquérir les cœurs mais dont les intentions – au moins vues du côté siamois – étaient moins pures que celle de notre capitaine. Elle fut placée sous le patronage de l'Union coloniale française  devenue Comité de l'Empire français puis Comité central de la France d'Outre-mer puis Comité central du rayonnement français.

 

 

 

 

Etait-ce le meilleur des parrains ? Organe du parti colonial, son but plus ou moins officiel étaut de favoriser les affaites commerciales de ses adhérents. Contentons-nous de citer ses trois premiers présidents, leurs fonctions  dans la très haute finance sont significatives  :

Emile Mercet,  banquier et président du Comptoir national d'escompte de Paris.

Jules Charles-Roux, industriel et armateur.

Julien Le Cesne, président de la Compagnie française de l'Afrique occidentale.

Le prix, en dehors de la première médaille d’or décernée à Pavie n’a plus récompensé un  ouvrage concernant ni le Laos, ni le Siam, ni l’Indochine française.

 

 

 

 

Le souci de commercer, de  creuser,  de miner et de charogner n’avait qu’un lointain rapport avec l’image de la mission civilisatrice de la France que donne Reinach.

 

 

Il est comme chacun  sait des bonnes intentions dont l’enfer est pavé.

 

 

 

 

 

La disparition prématurée de Reinach passa pratiquement inaperçue. Il n’eut droit qu’à quelques lignes dans la presse à l’occasion  d’obsèques célébrées dans l’intimité et de son inhumation au Père Lachaise (9).

 

 

 

Ce fut en 1922 seulement que la ville de Hanoï baptisa de son nom une rue de la ville qui a probablement été débaptisée depuis longtemps (10).  

 

 

 

NOTES

 

 

(1) Lucien de Reinach -  Capitaine de Cavalerie  - Ancien Commissaire du Gouvernement au Laos : « LE LAOS » - EDITION POSTHUME, REVUE ET MISE A JOUR PAR P. CHEMIN- DUPONTÈS » - Préface de M. Paul Doumer Ancien Gouverneur général de L’Indo-Chine.  1911. Cet ouvrage complète celui du Capitaine Tournier qui fut son supérieur hiérarchique « Notice sur le Laos français » publié en 1901.

 

 

(2) Né à Francfort le 17 avril 1840 comme « Jacobus Von Reinach » et mort à Paris le 19 novembre 1892, banquier français d'origine juive allemande, il fut impliqué dans de nombreuses et sordides opérations financières majeures avant d'être renversé par les scandales du Panama. Il était le fils de Clémentine Oppenheim (1822-1899) et de son mari, Adolf de Reinach (1814-1879), lui-même consul de Belgique à Francfort, anobli en Italie par Victor-Emmanuel en 1866 puis confirmé comme noble par Guillaume Ier en Allemagne. Inculpé de corruption le 4 novembre 1892, il obtient de rester en liberté contre la promesse de livrer ses livres de comptes, et séjourna  alors sur la Côte d’AzurLes journaux nationalistes et antisémites de l'époque, comme La Libre Parole d'Édouard Drumont et La Cocarde de Maurice BarrèHYPERLINK "https://fr.wikipedia.org/wiki/Maurice_Barrès"s, mènent alors une violente campagne de presse contre lui. Pour Barrès, « le fameux, influent et actif banquier juif, baron Jacques de Reinach, est un produit de la République parlementaire ».

 

 

 

 

Cité à comparaître devant le  Tribunal correctionnel de Paris  le 21 novembre, il revient à Paris le 19, mais il est retrouvé mort dans son hôtel particulier du 20, rue Murillo le matin du  20 novembre 1892 tandis que son  gendre Joseph  (Reinach sans particule) brûlait ses documents. Après autopsie, l’enquête officielle conclut à une congestion cérébrale, mais des articles de presse parlèrent de de suicide ou d'empoisonnement. Ce fut le véritable coup d’envoi du scandale de Panama. La commission d'enquête établit que sur les 9,8 millions de francs que Reinach avait reçus pour soudoyer la presse et les députés, il n'en avait dépensé que 3 pour frais de publicité!

 

 

Tout au long de l’affaire, les membres de la très vieille, très catholique et très noble famille de Reinach-Hirtzbach firent savoir par l’intermédiaire de la presse qu’il n’appartenait pas à leur fratrie.

 

 

(3) Voir l’article « l’Avancement des Officiers » in La Revue de Paris, tome 2, Mars-Avril, 1905 (p. 361-372)

 

 

(4) Il fut fait chevalier de la Légion d’honneur le 20 décembre 1881 au titre du Ministère des finances sous un gouvernement Gambetta au vu de « nombreux écrits » dont il aurait été rédacteur sur les finances, l’économie et l’agriculture et, la dernière référence est suave, « auteur d’un traité de calcul transcendant ». Il était difficile de faire mieux mais nous sommes sous la présidence de Grévy dont le gendre Wilson vendait purement et simplement les médailles. Les seuls écrits dont la bibliothèque nationale garde une trace sont un artice de 30 pages sur la « crise agricole » paru dans le Journal des débats du 14 septembre 1881 et un ouvrage intitulé « la crise économique et financières » publié ... en 1898 par son épouse après sa mort !

 

 

 

(5) « Lettres d’Indochine » publiées après sa mort par sa sœur Juliette.

 

 

(6) Les archives personnelles de Lucien de Reinach se trouvent actuellement – non numérisées – aux archives nationales de la France d’outre-mer (ANIFOM) à Aix-en-Provence probablement déposées par la sa sœur Juliette ainsi inventoriées mais non exploitées à ce jour

- Carnet de route (délimitation de la frontière franco-siamoise) [1894-1895].

- Lettres de Lucien de Reinach à sa famille (1893-1901).

- Portraits photographiques

- Épreuves corrigées de la deuxième édition de son ouvrage, Le Laos [1908].

 (htpt "://anom.archivesnationales.culture.gouv.fr/ark:/61561/jb523mlfmg.num=20.q=REINACH:

 

(7)  Société normande de géographie ; bulletin de 1911 : « Le Laos, par le capitaine Lucien de Reinach ; édition posthume, revue et mise à jour  par P. Chemin Dupontès, avec  préface de  Paul Doumer,  Paris :   Commissaire du Gouvernement au moment de l'occupation du pays par la France, l'auteur a été mêlé à la constitution de sa formation territoriale, et le chapitre qu'il a consacré dans son livre au côté historique présente de ce chef un intérêt tout particulier. On y trouvera la suite des négociations entre la France et le Siam, et les textes complets des différents traités passés entre les deux nations. Un long contact avec les habitants, une étude approfondie des diverses races qui peuplent le Laos,   a permis au capitaine de Reinach de tracer de leurs mœurs et coutumes un tableau des plus intéressants, qui tient la première place dans son livre. Les ressources du pays, les conditions de sa mise en valeur et de son commerce, son administration, ses finances, en un mot tout ce qui concerne son activité et son développement a été étudié avec le souci de donner  sur cette partie de notre Indochine un ouvrage complet et précis »

 

(8) Voir Jules Charles-Roux «  Fondation Lucien de Reinach / Union coloniale française ». 1912.

 

(9) « L’aurore » du 12 septembre 1909.

 

(10) « Bulletin municipal » de janvier 1923

 

 

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18 septembre 2019 3 18 /09 /septembre /2019 22:04


Fernão Mendez-Pinto fut tout à la fois marin, un peu corsaire, naufragé, esclave, trafiquant, mercenaire, un peu picaro, presque jésuite, diplomate puis écrivain sur la fin de sa vie. Il a consigné ses mémoires dans son « pèlerinage » (Peregrinacam de Fernam Mendez Pinto) publié post mortem en 1614, traduit en français en 1645 sous le titre « Les voyages adventureux de Fernand Mendez-Pinto »

 

 

Bien que la partie siamoise de ses aventures ne concerne que 9 des 229 chapitres de cet ouvrage (2) un bref rappel de ses pérégrinations s’impose.

 

De sa naissance, la date en est incertaine, vers 1509 à sa mort le 8 juillet 1583 à Almada, près de Lisbonne nous savons qu’il était issu d’une famille pauvre de souche rurale probablement d’origine juive venue d’Espagne après les persécutions d’Isabelle la Catholique en 1492 ce qui ne facilitait pas l’ascension sociale.
 

Il écrit en tête de ses mémoires « Toutes les fois que je me suis représenté les grands et continuels travaux qui m’ont accompagné depuis ma naissance, et parmi lesquels j’ai passé mes premières années, je trouve que j’ai beaucoup de raisons de me plaindre de la fortune ..

 

Statue de Mendez-Pinto à Almada :

 

 

Nous le trouvons à 12 ans engagé comme domestique dans une famille noble de Lisbonne puis embauché comme mousse. Le navire est attaqué par des corsaires français, il se retrouve abandonné sur la plage. Il entre alors au service d’un chevalier de Santiago puis part à l’aventure  le 11 mars 1537

 

 

Les Indes portugaises via le Mozambique puis l’Éthiopie, esclave des turcs, il devient gouverneur de la forteresse d’Hormuz. Esclave d’un musulman grec puis d’un juif qui le conduit à Hormuz, retour à Goa, passage à Malacca, Patani et Ligor, capturé en mer par des Chinois, libéré par des Tatars, il part au Japon. Compagnon de Saint François Xavier,  il devient temporairement jésuite. Retour à Malacca puis à Martaban, passage au Siam et retour au Japon avant le retour définitif au Portugal. Nous vous donnons un récit plus détaillé de ces aventures en note (3).

 

 

Parti de chez lui à peine adolescent, Il n’a reçu aucune formation classique et littéraire. Son style est souvent emphatique, le texte probablement plein d’exagérations et donne des informations souvent de seconde main. Il est généralement boudé par les historiens qui considèrent que le livre ne mérite pas d’être compté comme source historique. En 1926 un article de W.A.R. Wood concernant les informations sur le Siam souligne de nombreuses exagérations, des noms de lieux non identifiables, et certaines incohérences lorsqu'il compare l'histoire de ces aventures au Siam avec la plus ancienne chronique siamoise connue à cette époque (4). Effectivement, ne parlons pas des souvenirs de Chine ou de Tartarie, Pinto donne pour les noms propres des transcriptions fantaisistes, par exemple Ayutthaya devient Odiaa, Ligor devient Lugor et Patani devient Patane, la belle affaire dans la mesure oú nous trouvons systématiquement des transcriptions à l’oreille, par exemple Ayutthaya qui devient Judia et que la transcription pourtant officielle du thaï adoptée par l’Académie royale n’est en réalité respectée par presque personne.

 

Plan  de "Judia " du début du XVIIe siècle :

 

 

Pinto ne mérite pas ce regard condescendant.

Il ne faut tout de même pas oublier qu’il fut le seul auteur européen du XVIe siècle écrivant sur le Siam à avoir passé quelque temps dans la capitale, Ayutthaya, sous le règne du roi Chairacha à la fin des années 1540 et peut-être jusqu’en 1549.

 

 

 

Par ailleurs et depuis l’article de Wood, d’autres sources ont été diffusées notamment les écrits de Van Vliet.

 

 

Il ne faut pas non plus oublier que les récits de voyage du seizième siècle doivent être compris dans leur contexte contemporain, leur style étant en grande partie déterminé par les modèles existants de l’époque. Quand, par exemple, Pinto dit que la capitale siamoise, Ayutthaya, compte 400.000 ménages, que 100.000 étrangers y résident et que l’on y rencontre 10 000 jonques, il est assez facile de contester ces chiffres fautes de statistiques fiables. Il semble plus logique de les interpréter en utilisant des mots comme « nombreux » et « beaucoup », la population d’Ayutthaya était donc importante, un grand nombre d’étrangers y résidaient et un commerce animé utilisant de nombreux navires était présent.

 

S’il est vrai enfin que Pinto ne ventile pas entre ses constatations personnelles et le ouï-dire ce n’est pas une raison pour le discréditer. Il appartient plutôt à l'historien de tamiser. Il écrivait à la manière d’un voyageur de la fin du Moyen Âge dont le lecteur s’attache plus à l’exotisme qu’à un récit scientifique et rationaliste. Ce n’est pas une œuvre de Descartes et il ne faut pas le mesurer avec une équerre à 90°.

 

 

Si nous négligeons ses fanfaronnades et ses embellissements, nous tombons dans le concret par exemple dans la manière dont il décrit la vie à bord d'un voilier à une époque où ceux-ci faisaient naufrage un voyage sur trois. Quand il nous donne des degrés de latitude, il sait ce qu'ils signifient et ne se trompe pas.

 

 

Pour ne nous en tenir qu’au Siam, sa version a fait l’objet d’une analyse assez serrée de Terwiel en 1997 (5) qui réconcilie peu ou prou Mendez-Pinto avec la vérité historique.

 

Terwiel analyse ainsi quelques épisodes de l’histoire du Siam vue par Mendez-Pinto.

 

Si Sudachan, la reine adultère.

 

Cet épisode intervient après une description de la campagne victorieuse menée à Chiangmai par le roi aidé des Portugais, le premier chapitre de ses aventures au Siam.

 

Mendez-Pinto narre avec complaisance comment la principale concubine du roi siamois avait pris un amant et comment elle était tombée enceinte pendant une absence de son mari. Dans ces circonstances difficiles elle empoisonna le roi et plus tard le fils du roi, aidant ainsi son amant à usurper le trône. Peu de temps après, elle et son amant ont été assassinés. Cette infernale mégère est évidemment Si Sudachan. Selon les Chroniques siamoises, le roi Chairacha mourut d’une « maladie soudaine ». Si Sudachan devint régente en 1547 alors que le fils aîné du roi, Yotfa, n’avait alors que onze ans. Les Chroniques confirment que la régente éleva son amant à un rang élevé puis réussit à le faire monter jusqu’au trône. Peu de temps après, des nobles siamois s'emparèrent de l'usurpateur et le tuèrent ainsi que Si Sudachan et un proche parent du roi Chairacha fut désigné comme nouveau roi. Il y a divergence entre les Chroniques et Pinto puisque les premières décrivent le mort du roi comme naturelle alors que la version de Pinto reflète probablement les ragots qui circulaient probablement à l’époque mais où se situe la vérité ? Van Vliet s’associe à la version officielle des Chroniques, mentionnant une mort naturelle de Chairacha, l’usurpation du trône par Si Sudachan et sa mort subséquente (6).

 

« ... Au retour du Roy elle se trouva enceinte de 4 mois, la crainte qu'elle eut que cela ne se découvrit, fit que pour se sauver du danger qui la menaçait, elle se résolut d'empoisonner le Roy son mari. Comme en effet sans différer davantage sa pernicieuse intention, elle lui donna du poison dans un vase de porcelaine tout plein de lait, dont l'effet fut tel qu'il en mourut dans cinq jours, durant lequel temps il donna ordre par son testament aux plus importantes affaires de son Royaume, et s'acquitta de ce qu'i devait aux étrangers qui l'avoient servi en cette guerre de Chiammay, d'où il n'y avait que vingt jours qu'il était venu. En ce testament comme il vint à faire mention de tous nous autres Portugais, il voulut que cette clause y fut ajoutée : C'est mon intention que les six vingt Portugais qui ont toujours veillé fidèlement à la garde de ma personne, reçoivent pour récompense de leurs bons services demie année du tribut que me donne la Reine de Tybem, et qu'en mes douanes leurs marchandises ne » payent aucun tribut par l'espace de trois années ».

 

 

Les cérémonies funéraires du monarque défunt font l’objet d’une description détaillée qui est naturellement faite pour impressionner les lecteurs européens, il n’y a rien qui nous ait choqué et il est plausible que Mendez-Pinto y ait assisté.

 

Si Mendez-Pinto se complaît dans les ragots, ses informations d’ordre militaire nous ont intéressés puisque l’implication des Portugais au Siam à cette époque fut pour l’essentiel militaire : Conseillers techniques, mercenaires, constructeur de forteresse, fondeurs de canon et de mousquets. Mendez-Pinto Pinto a probablement été le témoin direct des événements qu’il décrit en 8 chapitres, le dernier étant consacré à la description du Siam (2)

 

 

La campagne de 1547.

 

Bien que beaucoup de noms de lieux soient déformés, le récit de Pinto est parallèle à ce qui a été décrit dans les Chroniques comme la conquête de Lamphun. Pinto attribue un rôle de premier plan aux étrangers : Lors de la préparation des combats, trois commandants généraux étaient un Portugais et deux « Turcs ». Il mentionne en outre un groupe de 1.200 « Turcs » dans l'armée birmane, parmi lesquels des « Abessyniens » et des « Janizaries ». Parlait-il de Persans, d'Indiens ou de Janissaires ? Le Roi ordonna la mobilisation générale. Une fois mobilisés, les Siamois se dirigent rapidement vers le nord en direction de la région où « Quitiruan » ( ?) est assiégé en utilisant une multitude de bateaux. Arrivé là, il faut encore une semaine aux éléphants pour arriver. Pendant ce temps, des informations sont recueillies sur l'ennemi et sur la taille de son armée.

 

Le jour où les Siamois décident d'attaquer, avant le lever du soleil, l'armée est mise en ordre de bataille mais survient un assaut surprise de la cavalerie ennemie susceptible de provoquer une panique générale. Le roi Chairacha décide de changer son plan d’action, et sauva ainsi son armée d’une déroute coûteuse et ignominieuse mais lorsque l'ennemi se retira dans sa forteresse, le roi ne tira pas parti de son avantage.

 

La description de la campagne par Mendez-Pinto contient des éléments qui sonnent juste. C'est ainsi que l'armée d’Ayutthaya tenta d'abord d'intimider l'ennemi en se déplaçant lentement et en montrant ses forces. La description de la bataille donnée met également en lumière le rôle des chevaux et des éléphants dans les guerres continentales en Asie du Sud-Est. Selon Mendez-Pinto, l'armée de Chiangmai possédait une importante cavalerie, mais aucun éléphant de combat alors que l'armée d'Ayutthaya en avait un grand nombre. Dans la description de la bataille, il confirme que les éléphants de guerre furent le facteur décisif... masse invincible de centaines d’animaux se déplaçant en bloc.

 

Cette supériorité pourrait bien avoir été un facteur clé pour conserver l'avantage militaire d'Ayutthaya sur tous ses vassaux.

 

 

 

Le premier siège birman d'Ayutthaya.

 

La campagne conduisant au siège de 1548 est largement relatée dans les annales birmanes. Les Birmans se sont mis en route avec quatre divisions, totalisant 480 éléphants, 16.800 chevaux et 120.000 fantassins. Pour la première fois l'armée birmane pénétra jusqu’à Ayutthaya le cœur même du pays. Ils ont trouvé la capitale, difficile à attaquer et fortement défendue avec des canons servis par des étrangers. Après environ un mois, ils décidèrent de se retirer.

 

La description de l’investissement de la ville par les Birmans, tranchées et palissades correspond parfaitement à ce que l’on sait de la guerre de siège et de l’investissement d’une place depuis Jules César !

 

Investissement d'une place (Dessin de Viollet Le Duc) :

 

Dans la version thaïe classique les Birmans s’étaient beaucoup trop avancés en s’aventurant aussi profondément sur le territoire siamois.

 

Pour les chroniques birmanes la campagne réussit à soumettre le Siam à la vassalité, tandis alors que les chroniques siamoises affirment que le pays fut satisfait d’échapper de ce sort qui devait d’ailleurs arriver plus tard.

 

Le récit du siège par Mendez-Pinto.

 

Mendez-Pinto dit qu'il fut l'un des étrangers qui ont contribué à la défense d'Ayutthaya. Vrai ou pas, sa version est digne d’intérêt. Lorsqu’ils pénétrèrent en territoire siamois, les Birmans tombèrent sur la forteresse de « Tapurau » ( ?) solidement défendue. Trois fois, les Birmans montèrent à l’assaut. Diego Suarez, conseiller militaire en chef du roi de Birmanie, fit ouvrir une brèche dans la muraille de ses quarante canons et tous les habitants ont été massacrés.

 

Canons du XVIe siècle au Musée de l'artillerie de Lisbonne :

 

 

Les Birmans attaquèrent ensuite avec leur troupes d’éléphants « Oyaa Passilico » (le seigneur de Phitsanulok) qui lui-même se précipita à leur rencontre avec 15.000 hommes, principalement des « Luzons » (Philippines), des « Borneos » et des « Champaas » (Chams) et quelques « Menancabos » (des Minangkabau de Sumatra).

 

 

Arrivés à Ayutthaya, les Birmans purent ouvrir une brèche dans les murailles mais furent repoussés par le roi siamois conduisant 30.000 hommes.

 

Les Birmans tentèrent de nouveaux assauts, jusqu’à six au cours d'une même journée, en utilisant de stratégies différentes, conseillés par un groupe d’ingénieurs grecs.

 

Au bout de dix-sept jours, ils construisirent des tours d’assaut en solides madriers chacune reposant sur 26 roues en fer, chaque tour avait 50 pieds de large, 65 de long, 25 de haut, renforcées par des doubles poutres et couvertes de feuilles de plomb. Les défenseurs réussirent à incendier celles qui s’étaient approchés des murailles. Après une bataille nocturne de quatre heures, le roi Birman mit fin à l'assaut à la demande des mercenaires étrangers. Par la suite, ceux-ci construisirent une tour d’assaut plus haute que les murs du haut de laquelle ils pouvaient tirer au canon sur la ville. Mais quand la tour fut terminée, les Birmans reçurent la nouvelle d'une rébellion en Birmanie et levèrent le camp.

 

Tour de siège du XVIe (Dessin de Viollet Le Duc) :

 

 

La question est évidemment posée de savoir si Mendez-Pinto a assisté réellement au siège ou s’il nous donne des renseignements recueillis auprès de témoins, en tous cas à chaud. Les chiffres des combattants sont probablement fantaisistes, les Chroniques nous y ont d’ailleurs depuis longtemps habitués.

 

Les historiens qui considèrent Mendez-Pinto comme un fantaisiste affirment que la machinerie de guerre, échelles, tours d’assaut montées sur routes est pure invention, affirmant que tous ceux qui ont déjà vu d'anciennes cartes d'Ayutthaya savent que toute la ville était pratiquement imprenable, car elle était entièrement entourée de rivières. Il aurait été impossible de transporter des machines de cette taille sur l'eau à la vue des défenseurs.

 

On croit réver ! Tout la machinerie de guerre ainsi décrite était déjà connue au temps de l’architecte Vitruve qui lui consacre tout un chapitre de son ouvrage, il vivait au premuier siècle de notre ère. Nul n’a oublié le siège d’Alésia par Jules César

 

 

..... ni celui de Constantinople beaucoup plus tard par les Turcs. La présence d’un fleuve qui ne fait guère que quelques dizaines de mètres de large n’est pas un obstacle aux ponts mobiles que connaissaient tous les spécialistes de la guerre de siège.

 

Pont mobile (Dessin de Viollet Le Duc):

 

 

La ville quoiqu’imprenable fut tout de même prise !

 

Nul par ailleurs n’a décrit la ville d’Ayutthaya à cette époque et les gravures que nous en connaissons datent d’un siècle plus tard. Or, Van Vliet nous le rappelle, c’est Thammaracha qui régna de 1560 à 1590 qui fit agrandir la ville en lui donnant la forme d’aujourd’hui et fit értiger un mur de pierre autour d’elle.

 

Les fortifications d’Ayutthaya ont donc été construites ou reconstruites dans la seconde motié du XVIe siècle. L’image de cette attaque est parfaitement plausible , comme il est plausible qu’au milieu du XVIe siècle, la ville ait présenté une apparence beaucoup moins sophistiquée et une structure de défense beaucoup plus simple qu’on ne le supposait jusqu’à présent. Si les tours de siège birmanes avaient 25 pieds de haut, environ 7 métres, il est permis de penser que la muraille était moins élevée mais nous n’en savons pas plus.

 

 Le plan de La Loubère :

 

 

La description du pays.

 

Voilà un aspect dont Terwiel ne nous parle pas; ce qui est dommage car cette descripotion sonne incontestablement vrai. Mendez-Pinto n’était pas un ethnologue ni un anthropologue ni géographe ni un explorateur, ni un missionnaire ni un scientifique. Il est parti à la recherche de l’aventure qu’il a trouvée et de la richesse qu’il a également trouvée. Il consacre néamoins un chapiitre de ses souvenirs à la description de ce pays, il y a tout de même passé probablement 8 ans, intitulé « De la grande fertilité du Royaume de Siam, et de plusieurs autres particularitez touchant ce pays » (2).

 

« Ayant traité ci-devant du succès qu'eut ce voyage du Roy Brama au Royaume de Siam, et de la mutinerie du Royaume de Pegu, il me semble qu'il ne sera point hors de propos de parler ici succinctement de la situation, étendue, abondance, richesse et fertilité que Je vis en ce Royaume de Siam, et en cet Empire de Sornau, pour montrer que la conquète nous en eut été beaucoup plus utile que ne sont aujourd’huy tous les états que nous avons dans l'Inde, joint que nous la pouvions faire avec beaucoup moins de frais. Ce Royaume, comme l'on peut voir dans la carte (il ne nous dit pas laquelle il utilise.), a par son élévation près de sept cent lieues de côté, et cent soixante de largeur, en traversant le pays. La plupart consiste en grandes plaines, où l'on voit quantité de labourages et de rivières d'eau douce, à cause de quoi le pays est grandement fertile, et pourvu en abondance de bétail et de vivres. Aux contrées les plus éminentes il y a d'épaisses forêts de bois d'angelin dont se peuvent faire à milliers des navires de toutes sortes, il y a plusieurs mines d'argent, de fer, d'acier, de plomb, d'étain, de salpêtre, et de souffre, comme aussi de la soie, de l'aloès, du benjoin, du nacre, de l'indigo, du coton, des rubis, des saphirs, de l'ivoire, de l'or, et le tout en grande abondance. Il se trouve aussi dans le bois quantité de bois de brésil et de bois d'ébène, dont l'on charge tous les ans plus de cent Iuncos ( jonques) pour en transporter à la Chine, à Hainan, aux Lequios (au Japon) à Camboya (Cambodge), et à Champaa, sans y comprendre la cire, le miel, et le sucre qu'on y recueille en divers endroits. Le Roy reçoit ordinairement de ses droits chaque année douze millions d'or, outre les présents que lui font les Seigneurs du pays, qui sont en grande abondance. En la juridiction de ses terres il a deux mille six cent Peuplades, qu'ils appellent prodon ( ?), comme parmi nous les villes et les citez, laissant à part les petits hameaux et les villages dont je ne fais point d'état. La plupart de ces peuples n'ont point d'autres fortifications ou murailles en leurs bourgs que des palissades de bois, tellement qu'il serait facile à quiconque les attaquerait de s'en faire maître. D'ailleurs avec ce que les habitants de ces villes sont naturellement efféminés, ils n'ont pas accoutumés d'avoir des armes défensives. La cote de ce Royaume joint les deux mers du Nord et du Sud; celle de l'Inde par Juncalo (Phuket) et Tanauçarim (Tenasserim), et celle de la Chine par Monpolocata (?), Guy ( ?), Lugor (Ligor), Chuintante (Chanta bun), et Berdio ( ?). La capitale de tout cet Empire c'est la ville d'Odiaa (Ayutthaya), dont j‘ai parlé ci-devant; elle est fortifiée de murailles de brique et de mortier, et peuplée, selon quelques-uns, de quatre cent mille feux, dont il y en a cent mille d'étrangers de diverses contrées du monde: car comme ce Royaume est fort riche de soie, et d'un grand trafic, il ne se passe point d'année que de toutes les Provinces et île de laoa ( ?), Baie ( ?), Madoura ( ?), Angenio ( ?), Bornéo et Solor ( ?), il n'y navigue pour le moins dix mille Iuncos (jonques), sans y comprendre les autres petits vaisseaux, dont toutes les rivières et tous les ports sont toujours pleins. Le Roy de son naturel n'est nullement porté à la tyrannie. Les douanes de tous les Royaumes sont destinées charitablement pour l'entretien de certains Pagodes, où l’on a fort bon marché des droits qui s'y payent : Car comme il est défendu aux Religieux de faire trafic d'argent. Ils ne prennent des marchands que cela seulement qu'ils leur veulent donner d'aumône. Il y a dans le pays douze sectes de Gentils (Bouddhistes ?), comme au Royaume de Pegu, et le Roy par un souverain titre se fait appeler Prechau (Phrachao) Saleu ( ?) qui en notre langue signifie « saint membre de Dieu ». Il ne se fait voir au peuple que deux fois l'année tant seulement, mais c'est avec autant de richesse et de majesté, qu'il témoigne avoir de grandeur, et de puissance; et néanmoins avec tout ce que je dis, il ne laisse pas de se dire vassal, et se rendre tributaire au Roy de la Chine, afin que par ce moyen les Iuncos (jonques) de ses sujets puissent aborder au port de Combay ( ?), où ils font ordinairement leur commerce. Il y a encore en ce Royaume une grande quantité de poivre, de gingembre, de cannelle, de camphre, d'alun, de casse, de tamarin, de cardamome; de manière qu'on peut affirmer sans mentir, ce que j’ai souvent ouï dire en ces contrées, à savoir que ce Royaume est un des meilleurs pays qui soient au monde, et plus facile à prendre que toute autre Province pour petite qu'elle puisse être. Je pourrais rapporter ici bien plus de particularités des choses que j’ai vues dans la ville d’Odiaa seulement, que je n'en ai raconté de tout le Royaume: mais je ne suis pas d'avis d'en faire mention, pour ne causer à ceux-là qui liront ceci la même douleur que j’ai de la perte que nous en avons faite pour nos péchés et du gain que nous pouvions faire en conquérant ce Royaume.

 

 

 

La lecture de ce texte est significative des préoccupations de Mendez-Pinto. Nous y voyons un aventurier que la religion du pays n’intéresse pas sinon pour avoir décrit un rituel funéraire royal tout à fait inconnu de ses lecteurs européens et signaler que le commerce y est interdit au clergé. Elle démontre qu’il connaissait parfaitement le pays tout au moins en ce qui étaient ses préoccupations. Il est riche, facile à conquérir puisque la population en est pacifique et efféminée. Était-ce un appel au roi à partir à la conquète du Siam ? (7).

 

Cette description ne contredit en rien celles que ferons nos visiteurs français un siècle et demi plus tard avec un esprit plus scientifique même si leurs préoccupations étaient d’un tout autre ordre.

 

 

Il a été fait grief à Mendez-Pinto d’avoir prétendu être le premier européen à avoir mis les pieds au Japon ? Lorsqu’en tous cas il débarqua sur l’île de Kyushu, il put le penser même s’il avait été précédé par d’autres.

 

 

Il lui a également fait grief d’avoir prétendu faire découvrir l’arquebuserie au Japon ? Elle était certes alors connue depuis peu sur l’île principale, mais peut-être pas sur cette île et il a pu penser l’y avoir introduite ?

 

Arquebuses du XVI au Musée de l'artillerie de Lisbonne :

 

 

Ce sont là des querelles d’Allemands.

 

Il faut évidemment le lire avec prudence mais pour ce qui est du Siam, il est difficile de lui reprocher quoi que ce soit. Il n’est pas question de le discréditer mais tout au plus de tamiser.

 

Compte tenu de la diffusion européenne de son ouvrage, il est permis de penser qu’il fut connu de nos premiers visiteurs du siècle de Louis XIV.

 

 

 

Le Portugal enfin le considère comme l’un de ses héros.

 

Le lycée d’Almeda a été baptisé de son nom en 1965.

 

 

En 1976, l’Union astronomique Internationale a baptisé de son nom un cratère de la planète Mercure de 214 kilomètres de diamètre.

 

 

En 2011, pour le 500e anniversaire présumé de sa naissance, le Portugal a frappé une pièce de deux euros.

 

 

 

En 2014, il a été honoré par la philatélie pour le 400e anniversaire de la publication de ses mémoires.

 

 

Les navigations portugaises du XVIe siècle constituent l'une des pages les plus prodigieuses de l'histoire de l'expansion européenne. D’un petit pays, probablement un million d’habitants à cette époque, les Lusitaniens ont ouvert le monde oriental de façon définitive à l'homme occidental. Les relations établies par les Musulmans,

 

 

les voyages de Marco Polo,

 

 

ceux d'Odoric de Pornenone

 

 

et de tant d'autres avaient été sans lendemain et laissé aucuns liens permanents. Ceux que les Portugais tissèrent entre les deux extrémités du monde seront, eux, indestructibles. Affrontant des connaissances nouvelles difficiles à intégrer, il faut comprendre dans leurs récits les aspects mythiques et même les erreurs. L'immensité du monde par rapport à leur Portugal natal, les forces hostiles fleuves, montagnes, désert, naufrages, esclavage outre les maladies, ne les découragea cependant pas.

 

 

Mendez-Pinto fut en raison d’évidentes exagérations traité d’affabulateur et reçut le surnom de Fernão « Mentez-Minto » (Vous mentez ? Je mens), mais du moins du moins en ce qui concerne le Siam, une réhabilitation s’imposait.

 

NOTES

 

(1) « Les voyages advantureux de Fernand Mendez Pinto, fidellement traduits de portugais en françois par le sieur Bernard Figuier, gentilhomme portugais » à Paris 1645. Une version en trois volumes en français un peu modernisé a été publiée en 1830

 

(2) Nous donnons les titres de la version de 1645 :

Chapitre 181 : « Comme de ce port de Zunda ( ?) , je passay a Siam, d'où je m’en allay à la guerre de Chyarnmay (Chiangmai) en la compagnie des Portugais ».

Chapitre 182 : « Continuation de ce que fit le Roy de Siam jusques à ce qu'il soit de retour en son Royaume où la Reyne sa femme l’empoisonna ».

Chapitre 183 : « De la triste mort de ce Roy de Siam, & de quelques choses illustres et mémorables par luy faites durant sa vie ». 

Chapitre 184 : « Comme le corps de de Roy fut brûlé & les cendres portées à une Pagode, ensemble de quelques autres nouveautés qui arrivèrent en ce Royaume ».

Chapitre 185 : « De l'entreprise que fit le Roy de Brama sur le Royaume de Siam, et des choses qui se passèrent à son arrivée en la ville d’ Odiaa ».

Chapitre 186 : « Du premier assaut que le Roi de Brama donna à la ville d’Odiaa & quel en fut le succès ».

Chapitre 187 : « Du dernier assaut donné à la ville d'Odiaa & quel en fut le succès ».

Chapitre 188 : « Comment le Roy de Brama fut contraint de lever le siege de devant la uille d'Odiaa pour les nouuelles qui luy vinrent d'une mutinerie qui s’était faite au Royaume de Pegu & de ce qui arriva là-dessus ».

Chapitre 189 : « De la grande fertilité du Royaume de Siam & de plusieurs autres  particularitez touchant ce pais ».

(3) Voici un très bref résumé de ses pérégrinations qui occupent les 229 chapitres de ses souvenirs : Il naquit, la date est incertaine, vers 1509, dans une famille pauvre de Montemor-o-Velho, près de Coïmbre  au Portugal.

 

 

L’un de ses frères, Alvaro, était enregistré à Malacca en 1551. Un autre y serait mort martyr en 1557. Il décrit son enfance comme difficile. En 1521 (à 12 ans), il devint domestique dans une famille noble de Lisbonne. Il s’enfuit. Sur les quais, il fut embauché comme mousse sur un cargo en partance pour Setúbal. Le navire est capturé par des pirates français qui jettent les passagers sur le rivage à Alentejo. Il rejoint Setúbal et entre au service de Francisco de Faria, chevalier de Santiago. Il y resta quatre ans et rejoignit ensuite le service de Jorge de Lencastre, maître de l'ordre de Santiago et fils illégitime du roi Jean II du Portugal.

 

 

Il y resta plusieurs années mais pris par le goût de l’aventure et à vingt-huit ans il va rejoindre les Armadas pour l'Inde portugaise le 11 mars 1537 via le Mozambique. Le 5 septembre, il arriva à Diu, une île fortifiée au nord-ouest de Bombay et portugaise depuis 1535.


 

 

De là, il rejoint une mission de reconnaissance portugaise en mer Rouge via l’Éthiopie dont la mission était de délivrer un message aux soldats portugais protégeant une forteresse de montagne. Après avoir quitté Massawa « la perle de la mer rouge »,

 

 

la troupe rencontre trois galères turques de combat. Les Portugais sont été défaits et emmenés à Mocha pour être vendus comme esclaves. Pinto fut vendu à un musulman grec cruel. Celui-ci le vend à un marchand juif pour une trentaine de dattes. Il accompagne son nouveau maître sur la route des caravanes pour se rendre à Hormuz dans le golfe Persique. Là, Pinto a été libéré moyennant le paiement de trois cents ducats de la couronne portugaise provenant probablement des mercenaires portugais. Il fut alors nommé capitaine de la forteresse d'Hormuz et magistrat spécial du roi portugais pour les affaires indiennes.

 

I

l ne le reste que peu de temps. Il s’embarque sur un vaisseau portugais à destination de Goa mais en cours de route, le navire change de destination pour se retrouver à Karachi. Après un combat naval contre des ottomans, Pinto finit par atteindre Goa.

 

 

Nous allons le retrouver en 1539 à Malacca sous la direction de Pedro de Faria, le nouveau gouverneur qui l’envoie établir des contacts diplomatiques, en particulier avec de petits royaumes alliés des Portugais contre les musulmans du nord de Sumatra.

 

 

Il est ensuite envoyé à Patani, sur la côte est de la péninsule malaise en mission commerciale. En compagnie d’Antonio de Faria, un aventurier de son espèce, il poursuit des opérations commerciales en mer de Chine méridionale et dans le golfe du Tonkin. Sur la mer jaune il fait naufrage. Capturé par des Chinois pour avoir pillé la tombe d’un empereur, il est condamné à avoir les pouces coupés et à un an de travaux forcés sur la Grande Muraille.

 

Toutefois, avant de purger sa peine, il est fait prisonnier par des envahisseurs tatars. Il devient leur agent et voyage avec eux jusqu'en Cochinchine. En compagnie de deux compagnons portugais, ils font naufrage sur l'île japonaise de Tanegashima, au sud de Kyushu ce qui le conduira plus tard à prétendre à avoir le premier occidental à entrer au Japon. Il y est en tous cas en 1543 et prétend y avoir introduit l’arquebuse. Après un nouveau naufrage, nous le retrouvons en compagnie de Saint Francis Xavier.

 

 

En 1554 il rejoignit la Compagnie de Jésus et donna une partie importante de sa fortune commerciale. Il devint ensuite ambassadeur du Portugal auprès du daimyo de Bungo, sur l'île de Kyushu. Puis il quitte les jésuites en 1557. Il revient ensuite à Malacca et est envoyé à Martaban.

 

 

Il y arrive au milieu d'un siège, se réfugie dans un camp portugais de mercenaires qui avaient trahi le vice-roi. Lui-même trahi par un mercenaire il est capturé par les Birmans, réussit à s’enfuir et se retrouve à Goa. Faria l'envoie alors à Java pour aller acheter du poivre en Chine. A la suite d’un nouveau naufrage, il se trouve à nouveau esclave acheté par un marchand des Célèbes.

 

 

Après d’autres péripéties et avec de l'argent emprunté, il achète un passage pour le Siam où il a rencontré le roi en guerre. Les écrits de Pinto contribuent au compte rendu historique de la guerre. Après son séjour au Siam, il retourne au Japon et le 22 septembre 1558, rentre au Portugal 37 ans après l’avoir quitté. Sa renommée l’y avait précédé grâce à l'une de ses lettres publiée par la Compagnie de Jésus en 1555. Il s’évertue de 1562-1566 à réclamer une récompense ou une compensation pour ses années passées au service à la Couronne mais, de ses aventures, il a ramené une fortune considérable. Marié et père de famille, il achète une propriété en 1562 et y décède le 8 juillet 1583 à Almada, près de Lisbonne. Il avait commencé la rédaction de ses souvenirs de 1569 jusqu’en 1578, onze ans après son retour. Ils ne furent publiés qu’en 1614 en portugais archaïque et une première fois en français en 1645.

 

 

(4) « FERNAO. MENDEZ PINTO'S ACCOUNT OF EVENTS IN SIAM » in Journal de la Siam society, volume 20-I de 1926-27.

 

(5) « Mendez Pinto and Thai History » (update of a paper, first presented at the 107th meeting of the American Oriental Society, Miami, March 23-26, 1997) sur :

https://www.academia.edu/9999360/Mendez_Pinto_and_Thai_History_update_of_a_paper_first_presented_at_the_107th_meeting_of_the_American_Oriental_Society_Miami_March_23-26_1997_

 

(6) voir notre article RH 26 « La période de 1529 à 1548 du royaume d’Ayutthaya »

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/02/rh-26.la-periode-de-1529-a-1548-du-royaume-d-ayutthaya.html

 

(7) Si tel était le cas, il tombait à un très mauvais moment. Lors de la publication du livre en 1614, le roi du Portugal était Philippe III d’Espagne et de Portugal, les deux monarchies avaient été réunies en 1580. Il était le fils du grand Philippe II d'Espagne qui aurait déclaré que Dieu ne lui avait pas donné un fils capable de régir ses vastes domaines. L'empire Portugais allait alors des Indes au Brésil. À la mort de Philippe II, le 13 septembre 1598  son fils fut effectivement incapable de régner, ne s’intéressant qu’à la chasse.

 

 

Il laissa l’intégralité du pouvoir entre les mains du Duc de Lerme son favori qui gouvernait à sa place et qui n’était qu’une avide et vénale crapule se contentant de vendre les titres et les privilèges sans se soucier le moins du monde de la gestion de l’immense empire de son maître. Ayant réussi à se faire nommer cardinal par le Pape Paul V la pourpre  lui évita la corde  auquel le destinait Philippe IV.

 

 

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26 août 2019 1 26 /08 /août /2019 22:06

 

Lorsque nous quittâmes le chevalier de Forbin après sa sanglante victoire sur les Macassars- Malais (1) et relisant ses mémoires dans lesquelles il s’étonnait de cette résistance farouche, nous pûmes lire : « J'étais si frappé de tout ce que j'avais vu faire à ces hommes qui me paraissaient si différents de tous les autres, que je souhaitai d'apprendre d'où pouvait venir à ces peuples tant de courage, ou pour mieux dire tant de férocité. Des Portugais qui demeuraient dans les Indes depuis l'enfance et que je questionnai sur ce point me dirent ces peuples étaient habitants de l'île de Calebos, ou Macassar, qu'ils étaient mahométans schismatiques et très superstitieux ; que leurs prêtres leur donnaient des lettres écrites en caractères magiques qu'ils leur attachaient eux-mêmes au bras, en les assurant que tant qu'ils les porteraient sur eux, ils seraient invulnérables; qu'un point particulier de leur créance ne contribuait pas peu à les rendre cruels et intrépides. Ce point consiste à être fortement persuadé que tous ceux qu'ils pourront tuer sur la terre, hors les mahométans, seront tout autant d'esclaves qui les serviront dans l'autre monde. Enfin, ils ajoutèrent qu'on leur imprimait si fortement dès l'enfance ce qu'on appelle le point d'honneur, qui se réduit parmi eux à ne se rendre jamais, qu'il était encore hors d'exemple qu'un seul y eût contrevenu ».

 

 

Nous sommes évidemment loin de la brève et négative description que donne Dumont d’Urville  (2) !

 

 

 

Nous avons lu avec un certain amusement une description toute aussi singulière de ces Malais dans un article de 1845 de la Revue de l’Orient sur Sumatra sous la plume du Capitaine de Corvette Leconte : « Je n'ai jamais vu de peuple aussi craintif, et je dirai même aussi poltron, que m'a paru t'être celui de Sumatra. Pendant le temps que j'ai passé parmi ces Malais, je les ai trouvés les mêmes sur tous les points de la côte. On les dit fourbes et dissimulés ... » (3).

 

Cet article suscita une réponse :

 

« Nous avons reçu de Bordeaux la lettre suivante : « Monsieur le Rédacteur, je lis avec beaucoup d'intérêt la Revue de l'Orient, et j'y ai remarqué avec chagrin le jugement que M. le capitaine de corvette Leconte a cru devoir porter sur le caractère des Matais (tome VII, « page 252). Je n'ai jamais vu écrit cet officier, de peuple aussi craintif, je dirai même aussi poltron que celui de Sumatra. C'est la première fois que je vois mes compatriotes taxés de poltronnerie. Permettez-moi, en qualité de fils d'Européen et de Malaise, de faire appel de ce jugement mal fondé, et de vous envoyer, à l'appui de ma réclamation, un extrait des « mémoires peu connues qu'a laissé un des plus illustres marins du siècle de  Louis XIV. Vous ne pouvez ignorer que le comte de Forbin avait été envoyé « dans sa jeunesse auprès du roi de Siam, et qu'il fut chargé, en 1685 et a 1686, d'organiser à l'européenne la flotte et l'armée siamoise; le récit suivant de la lutte qu'il eut à soutenir contre une poignée de Malais de l'île de Célèbes, sujets du royaume de Macassar, aujourd'hui détruit, prouve « que, quelle que soit la fatalité qui ait pesé depuis sur la race malaise, ce « n'est ni par la hardiesse ni par le courage que les Malais ont failli. Je suis, monsieur le Rédacteur, etc. Adrien Van Sinkel » (4).

 

Notre lecteur cite alors le récit intégral de la campagne de Forbin contre les Macassars tel que celui-ci l’a narrée dans ses mémoires.

 

 

En écrivant ses souvenirs en 1851, le capitaine Leconte ne reprendra d’ailleurs pas ses propos désobligeants dans le chapitre qu’il consacre à Sumatra (5).

 

 

Nous intéressant à notre tour aux Célèbes, nous retrouvons Christian Pelras, ethnologue ayant consacré sa vie à la péninsule indonésienne. Nous l’avons cité dans notre précédent article (6).

 

 

 

Il était l’auteur d’un autre article qui concerne plus directement notre intérêt pour le Siam, les Célèbes tout d’abord et surtout le sort des deux jeunes princes Macassars envoyés en France pour y servir le roi de France ! (7).

 

 

LE ROYAUME DES MACAÇAR

 

La première description des Célèbes est celle deChristian Pelrasparue en 1688 après qu’il eut passé quatre ans comme missionnaire au Siam et qui connut de nombreuses rééditions ultérieures. Nous en faisions un jésuite (1), faisons amende honorable et donnons sa biographie de prêtre des Missions étrangères de Paris (8). Il nous intéresse car il y est signé comme celui qui avait accompagné en France les deux fils du roi des Macassars, épisode sur lequel nous reviendrons (9).

 

 

 

Nicolas Gervaise cite un certain Daeng Ma-allé qui aurait été frère du sultan régnant à Macassar et qui aurait pris une part active à la lutte contre les Hollandais, opposé à la paix signée avec eux en 1660, victime de leurs machinations et contraint de s'exiler, d'abord à Java, où il aurait épousé une princesse javanaise. Poursuivi par la vindicte des Hollandais, il aurait été contraint en 1664 à s'exiler à nouveau, avec 200 des siens, cette fois pour le Siam dont le souverain, le roi Narai, le reçut fort bien, lui accordant à lui et à ses compagnons le droit de s'installer dans un faubourg de sa capitale Ayuthia, ainsi que des terres et de l'outillage agricole (10). Gervaise précise Néanmoins, ces Makassar participèrent en 1686 à un soulèvement armé contre le roi et furent tous exterminés, à l'exception de ses deux fils, qui se trouvent maintenant en France et sont élèves au collège de Clermont.

 

 

 

Ce collège des Jésuites, devenu par la suite collège puis lycée Louis-le-Grand, à Paris était celui ou étaient élevés tous les princes des diverses branches de la famille royale et ceux de la haute noblesse française et souvent étrangère.

 

La question de savoir si Nicolas Gervaise a été le témoin direct de tous les renseignements dont son ouvrage fourmille est soulevée par Christian Pelras. Elle excède le cadre de notre blog.

 

Le royaume n’est toutefois pas totalement inconnu des érudits de l’époque.

 

Le père Alexandre de Rhodes ...

 

 

 

...a séjourné cinq mois aux Célèbes probablement dans les années 1650. Le royaume avait déjà basculé dans l’Islam. Notre jésuite nous dit « Je rencontrais à mon arrivée le grand gouverneur que je trouvais fort sage et fort raisonnable à la réserve de sa mauvaise religion ». C’était certainement avant l’exode du prince Macassar avec sa famille et ses féaux vers le Siam (11).

 

 

Le Grand dictionnaire historique de Moreri dit de Gervaise, sans parler de l’épisode des deux jeunes princes, « Le jeune abbé Gervaise ne fut pas spectateur oisif de tout ce qu'il eut occasion de voir dans son voyage dans le royaume de Siam, où il fit un séjour de quatre ans. Il apprit exactement la langue de ce peuple; il lut les livres écrits en cette langue ; il conversa souvent avec les plus habiles du pays ; il se mit au fait, autant qu’il fut en lui de tout ce qui concerne ce royaume... » (12).

 

 

 

 

La monumentale Nouvelle biographie générale depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours de Hoeffer (13) nous relate cet épisode comme suit : « ... Il se destina à l'état ecclésiastique, et avant l'âge de vingt ans fut attaché à la mission de Siam. Il resta quatre ans dans ce royaume, y apprit parfaitement la langue des indigènes, s'instruisit dans leur religion, leurs mœurs, leur littérature, leur législation et leur histoire. A son retour, il publia le résultat de ses observations. Il avait amené en France deux fils du roi de Macassar, et, après les avoir présenté à la Cour il leur donna autant qu’il fut possible, une éducation française ».

 

 

La question de savoir quelles furent les sources de Gervaise a été finement analysée par Christian Pelras. ( N’y revenons pas ce qui nous conduirait hors les limites géographiques de notre blog). Ce ne fut de toute évidence pas au contact des musulmans macassars ou malais alors présents à Ayutthaya, nous connaissons ce qu’il en a écrit : « On voudrait bien encore aujourd'huy les exterminer tous et en purger le royaume ;

 

Mais ils se sont rendus si redoutables par leur nombre, par leur férocité et par leur magie à laquelle ils sont adonnés que l'on n'ose plus l'entreprendre ».

 

 

 

 

 

 

LES DEUX PRINCES MACASSAR

 

Les sources vont être plus nombreuses.

 

Nicolas Gervaise lui-même dans la dédicace de son livre au Père de la Chaise nous y apprend que ces deux princes, dénommés Daéng Rouruu (Ruru) et Daéng Toulolo (Tulolo) étaient les fils de ce « Daéng Ma-allé » mort les armes à la main pour n'avoir pas voulu faire soumission au roi de Siam. Assiégés dans leur camp le 20 septembre 1686 les Macassar se défendirent âprement mais succombèrent devant le nombre et l’armement. Ceux qui ne furent pas tués au combat furent tous exécutés, à l'exception des femmes et des enfants survivants et des deux jeunes princes, bien que l'aîné ait combattu aux côtés de son père. Le père Tachard était présent lors de ces événements, raconte leur capture :

 

« Un des fils du Prince âgé de douze ans ou environ se vint rendre de lui-même, on lui fit voir le corps de son Père qu'il reconnût, il dit qu'il était cause de la perte de sa nation, mais qu'il était pourtant bien fâché de le voir en cet état, blâmant fort ceux qui l'avoient tué, Monsieur Constance ordonna à un chrétien de Constantinople, qui est au service du Roy de Siam de s'en charger » (14).

 

 

 

 

 

Le chef du comptoir français, Verret dans son mémoire écrit le 5 novembre 1686 à destination de ses directeurs de la Compagnie des Indes, conservé aux archives nationales et consulté par Christian Pelras (7) : « Mr Constance envois en France les deux fils du Prince de Macasar c'est une histoire qui serait trop longue et même inutile parce que Mr Constance vous envois, Messieurs une relation de ce qui leur est arrivé ».

 

Dans un courrier de Phaulkon du 26 novembre 1686 et découvert par Christian Pelras, adressé à François Martin, responsable de la Compagnie des Indes à Pondichéry, annonçant l’envoi de ses deux fils en France il ajoute : « ... les deux fils du Prince des Macassars que j'envoie en France à sa majesté très Chrétienne pour en disposer comme il plaira à sa Majesté » (15). C’est en effet probablement Verret qui fut à l’origine de cet envoi.

 

 

 

Nous avons également de François Martin un courrier de janvier 1687 qui nous dit «  Nous reçûmes des lettres de M. Constance ; elles étaient remplies de plaintes sur la conduite de M. le chevalier de Forbin ; il envoyait des copies des lettres que ce gentilhomme lui avait écrites ainsi que des réponses qu’il y avait faites par où il prétendait le condamner, il paraissait extrêmement outré contre lui. M. Constance envoyait des marchandises sur le « Coche » pour son compte ; il en faisait espérer davantage qui devaient être apportées à Pondichéry sur un navire que l’on chargeait à Mergui au départ du Coche, et par la même voie d’autres lettres où il nous informerait de ses intentions. Les deux fils du prince de Macassar qui avait été tué à Siam au soulèvement que j’ai marqué étaient sur le navire « le Coche ». M. Constance écrivait de les faire passer en France ; on appréhendait, les laissant à Siam, qu’ils ne se fissent avec le temps chefs de parti pour venger la mort de leur père » (16).

 

 

 

On se demande quels ont été les motifs qui ont conduit Phaulkon et Forbin à épargner les enfants du monarque défunt . De toute évidence la solution choisie par Forbin, tuer tout ce qui était musulman même ceux qui s’étaient rendus, aurait éradiqué leur désir éventuel d’une vengeance future. Avaient-ils l’un et l’autre quelques scrupules tardifs de bons chrétiens ? Fut-ce une initiative de Verret ? Forbin eut-il un respect inné pour un homme de sa caste face à des personnes de sang royal.

 

 

 

La presse française de l’époque était tenue au courant des événements de Siam.

 

« On a envoyée de Siam à Paris un détail de la conspiration qu’un Prince Macassar a faite .... Je vous dirai seulement que ce Prince était frère ou proche parent du Roy qui gouvernait le Macassar lorsque les Hollandais s'en rendirent maitres et qu'il vint chercher asile à Siam, ou je l'ai vu et où il vivait en personne privée... ».

 

 

Nous n’apprenons rien de nouveau dans cet article sinon que le roi fut tué d’un coup de mousquet provenant d’un Français, probablement Verret qui sauva ainsi la vie à Phaulkon (17).

 

Son auteur continu « Mr du Hautmesnil emmène avec lui les deux fils de ce Prince Macassar. On les envoie au Roy. Je croie que ce sont les Pères jésuites qui font chargés de les présenter ».

 

 

Embarqués fin novembre 1686 sur le navire Le Coche dont le capitaine était ce Monsieur du Hautmesnil (dont nous ignorons tout), ils touchèrent donc Brest le 5 août 1687, oú ils ont probablement été confiés à Nicolas Gervaise mais ne débarquèrent que le 31 août à Port-Louis et arrivèrent à Paris le 10 septembre (18).

 

 

Nous allons avoir des nouvelles fraîches en mars 1688 toujours dans la presse (19) :

 

« Je vous ai appris il y a quelques mois l'arrivée des deux Princes de Macassar en France et je vous fis un détail de ce qui avait obligé le roi de Siam chez qui ils étaient à les envoyer à cette Cour. L'aîné qui est âgé de quinze ans s'appelle Daen Bourou et l'autre qui n'en a que treize s'appelle Daen Troulolo. Ils sont Mahométans et fils de Daen Maalle, frère du feu Roy de Macassar ».

 

Suit la longue histoire des mésaventures du Prince des Macassar et son arrivée au Siam.

 

La cérémonie de leur baptême après leur passage au Collège de Clermont devenu Collège Louis le Grand » et aujourd’hui Lycée Louis le grand, collège de l’élite, fut digne de membres d’une famille royale.

 

«  Daen Bourou et Daen Troulolo étant arrivés en France, sa majesté qui connaissait le talent et le zèle qu'ont les Jésuites pour l'instruction de la jeunesse tant pour ce qui regarde le culte de Dieu que pour les lettres, les mit pensionnaires chez eux, afin qu'ils eussent soin de leur éducation et ils y ont si bien réussi surtout à l'égard de la Religion catholique, que leur en ayant enseigné les vérités, ils les ont mis en état de recevoir le Baptême. La cérémonie s'en fit le 7 de ce mois dans l’Église de leur Maison Professe, par M. l’Évêque du Mans Premier Aumônier de Monsieur, en présence du sieur Hameau Curé de S. Paul qui était en surplis et en étole. Un fort grand nombre de jeunes gens de la première qualité dont le Collège de Louis le Grand est rempli et qui y sont en pension les accompagnèrent. Le Roy fut parrain de l’aîné de ces deux Frères et madame la Dauphine la Marraine. Il fut nommé Louis, par le Marquis de la Sale, pour le Roy et par Madame la Marquise de Belfons, pour Madame la Dauphine, et le cadet fut nommé Louis-Dauphin par le Comte de Matignon, au nom de Monseigneur le Dauphin et par Madame la Comtesse de Mare, au nom de Madame ».

 

 

 

Que devinrent-ils ?

 

Le dictionnaire de Moreri que nous avons déjà cité (V° Macaçar) en fait des mousquetaires dans le régiment d'infanterie de sa Majesté.

 

Selon des propos attribués indirectement à Forbin « ...Aussi ne sauva-t-on la vie qu’à deux jeunes fils du prince qui furent amenés à Louvo. On les a vus depuis en France servir dans la marine ayant été amenés dans le royaume par le père Tachard » (20).

 

 

 

Les recherches méticuleuses entreprises par Christian Pelras auprès des Archives de la marine aux archives nationales confirment la version du chevalier de Forbin. Un document intitulé Liste générale alphabétique des officiers militaires de la marine morts ou retirés, 1250-1750, que les historiens de la marine appellent Alphabet Lafilard nous donne la carrière de l’aîné Daeng Ruru ;

 

Macassart (Louis Pierre de), Indien

Nouveau Garde-Marine : Brest 1er mai 1690

 

Enseigne de vaisseau : 1er janvier 1691

 

Lieutenant de vaisseau : 1er janvier 1692

 

 

S'est tué lui-même à La Havane : 19 mai 1708

 

 

 

 

Après un passage au très prestigieux Collège Louis le Grand, nous le trouvons dans le non moins prestigieux corps des Gardes-marine de Brest, ancêtre de l’École navale, pépinière d’officiers de marine triés sur le volet. Il faut pour y être admis être de bonne noblesse et avoir 18 ans. La considération de Louis XIV pour ces princes fut donc grande. La réputation des officiers passés dans ce corps en fait des marins imbus de leur noblesse ce qui convenait probablement parfaitement à ce prince venu de l’Insulinde.

 

Les recherches de Christian Pelras aux Archives nationales et aux Archives de Brest nous apprennent peu de chose sur son service sinon qu’il finit par être embarqué à bord du navire Grand, destiné à faire partie de l'escadre de l'Amiral Ducasse. Celle-ci fit voile en octobre en direction de La Havane pour aider les Espagnols contre les Anglais. Le 19 mai 1708, au large de La Havane, Daeng Ruru se donna la mort dans des circonstances qui ne sont pas éclaircies. Tout ce que nous savons, nous apprend Christian Pelras, est qu’il était perclus de dettes bien que bénéficiant d’une pension royale. Suicidé, il ne reçut évidemment pas de sépulture chrétienne.

 

 

 

Le sort du cadet fut différent. Le Dictionnaire de Moreri déjà cité nous dit : «  L'un d’eux fut tué au service du roi; celui qui restait ayant appris la mort de son cousin partit de France pour aller prendre possession du trône de ses pères et le roi le fit conduire sur ses vaisseaux. Il avait paru fort zélé pour la religion catholique et même avant de partir de Paris, il fit faire un tableau, où il semblait s'offrir à la Ste Vierge, et institua un ordre dit « de l’Étoile » dont les chevaliers devaient porter un cordon blanc, qu'il mit sous la protection de Notre Dame. Ce tableau fut placé dans la cathédrale, mais quelques années après on le fit ôter, ayant appris que ce prince avait embrassé la religion de ses pères, poussé à cela par le dogme de la pluralité des femmes ».

 

Or cette version est battue en brèche par les recherches de Christian Pelras dans le fameux Alphabet Lafilard qui nous indiquent que sa carrière dans la marine fut moins fulgurante que celle de son frère :

 

Macassart, Indien

Nouveau Garde-Marine Brest : 18 mai 1699

Contrôlé : 23 juin 1699

Enseigne de Vaisseau : 25 novembre 1712

Mort à Brest : 30 novembre 1736

 

Il attendit 13 ans avant d'être nommé, à l'âge approximatif de 38 ans, Garde-Marine puisque nous le supposons né en 1674 ? Fit-il une tentative infructueuse pour retourner dans son pays ? Au moment de sa mort (à plus de 60 ans) Daéng Tulolo était affecté à bord du vaisseau L'Indien. Il est mort à Brest : Christian Pelras a retrouvé son acte de décès aux Archives Municipales qui conservent encore les « registres de catholicité » :

 

« Le trentième novembre mil sept cent trente-six Louis prince de mascassa âgé d’environ soixante ans, enseigne des vaisseaux du Roy mort le jour précèdent a été transporté dans l’église des carmes de cette ville pour y être inhumé en présence de plusieurs officiers de la marine. Signé : J.G. Perrot curé de Brest ».

 

L’église où il fut inhumé ...

 

 

...fut détruite par les bombardements anglo-américains.

 

 

Nous n’en saurons malheureusement pas plus sur nos deux princes. Passons la parole à Christian Pelras : « On peut s'étonner que ces deux Princes, dont l'arrivée en France fut loin de passer inaperçue, n'y aient pas laissé plus de traces de leur existence. Assimilés à la noblesse française au point d'être admis dans deux des institutions les plus réputées et les plus « sélectes » du royaume - le Collège de Clermont et la Compagnie des Gardes-Marine - pourvus d'un commandement, dotés d'une pension royale, ils pouvaient être considérés comme de bons partis ; pourtant, je n'ai trouvé aucune mention d'un éventuel mariage, aucune trace d'une éventuelle descendance. Même si, lorsqu'ils étaient à Paris, on aurait pu espérer que l'un des grands Mémorialistes de cette époque eût écrit quelques lignes sur eux, on peut cependant comprendre que dans cette ville où, déjà, un événement chassait l'autre, l'intérêt qu'ils avaient suscité se soit émoussé après la sensation que provoqua leur arrivée.  A Brest, en revanche, on aurait pu s'attendre à ce que leur présence fût davantage remarquée ; or je n'y ai trouvé nulle mention à leur sujet dans aucun écrit contemporain. Et une note que j'ai publiée à ce sujet dans les Cahiers de l'Iroise n'a suscité aucune réaction. Un lecteur du présent article pourra-t-il contribuer à éclairer les zones d'ombre de la vie de ces deux personnages, remarquables non seulement par leur destinée extraordinaire, mais en tant que coauteurs probables de l'une des monographies ethnographiques parmi les plus anciennes, et remarquable à plus d'un titre? Je ne manquerai pas de tenir le public d’Archipel informé d'éventuels nouveaux éclaircissements à leur sujet. Il n’y aura pas de réponse et Christian Pelras mourut en 2014.

 

 

Mais la question avait déjà était posée en vain quelques dizaines d’années  auparavant, en 1927, dans la très érudite revue « Intermédiaire des chercheurs et des curieux » :

«Prince de Macassar – Que peut bien être ce personnage lieutenant de vaisseau de la marine royale désigné en 1697 pour service au Port-Louis dont dépendait alors la ville alors naissante de Lorient. Macassar, villes des Indes hollandaises aurait-elle fourni un de ses potentats à notre marine ? On ne connaissait Macassar que par une huile jadis fameuse dans la parfumerie et que célébra un poète (peut-être Musset ?) dans un ver dont voici la fin. « ... ton huile, ô Macassar » ... ».

 

 

 

La question ne reçut non plus jamais de réponse (21).

 

 

NOTES

 

(1) Voir notre article H 45 « UNE TENTATIVE D'ISLAMISATION DU SIAM DU 15 AOÛT AU 24 SEPTEMBRE 1686 ÉRADIQUÉE. L'AIDE MAJEURE D'UN NOBLE PROVENÇAL, LE CHEVALIER DE FORBIN ».

 

(2) Article ci-dessus, note 8.

 

(3) Revue de l’Orient - Bulletin de la société orientale, tome 7 de 1843 p. 252.

 

(4) Revue de l’Orient - Bulletin de la société orientale, tome 8 de 1845 p. 333.

 

(5) Ce François Leconte, officier de marine est l'auteur d'un seul ouvrage, Mémoires pittoresques d'un officier de marine, publié à Brest en 2 tomes.

 

(6) Christian Pelras « La conspiration des Makassar à Ayuthia en 1686 : ses dessous, son échec, son leader malchanceux - Témoignages européens et asiatiques » In : Archipel, volume 56, 1998.

 

(7) Christian Pelras « La première description de Célèbes-sud en français et la destinée remarquable de deux jeunes princes makassar dans la France de Louis XIV  - Destins croisés entre l'Insulinde et la France » In : Archipel, volume 54, 1997. Il nous indique que son article a été publié en juin 1982 dans une revue indonésienne sous le titre « Beberapa penjelasan mengenai dua anak bangsawan Makassar yang pernah ke Perancis pada abad ke  XVI » (Quelques explications sur deux nobles enfants Makassar venus en France au XVIe siècle).

 

(8) Voir le site des missions étrangères

https://archives.mepasie.org/fr/fiches-individuelles/gervaise

« Nicolas GERVAISE, né vers 1662 ou 1663 à Paris, était le fils du médecin de Fouquet, surintendant des finances. Lié de bonne heure avec Laurent de Brisacier et Louis Tiberge, (deux prêtres des Missions étrangères) il exprima le désir de se consacrer aux missions, et partit fort jeune encore pour le Siam, le 19 janvier 1681. Il étudia la théologie au Collège général et apprit en même temps la langue siamoise. Une de ses lettres, datée du 20 novembre 1684, demande l'envoi de son titre clérical pour être ordonné prêtre. Nous croyons cependant qu'il ne reçut pas le sacerdoce au Siam. En 1685, il quitta la Société des M.-E. et revint en France avec deux fils du roi de Macassar ».

 

(9) Description historique du royaume de Macaçar » dont la première édition fut publié en 1688.

 

(10) Pour Christian Pelras, il devait en réalité s'appeler Daéng Mangallé et il n'était probablement pas un frère mais un cousin du souverain.

 

(11) Alexandre de Rhodes « Divers voyages et missions du P. Alexandre de Rhodes en la Chine et autres royaumes de l'Orient, avec son retour en Europe par la Perse et l'Arménie.... 1653 » : Troisième partie, chapitre 8 «  Comment nous allâmes au royaume des Macassars et le séjour que nous y fîmes » et 9 « Du grand gouverneur du royaume de Macassar et des discours que j’eus avec lui ».

 

(12) Le Grand Dictionnaire historique, ou Le mélange curieux de l'histoire sacrée et profane de Louis Moreri fut le premier grand dictionnaire français des noms propres. La dernière édition de 1759 de 10 volumes est celle que nous utilisons ; Tome 5 (V° Gervaise) et 7 de la même édition (V° Macaçar).

 

 

 

(13) Nouvelle biographie générale depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours de Hoeffer : Les 46 volumes ont été écrits entre 1852 et 1866 sous la direction de Jean-Chrétien-Ferdinand Hœfer, et édités par Ambroise Firmin-Didot. C’est un « incontournable ».

 

 

 

(14) Père Guy Tachard « Second voyage du P. Tachard et des Jésuites envoyés par le Roi au Royaume

de Siam », Paris, 1689, p. 124 s.

 

(15) Lettre du 26 novembre 1686 de Phaulkon à François Martin, Directeur Général de la Compagnie des Indes à Pondichéry, Archives Nationales, Cl 23, 114 à 115.31. Archives des Missions-Étrangères, Séminaires, 10, 1686/87, p. 516.

 

(16) François Martin «  Mémoires de François Martin, fondateur de Pondichéry » publiés par A. Martineau ; avec une introduction de Henri Froidevaux ; imprimé avec le concours du gouvernement de l'Inde française. 1931-1934.

 

(17) C’est la version de l’ « Histoire abrégée de l’Europe pour le mois de juillet 1687 ». La revue n’était pas française comme le Mercure galant mais hollandaise.

 

(18) Mercure galant, livraison d’octobre 1687. Le Mercure galant est l’ancêtre du Mercure de France.

 

(19) Mercure galant, livraison de mars 1688.

 

(20) Claude de Forbin, « Voyage du Comte à Siam, suivi de quelques détails extraits des Mémoires de l'abbé de Choisy (1665-1688) », Paris, 1853, p. 100.

 

(21) « Intermédiaire des chercheurs et des curieux », 1927, 716.

Cette huile fut un cosmétique célèbre tout au long du 19e et le début du 20e siècle, censé être celui qu’utilisaient les femmes macassar pour embellir leur chevelure. Elle était tirée d’un fruit exotique, le kosum (Schleichera trijuga).

 

Eextrait du bulletin économique de l'Indochine de janvier 1922 :

 

 

Elle semble revenir à la mode.

 

 

L’annexion de la Hollande par Napoléon pour punir son frère Louis qui en était le roi fit brièvement des possessions hollandaises en Indonésie des colonies françaises. L’occupation française fut effective jusqu’en 1811. C’est évidemment de là que vint le nom au parfum exotique de cette huile. Voir Joël. Eymeret « L'administration napoléonienne en Indonésie » In: Revue française d'histoire d'outre-mer, tome 60, n.218, 1er trimestre 1973, pp. 27-44. Le vers est de Byron « Rien ne pouvait sur la terre te surpasser en vertus excepté ton huile, ô Macassar »

 

Il ne semble pas que la  présence coloniale française en Insulinde y  ait laissé un bon souvenir ?

 

 

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