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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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3 octobre 2017 2 03 /10 /octobre /2017 18:11
UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

Nous avons consacré de nombreux articles à la découverte du Mékong dans la seconde moitié du XIXème siècle et le début du siècle suivant (1). Terminant son cours en terres devenues françaises,  la Cochinchine et le Cambodge, les Français le considérèrent immédiatement comme « leur » fleuve. Considéré à la fois comme une voie commerciale peu couteuse, une possible route vers la Chine et une voie d’accès vers de nouvelles terres à conquérir, ses « pionniers » furent parfois animés de l’esprit colonial sinon de la colonisation, du goût de la découverte de terres alors inconnues, de curiosité scientifique, de l’esprit messianique des missionnaires, de souci humanitaire mais aussi de pure cupidité. De 1879 à 1895 par exemple, plus de quarante personnes ont été attachées à la seule « Mission Pavie », militaires bien sûr, cartographes, ethnologues, archéologues, photographes et dessinateurs, interprètes, linguistes, botanistes, médecins. Les dix épais volumes des comptes rendus de cette mission, relevés cartographies, études littéraires et historiques, histoire naturelle, géologie, ethnologie, sont une source incomparable pour les curieux que nous sommes, même si les intentions profondes de Pavie était tout simplement de conquérir de nouvelles terres à son pays. Des pionniers de l’épopée coloniale, il y en eut bien d’autres. Nous devons à Jean-Michel Strobino d’avoir contribué à la réhabilitation de l'un d'entre eux, le docteur Vincent Ruffiandis, disparu dans le tragique naufrage de la canonnière « la Grandière » sur le Mékong en 1910. Sa monographie, inédite, est la toute première et a été publiée en numéro spécial de la revue de l’Association internationale des collectionneurs de timbres-poste du Laos en juillet 2017. Nous le publions in extenso avec son aimable autorisation et celle de Monsieur Philippe Drillen, président de l’association. Qu’ils en soient remerciés.

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

Vincent ROUFFIANDIS (1877 – 1910)

« Le bon docteur du Laos »

Etude biographique, par Jean-Michel STROBINO

Première partie

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

Vaccination (circa 1923) - Travail préparatoire à la fresque géante « La Métropole » (1929) du grand amphithéâtre de l’université indochinoise de Hanoi - Victor Tardieu (1870-1937)

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

Carte de l’Indochine et des différentes localités évoquées dans cette étude

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

LE MOT DU PRESIDENT

 

Peu de temps après mon arrivée au Laos, en septembre 1969, je me suis rendu pour raisons professionnelles au service de radiologie de l’hôpital Mahosot, à Vientiane.

 

Dans le hall d’entrée de ce service, mon attention a tout de suite été attirée par une plaque en marbre à la mémoire du Docteur Rouffiandis qui avait péri dans le naufrage du La Grandière.

 

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

Qui était le docteur Rouffiadis ? La plaque indiquait bien qu’il était « chef du service de santé au Laos» et « fondateur de cette ambulance ». D’autre part, où le La Grandière avait-il pu couler ? Dans le Mékong, mais ce fleuve étant un des plus grands d’Asie, j’aurais aimé plus de précision… Tout ceci me paraissait bien vague et personne, à cette époque ne put m’en dire davantage.

Si la vie du général de Beylié est assez bien connue, il n’en est pas de même de celle du Docteur Rouffiandis qui périt en essayant de porter secours au général.

 

Bien plus tard, je parvins à récolter quelques maigres informations sur ce naufrage* mais je restais cependant sur ma faim.

 

Heureusement, ce n’est plus le cas aujourd’hui. En effet, Jean-Michel Strobino, spécialiste de l’histoire de l’exploration du Mékong, a consacré de nombreuses heures à effectuer des recherches sur le sujet. Son travail est d’autant plus original et utile qu’il traite d’un personnage auquel peu de chercheurs se sont intéressés.

 

En nous faisant part du résultat de ses recherches sur Rouffiandis, Jean-Michel rend hommage à ce « bon docteur » si peu connu mais dont l’action a été si bénéfique, et pas seulement au Laos.

 

Après Henri Mouhot, Peter Hauff et Paul Troubat, c’est un nouveau héros injustement oublié que Jean-Michel fait sortir de l’ombre dans ce nouveau hors-série. Qu’il en soit remercié !

 

Philippe DRILLIEN

Président de l’AICTPL

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

Le 15 juillet 1910 au petit matin, la chaloupe La Grandière affectée par la Compagnie des Messageries fluviales à la Résidence supérieure du Laos pour le service du moyen-Mékong sombrait dans le fleuve au passage des rapides de Thong Soum, à proximité de Tha Deua.

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

Désarmée en 1903, cette ancienne canonnière avait connu son heure de gloire entre 1893 et 1897 en participant à toutes les grandes missions d’exploration du Mékong, depuis son transbordement à Khone jusqu’à ses reconnaissances aux confins des frontières de Birmanie et de Chine. Elle terminait tragiquement sa carrière dans ces dangereux rapides qu’elle avait été le premier navire à vapeur à franchir avec succès quinze ans plus tôt, le 30 août 1895 !

 

Trois victimes périrent dans le naufrage de la chaloupe : un membre d’équipage annamite et deux personnalités de haut rang de l’administration coloniale : le général Léon de BEYLIÉ, commandant la 3ème brigade de Cochinchine et le docteur Vincent ROUFFIANDIS, médecin-major de 2ème classe des troupes coloniales, chef du service de l’Assistance médicale du Laos.

 

Le général de BEYLIÉ, brillant officier aux états de service irréprochables et archéologue amateur distingué, reçut de nombreux honneurs et éloges posthumes, tant en Indochine qu’en métropole.

 

Personnage moins célèbre et plus modeste, le docteur ROUFFIANDIS n’a pas eu droit à la même considération et son souvenir est aujourd’hui tombé dans l’oubli. Malgré le peu de documents existant, je suis heureux de pouvoir présenter cette étude biographique. Si elle n’a pas la prétention de retracer sa vie complète, j’espère au moins qu’elle permettra de rendre l’hommage qu’il mérite à ce brillant médecin disparu trop jeune, dont l’avenir semblait prometteur si les caprices du Mékong en avaient décidé autrement.

 

Je tiens à remercier particulièrement le docteur Mayfong MAYXAY, Université de Médecine de Vientiane, qui m’a gentiment accueilli lors de ma visite à l’hôpital Mahosot et m’a guidé jusqu’à la plaque commémorative du docteur ROUFFIANDIS ; Kathryn SWEET, expert auprès de l’Agence suisse de Développement et de Coopération au Laos, qui a bien voulu me communiquer les informations et documents qu’elle possède sur Vincent ROUFFIANDIS ; ma fille Vannina STROBINO, professeur de musique, qui m’a accompagné dans mes explorations le long du Mékong et m’a aidé à retrouver le monument commémoratif du naufrage du La Grandière ; Michel LORRILLARD, maître de conférences à l’Ecole française d’Extrême-Orient, qui a accepté de relire mon manuscrit et m’a fait part de ses conseils précieux ; Philippe DRILLIEN et Dominique GEAY, président et trésorière de l’AICTPL, avec lesquels je partage la même passion pour le Laos et qui me permettent de publier régulièrement mes travaux historiques dans Philao, la très intéressante revue de l’association.

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

La jeunesse (mars 1877 - décembre 1898)

 

 

Antonin-Vincent-François ROUFFIANDIS naît le 11 mars 1877 à Dax, ville d’affectation de son père, instituteur. En fait, la famille est originaire des Pyrénées-Orientales où ce patronyme occitan, également orthographié ROUFIANDIS ou RUFFIANDIS, est très répandu comme dans tout le Languedoc-Roussillon.

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

Son père, Isidore-Ignace-Joseph ROUFFIANDIS, était né le 23 octobre 1835 à Molitg-les-Bains, petite station thermale située sur les flancs nord du pic du Canigou, proche du village de Mosset, à l’ouest de Perpignan. Il avait épousé Marie TYDOR (ou TIXADOR), née en 1843, sans profession qui lui donna deux fils, Emmanuel et Vincent. Sorti major de l’Ecole Normale d’Instituteurs en 1856, cet homme cultivé a successivement occupé les postes d’instituteur à Canet, de professeur à l’Ecole Normale de Perpignan (où naîtra Emmanuel), de directeur de l’Ecole Normale à Dax (où naîtra Vincent) et d’inspecteur des écoles primaires de Lodève près de Montpellier.

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On dispose de peu d’informations sur la vie de la famille et la jeunesse des deux frères. On suppose qu’ils ont été de bons élèves puisque tous les deux ont fait des études supérieures et sont devenus médecins. L’expérience professionnelle et les conseils bienveillants du père ont certainement contribué à leur réussite scolaire et professionnelle.

 

Emmanuel-François-Sébastien ROUFFIANDIS, le frère ainé de Vincent, est né à Perpignan le 29 novembre 1873. Médecin-militaire lui aussi, il a effectué la plus grande partie de sa carrière en métropole (La faible différence d’âge entre les deux frères et le fait qu’ils aient embrassé la même carrière ont souvent été source de confusion, jusque dans certains documents officiels). Décoré de la Légion d’honneur, il quitte l’armée en 1934 avec le grade de médecin-général du cadre de réserve, après avoir été directeur du service de santé de la 16ème région militaire à Montpellier. Il a été pendant de nombreuses années président de la section de médecine de l’Académie des Sciences et Lettres de Montpellier et a publié de nombreux articles dans son bulletin annuel. Ce grand érudit s’est intéressé à l’histoire de la médecine militaire, en particulier dans le sud-ouest de la France à l’époque révolutionnaire.  Il est l’auteur notamment d’un ouvrage intitulé Les hôpitaux de l’armée des Pyrénées-Orientales. Etude historique sur l’organisation du Service de santé de cette armée pendant les campagnes de la révolution dans le département, 1793-1794-1795 (Paris, Recueil Sirey, 1938).  

 

Il semble que les deux frères aient perdu leur mère lorsqu’ils étaient encore jeunes, si l’on en juge par la référence à sa mémoire en page de dédicace de la thèse de médecine de Vincent. Est-ce la disparition précoce de cette mère aimée, ou bien une prédisposition naturelle, qui suscitent en lui une forte tendance à l’altruisme et à la compassion, traits marquants de son caractère ? En tout cas, son choix de se lancer dans la carrière médicale confirme cette envie d’aider et de servir ses semblables.

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Vincent est admis à l’Ecole de Santé Navale et des Colonies de Bordeaux pour y suivre ses études de médecine. Rebaptisée par la suite Ecole du Service de Santé des Armées, cet établissement créé par Louis XIV, a formé des générations de médecins militaires qui se sont distingués sur tous les terrains d’opération, lors des conflits comme en temps de paix. Après 121 ans de présence à Bordeaux l’école est dissoute en juillet 2011 et transférée sur le site de la nouvelle Ecole de Santé des Armées (E.S.A.) à Lyon-Bron.  

Par leurs compétences, leur dévouement et leur abnégation, ces « médecins sans frontières » avant l’heure ont contribué à faire connaître et apprécier l’excellence de la médecine française aux quatre coins du monde.

 

Il effectue brillamment son cursus, d’abord comme médecin stagiaire avant d’être nommé au grade de médecin auxiliaire de 2ème classe de la Marine le 1er octobre 1897.

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Le 2 décembre 1898, Vincent ROUFFIANDIS soutient sa thèse de doctorat en médecine devant le jury de la Faculté de Médecine et de Pharmacie de Bordeaux dont le président est le professeur A. MOUSSOUS, célèbre médecin-pédiatre, professeur de clinique médicale infantile à la Faculté de Médecine de Bordeaux. Le sujet porte sur «  l’influence des émotions sur l’évolution de la tuberculose pulmonaire ». (ROUFFIANDIS A.-V., De l’influence des émotions sur l’évolution de la tuberculose pulmonaire, Thèse, Imprimerie du Midi – Paul Cassignol, Bordeaux, 1898, p. 52).  L’étude met l’accent sur l’importance des aspects psychologiques et émotionnels dans la prise en charge et le traitement de la tuberculose, pathologie très répandue en cette fin de siècle. L’extrait qui suit permet de bien comprendre sa démarche :

 

« … Le grand art de guérir exige d’autres talents que celui d’administrer au moment opportun des médicaments : il se fonde de plus sur la connaissance des rapports qui lient le physique au moral. Il faut que le médecin sache user tour à tour de l’un et de l’autre pour remuer l’organisme et rétablir entre ses divers appareils l’équilibre sans lequel la santé ne saurait exister.  Sans la thérapeutique morale, on sera un savant, on ne sera jamais un médecin. Le médecin doit être à la fois médecin de l’esprit et du corps. Il ne suffit pas de savoir administrer les médicaments et connaître les maladies ; pour guérir, il faut encore savoir modérer les émotions ou en exciter d’autres. On doit faire servir tout ce qui environne le malade à sa guérison.

Le tuberculeux est peut-être de tous les malades, en mettant à part les maladies du système nerveux, celui qui est le plus sensible au traitement moral : il est très émotif.

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

On notera l’esprit extrêmement novateur pour l’époque de ce travail qui préconise l’association d’une « thérapeutique morale » en complément de soins médicamenteux plus classiques. Peut-être est-ce le professeur MOUSSOUS qui, après avoir décelé chez Vincent ses qualités humaines, a fort justement proposé au futur docteur cet original sujet de thèse ?

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Départ pour l’Indochine

Première affectation au Laos (janvier 1899 - décembre 1900)

 

 

Après avoir brillamment soutenu sa thèse, Vincent intègre le Corps de santé des Troupes coloniales ; le 24 décembre 1898 il est nommé médecin stagiaire des Colonies et affecté en Indochine auprès du Service de santé du Laos.

 

Arrivé au début de l’année 1899, il est immédiatement envoyé dans la région du moyen-Laos pour assurer le service médical du nouveau poste de Pak Hin Boun. Cette infirmerie-ambulance a été créée l’année précédente pour renforcer le dispositif de santé du Laos, constitué par les deux ambulances (postes médicaux) de Khong au sud et de Luang Prabang au nord datant des premiers jours de l’occupation française au Laos en 1895-1896. Ainsi, le voilà tout de suite à pied d’oeuvre !

 

A cette époque, Pak Hin Boun est une petite localité d’un demi -millier d’habitants, essentiellement des Laotiens et des Annamites, qui s’est développée à partir de 1895 sur la rive gauche du Mékong à la confluence avec la rivière Nam Hin Boun, face à la ville siamoise de Muong Ou Thene (actuelle Tha Uthen en Thaïlande). Les Français en ont fait le chef-lieu de la province de Cammon, l’une des trois provinces constituant le moyen-Laos, région administrative comprise entre Savannakhet et Vientiane sur le plus grand bief navigable du Mékong. Aujourd’hui Pak Hin Boun est une petite ville paisible de la province de Khammuane dont le nouveau chef-lieu est Thakhek, à une trentaine de kilomètres plus en aval sur le Mékong.

 

Bien qu’il n’ait pas eu beaucoup de temps pour s’acclimater à son nouvel environnement, il se retrouve immédiatement confronté à la dure réalité des tâches quotidiennes qui sont très nombreuses, étant l’unique médecin pour tout le moyen-Laos. Néanmoins cette première expérience « sur le tas » à Pak Hin Boun lui sera très utile pour apprendre rapidement les rudiments de la médecine coloniale.

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

Le jeune docteur a en charge une importante population, tant européenne qu’indigène, qu’il doit être en mesure de soigner efficacement malgré des moyens limités en médicaments, matériel et personnel qualifié sur une zone d’intervention très étendue et difficile d’accès.

 

Il n’est pas rare qu’il se déplace à travers la jungle pour des consultations dans des villages isolés à plusieurs jours du dispensaire, en utilisant les transports les plus rudimentaires : en pirogue, à cheval, voire à dos d’éléphant ou tout simplement à pied.

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »
UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

Unique médecin entre Khong et Vientiane, il est pleinement occupé par les nombreuses missions de santé publique qu’il doit assurer : consultations à l’ambulance locale, tournées ordinaires, déplacements d’urgence pour se rendre au chevet de malades, séances de vaccination contre la variole dans toutes les régions placées sous sa responsabilité, y compris les plus reculées…

 

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

Durant les deux années qu’il passe à Pak Hin Boun, d’avril 1899 à décembre 1900, et malgré les difficultés liées à l’éloignement et au manque de moyens, le jeune médecin réussit à exercer son métier avec compétence, passion et abnégation, s’attirant la sympathie de tous ses patients. Esprit curieux, il trouve même le temps d’étudier les populations locales et de se familiariser avec leurs mœurs et coutumes, notamment les Pou-Thai, Thai-Neua, Pou-Eun, Khas et en moins grand nombre les Méos, Sam-Teu, Souès, Selés, ainsi que les populations des pays voisins : Annamites, Chinois, Siamois et Birmans. 

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

Fort de cette première expérience au Laos, il rédige un long article intitulé Géographie médicale - Le moyen-Laos qui paraît en 1903 dans la revue scientifique Annales d’hygiène et de médecine coloniales. Il s’agit d’une étude très détaillée qui apporte un témoignage fort intéressant sur cette région du Laos encore très peu connue en ce début de XXème siècle ; elle aborde les domaines les plus variés, de la géographie physique à l’ethnologie des différentes populations locales, en passant par la botanique, la zoologie, et bien sûr la médecine qui en est le sujet principal. Vincent ROUFFIANDIS y décrit l’état sanitaire de la vaste région qu’il est amené à sillonner quotidiennement et dresse la liste des maladies qu’il a le plus fréquemment rencontrées au cours de ses consultations et visites (Géographie médicale - Le moyen-Laos, Annales d’hygiène et de médecine coloniales, Tome VI, Paris, Imprimerie nationale, 1903, p. 26-29) :   

 

 

« Maladies régnantes

Le moyen-Laos ne jouit que d’une salubrité relative. Les bords du Mékong et les collines qui l’avoisinent sont assez sains (…) mais à l’intérieur, dès que l’on se trouve en présence de l’immense forêt vierge et de ses splendeurs, l’insalubrité commence (…)

Affections endémiques :

 

Le paludisme atteint non seulement les Européens, mais encore les indigènes et surtout les Annamites. Son maximum d’intensité et de fréquence a lieu au mois de juin, au début de la saison des pluies et c’est en décembre et janvier qu’on en constate le moins. Les formes les plus fréquentes du paludisme sont : la fièvre intermittente irrégulière, la fièvre continue, l’accès pernicieux algide, l’anémie palustre ; la fièvre bilieuse est relativement rare. Les Européens s’impaludent au Laos, surtout au cours des voyages dans l’intérieur nécessités par leurs fonctions. Les affections autres que le paludisme ne concernent que les indigènes ; elles ne sont représentées chez les Européens que par des cas isolés.

La dysenterie (pen-bi t en laotien)

 

fait beaucoup de victimes parmi les Laotiens qui boivent à même l’eau des fleuves et des rivières et ignorent presque complètement l’usage du thé. Les hépatites sont assez fréquentes mais elles n’arrivent que très rarement à la suppuration. Les cas de diarrhée chronique sont très nombreux.

 

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

Affections épidémiques, contagieuses et infectieuses :

Il faut citer en première ligne la variole (map-souc) qui a sévi avec intensité dans le moyen-Laos ; il nous a été donné de voir des villages dont tous les habitants au-dessus de 10 ans, sans exception, avaient eu la variole. Avant 1893, les Siamois pratiquaient dans le moyen-Laos la variolisation, et rarement la vaccination. Mais depuis l’occupation française, la variole n’apparaît plus que sous forme de petites épidémies localisées et de moins en moins fréquentes, grâce au vaccin dont les indigènes ont compris l’utilité. Le choléra (pha-gniou) apparaît de temps en temps dans le moyen-Laos ; il existe, notamment à Vientiane, des foyers locaux dont la réviviscence amène des épidémies meurtrières. La peste est actuellement inconnue. La lèpre (ki -huheun) est rare ; c’est la seule affection dont les Laotiens redoutent la contagion ; aussi isolent-ils rigoureusement les malades en pleine forêt ou sur un banc de sable au milieu du Mékong (…)

Affections chirurgicales :

Les malformations congénitales, très fréquentes, méritent une mention spéciale ; il faut citer les hernies ombilicales, les déformations du coccyx qui proémine sous la peau et forme un embryon de queue. La polydactylie : on voit fréquemment un pouce et un gros orteil supplémentaire à chaque main ou à chaque pied. La polydactylie est considérée par les Laotiens comme une punition du ciel et tout ce qu’ils feraient pour la guérir leur attirerait les foudres de Bouddha, aussi se refusent-ils énergiquement à toute intervention. (…) A noter aussi les plaies sphacélées (comportant des fragments de tissus nécrosés - NdA) consécutives aux coups de rotin sur les fesses et le dos auxquels la justice laotienne condamne les coupables. Le Laotien n’accepte que très difficilement les interventions chirurgicales ; sa nature douce lui rend pénible la vue du sang.

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

Affections vénériennes :

La syphilis (sa-douong-peuï) est malheureusement trop fréquente avec tous ses accidents. La blennorragie est relativement rare chez les Laotiens, mais les Annamites du Laos la répandent de plus en plus.

Affections cutanées :

Elles sont des plus communes : teigne, favus, rhinosclérome, impétigo, echtyma, furoncle, parmi les dermatoses microbiennes. On rencontre aussi l’urticaire, le prurit, l’eczéma, le purpura, le zona, le psoriasis, l’herpès, la scléroderm ie, le vitiligo, la corne cutanée, l’acné et la gale. La pathologie du Laos est une des plus variées de l’Extrême-Orient.

Il faut aussi citer comme maladie cutanée le Ki -mo, longtemps confondu avec les accidents syphilitiques tertiaires et qui n’est autre que le pian. »

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

Il semble que cette dernière pathologie ait beaucoup intéressé le jeune médecin. En effet, pendant l’année 1900, il a traité des milliers de patients atteints de Ki-mo et a suivi pendant de longs mois aux consultations de l’ambulance de Pak Hin Boun 35 cas en particulier. Les résultats de ses observations ont d’ailleurs fait l’objet de son premier article publié dans les Annales d’hygiène et de médecine coloniale sous le titre Le Ki-mo ou pian du Laos (Annales d’hygiène et de médecine coloniales, Tome V, Paris, Imprimerie nationale, 1902. 7). Dans son étude, le médecin apporte de nouveaux éléments sur cette affection cutanée propre aux populations indigènes du Laos et encore peu connue à l’époque ; il décrit sa répartition géographique, sa symptomatologie, son évolution et propose même un traitement sur la base de celui qu’il a institué dans son dispensaire de Pak Hin Boun.

 

Dans un autre article (Une épidémie de choléra au Laos, Annales d’hygiène et de médecine coloniales, Tome VII, Paris, Imprimerie nationale, 1904), Vincent ROUFFIANDIS relate la grave épidémie de choléra qui a touché le moyen-Laos entre le 17 septembre et le 15 novembre 1900 et a fait des centaines de victimes entre Vientiane et Savannakhet. « Pendant mon séjour au Laos, j’ai pu faire d’assez nombreuses vaccinations, au total : 2.763, bien moins cependant que je l’aurais voulu car il fallait en même temps concilier les intérêts de ce service avec celui de l’ambulance et des tournées médicales dans les postes. A certains moments, quand j’aurais pu disposer du temps nécessaire pour faire des tournées de vaccine, je manquais de vaccin ou la saison des pluies rendait impossible tout voyage dans l’intérieur.  Le vaccin employé provenait de l’Institut Pasteur de Saigon et m’arrivait après 20 à 30 jours de voyage. Je l’ai employé de 30 à 80 jours après sa date de fabrication. Le procédé de vaccination usité était celui de la scarification qui est de beaucoup préférable quand on n’a à sa disposition qu’un vaccin auquel l’âge et la chaleur ont fait perdre une grande partie de sa virulence. (…)

 

Le chiffre total des vaccinations effectuées peut paraître bien faible mais il faut songer à la faible densité de la population indigène, à peine deux habitants par kilomètre carré, aux difficultés des moyens de communications dans un pays où, en dehors de la ligne des Messageries fluviales de Savannakhet à Vientiane, on doit voyager en pirogue dans des rivières hérissées de rapides, ou à cheval dans des sentiers très accidentés (…)

 

Il doit se rendre successivement dans toutes les régions touchées par l’épidémie : à Vientiane du 27 au 30 septembre, puis à Savannakhet du 2 au 8 octobre. Pak Hin Boun n’est touché à son tour qu’à partir du 3 novembre. L’épidémie a surtout été meurtrière dans les gros villages situés sur les rives du Mékong. On recense 200 décès sur la rive siamoise du fleuve (rive droite) qui, étant à cette époque une zone neutre sur une largeur de 25 kilomètres, a échappé à toute surveillance sanitaire.

 

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

Devant cette situation d’urgence, le jeune médecin se trouve submergé de travail. Il doit se déplacer sans cesse au chevet des malades, les traiter par injections de sérum si cela est encore possible, installer un lazaret (lieu de quarantaine) pour isoler les malades contagieux, désinfecter les cases qui abritent des cholériques, brûler leurs nattes et leurs effets personnels, interdire aux habitants de boire de l’eau du fleuve, leur recommander de faire bouillir l’eau des puits, interdire formellement de jeter les cadavres dans le Mékong selon la coutume locale et obliger à les enterrer le plus tôt possible dans un lit de chaux vive à deux mètres de profondeur loin de toute habitation. Grâce à ce travail acharné, l’épidémie prend fin au début du mois de novembre.

 

Hors des périodes exceptionnelles d’épidémies, Vincent ROUFFIANDIS exerce tous les jours à Pak Hin Boun des missions sanitaires très variées, dans des conditions de travail souvent difficiles pour lesquelles il préconise même quelques améliorations :

 

« Pendant mon séjour au Laos, j’ai pu faire d’assez nombreuses vaccinations, au total : 2.763, bien moins cependant que je l’aurais voulu car il fallait en même temps concilier les intérêts de ce service avec celui de l’ambulance et des tournées médicales dans les postes. A certains moments, quand j’aurais pu disposer du temps nécessaire pour faire des tournées de vaccine, je manquais de vaccin ou la saison des pluies rendait impossible tout voyage dans l’intérieur.

 

Le vaccin employé provenait de l’Institut Pasteur de Saigon et m’arrivait après 20 à 30 jours de voyage. Je l’ai employé de 30 à 80 jours après sa date de fabrication. Le procédé de vaccination usité était celui de la scarification qui est de beaucoup préférable quand on n’a à sa disposition qu’un vaccin auquel l’âge et la chaleur ont fait perdre une grande partie de sa virulence. (…)

 

Le chiffre total des vaccinations effectuées peut paraître bien faible mais il faut songer à la faible densité de la population indigène, à peine deux habitants par kilomètre carré, aux difficultés des moyens de communications dans un pays où, en dehors de la ligne des Messageries fluviales de Savannakhet à Vientiane, on doit voyager en pirogue dans des rivières hérissées de rapides, ou à cheval dans des sentiers très accidentés (…)

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

Il y a quelques desiderata à exprimer au sujet du fonctionnement de la vaccine dans cette région ; les médecins des trois postes médicaux, pris par leur service à l’ambulance et par les tournées ordinaires, ne peuvent s’occuper de vaccine d’une façon suivie. Un médecin devrait être chargé de la vaccine et faire une longue tournée de six mois pendant la saison sèche (octobre à avril) ; il remonterait le Mékong en visitant les grands centres et s’enfoncerait de temps en temps dans l’intérieur pour vacciner dans les villages les plus importants où seraient convoqués les indigènes des environs. Mais il ne devrait pas s’attendre à un chiffre énorme de vaccinations et il aurait, en revanche, de nombreuses difficultés : distances parfois énormes séparant les villages, moyens de communication lents, apathie des Laotiens qui n’aiment pas à se déranger. » (Géographie médicale - Le moyen-Laos, Annales d’hygiène et de médecine coloniales, Tome VI, Paris, Imprimerie nationale, 1903, p. 30-33).   

 

En complément de ses nombreuses activités, le jeune médecin prend aussi le temps d’étudier les mœurs des populations laotiennes avec lesquelles il réussit à établir des rapports de confiance et d’amitié. Il s’intéresse en particulier à la médecine locale dont il décrit certains usages et remèdes originaux constatés à l’occasion de ses fréquentes tournées dans les villages les plus reculés du moyen-Laos :

 

« Les connaissances médicales des Laotiens sont peu étendues. Elles ne paraissent pas appartenir plus spécialement à une catégorie d’indigènes plutôt qu’à une autre ; il n’y a pas de guérisseurs (mo-ya) de profession. Chaque indigène se fait, suivant les circonstances, le mo-ya de son parent, de son ami ou de son voisin ; on trouve souvent des femmes mo-ya. Le mo-ya n’a aucune notion précise d’anatomie ou de physiologie ; la thérapeutique seule paraît avoir été étudiée. Elle se compose de médications aussi bizarres que compliquées, de pratiques extraordinaires.

 

Au mois de juillet 1899, étant en tournée à Savannakhet, je fus appelé auprès d’un petit garçon de deux ans qui n’avait pas uriné depuis trois jours ; la vessie était distendue et l’enfant souffrait horriblement. Ayant dans ma cantine médicale une sonde en gomme de petit calibre, je pratiquai devant les parents le cathétérisme. Lorsque je revins quelques heures après voir mon malade, la rétention d’urine s’était reproduite ; je trouvai un mo-ya installé dans la case. Celui-ci était assis sur le plancher, à droite de l’enfant tenu sur les genoux de sa mère accroupie. A sa gauche était un échafaudage en forme vague de tour Eiffel, formé de tiges de bananiers, de fils de coton, de fleurs et de bananes, haut d’environ un mètre et terminé par une petite oriflamme blanche. Un long fil de coton blanc partait du sommet pour aller s’attacher au pénis de l’enfant. Le mo-ya tenait dans sa main gauche un livre en langue pali formé de feuilles sèches de latanier qu’il lisait à haute voix, tandis que de la main droite il frottait avec conviction, d’un mouvement régulier, le fil de coton. Il interrompait de temps en temps sa lecture pour voir si les honoraires tombaient dru sous forme de ticaux, bananes, fleurs dans un plateau en cuivre placé à côté de lui ! A ma demande d’explication, un assistant répondit que le mo-ya s’efforçait de faire sortir ainsi le pi (mauvais génie, être invisible et malfaisant) qui se trouvait dans le ventre de l’enfant. (…)

 

Nous avons eu la bonne fortune de trouver dans une pagode un manuscrit en caractères pali, véritable recueil de médications. En voici quelques extraits contenant des notions exactes de la symptomatologie, au milieu de formules plus ou moins étranges :

 

Constipation : si on ne peut aller à la selle, prendre du lotus, du fiel de canard, du fiel de vipère ; faire bouillir et boire ce breuvage.

Colique : on prend de la corne de cerf, de la corne de nhieüng (sorte d’élan) ; on les passe doucement sur le feu ; on les triture et on les met dans de l’eau pure. On ajoute au liquide un œuf d’araignée, un peu de queue de paon et on fait boire ce liquide au malade.

Pour faire cesser le hoquet, on fait bouillir du riz blanc auquel on ajoute de la cendre prise au milieu du feu. Quand le riz est cuit, on le fait manger.

Pour enlever la chaleur du corps, on prend sept araignées, sept grains de coton ayant la calotte tournée à gauche ; on fait frire le tout et on réduit en poudre. On y ajoute le fiel d’un grand serpent boa. Avec ce mélange on frotte la poitrine, le dos, les aisselles, les bouts des doigts, des mains et des pieds.

 

Pour enlever un petit mille-pattes qui a pénétré dans l’oreille, on prend un petit morceau d’ours, un morceau de queue de paon bien brûlé ; on fait tremper le tout dans le nam-padek (saumure de poisson) et on verse ce liquide dans l’oreille.

 

Ces quelques données démontrent que la médecine laotienne contient des formules aussi bizarres que compliquées, mais souvent la médication est plus simple et le patient se fait attacher autour de chaque poignet, pour n’importe quelle maladie, des fils de coton bénis à la pagode, en plus ou moins grande abondance suivant la gravité de l’affection (…) » (Géographie médicale - Le moyen-Laos, Annales d’hygiène et de médecine coloniales, Tome VI, Paris, Imprimerie nationale, 1903, p. 34-37). 

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

« Les Laotiens ont de vagues notions sur le choléra qu’ils appellent pha-gniou. Au point de vue étiologique, ils l’attribuent à un Pi (mauvais génie), le Pi pha-gniou et ne lui reconnaissent pas d’autre cause. Les maladies, surtout les contagieuses, ont souvent un Pi spécial. Le Pi pha-gniou inspire une grande terreur aux Laotiens qui, en temps d’épidémie cholérique, désertent souvent leur village pour se disperser dans les rizières ou dans les forêts où ils se construisent de petits gourbis dans lesquels ils demeurent jusqu’à la cessation de l’épidémie. Pour apaiser le Pi pha-gniou ils immolent en guise de sacrifices des poulets, des buffles ou portent comme dons aux bonzes de la pagode du riz et des étoffes. Ils livrent aussi au courant du fleuve de petits radeaux en bambou sur lesquels ils déposent des boules de riz cuit qui ont au moins pour résultat de faire les délices des corbeaux. A Savannakhet, le 3 octobre 1900, le Tiao muong (chef de canton) demanda officiellement d’envoyer les clairons de la garde indigène sonner pendant plusieurs jours dans les maisons contaminées afin d’en chasser le Pi, ce qu’on s’empressa de lui accorder (…) » (Une épidémie de choléra au Laos, Annales d’hygiène et de médecine coloniales, Tome VII, Paris, Imprimerie nationale, 1904, p. 51-52). 

 

 

Rencontres avec Alfred RAQUEZ (janvier et juillet 1900)

 

 

Au cours de l’année 1900, Alfred RAQUEZ séjourne à deux reprises à Pak Hin Boun où il a l’occasion de rencontrer Vincent ROUFFIANDIS. Lors de son premier passage en janvier, en route pour Luang Prabang, il écrit dans Pages laotiennes :

 

« 23 janvier 1900 : (…) la nuit tombe lorsque le Massie aborde à Pak Hin Boun.  24 janvier 1900 : Excellente nuit à l’hôpital ! L’infirmerie-ambulance de Pak Hin Boun créée en 1898 sur les bords du Mékong est la sœur cadette de l’infirmerie de Khong établie dès 1896. Très bien comprise, pourvue d’un matériel de premier ordre et abondamment fournie de tous les médicaments que l’on peut désirer, elle est confiée à un médecin des colonies, actuellement l’aimable docteur Rouffiandis, dont nous avons entendu faire l’éloge sur toute notre route.

 

L’infirmerie de Pak Hin Boun, placée sous la direction de l’Administrateur de la province de Cammon, étend sa bienfaisante influence sur tout le Laos moyen de Kemmarat à Vientiane.

 

Les colons ou fonctionnaires européens, les employés indigènes des divers services ou des exploitations dirigées par les Européens, y sont admis et traités. Le service de la vaccine est assuré par le docteur et produit d’excellents résultats très appréciés de cette population jadis décimée par la variole. C’est un véritable repeuplement que vaut aux régions laotiennes la découverte de Jenner (l’inventeur du vaccin antivariolique - NdA) … » (RAQUEZ Alfred, Pages laotiennes. Le haut‐Laos, le moyen‐Laos, le bas‐Laos, Hanoi, F.-H. Schneider Imprimeur-Editeur, 1902, p. 76-77).  

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

RAQUEZ illustre ses propos d’une intéressante photo du poste médical de Pak Hin Boun montrant son portique d’entrée sur lequel est maladroitement écrit « AMBULANCHE ». Il est fort probable d’ailleurs que la personne qui pose devant l’entrée de cette curieuse « ambulanche » pour immortaliser la scène soit RAQUEZ en personne. A propos de cette faute d’orthographe et avec l’humour qu’on lui connait, il précise en note de bas de page :

 

« L’écriteau portait AMBULANCHE. Il n’y a cependant pas d’auvergnats à Pak Hin Boun. Le peintre était annamite. Nous nous souvenons d’autre part de la fréquence des che et des she chez les Chinois dont le babil ressemble à un ‘chuchurement’ »… » (RAQUEZ Alfred, Pages laotiennes. Le haut‐Laos, le moyen‐Laos, le bas‐Laos, Hanoi, F.-H. Schneider Imprimeur-Editeur, 1902, p. 76, note 1.)  

 

Lorsqu’il repasse à Pak Hin Boun six mois plus tard, au retour de son périple dans le nord du Laos, RAQUEZ est impressionné par le développement rapide de cette petite bourgade, sous l’impulsion des quelques Occidentaux installés sur place, parmi lesquels Vincent ROUFFIANDIS. Il y séjourne deux semaines jusqu’aux festivités du 14 juillet, manifestement séduit par le charme du lieu et l’accueil que lui réservent le docteur et la petite communauté occidentale :

 

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

« 2 juillet 1900 : Pak Hin Boun est complètement transformé. (…) Un large et beau boulevard s’étend depuis le débarcadère des Messageries fluviales jusqu’à perte de vue. (…) A l’entrée (du dispensaire), quelque peu macabre, ce grand écriteau : AMBULANCE, qui rappelle de suite les misères de notre humanité. (Apparemment la faute d’orthographe sur l’écriteau d’entrée immortalisée sur la photo de RAQUEZ en janvier a été corrigée entre-temps !) 

 

Mais l’aspect du bâtiment est si engageant, sa situation au confluent du Nam Hin Boun et du Mékong si pittoresque, la physionomie de son médecin, le Docteur Rouffiandis, tellement sympathique, que l’on oublie la première impression fâcheuse. Dans la verdure, au milieu des fleurs, la coquette villa du Morticole (Terme familier employé pour « médecin »)   de céans, la seule construite en briques.

 

Le fondateur de Pak Hin Boun s’est dit, sans doute, qu’il fallait commencer par bien soigner son médecin si l’on voulait obtenir, plus tard, la réciproque. (…)

 

La vaste maison du Commis des Services civils, les bureaux, le Commissariat, sur pilotis, mais admirablement installé avec sa rotonde et sa grande salle, véritable hall. Encore plus loin, la maison du Garde principal, le Bureau des postes et télégraphes, puis une esplanade, pompeusement dénommée « Place du Commerce ». C’est là, en effet, que, sous un abri couvert, se tient le marché quotidien. (…) Parallèlement à ce boulevard, deux autres grandes avenues ont été tracées, conduisant de la rivière Hin Boun vers l’intérieur. (…)

 

Très intéressante cette ville qui s’élève, se garnit et qui paraît, par sa situation au terminus de la route de Vinh vers le Mékong, appelée à un avenir sérieux. » (RAQUEZ Alfred, Pages laotiennes. Le haut‐Laos, le moyen‐Laos, le bas‐Laos, Hanoi, F.-H. Schneider Imprimeur-Editeur, 1902, p. 473-474. 

 

Lors de son séjour à Pak Hin Boun, RAQUEZ passe beaucoup de temps en compagnie de Vincent ROUFFIANDIS. Il semble qu’une amitié sincère se soit établie entre ces deux hommes à la forte personnalité. A la lecture des passages qu’il lui consacre, on devine que RAQUEZ a été très impressionné par le tempérament, les compétences et l’engagement de ce jeune médecin qui a su en si peu de temps gagner le respect de tous ses patients :

 

« 5 juillet 1900 : (…) Visite au docteur qui annonce une intéressante séance de vaccine. Les gens d’un gros village voisin sont descendus pour faire vacciner leurs enfants. Grande est en effet maintenant la confiance dans le procédé de Jenner. Il y a peu de temps, une épidémie de petite vérole s’était déclarée dans la région. Un village avait obstinément refusé de présenter ses enfants à la lancette. Presque tous furent enlevés par le fléau tandis que l’immense majorité des vaccinés résistait victorieusement. Le bruit s’en répandit partout. Le préjugé est désormais vaincu.

 

C’est en plein village indigène que le docteur Rouffiandis se rend pour opérer. Nous y trouvons les mamans réunies avec leurs jeunes enfants. Il en sort de toutes les cases d’alentour. En quelques minutes plus de cent enfants et quelques adultes reçoivent les trois égratignures sur le bras. Très curieuse la variété d’attitude et d’expression des femmes et enfants qui assistent à la séance en tenue du jour, quelque chose comme le décolletage de nos « soireuses ».

 

Elle permet de prendre une belle épreuve photographique. (…) »  (RAQUEZ Alfred, Pages laotiennes. Le haut‐Laos, le moyen‐Laos, le bas‐Laos, Hanoi, F.-H. Schneider Imprimeur-Editeur, 1902, p. 483-484.

 

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

En suivant ROUFFIANDIS au fil de ses missions quotidiennes et jusque dans des régions très isolées, RAQUEZ découvre la difficulté des conditions de travail et le manque de moyens dont dispose le médecin. Bien que ce dernier ait déjà abordé le problème dans certains de ses rapports et articles, RAQUEZ prend soin de contribuer à son tour à l’amélioration du système. Aussi, il consacre dans Pages laotiennes un long développement dans lequel il décrit les limites du service médical actuel et apporte quelques suggestions, au cas où un responsable de l’administration coloniale en charge de la santé publique viendrait à lire l’ouvrage et serait tenté d’agir :

 

« 5 juillet 1900 : Nous avons déjà parlé des épidémies de petite vérole qui, à différentes reprises, ont décimé la population déjà si faible de ces immenses territoires.

 

Les administrateurs, les missionnaires, les chefs indigènes répandent la vaccine autant qu’il est en leur pouvoir. Mais, nous fait remarquer l’honorable médecin de Pak Hin Boun, la vaccination par des personnes inexpérimentées ou qui ne prennent pas toutes les précautions d’asepsie nécessaire, présente de graves dangers. Le Docteur a vu différentes fois des phlegmons et même des cas de syphilis vaccinale se développer à la suite de vaccinations faites sans soins. Certains opérateurs improvisés ne prenaient aucune précaution et inoculaient la pulpe vaccinale à une série d’indigènes sans flamber la lancette après chaque opération ou la plonger dans l’eau bouillante.

 

Les tubes de vaccin viennent de l’Institut Pasteur de Saigon mais n’arrivent à Pak Hin Boun que de vingt-cinq à trente jours et à Luang Prabang qu’environ quarante ou cinquante jours après leur départ de la capitale de l’Indochine. Aussi, croyons-nous avec le Docteur Rouffiandis, qu’un parc vaccinogène pourrait être fort utilement annexé à l’ambulance. Deux ou trois bufflons permettraient d’alimenter le Laos entier et même de gagner sur les populations de la rive siamoise une influence de plus en plus considérable. (…)

 

Me sera-t-il permis d’exposer mon humble idée relativement à l’organisation du service médical dans cet immense territoire du Laos que borne le Mékong sur toute sa frontière occidentale ?

 

Trois postes sont actuellement pourvus d’ambulance : Khong, Pak Hin Boun, Luang Prabang. Chaque médecin a donc dans son ressort une étendue de terrain considérable (…) Si l’ambulance de Pak Hin Boun par exemple a recueilli des malades qui exigent les soins du Docteur et que celui-ci se voit appelé d’urgence soit à Savannakhet, soit à Vientiane, soit encore aux mines d’étain de Ta Koa, il se trouve dans une situation des plus délicates. Les chaloupes régulières quittent en effet Pak Hin Boun le lundi pour Vientiane où elles arrivent le jeudi et ne déposent leurs voyageurs à Pak Hin Boun que le mardi suivant. C’est donc une absence de huit jours qui peut avoir de graves conséquences. Il ne reste en effet près des malades que les infirmiers indigènes le plus souvent d’une ignorance effrayante car elle n’a d’égale que leur assurance et leur fatuité.

 

Il me paraît utile de doubler les trois postes du Laos en adjoignant au médecin titulaire ayant déjà l’expérience des colonies un jeune aide-major sortant de l’école.

Une petite chaloupe à vapeur serait à la disposition des médecins pour leur permettre de se déplacer. De nombreuses rivières tributaires du Mékong peuvent être remontées pendant une partie de l’année en chaloupe. (…)

 

Il y a donc des mesures à prendre pour améliorer le service médical. Si elles ne dépendaient que de la sollicitude du Résident supérieur, elles seraient réalisées depuis longtemps, à coup sûr. »  RAQUEZ Alfred, Pages laotiennes. Le haut‐Laos, le moyen‐Laos, le bas‐Laos, Hanoi, F.-H. Schneider Imprimeur-Editeur, 1902, p. 484-486. 

 

 

Affectations successives au Tonkin (janvier 1901 - avril 1902)

Spécialisation dans les thérapies contre les maladies infectieuses

 

 

Le 21 août 1900, peu de temps avant la fin de sa mission au Laos, Vincent ROUFFIANDIS est promu au grade de médecin aide-major de 1ère classe des troupes coloniales. Cette nomination rapide récompense l’engagement et l’excellent travail du médecin au cours de sa mission à Pak Hin Boun. Elle témoigne aussi de l’estime et de la considération que lui porte sa hiérarchie.

 

Il est très difficile de reconstituer la carrière complète de Vincent ROUFFIANDIS en Indochine car il existe très peu documents sur ses affectations successives. C’est en examinant scrupuleusement chaque volume de l’Annuaire général de l’Indochine, du Bulletin du Service de Santé militaire et du Bulletin administratif du Laos entre 1898 et 1910 que nous avons réussi à retrouver quelques informations qui nous ont permis de retracer en partie son parcours professionnel.

 

Nous savons qu’il quitte le Laos à la fin 1900 pour le Tonkin où il intègre les effectifs du Service de Santé de l’Indochine - Annam et Tonkin. Après un court passage à l’hôpital de Hanoi comme médecin stagiaire, sous l’autorité du médecin en chef PETHELLAZ, il est affecté dans le courant de l’année 1901 à Hongay, sur la baie d’Halong, en qualité de médecin-chef de l’ambulance locale et agent ordinaire du service sanitaire (Annuaire général de l’Indochine, Hanoi, F.-H. Schneider Imprimeur-Editeur, Année 1901, p. 867 et 1450 et Année 1902, p. 58-60). 

 

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

Au cours des années qu’il passe au Tonkin et au gré de ses diverses affectations, Vincent semble manifester un intérêt particulier dans le domaine de la vaccination, dont il avait déjà eu l’occasion d’expérimenter différents procédés et méthodes au Laos. Rappelons qu’à cette époque certains postes médicaux du Tonkin sont devenus des centres pionniers en Indochine pour l’étude et la fabrication de vaccins L’Institut vaccinogène de Thai-hà-âp à proximité d’Hanoi, créé en 1904 sur décision du gouverneur général BEAU, comptera parmi les plus importants établissements médicaux d’Indochine. 

 

Vincent ROUFFIANDIS acquiert progressivement une solide expérience de la vaccination contre les affections épidémiques, contagieuses et infectieuses qui lui vaut de se voir décerner pour l’année 1901 la médaille d’argent de l’Académie de Médecine, au titre du service de la vaccine21. C’est sans doute pour cette raison qu’il est choisi par ses supérieurs à l’été 1902 pour se rendre en Chine, à Fou-Tcheou où sévit une redoutable épidémie de peste.

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L’épidémie de peste de Fou-Tchéou (avril 1902 - octobre 1902)

 

Tous les étés cette grande ville de Chine méridionale (actuelle Fuzhou, capitale de la province du Fujian), est touchée par la peste. La maladie y est présente de façon endémique et le nombre des victimes ne cesse d’augmenter chaque année. Il faut dire que la peste trouve à Fou-Tcheou un terrain particulièrement favorable à son développement : forte densité de population (plus de 350.000 habitants), promiscuité, règles d’hygiène archaïques, saleté permanente des habitations et des rues, politique d’hygiène publique inexistante.

On comprend l’étonnement de Vincent ROUFFIANDIS lorsqu’il décrit les conditions de vie déplorables qu’il découvre à Fou-Tcheou :

 

« Les habitations sont un ramassis de maisons basses, formées par une série de petits pavillons reliés entre eux par une enfilade de cours dallées. Les pavillons et les cours augmentent de nombre avec le rang social du propriétaire, mais chez le mandarin comme chez le coolie, c’est toujours la même saleté, le même mépris de l’hygiène la plus élémentaire et partout on voit les tenanciers du logis vivre dans une promiscuité complète avec les animaux domestiques les plus variés : chiens, poules, canards, cochons, chevaux…

Les rues ne sont que d’étroits boyaux formant un lacis inextricable au milieu desquels on circule avec peine dans une buée grasse et fétide. Tous les 50 mètres environ, on rencontre des jarres de terre ou des baquets en bois à moitié enfouis dans le sol ; ces récipients sont destinés à recevoir les matières fécales ; lorsqu’ils sont pleins, ils restent ainsi exposés en plein air pendant plusieurs jours, jusqu’à ce qu’un maraîcher vienne enfin recueillir, avec une énorme cuiller en bambou, cette masse fétide qu’il emporte précieusement dans des baquets suspendus en balance à son épaule, pour aller arroser ses cultures. Souvent des puits qui fournissent aux maisons du voisinage l’eau nécessaire à tous les usages domestiques, sont creusés à quelques mètres à peine de ces dépotoirs. A chaque coin de rue on rencontre des tas d’immondices de toutes sortes parmi lesquels des mendiants lépreux et des chiens faméliques viennent fouiller, à la recherche d’un os ou d’un légume en putréfaction.  En résumé, l’hygiène publique n’est soumise à aucune police et les conditions d’encombrement et de malpropreté sont telles qu’on peut s’étonner, à bon droit, que la population de Fou-Tcheou ne soit pas plus sévèrement frappée par les affections épidémiques les plus diverses. » (Note sur l’épidémie de peste de Fou-Tchéou (avril à octobre 1902), Annales d’hygiène et de médecine coloniales, Tome VII, Paris, Imprimerie nationale, 1904, p. 417-418). 

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La dernière épidémie en 1901 avait causé la mort de 20.000 personnes. Celle qui apparaît dès les premières pluies et chaleurs d’avril 1902 s’avère encore plus violente et se diffuse très rapidement dans toute la ville :

« La genèse de l’épidémie de 1902 est assez facile à établir. Il suffit de rappeler que les alentours de la ville forment un immense cimetière dans lequel on a enseveli, sans aucune précaution, les cadavres des personnes ayant succombé à la peste au cours des années précédentes. On est donc bien fondé à affirmer que les couches superficielles du sol doivent renfermer des quantités innombrables de bacilles pesteux qui y vivent à l’état saprophytique (vivant dans l’organisme sans être pathogène - NdA), en attendant que des conditions favorables de température et d’humidité viennent exalter leur virulence et les transformer en microbes pathogènes pour certains animaux (rats et souris) qui seront à leur tour les agents de dissémination. (…)

La maladie s’est surtout propagée par l’intermédiaire des puces transportant avec elles le bacille pesteux qu’elles ont pris sur des rats ou sur des personnes déjà frappées par la maladie. Dans toutes les maisons que j’ai visitées, j’ai pu constater la présence des puces en nombre considérable et très fréquemment, soit dans les habitations, soit dans les rues, j’ai rencontré sur mes pas des cadavres de rats que personne ne songeait à faire disparaître. Les mouches et les moustiques qui pullulent pendant l’été ont joué, peut-être, un rôle assez actif dans la transmission de la maladie. La contamination par la voie cutanée s’est faite, pour beaucoup de cas, par l’intermédiaire des vêtements, effets et couvertures ayant appartenu à des personnes atteintes de la peste et souillés par les crachats et le mucus nasal. Ces objets étaient conservés dans les familles sans qu’aucune mesure de désinfection n’ait été prise et sans même avoir été soumis à un lavage sommaire. » (Note sur l’épidémie de peste de Fou-Tchéou (avril à octobre 1902), Annales d’hygiène et de médecine coloniales, Tome VII, Paris, Imprimerie nationale, 1904, p. 420-422)

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D’avril à juin, le nombre de décès s’élève à 10.000 environ ; pour le seul mois de juillet, on recense déjà 6.000 victimes. Prises de court par la recrudescence de la maladie et sa virulence, les autorités de Fou-Tchéou se trouvent totalement désemparées. Elles savent que les Occidentaux ont mis au point un nouveau traitement contre la peste par injection de sérum dont les résultats semblent assez efficaces. Elles demandent donc l’assistance des médecins étrangers installés dans les comptoirs et territoires étrangers voisins de la Chine pour qu’ils viennent pratiquer des séances de vaccination auprès de la population.

 

C’est dans ce contexte que Vincent ROUFFIANDIS est chargé par le Gouverneur général de l’Indochine de se rendre sur place pour observer l’étendue de l’épidémie, apprendre la sérothérapie aux médecins chinois et pratiquer des injections de sérum anti-pesteux. Il débarque à Fou-Tchéou à la fin du mois de juin 1902. Sa venue est même mentionnée dans une lettre du 15 novembre 1902 de Paul Claudel, célèbre écrivain-diplomate et académicien qui fut consul de France dans cette ville de 1899 à 1905 (CLAUDEL Paul, Correspondance consulaire de Chine, 1896-1909, Presses universitaires de Franche-Comté, 2005, p. 184.)

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Il reçoit un accueil empressé de la part des édiles locaux qui annoncent son arrivée à grand renfort d’affiches et d’articles dans la presse locale. Un communiqué officiel signé de tous les préfets et sous-préfets est affiché partout dans Fou-Tchéou et les villes alentour :

« Nous vous faisons savoir qu’il y a maintenant dans la ville de Fou-Tchéou beaucoup de peste. Le mandarin, chef du bureau de l’assistance, a fait venir un médecin français pour soigner les malades par une nouvelle méthode. L’autre jour, une proclamation disait que le médecin allait arriver. Actuellement, le docteur est arrivé à Fou-Tcheou ; il est prêt à soigner les malades et il s’est installé à la Pagode Blanche depuis le 24ème jour de la 5ème lune de la 28ème année du règne de Kouang-Su (Le 29 juin 1902. L’empereur Kouang-Su (GuangXu) a régné de 1875 à 1908). Cette proclamation est affichée pour que tout le monde le sache. Si vous avez des malades chez vous et si vous voulez les faire soigner, il faut les conduire à la Pagode Blanche ; soyez calmes, conformez-vous aux ordres de notre délégué et du médecin français. Il faut obéir à cette proclamation, respect à ceci. » Note sur l’épidémie de peste de Fou-Tchéou (avril à octobre 1902), Annales d’hygiène et de médecine coloniales, Tome VII, Paris, Imprimerie nationale, 1904, p. 428-429).

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

Comme cela est indiqué dans la proclamation officielle, le docteur ROUFFIANDIS avait souhaité disposer d’un lieu (la Pagode Blanche) qui puisse servir d’hôpital d’urgence. Cette initiative permettait de regrouper les malades dans un même endroit pour qu’ils soient traités dans des conditions d’hygiène optimales et qu’ils restent sous la surveillance du médecin jusqu’à une guérison complète. Malgré son insistance, il se heurte à la réticence des familles qui ne veulent pas se séparer de leurs proches atteints de la peste. Il est vrai qu’à Fou-Tcheou au début du XXème siècle, les coutumes et traditions sont tenaces et la méfiance vis-à-vis d’un médecin étranger est encore très forte, sans oublier le goût immodéré des Chinois pour raconter les histoires les plus invraisemblables.

 

A ce propos, voici une partie d’un article paru dans un quotidien chinois local :

« Il y a maintenant à Fou-Tchéou beaucoup de peste dans tous les quartiers. Les pharmaciens disent que les médecins ordonnent toujours les mêmes médicaments tels que Cha-Fou, Ka-Kong, King-Yu-Hoa (plantes)… Ces jours-ci, une nouvelle méthode donne des vieux clous et du Tsi-Ti-Ting (herbe spéciale) bouillis dans l’eau. Mais le résultat est toujours le même ; il n’y a aucune guérison. Les mandarins, qui ont une grande compassion pour le peuple, ont fait venir un médecin français pour apprendre aux médecins chinois une bonne méthode. La cause de la peste est le rat mort. Il faudrait voir le sang du malade sous le microscope ; il y a de nombreux insectes de la peste qui sont très petits et ont la tête blanche et la queue noire. Le nouveau médicament est tiré du sang de cheval ; on le fait entrer dans le corps par la peau du bras ou du ventre et alors il se partage dans tous les vaisseaux sanguins où il tue les insectes. (…) » (Journal Ming-Pao du 13 juillet 1902)

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

Malgré tous les efforts déployés, l’hôpital installé à la Pagode Blanche ne reçoit en tout et pour tout que cinq patients ! Mais il en faut plus pour décourager Vincent ROUFFIANDIS dans sa mission.

Ayant pris conscience des craintes suscitées par la population locale à l’égard d’un étranger et de ses curieuses méthodes, il décide d’aller soigner les malades à leur domicile toutes les fois qu’ils lui sont signalés par les autorités ou qu’il y est invité par la famille. Cette initiative lui permet ainsi de traiter un plus grand nombre de malades, même si cette prise en charge ne se fait pas dans les mêmes conditions qu’à l’hôpital. De plus, la visite à domicile soulève une autre difficulté inhérente aux coutumes chinoises :

« Les médecins indigènes ne visitent d’ordinaire leurs malades qu’une seule fois ; ils prescrivent un traitement et dans la plupart des cas, leur rôle est terminé après cette première visite. Aussi quand je voulus approcher tous les jours des personnes auxquelles j’avais injecté du sérum, je me heurtai à une résistance considérable de la part des membres de la famille et, dans plusieurs circonstances, je dus même pénétrer par la force jusqu’au lit du patient. Mon insistance fut d’ailleurs considérée comme tellement importune que plusieurs familles abandonnèrent leur domicile en emportant leurs malades et se réfugièrent à la campagne pour se soustraire à mes visites. Bien souvent, j’ai dû faire de la diplomatie pour retrouver mes clients. » (Note sur l’épidémie de peste de Fou-Tchéou (avril à octobre 1902), Annales d’hygiène et de médecine coloniales, Tome VII, Paris, Imprimerie nationale, 1904, p. 428).

 

Durant son séjour à Fou-Tchéou, le docteur ROUFFIANDIS s’implique avec courage et acharnement dans la lutte contre la peste. Il ne ménage ni son temps, ni sa peine pour soigner les malades (67 cas traités et 33 guérisons), informer les habitants sur les mesures de prévention, pratiquer des séances de vaccination à grande échelle, sensibiliser les médecins chinois à l’action du sérum sur les différents symptômes de la maladie ou former ces derniers à la pratique de l’inoculation.    

 

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

A la fin du mois d’octobre 1902, après avoir causé la mort de 25.000 victimes, l’épidémie est enfin enrayée. Vincent ROUFFIANDIS peut quitter Fou-Tchéou avec la satisfaction d’avoir accompli sa mission avec succès. Fidèle à sa ligne de conduite - le sens du devoir et l’amour des autres- il s’est avéré être non seulement un excellent praticien mais aussi un grand humaniste, respectueux et à l’écoute de ceux qui souffrent pour mieux les soigner.

 

Son mémoire sur La peste bubonique à Fou-Tchéou lui vaut une mention « très honorable » de l’Académie de Médecine qui mentionne dans son rapport général sur les prix de 1904 :

« Monsieur ROUFFIANDIS, qui s’est comporté avec un dévouement au-dessus de tout éloge, a fait preuve d’une activité, d’un courage admirables au milieu de ces populations qui se résignent plus docilement à la maladie et à la mort qu’au traitement qui les sauverait peut-être. Cependant les médecins chinois, en présence des résultats heureux des injections de sérum anti pesteux, se sont laissés convaincre et quelques-uns sont devenus habiles dans l’application de la méthode. » (Bulletin de l’Académie de Médecine, Rapport général sur les prix, Paris, Année 1904, p. 549). 

 

Le 30 mai 1903, pour honorer son attitude exemplaire à Fou-Tchéou, le Ministre de la guerre lui adresse une lettre de félicitations pour le zèle et le dévouement dont il a fait preuve à l’occasion de l’épidémie. (Bulletin du Service de Santé militaire, Paris, n° 527 juin 1903, p. 115). 

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »

NOTES

 

(1)

« La première expédition française du Mékong »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a166-la-premiere-expedition-fran-aise-du-mekong-1866-1888-124795735.html

« Les pionniers du Mékong, dans les rapides cambodgiens »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a168-les-pionniers-du-mekong-dans-les-rapides-cambodgiens-1884-1899-124853647.html

« Les pionniers du Mékong »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a171-les-pionniers-du-mekong-1890-1893-125289532.html

« Les pionniers du Mékong laotien »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a172-les-pionniers-du-mekong-laotien-1893-1894-125325681.html

« Les pionniers du Mékong, de Vientiane à Luang Prabang »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a173-les-pionniers-du-mekong-de-vientiane-a-luang-prabang-et-tang-ho-1895-125381144.html

« Les dernières missions de la canonnière « la Grandière » sur le Mékong »

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/01/a174-les-dernieres-missions-de-la-canonniere-la-grandiere-sur-le-mekong-1896-1910.html

Notre invité habituel, Monsieur Jean-Michel Strobino, y a également  et largement contribué :

« Le chemin de fer des canonnières »

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/05/invite-1-laos-le-chemin-de-fer-des-canonnieres-un-article-de-jean-michel-strobino.html

« Nouvelles trouvailles au fil du Mékong »

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/01/nouvelles-trouvailles-au-fil-du-mekong-par-jean-michel-strobino.html

« HISTOIRE DE LA SÉPULTURE D’HENRI MOUHOT ET DE SON MONUMENT FUNÉRAIRE 1861-1990 »

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/07/histoire-de-la-sepulture-d-henri-mouhot-et-de-son-monument-funeraire-1861-1990.html

« LE COMMANDANT JULES DIACRE (1864 – 1903) UN HÉROS OUBLIÉ DU MÉKONG »

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/08/a-191-le-commandant-jules-diacre-1864-1903-un-heros-oublie-du-mekong.html

 

Il nous entraine parfois sur le terrain de la gastronomie lao-isan …..

« KHAÏ PHAEN : SPÉCIALITÉ GASTRONOMIQUE DE LUANG-PRABANG ET DÉLICE SUR LES DEUX RIVES DU MÉKONG ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/12/insolite-8.khai-phaen-specialite-gastronomique-de-luang-prabang-et-delice-sur-les-deux-rives-du-mekong.html

….ou sur celui de l’archéologie …..

« DES HOLLANDAIS DU WAT PA KE DE LUANG PRABANG AUX HOLLANDAIS DU TEMPLE DE THAT PHANOM EN ISAN (NORD-EST) »

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/06/des-hollandais-du-wat-pa-ke-de-luang-prabang-aux-hollandais-du-temple-de-that-phanom-en-isan-nord-est.html

UN « PIONNIER » MÉCONNU DU MÉKONG, VINCENT ROUFFIANDIS, « LE BON DOCTEUR DU LAOS »
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14 juin 2017 3 14 /06 /juin /2017 18:04
A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

Le règne du roi Rama V après celui de Rama IV marqua l'ère de l'ouverture du Siam vers l'Ouest et fut une époque de transfert d'un large éventail de valeurs et de concepts occidentaux dans des domaines concrets, politiques, juridiques, économiques, culturels ou intellectuels. Mais on oublie volontiers un transfert dans la direction opposée lorsque des valeurs d'un ordre complètement différent dans le domaine moins concret de l’art, du mythe et de l'imagination qui se sont envolées du Siam pour donner forme à un aspect essentiel de l'une des entreprises artistiques la plus importante du début du 20ème siècle : la musique de l’Extrême-Orient.

 

Elle fut  contemporaine au demeurant des fameux « Ballets Russes » de Serge Diaghilev découverts par les mélomanes français en 1909.

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

Le maître d’œuvre de cette singulière opération fut connu à Paris sous le nom de « compositeur siamois », il s’agit d’Eugène Grassi (1881-1941), fils de l'architecte Joachim Grassi (1837-1904), qui fut le tout premier à introduire au Siam une architecture européenne (1).

 

Ce que nous connaissons de lui vient pour l’essentiel de la magistrale étude de Philippe de Lustrac, historien « free-lance » de la musique et du ballet, étayée sur ses recherches d’archives et de multiples références puisées dans la presse musicale de l’époque (2). Les encyclopédies musicales ne fournissant en effet que de maigres détails sur lui (3). 

 

Nous avons parlé de la musique traditionnelle siamoise dans un précédent article et disions avoir été frappés par les opinions divergentes des premiers voyageurs. La Loubère en particulier, pourtant le plus ancien et le meilleur de tous les observateurs du Siam qui s’attendait à entendre du Lulli ou du Marc-Antoine Charpentier. Mais nous avions aussi trouvé des appréciations relativement positives, quelques-unes citées en note (4) et aussi d’autres articles très techniques (qui nous dépassent) sur la musique à contrepoint et la gamme à neuf degrés au lieu de douze (5).  

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

Nous connaissons le parcours du père, quittant Capodistria sa ville natale pour chercher  fortune en Orient. Architecte de talent, associé à ses deux frères, il constitua la Grassi Brothers & Co. Homme d’affaires avisé il créa aussi une compagnie de navigation opérant sur la Chaophraya, la Siam River Steamboat Company, et avec des membres de la famille royale, la Siam Lands, Canal and Irrigation Company pour le développement du bassin de Chao Phraya dont nous reparlerons. Joachim Grassi, sujet italien par le sang mais sujet austro-hongrois, était en 1883 devenu protégé français. Les vicissitudes des rapports franco-siamois le conduisirent à quitter le Siam et à retourner dans son pays natal pour mourir à Trieste, alors ville autrichienne, en 1904.

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

Nous savons par les recherches de Lustrac que le 29 mars 1889 au Consulat de France à Bangkok s’est présenté M. Grassi (Joachim), « entrepreneur en génie civil et protégé français », résidant à Bangkok, qui déclare la naissance de trois fils, tous né à Bangkok, Félix Auguste, en 1880, Eugène César, en 1881, le « compositeur siamois » et Georges Raphaël, né en 1884, tous déclarés comme enfants naturels, sans mention de leur mère. Le nom de la mère est seulement porté sur l’acte de décès de notre musicien, le 8 juin 1941 dans un hôpital parisien en pleine guerre, âgé de 60 ans, « fils de Joachim Grassi et de Lucie Nho, sans autre information connue de l'informateur », l’état matrimonial du défunt est mentionné comme « inconnu du dit informateur ». On peut supposer que ses deux frères ont eu la même mère. Nous ignorons ce qu’ils devenus, restés à Bangkok ? Nous n’avons trace que de Felix qui tenait un cabinet d’ingénieur en génie civil à Bangkok en 1914 et occupait encore en 1932 un bâtiment sis soi 24 à Charoenkrung probablement dessiné par son père mais qui n’apparait pas dans la liste établie dans la thèse de Mademoiselle Piriya Pittayawattanachai (6) et appartenant au roi puisqu’il fut appréhendé en 1932 par le Crown Property bureau, aujourd’hui complétement délabré.

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

Lucie Nho est un nom asiatique mais nous ne savons rien d’elle. Lors du départ du père en 1893, les trois garçons sont en tous cas restés à Bangkok avec leur mère probablement dans l’immeuble encore occupé par Félix en 1932 et de toute évidence laissés par lui à l’abri du besoin. Eugène est pour l’état civil Eugène-Cinda même si la presse française le baptisera souvent Eugène-César. Cinda n’est pas un prénom de chrétien – il n’existe pas de Saint Cinda – mais un prénom siamois. Il a, comme son frère, fait ses études au Collège de l'Assomption à Bangkok, dont la construction aurait été confiée en 1887 par le Père Supérieur Emile Colombet à leur père. Tout ce que le Siam comporte de distingué, siamois ou non, y ont fait leurs études.

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

Cette réalisation n’apparait toutefois pas non plus dans les réalisations architecturales de leur père (6). En 1897,  il est envoyé en France  poursuivre ses études, à Rennes, sans doute dans un collège catholique affilié à la Congrégation des Frères de Saint Gabriel dont dépend le collège de l'Assomption.

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

Il obtient son baccalauréat « latin-grec » en 1901 et l'année suivante un certificat d'études en physique, chimie et sciences naturelles à la Faculté des sciences de Rennes. Il envisageait alors une carrière médicale. Son frère aîné, Félix, obtiendra son diplôme d'ingénieur à la prestigieuse École Centrale de Paris.

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Cependant, en 1903, à l’occasion d’un voyage à Paris, les plans d’Eugène changent radicalement : il décide de se lancer dans des études musicales. De 1905 à 1910, il étudie la composition musicale à la prestigieuse Schola Cantorum fondée en 1896 par Vincent d'Indy dans le quartier latin.

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Il a comme professeur le compositeur Albert Roussel qui rédige plusieurs œuvres de caractère exotique, tandis qu'un autre élève à la même époque est Erik Satie « musicien de l’absurde ».

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

Il fréquente également le Conservatoire de Musique où il a pour professeur Louis Albert Bourgault-Ducoudray aujourd’hui bien oublié qui exerça une influence puissante sur toute une génération de musiciens. Il soulignait la nécessité d'un rajeunissement de l'expression musicale et exhortait ses élèves à prendre en compte les formes musicales les plus diverses, musique populaire, religieuse ou exotique : « Aucune forme d’expression musicale, qu’elle soit ancienne ou exotique, ne doit  être bannie de notre langue musicale…Tout ce qui peut aider à rajeunir cette langue devrait être le bienvenu. La question n'est pas de renoncer à une acquisition antérieure, mais au contraire de les ajouter ». Mettant en pratique son enseignement, Bourgault-Ducoudray a écrit un certain nombre de pièces inspirées des folklores grecs ou bretons et une « rhapsodie cambodgienne »

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

.... après avoir vu des reproductions en plâtre d'Angkor Thom à l'Exposition Universelle de Paris en 1878.

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

Exotisme de fantaisie bien que « ne manquant ni de saveur ni de pittoresque », raillera le musicien Florent Schmitt ajoutant que « cette rhapsodie aurait tout aussi bien pu être qualifié de cambodgienne, d’afghane, d’eskimo ou de limousine » (7).

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

Mais c'est précisément là où les compositions de Grassi diffèrent radicalement de celle de son maître et de tous les autres compositeurs «exotiques» de son époque.

 

En 1910, il montre à Bourgault-Ducoudray ses premières compositions musicales inspirées de thèmes musicaux populaires dont il se souvenait de son enfance au Siam, « Nuit tropicale » et « Cinq mélodies siamoises ». Celui-ci lui conseille alors de retourner au Siam pour y étudier plus en profondeur le langage musical du pays. Il y retourne en compagnie de son frère maintenant ingénieur, en mai 1910 et y reste  jusqu'en avril 1913. Mais sa démarche est alors totalement différente de celle – très sinon trop intellectuelle – dictée par le maître (8). Il ne composera rien pendant son séjour au Siam mais reprendra lentement sa production à son retour à Paris.

 

Son œuvre

 

Il publie en 1913 ses « Cinq mélodies siamoises » sur les paroles de Michael-Dimitri Calvocoressi qui fut secrétaire et collaborateur de Serge Diaghilev. (Cf. Supra. Nous avons parlé en tête de cet article des « ballets russes » de Serge Diaghilev.)

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Son œuvre proprement dire a été longuement analysée par Philippe de Lustrac. Contentons-nous donc de quelques citations de la presse musicale de l’époque, vous renvoyant à l’article ci-dessus qui est numérisé.

 

A la suite d’un concert à Gaveau en 1911 nous lisons « Un compositeur siamois, élève de Vincent-d’Indy, M. E. Grassi, nous a fait connaître trois mélodies fort intéressantes, où l'oriental me paraît supérieur au scholiste: je veux dire par là où l'originalité de la facture est moins élevée que celle des thèmes et des rythmes. La jolie voix d'une chanteuse javanaise, Mme Sorga, en a souligné l'exotisme avec de charmantes inexpériences et un trac des plus sympathiques » (9).

 

« M. Grassi s’achemine vers la musique occidentale après avoir fixé des rythmes exotiques d’une saveur très particulière. Mme Sorga, chanteuse javanaise, fit applaudir  trois mélodies  de ce compositeur encore siamois » (10).

 

 « Les Mélodies siamoises de M. Grassi, jeune compositeur siamois : Il y a quelque temps déjà que je n'avais été intéressé de la sorte par une nouveauté » (11).

 

De très nombreux articles des chroniqueurs musicaux de la presse nationale couvrent toujours les œuvres de Grassi de louanges, nous n’en avons trouvé aucune de négatives (12).

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Le « répétiteur »

 

Après avoir au début de la guerre enseigné au Lycée Carnot, en 1915, il devient répétiteur de Siamois et de Cambodgien à l'Ecole des Langues Orientales de Paris, recommandé pour ce poste par le Professeur titulaire de Siamois Edouard Lorgeou, qui atteste de sa compétence dans ce domaine. Il le restera jusqu’en 1927. Sans doute Lorgeou qui était autrefois traducteur officiel au consulat de France à Bangkok, avait-t-il connu le père lors de la reconnaissance officielle des trois fils en 1889. C’est probablement la nécessité qui incita Grassi à solliciter ce poste. La mort de son père en 1904 l’avait selon toute vraisemblance laissé dans le dénuement, (Nous allons le voir), et la musique ne fit pas sa fortune.

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La rencontre avec le Roi.

 

Le souvenir est plaisant : En 1907, le roi se rend en Europe pour la deuxième fois. Laissons parler Grassi :

 

« Le roi de Siam sera, dans quelques jours, à Paris, où il compte passer deux ou trois semaines. Quand il y fut, il y a deux mois, une courte apparition, je lui avais demandé la permission d'aller le saluer, et si je parle ici de l'accueil qui me fut fait, c'est pour montrer que le roi est un souverain sans morgue et non point, comme on le dit trop souvent, le monarque oriental croyant en sa propre divinité. Tandis que j'attendais le moment de l'audience, un attaché, mon ancien camarade de collège, me tenait fort aimablement compagnie. A deux heures, je suis introduit dans le vaste salon de la légation, où Sa Majesté, debout, une tasse de café à la main, s'écrie en anglais Ah! Vous voilà  Vous m'avez envoyé une demande d'audience rédigée en siamois, et bien rédigée. L'avez-vous écrite vous-même ? Oui, sire. Alors, vous parlez siamois ? demande le roi dans la langue de son pays. Sire, dis-je, dans le même idiome, je le parle, mais assez mal, je le crains. Mais vous l'écrivez bien, pourtant, insiste-t-il. Il y a dix ans que j'ai quitté le Siam, d'où quelque difficulté d'élocution; cette difficulté n'existe pas quand j'écris, car alors j'ai le temps de chercher mes mots. Satisfait de m'entendre m'exprimer dans une langue qu’il a le droit de préférer aux autres, le roi sourit, tout en dégustant son café. Il veut bien me demander des nouvelles de ma famille, et parle avec bienveillance de mon père, qui   a été quinze ans à son service. Puis, après dix minutes d'entretien, où il exprime son plaisir de visiter Paris en touriste et sans être lié par les minuties du protocole, le roi me congédie, et je l'entends qui répète avec bonne humeur : Il parle siamois ! On parle donc siamois à Paris ! »

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Grassi rapporte cette rencontre au début d'un long article publié dans « le Correspondant » qui constitue une intéressante description du pays (13). Nous y avons relevé une phrase singulière : « Il y a quelques années, un ingénieur autrichien réussit à former une compagnie, la Siam irrigation C° limited qui était chargée par le gouvernement de faire creuser des canaux dans le Delta, c'est-à-dire dans les terrains d'alluvions qui s'étendent au nord de Bangkok ». Singulière en effet puisqu’il s’agit tout simplement de son père qu’il qualifie d’ « autrichien » terme aussi négatif pour un italien du nord que celui d’ « arabe » pour un italien du sud ou de « Boche » pour un Alsacien !

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

Son père était mort trois ans auparavant. Que cache ce camouflet post mortem ? On peut penser que l’architecte – retourné en Italie (Autriche) fortune faite - avait alimenté financièrement les études et les voyages de son fils, probablement fort couteux, et qu’à sa mort, les demi-frères plus autrichiens (par leur mère) qu’italiens avaient coupé les vivres à celui qui était juridiquement un enfant naturel non légitimé par le mariage de ses parents et était de ce fait dépourvu de tout droit successoral selon le code civil autrichien de 1811 (article754) applicable dans les provinces italiennes.

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La mort du Roi

 

Lorsque le roi Chulalongkorn meurt le 23 octobre 1910, Eugène Grassi est au Siam et il assiste aux deux cérémonies funéraires qui suivirent : la première procession portant les restes royaux au Dusit Maha Prasat et ensuite, la deuxième procession, le 16 mars 1911, qui amène les dépouilles au bûcher funèbre pour la crémation, dernière étape du long processus funéraire, l'apothéose transformant le roi défunt, en incarnation de Vishnu pendant sa vie sur la terre en une vraie divinité, assise pour toujours dans les demeures célestes aux côtés d'Indra, le souverain des dieux (14).

 

Grassi fait partie de la foule et l’on imagine son émotion, quand il voit l'impressionnant cortège passant par le palais royal et la caserne royale, l'édifice imposant construit par son père.

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À Paris, quelques années plus tard, pendant la guerre, il écrit la mélodie « La Procession », l'un des trois poèmes bouddhistes, inspirée par le souvenir de cette journée glorieuse. Il s’agit du seul enregistrement que nous puissions vous faire entendre : L'Orchestre symphonique de l'Université Chulalongkorn sous le patronage royal de SAR la défunte Princesse Galyani Vadhana a organisé en octobre 2010 un grand concert comprenant quatre œuvres musicales se rapportant d'une manière ou d'une autre au roi Rama V comprenant « La procession » extraite des « trois Poèmes bouddhiques ». Un bref extrait a été diffusé à la télévision thaïe à l’occasion de la mort du roi Rama IX en décembre 2016. En voici la traduction :

 

« Portez l'urne d'or au palais des illustres ancêtres !  Hérauts, proclame au peuple thaïlandais le départ d'un prince glorieux ! Dans le coucher de soleil radieux d'un beau jour, à l'horizon, le Soleil nous salue en envoyant dans le ciel ses feux les plus doux: ainsi, rayonnant avec la pure luminosité d'une soirée d'été, Celui dont nous portons le deuil disparaît de nos yeux. Soleil, une autre aube ramènera vos rayons chauds; Cependant, est-ce que les yeux humains le reverront ? Portez l'urne d'or au palais des  illustres ancêtres! Hérauts, proclame aux Thaïlandais le départ d'un prince glorieux ! »

Grassi et la lune.

 

Singulièrement, lorsque Grassi sollicite en 1915 le poste de répétiteur de Siamois à l'Ecole des Langues Orientales, l'un des rares éléments que donne son curriculum vitae consulté par Philippe de Lustrac, sans rapport avec le sujet, est que « depuis un an, je suis membre de la Société Astronomique de France ». Nous connaissons le rôle prépondérant que joue l’astrologie au Siam, depuis les décisions de la vie quotidienne jusqu’à celles de la monarchie et de la religion. La Lune joue aussi un rôle essentiel dans les croyances bouddhistes dont toutes les fêtes se déroulent à la pleine lune. Il appartint donc à la Société fondée en 1887 par l'astronome Camille Flammarion, qui, bien que grand scientifique, mélangeait les exigences rigoureuses de la science avec des conceptions irrationnelles. Préoccupé par la question de l'au-delà et de la communication avec les morts, Flammarion fut expulsé en 1862 de son poste officiel à l'Observatoire à Paris après la publication de « La Pluralité des mondes habités ». Il y examine « scientifiquement » la possibilité pour les âmes des morts d'habiter les planètes du système solaire, citant les anciennes croyances hindoues consignées dans les Vedas qui proclament la doctrine de la pluralité des séjours de l'âme humaine dans les étoiles, suivant leur incarnation terrestre. Il n'est pas difficile de comprendre l'attrait de ces conceptions pour Grassi : la contemplation de la nuit étoilée est un réconfort pour les sombres réalités de la vie. C’est l'antagonisme de la simplicité du bouddhisme Theravada contre la sophistication sévère de la vie parisienne, l'ambiguïté primordiale de son double héritage siamois et français. Grassi a reçu en héritage la culture siamoise tout autant que la culture classique française, il n’a pas seulement les yeux bridés !

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

Le « jazzophobe ».

 

En faisant son apparition au début du siècle dernier, le jazz a perturbé les conceptions et les représentations que l’on se faisait jusqu’alors de la musique et déclenché une véritable querelle des anciens et des modernes. Ne rentrons pas dans ce débat qui vit d’un côté Pierre Mac Orlan ou Boris Vian (15). Face à eux, les adversaires acharnés dénoncent cette « musique de nègres … toxicité du jazz typique du mauvais goût international, et, via le dadaïsme métèque et bruitiste, complote pour gangrener l’organisme français » (16). Grassi est plus nuancé mais dit sans équivoque que « le jazz doit se perfectionner » (17).

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

Ses écrits.

 

En dehors de ses œuvres musicales enregistrées à la Bibliothèque nationale, textes et partitions, dont nous vous donnons la liste en annexe, et de l’article déjà cité dans « le Correspondant » (13), nous lui connaissons un ouvrage très technique publié en 1926 dans la revue « Le Ménestrel » des 22 et 29 janvier 1926 sous le titre « Reconstruire » dans lequel il expose ses théories musicales en relative opposition avec « le Jazz-band ». Il rédige l’année suivante pour la même revue (14 janvier 1927) un long article sur la Ramayana, peut-être illustré par lui, mettant en parallèle les mythes homériques, dans lequel il oppose la droiture de Rama à la ruse d’Ulysse.

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

La fin.

 

Comme Mozart et bien d’autres, il mourut pauvre. C’est Philippe de Lussac qui nous conte sa fin : En juin 1941, pendant l'occupation, il garde l'espoir qu’un opéra qu’il venait d’écrire, « Amour et Magie » puisse être donnée à l'Académie Nationale de Musique. Mais son éditeur principal, Raymond Deiss, était entré en résistance immédiatement après le début de l'occupation, avait été arrêté en octobre 1941 et décapité quelques mois plus tard. Héros de la Résistance certes mais mauvais sponsor pour financer un opéra.

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

Le directeur de l'Opéra, Jacques Rouché lui promit d'assister à une audition et Grassi chercha activement des chanteurs. Mais il tombe brusquement  malade et assiste, mortellement pâle, à un concert où deux fragments symphoniques d' « Amour et Magie » sont donnés. Hospitalisé le lendemain, il meurt trois jours plus tard, le 8 juin 1941. Le concierge et le propriétaire de sa petite maison se sont empressés de vendre ses modestes affaires – et probablement toutes ses archives et tous ses manuscrits y compris celui de l’Opéra qui avait toutefois été déposé à la Bibliothèque nationale  - pour liquider des dettes criardes. Sa tombe dans un cimetière de banlieue (nous ne savons où ?) fut ou aurait été payée par la S.a.c.e.m, la société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique, créée pour sauvegarder les droits des compositeurs et éditeurs (18).

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

Philippe de Lussac mentionne un article du « New York times » relatif à son décès le 17 juillet 1941 (19). Il n’en oublie qu’un, bien plus modeste mais bien significatif, celui des astronomes « EUGÈNE GRASSI, compositeur de musique, enlevé à notre sympathie le 13 juin dernier » (20). « Le Ménestrel » qui a toujours soutenu Grassi a cessé de paraître l’année précédente.

 

Mais l’article que lui a consacré le critique musical Maurice Boucher dans cette revue peut en quelque sorte prendre l’allure d’un éloge funèbre anticipé (21) :

 

« J’ai été attiré, il y a bientôt dix ans parce que les œuvres de Grassi décelaient de  pensée ardente et forte en même temps que par l'originalité de leur facture. Il se peut que, par la suite, une sympathie personnelle voisine de l'amitié m'ait rendu particulièrement réceptif. Pourtant, je ne crois pas m'abuser en affirmant que Grassi se livre beaucoup mieux par sa musique que par ses propos. On le sent toujours obsédé par une volonté silencieuse, appliqué à une tâche dont nul ne saura rien avant qu'elle ne soit achevée, solitaire avec entêtement, même avec rudesse »

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)
A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

NOTES

 

 

(1) Voir notre article A 223- « JOACHIM GRASSI, ARCHITECTE AUSTRO-ITALO-FRANÇAIS À BANGKOK PENDANT 23 ANS (1870-1893) ».

 

(2) Philippe de Lustrac « The Siamese Composer - Eugène Cinda
Grassi - Bangkok 1881- Paris 1941
» in  Journal of urban culture research, volume I - 2010 - Université Chulalongkorn (numérisé).

 

(3) Cités par Lustrac :

 

« Un compositeur français, né à Bangkok en 1881, qui a joué un rôle important dans l'histoire de l'exotisme musical français dans la première moitié du vingtième siècle » (Jean Mongrédien, Dictionnaire biographique français contemporain, Paris, 1985).

 

« (…) compositeur français qui a étudié avec Vincent d'Indy et L. Bourgault Ducoudray. Il est retourné à Siam en 1910 pour étudier la musique populaire, source principale de son inspiration, et a vécu à Paris après 1913 » (Marc Honnegger, Dictionnaire de la musique, Paris, Bordas, 1970).

 

(4) Voir notre article Is 30 « La musique traditionnelle Thaïlandaise vue par les voyageurs » : http://www.alainbernardenthailande.com/article-is-30-la-musique-traditionnelle-thailandaise-vue-par-les-voyageurs-85320934.html

 

(5) Quelques citations :

 

« Les mélodies siamoises, suaves, claires, charmantes,  calment l'esprit ou l'entraînent dans de douces rêveries;  quelquefois elles sont pathétiques au dernier point. La » musique siamoise est un art véritable, sérieux, noble, et  qui n'a rien de commun avec le gazouillement  monotone des autres races orientales. » (Article de Auguste-Alphonse Étienne-Gallois à l’occasion de l’exposition universelle de 1878  « Le royaume de Siam : au Champ-de-mars en 1878 et à la cour de Versailles en 1686. Deux rois de Siam » 1879).

 

 « …La musique siamoise est beaucoup plus harmonieuse que le criard tintamarre des Annamites… » (Article de l’explorateur Charles Lemire in « Le magasin pittoresque » 1899, p. 320).

 

« Les Thaïs, étant un peuple ami de la gaieté et des fêtes, cultivent beaucoup la musique; il n'y a pas de village qui n’ait son orchestre ; tous les princes et les mandarins ont leur troupe de musiciens; vous ne pouvez aller nulle part sans entendre jouer des instruments. Leur musique ne comporte pas des accords, des tierces, quintes, été, mais seulement l'accord de l’octave, de sorte qu'elle est toujours à l’unisson et, ce qui fait l'agrément de leur musique, c'est là variété des instruments et là volubilité de l'exécution… Le caractère de la musique des Siamois est la volubilité jointe à l'expression ; néanmoins, quelqu'un qui l'entendrait pour la première fois, n'y verrait peut-être que ce que nous appelons en France des roulades et des ritournelles, car, effet, ils répètent souvent et presque à satiété certaines phrases musicales; mais ce n'est pas sans motif; c'est pour impressionner plus vivement les auditeurs… (Anonyme in Eveil économique de l’Indochine du 17 juin 1923).

 

(5) « La musique indochinoise » Article très technique de Gaston Knops  in Le mercure musical » 1907-II, pp. 890-956.

 

(6) Nous avons étudié cette thèse (en thaï) dans un précédent article (1) : สถาปัตยกรมของโยอาคิม กราซีในสยาม L’architecture de Joachim Grassi au Siam »), publication de l’Université Silpakorn de 2011, 282 pages, numérisée.

 

(7) Toutes citations de Lustrac.

 

(8) « Mais il n'y étudia point la musique à la façon où l'entendait Bourgault-Ducoudray. Celui-ci pensait en archéologue ou en homme de science, et ses désirs allaient vers des documents sûrs, recueillis fidèlement. Il les aurait étudiés pour eux-mêmes et aurait précisé, grâce à eux, quelque contour de doctrine ou d'histoire. Artiste, il en eût certes senti la valeur expressive, mais il n'aurait pas cru possible qu'un musicien parcourant le Siam ne songeât point à noter exactement les chants et les airs. Or, Grassi ne voulut, à aucun moment, faire l'explorateur. Il ne cherchait que son propre bien et désirait s'en rendre maître à sa guise. Il écouta surtout les orchestres des théâtres indigènes, petits groupes de musiciens qu'avaient réunis le hasard et les vocations, qui se servaient d'instruments séculaires et n'avaient passé par aucune des écoles où l'on enseigne la vérité internationale du moment. Il s'inspira de l'esprit de cette musique, sans chercher à la reproduire exactement: il en retint les inflexions et certains procédés de combinaisons élémentaires, bref, il se laissa pénétrer par l'âme anonyme de sa terre natale; il fut le voyageur qui écoute pour enrichir sa propre vie, non l'historien qui s'applique à retracer celle d'autrui » « E.C. Grassi » article signé Maurice Boucher dans Le Menestrel du 27 août 1928.

 

(9) « Revue musicale de Lyon » du 29 janvier 1911.

 

(10) « L’Intransigeant » du 24 janvier 1911. Cette chanteuse javanaise dont nous ignorons tout nous rappelle une anecdote plaisante qui fut colportée à plaisir dans la presse à ragots de l’époque lors de la visite privée du roi Chulalongkorn à Paris en 1907.  Le monarque invita le Président Fallières et son épouse Jeanne à une soirée privée ou se produisit une superbe chanteuse siamoise de la suite de la Reine. Le président ne brillait pas par sa culture et son épouse encore moins par sa finesse. Toutefois, le Président auquel le chef du protocole avait dû inculquer non sans peine  quelques bonnes manières, se crut obligé de faire quelques compliments à la Reine sur les qualités de sa suivante. « Mais si elle vous plait, Monsieur le Président, je vous l’offre ».

 

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

(11) « Le Petit parisien » du 10 avril 1922.

 

(12) Citons quelques chroniques musicales dans une liste qui est loin d’être limitative : « L’Intransigeant » du 24 janvier 1911, « Le Figaro » du 9 mars 1911,   « Le Petit Parisien » du 29 mars 1920, du 7 mars 1921 et du 10 avril 1922,  « Le Figaro » du 10 avril 1922, « La semaine à Paris » du 6 novembre 1925,  « La lanterne » du 9 novembre 1925, « Le rappel » du même jour, « la semaine à Paris » du 20 novembre 1925 d’où nous avons extrait la seule photographie que nous avons trouvé de lui, « Le Petit parisien » du 11 juin 1928,  « Journal des débats politiques et littéraires » du 12 juin 1928, « l’Ouest éclair » du 2 août 1932, « Le Journal » du  2 novembre 1932,  « Le temps » du 22 avril 1933. Il nous faut évidemment parler de la revue « Le ménestrel », la plus ancienne et la plus prestigieuse revue musicale de France pendant plus de 100 ans, qui cessa ses activités en 1940. Il n’est point un numéro qui ne contienne un article à sa louange, nous ne les citons pas tous, la revue est hebdomadaire et ce jusqu’en 1933, époque à laquelle la production de Grassi semble s’être ralentie. 245 chroniques sont consacrées à Grassi entre 1921 et 1940.

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

(13) Numéro du 10 juillet 1907 « AU PAYS DE CHULALONGKORN  LE ROI, LA COUR, LE GOUVERNEMENT ».

 

(14) Voir Quaritch H.G Wales « Siamese State Ceremonies, their history and function », London, 1931.

 

(15) « Désormais, ce n’est plus le jazz qui doit être élevé au rang de la musique classique ; ce serait en effet faire trop d’honneur à cette dernière ».

 

(16) Pierre de Régnier « Aux Champs-Elysées, la Revue nègre » in Candide du 12 novembre 1925 ou Louis Vuillermin « Concerts métèques » in Courrier musical du 1er janvier 1923.

 

Citation attribuée à tort ou à raison au fondateur du parti communiste italien :

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

(17) Voir Denis-Constant Martin et Olivier Rueff « la France du jazz, Musique, modernité et identité dans la première moitié du XXème siècle », 2002.

 

(18) Il est en tous cas inconnu du site officiel de la SACEM qui prétend avoir enregistré 5 millions de compositeurs, éditeurs ou musiciens. Il n’a de toute évidence jamais cotisé auprès de cette organisation.

 

(19) La mort d'Eugène Cinda Grassi, né au Siam : « Il a été considéré comme le premier compositeur français de l'école moderne…  Il est mort pauvrement dans un petit appartement du boulevard Saint Germain à l’âge de 54 ans. Le père de M. Grassi était un architecte de la cour royale. Le fils a été éduqué à Paris, où il est resté la plus grande partie de sa vie. À l'âge de 24 ans, il a composé « Siamese Mélodies …»

 

A 224 -  EUGÈNE-CINDA GRASSI, « LE COMPOSITEUR » FRANCO-SIAMO-ITALIEN. (1880 - 1941)

(20) « Revue de la Société astronomique de France. L'Astronomie » de janvier 1942.

 

(21) « E.C. Grassi » article signé Maurice Boucher dans Le Menestrel du 27 août 1928 déjà cité (note 8).

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31 mai 2017 3 31 /05 /mai /2017 18:20
A 223 - JOACHIM GRASSI, ARCHITECTE AUSTRO-ITALO-FRANÇAIS À BANGKOK PENDANT 23 ANS (1870-1893).

Joachim Grassi (en italien Gioachino Grassi – en thaï โยอาคิม กราซี) est né le 28 décembre 1837 à Capodistria et mort le 19 août 1904 à Trieste. Architecte porteur de trois nationalités, autrichien par les hasards de l’histoire, italien de souche, français par choix, et il a travaillé pour le gouvernement siamois et la haute société siamoise à la fin du XIXème siècle. Il a été parmi les premiers architectes européens sinon le premier, employé par le roi Chulalongkorn et a largement contribué à l'architecture de Siam lors de sa modernisation.

A 223 - JOACHIM GRASSI, ARCHITECTE AUSTRO-ITALO-FRANÇAIS À BANGKOK PENDANT 23 ANS (1870-1893).

Les origines.

 

Pourquoi cette triple nationalité (1) ? Sa ville de naissance, Capodistria (Capodistrie) est en Istrie. En 1837, l’Istrie était en Bosnie-Herzégovine autrichienne. Aujourd’hui la ville s’appelle Koper et elle est en Slovénie tout en étant revendiquée par la Croatie. L’Istrie a tour à tour été grecque, romaine, byzantine, vénitienne, autrichienne, française (comprise dans l’empire) – le maréchal Bessière fut nommé Duc d’Istrie - revenue à l’Autriche, redevenu italienne en 1919, partagée entre l’Italie et la Yougoslavie en 1945. Après l’explosion de la Yougoslavie, l’Istrie est devenue pour une grande partie croate, resta pour une petite partie italienne mais Capodistrie devint Slovène. Quant à Trieste, la ville où revint mourir notre architecte, son histoire fut tout aussi chaotique mais elle était toujours autrichienne à la date de sa mort.

A 223 - JOACHIM GRASSI, ARCHITECTE AUSTRO-ITALO-FRANÇAIS À BANGKOK PENDANT 23 ANS (1870-1893).

Joachim appartenait à une famille notable de l’ancienne noblesse vénitienne. Nous savons peu de choses sinon rien sur son éducation et sa formation (2). Quel était l’avenir d’un architecte de sang italien sous l’empire des Habsbourg en région « occupée » ? Toujours est-il qu’en 1870, il rejoint le Siam au bénéfice probablement du traité d’amitié signé entre ce pays et l’Autriche-Hongrie en 1869.

A 223 - JOACHIM GRASSI, ARCHITECTE AUSTRO-ITALO-FRANÇAIS À BANGKOK PENDANT 23 ANS (1870-1893).

Il ne s’inscrit pas à Bangkok sur la liste des protégés austro-hongrois ni sous la protection italienne bien que le traité d’amitié entre l’Italie et le Siam date de 1863 mais sous la protection française en 1883 (3). Son choix fut l’œuvre de notre énergique consul, Jules Harmand qui « travaillait au corps » les étrangers résidant à Bangkok.

A 223 - JOACHIM GRASSI, ARCHITECTE AUSTRO-ITALO-FRANÇAIS À BANGKOK PENDANT 23 ANS (1870-1893).

Peut-être aussi Grassi y-a-til vu la possibilité de travailler également dans l’Indochine française ? Nous n’avons en tous cas trouvé aucune trace de ses prestations au Vietnam ou au Cambodge. Nous savons que le 29 mars 1889 au Consulat de France à Bangkok s’est présenté devant Louis Finot, attaché de consulat, M. Grassi (Joachim), entrepreneur en génie civil et protégé français, résidant à Bangkok, qui déclare la naissance de trois fils, tous né à Bangkok, Félix Auguste, en 1880, Eugène César, en 1881, le « compositeur siamois » dont nous reparlerons longuement, mort « français à part entière » et Georges Raphaël, né en 1884, tous déclarés comme enfants naturels, sans mention de leur mère. Le nom de la mère est porté sur l’acte de décès de notre musicien, le 8 juin 1941 dans un hôpital parisien en pleine guerre, « âgé de 60 ans, fils de Joachim Grassi et de Lucie Nho, sans autre information connue de l'informateur », l’état matrimonial du défunt est mentionné comme « inconnu du dit informateur ». Nous ignorons ce que sont devenus ses deux frères, restés à Bangkok ? Nous n’avons trace que de Felix qui tenait un cabinet d’ingénieur en génie civil à Bangkok en 1914. « Lucie Nho » un nom asiatique et un prénom chrétien, Chinoise ? Indochinoise catholique dont la famille avait fui les persécutions annamites au dix-neuvième siècle ? Cambodgienne peut-être ? Bouddhiste ? La question reste posée. Lors du départ du père en 1893, les trois garçons sont en tous cas restés à Bangkok avec leur mère.

A 223 - JOACHIM GRASSI, ARCHITECTE AUSTRO-ITALO-FRANÇAIS À BANGKOK PENDANT 23 ANS (1870-1893).

Joachim restera au Siam jusqu’en 1893, chassé par l’incident de Paknam et retournera ensuite dans son pays natal (Italie encore autrichienne) pour continuer sa profession d’architecte et mourir sous la nationalité autrichienne à Trieste le 19 août 1904. Il est inhumé au cimetière de Trieste.  aux côtés de son fils Oscar.

 

De retour en Autriche, à près de soixante ans, il épouse en 1897 la sœur d'un associé au sein de la Grassi Brothers & Co, probablement autrichienne, Amalia Margaritha Josepha Stölker, née le 10 février 1857, qui lui donna deux fils, le premier en 1897, Ugo et Oscar en 1900 dont la descendance est toujours subsistante dans le Frioul. Ils ont tous repris la particule («de Grassi») que portaient leurs ancêtres vénitiens.

A 223 - JOACHIM GRASSI, ARCHITECTE AUSTRO-ITALO-FRANÇAIS À BANGKOK PENDANT 23 ANS (1870-1893).

Joachim ouvrit dès son arrivée au Siam un cabinet d’architecture qui connut très vite un succès fulgurant, bénéficiant de nombreuses commandes officielles puis privées. Ce succès tenait probablement au fait que ses prestations correspondaient parfaitement aux goûts du roi. Il fut rejoint en 1881 à Bangkok par ses deux frères, Giacomo, né à Capodistria le 10 avril 1850, un ingénieur, qui mourut du paludisme le 13 octobre 1890, enterré dans le cimetière chrétien sur la route de Silom,

A 223 - JOACHIM GRASSI, ARCHITECTE AUSTRO-ITALO-FRANÇAIS À BANGKOK PENDANT 23 ANS (1870-1893).

... et Antonio, sculpteur, qui vécut au Siam de 1877 à 1885, né à Capodistria le 16 janvier 1841 et mort à Florence le 28 juin 1887.

A 223 - JOACHIM GRASSI, ARCHITECTE AUSTRO-ITALO-FRANÇAIS À BANGKOK PENDANT 23 ANS (1870-1893).

Ils fondèrent la Grassi Brothers & Co, enregistée au consulat Austro-Hongrois en 1883, qui existe toujours.

A 223 - JOACHIM GRASSI, ARCHITECTE AUSTRO-ITALO-FRANÇAIS À BANGKOK PENDANT 23 ANS (1870-1893).

Elle comprend des constructions résidentielles et des bâtiments publics, une architecture de style occidental interprétée de façon siamoise : Joachim construisit des immeubles de style occidental variant d’une construction à l’autre en fonction des goûts de ses clients. D'autre part, ses méthodes de construction, la conception des plans du bâtiment et celle de leur architecture reposent sur des principes classiques et sur un dessin romantique du 18ème et du 19ème siècle. L'architecture de Grassi est en relation étroite avec les conditions socio-économiques locales et la situation politique du Siam sous le règne de Rama V. Pendant les 23 ans de sa présence au Siam, il s’est concentré sur l’architecture classique et romantique sans jamais changer ses goûts artistiques. Toutefois, les conditions climatiques l’ont conduit à modifier la forme de ses toitures partant du plat vers des toitures galbées. Il fut ensuite conduit à ajouter des vérandas pour faciliter la ventilation. Dans les bâtiments résidentiels, il concevait un hall principal à l'avant entouré de petites pièces de moindre importance. Les chambres étaient en général situées vers l’intérieur dans les parties privatives. Dans les bâtiments publics, il respectait des plans classiques utilisant une stricte symétrie. Il dessinait en général un fronton de style grec en façade. Les pièces d’habitation étaient installées dans des ailes aussi symétriques. Son architecture reflète à la fois ses soucis esthétiques en fonction de goûts très classiques mais aménagés en fonction des conditions siamoises, à la recherche d’un nouveau style architectural dans le souci de marcher vers « la civilisation ».

 

Nous ne parlerons que de quelques-unes de ses réalisations, celles qui nous semblent les plus significatives. Madame Pittayawattanachai en a inventorié vingt-neuf. Compte tenu de l’importance de ces constructions, on peut penser que cette liste est exhaustive, il y avait là de quoi occuper un cabinet d’architecture pendant vingt-trois ans. (4)

A 223 - JOACHIM GRASSI, ARCHITECTE AUSTRO-ITALO-FRANÇAIS À BANGKOK PENDANT 23 ANS (1870-1893).

1870 : Le Ministère des finances devenu le musée des textiles de S.M le Reine Sirikit.

 

Phiphitthaphan Phanai Somdet Phranangchao Sirikit (พิพิธภัณฑ์ผ้าในสมเด็จพระนางเจ้าสิริกิติ์). Situé dans le complexe du palais royal, cette structure de style européen construite à partir de 1870, fut l’une des premières réalisations de Grassi. Elle fut d’abord le ministère des Finances. Le bâtiment fut magnifiquement restauré en 2003 pour accueillir la superbe collection des soies royales de la merveilleuse collection appartenant à la reine.

A 223 - JOACHIM GRASSI, ARCHITECTE AUSTRO-ITALO-FRANÇAIS À BANGKOK PENDANT 23 ANS (1870-1893).

1872 : Le Palais royal de Bang Pa-in.

 

Phraratchawang Bang Pa-in (พระราชวังบางปะอิน) : Construit à Ayuthaya par le roi Prasat Thong en 1632, il fut abandonné jusqu'à ce que le roi Mongkut commence à faire restaurer le site. Les bâtiments actuels, œuvre de Grassi, ont été construits entre 1872 et 1889 sous le règne du roi Chulalongkorn.

A 223 - JOACHIM GRASSI, ARCHITECTE AUSTRO-ITALO-FRANÇAIS À BANGKOK PENDANT 23 ANS (1870-1893).

1874 : Banque de Hong Kong et de Changaï.

 

Thanakhanhokonglaechianghai (ธานาคารฮ่อกงและเชี่ยงไฮ) : le bâtiment a été édifié en 1874. Grassi a également dessiné le billet de 100 baths émis par cet organisme.

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1875 : Le Palais Burapha Phirom

 

Wang Burapha Phirom (วังบูรพาภิรมย์) a été construit en 1875 pour servir de résidence au Prince Bhanurangsi Savangwongse (ภาณุรังษีสว่างวงศ์), il a disparu et les lieux ont été transformés depuis peu en centre commercial. A l’occasion de cette construction, Grassi inaugure une cérémonie alors totalement inconnue au Siam : la pose de la première pierre.

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Il s’agit là de la première construction de Grassi à l’intention d’un particulier et, détail singulier, c’est probablement le premier immeuble du Siam qui comportait une cheminée dans un salon. Le prince était-il frileux ?

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1875 : Le consulat du Portugal.

 

Sathankongsun Khong Prathet Protuket (สถานกงสุลของประเทศโปรตุเกส). Ce bâtiment a été édifié en 1875. Il est actuellement le plus ancien des immeubles diplomatiques de Bangkok.

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1878 : Le Wat Niwet Thammaprawat.

 

Phra-ubothawatniwetnaronmoprawat (พระอุโบถวัดนิเวศนะรรมประวัติ). Voilà le singulier exemple d’un bâtiment sacré du bouddhisme de style néogothique construit par un architecte occidental, probablement le seul dans le pays, selon les désirs du roi.

A 223 - JOACHIM GRASSI, ARCHITECTE AUSTRO-ITALO-FRANÇAIS À BANGKOK PENDANT 23 ANS (1870-1893).

Édifié en face du Palais Bang Pa-in à Ayuthaya en 1878, il est décoré de très beaux vitraux et d’un inhabituel cadran solaire. Seule la présence de statues de Bouddha nous rappelle qu’il ne s’agit pas d’une église catholique. Tel était le souhait royal !

 

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1880 : Monument de la reine Sunanda dans le parc de Saranrom.

 

La reine consort Sunanda (พระนางเจ้าสุนันทา) mourut prématurément en 1880. Le roi fit édifier ce monument dans le parc Saranrom (สวนสราญรมย์), une bulle de verdure en plein Bangkok. Peut-être aussi faut-il y voir la griffe de son frère Antoine le sculpteur ?

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1881 : Le palais « Windsor » (วังวินด์เซอร์ - Wang Winsoe).

 

Ce palais de style gothique et romantique, bien mal nommé par les occidentaux en raison d’une ressemblance plus ou moins réelle avec le palais Windsor, fut construit sur ordres du roi Chulalongkorn en 1881 pour servir de résidence au prince héritier Vajirunhit (ชิรุณหิศ), son premier fils né de la reine Savang Vadhana (สว่างวัฒนา) le 27 juin 1878. Il est devenu plus tard une partie de l'université de Chulalongkorn mais a ensuite été démoli pour faire place à la construction du stade de Suphachalasai (สนามศุภชลาศัย). Pour les Siamois, il était Wang Klang Thung (วังกลางทุ่ง) « le palais du milieu de terrain » ou Wang Mai (วังใหม่) « le nouveau palais ». Le petit prince, mort en 1895, n’eut pas le temps d’y vivre.

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1883 : L’Église de l'Immaculée Conception à Bangkok.

 

Watkhonsepchan (วัดคอนเซ็ปชัญ). Fondée par Monseigneur Jean-Baptiste Pallegoix en 1837, elle a été construite dans un style relativement baroque. En 1883 Joachim Grassi a ajouté le clocher de style néo-roman à la façade ouest. (6)

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1883 : L’Église Saint-Joseph à Ayuthaya.

 

Watnakbunyosaep (วัดนักบุญยอแซฟ). Elle fut reconstruite entre 1883 et 1888 dans le style roman après la disparition du bâtiment d’origine de 1664 et diverses restaurations entreprises par Monseigneur Pallegoix.

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1884 : Le fort Chulachomklao.

 

Pomphrachunlachomklao (ป้อมพระจุลจอมเกล้า) construit en 1884, aujourd‘hui musée. C’est de là que la marine siamoise tenta de s’opposer en vain à l’incursion française de 1893.

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1884 : La tombe de Henry Alabaster au cimetière protestant de Bangkok.

 

Nous connaissons ce personnage devenu Siamois d’adoption, mort en 1884. (5) Ses obsèques furent organisées par le roi qui fit construire ce monument de style néogothique au cimetière protestant de Bangkok.

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1887 : Le Ministère de la défense.

 

Krasuang Kalahom (กระทรวงกลาโหม) : Il date de 1887. C’est son œuvre ; un énorme bâtiment officiel de style européen très classique de couleur jaune qui servait de caserne à la Garde royale. Il est toujours en place.

A 223 - JOACHIM GRASSI, ARCHITECTE AUSTRO-ITALO-FRANÇAIS À BANGKOK PENDANT 23 ANS (1870-1893).

1888 : L’ancien bâtiment des douanes.

 

Samnakchotmaihethaengchat (สำนักจดหมายเหตุแห่งชาติ), construit entre 1888 et 1890, ce bâtiment situé non loin de l’ambassade de France et de l’hôtel Oriental fut longtemps « la porte du Siam » aujourd’hui occupé par les pompiers et dans un triste état. Il est toutefois prévu qu'il soit transformé en hôtel en 2018 ?

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1890 : Le « Concordia club » de Batavia.

 

Concodia (คองคอเดีย) Une incursion en Indonésie, il s’agit du bâtiment du club militaire dont le nouveau bâtiment fut construit en 1890. 

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Le seul monument que nous connaissions édifié par Joachim Grassi après son retour au pays est le monument funéraire de son frère Antoine dans le cimetière de Capodistria, en 1887, l’année de sa mort.  Le monument est connu localement sous le nom de « tombe indienne » (tomba indiana). Conçu en forme de chedi siamois, il est entouré des « bai sémas », les bornes sacrées situées aux points cardinaux (mais il n’y en a que quatre au lieu de huit), une décoration de nagas, de bouddhas et d’anges, le bâtiment est surmonté par la croix du Christ, bien de quoi décontenancer les visiteurs italo-slovènes mais démontre la double spiritualité de Grassi, chrétienne par ses racines paternelles et (probablement ?) bouddhistes par sa vie au Siam.

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Nous lui connaissons encore une étude (en français) publiée à Trieste en 1902 « étude sur l'irrigation du Royaume de Siam » correspondant à des recherches que son départ du Siam ne lui a pas permis de terminer. Nous n’avons pas pu la consulter.

 

Il est possible de lui attribuer encore, sans certitudes, les bâtiments conventuels du temple Phrasrimahapo (พระศรีมหาโพธิ์) attribué sans autres explications par un panneau descriptif sommaire à un architecte « franco-italien » ?

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Cette architecture que certains pourraient qualifier de désuète sinon « ringarde » est caractéristique d’une époque, des conceptions architecturale et des goûts de la clientèle fortement influencés par ceux du roi Chulalongkorn. Il appartiendra à son fils Eugène de révolutionner non plus l’architecture mais la musique. Nous lui consacrerons un prochain article.

 

***

 

Joachim Grassi fut incontestablement un pionnier, arrivé à Siam sans aide, sans moyens, sans connaître le pays ni son langage, il a dû faire son chemin seul. Il a  façonné la capitale à la fin du XIXème siècle au terme d’une ascension rapide et écrasante.

NOTES

 

(1) Nous avons puisé de précieux renseignements dans l’ouvrage de Lucio Nalesini, un universitaire italien de l’Université Chulalongkorn, « GRASSI BROTHERS & Co. L'ARCHITETTO CAPODISTRIANO GiOACHINO GRASSI E FRATELLI NELLA BANGKOK DI FINE SECOLO XIX », publication des Annales de l’Université de Slovénie, Series Historia et Sociologia, 10, 2000, 1 (numérisé). L’ouvrage est en italien, merci à notre traducteur bénévole. Nous n’avons malheureusement pas pu traduire quelques paragraphes en slovène. L’auteur s’est livré à un méticuleux travail de recherche dans les archives italiennes (Venise - Trieste) ou Slovène (Capodistria).

 

(2) Son œuvre architecturale a fait l’objet d’une thèse de Mademoiselle Piriya Pittayawattanachai (en thaï) สถาปัตยกรมของโยอาคิม กราซีในสยาม L’architecture de Joachim Grassi au Siam »), publication de l’Université Silpakorn de 2011, 282 pages, numérisée.

 

(3)  Les actes aux archives du Ministère des affaires étrangères ont été retrouvées par Philippe de Lustrac, un historien « free-lance » de la musique qui a consacré une ouvrage au fils musicien : « The Siamese Composer Eugène Cinda Grassi - Bangkok 1881-Paris 1941 », in Journal of urban culture research,  volume I - 2010 (Université Chulalongkorn).

 

(4) La liste est reprise par Wikipedia https://en.wikipedia.org/wiki/Joachim_Grassi qui donne Madame Pittayawattanachai en références.

 

(5) Voir notre article A 221  « UN BREF HISTORIQUE  DES MARIAGES MIXTES EN THAILANDE ».

 

(6) Sur l’Église de l’Immaculée conception, voir la monographie (en thaï) de Patison Benyasuta (ปติสร เพ็ญสุต) « พัฒนาการสถาปัตยกรรมวัดคอนเซ็ปชัญ จากโบสถ์วิลันดาสู่ยุคฟื้นฟูโรมันเนสก์ » (Le développement de la construction de l'église de la Immaculée Conception à Bangkok, du style Vilanda au style néo-roman) in « ดํารงวิชาการ », 2015 (Damrong Journal – Journal de la faculté d’archéologie de l’Université Silpakorn)

 

L'architecture du XXIème siècle a un style plus agressif tel l'immeuble de l'ambassade de France à Bangkok :

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... ou plus symbolique tel celui de la cathérale de Tharé :

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1 avril 2017 6 01 /04 /avril /2017 18:32
UN HOMMAGE AU PÈRE FRANÇOIS-JOSEPH SCHMITT, MISSIONNAIRE ET ÉRUDIT AU SIAM (1839-1904)

Nous avons rencontré il y a peu le père François-Joseph Schmitt, premier rédacteur d’une traduction française de la stèle de Ramkhamhaeng (1). Ce personnage hors du commun méritait à lui seul quelques explications au risque de blesser « post mortem » sa modestie.

 

Son parcours.

 

François-Joseph SCHMITT naquit le 1er avril 1839 à Gougenheim (Bas-Rhin), un petit village de quelques centaines d’habitants au cœur de l’Alsace, situé à égale distance de Strasbourg, Haguenau, Molsheim et Saverne.

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Son père, François-Joseph est né le 21 février 1807. Il épouse le 12 janvier 1830 Marie-Catherine Kuhn dont nous savons seulement qu’elle mourut le 31 décembre 1846. Le village – et la famille aussi – sont germanophones : sur son acte de naissance, le père de notre ecclésiastique n’est pas « François-Antoine » mais « Franz-Anton » (2). Nous ne savons rien de sa famille, probablement modeste, sinon que le père est agriculteur et son père avant lui. Le village appartient à cette partie de l’Alsace restée profondément catholique lors de la réforme au XVIème siècle. Il est à cette époque un lieu de pèlerinage pour prier Saint-Laurent dans la petite chapelle qui porte son nom. On y venait de l’Alsace entière lors de la fête du Saint le 10 août (3). Nous ignorons tout de son enfance et de son adolescence.

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L’infatigable missionnaire

 

Il entra laïc au Séminaire des Missions étrangères « la maison de la rue du bac » à Paris le 21 mai 1860,

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... reçut le sacerdoce le 30 mai 1863, et partit le 16 juillet suivant pour la mission du Siam (4). Tous les érudits avec lesquels il va travailler nous apprennent qu’il parlait déjà « à peu près toutes les langues européennes », où les avait-il apprises en dehors du français et de l’allemand qu’il devait pratiquer de naissance ? Dès son arrivée au Siam en tous cas, il est sous l’égide de Monseigneur Pallegoix auprès duquel il a très certainement appris le sanscrit, le pali, le khmer et bien évidemment le siamois qu’il enseignera par la suite aux jeunes arrivants.

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Pendant deux ans, il travailla à la procure de Bangkok (en quelque sorte l’intendance du diocèse) et à la paroisse de l’Assomption dans la même ville. Il y est « chef de paroisse », c’est une énorme responsabilité et il n’a que 25 ans, de mai 1864 à mars 1866 (5), où il précède le père Jean-Louis Vey dont nous avons longuement parlé, qui sera vicaire apostolique de 1875 à partir de 1875 (6), poste où il avait été précédé par Monseigneur Pallegoix et Monseigneur Ferdinand Dupond.

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En 1866, il fut chargé de la paroisse de Thakian (ตะเคียน) dans la province de Nakhonrachassima (นครราชสีมา) la présence catholique est ancienne et relativement importante. En 1868, il y joignit Pétriou (แปดริ้ว), autre nom que les occidentaux préfèrent à Chachoensao (ฉะเชิงเทรา) d’où il rayonna dans toute la province et au-delà après avoir fondé l’église Saint-Antoine.

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Cette même année, une parenthèse diplomatique, compte tenu de sa connaissance de la langue, il fut attaché comme interprète à la mission extraordinaire du diplomate Gustave Duchesne de Bellecourt, venu au Siam pour discuter de la conclusion d’un nouveau traité. Ses fonctions sont purement officieuses.

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Sa santé est défaillante, les « Annales de la société des Missions étrangères » nous font part de ses misères. Jeune missionnaire à peine acclimaté, mal logé, mal nourri, il ne pouvait supporter  impunément les fatigues que lui occasionnait l'administration de son district. Aussi, atteint de la dysenterie, doit-il, de l'avis de ses supérieurs, retourner en France où recouvra rapidement la santé. Considéré comme le meilleur théologien de l’ordre, il rencontre à Paris, Monseigneur Paul Bigandet qui le choisit pour être son conseiller théologien au Concile de Vatican I où celui-ci représentait les Missions étrangères.

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Il était retourné à Strasbourg pour prendre congé de sa famille lorsqu’éclata la guerre de 1870. Il échappe à la mobilisation en tant que prêtre. Il est encore en Alsace lorsque les troupes de l’infanterie de marine, qu’il a rejoint comme aumônier militaire, sont défaites à la sanglante bataille de Bazeilles.

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Il accompagne 24.000 prisonniers français regroupés à Dresde en Saxe. Son intervention bénéfique est soulignée dans les états de service déposés lors du dépôt de son dossier pour obtention de la Légion d’honneur en 1894.

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Son rôle fut certainement facilité par la reine Augusta de Prusse née catholique et versée dans les œuvres de charité : Avant la guerre de 1870, un des princes de la maison de Prusse, voyageant au Siam, y tomba dangereusement malade et fut soigné avec dévouement par le Père Schmitt ce dont la reine lui fut reconnaissante.

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Il bénéficia par ailleurs du soutien de la reine Caroline de Saxe qui s’occupa activement du sort des blessés saxons ou prisonniers français pendant et après la guerre.

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Il intervint auprès de deux reines qui firent envoyer du ravitaillement et des vêtements chauds. Il refusa de quitter ses camarades « marsouins » et resta parmi eux jusqu’à la paix et le retour des prisonniers au début de l’année 1871.

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De retour au Siam, il effectue un long périple depuis le port de Moulmein en Birmanie (aujourd’hui Mawlamyine) jusqu’à Bangkok et Nakon Nayok (นครนายก) pour se rendre compte si cette région était accessible à l’évangélisation. Il revient enfin définitivement, s’occupe activement de la construction de la nouvelle église Saint-Paul ouverte au culte le 17 novembre 1873, construit encore un presbytère et deux écoles tout en continuant activement son œuvre d’évangélisation dans la province.

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Mais à partir de cette époque, il était contraint chaque année de faire un séjour à l'hôpital Saint-Louis de Bangkok. En 1904, deux mois après la fête de saint Paul, patron de l'église de Pétriou, le 29 juin, se sentant plus fatigué, il partit pour Bangkok. Il ne devait plus retourner vivant à Pétriou. Il entra à l'hôpital le 28 août. Il reçut l'extrême-onction des mains de Monseigneur Vey qui l’assista jusqu’à son dernier souffle le 19 septembre. Il fut inhumé dans l’église de Pétriou.

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Sans entrer dans le détail de l’évolution de sa religion au Siam, contentons-nous des chiffres de l’année 1894, avant que la maladie ne le fasse décliner. Il y a alors au Siam 24.000 catholiques inventoriés (pour une population d’environ 7 millions d’habitants. Les « Missions étrangères » y adjoignent 600 « hérétiques ou schismatiques » (les protestants ou anglicans) dont 4 ont été convertis. Il y eut 1.110 baptêmes dont 1.070 d’enfants de chrétiens et 1.249 d’enfants de païens « in articulo mortis ». Ce dernier chiffre est intéressant puisqu’il a été reproché aux missionnaires de baptiser les morts pour améliorer leurs statistiques. Si l’on compare la même année avec les missions de Chine administrées essentiellement par les jésuites : 1.905 baptêmes, 3.195 d’enfants de chrétiens et 85.507 d’enfants de païens « in articulo mortis », on peut dire qu’en Chine, les jésuites baptisaient les morts !

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Les catholiques dépendent d’un seul évêque, celui de Bangkok, il y a 43 missionnaires, 14 prêtres indigènes, 70 catéchistes, 35 églises, 1 séminaire abritant 62 postulants, 66 écoles de 3.654 élèves. Quelle est la part contributive de notre missionnaire dans ces résultats ?

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L’exceptionnel érudit.

 

Le « Free Press » de Bangkok écrivit de lui au lendemain de sa mort : « Le P. Schmitt était, en même temps, un savant théologien, un érudit et un linguiste hors  ligne. Sa connaissance de plusieurs langues orientales et occidentales lui permettait de « converser avec presque tout le monde ». Son activité érudite fut tout aussi débordante que son activité missionnaire.

 

Nous ignorons malheureusement les conseils qu’il put donner à Monseigneur Paul Bigandet au sujet de la discussion primordiale sur le dogme de l’infaillibilité pontificale. Toujours est-il que le prélat vota « pour ». La question théologique agite des notions qui dépassent nos connaissances. Elle nécessite une parfaire connaissance de la patrologie latine ou grecque, langues que le père Schmitt pratique avec aisance. Sans doute dorment-ils dans les archives des missions étrangères ?

UN HOMMAGE AU PÈRE FRANÇOIS-JOSEPH SCHMITT, MISSIONNAIRE ET ÉRUDIT AU SIAM (1839-1904)

Il avait également en préparation sous l’égide de la Siam society dont il était membre honoraire un « essai sur les différentes races du sud de l’Inde » qu’il ne put terminer. On peut encore penser que ses manuscrits se retrouvent dans les archives des missions étrangères ?

 

En 1893, il est désigné comme « secrétaire et interprète » à notre plénipotentiaire Le Myre de Villers lors de la discussion du traité du 3 octobre 1893. Ces fonctions sont toujours officieuses puisqu’il n’y a pas alors d’interprète désigné à la légation. Elles lui valurent par décret du 19 novembre sa nomination de chevalier de la Légion d’honneur au titre du Ministère des affaires étrangères, une rapidité stupéfiante alors même que la république franc-maçonne et anti cléricale répugne à décorer les ecclésiastiques catholiques.

UN HOMMAGE AU PÈRE FRANÇOIS-JOSEPH SCHMITT, MISSIONNAIRE ET ÉRUDIT AU SIAM (1839-1904)
UN HOMMAGE AU PÈRE FRANÇOIS-JOSEPH SCHMITT, MISSIONNAIRE ET ÉRUDIT AU SIAM (1839-1904)

Mais la carrière érudite du Père Shmitt avait commencé en mai 1883 lorsqu’il avait été désigné comme attaché à la mission Pavie en qualité de « traducteur des documents paléographiques ». Lucien Fournereau écrit en 1895, l’hommage est appuyé, « Seul le R. P. Schmitt est capable de traduire les monuments de cette langue ». Pour lui comme pour Pavie, la langue thaïe est « lettre close », à fortiori le thaï archaïque, le pali et le sanscrit.

 

Ce dernier nous narre cette rencontre : « Quand, en 1879, je me préparais à ma première excursion dans l'intérieur de l'Indo-Chine, j'interrogeai longuement M. Harmand, un de mes plus distingués devanciers dans la voie des explorations de cette région, sur ses voyages au Cambodge, au Siam, au Laos et en Annam.

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Sa grande expérience faisait de ses conseils des enseignements utiles. Notre ministre actuel au Japon représentait alors la France à Bangkok. Il appela en particulier, et d'une manière toute spéciale, mon attention sur M. Schmitt, missionnaire à Pétriou (Siam) comme étant le seul pouvant traduire les inscriptions en vieille écriture thaïe que je trouverais à relever au cours de mes pérégrinations. Fixé au Siam depuis plus de vingt ans, M. Schmitt joignait à une connaissance approfondie de la langue thaïe, celle du chinois et des langues de l'Indo-Chine, celle du sanscrit, du pâli et de la plupart des langues d'Europe. Depuis longtemps déjà il se préparait au déchiffrage des écritures anciennes du pays.

 

L'indication de mon affectionné maître et ami n'était pas seulement un avis précieux, elle contenait l'expression de la plus vive sympathie et de la meilleure amitié pour l'homme qu'il désirait que je connusse et qu'il me donnait pour collaborateur. Aussi j'eus tout de suite le désir extrême de le rencontrer. Les circonstances firent que l'occasion ne s'en présenta que quatre ans plus tard. Ce fut M. Harmand qui me l'offrit. C'était en mai 1883; traçant la ligne télégraphique qui allait, deux mois plus tard unir notre colonie de Cochinchine au Siam, je longeais le fleuve de Pétriou lorsqu'un matin, un coup de sifflet mit tout mon monde sur la berge. On me cria : « Un vapeur ! Le pavillon français ! »

 

Un instant après, j'embrassais M. Harmand et il me disait : « Je vous emmène chez M. Schmitt, sa chrétienté est à trois heures d'ici ! » Prévenu, M. Schmitt nous attendait sur la rive. Des drapeaux français, des fleurs à profusion décoraient sa toute rustique habitation. Deux vieux canons chinois, reliques du temps où les bateaux marchands étaient armés dans ces parages, saluèrent notre arrivée. Trois mille chrétiens, étonnante confusion de Siamois, de Chinois et d'Annamites, rangés sur le bord et sur notre passage ou debout sur le seuil des portes, s'inclinaient contents, nous regardaient avec complaisance et pour nous mieux voir se pressaient sur nos pas, envahissaient la case. Notre séjour fut court chez le missionnaire, vingt-quatre heures à peine. Comme tous ceux qui le connaissent je fus séduit par son regard doux et sa bonté touchante, par son caractère enjoué et sa science du pays, enfin j'eus pour lui, dès ce jour, la sincère affection que je lui ai gardée.

 

Je lui laissai les deux premières inscriptions que j'avais recueillies; quand nous le quittâmes, il travaillait déjà….

 

Revenu au Siam en 1871 M. Schmitt reprit au milieu de ses chrétiens la vie d'activité qui lui est familière, consacrant ses heures de repos à l'étude qu'il affectionne, des langues utiles pour son rôle de missionnaire. C'est là qu'avec M. Harmand je vins lui demander d’être mon collaborateur. Bien souvent je l'ai revu depuis celle visite que nous lui fîmes à Pétriou. Plus d'une fois, au temps des grandes marches sans fin, j'ai séjourné sous son toit comme aussi sous celui de plusieurs de ses confrères, laissant passer la fièvre, reprenant des forces, retrouvant auprès de lui la France pour quelques jours. Les inscriptions que je recueillais en cours de route je les envoyais à mon ami par les occasions sûres. Il les a toutes traduites au fur et à mesure et les présente lui-même dans la seconde partie de ce volume avec ses idées personnelles. Il en a ajouté quatre que M. Archer, consul d'Angleterre, a relevées aux environs de Xieng-Maï et que mon distingué collègue m'a autorisé à joindre à cette publication ».  

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Ce volume (8) porte en exergue la mention « contenant la transcription et la traduction des inscriptions par M. Schmitt ».

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L’ouvrage (page 167 s.) inclut un énorme chapitre de près de 400 pages intitulé «  Transcription et traduction par M. Schmitt des inscriptions en pali, en khmer et en thaï des inscriptions recueillies au Siam et au Laos par Auguste Pavie ». La première, la plus connue, est bien évidemment la stèle de Ramakhamhaeng, assurément la plus importante, dont il nous est donné des photographies, une transcription en caractères romains et une traduction qui complète ou améliore celle que le père Schmitt avait donnée en 1884. Celui-ci y rectifie en effet des erreurs qu’il avait relevées sur son texte initial. C’est celle « dont on parle ».

 

Il en est trente autres dont nul ne parle et que nul n’a jamais critiqué (9).

 

Le père Schmitt a examiné ces documents épigraphiques, soit directement pour ceux de Bangkok soit au vu des photographies ou des estampages effectués par Pavie lui-même à Chiangmaï, à Chiangraï, à Luangprabang soit sur des estampages effectués par le consul britannique de Chiangmaï. Pour chacun de ces documents il nous donne un photographie du document ou de l’estampage, une description précise (dimensions), une estimation sur sa date, des précisions sur les caractères et le vocabulaire utilisé, il nous fait part de ses doutes, donne une transcription en caractères romains et enfin la traduction avec des variantes possibles. Il nous donne même son interprétation des carrés magiques (inscriptions 22 à 25)

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que nul n’avait songé à étudier depuis La Loubère (10).

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La plupart des inscriptions sont en thaï archaïque dont certains ont des caractères correspondant à ceux de la stèle de Ramakhamhaeng, l’un est en khmer archaïque et un en pali.

 

On se demande comment le prêtre parvenait à cumuler les devoirs de sa charge et ceux de ses recherches érudites même si, au cours de ses dix dernières années, il ne quittait plus guère sa résidence de Pétriou. Levé à 4 heures et demi du matin, il célébrait sa messe, lisait son bréviaire, recevait ou confessait ses ouailles, réglait comme « juge de paix » leurs petits litiges et se consacrait à ses travaux sans jamais en parler à quiconque. Au cours d’un bref voyage à Singapour en 1897, il en profite même pour apprendre le Malais. Sa modestie était exemplaire, une rare photographie que nous ayons de lui, nous ne le devons pas à son ordre mais à Pavie ! Il n’a pratiquement rien publié sous sa signature, ni dans le prestigieux Bulletin de l’école française d’Extrême-Orient ni dans le journal de la Siam society.

 

Louis Fournereau n'a pu en dessiner qu'un portrait gravé :

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Nous ne lui connaissons que ses participations à la très confidentielle revue Excursions et reconnaissances, en 1884 sur l’inscription de Ramakhamhaeng (1), en 1886 sur l’ « inscription de la statue de Siva trouvée par Rastmann dans la forêt qui recouvre de l’ancienne ville de Kamphëngpet » et « Sur l’inscription siamoise du vat Pamokha au nord de Juthia »

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ainsi que des articles purement ethnographiques dans la non moins confidentielle « Revue Indo-chinoise ».

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Sa disparition ne fit pas la une de la presse nationale, pas une ligne dans « La Croix », le journal des bien-pensants, un bref avis dans « le Figaro » du 1er novembre 1904 et quelques lignes plus ou moins « mélo » dans le numéro du 3 novembre (11).

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Les critiques.

 

Lucien Fournereau (12) dans le premier volume de son œuvre (1895), l’utilise d’abondance à tel point que l’on se demande parfois si l’ouvrage ne devrait pas être co-signé ? La seule critique est d’ailleurs une auto critique du père Schmitt lui-même qui rectifie spontanément une erreur dans la traduction de la stèle de Ramakhamhaeng.

 

Aymonier l’utilise en 1901 et 1904 aussi d’abondance (13) et s’il est souvent critique, ses critiques ne portent guère que sur des détails de vocabulaire.

 

En 1909 intervient la traduction de Bradley qui lui rend hommage tout et émettant des critiques, toujours de détail sur l’interprétation que fait le père Schmitt du positionnement des voyelles dans la stèle (14). Petithuguenin considère la traduction du missionnaire américain comme plus fidèle que celle du père Schmitt.

 

Dans un énorme article de 1915, Louis Finot, après avoir critiqué son mode de transcription en caractères romains qui est « déconcertant – ce qui est vrai - nous dit « Le travail de ce digne et savant missionnaire n'est pas à l'abri de la critique, mais il a rendu trop de services pour qu’on ne l'absolve pas volontiers de quelques erreurs. S'il ne rappelle que de loin la haute tenue scientifique du Corpus, il en a du moins imité la scrupuleuse bonne foi. On n'y rencontre aucun de ces faciles escamotages qui dissimulent l'embarras de l'épigraphiste » (15).

 

Un article de Georges Coédès en 1917 est très critique. (16)

 

En 1918, celui-ci donne ce qui est toujours considéré comme une interprétation définitive de la stèle mais il est cette fois beaucoup plus critique  à l’égard de Bradley qu’à l’égard du Père Schmitt (17).

 

En 1919, Coédès reste certes critique à l’égard du missionnaire mais plus encore à l’égard de ceux qui le critiquent (en l’occurrence vraisemblablement Petithuguenin) :« La traduction du P. Schmitt, faite à l'aurore des études siamoises, a besoin d'une sérieuse révision. Mais c'est aussi parce que, dans des travaux plus récents, certains auteurs, sous prétexte de corriger les contre-sens du P. Schmitt, sont tombés dans de nouvelles erreurs et ont de Ia sorte abouti à des traductions nettement inférieures à celles qu'ils se proposaient de critiquer » (18).

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Que conclure ?

 

Il ne faut pas perdre de vue que nous parlons d’un document épigraphique de la fin du XIIIème siècle écrit dans une écriture que l’on ne connait que par quelques dizaines d’inscriptions lapidaires, dans une langue dont on ne connait le vocabulaire que par les mêmes inscriptions. Qui peut prétendre posséder pleinement le langage de Sukhotaï ? Un texte français de la même époque (XIVème), Christine de Pisan par exemple est, imprimé, déjà difficile à comprendre, c’est le moins que l’on puisse dire. Il est antérieur à l’introduction de l’imprimerie, les manuscrits de cette époque sont purement et simplement illisibles hors les spécialistes de la paléographie. On lit encore facilement le français du XVIIème, plus difficilement parfois celui du XVIème. On ne traduit pas Pascal, mais on doit traduire Rabelais, par exemple :

 

« Adoncques partirent luy et Prelonguand, escuyer de Vauguyon, et sans effroy espièrent de tout coustez » devient « Il partit donc avec Prelinguand, écuyer de Vauguyon, et sans crainte ils observèrent de tous côtés ».

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Le latin est une langue parfaitement connue depuis des siècles. Il fut un temps point si lointain où tous les érudits le pratiquaient aussi bien que le français. Classique parmi les classiques, le grand Virgile écrit dans la langue la plus pure. Il a été traduit par Paul Valery en 1956, par Marcel Pagnol en 1958 après l’avoir été par le normalien Maurice Rat et Eugène de Saint-Denis pour les éditions « Les belles lettres » qui se flattent de donner les traductions les plus fidèles. Toutes ses traductions divergent sur beaucoup de points même s’ils ne sont que de détail. Il y a mieux, sur des questions purement techniques. Ainsi, le vocabulaire latin pour définir les liens de parenté est beaucoup plus précis et surtout beaucoup plus complexe que le français… Arrière-grand-père ou arrière grand-oncle ? Oncle ou grand-oncle ? Sœur ou cousine ? La lecture des généalogies données par les historiens, Suétone en particulier devient un calvaire (19). Un dernier exemple puisé dans le bon vieux « Gaffiot » et le non moins bon vieux « Quicherat » : le mot  puer peut signifier « enfant, garçon ou fille » mais aussi « jeune homme » ou encore « fils » ou encore « garçon célibataire » ou encore « esclave » ou enfin « serviteur ». Comment s’y retrouver ? « En fonction du contexte » disaient nos maîtres. Facile à dire sur un texte de Cicéron, probablement beaucoup moins sur un texte en thaï archaïque vieux de 750 ans.

 

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Restons-en là. Selon l’heureuse expression de Coédès la traduction du P. Schmitt, faite à l'aurore des études siamoises ….et citons Louis Finot dans l’éloge qu’il fit de lui quelques semaines après sa mort : « Si tout, dans les écrits du P. Schmitt, n'est pas également sûr, si la critique peut y relever des théories hasardées et même des erreurs, il n'en reste pas moins que l'histoire de l'Extrême-Orient s'est enrichie, par son labeur, de documents précieux. La collection des inscriptions thaï qu'il a donnée dans un des volumes de la Mission Pavie et que personne n'a continuée après lui demeure un titre solide et indiscutable à la reconnaissance du monde savant » (20).

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NOTES

 

(1) Voir notre article RH -10 : « Le roi de Sukhotai Ramkhamhaeng, selon la stèle de 1292 ».

(2) Les renseignements d’état civil sont accessibles sur le site numérisé des archives du Bas-Rhin  (http://archives.bas-rhin.fr/registres-paroissiaux-et-documents-d-etat-civil/). La consultation n’est pas facilitée du fait que dans ce petit village un quart de la population porte le patronyme de Schmitt et l’autre de Kuhn et que par ailleurs, selon les années, les registres sont tenus en dialecte germanique.

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(3)  Colette Hautman  « Pays d'Alsace » publication de la Société d'histoire et d’archéologie de Saverne, 1991.

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(4) Tous les renseignements sur sa carrière religieuse de trouvent sur le site des Missions étrangères :

http://archives.mepasie.org/fr/notices/notices-biographiques/schmitt

http://archives.mepasie.org/fr/notices/notices-necrologiques/schmitt-1839-1904

… ainsi que dans de nombreux numéros des deux revues « Annales de la société des Missions étrangères de Paris » et « Compte-rendu des travaux – Société des missions étrangères ».

 

(5) C’est le cœur et le poumon du catholicisme au Siam. L’emplacement fut acquis en 1801-1802, en aval de la ville de Bangkok, pour y établir le séminaire de la Mission. En 1809 une église en briques y fut érigée sous le vocable de l'Assomption de Notre-Dame ; ce fut depuis cette époque le lieu de résidence des évêques-vicaires apostoliques. Ce quartier étant alors dans la banlieue de Bangkok, les quelques familles chrétiennes, qui dans la suite des temps s'y fixèrent, remontèrent comme paroissiens à l'église voisine, Notre-Dame-du-Saint-Rosaire, connue sous le nom de Calvaire (située au-dessus de l’Assomption), jusqu'à l'année 1864. A cette époque, la ville s'étant étendue de ce côté et les chrétiens étant devenus plus nombreux, il devint nécessaire d'ériger ce quartier en paroisse. C'est là que se trouvent le Collège de l'Assomption, fondé par M. Colombet et tenu par les Frères laïcs de Saint-Gabriel, (institutum Fratrum instructionis Christianae a Sancto Gabriele)

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ainsi que le couvent de l'Assomption, externat pour jeunes filles, tenu par les Sœurs missionnaires de Saint-Paul de Chartres (Congregatio Sororum Carnutensium a Sancto. Paulo).

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(6) Voir notre article relatif à ce prélat :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a140-1898-le-premier-hopital-fran-ais-catholique-a-bangkok-122232355.html

 

(7) « Le Siam ancien » volume I, introduction.

 

(8) « Mission Pavie – Indochine – II - Etudes diverses – Recherches sur l’histoire du Cambodge, du Laos et du Siam », 1898.

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(9) Les inscriptions 2 et 3 ont été étudiées sur le site à Bangkok : Nous les citons toutes en respectant la transcription utilisée par le Père Schmitt :  

2 - INSCRIPTION KHMERE DU ROI KAMRATEN AN ÇRI SURYA VANÇA RAMA MAHA DHARMIKA RAJADHIRAJA  - GROUPE SAJ.TANALAYA SUKHODAYA au Vat Prakéo à Bangkok.

3 - INSCRIPTION THAÏE DU ROI ÇRI SURYA-MAHA- HARMARAJADH1RAJA - CROUPE SAJJAKALAÏA-SUKHODAYA à la Bibliothèque royale de Bangkok.

4 - INSCRIPTION THAÏE DU ROI DE XIENG-MAI SOMDEC-SETHA-PARAMA, PAVITRA-CHAO DU VAT VIHAR SANTHAN SINTIA

5 - INSCRIPTION THAÏE DU ROI DE XIENG-MAI SOMDEC PAVITRÀ MATRA RAJA CHAO DU VAT SUVAKNA AHAMA

6 - INSCRIPTION THAÏE ÇRI SADDHARMA MAHÂ PARAMA AKRAVATTÎ DHARMARAJÂ DHARMARAJÂ DU VAT LAMPOEUNG

7 -  INSCRIPTION THAÏE DE DHARMIKA RÂJÂDHIRAJÂ, ROI D'AYUTHIA, SUZERAIN DE XIENG-MAI DU VAT XIENG-MAN

8 - INSCRIPTION THAÏE DU VAT PAT-PINH - GROUPE DE XIENG-MAI

9 - INSCRIPTION THAÏE DU ROI PHAHMLUA DE LA CAVERNE DU MONT DOI-THAM-PHRA

10 -  INSCRIPTION PÂLIE EMPREINTE DU PIED DE PHRAYÂ MENG-LAI AU VAT PHRA: SING LUANG

11 à 14 - QUATRE INSCRIPTIONS THAÏES - GROUPE  DE LUANG-PRABANG

Ces quatre inscriptions thaïes ont été scrupuleusement relevées par Pavie, au mois de février 1887 dans les pagodes de Luang-Prabang.  L’opinion du père Schmitt est tranchée : Les deux plus anciennes n'ont pas cent ans et les deux dernières sont contemporaines, l'une étant datée de 1884, l'autre de 1885 de notre ère. Elles ont par conséquent peu de valeur comme documents historiques. Cela ne l’a pas empêché de les transcrire et de les traduire par soucis d’exactitude.

15 – INSCRIPTION THAÏE DU ROI PHRA RAJÂ AYAKÂ – MAHÂ – DEVA AU VAT THAT

16 -  INSCRIPTION THAÏE DU ROI PRA-CRÎ-SIDDHI AU VAT WISOUN

17 -  INSCRIPTION THAÏE DU VAT KET

18 et 19 -  INSCRIPTIONS THAÏES DE LAMPOUN-HARIPUNJAPURA VAT LOUANG ET PA-M A-DA B-TAO

20 et 21 - INSCRIPTIONS THAÏES DU VAT CHAY DIE CHETYOT (CHETI CET YOT);  et DU VAT PRA-MUANG-KËO

22 à 25 - INSCRIPTIONS THAÏES DU GROUPE XIENG-MAI - CARRÉS MAGIQUES

26 et 27 - INSCRIPTIONS THAÏES DU VAT CHAY DIE SUPHAN

28 - INSCRIPTION THAÏE DE LA PRINCESSE SËN ÂMACHA

29 à 31 - INSCRIPTIONS THAÏES CALQUÉES SUR ESTAMPAGES DE M. ARCHER, CONSUL BRITANNIQUE A XIENG-MAI

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(10) « Du royaume de Siam » volume II pages 235 s.

 

(11) « Le R. P. François-Joseph Schmitt, dont nous avons annoncé la mort à Bangkok, vint très jeune au Siam et fut associé par Mgr Pallecroix à ses savants travaux d'épigraphie siamoise. Avant la guerre de 1870, un des princes de la maison de Prusse, voyageant au Siam, y tomba dangereusement malade et fut soigné avec dévouement par le P. Schmitt. La reine Augusta,  reconnaissante, l'en fit remercier. Plus tard, en 1870, le P. Schmitt, se trouvant en convalescence en son pays d'Alsace, n'hésita pas à se joindre à notre infanterie de marine en qualité d'aumônier militaire. Fait prisonnier  à Bazeilles, interné à Dresde, témoin des misères de nos braves marsouins pendant le rigoureux hiver, il en écrivit à la Reine, qui sur-le-champ fit envoyer deux wagons remplis de vêtements de lame-pour nos soldats, avec ordre de mettre le P. Schmitt en liberté ; celui-ci cependant ne quitta, ses camarades qu'après la paix et rentra, au Siam où M.Doumer s'est honoré en le faisant chevalier de la Légion d'honneur. »

 

(12) « Le Siam ancien » volume I, 1895 et II, 1908.

 

(13)  « Le Cambodge – les provinces siamoises », 1901 et « Le Cambodge III – le groupe d’Angkor et l’histoire », 1904 :

« On ne connaît pas de textes épigraphiques et nul fil conducteur ne se retrouve, dans cette histoire, plus haut que le XIIIème siècle. A partir du milieu de ce siècle nous avons largement utilisé les traductions d'inscriptions thaïes que le P. Schmitt, missionnaire français au Siam, a publiées, soit dans Le Siam ancien de M. Fournereau, soit dans le IIème volume de la Mission Pavie, qui est consacré à des recherches sur l'histoire du Cambodge, du Laos et du Siam ».

 

(14) CORNELIUS BEACH BHADLEY « THE OLDEST KNOWN WRITING IN SIAMESE THE INSCRIPTION OF PHRA RAM KHAMHJENG OF SUKHOTHAI 1293 A.D. » Bangkok, 1909.

 

(15) « Notes d'épigraphie »  In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 15, 1915. pp. 1-135.

 

(16)  « Documents sur la dynastie de Sukhodaya »  In  Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 17, 1917. pp. 1-47;

 

(17) « NOTES CRITIQUES SUR L'INSCRIPTION DE RAMA KHAMHENG » in Journal de la Siam society, 1918-I.

 

(18) « L'INSCRIPTION DE NAGARA JUM » in Journal de la Siam Society, 1919-III.

 

(19) Voir John Scheid. « Scribonia Caesaris et les Julio-Claudiens. Problèmes de vocabulaire de parenté » In: Mélanges de l'Ecole française de Rome. Antiquité, tome 87, n°1. 1975. pp. 349-375.

 

(20) Finot « François-Joseph Schmitt » In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient, Tome 4, 1904. p. 1147.

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17 janvier 2017 2 17 /01 /janvier /2017 22:27
LA « LONGUE MARCHE » D’ERIK SEIDENFADEN, DANOIS GENDARME ET ÉRUDIT AU SERVICE DU SIAM

Nous avons déjà rencontré Erik Seidenfaden, cet érudit ayant découvert la cité majeure du Dvaravati, Muang Fa Daet Song Yang au cœur de la province de Kalasin (1). Mais avant d’être homme de science, ethnologue, archéologue et anthropologue, il fut aussi d’abord et avant tout gendarme. Nous nous devions d’écrire quelques pages sur une carrière hors du commun. Nous connaissions en effet l’érudit mais pas le gendarme. Nous l’avons découvert au travers du site d’un Danois passionné http://scandasia.com qui a accès à des sources en danois qui ne nous sont pas accessibles et en avons tiré les renseignements et détails que nous vous donnons, notamment sur cette « longue  marche ».

LA « LONGUE MARCHE » D’ERIK SEIDENFADEN, DANOIS GENDARME ET ÉRUDIT AU SERVICE DU SIAM

Le gendarme

 

Erik Seidenfaden est né en 1881 à Copenhague, fils d’un ingénieur civil, Frederik Julius Seidenfaden (1839-1899) et de Emmy Margrethe Jacobine Philipsen (1852-1920). Il fut d’abord étudiant à l'université de Copenhague en 1898 et aurait ensuite étudié l'agriculture à Estruplund. Il entra ensuite dans une école militaire, probablement l’académie de Soro ...

LA « LONGUE MARCHE » D’ERIK SEIDENFADEN, DANOIS GENDARME ET ÉRUDIT AU SERVICE DU SIAM

... et devint sous-lieutenant d’infanterie en 1903. Le Danemark est un petit pays confiné par l’histoire dans un territoire minuscule après sa défaite contre la Prusse en 1864. Ceux de ses enfants qui veulent chercher, sinon trouver, gloire et fortune doivent s’expatrier et faute d’avoir l’exutoire des colonies comme la France ou l’Angleterre, le Siam est une destination privilégiée. Nous avons déjà rencontré l’amiral de Richelieu qui commandait en chef la marine siamoise lors de l’incident de Pak-Nam en 1893 (2).

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Depuis 1897 et jusqu’en 1915, c’est un Danois qui est à la tête de la gendarmerie siamoise, le Major-général (พลตรี) (c’est à dire général d’armée) Gustave Schau (3) devenu Phraya Wisathep (พลตรี พระยาวาสุเทพ) avec le titre d’ « Inspecteur générale des gendarmeries de province ».

LA « LONGUE MARCHE » D’ERIK SEIDENFADEN, DANOIS GENDARME ET ÉRUDIT AU SERVICE DU SIAM

Erik Seidenfaden entre donc dans la gendarmerie siamoise en 1906, deviendra capitaine en 1907 et Major (commandant) en 1914. Pourquoi la  Gendarmerie ? Tout simplement parce que celle-ci est affaire danoise (4).

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Il restera au Siam jusqu’en 1947 et retourna ensuite à Copenhague où il mourut le 22 septembre 1958 (5). Sa carrière dans la gendarmerie va débuter par un exploit assez exceptionnel : par le traité du 23 mars 1907, le gouvernement siamois venait de céder à la France les territoires cambodgiens de Battambang, Siemréap et Sisophon (6).

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Ces provinces siamoises sont gouvernées par un vice-roi. Plus ou moins révocables à merci bien que le titre soit souvent héréditaire, tous en profitent pour s’enrichir sans se préoccuper le moins du monde du bien-être de leurs administrés, considérant l’argent des impôts comme le leur propre (7).

 

Le vice-roi en place est le Phraya Chum Apaiwong Katthathorn. Le poste est héréditaire dans sa famille depuis plusieurs générations.

LA « LONGUE MARCHE » D’ERIK SEIDENFADEN, DANOIS GENDARME ET ÉRUDIT AU SERVICE DU SIAM

Bien que cela ne soit pas mentionné formellement dans le texte du traité ou de ses annexes, il est autorisé à quitter le pays avec tous ses biens. Schau donne alors l’ordre suivant à Erik Seidenfaden « Avec un détachement de 100 gendarmes, vous escorterez et assurerez l’accompagnement en toute sécurité à Prachinburi du gouverneur général Phraya Katthathorn et ce qui est à lui  ».

 

Depuis Battambang jusqu’à Prachinburi où le « grand homme » doit s'installer, il y a environ 300 kilomètres. Simple déménagement pensez-vous ?  Mais à cet effet, mille sept cents chars de bœuf vont être nécessaires dont mille trois cent cinquante ont été réquisitionnés au détriment des paysans de Prachinburi. Le convoi est divisé en neuf groupes et le voyage va durer trois mois. Il commence fin avril, la période la plus difficile en pleine saison des pluies. Courtoisement, les Français proposèrent aux Siamois d’utiliser leurs navires pour emprunter les voies navigables cambodgiennes et arriver au Siam. Le vice-roi refusa, préférant la route.

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Depuis les villes frontalières de Poipet au Cambodge et Aranyaphratet côté siamois, à l'ouest vers Kabinburi et Prachinburi, le sol est une plaine plate sur laquelle – aujourd’hui – fleurissent les plantations d'eucalyptus. Mais à partir de la mi-avril la région est arrosée par les eaux provenant de la chaîne de montagnes Khao Yai au nord. Pour avoir une idée de l'épreuve, de la frontière cambodgienne par Aranyaphratet jusqu’à Prachinburi par la route 33, « la route touristique d’Aranyaphrathet », qui n'est à peu près que la moitié de la distance totale, il y a actuellement des ponts sur 22 ruisseaux, canaux ou rivières dont la plupart n’existaient pas à cette époque. Les hommes de Seidenfaden étaient en selle de 15 à 17 heures par jour, trempés, piqués par les insectes, mal nourris et couverts de boue. Les chevaux de course australiens du vice-roi – réputés pour leur robustesse – pataugent également dans la boue et sont harcelés par les taons et les mouches.

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Pour reste de besoin, choléra et béribéri attaquent les hommes de peine et les gendarmes. Le jour tombé, les charriots s’organisent en cercles pour la sécurité mais les hommes ne peuvent sécher. L'eau pénétrait tout, jour après jour, semaine après semaine.

 

Les ruisseaux et les rivières ne sont pas guéables, ils sont creusés dans un sol lourd avec des bords escarpés. Tous les chars à bœufs doivent, un par un, être descendus à la force des bras avec des cordes jusqu'au fond et remorqués de la même façon sur l’autre rive. Il fallut parfois construire des ponts de fortune.

La cargaison transportée a de quoi causer de sérieux soucis à notre major, compte tenu de la crainte des hordes de bandits de grands chemins mais démontre en tous cas que les fonctions du vice-roi furent lucratives :

 

1.800.000 piastres d'argent et les meilleures défenses d’éléphants, stockées dans le convoi numéro 2, composé de 215 chars à bœufs.

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Toute la famille du vice-roi comprenant en particulier 44 concubines et 50 enfants.

Un nombre indéterminé de fonctionnaires siamois.

Un lot étonnamment considérable d’objets coûteux et d’effets personnels.

Un nombre indéterminé de chevaux de course australiens.

37 éléphants,  26 d'entre eux portant les filles du « grand homme » et des « filles de ballet » (des hétaïres ?) juchées sur leurs vastes  selles (howdahs).

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Une grande quantité de défenses d'éléphant ordinaires.

Un troupeau de chevaux ordinaires.

Des troupeaux de bovins, de bœufs, de moutons et de chèvres et 3 cerfs.

La propre garde du vice-roi composée de 40 hommes armés de fusils et d'épées.

 

Le souci primordial de Seidenfaden était le trésor : Lorsque le convoi numéro 2 - fortement gardé et protégé - a atteint Prachinburi - Seidenfaden fut soulagé.  Une puissante horde de voleurs aurait en effet été tout au long du trajet dans les talons du convoi. 1.800.000 piastres d'argent à cette époque représentaient 18 millions de francs de l’époque soit l’équivalent de 50 millions d’euros 2016 ou de 2 milliard de bahts. En utilisant de là les navires de la gendarmerie, les caisses d'argent furent alors transportées dans une banque à Bangkok, dont le personnel dut travailler plusieurs jours pour tout compter. Mais la mission n’était pas définitivement accomplie. Lorsque le dernier convoi atteignit Kabinburi (à plus de 50 kilomètres de la destination finale) le transport terrestre devint impossible en raison de tous les débordements de la rivière Prachin et de ses affluents. Par bonheur, 5 steamers appartenant à la Gendarmerie et 40 grosses barges purent prendre le contenu des chars en charge et naviguer sur la dernière partie du chemin.

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Le détachement des gendarmes était décimé par le béribéri, le paludisme et la dysenterie. Erik Seidenfaden lui-même était dans un char, sans soins. Un sergent le trouva et tenta de l’'aider. Son collègue danois, le capitaine Johansen, vint à son secours et l’installa dans une péniche confortable où il put se remettre. Le vice-roi fut alors nommé gouverneur de la petite province de Prachinburi et Chaophraya Aphayphubet (เจ้าพระยาอภัยภูเบศร) et, pour loger son cheptel et ses richesses ; Il fit construire un château de deux étages de style baroque rococo, ancien hôpital de la ville devenu musée de la médecine traditionnelle.

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Le palais est construit – quoiqu’encore plus spectaculaire – sur le modèle de son palais de Battambang, œuvre d’un architecte français ou italien.

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En 1914, Erik Seidenfaden devint le chef de l'école des officiers de la gendarmerie royale et démissionna en 1920. Il devient chef du département de comptabilité de la Thai Electric Corporation Ltd., jusqu'en 1941 et prit sa retraite à Bangkok jusqu’en 1947 puis il retourna avec sa famille dans son pays natal où il continua à écrire jusqu’à sa mort. A partir de 1920, il put se consacrer plus activement à son activité érudite.

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L’érudit

 

Sa première publication majeure date de 1922 (8). Citons le début : « Pendant un séjour de onze ans dans le Siam Oriental ou Bas Laos siamois, j'ai eu l'occasion de voir la plupart des ruines, sanctuaires, villes et inscriptions khmères décrites par M. le commandant Lunet de Lajonquière dans son « Inventaire descriptif des monuments du Cambodge, tome II ». Mais en outre, j'ai pu, au cours de mes tournées d'inspection, visiter moi-même ou me faire signaler un certain nombre d'autres ruines et de nouvelles inscriptions, et, dans certains cas, compléter ou rectifier divers renseignements donnés par M. de Lajonquière (9). Il va sans dire que je n'ai à aucun degré la prétention d'être archéologue, et si je me décide à présenter ce travail, c'est sur les instances de M. G. Coedès, Conservateur de la Bibliothèque Nationale de Bangkok, qui a estimé qu'il y aurait intérêt à publier ces notes, avant que ne disparaissent ces ruines, stèles ou autres monuments qu'aucun règlement ne protège encore ».

 

Ces découvertes concernent des dizaines de sites, certains aujourd’hui disparus, des provinces d’Ubon, de Surin, de Roiét, de Mahasarakham, de Nakhon Phanom, de Sakon Nakhon, de Khonkaen, de Khorat, de Chayaphum, de Buriram et de Kalasin dont il écrit alors, parlant du site de Muang Fa Daet et de son chédi « Amphoe de Kamalasai - Ban Muang Sung Yang - En ce point, situé à 15-16 km. à l'Ouest du chef-lieu de l'amphoe, doit exister un sanctuaire en briques avec sculptures en pierre ».

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Président (1937-1941) puis membre honoraire (1947) de la Siam Society, il a écrit un grand nombre d'articles pour le Journal of the Siam Society, et pour son annexe d’histoire naturelle car il s’intéresse aussi aux sciences de la nature.  Tous ses  articles sont maintenant disponibles en ligne. Son obituaire en donne une liste complète (5). Ses écrits furent également nombreux pour le « Bulletin de l’Ecole française d’extrême orient », également disponibles en ligne (10). Il fut également prolixe revenu dans son pays natal jusqu’à sa mort, mais en danois.

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Sans formation académique formelle, il était un amateur enthousiaste. Ayant remarqué « avec tristesse, comment les costumes nationaux et régionaux, pittoresques et éternels, disparaissent presque partout, pour être remplacés par des robes de mode plus ou moins internationales », il organise en 1937 dans la salle de conférence de la Siam society une exposition rassemblant les costumes des différentes branches des peuples thaïlandais et des communautés non thaïlandaises, principalement dans le nord-est du pays.

 

Nous n’avons malheureusement pas pu en trouver de photographies. Il a reproché à la radio la disparition de dialectes et des traditions culturelles séculaires ajoutant que «  le klaxon du camion à moteur avec sa charge de textiles étrangers bon marché sonne le glas des costumes nationaux ». En 1939, il fut le premier (et à ce jour le seul) à avoir étudié le peuple Lao-Ti, un groupe ethnique de la province de Ratchaburi.

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Parlant plusieurs langues, il écrit en français, en anglais, en allemand et en danois (évidemment), il est également rompu au thaï et à plusieurs dialectes locaux de l’Isan.

 

Il reçut le titre de chevalier de l'Ordre de la Couronne Siamois en 1912, en 1926 la Médaille de la Couronne Siamois  ainsi que l'Ordre de l'Eléphant Blanc Siamois.

 

Ce gendarme érudit ou cet érudit gendarme méritait notre hommage.

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NOTES

 

(1) Voir nos articles

A 213 – « LES ORIGINES MYSTÉRIEUSES DES BORNES SACRÉES (BAÏ SÉMA) DES TEMPLES DE L’ISAN EN THAÏLANDE »

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/a-213-les-origines-mysterieuses-des-bornes-sacrees-bai-sema-des-temples-de-l-isan-en-thailande.html

et :

INSOLITE 6 – « AU CŒUR DE LA PROVINCE DE KALASIN, LA CITÉ MYSTÉRIEUSE DE KANOK NAKHON (กนกนคร) « LA VILLE D’OR », CITÉ MAJEURE DU DVARAVATI ».

 

(2) Voir notre article 138 - « Qui était le Commodore du Plessis de Richelieu, Commandant en Chef de la marine siamoise en 1893 ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-138-qui-etait-le-commodore-du-plessis-de-richelieu-commandant-en-chef-de-la-marine-siamoise-en-189-123550274.html

(3) Ce soldat de fortune, personnage hors du commun, s’est signalé de façon retentissante en 1899 : les Chinois à Bangkok étaient engagés dans une sanglante guerre de gangs entre sociétés secrètes rivales pour le contrôle des territoires, perturbant la tranquillité de la capitale. Le roi et le prince Damrong lui ordonnèrent d’intervenir avec « tous les moyens nécessaires ». Il partit vers le quartier chinois avec 300 hommes et 400 marins que lui avait fourni Richelieu. Ils se battirent comme des lions. Tous les Chinois qui offraient de la résistance furent tués. Beaucoup sautaient dans les canaux mais étaient abattus dans l'eau. Des centaines furent arrêtées, certains décapitées, certains fouettées puis relâchées. Ceux qui étaient été arrêtés étaient regroupés par deux ou plus, attachés entre eux par leurs tresses et ensuite emmenés dans l'arsenal de Richelieu. Les Siamois (mais probablement pas les Chinois) l’appelèrent dès lors « le bon Danois ».

LA « LONGUE MARCHE » D’ERIK SEIDENFADEN, DANOIS GENDARME ET ÉRUDIT AU SERVICE DU SIAM

Lorsqu’il prit sa retraite en 1915, l’ordre intérieur régnait dans tout le pays : Après la mort du roi Chulalongkorn en 1910, les relations du prince Damrong avec le roi Vajiravudh devinrent tendues. Le prince démissionna en 1915 pour « problèmes de santé » pour éviter qu’une simple démission soit considérée comme un affront au monarque et Gustave Schau dut suivre. Il dit alors à Erik Seidenfaden : « Quand je serai parti, la gendarmerie sera radicalement transformée. Tout ce que j'ai construit pendant ces 18 ans, sera démoli. Mon travail a été en vain ». A partir de cette date, les gendarmes danois furent mis à pied les uns après les autres sans autre forme de procès et disparurent définitivement du pays en 1926.

 

(4) La gendarmerie siamoise a été établie en 1897 par le roi Rama V et le prince Damrong, son frère pour mettre un terme à l'anarchie régnant dans les campagnes Les officiers recrutés étaient pour la plupart danois. L’inspiration se trouve incontestablement au Danemark sur le modèle des « Gendarmes bleus »...

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... créés par le premier ministre Estrup...

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... et le roi Christian IX en 1885.

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Le prince Damrong, alors ministre de l'Intérieur, se rendit au Danemark en 1891, le roi Chulalongkorn en 1897 et il envoya plusieurs de ses fils suivre une formation militaire à Copenhague.

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Les relations entre les deux maisons royales furent et restèrent très cordiales, le commodore de Richelieu y a probablement joué un rôle important. En 1914 le « Bangkok Siam directory » nous donne la liste de la hiérarchie provinciale dans la Gendarmerie pour l’année précédente, il n’y a que des noms à consonance danoise dont, à Ubon, le Capitaine Seindenfaden.

(5) « Obituairy » in Journal de la « Siam society », 158.

(6) Voir notre article 27. « 1907 ? Le Siam cède ces territoires "Cambodgiens" »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-27-les-relations-franco-thaies-1907-67452375.html

et

Maurice Zimmermann : « Traité du 23 mars 1907 avec le Siam » In : Annales de Géographie, t. 16, n°87, 1907. pp. 277-278.

Il est à noter que notre gouverneur était apparenté à la princesse Suvadhana, elle-même liée à  la famille royale cambodgienne, épouse du roi Vajiravudh. Il fut le père de Khuang Aphaiwong, premier ministre du Siam en 1944-45 et plusieurs fois ensuite.

(7) « Le royaume du Cambodge » par Jean Moura, 2015.

 

(8) « Complément à l'Inventaire descriptif des monuments du Cambodge pour les quatre provinces du Siam Oriental ». In : Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 22, 1922. pp. 55-99.

 

(9) L’ouvrage encyclopédique de Lunet de La Jonquières, « Inventaire des monuments du Cambodge » dans son tome II fait en réalité également l’inventaire des monuments du « Laos  siamois occidental » et  du « Laos siamois oriental » c’est à dire l’ensemble de l’Isan. Il écrit « Muang Kalasin : on ne nous a rien signalé dans ce district est situé dans le N.O. de Yasthon,  environ 110 km sur un des affluents du Lam Pha Chi ». Il écrit en 1907, Kalasin n’a pas encore statut de province.

 

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(10) Sans avoir la prétention d’être exhaustifs, nous avons  complété cette  liste qui privilégie volontiers les minorités tribales :Some Notes about the Chaubun; a Disappearing Tribe in the Korat Province (XII - 3 et XIII-3) – An excursion to Lopburi (XV -2) – An excursion to Phimai (XVII-1)

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Additional Note on tle Lawa (XVII-2) – The white Meo, translation of a paper written by Luang Boriphandh Dhuraratsadorn in reply to the questionnaire of the Siam Society » (XVII - 3) –  Supplementary note to Lemay's The Lü (XIX - 3) –  The Kha Tong Luang (XX-1) – A translation of a Siamese account of the construction of the Temple on the Khao Phanom Rung (XXV – 1)  The Hill Tribes of Northern Siam (Notes) (XXV – 2) – Anthropological and Ethnological Research Work in Siam (XXVIII – 1)Further Documents on the Romanization of Siamese (XXVIII – 1)Some antiquities at Ta Rua (XXXI – 1)Some antiquities on Doi Suthep (XXXI – 1)  An analysis of das land der Tai (Notes) (XXXI – 1)   Siam's Tribal Dresses (XXXI – 2)

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The Lawa of Umphai and Middle Me Ping (XXXII – 1) –  An Appreciation of the Cahiers de l'Ecole Francaise d'Extreme-Orient (XXXIII – 1) – Fairy Tales of Common Origin (Notes) (XXXIII – 2) – Early Trade Relations between Denmark and Siam (Notes) (XXXIII – 2) – The Name of Lopburi (Notes) (XXXIII – 2) – On a Find of Neolithic Implements (Notes) (XXXIII – 2) – Further Appreciation of the Cahiers (XXXIV – 1) – The Peoples of the Menhirs and of the Jars (XXXIV – 1) – Fairy Tales of Common Origin (XXXIV – 1) – A Mystery Temple in Surat Province (Notes) (XXXIV – 1) – Anthropological Gleanings (Notes) (XXXIV – 1) – Common Religious Beliefs (Notes) (XXXIV – 1) – The So and the Phuthai (XXXIV – 2) – His Royal Highness Prince Damrong Rajanubhab (Memoriam) (XXXV – 1) – Mon Influence on Thai Institutions (Notes) (XXXVI – 1) – Notes on the Bulletin of the Institut Indochinois: Pour L'Etude de L'Homme, Vols. I-IV, 1938-1941 (Notes) (XXXVI – 1) – Giant Early Man from Java and South China (XXXVIII – 1)  – The Kui People of Cambodia and Siam  (XXXIX – 2) – A note on the Reverend Father Savina (XL  - 1) – Ethnic Groups of Northern Southeast Asia (Notes) (XL  - 1) –  In Memoriam: Phya Indra Montri (Dr. F.H. Giles) (XL  - 1) – An appreciation of Colonel Henri Roux's « Quelques minorites ethniques du Nord-Indochine » (XLIII  - 2) – The Origins of the Vietnamese (XLVI  - 1).– A note on the Reverend Father Savina (XL  - 1) – Ethnic Groups of Northern Southeast Asia (Notes) Ethnic Groups of Northern Southeast Asia (Notes) (XL  - 1) –  In Memoriam: Phya Indra Montri (Dr. F.H. Giles) (XL  - 1) – An appreciation of Colonel Henri Roux's « Quelques minorites ethniques du Nord-Indochine » (XLIII  - 2) – The Origins of the Vietnamese (XLVI  - 1).

 

Dans « The Natural History Bulletin of the Siam Society » de 1923  nous trouvons un  article sur le Pla Buk, le silure géant du Mékong. En 1930, une très longue analyse de deux ouvrages publiés en allemand « Reisen in Siam » du Dr. W. Credner et « Geographische Untersuchungen in Siam » du  même auteur.

 

Son « Guide to Bangkok with notes on Siam » publié en 1927 et toujours réédité est précédé de descriptions particulières, réunies sous le titre général de « Sight seeing » et d’une introduction générale pleine d'intérêt touchant l'histoire et la topographie de la ville, l'architecture siamoise, les fêtes et cérémonies en usage au Siam et particulièrement dans la capitale est probablement ce qui a été écrit de mieux malheureusement jamais traduit en français.

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Dans un article de 1942 « La cérémonie du rek nà et une ancienne coutume agricole danoise » publiée dans le Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient (Tome 42,  1942. pp. 133-134) il fait un rapprochement singulier entre une coutume siamoise perdue (แรก นา) et une autre de son pays qui nous rappelle curieusement ce que nous avons écrit sur une hypothétique présence des Vikings au Siam (Notre article A.53 « Histoire mystérieuse de la Thaïlande : Les Vikings au Siam ? » –  http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-53-histoire-mysterieuse-de-la-thaialnde-les-vikings-au-siam-97571778.html)

 

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12 octobre 2016 3 12 /10 /octobre /2016 18:16
UN FRANÇAIS, « MARIE Ier », ROI « IN PARTIBUS » DES MOÏS ET DES SÉDANGS, « GLORIA IN EXCELSIS MARIA » !

Auguste Jean-Baptiste Marie Charles DAVID dit  « de Mayrena », « Marie Ier, roi des Sédangs ».

 

Il y avait encore place au XIXème siècle pour ces pittoresques aventuriers qui tentèrent de se créer un royaume. Le plus connu est James Brooke devenu sultan de Sarawak vers 1840, inspirateur de Rudyard Kipling dans son roman « The Man Who Would Be King » (1). Qui se souviendrait encore d’Antoine Tounens, avoué à Périgueux et roi de Patagonie de 1860 à 1862 sous le nom d’ « Orélie Ier roi d’Araucanie-Patagonie » s’il n’avait été immortalisé par Jean Raspail (2) après l’avoir été plus confidentiellement par Saint-Loup (3) ? Même à Montmartre, on a oublié Paul Ganier, ancien commandant en chef des armées siamoises, élu en 1873 Président à vie de la république de Saint Domingue… pendant quelques semaines. Nous lui avons consacré une chronique (4). André Malraux s’est passionné pour tous ces « aventuriers » qui ont pu, au cours de l’histoire, donner l’impression qu’ils voulaient changer de civilisation, c’est-à-dire d’identité : pour cette raison, il s’est intéressé à Mayréna, notre « héros du jour » et héros de son roman inachevé « Le Règne du Malin ». Qui était-il ?

UN FRANÇAIS, « MARIE Ier », ROI « IN PARTIBUS » DES MOÏS ET DES SÉDANGS, « GLORIA IN EXCELSIS MARIA » !

A 200 kilomètres au sud de Hué, à 100 kilomètres du port de Binh-Dinh, entre la chaîne annamitique et le Mékong, entre le 14° et le 15° parallèle, entouré par les Phuthaïs et les Moïs se trouve l’habitat des Sédangs. D‘après le capitaine Cotte (5) : « ce sont des pillards bien différents de leurs paisibles voisins. « Hauts, bien charpentés, au regard d’aigle dur et perçant, au nez aquilin, avec ses cheveux en chignon piqués de plumes et d’un peigne à larges cornes débordantes souvent dorées, la lance à la main, le bouclier au bras, sur le dos une légère hotte à trois poches, le Sédang est un guerrier altier toujours prêt à partir en expédition. Les villages perchés sur des signes communiquent entre eux par des signaux optiques. Ils ont tous une maison commune au toit très élevé et très incliné, sorte de temple des sacrifices où l’on tient conseil et se partage le butin au milieu d’orgies. 

UN FRANÇAIS, « MARIE Ier », ROI « IN PARTIBUS » DES MOÏS ET DES SÉDANGS, « GLORIA IN EXCELSIS MARIA » !

Des captifs cultivent les rizières du Sédang… L’anarchie règne non seulement entre les divers groupes ethniques mais encore entre les villages de même race qui souvent même sont en état d’hostilité réciproque. La tribu à proprement parler n’existe pas, la société se réduit au hameau qui forme une petite république ». Etienne Aymonier nous en donne une description similaire (6) « La population de ces peuplades peut être évaluée à 7.000 habitants. Leur seule industrie consiste en quelques forges où ils fabriquent de bonnes armes ».

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En 1840, les missionnaires fuyant les persécutions de l’Annam fondèrent dans cette région la mission des Banhars situé sur le Sé-San, affluent du Mékong sur la rive gauche. Cet établissement devint si prospère que les bonzes commencèrent à s’émouvoir des nombreuses conversions qu’il opérait et poussèrent les Moïs à le piller. La mission dut songer à se défendre pour éviter d’être détruite. Elle obtint de l’évêque d’entreprendre une campagne. On permit à un missionnaire de la diriger sans y prendre part. C‘est ainsi que le chapelet en mains, il repoussa la première confédération des Sédangs, les mêmes qui firent leur soumission aux pères lorsque Mayrena arriva à Kon-thum.

 

Venons-en à l’histoire de cet aventurier de haute envolée qui parvint à se créer un royaume presque imaginaire de ces quelques villages.

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Peut-être serait-il tombé dans l’oubli si quarante ans après sa curieuse équipée, il rentra sinon dans la gloire du moins dans la notoriété puisqu’en 1927 et 1928 trois écrivains de talent lui consacrèrent des ouvrages érudits. Ce fut d’abord Jean Marquet, écrivain important de la littérature coloniale (7). Maurice Soulié publie dans la collection « Les aventures extraordinaires » un « Marie Ier, roi des sédangs » et enfin, en décembre 1927, nous trouvons dans le « Bulletin de l’école française d’extrême orient » un article de Marcel Ner. Tous trois se sont intéressés à lui pour la seule raison que son aventure aurait pu réussir comme celle de l’Anglais Brooke, fondateur d’une dynastie à Bornéo… Tous trois sont, dans des proportions différentes, enclins à considérer non sans raisons notre roi de façon très négative ! Des ouvrages plus récents ont remis son souvenir en mémoire, pour ne parler que de ceux en langue française, celui de Michel Aurillac, de l’Académie française, un récit très romancé et dans lequel l’auteur manifeste une sympathie marquée pour cet aventurier (8) et la remarquable biographie d’Antoine Michelland (9) dans laquelle il quitte son rôle habituel de chroniqueur des familles royales dans l’hebdomadaire « Point de vue ». Ce n’est plus un roman, c’est une thèse. La promotion de Mayréna étonna ou plutôt amusa Paris où il avait été très répandu et ceux qui avaient connu le nouveau monarque ne prirent pas trop sa royauté au sérieux. 

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Michelland puise d’abondance et plus encore dans la malveillante presse de l’époque, c’est souvent suave. Cette presse estima à quelques centaines de milliers de francs les sommes empruntées tant aux missions qu’au gouvernement et à quelques naïfs, par ce roi de l’autosuggestion alors qu’une personnalité plus sérieuse eût pu rendre cependant d’immenses services au pays en avançant de quelques années la pénétration française chez les Sedangs.

 

Qui était-il ?

 

Auguste Jean-Baptiste Marie Charles DAVID est né le 31 janvier 1842 à Toulon d’une famille d’origine juive chassée du royaume très catholique au XVème siècle à laquelle l’inquisition valut de se réfugier en France. Devenue de bonne et pieuse bourgeoisie, bien implantée dans l’armée (marine), l’administration et les affaires on s’attache à singer la noblesse comme le montre l’avalanche de prénoms en mémoire des parrain, marraine et aïeux, le dernier étant le prénom d’usage. 

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Le patronyme de « Mayrena » dont Charles, seul de la famille, s’est affublé en y ajoutant lorsque le besoin se fait sentir un titre de baron ou de comte est-il un rappel d’une lointaine origine de la famille dans la ville andalouse de Mairena ? Il l’utilisa systématiquement au cours de sa carrière militaire à une époque où, il est vrai, un patronyme à consonance israélite (surtout dans la marine) était un handicap. Il échoue en 1857 à l’examen d’entrée du « Borda » (indolence ou incompétence ?) qui ouvre les portes de l’école navale. 

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Il s’engage alors à 17 ans le 11 juillet 1859 au 6ème régiment de dragons. Il va de sanction disciplinaire en sanction disciplinaire et nous le retrouverons en 1862 dans les spahis de Cochinchine sans qu’on sache exactement quel fut son grade, sous-officier ou officier et s’il prit – comme il le prétendit – une part active à la prise de Bien Hoa le 16 décembre 1861 qui marque l’ouverture de la Cochinchine à la France. 

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Il quitte  l’armée en 1868 et reprend du service en 1870, il y gagne le grade de capitaine. Interviennent alors deux épisodes au moins obscurs, une sanction disciplinaire pour absence illégale le 14 janvier 1871 et un vol de 400 francs dans la caisse de son général. Accordons-lui le bénéfice du doute. Il est en tous cas fait chevalier de la légion d’honneur le 28 février 1871 et le 1er juillet 1873, les sanctions disciplinaires prononcées contre lui, nous ignorons lesquelles, sont levées, nous n’en saurons pas plus. 

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Son dossier de la  Légion d’honneur contient un avis de recherche du Parquet de la Seine daté de 1909… Il était mort depuis 19 ans ! 

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Son humeur entreprenante l’incita à des grands voyages en Extrême-Orient et en Océanie. Il revenait à Paris, goûtait largement les plaisirs de la vie civilisé puis repartait pour des contrées lointaines. Il retourne en Indochine où il vit à Baria, un petit port près de Saigon. Pendant un séjour à Paris, il aurait obtenu (comment ?) la mission d’aller remettre au Sultan d’Aceh (10) de la part du Président de la république un « magnifique sabre » qui avait disparu lorsque l’envoyé débarquait à Sumatra. Mayréna offrit alors à défaut de sabre ses services au Sultan qui les accepta plus ou moins ? Encore un point obscur de l’histoire de Mayréna, qui en comporte beaucoup d’autres, le sabre n’aurait jamais existé ou il n’aurait jamais été perdu puisque c’aurait été celui avec lequel paradait le roi des Sédangs ?

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Nous allons le retrouver fixé à Saigon. C’est ainsi qu’il proposa au gouverneur général Ernest Constans le plan d’un voyage d’exploration chez les peuplades disséminés sur la chaine annamitique et au-delà sur lesquelles on n’avait pas à ce moment d’indications précises. Celui-ci lui confia donc en 1887 une mission ou plus exactement autorisa son voyage. Il ne s’agissait que de recueillir des renseignements d’ordre géographique et ethnologique. Il s’agissait aussi de chercher sur le haut Donaï l’existence du caoutchouc. 1700 piastres furent avancées par le gouvernement pour subvenir aux frais de l’expédition. Celle-ci ne dépassa pas Bien-Hoa, les provisions, composées essentiellement de caisses de champagne s’était trouvées presque immédiatement épuisées. 

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Au demeurant, d’autres avaient pénétré chez les Moïs et le but de la mission était simplement de compléter leurs indications. Il ne semble pas que la caravane qu’il conduisit fut très pourvue de ressources. Les autorités annamites durent pendant toute une partie du voyage lui fournir des secours devenus essentiels. Au reste, quelques-uns de ses compagnons abandonnèrent bientôt l’explorateur.

 

L’année suivante, il obtint l’autorisation d’entreprendre la prospection des sables aurifères dans la région d’Attapeu située entre Khong et Tourane. 

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Tel était le but avoué de l’expédition mais en réalité, il était envoyé pour surveiller et au besoin déjouer les intrigues de quelques explorateurs étrangers, probablement des Allemands dont on signalait des menées suspectes dans cette région : Arrivé, malgré des difficultés dont la principale était le manque d’argent, dans le pays des Moïs, il les trouva en guerre avec une autre peuplade. On doit dire équitablement qu’auparavant il avait barré la route, quoiqu’en très modeste équipage, à ces suspects voyageurs allemands beaucoup mieux équipés et fortement escortés. A une attitude résolue, il avait joint quelques artifices arguant de traités qu’il avait –  disait-il – conclu au nom du gouvernement français. Les Allemands battirent en retraite. 

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Il partait en enfant perdu, la plus grande initiative lui était laissée mais il avait été prévenu qu’à la première réclamation diplomatique, il serait immédiatement désavoué. Le caractère officieux de la mission du futur roi des Sédangs ne peut faire aucun doute en dépit des démentis postérieurs de l’administration coloniale et malgré les dénégations intéressées de quelques braves fonctionnaires qui, dupés d’abord officiellement, restèrent un peu trop longtemps flattés de pouvoir s’honorer de l’amitié d’un souverain. Il fit en effet la traversée de Saigon à Qui-Nhon en compagnie du gouverneur Constans et ce fut le résident du port de Binh-Dinh qui réquisitionna les guides et les coolies nécessaires à l’expédition. 

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Dans cette entreprise, il est accompagné d’un singulier « poisson-pilote », Alphonse Mercurol, ancien sous-officier d’infanterie de marine, agent des contributions indirectes en disponibilité, aventurier aux petits pieds à la réputation de parasite. Il ne se déplace qu’un révolver à la main. Sa suite comprend encore quelques boys, un interprète de la sureté de Saigon, une congaï et huit miliciens chargé de lui servir d’escorte. Quatre Chinois envoyés par des commerçants de Saigon pour constater la richesse des mines d’or fermaient la marche. Mayrena portait une tunique bleue très brodée et constellée de décorations, un ample pantalon annamite en soie crème retenu par une large ceinture écarlate et à ses côtés un sabre rival de celui de la grande duchesse de Gerolstein. 

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Sans se préoccuper le moins du monde de l’amicale promesse d’un désaveu officiel, il se dirige sur Kon-Thum, centre de l’importante mission des Banhars. Les missionnaires avaient été avertis de son arrivé aussi l’un d’eux vint-il à sa rencontre avec deux éléphants et des chevaux de bâts. Son arrivée nous est décrit par le Père Guerlach (11) 

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« Ainsi que notre évêque nous y invitait je me portais au-devant de notre compatriote envoyé en mission officielle par le gouvernement français … Grande fut ma surprise en constatant que l’explorateur avait arboré un guidon bleu avec trois trèfles blancs en bande. Monsieur de Mayrena me donna alors sur sa mission  les explications suivantes envoyé par le gouvernement français, il ne devait en rien compromettre le drapeau français mais il lui fallait au contraire paraître agir uniquement sous sa responsabilité personnelle en évitant avec soin tout ce qui aurait un caractère officiel. Il devait grouper sous son autorité toutes les peuplades indépendantes et ne s’arrêter qu’à une journée du MékongSi l’entreprise réussissait et ne soulevait aucune difficulté diplomatique de la part d’une puissance européenne, il passerait alors la main à la France et, en récompense, recevrait la concession de mines aurifères… Quand j’arrivais chez Pim, il avait déjà passé deux traités au nom du gouvernement françaisA une distance aussi peu éloigné de la frontière annamite, me dit-il, je puis y aller carrément. Dans les régions où nous serons exposés à rencontrer des étrangers, j’agirai en mon nom personnelLes étrangers auxquels Mayrena faisait allusion étaient des Allemands dont m’avait déjà parlé M. Berger, résident général. Ils venaient par le Siam et le Laos». Le 10 mai l’expédition reprit sa marche. Le 13, elle atteignit les premiers villages chrétiens où elle se reposa quelques jours et le 23 elle campa à Kon Thum ».

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Le 10 mai l’expédition reprit sa marche. Le 13 elle atteignit les premiers villages chrétiens où elle se reposa quelques jours et le 23 elle campa à Kon Thum. Le surlendemain, Mayrena accompagné de Mercurol, du père Guerlach, de deux annamites, de dix Banhars et de quatre Chinois se mit en route à travers la foret. Le père Guerlach continue « La marche devint vite pénible car le terrain était couvert de bambous dont les branches enchevêtrées formaient une voute si basse qu’il fallait pour passer par-dessous se courber jusqu’à terre. Mayrena, d’un taille très élevée souffrait plus que tout autre de cette gymnastique et ne  cessait de s’écrier : « Que le diable emporte tous ces bambous ! ». Le 28 nous étions sur la rive gauche du Poko qui, après son confluent avec le Bla, forme le Sé-San. (actuellement Tonlé-san). 

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A Kon-Goung-Jé, les habitants signent un traité et reconnaissent pour grand chef Mayrena qu’ils prient de tirer quelques coups de carabine. Ils admirent la portée de cette arme mais ils aiment surtout les douilles vides en laiton qui constituent des ornements de première classe pour les tuyaux de pipes…Le 2 juin on nous apprend que le mois précédent trois européens suivis d’une escorte armée sont arrivés jusqu’à Attapeu, mais la fièvre et les grandes pluies les ont forcé à rétrograder. Ils ont annoncé l’intention de revenir à une époque plus favorable. Aux lunettes qu’ils portaient Mayrena crut reconnaître le signalement des explorateurs allemands. Le 3 juin Mayréna établit le « Constitution du royaume Sédang que plusieurs chefs signèrent le même jour : naturellement, je servis de secrétaire-interprète et contresignai comme témoin. Le chef des Keniongs conclut également une alliance et reçut plusieurs présents ; mais le Tao-muong d’Attapeu, instruit de ce qui s’était passé, confisqua les présents et lui infligea un forte amende pour avoir reconnu la juridiction d’une autre puissance que le Siam (le territoire des Keniongs ne fut rattaché aux possessions françaises qu’au mois de novembre 1893). Le 7 nous étions de retour chez moi après avoir reçu des averses diluviennes. Une partie des Saïgonnais et des Chinois avaient la fièvre. Mayrena écrivit aussitôt, pour le secrétaire d’état aux colonies et pour le gouverneur général deux comptes rendus fort détaillés que j’envoyais à Qui-Nhon par express ».

 

La tête lui était venue de se tailler un royaume dans ces régions.

 

Le 3 juin 1888 en se donnant une couronne sous le nom drôlichon de « Marie Ier », il proclamait : « Les territoires qui s’allient aujourd’hui prennent le nom de confédération des Moïs. Les territoires sédangs étant les plus considérables dans cette confédération, celle-ci prendra le nom de royaume sédang ».

 

Se souvenant alors de sa qualité d’ancien élève des jésuites, Mayrena se mit à faire la cour aux Pères et pendant plusieurs mois vécut à leurs crochets. Il employa d’ailleurs utilement ce temps à fonder, premier soin, l’ordre de Sainte-Marguerite, à déterminer sur le papier les limites du royaume des Sédangs et à le doter de diverses constitutions dont la première semble surtout remarquable par sa belle simplicité.

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Il aurait même participé à la confection d’un hymne national sur une musique (probablement) de l’un de ses frères musicien, dont nous n’avons pu retrouver les paroles mais le seul refrain, quelle belle humilité, « Gloria in excelsis Maria ». Cette déclaration constituait la royauté héréditaire et donnait au roi un pouvoir absolu. Il voulut bien toutefois accepter un conseil privé. Un article spécifiait la couleur du drapeau, bleu uni avec une croix blanche à étoile roue au centre. 

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Sa majesté devenue Marie Ier prenait pour capitale le village de Kou-Gung. La devise du royaume était « toujours Sédang, jamais cédant ». Ce qui est assez plaisant, c’est qu’il fit authentifier cet acte par le père Jean-Baptiste Guerlach qui regretta plus tard la facilité avec laquelle il avait reconnu le royaume, attestant que cette monarchie s’était fondée sans contrainte ! De son côté Mercurol, promu ministre des affaires étrangères s’efforçait en vain d’apprendre à signer.

 

Les Sédangs, habitant des régions fort peu accessibles se trouvaient alors au moins de fait pratiquement indépendants. Pendant quelques temps, tout marcha selon les désirs de sa Majesté et une première expédition au cours de laquelle il défit les Jaraïs, ennemis irréconciliables des Sédangs et des Banhars lui valut un grand prestige auprès des sauvages : Il avait été officier, il était énergique, il avait le sens du commandement. Par malheur, pendant qu’il se reposait à Kon-Thum son escorte fondit comme par enchantement. Le souverain ayant émis la prétention de payer sa troupe en billets de sa fabrication, boys et miliciens se hâtèrent de regagner la côte en maugréant. Ingratitude encore plus noire, sa congaï disparut avec un billet de 100 piastres, sa seule fortune. Comble de malheur, une seconde campagne pendant laquelle son armée de guerriers prit la fuit vint ébranler sérieusement sa gloire. 

UN FRANÇAIS, « MARIE Ier », ROI « IN PARTIBUS » DES MOÏS ET DES SÉDANGS, « GLORIA IN EXCELSIS MARIA » !

Ne le considérant alors plus comme un demi-Dieu, les Sédangs refusèrent de l’écouter. A la suite de cet échec, il réduisit son ambition à ne régner plus que sur les Banhars, peuplade annamite paisible et déjà convertie. 

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Mais les pères à leur tour prirent ombrage de ses projets et s’empressèrent de lui couper les vivres d’autant que leur protégé cherchait à les engager dans des dépenses de plus en plus considérables : Ne venait-il pas de commander à de naïfs Chinois de Hanoï 300 uniformes kakis pour vêtir son armée ? Ils en furent pour leurs frais et ne virent jamais un sous de leur facture de 5.500 francs. Il engagea ou aurait ensuit engagé une nouvelle campagne contre les Jaraïs en juin 1888 sur la rive droit du Poko à la suite de laquelle les Hmongs l’auraient accepté comme roi ? Au cours enfin d’une dernière expédition chez les Sédangs, il en profita pour rédiger la constitution définitive du royaume. Cette fois, le père Irigoyen qui lui servait de guide consentit à le signer : « Un village près du Laos signa un traité spécial par lequel le chef en présence de plusieurs notables Sédangs s’engageait à ne reconnaître aucun autre roi que Mayrena ».

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Nous ne sommes pas dans une totale pantalonnade puisqu’il recevait de Lemire, résident de Qui-Nhon un courrier daté du 19 septembre 1888 le félicitant des résultats obtenus. En septembre 1888, il quitte son royaume et prend le chemin d’Haïphong pour rencontrer le résident général. Celui-ci s’empressa de lui remettre quelques subsides tout en lui faisant comprendre que ses bons offices semblaient désormais inutiles, il lui serait agréable qu’il allât régner sur un autre point du globe. Rendu furieux par la ladrerie de l’administration, le monarque fait savoir que dans ces conditions, il entendait bien conserver en propre le royaume qu’il avait pris la peine de fonder. A Haïphong il se hâta de faire imprimer et distribuer d’innombrables brevets de son royal ordre de chevalerie. Pour conforter la réalité de ses droits allégués, il joue aux pères le mauvais tour d’affirmer qu’ils avaient accepté d’en assumer la gérance en son absence et que ses sujets étaient prêts à prendre les armes contre n’importe qui au premier signal donné par lui. Les  pères démontrèrent facilement au résident le ridicule de cette insinuation. Mayréna avait pris la précaution de s’embarquer sur un navire danois, le Freidj battant son pavillon pour rejoindre Hong-Kong. Il s’y retrouve totalement désargenté bien que porteur de nombreuses traites portant la signature bien imitée de Monseigneur François-Xavier Van Camelbeke des missions étrangères. Il obtient par sa faconde une audience spéciale du gouverneur anglais. En même temps, il propose aux consuls d’Allemagne et d’Angleterre de leur vendre son royaume. Ces derniers préviennent alors charitablement leur collègue français qu’un de leur compatriote a été victime d’une insolation, probablement frappé d'un sérieux coup de soleil provençal ?.

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Le gouvernement de l’Indochine, craignant que les indigènes n’aient été dupés par Mayréna envoie en mars 1889 un certain Guiomard les informer que leur ancien roi avait abusé leur confiance et que tous les chefs devaient lui remettre tous les drapeaux, insignes et proclamations et leur donne le choix ou d’élire un chef indigène ou de rejoindre la confédération Bahnar-Reungao (de 1888) dont le président Krui était déjà officiellement reconnu comme protecteur par la France. Sédangs et Hmongs choisirent ce dernier parti et échangèrent sans regret leurs étendards bleus contre le drapeau tricolore. Cette confédération dite « des sauvages » disparut définitivement lors de l’installation d’un commissaire français à Attapeu.

 

Incompris alors chez les siens, Mayréna retourne à Paris, commande des timbres-poste sur lesquels se jettent de naïfs « timbromanes » comme on disait alors, 

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puis, fuyant quelques anciens créanciers et les suites d’un faillite plus ou moins frauduleuse datant de sa jeunesse (12), il part s’installer à Bruxelles, crée des ministres, des comtes et des marquis, des actions de mines d’or et surtout, ce qui était d’un meilleur rapport, vendre le plus grand nombre possible de décorations, sa liste civile étant mince. 

 

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Mais en 1889, la justice le rattrape en Belgique pour vérifier la signature de quelques traites provenant soit disant de la mission des Banhars.

 

Il se décide à retourner dans ses états pour éviter d’avoir trop de démêlées avec des gens dont la profession est d’être assez gênants pour ceux qui se mettent au-dessus des simples et bonnes vieilles lois mais après avoir obtenu d’un « financier », Léon S. dont il fait un Duc de Sepyr et de Seydron, un prêt de 200.000 francs lui permettant de noliser un bateau. Il s’embarque avec quelques belges devenus pour la circonstance ministres ou officiers de sa maison royale. Mais le navire affrété à Anvers contenait en réalité une telle cargaison d’armes qu’il est arraisonné à Singapour par le gouvernement anglais qui met l’embargo sur le bâtiment et le chargement. Par ailleurs, le consul de France à Singapour l’avertit charitablement qu’il serait imprudent de débarquer en Annam par mer (ou de tenter d’y pénétrer par le Siam) puisqu’y circulent à son nom des mandats qui ne sont pas postaux, le gouvernement français ayant par ailleurs trouvé la plaisanterie un peu forte. 

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Il se réfugie alors, abandonné de tous, y compris de Mercurol dont il avait pourtant fait en tout modestie un «  marquis de Hanoï », sur la petite île de Tioman (aujourd’hui paradis touristique) au nord-est de Singapour et cherche à faire des affaires avec quelques sultans locaux tout en étant étroitement surveillé par les autorités anglaises, en survivant de chasse et de pèche tout en étant à l’abri de la horde de ses créanciers. 

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Confiné dans l'île avec quelques boys chinois, deux Egyptiens, un Anglais, M. Scott, et un Français, M. Villeroy, iIls habitaient la partie est de l'île et recevaient leurs provisions de Singapour. Les fonctions de chacun étaient parfaitement définies. Ainsi, M. Villeroy était le médecin du pseudo-roi, M. Scott remplissait la charge de ministre des travaux publics et avec l'administration du budget imaginaire de l'île. Au début de son installation à Tioman, le gouvernement anglais avait soupçonné Mayrena de vouloir créer un repaire de pirates, son installation coïncidant avec une certaine effervescence chez les Malais. Mais, interrogé sur ses intentions, Mayrena avait, dit un journal anglais, daigné répondre qu'il était venu à Tioman pour sa santé et rien de plus. On ne l'avait pas inquiété. Déjà M, Villeroy était mort. M. Scott l'avait abandonné et il se trouvait dans le dénuement le plus absolu. Il meurt le 11 novembre 1890 dans des circonstances demeurées mystérieuses (duel ? morsure de serpent ? assassinat ou suicide ? à moins qu’il n’ait finalement été retrouvé par un créancier rancunier ?). (« L’armée coloniale » du 20 janvier 1893). Il est inhumé par un belge qui lui était resté le dernier fidèle au cimetière musulman de Campong Javier à Kuala Rompin, dans le sultanat de Pahang dont dépendait son île. Sa tombe serait resté entretenue jusqu’à l’indépendance de la Malaisie 

 

Ses compagnons de gloire veillaient sur sa sépulture :

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La succession :

 

Pouvait-il en avoir une ? Il mourut sans avoir désigné son successeur comme ses constitutions lui en donnaient le privilège. Sa vie personnelle fut agitée. Michelland s’y attarde longuement, nous ne le ferons pas, nous retrouvons là le chroniqueur habituel des familles royales. Il contracta un premier mariage selon les lois de la république et de l’église. Son épouse n’ayant pas souhaité le suivre dans ses pérégrinations asiatiques, il s’en affranchit d’un trait de plume par ordonnance royale du 21 août 1888, ses qualités le dispensant évidemment de faire appel aux tribunaux de la république. Il eut ensuite diverses épouses ou concubines en Indochine puis en Malaisie. 

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Il a ou aurait eu de sa première congaï une fille, Yvonne, qui alimenta la chronique boulevardière. 

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Connue au début du siècle dernier à Paris comme demi mondaine sous le nom de « Comtesse de Moelly » elle était « très connue des habitués du bois de Boulogne » vivant probablement des subsides d’un généreux commanditaire, un prince russe. Il y eut un « accroc » dans sa carrière : elle aurait délesté quelques bijoutiers de la rue de la Paix de 100.000 francs de bijoux qu’elle avait eu l’étourderie d’oublier de régler. 

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Nous reconnaissons bien là la digne fille de son père. Elle bénéficia rapidement d’un non-lieu, le commanditaire ayant probablement désintéressé les victimes ? 

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Cette affaire fit naturellement la joie goguenarde des chroniqueurs des boulevards. Nous la retrouverons l’année suivante au cirque russe Bequetow reprenant son nom de « princesse de Mayréna » comme « merveilleuse dresseuse d’éléphants ». 

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Nous perdons ensuit sa trace. On aurait retrouvé notre princesse au début des années 40 à Bruxelles, elle avait peut-être retenu l’expérience de son père selon laquelle les pigeons y sont plus faciles à plumer ? Jamais ne prétendit-elle à règne sur le trône paternel ! Notre Marie Ier avait deux frères, Henri et Romaric, qui lui survécurent sans prétendre à la couronne, conservant le nom modeste mais sans tâche que leur avaient légué leurs parents. Nous en serions restés là si ne s’était constitué au Canada il y a une vingtaine d’années un « Conseil de régence du royaume des Sédangs » composé de fantaisistes sinon d’escrocs qui attribue ou cherche à attribuer moyennant payement de substantiels droits de chancellerie décorations et titres de noblesse (13).

 

Cette aventure n'a pas seulement un intérêt anecdotique, elle a un intérêt historique puisqu’elle a posé brutalement à l'Administration française la question de la situation exacte de cet « hinterland » alors menacé par les Siamois, et opposé deux doctrines.

 

D'abord celle des Pères missionnaires qui étaient d'avis de s'appuyer directement sur les Moï plus ou moins indépendants et de signer avec eux des traités qui donneraient à la France une autorité directe en dehors de tout intermédiaire annamite ce qui explique l’appui du père Guerlach.  Mais la doctrine qui finit par triompher fut celle de M. Lemire, résident et de son ami, M. de Kergaradec, Consul au Siam, qui, se plaçant au point de vue international, pensaient que la France ne pouvait étendre sa domination sur l'ensemble de la rive gauche du Mékong, en partie occupée par les Siamois soutenus par l'Angleterre, qu'en s’appuyant sur les droits de l'Annam sur lequel le protectorat était déjà reconnu. Nous en avons rapidement parlé dans des articles précédents (14). La question en droit international est tout simplement celle des « territoires sans maîtres » ce qui était le cas au moins dans cette partie sud du Laos français sur laquelle a régné Marie Ier, où les droits d l’Annam, était encore plus fuligineux que ceux du Siam. Ces territoires sont occupés par des indigènes (sauvages) auxquels on ne reconnait pas le droit de souveraineté même si on respecte les droits de propriété privé. Le droit international alors dégagé par le traité de Berlin en 1885 est clair, la souveraineté sur un territoire s’acquiert par occupation. 

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Ne citons que l’exemple de Stanley qui a conquis le Congo pour le compte personnel du roi des belges en signant 400 traités avec 2000 chefs de tribus (15). Mayréna connaissait évidemment son histoire. De la même façon, homme d’imagination autant que d’action, il prit sur lui de passer des conventions avec les indigènes se donnant avec complaisance les pleins pouvoirs  qu’il n’avait pas. Jusque-là, imprudemment ou pas, il défendait les intérêts français. Michelland a rédigé une véritable thèse, mais il cède malheureusement trop souvent au charme incontestable de l’escroc et a tendance à l’absoudre de toutes ses turpitudes. Laissons conclure de façon plus réaliste le Baron Marc de Villiers du Terrage qui a la charité de lui épargner le vocable d’escroc : « Bohème jusqu’au bout des ongles, Mayréna aurait dû se contenter de fonder sa principauté dans les voisinages de nos boulevards. Toutefois, avec un semblant de royaume, l’appui du Siam, beaucoup d’argent et quelques principes, il eût peut-être créé un petit Sarawak. Remarquablement intelligent, très bel homme, raisonnant, quand il le voulait, avec le plus grand bon sens, prestidigitateur émérite, la seul chose qu’il ne réussit pas à escamoter fut un royaume » (16).

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NOTES

 

(1) « L'Homme qui voulut être roi » publié en 1888, à l’origine du superbe film de John Huston avec les inoubliables Sean Connery et Michael Caine (1975).

 

(2) Jean Raspail « Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie » 1981. 

 

(3) Saint-Loup, « Le Roi blanc des Patagons » 1964.

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(4) http://www.alainbernardenthailande.com/article-paul-ganier-un-voyou-de-montmartre-commandant-en-chef-des-armees-du-roi-du-siam-87943667.html

 

(5) Maurice  Zimmermann «  Voyage du capitaine Cottes de Hanoï à Saïgon par Luang-pra-bang et la chaîne annamitique ». In : Annales de Géographie, t. 14, n°75, 1905. p. 281 s.

 

(6) « Une mission en Indochine – relation sommaire » in Bulletin de la société géographie de Paris, 1890, p. 216 s.

 

(7) Il publia dans le « Bulletin des amis du vieux Hanoï » puis en tirage à part « Un aventurier du XIXème siècle, Marie Ier Roi des Sédangs, 1888-1890 ».

 

(8) Michel AURILLAC « Le royaume oublié » 1986.

 

(9) Antoine Michelland « Marie Ier, le dernier roi français », 2012.

 

(10) Le sultanat d'Aceh (Achin) était un royaume d'Indonésie situé à la pointe nord de l'île de Sumatra.

 

 

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(11) « L’œuvre néfaste – les missionnaires en Indochine, assassinat de Robert et d’Odnd’hal, Mayréna roi des Sédangs » 1906.

 

(12) Cette faillite est bien réelle n’en déplaise à Michelland et ne fut clôturée que par jugement du Tribunal de commerce de Paris du 29 novembre 1899 : « Archives commerciales de la France » du 6 décembre 1899.

 

(13) www.sedang.org

 

(14) Voir nos deux articles H 1 « L’INCIDENT DE PAKNAM DU 13 JUILLET 1893 :

I - LES PRÉMICES : « L’AFFAIRE GROSGURIN » et H 2 « L’INCIDENT DE PAKNAM DU 13 JUILLET 1893 : II – LE PROCÉS : JUSTICE DES VAINQUEURS OU JUSTICE  DE CONCUSSIONAIRES ? ».

 

(15) Voir Charles Salomon « L'Occupation des territoires sans maître, étude de droit international. La conférence de Berlin, la question africaine, colonies et protectorats, droits des indigènes et droits de la civilisation, traités passés avec les indigènes » 1889.

 

(16) Baron Marc de Villiers du Terrage « Conquistadores et roitelets, rois sans couronne » 1906.

 
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30 septembre 2015 3 30 /09 /septembre /2015 18:01
203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

 

Le voyageur qui emprunte la route 213 conduisant de Kalasin à Sakonnakhon – une vingtaine de kilomètres avant la ville, dans la vaste forêt de Phupan – a son attention attirée par un panneau situé sur la gauche de la route « อนุสรณ์สถสถานถ้ำเสรีไทย – Seree thai cave memorial » (le mémorial de la grotte des Thaïs libres). La curiosité nous y a conduit. 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Une route bien entretenue d’environ 1.500 mètres conduit à une vaste aire de stationnement au fond de laquelle se trouve la statue du héros Tiang Sirikhan (เตียง ศิรีขันธ์) 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

ainsi qu’une stèle (bilingue) à l’allure d’un hagiographique éloge funèbre :

« Thiang Sirikhan, le guerrier de Phupan : né en 1909, il était natif de Sakhonnakon. Il fut éduqué à Sakonrat wittayanukul สกลราชวิทายานุกูล Udon pitayanukul  อุดรพิทยานุกูล et à l’université Chulalongkorn. Il servit son pays comme professeur, cinq fois comme député et trois fois comme ministre. Pendant la deuxième guerre mondiale, il dirigea le mouvement des Thaïs libres dans le nord-est de la Thaïlande. En 1952, il fut enlevé et tué par les barbares au pouvoir. Il fut le modèle du professeur idéal et du député honorable dévoué corps et âme à la démocratie. Il s’est sacrifié pour son pays et ses amis. Nommé le guerrier de Phupan, il est notre héros populaire, la plus grande fierté de Sakonnakhon ».

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Un sentier praticable de quelques centaines de mètres conduit à la grotte ou se situait son quartier général.

 

À l’occasion de nos recherches sur le mouvement des Thaïs libres, nous nous sommes plus particulièrement intéressés à ce fameux héros.

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Nous savons qu’il est né le 5 décembre 1909 dans le village de Phu Pek (ภูเพ็ก), tambon de Na Hua Bo (นาหัวบ่อ), dans la province de Sakon. C’est un petit village situé à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Sakhon un peu à l’écart de la nationale 22. Sa famille était probablement aisée puisqu’elle a doté la région de la vaste retenue d’eau connue sous le nom de Phu Pek reservoir

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN
Les deux écoles qu’il a fréquentées sont (toujours) des écoles pour enfants de riches et l’Université Chukalongkorn n’avait (n’a) pas la réputation d’accueillir en son sein les enfants issus des milieux défavorisés de la Thaïlande profonde. Nous ignorons tout de sa carrière d’enseignant, elle fut brève assurément puisqu’il entra très vite et sans interruption dans l’arène politique.

 

 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

L’entrée en résistance :

 

Le mouvement des Thaïs libres est en réalité la première alliance dans ce pays contre l’autoritarisme militaire sous forme de résistance souterraine lorsque les japonais sont entrés en Thaïlande le 8 décembre 1941. Après quelques escarmouches pour sauver l’honneur du pays, le régime du maréchal Pibun autorisa les Japonais à traverser le territoire et considéra la Japon comme un pays allié. Il pensait de toute évidence sauver son armée et la souveraineté du pays et échapper aux ravages et aux exactions que commettaient les Japonais dans les pays conquis. Mais il ouvrit aussi la route à ses adversaires politiques qui le considérèrent dès lors comme un collaborateur tout autant qu’un dictateur.

 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

La résistance contre la présence japonaise et la politique de Pibun commença dès le déclenchement des hostilités dans le Pacifique, à la fois de l’intérieur et surtout de l’extérieur, sous l’égide d’un chef charismatique, Pridi. Si on lit partout que ce mouvement fut une forme de résistance aux Japonais, il fut tout autant – surtout – une réponse à la politique intérieure. Il est aussi le résultat d’un conflit entre quatre groupes élitistes, la famille royale, l’aristocratie, les nouvelles élites surgies à la suite du coup d’état de 1932 et les chefs politiques locaux du nord-est, les quatre groupes (cinq si l’on différencie ceux qui opèrent depuis l’Angleterre et ceux qui opèrent depuis les États-Unis) qui dominèrent la vie politique de 1932 à 1952. Les nouvelles élites, ce sont les membres du « parti du peuple » dont nous savons qu’il n’avait rien de populaire et n’était plus qu’un club privé. La famille royale, ce sont les princes de la famille Chakri, pour l’essentiel descendance des innombrables garçons de Rama V. Les aristocrates, ce sont les Chao Phraya et les Phraya qui tenaient les rouages administratifs et militaires du pays jusqu’en 1932, le plus éminent étant Phraya Songsuradet (พระยาทรงสุรเดช). 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Les élites locales, ce sont les parlementaires, les plus influents, c’étaient les leaders de l’Isan, les quatres mousquetaires (สี่เสืออีสาน « les quatre mousquetaires de l’Isan ») : Tiang Sirikhan sur Sakonnakhon, Thongin Pouriphat (ทองอินทร์ ภูริพัฒน์) sur Ubonrachathani, 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Thawin Oudon sur Roiét (ถวิล อุดล

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

et Chamlong Daoruang sur Mahasarakham(จำลอง ดาวเรือง).

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN
 

Mais pour les membres des autres groupes de Thaïs libres qui opéraient (?) surtout depuis Londres et Washington (1), ce ne sont que des bouseux, bannok khokna (บ้านนอกคอกนา), des bouffeurs de riz gluant. 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Les députés lao des provinces du Nord-Est, du fait même de leur origine ethno-linguistique et du mépris relatif dans lequel ils étaient tenus, n'appartenaient pas à l'oligarchie dirigeante. Tenus dans une certaine mesure à l'écart ils allaient être, semble-t-il, pratiquement les seuls à prendre le régime parlementaire au sérieux. C'est l'un deux en tout cas, Thongin Phuripat, élu député de Ubon aux élections de décembre 1933 qui allait prendre la tête de l'opposition à l'Assemblée (2). C'est lui encore qui, en 1937, demanda l'autorisation de former un parti politique (4), autorisation qui lui fut d'ailleurs refusée, la demande étant  qualifiée de «  prématurée  » par le gouvernement Phraya Phahon.

 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Le mouvement surgit en dépit – ou à cause – de graves conflits entre ces groupes (sans tenir compte des conflits de personnes permanents à l’intérieur de chaque groupe, la devise des « quatre mousquetaires de l’Isan » n’était pas toujours « un pour tous, tous pour un » !) : conflit entre les nouvelles élites et la famille royale et l’aristocratie d’une part, conflit entre les nouvelles élites et la marine sont l’égide de Pridi et l’armée de Pibun.  Pridi réussit à fédérer ces forces qui jouèrent un rôle significatif pendant la guerre et dans les années d’après-guerre.

 

Il est de bon ton de faire du mouvement des Thaïs libres une opération de résistance souterraine à l’occupation japonaise. Il semblerait bien plutôt qu’il soit une alliance contre l’autocratie militaire au moins jusqu’en 1949, disparue alors de ses propres faiblesses. Pas plus fut-il un mouvement de masse, ce ne fut certes pas la levée du Peuple en armes !

 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

On ne peut évidemment pas comparer la « résistance » thaïe à ce que fut la résistance française, mouvement de masse s’il en fut puisque, comme chacun sait, en 1946, tous les français avaient été résistants. Les Japonais sont entrés au Siam essentiellement pour s’en servir de base de départ à leur projet d’invasion de la Birmanie puis des Indes anglaises vers l’ouest, de la Malaisie et de Singapour vers le sud , il n’y a pas eu d’ « occupation » systématiquement féroce comme en Chine, en Corée, en Mandchourie, en Indochine française ou dans les îles du Pacifique. Bien que les sources manquent (les Japonais ont prudemment détruits leurs archives avant la défaite finale), et aussi odieux qu’ait pu être ponctuellement leur comportement, il n’y eut probablement jamais plus de 50.000 hommes en Thaïlande alors que la France nourrissait une armée allemande de 400.000 hommes et, dans les départements qui leur étaient affectés, 200.000 Italiens.

 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Toutefois notre propos n’est pas d’écrire ou de réécrire l’histoire de la résistance thaïe mais d’étudier un personnage situé dans la province de Sakonnakhon, que beaucoup considèrent comme un héros, sur l’histoire duquel planent beaucoup de mystères….

Si nous allons parler essentiellement au conditionnel, c’est tout simplement parce que les sources ne sont pas assurées et souvent contradictoires. La raison en est simple, la règle d’or de tout mouvement clandestin est de ne laisser aucune trace écrite. Il faut alors se fier aux mémoires parfois défaillantes ou souvenirs postérieurs, souvent embellis de fanfaronnades, surtout lorsqu’ils proviennent de résistants de la 25ème heure, la Thaïlande n’y a pas échappé (3).

 

Les résistants de la 25ème heure vus par Hergé : 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Au début de l’année 1945, alors que la défaite japonaise est d’ores et déjà inéluctable, et à l’instigation de Pridi, Tiang aurait décidé d’organiser une base dans sa région natale en y créant des unités de guérilla ? La base de Sakon fut ainsi créée en mai 1945 (parachutage de deux agents anglais munis d’équipement radio et de deux Thaïs) contre laquelle aucune attaque ne fut jamais menée par les Japonais qui avaient d’autres soucis. Les Anglais interviennent probablement pour court-circuiter une intervention des Américains ? Ils auraient été rejoints par une petite troupe d’une centaine d’hommes chargés de fournitures (munitions ?) accompagnant une vingtaine de chars à buffles le long d’un chemin difficile ? 

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Le but de cette opération aurait été essentiellement de recueillir des renseignements venus des mouvements de résistance du Laos (mouvement beaucoup plus structuré en particulier par la présence de militaires français). Ce n’est que le 15 juillet 1945, moins d’un mois avant la capitulation (le 9 août) qu’une compagnie (entre 100 et 250 hommes) japonaise arriva à Sakon, probablement via l’aéroport actuel et aurait commencé à effectuer des patrouilles de nuit sans faire l’objet d’attaques frontales ? Tout au plus savons-nous qu’au mois de juin Tiang aurait exécuté un homme soupçonné d’avoir été un espion des Japonais ? Pas d’explosifs sous un pont, pas de sabotage de train (il n’y en a pas dans la région), pas de Mata-Hari, pas de destruction d’un camp japonais, pas de femmes tondues et pas de collaborateurs fusillés, les Japonais les plus proches sont à vol d’oiseau à 100 kilomètres de l’autre côté du Mékong et la forêt de Phupan n’est peuplée que de singes et de cervidés. La base de Tiang a-t-elle servi de dépôt d’armes parachutées (d’où et où) et dont on ne sait à quoi elles auraient été utilisées ? La grotte telle que nous pouvons librement la visiter ne semble pas pouvoir accueillir une centaine d’hommes et encore moins le contenu d’une vingtaine de chars à buffle ? 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Ces guérillas, à la demande même du commandement allié, n'entrèrent pas en action et le mouvement Free Thai  se borna à une activité de renseignement (2) (4) (5).

 

L’après-guerre

 

Après le départ des Japonais, Tiang aurait accompagné le célèbre Jim Thomson, le « roi de la soie » et surtout ancien O.S.S devenu membre actif de la C.I.A aux frontières du Laos pour assurer les insurgés indochinois du soutien des U.S.A dans leur lutte pour l’indépendance ? 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Tiang n’avait jamais caché ses sympathies pour les populations colonisées du Laos et de l’Indochine française. Un mystère plane toujours sur le rôle particulièrement trouble de l’espion américain et sur sa disparition mystérieuse en Malaisie ? Tiang n’avait jamais non plus caché ses sympathies pour la République démocratique du Vietnam créée en 1945, organisant la fuite de révolutionnaires Vietnamiens fuyant la brutale réoccupation du Laos par les français au milieu de l’année 1946 et probablement aussi en 1951 un trafic d’armes en direction de l’autre rive du Mékong (les armes stockées dans sa grotte ?) par l’intermédiaire de trafiquants chinois ? Son épouse  Niwat (นิวาศน์) sur laquelle nous ne savons rien aurait même vendu ses bijoux pour cela ?

 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

À l'automne 1947, il n’est plus au gouvernement mais il est l’initiateur de la création à Bangkok d'une « Ligue de l'Asie du Sud-Est » réunissant des Siamois progressistes, des exilés laotiens, khmers  et vietnamiens dont il est le président avec le soutien actif de Thongin Phuripat, alors titulaire d'un portefeuille de ministre de l’industrie dans le gouvernement Tawan thamrongnawasawat. Un coup d’état en novembre 1947 ramene Phibun Songkhram à la tête des forces armées et fait une fois de plus de Khuang Aphaïwong le chef du gouvernement, et le coup d'état d'avril 1948 entraîne le remplacement de celui-ci par Phibun. Le contre-coup d'état de Pridi le 26 février 1949 échoue.

 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

La carrière politique

 

Politiquement, Tiang fut élu une première fois député de la province de Sakhon à l’âge de 28 ans en 1937 et réélu sans interruption jusqu’en 1952. En tant que député, il semble s’être surtout préoccupé du développement de l’irrigation, question cruciale pour l’agriculture en Isan. A la fin du mois de juillet 1944, les défaites nippones était acquises et la position de Pibun devenue chancelante, Thongin et Tiang provoquent la mise en minorité du gouvernement en profitant de l'absence des militaires parmi lesquels étaient recrutés la plupart des députés nommés (la moitié de l’assemblée) qui se trouvaient à l'époque dans leurs unités. Tiang et Thongin sont alors désignés comme ministre sans portefeuille dans le cabinet de Tawee Punyaketu (ทวี บุณยเกตุ) du 31 août au 17 septembre 1945, ensuite, toujours sans portefeuille dans le cabinet de Semit Pramot du 17 septembre 1945 au 31 janvier 1946. Après une brève parenthèse, nous le retrouvons une dernière fois sans portefeuille dans le cabinet du contre-amiral Tawan thamrongnawasawat (ถวัลย์ ธำรงนาวาสวัสดิ์) du 23 août 1946 au 30 mai 1947. 

 

Politiquement, Tiang fut élu une première fois député de la province de Sakhon à l’âge de 28 ans en 1937 et réélu sans interruption jusqu’en 1952. En tant que député, il semble s’être surtout préoccupé du développement de l’irrigation, question cruciale pour l’agriculture en Isan. A la fin du mois de juillet 1944, les défaites nippones était acquises et la position de Pibun devenue chancelante, Thongin et Tiang provoquent la mise en minorité du gouvernement en profitant de l'absence des militaires parmi lesquels étaient recrutés la plupart des députés nommés (la moitié de l’assemblée) qui se trouvaient à l'époque dans leurs unités. Tiang et Thongin sont alors désignés comme ministre sans portefeuille dans le cabinet de Tawee Punyaketu (ทวี บุณยเกตุ) du 31 août au 17 septembre 1945, ensuite, toujours sans portefeuille dans le cabinet de Semit Pramot du 17 septembre 1945 au 31 janvier 1946. Après une brève parenthèse, nous le retrouvons une dernière fois sans portefeuille dans le cabinet du contre-amiral Tawan thamrongnawasawat (ถวัลย์ ธำรงนาวาสวัสดิ์) du 23 août 1946 au 30 mai 1947. Le 10 avril, il est désigné comme chef de la commission de réconciliation franco-thaï. Nous ignorons quel rôle il y a concrètement joué. Il est en tous cas absent à la signature des « accord de règlement franco-siamois » signés à Washingon le 17 novembre 1946.

De mars à mai 1949, en compagnie de son collègue Thongin Pouriphat, il est traduit en justice et accusés à la fois de communisme et d'avoir comploté pour la séparation du Nord-est. Il était probablement en fuite puisque sa tête avait été mise à prix 5.000 baths et qu’il avait été arrêté le 14 mars précédent nous apprend la presse malaise.  Au cours de son procès fut exhibée une photo de lui en compagnie de Ho Chi Minh dont il prétendit qu’elle était un montage ? Vrai ou faux ? Ses rapports avec le Vietminh sont incontestables. On peut enfin supposer qu’il ait pu rencontrer Ho Chi Minh qui resta réfugié dans les environs de Nakhonpanom de 1927 jusqu’au début des années 30 ? Ils furent en tous cas acquittés. Tiang Sirikhan reste député et en 1952, est réélu dans sa province de Sakhon Nakhon.

Il y eut de toute évidence à cette époque des complots autonomistes dans le Nord-Est. Un premier complot fut découvert à Ubon en 1949, dans lequel était impliqué un ancien collaborateur de Tiang Sirikan (2) à qui l'on reprochait non seulement de recruter des volontaires pour combattre aux côtés du Viet Minh mais de travailler en liaison avec le Prathet Lao à la création dans le Nord-Est d'un état indépendant.

 

Une fin mystérieuse :

 

En décembre 1952, (c’est toujours Pibun qui est premier ministre), la presse rapporte qu'il avait pris la fuite vers la Birmanie pour échapper à une arrestation sous de nouvelles accusations de conspiration. La version que l’on trouve à peu près partout est qu’il avait été tué le 13 décembre (étranglé puis son corps brulé) sur ordre du chef de la police, Phao Siyanon (เผ่า ศรียานนท์),  dans une forêt de la province de Kanchanaburi. Une autre version indique qu’il serait parti au Laos rejoindre le prince Souphannouvong pour mettre sur pied un mouvement pan-lao. Toutes convergent pour affirmer qu'il avait été tué avec plusieurs de ses amis par la police de Phibun dirigée par le général Phao Siyanon.

 

Mais la légende de ce martyr est-elle exacte ? On ne prête qu’aux riches et le sinistre chef de la police avait les mains couvertes de sang mais peut-être pas celui de Tiang ? Le dit chef de la police a fait « exécuter » à la même époque d’autres militants « communistes » mais leurs cadavres ont été soigneusement exhibés, ce qui ne fut pas le cas de celui de Tiang ?

 

Le déclassement au moins partiel des archives de la CIA en 2010 nous livre une information capitale qui n’a apparemment été exploitée par aucun historien et qui contredit formellement cette version : dans son bulletin « Current Intelligence Bulletin » de novembre 1954 (partiellement censuré) nous le retrouvons à la tête d’un « Thai liberation committee » au nord du Laos (sous influence communiste). Un gouvernement en exil sponsorisé par le Vietminh ? Malheureusement, une partie du texte (probablement la plus intéressante ?) est caviardée, déclassement peut-être mais déclassement très partiel ?  Les commentaires sont en tous cas dépourvus de toute équivoque. On peut penser ce que l’on veut du rôle de la C.I.A mais la qualité de ses sources n’est pas toujours sujette à caution.

 

Il y a à cette version sinon une preuve, du mois une présomption qui nous apparait sérieuse :

 

Nous avons lu avec curiosité un paragraphe de l’ouvrage de Reynolds (notre article 202) concernant Tiang Sirikhan « le guerrier de la forêt de Phupan » qui n’a pas manqué de nous interpeler : « Du début avril à mi-juin, le Force 136 largua en 3 fois plus de matériel que le Détachement 404, avec 75.000 livres de matériel pour Sakhon Nakon ….Le 12 mai, l’OSS larguait Holladay (Missionnaire qui parlait thaï) et Chalong Pungtrakun. Ils étaient accueillis par un officier Free Thais et emmenés  dans un camp situé à 60 km de Sakhon Nakon. Holladay dans un message à Coughlin le 16 mai 1945, disait que 100 hommes recevaient chaque semaine un entraînement et que Tiang avait déjà préparé 10 camps séparés et s’apprêtait à construire une piste d’atterrissage. Le 30 mai Force 136 parachutait le major britannique David Smiley et le sergent « Gunner » Collins et deux Thaïs entrainés en Inde. 100 hommes en uniforme vinrent prendre le matériel et l’apportèrent au camp avec une vingtaine de chariots à buffalos….

 

Nous connaissons déjà avec certitude le camp de base de Tiang Sirikhan, dans cette grotte de la forêt de Phupan.

 

Qu’en était-il des pistes d’atterrissage ?

Il semblerait qu’à l’époque, tout ait été d’ores et déjà en place ? Nous savons que dans les années 20, il y avait dans chaque province au moins un point d’atterrissage, essentiellement pour le service postal aérien, les nécessités d’urgence médicale et éventuellement des transports de personne faute de voies ferrées ou de routes praticables (6). Le camp de Phunpan est actuellement accessible depuis Sakon sans la moindre difficulté avons-nous vu. On peut penser que depuis l’aéroport de Sakhon, les pistes qui y conduisaient à l’époque devaient bien faire effectivement une soixantaine de kilomètres. Il existe un autre point d’atterrissage situé à une vingtaine de kilomètres de là en direction de Kalasin, à Namphungdam (น้ำพุงดำ) probablement alors beaucoup plus difficile d’accès pour autant qu’il ait existé à l’époque ce qui est plausible. Il est situé aux coordonnées 16° 57’ 46 ” nord et 103° 58’ 06 “ est. Il est indiqué sur de nombreux sites spécialisés comme comportant une modeste piste de 264 mètres de long, bien suffisante à l’époque (par exemple :

http://www.aisthai.aviation.go.th/webais/pdf/AD%20vol2/AD2_28VTUI14.pdf ou

http://airportguide.com/airport/Thailand/Nam_Phung-VTUF/)

Les dix camps séparés ?

Il est permis de se poser des questions sans porter atteinte de façon posthume à la mémoire de Tiang. Le camp actuel que nous avons visité est un lieu de culte et de pèlerinage. Une cérémonie est célébrée tous les ans à l’anniversaire de sa naissance. Á notre connaissance, dans la province de Sakhon tout au moins, il n’y a nul vestige d’autres camps qu’aurait organisés le héros, ni stèle, ni plaque commémorative. S’il y a eu neuf autres camps, il n’en subsiste rien ou en tous cas rien dont nous ayons trouvé trace ?

Les parachutages ?

La question des parachutages est bien connue compte tenu des milliers de lâchers qui ont eu lieu pendant la guerre en France. La procédure fut certainement la même ici. L’agent Smiley a bien été parachuté, il en reste une trace photographique. Ne parlons que du matériel : 75.000 livres représentent approximativement 34 tonnes.  Le matériel étaient contenu dans les fameux containers cylindriques de 1,70 de long sur 0,40 m de diamètres qui pesaient à vide 46 kilos, en pleine charge, 159 kilos, et contenaient donc 113 kilos d’armes. Il y aurait donc eu (34/0,159) 218 containers lancés, parachutages effectués probablement dans les plaines où se situe l’aéroport. Chaque parachutage envoyait au sol entre 15 et 30 containers, soit en grappe soit isolément. Il y aurait donc eu une moyenne d’une grosse vingtaine de parachutages, ce qui est tout à fait plausible, il est difficile d’être plus précis évidemment. Chacun des 20 chars à buffle aurait donc transporté une dizaine de containers, c’est parfaitement plausible. Quel était le contenu d’un container ? C’est bien là où nous avons été conduits à nous poser des questions. Un exemple tiré d’un site animé par des anciens des S.A.S nous éclaire (http://association-sas.chez-alice.fr/PgeContainers&Parachutes.htm) : 6 fusils mitrailleurs Bren avec 20 chargeurs et 6.000 cartouches, 36 fusils U.S de type M 1 et 5.400 cartouches (calibre 30 i.e. 7,62 mm), 27 pistolets mitrailleurs Sten (l’arme mythique de la résistance) avec 80 chargeurs et 7.600 cartouches calibre 9 mm), 5 pistolets de calibre 38 avec 250 cartouches (probablement le revolver américain Smith et Wesson ?), 40 grenades Mills à fragmentation, 8 kilos d’explosif (plastic) avec 52 détonateurs, 6.600 cartouches supplémentaires de 9 mm (pour la Sten). Si ce contenu a été parachuté 218 fois, mettons 200 compte tenu des containers perdus ce qui arrivait souvent, les maquis de Tiang auraient donc reçu 1.200 fusils mitrailleurs, 7.200 fusils, 5.400 pistolets mitrailleurs et 1.000 revolvers. Chaque container suffisait à armer lourdement 60 hommes, les 34 tonnes de matériel était suffisantes pour armer une division de 12.000 hommes. Ils étaient 100 ….. Il est difficile de mettre en doute les précisions données par Reymolds, alors se pose irrémédiablement la question : Qu’est devenu cet arsenal qui n’a jamais été utilisé (en Thaïlande…) pour participer à des actions armées contre l’occupant ?

Raisonnons par analogie : Que s’est-il passé en France ? En 1944 devant la crainte d’un coup de force communiste, le Général De Gaulle a organisé le désarmement massif des maquis. Il y a réussi mais de façon partielle. Nous trouvons de temps à autre dans les régions reculées où les parachutages étaient surabondants des containers utilisés comme bacs à fleur, ils sont parfaits pour cela, ce n’est pas un délit. De nombreuses carabines U.S M 1, conservées de façon plus ou moins régulières, après une brève transformation (alésage de la chambre) sont devenues de très régulières armes de chasse au gros gibier. Combien de Sten plus ou moins rouillées dorment encore comme « souvenir de guerre » sur les hottes de cheminée dans des fermes reculées de la France profonde ? Compte non tenu de celles utilisées par le trop fameux « Gang des tractions avant » dont certains membres étaient des résistants qui avaient mal tourné ? Restons-en là. S’il est arrivé que dans les maquis français, il y ait parfois eu plus de résistants que d’armes, il n’en fut pas de même en Thaïlande, au moins dans la province de Sakon ! Nous ne connaissons évidemment pas le marché des armes parallèles en Thaïlande, mais nous n’avons jamais entendu parler ni vu de containers transformés en bac à fleur, de carabines U.S. utilisées pour la chasse au buffalo ni de Sten conservées à titre de souvenir ou utilisées par un ex free-thaï ayant viré à la vouyoucratie.

Il est donc tout à fait plausible de penser que cet énorme arsenal ait traversé le Mékong avec peut-être l’aide de Jim Thomson mais ce n’est qu’une hypothèse.

 

NOTES

 

(1) Le fait que les écussons que portaient les résistants locaux, « Free thaï » soient en Anglais est tout de même significatif d’un certain téléguidage ou d’un téléguidage certain de l’extérieur. Nos FFI étaient la Force françaises de l'intérieur et non la French force inside et les FTP plus ou moins dépendant de Moscou restaient des Francs-tireurs et partisans et non des Снайперы и партизаны.

(2) Nous citons l’article de Pierre Fistié « Minorités ethniques, opposition et subversion en Thaïlande » In Politique étrangère N°3 - 1967 - 32e année pp. 295-323.

(3) Certains sites Internet parlent des 3.000 « valeureux combattants » de la forêt de Phupan, les Thaïs ont le sens de l’hyperbole. D’autres sources parlent pour tout le pays de 80 bataillons de 500 à 700 hommes, soit environ 50 000 entraînés qui auraient attaqué les Japonais si une occasion s’était présentée. Il n’y a probablement pas eu dans tout le pays, du nord au sud et de l’est en ouest une telle inflation de combattants ?

(4) Ce sont ces renseignements qui permirent à un commando de la Force 136 de détruire le fameux pont sur la rivière Kwaï.

(5) Voir l’article de Pierre Fistié « Communisme et indépendance nationale : le cas thaïlandais (1928-1968) » in Revue française de science politique, 18e année, n°4, 1968. pp. 685-714.

Nous avons par ailleurs dans notre article 202 « La résistance des Thaïlandais, les Free Thais, pendant la seconde guerre mondiale ? » analysé les raisons pour lesquelles le mouvement, ou plutôt « les » mouvements n’ont jamais réalisé d’action d’éclat ni même d’action tout court, querelles entre les chapelles (celle de Londres, celle de Washington et celle de l’intérieur), rivalités entre les services anglais, chinois et américains, absence de soutien populaire (jamais les « Free thais », même en Isan, n’ont été dans la population « comme un poissons dans l’eau ») et probablement aussi, totale incompétence de certains de ses dirigeants, notamment sur le terrain de l’action militaire ce qui explique la réticence des Anglais et des Américains à les engager dans des actions militaires.

(6) Voir notre article  Isan 29 « Chemin de fer et service aérien « dans les années 20 en Isan » et celui du Colonel Phraya Chalemhakas : « L’aviation au Siam » in Éveil économique de l’Indochine  du 8 juillet 1923 qui fait référence à l’aéroport de Sakhon.

 

 

 

Références

 

 

• « Irrigationalism – the politics and ideology of irrigation development in the Nam Songkhram Basin, Northeast Thailand » par David John Humphrey Blake (A thesis submitted to the School of International Development, University of East Anglia, in partial fulfilment of the requirements for the degree of Doctor of Philosophy Novembre 2012)

• « The Seri thai movment. A prosopograhpical approche » par Sorasak Ngamcachonkulkid (2006)

• « The secrets war – The office of strategic service in world war II » édité par  Georges Chalou,  publié par la librairie du congrès en 1992.

• « Thai politics in Phibun’s government under the US world order – 1948 – 1957 » par Nattapol Chaiching (A Dissertation Submitted in Partial Fulfillment of the Requirements  for the Degree of Doctor of Philosophy Program in Political Science  Faculty of Political Science Chulalongkorn University  Academic year 2009)

• « Thailand’s Secret War - The Free Thai, OSS, and SOE during World War II » par E. Bruce Reynolds à Cambridge, 2004.

• « The End of the Innocents - How America’s longtime man in Southeast Asia, Jim Thompson, fought to stop the CIA’s progression from a small spy ring to a large paramilitary agency — and was never seen again » par Joshua Kurlantzick, 2011.

• «  Remembering your Feet: Imaginings and Lifecourses in Northeast Thailand » par Susan Upton,  University of Bath, Department of Social and Policy Sciences, août 2010.

• « What Did The Free Thai Movement (Seri Thai) Accomplish During World War II  ?  » sur le site dont le titre est tout un programme : http://www.khonkaen.ws/what-did-the-free-thai-movement-seri-thai-accomplish-during-world-war. Les animateurs de ce site ont passé la grotte au détecteur de métaux et n’y ont trouvé aucune trace de métaux anciens ?

• Philippe Mullender « L'évolution récente de la Thaïlande » In Politique étrangère N°2 - 1950 - 15e année pp. 213-233.

• La liste des membres des cabinets thaïs se trouve sur le site (bilingue) http://www.cabinet.thaigov.go.th/eng/

• Les articles de Fistié, notes 2 et 5.

• http://www.geekbackpacker.com/sakhonNakon.php (en thaï)

• http://www.bangkokpost.com/travel/26753_editorialDetail_seri-thai- museum.html?reviewID=2458

La carrière politique

 

Politiquement, Tiang fut élu une première fois député de la province de Sakhon à l’âge de 28 ans en 1937 et réélu sans interruption jusqu’en 1952. En tant que député, il semble s’être surtout préoccupé du développement de l’irrigation, question cruciale pour l’agriculture en Isan. A la fin du mois de juillet 1944, les défaites nippones était acquises et la position de Pibun devenue chancelante, Thongin et Tiang provoquent la mise en minorité du gouvernement en profitant de l'absence des militaires parmi lesquels étaient recrutés la plupart des députés nommés (la moitié de l’assemblée) qui se trouvaient à l'époque dans leurs unités. Tiang et Thongin sont alors désignés comme ministre sans portefeuille dans le cabinet de Tawee Punyaketu (ทวี บุณยเกตุ) du 31 août au 17 septembre 1945, ensuite, toujours sans portefeuille dans le cabinet de Semit Pramot du 17 septembre 1945 au 31 janvier 1946. Après une brève parenthèse, nous le retrouvons une dernière fois sans portefeuille dans le cabinet du contre-amiral Tawan thamrongnawasawat (ถวัลย์ ธำรงนาวาสวัสดิ์) du 23 août 1946 au 30 mai 1947. Le 10 avril, il est désigné comme chef de la commission de réconciliation franco-thaï. Nous ignorons quel rôle il y a concrètement joué. Il est en tous cas absent à la signature des « accord de règlement franco-siamois » signés à Washingon le 17 novembre 1946.

De mars à mai 1949, en compagnie de son collègue Thongin Pouriphat, il est traduit en justice et accusés à la fois de communisme et d'avoir comploté pour la séparation du Nord-est. Il était probablement en fuite puisque sa tête avait été mise à prix 5.000 baths et qu’il avait été arrêté le 14 mars précédent nous apprend la presse malaise.  Au cours de son procès fut exhibée une photo de lui en compagnie de Ho Chi Minh dont il prétendit qu’elle était un montage ? Vrai ou faux ? Ses rapports avec le Vietminh sont incontestables. On peut enfin supposer qu’il ait pu rencontrer Ho Chi Minh qui resta réfugié dans les environs de Nakhonpanom de 1927 jusqu’au début des années 30 ? Ils furent en tous cas acquittés. Tiang Sirikhan reste député et en 1952, est réélu dans sa province de Sakhon Nakhon.

Il y eut de toute évidence à cette époque des complots autonomistes dans le Nord-Est. Un premier complot fut découvert à Ubon en 1949, dans lequel était impliqué un ancien collaborateur de Tiang Sirikan (2) à qui l'on reprochait non seulement de recruter des volontaires pour combattre aux côtés du Viet Minh mais de travailler en liaison avec le Prathet Lao à la création dans le Nord-Est d'un état indépendant.

 

Une fin mystérieuse :

 

En décembre 1952, (c’est toujours Pibun qui est premier ministre), la presse rapporte qu'il avait pris la fuite vers la Birmanie pour échapper à une arrestation sous de nouvelles accusations de conspiration. La version que l’on trouve à peu près partout est qu’il avait été tué le 13 décembre (étranglé puis son corps brulé) sur ordre du chef de la police, Phao Siyanon (เผ่า ศรียานนท์),  dans une forêt de la province de Kanchanaburi. Une autre version indique qu’il serait parti au Laos rejoindre le prince Souphannouvong pour mettre sur pied un mouvement pan-lao. Toutes convergent pour affirmer qu'il avait été tué avec plusieurs de ses amis par la police de Phibun dirigée par le général Phao Siyanon.

 

Mais la légende de ce martyr est-elle exacte ? On ne prête qu’aux riches et le sinistre chef de la police avait les mains couvertes de sang mais peut-être pas celui de Tiang ? Le dit chef de la police a fait « exécuter » à la même époque d’autres militants « communistes » mais leurs cadavres ont été soigneusement exhibés, ce qui ne fut pas le cas de celui de Tiang ?

 

Le déclassement au moins partiel des archives de la CIA en 2010 nous livre une information capitale qui n’a apparemment été exploitée par aucun historien et qui contredit formellement cette version : dans son bulletin « Current Intelligence Bulletin » de novembre 1954 (partiellement censuré) nous le retrouvons à la tête d’un « Thai liberation committee » au nord du Laos (sous influence communiste). Un gouvernement en exil sponsorisé par le Vietminh ? Malheureusement, une partie du texte (probablement la plus intéressante ?) est caviardée, déclassement peut-être mais déclassement très partiel ?  Les commentaires sont en tous cas dépourvus de toute équivoque. On peut penser ce que l’on veut du rôle de la C.I.A mais la qualité de ses sources n’est pas toujours sujette à caution.

 

Il y a à cette version sinon une preuve, du mois une présomption qui nous apparait sérieuse :

 

Nous avons lu avec curiosité un paragraphe de l’ouvrage de Reynolds (notre article 202) concernant Tiang Sirikhan « le guerrier de la forêt de Phupan » qui n’a pas manqué de nous interpeler : « Du début avril à mi-juin, le Force 136 largua en 3 fois plus de matériel que le Détachement 404, avec 75.000 livres de matériel pour Sakhon Nakon ….Le 12 mai, l’OSS larguait Holladay (Missionnaire qui parlait thaï) et Chalong Pungtrakun. Ils étaient accueillis par un officier Free Thais et emmenés  dans un camp situé à 60 km de Sakhon Nakon. Holladay dans un message à Coughlin le 16 mai 1945, disait que 100 hommes recevaient chaque semaine un entraînement et que Tiang avait déjà préparé 10 camps séparés et s’apprêtait à construire une piste d’atterrissage. Le 30 mai Force 136 parachutait le major britannique David Smiley et le sergent « Gunner » Collins et deux Thaïs entrainés en Inde. 100 hommes en uniforme vinrent prendre le matériel et l’apportèrent au camp avec une vingtaine de chariots à buffalos….

 

Nous connaissons déjà avec certitude le camp de base de Tiang Sirikhan, dans cette grotte de la forêt de Phupan.

 

Qu’en était-il des pistes d’atterrissage ?

Il semblerait qu’à l’époque, tout ait été d’ores et déjà en place ? Nous savons que dans les années 20, il y avait dans chaque province au moins un point d’atterrissage, essentiellement pour le service postal aérien, les nécessités d’urgence médicale et éventuellement des transports de personne faute de voies ferrées ou de routes praticables (6). Le camp de Phunpan est actuellement accessible depuis Sakon sans la moindre difficulté avons-nous vu. On peut penser que depuis l’aéroport de Sakhon, les pistes qui y conduisaient à l’époque devaient bien faire effectivement une soixantaine de kilomètres. Il existe un autre point d’atterrissage situé à une vingtaine de kilomètres de là en direction de Kalasin, à Namphungdam (น้ำพุงดำ) probablement alors beaucoup plus difficile d’accès pour autant qu’il ait existé à l’époque ce qui est plausible. Il est situé aux coordonnées 16° 57’ 46 ” nord et 103° 58’ 06 “ est. Il est indiqué sur de nombreux sites spécialisés comme comportant une modeste piste de 264 mètres de long, bien suffisante à l’époque (par exemple :

http://www.aisthai.aviation.go.th/webais/pdf/AD%20vol2/AD2_28VTUI14.pdf ou

http://airportguide.com/airport/Thailand/Nam_Phung-VTUF/)

Les dix camps séparés ?

Il est permis de se poser des questions sans porter atteinte de façon posthume à la mémoire de Tiang. Le camp actuel que nous avons visité est un lieu de culte et de pèlerinage. Une cérémonie est célébrée tous les ans à l’anniversaire de sa naissance. Á notre connaissance, dans la province de Sakhon tout au moins, il n’y a nul vestige d’autres camps qu’aurait organisés le héros, ni stèle, ni plaque commémorative. S’il y a eu neuf autres camps, il n’en subsiste rien ou en tous cas rien dont nous ayons trouvé trace ?

Les parachutages ?

La question des parachutages est bien connue compte tenu des milliers de lâchers qui ont eu lieu pendant la guerre en France. La procédure fut certainement la même ici. L’agent Smiley a bien été parachuté, il en reste une trace photographique. Ne parlons que du matériel : 75.000 livres représentent approximativement 34 tonnes.  Le matériel étaient contenu dans les fameux containers cylindriques de 1,70 de long sur 0,40 m de diamètres qui pesaient à vide 46 kilos, en pleine charge, 159 kilos, et contenaient donc 113 kilos d’armes. Il y aurait donc eu (34/0,159) 218 containers lancés, parachutages effectués probablement dans les plaines où se situe l’aéroport. Chaque parachutage envoyait au sol entre 15 et 30 containers, soit en grappe soit isolément. Il y aurait donc eu une moyenne d’une grosse vingtaine de parachutages, ce qui est tout à fait plausible, il est difficile d’être plus précis évidemment. Chacun des 20 chars à buffle aurait donc transporté une dizaine de containers, c’est parfaitement plausible. Quel était le contenu d’un container ? C’est bien là où nous avons été conduits à nous poser des questions. Un exemple tiré d’un site animé par des anciens des S.A.S nous éclaire (http://association-sas.chez-alice.fr/PgeContainers&Parachutes.htm) : 6 fusils mitrailleurs Bren avec 20 chargeurs et 6.000 cartouches, 36 fusils U.S de type M 1 et 5.400 cartouches (calibre 30 i.e. 7,62 mm), 27 pistolets mitrailleurs Sten (l’arme mythique de la résistance) avec 80 chargeurs et 7.600 cartouches calibre 9 mm), 5 pistolets de calibre 38 avec 250 cartouches (probablement le revolver américain Smith et Wesson ?), 40 grenades Mills à fragmentation, 8 kilos d’explosif (plastic) avec 52 détonateurs, 6.600 cartouches supplémentaires de 9 mm (pour la Sten). Si ce contenu a été parachuté 218 fois, mettons 200 compte tenu des containers perdus ce qui arrivait souvent, les maquis de Tiang auraient donc reçu 1.200 fusils mitrailleurs, 7.200 fusils, 5.400 pistolets mitrailleurs et 1.000 revolvers. Chaque container suffisait à armer lourdement 60 hommes, les 34 tonnes de matériel était suffisantes pour armer une division de 12.000 hommes. Ils étaient 100 ….. Il est difficile de mettre en doute les précisions données par Reymolds, alors se pose irrémédiablement la question : Qu’est devenu cet arsenal qui n’a jamais été utilisé (en Thaïlande…) pour participer à des actions armées contre l’occupant ?

Raisonnons par analogie : Que s’est-il passé en France ? En 1944 devant la crainte d’un coup de force communiste, le Général De Gaulle a organisé le désarmement massif des maquis. Il y a réussi mais de façon partielle. Nous trouvons de temps à autre dans les régions reculées où les parachutages étaient surabondants des containers utilisés comme bacs à fleur, ils sont parfaits pour cela, ce n’est pas un délit. De nombreuses carabines U.S M 1, conservées de façon plus ou moins régulières, après une brève transformation (alésage de la chambre) sont devenues de très régulières armes de chasse au gros gibier. Combien de Sten plus ou moins rouillées dorment encore comme « souvenir de guerre » sur les hottes de cheminée dans des fermes reculées de la France profonde ? Compte non tenu de celles utilisées par le trop fameux « Gang des tractions avant » dont certains membres étaient des résistants qui avaient mal tourné ? Restons-en là. S’il est arrivé que dans les maquis français, il y ait parfois eu plus de résistants que d’armes, il n’en fut pas de même en Thaïlande, au moins dans la province de Sakon ! Nous ne connaissons évidemment pas le marché des armes parallèles en Thaïlande, mais nous n’avons jamais entendu parler ni vu de containers transformés en bac à fleur, de carabines U.S. utilisées pour la chasse au buffalo ni de Sten conservées à titre de souvenir ou utilisées par un ex free-thaï ayant viré à la vouyoucratie.

Il est donc tout à fait plausible de penser que cet énorme arsenal ait traversé le Mékong avec peut-être l’aide de Jim Thomson mais ce n’est qu’une hypothèse.

 

NOTES

 

(1) Le fait que les écussons que portaient les résistants locaux, « Free thaï » soient en Anglais est tout de même significatif d’un certain téléguidage ou d’un téléguidage certain de l’extérieur. Nos FFI étaient la Force françaises de l'intérieur et non la French force inside et les FTP plus ou moins dépendant de Moscou restaient des Francs-tireurs et partisans et non des Снайперы и партизаны.

(2) Nous citons l’article de Pierre Fistié « Minorités ethniques, opposition et subversion en Thaïlande » In Politique étrangère N°3 - 1967 - 32e année pp. 295-323.

(3) Certains sites Internet parlent des 3.000 « valeureux combattants » de la forêt de Phupan, les Thaïs ont le sens de l’hyperbole. D’autres sources parlent pour tout le pays de 80 bataillons de 500 à 700 hommes, soit environ 50 000 entraînés qui auraient attaqué les Japonais si une occasion s’était présentée. Il n’y a probablement pas eu dans tout le pays, du nord au sud et de l’est en ouest une telle inflation de combattants ?

(4) Ce sont ces renseignements qui permirent à un commando de la Force 136 de détruire le fameux pont sur la rivière Kwaï.

(5) Voir l’article de Pierre Fistié « Communisme et indépendance nationale : le cas thaïlandais (1928-1968) » in Revue française de science politique, 18e année, n°4, 1968. pp. 685-714.

Nous avons par ailleurs dans notre article 202 « La résistance des Thaïlandais, les Free Thais, pendant la seconde guerre mondiale ? » analysé les raisons pour lesquelles le mouvement, ou plutôt « les » mouvements n’ont jamais réalisé d’action d’éclat ni même d’action tout court, querelles entre les chapelles (celle de Londres, celle de Washington et celle de l’intérieur), rivalités entre les services anglais, chinois et américains, absence de soutien populaire (jamais les « Free thais », même en Isan, n’ont été dans la population « comme un poissons dans l’eau ») et probablement aussi, totale incompétence de certains de ses dirigeants, notamment sur le terrain de l’action militaire ce qui explique la réticence des Anglais et des Américains à les engager dans des actions militaires.

(6) Voir notre article  Isan 29 « Chemin de fer et service aérien « dans les années 20 en Isan » et celui du Colonel Phraya Chalemhakas : « L’aviation au Siam » in Éveil économique de l’Indochine  du 8 juillet 1923 qui fait référence à l’aéroport de Sakhon.

 

 

 

Références

 

 

• « Irrigationalism – the politics and ideology of irrigation development in the Nam Songkhram Basin, Northeast Thailand » par David John Humphrey Blake (A thesis submitted to the School of International Development, University of East Anglia, in partial fulfilment of the requirements for the degree of Doctor of Philosophy Novembre 2012)

• « The Seri thai movment. A prosopograhpical approche » par Sorasak Ngamcachonkulkid (2006)

• « The secrets war – The office of strategic service in world war II » édité par  Georges Chalou,  publié par la librairie du congrès en 1992.

• « Thai politics in Phibun’s government under the US world order – 1948 – 1957 » par Nattapol Chaiching (A Dissertation Submitted in Partial Fulfillment of the Requirements  for the Degree of Doctor of Philosophy Program in Political Science  Faculty of Political Science Chulalongkorn University  Academic year 2009)

• « Thailand’s Secret War - The Free Thai, OSS, and SOE during World War II » par E. Bruce Reynolds à Cambridge, 2004.

• « The End of the Innocents - How America’s longtime man in Southeast Asia, Jim Thompson, fought to stop the CIA’s progression from a small spy ring to a large paramilitary agency — and was never seen again » par Joshua Kurlantzick, 2011.

• «  Remembering your Feet: Imaginings and Lifecourses in Northeast Thailand » par Susan Upton,  University of Bath, Department of Social and Policy Sciences, août 2010.

• « What Did The Free Thai Movement (Seri Thai) Accomplish During World War II  ?  » sur le site dont le titre est tout un programme : http://www.khonkaen.ws/what-did-the-free-thai-movement-seri-thai-accomplish-during-world-war. Les animateurs de ce site ont passé la grotte au détecteur de métaux et n’y ont trouvé aucune trace de métaux anciens ?

• Philippe Mullender « L'évolution récente de la Thaïlande » In Politique étrangère N°2 - 1950 - 15e année pp. 213-233.

• La liste des membres des cabinets thaïs se trouve sur le site (bilingue) http://www.cabinet.thaigov.go.th/eng/

• Les articles de Fistié, notes 2 et 5.

• http://www.geekbackpacker.com/sakhonNakon.php (en thaï)

• http://www.bangkokpost.com/travel/26753_editorialDetail_seri-thai- museum.html?reviewID=2458

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Le 10 avril, il est désigné comme chef de la commission de réconciliation franco-thaï. Nous ignorons quel rôle il y a concrètement joué. Il est en tous cas absent à la signature des « accord de règlement franco-siamois » signés à Washingon le 17 novembre 1946.

 

De mars à mai 1949, en compagnie de son collègue Thongin Pouriphat, il est traduit en justice et accusés à la fois de communisme et d'avoir comploté pour la séparation du Nord-est. Il était probablement en fuite puisque sa tête avait été mise à prix 5.000 baths et qu’il avait été arrêté le 14 mars précédent nous apprend la presse malaise. Au cours de son procès fut exhibée une photo de lui en compagnie de Ho Chi Minh dont il prétendit qu’elle était un montage ? Vrai ou faux ? Ses rapports avec le Vietminh sont incontestables. On peut enfin supposer qu’il ait pu rencontrer Ho Chi Minh qui resta réfugié dans les environs de Nakhonpanom de 1927 jusqu’au début des années 30 ? Ils furent en tous cas acquittés. Tiang Sirikhan reste député et en 1952, est réélu dans sa province de Sakhon Nakhon.

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Il y eut de toute évidence à cette époque des complots autonomistes dans le Nord-Est. Un premier complot fut découvert à Ubon en 1949, dans lequel était impliqué un ancien collaborateur de Tiang Sirikan (2) à qui l'on reprochait non seulement de recruter des volontaires pour combattre aux côtés du Viet Minh mais de travailler en liaison avec le Prathet Lao à la création dans le Nord-Est d'un état indépendant.

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Une fin mystérieuse :

 

En décembre 1952, (c’est toujours Pibun qui est premier ministre), la presse rapporte qu'il avait pris la fuite vers la Birmanie pour échapper à une arrestation sous de nouvelles accusations de conspiration. La version que l’on trouve à peu près partout est qu’il avait été tué le 13 décembre (étranglé puis son corps brulé) sur ordre du chef de la police, Phao Siyanon (เผ่า ศรียานนท์),  dans une forêt de la province de Kanchanaburi. Une autre version indique qu’il serait parti au Laos rejoindre le prince Souphannouvong pour mettre sur pied un mouvement pan-lao. Toutes convergent pour affirmer qu'il avait été tué avec plusieurs de ses amis par la police de Phibun dirigée par le général Phao Siyanon.

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Mais la légende de ce martyr est-elle exacte ? On ne prête qu’aux riches et le sinistre chef de la police avait les mains couvertes de sang mais peut-être pas celui de Tiang ? Le dit chef de la police a fait « exécuter » à la même époque d’autres militants « communistes » mais leurs cadavres ont été soigneusement exhibés, ce qui ne fut pas le cas de celui de Tiang ?

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Le déclassement au moins partiel des archives de la CIA en 2010 nous livre une information capitale qui n’a apparemment été exploitée par aucun historien et qui contredit formellement cette version : dans son bulletin « Current Intelligence Bulletin » de novembre 1954 (partiellement censuré) nous le retrouvons à la tête d’un « Thai liberation committee » au nord du Laos (sous influence communiste). Un gouvernement en exil sponsorisé par le Vietminh ? Malheureusement, une partie du texte (probablement la plus intéressante ?) est caviardée, déclassement peut-être mais déclassement très partiel ?  Les commentaires sont en tous cas dépourvus de toute équivoque.

 

On peut penser ce que l’on veut du rôle de la C.I.A mais la qualité de ses sources n’est pas toujours sujette à caution.

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN
203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN
203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Il y a à cette version sinon une preuve, du mois une présomption qui nous apparait sérieuse :

 

 

Nous avons lu avec curiosité un paragraphe de l’ouvrage de Reynolds (notre article 202) concernant Tiang Sirikhan « le guerrier de la forêt de Phupan » qui n’a pas manqué de nous interpeler : « Du début avril à mi-juin, le Force 136 largua en 3 fois plus de matériel que le Détachement 404, avec 75.000 livres de matériel pour Sakhon Nakon ….Le 12 mai, lOSS larguait Holladay (Missionnaire qui parlait thaï) et Chalong Pungtrakun. Ils étaient accueillis par un officier Free Thais et emmenés  dans un camp situé à 60 km de Sakhon Nakon. Holladay dans un message à Coughlin le 16 mai 1945, disait que 100 hommes recevaient chaque semaine un entraînement et que Tiang avait déjà préparé 10 camps séparés et sapprêtait à construire une piste datterrissage. Le 30 mai Force 136 parachutait le major britannique David Smiley et le sergent « Gunner » Collins et deux Thaïs entrainés en Inde. 100 hommes en uniforme vinrent prendre le matériel et lapportèrent au camp avec une vingtaine de chariots à buffalos….

 

 

Nous connaissons déjà avec certitude le camp de base de Tiang Sirikhan, dans cette grotte de la forêt de Phupan. 

 

 

 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Qu’en était-il des pistes d’atterrissage ?

 

Il semblerait qu’à l’époque, tout ait été d’ores et déjà en place ? Nous savons que dans les années 20, il y avait dans chaque province au moins un point d’atterrissage, essentiellement pour le service postal aérien, les nécessités d’urgence médicale et éventuellement des transports de personne faute de voies ferrées ou de routes praticables (6). Le camp de Phunpan est actuellement accessible depuis Sakon sans la moindre difficulté avons-nous vu. On peut penser que depuis l’aéroport de Sakhon, les pistes qui y conduisaient à l’époque devaient bien faire effectivement une soixantaine de kilomètres. Il existe un autre point d’atterrissage situé à une vingtaine de kilomètres de là en direction de Kalasin, à Namphungdam (น้ำพุงดำ) probablement alors beaucoup plus difficile d’accès pour autant qu’il ait existé à l’époque ce qui est plausible. Il est situé aux coordonnées 16° 57’ 46 ” nord et 103° 58’ 06 “ est. Il est indiqué sur de nombreux sites spécialisés comme comportant une modeste piste de 264 mètres de long, bien suffisante à l’époque (par exemple :

http://www.aisthai.aviation.go.th/webais/pdf/AD%20vol2/AD2_28VTUI14.pdf ou

http://airportguide.com/airport/Thailand/Nam_Phung-VTUF/)

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Les dix camps séparés ?

 

Il est permis de se poser des questions sans porter atteinte de façon posthume à la mémoire de Tiang. Le camp actuel que nous avons visité est un lieu de culte et de pèlerinage. Une cérémonie est célébrée tous les ans à l’anniversaire de sa naissance. Á notre connaissance, dans la province de Sakhon tout au moins, il n’y a nul vestige d’autres camps qu’aurait organisés le héros, ni stèle, ni plaque commémorative. S’il y a eu neuf autres camps, il n’en subsiste rien ou en tous cas rien dont nous ayons trouvé trace ?

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Les parachutages ?

 

La question des parachutages est bien connue compte tenu des milliers de lâchers qui ont eu lieu pendant la guerre en France. La procédure fut certainement la même ici. L’agent Smiley a bien été parachuté, il en reste une trace photographique. Ne parlons que du matériel : 75.000 livres représentent approximativement 34 tonnes.  Le matériel étaient contenu dans les fameux containers cylindriques de 1,70 de long sur 0,40 m de diamètres qui pesaient à vide 46 kilos, en pleine charge, 159 kilos, et contenaient donc 113 kilos d’armes. Il y aurait donc eu (34/0,159) 218 containers lancés, parachutages effectués probablement dans les plaines où se situe l’aéroport. Chaque parachutage envoyait au sol entre 15 et 30 containers, soit en grappe soit isolément. Il y aurait donc eu une moyenne d’une grosse vingtaine de parachutages, ce qui est tout à fait plausible, il est difficile d’être plus précis évidemment. Chacun des 20 chars à buffle aurait donc transporté une dizaine de containers, c’est parfaitement plausible. Quel était le contenu d’un container ? C’est bien là où nous avons été conduits à nous poser des questions. Un exemple tiré d’un site animé par des anciens des S.A.S nous éclaire (http://association-sas.chez-alice.fr/PgeContainers&Parachutes.htm) : 6 fusils mitrailleurs Bren avec 20 chargeurs et 6.000 cartouches, 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

36 fusils U.S de type M 1 et 5.400 cartouches (calibre 30 i.e. 7,62 mm),

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

27 pistolets mitrailleurs Sten (l’arme mythique de la résistance) avec 80 chargeurs et 7.600 cartouches calibre 9 mm), 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

5 pistolets de calibre 38 avec 250 cartouches (probablement le revolver américain Smith et Wesson ?), 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

40 grenades Mills à fragmentation, 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

8 kilos d’explosif (plastic) avec 52 détonateurs, 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

6.600 cartouches supplémentaires de 9 mm (pour la Sten). Si ce contenu a été parachuté 218 fois, mettons 200 compte tenu des containers perdus ce qui arrivait souvent, les maquis de Tiang auraient donc reçu 1.200 fusils mitrailleurs, 7.200 fusils, 5.400 pistolets mitrailleurs et 1.000 revolvers. Chaque container suffisait à armer lourdement 60 hommes, les 34 tonnes de matériel était suffisantes pour armer une division de 12.000 hommes. Ils étaient 100 ….. Il est difficile de mettre en doute les précisions données par Reymolds, alors se pose irrémédiablement la question : Qu’est devenu cet arsenal qui n’a jamais été utilisé (en Thaïlande…) pour participer à des actions armées contre l’occupant ?

Raisonnons par analogie : Que s’est-il passé en France ? En 1944 devant la crainte d’un coup de force communiste, le Général De Gaulle a organisé le désarmement massif des maquis. Il y a réussi mais de façon partielle. Nous trouvons de temps à autre dans les régions reculées où les parachutages étaient surabondants des containers utilisés comme bacs à fleur, ils sont parfaits pour cela, ce n’est pas un délit. 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

De nombreuses carabines U.S M 1, conservées de façon plus ou moins régulières, après une brève transformation (alésage de la chambre) sont devenues de très régulières armes de chasse au gros gibier. Combien de Sten plus ou moins rouillées dorment encore comme « souvenir de guerre » sur les hottes de cheminée dans des fermes reculées de la France profonde ? Compte non tenu de celles utilisées par le trop fameux « Gang des tractions avant » dont certains membres étaient des résistants qui avaient mal tourné ? Restons-en là. S’il est arrivé que dans les maquis français, il y ait parfois eu plus de résistants que d’armes, il n’en fut pas de même en Thaïlande, au moins dans la province de Sakon ! Nous ne connaissons évidemment pas le marché des armes parallèles en Thaïlande, mais nous n’avons jamais entendu parler ni vu de containers transformés en bac à fleur, de carabines U.S. utilisées pour la chasse au buffalo ni de Sten conservées à titre de souvenir ou utilisées par un ex free-thaï ayant viré à la vouyoucratie.

 

Il est donc tout à fait plausible de penser que cet énorme arsenal ait traversé le Mékong avec peut-être l’aide de Jim Thomson mais ce n’est qu’une hypothèse. 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

NOTES

 

 

(1) Le fait que les écussons que portaient les résistants locaux, « Free thaï » soient en Anglais est tout de même significatif d’un certain téléguidage ou d’un téléguidage certain de l’extérieur. 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Nos FFI étaient la Force françaises de l'intérieur et non la French force inside et les FTP plus ou moins dépendant de Moscou restaient des Francs-tireurs et partisans et non des Снайперы и партизаны.

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

(2) Nous citons l’article de Pierre Fistié « Minorités ethniques, opposition et subversion en Thaïlande » In Politique étrangère N°3 - 1967 - 32e année pp. 295-323.

(3) Certains sites Internet parlent des 3.000 « valeureux combattants » de la forêt de Phupan, les Thaïs ont le sens de l’hyperbole. D’autres sources parlent pour tout le pays de 80 bataillons de 500 à 700 hommes, soit environ 50 000 entraînés qui auraient attaqué les Japonais si une occasion s’était présentée. Il n’y a probablement pas eu dans tout le pays, du nord au sud et de l’est en ouest une telle inflation de combattants ?

(4) Ce sont ces renseignements qui permirent à un commando de la Force 136 de détruire le fameux pont sur la rivière Kwaï.

(5) Voir l’article de Pierre Fistié « Communisme et indépendance nationale : le cas thaïlandais (1928-1968) » in Revue française de science politique, 18e année, n°4, 1968. pp. 685-714.

Nous avons par ailleurs dans notre article 202 « La résistance des Thaïlandais, les Free Thais, pendant la seconde guerre mondiale ? » analysé les raisons pour lesquelles le mouvement, ou plutôt « les » mouvements n’ont jamais réalisé d’action d’éclat ni même d’action tout court, querelles entre les chapelles (celle de Londres, celle de Washington et celle de l’intérieur), rivalités entre les services anglais, chinois et américains, absence de soutien populaire (jamais les « Free thais », même en Isan, n’ont été dans la population « comme un poissons dans l’eau ») et probablement aussi, totale incompétence de certains de ses dirigeants, notamment sur le terrain de l’action militaire ce qui explique la réticence des Anglais et des Américains à les engager dans des actions militaires.

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

(6) Voir notre article  Isan 29 « Chemin de fer et service aérien « dans les années 20 en Isan » et celui du Colonel Phraya Chalemhakas : « L’aviation au Siam » in Éveil économique de l’Indochine  du 8 juillet 1923 qui fait référence à l’aéroport de Sakhon.

 

 

 

  Références

 

• « Irrigationalism – the politics and ideology of irrigation development in the Nam Songkhram Basin, Northeast Thailand » par David John Humphrey Blake (A thesis submitted to the School of International Development, University of East Anglia, in partial fulfilment of the requirements for the degree of Doctor of Philosophy Novembre 2012)

• « The Seri thai movment. A prosopograhpical approche » par Sorasak Ngamcachonkulkid (2006)

• « The secrets war – The office of strategic service in world war II » édité par  Georges Chalou,  publié par la librairie du congrès en 1992.

• « Thai politics in Phibun’s government under the US world order – 1948 – 1957 » par Nattapol Chaiching (A Dissertation Submitted in Partial Fulfillment of the Requirements  for the Degree of Doctor of Philosophy Program in Political Science  Faculty of Political Science Chulalongkorn University  Academic year 2009)

• « Thailand’s Secret War - The Free Thai, OSS, and SOE during World War II » par E. Bruce Reynolds à Cambridge, 2004.

• « The End of the Innocents - How America’s longtime man in Southeast Asia, Jim Thompson, fought to stop the CIA’s progression from a small spy ring to a large paramilitary agency — and was never seen again » par Joshua Kurlantzick, 2011.

• «  Remembering your Feet: Imaginings and Lifecourses in Northeast Thailand » par Susan Upton,  University of Bath, Department of Social and Policy Sciences, août 2010.

• « What Did The Free Thai Movement (Seri Thai) Accomplish During World War II  ?  » sur le site dont le titre est tout un programme : http://www.khonkaen.ws/what-did-the-free-thai-movement-seri-thai-accomplish-during-world-war. Les animateurs de ce site ont passé la grotte au détecteur de métaux et n’y ont trouvé aucune trace de métaux anciens ?

 

 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

• Philippe Mullender « L'évolution récente de la Thaïlande » In Politique étrangère N°2 - 1950 - 15e année pp. 213-233.

• La liste des membres des cabinets thaïs se trouve sur le site (bilingue) http://www.cabinet.thaigov.go.th/eng/

• Les articles de Fistié, notes 2 et 5.

http://www.geekbackpacker.com/sakhonNakon.php (en thaï)

http://www.bangkokpost.com/travel/26753_editorialDetail_seri-thai- museum.html?reviewID=2458

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15 février 2015 7 15 /02 /février /2015 02:00
A 176 - Le mémorial de Bangkok à la mémoire des 19 militaires siamois morts au cours de la grande guerre

Lorsque le corps expéditionnaire siamois débarqua à Marseille le 30 juillet 1918, le sort de la guerre était déjà joué après l’échec de l’offensive allemande du printemps qui faillit bien changer le cours des événements malgré l’arrivée massive des Américains. Il n’en était de loin pas de même lorsqu’un an plus tôt le roi prit la décision de faire entrer son pays en guerre. La contribution de Siam fut certes mineure en termes d'effectifs envoyés au front, ne comprit pas de pertes au combat mais constitua cependant une étape cruciale dans la longue route de l’admission du Siam dans ce qu’il est convenu d’appeler « le concert des nations ». Le prix à payer fut celui de 19 morts, tous de jeunes hommes, tous volontaires, membres de la force expéditionnaire envoyée en France par le roi Rama VI en 1918. Leur souvenir perdure gravé dans la pierre du « monument des militaires volontaires » (อนุสาวรีย์ ทหาร อาสา anusawari thana asa) situé au centre de Bangkok, à l'angle nord-ouest de Sanam Luang (สนามหลวง – « le terrain royal »).

A 176 - Le mémorial de Bangkok à la mémoire des 19 militaires siamois morts au cours de la grande guerre

Ce monument est un chedi à quatre faces en pierre blanche polie. Selon l'enseigne historique située à proximité, a été conçu par สมเด็จพระเจ้าบรมวงศ์เธอ เจ้าฟ้าจิตรเจริญ กรมพระยานริศรานุวัดติวงศ์ (Somdet Phrachao Borommawong Thoe Chaofa Kromphraya Naritsara Nuwattiwong), demi-frère du roi Rama VI plus connu sous le nom de Prince Narit

A 176 - Le mémorial de Bangkok à la mémoire des 19 militaires siamois morts au cours de la grande guerre

… qui voulut ou aurait voulu en faire en faire  « un stupa bouddhiste Srivijaya » et « un hymne artistique au militarisme », ce que ne traduisent d’ailleurs pas les inscriptions. Les cendres de dix-neuf morts ont été inhumées dans les fondations du monument par le roi Rama VI le 24 Septembre 1919, trois jours après le retour du corps expéditionnaire de France.

A 176 - Le mémorial de Bangkok à la mémoire des 19 militaires siamois morts au cours de la grande guerre

Il fut dévoilé au public le 22 Juillet 1921, jour du quatrième anniversaire de la déclaration guerre, en présence de plusieurs pilotes français venus de Saigon pour y déposer des couronnes (2). Il est gravé sur chacune de ses quatre faces, la face nord et la face sud expliquent l'histoire de la participation de Siam à la Première Guerre mondiale, en particulier l'envoi en France d’un corps expéditionnaire de 1.300 hommes (en réalité, 1284). Les deux autres faces répertorient le nom de ces 19 morts mais à l’inverse de la plupart des monuments commémoratifs français (et occidentaux) sur lesquels les morts sont répertoriés par ordre alphabétique indépendamment de leur grade…

A 176 - Le mémorial de Bangkok à la mémoire des 19 militaires siamois morts au cours de la grande guerre

… il les répertorie par ordre hiérarchique décroissant et au sein de chaque rang, dans l’ordre chronologique de leur disparition.

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Face sud

 

 

 

Il y est rappelé que le 22 juillet 1917 le roi
« Phrabatsomdet Phra Ramathibodhi Sisintaramaha Vajiravudh Phra Mongkut Klao Chaoyuhua » a ordonné à son ministre des armées de déclarer la guerre à l'Allemagne et à l'Autriche-Hongrie, deux pays qui sont, depuis le 1er Août 1914, en guerre avec les pays formant les puissances alliées, dont l'Angleterre, la France, la Russie, la Belgique et la Serbie rejoints plus tard par l'Italie et les pays d'Amérique du Nord. Le roi a estimé en effet que l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie ignoraient les lois de la guerre et menaient les combats de manière immorale et qu’il voulait veiller au respect de ces normes considérées comme sacro-saintes et s'est donc opposé à ceux qui combattaient de la sorte. Le 21 septembre 1917, le roi a ordonnéau ministre de la Guerre de faire appel à des volontaires pour rejoindre la guerre qu’il menait en en Europe. Il y eut beaucoup de volontaires, militaires et civils, en sorte que les officiers purent effectuer une sélection en fonction des besoins. Après cette sélection, fut formée une unité d’aviation, une unité d’automobilistes et une unité médicale, envoyées comme contribution du Siam à la Grande Guerre.  Le 19 Juin 1918 les soldats quittèrent Bangkok par bateau en direction de l'Europe. Ils débarquèrent à Marseille, le 30 Juillet sur un vaisseau anglais « Empire ».

La transcription phonétique des noms de lieux en caractères thaïs est parfois (plus pour les noms français que pour les noms allemands) plus ou moins fantaisistes (3). Les dates sont évidemment données en années de l’ère bouddhiste, nous les donnons selon l’ère chrétienne.

 

Face sud

 

Il y est rappelé que le 22 juillet 1917 le roi
« Phrabatsomdet Phra Ramathibodhi Sisintaramaha Vajiravudh Phra Mongkut Klao Chaoyuhua » a ordonné à son ministre des armées de déclarer la guerre à l'Allemagne et à l'Autriche-Hongrie, deux pays qui sont, depuis le 1er Août 1914, en guerre avec les pays formant les puissances alliées, dont l'Angleterre, la France, la Russie, la Belgique et la Serbie rejoints plus tard par l'Italie et les pays d'Amérique du Nord. Le roi a estimé en effet que l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie ignoraient les lois de la guerre et menaient les combats de manière immorale et qu’il voulait veiller au respect de ces normes considérées comme sacro-saintes. Il s’est donc opposé à ceux qui combattaient de manière immorale. Le 21 septembre 1917,
le roi a ordonné au ministre de la Guerre de faire appel à des volontaires pour rejoindre la guerre qu’il menait en en Europe. Il y eut beaucoup de volontaires, militaires et civils, en sorte que les officiers purent effectuer une sélection en fonction des besoins. Après cette sélection, fut formée une unité d’aviation, une unité d’automobilistes et une unité médicale, envoyées comme contribution du Siam à la Grande Guerre.  Le 19 Juin 1918 les soldats quittèrent Bangkok par bateau en direction de l'Europe. Ils débarquèrent à Marseille, le 30 Juillet sur un vaisseau anglais « Empire ».

A 176 - Le mémorial de Bangkok à la mémoire des 19 militaires siamois morts au cours de la grande guerre

Ensuite, les groupes ont été séparés pour suivre une formation continue dans différentes villes.

 

Face nord

 

… Puis le 14 octobre 1918 le corps des automobilistes a été envoyé au front. Du 26 au 31 octobre ils ont assisté les troupes françaises dans une zone soumise à un fort bombardement d'artillerie. Ils l'ont fait avec tant de courage que le gouvernement français leur a accordé un emblème pour leur pavillon : Cet emblème a été appelé la Croix de Guerre.  

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Quand l'ennemi a été vaincu et qu’a été signé l'armistice le 11 Novembre, les puissances alliées occupèrent  la rive gauche du Rhin en Allemagne. Le corps de transport du moteur a été adjoint aux forces alliées. Ils sont restés en territoire ennemi jusqu'à la signature du traité de paix (de Versailles) le 24 Juin 1919. Mais l'escadron d'aviation n'a pas vu le combat faute d’avoir pu terminer sa formation avant la défaite ennemie.  Les aviateurs sont revenus au Siam et sont arrivés à Bangkok le 1 mai 1919. Le corps des transports à moteur est arrivé à Bangkok le 21 Septembre 1919, et le roi leur a remis la médaille de l'Ordre de Rama pour les récompenser de leur bravoure (4).

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Ce monument porte le nom des volontaires qui se sont joint à la « guerre du roi » (พระราช สงคราม Phrarat Songkhram). Deux d'entre eux sont morts avant de quitter Bangkok, les autres sont morts en Europe en service actif. Ils ont donné leur vie pour le roi et pour le prestige de la force des thaïlandais et du Siam et pour faire respecter la morale internationale. C’est pourquoi ce monument a été érigé à contenir leurs cendres en sorte que tous les Thaïlandais puissent se souvenir d’eux et suivent leur exemple à perpétuité.

Leurs cendres ont été enterrées ici le 24 Septembre 1919.

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Face ouest

 

Y sont gravés les noms de :

1 - สงวน ทันด่วน le lieutenant (chef d’escadrille) Sanguan Thanduan, né le 11 décembre 1894 et mort à la base de Don Muang avant le départ, le 11 février 1918.

2 - สังข์อยุทธ le sergent-major Yuean Sangayut né le 29 février 1897, mort à l’hôpital américain de Paris le 15 février 1919.

3 - อิศรเสนา ณกรุงเทพ le sergent-major Isarasena Nakrungthep, né le 31 octobre 1893, mort  « dans la rue » (accident ?) à Neustadt (Allemagne) le 4 mars 1919 (5).

4 - เจริญ พิรอด le sergent-major Charoen Phirotm né le 4 avril 1892, mort à l’hôpital de  Godramstein (Allemagne) le 26 janvier 1919 (6).

5 - ปุ้ย ขวัญยืน le sergent Pui Khwanyun, né le 8 avril 1898, mort le 22 janvier à l’hôpital de  Mußbach (Allemagne) le 22 janvier 1919 (7).

6 - นิ่ม ชาครรัตน le caporal des lanciers Nim Chakhrirat, né le 21 novembre 1891, mort à l’hôpital américain de Paris le 2 février 1919.

7 - ชื่น นภากาศ le caporal des lanciers Chuen Naphakat, né le 21 juillet 1898, mort à l’hôpital de Marseille le 6 avril 1919.

8 – ตุ๊ le soldat Tu  sans nom de famille (8) né le 4 juillet 1898 et mort à l’hôpital Chulalongkornm lui aussi avant le départ, le 1er mars 1918.

9 - ซั้ว อ่อนเอื้อวงษ์ le soldat Chua Onueanwong,  né le 11 juin 1894 et mort à l’hôpital de Châlons le 21 octobre 1918 (9).

 

Face Est

 

10 - พรม แตงเต่งวรรณ le soldat Phrom Taengtengwan, né le 4 mars 1895 et mort le 14 novembre 1918 dans un garage (accident ?) à Jubécourt (10).

11 – ชุก พ่วงเพิ่มพันธุ์ le soldat Suk Phuangphoemphan, né le 17 mai 1896 et mort à Neustadt (Allemagne) le 29 janvier 1919.

12 - เนื่อง พิณวานิช le soldat Nueang Phinwanit, né le 5 janvier 1898 et mort à l’hôpital militaire d’Avord le 3 février 1919.

13 - นาค พุยมีผล  le soldat Nak Phuimiphon, né le 8 juillet 1897 et mort à l’hôpital de Neustadt (Allemagne) le 6 février 1919.

14  -  บุญ ไพรวรรณ le soldat Bun Phraiwan , né le 8 juin 1892 et mort à l’hôpital américain de Paris le 7 février 1919.

 15 - โป๊ะ ชุกซ่อนภัย le soldat Po Suksonphai, né le 10 juin 1895 et mort à l’hôpital américain de Paris le 7 février 1919.

16 - เชื่อม เปรมปรุงใจ le soldat Chueam Premprungchai, né le 10 octobre 1896 et mort à l’hôpital américain de Paris le 9 février 1919.

17 -  ศิลา นอมภูเขียว le soldat Sila Nomphukhiao, né le 26 août 1894 et mort à l’hôpital de Neustadt (Allemagne) le 2 mars 1919.

18 - ผ่อง อมาตยกุล le soldat Phong Amatayakun, né le 1er février 1894 et mort à l’hôpital de Geinsheim (Allemagne) le 29 avril 1919 (11).

19 - เปลี่ยน นุ่มปรีชา le soldat  Plian Numpricha, né le 19 mars 1896 et mort à l’hôpital de Landau (Allemagne) le 13 juin 1919 (12).

 

***

 

Curieusement, il n’y a pas d’officiers de rang supérieur, un seul officier subalterne (Lieutenant- chef d’escadrille), cinq sous officiers et de simples soldats. Le plus jeune de tous était âgée de 19 ans et 8 mois et le âgé de 27 ans et 2 mois, un âge moyen de 23 ans 5 mois.Deux d’entre eux sont morts à Bangkok au cours de la formation précédant le départ (le lieutenant Sanguan Thanduan et Tu, le soldat sans nom. Neuf sont morts en France sauf une dans des hôpitaux et huit sont morts en Allemagne partie dans des hôpitaux. Tous sont morts après que le clairon de la victoire ait sonné l’armistice, sauf le soldat Chua Onueanwong,  mort loin du front à l’hôpital de Châlons le 21 octobre 1918. On peut penser que ceux qui sont morts en dehors des hôpitaux le furent d'accidents et les autres d’accident ou de maladie. Ils eurent probablement tous des difficultés à supporter le climat de l’hiver 1918-1919 en France et plus encore en Allemagne ?

 

***

La presse thaïe a annoncé enfin la disparition le 9 octobre 2003 à 106 ans à l’hôpital de Phitsanulok de Yod Sangrungruang,  le dernier vétéran volontaire qui a tardivement (en 1999 mieux valant tard que jamais) été décoré de la Légion d'Honneur (13) par l'ambassadeur de France en Thaïlande, Gérard Coste, dans sa ville natale de Phitsanulok.

 

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Né en 1897, engagé volontaire à 20 ans, il servit jusqu’à la fin de la guerre comme mécanicien d’aviation. Il revint dans son pays en juin 1919. Notons que cette décoration lui procura le bénéfice de l’allocation annuelle au simple légionnaire d’un peu plus d’un peu plus de 6 euros par an.

***

Il existe enfin un autre monument aux morts de la Première Guerre mondiale, celui de Don Muang au nord de l’aéroport (อนุสรณ์ สถาน แห่ง ชาติ - Anuson Sathan Haeng chat).

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Il existerait aussi un autre petit monument aux victimes de la guerre devant le QG 4ème Division d'infanterie à Phitsanulok (14).

 

***

 

Le ministère thaï de la défense détient probablement les dossiers des membres du corps expéditionnaire. La liste des membres du contingent siamois se trouve par ailleurs aux archives militaires de Vincennes. Il dort certainement dans les familles des trésors de correspondances et de photographies … Le centenaire de la déclaration de guerre est intervenu en 2014 et l’on pouvait espérer que des historiens thaïs établissent l’historique de la participation du Siam à la guerre, la liste de ceux qui ont servi, leurs états de service, les causes réelles de la mort des 19 soldats figurant sur le monument… leurs souvenirs, un aspect plus humain que la sécheresse des inscriptions lapidaires et des larmoyantes et pathétiques déclarations officielles : « Ah les braves petits Siamois, qui dira tout le courage, toute l’endurance, tout le désintéressement caché dans le sourire de leurs dents blanches dont ils ont fait preuve. Aucun effort ne leur coûtait, aucune difficulté ne pouvait les arrêter. Ils seraient morts à la tâche plutôt que de faillir et, de fait, ils ont laissé là-bas pas mal des leurs… » (15). Un travail qui reste à faire (16) !

 

Notes

 

Les photos anciennes sont extraites du site http://www.thainationalmemorial.org/3_1_1.html

***

(1) Notre article 169 « Le Siam participe à la première guerre mondiale ».

(2) Il figure sur une première série de timbres-poste mise en circulation le 1er juin 1943

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et sur une autre imprimée – était-ce un symbole - entre le 15 janvier et le 4 mars 1944 célébrant l'annexion par la Thaïlande de plusieurs Etats malais pendant la Seconde Guerre mondiale, toutes deux de qualité médiocre.

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(3) ainsi Avord devient อาวอด์ Awon,  Châlons est  ชาลองส์ Chalong, Landau est plus correctement transcrit ลันเดา Landao. Ne cherchez pas Marseille, c’est มาร์เซย Masoei. Neustadt devient นอยสตัดท์ Noisatat et Jubécourt est transformé en
ยูเบครูต์ Youbékhrou. Geinsheim  est un curieux ไกนะชายม Kainachayom. Godramstein est transformé en un tout aussi singulier กอรัมสติน Kodramsatin et pour en terminer,  Mußbach est devenu มสสบัฆ Motsabak.

(4) Cet ordre a été créé par le roi Rama VI en Avril 1918 a également été décerné aux maréchaux Foch, Pétain et Douglas Haig.

(5) Neustadt est une extension de la ville de Strasbourg voulue par Guillaume II et promue après l’annexion de 1870 capitale du « Reichsland Elsaß-Lothringen ».

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(6) Godramstein est une ville de la Rhénanie occupée par les alliées et située au bord du Rhin.

(7) Mußbach est également une ville de Rhénanie située au bord du Rhin.

(8) Nous savons par notre article 169 (« RamaVI crée l’état civil siamois ») que si l’utilisation d’un nom de famille devint obligatoire en 1913, l’usage ne se généralisa que bien plus tard.

(9) Châlons (en Champagne) était et est toujours le siège d’un important camp militaire. Elle garde le souvenir de l’occupation allemande en septembre 1914 au cours de laquelle cinquante mille bouteilles de vin de Champagne disparurent des maisons de champagne de la rive gauche. L’hôpital était spécialisé dans le traitement des maladies contagieuses.

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(10) Jubécourt,  petite commune de la Meuse aujourd’hui rattachée à Clermont-sur-Argonne, est située à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Verdun.

(11) Geinsheim est un écart de Neudstadt.

(12) Landau dans le Palatinat occupé est le capitale des fameux vins du Rhin.

(13) « The Nation » du 10 octobre.

(14) Selon « THE INSCRIPTIONS ON THE FIRST WORLD WAR VOLUNTEERS MEMORIAL, BANGKOK », article de Brendan and Suthida Whyte, in « Journal of the Siam society », 2008, volume 96.

(15) Article dans « Le Gaulois » du 22 janvier 1919.

(16) Sur le plan purement militaire, nous avons quelques précisions dans un article de Hart Keith (« A NOTE ON THE MILITARY PARTICIPATION OF SIAM IN THE FIRST WORLD WAR » publié en 1982, volume 70 du Journal de la Siam society. Il nous laisse toutefois un peu sinon beaucoup sur notre faim. L’auteur affirme que « comme tous les autres états du monde » le roi fut « outré » de la guerre sous-marine totale décrétée par l’Allemagne en février 1917.  C’est une affirmation un peu hâtive puisque Guillaume II souhaitait rompre le blocus dont son pays était l’objet et que les Anglo-américains ne firent pas mieux après eux (et pire lors de la seconde guerre mondiale). N’épiloguons pas. Les alliés reprochèrent avec véhémence aux Allemands du torpiller des navires battant pavillon neutre. Les Allemands rétorquaient que ces bâtiments étaient en réalité affrétés pour transporter subrepticement des armes et des munitions en direction des ports alliés, les civils n’étant que des « boucliers humains » et que ces torpillages étaient conformes aux « Lois de la guerre ». Ce n’était probablement pas faux, notamment pour le fameux Lusitania  …..

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… dont les cales auraient été bourrées de quelques dizaines de tonnes de munitions et d’explosifs … Mais la mauvaise foi (démontrée en l’occurrence et dans ce cas précis)  est toujours du côté des vaincus Vae Victis !

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La première conséquence de la déclaration de guerre siamoise en juillet 1917 fut de s’emparer des navires allemands réfugiés dans les ports siamois, de rassembler les ressortissants des pays belligérants (Allemands et Autrichiens), de mettre leurs biens sous séquestre et de les interner au Siam avant de les envoyer aux Indes, l’auteur ne nous dit pas dans quelles conditions ? Le Siam lança ensuite un « appel aux volontaires » tout en prenant la décision d’entrer activement dans le conflit après avoir pris langue avec les autorités diplomatiques françaises de Bangkok. Un accord avait ou aurait été conclu pour que Bangkok envoie une unité de transports automobiles, une unité médicale et des aviateurs…

«  L’effort d'un peuple animé
par les plus hauts sentiments à l'égard de France
 »

… ce qui constitue peut-être une qualification un peu angélique ! Les volontaires se seraient alors présentés « par milliers », militaires et civils. Une première sélection fut opérée dans les premiers mois de 1918. 1.200 hommes, tous soldats professionnels (le chiffre exact reste aléatoire) ont ainsi été sélectionnés pendant que les autorités militaires françaises préparaient leur arrivée sur les conseils d’une une mission militaire de cinq hommes envoyée à Paris. Il fut convenu que les frais de transport seraient à la charge du Siam, que les unités seraient par contre nourries par les Français que Bangkok rembourserait « plus tard ». Il avait été précisé qu’aux rations de nos poilus serait ajouté le riz, nécessaire aux Siamois. Le contingent des aviateurs devait suivre un enseignement de pointe dans une base aérienne française et les forces terrestres envoyées directement à l’avant après avoir subi  une formation préliminaire.  La force aérienne était composée de 370 hommes dont 113 pilotes. Mais aucun d’entre eux n’était formé aux conditions des combats aériens et ils durent subir des contrôles médicaux « en vue de déterminer, plus précisément, si oui ou non ils étaient sensibles aux effets de vol à de grandes altitudes ». Il n’y avait pas de barrière linguistique puisque tous les pilotes du contingent parlaient français. Il fut donc décidé de les envoyer en formation à la base d’Istres.

 

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En ce qui concernait leur affectation ultérieure, et avant de les envoyer en première ligne avant de connaître leurs capacités, il fut envisagé de les placer sous le commandement de la marine au sein des escadrons de la côte soit de les envoyer sur des théâtres d’opération où l’altitude de vol est sans importance, c’est-à-dire en Afrique du nord (Algérie, Maroc, Tunisie). Les Siamois arrivèrent fin juillet 1918, les forces terrestres, équipés par les autorités militaires françaises, subirent « une brève formation » en furent envoyés directement à l’avant à la mi-septembre sous un uniforme kaki semblable à celui de l’armée britannique. Ils participèrent (comment ?) aux batailles de Champagne et d’Argonne où ils auraient servi d’ « excellente façon ». Cette force composée de 850 hommes, continue notre auteur – a eu 19 tués. Affirmation totalement fantaisiste puisque, nous l’avons vu, aucun des 19 morts du contingent n’a été tué au combat, que ceux qui sont morts en France sont morts dans des hôpitaux français (maladie ou accident) et les autres (neuf) en Allemagne après la fin des hostilités ! Les aviateurs de leur côté étaient prêts au combat et il fut décidé de les attacher à des escadrons français pour parfaire leur connaissance du combat aérien. Las ! Ils étaient en train de terminer leur formation lors de la signature de l’armistice et les forces aériennes siamoises n’eurent pas l’occasion  d’avoir leur Guynemer. Les aviateurs furent alors renvoyés dans leurs foyers et les troupes terrestres servir aux côtés de l’armée alliée d’occupation, essentiellement à Neustadt-sur-Arendt

 

A 176 - Le mémorial de Bangkok à la mémoire des 19 militaires siamois morts au cours de la grande guerre

Nous ne savons malheurement rien de la tâche accomplie par nos « braves petits Siamois » au sein de l’armée française d’occupation ? Comment étaient-il rémunérés et par qui, sous quel commandement étaient-ils placés ? Nous avons feuilleté les 19 exemplaires disponibles sur Internet du « Bulletin de l’armée d’occupation du Palatinat » (du 5 janvier au 11 mai 1919) sans y rien trouver au sujet des troupes siamoises. Il ne s’agit que de règlements d’ordre purement matériel (ravitaillement, régime postal, change des monnaies etc..) ou de consignes de bonne conduite données tant aux populations qu’aux troupes d’occupation. Les Siamois ne constituaient qu’une infime partie des troupes composées pour l’essentiel de quelques dizaines milliers de soldats des troupes coloniales (Sénégalais, Malgaches, Algériens et Marocains) qui ont laissé le triste souvenir de nombreuses exactions qui eurent un retentissement énorme dans la presse occidentale et largement amplifiées par la propagande nationaliste allemande. Pour ceux qui avaient passé quatre ans dans les tranchées, le plus souvent en première ligne, ce fut évidemment le « repos du guerrier ». Nous ne faisons pas de l’ « auto flagellation » dans la mesure où les exactions des armées allemandes dans la Belgique et le nord de la France occupés pendant quatre ans furent certaines. « Die schwarze schande » pour les Allemands, la « Honte noire » pour les français.

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PeNotons, à l’honneur de ces quelques centaines de volontaires siamois, que l’on ne parla pas de honte jaune, gelb schande.

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1 février 2015 7 01 /02 /février /2015 02:38
A174. Les dernières missions de la canonnière la Grandière sur le Mékong (1896- 1910)

6. Les exploits de l’enseigne Mazeran et les déboires du lieutenant de vaisseau Jacquemart et de l’enseigne de vaisseau Lesterre, avec  la fin de la canonnière La Grandière en 1910.

Nous avions dans notre précédent épisode suivi avec  le livre de Luc Lacroze  « Les grands pionniers du MékongUne cinquantaine d’années d’aventures. (1884-1935) », les exploits de l’enseigne de vaisseau Simon, qui avec  la canonnière La Grandière avait pour la première fois pu atteindre Luang Prabang le  1er septembre 1895, en partant de Vientiane, puis avait poursuivi sa mission le 11 octobre pour arriver à Tang Ho le 25 octobre 1895. « Simon, avions-nous dit, aurait bien voulu aller au-delà, malgré les ordres du ministre, mais il constata très vite qu’après Tang Ho, le Mékong n’était plus un fleuve, mais « un torrent qui tombait en cascades sur un parcours de huit à dix kilomètres ». Il dut alors renoncer. Après un congé en France, « il sollicitera  sa mise en congé sans solde à compter du 20 août pour servir à la Compagnie des Messageries Fluviales de Cochinchine. » 

 

Vue de la rue principale de Luang Prabang, photo prise par Simon :

A174. Les dernières missions de la canonnière la Grandière sur le Mékong (1896- 1910)

La canonnière le Massie, quant-à elle,  poursuivra une mission jugée inutile par les autorités entre Savannaket et Vientiane, et sera désarmée et cédée à la Compagnie des Messageries le 1er novembre 1897, pour devenir « une chaloupe ordinaire, transportant poste, voyageurs et marchandises », mais le La Grandière n’avait pas fini ses exploits, mais cette fois avec le jeune enseigne de vaisseau Mazeran qui prendra ses fonctions en avril 1896. »

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Les exploits de l’enseigne Mazeran avec la canonnière La Grandière.

Le 1er novembre 1896, Mazeran, après sept mois de sa prise de fonction, envoie un long rapport au gouverneur général Paul Doumer, qu’il transmet avec son appui aux ministres concernés. Ce rapport est un programme d’action, qui s’appuie sur ses propres observations effectuées avec la canonnière ou en pirogue de Xieng Sen à Tang ho (en réalité le Tang Noï et le Tang Luong), qui remet en question l’invulnérabilité du Tang Ho. Après  la description du rapide, il dit avoir découvert un petit couloir, que l’on pourrait dégager avec le fulmi-coton et de la dynamite. Mais surtout, il envisage de monter jusqu’à Xieng Houng (l’actuel Jing Hong), malgré les signes de fatigue observés sur le La Grandière. Il en donne bien sûr les raisons.

A174. Les dernières missions de la canonnière la Grandière sur le Mékong (1896- 1910)

Vue du Mékong à Xieng Sen (Chiang Saen) :

A174. Les dernières missions de la canonnière la Grandière sur le Mékong (1896- 1910)

Un nouvel enjeu dans la rivalité franco-britannique : le Xieng Houng.

Nous avions raconté précédemment comment Simon avait voulu atteindre la principauté de Xieng Kheng, petite ville des Etats Shan passée sous la domination britannique après l’annexion en 1885 de la haute Birmanie, malgré les ordres de Paris. Il avait dû renoncer, ne pouvant aller au-delà de Tang Ho, mais finalement la  convention Salisbury- de Courcelle du 15 janvier 1896, reconnaissait l’influence de la France sur la région de Muong Sing et le Mékong comme frontière entre les Etats Shan et l’Indochine.

Il s’agissait cette fois-ci pour Mazeran d’aller encore plus en amont,  et de tenter d’atteindre Xieng Houng avec la canonnière La Grandière.

 

Xieng Houng (Jinghong) est situé à 21° 59' nord et 100° 49' est :

A174. Les dernières missions de la canonnière la Grandière sur le Mékong (1896- 1910)

Mais que représente Xieng Houng ?

Xieng Houng est la capitale d’une fédération, en principe indépendante, « de 12 districts -les sip song panna-, répartis sur les deux rives du Mékong. Les sept de la rive gauche payaient tribut à la Chine, et ceux de la rive droite à la cour birmane d’Ava. 

A174. Les dernières missions de la canonnière la Grandière sur le Mékong (1896- 1910)

Elle constituait, disait Mazeran dans son rapport, «  la dernière étape de notre marche vers le Yunnan. » L’enjeu était clair : « L’arrivée de la canonnière à Xieng Houng nous donnerait des droits puissants pour l’occupation future de ce pays par la France. Si nous ne nous dépêchons pas, nous trouverons la place prise par les Anglais. »

Mais ce projet ouvrait une nouvelle page de la rivalité franco-anglaise.

Une nouvelle alors circula, qui signalait l’arrivée prochaine de 400 gourkhas et de pièces d’artillerie à Xieng Houng, qui aurait pu justifier l’urgence de la mission de Mazeran.

A174. Les dernières missions de la canonnière la Grandière sur le Mékong (1896- 1910)

On vit alors un balai diplomatique entre le commandant supérieur du Laos, le gouverneur général, le ministre des colonies, le ministre des affaires étrangères, l’ambassadeur l’ambassadeur français à Pékin, le consul à Samao, qui aboutit finalement à une note du 21 avril 1897 du ministre des affaires étrangères adressée à son collègue ministre des Colonies qui exprimait un doute sur cette expédition anglaise contre les Sip Song Penna.

Toujours est-il que dès le 20 mai, l’enseigne Mazeran, faisant fi des doutes exprimés, décide de  monter de Xieng Sen à Tang Ho, en franchissant une quinzaine de rapides, où il est obligé de rester deux mois à cause des eaux trop basses. Il effectuera alors des reconnaissances en pirogue et sera étonné de rencontrer moins de difficultés qu’en 1896. 

A174. Les dernières missions de la canonnière la Grandière sur le Mékong (1896- 1910)

Le 19 juillet, il appareillait de Tang Ho avec pour objectif d’atteindre Xieng Kok et Xieng Lap ensuite situé 20 km en amont, d’où il attendrait les ordres du gouvernement. Mais il fallait pour cela pouvoir passer l’« infranchissable » Tang Ho, et les rapides qui suivent comme le Tang loi, le Tang PhaKheng, le Tang Sen Phi, le Tang Pang, puis le Tang TsaLam, le Tang leui.

Mazeran en fera le récit, et racontera comment plusieurs fois il risquera la mort. Ainsi, par exemple s’il franchit sans difficulté le Tang Ho, passe le Tang Ho Luong avec guère plus de 6,5 kilos de pression, la canonnière va toucher des roches dans le petit rapide du Tang Lot et y cassera son gouvernail. Il faudra 10 jours pour le réparer, avant de repartir le 31 juillet et attaquer le Tang PakKeng que Mareran redoute. Il y vivra une situation critique avec un tronc d’arbre dans l’hélice qui stoppera la machine, deux hommes qui se jetteront à l’eau pour y remédier,  une ancre qui cédera, l’autre qui tiendra, et le sentiment de l’avoir échappé belle. En fin de matinée, les redoutables Tang Sam  Sao et PhaPhouKhao seront franchis sans difficulté. L’équipage se reposera le lendemain 1er août devant le village de Paleo, un gros village de la rive droite. 

A174. Les dernières missions de la canonnière la Grandière sur le Mékong (1896- 1910)

Il fallait affronter ensuite le terrible Tang Pang, le dernier obstacle avant Xieng Kok, composé en fait de cinq rapides, et qui constituaient pour Mazeran «  à part les chutes de khône, jamais le Mékong n’avait présenté d’obstacle aussi terrible, aussi dangereux pour un navire de la force de la Grandière. »

Ils repartirent le 2 août, mais une reconnaissance en pirogue constata le manque d’eau et ils durent attendre jusqu’au 6 août, avant de se lancer en ayant soin d’envoyer deux pirogues en avant pour prêter secours en cas d’accident. Ils auront au 3 ème rapide le sentiment d’avoir échappé à la mort pour la 3ème fois depuis Tang Ho, après avoir vu la canonnière perdre sa pression, s’immobiliser, ne pouvant plus avancer, amorcer un léger recul, et sur un effort de la chauffe, pouvoir enfin avancer. Ouf, ils étaient passés, encore une fois, et atteindront Xieng Kok et Xieng Lap.

Ils devront toutefois attendre presque trois mois avant de recevoir fin octobre 1897, les ordres  de Paris. Paris a été surpris d’apprendre par Paul Doumer, le gouverneur général, que La Grandière est à Xieng Lap. 

A174. Les dernières missions de la canonnière la Grandière sur le Mékong (1896- 1910)

Si Paris remarque l’exploit, il n’apprécie pas d’avoir été mis devant le fait accompli. Aussi après un échange de messages, le ministre des colonies adressera le 25 octobre 1897, un ordre formel et sur un ton vigoureux au gouverneur général :

« Interdisez La Grandière dépasser frontière avant que vous ayez reçu autorisation expresse du gouvernement, que rien ne parait motiver actuellement ».

C’en était fini de l’ambition de Mazeran, qui restera encore près de  5 mois sur le La Grandière dans le petit bief Xieng Kok-Xieng Lap, avant d’être remplacé le 1er février 1898 par le lieutenant de vaisseau Jacquemart.

Xieng Kok

Xieng Kok

Xieng Lap

Xieng Lap

L’ère des pionniers était terminée quand le lieutenant de vaisseau Jacquemart prend ses fonctions sur La Grandière en juin 1898.

Il restera trois années jusqu’ au 3 mars 1901, quand il quittera alors Xieng Kok, pour Saïgon, où il  rédigera son rapport du 10 mai au 15 juin 1901.

Il y racontera ses déboires, ses problèmes de personnel, ses attentes pour voir compléter son équipage européen, comme le quartier-maître mécanicien, pourtant si indispensable qui n’arrivera que le 15 avril 1900, malgré la demande exprimée par son prédécesseur en avril 1898.Il critiquera la politique menée par les administrateurs, qui occasionneront des rapports tendus avec le résident de Muong Sing, le résident supérieur Tournier à Vientiane. Il eut surtout le sentiment de son inutilité, surtout quand par exemple, ayant obtenu de pouvoir descendre à LuangPrabang afin d’étudier la navigabilité du Mékong, il se voit refuser l’atlas du fleuve dressé par ses prédécesseurs, ou bien encore, quand à peine arrivé à LuangPrabang (19 octobre 1900) il reçoit l’ordre de Paul Doumer du 26 novembre de retourner à Xieng Kok. Bref, il ne vit d’issue qu’en demandant sa relève qui lui fut accordée. Il quitta Xieng Kok le 3 mars 1901, sans remplaçant.

Le La Grandière avait peu navigué pendant son séjour et même avait été mis deux saisons sèches en cale sèche.

 Le nouveau commandant de La Grandière, l’enseigne de vaisseau Lesterre, ne sera désigné qu’en septembre 1901. Lacroze dira peu sur sa mission, si ce n’est qu’elle fut assez imprécise et que Lesterre bénéficia de l’appui de Paul Doumer le 16 octobre 1902, pour être mis sur le tableau d’avancement, pour « un dangereux voyage en amont de Xieng Kok avec le La Grandière, en vue de se rapprocher de la frontière chinoise. » Nous n’en saurons pas plus.

Le temps des pionniers officiers de marine  était terminé.

« Le La Grandière redescendra à Vientiane aux hautes eaux de 1903. Elle y sera désarmée puis cédée aux Messageries, comme l’avait été sept ans auparavant le Massie. » Après un rajeunissement, elle fera plusieurs voyages de Vientiane à LuangPrabang. « Le 10 juillet 1910, en descendant le fleuve, La Grandière coulera avec ses passagers dans le Keng Luong, qu’elle avait franchi pour la première fois quinze ans plus tôt, le 30 août 1895, aux ordres du lieutenant de vaisseau Simon. »

Que d’aventures, d’exploits pour arriver à un bilan que Lacroze juge remarquable :

« Vers 1898, un voyageur mettait entre 65 et 80 jours pour aller de Saïgon à LuangPrabang, au prix de douze à quinze transbordements. Il ne mettait plus en 1924 que de 43 à 45 jours ; le nombre de transbordements est sensiblement le même. Vers 1935, la durée du voyage était réduite à 35 ou 37 jours et le nombre de transbordements à sept ou huit. La durée du trajet a donc été pratiquement réduite de moitié et le confort s’est considérablement accru. Les trois quarts du parcours –en durée- s’effectuaient en pirogue en 1898 ;  le voyage se fera en totalité en chaloupe ou en piromoteur en 1935. » Mais le transport des marchandises sera aussi lent qu’il y a 50 ans.

Bref, le Mékong ne constituait pas la bonne voie commerciale pour désenclaver le Laos, telle que l’avaient rêvé les pionniers du Mékong. Et la route l’emportera sur le fleuve. (Cf. ch. 22) Mais que d’aventures, d’expéditions pour arriver à ce constat.

                                                ---------------------------------

Merci M. Luc Lacroze de nous avoir fait connaître ces pionniers, ces aventuriers du Mékong. Nous ne pouvons que renvoyer nos lecteurs à votre livre : 

« Les grands pionniers du Mékong. Une cinquantaine d’années d’aventures. (1884-1935) » (L’Harmattan, 1996)

A174. Les dernières missions de la canonnière la Grandière sur le Mékong (1896- 1910)
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9 août 2014 6 09 /08 /août /2014 23:02

Nous avons dans notre article sur l’ambassade siamoise de 1861 et la réception impériale au château de Fontainebleau (1) inséré la reproduction que l’on trouve partout du tableau de G.L. Gérôme, spécialiste des reconstitutions historiques, représentant les ambassadeurs du Siam rampant devant Napoléon III et l’Impératrice Eugénie.

Autoportrait

Nous avons ultérieurement appris qu’il existait une copie de cette toile au palais royal de Bangkok (2) dans le « Audience hall of the Chakri mahaprasat throne hall » au Grand Palais. L’auteur de l’article en référence ajoute qu’il s’agit d’un cadeau de Napoléon III au roi Mongkut qui est l’œuvre du peintre Jean-Marius Fouqué (sic), qui, sans doute, « himself brought and presented the painting to King Mongkut ... as he was later appointed as the personnal artist to the thai royal court »

 

bangkok-chakri-mahaprasat-interior

 

Qui était donc ce Jean-Marius Fouque (et non Fouqué) qui serait devenu peintre officiel de la Cour ?

Son deuxième prénom sent immanquablement la Provence. Lorsqu’on cherche quelque renseignement sur un peintre provençal, on consulte l’ouvrage de l’avignonnais Etienne Parrocel, l’incontestable pionnier de l’histoire de l’art provençal (3). Il s’agit de l’Arlésien Jean-Marius Fouque, que Parrocel a fort bien connu et auquel il consacre une longue notice, mais son ouvrage s’arrête en 1862 donc très probablement avant un épisode siamois et nous laisse sur notre faim ?

Un ami aussi Arlésien qu’érudit nous apprends que Fouque a sa rue à Arles dans le quartier de Trinquetaille dont une revue érudite dit quelques mots « ….Jean Marius Fouque est né à Arles le 22 juillet 1822. Il étudia la peinture sous la direction de Granet et de Lestang-Parrade. Admis à l’école des beaux-arts en 1826, ayant visité l’Extrême-Orient devint peintre officiel du roi de Siam. Il exposa au salon de Paris de 1846 à 1879. Il fit des tableaux d’histoire, des sujets mythologiques et des portraits (en particulier celui du sculpteur Pradier) » (4). La référence à Pradier va nous ouvrir une première porte.

Nous avons alors sollicité les lumières de Monsieur Gérard Bruyère, bibliothécaire et documentaliste de nombreuses institutions lyonnaises (5). Qu’il soit ici remercié des précieux conseils qu’il nous a donnés. Le sculpteur Pradier était un ami du peintre, qui en fit d’ailleurs un fort beau portrait.

 

Fouque-Pradier(MAH)

 

Ce sculpteur a aussi un admirateur, Monsieur Douglas Siler qui lui consacre un très beau site Internet (6). Il nous a lui aussi donné de précieux renseignements, qu’il en soit également remercié. Peut-être allions-nous trouver enfin de plus complets renseignements sur l’épisode siamois ?

***

Avant d’en arriver au Siam, quelques mots seulement sur ce peintre que l’on classe habituellement dans la catégorie des « petits maîtres » (7).

Parrocel le fait naître le 22 juillet 1822 à Arles (8) (9). Il en fait l’élève de Lestang-Parrade et de Cogniet (10).

Le peintre a surtout fait l’objet d’une très complète étude de Philippe (malheureusement décédé il y a peu) et Françoise Dumoulin-Palliez publiée sur le « forum Pradier » en 2003 (6) et dans le «  Bulletin des amis du vieil Arles » (11), accompagnée de solides références.

 

Son père, Honorat était un serrurier probablement modeste et nous ignorons tout de Marguerite Barbier sa mère. Il aurait bénéficié de la protection de Réattu, un grand peintre arlésien et de Huard, directeur de l’école des beaux-arts d’Arles pour obtenir une bourse et « monter » à l’école des beaux- arts de Paris. Ami intime du sculpteur Pradier, les portes du Salon lui sont ouvertes dès 1846. Bénéficiaires de puissants appuis, il est bénéficiaire aussi de nombreuses commandes officielles ce qui explique probablement la commande par le ministère des affaires étrangères d’une copie du tableau de Gérome ainsi que Mr et Mme Dumoulin l’ont vérifié dans les archives. Ils ont également eu confirmation  par les « services culturels » de Thaïlande de son passage dans le pays.

 

Dans quelles conditions obtint-il le statut de « peintre officiel » de la cour et fut-il décoré de l’ « ordre de l’éléphant blanc »,

 

 

elephqnt

 

nous n’avons malheureusement pas pu en savoir plus. Son lointain descendant direct, Monsieur Nicolas Raphaël Fouque, avec lequel Monsieur Douglas Siler a eu l’amabilité de nous mettre en rapport, nous a confirmé avoir eu en mais les documents accréditifs perdus ce jour dans sa famille.

Grand voyageur aussi, on le retrouve en Suisse, en Russie peut-être (12) et peut-être aussi aux Amériques puisque nous apprenons, toujours sur le « forum Pradier », l’existence à Bogota de deux portraits de son pinceau, deux dames au nom évidemment espagnol, datés de 1852 (13) ?

Toujours est-il qu’il expose au salon de 1870 un portrait de Rama V qui serait actuellement dans un palais de Bangkok ( ?) et qui eut les honneurs (si l’on peut dire) d’une caricature de Cham de plus ou moins bon goût (14).

caricature copie

Bien impliqué dans le petit monde des notables de l’empire, après s’être attiré les sarcasmes de Cham qui avait au moins le mérite du talent, Fouque s’attire ceux d’un imbécile que nous aurons la charité de ne pas citer. Il expose à un salon un « Vénus et Adonis », le critique commente «  Monsieur Fouque aurait été bien embarrassé de trouver à Arles, sa ville natale,  une belle femme amoureuse d’un chasseur ». En voilà un qui ignorait que depuis les Romains, de toutes les femmes de Provence, les Arlésiennes ont toujours été considérées à juste titre comme les plus belles (15) !

***

Les liens de Fouque avec le Siam semblent toutefois avoir été ténus en admettant même qu’il y ait posé les pieds ? Il n’a en tous cas pas succombé à ses charmes.

Le titre de « peintre officiel » est évidemment honorifique et il ne semble pas qu’il reste en Thaïlande d’autres souvenirs de lui que la reproduction de la toile de Gérome et le portrait du salon de 1870 dont nous ignorons où il se trouve.

Sa descendance est toujours vivante, loin à la fois du Siam et de la peinture ! Nous devons à Monsieur Nicolas Raphaël Fouque ces renseignements dont nous le remercions particulièrement : Le peintre trouve l’amour à Lorient où il épouse une demoiselle Leray

 

Epouse

 

 

De ce mariage, un premier fils, Emile,

 

Emile

 

après avoir été ténor à l’opéra d’Oran, meurt en Egypte comme agent du Canal de Suez. Le second, Adrien, né en 1849

 

Emile

 

épouse le 12 juin 1878, Mathilde Cournet,

 

Mathilde Cournet refusé au salon de 1877

 

nièce de Frédéric du même nom qui a participé à la résistance contre le coup d’état de 1851 (16) et dont le fils Frédéric fut un ardent communard.

 

cournet

 

Hippolyte Fouque, fils d’Adrien, épouse Marie Bridoux  qui était la fille du général Marie-Joseph-Eugène Bridoux,

 

Bridoux.jpg

 

le premier des quelques dizaines de généraux de l’armée française à être tombé au front face à l’ennemi dans les premiers jours de la guerre de 14 et qui a laissé son nom au campus de l’Université de Metz.

 

General

 

Son fils Eugène-Marie Louis, pour sa part également officier de cavalerie, fut secrétaire d’état à la guerre et sous- secrétaire d’état à la défense nationale du gouvernement de Vichy

 

Bridoux_Eugene-Marie-Louis.jpg

 

pendant que Hippolyte Fouque entrait en résistance. Il est l’arrière grand-père de Nicolas Raphaël Fouque, lui-même haut fonctionnaire et romancier talentueux. C’est aussi à Monsieur Nicolas Fouque que nous devons les photographies des membres de sa famille qui illustrent cet article, collection actuellement aux Musée des beaux-arts de Nantes.

 

Voilà qui nous éloigne à la fois du Siam et de la peinture !

 

***

Ne retenons donc de ce « petit » mais talentueux maître que ce qu’en dit Parrocel : « Fouque est aujourd’hui compté parmi les artistes de mérite et ses productions brillent par la puissance et la richesse du coloris ». Il appréciait tout particulièrement le portrait de la fille du peintre Réattu, présentement au musée Reattu d’Arles (17).

 

MMe Reattu

 

***

Nous n’en saurons malheureusement pas plus sur l’épisode siamois de ce peintre talentueux et voyageur. Remercions chaleureusement tous ceux qui nous ont donné les éléments permettant de rédiger ce bien modeste hommage à Marius Fouque.

 

 Epose du peintre et ses deux fils

L'épouse du peintre et ses deux fils

________________________________________________________________

 

Notes 

 

 (1) A 54 : « Le Siam au Château de Fontainebleau : L'ambassade siamoise du 27 Juin 1861 ».

 

(2) Article de Dominique Le Bas in « Aséanie », 3, 1999 : « La venue de l’ambassade siamoise en France en 1861 ».

 

(3) « Annales de la peinture … histoire des écoles d’Avignon, d’Aix et de Marseille ... » publié à Marseille en 1862.

 

Annales de la Peinture (1)

(4) « Bulletin des amis du vieil Arles », numéro 80 de décembre 1992.

 

(5) Musée des tissus, musée des arts décoratifs, archives municipales, musée des beaux-arts.

 

(6) http://www.jamespradier.com/

 

(7) Le terme est utilisé avec une certaine condescendance par les « bobos » de l’art. Il est appliqué à tort et à travers à une pléthore d’artistes actifs tout au long du XIXème siècle et au début du XXème siècle, pour lesquels l’histoire de l’art n’a pas encore trouvé de case. La table alphabétique de l’ouvrage de Parrocel donne plus de 1.400 noms dont la plupart sont des « petits maîtres » même si ce sont de bons et grands peintres. Les médias et la cupidité des marchands de tableaux sont responsables du passage aux oubliettes de grand nombre de nos artistes provençaux et français. Il y a « la cour des grands » que tout le monde connait … et les autres !

fiac.jpg

(8) Revenons très rapidement sur ce que nous écrivons, « à Arles », comme nous écririons « à Avignon ». Est-ce que vous allez « en » Argenteuil ? « En » est un régionalisme. Le Comtadin dit « vau (je vais) à-n Avignoun », le provençal « vau à-n Arle » cependant il ne s’agit pas de la préposition « en » mais d’un « n » euphonique. Ils diront de même « vau à-z Ais » ou « vau à-z At » (Aix et Apt) avec un « z » euphonique.

Dire autrement est pédanterie journalistique.

 

(9) Il y a un doute sur la date exacte de sa naissance : Wikipédia le fait naître le 2 juillet 1819 ainsi que le Bénézit, et mourir à Lorient le 11 avril 1880. Les registres d’état civil de ces deux communs ne sont pas numérisés à ce jour. Retenons la date citée par Parrocel qui l’a connu.

 

(10) Sur ces deux peintres, voir le « Dictionnaire des artistes de l’école française au XIXème » par Charles Gabet, Paris 1834…700 pages de talents, tous pratiquement  oubliés aujourd’hui.

 

(11) numéro 140, mars 2009.

 

(12) On retrouve la présence dans une vente aux enchères à Moscou en 2012 d’une très belle toile représentant un immigré français au service du Tsar, Joseph Octavien Marie Pourroy de l'Aubériviére, Comte de Quinsonas.

 

russe 25.000 euros

 

(13) http://www.jamespradier.com/Texts/Courrier_Ortiz_6-11-04.php

Tableau Bogota

(14) Le caricaturiste Cham, en réalité d’une vieille famille aristocratique, exerçait son talent féroce au détriment de la famille impériale et tous les ans au détriment des artistes qui avaient été admis à l’honneur d’exposer au Salon. Or, Fouque est tout autant que Gérome ou Winterhalter l’un des peintes officiels du régime. Le Musée d’Orsay possède de lui la copie du célèbre portrait de l’Impératrice par Winterhalter. Dans la notice des œuvres du musée, il nous est dit « Une des nombreuses copies du portrait commandées par l'Etat à Fouque, notamment en 1854, 1857, 1868, 1870. Copie d'après le portrait officiel de l'impératrice par Franz Xaver Winterhalter exposé au Salon de 1855 ».

Il ne faut donc point s’étonner de cette raillerie. Nous devons la reproduction de cette caricature à l’obligeance de Monsieur Douglas Siler.

 

(15) L’innocence de la Mireille de Mistral, la beauté fatale de l’Arlésienne de Daudet, leur grâce est légendaire et a bien dépassé les frontières du pays d’Arles. Les comtadines ne sont pas oubliées mais le Comtat-Venaissin n’est pas la Provence.

 

Arlesienne.jpg

 

(16) … dont parle Victor Hugo dans l’ « Histoire d’un crime ».

 

(17) Ce lieu magique de la ville d’Arles ne s’honore peut-être pas outre mesure d’une collection de dessins d’un peintre « cubiste » responsable de cette Arlésienne (???)

 

Lee-Miller--Pablo-Picasso-00.jpg

 

qui appartenait probablement plus au genre des imposteurs qu’à celui des grands ou petits maîtres !

 

 

 

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