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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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17 janvier 2017 2 17 /01 /janvier /2017 22:27
LA « LONGUE MARCHE » D’ERIK SEIDENFADEN, DANOIS GENDARME ET ÉRUDIT AU SERVICE DU SIAM

Nous avons déjà rencontré Erik Seidenfaden, cet érudit ayant découvert la cité majeure du Dvaravati, Muang Fa Daet Song Yang au cœur de la province de Kalasin (1). Mais avant d’être homme de science, ethnologue, archéologue et anthropologue, il fut aussi d’abord et avant tout gendarme. Nous nous devions d’écrire quelques pages sur une carrière hors du commun. Nous connaissions en effet l’érudit mais pas le gendarme. Nous l’avons découvert au travers du site d’un Danois passionné http://scandasia.com qui a accès à des sources en danois qui ne nous sont pas accessibles et en avons tiré les renseignements et détails que nous vous donnons, notamment sur cette « longue  marche ».

LA « LONGUE MARCHE » D’ERIK SEIDENFADEN, DANOIS GENDARME ET ÉRUDIT AU SERVICE DU SIAM

Le gendarme

 

Erik Seidenfaden est né en 1881 à Copenhague, fils d’un ingénieur civil, Frederik Julius Seidenfaden (1839-1899) et de Emmy Margrethe Jacobine Philipsen (1852-1920). Il fut d’abord étudiant à l'université de Copenhague en 1898 et aurait ensuite étudié l'agriculture à Estruplund. Il entra ensuite dans une école militaire, probablement l’académie de Soro ...

LA « LONGUE MARCHE » D’ERIK SEIDENFADEN, DANOIS GENDARME ET ÉRUDIT AU SERVICE DU SIAM

... et devint sous-lieutenant d’infanterie en 1903. Le Danemark est un petit pays confiné par l’histoire dans un territoire minuscule après sa défaite contre la Prusse en 1864. Ceux de ses enfants qui veulent chercher, sinon trouver, gloire et fortune doivent s’expatrier et faute d’avoir l’exutoire des colonies comme la France ou l’Angleterre, le Siam est une destination privilégiée. Nous avons déjà rencontré l’amiral de Richelieu qui commandait en chef la marine siamoise lors de l’incident de Pak-Nam en 1893 (2).

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Depuis 1897 et jusqu’en 1915, c’est un Danois qui est à la tête de la gendarmerie siamoise, le Major-général (พลตรี) (c’est à dire général d’armée) Gustave Schau (3) devenu Phraya Wisathep (พลตรี พระยาวาสุเทพ) avec le titre d’ « Inspecteur générale des gendarmeries de province ».

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Erik Seidenfaden entre donc dans la gendarmerie siamoise en 1906, deviendra capitaine en 1907 et Major (commandant) en 1914. Pourquoi la  Gendarmerie ? Tout simplement parce que celle-ci est affaire danoise (4).

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Il restera au Siam jusqu’en 1947 et retourna ensuite à Copenhague où il mourut le 22 septembre 1958 (5). Sa carrière dans la gendarmerie va débuter par un exploit assez exceptionnel : par le traité du 23 mars 1907, le gouvernement siamois venait de céder à la France les territoires cambodgiens de Battambang, Siemréap et Sisophon (6).

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Ces provinces siamoises sont gouvernées par un vice-roi. Plus ou moins révocables à merci bien que le titre soit souvent héréditaire, tous en profitent pour s’enrichir sans se préoccuper le moins du monde du bien-être de leurs administrés, considérant l’argent des impôts comme le leur propre (7).

 

Le vice-roi en place est le Phraya Chum Apaiwong Katthathorn. Le poste est héréditaire dans sa famille depuis plusieurs générations.

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Bien que cela ne soit pas mentionné formellement dans le texte du traité ou de ses annexes, il est autorisé à quitter le pays avec tous ses biens. Schau donne alors l’ordre suivant à Erik Seidenfaden « Avec un détachement de 100 gendarmes, vous escorterez et assurerez l’accompagnement en toute sécurité à Prachinburi du gouverneur général Phraya Katthathorn et ce qui est à lui  ».

 

Depuis Battambang jusqu’à Prachinburi où le « grand homme » doit s'installer, il y a environ 300 kilomètres. Simple déménagement pensez-vous ?  Mais à cet effet, mille sept cents chars de bœuf vont être nécessaires dont mille trois cent cinquante ont été réquisitionnés au détriment des paysans de Prachinburi. Le convoi est divisé en neuf groupes et le voyage va durer trois mois. Il commence fin avril, la période la plus difficile en pleine saison des pluies. Courtoisement, les Français proposèrent aux Siamois d’utiliser leurs navires pour emprunter les voies navigables cambodgiennes et arriver au Siam. Le vice-roi refusa, préférant la route.

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Depuis les villes frontalières de Poipet au Cambodge et Aranyaphratet côté siamois, à l'ouest vers Kabinburi et Prachinburi, le sol est une plaine plate sur laquelle – aujourd’hui – fleurissent les plantations d'eucalyptus. Mais à partir de la mi-avril la région est arrosée par les eaux provenant de la chaîne de montagnes Khao Yai au nord. Pour avoir une idée de l'épreuve, de la frontière cambodgienne par Aranyaphratet jusqu’à Prachinburi par la route 33, « la route touristique d’Aranyaphrathet », qui n'est à peu près que la moitié de la distance totale, il y a actuellement des ponts sur 22 ruisseaux, canaux ou rivières dont la plupart n’existaient pas à cette époque. Les hommes de Seidenfaden étaient en selle de 15 à 17 heures par jour, trempés, piqués par les insectes, mal nourris et couverts de boue. Les chevaux de course australiens du vice-roi – réputés pour leur robustesse – pataugent également dans la boue et sont harcelés par les taons et les mouches.

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Pour reste de besoin, choléra et béribéri attaquent les hommes de peine et les gendarmes. Le jour tombé, les charriots s’organisent en cercles pour la sécurité mais les hommes ne peuvent sécher. L'eau pénétrait tout, jour après jour, semaine après semaine.

 

Les ruisseaux et les rivières ne sont pas guéables, ils sont creusés dans un sol lourd avec des bords escarpés. Tous les chars à bœufs doivent, un par un, être descendus à la force des bras avec des cordes jusqu'au fond et remorqués de la même façon sur l’autre rive. Il fallut parfois construire des ponts de fortune.

La cargaison transportée a de quoi causer de sérieux soucis à notre major, compte tenu de la crainte des hordes de bandits de grands chemins mais démontre en tous cas que les fonctions du vice-roi furent lucratives :

 

1.800.000 piastres d'argent et les meilleures défenses d’éléphants, stockées dans le convoi numéro 2, composé de 215 chars à bœufs.

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Toute la famille du vice-roi comprenant en particulier 44 concubines et 50 enfants.

Un nombre indéterminé de fonctionnaires siamois.

Un lot étonnamment considérable d’objets coûteux et d’effets personnels.

Un nombre indéterminé de chevaux de course australiens.

37 éléphants,  26 d'entre eux portant les filles du « grand homme » et des « filles de ballet » (des hétaïres ?) juchées sur leurs vastes  selles (howdahs).

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Une grande quantité de défenses d'éléphant ordinaires.

Un troupeau de chevaux ordinaires.

Des troupeaux de bovins, de bœufs, de moutons et de chèvres et 3 cerfs.

La propre garde du vice-roi composée de 40 hommes armés de fusils et d'épées.

 

Le souci primordial de Seidenfaden était le trésor : Lorsque le convoi numéro 2 - fortement gardé et protégé - a atteint Prachinburi - Seidenfaden fut soulagé.  Une puissante horde de voleurs aurait en effet été tout au long du trajet dans les talons du convoi. 1.800.000 piastres d'argent à cette époque représentaient 18 millions de francs de l’époque soit l’équivalent de 50 millions d’euros 2016 ou de 2 milliard de bahts. En utilisant de là les navires de la gendarmerie, les caisses d'argent furent alors transportées dans une banque à Bangkok, dont le personnel dut travailler plusieurs jours pour tout compter. Mais la mission n’était pas définitivement accomplie. Lorsque le dernier convoi atteignit Kabinburi (à plus de 50 kilomètres de la destination finale) le transport terrestre devint impossible en raison de tous les débordements de la rivière Prachin et de ses affluents. Par bonheur, 5 steamers appartenant à la Gendarmerie et 40 grosses barges purent prendre le contenu des chars en charge et naviguer sur la dernière partie du chemin.

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Le détachement des gendarmes était décimé par le béribéri, le paludisme et la dysenterie. Erik Seidenfaden lui-même était dans un char, sans soins. Un sergent le trouva et tenta de l’'aider. Son collègue danois, le capitaine Johansen, vint à son secours et l’installa dans une péniche confortable où il put se remettre. Le vice-roi fut alors nommé gouverneur de la petite province de Prachinburi et Chaophraya Aphayphubet (เจ้าพระยาอภัยภูเบศร) et, pour loger son cheptel et ses richesses ; Il fit construire un château de deux étages de style baroque rococo, ancien hôpital de la ville devenu musée de la médecine traditionnelle.

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Le palais est construit – quoiqu’encore plus spectaculaire – sur le modèle de son palais de Battambang, œuvre d’un architecte français ou italien.

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En 1914, Erik Seidenfaden devint le chef de l'école des officiers de la gendarmerie royale et démissionna en 1920. Il devient chef du département de comptabilité de la Thai Electric Corporation Ltd., jusqu'en 1941 et prit sa retraite à Bangkok jusqu’en 1947 puis il retourna avec sa famille dans son pays natal où il continua à écrire jusqu’à sa mort. A partir de 1920, il put se consacrer plus activement à son activité érudite.

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L’érudit

 

Sa première publication majeure date de 1922 (8). Citons le début : « Pendant un séjour de onze ans dans le Siam Oriental ou Bas Laos siamois, j'ai eu l'occasion de voir la plupart des ruines, sanctuaires, villes et inscriptions khmères décrites par M. le commandant Lunet de Lajonquière dans son « Inventaire descriptif des monuments du Cambodge, tome II ». Mais en outre, j'ai pu, au cours de mes tournées d'inspection, visiter moi-même ou me faire signaler un certain nombre d'autres ruines et de nouvelles inscriptions, et, dans certains cas, compléter ou rectifier divers renseignements donnés par M. de Lajonquière (9). Il va sans dire que je n'ai à aucun degré la prétention d'être archéologue, et si je me décide à présenter ce travail, c'est sur les instances de M. G. Coedès, Conservateur de la Bibliothèque Nationale de Bangkok, qui a estimé qu'il y aurait intérêt à publier ces notes, avant que ne disparaissent ces ruines, stèles ou autres monuments qu'aucun règlement ne protège encore ».

 

Ces découvertes concernent des dizaines de sites, certains aujourd’hui disparus, des provinces d’Ubon, de Surin, de Roiét, de Mahasarakham, de Nakhon Phanom, de Sakon Nakhon, de Khonkaen, de Khorat, de Chayaphum, de Buriram et de Kalasin dont il écrit alors, parlant du site de Muang Fa Daet et de son chédi « Amphoe de Kamalasai - Ban Muang Sung Yang - En ce point, situé à 15-16 km. à l'Ouest du chef-lieu de l'amphoe, doit exister un sanctuaire en briques avec sculptures en pierre ».

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Président (1937-1941) puis membre honoraire (1947) de la Siam Society, il a écrit un grand nombre d'articles pour le Journal of the Siam Society, et pour son annexe d’histoire naturelle car il s’intéresse aussi aux sciences de la nature.  Tous ses  articles sont maintenant disponibles en ligne. Son obituaire en donne une liste complète (5). Ses écrits furent également nombreux pour le « Bulletin de l’Ecole française d’extrême orient », également disponibles en ligne (10). Il fut également prolixe revenu dans son pays natal jusqu’à sa mort, mais en danois.

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Sans formation académique formelle, il était un amateur enthousiaste. Ayant remarqué « avec tristesse, comment les costumes nationaux et régionaux, pittoresques et éternels, disparaissent presque partout, pour être remplacés par des robes de mode plus ou moins internationales », il organise en 1937 dans la salle de conférence de la Siam society une exposition rassemblant les costumes des différentes branches des peuples thaïlandais et des communautés non thaïlandaises, principalement dans le nord-est du pays.

 

Nous n’avons malheureusement pas pu en trouver de photographies. Il a reproché à la radio la disparition de dialectes et des traditions culturelles séculaires ajoutant que «  le klaxon du camion à moteur avec sa charge de textiles étrangers bon marché sonne le glas des costumes nationaux ». En 1939, il fut le premier (et à ce jour le seul) à avoir étudié le peuple Lao-Ti, un groupe ethnique de la province de Ratchaburi.

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Parlant plusieurs langues, il écrit en français, en anglais, en allemand et en danois (évidemment), il est également rompu au thaï et à plusieurs dialectes locaux de l’Isan.

 

Il reçut le titre de chevalier de l'Ordre de la Couronne Siamois en 1912, en 1926 la Médaille de la Couronne Siamois  ainsi que l'Ordre de l'Eléphant Blanc Siamois.

 

Ce gendarme érudit ou cet érudit gendarme méritait notre hommage.

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NOTES

 

(1) Voir nos articles

A 213 – « LES ORIGINES MYSTÉRIEUSES DES BORNES SACRÉES (BAÏ SÉMA) DES TEMPLES DE L’ISAN EN THAÏLANDE »

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/05/a-213-les-origines-mysterieuses-des-bornes-sacrees-bai-sema-des-temples-de-l-isan-en-thailande.html

et :

INSOLITE 6 – « AU CŒUR DE LA PROVINCE DE KALASIN, LA CITÉ MYSTÉRIEUSE DE KANOK NAKHON (กนกนคร) « LA VILLE D’OR », CITÉ MAJEURE DU DVARAVATI ».

 

(2) Voir notre article 138 - « Qui était le Commodore du Plessis de Richelieu, Commandant en Chef de la marine siamoise en 1893 ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-138-qui-etait-le-commodore-du-plessis-de-richelieu-commandant-en-chef-de-la-marine-siamoise-en-189-123550274.html

(3) Ce soldat de fortune, personnage hors du commun, s’est signalé de façon retentissante en 1899 : les Chinois à Bangkok étaient engagés dans une sanglante guerre de gangs entre sociétés secrètes rivales pour le contrôle des territoires, perturbant la tranquillité de la capitale. Le roi et le prince Damrong lui ordonnèrent d’intervenir avec « tous les moyens nécessaires ». Il partit vers le quartier chinois avec 300 hommes et 400 marins que lui avait fourni Richelieu. Ils se battirent comme des lions. Tous les Chinois qui offraient de la résistance furent tués. Beaucoup sautaient dans les canaux mais étaient abattus dans l'eau. Des centaines furent arrêtées, certains décapitées, certains fouettées puis relâchées. Ceux qui étaient été arrêtés étaient regroupés par deux ou plus, attachés entre eux par leurs tresses et ensuite emmenés dans l'arsenal de Richelieu. Les Siamois (mais probablement pas les Chinois) l’appelèrent dès lors « le bon Danois ».

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Lorsqu’il prit sa retraite en 1915, l’ordre intérieur régnait dans tout le pays : Après la mort du roi Chulalongkorn en 1910, les relations du prince Damrong avec le roi Vajiravudh devinrent tendues. Le prince démissionna en 1915 pour « problèmes de santé » pour éviter qu’une simple démission soit considérée comme un affront au monarque et Gustave Schau dut suivre. Il dit alors à Erik Seidenfaden : « Quand je serai parti, la gendarmerie sera radicalement transformée. Tout ce que j'ai construit pendant ces 18 ans, sera démoli. Mon travail a été en vain ». A partir de cette date, les gendarmes danois furent mis à pied les uns après les autres sans autre forme de procès et disparurent définitivement du pays en 1926.

 

(4) La gendarmerie siamoise a été établie en 1897 par le roi Rama V et le prince Damrong, son frère pour mettre un terme à l'anarchie régnant dans les campagnes Les officiers recrutés étaient pour la plupart danois. L’inspiration se trouve incontestablement au Danemark sur le modèle des « Gendarmes bleus »...

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... créés par le premier ministre Estrup...

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... et le roi Christian IX en 1885.

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Le prince Damrong, alors ministre de l'Intérieur, se rendit au Danemark en 1891, le roi Chulalongkorn en 1897 et il envoya plusieurs de ses fils suivre une formation militaire à Copenhague.

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Les relations entre les deux maisons royales furent et restèrent très cordiales, le commodore de Richelieu y a probablement joué un rôle important. En 1914 le « Bangkok Siam directory » nous donne la liste de la hiérarchie provinciale dans la Gendarmerie pour l’année précédente, il n’y a que des noms à consonance danoise dont, à Ubon, le Capitaine Seindenfaden.

(5) « Obituairy » in Journal de la « Siam society », 158.

(6) Voir notre article 27. « 1907 ? Le Siam cède ces territoires "Cambodgiens" »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-27-les-relations-franco-thaies-1907-67452375.html

et

Maurice Zimmermann : « Traité du 23 mars 1907 avec le Siam » In : Annales de Géographie, t. 16, n°87, 1907. pp. 277-278.

Il est à noter que notre gouverneur était apparenté à la princesse Suvadhana, elle-même liée à  la famille royale cambodgienne, épouse du roi Vajiravudh. Il fut le père de Khuang Aphaiwong, premier ministre du Siam en 1944-45 et plusieurs fois ensuite.

(7) « Le royaume du Cambodge » par Jean Moura, 2015.

 

(8) « Complément à l'Inventaire descriptif des monuments du Cambodge pour les quatre provinces du Siam Oriental ». In : Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 22, 1922. pp. 55-99.

 

(9) L’ouvrage encyclopédique de Lunet de La Jonquières, « Inventaire des monuments du Cambodge » dans son tome II fait en réalité également l’inventaire des monuments du « Laos  siamois occidental » et  du « Laos siamois oriental » c’est à dire l’ensemble de l’Isan. Il écrit « Muang Kalasin : on ne nous a rien signalé dans ce district est situé dans le N.O. de Yasthon,  environ 110 km sur un des affluents du Lam Pha Chi ». Il écrit en 1907, Kalasin n’a pas encore statut de province.

 

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(10) Sans avoir la prétention d’être exhaustifs, nous avons  complété cette  liste qui privilégie volontiers les minorités tribales :Some Notes about the Chaubun; a Disappearing Tribe in the Korat Province (XII - 3 et XIII-3) – An excursion to Lopburi (XV -2) – An excursion to Phimai (XVII-1)

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Additional Note on tle Lawa (XVII-2) – The white Meo, translation of a paper written by Luang Boriphandh Dhuraratsadorn in reply to the questionnaire of the Siam Society » (XVII - 3) –  Supplementary note to Lemay's The Lü (XIX - 3) –  The Kha Tong Luang (XX-1) – A translation of a Siamese account of the construction of the Temple on the Khao Phanom Rung (XXV – 1)  The Hill Tribes of Northern Siam (Notes) (XXV – 2) – Anthropological and Ethnological Research Work in Siam (XXVIII – 1)Further Documents on the Romanization of Siamese (XXVIII – 1)Some antiquities at Ta Rua (XXXI – 1)Some antiquities on Doi Suthep (XXXI – 1)  An analysis of das land der Tai (Notes) (XXXI – 1)   Siam's Tribal Dresses (XXXI – 2)

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The Lawa of Umphai and Middle Me Ping (XXXII – 1) –  An Appreciation of the Cahiers de l'Ecole Francaise d'Extreme-Orient (XXXIII – 1) – Fairy Tales of Common Origin (Notes) (XXXIII – 2) – Early Trade Relations between Denmark and Siam (Notes) (XXXIII – 2) – The Name of Lopburi (Notes) (XXXIII – 2) – On a Find of Neolithic Implements (Notes) (XXXIII – 2) – Further Appreciation of the Cahiers (XXXIV – 1) – The Peoples of the Menhirs and of the Jars (XXXIV – 1) – Fairy Tales of Common Origin (XXXIV – 1) – A Mystery Temple in Surat Province (Notes) (XXXIV – 1) – Anthropological Gleanings (Notes) (XXXIV – 1) – Common Religious Beliefs (Notes) (XXXIV – 1) – The So and the Phuthai (XXXIV – 2) – His Royal Highness Prince Damrong Rajanubhab (Memoriam) (XXXV – 1) – Mon Influence on Thai Institutions (Notes) (XXXVI – 1) – Notes on the Bulletin of the Institut Indochinois: Pour L'Etude de L'Homme, Vols. I-IV, 1938-1941 (Notes) (XXXVI – 1) – Giant Early Man from Java and South China (XXXVIII – 1)  – The Kui People of Cambodia and Siam  (XXXIX – 2) – A note on the Reverend Father Savina (XL  - 1) – Ethnic Groups of Northern Southeast Asia (Notes) (XL  - 1) –  In Memoriam: Phya Indra Montri (Dr. F.H. Giles) (XL  - 1) – An appreciation of Colonel Henri Roux's « Quelques minorites ethniques du Nord-Indochine » (XLIII  - 2) – The Origins of the Vietnamese (XLVI  - 1).– A note on the Reverend Father Savina (XL  - 1) – Ethnic Groups of Northern Southeast Asia (Notes) Ethnic Groups of Northern Southeast Asia (Notes) (XL  - 1) –  In Memoriam: Phya Indra Montri (Dr. F.H. Giles) (XL  - 1) – An appreciation of Colonel Henri Roux's « Quelques minorites ethniques du Nord-Indochine » (XLIII  - 2) – The Origins of the Vietnamese (XLVI  - 1).

 

Dans « The Natural History Bulletin of the Siam Society » de 1923  nous trouvons un  article sur le Pla Buk, le silure géant du Mékong. En 1930, une très longue analyse de deux ouvrages publiés en allemand « Reisen in Siam » du Dr. W. Credner et « Geographische Untersuchungen in Siam » du  même auteur.

 

Son « Guide to Bangkok with notes on Siam » publié en 1927 et toujours réédité est précédé de descriptions particulières, réunies sous le titre général de « Sight seeing » et d’une introduction générale pleine d'intérêt touchant l'histoire et la topographie de la ville, l'architecture siamoise, les fêtes et cérémonies en usage au Siam et particulièrement dans la capitale est probablement ce qui a été écrit de mieux malheureusement jamais traduit en français.

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Dans un article de 1942 « La cérémonie du rek nà et une ancienne coutume agricole danoise » publiée dans le Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient (Tome 42,  1942. pp. 133-134) il fait un rapprochement singulier entre une coutume siamoise perdue (แรก นา) et une autre de son pays qui nous rappelle curieusement ce que nous avons écrit sur une hypothétique présence des Vikings au Siam (Notre article A.53 « Histoire mystérieuse de la Thaïlande : Les Vikings au Siam ? » –  http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-53-histoire-mysterieuse-de-la-thaialnde-les-vikings-au-siam-97571778.html)

 

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12 octobre 2016 3 12 /10 /octobre /2016 18:16
UN FRANÇAIS, « MARIE Ier », ROI « IN PARTIBUS » DES MOÏS ET DES SÉDANGS, « GLORIA IN EXCELSIS MARIA » !

Auguste Jean-Baptiste Marie Charles DAVID dit  « de Mayrena », « Marie Ier, roi des Sédangs ».

 

Il y avait encore place au XIXème siècle pour ces pittoresques aventuriers qui tentèrent de se créer un royaume. Le plus connu est James Brooke devenu sultan de Sarawak vers 1840, inspirateur de Rudyard Kipling dans son roman « The Man Who Would Be King » (1). Qui se souviendrait encore d’Antoine Tounens, avoué à Périgueux et roi de Patagonie de 1860 à 1862 sous le nom d’ « Orélie Ier roi d’Araucanie-Patagonie » s’il n’avait été immortalisé par Jean Raspail (2) après l’avoir été plus confidentiellement par Saint-Loup (3) ? Même à Montmartre, on a oublié Paul Ganier, ancien commandant en chef des armées siamoises, élu en 1873 Président à vie de la république de Saint Domingue… pendant quelques semaines. Nous lui avons consacré une chronique (4). André Malraux s’est passionné pour tous ces « aventuriers » qui ont pu, au cours de l’histoire, donner l’impression qu’ils voulaient changer de civilisation, c’est-à-dire d’identité : pour cette raison, il s’est intéressé à Mayréna, notre « héros du jour » et héros de son roman inachevé « Le Règne du Malin ». Qui était-il ?

UN FRANÇAIS, « MARIE Ier », ROI « IN PARTIBUS » DES MOÏS ET DES SÉDANGS, « GLORIA IN EXCELSIS MARIA » !

A 200 kilomètres au sud de Hué, à 100 kilomètres du port de Binh-Dinh, entre la chaîne annamitique et le Mékong, entre le 14° et le 15° parallèle, entouré par les Phuthaïs et les Moïs se trouve l’habitat des Sédangs. D‘après le capitaine Cotte (5) : « ce sont des pillards bien différents de leurs paisibles voisins. « Hauts, bien charpentés, au regard d’aigle dur et perçant, au nez aquilin, avec ses cheveux en chignon piqués de plumes et d’un peigne à larges cornes débordantes souvent dorées, la lance à la main, le bouclier au bras, sur le dos une légère hotte à trois poches, le Sédang est un guerrier altier toujours prêt à partir en expédition. Les villages perchés sur des signes communiquent entre eux par des signaux optiques. Ils ont tous une maison commune au toit très élevé et très incliné, sorte de temple des sacrifices où l’on tient conseil et se partage le butin au milieu d’orgies. 

UN FRANÇAIS, « MARIE Ier », ROI « IN PARTIBUS » DES MOÏS ET DES SÉDANGS, « GLORIA IN EXCELSIS MARIA » !

Des captifs cultivent les rizières du Sédang… L’anarchie règne non seulement entre les divers groupes ethniques mais encore entre les villages de même race qui souvent même sont en état d’hostilité réciproque. La tribu à proprement parler n’existe pas, la société se réduit au hameau qui forme une petite république ». Etienne Aymonier nous en donne une description similaire (6) « La population de ces peuplades peut être évaluée à 7.000 habitants. Leur seule industrie consiste en quelques forges où ils fabriquent de bonnes armes ».

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En 1840, les missionnaires fuyant les persécutions de l’Annam fondèrent dans cette région la mission des Banhars situé sur le Sé-San, affluent du Mékong sur la rive gauche. Cet établissement devint si prospère que les bonzes commencèrent à s’émouvoir des nombreuses conversions qu’il opérait et poussèrent les Moïs à le piller. La mission dut songer à se défendre pour éviter d’être détruite. Elle obtint de l’évêque d’entreprendre une campagne. On permit à un missionnaire de la diriger sans y prendre part. C‘est ainsi que le chapelet en mains, il repoussa la première confédération des Sédangs, les mêmes qui firent leur soumission aux pères lorsque Mayrena arriva à Kon-thum.

 

Venons-en à l’histoire de cet aventurier de haute envolée qui parvint à se créer un royaume presque imaginaire de ces quelques villages.

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Peut-être serait-il tombé dans l’oubli si quarante ans après sa curieuse équipée, il rentra sinon dans la gloire du moins dans la notoriété puisqu’en 1927 et 1928 trois écrivains de talent lui consacrèrent des ouvrages érudits. Ce fut d’abord Jean Marquet, écrivain important de la littérature coloniale (7). Maurice Soulié publie dans la collection « Les aventures extraordinaires » un « Marie Ier, roi des sédangs » et enfin, en décembre 1927, nous trouvons dans le « Bulletin de l’école française d’extrême orient » un article de Marcel Ner. Tous trois se sont intéressés à lui pour la seule raison que son aventure aurait pu réussir comme celle de l’Anglais Brooke, fondateur d’une dynastie à Bornéo… Tous trois sont, dans des proportions différentes, enclins à considérer non sans raisons notre roi de façon très négative ! Des ouvrages plus récents ont remis son souvenir en mémoire, pour ne parler que de ceux en langue française, celui de Michel Aurillac, de l’Académie française, un récit très romancé et dans lequel l’auteur manifeste une sympathie marquée pour cet aventurier (8) et la remarquable biographie d’Antoine Michelland (9) dans laquelle il quitte son rôle habituel de chroniqueur des familles royales dans l’hebdomadaire « Point de vue ». Ce n’est plus un roman, c’est une thèse. La promotion de Mayréna étonna ou plutôt amusa Paris où il avait été très répandu et ceux qui avaient connu le nouveau monarque ne prirent pas trop sa royauté au sérieux. 

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Michelland puise d’abondance et plus encore dans la malveillante presse de l’époque, c’est souvent suave. Cette presse estima à quelques centaines de milliers de francs les sommes empruntées tant aux missions qu’au gouvernement et à quelques naïfs, par ce roi de l’autosuggestion alors qu’une personnalité plus sérieuse eût pu rendre cependant d’immenses services au pays en avançant de quelques années la pénétration française chez les Sedangs.

 

Qui était-il ?

 

Auguste Jean-Baptiste Marie Charles DAVID est né le 31 janvier 1842 à Toulon d’une famille d’origine juive chassée du royaume très catholique au XVème siècle à laquelle l’inquisition valut de se réfugier en France. Devenue de bonne et pieuse bourgeoisie, bien implantée dans l’armée (marine), l’administration et les affaires on s’attache à singer la noblesse comme le montre l’avalanche de prénoms en mémoire des parrain, marraine et aïeux, le dernier étant le prénom d’usage. 

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Le patronyme de « Mayrena » dont Charles, seul de la famille, s’est affublé en y ajoutant lorsque le besoin se fait sentir un titre de baron ou de comte est-il un rappel d’une lointaine origine de la famille dans la ville andalouse de Mairena ? Il l’utilisa systématiquement au cours de sa carrière militaire à une époque où, il est vrai, un patronyme à consonance israélite (surtout dans la marine) était un handicap. Il échoue en 1857 à l’examen d’entrée du « Borda » (indolence ou incompétence ?) qui ouvre les portes de l’école navale. 

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Il s’engage alors à 17 ans le 11 juillet 1859 au 6ème régiment de dragons. Il va de sanction disciplinaire en sanction disciplinaire et nous le retrouverons en 1862 dans les spahis de Cochinchine sans qu’on sache exactement quel fut son grade, sous-officier ou officier et s’il prit – comme il le prétendit – une part active à la prise de Bien Hoa le 16 décembre 1861 qui marque l’ouverture de la Cochinchine à la France. 

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Il quitte  l’armée en 1868 et reprend du service en 1870, il y gagne le grade de capitaine. Interviennent alors deux épisodes au moins obscurs, une sanction disciplinaire pour absence illégale le 14 janvier 1871 et un vol de 400 francs dans la caisse de son général. Accordons-lui le bénéfice du doute. Il est en tous cas fait chevalier de la légion d’honneur le 28 février 1871 et le 1er juillet 1873, les sanctions disciplinaires prononcées contre lui, nous ignorons lesquelles, sont levées, nous n’en saurons pas plus. 

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Son dossier de la  Légion d’honneur contient un avis de recherche du Parquet de la Seine daté de 1909… Il était mort depuis 19 ans ! 

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Son humeur entreprenante l’incita à des grands voyages en Extrême-Orient et en Océanie. Il revenait à Paris, goûtait largement les plaisirs de la vie civilisé puis repartait pour des contrées lointaines. Il retourne en Indochine où il vit à Baria, un petit port près de Saigon. Pendant un séjour à Paris, il aurait obtenu (comment ?) la mission d’aller remettre au Sultan d’Aceh (10) de la part du Président de la république un « magnifique sabre » qui avait disparu lorsque l’envoyé débarquait à Sumatra. Mayréna offrit alors à défaut de sabre ses services au Sultan qui les accepta plus ou moins ? Encore un point obscur de l’histoire de Mayréna, qui en comporte beaucoup d’autres, le sabre n’aurait jamais existé ou il n’aurait jamais été perdu puisque c’aurait été celui avec lequel paradait le roi des Sédangs ?

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Nous allons le retrouver fixé à Saigon. C’est ainsi qu’il proposa au gouverneur général Ernest Constans le plan d’un voyage d’exploration chez les peuplades disséminés sur la chaine annamitique et au-delà sur lesquelles on n’avait pas à ce moment d’indications précises. Celui-ci lui confia donc en 1887 une mission ou plus exactement autorisa son voyage. Il ne s’agissait que de recueillir des renseignements d’ordre géographique et ethnologique. Il s’agissait aussi de chercher sur le haut Donaï l’existence du caoutchouc. 1700 piastres furent avancées par le gouvernement pour subvenir aux frais de l’expédition. Celle-ci ne dépassa pas Bien-Hoa, les provisions, composées essentiellement de caisses de champagne s’était trouvées presque immédiatement épuisées. 

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Au demeurant, d’autres avaient pénétré chez les Moïs et le but de la mission était simplement de compléter leurs indications. Il ne semble pas que la caravane qu’il conduisit fut très pourvue de ressources. Les autorités annamites durent pendant toute une partie du voyage lui fournir des secours devenus essentiels. Au reste, quelques-uns de ses compagnons abandonnèrent bientôt l’explorateur.

 

L’année suivante, il obtint l’autorisation d’entreprendre la prospection des sables aurifères dans la région d’Attapeu située entre Khong et Tourane. 

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Tel était le but avoué de l’expédition mais en réalité, il était envoyé pour surveiller et au besoin déjouer les intrigues de quelques explorateurs étrangers, probablement des Allemands dont on signalait des menées suspectes dans cette région : Arrivé, malgré des difficultés dont la principale était le manque d’argent, dans le pays des Moïs, il les trouva en guerre avec une autre peuplade. On doit dire équitablement qu’auparavant il avait barré la route, quoiqu’en très modeste équipage, à ces suspects voyageurs allemands beaucoup mieux équipés et fortement escortés. A une attitude résolue, il avait joint quelques artifices arguant de traités qu’il avait –  disait-il – conclu au nom du gouvernement français. Les Allemands battirent en retraite. 

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Il partait en enfant perdu, la plus grande initiative lui était laissée mais il avait été prévenu qu’à la première réclamation diplomatique, il serait immédiatement désavoué. Le caractère officieux de la mission du futur roi des Sédangs ne peut faire aucun doute en dépit des démentis postérieurs de l’administration coloniale et malgré les dénégations intéressées de quelques braves fonctionnaires qui, dupés d’abord officiellement, restèrent un peu trop longtemps flattés de pouvoir s’honorer de l’amitié d’un souverain. Il fit en effet la traversée de Saigon à Qui-Nhon en compagnie du gouverneur Constans et ce fut le résident du port de Binh-Dinh qui réquisitionna les guides et les coolies nécessaires à l’expédition. 

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Dans cette entreprise, il est accompagné d’un singulier « poisson-pilote », Alphonse Mercurol, ancien sous-officier d’infanterie de marine, agent des contributions indirectes en disponibilité, aventurier aux petits pieds à la réputation de parasite. Il ne se déplace qu’un révolver à la main. Sa suite comprend encore quelques boys, un interprète de la sureté de Saigon, une congaï et huit miliciens chargé de lui servir d’escorte. Quatre Chinois envoyés par des commerçants de Saigon pour constater la richesse des mines d’or fermaient la marche. Mayrena portait une tunique bleue très brodée et constellée de décorations, un ample pantalon annamite en soie crème retenu par une large ceinture écarlate et à ses côtés un sabre rival de celui de la grande duchesse de Gerolstein. 

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Sans se préoccuper le moins du monde de l’amicale promesse d’un désaveu officiel, il se dirige sur Kon-Thum, centre de l’importante mission des Banhars. Les missionnaires avaient été avertis de son arrivé aussi l’un d’eux vint-il à sa rencontre avec deux éléphants et des chevaux de bâts. Son arrivée nous est décrit par le Père Guerlach (11) 

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« Ainsi que notre évêque nous y invitait je me portais au-devant de notre compatriote envoyé en mission officielle par le gouvernement français … Grande fut ma surprise en constatant que l’explorateur avait arboré un guidon bleu avec trois trèfles blancs en bande. Monsieur de Mayrena me donna alors sur sa mission  les explications suivantes envoyé par le gouvernement français, il ne devait en rien compromettre le drapeau français mais il lui fallait au contraire paraître agir uniquement sous sa responsabilité personnelle en évitant avec soin tout ce qui aurait un caractère officiel. Il devait grouper sous son autorité toutes les peuplades indépendantes et ne s’arrêter qu’à une journée du MékongSi l’entreprise réussissait et ne soulevait aucune difficulté diplomatique de la part d’une puissance européenne, il passerait alors la main à la France et, en récompense, recevrait la concession de mines aurifères… Quand j’arrivais chez Pim, il avait déjà passé deux traités au nom du gouvernement françaisA une distance aussi peu éloigné de la frontière annamite, me dit-il, je puis y aller carrément. Dans les régions où nous serons exposés à rencontrer des étrangers, j’agirai en mon nom personnelLes étrangers auxquels Mayrena faisait allusion étaient des Allemands dont m’avait déjà parlé M. Berger, résident général. Ils venaient par le Siam et le Laos». Le 10 mai l’expédition reprit sa marche. Le 13, elle atteignit les premiers villages chrétiens où elle se reposa quelques jours et le 23 elle campa à Kon Thum ».

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Le 10 mai l’expédition reprit sa marche. Le 13 elle atteignit les premiers villages chrétiens où elle se reposa quelques jours et le 23 elle campa à Kon Thum. Le surlendemain, Mayrena accompagné de Mercurol, du père Guerlach, de deux annamites, de dix Banhars et de quatre Chinois se mit en route à travers la foret. Le père Guerlach continue « La marche devint vite pénible car le terrain était couvert de bambous dont les branches enchevêtrées formaient une voute si basse qu’il fallait pour passer par-dessous se courber jusqu’à terre. Mayrena, d’un taille très élevée souffrait plus que tout autre de cette gymnastique et ne  cessait de s’écrier : « Que le diable emporte tous ces bambous ! ». Le 28 nous étions sur la rive gauche du Poko qui, après son confluent avec le Bla, forme le Sé-San. (actuellement Tonlé-san). 

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A Kon-Goung-Jé, les habitants signent un traité et reconnaissent pour grand chef Mayrena qu’ils prient de tirer quelques coups de carabine. Ils admirent la portée de cette arme mais ils aiment surtout les douilles vides en laiton qui constituent des ornements de première classe pour les tuyaux de pipes…Le 2 juin on nous apprend que le mois précédent trois européens suivis d’une escorte armée sont arrivés jusqu’à Attapeu, mais la fièvre et les grandes pluies les ont forcé à rétrograder. Ils ont annoncé l’intention de revenir à une époque plus favorable. Aux lunettes qu’ils portaient Mayrena crut reconnaître le signalement des explorateurs allemands. Le 3 juin Mayréna établit le « Constitution du royaume Sédang que plusieurs chefs signèrent le même jour : naturellement, je servis de secrétaire-interprète et contresignai comme témoin. Le chef des Keniongs conclut également une alliance et reçut plusieurs présents ; mais le Tao-muong d’Attapeu, instruit de ce qui s’était passé, confisqua les présents et lui infligea un forte amende pour avoir reconnu la juridiction d’une autre puissance que le Siam (le territoire des Keniongs ne fut rattaché aux possessions françaises qu’au mois de novembre 1893). Le 7 nous étions de retour chez moi après avoir reçu des averses diluviennes. Une partie des Saïgonnais et des Chinois avaient la fièvre. Mayrena écrivit aussitôt, pour le secrétaire d’état aux colonies et pour le gouverneur général deux comptes rendus fort détaillés que j’envoyais à Qui-Nhon par express ».

 

La tête lui était venue de se tailler un royaume dans ces régions.

 

Le 3 juin 1888 en se donnant une couronne sous le nom drôlichon de « Marie Ier », il proclamait : « Les territoires qui s’allient aujourd’hui prennent le nom de confédération des Moïs. Les territoires sédangs étant les plus considérables dans cette confédération, celle-ci prendra le nom de royaume sédang ».

 

Se souvenant alors de sa qualité d’ancien élève des jésuites, Mayrena se mit à faire la cour aux Pères et pendant plusieurs mois vécut à leurs crochets. Il employa d’ailleurs utilement ce temps à fonder, premier soin, l’ordre de Sainte-Marguerite, à déterminer sur le papier les limites du royaume des Sédangs et à le doter de diverses constitutions dont la première semble surtout remarquable par sa belle simplicité.

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Il aurait même participé à la confection d’un hymne national sur une musique (probablement) de l’un de ses frères musicien, dont nous n’avons pu retrouver les paroles mais le seul refrain, quelle belle humilité, « Gloria in excelsis Maria ». Cette déclaration constituait la royauté héréditaire et donnait au roi un pouvoir absolu. Il voulut bien toutefois accepter un conseil privé. Un article spécifiait la couleur du drapeau, bleu uni avec une croix blanche à étoile roue au centre. 

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Sa majesté devenue Marie Ier prenait pour capitale le village de Kou-Gung. La devise du royaume était « toujours Sédang, jamais cédant ». Ce qui est assez plaisant, c’est qu’il fit authentifier cet acte par le père Jean-Baptiste Guerlach qui regretta plus tard la facilité avec laquelle il avait reconnu le royaume, attestant que cette monarchie s’était fondée sans contrainte ! De son côté Mercurol, promu ministre des affaires étrangères s’efforçait en vain d’apprendre à signer.

 

Les Sédangs, habitant des régions fort peu accessibles se trouvaient alors au moins de fait pratiquement indépendants. Pendant quelques temps, tout marcha selon les désirs de sa Majesté et une première expédition au cours de laquelle il défit les Jaraïs, ennemis irréconciliables des Sédangs et des Banhars lui valut un grand prestige auprès des sauvages : Il avait été officier, il était énergique, il avait le sens du commandement. Par malheur, pendant qu’il se reposait à Kon-Thum son escorte fondit comme par enchantement. Le souverain ayant émis la prétention de payer sa troupe en billets de sa fabrication, boys et miliciens se hâtèrent de regagner la côte en maugréant. Ingratitude encore plus noire, sa congaï disparut avec un billet de 100 piastres, sa seule fortune. Comble de malheur, une seconde campagne pendant laquelle son armée de guerriers prit la fuit vint ébranler sérieusement sa gloire. 

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Ne le considérant alors plus comme un demi-Dieu, les Sédangs refusèrent de l’écouter. A la suite de cet échec, il réduisit son ambition à ne régner plus que sur les Banhars, peuplade annamite paisible et déjà convertie. 

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Mais les pères à leur tour prirent ombrage de ses projets et s’empressèrent de lui couper les vivres d’autant que leur protégé cherchait à les engager dans des dépenses de plus en plus considérables : Ne venait-il pas de commander à de naïfs Chinois de Hanoï 300 uniformes kakis pour vêtir son armée ? Ils en furent pour leurs frais et ne virent jamais un sous de leur facture de 5.500 francs. Il engagea ou aurait ensuit engagé une nouvelle campagne contre les Jaraïs en juin 1888 sur la rive droit du Poko à la suite de laquelle les Hmongs l’auraient accepté comme roi ? Au cours enfin d’une dernière expédition chez les Sédangs, il en profita pour rédiger la constitution définitive du royaume. Cette fois, le père Irigoyen qui lui servait de guide consentit à le signer : « Un village près du Laos signa un traité spécial par lequel le chef en présence de plusieurs notables Sédangs s’engageait à ne reconnaître aucun autre roi que Mayrena ».

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Nous ne sommes pas dans une totale pantalonnade puisqu’il recevait de Lemire, résident de Qui-Nhon un courrier daté du 19 septembre 1888 le félicitant des résultats obtenus. En septembre 1888, il quitte son royaume et prend le chemin d’Haïphong pour rencontrer le résident général. Celui-ci s’empressa de lui remettre quelques subsides tout en lui faisant comprendre que ses bons offices semblaient désormais inutiles, il lui serait agréable qu’il allât régner sur un autre point du globe. Rendu furieux par la ladrerie de l’administration, le monarque fait savoir que dans ces conditions, il entendait bien conserver en propre le royaume qu’il avait pris la peine de fonder. A Haïphong il se hâta de faire imprimer et distribuer d’innombrables brevets de son royal ordre de chevalerie. Pour conforter la réalité de ses droits allégués, il joue aux pères le mauvais tour d’affirmer qu’ils avaient accepté d’en assumer la gérance en son absence et que ses sujets étaient prêts à prendre les armes contre n’importe qui au premier signal donné par lui. Les  pères démontrèrent facilement au résident le ridicule de cette insinuation. Mayréna avait pris la précaution de s’embarquer sur un navire danois, le Freidj battant son pavillon pour rejoindre Hong-Kong. Il s’y retrouve totalement désargenté bien que porteur de nombreuses traites portant la signature bien imitée de Monseigneur François-Xavier Van Camelbeke des missions étrangères. Il obtient par sa faconde une audience spéciale du gouverneur anglais. En même temps, il propose aux consuls d’Allemagne et d’Angleterre de leur vendre son royaume. Ces derniers préviennent alors charitablement leur collègue français qu’un de leur compatriote a été victime d’une insolation, probablement frappé d'un sérieux coup de soleil provençal ?.

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Le gouvernement de l’Indochine, craignant que les indigènes n’aient été dupés par Mayréna envoie en mars 1889 un certain Guiomard les informer que leur ancien roi avait abusé leur confiance et que tous les chefs devaient lui remettre tous les drapeaux, insignes et proclamations et leur donne le choix ou d’élire un chef indigène ou de rejoindre la confédération Bahnar-Reungao (de 1888) dont le président Krui était déjà officiellement reconnu comme protecteur par la France. Sédangs et Hmongs choisirent ce dernier parti et échangèrent sans regret leurs étendards bleus contre le drapeau tricolore. Cette confédération dite « des sauvages » disparut définitivement lors de l’installation d’un commissaire français à Attapeu.

 

Incompris alors chez les siens, Mayréna retourne à Paris, commande des timbres-poste sur lesquels se jettent de naïfs « timbromanes » comme on disait alors, 

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puis, fuyant quelques anciens créanciers et les suites d’un faillite plus ou moins frauduleuse datant de sa jeunesse (12), il part s’installer à Bruxelles, crée des ministres, des comtes et des marquis, des actions de mines d’or et surtout, ce qui était d’un meilleur rapport, vendre le plus grand nombre possible de décorations, sa liste civile étant mince. 

 

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Mais en 1889, la justice le rattrape en Belgique pour vérifier la signature de quelques traites provenant soit disant de la mission des Banhars.

 

Il se décide à retourner dans ses états pour éviter d’avoir trop de démêlées avec des gens dont la profession est d’être assez gênants pour ceux qui se mettent au-dessus des simples et bonnes vieilles lois mais après avoir obtenu d’un « financier », Léon S. dont il fait un Duc de Sepyr et de Seydron, un prêt de 200.000 francs lui permettant de noliser un bateau. Il s’embarque avec quelques belges devenus pour la circonstance ministres ou officiers de sa maison royale. Mais le navire affrété à Anvers contenait en réalité une telle cargaison d’armes qu’il est arraisonné à Singapour par le gouvernement anglais qui met l’embargo sur le bâtiment et le chargement. Par ailleurs, le consul de France à Singapour l’avertit charitablement qu’il serait imprudent de débarquer en Annam par mer (ou de tenter d’y pénétrer par le Siam) puisqu’y circulent à son nom des mandats qui ne sont pas postaux, le gouvernement français ayant par ailleurs trouvé la plaisanterie un peu forte. 

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Il se réfugie alors, abandonné de tous, y compris de Mercurol dont il avait pourtant fait en tout modestie un «  marquis de Hanoï », sur la petite île de Tioman (aujourd’hui paradis touristique) au nord-est de Singapour et cherche à faire des affaires avec quelques sultans locaux tout en étant étroitement surveillé par les autorités anglaises, en survivant de chasse et de pèche tout en étant à l’abri de la horde de ses créanciers. 

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Confiné dans l'île avec quelques boys chinois, deux Egyptiens, un Anglais, M. Scott, et un Français, M. Villeroy, iIls habitaient la partie est de l'île et recevaient leurs provisions de Singapour. Les fonctions de chacun étaient parfaitement définies. Ainsi, M. Villeroy était le médecin du pseudo-roi, M. Scott remplissait la charge de ministre des travaux publics et avec l'administration du budget imaginaire de l'île. Au début de son installation à Tioman, le gouvernement anglais avait soupçonné Mayrena de vouloir créer un repaire de pirates, son installation coïncidant avec une certaine effervescence chez les Malais. Mais, interrogé sur ses intentions, Mayrena avait, dit un journal anglais, daigné répondre qu'il était venu à Tioman pour sa santé et rien de plus. On ne l'avait pas inquiété. Déjà M, Villeroy était mort. M. Scott l'avait abandonné et il se trouvait dans le dénuement le plus absolu. Il meurt le 11 novembre 1890 dans des circonstances demeurées mystérieuses (duel ? morsure de serpent ? assassinat ou suicide ? à moins qu’il n’ait finalement été retrouvé par un créancier rancunier ?). (« L’armée coloniale » du 20 janvier 1893). Il est inhumé par un belge qui lui était resté le dernier fidèle au cimetière musulman de Campong Javier à Kuala Rompin, dans le sultanat de Pahang dont dépendait son île. Sa tombe serait resté entretenue jusqu’à l’indépendance de la Malaisie 

 

Ses compagnons de gloire veillaient sur sa sépulture :

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La succession :

 

Pouvait-il en avoir une ? Il mourut sans avoir désigné son successeur comme ses constitutions lui en donnaient le privilège. Sa vie personnelle fut agitée. Michelland s’y attarde longuement, nous ne le ferons pas, nous retrouvons là le chroniqueur habituel des familles royales. Il contracta un premier mariage selon les lois de la république et de l’église. Son épouse n’ayant pas souhaité le suivre dans ses pérégrinations asiatiques, il s’en affranchit d’un trait de plume par ordonnance royale du 21 août 1888, ses qualités le dispensant évidemment de faire appel aux tribunaux de la république. Il eut ensuite diverses épouses ou concubines en Indochine puis en Malaisie. 

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Il a ou aurait eu de sa première congaï une fille, Yvonne, qui alimenta la chronique boulevardière. 

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Connue au début du siècle dernier à Paris comme demi mondaine sous le nom de « Comtesse de Moelly » elle était « très connue des habitués du bois de Boulogne » vivant probablement des subsides d’un généreux commanditaire, un prince russe. Il y eut un « accroc » dans sa carrière : elle aurait délesté quelques bijoutiers de la rue de la Paix de 100.000 francs de bijoux qu’elle avait eu l’étourderie d’oublier de régler. 

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Nous reconnaissons bien là la digne fille de son père. Elle bénéficia rapidement d’un non-lieu, le commanditaire ayant probablement désintéressé les victimes ? 

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Cette affaire fit naturellement la joie goguenarde des chroniqueurs des boulevards. Nous la retrouverons l’année suivante au cirque russe Bequetow reprenant son nom de « princesse de Mayréna » comme « merveilleuse dresseuse d’éléphants ». 

UN FRANÇAIS, « MARIE Ier », ROI « IN PARTIBUS » DES MOÏS ET DES SÉDANGS, « GLORIA IN EXCELSIS MARIA » !

Nous perdons ensuit sa trace. On aurait retrouvé notre princesse au début des années 40 à Bruxelles, elle avait peut-être retenu l’expérience de son père selon laquelle les pigeons y sont plus faciles à plumer ? Jamais ne prétendit-elle à règne sur le trône paternel ! Notre Marie Ier avait deux frères, Henri et Romaric, qui lui survécurent sans prétendre à la couronne, conservant le nom modeste mais sans tâche que leur avaient légué leurs parents. Nous en serions restés là si ne s’était constitué au Canada il y a une vingtaine d’années un « Conseil de régence du royaume des Sédangs » composé de fantaisistes sinon d’escrocs qui attribue ou cherche à attribuer moyennant payement de substantiels droits de chancellerie décorations et titres de noblesse (13).

 

Cette aventure n'a pas seulement un intérêt anecdotique, elle a un intérêt historique puisqu’elle a posé brutalement à l'Administration française la question de la situation exacte de cet « hinterland » alors menacé par les Siamois, et opposé deux doctrines.

 

D'abord celle des Pères missionnaires qui étaient d'avis de s'appuyer directement sur les Moï plus ou moins indépendants et de signer avec eux des traités qui donneraient à la France une autorité directe en dehors de tout intermédiaire annamite ce qui explique l’appui du père Guerlach.  Mais la doctrine qui finit par triompher fut celle de M. Lemire, résident et de son ami, M. de Kergaradec, Consul au Siam, qui, se plaçant au point de vue international, pensaient que la France ne pouvait étendre sa domination sur l'ensemble de la rive gauche du Mékong, en partie occupée par les Siamois soutenus par l'Angleterre, qu'en s’appuyant sur les droits de l'Annam sur lequel le protectorat était déjà reconnu. Nous en avons rapidement parlé dans des articles précédents (14). La question en droit international est tout simplement celle des « territoires sans maîtres » ce qui était le cas au moins dans cette partie sud du Laos français sur laquelle a régné Marie Ier, où les droits d l’Annam, était encore plus fuligineux que ceux du Siam. Ces territoires sont occupés par des indigènes (sauvages) auxquels on ne reconnait pas le droit de souveraineté même si on respecte les droits de propriété privé. Le droit international alors dégagé par le traité de Berlin en 1885 est clair, la souveraineté sur un territoire s’acquiert par occupation. 

UN FRANÇAIS, « MARIE Ier », ROI « IN PARTIBUS » DES MOÏS ET DES SÉDANGS, « GLORIA IN EXCELSIS MARIA » !

Ne citons que l’exemple de Stanley qui a conquis le Congo pour le compte personnel du roi des belges en signant 400 traités avec 2000 chefs de tribus (15). Mayréna connaissait évidemment son histoire. De la même façon, homme d’imagination autant que d’action, il prit sur lui de passer des conventions avec les indigènes se donnant avec complaisance les pleins pouvoirs  qu’il n’avait pas. Jusque-là, imprudemment ou pas, il défendait les intérêts français. Michelland a rédigé une véritable thèse, mais il cède malheureusement trop souvent au charme incontestable de l’escroc et a tendance à l’absoudre de toutes ses turpitudes. Laissons conclure de façon plus réaliste le Baron Marc de Villiers du Terrage qui a la charité de lui épargner le vocable d’escroc : « Bohème jusqu’au bout des ongles, Mayréna aurait dû se contenter de fonder sa principauté dans les voisinages de nos boulevards. Toutefois, avec un semblant de royaume, l’appui du Siam, beaucoup d’argent et quelques principes, il eût peut-être créé un petit Sarawak. Remarquablement intelligent, très bel homme, raisonnant, quand il le voulait, avec le plus grand bon sens, prestidigitateur émérite, la seul chose qu’il ne réussit pas à escamoter fut un royaume » (16).

UN FRANÇAIS, « MARIE Ier », ROI « IN PARTIBUS » DES MOÏS ET DES SÉDANGS, « GLORIA IN EXCELSIS MARIA » !

NOTES

 

(1) « L'Homme qui voulut être roi » publié en 1888, à l’origine du superbe film de John Huston avec les inoubliables Sean Connery et Michael Caine (1975).

 

(2) Jean Raspail « Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie » 1981. 

 

(3) Saint-Loup, « Le Roi blanc des Patagons » 1964.

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(4) http://www.alainbernardenthailande.com/article-paul-ganier-un-voyou-de-montmartre-commandant-en-chef-des-armees-du-roi-du-siam-87943667.html

 

(5) Maurice  Zimmermann «  Voyage du capitaine Cottes de Hanoï à Saïgon par Luang-pra-bang et la chaîne annamitique ». In : Annales de Géographie, t. 14, n°75, 1905. p. 281 s.

 

(6) « Une mission en Indochine – relation sommaire » in Bulletin de la société géographie de Paris, 1890, p. 216 s.

 

(7) Il publia dans le « Bulletin des amis du vieux Hanoï » puis en tirage à part « Un aventurier du XIXème siècle, Marie Ier Roi des Sédangs, 1888-1890 ».

 

(8) Michel AURILLAC « Le royaume oublié » 1986.

 

(9) Antoine Michelland « Marie Ier, le dernier roi français », 2012.

 

(10) Le sultanat d'Aceh (Achin) était un royaume d'Indonésie situé à la pointe nord de l'île de Sumatra.

 

 

UN FRANÇAIS, « MARIE Ier », ROI « IN PARTIBUS » DES MOÏS ET DES SÉDANGS, « GLORIA IN EXCELSIS MARIA » !

(11) « L’œuvre néfaste – les missionnaires en Indochine, assassinat de Robert et d’Odnd’hal, Mayréna roi des Sédangs » 1906.

 

(12) Cette faillite est bien réelle n’en déplaise à Michelland et ne fut clôturée que par jugement du Tribunal de commerce de Paris du 29 novembre 1899 : « Archives commerciales de la France » du 6 décembre 1899.

 

(13) www.sedang.org

 

(14) Voir nos deux articles H 1 « L’INCIDENT DE PAKNAM DU 13 JUILLET 1893 :

I - LES PRÉMICES : « L’AFFAIRE GROSGURIN » et H 2 « L’INCIDENT DE PAKNAM DU 13 JUILLET 1893 : II – LE PROCÉS : JUSTICE DES VAINQUEURS OU JUSTICE  DE CONCUSSIONAIRES ? ».

 

(15) Voir Charles Salomon « L'Occupation des territoires sans maître, étude de droit international. La conférence de Berlin, la question africaine, colonies et protectorats, droits des indigènes et droits de la civilisation, traités passés avec les indigènes » 1889.

 

(16) Baron Marc de Villiers du Terrage « Conquistadores et roitelets, rois sans couronne » 1906.

 
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30 septembre 2015 3 30 /09 /septembre /2015 18:01
203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

 

Le voyageur qui emprunte la route 213 conduisant de Kalasin à Sakonnakhon – une vingtaine de kilomètres avant la ville, dans la vaste forêt de Phupan – a son attention attirée par un panneau situé sur la gauche de la route « อนุสรณ์สถสถานถ้ำเสรีไทย – Seree thai cave memorial » (le mémorial de la grotte des Thaïs libres). La curiosité nous y a conduit. 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Une route bien entretenue d’environ 1.500 mètres conduit à une vaste aire de stationnement au fond de laquelle se trouve la statue du héros Tiang Sirikhan (เตียง ศิรีขันธ์) 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

ainsi qu’une stèle (bilingue) à l’allure d’un hagiographique éloge funèbre :

« Thiang Sirikhan, le guerrier de Phupan : né en 1909, il était natif de Sakhonnakon. Il fut éduqué à Sakonrat wittayanukul สกลราชวิทายานุกูล Udon pitayanukul  อุดรพิทยานุกูล et à l’université Chulalongkorn. Il servit son pays comme professeur, cinq fois comme député et trois fois comme ministre. Pendant la deuxième guerre mondiale, il dirigea le mouvement des Thaïs libres dans le nord-est de la Thaïlande. En 1952, il fut enlevé et tué par les barbares au pouvoir. Il fut le modèle du professeur idéal et du député honorable dévoué corps et âme à la démocratie. Il s’est sacrifié pour son pays et ses amis. Nommé le guerrier de Phupan, il est notre héros populaire, la plus grande fierté de Sakonnakhon ».

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Un sentier praticable de quelques centaines de mètres conduit à la grotte ou se situait son quartier général.

 

À l’occasion de nos recherches sur le mouvement des Thaïs libres, nous nous sommes plus particulièrement intéressés à ce fameux héros.

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Nous savons qu’il est né le 5 décembre 1909 dans le village de Phu Pek (ภูเพ็ก), tambon de Na Hua Bo (นาหัวบ่อ), dans la province de Sakon. C’est un petit village situé à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Sakhon un peu à l’écart de la nationale 22. Sa famille était probablement aisée puisqu’elle a doté la région de la vaste retenue d’eau connue sous le nom de Phu Pek reservoir

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN
Les deux écoles qu’il a fréquentées sont (toujours) des écoles pour enfants de riches et l’Université Chukalongkorn n’avait (n’a) pas la réputation d’accueillir en son sein les enfants issus des milieux défavorisés de la Thaïlande profonde. Nous ignorons tout de sa carrière d’enseignant, elle fut brève assurément puisqu’il entra très vite et sans interruption dans l’arène politique.

 

 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

L’entrée en résistance :

 

Le mouvement des Thaïs libres est en réalité la première alliance dans ce pays contre l’autoritarisme militaire sous forme de résistance souterraine lorsque les japonais sont entrés en Thaïlande le 8 décembre 1941. Après quelques escarmouches pour sauver l’honneur du pays, le régime du maréchal Pibun autorisa les Japonais à traverser le territoire et considéra la Japon comme un pays allié. Il pensait de toute évidence sauver son armée et la souveraineté du pays et échapper aux ravages et aux exactions que commettaient les Japonais dans les pays conquis. Mais il ouvrit aussi la route à ses adversaires politiques qui le considérèrent dès lors comme un collaborateur tout autant qu’un dictateur.

 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

La résistance contre la présence japonaise et la politique de Pibun commença dès le déclenchement des hostilités dans le Pacifique, à la fois de l’intérieur et surtout de l’extérieur, sous l’égide d’un chef charismatique, Pridi. Si on lit partout que ce mouvement fut une forme de résistance aux Japonais, il fut tout autant – surtout – une réponse à la politique intérieure. Il est aussi le résultat d’un conflit entre quatre groupes élitistes, la famille royale, l’aristocratie, les nouvelles élites surgies à la suite du coup d’état de 1932 et les chefs politiques locaux du nord-est, les quatre groupes (cinq si l’on différencie ceux qui opèrent depuis l’Angleterre et ceux qui opèrent depuis les États-Unis) qui dominèrent la vie politique de 1932 à 1952. Les nouvelles élites, ce sont les membres du « parti du peuple » dont nous savons qu’il n’avait rien de populaire et n’était plus qu’un club privé. La famille royale, ce sont les princes de la famille Chakri, pour l’essentiel descendance des innombrables garçons de Rama V. Les aristocrates, ce sont les Chao Phraya et les Phraya qui tenaient les rouages administratifs et militaires du pays jusqu’en 1932, le plus éminent étant Phraya Songsuradet (พระยาทรงสุรเดช). 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Les élites locales, ce sont les parlementaires, les plus influents, c’étaient les leaders de l’Isan, les quatres mousquetaires (สี่เสืออีสาน « les quatre mousquetaires de l’Isan ») : Tiang Sirikhan sur Sakonnakhon, Thongin Pouriphat (ทองอินทร์ ภูริพัฒน์) sur Ubonrachathani, 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Thawin Oudon sur Roiét (ถวิล อุดล

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

et Chamlong Daoruang sur Mahasarakham(จำลอง ดาวเรือง).

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN
 

Mais pour les membres des autres groupes de Thaïs libres qui opéraient (?) surtout depuis Londres et Washington (1), ce ne sont que des bouseux, bannok khokna (บ้านนอกคอกนา), des bouffeurs de riz gluant. 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Les députés lao des provinces du Nord-Est, du fait même de leur origine ethno-linguistique et du mépris relatif dans lequel ils étaient tenus, n'appartenaient pas à l'oligarchie dirigeante. Tenus dans une certaine mesure à l'écart ils allaient être, semble-t-il, pratiquement les seuls à prendre le régime parlementaire au sérieux. C'est l'un deux en tout cas, Thongin Phuripat, élu député de Ubon aux élections de décembre 1933 qui allait prendre la tête de l'opposition à l'Assemblée (2). C'est lui encore qui, en 1937, demanda l'autorisation de former un parti politique (4), autorisation qui lui fut d'ailleurs refusée, la demande étant  qualifiée de «  prématurée  » par le gouvernement Phraya Phahon.

 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Le mouvement surgit en dépit – ou à cause – de graves conflits entre ces groupes (sans tenir compte des conflits de personnes permanents à l’intérieur de chaque groupe, la devise des « quatre mousquetaires de l’Isan » n’était pas toujours « un pour tous, tous pour un » !) : conflit entre les nouvelles élites et la famille royale et l’aristocratie d’une part, conflit entre les nouvelles élites et la marine sont l’égide de Pridi et l’armée de Pibun.  Pridi réussit à fédérer ces forces qui jouèrent un rôle significatif pendant la guerre et dans les années d’après-guerre.

 

Il est de bon ton de faire du mouvement des Thaïs libres une opération de résistance souterraine à l’occupation japonaise. Il semblerait bien plutôt qu’il soit une alliance contre l’autocratie militaire au moins jusqu’en 1949, disparue alors de ses propres faiblesses. Pas plus fut-il un mouvement de masse, ce ne fut certes pas la levée du Peuple en armes !

 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

On ne peut évidemment pas comparer la « résistance » thaïe à ce que fut la résistance française, mouvement de masse s’il en fut puisque, comme chacun sait, en 1946, tous les français avaient été résistants. Les Japonais sont entrés au Siam essentiellement pour s’en servir de base de départ à leur projet d’invasion de la Birmanie puis des Indes anglaises vers l’ouest, de la Malaisie et de Singapour vers le sud , il n’y a pas eu d’ « occupation » systématiquement féroce comme en Chine, en Corée, en Mandchourie, en Indochine française ou dans les îles du Pacifique. Bien que les sources manquent (les Japonais ont prudemment détruits leurs archives avant la défaite finale), et aussi odieux qu’ait pu être ponctuellement leur comportement, il n’y eut probablement jamais plus de 50.000 hommes en Thaïlande alors que la France nourrissait une armée allemande de 400.000 hommes et, dans les départements qui leur étaient affectés, 200.000 Italiens.

 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Toutefois notre propos n’est pas d’écrire ou de réécrire l’histoire de la résistance thaïe mais d’étudier un personnage situé dans la province de Sakonnakhon, que beaucoup considèrent comme un héros, sur l’histoire duquel planent beaucoup de mystères….

Si nous allons parler essentiellement au conditionnel, c’est tout simplement parce que les sources ne sont pas assurées et souvent contradictoires. La raison en est simple, la règle d’or de tout mouvement clandestin est de ne laisser aucune trace écrite. Il faut alors se fier aux mémoires parfois défaillantes ou souvenirs postérieurs, souvent embellis de fanfaronnades, surtout lorsqu’ils proviennent de résistants de la 25ème heure, la Thaïlande n’y a pas échappé (3).

 

Les résistants de la 25ème heure vus par Hergé : 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Au début de l’année 1945, alors que la défaite japonaise est d’ores et déjà inéluctable, et à l’instigation de Pridi, Tiang aurait décidé d’organiser une base dans sa région natale en y créant des unités de guérilla ? La base de Sakon fut ainsi créée en mai 1945 (parachutage de deux agents anglais munis d’équipement radio et de deux Thaïs) contre laquelle aucune attaque ne fut jamais menée par les Japonais qui avaient d’autres soucis. Les Anglais interviennent probablement pour court-circuiter une intervention des Américains ? Ils auraient été rejoints par une petite troupe d’une centaine d’hommes chargés de fournitures (munitions ?) accompagnant une vingtaine de chars à buffles le long d’un chemin difficile ? 

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Le but de cette opération aurait été essentiellement de recueillir des renseignements venus des mouvements de résistance du Laos (mouvement beaucoup plus structuré en particulier par la présence de militaires français). Ce n’est que le 15 juillet 1945, moins d’un mois avant la capitulation (le 9 août) qu’une compagnie (entre 100 et 250 hommes) japonaise arriva à Sakon, probablement via l’aéroport actuel et aurait commencé à effectuer des patrouilles de nuit sans faire l’objet d’attaques frontales ? Tout au plus savons-nous qu’au mois de juin Tiang aurait exécuté un homme soupçonné d’avoir été un espion des Japonais ? Pas d’explosifs sous un pont, pas de sabotage de train (il n’y en a pas dans la région), pas de Mata-Hari, pas de destruction d’un camp japonais, pas de femmes tondues et pas de collaborateurs fusillés, les Japonais les plus proches sont à vol d’oiseau à 100 kilomètres de l’autre côté du Mékong et la forêt de Phupan n’est peuplée que de singes et de cervidés. La base de Tiang a-t-elle servi de dépôt d’armes parachutées (d’où et où) et dont on ne sait à quoi elles auraient été utilisées ? La grotte telle que nous pouvons librement la visiter ne semble pas pouvoir accueillir une centaine d’hommes et encore moins le contenu d’une vingtaine de chars à buffle ? 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Ces guérillas, à la demande même du commandement allié, n'entrèrent pas en action et le mouvement Free Thai  se borna à une activité de renseignement (2) (4) (5).

 

L’après-guerre

 

Après le départ des Japonais, Tiang aurait accompagné le célèbre Jim Thomson, le « roi de la soie » et surtout ancien O.S.S devenu membre actif de la C.I.A aux frontières du Laos pour assurer les insurgés indochinois du soutien des U.S.A dans leur lutte pour l’indépendance ? 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Tiang n’avait jamais caché ses sympathies pour les populations colonisées du Laos et de l’Indochine française. Un mystère plane toujours sur le rôle particulièrement trouble de l’espion américain et sur sa disparition mystérieuse en Malaisie ? Tiang n’avait jamais non plus caché ses sympathies pour la République démocratique du Vietnam créée en 1945, organisant la fuite de révolutionnaires Vietnamiens fuyant la brutale réoccupation du Laos par les français au milieu de l’année 1946 et probablement aussi en 1951 un trafic d’armes en direction de l’autre rive du Mékong (les armes stockées dans sa grotte ?) par l’intermédiaire de trafiquants chinois ? Son épouse  Niwat (นิวาศน์) sur laquelle nous ne savons rien aurait même vendu ses bijoux pour cela ?

 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

À l'automne 1947, il n’est plus au gouvernement mais il est l’initiateur de la création à Bangkok d'une « Ligue de l'Asie du Sud-Est » réunissant des Siamois progressistes, des exilés laotiens, khmers  et vietnamiens dont il est le président avec le soutien actif de Thongin Phuripat, alors titulaire d'un portefeuille de ministre de l’industrie dans le gouvernement Tawan thamrongnawasawat. Un coup d’état en novembre 1947 ramene Phibun Songkhram à la tête des forces armées et fait une fois de plus de Khuang Aphaïwong le chef du gouvernement, et le coup d'état d'avril 1948 entraîne le remplacement de celui-ci par Phibun. Le contre-coup d'état de Pridi le 26 février 1949 échoue.

 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

La carrière politique

 

Politiquement, Tiang fut élu une première fois député de la province de Sakhon à l’âge de 28 ans en 1937 et réélu sans interruption jusqu’en 1952. En tant que député, il semble s’être surtout préoccupé du développement de l’irrigation, question cruciale pour l’agriculture en Isan. A la fin du mois de juillet 1944, les défaites nippones était acquises et la position de Pibun devenue chancelante, Thongin et Tiang provoquent la mise en minorité du gouvernement en profitant de l'absence des militaires parmi lesquels étaient recrutés la plupart des députés nommés (la moitié de l’assemblée) qui se trouvaient à l'époque dans leurs unités. Tiang et Thongin sont alors désignés comme ministre sans portefeuille dans le cabinet de Tawee Punyaketu (ทวี บุณยเกตุ) du 31 août au 17 septembre 1945, ensuite, toujours sans portefeuille dans le cabinet de Semit Pramot du 17 septembre 1945 au 31 janvier 1946. Après une brève parenthèse, nous le retrouvons une dernière fois sans portefeuille dans le cabinet du contre-amiral Tawan thamrongnawasawat (ถวัลย์ ธำรงนาวาสวัสดิ์) du 23 août 1946 au 30 mai 1947. 

 

Politiquement, Tiang fut élu une première fois député de la province de Sakhon à l’âge de 28 ans en 1937 et réélu sans interruption jusqu’en 1952. En tant que député, il semble s’être surtout préoccupé du développement de l’irrigation, question cruciale pour l’agriculture en Isan. A la fin du mois de juillet 1944, les défaites nippones était acquises et la position de Pibun devenue chancelante, Thongin et Tiang provoquent la mise en minorité du gouvernement en profitant de l'absence des militaires parmi lesquels étaient recrutés la plupart des députés nommés (la moitié de l’assemblée) qui se trouvaient à l'époque dans leurs unités. Tiang et Thongin sont alors désignés comme ministre sans portefeuille dans le cabinet de Tawee Punyaketu (ทวี บุณยเกตุ) du 31 août au 17 septembre 1945, ensuite, toujours sans portefeuille dans le cabinet de Semit Pramot du 17 septembre 1945 au 31 janvier 1946. Après une brève parenthèse, nous le retrouvons une dernière fois sans portefeuille dans le cabinet du contre-amiral Tawan thamrongnawasawat (ถวัลย์ ธำรงนาวาสวัสดิ์) du 23 août 1946 au 30 mai 1947. Le 10 avril, il est désigné comme chef de la commission de réconciliation franco-thaï. Nous ignorons quel rôle il y a concrètement joué. Il est en tous cas absent à la signature des « accord de règlement franco-siamois » signés à Washingon le 17 novembre 1946.

De mars à mai 1949, en compagnie de son collègue Thongin Pouriphat, il est traduit en justice et accusés à la fois de communisme et d'avoir comploté pour la séparation du Nord-est. Il était probablement en fuite puisque sa tête avait été mise à prix 5.000 baths et qu’il avait été arrêté le 14 mars précédent nous apprend la presse malaise.  Au cours de son procès fut exhibée une photo de lui en compagnie de Ho Chi Minh dont il prétendit qu’elle était un montage ? Vrai ou faux ? Ses rapports avec le Vietminh sont incontestables. On peut enfin supposer qu’il ait pu rencontrer Ho Chi Minh qui resta réfugié dans les environs de Nakhonpanom de 1927 jusqu’au début des années 30 ? Ils furent en tous cas acquittés. Tiang Sirikhan reste député et en 1952, est réélu dans sa province de Sakhon Nakhon.

Il y eut de toute évidence à cette époque des complots autonomistes dans le Nord-Est. Un premier complot fut découvert à Ubon en 1949, dans lequel était impliqué un ancien collaborateur de Tiang Sirikan (2) à qui l'on reprochait non seulement de recruter des volontaires pour combattre aux côtés du Viet Minh mais de travailler en liaison avec le Prathet Lao à la création dans le Nord-Est d'un état indépendant.

 

Une fin mystérieuse :

 

En décembre 1952, (c’est toujours Pibun qui est premier ministre), la presse rapporte qu'il avait pris la fuite vers la Birmanie pour échapper à une arrestation sous de nouvelles accusations de conspiration. La version que l’on trouve à peu près partout est qu’il avait été tué le 13 décembre (étranglé puis son corps brulé) sur ordre du chef de la police, Phao Siyanon (เผ่า ศรียานนท์),  dans une forêt de la province de Kanchanaburi. Une autre version indique qu’il serait parti au Laos rejoindre le prince Souphannouvong pour mettre sur pied un mouvement pan-lao. Toutes convergent pour affirmer qu'il avait été tué avec plusieurs de ses amis par la police de Phibun dirigée par le général Phao Siyanon.

 

Mais la légende de ce martyr est-elle exacte ? On ne prête qu’aux riches et le sinistre chef de la police avait les mains couvertes de sang mais peut-être pas celui de Tiang ? Le dit chef de la police a fait « exécuter » à la même époque d’autres militants « communistes » mais leurs cadavres ont été soigneusement exhibés, ce qui ne fut pas le cas de celui de Tiang ?

 

Le déclassement au moins partiel des archives de la CIA en 2010 nous livre une information capitale qui n’a apparemment été exploitée par aucun historien et qui contredit formellement cette version : dans son bulletin « Current Intelligence Bulletin » de novembre 1954 (partiellement censuré) nous le retrouvons à la tête d’un « Thai liberation committee » au nord du Laos (sous influence communiste). Un gouvernement en exil sponsorisé par le Vietminh ? Malheureusement, une partie du texte (probablement la plus intéressante ?) est caviardée, déclassement peut-être mais déclassement très partiel ?  Les commentaires sont en tous cas dépourvus de toute équivoque. On peut penser ce que l’on veut du rôle de la C.I.A mais la qualité de ses sources n’est pas toujours sujette à caution.

 

Il y a à cette version sinon une preuve, du mois une présomption qui nous apparait sérieuse :

 

Nous avons lu avec curiosité un paragraphe de l’ouvrage de Reynolds (notre article 202) concernant Tiang Sirikhan « le guerrier de la forêt de Phupan » qui n’a pas manqué de nous interpeler : « Du début avril à mi-juin, le Force 136 largua en 3 fois plus de matériel que le Détachement 404, avec 75.000 livres de matériel pour Sakhon Nakon ….Le 12 mai, l’OSS larguait Holladay (Missionnaire qui parlait thaï) et Chalong Pungtrakun. Ils étaient accueillis par un officier Free Thais et emmenés  dans un camp situé à 60 km de Sakhon Nakon. Holladay dans un message à Coughlin le 16 mai 1945, disait que 100 hommes recevaient chaque semaine un entraînement et que Tiang avait déjà préparé 10 camps séparés et s’apprêtait à construire une piste d’atterrissage. Le 30 mai Force 136 parachutait le major britannique David Smiley et le sergent « Gunner » Collins et deux Thaïs entrainés en Inde. 100 hommes en uniforme vinrent prendre le matériel et l’apportèrent au camp avec une vingtaine de chariots à buffalos….

 

Nous connaissons déjà avec certitude le camp de base de Tiang Sirikhan, dans cette grotte de la forêt de Phupan.

 

Qu’en était-il des pistes d’atterrissage ?

Il semblerait qu’à l’époque, tout ait été d’ores et déjà en place ? Nous savons que dans les années 20, il y avait dans chaque province au moins un point d’atterrissage, essentiellement pour le service postal aérien, les nécessités d’urgence médicale et éventuellement des transports de personne faute de voies ferrées ou de routes praticables (6). Le camp de Phunpan est actuellement accessible depuis Sakon sans la moindre difficulté avons-nous vu. On peut penser que depuis l’aéroport de Sakhon, les pistes qui y conduisaient à l’époque devaient bien faire effectivement une soixantaine de kilomètres. Il existe un autre point d’atterrissage situé à une vingtaine de kilomètres de là en direction de Kalasin, à Namphungdam (น้ำพุงดำ) probablement alors beaucoup plus difficile d’accès pour autant qu’il ait existé à l’époque ce qui est plausible. Il est situé aux coordonnées 16° 57’ 46 ” nord et 103° 58’ 06 “ est. Il est indiqué sur de nombreux sites spécialisés comme comportant une modeste piste de 264 mètres de long, bien suffisante à l’époque (par exemple :

http://www.aisthai.aviation.go.th/webais/pdf/AD%20vol2/AD2_28VTUI14.pdf ou

http://airportguide.com/airport/Thailand/Nam_Phung-VTUF/)

Les dix camps séparés ?

Il est permis de se poser des questions sans porter atteinte de façon posthume à la mémoire de Tiang. Le camp actuel que nous avons visité est un lieu de culte et de pèlerinage. Une cérémonie est célébrée tous les ans à l’anniversaire de sa naissance. Á notre connaissance, dans la province de Sakhon tout au moins, il n’y a nul vestige d’autres camps qu’aurait organisés le héros, ni stèle, ni plaque commémorative. S’il y a eu neuf autres camps, il n’en subsiste rien ou en tous cas rien dont nous ayons trouvé trace ?

Les parachutages ?

La question des parachutages est bien connue compte tenu des milliers de lâchers qui ont eu lieu pendant la guerre en France. La procédure fut certainement la même ici. L’agent Smiley a bien été parachuté, il en reste une trace photographique. Ne parlons que du matériel : 75.000 livres représentent approximativement 34 tonnes.  Le matériel étaient contenu dans les fameux containers cylindriques de 1,70 de long sur 0,40 m de diamètres qui pesaient à vide 46 kilos, en pleine charge, 159 kilos, et contenaient donc 113 kilos d’armes. Il y aurait donc eu (34/0,159) 218 containers lancés, parachutages effectués probablement dans les plaines où se situe l’aéroport. Chaque parachutage envoyait au sol entre 15 et 30 containers, soit en grappe soit isolément. Il y aurait donc eu une moyenne d’une grosse vingtaine de parachutages, ce qui est tout à fait plausible, il est difficile d’être plus précis évidemment. Chacun des 20 chars à buffle aurait donc transporté une dizaine de containers, c’est parfaitement plausible. Quel était le contenu d’un container ? C’est bien là où nous avons été conduits à nous poser des questions. Un exemple tiré d’un site animé par des anciens des S.A.S nous éclaire (http://association-sas.chez-alice.fr/PgeContainers&Parachutes.htm) : 6 fusils mitrailleurs Bren avec 20 chargeurs et 6.000 cartouches, 36 fusils U.S de type M 1 et 5.400 cartouches (calibre 30 i.e. 7,62 mm), 27 pistolets mitrailleurs Sten (l’arme mythique de la résistance) avec 80 chargeurs et 7.600 cartouches calibre 9 mm), 5 pistolets de calibre 38 avec 250 cartouches (probablement le revolver américain Smith et Wesson ?), 40 grenades Mills à fragmentation, 8 kilos d’explosif (plastic) avec 52 détonateurs, 6.600 cartouches supplémentaires de 9 mm (pour la Sten). Si ce contenu a été parachuté 218 fois, mettons 200 compte tenu des containers perdus ce qui arrivait souvent, les maquis de Tiang auraient donc reçu 1.200 fusils mitrailleurs, 7.200 fusils, 5.400 pistolets mitrailleurs et 1.000 revolvers. Chaque container suffisait à armer lourdement 60 hommes, les 34 tonnes de matériel était suffisantes pour armer une division de 12.000 hommes. Ils étaient 100 ….. Il est difficile de mettre en doute les précisions données par Reymolds, alors se pose irrémédiablement la question : Qu’est devenu cet arsenal qui n’a jamais été utilisé (en Thaïlande…) pour participer à des actions armées contre l’occupant ?

Raisonnons par analogie : Que s’est-il passé en France ? En 1944 devant la crainte d’un coup de force communiste, le Général De Gaulle a organisé le désarmement massif des maquis. Il y a réussi mais de façon partielle. Nous trouvons de temps à autre dans les régions reculées où les parachutages étaient surabondants des containers utilisés comme bacs à fleur, ils sont parfaits pour cela, ce n’est pas un délit. De nombreuses carabines U.S M 1, conservées de façon plus ou moins régulières, après une brève transformation (alésage de la chambre) sont devenues de très régulières armes de chasse au gros gibier. Combien de Sten plus ou moins rouillées dorment encore comme « souvenir de guerre » sur les hottes de cheminée dans des fermes reculées de la France profonde ? Compte non tenu de celles utilisées par le trop fameux « Gang des tractions avant » dont certains membres étaient des résistants qui avaient mal tourné ? Restons-en là. S’il est arrivé que dans les maquis français, il y ait parfois eu plus de résistants que d’armes, il n’en fut pas de même en Thaïlande, au moins dans la province de Sakon ! Nous ne connaissons évidemment pas le marché des armes parallèles en Thaïlande, mais nous n’avons jamais entendu parler ni vu de containers transformés en bac à fleur, de carabines U.S. utilisées pour la chasse au buffalo ni de Sten conservées à titre de souvenir ou utilisées par un ex free-thaï ayant viré à la vouyoucratie.

Il est donc tout à fait plausible de penser que cet énorme arsenal ait traversé le Mékong avec peut-être l’aide de Jim Thomson mais ce n’est qu’une hypothèse.

 

NOTES

 

(1) Le fait que les écussons que portaient les résistants locaux, « Free thaï » soient en Anglais est tout de même significatif d’un certain téléguidage ou d’un téléguidage certain de l’extérieur. Nos FFI étaient la Force françaises de l'intérieur et non la French force inside et les FTP plus ou moins dépendant de Moscou restaient des Francs-tireurs et partisans et non des Снайперы и партизаны.

(2) Nous citons l’article de Pierre Fistié « Minorités ethniques, opposition et subversion en Thaïlande » In Politique étrangère N°3 - 1967 - 32e année pp. 295-323.

(3) Certains sites Internet parlent des 3.000 « valeureux combattants » de la forêt de Phupan, les Thaïs ont le sens de l’hyperbole. D’autres sources parlent pour tout le pays de 80 bataillons de 500 à 700 hommes, soit environ 50 000 entraînés qui auraient attaqué les Japonais si une occasion s’était présentée. Il n’y a probablement pas eu dans tout le pays, du nord au sud et de l’est en ouest une telle inflation de combattants ?

(4) Ce sont ces renseignements qui permirent à un commando de la Force 136 de détruire le fameux pont sur la rivière Kwaï.

(5) Voir l’article de Pierre Fistié « Communisme et indépendance nationale : le cas thaïlandais (1928-1968) » in Revue française de science politique, 18e année, n°4, 1968. pp. 685-714.

Nous avons par ailleurs dans notre article 202 « La résistance des Thaïlandais, les Free Thais, pendant la seconde guerre mondiale ? » analysé les raisons pour lesquelles le mouvement, ou plutôt « les » mouvements n’ont jamais réalisé d’action d’éclat ni même d’action tout court, querelles entre les chapelles (celle de Londres, celle de Washington et celle de l’intérieur), rivalités entre les services anglais, chinois et américains, absence de soutien populaire (jamais les « Free thais », même en Isan, n’ont été dans la population « comme un poissons dans l’eau ») et probablement aussi, totale incompétence de certains de ses dirigeants, notamment sur le terrain de l’action militaire ce qui explique la réticence des Anglais et des Américains à les engager dans des actions militaires.

(6) Voir notre article  Isan 29 « Chemin de fer et service aérien « dans les années 20 en Isan » et celui du Colonel Phraya Chalemhakas : « L’aviation au Siam » in Éveil économique de l’Indochine  du 8 juillet 1923 qui fait référence à l’aéroport de Sakhon.

 

 

 

Références

 

 

• « Irrigationalism – the politics and ideology of irrigation development in the Nam Songkhram Basin, Northeast Thailand » par David John Humphrey Blake (A thesis submitted to the School of International Development, University of East Anglia, in partial fulfilment of the requirements for the degree of Doctor of Philosophy Novembre 2012)

• « The Seri thai movment. A prosopograhpical approche » par Sorasak Ngamcachonkulkid (2006)

• « The secrets war – The office of strategic service in world war II » édité par  Georges Chalou,  publié par la librairie du congrès en 1992.

• « Thai politics in Phibun’s government under the US world order – 1948 – 1957 » par Nattapol Chaiching (A Dissertation Submitted in Partial Fulfillment of the Requirements  for the Degree of Doctor of Philosophy Program in Political Science  Faculty of Political Science Chulalongkorn University  Academic year 2009)

• « Thailand’s Secret War - The Free Thai, OSS, and SOE during World War II » par E. Bruce Reynolds à Cambridge, 2004.

• « The End of the Innocents - How America’s longtime man in Southeast Asia, Jim Thompson, fought to stop the CIA’s progression from a small spy ring to a large paramilitary agency — and was never seen again » par Joshua Kurlantzick, 2011.

• «  Remembering your Feet: Imaginings and Lifecourses in Northeast Thailand » par Susan Upton,  University of Bath, Department of Social and Policy Sciences, août 2010.

• « What Did The Free Thai Movement (Seri Thai) Accomplish During World War II  ?  » sur le site dont le titre est tout un programme : http://www.khonkaen.ws/what-did-the-free-thai-movement-seri-thai-accomplish-during-world-war. Les animateurs de ce site ont passé la grotte au détecteur de métaux et n’y ont trouvé aucune trace de métaux anciens ?

• Philippe Mullender « L'évolution récente de la Thaïlande » In Politique étrangère N°2 - 1950 - 15e année pp. 213-233.

• La liste des membres des cabinets thaïs se trouve sur le site (bilingue) http://www.cabinet.thaigov.go.th/eng/

• Les articles de Fistié, notes 2 et 5.

• http://www.geekbackpacker.com/sakhonNakon.php (en thaï)

• http://www.bangkokpost.com/travel/26753_editorialDetail_seri-thai- museum.html?reviewID=2458

La carrière politique

 

Politiquement, Tiang fut élu une première fois député de la province de Sakhon à l’âge de 28 ans en 1937 et réélu sans interruption jusqu’en 1952. En tant que député, il semble s’être surtout préoccupé du développement de l’irrigation, question cruciale pour l’agriculture en Isan. A la fin du mois de juillet 1944, les défaites nippones était acquises et la position de Pibun devenue chancelante, Thongin et Tiang provoquent la mise en minorité du gouvernement en profitant de l'absence des militaires parmi lesquels étaient recrutés la plupart des députés nommés (la moitié de l’assemblée) qui se trouvaient à l'époque dans leurs unités. Tiang et Thongin sont alors désignés comme ministre sans portefeuille dans le cabinet de Tawee Punyaketu (ทวี บุณยเกตุ) du 31 août au 17 septembre 1945, ensuite, toujours sans portefeuille dans le cabinet de Semit Pramot du 17 septembre 1945 au 31 janvier 1946. Après une brève parenthèse, nous le retrouvons une dernière fois sans portefeuille dans le cabinet du contre-amiral Tawan thamrongnawasawat (ถวัลย์ ธำรงนาวาสวัสดิ์) du 23 août 1946 au 30 mai 1947. Le 10 avril, il est désigné comme chef de la commission de réconciliation franco-thaï. Nous ignorons quel rôle il y a concrètement joué. Il est en tous cas absent à la signature des « accord de règlement franco-siamois » signés à Washingon le 17 novembre 1946.

De mars à mai 1949, en compagnie de son collègue Thongin Pouriphat, il est traduit en justice et accusés à la fois de communisme et d'avoir comploté pour la séparation du Nord-est. Il était probablement en fuite puisque sa tête avait été mise à prix 5.000 baths et qu’il avait été arrêté le 14 mars précédent nous apprend la presse malaise.  Au cours de son procès fut exhibée une photo de lui en compagnie de Ho Chi Minh dont il prétendit qu’elle était un montage ? Vrai ou faux ? Ses rapports avec le Vietminh sont incontestables. On peut enfin supposer qu’il ait pu rencontrer Ho Chi Minh qui resta réfugié dans les environs de Nakhonpanom de 1927 jusqu’au début des années 30 ? Ils furent en tous cas acquittés. Tiang Sirikhan reste député et en 1952, est réélu dans sa province de Sakhon Nakhon.

Il y eut de toute évidence à cette époque des complots autonomistes dans le Nord-Est. Un premier complot fut découvert à Ubon en 1949, dans lequel était impliqué un ancien collaborateur de Tiang Sirikan (2) à qui l'on reprochait non seulement de recruter des volontaires pour combattre aux côtés du Viet Minh mais de travailler en liaison avec le Prathet Lao à la création dans le Nord-Est d'un état indépendant.

 

Une fin mystérieuse :

 

En décembre 1952, (c’est toujours Pibun qui est premier ministre), la presse rapporte qu'il avait pris la fuite vers la Birmanie pour échapper à une arrestation sous de nouvelles accusations de conspiration. La version que l’on trouve à peu près partout est qu’il avait été tué le 13 décembre (étranglé puis son corps brulé) sur ordre du chef de la police, Phao Siyanon (เผ่า ศรียานนท์),  dans une forêt de la province de Kanchanaburi. Une autre version indique qu’il serait parti au Laos rejoindre le prince Souphannouvong pour mettre sur pied un mouvement pan-lao. Toutes convergent pour affirmer qu'il avait été tué avec plusieurs de ses amis par la police de Phibun dirigée par le général Phao Siyanon.

 

Mais la légende de ce martyr est-elle exacte ? On ne prête qu’aux riches et le sinistre chef de la police avait les mains couvertes de sang mais peut-être pas celui de Tiang ? Le dit chef de la police a fait « exécuter » à la même époque d’autres militants « communistes » mais leurs cadavres ont été soigneusement exhibés, ce qui ne fut pas le cas de celui de Tiang ?

 

Le déclassement au moins partiel des archives de la CIA en 2010 nous livre une information capitale qui n’a apparemment été exploitée par aucun historien et qui contredit formellement cette version : dans son bulletin « Current Intelligence Bulletin » de novembre 1954 (partiellement censuré) nous le retrouvons à la tête d’un « Thai liberation committee » au nord du Laos (sous influence communiste). Un gouvernement en exil sponsorisé par le Vietminh ? Malheureusement, une partie du texte (probablement la plus intéressante ?) est caviardée, déclassement peut-être mais déclassement très partiel ?  Les commentaires sont en tous cas dépourvus de toute équivoque. On peut penser ce que l’on veut du rôle de la C.I.A mais la qualité de ses sources n’est pas toujours sujette à caution.

 

Il y a à cette version sinon une preuve, du mois une présomption qui nous apparait sérieuse :

 

Nous avons lu avec curiosité un paragraphe de l’ouvrage de Reynolds (notre article 202) concernant Tiang Sirikhan « le guerrier de la forêt de Phupan » qui n’a pas manqué de nous interpeler : « Du début avril à mi-juin, le Force 136 largua en 3 fois plus de matériel que le Détachement 404, avec 75.000 livres de matériel pour Sakhon Nakon ….Le 12 mai, l’OSS larguait Holladay (Missionnaire qui parlait thaï) et Chalong Pungtrakun. Ils étaient accueillis par un officier Free Thais et emmenés  dans un camp situé à 60 km de Sakhon Nakon. Holladay dans un message à Coughlin le 16 mai 1945, disait que 100 hommes recevaient chaque semaine un entraînement et que Tiang avait déjà préparé 10 camps séparés et s’apprêtait à construire une piste d’atterrissage. Le 30 mai Force 136 parachutait le major britannique David Smiley et le sergent « Gunner » Collins et deux Thaïs entrainés en Inde. 100 hommes en uniforme vinrent prendre le matériel et l’apportèrent au camp avec une vingtaine de chariots à buffalos….

 

Nous connaissons déjà avec certitude le camp de base de Tiang Sirikhan, dans cette grotte de la forêt de Phupan.

 

Qu’en était-il des pistes d’atterrissage ?

Il semblerait qu’à l’époque, tout ait été d’ores et déjà en place ? Nous savons que dans les années 20, il y avait dans chaque province au moins un point d’atterrissage, essentiellement pour le service postal aérien, les nécessités d’urgence médicale et éventuellement des transports de personne faute de voies ferrées ou de routes praticables (6). Le camp de Phunpan est actuellement accessible depuis Sakon sans la moindre difficulté avons-nous vu. On peut penser que depuis l’aéroport de Sakhon, les pistes qui y conduisaient à l’époque devaient bien faire effectivement une soixantaine de kilomètres. Il existe un autre point d’atterrissage situé à une vingtaine de kilomètres de là en direction de Kalasin, à Namphungdam (น้ำพุงดำ) probablement alors beaucoup plus difficile d’accès pour autant qu’il ait existé à l’époque ce qui est plausible. Il est situé aux coordonnées 16° 57’ 46 ” nord et 103° 58’ 06 “ est. Il est indiqué sur de nombreux sites spécialisés comme comportant une modeste piste de 264 mètres de long, bien suffisante à l’époque (par exemple :

http://www.aisthai.aviation.go.th/webais/pdf/AD%20vol2/AD2_28VTUI14.pdf ou

http://airportguide.com/airport/Thailand/Nam_Phung-VTUF/)

Les dix camps séparés ?

Il est permis de se poser des questions sans porter atteinte de façon posthume à la mémoire de Tiang. Le camp actuel que nous avons visité est un lieu de culte et de pèlerinage. Une cérémonie est célébrée tous les ans à l’anniversaire de sa naissance. Á notre connaissance, dans la province de Sakhon tout au moins, il n’y a nul vestige d’autres camps qu’aurait organisés le héros, ni stèle, ni plaque commémorative. S’il y a eu neuf autres camps, il n’en subsiste rien ou en tous cas rien dont nous ayons trouvé trace ?

Les parachutages ?

La question des parachutages est bien connue compte tenu des milliers de lâchers qui ont eu lieu pendant la guerre en France. La procédure fut certainement la même ici. L’agent Smiley a bien été parachuté, il en reste une trace photographique. Ne parlons que du matériel : 75.000 livres représentent approximativement 34 tonnes.  Le matériel étaient contenu dans les fameux containers cylindriques de 1,70 de long sur 0,40 m de diamètres qui pesaient à vide 46 kilos, en pleine charge, 159 kilos, et contenaient donc 113 kilos d’armes. Il y aurait donc eu (34/0,159) 218 containers lancés, parachutages effectués probablement dans les plaines où se situe l’aéroport. Chaque parachutage envoyait au sol entre 15 et 30 containers, soit en grappe soit isolément. Il y aurait donc eu une moyenne d’une grosse vingtaine de parachutages, ce qui est tout à fait plausible, il est difficile d’être plus précis évidemment. Chacun des 20 chars à buffle aurait donc transporté une dizaine de containers, c’est parfaitement plausible. Quel était le contenu d’un container ? C’est bien là où nous avons été conduits à nous poser des questions. Un exemple tiré d’un site animé par des anciens des S.A.S nous éclaire (http://association-sas.chez-alice.fr/PgeContainers&Parachutes.htm) : 6 fusils mitrailleurs Bren avec 20 chargeurs et 6.000 cartouches, 36 fusils U.S de type M 1 et 5.400 cartouches (calibre 30 i.e. 7,62 mm), 27 pistolets mitrailleurs Sten (l’arme mythique de la résistance) avec 80 chargeurs et 7.600 cartouches calibre 9 mm), 5 pistolets de calibre 38 avec 250 cartouches (probablement le revolver américain Smith et Wesson ?), 40 grenades Mills à fragmentation, 8 kilos d’explosif (plastic) avec 52 détonateurs, 6.600 cartouches supplémentaires de 9 mm (pour la Sten). Si ce contenu a été parachuté 218 fois, mettons 200 compte tenu des containers perdus ce qui arrivait souvent, les maquis de Tiang auraient donc reçu 1.200 fusils mitrailleurs, 7.200 fusils, 5.400 pistolets mitrailleurs et 1.000 revolvers. Chaque container suffisait à armer lourdement 60 hommes, les 34 tonnes de matériel était suffisantes pour armer une division de 12.000 hommes. Ils étaient 100 ….. Il est difficile de mettre en doute les précisions données par Reymolds, alors se pose irrémédiablement la question : Qu’est devenu cet arsenal qui n’a jamais été utilisé (en Thaïlande…) pour participer à des actions armées contre l’occupant ?

Raisonnons par analogie : Que s’est-il passé en France ? En 1944 devant la crainte d’un coup de force communiste, le Général De Gaulle a organisé le désarmement massif des maquis. Il y a réussi mais de façon partielle. Nous trouvons de temps à autre dans les régions reculées où les parachutages étaient surabondants des containers utilisés comme bacs à fleur, ils sont parfaits pour cela, ce n’est pas un délit. De nombreuses carabines U.S M 1, conservées de façon plus ou moins régulières, après une brève transformation (alésage de la chambre) sont devenues de très régulières armes de chasse au gros gibier. Combien de Sten plus ou moins rouillées dorment encore comme « souvenir de guerre » sur les hottes de cheminée dans des fermes reculées de la France profonde ? Compte non tenu de celles utilisées par le trop fameux « Gang des tractions avant » dont certains membres étaient des résistants qui avaient mal tourné ? Restons-en là. S’il est arrivé que dans les maquis français, il y ait parfois eu plus de résistants que d’armes, il n’en fut pas de même en Thaïlande, au moins dans la province de Sakon ! Nous ne connaissons évidemment pas le marché des armes parallèles en Thaïlande, mais nous n’avons jamais entendu parler ni vu de containers transformés en bac à fleur, de carabines U.S. utilisées pour la chasse au buffalo ni de Sten conservées à titre de souvenir ou utilisées par un ex free-thaï ayant viré à la vouyoucratie.

Il est donc tout à fait plausible de penser que cet énorme arsenal ait traversé le Mékong avec peut-être l’aide de Jim Thomson mais ce n’est qu’une hypothèse.

 

NOTES

 

(1) Le fait que les écussons que portaient les résistants locaux, « Free thaï » soient en Anglais est tout de même significatif d’un certain téléguidage ou d’un téléguidage certain de l’extérieur. Nos FFI étaient la Force françaises de l'intérieur et non la French force inside et les FTP plus ou moins dépendant de Moscou restaient des Francs-tireurs et partisans et non des Снайперы и партизаны.

(2) Nous citons l’article de Pierre Fistié « Minorités ethniques, opposition et subversion en Thaïlande » In Politique étrangère N°3 - 1967 - 32e année pp. 295-323.

(3) Certains sites Internet parlent des 3.000 « valeureux combattants » de la forêt de Phupan, les Thaïs ont le sens de l’hyperbole. D’autres sources parlent pour tout le pays de 80 bataillons de 500 à 700 hommes, soit environ 50 000 entraînés qui auraient attaqué les Japonais si une occasion s’était présentée. Il n’y a probablement pas eu dans tout le pays, du nord au sud et de l’est en ouest une telle inflation de combattants ?

(4) Ce sont ces renseignements qui permirent à un commando de la Force 136 de détruire le fameux pont sur la rivière Kwaï.

(5) Voir l’article de Pierre Fistié « Communisme et indépendance nationale : le cas thaïlandais (1928-1968) » in Revue française de science politique, 18e année, n°4, 1968. pp. 685-714.

Nous avons par ailleurs dans notre article 202 « La résistance des Thaïlandais, les Free Thais, pendant la seconde guerre mondiale ? » analysé les raisons pour lesquelles le mouvement, ou plutôt « les » mouvements n’ont jamais réalisé d’action d’éclat ni même d’action tout court, querelles entre les chapelles (celle de Londres, celle de Washington et celle de l’intérieur), rivalités entre les services anglais, chinois et américains, absence de soutien populaire (jamais les « Free thais », même en Isan, n’ont été dans la population « comme un poissons dans l’eau ») et probablement aussi, totale incompétence de certains de ses dirigeants, notamment sur le terrain de l’action militaire ce qui explique la réticence des Anglais et des Américains à les engager dans des actions militaires.

(6) Voir notre article  Isan 29 « Chemin de fer et service aérien « dans les années 20 en Isan » et celui du Colonel Phraya Chalemhakas : « L’aviation au Siam » in Éveil économique de l’Indochine  du 8 juillet 1923 qui fait référence à l’aéroport de Sakhon.

 

 

 

Références

 

 

• « Irrigationalism – the politics and ideology of irrigation development in the Nam Songkhram Basin, Northeast Thailand » par David John Humphrey Blake (A thesis submitted to the School of International Development, University of East Anglia, in partial fulfilment of the requirements for the degree of Doctor of Philosophy Novembre 2012)

• « The Seri thai movment. A prosopograhpical approche » par Sorasak Ngamcachonkulkid (2006)

• « The secrets war – The office of strategic service in world war II » édité par  Georges Chalou,  publié par la librairie du congrès en 1992.

• « Thai politics in Phibun’s government under the US world order – 1948 – 1957 » par Nattapol Chaiching (A Dissertation Submitted in Partial Fulfillment of the Requirements  for the Degree of Doctor of Philosophy Program in Political Science  Faculty of Political Science Chulalongkorn University  Academic year 2009)

• « Thailand’s Secret War - The Free Thai, OSS, and SOE during World War II » par E. Bruce Reynolds à Cambridge, 2004.

• « The End of the Innocents - How America’s longtime man in Southeast Asia, Jim Thompson, fought to stop the CIA’s progression from a small spy ring to a large paramilitary agency — and was never seen again » par Joshua Kurlantzick, 2011.

• «  Remembering your Feet: Imaginings and Lifecourses in Northeast Thailand » par Susan Upton,  University of Bath, Department of Social and Policy Sciences, août 2010.

• « What Did The Free Thai Movement (Seri Thai) Accomplish During World War II  ?  » sur le site dont le titre est tout un programme : http://www.khonkaen.ws/what-did-the-free-thai-movement-seri-thai-accomplish-during-world-war. Les animateurs de ce site ont passé la grotte au détecteur de métaux et n’y ont trouvé aucune trace de métaux anciens ?

• Philippe Mullender « L'évolution récente de la Thaïlande » In Politique étrangère N°2 - 1950 - 15e année pp. 213-233.

• La liste des membres des cabinets thaïs se trouve sur le site (bilingue) http://www.cabinet.thaigov.go.th/eng/

• Les articles de Fistié, notes 2 et 5.

• http://www.geekbackpacker.com/sakhonNakon.php (en thaï)

• http://www.bangkokpost.com/travel/26753_editorialDetail_seri-thai- museum.html?reviewID=2458

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Le 10 avril, il est désigné comme chef de la commission de réconciliation franco-thaï. Nous ignorons quel rôle il y a concrètement joué. Il est en tous cas absent à la signature des « accord de règlement franco-siamois » signés à Washingon le 17 novembre 1946.

 

De mars à mai 1949, en compagnie de son collègue Thongin Pouriphat, il est traduit en justice et accusés à la fois de communisme et d'avoir comploté pour la séparation du Nord-est. Il était probablement en fuite puisque sa tête avait été mise à prix 5.000 baths et qu’il avait été arrêté le 14 mars précédent nous apprend la presse malaise. Au cours de son procès fut exhibée une photo de lui en compagnie de Ho Chi Minh dont il prétendit qu’elle était un montage ? Vrai ou faux ? Ses rapports avec le Vietminh sont incontestables. On peut enfin supposer qu’il ait pu rencontrer Ho Chi Minh qui resta réfugié dans les environs de Nakhonpanom de 1927 jusqu’au début des années 30 ? Ils furent en tous cas acquittés. Tiang Sirikhan reste député et en 1952, est réélu dans sa province de Sakhon Nakhon.

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Il y eut de toute évidence à cette époque des complots autonomistes dans le Nord-Est. Un premier complot fut découvert à Ubon en 1949, dans lequel était impliqué un ancien collaborateur de Tiang Sirikan (2) à qui l'on reprochait non seulement de recruter des volontaires pour combattre aux côtés du Viet Minh mais de travailler en liaison avec le Prathet Lao à la création dans le Nord-Est d'un état indépendant.

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Une fin mystérieuse :

 

En décembre 1952, (c’est toujours Pibun qui est premier ministre), la presse rapporte qu'il avait pris la fuite vers la Birmanie pour échapper à une arrestation sous de nouvelles accusations de conspiration. La version que l’on trouve à peu près partout est qu’il avait été tué le 13 décembre (étranglé puis son corps brulé) sur ordre du chef de la police, Phao Siyanon (เผ่า ศรียานนท์),  dans une forêt de la province de Kanchanaburi. Une autre version indique qu’il serait parti au Laos rejoindre le prince Souphannouvong pour mettre sur pied un mouvement pan-lao. Toutes convergent pour affirmer qu'il avait été tué avec plusieurs de ses amis par la police de Phibun dirigée par le général Phao Siyanon.

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Mais la légende de ce martyr est-elle exacte ? On ne prête qu’aux riches et le sinistre chef de la police avait les mains couvertes de sang mais peut-être pas celui de Tiang ? Le dit chef de la police a fait « exécuter » à la même époque d’autres militants « communistes » mais leurs cadavres ont été soigneusement exhibés, ce qui ne fut pas le cas de celui de Tiang ?

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Le déclassement au moins partiel des archives de la CIA en 2010 nous livre une information capitale qui n’a apparemment été exploitée par aucun historien et qui contredit formellement cette version : dans son bulletin « Current Intelligence Bulletin » de novembre 1954 (partiellement censuré) nous le retrouvons à la tête d’un « Thai liberation committee » au nord du Laos (sous influence communiste). Un gouvernement en exil sponsorisé par le Vietminh ? Malheureusement, une partie du texte (probablement la plus intéressante ?) est caviardée, déclassement peut-être mais déclassement très partiel ?  Les commentaires sont en tous cas dépourvus de toute équivoque.

 

On peut penser ce que l’on veut du rôle de la C.I.A mais la qualité de ses sources n’est pas toujours sujette à caution.

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN
203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN
203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

Il y a à cette version sinon une preuve, du mois une présomption qui nous apparait sérieuse :

 

 

Nous avons lu avec curiosité un paragraphe de l’ouvrage de Reynolds (notre article 202) concernant Tiang Sirikhan « le guerrier de la forêt de Phupan » qui n’a pas manqué de nous interpeler : « Du début avril à mi-juin, le Force 136 largua en 3 fois plus de matériel que le Détachement 404, avec 75.000 livres de matériel pour Sakhon Nakon ….Le 12 mai, lOSS larguait Holladay (Missionnaire qui parlait thaï) et Chalong Pungtrakun. Ils étaient accueillis par un officier Free Thais et emmenés  dans un camp situé à 60 km de Sakhon Nakon. Holladay dans un message à Coughlin le 16 mai 1945, disait que 100 hommes recevaient chaque semaine un entraînement et que Tiang avait déjà préparé 10 camps séparés et sapprêtait à construire une piste datterrissage. Le 30 mai Force 136 parachutait le major britannique David Smiley et le sergent « Gunner » Collins et deux Thaïs entrainés en Inde. 100 hommes en uniforme vinrent prendre le matériel et lapportèrent au camp avec une vingtaine de chariots à buffalos….

 

 

Nous connaissons déjà avec certitude le camp de base de Tiang Sirikhan, dans cette grotte de la forêt de Phupan. 

 

 

 

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Qu’en était-il des pistes d’atterrissage ?

 

Il semblerait qu’à l’époque, tout ait été d’ores et déjà en place ? Nous savons que dans les années 20, il y avait dans chaque province au moins un point d’atterrissage, essentiellement pour le service postal aérien, les nécessités d’urgence médicale et éventuellement des transports de personne faute de voies ferrées ou de routes praticables (6). Le camp de Phunpan est actuellement accessible depuis Sakon sans la moindre difficulté avons-nous vu. On peut penser que depuis l’aéroport de Sakhon, les pistes qui y conduisaient à l’époque devaient bien faire effectivement une soixantaine de kilomètres. Il existe un autre point d’atterrissage situé à une vingtaine de kilomètres de là en direction de Kalasin, à Namphungdam (น้ำพุงดำ) probablement alors beaucoup plus difficile d’accès pour autant qu’il ait existé à l’époque ce qui est plausible. Il est situé aux coordonnées 16° 57’ 46 ” nord et 103° 58’ 06 “ est. Il est indiqué sur de nombreux sites spécialisés comme comportant une modeste piste de 264 mètres de long, bien suffisante à l’époque (par exemple :

http://www.aisthai.aviation.go.th/webais/pdf/AD%20vol2/AD2_28VTUI14.pdf ou

http://airportguide.com/airport/Thailand/Nam_Phung-VTUF/)

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Les dix camps séparés ?

 

Il est permis de se poser des questions sans porter atteinte de façon posthume à la mémoire de Tiang. Le camp actuel que nous avons visité est un lieu de culte et de pèlerinage. Une cérémonie est célébrée tous les ans à l’anniversaire de sa naissance. Á notre connaissance, dans la province de Sakhon tout au moins, il n’y a nul vestige d’autres camps qu’aurait organisés le héros, ni stèle, ni plaque commémorative. S’il y a eu neuf autres camps, il n’en subsiste rien ou en tous cas rien dont nous ayons trouvé trace ?

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Les parachutages ?

 

La question des parachutages est bien connue compte tenu des milliers de lâchers qui ont eu lieu pendant la guerre en France. La procédure fut certainement la même ici. L’agent Smiley a bien été parachuté, il en reste une trace photographique. Ne parlons que du matériel : 75.000 livres représentent approximativement 34 tonnes.  Le matériel étaient contenu dans les fameux containers cylindriques de 1,70 de long sur 0,40 m de diamètres qui pesaient à vide 46 kilos, en pleine charge, 159 kilos, et contenaient donc 113 kilos d’armes. Il y aurait donc eu (34/0,159) 218 containers lancés, parachutages effectués probablement dans les plaines où se situe l’aéroport. Chaque parachutage envoyait au sol entre 15 et 30 containers, soit en grappe soit isolément. Il y aurait donc eu une moyenne d’une grosse vingtaine de parachutages, ce qui est tout à fait plausible, il est difficile d’être plus précis évidemment. Chacun des 20 chars à buffle aurait donc transporté une dizaine de containers, c’est parfaitement plausible. Quel était le contenu d’un container ? C’est bien là où nous avons été conduits à nous poser des questions. Un exemple tiré d’un site animé par des anciens des S.A.S nous éclaire (http://association-sas.chez-alice.fr/PgeContainers&Parachutes.htm) : 6 fusils mitrailleurs Bren avec 20 chargeurs et 6.000 cartouches, 

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36 fusils U.S de type M 1 et 5.400 cartouches (calibre 30 i.e. 7,62 mm),

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27 pistolets mitrailleurs Sten (l’arme mythique de la résistance) avec 80 chargeurs et 7.600 cartouches calibre 9 mm), 

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5 pistolets de calibre 38 avec 250 cartouches (probablement le revolver américain Smith et Wesson ?), 

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40 grenades Mills à fragmentation, 

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8 kilos d’explosif (plastic) avec 52 détonateurs, 

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6.600 cartouches supplémentaires de 9 mm (pour la Sten). Si ce contenu a été parachuté 218 fois, mettons 200 compte tenu des containers perdus ce qui arrivait souvent, les maquis de Tiang auraient donc reçu 1.200 fusils mitrailleurs, 7.200 fusils, 5.400 pistolets mitrailleurs et 1.000 revolvers. Chaque container suffisait à armer lourdement 60 hommes, les 34 tonnes de matériel était suffisantes pour armer une division de 12.000 hommes. Ils étaient 100 ….. Il est difficile de mettre en doute les précisions données par Reymolds, alors se pose irrémédiablement la question : Qu’est devenu cet arsenal qui n’a jamais été utilisé (en Thaïlande…) pour participer à des actions armées contre l’occupant ?

Raisonnons par analogie : Que s’est-il passé en France ? En 1944 devant la crainte d’un coup de force communiste, le Général De Gaulle a organisé le désarmement massif des maquis. Il y a réussi mais de façon partielle. Nous trouvons de temps à autre dans les régions reculées où les parachutages étaient surabondants des containers utilisés comme bacs à fleur, ils sont parfaits pour cela, ce n’est pas un délit. 

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De nombreuses carabines U.S M 1, conservées de façon plus ou moins régulières, après une brève transformation (alésage de la chambre) sont devenues de très régulières armes de chasse au gros gibier. Combien de Sten plus ou moins rouillées dorment encore comme « souvenir de guerre » sur les hottes de cheminée dans des fermes reculées de la France profonde ? Compte non tenu de celles utilisées par le trop fameux « Gang des tractions avant » dont certains membres étaient des résistants qui avaient mal tourné ? Restons-en là. S’il est arrivé que dans les maquis français, il y ait parfois eu plus de résistants que d’armes, il n’en fut pas de même en Thaïlande, au moins dans la province de Sakon ! Nous ne connaissons évidemment pas le marché des armes parallèles en Thaïlande, mais nous n’avons jamais entendu parler ni vu de containers transformés en bac à fleur, de carabines U.S. utilisées pour la chasse au buffalo ni de Sten conservées à titre de souvenir ou utilisées par un ex free-thaï ayant viré à la vouyoucratie.

 

Il est donc tout à fait plausible de penser que cet énorme arsenal ait traversé le Mékong avec peut-être l’aide de Jim Thomson mais ce n’est qu’une hypothèse. 

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NOTES

 

 

(1) Le fait que les écussons que portaient les résistants locaux, « Free thaï » soient en Anglais est tout de même significatif d’un certain téléguidage ou d’un téléguidage certain de l’extérieur. 

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Nos FFI étaient la Force françaises de l'intérieur et non la French force inside et les FTP plus ou moins dépendant de Moscou restaient des Francs-tireurs et partisans et non des Снайперы и партизаны.

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(2) Nous citons l’article de Pierre Fistié « Minorités ethniques, opposition et subversion en Thaïlande » In Politique étrangère N°3 - 1967 - 32e année pp. 295-323.

(3) Certains sites Internet parlent des 3.000 « valeureux combattants » de la forêt de Phupan, les Thaïs ont le sens de l’hyperbole. D’autres sources parlent pour tout le pays de 80 bataillons de 500 à 700 hommes, soit environ 50 000 entraînés qui auraient attaqué les Japonais si une occasion s’était présentée. Il n’y a probablement pas eu dans tout le pays, du nord au sud et de l’est en ouest une telle inflation de combattants ?

(4) Ce sont ces renseignements qui permirent à un commando de la Force 136 de détruire le fameux pont sur la rivière Kwaï.

(5) Voir l’article de Pierre Fistié « Communisme et indépendance nationale : le cas thaïlandais (1928-1968) » in Revue française de science politique, 18e année, n°4, 1968. pp. 685-714.

Nous avons par ailleurs dans notre article 202 « La résistance des Thaïlandais, les Free Thais, pendant la seconde guerre mondiale ? » analysé les raisons pour lesquelles le mouvement, ou plutôt « les » mouvements n’ont jamais réalisé d’action d’éclat ni même d’action tout court, querelles entre les chapelles (celle de Londres, celle de Washington et celle de l’intérieur), rivalités entre les services anglais, chinois et américains, absence de soutien populaire (jamais les « Free thais », même en Isan, n’ont été dans la population « comme un poissons dans l’eau ») et probablement aussi, totale incompétence de certains de ses dirigeants, notamment sur le terrain de l’action militaire ce qui explique la réticence des Anglais et des Américains à les engager dans des actions militaires.

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(6) Voir notre article  Isan 29 « Chemin de fer et service aérien « dans les années 20 en Isan » et celui du Colonel Phraya Chalemhakas : « L’aviation au Siam » in Éveil économique de l’Indochine  du 8 juillet 1923 qui fait référence à l’aéroport de Sakhon.

 

 

 

  Références

 

• « Irrigationalism – the politics and ideology of irrigation development in the Nam Songkhram Basin, Northeast Thailand » par David John Humphrey Blake (A thesis submitted to the School of International Development, University of East Anglia, in partial fulfilment of the requirements for the degree of Doctor of Philosophy Novembre 2012)

• « The Seri thai movment. A prosopograhpical approche » par Sorasak Ngamcachonkulkid (2006)

• « The secrets war – The office of strategic service in world war II » édité par  Georges Chalou,  publié par la librairie du congrès en 1992.

• « Thai politics in Phibun’s government under the US world order – 1948 – 1957 » par Nattapol Chaiching (A Dissertation Submitted in Partial Fulfillment of the Requirements  for the Degree of Doctor of Philosophy Program in Political Science  Faculty of Political Science Chulalongkorn University  Academic year 2009)

• « Thailand’s Secret War - The Free Thai, OSS, and SOE during World War II » par E. Bruce Reynolds à Cambridge, 2004.

• « The End of the Innocents - How America’s longtime man in Southeast Asia, Jim Thompson, fought to stop the CIA’s progression from a small spy ring to a large paramilitary agency — and was never seen again » par Joshua Kurlantzick, 2011.

• «  Remembering your Feet: Imaginings and Lifecourses in Northeast Thailand » par Susan Upton,  University of Bath, Department of Social and Policy Sciences, août 2010.

• « What Did The Free Thai Movement (Seri Thai) Accomplish During World War II  ?  » sur le site dont le titre est tout un programme : http://www.khonkaen.ws/what-did-the-free-thai-movement-seri-thai-accomplish-during-world-war. Les animateurs de ce site ont passé la grotte au détecteur de métaux et n’y ont trouvé aucune trace de métaux anciens ?

 

 

203 – TIANG SIRIKHAN, LE GUERRIER DE PHUPAN

• Philippe Mullender « L'évolution récente de la Thaïlande » In Politique étrangère N°2 - 1950 - 15e année pp. 213-233.

• La liste des membres des cabinets thaïs se trouve sur le site (bilingue) http://www.cabinet.thaigov.go.th/eng/

• Les articles de Fistié, notes 2 et 5.

http://www.geekbackpacker.com/sakhonNakon.php (en thaï)

http://www.bangkokpost.com/travel/26753_editorialDetail_seri-thai- museum.html?reviewID=2458

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15 février 2015 7 15 /02 /février /2015 02:00
A 176 - Le mémorial de Bangkok à la mémoire des 19 militaires siamois morts au cours de la grande guerre

Lorsque le corps expéditionnaire siamois débarqua à Marseille le 30 juillet 1918, le sort de la guerre était déjà joué après l’échec de l’offensive allemande du printemps qui faillit bien changer le cours des événements malgré l’arrivée massive des Américains. Il n’en était de loin pas de même lorsqu’un an plus tôt le roi prit la décision de faire entrer son pays en guerre. La contribution de Siam fut certes mineure en termes d'effectifs envoyés au front, ne comprit pas de pertes au combat mais constitua cependant une étape cruciale dans la longue route de l’admission du Siam dans ce qu’il est convenu d’appeler « le concert des nations ». Le prix à payer fut celui de 19 morts, tous de jeunes hommes, tous volontaires, membres de la force expéditionnaire envoyée en France par le roi Rama VI en 1918. Leur souvenir perdure gravé dans la pierre du « monument des militaires volontaires » (อนุสาวรีย์ ทหาร อาสา anusawari thana asa) situé au centre de Bangkok, à l'angle nord-ouest de Sanam Luang (สนามหลวง – « le terrain royal »).

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Ce monument est un chedi à quatre faces en pierre blanche polie. Selon l'enseigne historique située à proximité, a été conçu par สมเด็จพระเจ้าบรมวงศ์เธอ เจ้าฟ้าจิตรเจริญ กรมพระยานริศรานุวัดติวงศ์ (Somdet Phrachao Borommawong Thoe Chaofa Kromphraya Naritsara Nuwattiwong), demi-frère du roi Rama VI plus connu sous le nom de Prince Narit

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… qui voulut ou aurait voulu en faire en faire  « un stupa bouddhiste Srivijaya » et « un hymne artistique au militarisme », ce que ne traduisent d’ailleurs pas les inscriptions. Les cendres de dix-neuf morts ont été inhumées dans les fondations du monument par le roi Rama VI le 24 Septembre 1919, trois jours après le retour du corps expéditionnaire de France.

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Il fut dévoilé au public le 22 Juillet 1921, jour du quatrième anniversaire de la déclaration guerre, en présence de plusieurs pilotes français venus de Saigon pour y déposer des couronnes (2). Il est gravé sur chacune de ses quatre faces, la face nord et la face sud expliquent l'histoire de la participation de Siam à la Première Guerre mondiale, en particulier l'envoi en France d’un corps expéditionnaire de 1.300 hommes (en réalité, 1284). Les deux autres faces répertorient le nom de ces 19 morts mais à l’inverse de la plupart des monuments commémoratifs français (et occidentaux) sur lesquels les morts sont répertoriés par ordre alphabétique indépendamment de leur grade…

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… il les répertorie par ordre hiérarchique décroissant et au sein de chaque rang, dans l’ordre chronologique de leur disparition.

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Face sud

 

 

 

Il y est rappelé que le 22 juillet 1917 le roi
« Phrabatsomdet Phra Ramathibodhi Sisintaramaha Vajiravudh Phra Mongkut Klao Chaoyuhua » a ordonné à son ministre des armées de déclarer la guerre à l'Allemagne et à l'Autriche-Hongrie, deux pays qui sont, depuis le 1er Août 1914, en guerre avec les pays formant les puissances alliées, dont l'Angleterre, la France, la Russie, la Belgique et la Serbie rejoints plus tard par l'Italie et les pays d'Amérique du Nord. Le roi a estimé en effet que l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie ignoraient les lois de la guerre et menaient les combats de manière immorale et qu’il voulait veiller au respect de ces normes considérées comme sacro-saintes et s'est donc opposé à ceux qui combattaient de la sorte. Le 21 septembre 1917, le roi a ordonnéau ministre de la Guerre de faire appel à des volontaires pour rejoindre la guerre qu’il menait en en Europe. Il y eut beaucoup de volontaires, militaires et civils, en sorte que les officiers purent effectuer une sélection en fonction des besoins. Après cette sélection, fut formée une unité d’aviation, une unité d’automobilistes et une unité médicale, envoyées comme contribution du Siam à la Grande Guerre.  Le 19 Juin 1918 les soldats quittèrent Bangkok par bateau en direction de l'Europe. Ils débarquèrent à Marseille, le 30 Juillet sur un vaisseau anglais « Empire ».

La transcription phonétique des noms de lieux en caractères thaïs est parfois (plus pour les noms français que pour les noms allemands) plus ou moins fantaisistes (3). Les dates sont évidemment données en années de l’ère bouddhiste, nous les donnons selon l’ère chrétienne.

 

Face sud

 

Il y est rappelé que le 22 juillet 1917 le roi
« Phrabatsomdet Phra Ramathibodhi Sisintaramaha Vajiravudh Phra Mongkut Klao Chaoyuhua » a ordonné à son ministre des armées de déclarer la guerre à l'Allemagne et à l'Autriche-Hongrie, deux pays qui sont, depuis le 1er Août 1914, en guerre avec les pays formant les puissances alliées, dont l'Angleterre, la France, la Russie, la Belgique et la Serbie rejoints plus tard par l'Italie et les pays d'Amérique du Nord. Le roi a estimé en effet que l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie ignoraient les lois de la guerre et menaient les combats de manière immorale et qu’il voulait veiller au respect de ces normes considérées comme sacro-saintes. Il s’est donc opposé à ceux qui combattaient de manière immorale. Le 21 septembre 1917,
le roi a ordonné au ministre de la Guerre de faire appel à des volontaires pour rejoindre la guerre qu’il menait en en Europe. Il y eut beaucoup de volontaires, militaires et civils, en sorte que les officiers purent effectuer une sélection en fonction des besoins. Après cette sélection, fut formée une unité d’aviation, une unité d’automobilistes et une unité médicale, envoyées comme contribution du Siam à la Grande Guerre.  Le 19 Juin 1918 les soldats quittèrent Bangkok par bateau en direction de l'Europe. Ils débarquèrent à Marseille, le 30 Juillet sur un vaisseau anglais « Empire ».

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Ensuite, les groupes ont été séparés pour suivre une formation continue dans différentes villes.

 

Face nord

 

… Puis le 14 octobre 1918 le corps des automobilistes a été envoyé au front. Du 26 au 31 octobre ils ont assisté les troupes françaises dans une zone soumise à un fort bombardement d'artillerie. Ils l'ont fait avec tant de courage que le gouvernement français leur a accordé un emblème pour leur pavillon : Cet emblème a été appelé la Croix de Guerre.  

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Quand l'ennemi a été vaincu et qu’a été signé l'armistice le 11 Novembre, les puissances alliées occupèrent  la rive gauche du Rhin en Allemagne. Le corps de transport du moteur a été adjoint aux forces alliées. Ils sont restés en territoire ennemi jusqu'à la signature du traité de paix (de Versailles) le 24 Juin 1919. Mais l'escadron d'aviation n'a pas vu le combat faute d’avoir pu terminer sa formation avant la défaite ennemie.  Les aviateurs sont revenus au Siam et sont arrivés à Bangkok le 1 mai 1919. Le corps des transports à moteur est arrivé à Bangkok le 21 Septembre 1919, et le roi leur a remis la médaille de l'Ordre de Rama pour les récompenser de leur bravoure (4).

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Ce monument porte le nom des volontaires qui se sont joint à la « guerre du roi » (พระราช สงคราม Phrarat Songkhram). Deux d'entre eux sont morts avant de quitter Bangkok, les autres sont morts en Europe en service actif. Ils ont donné leur vie pour le roi et pour le prestige de la force des thaïlandais et du Siam et pour faire respecter la morale internationale. C’est pourquoi ce monument a été érigé à contenir leurs cendres en sorte que tous les Thaïlandais puissent se souvenir d’eux et suivent leur exemple à perpétuité.

Leurs cendres ont été enterrées ici le 24 Septembre 1919.

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Face ouest

 

Y sont gravés les noms de :

1 - สงวน ทันด่วน le lieutenant (chef d’escadrille) Sanguan Thanduan, né le 11 décembre 1894 et mort à la base de Don Muang avant le départ, le 11 février 1918.

2 - สังข์อยุทธ le sergent-major Yuean Sangayut né le 29 février 1897, mort à l’hôpital américain de Paris le 15 février 1919.

3 - อิศรเสนา ณกรุงเทพ le sergent-major Isarasena Nakrungthep, né le 31 octobre 1893, mort  « dans la rue » (accident ?) à Neustadt (Allemagne) le 4 mars 1919 (5).

4 - เจริญ พิรอด le sergent-major Charoen Phirotm né le 4 avril 1892, mort à l’hôpital de  Godramstein (Allemagne) le 26 janvier 1919 (6).

5 - ปุ้ย ขวัญยืน le sergent Pui Khwanyun, né le 8 avril 1898, mort le 22 janvier à l’hôpital de  Mußbach (Allemagne) le 22 janvier 1919 (7).

6 - นิ่ม ชาครรัตน le caporal des lanciers Nim Chakhrirat, né le 21 novembre 1891, mort à l’hôpital américain de Paris le 2 février 1919.

7 - ชื่น นภากาศ le caporal des lanciers Chuen Naphakat, né le 21 juillet 1898, mort à l’hôpital de Marseille le 6 avril 1919.

8 – ตุ๊ le soldat Tu  sans nom de famille (8) né le 4 juillet 1898 et mort à l’hôpital Chulalongkornm lui aussi avant le départ, le 1er mars 1918.

9 - ซั้ว อ่อนเอื้อวงษ์ le soldat Chua Onueanwong,  né le 11 juin 1894 et mort à l’hôpital de Châlons le 21 octobre 1918 (9).

 

Face Est

 

10 - พรม แตงเต่งวรรณ le soldat Phrom Taengtengwan, né le 4 mars 1895 et mort le 14 novembre 1918 dans un garage (accident ?) à Jubécourt (10).

11 – ชุก พ่วงเพิ่มพันธุ์ le soldat Suk Phuangphoemphan, né le 17 mai 1896 et mort à Neustadt (Allemagne) le 29 janvier 1919.

12 - เนื่อง พิณวานิช le soldat Nueang Phinwanit, né le 5 janvier 1898 et mort à l’hôpital militaire d’Avord le 3 février 1919.

13 - นาค พุยมีผล  le soldat Nak Phuimiphon, né le 8 juillet 1897 et mort à l’hôpital de Neustadt (Allemagne) le 6 février 1919.

14  -  บุญ ไพรวรรณ le soldat Bun Phraiwan , né le 8 juin 1892 et mort à l’hôpital américain de Paris le 7 février 1919.

 15 - โป๊ะ ชุกซ่อนภัย le soldat Po Suksonphai, né le 10 juin 1895 et mort à l’hôpital américain de Paris le 7 février 1919.

16 - เชื่อม เปรมปรุงใจ le soldat Chueam Premprungchai, né le 10 octobre 1896 et mort à l’hôpital américain de Paris le 9 février 1919.

17 -  ศิลา นอมภูเขียว le soldat Sila Nomphukhiao, né le 26 août 1894 et mort à l’hôpital de Neustadt (Allemagne) le 2 mars 1919.

18 - ผ่อง อมาตยกุล le soldat Phong Amatayakun, né le 1er février 1894 et mort à l’hôpital de Geinsheim (Allemagne) le 29 avril 1919 (11).

19 - เปลี่ยน นุ่มปรีชา le soldat  Plian Numpricha, né le 19 mars 1896 et mort à l’hôpital de Landau (Allemagne) le 13 juin 1919 (12).

 

***

 

Curieusement, il n’y a pas d’officiers de rang supérieur, un seul officier subalterne (Lieutenant- chef d’escadrille), cinq sous officiers et de simples soldats. Le plus jeune de tous était âgée de 19 ans et 8 mois et le âgé de 27 ans et 2 mois, un âge moyen de 23 ans 5 mois.Deux d’entre eux sont morts à Bangkok au cours de la formation précédant le départ (le lieutenant Sanguan Thanduan et Tu, le soldat sans nom. Neuf sont morts en France sauf une dans des hôpitaux et huit sont morts en Allemagne partie dans des hôpitaux. Tous sont morts après que le clairon de la victoire ait sonné l’armistice, sauf le soldat Chua Onueanwong,  mort loin du front à l’hôpital de Châlons le 21 octobre 1918. On peut penser que ceux qui sont morts en dehors des hôpitaux le furent d'accidents et les autres d’accident ou de maladie. Ils eurent probablement tous des difficultés à supporter le climat de l’hiver 1918-1919 en France et plus encore en Allemagne ?

 

***

La presse thaïe a annoncé enfin la disparition le 9 octobre 2003 à 106 ans à l’hôpital de Phitsanulok de Yod Sangrungruang,  le dernier vétéran volontaire qui a tardivement (en 1999 mieux valant tard que jamais) été décoré de la Légion d'Honneur (13) par l'ambassadeur de France en Thaïlande, Gérard Coste, dans sa ville natale de Phitsanulok.

 

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Né en 1897, engagé volontaire à 20 ans, il servit jusqu’à la fin de la guerre comme mécanicien d’aviation. Il revint dans son pays en juin 1919. Notons que cette décoration lui procura le bénéfice de l’allocation annuelle au simple légionnaire d’un peu plus d’un peu plus de 6 euros par an.

***

Il existe enfin un autre monument aux morts de la Première Guerre mondiale, celui de Don Muang au nord de l’aéroport (อนุสรณ์ สถาน แห่ง ชาติ - Anuson Sathan Haeng chat).

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Il existerait aussi un autre petit monument aux victimes de la guerre devant le QG 4ème Division d'infanterie à Phitsanulok (14).

 

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Le ministère thaï de la défense détient probablement les dossiers des membres du corps expéditionnaire. La liste des membres du contingent siamois se trouve par ailleurs aux archives militaires de Vincennes. Il dort certainement dans les familles des trésors de correspondances et de photographies … Le centenaire de la déclaration de guerre est intervenu en 2014 et l’on pouvait espérer que des historiens thaïs établissent l’historique de la participation du Siam à la guerre, la liste de ceux qui ont servi, leurs états de service, les causes réelles de la mort des 19 soldats figurant sur le monument… leurs souvenirs, un aspect plus humain que la sécheresse des inscriptions lapidaires et des larmoyantes et pathétiques déclarations officielles : « Ah les braves petits Siamois, qui dira tout le courage, toute l’endurance, tout le désintéressement caché dans le sourire de leurs dents blanches dont ils ont fait preuve. Aucun effort ne leur coûtait, aucune difficulté ne pouvait les arrêter. Ils seraient morts à la tâche plutôt que de faillir et, de fait, ils ont laissé là-bas pas mal des leurs… » (15). Un travail qui reste à faire (16) !

 

Notes

 

Les photos anciennes sont extraites du site http://www.thainationalmemorial.org/3_1_1.html

***

(1) Notre article 169 « Le Siam participe à la première guerre mondiale ».

(2) Il figure sur une première série de timbres-poste mise en circulation le 1er juin 1943

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et sur une autre imprimée – était-ce un symbole - entre le 15 janvier et le 4 mars 1944 célébrant l'annexion par la Thaïlande de plusieurs Etats malais pendant la Seconde Guerre mondiale, toutes deux de qualité médiocre.

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(3) ainsi Avord devient อาวอด์ Awon,  Châlons est  ชาลองส์ Chalong, Landau est plus correctement transcrit ลันเดา Landao. Ne cherchez pas Marseille, c’est มาร์เซย Masoei. Neustadt devient นอยสตัดท์ Noisatat et Jubécourt est transformé en
ยูเบครูต์ Youbékhrou. Geinsheim  est un curieux ไกนะชายม Kainachayom. Godramstein est transformé en un tout aussi singulier กอรัมสติน Kodramsatin et pour en terminer,  Mußbach est devenu มสสบัฆ Motsabak.

(4) Cet ordre a été créé par le roi Rama VI en Avril 1918 a également été décerné aux maréchaux Foch, Pétain et Douglas Haig.

(5) Neustadt est une extension de la ville de Strasbourg voulue par Guillaume II et promue après l’annexion de 1870 capitale du « Reichsland Elsaß-Lothringen ».

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(6) Godramstein est une ville de la Rhénanie occupée par les alliées et située au bord du Rhin.

(7) Mußbach est également une ville de Rhénanie située au bord du Rhin.

(8) Nous savons par notre article 169 (« RamaVI crée l’état civil siamois ») que si l’utilisation d’un nom de famille devint obligatoire en 1913, l’usage ne se généralisa que bien plus tard.

(9) Châlons (en Champagne) était et est toujours le siège d’un important camp militaire. Elle garde le souvenir de l’occupation allemande en septembre 1914 au cours de laquelle cinquante mille bouteilles de vin de Champagne disparurent des maisons de champagne de la rive gauche. L’hôpital était spécialisé dans le traitement des maladies contagieuses.

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(10) Jubécourt,  petite commune de la Meuse aujourd’hui rattachée à Clermont-sur-Argonne, est située à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Verdun.

(11) Geinsheim est un écart de Neudstadt.

(12) Landau dans le Palatinat occupé est le capitale des fameux vins du Rhin.

(13) « The Nation » du 10 octobre.

(14) Selon « THE INSCRIPTIONS ON THE FIRST WORLD WAR VOLUNTEERS MEMORIAL, BANGKOK », article de Brendan and Suthida Whyte, in « Journal of the Siam society », 2008, volume 96.

(15) Article dans « Le Gaulois » du 22 janvier 1919.

(16) Sur le plan purement militaire, nous avons quelques précisions dans un article de Hart Keith (« A NOTE ON THE MILITARY PARTICIPATION OF SIAM IN THE FIRST WORLD WAR » publié en 1982, volume 70 du Journal de la Siam society. Il nous laisse toutefois un peu sinon beaucoup sur notre faim. L’auteur affirme que « comme tous les autres états du monde » le roi fut « outré » de la guerre sous-marine totale décrétée par l’Allemagne en février 1917.  C’est une affirmation un peu hâtive puisque Guillaume II souhaitait rompre le blocus dont son pays était l’objet et que les Anglo-américains ne firent pas mieux après eux (et pire lors de la seconde guerre mondiale). N’épiloguons pas. Les alliés reprochèrent avec véhémence aux Allemands du torpiller des navires battant pavillon neutre. Les Allemands rétorquaient que ces bâtiments étaient en réalité affrétés pour transporter subrepticement des armes et des munitions en direction des ports alliés, les civils n’étant que des « boucliers humains » et que ces torpillages étaient conformes aux « Lois de la guerre ». Ce n’était probablement pas faux, notamment pour le fameux Lusitania  …..

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… dont les cales auraient été bourrées de quelques dizaines de tonnes de munitions et d’explosifs … Mais la mauvaise foi (démontrée en l’occurrence et dans ce cas précis)  est toujours du côté des vaincus Vae Victis !

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La première conséquence de la déclaration de guerre siamoise en juillet 1917 fut de s’emparer des navires allemands réfugiés dans les ports siamois, de rassembler les ressortissants des pays belligérants (Allemands et Autrichiens), de mettre leurs biens sous séquestre et de les interner au Siam avant de les envoyer aux Indes, l’auteur ne nous dit pas dans quelles conditions ? Le Siam lança ensuite un « appel aux volontaires » tout en prenant la décision d’entrer activement dans le conflit après avoir pris langue avec les autorités diplomatiques françaises de Bangkok. Un accord avait ou aurait été conclu pour que Bangkok envoie une unité de transports automobiles, une unité médicale et des aviateurs…

«  L’effort d'un peuple animé
par les plus hauts sentiments à l'égard de France
 »

… ce qui constitue peut-être une qualification un peu angélique ! Les volontaires se seraient alors présentés « par milliers », militaires et civils. Une première sélection fut opérée dans les premiers mois de 1918. 1.200 hommes, tous soldats professionnels (le chiffre exact reste aléatoire) ont ainsi été sélectionnés pendant que les autorités militaires françaises préparaient leur arrivée sur les conseils d’une une mission militaire de cinq hommes envoyée à Paris. Il fut convenu que les frais de transport seraient à la charge du Siam, que les unités seraient par contre nourries par les Français que Bangkok rembourserait « plus tard ». Il avait été précisé qu’aux rations de nos poilus serait ajouté le riz, nécessaire aux Siamois. Le contingent des aviateurs devait suivre un enseignement de pointe dans une base aérienne française et les forces terrestres envoyées directement à l’avant après avoir subi  une formation préliminaire.  La force aérienne était composée de 370 hommes dont 113 pilotes. Mais aucun d’entre eux n’était formé aux conditions des combats aériens et ils durent subir des contrôles médicaux « en vue de déterminer, plus précisément, si oui ou non ils étaient sensibles aux effets de vol à de grandes altitudes ». Il n’y avait pas de barrière linguistique puisque tous les pilotes du contingent parlaient français. Il fut donc décidé de les envoyer en formation à la base d’Istres.

 

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En ce qui concernait leur affectation ultérieure, et avant de les envoyer en première ligne avant de connaître leurs capacités, il fut envisagé de les placer sous le commandement de la marine au sein des escadrons de la côte soit de les envoyer sur des théâtres d’opération où l’altitude de vol est sans importance, c’est-à-dire en Afrique du nord (Algérie, Maroc, Tunisie). Les Siamois arrivèrent fin juillet 1918, les forces terrestres, équipés par les autorités militaires françaises, subirent « une brève formation » en furent envoyés directement à l’avant à la mi-septembre sous un uniforme kaki semblable à celui de l’armée britannique. Ils participèrent (comment ?) aux batailles de Champagne et d’Argonne où ils auraient servi d’ « excellente façon ». Cette force composée de 850 hommes, continue notre auteur – a eu 19 tués. Affirmation totalement fantaisiste puisque, nous l’avons vu, aucun des 19 morts du contingent n’a été tué au combat, que ceux qui sont morts en France sont morts dans des hôpitaux français (maladie ou accident) et les autres (neuf) en Allemagne après la fin des hostilités ! Les aviateurs de leur côté étaient prêts au combat et il fut décidé de les attacher à des escadrons français pour parfaire leur connaissance du combat aérien. Las ! Ils étaient en train de terminer leur formation lors de la signature de l’armistice et les forces aériennes siamoises n’eurent pas l’occasion  d’avoir leur Guynemer. Les aviateurs furent alors renvoyés dans leurs foyers et les troupes terrestres servir aux côtés de l’armée alliée d’occupation, essentiellement à Neustadt-sur-Arendt

 

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Nous ne savons malheurement rien de la tâche accomplie par nos « braves petits Siamois » au sein de l’armée française d’occupation ? Comment étaient-il rémunérés et par qui, sous quel commandement étaient-ils placés ? Nous avons feuilleté les 19 exemplaires disponibles sur Internet du « Bulletin de l’armée d’occupation du Palatinat » (du 5 janvier au 11 mai 1919) sans y rien trouver au sujet des troupes siamoises. Il ne s’agit que de règlements d’ordre purement matériel (ravitaillement, régime postal, change des monnaies etc..) ou de consignes de bonne conduite données tant aux populations qu’aux troupes d’occupation. Les Siamois ne constituaient qu’une infime partie des troupes composées pour l’essentiel de quelques dizaines milliers de soldats des troupes coloniales (Sénégalais, Malgaches, Algériens et Marocains) qui ont laissé le triste souvenir de nombreuses exactions qui eurent un retentissement énorme dans la presse occidentale et largement amplifiées par la propagande nationaliste allemande. Pour ceux qui avaient passé quatre ans dans les tranchées, le plus souvent en première ligne, ce fut évidemment le « repos du guerrier ». Nous ne faisons pas de l’ « auto flagellation » dans la mesure où les exactions des armées allemandes dans la Belgique et le nord de la France occupés pendant quatre ans furent certaines. « Die schwarze schande » pour les Allemands, la « Honte noire » pour les français.

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PeNotons, à l’honneur de ces quelques centaines de volontaires siamois, que l’on ne parla pas de honte jaune, gelb schande.

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1 février 2015 7 01 /02 /février /2015 02:38
A174. Les dernières missions de la canonnière la Grandière sur le Mékong (1896- 1910)

6. Les exploits de l’enseigne Mazeran et les déboires du lieutenant de vaisseau Jacquemart et de l’enseigne de vaisseau Lesterre, avec  la fin de la canonnière La Grandière en 1910.

Nous avions dans notre précédent épisode suivi avec  le livre de Luc Lacroze  « Les grands pionniers du MékongUne cinquantaine d’années d’aventures. (1884-1935) », les exploits de l’enseigne de vaisseau Simon, qui avec  la canonnière La Grandière avait pour la première fois pu atteindre Luang Prabang le  1er septembre 1895, en partant de Vientiane, puis avait poursuivi sa mission le 11 octobre pour arriver à Tang Ho le 25 octobre 1895. « Simon, avions-nous dit, aurait bien voulu aller au-delà, malgré les ordres du ministre, mais il constata très vite qu’après Tang Ho, le Mékong n’était plus un fleuve, mais « un torrent qui tombait en cascades sur un parcours de huit à dix kilomètres ». Il dut alors renoncer. Après un congé en France, « il sollicitera  sa mise en congé sans solde à compter du 20 août pour servir à la Compagnie des Messageries Fluviales de Cochinchine. » 

 

Vue de la rue principale de Luang Prabang, photo prise par Simon :

A174. Les dernières missions de la canonnière la Grandière sur le Mékong (1896- 1910)

La canonnière le Massie, quant-à elle,  poursuivra une mission jugée inutile par les autorités entre Savannaket et Vientiane, et sera désarmée et cédée à la Compagnie des Messageries le 1er novembre 1897, pour devenir « une chaloupe ordinaire, transportant poste, voyageurs et marchandises », mais le La Grandière n’avait pas fini ses exploits, mais cette fois avec le jeune enseigne de vaisseau Mazeran qui prendra ses fonctions en avril 1896. »

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Les exploits de l’enseigne Mazeran avec la canonnière La Grandière.

Le 1er novembre 1896, Mazeran, après sept mois de sa prise de fonction, envoie un long rapport au gouverneur général Paul Doumer, qu’il transmet avec son appui aux ministres concernés. Ce rapport est un programme d’action, qui s’appuie sur ses propres observations effectuées avec la canonnière ou en pirogue de Xieng Sen à Tang ho (en réalité le Tang Noï et le Tang Luong), qui remet en question l’invulnérabilité du Tang Ho. Après  la description du rapide, il dit avoir découvert un petit couloir, que l’on pourrait dégager avec le fulmi-coton et de la dynamite. Mais surtout, il envisage de monter jusqu’à Xieng Houng (l’actuel Jing Hong), malgré les signes de fatigue observés sur le La Grandière. Il en donne bien sûr les raisons.

A174. Les dernières missions de la canonnière la Grandière sur le Mékong (1896- 1910)

Vue du Mékong à Xieng Sen (Chiang Saen) :

A174. Les dernières missions de la canonnière la Grandière sur le Mékong (1896- 1910)

Un nouvel enjeu dans la rivalité franco-britannique : le Xieng Houng.

Nous avions raconté précédemment comment Simon avait voulu atteindre la principauté de Xieng Kheng, petite ville des Etats Shan passée sous la domination britannique après l’annexion en 1885 de la haute Birmanie, malgré les ordres de Paris. Il avait dû renoncer, ne pouvant aller au-delà de Tang Ho, mais finalement la  convention Salisbury- de Courcelle du 15 janvier 1896, reconnaissait l’influence de la France sur la région de Muong Sing et le Mékong comme frontière entre les Etats Shan et l’Indochine.

Il s’agissait cette fois-ci pour Mazeran d’aller encore plus en amont,  et de tenter d’atteindre Xieng Houng avec la canonnière La Grandière.

 

Xieng Houng (Jinghong) est situé à 21° 59' nord et 100° 49' est :

A174. Les dernières missions de la canonnière la Grandière sur le Mékong (1896- 1910)

Mais que représente Xieng Houng ?

Xieng Houng est la capitale d’une fédération, en principe indépendante, « de 12 districts -les sip song panna-, répartis sur les deux rives du Mékong. Les sept de la rive gauche payaient tribut à la Chine, et ceux de la rive droite à la cour birmane d’Ava. 

A174. Les dernières missions de la canonnière la Grandière sur le Mékong (1896- 1910)

Elle constituait, disait Mazeran dans son rapport, «  la dernière étape de notre marche vers le Yunnan. » L’enjeu était clair : « L’arrivée de la canonnière à Xieng Houng nous donnerait des droits puissants pour l’occupation future de ce pays par la France. Si nous ne nous dépêchons pas, nous trouverons la place prise par les Anglais. »

Mais ce projet ouvrait une nouvelle page de la rivalité franco-anglaise.

Une nouvelle alors circula, qui signalait l’arrivée prochaine de 400 gourkhas et de pièces d’artillerie à Xieng Houng, qui aurait pu justifier l’urgence de la mission de Mazeran.

A174. Les dernières missions de la canonnière la Grandière sur le Mékong (1896- 1910)

On vit alors un balai diplomatique entre le commandant supérieur du Laos, le gouverneur général, le ministre des colonies, le ministre des affaires étrangères, l’ambassadeur l’ambassadeur français à Pékin, le consul à Samao, qui aboutit finalement à une note du 21 avril 1897 du ministre des affaires étrangères adressée à son collègue ministre des Colonies qui exprimait un doute sur cette expédition anglaise contre les Sip Song Penna.

Toujours est-il que dès le 20 mai, l’enseigne Mazeran, faisant fi des doutes exprimés, décide de  monter de Xieng Sen à Tang Ho, en franchissant une quinzaine de rapides, où il est obligé de rester deux mois à cause des eaux trop basses. Il effectuera alors des reconnaissances en pirogue et sera étonné de rencontrer moins de difficultés qu’en 1896. 

A174. Les dernières missions de la canonnière la Grandière sur le Mékong (1896- 1910)

Le 19 juillet, il appareillait de Tang Ho avec pour objectif d’atteindre Xieng Kok et Xieng Lap ensuite situé 20 km en amont, d’où il attendrait les ordres du gouvernement. Mais il fallait pour cela pouvoir passer l’« infranchissable » Tang Ho, et les rapides qui suivent comme le Tang loi, le Tang PhaKheng, le Tang Sen Phi, le Tang Pang, puis le Tang TsaLam, le Tang leui.

Mazeran en fera le récit, et racontera comment plusieurs fois il risquera la mort. Ainsi, par exemple s’il franchit sans difficulté le Tang Ho, passe le Tang Ho Luong avec guère plus de 6,5 kilos de pression, la canonnière va toucher des roches dans le petit rapide du Tang Lot et y cassera son gouvernail. Il faudra 10 jours pour le réparer, avant de repartir le 31 juillet et attaquer le Tang PakKeng que Mareran redoute. Il y vivra une situation critique avec un tronc d’arbre dans l’hélice qui stoppera la machine, deux hommes qui se jetteront à l’eau pour y remédier,  une ancre qui cédera, l’autre qui tiendra, et le sentiment de l’avoir échappé belle. En fin de matinée, les redoutables Tang Sam  Sao et PhaPhouKhao seront franchis sans difficulté. L’équipage se reposera le lendemain 1er août devant le village de Paleo, un gros village de la rive droite. 

A174. Les dernières missions de la canonnière la Grandière sur le Mékong (1896- 1910)

Il fallait affronter ensuite le terrible Tang Pang, le dernier obstacle avant Xieng Kok, composé en fait de cinq rapides, et qui constituaient pour Mazeran «  à part les chutes de khône, jamais le Mékong n’avait présenté d’obstacle aussi terrible, aussi dangereux pour un navire de la force de la Grandière. »

Ils repartirent le 2 août, mais une reconnaissance en pirogue constata le manque d’eau et ils durent attendre jusqu’au 6 août, avant de se lancer en ayant soin d’envoyer deux pirogues en avant pour prêter secours en cas d’accident. Ils auront au 3 ème rapide le sentiment d’avoir échappé à la mort pour la 3ème fois depuis Tang Ho, après avoir vu la canonnière perdre sa pression, s’immobiliser, ne pouvant plus avancer, amorcer un léger recul, et sur un effort de la chauffe, pouvoir enfin avancer. Ouf, ils étaient passés, encore une fois, et atteindront Xieng Kok et Xieng Lap.

Ils devront toutefois attendre presque trois mois avant de recevoir fin octobre 1897, les ordres  de Paris. Paris a été surpris d’apprendre par Paul Doumer, le gouverneur général, que La Grandière est à Xieng Lap. 

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Si Paris remarque l’exploit, il n’apprécie pas d’avoir été mis devant le fait accompli. Aussi après un échange de messages, le ministre des colonies adressera le 25 octobre 1897, un ordre formel et sur un ton vigoureux au gouverneur général :

« Interdisez La Grandière dépasser frontière avant que vous ayez reçu autorisation expresse du gouvernement, que rien ne parait motiver actuellement ».

C’en était fini de l’ambition de Mazeran, qui restera encore près de  5 mois sur le La Grandière dans le petit bief Xieng Kok-Xieng Lap, avant d’être remplacé le 1er février 1898 par le lieutenant de vaisseau Jacquemart.

Xieng Kok

Xieng Kok

Xieng Lap

Xieng Lap

L’ère des pionniers était terminée quand le lieutenant de vaisseau Jacquemart prend ses fonctions sur La Grandière en juin 1898.

Il restera trois années jusqu’ au 3 mars 1901, quand il quittera alors Xieng Kok, pour Saïgon, où il  rédigera son rapport du 10 mai au 15 juin 1901.

Il y racontera ses déboires, ses problèmes de personnel, ses attentes pour voir compléter son équipage européen, comme le quartier-maître mécanicien, pourtant si indispensable qui n’arrivera que le 15 avril 1900, malgré la demande exprimée par son prédécesseur en avril 1898.Il critiquera la politique menée par les administrateurs, qui occasionneront des rapports tendus avec le résident de Muong Sing, le résident supérieur Tournier à Vientiane. Il eut surtout le sentiment de son inutilité, surtout quand par exemple, ayant obtenu de pouvoir descendre à LuangPrabang afin d’étudier la navigabilité du Mékong, il se voit refuser l’atlas du fleuve dressé par ses prédécesseurs, ou bien encore, quand à peine arrivé à LuangPrabang (19 octobre 1900) il reçoit l’ordre de Paul Doumer du 26 novembre de retourner à Xieng Kok. Bref, il ne vit d’issue qu’en demandant sa relève qui lui fut accordée. Il quitta Xieng Kok le 3 mars 1901, sans remplaçant.

Le La Grandière avait peu navigué pendant son séjour et même avait été mis deux saisons sèches en cale sèche.

 Le nouveau commandant de La Grandière, l’enseigne de vaisseau Lesterre, ne sera désigné qu’en septembre 1901. Lacroze dira peu sur sa mission, si ce n’est qu’elle fut assez imprécise et que Lesterre bénéficia de l’appui de Paul Doumer le 16 octobre 1902, pour être mis sur le tableau d’avancement, pour « un dangereux voyage en amont de Xieng Kok avec le La Grandière, en vue de se rapprocher de la frontière chinoise. » Nous n’en saurons pas plus.

Le temps des pionniers officiers de marine  était terminé.

« Le La Grandière redescendra à Vientiane aux hautes eaux de 1903. Elle y sera désarmée puis cédée aux Messageries, comme l’avait été sept ans auparavant le Massie. » Après un rajeunissement, elle fera plusieurs voyages de Vientiane à LuangPrabang. « Le 10 juillet 1910, en descendant le fleuve, La Grandière coulera avec ses passagers dans le Keng Luong, qu’elle avait franchi pour la première fois quinze ans plus tôt, le 30 août 1895, aux ordres du lieutenant de vaisseau Simon. »

Que d’aventures, d’exploits pour arriver à un bilan que Lacroze juge remarquable :

« Vers 1898, un voyageur mettait entre 65 et 80 jours pour aller de Saïgon à LuangPrabang, au prix de douze à quinze transbordements. Il ne mettait plus en 1924 que de 43 à 45 jours ; le nombre de transbordements est sensiblement le même. Vers 1935, la durée du voyage était réduite à 35 ou 37 jours et le nombre de transbordements à sept ou huit. La durée du trajet a donc été pratiquement réduite de moitié et le confort s’est considérablement accru. Les trois quarts du parcours –en durée- s’effectuaient en pirogue en 1898 ;  le voyage se fera en totalité en chaloupe ou en piromoteur en 1935. » Mais le transport des marchandises sera aussi lent qu’il y a 50 ans.

Bref, le Mékong ne constituait pas la bonne voie commerciale pour désenclaver le Laos, telle que l’avaient rêvé les pionniers du Mékong. Et la route l’emportera sur le fleuve. (Cf. ch. 22) Mais que d’aventures, d’expéditions pour arriver à ce constat.

                                                ---------------------------------

Merci M. Luc Lacroze de nous avoir fait connaître ces pionniers, ces aventuriers du Mékong. Nous ne pouvons que renvoyer nos lecteurs à votre livre : 

« Les grands pionniers du Mékong. Une cinquantaine d’années d’aventures. (1884-1935) » (L’Harmattan, 1996)

A174. Les dernières missions de la canonnière la Grandière sur le Mékong (1896- 1910)
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9 août 2014 6 09 /08 /août /2014 23:02

Nous avons dans notre article sur l’ambassade siamoise de 1861 et la réception impériale au château de Fontainebleau (1) inséré la reproduction que l’on trouve partout du tableau de G.L. Gérôme, spécialiste des reconstitutions historiques, représentant les ambassadeurs du Siam rampant devant Napoléon III et l’Impératrice Eugénie.

Autoportrait

Nous avons ultérieurement appris qu’il existait une copie de cette toile au palais royal de Bangkok (2) dans le « Audience hall of the Chakri mahaprasat throne hall » au Grand Palais. L’auteur de l’article en référence ajoute qu’il s’agit d’un cadeau de Napoléon III au roi Mongkut qui est l’œuvre du peintre Jean-Marius Fouqué (sic), qui, sans doute, « himself brought and presented the painting to King Mongkut ... as he was later appointed as the personnal artist to the thai royal court »

 

bangkok-chakri-mahaprasat-interior

 

Qui était donc ce Jean-Marius Fouque (et non Fouqué) qui serait devenu peintre officiel de la Cour ?

Son deuxième prénom sent immanquablement la Provence. Lorsqu’on cherche quelque renseignement sur un peintre provençal, on consulte l’ouvrage de l’avignonnais Etienne Parrocel, l’incontestable pionnier de l’histoire de l’art provençal (3). Il s’agit de l’Arlésien Jean-Marius Fouque, que Parrocel a fort bien connu et auquel il consacre une longue notice, mais son ouvrage s’arrête en 1862 donc très probablement avant un épisode siamois et nous laisse sur notre faim ?

Un ami aussi Arlésien qu’érudit nous apprends que Fouque a sa rue à Arles dans le quartier de Trinquetaille dont une revue érudite dit quelques mots « ….Jean Marius Fouque est né à Arles le 22 juillet 1822. Il étudia la peinture sous la direction de Granet et de Lestang-Parrade. Admis à l’école des beaux-arts en 1826, ayant visité l’Extrême-Orient devint peintre officiel du roi de Siam. Il exposa au salon de Paris de 1846 à 1879. Il fit des tableaux d’histoire, des sujets mythologiques et des portraits (en particulier celui du sculpteur Pradier) » (4). La référence à Pradier va nous ouvrir une première porte.

Nous avons alors sollicité les lumières de Monsieur Gérard Bruyère, bibliothécaire et documentaliste de nombreuses institutions lyonnaises (5). Qu’il soit ici remercié des précieux conseils qu’il nous a donnés. Le sculpteur Pradier était un ami du peintre, qui en fit d’ailleurs un fort beau portrait.

 

Fouque-Pradier(MAH)

 

Ce sculpteur a aussi un admirateur, Monsieur Douglas Siler qui lui consacre un très beau site Internet (6). Il nous a lui aussi donné de précieux renseignements, qu’il en soit également remercié. Peut-être allions-nous trouver enfin de plus complets renseignements sur l’épisode siamois ?

***

Avant d’en arriver au Siam, quelques mots seulement sur ce peintre que l’on classe habituellement dans la catégorie des « petits maîtres » (7).

Parrocel le fait naître le 22 juillet 1822 à Arles (8) (9). Il en fait l’élève de Lestang-Parrade et de Cogniet (10).

Le peintre a surtout fait l’objet d’une très complète étude de Philippe (malheureusement décédé il y a peu) et Françoise Dumoulin-Palliez publiée sur le « forum Pradier » en 2003 (6) et dans le «  Bulletin des amis du vieil Arles » (11), accompagnée de solides références.

 

Son père, Honorat était un serrurier probablement modeste et nous ignorons tout de Marguerite Barbier sa mère. Il aurait bénéficié de la protection de Réattu, un grand peintre arlésien et de Huard, directeur de l’école des beaux-arts d’Arles pour obtenir une bourse et « monter » à l’école des beaux- arts de Paris. Ami intime du sculpteur Pradier, les portes du Salon lui sont ouvertes dès 1846. Bénéficiaires de puissants appuis, il est bénéficiaire aussi de nombreuses commandes officielles ce qui explique probablement la commande par le ministère des affaires étrangères d’une copie du tableau de Gérome ainsi que Mr et Mme Dumoulin l’ont vérifié dans les archives. Ils ont également eu confirmation  par les « services culturels » de Thaïlande de son passage dans le pays.

 

Dans quelles conditions obtint-il le statut de « peintre officiel » de la cour et fut-il décoré de l’ « ordre de l’éléphant blanc »,

 

 

elephqnt

 

nous n’avons malheureusement pas pu en savoir plus. Son lointain descendant direct, Monsieur Nicolas Raphaël Fouque, avec lequel Monsieur Douglas Siler a eu l’amabilité de nous mettre en rapport, nous a confirmé avoir eu en mais les documents accréditifs perdus ce jour dans sa famille.

Grand voyageur aussi, on le retrouve en Suisse, en Russie peut-être (12) et peut-être aussi aux Amériques puisque nous apprenons, toujours sur le « forum Pradier », l’existence à Bogota de deux portraits de son pinceau, deux dames au nom évidemment espagnol, datés de 1852 (13) ?

Toujours est-il qu’il expose au salon de 1870 un portrait de Rama V qui serait actuellement dans un palais de Bangkok ( ?) et qui eut les honneurs (si l’on peut dire) d’une caricature de Cham de plus ou moins bon goût (14).

caricature copie

Bien impliqué dans le petit monde des notables de l’empire, après s’être attiré les sarcasmes de Cham qui avait au moins le mérite du talent, Fouque s’attire ceux d’un imbécile que nous aurons la charité de ne pas citer. Il expose à un salon un « Vénus et Adonis », le critique commente «  Monsieur Fouque aurait été bien embarrassé de trouver à Arles, sa ville natale,  une belle femme amoureuse d’un chasseur ». En voilà un qui ignorait que depuis les Romains, de toutes les femmes de Provence, les Arlésiennes ont toujours été considérées à juste titre comme les plus belles (15) !

***

Les liens de Fouque avec le Siam semblent toutefois avoir été ténus en admettant même qu’il y ait posé les pieds ? Il n’a en tous cas pas succombé à ses charmes.

Le titre de « peintre officiel » est évidemment honorifique et il ne semble pas qu’il reste en Thaïlande d’autres souvenirs de lui que la reproduction de la toile de Gérome et le portrait du salon de 1870 dont nous ignorons où il se trouve.

Sa descendance est toujours vivante, loin à la fois du Siam et de la peinture ! Nous devons à Monsieur Nicolas Raphaël Fouque ces renseignements dont nous le remercions particulièrement : Le peintre trouve l’amour à Lorient où il épouse une demoiselle Leray

 

Epouse

 

 

De ce mariage, un premier fils, Emile,

 

Emile

 

après avoir été ténor à l’opéra d’Oran, meurt en Egypte comme agent du Canal de Suez. Le second, Adrien, né en 1849

 

Emile

 

épouse le 12 juin 1878, Mathilde Cournet,

 

Mathilde Cournet refusé au salon de 1877

 

nièce de Frédéric du même nom qui a participé à la résistance contre le coup d’état de 1851 (16) et dont le fils Frédéric fut un ardent communard.

 

cournet

 

Hippolyte Fouque, fils d’Adrien, épouse Marie Bridoux  qui était la fille du général Marie-Joseph-Eugène Bridoux,

 

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le premier des quelques dizaines de généraux de l’armée française à être tombé au front face à l’ennemi dans les premiers jours de la guerre de 14 et qui a laissé son nom au campus de l’Université de Metz.

 

General

 

Son fils Eugène-Marie Louis, pour sa part également officier de cavalerie, fut secrétaire d’état à la guerre et sous- secrétaire d’état à la défense nationale du gouvernement de Vichy

 

Bridoux_Eugene-Marie-Louis.jpg

 

pendant que Hippolyte Fouque entrait en résistance. Il est l’arrière grand-père de Nicolas Raphaël Fouque, lui-même haut fonctionnaire et romancier talentueux. C’est aussi à Monsieur Nicolas Fouque que nous devons les photographies des membres de sa famille qui illustrent cet article, collection actuellement aux Musée des beaux-arts de Nantes.

 

Voilà qui nous éloigne à la fois du Siam et de la peinture !

 

***

Ne retenons donc de ce « petit » mais talentueux maître que ce qu’en dit Parrocel : « Fouque est aujourd’hui compté parmi les artistes de mérite et ses productions brillent par la puissance et la richesse du coloris ». Il appréciait tout particulièrement le portrait de la fille du peintre Réattu, présentement au musée Reattu d’Arles (17).

 

MMe Reattu

 

***

Nous n’en saurons malheureusement pas plus sur l’épisode siamois de ce peintre talentueux et voyageur. Remercions chaleureusement tous ceux qui nous ont donné les éléments permettant de rédiger ce bien modeste hommage à Marius Fouque.

 

 Epose du peintre et ses deux fils

L'épouse du peintre et ses deux fils

________________________________________________________________

 

Notes 

 

 (1) A 54 : « Le Siam au Château de Fontainebleau : L'ambassade siamoise du 27 Juin 1861 ».

 

(2) Article de Dominique Le Bas in « Aséanie », 3, 1999 : « La venue de l’ambassade siamoise en France en 1861 ».

 

(3) « Annales de la peinture … histoire des écoles d’Avignon, d’Aix et de Marseille ... » publié à Marseille en 1862.

 

Annales de la Peinture (1)

(4) « Bulletin des amis du vieil Arles », numéro 80 de décembre 1992.

 

(5) Musée des tissus, musée des arts décoratifs, archives municipales, musée des beaux-arts.

 

(6) http://www.jamespradier.com/

 

(7) Le terme est utilisé avec une certaine condescendance par les « bobos » de l’art. Il est appliqué à tort et à travers à une pléthore d’artistes actifs tout au long du XIXème siècle et au début du XXème siècle, pour lesquels l’histoire de l’art n’a pas encore trouvé de case. La table alphabétique de l’ouvrage de Parrocel donne plus de 1.400 noms dont la plupart sont des « petits maîtres » même si ce sont de bons et grands peintres. Les médias et la cupidité des marchands de tableaux sont responsables du passage aux oubliettes de grand nombre de nos artistes provençaux et français. Il y a « la cour des grands » que tout le monde connait … et les autres !

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(8) Revenons très rapidement sur ce que nous écrivons, « à Arles », comme nous écririons « à Avignon ». Est-ce que vous allez « en » Argenteuil ? « En » est un régionalisme. Le Comtadin dit « vau (je vais) à-n Avignoun », le provençal « vau à-n Arle » cependant il ne s’agit pas de la préposition « en » mais d’un « n » euphonique. Ils diront de même « vau à-z Ais » ou « vau à-z At » (Aix et Apt) avec un « z » euphonique.

Dire autrement est pédanterie journalistique.

 

(9) Il y a un doute sur la date exacte de sa naissance : Wikipédia le fait naître le 2 juillet 1819 ainsi que le Bénézit, et mourir à Lorient le 11 avril 1880. Les registres d’état civil de ces deux communs ne sont pas numérisés à ce jour. Retenons la date citée par Parrocel qui l’a connu.

 

(10) Sur ces deux peintres, voir le « Dictionnaire des artistes de l’école française au XIXème » par Charles Gabet, Paris 1834…700 pages de talents, tous pratiquement  oubliés aujourd’hui.

 

(11) numéro 140, mars 2009.

 

(12) On retrouve la présence dans une vente aux enchères à Moscou en 2012 d’une très belle toile représentant un immigré français au service du Tsar, Joseph Octavien Marie Pourroy de l'Aubériviére, Comte de Quinsonas.

 

russe 25.000 euros

 

(13) http://www.jamespradier.com/Texts/Courrier_Ortiz_6-11-04.php

Tableau Bogota

(14) Le caricaturiste Cham, en réalité d’une vieille famille aristocratique, exerçait son talent féroce au détriment de la famille impériale et tous les ans au détriment des artistes qui avaient été admis à l’honneur d’exposer au Salon. Or, Fouque est tout autant que Gérome ou Winterhalter l’un des peintes officiels du régime. Le Musée d’Orsay possède de lui la copie du célèbre portrait de l’Impératrice par Winterhalter. Dans la notice des œuvres du musée, il nous est dit « Une des nombreuses copies du portrait commandées par l'Etat à Fouque, notamment en 1854, 1857, 1868, 1870. Copie d'après le portrait officiel de l'impératrice par Franz Xaver Winterhalter exposé au Salon de 1855 ».

Il ne faut donc point s’étonner de cette raillerie. Nous devons la reproduction de cette caricature à l’obligeance de Monsieur Douglas Siler.

 

(15) L’innocence de la Mireille de Mistral, la beauté fatale de l’Arlésienne de Daudet, leur grâce est légendaire et a bien dépassé les frontières du pays d’Arles. Les comtadines ne sont pas oubliées mais le Comtat-Venaissin n’est pas la Provence.

 

Arlesienne.jpg

 

(16) … dont parle Victor Hugo dans l’ « Histoire d’un crime ».

 

(17) Ce lieu magique de la ville d’Arles ne s’honore peut-être pas outre mesure d’une collection de dessins d’un peintre « cubiste » responsable de cette Arlésienne (???)

 

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qui appartenait probablement plus au genre des imposteurs qu’à celui des grands ou petits maîtres !

 

 

 

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4 juin 2014 3 04 /06 /juin /2014 23:02

Pavie auto portraitEmployé des « postes et télégraphe », vice-consul, explorateur, écrivain, ministre - résident de France au Siam, ambassadeur de France.


Pavie, « pionnier de la France au Laos ». C’est sous ce titre que la France lui rendit hommage en éditant en 1947 un timbre à son effigie. L’Indochine française lui avait rendu le même hommage en 1947. Les archives nationales d’outremer lui consacrent un site remarquablement construit : pavie.culture.fr

 

A Pavie

 

PAVIE 02

Nous sommes à l’époque faste de la colonisation « à la Jules Ferry ». Nos élus radicaux et francs-maçons ont entendu sans frémir ces propos tenu par Ferry en juillet 1885 : « Messieurs, il y a un second point, un second ordre d’idées que je dois également aborder (...) : c’est le côté humanitaire et civilisateur de la question. (...) Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. (...) Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. (...) Ces devoirs ont souvent été méconnus dans l'histoire des siècles précédents, et certainement quand les soldats et les explorateurs espagnols introduisaient l'esclavage dans l'Amérique centrale, ils n'accomplissaient pas leur devoir d'hommes de race supérieure. Mais de nos jours, je soutiens que les nations européennes s'acquittent avec largeur, grandeur et honnêteté de ce devoir supérieur de la civilisation.»

 

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Une seule mais sévère réplique à ces propos vint de Clémenceau :

 

clemenceau_doizy_1.jpg

 

« Je ne comprends pas que nous n'ayons pas été unanimes ici à nous lever d'un seul bond pour protester violemment contre vos paroles. Non, il n'y a pas de droit des nations dites supérieures contre les nations inférieures. Il y a la lutte pour la vie qui est une nécessité fatale, qu'à mesure que nous nous élevons dans la civilisation nous devons contenir dans les limites de la justice et du droit. Mais n'essayons pas de revêtir la violence du nom hypocrite de civilisation. Ne parlons pas de droit, de devoir. La conquête que vous préconisez, c'est l'abus pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires pour s'approprier l'homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur. »


La colonisation, c’est à la fois les canonnières de la république et le goupillon des missionnaires sans oublier les banquiers. Pavie n’était pas un militaire dans l’âme, pas plus un missionnaire et encore moins un financier.


 Mais qui est-il donc ?


Résumons très brièvement la vie de l’ « explorateur aux pieds nus » 

Il est né dans un milieu modeste en Bretagne, à Dinan, la patrie de du Guesclin, en 1847.


acte de naissance

 

Il devint aussi franc-maçon (1).

 

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Il est engagé volontaire à dix-sept ans dans un régiment de ligne. Vocation d’un breton pour les terres lointaines ? Sous-officier de Marine, libéré en 1868, il n’était encore en 1880 qu’un simple petit employé des télégraphes, quand le gouverneur de la Cochinchine, Le Myre de Villers (2), à l’attention duquel il avait su s’imposer par son enthousiasme, lui donna l’occasion de prendre son envolée, pour reconnaître diverses régions de la Cochinchine et surtout étudier la création d’une ligne télégraphique entre Phnom-Penh et Bangkok. Sa voie était désormais tracée. Pendant 5 ans, il parcourt le Cambodge en rapportant de ses voyages une énorme documentation, les éléments d’une première carte des pays traversés...  


Il sut ainsi s’attirer l’amitié des « indigènes », étudia leur langue, se passionna pour l’étude du passé glorieux des anciens khmers. Peut-être crée-t-il volontairement son personnage, avec son grand chapeau de paille, (à l’époque la mode était au casque « colonial »), et sa barbe de missionnaire et pieds nus... A cela, rien d’étonnant, je ne suis pas convaincu qu’à Dinan au milieu de XIXème, tout le monde ait eu une paire de chaussures autrement que pour aller à la messe du dimanche et autre chose qu’une paire de sabots pour le quotidien. Mais en exergue de ses ouvrages, il préfère donner de lui un tout autre portrait plus conventionnel !

 

Nommé vice-consul

 

Le désir perpétuellement renouvelé auprès de ses supérieurs de compléter ses recherches par l’exploration méthodique des régions laotiennes lui valut alors d’être nommé au poste de vice-consul de deuxième classe à Luang-Prabang, poste créé en 1885 avec l’accord du gouvernement siamois, avec pour mission officielle de « rechercher les voies de communication unissant à l’Annam et au Tonkin les pays dont nous revendiquions la possession ».

Un bref séjour en France et il revient à Bangkok pour vivre son rêve sans avoir compté sur le mauvais vouloir des Siamois. La création de son poste avait fait l’objet d’une convention provisoire du 7 mai 1886 contenant de façon plus ou moins claire la reconnaissance de la souveraineté du Siam sur les principautés laotiennes. L’exéquatur lui fut refusé par le gouvernement siamois et il dut rejoindre son poste de Luang Prabang dans des circonstances difficiles.

 

La première mission (1887-1889)


Arrivé à Luang Prabang en février 1887, il est accompagné de huit compagnons cambodgiens et d’un fonctionnaire siamois « chargé de l’assister dans ses rapports avec les autorités du pays ». Il tombe sous le charme du pays ! L’administration locale siamoise fait tout pour l’isoler du roi, des mandarins et de la population. Il réussira néanmoins malgré une étroite surveillance à causer avec les indigènes, gagner leur sympathie, s’attire de solides amitiés par l’intérêt qu’il manifeste pour l’histoire et les coutumes du pays et réussit à conquérir l’amitié d’un roi chéri de son peuple et sous tutelles des « agents de l’étranger siamois ». Il est dés lors convaincu que les Siamois n’ont rien à faire dans ce pays. Il en retient aussi la possibilité de se mettre en route pour réaliser le but principal de sa mission, trouver une voie pratique pour le Mékong au Tonkin.

 

En 1887, c’est le sac de Luang Prabang par le pirate Deo-Van-Tri.

 

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Pavie sauve la vie du vieux monarque. Il réussit à retrouver les vieux manuscrits royaux au complet qui lui permettront avec l’aide de traducteurs d'écrire l’histoire du « royaume du million d’éléphants » et il y acquiert en tous cas la certitude que la suzeraineté du Siam sur ce pays est toute récente et sans fondements historiques. Il est d’ores et déjà acquis à l’idée de donner le Laos à la France. Les cantons thaïs sont reconnus français en 1888. En janvier 1889, il est de retour à Luang Prabang et reçoit du vieux roi et de la population un accueil chaleureux. Il est de retour en France en 1889 avec la certitude que les prétentions de Bangkok sur le Laos sont éminemment discutables.

 

La deuxième mission (1889-1891)

 

Après un bref retour en France, nul ne parut au gouvernement plus qualifié que Pavie pour occuper le poste de consul général chargé des fonctions de ministre résident de France au Siam. La seconde mission fut essentiellement une mission de relevés géographiques et topographiques qui conduisit Pavie et ses collaborateurs à « la grande carte d’Indochine ». Pavie et ses compagnons ne sont pas des explorateurs qui passent mais des explorateurs qui lèvent leur itinéraire  (tous les levés des officiers ont été faits à terre en comptant les pas) prennent des observations et réalisent un travail scientifique durable.

 

La troisième mission (1892-1895)

 

La multiplication d’incidents frontaliers suscite une vive animation dans les milieux coloniaux du parlement. Le massacre de soldats (allégué mais rien n’est moins sûr) et de nationaux français (allégué mais il semblerait qu’il s’agissait d’Anglais, les Siamois ne firent pas la différence) suscite une intense émotion en France.

 

PAVIE 04

 

Le talent de Pavie et les amitiés qu’il entretient dans les milieux proches du gouvernement ne réussissent pas à éviter l’affrontement. En mai 1893, trois colonnes ont pour instruction d’occuper la rive gauche du Mékong tenue « indument » par les Siamois, manifestant la volonté du gouvernement français de considérer le fleuve comme la séparation naturelle du Siam et de l’Indochine française. Le choix était discutable historiquement mais avait le mérite de la clarté.

 

Le Siam se prépara alors à la guerre en mettant l’embouchure de la Djaophraya en état de défense. Les navires français forcèrent le passage et la cour se retrouva sous la menace des canons de deux modestes navires français.


PAVIE 05

 

La marine thaïe, quoique conseillée ou commandée par des officiers allemands et danois (nous avons déjà parlé du très incompétent contre-amiral qui se prétendait « de Richelieu » dans notre article « Monsieur Duplessis de Richelieu, Commandant en chef de la marine siamoise en 1893 ».) fit piètre figure. Auguste Pavie fut alors chargé de transmettre un ultimatum au gouvernement siamois en plusieurs points :


- reconnaissance des droits de l’Indochine française sur la rive gauche du Mékong et ses iles,

- évacuation des postes siamois établis sur cette rive

- satisfactions exigibles pour les massacres de nos nationaux et indemnisation aux familles des victimes

- indemnité de deux millions de francs pour les dommages causés et dépôt immédiat d’une somme de trois millions en garantie de l’ensemble des satisfactions pécuniaires.


Le Siam tenta alors de tergiverser, sous l’appui escompté des Britanniques mais ceux ci refusèrent de s’ingérer dans le conflit et le Roi dut s’incliner sans réserve devant l’ultimatum de juillet. Alors fut signé le traité de 1893. (Cf. supra, notre article 1893)

 

Voilà l’œuvre de sa vie, la conquête du Laos, conquête pacifique s’il en fut, conquête « des cœurs par l’amour et le dévouement ». Avec son fidèle second, Lefèvre-Pontalis, ils réussirent ainsi à rallier à « notre paix » non seulement Cambodgiens et Laotiens mais jusqu’aux massacreurs chinois de Deo-Van-Tri notre ancien ennemi.

 

En 1905, il atteint le sommet de sa carrière, il devient ambassadeur de France, grand officier de la Légion d’honneur, 

 

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et prend sa retraite, non seulement pour jouir en France de sa gloire de diplomate mais aussi celle, plus personnelle encore, de savant et de découvreur, car ce fondateur d’empire qui a donné 280.000 kilomètres carrés à la France, a laissé derrière lui une œuvre propre immense (avec l’aide de ses nombreux collaborateurs), 30.000 kilomètres de levées géographiques, itinéraires et un immense amas de faits des « Documents de la mission Pavie ». À partir de 1879 et pendant seize ans, il a ainsi parcouru, en utilisant tous les moyens de transport existants, des territoires inconnus et parfois inhospitaliers. Ses responsabilités diplomatiques n’ont pas éteint celles de l'explorateur et de l’écrivain. 

 

Pavie refusa dès son retour en France tout poste officiel. Peut-être eût-il pu changer le cours à venir de l’histoire du Laos français ? Ce n’est qu’à la suite des accords de Genève en 1954 que les Français rendirent au Laos leur pleine souveraineté, après 60 ans de protectorat, une présence française plus ou moins bien acceptée (par les élites) dans la mesure où elle avait tout simplement empêché l’absorption du pays par le Siam.  

 

N’épiloguons pas sur son rôle « politique » (« Il a donné le Laos à la France »), ne retenons que son œuvre écrite, que saurions-nous de la Gaule et de « nos ancêtres les gaulois » si Jules César qui l’a conquise brutalement et plus encore ne nous avait narré le résultat de ses observations pendant 10 ans ? Nous avons oublié sa férocité pour ne retenir que ses « Commentaires ».

Il mérite, beaucoup plus que Jules Ferry d’avoir son attaché à des écoles, des avenues, et sa statue. Son buste dans sa ville natale demeure.

Il a légué à la ville l’immense collection de ses notes et écrits, confiés à la bibliothèque municipale qui a constitué un fonds « Auguste Pavie ».

Une première statue édifiée à Vientiane dans les années 30, après diverses péripéties, se trouve actuellement dans les jardins de l’ambassade après que le gouvernement lao eut exigé qu’elle soit invisible de l’extérieur.

PAVIE 07

 

Une autre à Luang Prabang a disparu et il n’en existe qu’une reproduction dans une propriété privée appartenant probablement à un admirateur ! Ne demandons pas aux colonisés de se faire les apologistes du colonisateur ! On a pu dire de lui « Il était un agent de l’impérialisme colonial, mais il n’était pas aussi brutal que les autres »

PAVIE 08

 

Il appartient à ceux qui, tels Savorgnan de Brazza (qui a donné à la France le Congo dont l’Italie ne voulait pas), ont constitué notre Empire colonial et dont la mémoire est pure de sang humain.

 

1004888-Pierre Savorgnan de Brazza


***

Dire que ses affinités maçonniques n’ont probablement pas nui à sa carrière, ce n’est pas dénigrer ses qualités intrinsèques (3). Elles lui ont peut-être toutefois valu une ascension fulgurante dans l’ordre de la Légion d’honneur : chevalier « comme commis de 1ère classe des postes et télégraphes en Cochinchine » en 1884  au titre du Ministère de la marine (après quatre années de service seulement !), officier « sur le rapport du ministre des affaires étrangères » en 1888, commandeur « comme ministre plénipotentiaire » 1896

 

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et enfin, son bâton de maréchal, Grand officier en 1906. Si l’on peut comparer ce qui est comparable, Monseigneur Jean-Louis Vey, arrivé au Siam en 1865, dont l’œuvre fut immense (écoles et hôpitaux) fut honoré d’un simple titre de chevalier qu’il dut attendre jusqu’en 1898 (4).

 

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***

Nous pouvons simplement souligner que ces « libres penseurs, incarnant les idéaux républicains de leur temps » et Pavie en particulier auquel – paraît –il – la maçonnerie asiatique doit beaucoup (5) n’ont jamais admis les indigènes dans leurs loges et ce au moins jusque dans les années 20 (6).

C’est ce qui a permis d’affirmer à Claude Gendre non sans un certain sens de la provocation « La franc-maçonnerie- mère du colonialisme - le cas du Vietnam » (7).


L’introduction à cet ouvrage est claire :


« Les francs-maçons du XVIIIème siècle justifiaient le colonisation pour des raisons idéologiques libératrices, à la différence de l’Etat qui y trouvait un intérêt géopolitique et économique. A la fin du XIXème siècle, on assiste à l’accession au pouvoir des républicains modérés, presque tous francs-maçons. A la différence des maçons républicains « radicaux » comme Clémenceau …qui ironisait sur le « droit » de civiliser les barbares à coups de canons, les modérés, majoritaires sont sensibles aux théories pseudo-scientifiques ... justifiant la colonisation par un racisme avéré. Ces républicains opportunistes et francs-maçons, d’ailleurs unis par une étrange alliance objective avec les milieux de la droite cléricale « missionnaire » fourniront aux intérêts économiques des colons un voile commode, un artifice idéologique, pour rendre le colonialisme prétendument soluble dans les valeurs de la république ».

« Liberté, Égalité, Fraternité » certes, mais avec quelques failles dont Pavie ne fut pas exempt.

 

 

------------------------------------------------------------------------

(1) Il a (ou aurait) été initié à la Loge de Saigon « le réveil de l’orient » dépendant du Grand Orient, le 20 février 1882 probablement à l’instigation de Le Myre ?  Première loge du Grand Orient en Indochine, celle-ci avait pour objectif avoué (nous retrouvons les propos de Jules Ferry) « … de répandre les bienfaits de notre civilisation dans ces pays à peine ouverts à la civilisation européenne ».

 

loge.jpg

 

Il est difficile de trouver des éléments précis sur cette loge dans la mesure où, après avoir été victime de la législation antimaçonnique de Vichy la franc-maçonnerie indochinoise a été totalement éradiquée après la chute de Saigon en 1975, ses responsables envoyés en camps de rééducation et ses archives très probablement détruites. La franc-maçonnerie reste discrète sinon secrète sur le nom de ses membres. « L’annuaire maçonnique universel pour 1889-1890 » se contente de lister la loge de Saigon sans précision de noms.


(2) Lui-même probablement affilié à la maçonnerie, comme « son » ministre des affaires étrangères de l’époque, Jules Ferry ! Plus tard, Le Myre, qui n’était plus fonctionnaire en Cochinchine mais député « républicain progressiste » de Cochinchine, manifesta toutefois une vive hostilité à l’application de la législation anticléricale dans les colonies, caressant en cela son électorat catholique « dans le sens du poil ». Il est à noter que la loge de Saigon fit de nombreuses démarches pour que la Loi de séparation de 1905 fut appliquée en Cochinchine, soutenue en cela avec force par la loge de Nouvelle Calédonie (Frédéric Angleviel « Contribution à l'histoire de la franc-maçonnerie en Océanie. La loge Union Calédonienne, 1868-1940. » In : « Journal de la Société des océanistes. » ).

Pavie lui fit un vibrant éloge funèbre publié dans le « bulletin de la société de géographie de Paris » en 1918.

 

(3) La mainmise à cette époque des milieux maçonniques « omnipotents dans les colonies » (plus encore que dans l’administration sur le territoire national) a été dénoncée avec virulence dans un réquisitoire prononcé par le procureur général près la Cour d’appel de Saigon en 1917 dans une affaire concernant un notaire véreux et radié, cité dans « le Figaro » du 6 août 1932, un article qui pourrait faire la joie du Procureur de Montgolfier « La maffia judiciaire d’Indochine ».


(4) Il faut en principe pour être décoré à titre civil au grade de chevalier «  au moins 20 ans d’activités assorties de mérites éminents ».

Voir le site de la Grande Chancellerie :

http://www.musee-legiondhonneur.fr/00_koama/visu_lh/index.asp?sid=320&cid=10884&cvid=10920&lid=1


(5) « Auguste Pavie et la franc-maçonnerie en Indochine » par Claude Dermy de Champassac cité sur le site de la Grande Loge de France (GLF).

Son souvenir est en tous cas – paraît-il - toujours vivant dans certaines loges. A l’occasion des querelles fratricides qui ont perturbé le fonctionnement de la Grande Loge nationale Française (GLNF) et ayant abouti à l’éviction du grand maître François S… en 2013, ses mânes ont été évoquées à diverses reprises par certaines loges restées fidèles au Grand maître contesté.


(6) «  Les Vietnamiens dans la franc-maçonnerie coloniale » par Jacques Dalloz in « Revue française d'histoire d'outre-mer »  tome 85, n°320, 3e trimestre 1998. pp. 103-118.

 

(7) Ouvrage de Claude Gendre (2011). Claude Gendre, ingénieur et maître ès lettres se présente comme engagé de longue date dans la défense des langues et cultures identitaires, il est coauteur de « Ecole, histoire de France et minorités nationales » (Edition Fédérop 1979).

 

 


 

 

 

 

 

 

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13 mars 2014 4 13 /03 /mars /2014 00:07

photoSon nom de naissance est สิงห์ สิงหเสนี Sing - Singhaseni.  Il est le quatrième fils de เจ้าพระยาอภัยราชา (ปิ่น) Chaophraya aphairacha ( Pin ) et คุณหญิง  ฟัก khunphouying Fak (la dame Fak). Son père est de haute extraction, il a titre de prince, mais sa mère est– elle n’a que le titre de Khun - probablement de modeste noblesse. La famille aurait pour origine un Bhramin nommé สิริวัฒน Siriwatana, qui a servi comme conseiller royal sous le règne du Roi Narai le Grand. Son père servit à la cour du roi Rama I et aurait été ensuite honoré du titre เจ้าพระยาวังหน้า Somdet Chao Phraya Wangna, que l’on peut traduire par « prince du palais » sous le règne de Rama II (1).


Sa naissance intervient à la fin du règne du roi Taksin, un  mercredi, la cinquième nuit de la lune décroissante, dans le deuxième mois lunaire dans l'année de la chèvre en 2318, en clair 11 Janvier 1775, dans une maison de Bangkok-Thonburi située près du pont en face de l’actuel ministère de l'Intérieur.


Il reçoit l’éducation des enfants de haut lignage, probablement au temple de บางวาใหญ่  bang wa yaï ou วัดระฆังโฆษิตาราม wat rakangkositharama (temple des cloches) à Bangkok où Rama II avait lui-même été éduqué quelques années avant lui.


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On le disait courageux, ferme et patient, plein d'esprit, intelligent honnête et loyal, prudent et perspicace.

En 1782, Rama II monte sur le trône et l’attache à la maison de son fils devenu Prince อิศรสุนทร Itsarasunthon (2).

 

Sous le règne de Rama II (terminé en 1824), il occupe d’importantes fonctions civiles : พระพรหม สุรินทรา Phra Phroma Surinthara, en charge de la Police royale, พระยาราชโยธา Phraya Rachayotha à son retour du Cambodge, en charge de la construction, et plus tard, พระยา เกษตรรักษา Phraya kesatraksa, en charge de l'agriculture.

Rama III le gratifia par la suite du très honorifique titre de พระยาราชสุภาวดี phrayarachaSuphawadi (que l’on pourrait traduire par « très excellent seigneur »), ensuite celui, encore supérieur de เจ้าพระยาราชสุภาวดี Chaophraya rachasuphawadi, avec les fonctions d’un premier ministre et enfin, il a alors 53 ans, celui de เจ้าพระยาบดินทรเดชา สิงห์ สิงหเสนี Chaophraya Bodindecha Sing Singhaseni … บดินทรเดชา Bodindecha c’est « le puissant monarque », suprême honneur puisque บดินทร Bodin « le monarque » fait partie des titulatures de son souverain (3).


bodin.jpg

 

Mais c’est en tant que chef suprême des armées, tire qu’il acquiert en 1826, qu’il va connaître la gloire sous Rama III (4).


rama 3

 

Où a-t-il acquis ces compétences guerrières, nous l’ignorons.


Nous connaissons ses campagnes victorieuses, au Laos, au Vietnam et au Cambodge, n’y revenons pas (5).


Les historiens occidentaux ne sont pas riches en renseignements sur lui qui fut pourtant le « bras séculier » de son monarque et ne connaissent que le chef de guerre.


Monseigneur Pallegoix est un ami du Roi Rama IV,


Pallegoix.jpg

 

il tient probablement de lui sa version des exploits guerriers de Bondindécha, considère qu’il y eut « deux événements mémorables » sous le règne de Rama III : « Le premier fut l’expédition (1829) contre le roi Lao de Vieng- Chan, qui eut lieu en 1829, ce monarque, fait captif, fut amené à Bangkok, mis dans une cage de fer, exposé aux insultes de la populace et ne tarda pas à succomber aux mauvais traitements qu’il endurait  ». « Le second fut une expédition dirigée contre les Cochinchinois et par terre et par mer (1834). Elle n’eut pas d’autre résultat que de procurer à Siam quelques milliers de captifs ». Mais il ne prononce pas même son nom (6).


Sir John Browring, ambassadeur de la Reine en Chine, gouverneur de Hong-Kong et  lui-même ami du roi Mongkut,

 

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donne deux ans plus tard de la campagne du Laos une version guère plus complète que celle de Monseigneur Pallegoix mais s’étend avec une complaisance assez malsaine sur les supplices infligés au malheureux roi du Laos et à sa progéniture. Nous vous en épargnerons les détails. Retenons seulement cette constatation qui semblait à l’époque ne choquer personne (tout au moins ni anglais ni à fortiori siamois) : « l’expédition contre le Laos fut un succès. Comme il était habituel dans les guerres des Siamois, ils dévastèrent et pillèrent le pays, en emmenèrent les habitants et les conduisirent à Bangkok pour être vendus comme esclaves… ». Il en sera de même pour l’invasion de la Cochinchine par terre et par mer dont le seul résultat avait été la capture d’un grand nombre de Cochinchinois conduits au Siam pour y être vendus comme esclaves. Notre ambassadeur excipe de ses relations privilégiées avec le roi Mongkut et cite une longue lettre que lui a adressé le souverain (signée « rex siamensium ») pour lui conter l’histoire de sa dynastie. Les renseignements ont donc été recueillis de première main (7).

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Lunet de Lajonquières est plus lyrique (8) : « Une armée siamoise commandée par le général Bodin franchit les solitudes des forêts clairières, surprit la ville qui ne parait pas s’être défendue et s’en empara. Le roi Anu se réfugia en Annam d’abord puis dans le Trân-Ninh où par la suite il fut pris. Le général siamois rasa  les palais et les cases, pilla et saccagea les pagodes, il emporta l’or, l’argent, les soieries, les manuscrits des bibliothèques, les Buddhas, entre autre le fameux Bouddha d’émeraude … ». Il n’oublie que les viols à la chaine !


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Etienne Aymonier donne une version similaire, remarquons qu’il appelle le généralissime (est-ce péjoratif ?) « Le Bodin » (9) (10).

 

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C’est avec une armée de 3.000 hommes seulement que le Laos aurait été conquis ? C’est aussi sur ordre de Rama III que la ville aurait été rasée. Nous savons aussi que son passage dans le pays n’a pas laissé un bon souvenir aux Laos …Le roi mourut en février 1829 à l’âge de 62 ans et nul ne sait ce qu’il advint de sa famille. L’érection à Vientiane du monument à la gloire du roi martyr (11) cent quatre vingt deux ans après le passage de Bodindécha au Laos, regard et bras tendu vers le Mékong et au-delà vers la Thaïlande, une épée dans l’autre main, aurait pu être considéré (a été ?) comme un défi lancé au puissant voisin.


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Curieusement, alors que nos fameuses « Chroniques d’Ayutthaya » abondent à longueur de pages de détails sur les guerres qui ont ensanglanté le royaume sur des périodes beaucoup plus anciennes (composition des armées, armement, ordres de marche, bons ou mauvais présages, etc…) nous savons en définitive peu de choses sur des guerres qui se sont déroulée quelques  siècles plus tard.

***

Chef de guerre certes, mais aussi capable de diplomatie. IL aurait mené les négociations de โพธิสัตว์  Phothisat aboutissant au règlement de la question khméro-vietnamienne.

Comme ministre de l’agriculture et premier ministre, il alimente pendant de longues années le Cambodge par l’envoi de nourriture pour éviter les famines. Toujours comme ministre de l’agriculture, il favorise la culture du riz dans des zones défavorisées et les années de mauvaises récoltes, intervient auprès du roi pour accorder des exemptions d’impôts et de corvées.


Lorsque le pays est en paix, c’est alors le ministre de la construction ou de la reconstruction qui agit. Pour assurer la paix dans les années qui viennent, il supervise la restauration de la forteresse de พระตะบอง Phratabong aux marches du Cambodge.

 

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อุคร มีชัย  Udon Meechai est fortifiée par ses soins (creusement de douves, construction du rempart et renforcement de la forteresse) sans oublier un temple comme nous allons le voir.

On lui doit encore la construction du marché เวิ้งนครเขษม Woeng Nakhon Kasem à Bangkok aujourd’hui qualifié de «  marché des voleurs ».

 

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***

Bouddhiste rigoureux encore, il lutte contre la consommation d’opium, interdisant son négoce, faisant fermer les fumeries, et imposant aux délinquants des sanctions sévères qui auraient frappé jusqu’à sa propre progéniture.


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C’est toujours comme bouddhiste qu’il entreprend la construction de nombreux temples, au Cambodge, mais surtout dans son pays, nous pouvons en donner une liste « à la Prévert » qui n’est probablement pas exhaustive :

Le วัดชัยชนะ สงคราม Wat Chai Chana Songkhram « le temple de la victoire » construit peu avant sa mort en 1848 sur un terrain lui appartenant pour célébrer sa victoire sur le Laos.

 

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Le วัดเทพลีลา Wat Thep leela à Bangkok, construit au bord de l’eau.

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Le วัดหลวงบดินเดชา Wat luangbodindecha à Prachinburi.


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Le วัดแจง Wat Chaeng à Prachin Buri aussi.

 

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Le วัดร้องกวาง Wat rongkwang à Prachin Buri toujours.

 

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Le วัดพระยาทำ Wat Phraya Tham à Kabinburi.

 

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Et pour ne pas oublier le Cambodge, le วัดอุคร มีชัย  Wat Udon Meechai, à Udonmeechaï.

 

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Et la restauration de nombreux autres temples,  notamment ceux que les Birmans avaient détruits à Ayutthaya, comme : Le วัดจักรวรรดิราชาวาสวรมหาวิหาร en abrégé Wat Chakrawadrachawas à Bangkok;

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Le วัดปรินายก ฯ en abrégé Wat Parinayok à Bangkok.

 

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Le วัดอรัญญิก Wat aranyik à Phitsanulok.


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Le วัดศาลาปูนวรวิหาร Wat salapoonkrungkao à Ayutthaya.


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***

Il mourut  du choléra le dimanche 24 Juin 1849 âgé de 72 ans. Les lieux ou monuments qui célèbrent son souvenir sont innombrables, des médailles,

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des rues, de nombreuses écoles (dont l’une des plus prestigieuses de Bangkok),

 

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de statues un peu partout,

 

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pas encore de timbre-poste toutefois, jusqu’à, ce qui est d’un goût douteux, des utilisations commerciales : un immeuble de luxe à Bangkok,

 

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un club de golf à Yasothon

 

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Il a son musée à Bangkok พิพิธภัณฑ์เจ้าพระยาบดินทรเดชา(สิงห์ สิงหเสนี) 

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où l’on conserve ses souvenirs personnels.


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Le fort de la police des frontières à Aranyaphrathet porte son nom.

 

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Le 16ème régiment d’infanterie de l’armée royale à Yasothon siège depuis 1985 au « Camp Bodindecha »,

 

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l’hymne du régiment est évidemment en son honneur :

 

 

 

 

 

***

Comme nous l’avons écrit, « Chaque pays a ses héros. « Vérité nationaliste au deçà du Mékong, erreur au-delà », aurait pu dire Montaigne» (11).

 

------------------------------------------------------------------------

 

Notes


Il n’existe pas, à notre connaissance tout au moins, d’ouvrages en anglais et encore moins en français consacrés au généralissime. Si les sites Internet qui lui sont consacrés sont innombrables, ils sont souvent d’un piètre niveau, se copient tous entre eux et donnent en général des références (อ้างอิง) la plupart du temps fantaisistes (réponse habituelle « 404 not found »). Un site sort du lot, c’est celui d’une école qui porte le nom de notre héros, « A biography of Chao Phraya Bodin Decha (Sing Singhaseni) Prime minister on the civil side and supreme army commander in the reign of his majesty King Rama III »

(http://archive.is/20121221140605/www.bodin.ac.th/InfoSchool/engchaophraya.html)

 

(1) Sur ces fonctions, voir « Redefining Wangna Rattanakosin, the history, conservation and interpretation of a royal thai palace » par Bussayamas Nandawan, publication de Silpakorn University, 2008.

(2) Voir notre article 117 « Rama II – 1809-1824 ».

 

(3) Si les rois de France n’autorisaient pas leurs fidèles sujets (ou leurs bonnes villes) à porter tout ou partie de leur nom, ils les autorisaient, honneur suprême, à porter les royales fleurs de lys dans leurs armoiries.


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(4) Une curiosité de la langue thaïe, le commandant en chef des armées est en thaï แม่ทัพ mèthap, « la mère des armées », en français nous préférons le colonel « père du régiment ».


(5) Voir notre article 118 « la politique étrangère de Rama III ».


(6) « Description du royaume thaï ou Siam », volume II, 1854.


(7)« The kingdom and people of Siam » publié à Londres en 1857, pages 60 s.


(8) « Vieng-Chan » in « Bulletin de l’école français d’Extrême-Orient » 1901, tome I, pages 99s.


(9) « Notes sur le Laos », à Saïgon, 1885.


(10) Sur les rapports tumultueux du Siam et du Laos, voir: Supawat Sregongsrang « A study of Thailand and Laos relations through the perpective of the Vientiane Sisaket temple    and the Rattanakosin emerald Buddha temple » Silpakorn University 2010 avec une abondante bibliographie d’accès difficile (pour nous).


(11) Voir notre article 119 « Le roi Anouvong, le dernier roi de Vientiane ».

 

 

 

 

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7 septembre 2013 6 07 /09 /septembre /2013 23:02

titre.jpgA propos de Jacques Vergès et des fantaisies de l’état civil siamois au siècle dernier.

Raymond  (Marie, Louis, Adolphe) Vergés, le père, est issu d’une famille originaire de la France métropolitaine installée à la Réunion (1). Il est nommé en 1922 médecin chef de l’hôpital de  Savannakhet au Laos.  En 1925, il accède au poste non pas de consul comme on le lit souvent, mais de vice-consul au Siam, à Oubon, sur l’autre rive du Mékong, où il exerce également la médecine. Il s’était marié avec Jeanne-Marie Daniel en 1908, dont il eut deux enfants (Jean, né en 1903, cinq ans avant le mariage de ses parents, décédé en 1966 en laissant une descendance et Simone, née en 1916, décédée en 2006 sur la Côte d’azur). Son épouse française décède en 1923, à une date non précisée.

 

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Après ce décès, il se remarie avec une institutrice indochinoise nommée Khang Pham-Thi de laquelle il eut deux fils (Jacques né en 1923, Paul né en 1925). Ces précisions ne sont probablement pas fantaisistes puisqu’extraite de sa biographie officielle telle que donnée sur le site de l’Assemblée nationale française (2) (3). La biographie est établie à l’évidence au vu des renseignements donnés par l’intéressé lui-même.

 

Or, ses biographies font systématiquement naître Jacques Vergès le même jour que son frère Paul, le 5 mars 1925 , à Oubone en Thaïlande. Ils seraient non seulement frère siamois mais frères jumeaux ?

 

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Or, le mariage avec Khang Pham Thi fut célébré le 6 mars 1928, devant Jules Rougni successeur intérimaire de Vergès comme vice-consul et le même acte légitimait les jumeaux Jacques et Paul reconnus le même jour par leur père comme étant né le 5 mars 1925.

 

Probablement vrai pour Paul, frère siamois assurément, peut-être faux pour Jacques, frère jumeau probablement pas.

Pendant un an au Laos et trois ans au Siam, Khang a été la maîtresse du vice-consul de France, sa « concubine annamite ». 

 

L’acte de naissance constituait formellement un « faux en écriture publique » rendant le responsable justiciable de la cour d’assises, pas moins. Le responsable n’est d’ailleurs pas le vice-consul mais son secrétaire  Le Ky Son, rédacteur de l’acte.  Le lièvre a probablement été soulevé par Rougni son successeur au vice-consulat, qui le détestait. Raymond Vergés quittera toutefois l’Asie pour de simples raisons de santé avec les « honneurs de la guerre », la médaille de l’ordre du Kim Khan de première classe « le gong d’or » (4).

 

annam ordre kim khan

 

« Faux en écriture publique », de biens grands mots que nous avons vu insidieusement utilisés à l’occasion du décès de « l’avocat du diable » sous-entendant évidemment que ce que fit le père etc…etc … « tel père, tel fils ».

 

faux

 

Il y à cette déclaration tardive une raison aussi prosaïque qu’évidente dont nous n’avons pourtant trouvé trace nulle part.

Nous sommes en 1925 (ou 23 ou 24 ?). Si Jacques est né d’une mère vietnamienne alors que son père était encore dans les liens d’un mariage légitime, il est né adultérin. Or, les enfants adultérins n’ont à cette époque strictement aucuns droits, leur légitimation était soumise à de très strictes conditions (articles 331 et suivants du code civil) et ils ne pouvaient en aucun cas être reconnus (5).

 

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Pour que Jacques puisse être reconnu et bénéficier des mêmes droits que ses aînés, notamment dans la succession future, il fallait qu’il soit né plus de 300 jours après la date de la dissolution du précédent mariage de son père. Or, quoiqu’en disent ses fils, Raymond Vergés était riche (6).

Cette « entorse » aux règles de l’état civil français a été « sanctionnée » par l’attribution au « faussaire » avec la bénédiction du Gouvernement général de l’Indochine, de la plus haute distinction que les souverains annamites n’accordaient que parcimonieusement. L’intention légitime absout le faussaire, un faux sans victimes puisque les trois personnes susceptibles de s’en plaindre pour partager une succession en quatre et non en trois, étaient sa demi-sœur, son demi-frère et son  frère qui ne s’en sont jamais souciié.

Pour Jacques Vergès, « toute vie humaine est faite de mystères ». N’épiloguons pas sur le personnage, on l’admire ou on le déteste, retenons simplement cette phrase du prêtre, lucide entre tous, qui a présidé à ses obsèques religieuses  « Il avait le courage de ses passions, même ses adversaires les plus farouches ne le lui ont pas nié ».  

***

Nous savons que l’opprobre frappe (ou frappait) dans de nombreuses sociétés,  les « filles mères ». Les règles de l’ancien code civil français sont directement reprises des anciennes coutumes d’ancien régime.

 

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Ce que nous disent Simon de la Loubère ou Monseigneur Pallegoix des mœurs et coutumes des Siamois nous confirment qu’il en était de même dans l’ancien Siam.

Certes, cette hypothétique manœuvre qui aurait permis au consul Vergès de faire de son fils aîné adultérin né au Laos « hors mariage » le jumeau de son second né à Ubon pour l’intégrer dans une famille unie se passait il y a un peu moins de cent ans et serait quelque peu difficile à réaliser au XXIème siècle … Cependant …

 

Cependant, il nous est apparu qu’ « au siècle dernier », les Thaïs ne s’embarrassaient pas toujours de scrupules d’ordre administratif pour voiler pudiquement une situation sociale que « la morale réprouve ».

Nous en avons rencontré en témoins directs trois cas, ils valent d’être narrés au bénéfice de l’anonymat évidemment.

M. est née il y a une quarantaine d’années dans une famille aisée d’une grande ville du centre. Sa mère est fille unique, elle a aussi deux frères et sa mère est encore en vie. M. est née hors mariage. La solution qui consiste (nous allons le voir) à « faire porter le bébé » par une sœur n’est pas possible. C’est donc la grand-mère qui assume la maternité, M. est devenu la sœur de sa mère. Cette situation perdure pendant de longues années dans une famille où elle est bien considérée par tous comme la fille de sa mère, la petite fille de sa grand’mère et la nièce des oncles. La question se pose au décès de la grand-mère – mère alléguée.

 

La succession doit-elle être partagée entre quatre enfants dont une fille fictive, ou entre trois ? La question, qui aurait fait attraper à n’importe quel notaire français une solide dépression, fut réglée sans difficultés par un « lawyer  » habile. Stupéfaction thaïe devant notre propre stupéfaction : Il n’y a rien d’extraordinaire, si ma mère avait eu une sœur mariée, c’est sa sœur mariée qui m’aurait déclaré.

 

N. a eu hors mariage, il y a une trentaine d’années, un fils qu’elle a plus ou moins abandonné et qui fut élevée par une sœur mariée. Elle épouse un Français, ils ont une fille, celle-ci apprend incidemment qu’elle a un frère et a l’idée plus ou moins saugrenue de le retrouver. Nous finissons par trouver l’acte de naissance du gamin, il n’est pas le fils de sa mère mais celui de son oncle et de sa tante et le cousin de sa sœur.  Re - stupéfaction thaïe devant notre propre stupéfaction : Ma sœur a pris la décision d’élever le gamin, il était donc normal ( ?) qu’elle en assume la maternité légale.

 

O. a eu hors mariage, il y a une dizaine d’années, une petite fille dont le père est mort et qu’elle élève comme si elle était à elle puisqu’elle est à elle. Elle épouse un Français qui se prend d’affection pour la gamine et souhaite l’adopter. Pas bien difficile, il nous faut simplement l’accord de la mère, celui du père défunt est évidemment inutile. Quand nous épluchons les actes d’état civil avant de les faire traduire et de les transmettre au consulat, stupéfaction, l’acte de naissance de la gamine porte le nom d’une personne qui n’est pas sa mère (même nom de famille, prénom différent) et d’un monsieur qui n’est pas mort et qui est son mari légitime. Stupéfaction ! Que s’est-il passé ? Re - stupéfaction thaïe devant notre propre stupéfaction : il n’y a rien d’extraordinaire, pour que la petite ne soit pas bâtarde, c’est ma sœur et son mari qui l’ont endossée.

 

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***

Un officier d’état civil de Bangkok reçoit une déclaration de maternité d’une personne dont l’âge respectable rend toute procréation aléatoire,

 

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deux chefs de villages de quelques centaines d’habitants où tout le monde est « cousin-cousine », au fin fond de l’Isan reçoivent des déclarations de naissance contraires à une évidence visible ?

 

Mais voyons ! C’était au siècle dernier !

Voilà qui est certainement impossible au siècle présent, chacun sachant qu’il n’y a pas en Thaïlande de médecin rédigeant des certificats de complaisance et pas plus de chefs de village recevant contre une bouteille de Mékong des déclarations de naissance fantaisistes.

 

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_________________________________________________________________________

 

Notes

 

(1) L’avocat qui se complaisait à entretenir un flou artistique sur ses origines parlait d’un père « originaire de la Réunion » taisant le fait qu’il était issu d’une famille bourgeoise de « français de France » et que la citoyenneté française avait été accordée à tous les habitants de la Guadeloupe, de la Guyane, de la Martinique et de La Réunion dés 1848. Ce n’était en rien une colonie française.

 

(2) http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/biographies/IVRepublique/verges-raymond-15081882.asp

 

(3) Il fut élu en 1945 à la première Assemblée constituante et adhéra au groupe parlementaire du parti communiste français.

 

(4) Ses deux fils embellissent ce départ d’une couleur flatteuse, faisant de leur père une « victime du racisme colonial », les autorités n’ayant pas admis son mariage avec une indigène. Est-ce bien certain ? Nous avons déjà parlé du très érudit Camille Notton, vice-consul de France à Chiangmaï, il avait lui, épousé une siamoise et ne semble pas avoir encouru les foudres de la hiérarchie ?

 

1912-Mme-Notton-Mae-Louk-In-et-sa-fille-Rose.jpg

 

Nous sommes loin de la possibilité d’une sanction « pour mariage mixte » unanimement évoquée par les deux frères. Réprobation des « bien-pensants » tout au plus ?

 

(5) « Cette reconnaissance ne pourra avoir lieu au profit des enfants nés d’un commerce incestueux ou adultérin … », article 335 du code civil, version de 1915. Cette situation inégalitaire a perduré, peu ou prou, jusqu’en 1972.

 

(6) « Vergès père, frère et fils, une saga réunionnaise » éditions l’Harmattan par Robert Chaudenson, 1907. « Rendu riche par le trafic de piastre » diront ses détracteurs.

 

piastre.jpg      

 

Note à l’attention des chercheurs en herbe

Le R.P Alain Maillard de la Morandais a organisé la cérémonie funèbre à l’église Saint-Thomas-d’Aquin, à deux pas du boulevard Saint-Germain, enterrement religieux,

curé

 

et a rappelé dans son homélie que Jacques Vergès avait été baptisé : "Jacques avait été baptisé donc promis à la Résurrection".  Docteur en théologie, il n’ignore évidemment pas les dispositions du droit canonique de 1983 en ses articles can. 1183 et 1184.

 

Jean-Paul-Ii-Pape-Code-De-Droit-Canonique-Annote-Livre-8689.jpg

Si cela n’avait été, tout au plus l’avocat aurait eu droit à un temps de prière à l’église, célébration sans eucharistie et sans aucun des rites réservés à la célébration des funérailles (rite de la lumière, de la croix, de la bénédiction du corps, de l’encensement). Si Jacques Vergès a été baptisé, il l’a été comme c’était la règle à l’époque dans les quelques jours suivant immédiatement sa naissance. Il en est peut-être gardé trace dans les églises, que ce soit l’église catholique de Savannakhet ou celle d’Ubon. Quant aux documents d’état civil proprement dits, ils se trouvent probablement aux archives diplomatiques de Nantes (registres consulaires) et les archives du consulat d’Ubon, aux archives nationales d’outre-mer à Aix-en-Provence. Les documents d’état civil datant de moins de cent ans ne sont consultables que par les intéressés, leurs ascendants ou leurs descendants.

De tous les documents qui nous intéressent, seuls les actes d’état civil de la Réunion avant 1907 sont à ce jour numérisés et accessibles sur le site :

http://anom.archivesnationales.culture.gouv.fr/caomec2/resultats.php?tri=&territoire=REUNION&commune=SAINT-DENIS&typeacte=TA_NA&theme=&annee=1882&debut=&fin=&vue=&rpp=10

 

Sans titre-1

 

... Un pieux mensonge, encore un ? Raymond Vergès n’est pas né le 15 août comme l’indique sa biographie officielle,  ce qui expliquerait le choix de son premier prénom (difficile à porter pour un député communiste !), mais le lendemain. Le prénom Marie choisi pour premier ou second prénom, même pour un garçon, en hommage à la Vierge Marie, est un usage constant dans les familles très catholiques. 

 

 

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17 août 2013 6 17 /08 /août /2013 23:02

Princesse 2Le parcours intellectuel et artistique de la princesse Marsi Paribratra est en effet assez étonnant : deux doctorats en littérature et histoire de l’art, obtenus dans deux pays, la France et l’Espagne, deux langues, traitant de sujets aussi différents que « Le romantisme contemporain : essai sur l'inquiétude et l'évasion dans les lettres françaises de 1850 à 1950 » en 1954, et la « Base sociale, technique et spirituelle de la peinture paysagiste chinoise » en 1959. Une curiosité qui l’amène à s’intéresser et à écrire sur  « L'occultisme chez Huysmans et Le goût de Baudelaire en peinture », puis à publier dans la « Revue de littérature comparée » un article sur « Victor Segalen, un exotisme sans mensonges ».

 

En plus, quand on songe qu’elle rencontre à Madrid, Jacques Bousquet qui deviendra son mari et qui publia en 1964 un important ouvrage de plus de 600 pages sur lequel il travaillait depuis 20 ans, « Les thèmes du rêve dans la littérature romantique » (France, Angleterre, Allemagne). Essai sur la naissance et l’évolution des images », on imagine aisément le niveau de leurs entretiens, et notre désir d’en savoir plus.

 

Nous sommes, il faut le dire, fascinés aussi par son parcours « royal », quand on songe qu’elle est née en Thaïlande le 25 août 1931 au palais Bangkhunpron, que son père était commandant en chef de l’armée royale, amiral en chef de la marine royale, plusieurs fois ministre, des armées, de l’intérieur, de la marine et conseiller privé de ses cousins, les rois Rama VI et Rama VII et petit fils du roi Chulalongkorn (Rama V). La révolution de 1932 bouleversera sa vie, lui faisant connaître l’exil à un an ! (Cf. sa petite biographie dans l’article précédent).

 

Nous sommes surtout fascinés par son parcours intellectuel. Elle n’a que 23 ans quand elle obtient son doctorat à la Sorbonne et 28 ans son doctorat espagnol à Madrid. Elles ne devaient pas être nombreuses en 1954, les femmes thaïlandaises à obtenir leur doctorat en Europe, même en Thaïlande d’ailleurs.

 

Bref.

 

Notre motivation était grande pour en savoir plus sur les travaux de la princesse. Malheureusement, nous n’avons pas pu y avoir accès, à ce jour. Mais un article de 5 pages de Marcel CORNU, intitulé « La lumière noire »,  publié dans la revue La Pensée, en 1955,  rendait compte, à sa manière, de la thèse de doctorat de la princesse :

 

A lire-3

 A lire-5

« IMAGINEZ cela : le 10 février 1955, c'est-à-dire, jour pour jour, deux cents ans après la mort de l'auteur des Lettres persanes, vous lisez, par hasard, une étude bourrée de citations et de références et munie d'une bibliographie copieuse. Ce livre est une thèse de doctorat. La thèse a pour titre : Le Romantisme contemporain  et pour sous-titre : Essai sur l'inquiétude et l'évasion dans les lettres françaises de 1850 à 1950. »

La trouvaille est savoureuse, quand vous vous rappellerez que la revue « La Pensée » est une revue fondée en 1939 par Paul Langevin

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et Georges Cogniot

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et rédigée par des intellectuels communistes ou "compagnons de route" du Parti communiste français. En 1955, malgré la mort de Staline, le Parti communiste est encore un parti stalinien, très puissant en France, en pleine guerre froide.

 

Que venait faire la princesse dans  cette galère ? Que pouvait trouver M. Cornu, agrégé de Lettres et communiste éminent, dans une thèse écrite par une princesse thaïlandaise ? Et pour nous, que pouvions-nous apprendre du talent de la princesse Marsi Paribatra ?

 

M. Cornu était explicite.

 

1/ D’abord sur la princesse :

  • « L'auteur y montre un bon sens avisé et une santé intellectuelle qui font plaisir. »
  • « L'auteur en est une femme. Vous vous dites : une fille saine, aux idées claires, l'esprit bien assis, un style net, un peu à la manière de Julien Benda, 

 

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  •  c'est quelque Tourangelle aux joues roses — ou elle est du pays de l'auteur des Lettres Persanes ...

Vous avez peu d'imagination ! 

  • « Elle s'appelle Marsi Paribatra. Elle est plus persane qu'Usbek et que Rica, étant native, non certes d'Ispahan, mais de Bangkok. Cette Persane de Bangkok est même princesse. Elle signe : Princesse Marsi Paribatra. Et elle a ceci de commun avec les Persans fictifs de Montesquieu qu'elle n'a pas les yeux dans sa poche, qu'elle est aussi judicieuse que tous les hurons de notre littérature d'autrefois, auxquels elle fait penser par son esprit critique. » 

Il salue son esprit méthodique :

  • « Justement, notre Persane, qui est un esprit méthodique et honnête, a constitué son-échantillonnage en s'imposant de lire « au moins un ouvrage de tout auteur (ayant produit après 1850) mentionné dans le Manuel bibliographique de la littérature française moderne de Gustave Lanson 

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  • et au moins un ouvrage de tout auteur auquel Henri Clouard consacre plus d'une page dans son Histoire de la littérature française du symbolisme à nos jours ».

 

Et son  travail consciencieux :

 

  • « Elle produit, documents sur table, les preuves que l'inspiration qui eut le plus les faveurs du public bourgeois, que le thème, quantitativement le plus répandu, le plus envahissant est ce complexe inquiétude-évasion, qu'elle qualifie de romantique et qui lui paraît définir la littérature depuis 1850. Hé oui, on trouve des traces d'inquiétude et d'évasion à toutes les époques. Mais « on ne peut pas parler, dit-elle, de romantisme avant qu'inquiétude et évasions n'aient acquis une certaine densité, n'aient passé un certain seuil ».

 

Un beau portrait de la princesse, non ? 

 

Donc, Cornu, dans la revue officielle du parti communiste, reconnait que la princesse Marsi Paribrata, a un bons sens avisé, est une fille saine, aux idées claires, l'esprit bien assis, un style net, un peu à la manière de Julien Benda, précise Cornu. (Il faut se rappeler le prestige de Julien Benda à cette époque, l’auteur de « La trahison des clercs »). C’est un esprit critique, méthodique et honnête, qui a lu tous les auteurs, pour présenter les  documents sur table et  donner les preuves de sa thèse.

 

2/ La thèse ? 

 

 

Enfin la thèse que lit Cornu, est là pour démontrer que la littérature de 1800 à 1950 a surtout été une littérature d’évasion qui a eu pour fonction de nous éloigner de la nécessaire révolution.

 

« Son objet est de montrer que le thème majeur de la littérature, depuis un siècle, ou plutôt le tissu même de cette littérature, est le pessimisme qui se console par l'évasion, la tristesse qui a besoin du rêve, la désespérance qui cherche une issue dans l'irrationnel. Des piles de citations vous en administrent la preuve. »

 

Elle a pris, selon les époques, différentes formes. Ce fut le mal du siècle, de 1800 à 1820, avec une aristocratie qui n’avait plus sa place, et puis après 1850, une littérature bourgeoise qui ne voulant pas assumer le réel, s’est réfugiée dans des évasions multiples : la niaiserie des vérités éternelles, l’exotisme, l’érotisme, l’occultisme, les religieux … au XIX ème siècle, et au XX ième siécle, « le spleen d'hier est devenue la hantise de l'absurde », l’humour noir surréaliste, et avec Camus

 

Camus-Stockholm-1957-small

 

et Malraux,

 

malraux

 

a pris le visage « des grands Révoltés », « des chevaliers de l'Aventure ».

 

3/ Une thèse argumentée. 

 

 Cornu estime que la thèse de Marsi Paribrata nous invite à voir le romantisme comme une littérature d’évasion, mais surtout à le considérer comme un fait social, émanant en 1800-1820, « tout naturellement d'une aristocratie survivante dans un monde devenu pour elle sans espoir. Et après 1850, comme l’émanation de la bourgeoisie avec son pessimisme et sa ruée vers les évasions.

  • « N'est-ce pas bien raisonner ? (nous dit Cornu) Et refusera-t-on de traiter comme un fait social ce débordement de mélancolie et ce besoin de narcotiques, cette angoisse et cet appétit d'irrationalisme, ce recours aux illusions des rêves qui constituent le climat de la littérature d'hier et d'aujourd'hui ? N'est-ce pas une marque de l'époque ? Pareille littérature n'exprime-t-elle pas « les forces mentales et spirituelles de notre société », comme l'écrit l'auteur ? Sinon, vous tombez dans la niaiserie des idées éternelles. Comme les gens qui vous disent : le Classicisme est éternel. On le définit comme ci et comme çà. Le Baroque est éternel. Il est ceci et cela. Le Romantisme est éternel aussi, comme les hommes. Il se caractérise par... »

Marsi Paribatra répond : «  ils mettent dans une grande salle éthérée, en de spirituels bocaux, les définitions du romantisme en soi, du classicisme en soi, du baroque en soi... »

 

Mais ensuite, selon Cornu, la princesse abandonne l’étude du romantisme, pour procéder à une critique violente de la bourgeoisie :

 

  • « Au milieu de la prospérité, la catastrophe est toujours à la porte ; les crises de surproduction et de spéculation se multiplient, entraînant faillites, ruines, suicides...le ressort de l'action est l'inquiétude ; ressort admirable et qui permit l'équipement du monde en un temps record, mais combien cruel... », dit-elle.

 

La bourgeoisie, responsable du sort fait au prolétariat :

 

  • « Quand la bourgeoisie pensait s'affranchir de la tyrannie féodale, elle n'avait pas prévu le chômage, les taudis, la tuberculose, le travail des enfants, la démoralisation des populations déracinées et la prostitution... »

 

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Et Cornu de commenter avec humour : « Vous aviez donc cru qu'elle était communiste ? Ou peut-être crypto-communiste ? ». Rassurez-vous, dit-il, elle voit dans le prolétariat « de la marée humaine sale et criminelle ».

 

La bourgeoisie capitaliste incapable de trouver les remèdes, les solutions, aura recours « à des compensations imaginaires » et produira une nouvelle littérature d’évasions. Ainsi le dit Marsi Paribrata :

 

 « En face de la crainte de la révolution prolétarienne, en face de la peur de tomber soi-même dans le prolétariat, en face des inquiétudes nécessaires à la marche du capitalisme et dans l'impossibilité où l'on est d'appliquer des remèdes réels, puisque ces maux sont nécessaires, sont liés à la prospérité capitaliste même et augmentent avec elle, le bourgeois aura forcément recours à des compensations imaginaires. Lui aussi fermera les yeux à la réalité, s'évadera. »

 

Mais la collection des évasions est riche, précise Cornu.

 

Et la princesse passera en revue toutes les formes d’évasion de nos écrivains ; l’exotisme, l’érotisme, le « diabolique » à la Barbey d’Aurevilly, ou «  l'hôpital des âmes, à l'Eglise » de Huysmans, ou encore l'occultisme. « Ils ne manquent pas : Paul Adam, Huysmans, Jules Bois, Léon Bloy, Maeterlinck, Jean Lorrain. Et Moréas. Et Peladan, le Sâr, naturellement. Et cent autres, que l'on trouvera dans le livre de Paribatra », rajoute Cornu.

 

Ou encore «  L'humour noir, l'humour noir, fils de l'absurde, c'est plus raffiné. Avec l'humour noir, on marque mieux son détachement, son refus du monde, son dégagement. Maudire, c'est encore un peu être engagé. On arrive au terme du voyage quand tout est jugé dérisoire et que seuls les actes gratuits ont signification. Ainsi le suicide par humour, dans le surréalisme. »

 

 suicide

 

Et nous dit Cornu, après les deux guerres mondiales, la bombe atomique, les trusts mondiaux :

 

  • « On arrive au paroxysme de l'inquiétude et à un déchaînement nouveau d'évasions. ». « Le spleen d'hier est devenu la hantise de l'absurde. Suivez le progrès : le surréalisme peignait l'univers absurde. L'existentialisme peint l'homme en face de l'univers absurde. ».

 

Nul mouvement littéraire ne trouve grâce à leurs yeux, tout à leur révolution à venir. Aussi Cornu n’est-il pas étonné que la princesse terminât sa thèse en s’en prenant à Camus et Malraux, coupables à leurs yeux, de ne proposer justement qu’une révolte, que des aventures héroïques, des nouvelles « évasions » « inédites », « dissimulées ».

 

« Ils sont les grands Révoltés. Ils sont les chevaliers de l'Aventure. Ils écrivent dans la fumée des révoltes. Leurs héros jouent leur vie chaque jour, amoureux du danger, ivres d'action...

Mais leur Révolte n'est pas une révolution, à proprement parler. Ils sont contre tout, c'est-à-dire ne sont contre rien. Malraux veut changer la condition humaine, plutôt que les conditions de vie des hommes. Le renversement du capitalisme, la révolution prolétarienne ?  »

 

Eh oui, nous sommes en 1955, nous sommes encore dans la lutte des classes, on croit encore à la grande révolution prolétarienne, alors Camus et Malraux !

 

Et Cornu de confirmer qu’il n’utilise pas  la thèse de Paribatra :

 

« Si vous ne vous sentez pas d'humeur à relire les romans de Malraux, contentez-vous des citations de la thèse. Elles suffisent à prouver que même aux temps où Malraux semblait sympathiser avec les forces révolutionnaires réelles, la révolution n'était pensée par lui que comme une aventure exaltante ou, comme dit l'auteur, « une drogue particulièrement forte pour calmer l'angoisse individuelle », une évasion. »

 

Cornu en est même étonné :

 

« Ne trouvez-vous pas piquant que notre Persane finisse sur ce personnage, qui s'efforce, avec ses poses hiératiques, de se faire prendre au sérieux, sa revue dés spleens, des défaitismes, des paradis artificiels, son histoire de la littérature de lumière noire ? »

 

« L'intellectuel révolté, à la Malraux, nous dit-elle, est d'abord révolutionnaire « de gauche » parce que, traditionnellement, c'est la gauche qui fait la révolution —-mais lorsque la droite s'en met, il va indifféremment d'un côté ou de l'autre. Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse ! ».

 

Et Cornu de terminer son article avec cette diatribe :

 

« M. André Malraux étant aujourd'hui le maître à penser d'un rassemblement politique qui, en faisant sa parade, se clame « de gauche » à coups de fanfare :

 

je trouve admirable qu'une humble thèse de Sorbonne, faite avec honnêteté et candeur, nous déshabille le bonhomme, lui enlève le manteau somptueux du destin dont il s'affuble spectaculairement et, avec quelques citations, nous démasque sous le prophète le bourgeois aux abois. »

 

Certes Cornu, était ici dans le combat politique en citant la thèse de la princesse contre les forces contre-révolutionnaires, comme on disait à cette époque, et ici, en conclusion, contre M. Malraux, mais nous y voyons aussi un hommage, la reconnaissance d’un travail conséquent.

 

Ils n’ont pas dû être nombreux les intellectuels thaïlandais à être cités dans une revue intellectuelle de ce niveau. Et M. Cornu, agrégé de lettres, devait savoir ce que citation voulait dire, ce qu’hommage signifiait.

 

Il nous a, pour le moins, donner envie de lire la princesse Marsi Paribatra.

 

Et quand on songe qu’elle a aussi une carrière d’artiste peintre, qu’elle a réalisé une première exposition en 1962, au Bhirasri Art Centre Silpa à Bangkok, et ensuite à Paris au Musée d’Art Moderne de Paris, entre 1964 et 1972…………qu’une fondation Marsi existe depuis 2009 ……… et que cette année la Galerie de la Reine a accueilli l'exposition «L'art de Marsi".

 

Que de facettes de son talent encore à découvrir.

 

Chapeau l’artiste ! Vous étiez une grande dame ! 

 

 

 

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Princesse Marsi PARIBATRA, Le Romantisme contemporain. Paris, Editions polyglottes, 1954.

 

livre de la princesse

 

La lumière noire, par Marcel CORNU, pp.118-123, in La Pensée, numéro 60, mars-avril 1955.

 

 

Marcel Cornu (1909 - juin 2001)

 

Cornu Marcel

 

agrégé de lettres classiques, débute sa carrière comme professeur au lycée Henri IV. Passionné d’architecture, il devient, à la Libération, conseiller à la direction des Monuments historiques. Il est également dans l’après-guerre un proche collaborateur du ministre communiste Charles Tillon. Tout en continuant à enseigner, il prend en charge, de 1951 à 1972, la rubrique d’architecture et d’urbanisme des Lettres françaises, puis, à la disparition du titre, dirigé par Louis Aragon, il devient responsable de la rédaction de La Pensée et collabore à la revue Urbanisme (1976 - ). Au temps des "villes nouvelles" et de la politique gaulliste d’aménagement du territoire, il n’aura de cesse d’interroger la "banlieue", la citoyenneté, l’espace et sa structuration, à une époque où ces questions n’occupent pas une place centrale dans le débat public. Auteur de plusieurs centaines d’articles, Marcel Cornu a aussi publié plusieurs ouvrages, dont Libérer la ville (Casterman, 1977), la Conquête de Paris (Mercure de France, 1972) et Conversation avec Bobigny (Messidor, 1989), dans lesquels il interroge et témoigne des bouleversements qui ont marqué la ville de la seconde moitié du siècle dernier.

 

http://archives.seine-saint-denis.fr/IMG/pdf/267j_pcf_m_cornu_inv.pdf

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