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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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22 juillet 2019 1 22 /07 /juillet /2019 22:08

 

Et la question des frontières et des territoires insoumis entre le Siam et l'Indochine française à la fin du XIXe siècle.

 

 

Nous vous avons raconté l'histoire d'Auguste Jean-Baptiste Marie Charles David Mayrena, qui était devenu en 1888 « Marie Ier, roi des Sédangs ». Il débarqua donc à Saigon en mai 1865 et se fit dès lors appeler « baron David de Mayrena ». (1)

 

 

Nous y racontions qu’il reçut en 1887 l'autorisation et l'aide du gouverneur général d'Indochine Ernest Constans pour une mission qui avait pour objectifs de recueillir des renseignements d’ordre géographique et ethnologique sur les peuplades disséminées sur la chaîne annamitique et au-delà, sur lesquelles on n’avait pas à ce moment d’indications précises, et de chercher sur le haut Donaï l’existence du caoutchouc ; et au printemps de 1888 il réussit à convaincre les autorités du protectorat de lui permettre de partir en mission dans la région moï, située entre l'Annam et le Mékong, à l'Ouest de Binh Dinh. Le Père Guerlach confirmait que : « Monsieur de Mayrena me donna alors sur sa mission les explications suivantes : envoyé par le gouvernement français, il ne devait en rien compromettre le drapeau français mais il lui fallait au contraire paraître agir uniquement sous sa responsabilité personnelle en évitant avec soin tout ce qui aurait un caractère officiel. Il devait grouper sous son autorité toutes les peuplades indépendantes et ne s’arrêter qu’à une journée du Mékong. Si l’entreprise réussissait et ne soulevait aucune difficulté diplomatique de la part d’une puissance européenne, il passerait alors la main à la France et, en récompense, recevrait la concession de mines aurifère » et à l'issue de laquelle, il devint Marie 1er, roi des Sédangs. (Cf. Nos deux articles pour connaître tous les épisodes (1))

 

 

Nous avions alors signalé que cet « aventurier » avait inspiré de nombreux auteurs, comme Jean Marquet, Maurice Soulié, Marcel Ner, Antoine Michelland, etc (2), et également André Malraux qui reconnaissait : «Je n’ai pas oublié Mayrena, dont la légende, très présente dans l'Indochine de 1920, est en partie à l’origine de ma Voie royale », paru en 1930 chez Grasset et en Pléiade en 1989. Mieux, il en fera son héros dans un roman inachevé et posthume « Le Règne du Malin », publié en Pléiade en 1996, et encore dans les « Antimémoires » de 1967, où « Le Règne du Malin » deviendra un scénario de film que lui présente Clappique, un de ses personnages qui était apparu dans « La Condition humaine ».

 

 

La lecture dans La Pléiade, des œuvres et des sources et notes de Walter G. Langlois pour « La Voie Royale », et celles de Jean-Claude Larral pour « Le Règne du Malin » (3) nous donnaient l'occasion de revenir sur David de Mayrena,  « Marie Ier roi des Sédangs » ou du moins sur la vision que Malraux avait retenue, et sur cette période historique où le Siam et l'Indochine française se disputaient des territoires, dont certains, habités par des peuplades insoumises, étaient peu connus et aboutira au coup de force de la France qui conduira le roi Rama V sous la menace de canons devant son palais, à accepter sans réserve, les conditions de l’ultimatum le 29 juillet 1893, et à signer un Traité de 10 articles et une convention le 3 octobre 1893, dans lesquels « Le Gouvernement siamois renonçait à toute prétention sur l’ensemble des territoires de la rive gauche du Mékong et sur les îles du fleuve » (Article 1) et à évacuer les postes siamois établis sur la rive gauche du Mékong… ». (Article 2). (Cf. Notre article sur le conflit et ce traité (2))

 

 

Les sources de la Pléiade confirmaient que «  le but principal de la mission dans cette région que le Siam revendiquait - mais dont la majorité des habitants voulaient rejoindre le protectorat français - était de regrouper les tribus insoumises afin de les placer sous la tutelle de la France. Les missionnaires catholiques à Kontum, près de la frontière du pays moï, venaient d’établir une confédération de tribus qui vivaient dans le voisinage et, grâce à leur aide, Mayrena réussit en quelques semaines à en fonder une autre dans la région des Sédangs. Il fut reconnu « roi » de ce groupement le 3 juin 1888, mais le succès de son entreprise lui monta à la tête. Il voulait bien se défaire de « ses » territoires afin de « passer la main »à la France, mais à la condition qu'on lui verse une grosse indemnité, qui lui fut refusée. ».

 

 

Malraux a été fasciné toute sa vie par des personnages « extravagants », des soldats aventuriers, des explorateurs, des archéologues découvrant des civilisations disparues, des conquistadors comme Cortez et Pizarro, des conquérants comme Alexandre le Grand, la reine de Saba, Lawrence d'Arabie ... et donc aussi par la légende de Mayrena.

 

 

Perken et Claude, ses héros de « La Voie royale » évoquent d'ailleurs les « aventuriers » européens qui s'étaient rendus en Asie pendant la deuxième moitié du XIXe siècle, au moment où les grandes puissances coloniales de l'Europe s'y installaient. Ils citent notamment l'Anglais James Brooke, qui avait fondé un petit royaume à Sarawak, dans le Nord-Ouest de Bornéo, et surtout David de Mayrena qui fut pour un bref temps « roi » d'une tribu moï.

 

 

(Ensuite les sources de « La Voix royale » font un petit rappel (p. 1147-1148) sur la vie de Marie-Charles David, en s'inspirant du livre richement documenté de Jean Marquet , « Un aventurier du XIXe siècle : Marie 1er, roi des Sédangs ( 1888-1890) », Hué, 1927.) Celles de « Le règne du Malin » nous apprennent que le livre qui a servi à Malraux  « non de modèle, mais de guide, est le roman de Maurice Soulié, « Marie 1er, roi des Sédangs, 1888-1890 », publié en 1927.)

 

 

Les sources ajoutent qu' il nourrissait ses rêves par la lecture de revues telles que « Le Tour du Monde » et « La Revue géographique » ; qu'il appréciait les illustrations exotiques, comme celles par exemple « des temples de la mystérieuse Angkor » découvertes par Henri Mouhot en 1861 ; qu'il se documentait à Bibliothèque nationale et avait lu des livres sur l'ancien Cambodge, ceux par exemple, de Francis Garnier, d'Auguste Pavie, d'Etienne Aymonier, des articles parus dans le « Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient » créé en 1901 et bien d'autres. Ainsi, André Malraux pour sa propre aventure et son roman « La Voie Royale » se souviendra de « L'Inventaire » des découvertes autour des temples d'Angkor réalisées par E. Lunet de Lajonquière de « L' École française d'Extrême-Orient » qui annonçait d'autres vestiges à découvrir, comme le temple de Banteaï-Srey débroussaillé en 1916 par Henri Parmentier, chef du service archéologique de « l'Ecole française » qu'il décrit dans une monographie en 1919, et qui inspira Malraux pour aller chercher un site analogue. 

 

 

On connaît la suite. Parti au Cambodge en 1923, il sera arrêté et condamné à la prison ferme (puis avec sursis) pour avoir tenté de s’emparer de bas-reliefs du temple de Banteaï-Srey. S'il s'inspira de son aventure autobiographique dans la 1ère partie de son roman « La Voie Royale », la seconde moitié se déroulera en pays moï, région de la péninsule qu'il ne connaissait pas, et son personnage Perken - il le dira - naîtra de Mayrena; Non du personnage historique qu'il ne connaissait pas,  mais de sa « légende  du roi des Sédangs  : Une sorte d'officier de la Légion, très audacieux qui s'était taillé un royaume en pays insoumis » auquel il fallait rajouter des talents d'éloquence et de conteur.

 

 

Les Moïs et les peuples insoumis du Sud indochinois. (Selon Walter G. Langlois)

 

L'histoire de Perken se situant en pays moï, il fallut bien que Malraux se documentât. Il est probable qu'il avait dû lire les deux études de base en français sur ces peuplades écrites par Henri Maître. (« Les Régions moï du Sud indochinois: le plateau de Darlac » Paris,1909 et « Mission Henri Maître ((1909-1911). Indochine sud-centrale : les jungles moï » (Paris, 1909).)

 

 

Les Moïs vivaient dans les montagnes à l'ouest de l'Annam. C'est un « mélange étonnant de races, de langues et de coutumes. (…) Après la chute des royaumes cham et khmer, puissances qui avaient maintenu un semblant d'ordre parmi les montagnards, le commerce de la traite se répandit dans toute la région, et les razzias devinrent de plus en plus fréquentes. Souvent, les chasseurs d'esclaves venaient de l'extérieur, mais certaines tribus moïs belliqueuses y participaient aussi, avec celles des Sédangs et des Jaraïs vers l'ouest de Quang Ngai, et les Stiengs dans le Sud. A partir de 1850 la situation politique devint trouble dans toute la région, et favorisa l'anarchie des montagnards, et le trafic d'esclaves (…) devint encore plus florissant. » .

 

 

Dans les sources et notes du « Le Règne du Malin », Jean-Claude Larral nous apprend que pour évoquer le « pays moï », André Malraux, le « dépouilleur d'archives », avait lu et annoté de nombreux livres, études et articles, mais surtout le livre de Jean Marquet « Un aventurier du XIXe siècle. Marie 1er, roi des Sedangs,1888-1890 », et fait de larges emprunts au livre du père Dourisboure  « Les Sauvages Ba-Hnars (Cochinchine orientale) »

 

 

et à la « La Chanson de Damsan, Légende radée du XVIe siècle », qu'il place dans la bouche de l'aède aveugle, au chapitre XII. Mais Jean-Claude Larral précise que cette chanson de geste est étrangère à l'histoire de Mayrena et même aux Sédangs puisque ce chant épique a été recueilli chez les Radès, dont la langue et les traditions sont différentes.

 

 

Mais Malraux a puisé à de nombreuses autres sources, comme par exemple des articles de R.P. Cadière et d'Henri Besnard publiés dans le « Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient » ou le tome III de la « Mission Pavie » « Voyage au Laos et chez les sauvages du Sud-Est de l'Indochine » où le capitaine Cupet relate sa mission d'exploration de 1891 effectuée sur le théâtre même des exploits de Mayrena,

 

 

... sans oublier les nombreuses lettres écrites par le père Guerlach dans « Les Missions catholiques ».

 

 

Les sources et les emprunts sont tellement multiples que Jean-Claude Larral remarque que « Le règne du Malin » censé raconter l'épopée d'un aventurier devient au fil des pages un roman ethnographique sur les Moïs, en sachant que ce nom est celui par lequel « les Annamites désignaient indistinctement tous ces peuples des montagnes, appelés « Khas » par les Laotiens et « P(eu)mongs»  par les Cambodgiens. Des groupes très différents par leur langue, leurs techniques artisanales et leur organisation politique. « Georges Condominas [quant-à lui] distingue aujourd'hui deux grands groupes étroitement imbriqués : les Austronésiens et les Austro-asiatiques. Les Radés et les Djaraïs appartiennent au premier; les Bahnars et les Sédangs, au second. ».

 

 

Dans « Le Règne du malin » on apprendra par le père Georges, qu'il n'y a pas de véritables tribus obéissant à des chefs. « Dans la plupart des tribus les individus (vieillards, riches ou sorciers) font office de chefs » et certains peuvent réunir jusqu'à une dizaine de villages sous leur autorité, « ainsi les « chefs » Pim et Hmoï avec lesquels Mayrena signa les premiers traités. ». De même, on apprendra l'importance de deux cérémonies majeures de la vie sociale et religieuse, à savoir la cérémonie de l'alcool de riz et celle du Rolang, le sacrifice rituel d'un buffle, et bien d'autres cérémonies et rites.

 

 

Mais si Malraux est plus intéressé par l'ethnographie que par l'Histoire, il n'est pas inutile de rappeler quelques repères historiques pour comprendre dans quel contexte se situe la mission de Mayrena de 1888, pour en mesurer la difficulté et l'aventure risquée qu'elle suppose. (Cf. La note p. 1157 pour « La Voie royale » et dans « Le règne du malin », la note « La politique et l'histoire . L'Indochine en 1888» pp. 1309-1315)

 

 

Après avoir conquis la côte, « le gouvernement français tourna son attention vers l'intérieur de la péninsule, surtout vers la région laotienne du centre de la chaîne annamite où le Siam intensifiait ses efforts pour affirmer son contrôle jusqu'aux frontières de l'Annam et du Cambodge. Pour faire face à cet effort de pénétration, le gouverneur général de l'Indochine envoya dans cette région, jusque-là pratiquement inconnue, bon nombre de missions, chargées d'établir des cartes et de fixer les frontières disputées. (…) ces missions devaient aussi [dans la mesure du possible] établir des postes militaires ou administratifs pour confirmer les droits du protectorat français contre les revendications du Siam secondé par l'Angleterre. » Et de saluer les trois missions de Pavie, sans en expliciter la teneur et de dire qu'en 1893 « Chulalongkorn dut renoncer à une bonne partie de ses prétentions territoriales » sans dire lesquelles, et sans faire référence au traité signé de 1893. (Cf. Notre article sur ce traité (2)) Autant dire que la note de Walter G. Langlois de « La Voie Royale » nous dit peu.

 

 

Jean-Claude Larral pour « Le Règne du Malin » nous en dit plus. Il nous rappelle qu'en 1888, la carte politique de la péninsule indochinoise est encore assez floue à cette époque : « L'Annam et le Tonkin, sous l'autorité de la cour de Hué, ont un statut de protectorat : deux « résidents supérieurs » français, l'un à Hué, l'autre à Hanoï, placés eux-mêmes sous l'autorité du gouverneur général de l'Indochine (depuis 1887) (…) Le Tonkin, cependant reste une région très troublée. Ravagé par des bandes de pirates d'origine chinoise (Pavillons noirs et pavillons jaunes) ».

 

 

Donc, du nord du Cambodge jusqu'au royaume de Luang Prabang (le nord du Laos actuel), autour de frontières floues, une lutte d'influence va s'engager, de 1881 à 1896 entre la France et le Siam (soutenu par l'Angleterre, qui en décembre 1883 s'était assuré la possession de la Haute-Birmanie jusqu'à la rive droite du Mékong, face au royaume de Luang Prabang). « Les Siamois envoient une expédition dans la région de Luang Prabang, avec l'intention de venir en aide aux Lettrés réfugiés dans l'hinterland de l'Annam. Ils prennent ainsi pied sur la rive gauche du Mékong plus au Sud. Ce n'est qu'en 1893 que le Siam lâché par l'Angleterre, renoncera par traité, à toutes ses prétentions sur la rive gauche du Mékong ». (Jean-Claude Larral oublie de préciser que ce sont les canons français pointés sur le palais royal avec un ultimatum qui ont fait céder le roi Chulalongkorn.)

 

 

Ensuite, il est plus explicite, en nous informant que par décret du 17 octobre 1887, l'Indochine est placée sous l'autorité du gouverneur général Ernest Constans, qui veut intégrer à l'Indochine les territoires revendiqués par les Siamois, mais qui ne le peut que dans le cadre de la protection des droits de l'Annam. Aussi Constans se doit de recueillir des documents pour établir ses droits, d'autant plus qu'il est informé par le consul de France à Bangkok en mars 1888 « que le Haut-commissaire de Bassac, un des premiers personnages du royaume de Siam, « ne perd pas une occasion d'exercer son autorité sur le plateau de Tran Ninh et sur le sud du Laos. » (En 1888, le résident français à Qui Nhon, port de la province de Binh-Dinh, était Charles Lemire, modèle du Chaminade de Malraux).

 

 

Constans ne pouvant faire intervenir les Annamites vit en Mayrena, qui n'était ni de l'administration, ni de l'armée, l'homme de la situation, en sachant que le succès de son expédition, dépendrait aussi de l'appui qu'il obtiendrait des missionnaires, qui étaient les seuls installés en pays moï. (Effectivement, dans « Le règne du Malin », l'aide apportée par le père Georges à Mayrena est essentielle pour réussir sa mission.)

 

 

Jean-Claude Larral nous donne ensuite quelques faits et dates (1849-1850 : l'installation des premiers missionnaires, les pères Combes et Fontaine, rejoints par les pères Dourisboure et Desgoûts, et du diacre Do. Persécutions des chrétiens en Annam, communications coupées avec la côte. Seul le père Dourisboure survécu des fièvres et resta isolé pendant 2 ans. Apaisement des persécutions en 1862, mais jusqu'en 1885, la mission de Kong Thoum et les Bahnars doivent faire face aux actions de pillage menés par les Djaraïs. Juillet 1885, révolte des Lettrés, 25.000 catholiques massacrés, 220 églises détruites. Des chrétiens annamites cherchent refuge dans les montagnes, mais les chefs moïs des villages refusent de les conduire à la mission, dont le chef Pim qui jouera un rôle important à l'arrivée de Mayrena. Mais les pères vont réagir. Il cite le père Vialleton, qui avec des chrétiens armés, poursuit des « Lettrés » qui se replient sur An-Khé et tente d'interdire le ravitaillement de la mission. Les missionnaires résisteront jusqu'à la prise d'An Khé par les Français au début de l'année 1887. Il cite également H. Maître qui raconte comment le père Guerlach, à la mi-février 1888, réunit 1200 guerriers bahnars pour marcher contre les pillards djaraïs et les forcer à conclure la paix ».

 

 

Mayrena, quant-à lui, déclarait dans une lettre (Cité par Marquet) «  D'après le recensement fait en août, je dispose de 10.000 guerriers. La confédération peut disposer d'autant . Cela fait 20.000 hommes que je puis, selon les besoins de la France, lancer sur l'Annam et le Cambodge en cas de révolte. ». (Avait-il convaincu?) « Il suggérait dans la même lettre, que si la France ne le reconnaissait pas, il pourrait se mettre au service du Siam ou se faire naturaliser Anglais. ». Les autorités françaises ont dû apprécier.

 

 

Mais ensuite Jean-Claude Larral, revient en arrière, pour nous apprendre que c'est bien Mayrena qui avait pris l'initiative de sa mission, par une lettre adressée au gouverneur général, datée du 5 janvier 1888. « Il se disait prêt à se renseigner sur la présence te l'influence des rebelles annamites, sur les activités des Siamois, des Birmans et peut-être des Anglais, mais aussi à étudier les minerais, les gisements aurifères et les conditions de leur exploitation, la flore, la faune, etc ». Le gouverneur général Constans et Lemire l'avaient invité à explorer les voies de de communications possibles entre le Bien-dire et la Cochinchine d'une part et d'autre part entre la côte de l'Annam et le Mékong , en direction de Krathie ou d'Attopeu. Il se présentait donc alors comme un explorateur et un informateur.

 

 

Mais lorsqu'il débarque à Qui-Nhon le 16 mars 1888, Ner nous dit qu'il a de plus hautes ambitions puisqu' il affirme « qu'il est d'accord avec le Gouverneur Général pour reconnaître l'indépendance de cette contrée dont il s'efforcera de devenir le chef ». Le père Guerlach écrivit qu'ensuite, Mayrena songea sérieusement à fonder un royaume. Malraux trouvait là un nouvel « héros » qui  de simple aventurier aurait pu devenir un « roi blanc », « prenant au sérieux le rôle de roi de comédie qu'il croyait jouer par devoir, passant de l'autre côté du miroir, sauvage parmi les sauvages. »

 

 

Au-delà de « l'affaire Mayrena » ou sa légende, Jean-Claude Larral revient ensuite à la réalité historique qui était d'effectivement d'assurer à la France des frontières reconnues dans des zones non encore très délimitées et non soumises, et qu'il fallut explorer. Ce fut l'objectif des trois missions Pavie successives de 1887 à 1893, que nous vous avons racontées dans une série d'articles. (4)

 

 

(Pavie, employé des postes et télégraphe, vice-consul, explorateur, écrivain et ministre-résident de France au Siam, ambassadeur de France. La première mission (1887-1889) : (Il arrive à Luang Prabang en février 1887, et a pour mission de, trouver une voie pratique du Mékong au Tonkin. La deuxième mission (1889-1891) : (Après un bref retour en France, nul ne parut au gouvernement plus qualifié que Pavie pour occuper le poste de consul général chargé des fonctions de ministre résident de France au Siam. La seconde mission fut essentiellement une mission de relevés géographiques et topographiques qui conduisit Pavie et ses collaborateurs à « la grande carte d’Indochine ». La troisième mission (1892-1895) : (Multiplication des incidents frontaliers en mai 1893, et la décision d’occuper la rive gauche du Mékong tenue par les Siamois, manifestant la volonté du gouvernement français de considérer le fleuve comme la séparation naturelle du Siam et de l’Indochine française, qui aboutit à une action armée, qui obligea le roi Rama V à accepter sans réserve l’ultimatum le 29 juillet 1893 et à signer le Traité du 3 octobre 1893, dans lequel le Gouvernement siamois renonçait à toute prétention sur l’ensemble des territoires de la rive gauche du Mékong et sur les îles du fleuve  et à évacuer les postes siamois établis sur la rive gauche du Mékong. (Cf. Les liens (2) )

 

 

Mais si Malraux avait lu les récits des missions officielles, le romancier Malraux voyait là un « décor » où « Le règne du Malin » allait s'inscrire dans le genre du « roman d'aventure exotique », avec ses aventures « épiques », et ses thèmes « exotiques ». On n'est pas dans la grande Histoire des conquêtes et des empires, même si Mayrena se voit bien dans le rôle du nouveau conquistador donnant à la France un Mexique, un Pérou. Mais il prend conscience que pour être roi chez les Moïs, il lui faut « changer de de civilisation », découvrir la « sauvagerie » (Un mythe apprécié à l'époque coloniale). Une problématique et un intérêt constant dans la vie d'André Malraux.

 

 

C'est pourquoi Malraux fit de Mayrena un personnage complexe, certes un héros mais aussi un témoin d'une autre civilisation. Mayrena se rend compte que pour être roi des Moïs, il doit s'intégrer dans leur culture et leur civilisation, dans un ordre surnaturel qui lui est complétement étranger. Il fera des efforts, participera à des cérémonies, même celle du sacrifice du buffle qui lui est insupportable, restera zen devant les transes du sorcier, tentera bien de se présenter comme le Messie que les Sédangs attendent, mais ceux-ci n'ont pas d'identité nationale, et si Mayrena arrivera à construire une petite confédération de  tribus, celle-ci ne sera que ponctuelle pour faire face aux « ennemis » siamois et Djaraïs, et ne sera pas pour eux la création d'un nouveau royaume.

 

 

Il sera le seul à se considérer comme un roi, en se donnant le titre, le 3 juin 1888, de « Marie Ier », qui lui permettra ensuite à Paris, Hong Kong et en Belgique de multiplier les impostures et les escroqueries (Que Malraux n'évoquera pas) grâce à ses talents de conteur racontant ses exploits réels et fictifs au milieu des « sauvages » et des forêts dangereuses peuplés de tribus sanguinaires et esclavagistes, qui arriveront à captiver assez de personnes et d'écrivains pour créer une légende.

 

 

(Cf. Notre article « Un Français, Marie 1er, roi « in partibus » des Moïs et des Sédangs. », dans lequel nous présentons quelques-unes de ses impostures et escroqueries, qui montre, en tout cas, un personnage, escroc certes, mais qui ne manquait pas de panache. (5))

 

 

 

 

 

Toutefois nous dit Jean-Claude Larrat, « Il semble d'après quelques historiens, que les activités de Mayrena chez les Moïs eurent, à cette époque, quelque importance politique. En tout cas, elles marquèrent le premier temps d'arrêt des prétentions siamoises dans la région : qui au lieu d'avoir à faire face à des tribus isolées, et donc faciles à dominer, trouvèrent face à eux deux confédérations unies. Le protectorat français put ainsi revendiquer cette région et y interdire l'hégémonie du Siam »». Il termine ainsi son analyse : « Le règne du Malin » a donc pu donner à Malraux le sentiment qu'il avait atteint l'une des limites de la veille culture occidentale. Selon le constat qu'il prête à T.E. Lawrence, dans sa préface au « Pays d'origine »  d'Eddy du Perron, nul ne peut écrire le livre de l'homme qui change de civilisation. »


 

 

Toutefois, Malraux se souviendra encore de Mayrena dans ses « Antimémoires», un roman mêlant autobiographie et autofiction, vu cette fois par Clappique, l'un de ses personnages originaux qui apparaît dans « La Condition humaine ». Malraux le nomme tout au long du passage « Clappique » et en fait l'auteur d’un scénario intitulé Le Règne du Malin, alors qu’il s’agit de la réécriture d’un roman entrepris par l’écrivain à la suite de La Voie royale et abandonné après 1947.

 

 

Clappique livre donc à Malraux le projet de son film :

 

«Je serais heureux de causer avec vous, un peu à cause d’autrefois, mais surtout parce que je suis en train de préparer un p’petit film sur un type auquel vous vous êtes intéressé au temps de la Voie royale : David de Mayrena, le roi des Sédangs. J’ai trouvé pas mal de documents de derrière les hibiscus qui vous intéresseront.» Certes Malraux en choisissant Clappique, un personnage mythomane, joueur, farfelu, indique la distance qu'il a pris avec « la légende Mayrena », mais elle lui permet aussi de ressusciter et exalter le monde du jeune homme qu’il a été en 1928, à l’époque de l’écriture de la Voie royale . « En 1965, je pense au-dessus du Pacifique, au jeune homme de 1928»)

 

Et Clappique/Malraux reviendra dans le scénario sur quelques scènes épiques, insolites, au milieu de l'inconnu, du danger ; Un autre monde, avec ses cérémonies, ses rites, son surnaturel, ses sorciers et fétiches, les palabres, les villages des morts, les cases, les payotes où se réfugient les génies, la maison de Hôtes, avec la forêt suintante, les insectes et les araignées géantes, le courage de Mayrena avec son duel avec le sadète commençant le combat par une danse barbare, sa chasse à l'éléphant, avec Mayrena qui accroche ensuite sur les pagnes des chasseurs, une médaille en déclarant : « Au nom des Ancêtres et des guerriers qui viendront, je te fais chevalier du courage sédang. », etc. Clappique donnera en exemple de nombreuses scènes. Il imaginera même une séquence avec Mayrena au milieu du Paris de 1890, avec ses cafés, ses fiacres, hommes en chapeau dans les restaurants, les théâtres, Mayrena applaudi par les danseuses du Moulin rouge, Mayrena à la chambre des députés, etc... Et beaucoup d'autres scènes « extravagantes  et exubérantes»... (Cf. « L'appendice » des « Antimémoires » de la Pléiade, dont nous nous inspirons ici.)

 

 

Alors André Malraux, fasciné par Mayrena ?


 

André Malraux, a avoué que Mayrena avait inspiré son personnage Perken de son roman « La Voie royale » (1930). Il avait lu tous les livres et articles accessibles sur Mayrena et sa légende, et sur « l'ethnographie » indochinoise. Il trouvait là un homme courageux, audacieux, un guerrier, un explorateur, avec un projet héroïque pour la « France » (Il devait grouper sous son autorité toutes les peuplades indépendantes et ne s’arrêter qu’à une journée du Mékong), une aventure risquée parmi les peuplades dangereuses et insoumises, une épopée dans l'inconnu, une confrontation nécessaire avec une autre civilisation, un « décor » exotique, bref, de quoi se risquer à écrire un roman sur Mayrena. En 1941, André Malraux commence la rédaction de deux récits : « Le Règne du Malin » consacré à Mayrena et « Le démon de l'Absolu » à T. E. Lawrence (Lawrence d'Arabie). Ils resteront inachevés et seront publiés après sa mort.

 


 

Il avait peut-être renoncé à cause de la période pendant laquelle il s'était attelé à ses deux romans (La 2ème guerre mondiale), mais on peut penser aussi que Malraux avait pris conscience que Mayrena n'était pas le héros qu'il avait crû, mais un « farfelu » qui s'était pris pour un roi, et qui avait fini sa vie au milieu des impostures et des escroqueries. D'ailleurs en 1967, dans ses « Antimémoires », nous avons vu qu'il évoquera encore Mayrena mais par la voix de Clappique, l'un de ses personnages « farfelu » - lui aussi - de son roman « La Condition humaine ». Malraux n'était plus alors fasciné par Mayrena, qui était devenu un personnage d'un scénario de film.

 


 

Notes et références.

 

(1) « UN FRANÇAIS, « MARIE Ier », ROI « IN PARTIBUS » DES MOÏS ET DES SÉDANGS, « GLORIA IN EXCELSIS MARIA » !

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/un-francais-marie-ier-roi-in-partibus-des-mois-et-des-sedangs-gloria-in-excelsis-maria.html

 

A 247 - LA COURONNE DU ROI DES SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/12/a-247-la-couronne-du-roi-des-sedangs-cherche-une-tete-sur-laquelle-se-poser.html

 

24. Les relations franco-thaïes : Le traité de 1893

http://www.alainbernardenthailande.com/article-24-les-relations-franco-thaies-le-traite-de-1893-66280285.html

 

204. LA QUESTION DES FRONTIÉRES DE LA THAILANDE AVEC L’INDOCHINE FRANÇAISE.

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/10/204-la-question-des-frontieres-de-la-thailande-avec-l-indochine-francaise.html

 

205. LA QUESTION DES FRONTIÉRES DE LA THAILANDE AVEC L’INDOCHINE FRANÇAISE (suite).

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/10/205-la-question-des-frontieres-de-la-thailande-avec-l-indochine-francaise-suite.html

H1- L’INCIDENT DE PAKNAM DU 13 JUILLET 1893 :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/h-1-l-incident-de-paknam-du-13-juillet-1893-i-les-premices-l-affaire-grosgurin.html

 

H 2 - L’INCIDENT DE PAKNAM DU 13 JUILLET 1893 : II – LE PROCÉS : JUSTICE DES VAINQUEURS OU JUSTICE  DE CONCUSSIONAIRES ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/h-2-l-incident-de-paknam-du-13-juillet-1893.html

 

(2) Jean Marquet, écrivain important de la littérature coloniale. Il publia dans le « Bulletin des amis du vieux Hué » puis en tirage à part « Un aventurier du XIXème siècle, Marie Ier Roi des Sédangs, 1888-1890 ».

 

Maurice Soulié publie dans la collection « Les aventures extraordinaires » un « Marie Ier, roi des Sédangs » et enfin, en décembre 1927, nous trouvons dans le « Bulletin de l’école française d’extrême orient », un article de Marcel Ner. Plus récent : Michel AURILLAC, « Le royaume oublié » 1986. Un récit très romancé dans lequel l’auteur manifeste une sympathie marquée pour cet aventurier.

 

 

 

 

Et la remarquable biographie d’Antoine Michelland  "le dernier roi français" dans laquelle l'auteur quitte son rôle habituel de chroniqueur des familles royales dans l’hebdomadaire « Point de vue ».

 

 

 

(3) Au sources de « La voix Royale » d'André Malraux, (pp. 1145-1163), Texte présenté, établi et annoté par Walter G. Langlois,  In « La voix Royale », Bibliothèque de la Pléiade, Œuvres complètes,  t1, NRF, Gallimard, 1989.

 

« Le Règne du malin » Texte présenté, établi et annoté par Jean-Claude Larral,(pp 1343-1373), in Bibliothèque de la Pléiade, Œuvres complètes,  t3, NRF, Gallimard, 1996.

 

(4) 25. Les relations franco-thaïes : Pavie,  employé des postes et télégraphe, vice-consul, explorateur, écrivain et ministre-résident de France au Siam, ambassadeur de France. http://www.alainbernardenthailande.com/article-25-les-relations-franco-thaies-vous-connaissez-pavie-66496557.html25. 2. Pavie : « Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà »

http://www.alainbernardenthailande.com/tag/les%20relations%20franco-thaies/2

 

(5) « Incompris alors chez les siens, Mayréna retourne à Paris, commande des timbres-poste sur lesquels se jettent de naïfs « timbromanes » comme on disait alors,... 

 

 

 

 

...puis, fuyant quelques anciens créanciers et les suites d’un faillite plus ou moins frauduleuse datant de sa jeunesse (12), il part s’installer à Bruxelles, crée des ministres, des comtes et des marquis, des actions de mines d’or et surtout, ce qui était d’un meilleur rapport, vendre le plus grand nombre possible de décorations, sa liste civile étant mince.

 

 

 

 

Mais en 1889, la justice le rattrape en Belgique pour vérifier la signature de quelques traites provenant soit disant de la mission des Banhars.

 

 

Il se décide à retourner dans ses états pour éviter d’avoir trop de démêlées avec des gens dont la profession est d’être assez gênants pour ceux qui se mettent au-dessus des simples et bonnes vieilles lois mais après avoir obtenu d’un « financier », Léon S. dont il fait un Duc de Sepyr et de Seydron, un prêt de 200.000 francs lui permettant de noliser un bateau. Il s’embarque avec quelques belges devenus pour la circonstance ministres ou officiers de sa maison royale. Mais le navire affrété à Anvers contenait en réalité une telle cargaison d’armes qu’il est arraisonné à Singapour par le gouvernement anglais qui met l’embargo sur le bâtiment et le chargement. Par ailleurs, le consul de France à Singapour l’avertit charitablement qu’il serait imprudent de débarquer en Annam par mer (ou de tenter d’y pénétrer par le Siam) puisqu’y circulent à son nom des mandats qui ne sont pas postaux, le gouvernement français ayant par ailleurs trouvé la plaisanterie un peu forte. Il se réfugie alors, abandonné de tous, y compris de Mercurol dont il avait pourtant fait en tout modestie un «  marquis de Hanoï », sur la petite île de Tioman (aujourd’hui paradis touristique) au nord-est de Singapour et cherche à faire des affaires avec quelques sultans locaux tout en étant étroitement surveillé par les autorités anglaises, en survivant de chasse et de pèche tout en étant à l’abri de la horde de ses créanciers. Il meurt le 11 novembre 1890 dans des circonstances demeurées mystérieuses (duel ? morsure de serpent ? assassinat ou suicide ? à moins qu’il n’ait finalement été retrouvé par un créancier rancunier ?). Il est inhumé par un belge qui lui était resté le dernier fidèle au cimetière musulman de Campong Javier à Kuala Rompin, dans le sultanat de Pahang dont dépendait son île. Sa tombe serait resté entretenue jusqu’à l’indépendance de la Malaisie. »

 

 

 

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1 juillet 2019 1 01 /07 /juillet /2019 22:18

 

 

Il est singulier sinon irritant de devoir à deux érudits, l’un Américain, le professeur Kennon Breazeale, l’autre anglais, Michael Smithies  (disparu en début d’année 2019) la publication de l’œuvre d’un missionnaire français au Siam, Monseigneur Barthélemy Bruguières dans un texte anglais d’une revue qui publie exclusivement en anglais contenant de nombreux extraits de ces écrits français traduits en anglais ! Nous avons dû effectuer un « pèlerinage aux sources » pour nous éviter de devoir traduire de l’anglais au français un texte déjà traduit de l’anglais au français (1).

 

 

QUI ÉTAIT MONSEIGNEUR BARTÉLÉMY BRUGIÈRE ?

 

 

Le premier article que consacre Kennon Breazeale à l’évêque dont la vie fut un véritable roman cite de nombreuses sources (2).   

 

 

Barthélémy Bruguière naquit dans un petit village de l’Aude perdu dans les vignes, Raissac situé une quinzaine de kilomètres à l’ouest de Narbonne, dans la petite église duquel il fut baptisé.


 

 

 

Ses parents étaient des cultivateurs jouissant d’une certaine aisance. Il fit ses études à Narbonne; son diplôme de bachelier-ès-lettres porte la date du 30 octobre 1812. Ses études théologiques achevées au grand séminaire de Carcassonne, il fut, presque au lendemain de son ordination sacerdotale qui eut lieu le 23 décembre 1815, nommé professeur dans cet établissement ; il y enseigna  10 ans, la philosophie pendant quatre ans, puis la théologie bénéficiant d’incontestables talents de pédagogue. A 26 ans il était chanoine honoraire.

 

 

 

 

L’un de ses amis le décrit comme suit : « M. Bruguière était d'une taille au-dessous de la moyenne, corps un peu grêle, cheveux blonds, teint basané. Nous admirions son zèle, sa haute intelligence, son grand bon sens. Il avait une telle énergie, une telle indépendance de caractère que son supérieur disait de lui en riant : Si jamais il est évêque, sa devise sera : « Quoi qu'on en pense et quoi qu'on en dise, j'irai de l'avant. »

Dans le système français de cette époque, un prêtre qui souhaitait devenir missionnaire n'était pas obligé de rejoindre l'un des ordres réguliers, tels que les dominicains, les franciscains ou les jésuites.

 

 

 

En tant que curé de paroisse en France, il se porta donc volontaire pour être missionnaire, obtint l’autorisation de son évêque et entra au Séminaire des Missions étrangères le 17 septembre 1825 pour une brève période de formation devant le préparer à sa tâche en pays étranger.

 

 

 

 

Il partit pour le Siam le 5 février 1826. Tout en étudiant la langue du pays, il s’occupa du séminaire de Bangkok, et, dès qu’il sut à peu près se faire comprendre, il ajouta à l’enseignement à l’exercice de son ministère. En vertu d’un bref du 5 février 1828, Monseigneur Esprit-Marie Florens, évêque in partibus de Sozopolis mais chargé de la mission de Siam qui s’étendait depuis Singapour jusqu’au Siam en passant par l’île de Penang alors sous juridiction siamoise, déjà âgé (il a alors 66 ans) et épuisé par plus de 40 ans de mission, resté pendant 15 ans le seul missionnaire au Siam, il le  choisit pour être son coadjuteur.

 

 

C’est un vieillard blanchi dans les travaux d’apostolat accablé d’infirmités et menant  une vie d’anachorète. Il reçut alors le titre d’évêque in partibus de Capsa (3). Sacré le 29 juin de la même année à Bangkok, il se fixa dans l’île de Penang où pendant plusieurs mois il enseigne au séminaire le chinois. Il vint à Singapour en 1831 et fit connaître aux prêtres portugais de Malacca le décret de la Propagande, du 22 septembre 1827, unissant Singapour à la mission du Siam ce qui entraina de lourds conflits avec eux. Nonobstant, les missionnaires du Siam rayonnèrent depuis Singapour (4). Passionné depuis ses années de jeunesse au catéchisme par la Corée dépourvue de prêtres, il offrit de s’y dévouer. Le Saint-Siège accepta, et, le 9 septembre 1831, le nomma vicaire apostolique. Il partit aussitôt pour la Corée. Le 8 octobre 1834, il était à destination. Partant pour la Mandchourie, il mourut d’épuisement le 20 octobre 1835 après avoir lutté contre la maladie, les brigandages et les persécutions des autorités.

 

 

 

Sa cause de béatification a été ouverte en 2005 par le Diocèse de Narbonne-Carcassonne à la demande des catholiques de Corée.

Monseigneur Bruguières, premier évèque de Corée

Monseigneur Bruguières, premier évèque de Corée

LA DESCRIPTION DU SIAM

 

 

Datée du 19 mai 1829, la description du royaume et de son peuple fut achevée après deux ans passés au Siam par Mgr Bruguière et a été envoyée sous forme d’une très longue lettre au vicaire général du diocèse de sa région d’origine depuis Bangkok et publiée en 1831 et à nouveau en 1833 ce qui laisse à penser qu’elle reçut un accueil favorable (5). Presque simultanément, elle fut publiée quoiqu’en  version abrégée sous le titre de « LETTRE  SUR LE ROYAUME DE SIAM » PAR M. BRUGUERES, ÉVÊQUE DE CAPSE », elle avait été publiée en 1832-1833 dans la très érudite revue « Nouvelles annales des voyages, de la géographie et de l'histoire : ou Recueil des relations originales inédite » (6).

 

 

La revue qui concerne les curieux de géographie et non les vertueux lecteurs catholiques, reste muet sur l’histoire de la mission et sur les croyances et pratiques religieuses. Il est évident que les considérations du prélat sont empreintes de ses  préjugés religieux et avaient peu d’intérêt pour des lecteurs plus scientifiques, géographes ou ethnologues à moins tout simplement que la rédaction ait été contrainte de tronquer le texte pour de simples questions de place disponible dans la revue

 

 

Il ait un autre signe de son succès : Le texte a été traduit en anglais et publié en 1844 dans la revue Chinese Repository de Canton (7). Selon Kennon Breazeale le traducteur anonyme était apparemment William Dean, un des premiers missionnaires baptistes américains au Siam, qui fut présent à Bangkok à partir de 1835, acquit une connaissance approfondie du peuple siamois et s'installa à Canton en 1842. Il fit de nombreux commentaires estimant que l'œuvre de Mgr Bruguière était précieuse malgré ses faiblesses, ses affirmations plus ou moins erronées et ses opinions « intolérantes » sur les Siamois et leur religion, mais était de nature à donner beaucoup d’informations sur un pays et une population mal connus mais qui contenait beaucoup d’intérêts pour le monde commercial et religieux. Le texte de Mgr Bruguière y figure pour l’essentiel mais omet la section initiale sur la géographie, le climat, la faune et la flore peut-être parce qu’elle ne contenait que peu d’informations nouvelles pouvant intéresser les lecteurs de la communauté commerçante de Canton. D’autres passages ne présentaient aucun intérêt pour les lecteurs locaux, notamment sur l’Église catholique et les Chinois à Bangkok.

 

 

 

Le texte de Mgr Bruguières n’est pas un simple récit de ses premières impressions du pays car il résidait à Bangkok depuis deux ans lors de sa rédaction. Il a de toute évidence recueilli les impressions de Mgr Florens, présent au Siam depuis 1787 et des autres prêtres ou catéchumènes et lui-même rassemblé beaucoup d’informations lors de sa première arrivée à Penang et ses voyages aventureux de 1827.  On peut penser aussi qu’il a consulté, avant de quitter la France, les nombreux livres écrits sur le Siam, en particulier les ouvrages de la fin du XVIIe siècle.

 

 

Les raisons de la rédaction de ce travail semblent assez limpides : Même si Barthélémy Bruguières ne se destinait pas formellement à la mission de Siam, il s’est bien évidement au cours de sa formation au séminaire des Missions étrangères entouré de documents et d’informations. Le dernier ouvrage en date alors était celui de François Turpin publié en deux volumes en  1771, 50 ans auparavant. L’ouvrage est encyclopédique quoique de seconde main, géographie, flore, faune, commerce, forme du gouvernement, histoire politique, tous renseignements fournis par Mgr Pierre Brigot, dernier évêque résidant à Ayutthaya avant la chute et évêque in partibus de Tabraca (diocèse de Tunisie). Cette œuvre était dès lors largement dépassée, Turpin n’était jamais allé au Siam, Ayutthaya avait été rayée de la carte, la mission française avait disparue et rien d’important n’avait été écrit en français sur le Siam depuis lors.

 

Cette étude répondait donc à une nécessité, un ouvrage de référence pour les séminaristes de Paris qui se destinaient à partir en mission dans ces terres lointaines et subsidiairement de susciter les gestes des donateurs, membres zélés de l’Association pour la propagation de la foi. Il nous décrit sa tâche dans une lettre à son supérieur « Vous me demandez quelques notions sur le pays où je me trouve maintenant; sur les mœurs, les usages, la religion des habitants, etc. Vous exigez de moi un  travail immense. Cependant, afin de vous prouver qu'il n'est rien que je ne sois disposé à entreprendre pour vous faire plaisir, je vais mettre la main à l'œuvre. Je tâcherai d'abréger autant qu'il me sera possible, sans omettre rien d'essentiel. Mon intention est de ne rien dire d'incertain ou de douteux; il est très-possible, toutefois, qu'il m'échappe quelques inexactitudes ; mais elles seront bien involontaires ; je suis témoin oculaire du plus grand nombre des faits que contient cette relation. Peut-être trouverez-vous peu d'ordre dans ma narration ; veuillez me pardonner cette négligence. J'ai écrit à différentes reprises et dans les seuls moments de loisir; or, il est fort rare que j'en aie ».

 

 

 

Ces efforts ont certainement été la suite et surtout le complément de ceux de Charles Langlois, supérieur des Missions étrangères en 1816, auteur d’ouvrages relatifs aux missions dans les années 1820 mais essentiellement sur les Missions de Chine et qui le premier a fait la recension des archives

 

 

 

 

et des études encyclopédiques de Jean-Antoine Dubois, supérieur du séminaire des Missions étrangères au séminaire mais concernant la culture indienne publiées entre 1817 et 1825. Barthélémy Bruguière ne disposait d’aucun écrit d’actualité concernant le Siam.

 

 

 

 

Malheureusement les efforts de Barthélémy Bruguière étaient déjà plus ou moins éclipsés par un travail beaucoup plus long en anglais de l'envoyé britannique John Crawfurd, qui visita Bangkok en 1822 et publia un important ouvrage de référence sur le pays en 1828 (8). 

 

 

 

Le livre de Crawfurd éclipsa également la publication plus limitée mais scientifique sur pays par son propre collègue de mission, George Finlayson, en 1826 (9). Celui-ci fut accueilli par l’érudite critique française comme suite « Ce journal est un véritable trésor d'observations sur la géologie,  la zoologie et la botanique, des différentes relâches de  l'expédition, entre Calcutta et la rivière de Siam. Il offre une véritable flore de l'île  de Penang flore d'autant plus curieuse, qu'elle est riche d'une multitude de plantes qui semblent particulière à cette petite localité » (10).

 

 

 

 

Barthélémy Bruguière ne bénéficiait pas, petit missionnaire non encore évêque, du prestige  de deux diplomates anglais. Il avait pourtant sur eux un avantage incontestable, alors que l’un et l’autre n’avaient passé que quatre mois au Siam,  il y résidait depuis plus de deux ans et en connaissait déjà parfaitement la langue. Sa faiblesse par rapport à eux était de n’avoir aucune connaissance scientifique alors que tous deux avaient été formés comme chirurgiens à l’Université d’Edimbourg  ce qui leur procurait une grande compétence pour décrire la reproduction des crapauds siamois. Elle était aussi d’écrire dans une perspective très théologique et n'était  pas destiné au grand public  mais qui par contre devait être lue avec beaucoup d’impatience par les missionnaires français en formation. Ils purent y trouver une introduction utile à la vie au Siam. Il s’agissait aussi de réchauffer le zèle des associés de la Propagation de la foi et faire naître des vocations. Toutefois, cet auditoire très confidentiel fut rapidement occulté par la publication en 1854 de l’ouvrage de référence de Monseigneur Pallegoix auquel il a probablement beaucoup appris lors de son arrivée au Siam (11).

 

 

Mais à son tour, Mgr Pallegoix fut éclipsé par la description du Siam publiée en 1857 par l’envoyé britannique John Bowring, qui tire certaines de ses informations du travail de Barthélémy Bruguière ce qu'il reconnaît fort honnêtement (12).

 

 

 

Un dernier élément enfin a peut-être contribué à ce que la diffusion de ce récit reste relativement confidentielle. Les rédacteurs du journal missionnaire souhaitaient également susciter l'intérêt de lecteurs pieux – en dehors des séminaristes et des ecclésiastiques - dans le but de recueillir des fonds auprès d’eux et les inciter à faire des dons aux missions étrangères. Or, heureusement pour les missions du Siam, la situation y était relativement pacifique et n’était pas comparable à celle du Vietnam, de la Chine ou de la Corée où les missionnaires étaient souvent persécutés, chassés du pays ou assassinés par les autorités en place. L’argent des donateurs va plus volontiers aux pays martyrs !

 

 

 

C’est une longue description du pays, sa géographie, son histoire naturelle, sa population (apparence, vêtements, coutumes, occupations, nourriture), ses croyances et ses pratiques religieuses, l'étiquette de la cour, les forces armées et quelques remarques sur les lois, le système juridique et les sciences.

 

 

Nous allons trouver successivement une description de la situation géographique du pays tel qu’il était à l’époque avec ses royaumes tributaires. La description du climat et de ses marées sensibles jusqu’à Bangkok, la description de la terre et de ses produits, des caractéristiques physiques de la population et de la façon de se vêtir, de la nature profonde de la population, de ses loisirs, de sa nourriture, de ses professions habituelles, de l’architecture civile et militaire, de la lourde étiquette de la cour et de la simple courtoisie, des rites mortuaires, de la mesure du temps et de l’astrologie, des fêtes bouddhistes, du statut du roi, de la famille royale et des nobles, des forces armées, de la Justice, de la faune, des éléphants, des tigres, des singes, des lézards, des serpents, des insectes, et de la flore, arbres, végétaux, relève d’un excellent esprit d’observations. Monseigneur Pallegoix 25 ans plus tard ne fit pas mieux mais le jeune missionnaire est né dans une campagne profonde et a vécu comme tous les paysans de son époque, au contact de la nature. Ses considérations sur le commerce sont brèves mais ce n’est pas le souci majeur d’un bon chrétien.

 

 

 

 

La lecture de ses observations nous permet de penser qu’elles constituaient, ce qu’elles firent pendant plus de 20 ans, une excellente initiation pour les candidats au grand départ et, pour les curieux – on ne faisait pas de tourisme à l’époque – une excellente description d’un pays où ils ne poseraient probablement jamais les pieds. Regrettons simplement l’absence d’illustrations, mais la raison en est probablement doublement simple, encore aurait-il fallu que Barthélémy Bruguière sache dessiner et ensuite le coût des gravures sur cuivre qui à cette époque était exorbitant.

 

 

 

Nous avons surtout retenu quelques une de ses réflexions qui expliquent peut-être les raisons pour lesquelles elles n’ont pas été retenues dans les « NOUVELLES ANNALES DES VOYAGES » et encore moins dans la traduction anglaise du Chinese repository ! 

 

 

Considérations sur la population

 

 

Elles sont à tout  le moins assez négatives :

 

« Les sciences ne sont pas plus florissantes que les arts à Siam, les docteurs de ce pays-là  savent tout  juste lire et écrire ils n'ont aucune idée de la physique  ni de l'astronomie et sont obligés de recourir aux Chinois pour avoir un almanach. Du reste ils ne sont nullement embarrassés pour découvrir les secrets de la nature et pour expliquer un phénomène,  ils ne se perdent pas en conjectures, et quand  quelque fait les embarrasse, ils ont leur réponse toute prête : pen phra, pen phi  disent-ils, c'est-à-dire c'est un dieu, c'est un démon; voient-ils un baromètre annoncer la tempête ou le calme, ils s'écrient saisis d'étonnement mais c'est le diable! Les mathématiques leur sont absolument inconnues …. » « Aucun Siamois, pas même les talapoins, ne s’intéresse à la littérature ou l'histoire. Les seules œuvres de cette nature sont les annales du royaume. On dit qu'ils sont exacts. Ils sont gardés par un mandarin qui ne permet pas à tout le monde de les consulter, surtout quand il est de mauvaise humeur ».

 

 

Il n’est pas certain qu’elles soient totalement fausses au XXIe siècle ?

 

 

 

 

Considérations sur la religion,  sur les moines et sur l’avenir du christianisme :

 

« Ce peuple témoigne un éloignement tout particulier pour le christianisme, et cette opposition se fait encore plus remarquer parmi les femmes de cette nation que parmi les hommes ; on doit attribuer ce mal à la corruption des mœurs de ce peuple, à son indolence, à sa légèreté, à son inconstance, et surtout à sa foi aux Talapoins. Cependant les vrais Siamois ne forment pas la majorité de la population du pays; le plus grand nombre des habitants est un composé de Chinois, Cochinchinois, Cambodgiens, Laotiens, Péguans, Malais, etc. C'est parmi ceux-là qu'on peut espérer de faire des prosélytes »….. « Avant de parler des mœurs et des usages des Siamois j'ai jugé convenable de vous donner une idée de leur religion ; mais je dois vous exhorter d'avance à  avoir du courage; car il faut en avoir pour soutenir la lecture de toutes les absurdités et de toutes les extravagances que je vais décrire »… « Je ne vous parle pas de toutes les abominations qu'ils racontent de leurs dieux : je ne les connais pas moi-même;  je sais seulement qu'un honnête homme ne peut écouter toutes ces histoires licencieuses sans éprouver un vif sentiment d'indignation, et sans imposer silence à l'impudent narrateur; telle est cependant la matière des discours que les Talapoins font sur les places publiques à un nombreux auditoire, composé de personnes de tout âge et de tout sexe. C'est absolument le même  fonds de religion que chez les Grecs et les Romains ; c'est le même code d'immoralité dans tous les temps et dans tous les lieux. Le démon est toujours semblable à lui-même ».

 

 

 

D’autre considérations expliquent à leur seule lecture pourquoi elles n’ont pas été traduites dans la version  anglaise du Chinese repository : « Je ne dois pas vous laisser ignorer que l'homme ennemi est venu semer de l'ivraie parmi le bon grain ; mais heureusement ce mauvais germe n'a pas produit jusqu'à présent beaucoup de fruits ; je veux parler des missionnaires méthodistes que diverses sociétés  protestantes ont envoyés à grands frais dans les quatre  parties du monde. Ils prennent le titre de missionnaires apostoliques, quoique Dieu et ses Apôtres ne les aient point envoyés. Ils ont publié un journal de leurs missions, où ils ont rnis ce qu'ils ont voulu. Il y en a qui ont osé comparer leurs travaux à ceux des Apôtres ; cependant, s'il faut juger du succès de leurs confrères par les succès de ceux que j'ai vus, le fruit de leurs travaux n'est pas consolant. Nous en avons un à Penang qui répand les piastres à pleines mains ; sa femme seconde ses efforts en usant des mêmes moyens ; mais ils travaillent en vain. Personne, ou presque personne ne veut se joindre à eux… ».

 

 

 

 

Qu’en penser ? Monseigneur Pallegoix a été beaucoup plus long, beaucoup plus précis  et surtout (relativement) moins négatif. Mais il s’était lié d’amitié avec un roi resté moine pendant 20 ans, qui lui a appris le pali, la langue sacrée du bouddhisme, auquel il a appris le latin, alors la langue sacrée des catholiques, c’est un privilège dont n’a pas pu bénéficier Mgr Brugières parti rapidement évangéliser la Corée.

 

 

 

La langue siamoise

 

 

Il nous en faut dire un dernier mot car là encore Barthélemy Brugières a en quelque sorte joué les précurseurs mais joué de malchance. En 1831, il publie une « Notice sur la langue siamoise » (13). Il a appris la langue et son écriture après le Malais lorsqu’il était à Penang. « Le siamois n’est pas aussi facile à apprendre que le malais » nous dit-il  et ce pour plusieurs raisons « manque de grammaire, manque de dictionnaire et d’autres textes de base ».

 

 

Ces besoins seront comblés plus de décennies plus tard par la publication de la première grammaire siamoise  par Monseigneur Pallegoix en 1850 (14). Elle est en latin, la lingua franca de l’époque, ce qui montre qu’elle n’est destinée qu’aux missionnaires et éventuellement aux érudits qui à l’époque connaissaient tous le latin.

 

 

 

 

Son premier dictionnaire qui est à la fois thaï, latin, français et anglais l’a été en 1854 également principalement en latin (15). Nous savons qu’avant lui, rien de sérieux n’avait été écrit (16). 

 

 

Mais le travail de Monseigneur Pallegoix était le fruit de 25 ans de présence au Siam. Ceci dit, Barthélemy Brugières maîtrise parfaitement les difficultés de la langue, son absence d’une grammaire franche doublée d’une syntaxe particulièrement complexe et les difficultés des tonalités qui donnent lieu à ces amusants quiproquos que l’on trouve aujourd’hui partout : อยู่ใกล้ (yu klai) : je suis proche et อยู่ไกล ((yu klai) : je suis loin. Il cite encore un exemple amusant  ใครขายไข่ไก่ในค่าย หามีใครไม่ พ่อค้าไข้ : khrai khai khaikai nai khai  ha mi khrai mai , une phrase idiote qui signifie à peu près « qui vend des œufs dans la forteresse? Personne, le vendeur est malade » du style de « un chasseur chassant chasser mit à sécher ses chaussettes sur une souche sèche » ! Même les natifs, nous dit-il ont quelques difficultés avec ce genre de phrase et il met au défi un Français de s’y retrouver ! Il a par ailleurs dessiné des fontes qui ne manquent pas d’élégance.

 

 

 

 

Ceci dit, conclut-il « lors d’une discussion un peu confuse, lorsque les Thaïs l’avaient assuré qu’ils l’avaient compris avec leur exquise politesse, il savait qu’en s’en allant ils se demandaient ce qu’il avait essayé de leur dire ! »

 

 

Ceci- dit, ces quelques dizaines de pages sur la langue thaïe ne constituaient  ni un lexique ni une grammaire, c’est la raison pour laquelle elles n’ont pas été reprises dans la traduction anglaise ou dans les Annales des voyages mais assurément une bonne initiation de mise en garde destinée aux futurs missionnaires envisageant de partir évangéliser le Siam.

 

QUE CONCLURE ?

 

Barthélemy Bruguière n'a pas gagné la palme du martyre. Il aurait dit lors de son ordination «  souffrir et mourir pour que Dieu règne et triomphe ». Il  n’a pas acquis la renommée d’un chroniqueur du Siam dans le premier tiers du XIXe siècle mais il méritait d’être tiré de l’oubli,

 

Les restes de Monseigneur Bruguières ont été exhumés de sa tombe en Mongolie à l'occasion du centenaire de la création de l'évèché de Corée et transférés au cimetière catholique Yongsan à Séoul « Annales de Misions étrangères », volume I de 1932) - Photographie de Kennon Breazeale :

 

 

NOTES

 

(1) Kennon Breazeale est l’auteur d’un premier article sur l’évêque : « Bishop Barthélemy Bruguière (1792–1835) » publié dans le Journal de la Siam society de 2008, volume 96. Le texte « DESCRIPTION OF SIAM IN 1829 » de Barthélemy Bruguière,  traduction et édition, est l’œuvre conjointe de Kennon Breazeale et  Michael Smithies et a été publié dans la même revue, même numéro à la suite du précédent.

 

(2) Elles proviennent essentiellement des innombrables correspondances des missionnaires  publiées dans les « Annales de l’association de la propagation de la foi » numérisées entre 1822 et 1834 puis les« Annales de la propagation de la foi » numérisées à partir de 1834 jusqu’en 1933. Le site des Missions étrangères en la partie consacrée au prélat donne évidemment les mêmes sources :

https://archives.mepasie.org/fr/notices/notices-necrologiques/bruguiere-1792-1835.

Il en est de même pour Monseigneur Esprit-Marie Florens :

https://archives.mepasie.org/fr/fiches-individuelles/florens-1

D’autres pieuses précisions proviennent du site confessionnel :

https://www.aude.catholique.fr/vivre-sa-foi/les-figures-de-la-misericorde-dans-laude/barthelemy-bruguiere

…ainsi que de l’ouvrage du R.P. Charles Dallet, des Missions étrangères  « Histoire de l'Église de Corée », Tome 2, 1874.

 

Le centenaire de la fondation de l’Église de Corée en 1931 a donné lieu à de nombreux articles concernant plus ou moins directement son fondateur, notamment dans « La Croix » du 3 janvier 1939.

Nous trouvons des renseignements d’ordre plus général dans l’ouvrage daté de 1920 d’Adrien Launay : « Histoire de la Mission de Siam, 1662–1811  Documents historiques, I-II »

et d’Alain Forest en1998 : Les Missionnaires français au Tonkin et au Siam (XVIIème-XVIIIème siècles: Analyse comparée d’un relatif succès et d’un total échec. Livre I. Histoires de Siam »

 

 

(3) Ces titres peuvent paraître déconcertants aujourd’hui, mais à cette époque, il n’y avait pas d’évêque du Siam. Comme tous les vicaires apostoliques, Mgr Bruguière reçut le titre d'un lieu qui était autrefois un lieu chrétien et le siège d'un évêché mais qui se trouvait à son époque sur les terres d’incroyants (in partibus infidelium). La Capsa était un diocèse de l'Afrique du Nord et est aujourd'hui la ville oasis de Gafsa en Tunisie. Mgr Florens était l'évêque titulaire de Sozopolis, un lieu de l'empire turc, aujourd'hui connu sous le nom de Sozopol, sur la côte bulgare de la mer Noire. Ni lui ni aucun de ses prédécesseurs ne se sont jamais rendus et n’eurent jamais l’intention de s’y rendre dans les diocèses qui leur ont donné leur nom.

 

(4) Lors de l’arrivée de Barthélémy Bruguière à Bangkok, la mission française était au plus bas. Une mission florissante s’était développée au cours des siècles, des premiers missionnaires français en 1662 jusqu’à la prise par les Birmans de la vieille capitale  en 1767.

 

 

La cathédrale d'origine, son école et toutes les installations du séminaire avaient été détruites par l’envahisseur et les missionnaires restants emmenés en captivité en Birmanie. L'un d'entre eux, Jacques Corre, réussit à s'échapper et trouva un refuge temporaire à Chanthaburi puis sur la côte cambodgienne, avant de se rendre à la nouvelle capitale thaïlandaise, Thonburi, en 1769. Le roi Taksin traita bien les missionnaires au début, mais les expulsa en 1779, vers la fin de son règne. La mission française à Bangkok fut coupée de ses sources de soutien en France pendant la période troublée en Europe jusqu'en 1815 et la majeure partie de la décennie suivante. À Paris, le séminaire des Missions étrangères fut aboli par Napoléon en 1809 et ne fut rétabli qu'en 1815. Aucun missionnaire français ne parvint à Bangkok avant le mois de juin 1822.

 

 

(5) « Annales de l’Association de la Propagation de la Foi », 1831, tome 5. « Annales de l’Association de la Propagation de la Foi », 1835, tome 34 et 35.

 

 

(6) « NOUVELLES ANNALES DES VOYAGES » livraison de octobre, novembre et décembre 1832 et livraison de juillet, août et septembre 1833.

 

 

(7)  « The Chinese repository », 1844, pp. 215 s.

 

 

(8) « Journal of an embassy from the governor general of India to the courts of Siam and Conchinchina » publié en deux volumes à Londres en 1828 puis en 1830.

 

 

(9) « THE MISSION OF SIAM AND HUE, THE CAPITAL OF COCHINCHINA », publié à Londres en 1826.

 

 

(10) « Bulletin de la société de Géographie », tome V de 1826.

 

 

 

 

(11) Les deux volumes de sa « description du royaume Thai ou Siam » ont été imprimés à Paris avec le soutien massif du gouvernement impérial qui a contribué à leur grande diffusion. La mode était aux aventures étrangères et l’Impératrice confite en bonnes œuvres.

 

 

(12) « THE KINGDOM AND PEOPLE OF SIAMK WITH A NARRATIVE OF THE MISSION TO THAT COUNTRY IN 1855 » notamment dans le tome II (pp. 39 s.)

 

 

(13) « Notice sur la langue siamoise »  in Annales de la Propagation de la Foi  d’octobre 1831.

 

 

(14) « Grammatica linguae thai » a été  publié à Bangkok en 1850

 

 

(15) « Dictionarium linguae thai - latina, gallica et anglica » en 1854 à Paris a été fiinancé par l’Imprimerie Impériale qui a créé les fontes thaïes.

 

 

(16) La Grammaire du Capitaine Low publiée en 1828 à Calcutta est un outrage. 

 

 

 

Le révérends Jesse Caswell a publié en 1846 un mauvais lexique.

 

 

 

Voir nos deux articles :

A.58 Les premières grammaires de la langue thaïe. (1ère Partie)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-58-les-premieres-grammaires-de-la-langue-thaie-1ere-partie-100840817.html

A.58 Les premières grammaires de la langue thaïe. (2ème Partie)

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a-58-les-premieres-grammaires-de-la-langue-thaie-2eme-partie-100841578.html

 

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27 août 2018 1 27 /08 /août /2018 22:03

 

 

L’épouse de Phaulkon, auquel nous avons consacré de nombreux articles, ne joua qu’un rôle effacé aux côtés de son mari dans la politique siamoise et pourtant son souvenir est toujours vivant au XXIe siècle comme « reine des desserts thaïlandais ».

 

 

SA VIE

 

Qui était-elle ?

 

Les renseignements sont squelettiques et les sources souvent insuffisantes ou contradictoires (voir nos sources en fin d’article). Son nom fait l’objet de multiples orthographes, Maria Guyomar de Pina, Maria Guyomar da Pinha, simplement Marie Guimard ou encore « Madame Constance » pour les Français. Son nom thaï est devenu Thaothongkipma (ท้าวทองกีบม้า) : Thao est un titre de respect sans être tout à fait un titre de noblesse, Il faut probablement voir dans thong (l’or) un superlatif pour renforcer le titre de Thao et Kipma tout simplement une boiteuse transcription en thaï du nom Guimard.

 

 

Elle aurait été de sang mêlé portugais et japonais. Sa grand-mère maternelle dénommée Inès Martins (อิกเนซ มาร์แตงซ์) aurait été la petite fille du premier japonais baptisé par Saint François Xavier qui avait commencé à évangéliser le Japon en 1549. Martins toutefois est un patronyme portugais par excellence. Etait-elle japonaise ou descendante des premiers Portugais arrivés au Japon en 1543 ?  Saint François Xavier mourut en 1552 ce qui situe ce baptême dans cette fourchette.

 

 

Son père dont le nom est donné comme «  Fanik Kouyomar  » (ฟานิก กูโยมาร์), aurait été un sang mêlé portugais, bengali et japonais originairement installé à Goa où il adopta ou reçut son nom portugais de Da Pinha puis il vint à Ayutthaya à une époque indéterminée.

 

 

Les deux familles s’étaient réfugiées :  la famille paternelle à Goa puis à Ayutthaya, la famille maternelle avait quitté le Japon pour le Vietnam puis le Cambodge, il est possible que Maria ait eu une goutte de sang cambodgien, et enfin Ayutthaya en 1593. La mère de Maria était née au Japon mais arriva petite fille au Siam.

 

La colonie japonaise d’Ayutthaya accueillit beaucoup de réfugiés japonais chrétiens à l’époque des persécutions sanglantes à partir de 1582 et qui durèrent plusieurs dizaines d’années ce qui contraignit les chrétiens à vivre dans l’ombre puis à se réfugier dans des pays alors tolérants : Annam, Cambodge, Java et Ayutthaya au Siam. En outre, en 1636, les Japonais d'outre-mer furent interdits de retour par crainte de voir la réintroduction du « virus du christianisme ».

 

 

Son père, Fanik avait épousé à Ayutthaya une Ursule Yamada (อูร์ซูลา ยะมะดะ), le prénom est évidemment chrétien, peut être une descendante du condottiere japonais dont nous avons parlé ? (1).

 

 

On peut penser que la grand-mère Inès Martins avait épousé au Siam un membre de la colonie japonaise ? Le prénom de Maria postule en faveur d’une origine partiellement portugaise, les Portugais baptisent le plus souvent, encore de nos jours, leur fille de ce prénom.

 

 

La croyance de la famille maternelle, chrétiens de l’ombre, était vivace comme le sont les croyances très strictes de toutes les minorités religieuses persécutées. La vie de Madame Constance sera toujours marquée par cette foi indéracinable, en particulier lors de la mort de son mari. Il en était probablement de même du côté paternel portugais, le pays était farouchement catholique. De ses deux ascendances, elle tire la conception d’une épouse qui se consacre après le mariage à soutenir son mari, éduquer leurs enfants et protéger sa famille. Ce fut assurément une « épouse vertueuse et chrétienne » à une époque où les femmes ne se prenaient pas encore pour des hommes sans que cela soit un signe de hiérarchie entre les sexes, bonne épouse, bonne mère et bonne maitresse de maison (2). Il court toutefois un ragot relatif à sa naissance qui ne repose sur aucune source fiable si ce n’est sur les affirmations malveillantes de l’« historien » Sportès sur la seule base d’un follicule anglais selon laquelle elle serait le fruit des amours adultérines de sa mère avec un jésuite sicilien d’Ayuthya, Thomas Vulguaneira (ทอมัส วัลกัวเนรา) qui aurait pour cela été expulsé par ses supérieurs vers Macao mais dont nul n’a jamais retrouvé la trace dans les archives de la Compagnie de Jésus  d’autant qu’il semble n’y avoir jamais eu de jésuites siciliens au Siam.  (Leur histoire a été écrite) (3). Le seul argument en était qu’elle avait la peau plus blanche que ses frères et sœurs dont nous ne savons rien. Ce n’est que le grand air de la calomnie.

 

 

Le mariage et la vie de famille

 

Elle épousa Constantin Phaulkon le 2 mai 1682 dans une église portugaise d’Ayutthaya. Elle a alors 16 ans, ce qui la fait naître aux environs de 1666 et son mari 35 ans. Ce fut probablement un mariage d’amour mais peut-être aussi d’intérêt de la part de Phaulkon pour complaire aux pères Jésuites et s’introduire dans les puissantes communautés japonaises et portugaises de la capitale. Constantin, né à Céphalonie, probablement orthodoxe grec de naissance, devenu anglican au service des Anglais, se convertit au catholicisme et se fit baptiser probablement par amour pour elle. Son beau-père aurait était hostile à ce mariage compte tenu de la conduite de son futur gendre : déjà bien en cour, il aurait engrossé l’une des filles de la princesse Yothathep (กรมหลวงโยธาเทพ) que nous avons rencontrée (4) et qui le haïssait, peut-être pour cette raison (5) ?

 

 

Le mariage aurait été célébré en présence de toute l’aristocratie locale, la présence du roi Naraï est toutefois douteuse : il est difficile d’imaginer que le monarque sur lequel nul n’avait le droit de lever les yeux ait pu se rendre à une cérémonie catholique ? Sa vie se déroula ensuite simplement, vie de famille sans prétentions, « servir Dieu et m’occuper de ma famille », supportant les incartades de son mari qui furent, dit-on nombreuses, notamment avec une esclave chinoise nommée Clara (คลารา). Ils eurent deux fils, Georges Phaulkon (จอร์จ ฟอลคอน) et Juan Phaulkon (ควน ฟอลคอน). Non contente d’élever ses deux fils, Maria éleva en outre la fille que son mari avait eue « avec une princesse de sang royal ». Le couple éleva encore dans la foi chrétienne cent vingt enfants orphelins.

 

 

La fin

 

Tout va s’écrouler lors de la révolution de palais de Phetracha (เพทราชา), arrestation de son mari, pillage et saccage de leurs biens et disparition des bijoux que Maria avait épargnés probablement par précaution de « bonne ménagère » (6). Elle n’obtint pas des troupes françaises du général Defarges l’assistance qu’elle espérait et qu’elle était en droit d’attendre. La protection de Kosapan (โกษาปาน) devenu Chaophraya Kosathibodi (เจ้าพระยาโกษาธิบดี) qui avait conduit l’ambassade siamoise, ministre des affaires étrangères de Phetracha mais disgracié en 1700, ne la sauva pas d’un triste sort (7).

 

 

Elle fut jetée dans une geôle infâme bien que son sort ait été adouci par la présence d’un geôlier ayant manifesté quelque humanité. Elle dut faire face aux avances du fils aîné de Phetracha, séduit par sa beauté, elle n’avait alors que 22 ans, le futur roi, Luang Sorasak (หลวงสรศักดิ์), qui la fit sortir de sa geôle pour la conduire à son palais où elle fut affectée au service d’entretien, condamnée à l’esclavage perpétuel dans les cuisines, sans qu’elle ait apparemment cédé à sa lubricité (8).

 

 

Mais elle y jouissait suffisamment de libertés pour prendre contact avec les Français qui quittèrent toutefois le Siam en la laissant à son triste sort et ultérieurement transmettre des pétitions au roi de France notamment en 1706.  Sa situation semble toutefois s’être amélioré à la mort de Phetracha en 1703 et plus encore à celle de Luang Sorasak en 1709 devenu roi sous le nom de Sanphet VIII (สรรเพชญ์ที่ ๘) ou Suriyenthrathibodi (สุริเยนทราธิบดี), sous le règne de son successeur Thai Sa (ท้ายสระ) 

 

 

Au temps de la puissance de son mari, elle avait réjoui la noblesse et le palais lors de fastueuses réceptions par la confection de pâtisseries dont elle tenait la recette de sa mère et de sa grand-mère, elle-même étant – parait-il – réfractaire à la cuisine siamoise. Elle avait déjà fait connaître ses recettes aux cuisiniers du roi Naraï, qui firent les délices de la princesse Sudawadi (สุดาวดี) alias Yothathep. Elle devint alors chef de la cuisine royale, responsable de l’argenterie et de la garde-robe du roi jusqu’à sa mort située en 1728 mais la date est aléatoire. Il est probable qu’elle a été inhumée dans le cimetière attenant à l’une des trois églises d’Ayutthaya, Sao Domingos, San Francisco ou Sao Paulo ?

 

 

Le sort de ses deux fils reste incertain. Juan mourut enfant en 1688, peut-être assassiné sur ordre de Phetracha ? Georges lui, ne fut pas, comme il fut écrit, assassiné par Phetracha puisque nous retrouvons sa trace en 1694 (9). Nous ignorons la date de sa mort, probablement prématurée, mais il avait  épousé  Louisa Passagna qui, veuve, vivait avec sa belle-mère. C’est probablement l’un de ses fils, Georges aussi,  entré au service royal qui aurait construit une orgue pour le palais sous le règne de Borommakot (บรมโกศ : 1733-1758) et devint chef de la communauté catholique d’Ayuthaya.

 

 

On retrouve encore un descendant et une descendante de Phaulkon parmi les prisonniers capturés par les Birmans lors de la prise d'Ayutthaya en 1767. Elle ne finit probablement pas sa vie dans la misère. Elle aurait tenté de recouvrer les fonds placés par son mari à la Compagnie française des Indes orientales et aurait obtenu satisfaction par une décision du Conseil d'État en 1717 dont nous n’avons pu trouver trace. Il est évident que le passage du rang d’épouse d’un tout puissant et richissime premier ministre ou ministre des finances à celui de chef de cuisine fut le passage du Capitole à la roche tarpéienne.

 

 

Mais ses nouvelles fonctions établissent qu’elle jouit alors de la confiance la plus absolue des monarques, ce sont des cuisines que vient le poison, arme favorite des femmes par excellence. Le roi Thai Sa dégusta ses pâtisseries sans crainte de quelque poison asiatique !

 

 

LA « REINE DES DESSERTS THAÏLANDAIS »

 

D’où lui vient ce surnom : rachinihaengkhanomthai (ราชินีแห่งขนมไทย) qu’elle porte toujours ? Il apparait ainsi par exemple jusque sur le site du Ministère de la culture (10).

 

 

Quand les Portugais sont arrivés au Japon au milieu du XVIe siècle, ils ont appris aux Japonais à confectionner leurs gâteaux portugais. La pâtisserie portugaise est célèbre et spécifique, essentiellement réalisés à base d’œufs, héritée  de très vieilles recettes conventuelles dont l’origine est singulière : Jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, le Portugal regorgeait d'une pléthore de couvents encombrés de jeunes filles nobles ou de bonne famille trop délicates pour pratiquer de gros travaux, se contentant d'élever des poules et pour tuer l'ennui, passant des journées entières dans les cuisines à utiliser les innombrables œufs pour élaborer des desserts de leur invention suscitant une frénésie de compétition pour créer la meilleure douceur de tout le Portugal.

 

 

Reiko Hada (2) cite une douceur de Kyoto et de Kyushu qui ressemble étrangement au foy thong (ฝอยทอง) dont nous allons parler. Marie en bonne ménagère a appris par sa mère à confectionner des pâtisseries nippo-portugaises en sus de ce qu’elle a pu apprendre directement de la colonie portugaise d’Ayuthaya et a ensuite transmis ses talents aux Siamois via le Palais royal et les réceptions données dans le palais de son époux.

 

 

La tradition lui attribue ainsi, inventoriés sur une multitude de sites gastronomiques thaïs : thongyib (ทองหยิบ)thongyot (ทองหยอด), foithong (ฝอยทอง)thongmuan (ทองม้วน), kumphamat (กุมภมาศ), mokaeng (หม้อแกง), thongphlu (ทองพลุ), thongprong (ทองโปร่ง)karipap (กะหรี่ปั๊บ), sangkhaya  (สังขยา)khanomphing (ขนมผิง)sampani (สัมปันนี), khanomkhing (นมไข่เต่า), nomkhaitao (ลูกชุบ), lukchup (ลูกชุบ)khanomthongek (ขนมทองเอก).

 

 

Cette liste bilingue permettra aux gourmands d’entre vous de vous repérer sur une carte de restaurant. Naraï aurait été friand de kumphamat (une espèce de flanc) qui lui était servi dans des coupelles en or (11).

 

 

Tous les sites de cuisine thaïe que nous avons consulté, ils sont nombreux, mentionnent tous au chapitre des douceurs celles qu’a ou aurait créées la reine Thaothongkipma.

 

C’est le dernier roi de la monarchie d’Ayuthaya, Uthumphon (อุทุมพร) qui ne régna que deux mois en 1758 qui fut – semble-t-il – le premier à lui attribuer à titre posthume sa couronne de reine. C’est de cette époque que daterait son titre de Thaothong (ท้าวทอง) également posthume qui, sans être un titre de noblesse est un titre de grand respect. 

 

 

Certes, un universitaire thaï, Pridi Phitphumwithi (ปรีดิ พิศภูมิวิถี) conteste cette attribution considérant que ces douceurs étaient connues à Ayuthaya depuis l’arrivée des Portugais au Siam au XVIe siècle et que Maria n’aurait fait que reprendre les recettes des « pâtisseries de couvent ».

 

 

On ne pourrait la créditer que de deux inventions originales, le foithong et le thong yip. C’est cependant un argument d’universitaire. Il est évident que dans la colonie portugaise d’Ayutthaya on mangeait portugais et l’on ne devait pas d’ailleurs y ressentir cruellement le manque de « bacalhau » puisque c’est probablement à l’usage des navigateurs que les Portugais ont imaginé la conservation de la morue dans le sel, il est permis de penser que les cales de leurs navires en étaient remplies.

 

 

 

Ces deux douceurs appartenaient au demeurant, nous allons le voir, aux « pâtisseries des couvents » évidemment connues de sa mère et de sa grand-mère.

 

Ce qui l’est moins, c’est que la confection de ces douceurs ait été répandue dans la population siamoise. Nous n’avons pas de livre de recettes en thaï de cette époque et les chroniqueurs français ne nous parlent guère de la cuisine pâtissière locale.

 

Ce que nous savons c’est que celle de Maria, fruit de la tradition familiale, ce qui ne veut pas forcément dire de son invention, était réputée à l’époque de Naraï et de ses successeurs, que ses desserts ravissaient Naraï, sa fille et ensuite les successeurs de Naraï et les invités aux festins du roi et à ceux du barcalon.  Mais ces desserts ne s’étaient certainement pas encore vulgarisés dans la population siamoise comme ils le furent plus tard, peut-être à l’instigation d’Uthumphon.

 

Nous savons que les douceurs de l’époque étaient composées essentiellement de farine (de riz probablement), de sucre de canne ou de palme et de pulpe ou de lait de noix de coco. Maria y a introduit, en sus des ingrédients locaux, les œufs, entiers, blancs ou jaunes, le sucre raffiné, et deux produits locaux que n’utilisaient pas les cuisiniers siamois, l’amidon de soja (plus léger que la farine de blé) et l’amidon de manioc.

 

Il y a de grandes ressemblances entre les desserts thaïlandais actuels et les desserts portugais, nous avons relevé quelques exemples significatifs :

 

Les foithong (littéralement fil d’or)

 

 

ce sont les Fios de ovos (fils d’œufs) des Portugais appelés également cheveux d’anges (cabelo de anjos). Ce sont des filaments de jaune d’œufs cuits dans du sirop de sucre. La cuisson à bonne température du sirop de sucre appartient aux secrets d’un bon pâtissier.

A 265 - MARIA GUIMAR, ÉPOUSE DE CONSTANTIN PHAULKON ET« REINE DES DESSERTS THAÏLANDAIS »

Les thongyib (littéralement or pincé)

 

 

sont les Trouxa de ovos  (tasse d’œufs) des Portugais, également des œufs, jaune et blanc, cuits dans le sirop de sucre. Seule la présentation diffère.

 

 

Les mokaeng (littéralement marmite de soupe)

 

 

sont les Tigelada des Portugais, tout simplement un flanc servi dans une petite marmite.

 

 

Les thongyod (littéralement les gouttes d’or)

 

 

 

 

sont les Ovos Moles de Aveiro (Les œufs mollets de la ville d’Aveiro) sont toujours à base  d’œufs et de sirop de sucre et tiennent plus du bonbon  que des gâteaux proprement dit.

 

 

 

Le talent de Maria fut incontestablement d’adapter les recettes traditionnelles portugaises aux produits locaux : Par exemple, pour le foithong, elle utilise des œufs de poule alors que les Thaïs utilisent comme pour les autres douceurs plus volontiers des œufs de cane dont la couleur est plus vive et surtout le jaune plus facile à réduite en filaments. Faute de vanille (version portugaise) elle utilisait des feuilles de pandan.

 

 

 

 

Pour le thongyyip, sa recette était similaire à celle des Trouxa de ovos  mais la présentation différente.

 

 

Pour le thongyoud, sa recette est similaire à celle des Ovos Moles de Aveiro. Quand il était nécessaire de saupoudrer un gâteau ou un flanc de poudre d’amandes grillées, fruit inconnu au Siam, les cacahuètes les remplaçaient avantageusement. Le lait de coco peut également remplacer celui de vache.

 

 

Une dernière observation s’impose : une bonne cuisinière ne fait pas toujours une bonne pâtissière mais une bonne pâtissière faut toujours une bonne cuisinière. Il n’est nul besoin d’être diplômé de l’école hôtelière de Lausanne pour faire cuire, bien ou mal, des pommes de terre ou un rôti de bœuf. En pâtisserie, c’est de la chimie ou plutôt de l’alchimie et l’erreur est fatale. Maria travaillait beaucoup, avons-nous vu, sur le sirop de sucre. Voilà bien un domaine difficile dans lequel seul compte l’œil et l’expérience à défaut d’instruments (pèse sucre et thermomètre) pour déterminer la densité et la température (12).

 

 

 

En 2007, à la 8e foire internationale de la Thaïlande tenue à Tokyo (การจัดเทศกาลไทย ครั้งที่ 8) s’est déroulée une démonstration de confection des pâtisseries de Maria.

 

 

En 2012, le Musée du Siam (Museum Siamมิวเซียมสยาม ou พิพิธภัณฑ์การเรียนรู้) a organisé une exposition  pour le 500e anniversaire des relations du Siam avec le Portugal intitulée « Olá Sião 500 ปี ไทย-โปรตุเกส » c’est  dire « Bonjour le Siam, 500 ans Thaï – Portugal ». Une salle y fut consacrée à Maria racontant l’histoire de ses pâtisseries et leur confection.

 

 

Une autre cérémonie s’est déroulée le 11 février 2015 à Ayuthaya, présidée par la Princesse  Maha Chakri Sirindhorn qui n’a pas manqué de souligner le rôle de Maria dans les pâtisseries thaïlandaises (13).

 

 

Deux bandes dessinées (au moins) lui ont été consacrées, l’une en 2014

 

 

et l’autre en 2016.

 

 

 

Maria a encore bénéficié d’une toute récente consécration, une série historique programmée en mars 2018 à la télévision intitulée Bupphesanniwat  (บุพเพสันนิวาส) que l’on peut traduire par « histoire d’amour ». Maria y a enfin un visage – nous n’avions pas d’elle de portrait significatif -  celui de l’actrice anglo-thaïlandaise Susira « Susi » Naenna (สุษิรา แน่นหนา).

 

 

C’est en partie devant le succès de ce film  que le Premier ministre et chef de la junte, le général Prayut Chanocha qui a été enchanté de la série, a encouragé les Thaïs à porter des tenues traditionnelles dans les lieux publics. La mise en scène n’a pas donné lieu à des dépenses pharaoniques mais tout au long du film, on est frappé par la beauté des vêtements traditionnels C’est une belle et double romance dont vous trouverez des extraits sans difficultés sur Youtube, pour le plaisir des yeux pour la plupart d’entre nous car naturellement la série est en thaï mais il est disponible en téléchargement complet sur un site californien. Il ne faut pas le regarder avec des yeux d’occidental ! (13)

 

 

 

SOURCES

 

 

En dehors de celles que nous donnons en note, nous avons utilisé le site Wikipédia en thaï

https://th.wikipedia.org/wiki/ ท้าวทองกีบม้า_(มารี_กีมาร์.

 

Il est d’une grande richesse quant à ses sources et ses références. Le site anglais est très largement insuffisant :

https://en.wikipedia.org/wiki/Maria_Guyomar_de_Pinha.

 

 

NOTES

 

 

(1) Voir notre article 73 «  YAMADA NAGAMASA, LE JAPONAIS QUI DEVINT VICE-ROI AU SIAM AU XVIIEME SIECLE ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-73-yamada-nagamasa-le-japonais-qui-devint-roi-au-siam-au-xviieme-siecle-115599893.html

 

(2) Voir l’article de REIKO HADA  « MADAME MARIE GUIMARD Under the Ayudhya Dynasty of the Seventeenth Century » in Journal de la Siam Society, volume 80-1 de 1992.

 

(3)  Jacques  Crétineau-Joly dans son encyclopédique « Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus » publiée en 1871 en six épais volumes nous apprend que lors des persécutions au Japon les jésuites parmi lesquels des italiens fuirent à Macao mais nullement au Siam. Seuls des jésuites portugais et espagnols  étaient signalés à Ayutthaya.

 

 

(4) Voir notre article  H12 «  LA PRINCESSE YOTHATHEP (1656-1735), UNE INTRIGANTE « MESSALINE » À LA COUR D’AYUTTHAYA ? » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/10/h12-la-princesse-yothathep-1656-1735-une-intrigante-messaline-a-la-cour-d-ayutthaya.html

(5) Voir Christian Pelras : « La conspiration des Makassar à Ayuthia en 1686 : ses dessous, son échec, son leader malchanceux. Témoignages européens et asiatiques »  In : Archipel, volume 56, 1998.

 

(6) Sur le pillage de ses bijoux, voir notre article H 21 « LE CHEVALIER LOUIS-ARMAND HALLÉ DE FRETTEVILLE ET LES JOYAUX DE MADAME CONSTANCE AU SIAM ».

 

(7) Kosapan ou Phra Wisut Sunthorn (ออกพระวิสุทธิสุนทร), neveu du roi  Ekathotsarot  (อกาทศรถ) est l’arrière-grand-père de Rama Ier, fondateur de l’actuelle dynastie.

 

 

(8) Nous ne savons de son apparence physique que ce qu’en dit Luang Sitsayamkan (หลวงสิทธิสยามการ) dans son ouvrage publié en 1967 « The Greek Favorite of the King of Siam » « maigre, les yeux bruns, le visage brun, la peau propre, grande de 5 pieds, petite, lumineux et gai bien que pas très belle, mais attirante et bien formée ». Elle aurait été par ailleurs plus blanche que son père et sa sœur. Elle s’habillait tantôt en siamoise tantôt en japonaise. Elle parlait le thaï, le japonais et le portugais mais communiquait en portugais plutôt qu'en thaï avec son mari et n’aimait pas la cuisine locale.

 

 

 

(9) Alexandre Pocquet, professeur et intendant au séminaire des Missions-Etrangères d'Ayutthaya  écrit dans une lettre du 25 octobre 1694 adressée à M. de Brisacier (Archives des Missions-Étrangères, vol. 864, p. 130) : « J'ai lu dans une relation qu'on dit avoir couru en France que le fils de M. Constance, qu'on nomme dans cette relation le comte Saint-Georges, apparemment parce que son nom de baptême est Georges, avait été attaché à la tête d'un balon et noyé. Je vous assure qu'il est mon écolier depuis sept ou huit mois, que je viens de lui faire la leçon et à ses autres petits camarades, et que voilà actuellement un clerc tonkinois qui la leur fait répéter à côté de moi, et m'interrompt fort bien. Ce petit Georges a huit ou neuf ans, paraît faible de corps et de santé ; mais il a un bon esprit et de très bonnes inclinations pour son âge ; depuis le peu de temps qu'il est ici, il ne me parle déjà qu'en latin, et m'entend dans la même langue, quoi que je lui dise ; il ne sait pourtant encore rien de la grammaire, si ce n'est un peu décliner. Sa mère l'aurait mis bien plut tôt ici, si on ne l'en avait détournée ; quoique nous nourrissions et enseignions ce pauvre enfant par charité comme les autres, il n'y a rien qu'on ait fait auprès de la mère et de l'enfant pour nous le retirer ; mais la mère s'en est rapportée à ses yeux, et l'enfant à son inclination. Croiriez-vous qu'après tout cela, on a trouvé des personnes qui ont accusé cette pauvre veuve désolée de je ne sais quelle nouvelle conspiration avec les Français, sur ce qu'elle avait mis son enfant avec nous. Elle fut arrêtée quelque temps. Les Siamois qui permettent qu'un chacun vive suivant sa religion, et qui ont coutume de mettre leurs enfants chez les talapoins, ne lui firent pas grande peine sur ce qu'elle avait mis le sien ici. Elle s'est tirée d'affaire, et l'enfant, qui avait été cependant obligé de s'absenter, revint vers le vingtième d'août avec autant de joie qu'il avait versé de larmes lorsqu'il fut obligé de s'en aller ».

 

 

(10) https://www.m-culture.go.th/en/

(11) Voir le site en thaï :

https://www.scacademy.org/?gclid=EAIaIQobChMI3f3n5-r82wIVGw4rCh0dxwYiEAAYASAAEgLtqvD_BwE

 

(12) Le sirop de sucre se mesure en densité (degré Baumé) et en température (degré Celsius). Une pâtissière émérite distingue à l’œil et selon la température le nappé, le petit filet, le grand filet, le petit boulé, le boulé, le gros boulé, le petit cassé, le grand cassé et le caramel sans avoir besoin ni de densimètre ni de thermomètre. Ce n’est pas donné à un cuisiner du dimanche qui transformera rapidement le cassé en immangeable caramel et le caramel en charbon.

 

C'est plus facile avec un thermomètre :

 

 

(13) Voir le site :

https://www.tatnews.org/hrh-princess-maha-chakri-sirindhorn-opens-new-attraction-commemorating-thai-japanese-relations-dating-back-600-years/

 

(14) Nous sommes loin, très loin, des règles suggérées par Boileau pour une bonne tragédie : « Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli - Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli ». Le film est sous-titré « love destiny » et tiré d’un roman à succès (« Love destiny ») de Romphaeng publié en 2010.

 

 

Il a été diffusé en 15 épisodes du 21 février au 11 avril 2018. La version complète que nous avons regardée dure 1 heure 45. Cette double histoire d’amour est bien embrouillée, nous ne sommes pas dans une logique cartésienne mais dans une logique siamoise. Elle ne concerne pas directement Maria mais d’abord la belle Karaket (การะเกด). Elle est la fille du gouverneur de Phitsanulok et vit à Ayutthaya sous le règne de Naraï dans la résidence de l'astrologue en chef de la cour titré Chaophraya Horathibodi (เจ้าพระยา โหราธิบดี) et est le père de son fiancé, Det (เดช), lui-même fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères et titré Muen Sunthonthewa (หมื่น สุนทรเทวา). Après de longues péripéties que nous vous épargnons, Karaket meurt et se réincarne en la personne de Ketsurang (เกศสุรางค์), une femme de 25 ans qui lui ressemble comme une sœur jumelle et venait elle-même de mourir dans un accident. Karaket demande à Ketsurang d'assumer son corps et de faire de bonnes actions dans cette nouvelle vie. Nous allons rencontrer en particulier quelques personnages que nous connaissons déjà, Kosapan, Maria Guyomar de Pinha, amie de Karaket et son mari Constantin Phaulkon qui vient d’en tomber amoureux. Après d’autres péripéties, devant la méchanceté de Ketsurang ex-Karaket, Det pense qu’elle est possédée par un phi. Le fantôme de Karaket s’oppose d’abord au mariage de son double avec Det mais finira par l’accepter, les vertus nouvelles de Ketsurang lui permettant de retrouver son ancienne enveloppe charnelle. Nous allons retrouver l’histoire que nous connaissons : Det, promu à un rang supérieur, obtient le titre de Khun Siwisanwacha (ขุน ศรีวิศาลวาจา), est nommé pour accompagner l’ambassade de Kosapan à la cour de Louis XIV.

 

 

Il conspire par ailleurs avec Phetracha pour s’emparer du pouvoir et chasser les chrétiens du royaume. Le coup d’État réussit avec l’aide de la fille de Naraï, la princesse Sudawadi, et conduit à l'exécution de Phaulkon. Après une réincarnation de Det dans le cops d’un autre personnage, il finit tout de même par revenir dans sa première enveloppe charnelle et épouser Karaket… « Happy end ».

 

 

Nous ne sommes pas dans une logique cartésienne avons-nous dit et nous avons très largement résumé ! Nous n’avons pas oublié Maria et Constantin. Leur romance occupe le dernier tiers du film.

 

 

Il n’y est pas question de ses talents de pâtissière. Mais le film diffusé sur la troisième chaine, l’une des plus regardée à des heures de grande écoute a fait découvrir au grand public que derrière celle qu’il connaissait déjà comme « reine des desserts thaïlandais », il y avait une femme dont le mari avait joué un grand rôle dans l’histoire de son pays. Le film comporte en effet plusieurs interludes au cours desquels un professeur explique à une classe attentive ce que furent les rapports tumultueux de la France et du Siam à cette époque.

 

 

Le film proprement dit ne nous donne d’images de l’histoire que celles de la romance entre le Grec et la belle Maria. Il est amusant aussi de voir le visage que le réalisateur a donné aux acteurs de ce mélodrame

 

Le lubrique Sorasak : 

 

 

et notamment nos estimables compatriotes.

 

De gauche à droite La Loubère et Forbin : 

 

 

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13 août 2018 1 13 /08 /août /2018 22:01

 

Nous avons parlé à diverses reprises de l’implantation des Hollandais au Siam, essentiellement pour des motifs mercantiles, dès le début du XVIe siècle (1). Par ailleurs, lors de notre étude sur les monarques du royaume d’Ayuthaya au vu des Chroniques compilées par Cushman, nous avons abordé  dans l’un de nos articles (2) le règne du sinistre Prasat Thong  (ปราสาททอง) que nous qualifiâmes non sans raisons de « Caligula aux petits pieds ».

 

 

Si les Chroniques sont indigentes sur ce règne, nous bénéficions de plusieurs mémoires d’Européens, en particulier l’ouvrage que nous a laissé un aventurier hollandais, Jean Struys (Jan Janszoon Struys) narrant en particulier un séjour au Siam où un pur hasard l’avait conduit pendant quelques mois au début de l’année 1650.

 

Nous savons peu de choses sur lui, tirées essentiellement du Wikipédia hollandais et de la notice que lui consacre Grand Larousse du XIXe (3).  Nous lui devons « Les Voyages de Jean Struys en Moscovie, en Tartarie, en Perse, aux Indes et en plusieurs autres païs étrangers ».

 

 

Cet ouvrage que nous avons compulsé dans la première édition française de 1681, la partie siamoise n’en constituant que le début, a de toute évidence connu un immense retentissement en France, un incontestable « bestseller » : réédité en 1682 puis encore 1718, 1719, 1720, 1724, 1730,  1795, 1827, 1838, 1923  et  en 2003. Nous le trouvons par exemple cité par La Loubère, disponible en ses différentes éditions sur de multiples sites de vente de livres anciens ou de ventes aux enchères, dans les inventaires de nombreuses bibliothèques, en particulier dans celle du Duc de Saint-Simon, proche de la Cour, qui fut vendue à l’encan après sa mort.

 

 

Il fut traduit en plusieurs langues, anglais, allemand et russe. A cette époque, les érudits s’intéressent beaucoup aux récits de voyages dans les pays exotiques. Les gens « de qualité » ne voyagent pas, les plus hardis vont tout au plus voir les « antiques » en Italie. On se croit obligé de faire son testament pour se rendre de Paris à Lyon en diligence. Le tourisme » n’existe pas, mais ils sont fascinés par les récits de voyage dans les pays exotiques par des écrivains originaux qui ne sont pas des « touristes » mais des « voyageurs » le plus souvent aventureux sinon aventuriers mais toujours curieux.

 

La partie concernant le Siam a fait l’objet d’une publication de sa version anglaise en 2006 avec des commentaires assez critiques signés M.S. (Smithies probablement ?) sur lesquels nous reviendront car ils nous semblent immérités (4). 

 

 

Struys nous donne d’abord du Siam une vision très didactique et ensuite une vision anecdotique, le tout en quelques chapitres fort mal structurés mais rappelons qu’il s’agissait d’un aventurier et non d’un écrivain.

 

La vision didactique nous laisse à penser que, compte tenu de la  diffusion de l’ouvrage,  il ne fut pas étranger au choix que firent les Français de se lancer dans cette folle expédition « à la conquête du Siam » même s’il n’en fut qu’un paramètre parmi beaucoup d’autres.

 

La partie purement anecdotique et ponctuelle nous donne une vision assez terrifiante du monarque qui régnait alors à Ayuthaya et des massacres qu’il a planifiés en 1650.

 

Struys nous apprend qu’il est né à Durgerdam dans la banlieue d’Amsterdam et qu’en 1647, à l'âge de dix-sept ans, il a fui le régime strict d’un père d’une famille  austère et peu fortuné.

A 263 - JEAN STRUYS (JAN JANSZOON STRUYS), AVENTURIER HOLLANDAIS AU SIAM EN 1650 ET TÉMOIN DES MASSACRES DE LA MÊME ANNÉE.

Ayant toujours manifesté le désir de voyager, il fugue, se retrouve à Amsterdam où l’on équipe deux vaisseaux pour Gênes. Il s’embarque comme sous-voilier sans se soucier de la destination. Le départ a lieu le 16 décembre 1647. Parti sans savoir où il allait, il va se retrouver plus de deux ans plus tard, en janvier 1650 au Siam au terme d’un périple émaillé d’incidents (5).  

 

 

Le texte de Struys est effectivement présenté de façon assez décousue,  lui reproche M.S, mais ce n’était pas un littéraire (6). Il semble d’ailleurs que la publication en anglais (4) soit établie sur une édition comportant l’oubli d’un chapitre. Notre lecture fut celle de l’édition française de 1681 qui ne diffère pas des suivantes que nous avons feuilletées. Nous n’y trouvons rien de bien original par rapport aux descriptions du Siam antérieures aux ambassades et à la grande vogue de 1685 et 1688, celle du père Jacques de Bourges en 1666, le premier livre en français consacré au Siam

 

 

ou celle de Van Vliet traduite en français trois ans auparavant. C’est surtout sa diffusion exceptionnelle dans les bibliothèques ou les cabinets de lecture qui est remarquable. La Loubère par exemple qui s’est évidemment documenté avant son départ cite Struys et Van Vliet.

 

 

Vers un El Dorado ?

 

Les habitants sont doux, spirituels et industrieux, les artisans sont habiles, le pays est plein de ressources, les commerçants habiles.

 

Les étrangers ? Leur civilité (des habitants) s’étend jusqu’aux étrangers, de quelque nation qu’on soit, on y est reçu favorablement.  Il y a un grand nombre d’étrangers qui trafiquent au Siam dont les impôts enrichissent le trésor royal... En ce qui concerne les Hollandais ce sont les mieux reçus.

 

Les richesses ? La cour est d’une richesse inouïe : le roi siège sur un trône d’or massif. L’or est si commun à cette cour qu’on y sert point les bêtes en vaisselle d’autre métal. Le pays regorge de mines d’or, de plomb, d’étain et des bois précieux. Les idoles sont toutes d’or et d’argent…

 

Il y avait bien là de quoi susciter la convoitise sinon la cupidité des Français, dont tous n’étaient pas dépourvus, se disposant à partir à la conquête du Siam : beaucoup d’or, beaucoup d’argent et un accueil amical… Une des raisons qui incita le roi siamois à envoyer une ambassade en France fut sa stupéfaction devant la richesse de son architecture et de ses palais que lui décrivit Phaulkon ce qui était vrai. La réponse à l’envoi de cette ambassade, l’envoi de l’ambassade française, ne fut pas étrangère à la description des richesses du Siam que Phaulkon faisait auprès des plus ou moins crédules missionnaires ; ce qui était au moins partiellement travestir la vérité. (Nous l’avons-nous vu dans un précédent article) (7). Phauklon était Grec, à l’époque le mot est tout simplement synonyme de filou !  Nous avons vu aussi que ni La Loubère ni le chevalier de Forbin ne furent dupes comme le furent l’abbé de Choisy et le père Tachard qui pensaient que les statues de Bouddha qu’on y trouvait à profusion étaient d’or massif. Struys pas plus que ces deux-là n’a été assez perspicace pour faire la différence entre le plâtre doré et l’or massif d’autant qu’il est resté moins de quatre mois au Siam. Crédulité, manque de perspicacité ou manque d’information ? N’oublions pas qu’il a à peine 20 ans à l’époque de son premier voyage. Les Hollandais, mercantis dans l’âme, étaient moins sensibles à l’appât de l’or qu’à des richesses plus concrètes dont ils faisaient commerce et les enrichissaient, les peaux de cerfs ou le bois de santal, tout en étant aussi cupides que les Français. Tout ce qui brille n’est point d’or et il est une constante chez les Siamois toujours omniprésente dans la Thaïlande du XXIe siècle, « mieux vaut paraître qu’être ».

 

 

Vers la conversion du pays ?

 

Le souci des Hollandais dans leur conquête de l’Asie n’avait jamais été de la convertir  à la religion du Christ. Ils étaient acquis à la réforme, haïssaient les papistes et s’ils furent admis d’entrée dans de nombreux pays (Japon et Formose) c’est pour la seule raison qu’ils n’avaient aucun scrupule à fouler un crucifix catholique aux pieds comme il aurait été exigé. Struys ne mentionne pas une seconde tout au long de son ouvrage en la partie siamoise qu’il ait eu le moindre souci missionnaire. Mais ses constatations qui restent objectives ont également pu induire en totale erreur ses lecteurs français, tous bons catholiques romains sur la foi, toujours et encore, des affirmations de Phaulkon selon lesquelles le pays aurait été disposé à basculer en son entier derrière le roi dans la religion romaine. Il était difficile de ne pas tirer de ses constatations de trop hâtives conclusions :

 

« Quoique que les indiens et surtout les bonzes aient d’ordinaire une haine aveugle pour ceux qui sont de religion contraire à la leur, ceux-ci paraissent assez modérés à cet égard et bien loin de s’emporter lorsqu’on leur représente la vanité des dieux qu’ils adorent, ils répondent modestement qu’ils cherchent la vérité et que s’ils connaissaient une voie meilleure pour y parvenir, ils quitteraient tout pour la suivre. J’ai oui dire à l’un de ces bonzes que les chrétiens étaient les plis aimés de Dieu et les plus proches du salut.  Je les estime d’autant plus qu’ils semblent aimer la justice, la probité et la bonne foi parce qu’ils laissent les consciences libres et qu’ils ne nous dénigrent point au moins entre notre présence comme font les mahométans qui ne peuvent souffrir ceux qui ne sont pas de leur créance, orgueil que nous détestons ».

 

 

Pouvait-on déduire de ces constations qui ne sont pas contradictoires avec celles d’autres observateurs  (le Père de Bourges en particulier) que cette tolérance pourrait aller jusqu’à une conversion du roi et de ses sujets ? Il fallut la triste fin de l’expérience française sous le règne du successeur de Prasat Thong pour démontrer que non.

 

 

 

UNE BRÈVE VISION DE L’HISTOIRE DU SIAM

 

Struys ne s’est pas intéressé à l’histoire du Siam. Il ne fait qu’une brève allusion à la fameuse « guerre des éléphants » qui s’était déroulée un siècle auparavant mais uniquement pour souligner l’importance des éléphants blancs dans la région.

 

 

Il a par contre été selon toute apparence témoin direct d’un épisode qui atteste de la sauvagerie du roi dont nous savons par Van Vliet qu’il ne répugnait pas à tuer de sa propre main ceux qui se mettaient en travers de sa route. Cet épisode est d’ailleurs le seul qu’il agrémente, si l’on peut dire, de deux gravures (en dehors d’une vue cavalière d’Ayuthaya dont nous allons reparler). Il s’est déroulé à partir du mois de mars 1650. Struys semble avoir en été le seul occidental témoin au moins partiellement direct de ces massacres, le premier en tous cas à la rapporter, toutes les versions ultérieures ne faisant que reproduire la sienne.

 

Il surgit à l’occasion de la mort de la fille du roi. Elle survint le 24 septembre 1649. 6 mois plus tard, donc guère après l’arrivée de notre aventurier, le roi invite, ce qui était un honneur, Jan Van Muijden, principal commis de la Compagnie néerlandais des Indes orientales, la fameuse VOC, depuis 1646 (8) aux cérémonies funéraires et y convie aussi Struys en compagnie de quelques autres.

 

 

Après deux jours de cérémonies rituelles, le bûcher de bois de santal est enfin allumé. Quand on veut recueillir les cendres de la défunte pour les mettre dans une urne d’or, on trouve un morceau de chair de la grosseur de la tête d’un petit enfant si beau et si vermeil que le feu semblait l’avoir épargné par respect. Ce n’était pas par respect mais parce que la fille avait été empoisonnée. Une légende voudrait que certains poisons rendent le corps partiellement incombustible ? On s’assure alors de toutes les femmes qui avaient servi la défunte. Les jours suivants, on se saisit d’une quantité d’innocents auxquels les tortures ne font rien avouer. La fureur du roi ne s’apaise pas. N’ayant plus personne à torturer à la cour, il fait venir sous de fallacieux prétextes les plus grands du royaume avec leurs femmes et les emprisonne. Il fait alors creuser autour de la ville des excavations de 20 pieds carrés (4 ou 5 mètres carrés) où l’on alluma de grands feux attisés en permanence. Nul n’ayant rien avoué, on fait d’abord entrer les prisonniers dans une grande cuve d’eau chaude pour amollir leur peau et les rendre plus sensibles à l’impression du feu. Ensuite on leur racle les pieds avec des fers aussi aigus que des couteaux. On les mène ensuite devant des juges qui les interrogent. Ceux qui s’obstinent à nier leur culpabilité, on les fait marcher pieds nus sur les charbons ardents. S’ils s’en ressortent les pieds pénétrés du feu, ils sont considérés comme coupables. Ils le sont bien évidemment tous !

 

 

Ceux qui tombent en défaillance sur le feu y restent. Ceux qui en réchappent sont attachés à un poteau d’où un éléphant instruit à ce genre de mort les arrache avec sa trompe, les jette en l’air et ensuite les piétine faisant sortir les entrailles de leur corps.

 

 

On les jette ensuite dans la rivière. Un autre supplice consiste à enterrer vifs les présumés coupables jusqu’au menton sur le grand chemin de la ville. Les passants sont obligés de leur cracher dessus sans possibilité de rémission. Tout ceci dura quatre mois et frappa une multitude incalculable En un seul jour, dit Struys, j’en ai vu périr plus de 50. Après quelques mois de répit, les supplices recommencèrent dans une incroyable chasse aux sorcières. Lorsque toutefois on avait voulu faire périr les 300 servantes par le feu, certaines furent épargnées et dès lors considérées comme absoutes. Fut ensuite dénoncée une des toutes jeunes filles du feu roi qui avait ri pendant la crémation, probablement une fille du roi Songtham dont Prasat Thong avait assassiné ou fait assassiner les deux héritiers légitimes. Les soupçons furent étayés par le souvenir de plaintes qu’elle proférait contre le roi estimant ne pas être traitée avec les égards dus à son rang. Elle fut condamnée au feu avec presque toute sa suite mais en réchappa. On se contenta de l’enfermer dans un lieu obscur chargée, il est vrai, de chaines d’argent. Le roi, pris de compassion, probablement la seule fois de sa méchante vie à moins qu’elle n’ait été simulée, voulut la faire comparaître devant lui et son conseil pour qu’elle se disculpe. Elle prononça alors contre lui une féroce harangue qui était en réalité un aveu plus ou moins implicite que c’est lui qu’elle avait voulu empoisonner. Toujours pris de compassion, probablement feinte, le roi se contenta de couper un petit morceau de sa propre chair en lui ordonnant de le manger. Puis, retrouvant son naturel, se ravisant, il la fit mettre en pièce et jeter dans la rivière. Deux autres jeunes enfants du feu roi furent traités de la sorte.

 

 

Il est permis, avec du recul, de s’interroger sur les raisons de ces massacres ? Prasat Thong avait-il véritablement cru à l’empoisonnement de sa fille ? A-t-il imaginé ce prétexte pour égorger ceux qu’ils redoutaient ? Etait-il simplement un psychopathe ivre de sang et de carnage ? Aucun historien ne s’est posé la question et nous n’avons évidemment pas la réponse.

 

Que faut-il penser de la relation de ces événements dont Struys fut probablement et au moins en partie le témoin direct ? M.S (4), sans nier la légendaire cruauté du roi, insinue que ce texte aurait été écrit pour satisfaire le goût morbide des lecteurs occidentaux pour la lecture de toutes sortes de supplice ? L’argument nous semble sans portée sérieuse. Nous connaissons aussi par La Loubère, Van Vliet et d’autres la cruauté de ce monarque. Contentons-nous de citer Joost Schooten qui avait été responsable de la Compagnie de 1633 à 1636 et qui écrivit ses souvenirs en 1636 (9).

 

 

Prasat Thong n’a fait en 1650 que peaufiner, compte tenu de l’énormité du crime allégué, ce qui existait en 1636. Le lecteur français de l’époque (ou d’ailleurs) ne voyageait pas et devait donc lire les récits de voyage pour le faire en rêve. Mais avait-il nécessité de se plonger dans ces lectures morbides alors qu’il pouvait aller « au spectacle » sans difficultés, pourquoi aller chercher dans les livres ce qu’on a sous les yeux, il y a à Paris plus de exécutions 100 par an : à cette époque où la peine de mort était prononcée partout en permanence et exécutée en grand public, les parents tenant leurs enfants sur les épaules pour leur montrer ce qui pouvait arriver aux enfants désobéissants. Le spectacle d’un simple pendu qui se trémoussait au bout de sa corde souvent plusieurs minutes, d’une décollation qui nécessitait parfois plusieurs coups de hache, d’un malheureux qui les membres rompus à coups de barre de fer mettait des heures à expirer sur la roue, d’une sorcière brulée vive, ne suscitait le plus souvent que les quolibets et les applaudissements de la foule.

 

 

La vision de la mort n’était pas celle que nous avons aujourd’hui. Il fallut attendre 1939 en France pour que Daladier envoie la guillotine au secret et que la peine de mort ne soit plus exécutée en public pour échapper aux goûts morbides des spectateurs. Quant aux supplices issus de l’imagination de Prasat Thong, ils n’ont rien à envier à ceux qu’inventait la justice pénale de l’ancien régime qui fut sa honte : en dehors des tortures, question ordinaire et question extraordinaire pour interroger puis punir les coupables partant du principe que plus le crime était odieux plus la sanction devait être féroce. En 1757, Damien, accusé de régicide, après avoir été torturé pendant des heures mit encore des heures à souffrit le supplice de l’écartèlement  agrémenté de divers raffinements avant que les débris de son corps ayant encore un souffle de vie fussent jetés sur le bucher.

 

 

Le « spectacle » de déroula sous les applaudissements d’une foule immense. Ravaillac avant lui avait également fait salle comble.

 

 

Il aurait été intéressant au demeurant de savoir comment s’était déroulée l’exécution de Joost Schooten lui-même qui fut condamné être brulé vif à Battavia en 1644 pour s'être rendu coupable du crime de sodomie (« le vice grec » comme on disait alors) et si le spectacle avait fait recette ?

 

 

Il est une autre critique enfin de M.S. qui nous semble pouvoir être écarté. Struys reproduit très longuement la harangue de la fille du roi Songtham. Struys dit-il, après quelques semaines passées dans le pays aurait difficilement acquis assez de siamois pour comprendre et traduire cette diatribe contre le souverain. Certes, mais il accompagnait Jan Van Muijden, le principal commis de la Compagnie, en place depuis quatre ans, dont on peut supposer, en rapport permanent avec la Cour, qu’il connaissait parfaitement la langue et a pu servir d’interprète à son collaborateur.

 

 

Le 12 avril, Struys quitte le Siam sur un navire chargé de peau de cerfs, de bois de santal et d’amrac ( ?) probablement l’arbre dont les Japonais font leur laque. Notre propos n’est pas de conter la suite de ses longues aventures mais de venir sur un épisode qui a prêté à de vives critiques sur le sérieux de notre aventurier. En route vers le Japon, il fait escale à Formose. Il avait entendu parler d’hommes qui auraient de longues queues comme des bêtes mais sans trop y croire.

 

 

Il y rencontre pourtant un homme muni d’une queue longue d’un pied et couverte de poils roux. Les hommes à queue font partie de vieilles légendes tant en Afrique qu’en Asie. Le sujet a intéressé le grand Buffon qui voit dans la description de Struys, sans la nier, une possible exagération (10). S’agit-il d’un mensonge comme l’affirme M.S ? Est-ce le fruit de sa crédulité ? Il ne le semble pas. Des excroissances de la région du sacrum et du coccyx, « pseudo-queues » ont été médicalement constatées à diverses reprises. Ce ne sont que des anomalies. N’entrons pas dans un sujet médical qui nous dépasse. C’est probablement ce qu’a constaté Struys. A-t-il exagéré ? C’est possible. A-t-il menti ? Certes non d’autant qu’il n’a pas émis de généralisation intempestive sur l’existence d’une race formosane d’hommes à queue. Décrire un « homme à queue », caprice de la nature que l’on a rencontré n’est pas imaginer l’existence d’une population d’ « hommes à queue ». Pendant des siècles, les jumeaux dits « siamois » ont été considérés comme des monstres de la nature.

Inde: un garçon opéré pour se faire retirer une "queue" de 18 cm dans le dos

C'est l'appendice du genre le plus long que des chirurgiens ont retiré à ce jour. Certains des compatriotes voyaient dans cette excroissance un indice de la réincarnation du dieu Hanouman, le dieu-singe.Arshid, 13 ans, est vénéré dans son pays, l'Inde. Certains de ses compatriotes hindous voient en lui la réincarnation du dieu-singe, Hanouman. Signe particulier: l'adolescent est né avec une excroissance ressemblant à une queue d'animal dans le dos. L'appendice mesure 18 centimètres soit le plus long répertorié à ce jour. Le précédent record s'établissait à 15 centimètres rapporte le journal britannique The Mirror le 6 octobre 2016

Après un séjour au Japon dont Struys nous fait une longue description, et les affaires faites, le navire retourne à Batavia d’où il emprunte un navire pour le Siam où doit retourner Jan Van Muijden. Il n’y reste que 8 jours et repart pour la Hollande où il débarque le 1er septembre 1651 après près de quatre ans d’absence. La suite de ses voyages le conduira une dernière fois en « Moscovie » où il aurait joué un rôle important dans la réorganisation de la marine du Tzar. Ce n’est pas notre propos mais explique qu’en sus des traductions en Anglais et en Allemand l’ouvrage fut traduit et édité en Russe en 1877 et 1935.

 

Cette narration peut comporter des erreurs de détail, des erreurs de transcription des noms propres fantaisistes comme le souligne M.S à plaisir mais elles sont permanentes dans tous les textes de cette époque, des exagérations aussi, cela n’enlève rien à sa lecture qui est plaisante sinon prenante même s’il faut savoir le lire « au second degré » et surtout à l’incontestable impact qu’il eut dans les milieux « éclairés » de l’époque.

 

Il est un dernier point enfin sur lequel M.S. nous paraît chercher véritablement à Struys une autre « querelle d’Allemand » : Il a agrémenté avons-nous vu les différentes versions françaises  de deux gravures représentant la répression royale dont il nous dit qu’elles sont de son crayon ? Il nous dote également d’une gravure représentant la ville d’Ayuthaya en perspective cavalière.

 

 

Elle serait selon M.S « apparemment tirée d'une célèbre peinture hollandaise anonyme de la ville située au Rijksmuseum, Amsterdam, datée de 1650, en partie imaginative, et à laquelle ont été ajoutés dans cette édition une quantité de voiliers et quelques palmiers ». Vrai ou faux ? La seule reproduction de la ville se trouvant dans ce célèbre musée à laquelle nous avons eu accès via Internet est datée de 1665, elle n’est pas anonyme ni imaginative et a été commandée au peintre Johannes Vingboons sur commande de la Compagnie dont il était le cartographe et le peintre officiel. C’est de toute évidence celle dont parle M.S. Les deux représentations sont effectivement ressemblantes.

 

 

 

Laquelle a inspiré l’autre, celle de Struys colorée par le peintre ou celle du peintre gravée en noir et blanc ? Struys a-t-il inspira le peintre ?  Qui a fait l’œuf, qui a fait la poule ? Est-ce Johannes Vingboons que Struys a évidemment dû rencontrer qui est l’auteur des gravures de son ouvrage et du tableau d’Amsterdam ? C’est probable. Mais il est tout de même une constatation étonnante : nous bénéficions de plusieurs représentations de la ville d’Ayuthaya à cette époque, que ce soit en plan ou en perspective cavalière qui ne sont pas « imaginatives ». Nous connaissons, le plan de La Loubère

 

 

ou celui de l’Allemand Engelbert Kaempfer levé lors de son périple de 1690,

 

 

... et la Bibliothèque nationale numérise 8 cartes d’Ayuthaya de cette époque et toutes se ressemblent sans être imaginatives. La belle affaire ! Faut-il en déduire comme semble le faire M.S que tous se sont copiés entre eux ou plus simplement qu’ils ont reproduit ce qu’ils voyaient c’est-à-dire le même panorama ?

Struys fut-il le précurseur de Robinson Crusoé ?

 

Nous avons rencontré Robinson Crusoé lors de son passage au Siam oú il trafiquait l’opium (12). L’épisode des 28 années passées sur l’île déserte ne représente guère que le tiers des aventures qui le conduisirent  brièvement au Siam, en Chine, au Japon, en Russie, à Madagascar avant de retrouver son York natal. L’ouvrage de De Foé date de 1719 mais les voyages de son héros débutent à la même époque que ceux de Struys, en 1651. Comme lui, d’une famille d’austères protestants « juste au-dessus du médiocre », adolescent, il rêve de voyages sur mer pour échapper à la lourde tutelle de son père et prend la fuite pour s’embarquer.

 

 

Il y a de singulières similitudes au début puis au cours du périple. Ne citons que le passage de Crusoé à Madagascar où l’équipage de son navire – comme celui de Struys – viole quelques malheureuses sauvageonnes (5).  Est-ce à dire que De Foé s’est inspiré de Struys ?  Nous savons à tout le moins qu’il avait réuni une bibliothèque où les éditions de récits de navigateurs et de voyageurs ne manquaient pas parmi lesquelles figuraient des traductions d'ouvrages français ou hollandais. Nous n’en avons malheureusement pas trouvé l’inventaire, l’ouvrage de Struys devait s’y trouver, il était difficile de ne pas faire le rapprochement (13).

 

 

NOTES

 

(1) Voir nos articles 81 « Les Hollandais et les Anglais au Siam au XVIIe siècle » et 82 « La première ambassade siamoise en Hollande en 1608 » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-82-la-1ere-ambassade-siamoise-en-hollande-en-1608-117989604.html

http://www.alainbernardenthailande.com/article-81-les-hollandais-et-les-anglais-au-siam-au-xviie-siecle-117708175.html

 

(2) Voir notre article 72 « Les huit rois du début du XVIIème (1605-1656), (suite et fin) » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-72-les-huit-rois-du-debut-du-xvii-eme-siecle-1605-1656-suite-et-fin-115599736.html

 

(3) Larousse : (3) « Voyageur hollandais dont le vrai nom était Jan Janszoon Strauss, mort dans le Ditmarsch en 1694. Parti de Hollande en 1467, il alla successivement en Italie, au Japon, à Formose, et revint en Hollande le 1er septembre 1651, se rendit à nouveau en Italie, parcourut les îles et les côtes de l’archipel et revint une seconde fois à Amsterdam en 1657. Le 1er septembre 1668, il s’embarque à nouveau pour Riga, traversa toute la Russie et fut fait prisonnier dans le Daghestan. Après avoir recouvré sa liberté, il fit encore plusieurs voyages, revint en Hollande en 1673 et quelques temps après se retira dans le Ditmarsch, pays danois au nord de Hambourg. Il avait publié en 1677 les mémoires de sa vie en hollandais. (Gedenkwürdige Reizen door ltalien Griekenland, Livland, Moscovien Tartary, Medien, Persien, Turkien, Japan en Oost-Indien, door Jans. Struys. Amsterdam). Ils furent traduits l’année suivante en allemand et en français par Glanius sous ce titre « les voyages de Jean Struys en Moscovie, en Tartarie, en Perse, aux Indes et en plusieurs  autres pays étrangers traduit du flamand … »

Voir aussi (en flamand) https://nl.wikipedia.org/wiki/Jan_Janszoon_Struys

 

(4) Jan Struys, The Perillous and most Unhappy Voyages of John Struys, translated by John Morrison, London 1683 in Journal de la Siam Society, 2006, volume 94.

 

5) A peine passé l’île de Texel, au large d’Amsterdam,  

 

 

il faut faire retour, les vaisseaux étant mal lestés. Nouveau départ le 4 janvier 1648 dans les glaces. Il faut s’arrêter à Dunkerque, ville alors anglaise, le 10. Des tempêtes immobilisent les deux navires jusqu’au 24 sur l’ile de Wight puis encore sur l’île de Portland, des îles anglo-normandes. Le 6 février, les navires peuvent appareiller pour arriver le 10 à Gibraltar. Il faut encore 15 jours pour atteindre Gênes. Le 29 la cargaison est vendue, l’équipage licencié et les navires vendus à la république.

 

 

Struys s’engage sur l’un d’entre eux avec un commandement et un équipage essentiellement génois. Le bateau une fois équipé et armé, il part le 12 avril pour Velez-Malga où l’équipage se voir accorder deux jours de repos et atteint Malaga le 24 mai. Le navire y charge du vin et part le 29 mai pour le Cap vert. Seuls les officiers savent où le navire doit ensuite se rendre. Le navire arrive à l’ile de Bonnevenue (Bonavista) en juin 1648, l’une des iles du cap vert. Ils font le tour des iles.

 

 

Il repart le 12 août, arrive deux jours plus tard en vue de Sierra Leone et le 13 octobre 1648 à Madagascar où ils y restent 5 mois.

 

 

Le navire quitte l’île le 16 mars et arrivée le 12 juin à Sumatra. De là il part le 28 en direction d’Indrapura, ancienne capitale du Champa puis vers les îles de la Sonde. Ils sont alors arraisonnés par une flottille de 14 navires de la Compagnie des Indes hollandaise qui s’emparent de la cargaison et conduisent l’équipage de force à Batavia.

 

 

Les quelques hollandais de l’équipage sont mis à part, rapidement relâchés après que le salaire que leur devait la république de Gênes leur eut été scrupuleusement payé. On leur propose de s’engager au service de la Compagnie ce que fait Struys. Le 15 janvier 1650 son navire part pour le Siam. Nous ne savons pas à quelle date il y parvient. Nous vous épargnons évidemment les incidents qui émaillent ce parcours, rencontre avec des pirates barbaresques, incidents créés par les marins italiens qui ont tendant à se soulager en violant à l’occasion tout ce qu’ils trouvent, attaque par des sauvages, etc… Chacun des pays traversé fait l’objet d’une méticuleuse et colorée description du mode de vie, des coutumes  et de la physique des régions traversées.

(6) La description du voyage fait l’objet des deux premiers chapitres. La « description exacte » du Siam débute chapitre III et se continue au chapitre IV qui contient quelques lignes sur l’histoire du pays. Le chapitre V est consacré aux revenus et aux mœurs des sujets et des moines sur lesquels, il n’est guère charitable (le père de Bourges à leur sujet cite L'Écclesiaste :  melior est pugillus cum requie quam plena utraque manus cum labore et adflictione animi - Mieux vaut une main pleine avec repos, que les deux mains pleines avec travail et trouble de l’esprit).  Le chapitre suivant s’intéresse aux bâtiments, encore aux mœurs des habitants et au sort des étrangers. Les chapitre VII, VIII et IX à la triste anecdote dont nous parlons. Le suivant est consacré à son voyage à Formose et au Japon et le dernier XI ne fait qu’une brève allusion à une escale au Siam avant son retour en Hollande.

 

(7) Voir notre article A 260 « L’ARCHITECTURE SIAMOISE À L’ÉPOQUE D’AYUTHAYA ».

 

(8) Avant lui, Van Vliet l’avait été entre 1636 et 1641 et avant encore Joost Schooten de 1633 à1636.

 

(9) « Dans les affaires criminelles, lorsque les délits ne sont pas bien prouvés, ils ont diverses manières d'en rechercher la vérité ; quelquefois on oblige le dénonciateur à se plonger dans l'eau et y demeurer quelque temps, on oblige les autres à marcher les pieds nus sur des charbons ardents, à se laver les mains dans de l'huile bouillante, ou à manger du riz charmé. L'on plante dans l'eau deux perches, les deux parties se plongent dedans, et celui qui demeure plus longtemps entre ces deux perches gagne son procès. Lorsqu'on les fait marcher sur des charbons ardents, un homme leur presse sur les épaules, afin qu'ils appuient davantage en marchant ; s'ils en sortent sans se brûler, on tient leur innocence bien prouvée. Pour le riz charmé (empoisonné), ce sont les docteurs de leur loi qui le préparent et qui le leur donnent, celui qui le peut avaler est déclaré innocent, et ses amis le ramènent comme victorieux et en triomphe chez lui, et l'on punit sévèrement son dénonciateur ; cette dernière preuve est la plus ordinaire de toutes ».

 

 

(10) « Chefs-d’œuvre littéraires de Buffon » avec une introduction par M. Flourens, 1864.

 

(11) Pour autant qu’il soit possible de faire un inventaire exhaustif des multiples éditions de l’ouvrage qui caractérisent son immense succès, nous avons relevé deux éditions premières en néerlandais en 1676 et 1677 suivies d’autres en 1686, 1705, 1718, 1720, 1742,  1746, 1760, un « abrégé rapide » en 1798 et une abrégée en 1974.

 

 

Il y eut au moins trois traductions en allemand en 1678, 1679 et 1832. Il y a eu au moins douze traductions en français. Les éditions françaises et anglaises sont traduites du flamand par W. Glanius. Nous ne savons pas grand-chose sur lui, peut-être le pseudonyme d’un ressortissant anglais qui avait une bonne maîtrise du français et du néerlandais et qui avait traduit plusieurs récits de voyage néerlandais en anglais et en français. Il y eut au moins trois éditions en anglais, 1682, 1683 et 1684 et deux en Russe suscitées, 1877 et 1935.

 

Nous inclinons à inclure dans les éditions françaises le récit que fait François-Henri Turpin des massacres consécutifs à la mort de la fille du roi et qui sont, au mot près la reproduction du récit de Struys. D’autres descriptions qu’il fait des cruautés de ce monarque proviennent directement de celles de Joost Schooten (9). François-Henri Turpin dans son « Histoire civile et naturelle du royaume de Siam » publiée en 1771 prétend qu’il a été écrit « sur des manuscrits qui lui ont été communiqués par M. l’évêque de Tabraca, vicaire apostolique du Siam et autres missionnaires de ce royaume ». Il s’agit de Monseigneur  Pierre Brigot dont le site des Missions étrangères nous dit : « Venu en France en 1769 ou 1770, il y apporta un manuscrit que Turpin publia sous le titre : Histoire civile et naturelle, etc., mais avec des changements contre lesquels l’évêque s’éleva » :

 

https://archives.mepasie.org/fr/notices/notices-necrologiques/brigot-1713-1791

 

Est-il l’initiateur du « copier-coller » ?

 

 

A l’inverse, dans le 52e volume (qui en compte 125) de sa monumentale « Histoire universelle depuis le commencement du monde jusqu’à présent » publié en 1783  (XII de la partie historique) et consacré à l’histoire du Siam, Georges Psalmanazar donne une relation similaire du massacre mais en citant honnêtement et explicitement Struys !

 

 

(12) Voir notre article A 210  « ROBINSON CRUSOË, TRAFIQUANT D’OPIUM AU SIAM » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/02/a-210-robinson-crusoe-trafiquant-d-opium-au-siam.html

 

(13) Voir l’article de Jean Richard « Robinson Crusoé, voyageur imaginaire, témoin de la pénétration du christianisme en Chine et en Haute-Asie au début du dix-huitième siècle »  In: Revue de l'histoire des religions, tome 187, n°1, 1975. pp. 71-83;

 

 

 

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8 août 2018 3 08 /08 /août /2018 22:05

 

 

 

L’épopée des Français au Siam lors des deux ambassades de 1685 et 1687 a donné lieu à une (sur)abondante littérature, historique, érudite ou romanesque, cette dernière pas toujours de meilleur aloi (1). Les participants ont écrit leurs mémoires ou leurs souvenirs souvent des années plus tard, sans forcément les destiner à la postérité, tels l’abbé de Choisy ou le Chevalier de Forbin. Les mémorialistes de l’époque ont tendant à glorifier leur intervention, tel le chevalier de Chaumont qui écrit en 1686 (2). D’autres sont intéressants mais sont souvent témoignage de leur auto satisfaction et monuments de flagornerie, tel le père Tachard (3).

 

 

Nous avons, ne l’oublions pas, le chevalier de La Loubère que nous citons souvent, envoyé de la seconde ambassade qui donne sans forfanteries inutiles une remarquable description du royaume à l’époque de sa visite (4). Et puis il y a les oubliés qui ne furent pas forcément les plus obscurs. Nous devons à Michael Smithies, infatigable historien, d’avoir fait revivre l’un d’entre eux, le chevalier de Fretteville (ou Fréteville) à l’occasion de deux articles, le premier de 2000 intitulé (nous traduisons) « Les bijoux de Madame Constance » et le second de 2013 intitulé « Le Chevalier de Fretteville (vers 1665-1688), un innocent au Siam » (5). Ces deux articles sont fondés en partie sur des documents inexploités à ce jour.

 

 

Le premier article vise un compte rendu anonyme de la révolution de 1688 au Siam, manuscrit à la Bibliothèque Nationale à Paris (6). D’après Smithies, il est peut-être de la main de l’ingénieur Vollant des Verquains et son contenu est étrangement similaire à son ouvrage imprimé, œuvre d’un spectateur direct et non intéressé des événements de 1688 (7). Il est d’ailleurs possible, nous dit Smithies, que ce manuscrit soit sinon la reproduction du moins à la base d’une publication en série dans les numéros du « Cabinet Historique » de 1861. Ils ont l’avantage d’être écrit en français de France et rejoignent très largement l’article de Smithies (8). Cette longue série ne nous semble pas avoir été jusqu’à présent exploitée par quiconque ?

 

Le second article fait référence également à des documents anonymes ni publiés ni numérisés aux Archives nationales ou de la Bibliothèque nationale (9). Il utilise aussi un manuscrit du père Tachard qui n’a pas non plus été ni numérisé ni publié et c’est dommage (10).

 

 

Des bijoux, un innocent ? S’agit-il d’un innocent qui n’a pas volé les bijoux ? En quelque sorte. Mais qui était le chevalier de Fretteville et quel était ce trésor ?

 

 

Qui était le chevalier de Fretteville ?

 

Smithies va trop vite en besogne en nous disant « Malheureusement nous ne savons rien de la famille de  Fretteville, sauf que son père avait recommandé son fils à Céberet, directeur de la Compagnie des Indes Orientales et marié à une parente de Madame de Maintenon » (11). Sa famille normande nous est parfaitement connue. Nous sommes dans la bonne mais fraiche noblesse, proche à la fois du trône et de l’autel, ennoblie par charges – échevins de Rouen -  à la fin du XVIe siècle et devenue Hallé de Fretteville.

 

 

 

Proche du trône ?

 

Son oncle, frère aîné de son père, Guillaume, est gentilhomme de la chambre du roi. Son père, Barthélémy, est sous-lieutenant de la grande vénerie (12). Lui-même commence sa carrière comme page de la maison du Roi

 

 

... sous la direction successive du duc de Gesvres

 

 

et du duc de Saint Aignan, tous deux premiers gentilshommes de la chambre.

 

 

Sa mère, Marie-Charlotte Cureau est la fille de Marin Cureau dit « de la Chambre », auteur d’ouvrages de physique et de philosophie, médecin ordinaire du roi qu’il aurait intéressé par la lecture de ses ouvrages.

 

 

Que ce soit pour la chasse, passion des Bourbons (son père) ou la chambre du roi (son oncle et lui), ces fonctions entrainent un contact quotidien avec le Monarque dont tous les mémorialistes disent qu’il n’aimait pas les têtes nouvelles (13).

 

 

A quel âge est-il entré dans la maison du roi ? Probablement fort jeune ? Smithies le fait naître « aux environs » de 1665. C’est une approximation qui le rajeunit : Ses parents se sont mariés le 10 octobre 1657. Il avait un frère aîné, François, chanoine à Nantes, que l’on peut supposer né un an après le mariage de ses parents, et lui-même, le second – Louis-Armand Hallé de Fretteville -  dont nous pouvons situer la naissance un an plus tard à la fin de l’année 1659 (14).

 

Il est après sa sortie du corps des pages intégré dans le corps des gardes de la marine, gentilshommes choisis pour être élèves officiers de marine.

 

 

Comment ce jeune marin fut-il attaché à l’ambassade de 1685 alors qu’il avait environ 25 ans ? Décrivant la composition de la première ambassade, la presse de l’époque (15), directement informée par la cour, nous dit « … Mr de Fretteville, Garde de la Marine. Ce dernier, qui a été page de la Chambre du Roi, a mérité cet avantage, tant par les services de Mr de Fretteville son père, que par l'assiduité et la sagesse avec laquelle avec laquelle il a lui-même servi Sa Majesté  pendant les années d'exercice de Mr le duc de Gesvres et de Mr le duc de Saint Aignan, auquel il a l'honneur d'appartenir. Depuis sa sortie de page, il s'est trouvé à toutes les occasions de guerre qu’il y a eu sur la Méditerranée ». Quelles étaient les occasions de guerre navale sur la Méditerranée à cette époque ? Il n’en a aucune autre que la chasse perpétuelle aux barbaresques à laquelle se livra le chevalier de Forbin qui, né en 1656, était presque son contemporain. Nous n’en savons malheureusement pas plus.

 

 

Son autre frère cadet, Guillaume, entama lui aussi une carrière militaire sur laquelle nous savons peu de choses sinon qu’il aurait été fait chevalier de Saint-Louis et qu’il mourut en 1728 comme brigadier d’infanterie. Jean, le plus jeune, entra également au service où il entama une carrière prestigieuse dans l’infanterie qui le mit en rapports directs avec le roi dans toutes ses campagnes (16).

 

 

Ce voyage de notre jeune marin est en quelque sorte un apprentissage de la mer comme l’écrit Chaumont (17). En 1687, Fretteville est devenu officier-lieutenant de vaisseau.

 

 

Proche de l’autel ?

 

En dehors de sa piété - il aurait manifesté l’intention de se réfugier dans un monastère une fois retourné en France - il est des signes qui ne trompent guère : l’aîné de la famille, François est ordonné prêtre et devint chanoine d’abord à Nantes. Il fera plus tard acte d’allégeance officielle parmi d’autres théologiens à la bulle Unigenitus du Pape Clément IX contre le Jansénisme en 1718 comme membre du chapitre de l’église collégiale de Saint-Honoré à Paris.  

 

 

C’étaient en principe les cadets qui revêtaient la soutane. Pour que le chef de famille accepte que ce soit l’aîné qui entre en religion, il lui fallait une grande piété jointe à une solide vocation pour le fils. Une jeune sœur, Marie-Hyacinthe prit le voile dans la très élitiste abbaye royale de Chelles (18).

 

 

Le premier voyage

 

Il est complétement oublié des mémorialistes en dehors de Chaumont qui signale, avons-nous vu, sa présence et de l’abbé de Choisy qui signale aussi simplement sa présence à bord de la frégate L’Oiseau au 3 mars 1685 (19).

 

 

En dehors de ces références, aucun texte ne parle de lui dans les relations des activités de l'ambassade de 1685. Ni Forbin ni le père Tachard (qui aurait dû être admiratif devant sa piété) ne le mentionnent alors qu’il a dû prendre part à toutes les cérémonies, formelles comme la présentation à Ayutthaya de la lettre de Louis XIV au roi Narai le 18 octobre 1685

 

 

... ou informelles comme les divertissements destinés aux ambassadeurs, chasse aux éléphants ou dîners chinois.

 

 

La première ambassade quitta le Siam sur L’Oiseau le 22 décembre 1685 emportant le père Tachard, Fretteville et les trois ambassadeurs siamois.  Elle débarque à Brest le 18 juin 1686.

 

 

Nous ignorons ce que furent les occupations de notre marin jusqu’au départ de la seconde ambassade le 1er mars 1687 à laquelle il appartient. Il prit en tous cas du galon et repart sur L’Oiseau dont il est lieutenant. Ce poste est probablement prestigieux puisque c’est le navire qui transporte les deux ambassadeurs, La Loubère et Cerberet parmi les cinq navires de guerre transportant environ 1300 personnes.

 

 

Le second voyage et l’affaire des joyaux de Madame Constance

 

Notre propos n’est pas d’écrire ou de réécrire l’histoire de ce qu’il est convenu d’appeler « la révolution » de 1688 et qui n’était en réalité qu’un coup de force de l’ambitieux Petracha (20). De quoi s’agissait-il ? Phaulkon, « Monsieur Constance » pour les Français, durant sa brève période au pouvoir de 1683 à 1688, le temps de passer du Capitole à la Roche Tarpéienne, avait amassé une fortune personnelle considérable dont une partie était placée dans des bijoux appartenant nominalement à son épouse, Maria Guyomar de Pinha.

 

 

Il y avait là de quoi susciter les cupidités, celle de Petracha au premier chef, celle aussi des pères jésuites dont on dit volontiers qu’elle est légendaire

 

 

... et celle aussi des officiers français qui espéraient probablement tous revenir en France fortune faite. C’est un invraisemblable imbroglio que l’on peut au moins partiellement dénouer au vu des recherches de Smithies sur les manuscrits encore inédits et les éléments que nous connaissons déjà, Vollant des Verquains en particulier. Que savons-nous de précis ?

 

 

Avant d’être arrêté puis torturée, Madame Constance comme l’appelaient les Français avait fait trois paquets de ses bijoux qu’elle souhaitait utiliser pour financer sa fuite en France en compagnie de ses enfants : « Depuis le temps que M. Constance fut arrêté, sa femme, prévoyant les malheurs qui allaient accabler sa maison, songea de bonne heure à sauver quelques débris du naufrage. Elle crut que mettant à couvert pour environ trente mille écus de pierreries qu'elle avait, ce serait une ressource pour elle dans le besoin ; et se flattant que cela serait en assurance entre les mains des Français, elle en fit trois paquets, qu'elle enveloppa elle-même, et les ferma de son cachet » écrit Vollant des Verquains.

 

Elle en remit deux au supérieur des jésuites, le père Le Royer et le troisième au lieutenant de Fretteville. Le père Le Royer ne tenant pas à conserver ce précieux mais bien dangereux dépôt le remit à Beauchamp, commandant en second les troupes sous les ordres de Desfarges afin de les faire retourner à Mme Constance par l'intermédiaire du père Comilh. Selon Beauchamp, Desfarges dont la cupidité était légendaire fut informé de cette commission. Il aurait demandé que ces deux paquets ne soient pas restitués tant qu’il n’aurait pas récupéré une somme de 400 pistoles c’est-à-dire 4000 livres qu’il aurait prêté à Phaulkon ce qui est proprement invraisemblable (21).

 

 

Il aurait fait remettre les deux paquets à Phaulkon par l'intermédiaire de Véret tout aussi cupide que lui. La commission a-t-elle été faite ? Selon Beauchamp, il y avait effectivement de quoi faire tourner bien des têtes aussi bien siamoises que françaises : « quatre colliers, un chapelet, deux paires de bracelets et des pendants d'oreille de perles, quatre douzaines d'anneaux d'or de plusieurs façons, une très grosse et parfaitement belle émeraude, des agrafes, de petits rubis, quatre bagues de petits diamants, neuf ou dix chaînes d'or, onze lingots d'or pesant plus de trois marcs chacun, huit coupans d'or de dix écus pièce, une douzaine de boutons, demi-douzaine d'aiguilles de tête, et douze ducats d'or ».

 

 

Madame Constance pour sa part évaluait l’ensemble entre 25 et 30.000 écus. Nous avons repris le calcul donné par Smithies et arrivons, mutatis mutandis aux mêmes conclusions, la somme était énorme (22). Vollant des Verquains laisse à penser sans oser l’écrire formellement que les paquets restitués avaient subi de fortes ponctions. Nous ne savons non plus ce qu’il advint du paquet confié à Fretteville. Il fut arrêté à Louvo (Lopburi) lors de l'arrestation de Phaulkon, fouillé et sans aucun doute dépouillé d'une partie des trésors. Beauchamp donne sa propre version selon laquelle Saint-Vandrille et Desfarges prétendirent avoir sauvé les diamants que Madame Constance avait remis à Fretteville, que Desfarges les avait, qu'ils le priaient de recevoir leur part, puisqu'ayant tout perdu et ayant aidé à les sauver, il était bien juste qu'ils en profitassent. Devant le refus de Beauchamp indigné de voir des officiers français profiter du malheur de Madame Constance, Desfarges se ravisa en disant qu’il était infâme  de vouloir partager le bien d'une femme qui avait tout perdu. Il fit alors appeler le chevalier son fils en lui ordonnant de remettre  les diamants (ou ce qu’il en restait ?) entre les mains de Fretteville puisque c'était à lui que Mme Constance les avait confiés et à Fretteville de les lui rendre aussitôt qu'il le pourrait. Les protestations vertueuses des uns et des autres ou leur silence (Desfarges) sont suaves. La relation manuscrite de Saint-Vandrille (conservée aux Archives Nationales de Paris) ne parle pas de ce trésor. Desfarges est tout aussi discret. Pour Beauchamp après la signature du traité de capitulation,  Fretteville pu aller voir Madame Constance et lui remettre ce qu'il lui avait pu sauver. Deux jours plus tard, alors qu'il quittait l'un des vaisseaux où tous les officiers allaient et venaient en visite, tandis qu'il était sur la planche, le vaisseau se déplaça avec la marée, la planche tomba dans l'eau avec lui, disparition d’un témoin de leurs probables turpitudes ce qui fut évidemment une bénédiction pour Beauchamp et Desfarges. Son témoignage aurait pu leur valoir la corde.

 

 

Il ne faut pas s’étonner qu’un marin de cette époque ne sache pas nager (23).

 

Pour Smithie, l’hypothèse la plus probable est celle d’une altercation à bord à la suite de laquelle Beauchamps et (ou) Desfarges auraient poussé Fretteville à l’eau en sachant qu’il ne savait pas nager, avant de quitter le pays au plus vite en abandonnant honteusement Madame Constance à son triste sort. Desfarges mourut en mer sur le chemin du retour et n’emporta pas le fruit de ses turpitudes en enfer.

 

 

Le navire fut capturé par les Hollandais, de nouveau en guerre avec la France, qui considérèrent non sans raison que les joyaux en possession des survivants étaient butin de guerre.

 

Ce chevalier de Fretteville était peut-être le seul officier honnête au milieu de cette brochette crapuleuse, Desfarges, Beauchamp, Saint-Vandrille et Véret.

 

 

Nous faisons bénéficier les jésuites du bénéfice du doute.

 

 

Fretteville est mentionné comme suit dans le livre d’or des marins français morts à l’ennemi « Hallé de Fretteville, lieutenant de vaisseau, noyé à Bangkok, le 3 octobre 1688. Cet officier commandait les troupes envoyées au Siam » (24). Il n’avait pas trente ans.

 

 

Il en est de même de celui de Madame Claire-Keefe-Fox, plus synthétique mais remarquablement documenté :

A 190. « Constantin Phauklon in « le ministre des moussons » de Madame Claire Keffi-Fox »

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/08/a190-constantin-phaulcon-in-le-ministre-des-moussons-de-madame-claire-keefe-fox.html

 

 

Citons le roman de Sportés pour être complet. Il tourne autour des souvenirs d’un marin qui se gausse à longueur de pages de la maladie dont souffrait le Roi, une fistule anale. Si la France entière sut que le roi était souffrant, il fallut attendre la publication des mémoires de Saint-Simon en 1781, un siècle plus tard, pour savoir ce dont il souffrait. Ce fut l’un des secrets les mieux gardés sous les règnes de Louis XIV et de Louis XV. Sa description de la vie quotidienne des marins sur les vaisseaux de S.M. Louis XIV démontre à suffisance qu’il n’a pas effectué beaucoup de recherches à ce sujet.  

 

 

(2) Alexandre de Chaumont : « Relation de l'ambassade de Mr. le Chevalier de Chaumont à la Cour du Roy de Siam, avec ce qui s'est passé de plus remarquable durant son voyage » dont la première édition est de 1686.

 

 

 

(3) Nous lui devons un « Premier voyage de Siam des pères jésuites » en 1686 et un « second voyage du père Tachard et des jésuites envoyés par le roi au royaume de Siam » en 1689. Pour s’attirer par exemple les bonnes grâces du « Barcalon », le « petit grec » Phaulkon, il en fait le descendant d’une très noble famille vénitienne installée sur l’île de Céphalonie alors qu’il était incontestablement issu d’un gargotier de cette île ce dont d’ailleurs se gaussait le chevalier de Forbin.

 

 

(4) « Du royaume de Siam » publié en deux volumes en 1691.

 

 

 

(5) « Madame Constance's Jewels » in Journal de la Siam society, volume 88 de 2000 et « The Chevalier de Fretteville (c.1665-1688), an Innocent in Siam » in Journal de la Siam society, volume 101 de 2013.

 

(6) BN, Fr.6106 non numérisé à ce jour.

 

(7) « Histoire de la révolution de Siam arrivé en l’année 1688 » publié sans nom d’auteur en 1691. Le manuscrit nous dit Smithies est « écrit d'une main régulière, et bien espacé, le contenu ressemble beaucoup au texte publié de Vollant des Verquains, bien qu'il soit beaucoup plus concis et ne soit pas livré à des réflexions philosophiques ».

 

(8) L’auteur anonyme de l’article écrit « le récit que nous avons trouvé, et que nous allons publier, émane d'un des officiers français venu à Siam en 1687, à la suite de Desfarges; peut-être est-il  lieutenant même de celui-ci. Il est adressé comme compte rendu des événements au ministre de Louis XIV. C’est un mémoire justificatif qui .paraît empreint d'un grand caractère de véracité : il peint les embarras de la situation faite à la garnison de Bangkok et rectifie bien des erreurs et bien des préjugés…. »

 

(9) « Relation de ce qui s’est passé à Louvo, royaume de Siam, avec un abrégé de ce qui s’est passé à Bangkok pendant le siège en 1688 » (AN Col. C1 24ff. 140r-171v) - « Relation des principales circonstances qui sont arrivées dans la Révolution du Royaume de Siam en l’année 1687 » (BN MS.Fr. 6105 ff. 1r-70r). « Relation succincte du changement surprenant arrivé dans le Royaume de Siam en l’année 1688. A Siam de la ville de Judia le dernier de novembre 1688 ». (AN Col C1 24 ff. 130v-139v)

 

(10) « Voyage du père Tachard à Siam » (mss AN Colonies, C1 24 f.172-211).

 

(11) Claude Céberet du Boullay était de la seconde ambassade avec Simon de La Loubère. Il est l’auteur du  « Journal du Voyage de Siam de Claude Céberet, Envoyé extraordinaire du Roi en 1687 et 1688 ». Voir l’article de Jean Boisselier « A propos du Journal du Voyage de Siam de Claude Céberet, Envoyé extraordinaire du Roi en 1687 et 1688, Étude historique et critique par Michel Jacq-Hergoualc'h » In Arts asiatiques, tome 49, 1994. pp. 132-135.

L’alliance de Céberet avec une parente de Madame de Maintenon relève de la prétention des gentillâtres de l’époque à se trouver des alliances ou des ascendances prestigieuses : « Je ne sais quel rang occupait dans le monde la maison où Claude Céberet prit sa femme ; mais il se maria à une « Catherine Pinel »… écrit insidieusement Auguste Jal qui consacre une très longue chronique à sa famille et à lui-même dans son monumental « Dictionnaire critique de biographie et d'histoire » (1867) basé sur des recherches rigoureuses et approfondies aux archives de Paris avant leur destruction en 1871.

 

 

(12) Voir Baron Dunoyer de Noirmont « Histoire de la chasse en France depuis les temps les plus reculés jusqu'à la Révolution », 1867.

 

 

(13) Ces fonctions, pages ou gentilshommes mettaient les intéressés, tous évidemment nobles, en contact permanent avec le roi, jour et nuit. Pour des raisons de stricte économie, Colbert en avait limité le nombre : voir Richard Vivien « La chambre du roi aux XVIIe et XVIIIe siècles : une institution et ses officiers au service quotidien de la majesté » In : Bibliothèque de l'école des chartes, 2012, tome 170, livraison 1.

 

(14) Tous les renseignements sur sa famille proviennent de Aubert de la Chesnaye des Bois « Dictionnaire de la noblesse : contenant les généalogies, l'histoire et la chronologie des familles nobles de France », tome VII de 1774.

 


D’azur à la fasce d’argent, chargée de deux coquilles de sable, et accompagnée de trois étoiles d’or :

 

 

(15) Il s’agit évidemment du Mercure Galant dans son numéro de mars 1685.

 

 

(16) Le duc de Saint-Simon en parle à de nombreuses reprises dans ses mémoires : «  Ancien page de la Dauphine, Jean de Fretteville avait servi très longtemps dans le régiment de Bourbonnaiset combattu à Friedlingue, Kehl, Hochstedt, etc., puis avait été donné au duc de la Feuillade comme aide-major général de l'infanterie (mars 1703), et faisait fonction de major général du corps expéditionnaire, ainsi qu'il le fit ensuite dans le corps du comte de la Motte en Flandre… » (année 1708, volume VI, édition de 1856).

Voir aussi Pinard (ancien archiviste du ministère de la Guerre) « Chronologie historique-militaire, contenant l'histoire de la création de toutes les charges, dignités et grades militaires supérieurs, de toutes les personnes qui les ont possédés », tome VIII de 1778.

 

 

(17) Chaumont écrit  (2) : « Le Roy m'avait fait l'honneur de me donner douze officiers et gardes-marines pour m'accompagner à l'ambassade, qui étaient messieurs ….de Freteville …Je dois rendre justice à tous ces messieurs qu'ils ont été très sages, et ont tout-à-fait répondu au choix que Sa Majesté en avait fait; ils ont bien appris la navigation et les mathématiques …ceux qui ne sont pas officiers sont capables de l'être ».

 

(18) Réservée aux filles de bonne noblesse, les Abbesses étaient toujours sinon des membres du moins des proches de la famille royale :  Voir Abbé Torchet : « Histoire de l’abbaye royale de Notre-Dame-de Chelles » : « Marie-Hyacinthe de Fretteville, dite de Saint-Augustin, vint à Chelles, où elle fit profession, le 18 octobre 1689. C'était une fille de mérite, de capacité et de beaucoup de talents … », 1889.

 

 

(19) « Journal ou suite du voyage de Siam » 1687.

 

 

(20) Voir nos articles à ce sujet :

 

13 « LES RELATIONS FRANCO-THAÏES : LA "REVOLUTION" DE PITRACHA DE 1688 » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-13-les-relations-franco-thaies-la-revolution-de-pitracha-de-1688-64176423.html

et

99 « LA FIN DU REGNE DU ROI NARAÏ ET LA "REVOLUTION" DE 1688 » :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-99-la-fin-du-regne-du-roi-narai-et-la-revolution-de-1688-120200350.html

 

(21) Un officier subalterne, lieutenant, gagnait alors 1000 livres par an et un général 6000. On peut se demander pour quelle raison Desfarges aurait pu disposer d’une telle somme et la prêter à Phaulkon qui avait rang et fonctions de ministre des finances.

 

(22) A cette époque mais cela variait selon les régions en l’absence de système métrique, un écu vaut 3 livres et la livre 538 milligrammes d’or fin. 30.000 écus représentaient donc 30.000 x 3 = 90.000 livres donc encore 90.000 x 538 milligrammes soit encore 0.000538 x 90.000 = 43,4 kilos d’or fin. Au cours de ce jour (juillet 2018) un kilo d’or fin vaut environ 35.000 euros soit x 43,4 kilos = 1.519.000 euros. Ce calcul est purement fictif, une livre de cette époque procurait un pouvoir d’achat très certainement de beaucoup supérieur à son équivalent en euros 2018.

 

(23) « Un vrai marin ne sait pas nager », à quoi bon ?  On n’arrêtait pas une frégate qui file sous toute sa toile en claquant  des doigts. À supposer que quelqu’un ait vu tomber l’infortuné matelot – hypothèse résolument optimiste – il faut encore le temps d’ameuter les équipes de quart, modifier les réglages des voiles pour changer de route et revenir sur au point de chute estimé. Avec un peu de vent, cela tient du miracle si le bateau est capable de faire demi-tour en moins de vingt minutes. À une vitesse de 9 nœuds, le bateau aura couvert 3 milles, plus de cinq kilomètres ! Il faut ajouter l’inexorable travail du froid : Fretteville est né au bord de la Manche et non sur les rives de la Méditerranée comme Forbin où les gamins savent nager avant de savoir marcher. Dans de l’eau à dix degrés, le temps de survie d’un homme ne peut dépasser 10 ou 20 minutes. Savoir nager dans ces conditions ne faisait que prolonger une triste agonie.

 

(24) Maurice Delpeuch « Un Livre d'or de la marine française. Commandants d'escadres, de divisions et de bâtiments de guerre, morts à l'ennemi de 1217 à 1900 », à Paris, 1900.

 

 

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25 juillet 2018 3 25 /07 /juillet /2018 22:01

 

Le 17 janvier 2004 les postes royales ont rendu un hommage marqué à l’artiste  Hem Vejakorn  (เหม เวชกร) pour le centenaire de sa naissance en émettant une très belle série de quatre timbres-poste.

 

 

Ils représentent des scènes du très célèbre poème épique dont tous les petits thaïs apprennent des passages, Khun Chang Khun Phaen (ขุนช้างขุนแผน) dans une édition qu’il avait illustrée dans les années 1950,

 

 

sur un texte mis en forme par le prince Prem Purachatra (เปรม บุรฉัตร) (1).  

 

 

Il nous a intéressés de faire sa connaissance car il tient ses talents des hommes de l’art italien aux côtés desquels il a travaillé -et que nous avions rencontrés-, comme essentiellement le grand Carlo Rigoli, peintre très néoclassique. (2) 

 

 

Il est né à Bangkok dans une famille décomposée par le divorce de ses parents et probablement désargentée. À l'âge de 11 ans, il travaille comme arpète chez un oncle architecte qui est chargé de superviser les artistes et architectes italiens employés à la construction de la salle du trône Ananda Samakom (พระที่นั่ง อนันต สมาคม).

 

Il rencontre ainsi l'artiste Carlo Rigoli, l'architecte Mario Tamagno

 

 

et l'ingénieur Emilio Giovanni Gollo.

 

 

Il est fasciné par leur travail, notamment les peintures sur le dôme dans la salle du trône

 

 

Rigoli, qui était l'architecte d'intérieur, l’autorise en effet à y pénétrer pour y porter les seaux de peinture. Il se prend d’affection pour lui, lui apprend les rudiments du dessin et de la peinture et l’invite à venir étudier en Italie, mais l’adolescent ne peut accepter probablement faute de moyens financiers. Nous allons le retrouver dans divers établissements scolaires, notamment le Collège de l’Assomption (Assumption College - มหาวิทยาลัย อัสสัมชัชั) et l'école Debsirin (โรงเรียนเทพศิรินทร์) où il court d’échec scolaire en échec scolaire, probablement en raison d’une absence de soins parentaux.

 

 

Hem Vejakorn toutefois  va poursuivre ses efforts artistiques. Il participe, non plus comme arpète, à la décoration d'un autre temple, le  Wat Rajaoros (วัดราชโอรส).

 

 

Il commence à écrire, apprendre la musique et jouer de l’alto. Il joue aussi de la musique dans les salles de cinéma alors muet (3).

 

 

Par ailleurs, pour assurer son casuel, il travaille pendant un certain temps pour le compte du département d'irrigation royale de la province de Saraburi (สระบุรี) où il conduit les machines à vapeur. Il travaille ensuite dans une imprimerie mais revient à la peinture et aux illustrations qu'il vend à des magazines.

 

 

En 1930 il est choisi pour participer à la rénovation des peintures murales du Wat Phrakaew (วัด พระแก้ว), le temple du Bouddha d'émeraude, pour les célébrations du 150e anniversaire de Bangkok en 1932. Il est chargé de la rénovation d’une partie des peintures représentant une scène du Ramakian.

 

 

Une fois cette tache terminée, avec quelques amis il fonde la maison d'édition Ploenchit (เพลินจิต) qui publie entre 1932 et 1935 une série de romans illustrés à bon marché vendus 10 satangs qui connurent un immense succès et font la joie des amateurs et collectionneurs.

 

 

En 1936, il ouvre sa propre maison d'édition, qui publie Phlaekao (แผลเก่า la vieille cicatrice)

 

 

écrite par Mai Muangderm (ไม้เมืองเดิม) qu’il illustre.

 

 

Le roman connaitra un immense succès et fit l’objet de plusieurs films et séries télévisées. Malgré cela, ses affaires ne sont pas florissantes.

 

Malgré cela, ses affaires ne sont pas florissantes. Il doit faire des piges pour divers quotidiens appartenant à un prince de sang royal, Pithayalongkorn  (พิทยาลงกรณ์) qui écrit sous le pseudonyme de « No Mo So » (น.ม.ส.).

 

 

Nous allons alors le retrouver illustrant une édition de la légende de Sri Thanonchai (ศรีธนญชัย) (4).

 

 

Pendant la seconde guerre mondiale, nécessité faisant loi, notre artiste  travaille pour le gouvernement en dessinant de nombreuses illustrations de propagande nationaliste pour les manuels scolaires.

Ces vignettes ne sont jamais signées. Si celles-ci sont du crayon de Vejakorn, elles n'ajoutent rien à sa gloire

 

 

À la fin de la guerre, il retourne à la pige et écrit une série illustrée d'histoires de fantômes – plus de 100 - dont les thaïs sont friands, qui ont inspiré de nombreux artistes thaïlandais.

 

 

Parmi ses élèves, nous retrouvons Payut Ngaokrachang (ปยุต เงากระจ่าง), probablement le maître de la bande dessinée en Thaïlande auquel il a enseigné son art par correspondance

 

 

ou encore le Thaï anglophone Pattana Chuenmana (5).

 

 

Pour tous il est Khun Kru (คุณ ครุMonsieur le professeur).

 

Il va encore illustrer en 1952 « An Introduction to Phra Aphai Mani », encore un vieux poème épique thaï traduit en anglais par le Prince Prem Purachatra (เปรม บุรฉัตร).

 

 

Son ancien élève, Payut, va être le réalisateur du premier long-métrage de dessin animé en Thaïlande, l'aventure de Sudsakorn (สุดสาคร), fondée sur une légende thaïe transcrite par Sunthorn Phu (สุนทรภู่) que nous avons rencontré (6).

 

 

Nous le retrouverons également illustrer un petit ouvrage écrit en 1906 par le roi Chulalongkorn sur la tribu des Négritos (7)

 

 

ou encore une vie de Bouddha.

 

 

Il a probablement eu des rapports avec la très célèbre école belge de bande dessinée qui a élevé cette discipline au rang d’un art puisqu’à partir de 1956, une revue catholique disparue en 1974, Wiratham hebdomadaire (Wiratham raisapda - วีรธรรม รายสัปดาห์),

 

 

diffusa la traduction de nombreux récits provenant du Journal de Tintin, les aventures de Tintin bien sûr ...

 

 

et du Journal de Spirou (8).

 

 

Peu de temps avant sa mort, survenue à Bangkok-Thonburi le 16 avril 1969, Hem Vejakorn avait été engagé par le roi Bhumibol Adulyadej pour créer des peintures à l'huile destinées à être distribuées comme cadeaux aux visiteurs royaux. Ce fut une consécration. Le roi, lui-même peintre autant que musicien aurait recueilli ses conseils (9). 

 

 

Bien après sa mort, le réalisateur Wisit Sasanatieng (วิศิษฏ์ ศาสนเที่ยง)

 

 

rendit un hommage marqué en 2006 à ses histoires de fantômes dont il dit qu’elles ont lourdement inspiré son film d’horreur Pen Chu Kap Phi (เปนชู้กับผี – littéralement commettre l’adultère avec un  fantôme).

 

 

Sa production est estimée à plus de 50.000 œuvres d'art, des dessins à la plume et au crayon, des aquarelles, des affiches et des peintures à l'huile. Il a décrit la vie rurale, l'histoire de son pays et les figures de la littérature classique thaïe que nous retrouvons dans les timbres-poste de 2004 qui nous ont permis de le découvrir.

 

 

L’œuvre a fait l’objet de multiples éditions en thaï et d’une traduction anglaise de Chris Baker en 2010. Une traduction très abrégée (elle fait 159 pages alors que celle de Baker en fait plus de 1000 et la version d’origine beaucoup plus) de Madame J. Kasem Sibunruang

 

 

... a été publiée en français en 1960 « La femme, le héros et le vilain. Poème populaire thai : Khun Chang, Khun Phen

 

 

(2) Voir nos articles

A 245 – « LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/10/a-244-les-peintres-et-les-sculpteurs-italiens-au-siam-sous-rama-v-et-rama-vi.html

A 244 – « LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI »

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/10/a-243-les-architectes-et-les-ingenieurs-italiens-au-siam-sous-rama-v-et-rama-vi.html

 

(3) Dans une biographie de Hem publiée en 1992 « เหม เวชกร จิตรกรมือเทวดา ; และหลวงสารานุประพันธ์ ราชาเรื่องลึกลับ ผู้ประพันธ์เพลงชาติไทย » l’auteur nous apprend qu’il aurait été le responsable de l’hymne national, paroles et musique, utilisé après le coup d’état de 1932, qui n’a rien à voir avec celui que nous entendons tous les jours. Nous n’avons pu vérifier.

 

 

(4) Il s’agit encore d’une vieille légende issue du folklore thaï qui a fait l’objet de nombreuses éditions en langue thaïe. Sri Thanonchai est un personnage atypique de l’époque d’Ayutthaya.

 

 

(5)  Voir par  Pattana Chuenmana « After Hem Vejakorn » 2016.

 

(6) Voir notre article A 119 « SUNTHORN PHU (1786-1855). L'UN DES PLUS GRANDS POETES THAÏLANDAIS ».

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a118-sunthorn-phu-1786-1855-l-un-des-plus-grands-poetes-thailandais-118861232.html

(7) « บทละครเรื่องเงาะป่า » - histoire des Négritos. Voir notre article  INSOLITE 9 – « LES NÉGRITOS DE THAÏLANDE, DERNIERS REPRÉSENTANTS DES HOMMES DU PALÉOLITHIQUE » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/12/insolite-9-les-negritos-de-thailande-derniers-representants-des-hommes-du-paleolithique.html

 

 

(8)  Le style réaliste de Hem Vejakorn évoque parfois celui du dessinateur belge Jijé  (alias Joseph Gillain) créateur du personnage de Jerry Spring ou celui de Jean-Michel Charlier, créateur de Buck Danny , rapports soulignés sur Radio grandpapier

http://radio.grandpapier.org/No12-Petite-histoire-de-la-Bande-Dessinee-independante-thailandaise-partie-1

 

 

(9) Voir l’article de  Phatarawadee Phataranawik « King Bhumibol : The Supreme Artist » dans  The Nation  du 20 octobre 2016.

 

(10) Il n’a pas eu d’enfants de son épouse Chaemchuen  Khomkham (แช่มชื่น คมขำ)

 

 

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31 janvier 2018 3 31 /01 /janvier /2018 22:14
A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Nous avons rencontré nombre de ces personnages hauts en couleur, historiens, chercheurs, linguistes, archéologues, explorateurs ou visiteurs curieux mais souvent intrépides, missionnaires aussi, qui ont, avant que les Siamois ne s’y intéressent, visité le pays, décrit ses monuments, déchiffré son épigraphie, traduit ses manuscrits, analysé la langue, écrit sa grammaire et rédigé le premier dictionnaire thaï-français-anglais et latin.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Nous avons aussi rencontré ces agents diplomatiques qui ont participé à la politique coloniale de la France – ne discutons pas du point de savoir si elle fut bonne ou mauvaise – choisis alors par la république le plus souvent sur le critère de solides études universitaires et de la connaissance de la langue du pays où ils étaient envoyés. Ils étaient le plus souvent d’une profonde érudition tel fut Camille Notton que nous avons côtoyé à diverses reprises. Mais le plus souvent, il ne nous reste d’eux, en dehors de leurs écrits, que ces photographies où ils posent de manière avantageuse, moustache, barbichette et bésicles, l’uniforme des notables de la troisième république, de préférence médailles pendantes, mais tout un aspect de leur existence siamoise nous échappe. Nous avons, il est vrai, rencontré Raphaël Réau qui exerça ses activités consulaires au Siam de 1894 à 1900, au travers de ses correspondances personnelles publiées par son petit-fils en 2013 (1). Ses courriers sont loin d’être sans intérêt, le personnage est intéressant, curieux et érudit lui aussi. Mais nous y trouvons deux aspects qui nous disconviennent : du haut de sa jeune mais incontestable suffisance, il arrive au Siam à 22 ans, il pérore volontiers à grand coups de « faut qu’on » et de « n’y a qu’à » sur la manière de conquérir le Siam sans verser une goutte de sang.

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Par ailleurs quelques révélations sur les façons utilisées par les agences consulaires pour améliorer leur ordinaire qu’ils considèrent comme insuffisant nous laissent rêveurs. Qu’on le veuille ou non, recevoir des « cadeaux » des Chinois de Bangkok (sous-entendu des triades) pour inscrire massivement leurs compatriotes sur la liste de nos protégés, cela portait un nom dans le code pénal même en 1894. Laissons-le reposer en paix, tout cela bénéficie d’une très large prescription.

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Tel ne vas pas apparaître Camille Notton dont nous avons découvert « la vie siamoise cachée » grâce à Madame Christine Peyraud. Celle-ci, née à Limoges, est titulaire du diplôme de l'Ecole nationale supérieure des bibliothèques et a exercé en bibliothèque universitaire et en bibliothèque départementale. Chevalier des arts et lettres, présentement à la retraite, elle a rédigé divers articles pour la revue des Amis du Vieux Confolens. Elle a aussi publié en 2017 « Adèle Barrucand : Une Savoyarde dans l'action sociale, 1939-1945 », ouvrage consacré à l'activité sociale de sa grand-mère savoyarde, pendant la deuxième guerre mondiale et dans le cadre de l'accueil des déportés et prisonniers rapatriés par la Suisse.

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Notton était un ami de son grand-père. Après avoir découvert une volumineuse correspondance de Notton dans les archives familiales, elle a souhaité en savoir plus sur ce personnage et, de découvertes en découvertes, nous a livré cette étude publiée dans le n° 124/125, décembre 2014, de « Les amis du vieux Confolens; archéologie, ethnologie et histoire du Confolentais »,  p. 63 à 103. Nous la publions avec son autorisation et celle de Mr Louis Quériaud, président et directeur de publication de la revue, également Chevalier des arts et lettres et grand érudit limousin. « Il a donné ses lettres de noblesse au patois limousin » en publiant en 2012 une thèse de lettres sur le sujet « Littérature orale occitane: édition d'un corpus de contes de l'est du Confolentais».

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Nous allons découvrir en Notton un érudit, fils d’un instituteur de la république mais de souche incontestablement rurale qui conservera toujours des liens avec sa région natale où il reviendra finir ses jours, il y conserve ses amitiés, s’intéresse à la politique locale, à la vie de sa famille, en parle le patois : gageons si nous avions pu l’entendre parler qu’il avait conservé une pointe de son accent limousin qui est d’oc : Une pointe d'accent très légère, quelque chose d'un peu plus chantant dans le rythme de la phrase est agréable, de même qu'une pointe d'ail imperceptible qui ne se sent pas, mais seulement se devine est un attrait de plus dans certains plats, tels l’emblématique lièvre en cabessal

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

C’est d’ailleurs dans son Limousin qu’il reviendra finir ses jours après avoir laissé les cendres de son épouse siamoise à Bangkok.

De ses souches rurales, nous trouvons trace dans sa dilection marquées pour la chasse et le pèche. Il reçoit peut-être le Journal officiel, il ne nous en parle pas, mais La pèche illustrée qui est à l’époque la bible des disciples de Saint Pierre.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Chasseur aussi, il chasse le lièvre et aussi la bécassine, l’une des chasses les plus difficiles, il n’en a pas appris les secrets à l’Ecole des Hautes études. En tous cas, grand chasseur devant l’éternel, oui, Tartarin, jamais. Quel chasseur peut en dire autant ?

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

La grande guerre fut évidemment une triste parenthèse. Il participe en 1915 à la sanglante offensive de l’Artois. Sa participation lui valut la croix de guerre. Nous ne trouvons aucune trace de ce passage obligé autre que le souhait de voir la fin de ces épreuves.

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Ses activités administratives consulaires ? Il n’en parle pas, voilà bien un motif d’étonnement : Ses tâches administratives à Chiang Maï devaient être lourdes ayant en charge non seulement nos nationaux, qui devaient se compter sur les doigts d’une main à Chiang Maï à cette époque, mais aussi des « protégés » (Laos, Viets, Cambodgiens) en nombre indéterminé, probablement quelques milliers ? Peut-être considérait-t-il, à l’inverse du jeune Réau que, même dans ses correspondances personnelles, il restait astreinte à l’obligation de réserve ? Nous ne trouvons toutefois pas trace dans la presse siamoise de l’époque de critique sur cette gestion, certains consulats français étaient devenus des usines à délivrer des certificats de protection de complaisance. Elles reposent dans les Archives consulaires de Nantes qui ne nous sont pas accessibles. Elles lui valurent en tous cas la Légion d’honneur en 1926 au titre du ministère des affaires étrangères.

 

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Ses activités consulaires qui sont son gagne-pain ne lui procurent pas la richesse d’autant qu’il ne se livre pas à ces activités plus ou moins parallèles auxquelles se livrait le jeune Réau. Bien au contraire, nous trouvons trace de quelques gènes financières, certaines dues à un change défavorable, d’autres pour trouver des fonds nécessaires à l’édition d’un « petit vocabulaire » (?) ou, plus prosaïquement, regret de ne pouvoir s’offrir une bécasse proposée par un « croquant » qui lui en demandait un prix excessif. Il s’excuse lorsqu’il utilise le papier à lettre du Consulat,  timbre lui-même ses correspondances sans passer par le circuit consulaire, envoie ses colis de thé par la poste locale sans bénéficier de la « valise », un consul scrupuleux qui ne devait pas avoir de compte à Singapour ?

 

La maison dans laquelle il mourut est une bien modeste maison de village dans un hameau limousin.

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Son œuvre littéraire érudite est immense. Il a en particulier déniché dans des temples de vœux manuscrits sur feuilles de latanier, les a déchiffré et traduit. Il a appris le Chinois et le Siamois, connait le siamois archaïque mais traduit aussi ces textes écrits dans le langage traditionnel et archaïque du Lanna, le Yuon, qui ne ressemble que de très loin au Siamois classique. Elle fit sa gloire mais certainement pas sa richesse. Les articles publiés dans Toung Pao, le Journal de la Siam society ou le Bulletin de l’école français d’Extrême-Orient ne font pas la fortune de leurs auteurs.

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Il en fut probablement de même de ses ouvrages imprimés entre 1909 et 1960 pour ceux déposés à la Bibliothèque Nationale dont le tirage ne dut probablement jamais dépasser quelques centaines d’exemplaires.

 

Remercions Madame Peyraud de nous avoir fait connaître un aspect méconnu de cet immense érudit, agent consulaire scrupuleux, linguiste de haut niveau, bon père de famille, grand chasseur et grand pécheur, buveur de cognac et amateur de bécasses.

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Nous laissons la parole, ou plutôt la plume, à Madame Peyraud : Vous comprendrez rapidement le titre évocateur de son article :

 

 

« DU TILLEUL DE BRILLAC CONTRE DU THÉ DE CHIANG-MAÏ ».

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Bangkok, 27 décembre 1908.

 

« Cher monsieur,

 

Je vous engage vivement à venir chasser dans ce pays, où rien ne manque en fait de gibier, et des plus belles pièces ! Il y a du tigre partout, et aussi du lièvre. Je vous envoie mes souhaits de bonne année, pour vous et votre famille et mes hommages à Madame Peyraud.

 

Votre bien cordialement dévoué. » Camille Notton

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Cette carte postale fait partie d'un lot de correspondances reçues par mon grand-père, Marie Henry Joseph Edme Peyraud (1873-1939) dit Henry, entre 1908 et 1923.

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Certains courriers portent l'en-tête du Consulat de France à Chiang-Maï. Cette ville portait à l'époque le nom de Xieng-Maï (Chiang-Mai est une ville située au nord-ouest du Siam (actuelle Thaïlande).C'est la capitale du Lanna, région où l'on parlait le Yuon, comme au Laos).

                                   

Camille Notton évoque parfois des  échanges de tilleul de Brillac contre du  thé de Chiang-Maï, des envois de cognac…de Cognac :

 

Bangkok, 22 décembre 1910,

 

« …vous seriez bien gentil de me donner l'adresse de M. Léger ou d'un cognassier (sic) qui puisse me faire l'envoi de bouteilles du cognac que je connais si bien, et au même prix que précédemment. Votre tout dévoué, Camille Notton.

Si vous pouvez me faire cet envoi, mille remerciements d'avance. »

 

Bangkok, 22 mai 1911,

 

« Cher ami,

J'ai bien reçu et en excellent état mon cognac. Merci encore une fois pour tout le dérangement que vous avez pris dans cette circonstance. »

 

 

Bangkok, 1911,

 

« Dites-moi quand il faudra vous envoyer du thé »

 

Bangkok, 13 septembre 1911,

 

« Mon cher ami,

Je vous ai envoyé dernièrement du thé. Il y en a pour mon frère, le vôtre et vous ».

 

Bangkok, 25 novembre 1911,

 

« Envoyez moi du tilleul, et merci d'avance, il est exquis »

(Ce tilleul donnait effectivement une tisane très parfumée jusqu'à il y a quelques années, malgré les ravages du temps).

 

Oubone, le 16 février 1912,

 

« Merci de m'avoir envoyé le tilleul directement….avez-vous mis le tilleul dans une boîte zinguée et fermée ? Sinon les crocos du Mékong en auront goûté… »

 

Xieng Maï, 4 septembre 1912,

 

« Je vais recevoir sous peu votre colis de tilleul, mais je n'ai pas encore fini celui de 1911 que vous m'avez envoyé. Je regrette de ne pas avoir trouvé de bon thé à Xieng Maï où l'on ne consomme qu'un produit de tout à fait basse qualité. Ce sera pour mon retour en France, et je vous apporterai si possible du Nuoc Man ou de la saumure annamite. Je ne vous dis que cela de l'arôme et du goût de revenez-y ».

 

Bangkok, 6 novembre 1912,

 

« …je vous remercie vivement de m'avoir envoyé du tilleul si appréciable dans ce pays… »

 

Camp de la Courtine, 4 avril 1915,

 

« Cher ami, mille remerciements pour votre envoi de thé à Basile ».

 

Xieng Maï, 30 novembre 1918,

 

« …je n'ai pas encore reçu le colis de tilleul que vous avez eu la bonté de m'envoyer, mais je ne désespère pas, car les courriers vont maintenant devenir plus réguliers sans aucun doute, et nous n'allons plus être privés de colis postaux. »

 

Xieng Maï, 6 mars 1920,

 

« Je crois vous avoir dit dans ma précédente lettre que j'avais bien reçu l'excellent tilleul que vous avez pris soin de m'envoyer. Mille remerciements à vous et aussi à Madame Peyraud et je ne saurais vous dire tout le secours que m'apporte cette délicieuse boisson. J'ai fait une tournée en janvier et février derniers dans ma circonscription, et j'ai trouvé un grand réconfort d'avoir du tilleul chaque soir. J'avais emporté deux boîtes, et mon boy qui n'a pas de tête vient un soir me dire qu'il n'y en avait plus, que la boîte entamée était achevée. J'aurais mangé sa tête, vous auriez entendu ce vacarme!...Je regrette beaucoup que vous m'ayez pas reçu le thé que je vous ai envoyé… »

 

Xieng Maï, 2 novembre 1920,

 

« Si j'ai le bonheur de jouir d'un congé au printemps prochain je ne manquerai pas de vous apporter des masses de thé… »

 

Xieng Maï, le 22 avril 1922,

 

« Je mets aujourd'hui à la poste à votre adresse un colis renfermant trois sachets de thé, et j'espère bien que cet envoi vous parviendra, mettant pour cela, selon l'usage, deux mois et demi, ni guère plus, ni guère moins. Je ne saurais vous dire si ce thé est bon, et en tout cas c'est ce que nous trouvons de mieux à Xieng Maï…ne m'envoyez pas de tilleul je vous prie, il m'en reste beaucoup de votre précédent envoi. »

 

Les courriers sont envoyés de plusieurs villes du Siam (actuelle Thaïlande) mais aussi du front pendant la guerre de 1914-1918; outre le tilleul et le cognac, leur auteur apprécie la pêche et la chasse (défauts qu'il a en commun avec mon grand-père, qui les a transmis à sa descendance…), il a aussi de la famille et d'autres amis à Brillac (en particulier la famille Villéger, famille de sa mère). Il évoque les conditions dans lesquelles se passe son séjour au Siam, ainsi que le rôle qu'il joue dans la vie de ce pays.            

                          

Il semble être un ami sincère de mon grand-père, qui, entouré de son épouse Louise (Anne Louise Ladégaillerie, 1880-1967), de sa fille Anne-Marie (Marguerite Anne-Marie (1905-1980) puis de son fils, Jean-Marie (Joseph Jean-Marie 1918-1995), mon père, l’accueillait régulièrement à Brillac dans la maison de famille.

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Vue aérienne de la maison de famille d'Henri Peyraud (collection privée)

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Cadastre 1825 (Archives départementales de la Charente) : Les Cartières, maison de famille de Henry Peyraud

Le patronyme « Notton » évoque des souvenirs d'enfance : Je me souviens en effet d’avoir souvent franchi la porte de l'épicerie  de Madame Notton, située dans l’ancienne rue de la Mairie, actuellement au 3 rue du Couvent, à Brillac. Nous, les enfants, y achetions des « Pochettes  Surprises» et surtout des caramels à un franc. J’entends encore le tintement qui résonnait lorsque nous poussions la porte…

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3 rue du Couvent à Brillac

C’est ici qu’intervient la communauté des généalogistes dont je fais partie : je lance une recherche et voilà : J'ai pu prendre contact avec l'arrière-petite-fille de Camille Notton, qui vit en Grèce, et elle me donna de précieuses informations. Elle me transmit les photos d'identité de Camille Notton et de son épouse, prises vers 1940.

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Elle m'apprit que les documents concernant son ancêtre sont conservés par son oncle que je contacte et avec qui commence un long échange d'informations par le biais d'Internet : nous échangeons les documents et les informations que nous possédons, ainsi que ceux que nous découvrons. Lors de notre rencontre, il me transmet une pleine valise de documents : tapuscrits, manuscrits, cahiers de notes, qui proviennent de son grand père. Ces documents sont essentiellement des traductions de textes siamois, activité dont nous parlerons plus loin. Après inventaire, il semble à plusieurs membres de l'Ecole Française d'Extrême Orient que ces documents soient inédits.

 

Camille Eugène Basile Notton dit Camille, est né le 18 juillet 1881 au Peyrat de Bellac, il est décédé le 25 janvier 1961 à Saint Sornin La Marche, en Haute Vienne. Il est le fils cadet de Jean Baptiste Notton, instituteur (8 novembre 1844 - avril 1909,) qui épousa Jeanne Villéger (20 octobre 1845-23 mai 1903) en 1872 à Brillac, commune de naissance de la mariée.

 

Jean-Baptiste Notton son père est décédé à Brillac où se trouve sa sépulture ainsi que celle de son épouse. Il est inhumé dans la concession acquise en 1909 par son fils ainé Basile.

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La sœur ainée de Camille Notton, Rose-Eugénie Notton, décédée à l'âge de 15 ans (27 décembre 1873-février 1889), est elle aussi inhumée à Brillac. Son frère ainé, Jean-Baptiste Jules Basile dit « Basile » Notton, est né à Brillac  le 16 avril 1876.

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Il épousa  Anna Aline Blond, dite "Aline"(1889-1976), elle était veuve de guerre, son premier époux,  François Ravoir (1887-1915) étant mort de la typhoïde sur le  front. Elle avait une fille née de ce premier mariage : Suzanne Marie Ravoir. Elle eut un fils, Jean (1917-1982), de son mariage avec Basile Notton. Suzanne Marie Ravoir épousa Marcel "Albert" Gesson dont elle eut deux fils : Jean-Luc (l'ainé) et Alain. J'ai pu contacter ce dernier toujours par l'intermédiaire des généalogistes. Elle fut receveuse des postes à Brillac entre 1956 et 1967.

 

C'est chez Aline Notton que nous allions acheter de fameuses confiseries.

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Basile Notton et son épouse Anna-Aline dite Aline

 

On trouve dans les correspondances reçues par mon grand-père quelques courriers émanant de Basile Notton et provenant de Turquie, de Syrie, de Russie….., ainsi que du front pendant la guerre de 1914-1918.

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Après avoir été élève de l'Ecole industrielle de Saumur entre 1892 et 1895, il participa en tant que dessinateur à la construction de lignes de chemin de fer en Indochine, en Italie, en Espagne, en Grèce... (Journal officiel de Madagascar et dépendances -Imprimerie nationale (Tananarive)-1911 : Par arrêté du 24 août 1911, M. Notton (Jean-Baptiste-Jules-Basile) a été nommé conducteur de 4* classe du cadre auxiliaire, à la solde annuelle de 6.000 francs (solde d’Europe : 3.000 Fr.)

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Mobilisé en 1914, il fut affecté en 1915 aux Forges Nationales de La Chaussade à Guérigny (Nièvre)

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Le 5 février 1915,

 

« Mon cher Henri,

 

Reçu votre carte qui m'annonce la mort de votre Belle-mère (Marie Dupic (1860-1915) veuve de Jean Ladégaillerie (1860-1913), croyez à mon regret de n'avoir pu vous assister dans votre peine et ayez l'amabilité de présenter à Madame Peyraud l'expression de ma douleur au sujet du malheur qui la frappe. Je viens de voir Poiraton qui vous souhaite le bonjour, il dit que vous êtes un bien bon homme, il se plaint d'être fatigué. J'ai vu ce matin Alexandre Thibaud (Alexandre Thibaud, disparu) qui a reçu des nouvelles de votre frère il y a quelques jours…Il y a une dizaine de jours nous avons été canardés dans une ferme, il y a eu un tué, Faubert (Pierre Faubert, mort pour la France) briquetier à Lesterps et plusieurs blessés. Il fait un temps magnifique et les avions circulent. Plus de nouvelles de notre relève, je crois bien que nous y sommes pour longtemps. Je vous serre affectueusement la main ». Basile.

 

Basile Notton créa en 1920 un bureau de géomètre expert. Il obtint un diplôme du Concours Lépine en 1933 pour l'invention d'un tachéographe (Le Tachéographe est un appareil de visée utilisé dans la levée des cartes et plans). Il est décédé le 1° novembre 1969 à Roullet Saint Estèphe et fut inhumé à Brillac dans la concession acquise le 15 avril 1909, lors du décés de son père Jean-Baptiste.

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Camille Notton, étudiant à Paris

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Camille Notton en 1911

Camille Notton a épousé à Bangkok Mae Louk in Mang Chan Lern (1891-1948)

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Madame Notton et sa fille ainée Rose By.

Camille et Mae Louk in Notton eurent trois enfants :

Rose By Notton (Bangkok 1912-Villeneuve la Garenne 2006), qui a eu deux enfants.

Jean-Baptiste Tavy Notton, artiste graveur renommé (Bangkok 1914- Tournai en Brie 1977), qui a eu un enfant.

Jeannette Notton, née à Xieng Maï en 1917, décédée vers 1998, qui a eu un fils.                                 

                               

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Madame Notton, sa fille Rose et son fils Tavy cette photo peut dater de 1914, compte tenu de la date de naissance de Tavy Notton)

 

 

Note au dos de cette photo : « Mes enfants et leur mère. (signé) Camille Notton. à remettre à Mr. Chabant Frédéric, Chancelier de la Légation de France. Bangkok. Siam. ».

 

 

En 1905, il faisait son service militaire à Nancy, à la 12° compagnie du 79 ° de ligne à Nancy, d’où il écrivit à son père  Jean-Baptiste au mois d'août.

 

Après avoir fait son droit à Paris puis étudié à l'Ecole pratique des hautes études (Annuaires de l'Ecole pratique des hautes études : Camille Notton y figure en 1905 et 1906) et avoir appris le chinois et le siamois (Cf. « Note sur Camille Notton », par François Lagirarde, à l’occasion de la réédition en 2002 de la Chronique de Suvanna Khamdaeng, traduite par Camille Notton), il est nommé en 1906 élève interprète à l’Ambassade de France à Bangkok(Annuaire diplomatique et consulaire de la République française, 1906). Nous pouvons suivre une partie de sa carrière de diplomate grace aux correspondances reçues par mon grand père, complétées par les différents répertoires qui recensent les représentants de la France à l'étranger.

 

Il n'oublie pas ses origines limousines :

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« Ecole limousine félibréenne (Brive) 1905.

 

Il vient de se fonder à Paris une nouvelle société Amicale, La Limousine, qui doit grouper en son sein les originaires des départements de la Corrèze, de la Creuse, et de la Haute Vienne; elle se propose de resserrer davantage les liens qui unissent les limousins à Paris et d'organiser des réunions fréquentes et périodiques. Le Comité comprend MM Beissat, Gaston Berger, docteur Bernard, docteur Bertrand, E. Boileau, docteur Bissou, Flavien Bonnet, Brandeis, docteur Chaussat, A. Despaux, Louis Dumas, Fournier, Jaugeas, Pierre Jouhannaud, René Jouhanneaud, Henry de Jouvenel, G. Lacourière, Laffargue, Lamarguerite, Malaud, Mallet, docteur Manet, docteur Marquet, Murât, Camille Notton, docteur Pécharmant, Peyrusson, Pierre Plaignaud, docteur Poitevin, docteur Ribierre, docteur Rollin, Vaïsse, docteur Vignaud ».(Revue Limouzi, 1905, p.212. Bibliothèque numérique Gallica, Bibliothèque nationale de France.)

 

On trouve par ailleurs dans les manuscrits qui nous sont parvenus des listes d'expressions limousines ou de dictons transcrits par Camille Notton : pôtu : maladroit, gadrot : fille qui court après les garçons, le rat luron : le lérot, « Quand on voit un serpent, il ne faut jamais couper en travers mais suivre le sillon tout du long » (j'ai moi aussi souvent entendu ce conseil, s'appliquant au « sanguiar », grande couleuvre verte qui, sinon, s'enroulait autour des jambes et finissait par étrangler l'imprudent).

 

En 1909 et 1910, il figure parmi les sociétaires de la Société archéologique de Bellac, il est identifié comme élève-consul à Bangkok.

 

En 1911, il était aussi à Bangkok :

 

« Le dernier numéro du Journal of the Siam Society (Vol VII, Part.3) publié en mai 1911, à Bangkok, renferme la traduction par M. Camille Notton des Lettres du Roi de Siam à sa Fille, la princesse Nibbà Nabhatala, racontant le voyage de S.M. Chulalongkorn en France en 1907 » (Le journal des scavants, 1911)

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La reine de Siam, portrait paru dans « Fémina » en 1907

 

 

J'ai par ailleurs trouvé dans les papiers de Henri Peyraud un tiré à part extrait de  la revue T'oung Pao relatant les fêtes du jubilée du roi de Siam, Chulalongkorn ou Rama V, qui décéda en 1910 après un règne long de plus de 42 ans (1868-1910).

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On peut imaginer dans quel contexte il exerce ses fonctions en lisant les cartes postales qu’il adressa à Monsieur Victor Collin de Plancy : Victor Collin de Plancy (1853-1924) avait 28 ans de plus que Camille Notton,  comme lui il avait été élève à l'Ecole des Langues Orientales vivantes puis avait eu une longue carrière de diplomate en Extrême-Orient. Il enrichit le fonds d'œuvres d'art extrême oriental du Musée Guimet et Camille Notton contribua à ce travail, ainsi que le montre le courrier du 1° mars 1921  : « Monsieur le Ministre, j'ai fait une collection de céramiques peut-être importante, parmi, un Sawankhalok, pièce unique par ses dimensions, mais sans aucun caractères chinois » (Ces céramiques ont été produites dans le Royaume du Lanna (devenu Chaing Maï) à partir du XIV° siècle).

 

Ces cartes figurent dans le fonds numérisé de la Médiathèque de l’agglomération troyenne (fonds Collin de Plancy) et furent un temps accessibles sur le site « Gallica » de la Bibliothèque Nationale de France. On peut supposer que Camille Notton a fait la connaissance de Victor Collin de Plancy alors que celui-ci était ministre plénipotentiaire de France  en Corée (de 1901 à 1906) et que leurs relations ont perduré après que Collin de Plancy a pris sa retraite en 1907.

 

Les courriers adressés par Camille Notton à Victor Collin de Plancy ont parfois un ton désinvolte que seules peuvent expliquer des relations amicales établies entre 2 amoureux de l'Extrême Orient. C'est grâce à l'une de ces cartes postales que l'on sait que Camille Notton se trouvait déjà à Bangkok en 1908 :

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Cette carte a été envoyée de Bangkok le 24 juillet 1908 par Camille Notton, la photo est prise sur l'escalier de l'Ambassade de France, la légende écrite de sa main indique : « M. Laydecker (à la justice), M. Frayose, Sté Benaleneq., M. Pradère - Niquet (à la justice), M. Massol. (Monot C), 1: M. de Margerie, Ministre, 2: M. Osmin Laporte, Consul, 3: M. Petithuguenin, 1er Interprète, 4: M. Notton, Elève-interprète, 5: Dr. Pin, médecin de la Légation, 6: M. Miel, juge ».  Au verso : « Bangkok, le 24 Juillet 1908. Monsieur le Ministre, Si les protégés ont montré un peu moins d'empressement que l'année dernière, à la fête du 14 juillet, par contre, le Traité a eu cette conséquence heureuse que quelques Français sont venus grossir le nombre de notre colonie, comme le montre cette carte que je me fais un plaisir de vous adresser. Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l'assurance de mes sentiments très respectueusement dévoués. Camille Notton ».

 

(Les personnes d'origine asiatique nées sur un territoire soumis à la domination directe de la France auront droit à la protection française : art. 11 de la convention du 13-02-1904. Par ailleurs, Victor Collin de Plancy est ministre plénipotentiaire du Siam, représentant le Président de la République lors de la signature du traité franco-siamois du 13 mars 1907 délimitant les nouvelles frontières du Siam à la suite d'un échange de territoires effectués entre la France et le Siam. Ce traité s'applique à tous les asiatiques, sujets et protégés français).

 

Les correspondances adressées à Victor Collin de Plancy ne manquent parfois pas d'humour, ainsi cette carte datée du 3 décembre 1908:  « Monsieur le Ministre, j'ai l'honneur de vous adresser à l'occasion du nouvel an, tous mes vœux les meilleurs de bonne santé. Comme j'habite au Siam, le pays des rêves, pardonnez-moi si je n'ai pas encore répondu à votre aimable lettre. Je vous prie de croire, Monsieur le Ministre, à l'assurance de mes sentiments les plus dévoués. Camille Notton. »

 

Dans le fonds de la médiathèque de l'agglomération troyenne figure aussi une carte envoyée de Brillac le 30 décembre 1909 : « Monsieur le Ministre, recevez mes meilleurs vœux de bonne année et de bonne santé. J'ai envoyé dernièrement ma traduction au Ministère. Votre très respectueusement dévoué, Camille Notton ». Ce courrier fait allusion au travail de traduction et d'édition de manuscrits anciens écrits sur des feuilles de latanier, une sorte de palmier. A noter que le fonds iconographique dont il est question n'est plus accessible actuellement.

 

C’est peu après l’envoi de ce courrier à Victor Collin de Plancy que Camille Notton adresse à mon grand-père Henri Peyraud, le 27 décembre 1908, une carte postale venant de Bangkok (citée en début d’article) et dont le ton témoigne d'une amitié débutante.

 

« Cher monsieur,

Je vous engage vivement à venir chasser dans ce pays, où rien ne manque en fait de gibier, et des plus belles pièces……. »

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Les lettres envoyées par Camille Notton à Henri Peyraud jusqu'en 1923 permettent de suivre ses pérégrinations au Siam, sa participation à la première guerre mondiale, son travail de recherche, de traduction et de publication de manuscrits littéraires en langue Yuon (La langue du nord-ouest du Siam : le Lanna), etc….

 

Le 25 novembre 1911,

 

« J'ai reçu hier la nouvelle que j'étais nommé à la gérance du Consulat d'Oubone. Je partirai via Saigon et le Mékong fin janvier….les lettres mettent 6 semaines pour Oubone, venues de France ».

 

Le 17 octobre 1912 il est à Saigon et indique qu'il a « quitté Oubone le 28 septembre ».

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Le 4 septembre 1913 il était à Chiang  Maï d'où il envoie la carte postale ci-dessus.

 

 

Chiang Mai (Le nom actuel de la ville est bien « Chiang Mai ») ou Xieng Mai est située au Nord du Siam, proche de la frontière de la Birmanie.

 

Les Archives diplomatiques de 1913 signalent que : « par décret du 28 octobre, Camille Notton, interprète faisant fonctions d'élève interprète à Xieng Mai, a été inscrit dans le cadre des chanceliers (pour prendre rang du 25 avril 1913), et chargé des fonctions de son grade à la légation de Bangkok ». Il est alors nommé interprète de 3° classe.Au début de 1914, l'Annuaire général de l'Indochine française le signale comme gérant du vice-consulat de France à Chiang-Maï.                                                                                                                         

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Au centre, Camille Notton, photo prise en 1914 à Chiang Mai. Sa maison serait l' ancienne légation de France à Chiang Maï ou bien, selon les informations recueillies par M. Louis Gabaude à Chiang-Maï, la maison serait l'ancien presbytère de Chiang-Maï.

 

 

Mobilisé en 1914, Camille Notton était mitrailleur d'abord au 138° régiment d'infanterie, groupe B. puis  au 263° régiment, Compagnie de mitrailleurs de la 123° brigade. En 1915, ce régiment participa à l'offensive d'Artois.

 

Bellac, le 31 Décembre 1914,

 

« Mon cher ami,

 

Je pense que cette carte vous trouvera à Brillac où, plus heureux que moi, vous aurez sans doute pu vous trouver pour le 1° de l'an. Je la charge de vous apporter mes meilleurs vœux de bonne année, pour vous et les vôtres, et que cette horrible guerre se termine bientôt pour que vous puissiez retrouver vos occupations habituelles et surtout votre intimité de la famille.

 

Ayez l'amabilité de présenter mes meilleurs hommages à Madame Peyraud et mes amitiés à Mademoiselle Anne-Marie. Votre cordialement dévoué. Camille Notton, 25 ° Cie 138° de ligne. Bellac. »

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Le même jour, Camille Notton envoie la même carte à son frère Basile, il y indique  : « la photo ci jointe est assez mal faite. Je suis au deuxième plan, assez méconnaissable grace à ma barbe que j'ai laissé pousser ».

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Carte adressée à « Monsieur Henri Peyraud, Caporal Infirmier, 90° territorial, Roumazières (Charente)  Camp de la Courtine :

                                                                                    

4 avril 1915,

 

« Cher ami, Mille remerciements pour votre envoi de thé à Basile, qui en a été si heureux. J'espère que vous êtes bien installé à Roumazières. Je suis arrivé ici hier et le paysage ne manque pas de pittoresque. Les genêts ne manquent pas non plus, ainsi que les soldats de toutes armes. Mon amitié à tous à Brillac quand vous irez en permission. Bien cordialement, Camille Notton. »

 

(Henry Peyraud fut « réintégré au foyer familial » début avril 1915, pour raisons de santé. Il demanda ensuite à être réintégré comme caporal infirmier, il exerça ces responsabilités à Roumazières, Bellac, Le Dorat,  Magnac-Laval, Confolens (cf lettre de l'abbé Pascail, curé de Chardat).

 

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En haut à droite, Henri Peyraud, 90° RI.

 

 

Le 16 juin 1915,

 

Mon cher ami,

 

« J'ai reçu hier soir avec beaucoup de plaisir votre carte et j'ai été très touché du grand intérêt que vous continuez à me porter. J'ai été aussi heureux d'apprendre que tout allait bien au pays, (Camille Notton semble donc considérer Brillac comme son "Pays") et je souhaite vivement que vous soyez tous en bonne santé. Que vous dirais-je au sujet de ma situation?

 

Jusqu'ici, je n'ai eu qu'à me féliciter des conditions de mon existence. "Karl", le voisin d' en face, ne nous épargne pas ses munitions et il y a toujours malheureusement quelqu'un qui écope. Cette nuit, un pionnier a été tué et un autre blessé, devant la tranchée de 1° ligne où ils étaient allés poser des fils de fer et enfoncer des piquets. J'ai rencontré ce matin, étant au repos, le petit Sauvin (Marcel Sauvin a été tué sur le front de la Somme en 1916) du Teillou (Le Teillou est un hameau situé sur la commune de Brillac).

 

Il est en excellente santé. Je ne connais pas d'autre compatriote ici. Mes amitiés à votre famille et à votre frère. Soyez assez bon pour donner de mes nouvelles à mes tantes (Julie, Marie et Marguerite Villéger, de Brillac) et donnez-moi des vôtres le plus souvent possible. Bien cordialement vôtre.Camille Notton ».

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Fin 1915, Camille Notton était encore au front :

            

Courrier adressé le 31 décembre 1915 depuis le front à Monsieur Victor Collin, (provenant du Fonds numérisé de la Médiathèque de Troyes) Ministre plénipotentiaire, Bureau 15, boîte n° 10, Paris XV° - Expéditeur : Notton; régiment 263; Compagnie de mitrailleurs de la 123° brigade; secteur postal n° 86 :

 

Le 31 décembre 1915,

 

« Monsieur le Ministre, j'ai bien reçu ce mois-ci votre bonne lettre qui m'a apporté tant de réconfort et je vous garde une vive reconnaissance pour ne pas m'avoir oublié au milieu d'un pareil bouleversement. Aussi ne voudrais-je à aucun prix laisser se terminer cette triste année sans vous apporter mes vœux pour celle qui s'ouvre. Si ce que je désire ardemment se réalise, comme il arrive de nos vœux les plus chers, vous aurez bientôt le bonheur de voir survenir le pays, et avec lui la fin des souffrances que vous endurez. Enfin, vous jouirez encore pendant de longues, longues années d'un repos bien mérité avec une santé parfaite.

Votre respectueusement dévoué. Camille Notton. »

 

En 1916 il fut appelé à assurer la représentation de la France au Siam (… qui entra en guerre en 1917 aux côtés de la France et de ses alliés).

 

The Straits Times du 6 mars 1916, page 8, indique dans sa rubrique concernant les mouvements de personnes : « Mr. Camille Notton, Vice-consul de France à Chieng-Mai, Nord-Siam, qui arriva de France par « Le Polynésien », est reparti Samedi pour Bangkok par le vapeur Katong. Mr. Notton, qui a dû comme quelques autres reprendre ses fonctions au Siam, fut longtemps au front, dans la région de Roye et Lassigny ».

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En 1918, il réside à Chiang Maï d'où il écrit à son frère : « Je travaille toujours ferme à mes chroniques de l'ancien temps…Ma maison est près d'être achevée, peut-être dans un ou deux mois ».

 

En 1919 et 1920, il est « gérant » du Vice-consulat de France à Chiang-Mai.

 

En 1921, il est « chargé des fonctions de premier interprète » à Bangkok puis en 1922 il y est nommé premier interprète (cf. le Journal Officiel).

 

On le retrouve gérant du consulat de Chiang-Mai dans l'Annuaire général de l'Indochine Française de 1923 à 1931, date à laquelle lui est adjoint un  commis, Waghtez Ky qui contribua à son travail de traducteur, puis entre 1935 et 1938 il est consul de France de 2° classe à Chiang Mai, de même qu'en 1940.

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La maison que Camille Notton habitait vers 1930, elle est située en face du consulat de l'époque et abrite l'Alliance Française.

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Rose By et Jeannette Notton devant leur maison, en 1935

 

Il a été nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1926  (Annales coloniales du 30 août 1926, base Eléonore) : « …..M. Notton, premier interprète, chargé du consulat de France à Xieng-Mai (Siam) »….Il a aussi été décoré de la croix de guerre.

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Camille Notton refusa tous les  postes qui lui furent proposés hors du Siam, pour ne pas être séparé de son épouse mais aussi pour poursuivre la mise en valeur des œuvres littéraires du Lanna, région située au Nord-Ouest de la Thaïlande, mise en valeur qu'il entreprit très tôt après sa nomination en traduisant, annotant et publiant les manuscrits sur feuilles de latanier (espèce de palmier) qu'il découvrit dans les bibliothèques et les couvents bouddhistes.

 

Malheureusement ces documents originaux disparurent lors du « feu de joie » qu'en firent des manifestants nationalistes au début de la Guerre de 1939-1945 : « Au début de la seconde guerre mondiale, alors que le gouvernement thaïlandais menait une campagne contre la France, un petit groupe envahit le consulat de France à Chiang Maï. Le consul n'était pas là. (En effet Camille Notton et sa famille quittèrent la Thaïlande en 1940 : les photos d'identité figurant au début de l'article sont celles de leurs passeports). Ils fouillèrent la maison et trouvèrent des liasses de manuscrits en feuilles de latanier. "Voici la preuve que le consul de France est un espion" s'écrièrent-ils. Ils s'emparèrent alors des liasses, en firent un tas devant la maison et y mirent le feu" (cité par François Lagirarde in « notes sur la fondation politique et religieuse de Lanna dans le mythe de Suvannah Khamdéeng », 2002, information donnée par Louis Gabaude, de L'Ecole Française d'Extrême Orient.

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Le Consulat de Chiang Maï vers 1950

 

 

Son activité de traducteur est considérée comme exemplaire et il est reconnu à Chiang Maï comme celui qui tira de l'oubli nombre de manuscrits relatant l'histoire du Lanna. Certains courriers adressés à Henry Peyraud expriment  l'intérêt de Camille Notton pour Le Lanna. Il est préoccupé par l'édition de son travail de mise au jour des textes siamois :

 

Dans un courrier envoyé de Paris le 26 février 1910, il s'inquiète du sort d'une de ses œuvres : « Hier, je fus à la Chambre où je fus reçu par M. Babaud-Lacroze. Il a été très gentil pour moi, il ira probablement à Confolens mardi prochain…….j'espère qu'il viendra à mon aide  pour me faire obtenir quelque chose du prix de 1500 Fr. pour mon ouvrage. Je trouverai difficilement un imprimeur pour mon vocabulaire. Je vais tous les jours au théâtre et j'espère avoir beaucoup de choses à vous dire à mon retour. Mes hommages à Madame Peyraud. Un baiser à Anne-Marie. Une bonne poignée de main à vous. Camille. »

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Antoine Pierre Alfred François Babaud-Lacroze (Confolens 1846-1930), député de la Charente

de 1890 à 1919.

 

 

 

Le 26 avril 1910, il écrit à son frère :

 

« Comme  conséquence de mes démarches à Paris, j'ai obtenu 400 francs pour imprimer mon petit vocabulaire qui, j'en ai bien peur, me revienne à 600 francs pour 300 exemplaires ».

 

Le 18 février 1916, il écrit depuis Chiang-Maï :

 

« Mon cher Basile, je te remercie vivement de m'avoir envoyé ma traduction qui paraîtra vers avril dans le Bulletin of the Siam Society ».

 

Le 30 novembre 1918 :

 

« Xieng-Maï, Je travaille toujours ferme à mes chroniques de l'ancien temps ».

 

Le 6 mars 1920, il écrit depuis Chiang-Maï à Henri Peyraud :

 

« Je suis toujours très occupé à traduire l'histoire locale, et j'espère avoir terminé mon ouvrage cette année ci, si tout va bien. C'est même la raison unique pour laquelle je n'écris pas souvent à la famille et à la parenté. Il faut que j'achève absolument cette entreprise si mes forces me le permettent. ».

Camille Notton a traduit un grand nombre de textes manuscrits sur des feuilles de latanier, il les a ainsi préservés de l'oubli et en a assuré la diffusion en Français et en Anglais.

              

Annales du Siam, Impr. C. Lavauzelle,  1936-1939; 1-3.

Chronique de La:p’un (ou Lamprun) : histoire de la dynastie Chamt’evi, 1930

Chronique de Xieng Mai, Paris, P. Geuther, 1932

Chronique du Bouddha d’émeraude, 1939

Chroniques de Savanna Khamdeng in Aséanie vol 9 n° 1, 2002

Chroniques de Sinhanavati

Cri (le) du fantôme, article in T'oung Pao vol 13 n°1

Fêtes Siamoises, 1909,  1926

Leçons d’un veuf à son fils; article in T'oung Pao vol 14

Légende d’Angkor et chronique du Bouddha de cristal, 1939, rééd. 1960

Légende sur le Siam et le Cambodge, Bangkok, imprimerie de l’Assomption, 1939

Légendes sur le Siam et le Cambodge, 1939

Lettres du roi de Siam (Rama V 1853-1910) à sa fille  la princesse Nibha.

Voyage de Chulalongkorn, roi de Siam, en France en 1907, Bangkok, 1910

P’ra Buddha Sihinga, Bangkok Time Press, 1933

P’ra Setamgamani, éd. Honk Kong 1936, 1939

The chronicle of the emerald Buddha 1933

T'oung Pao, tiré à part, pages 113-119; jubilé de Rama V( 1908), voyage de S.M. en France

(1907)

Vie (La)  du poète Southone-Bhou, Rougerie, 1959

 

Il existe aussi des documents manuscrits ou tapuscrits qui n'ont pas, semble-t-il, fait l'objet d'éditions.

Les Southeast Asian Studies, A journal of the southeast Asian Studies Student Association, vol.3 Fall 1999 précisent que : « La chronique du Bouddha d'Emeraude fut traduite pour la première fois en Français, puis en Anglais, en 1932, par Camille Notton. Notton traduisit un texte en dialecte de Chieng-Mai (yuon), (texte) qu'il trouva  au début sur un manuscrit sur feuille de palmier trouvé à Chieng-Mai. Ce manuscrit original est en langue Pali. Selon Notton, il n'y a aucune indication concernant l'auteur et la date de la composition de la Chronique du Bouddha d'Emeraude. On a aussi trouvé des manuscrits concernant le Bouddha d'Emeraude dans des pays voisins. Le Laos, le Cambodge, l'Etat Shan en Birmanie ont tous leurs propres manuscrits de la Chronique du Bouddha d' Emeraude. Le fait qu'il y a plus d'un manuscrit semble impliquer qu'il a existé un texte plus ancien. Notton signale que S.S. Reichnach, un membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres à Paris soutient que les versions les plus tardives du manuscrit du Bouddha d'Emeraude ont quelques ressemblances avec la version originale de la chronique. Plus tard, Notton se rallia à l'idée de Reinach selon laquelle le manuscrit original doit avoir été l'objet d'une estime particulière. »

« Le manuscrit de Chieng-Mai attira l'attention d'un jeune Français dont l'intérêt pour le Siam l'amena à dépasser ses devoirs quotidiens de serviteur du gouvernement de la France. Camille Notton a eu une carrière de diplomate assez banale. Initié à la langue Thaï à l'Ecole des langues vivantes à Paris, Notton était rémunéré en août 1906 comme étudiant interprète à la légation de Bangkok. Il fut muté en 1916 (Il s'agit d'une erreur : C. Notton fut nommé gérant du Consulat de Xieng-Mai en 1914, et y fut réaffecté en 1916 pour assurer la présence de la France au Siam pendant la guerre de 14-18) à Chieng-Mai et se partagea entre Chieng-Mai et Bangkok pendant plusieurs années…Selon Kennon Breazale, il n'y eut pas de version en Thaï central des annales de Chieng-Mai à l'époque de Camille Notton. Notton doit avoir acquis une capacité à lire les écrits en Thaï du nord dans l'intention de traduire les annales. La traduction par Notton de la chronique du Bouddha d'Emeraude marque la première traduction du texte par un Occidental ». (Explorations in Southeast Asian Studies : A journal of the Southeast Asian Studies Student Association, vol.3, 1999. Traduit du texte anglais accessible par l'Internet. Il est nécessaire de distinguer le Lanna du Siam rappelle Jean de la Mainate.

 

On retrouve des allusions à son travail de traducteur  dans certains de ses courriers :

 

Xieng Maï, le 6 mars 1920,

 

« J'ai fait une réclamation, il y a quatre mois, au sujet d'envoi de deux traductions au ministère de Affaires étrangères, envoyées il y a un an. »

 

Xieng-Mai, le 1° mars 1921.

 

« Monsieur le Ministre (Victor Collin de Plancy, fut ministre plénipotentiaire de France en Corée), voilà bien longtemps que je ne vous ai pas donné signe de vie. Ma seule excuse est que j'ai été absorbé corps et âme par mes traductions, qui fort heureusement sont achevées. C'est un travail considérable, comme je l'espère, vous aurez l'occasion de le juger. J'espère partir bientôt en congé et avoir l'honneur de vous porter mes hommages. …Votre très respectueusement et entièrement dévoué, Camille Notton. »

 

On trouve aussi dans le numéro de « Le Mercure de France » du 1° juillet 1929 un commentaire de traductions parues dans les Annales du Siam : « Les Annales du Siam par M. Camille Notton, Consul de France, sont de la classe précieuse  des documents traduits. Il s'agit des anciennes chroniques Suvanna Khamdëng, Suvanna K'omKham et Sinhanavati, qui retracent les légendes du VII° avant  J.C. au VII° siècle de notre ère. On y retrouve une influence bouddhique considérable de style et même, parfois, de faits. Et cependant la race dite Traé (T'ai ou Laotienne), est censée avoir vécu en Chine, dans les régions du bas Yang-Tsé, et après avoir émigré peu à peu vers le sud devant l'avancée des agriculteurs Chinois, pénétrant au Siam actuel le 1° siècle de notre ère. On ne retrouve, dans ces récits, rien de précis à cet égard. On demeure confondu devant le labeur que représente une telle œuvre : labeur pour apprendre la langue, labeur pour déchiffrer les manuscrits, pour traduire le texte, pour trouver les équivalences de dates, pour expliquer en note ce que le texte sous-entend, labeur enfin pour surveiller l'impression, qui est excellente, et pour réunir et vérifier les illustrations, qui sont de valeur.  Hélas, dans notre République où les seuls qui soient servis sont ceux qui vont eux-mêmes au buffet et s'y battent quelle sera la récompense d'une telle œuvre ? De nos jours, les travailleurs n'ont pas le temps de travailler. Une marque publique d'intérêt envers ceux qui nous font connaître un pays serait pourtant une marque habile d'amitié pour ce pays, et la meilleure des propagandes française ». L’article est signé Georges Soulié de Morant (1878-1955), Sinologue, qui a écrit de très nombreux ouvrages sur l'histoire, la littérature, fut consul de France à Kunming, en Chine.

 

Camille Notton était un ami de Pridi Banyomong qui participa au coup d'état de juin 1932 à la suite duquel la monarchie absolue fut remplacée par une monarchie constitutionnelle. Pridi Banyomong anima par ailleurs la résistance siamoise contre les Japonais entre 1941 et 1945. Exilé en France, il y décéda en 1983.

 

Après 1940, le parcours de Camille Notton est difficile à reconstituer, les informations provenant tant de la famille que d'autres personnes qui s'intéressent à ce personnage qui marqua l'histoire de Chiang-Maï sont parfois peu précises. Il est certain qu'il revint en France avec son épouse pendant la guerre Franco-siamoise de 1940-1941, guerre qui fit suite à l'attaque de l'Indochine par le Siam. Il y resta probablement jusqu'en 1945, la Thaïlande s'étant alliée aux Japonais après leur entrée en guerre en 1941. Il se trouvait à Chiang-Maï en 1948, il y reçut en effet une invitation à assister avec son épouse à une réception qui avait lieu le 24 mai 1948 à la Légation.

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Il mena à Chiang-Maï « une vie très active où s'alliaient le souci du rayonnement de la culture française et celui de faire profiter Xieng Maï et sa région des techniques agricoles française. Il favorisa les échanges culturels avec la France en permettant à de jeunes siamois d'y faire leurs études » (Maurice Bouchet : Bulletin de l'Alliance française de Bangkok, mai, juin, juillet août 1988).

Son épouse décéda peu après, et il rentra peut-être alors en France car il semble qu'il résidait à Saint-Sornin la Marche en 1950, date à laquelle son frère Basile lui rendit visite. Les cendres de son épouse sont conservées dans la Pagode du Bœuf, au sud de Bangkok.

Ses enfants, nous raconte son petit-fils, furent envoyés au Lycée Hoche de Versailles pour y étudier après avoir été scolarisés à la Convent Collège de Bangkok. Ils  fondèrent en France leur propre famille. Son fils Tavy y fit une carrière de graveur-illustrateur.

Résidant semble-t-il au Siam après 1950, il y consacra les dernières années de sa vie à améliorer ses traductions et à en assurer la publication aux éditions Rougerie à Mortemart ou aux éditions Geuthner (librairie orientaliste Paul Geuthner)

Il ne revint en France qu'en 1959 et décéda à Chez Peillaud, commune de Saint Sornin La Marche, en 1961.

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Cimetière de Saint Sornin La Marche (87)

 

 

L'évolution des relations entre mon grand-père et Camille Notton est reflétée par la forme des courriers : des cartes postales de 1908 à 1915, puis jusqu'en 1923 (date de la dernière lettre retrouvée), ce sont de longues lettres que reçoit Henri Peyraud. Ces courriers permettent de suivre dans une certaine mesure la carrière de Camille Notton jusqu'en 1923. Ensuite il faut se contenter d'informations éparses et d'extraits d'annuaires administratifs ou diplomatiques.

 

Comme je l'ai indiqué précédemment, le contenu de ces lettres montre qu'existait entre mon grand-père et Camille Notton une certaine complicité. Il confie ainsi librement son sentiment quant à ses conditions de vie :

 

Saigon, 18 novembre 1910.

 

« Mon cher ami, c'est dans une charrette comme celle au premier plan que j'ai fait transporter mes bagages ici, du "Polynésien" au "Donaï" au milieu d'une poussière rouge extraordinaire. Je repars demain pour Bangkok. Mes hommages à Madame Henri. Un gros baiser à Melle. Anne-Marie. Cordiale poignée de main. Camille Notton. Je dîne ce soir chez M. Joyeux qui vous dit bonjour. »

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Cochinchine-Saigon-Rue d'Adran, près du marché.

 

 

Saigon, 17 octobre 1912.

 

« ….mon voyage a été assez fatigant, et je ne serai pas fâché de quitter Saigon où il fait une température étouffante, bien qu'on s'y amuse plus que dans la brousse. »

 

]2 Décembre 1912 :

 

« ….j'ai été dernièrement à une fête qui a duré trois jours autour de cette montagne artificielle. Je ne me suis pas follement amusé. »

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Légende inscrite de la main de Camille Notton : "La Montagne d'or"

 

 

25 juin 1914.

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Carte adressée à Mademoiselle Anne-Marie Peyraud (ma tante, qui avait alors 9 ans)

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Xieng-Maï, 25 juin 1914,

 

« Voilà, chère Mademoiselle, comment on dresse un bébé éléphant, quand il a atteint l'âge de raison, à peu près le vôtre. On lui apprend à se laisser entraver les quatre pattes, et il faut lui taper constamment sur sa trompe. Un enfant lui monte sur le cou et frappe sur sa tête à coup de talon pour lui faire entrer la sagesse. C'est un spectacle bien pénible à voir, il y en a beaucoup qui préfèrent mourir que de renoncer ainsi à leur liberté. Je ne doute pas, Mademoiselle, que vous êtes toujours le contentement de vos parents et que vous vous portez bien. Je dépose mes humbles hommages à vos pieds. Camille. »

 

Xieng Maï, le 6 mars 1920 :

 

« Ma tournée a été très pénible à cause de la chaleur et de la grande sécheresse, et dans ma région où la récolte de riz a été désastreuse, les gens du pays émigrent en masse au nord, dans la région de Xieng-Rai, Xieng Sën, l'ancien habitat des Thaïs. C'est là que vous trouverez du gibier, des tigres ! J'ai visité Xieng Sën, sur les bords du Mékong, en 1917. C'est une ville complètement abandonnée depuis près de 400 ans. On n'y voit que les remparts et quelques pagodes en ruines, lorsqu'autrefois il devait y avoir une population d'au moins mille âmes…. Autrement mon voyage s'est passé sans incidents. J'ai failli cependant être encorné par un bœuf porteur, et je n'ai réussi à l'éviter qu'en passant derrière mon cheval. Mais mon boy s'est fait blesser à le main. J'ai dit qu'il n'avait pas de tête. Il s'appelle "Di", ce qui veut dire "bon", et il n'a je crois que cette qualité, d'être plein de bonté à en être bête… Je suis ruiné par le change actuel. Même situation ici qu'en France. Et il y a toutes sortes de difficultés pour changer au marché  l'argent siamois. »

 

Xieng Maï, le 19 septembre 1922.

 

« Il fait ces jours ci une température plutôt désagréable, en ce sens qu'il pleut à flots tous les jours. On se trouve réduit comme sport à s'enfermer entre 5 et 6 de l'après-midi dans une boîte en bois, et là, armé d'une petite raquette, à faire voltiger contre une cloison une toute petite balle en caoutchouc dur. Jeu assez dangereux où il faut faire preuve d'une grande agilité. J’ai reçu une balle sur le coin de l'oreille pour m'apprendre à ne pas tourner la tête. Ce soir même un autre partenaire l'a attrapé sur le nez, un autre s'est fait ouvrir l'arcade sourcilière d'un coup de raquette qui ne lui était pas destiné. Encore un mois et on pourra reprendre le tennis, qui offre moins d'aléas. »

 

Xieng Maï, le 11 décembre 1922.

 

« …Le ministre d'Angleterre doit arriver dans deux ou trois jours. Il faudra encore courir, aller à des cérémonies, des réceptions, enfin gagner les maigres émoluments que la République m'attribue pour la représenter ici. »

 

Xieng Maï, 2 mai 1923.

 

« Durant le mois de janvier et une partie du mois de février j'ai fait un voyage dans le nord, jusqu'à Xieng Raï où j'ai rencontré trois français installés dans cette localité avec quelques autres pour exploiter les forêts de teck de la région. »

 

Xieng Maï, 21 mai 1923.

« Brusquement comme toujours est survenue la saison chaude. Tout le courage que l'on peut avoir à cette époque ne logerait pas dans une coquille de noix. Ma santé n'a pas été des plus remarquables…Enfin je me suis maintenu à un degré suffisant de vie végétative. Mais ne soyez pas surpris outre mesure que je n'ai pu dans ces circonstances faire un effort suffisant de mes pauvres facultés intellectuelles pour vous donner de mes nouvelles. »

 

2 août 1923,

 

« Ici le pays se développe peu à peu grâce au chemin de fer. Les Chinois viennent s'installer en nombre, s'abattant comme des sauterelles là où il y a quelque profit à grignoter. Le Siam construit des chemins surtout dans la direction de l'Indo-Chine, et on a importé des Citroën à chenilles pour circuler sur les routes dans la circonscription d'Oubone où j'étais auparavant. Quand à Xieng Maï on y espère voir arriver l'an prochain des aéroplanes. »

 

Camille Notton est aussi attaché à Brillac et manifeste son intérêt pour la vie locale :

 

26 avril 1910 : (Lettre adressée à son frère Basile) :

 

« Dimanche dernier ont eu lieu ici les élections, et Mr. Babaud-Lacroze est malheureusement en ballotage…l'ami Henri est très désappointé, ainsi que Joubert » (Antoine Babaud-Lacroze, fut réélu au deuxième tour député radical de gauche de la Charente).

 

Bangkok, 1° mars 1911,

 

« …J'ai été très heureux d'apprendre le succès de votre frère et je partage avec vous le contentement que nous devons en avoir pour le bien du pays. Donnez-moi s'il vous plait des nouvelles de Brillac… »

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Joseph Peyraud, frère de Henry Peyraud, élu conseiller général de Confolens Sud

 

 

Camp de La Courtine, le 16 juin 1915,

 

« …j'ai été heureux d'apprendre que tout allait bien au pays… »

 

Xieng Maï, le 6 mars 1920,

 

« …Je me languis à penser à nos délicieux coteaux, à la fraiche vallée de la dormante Issoire, à tous ces coins charmants où l'on goute une si reposante quiétude…Pourquoi ne me donnez-vous pas de nouvelles de votre héritier. J'ai été si heureux d'apprendre la venue au monde de ce petit bonhomme. Et j'espère bien qu'à mon retour à Brillac il m'aidera à croquer vos fruits….Dites-moi, s'il vous plait, dans votre prochaine lettre si ma cousine Marie Germaneau est mariée. J'ai entendu parler mais pas par vous d'un projet…tenez moi informé des évènements de la paroisse. Car je suis, comme disent les Anglais, très "parochial" ce qui se prononce parokieul, s'il vous plaît. »

 

C'est en lisant ce courrier que j'ai appris que ma grand-mère avait tenté d'élever des vers à soie, sans doute en utilisant les feuilles de l'énorme murier qui trônait derrière la maison jusque dans les années 1970 : « ….il fait très chaud, une température un peu tiède, qui serait excellente pour les vers à soie de Madame Peyraud, si elle continue à se livrer à cette charmante occupation. »

 

Xieng Maï, 2 novembre 1920,

 

« ...Madame Peyraud et votre fillette ainsi que le gars (Jean-Marie Peyraud, mon père, avait alors 2 ans) feront bien de me faire savoir si elles désirent quelque chose qui leur ferait plaisir. Je leur adresse, par votre intermédiaire, un plein wagon d'amitiés, tout en leur faisant reproche de faire économie d'encre et de papier à mon égard. Il est vrai que votre fils ne sait pas encore sans doute écrire, et qu'il ne me connaît pas encore. Mais je l'attends, ce gaillard, j'espère bien que nous ferons ensemble la meilleur paire d'amis. N'oubliez pas non plus de remettre une caresse de ma part à Sérum qui ne doit pas regretter la guerre. »

 

Xieng Maï, 19 septembre 1922,

 

« ..les nouvelles que vous m'avez données de ce vieux Brillac m'ont fort intéressé…on ne doit pas s'ennuyer un brin dans le pays. Je vous souhaite d'apprécier cette liberté qui vous permet de pécher et de chasser dans la plus charmante contrée que je connaisse…si vous avez quelque loisir, si l'auto ne crève pas trop souvent et que vous ne soyez pas trop pris par des réclamations, ou bien que vous ne pouvez pas sortir, soit que le vent soit de galerne et que le poisson ne morde pas, soit que votre chien soit fatigué, emparez-vous de votre joli papier bleu et donnez-moi des nouvelles des uns et des autres, ce qui me fera le plus grand plaisir, espérant qu'elles seront toujours bonnes, enfin des nouvelles de ce qui se passe au pays, dans ce petit monde d'une humanité si intéressante à observer… »

 

Xieng Maï, 11 décembre 1922,

 

« … Pour une fois que vous vous êtes décidé à me donner des nouvelles du pays, sachant d'ailleurs que mon âme est toujours là-bas suspendue à la pointe du clocher, vous n'y êtes pas allé de main morte, et je vous en suis bien reconnaissant… »

 

Xieng Maï, 2 mai 1923,

 

« Vous serez bien gentil de me dire comment le monde de Brillac se comporte. Aussi ayez l'obligeance de me rappeler auprès des aimables propriétaires du Fourgnioux, (Il s'agit de Joseph Peyraud et de sa famille) et de leur dire que je leur souhaite toutes sortes de prospérités, du grain plein la grange et du bonheur plein la maison….quand vous verrez ma chère tante Julie (Julie Villéger, la sœur de la mère de Camille Notton, Marie Villéger), dites-lui toutes mes tendresses, et ayez la bonté de me donner de ses nouvelles ainsi que de ma famille… »

 

Un certain nombre de courriers montrent que Camille Notton partageait avec Henri Peyraud son goût pour la chasse et la pêche :

 

Djibouti, 18 novembre 1910,

 

« Cher ami, nous avons pris hier dans la mer Rouge un superbe Marsouin. Pêche très intéressante. Un de mes collègues se propose de pêcher le requin à Colombo…

 »

Bangkok, 22 décembre 1910,

 

« Mon cher ami, j'apprends par "la Pêche illustrée" que nous recevons ici, que Mr. Raynaud, ministre de l'Agriculture, est patron d'honneur du Fisching Club de France. A propos de pêche, on a pris récemment dans le Mé Nam un poisson pesant plus de 40 pounds, ce poisson avait été abîmé par l'hélice d'un bateau à vapeur. ».

 

Au grand dam des défenseurs de la langue française, Camille Notton évalue le poids de ses prises en livres, usage encore en vigueur de nos jours dans le milieu halieutique.

 

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Mr. Maurice Raynaud, 1860-1927, député radical de la Charente, fut Ministre de l'agriculture du gouvernement Aristide Briand :

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Bangkok, 1° mars 1911,

 

« Mon cher ami,  …..je pense plus d'une fois à nos bonnes parties de pêche et de chasse, et ma pensée vous suit le long de la Marchadaine et de l'Issoire. »

 

Bangkok, 6 novembre 1912,

 

« ….Je vous suis très reconnaissant de tous les détails que vous me donnez sur l'état cynégétique du pays. Mais quand donc pourrais-je donc aller me rendre compte par moi-même ? »

 

Xieng Maï, 2 novembre 1920,

 

« Je regrette bien de ne pas m'être trouvé pour l'ouverture de la chasse avec vous. Ici, je vais quelquefois chasser aux bécassines, mais c'est un métier éreintant. Il faut faire quatre ou cinq kilomètres en voiture avant d'arriver sur le terrain. Puis parcourir des rizières et des rizières en faisant le chien, et patauger dans l'eau comme un canard. »

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Xieng Maï, 22 avril 1922,

 

« Vous allez sans doute maintenant vous consacrer à la pêche à la truite. Vous êtes un veinard ! Je vous souhaite des pêches miraculeuses……avez-vous détruit quelques renards depuis ? Et les sangliers ? »

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Les chiens de Henri Peyraud

 

 

Xieng Maï, 19 septembre 1922,

 

« Après les pluies, mais seulement à partir du 15 août dernier se sont annoncées les bécassines. J'ai fait l'ouverture en opérant un coup double et j'y suis retourné une dernière fois avec autant de succès, mais la chasse de ce gibier présente si ce n'est pas autant de difficultés, par contre une plus grande fatigue que celle éprouvée pour nous l'année dernière au ruisseau du Got. »

 

Xieng Maï, 11 décembre 1922,

 

« Je regrette d'apprendre que vous n'avez pas eu la saison de chasse que vous espériez. Mais il faudrait commencer par détruire les renards. Vous avez tous les éléments sous la main pour cela. Il ne s'agit plus que de fonder un syndicat, dont ne feront pas partie naturellement, et ce ne sont pas eux qui insisterons à ce sujet, les renards à deux pattes. Voilà un pays extrêmement avantagé pour avoir du gibier en abondance, et on n'en trouve point! A qui la faute sinon aux chasseurs de ne pas s'aider au lieu d'attendre l'aide du ciel. Enfin consolez-vous que de mon côté je n'ai pas été moi-même plus favorisé. La saison des bécassines n'a pas été ce qu'elle était les années précédentes. Je n'y suis allé que trois ou quatre fois, et comme il n'y avait pas d'eau, il n'y avait pas de bécassines. Mon plus beau trophée a été recueilli chez moi, en démolissant un oiseau de proie qui ne manquait pas de toupet, le rosse, en venant essayer d'enlever la nourriture de la main de ma fillette. (Peut-être sa fille Jeannette, née à Chiang Maï en 1917). J'ai mangé cependant plusieurs bécassines, mais prises au piège par les indigènes. Un croquant m'a apporté dernièrement une bécasse blessée, mais je n'ai pu l'acheter, le prix en étant trop élevé. Tout de même je pense à celle que j'ai mangé une fois chez vous. Ici, on ignore l'art de les accommoder comme à Brillac. Je pense partir en tournée le mois prochain et peut-être aurai-je plus de chance au point de vue gibier, à plume s'entend. Quant au poil, je vous le laisse, trois lièvre, un lapin, I say (je dis) comme disent les anglais. »

 

Xieng Maï, 2 aout 1923,

 

« J'attends le moment où les bécassines se décideront à arriver. Sans doute ont-elles déjà quitté le plateau du Yunnan où je suppose que se trouve leur habitat. Tout fait espérer qu'elles viendront nombreuses, et je me prépare en conséquence à aller patauger dans les rizières… »

 

Après 1923, il devient difficile de retracer tant la vie personnelle que la vie publique de Camille Notton, et ceci jusqu'à son décès en 1961, à Chez Peillaud, commune de Saint Sornin La Marche, Haute-Vienne.

 

A 249- LA VIE DE CAMILLE NOTTON, L’ÉRUDIT CONSUL DE FRANCE AU SIAM IL Y A 100 ANS …VUE DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

Maison de Camille Notton à Chez Peillaud, Saint Sornin La Marche

 

Remerciements :

 

Je remercie Jean-Pierre Bressoud, petit-fils de Camille Notton ainsi que Ganaelle Bressoud-Politis, son arrière petite nièce;  Alain Gesson, petit fils  d' Aline Notton; Marcel Villéger, "mémoire de Brillac";  François Lagirarde, Ecole française d'Extrême Orient; Louis Gabaude, Ecole française d'Extrême Orient; les rédacteurs du blog "MerveilleuseChiang-Mai" et du blog "Alainbernardenthailande.com"; Jean de la Mainate et Bernard de Guilhermier de leur contribution active à ce récit.

 

 

Christine Peyraud

 

 

NOTES

 

 

(1) Voir nos trois articles

 

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/12/a-200-quelques-commentaires-a-propos-de-raphael-reau-jeune-diplomate-au-siam-1894-1900.html

http://www.alainbernardenthailande.com/article-144-raphael-reau-jeune-diplomate-au-siam-1894-1900-123941699.html

http://www.alainbernardenthailande.com/article-145-la-vision-du-siam-de-raphael-reau-jeune-diplomate-fran-ais-a-bangkok-1894-1900-123999177.html

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6 janvier 2018 6 06 /01 /janvier /2018 22:21
A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Le « Conseil de régence du royaume des Sédangs » recherche l’héritier légitime d’Auguste-Jean-Baptiste-Marie-Charles DAVID dit « de Mayrena » alias « Marie Ier, roi des Sédangs ».

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Nous vous avons parlé de ce Français qui s’était autoproclamé « roi des Sédangs », roi éphémère de territoires sans maîtres. Rappelons rapidement qu’il fut « fantôme de gloire » selon André Malraux qu’il a fasciné (« Les Antimémoires » en 1967), et ce fut un aventurier que le gouvernement d’Indochine envoya de façon plus ou moins discrète fédérer des ethnies montagnardes dans un hinterland situé entre le Siam et la chaine annamitique dont on ne sait trop si elles étaient tributaires des Siamois ou des souverains annamites. Il réussit à se faire sinon élire, du moins accepter, comme roi par ces tribus aussi sauvages que primitives. Mais il ne put obtenir le soutien de la France qui préféra l’évincer de son royaume et de son trône en paille de riz pour l’intégrer à notre Indochine française. Elle aurait pu à tout le moins en faire un Gouverneur, elle en fit un paria (1).

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Désespérant du soutien français, il avait offert le 28 février 1890 au Roi du Siam, depuis Singapour (où les Anglais, qui le considéraient comme un dangereux trublion, le surveillaient comme le lait sur le feu), de placer son royaume sous suzeraineté siamoise. Ce courrier, adressé au prince Damrong, alors ministre des affaires étrangères, ne fut probablement jamais soumis à sa majesté siamoise mais directement à Hardouin, notre consul à Bangkok. Le Siam avait suffisamment à faire avec la France qui cherchait à accaparer toute la rive gauche du Mékong pour ne pas s’enfoncer une nouvelle épine dans le pied. Notre majesté ne reçut donc pas de réponse (2). Et elle mourut misérablement à 48 ans sur la petite île malaise de Tioman le 11 novembre 1890 dans des circonstances demeurées mystérieuses.

 

La mort en duel est une hypoyhèse :

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Constitutionnellement, la situation était la suivante :

La dévolution de la couronne avait été prévue dans la première constitution du 3 juin 1888 en son article 4 : « La royauté est héréditaire ; mais le Roi, s’il le veut, peut désigner un successeur en dehors de sa famille. Toutefois, les chefs des tribus exigent que ce roi  soit agréé par tous les chefs, à la majorité des voix ».

Dans sa deuxième constitution du 1er juillet 1888, il fit disparaitre ce deuxième alinéa quelque peu contraignant comme donnant la parole sinon à son peuple du moins aux chefs de tribus : article 4 « La royauté est héréditaire ; mais s’il n’y avait pas d’héritier direct le roi peut désigner un successeur parmi les membres de sa famille. Le fils aîné du roi prendra le nom de prince royal ; les autres membres de la famille seront princes suivant l’usage des autres nations ».

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N’ayant pas désigné son successeur, laissa-t-il un ou une héritière ?

Il eut une première et légitime épouse française, Maria Francisca Avron, qui ne souhaita pas le suivre dans ses pérégrinations asiatiques, il s’en affranchit d’un trait de plume par ordonnance royale du 21 août 1888, ses royales qualités le dispensant évidemment de faire appel aux tribunaux de la république pour divorcer. Il en eut deux enfants légitimes connus, Albert et Marie-Louise tous deux morts prématurément sans postérité et dont sa Majesté ne s’est jamais soucié.

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

En Indochine, il eut une première congaï qu’il avait épousée selon sa loi, nommée Anahïa Le Thi Ben,  appelée par lui la « Reine Marie », dont il prétendait qu’elle était princesse cham et ses ennemis qu’elle était fille d'un bûcheron. Elle mourut prématurément de maladie tropicale l’été 1888 sans lui avoir laissé de Dauphin.

 

Une congaï de cette époque :

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

La place était vacante, Sa Majesté qui avait le sang chaud y pourvut en élevant une dame Aimée Julie Lyeuté d’abord au rang de « marquise de Héring » et l’épousa ensuite en l’affublant du nom de « noble demoiselle Marie Julie Rose Lyeuté ». Nous ignorons tout de cette belle marquise devenue « la Reine Marie Rose ». Lors de son périple en Belgique où ils étaient partis chercher des commanditaires sinon des victimes, il l’abandonna à Ostende et retourna en Asie en 1890 pour réclamer en vain son royaume. Nous ignorons tout de cette personne.

 

Autre congaï de la même époque :

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Il nous semble difficile qu’elle soit la génitrice de l’aventurière dont nous avons longuement parlé, Yvonne, qui alimenta la chronique boulevardière (1) 

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Connue au début du siècle dernier à Paris comme demi mondaine sous le nom fantaisiste de « Comtesse de Moelly » elle était « très connue des habitués du bois de Boulogne » vivant probablement des subsides d’un ou plusieurs  généreux commanditaires dont un prince russe, en bon français, une gourgandine de la haute « bicherie ».

 

Les "biches" du bois de Boulogne à cette époque :

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Nous la retrouverons au grand cirque russe Beketow reprenant son nom de « princesse de Mayréna » et prétendue fille de feu S. M. le roi des Sédangs comme « merveilleuse dresseuse d’éléphants ».

A 247 -  LA COURONNE DU ROI  DES  SÉDANGS CHERCHE UNE TÊTE SUR LAQUELLE SE POSER.

Nous la retrouverons au grand cirque russe Beketow reprenant son nom de « princesse de Mayréna » et prétendue fille de feu S. M. le roi des Sédangs comme « merveilleuse dresseuse d’éléphants ». Nous perdons ensuite sa trace. On a toutefois retrouvé notre princesse au début des années 40 à Bruxelles comme dresseuse d’éléphants selon un article de « Stamps magazine » du 7 septembre 1940 consacré aux activités philatéliques de son père putatif ? Elle ne prétendit jamais à ceindre la couronne de feu son père. Son activité de dresseuse d’éléphant laisse évidemment supposer une origine asiatique.

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Mais, âgée d’environ 30 ans lors de ses démêlées judiciaires avec quelques joailliers parisiens en 1904, cela la ferait naître vers 1874 à une époque où son royal père était employé à la Compagnie des eaux de Paris et la Reine Marie-Rose, épousée en 1889, on ne sait où. Sa filiation tant paternelle que maternelle reste un mystère.

 

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À Singapour, Marie Ier se convertit à l'Islam et, en mars 1890, il épousa une autre femme,  sa nouvelle religion le lui permettait, Aïsa, une Malaise. Il n'y a aucune trace d'enfants de ce mariage.

 

Sa Majesté déguisée en sultan malais :

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Signalons – au passage – l’irruption tardive de successeurs à la couronne, Marie-David III « roi de tous les Sédangs », un Australien né en 1972 – nul ne sait qui il est - qui aurait succédé à Marie-David-Jules II qu’un coup de poignard a fait passer de vie à trépas en 1992 et dont le père aurait repris à son compte les prétentions à la couronne dès 1912. Nous n’en savons malheureusement pas plus que ce que nous apprend l’amusant ouvrage de Fabrice O’Driscoll « Ils ne siègent pas à l’ONU », publié en 2000 (3). Il nous aurait intéressé de savoir dans quelle lignée ils se situaient. Ils ne semblent toutefois pas avoir un lien avec notre Conseil de régence ?

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Venons-en donc à ce Conseil de régence qui cherche toujours un titulaire à la couronne.

La mort d'un monarque sans héritiers ou successeur désigné ne provoque pas la cessation de jure de son Etat ni de sa noblesse. Et Marie Ier ne fut pas avare dans la collation de titres de noblesse prestigieux et de non moins prestigieuses décorations à ses amis et surtout à ses donateurs. Il paraitrait que de nombreux Belges s’affublent encore des douzaines de titres dont Marie Ier a doté leurs pères ou leurs grands-pères, il y a longtemps que le ridicule ne tue plus même en Belgique !

 

Les armoiries dont se dote le Conseil de régence  :

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Elles sont loin, sur le plan de l'héraldique d'avoir la qualité de celles dessinées par Marie Ier :

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LA PANTALONNADE

 

Ainsi, quelques personnes se disant descendants de la noblesse de Sédang ont entendu le 2 novembre 1995 à Montréal au Canada fonder une « Assemblée pour la restauration de la noblesse de Sédang » rebaptisée ensuite « Assemblée royaliste de Sédang » et le plus sérieusement du monde adopté une nouvelle constitution en 1998. Il plane sur la composition de cette assemblée le plus grand mystère.

Ses objectifs ne sont pas en soi répréhensibles mais tout au plus risibles. Elle entend au premier chef restaurer et préserver les droits et privilèges de la noblesse du royaume de Sédang; et prétend ensuite promouvoir l'étude de Sa Majesté Marie Ier, roi de Sédang, et du royaume de Sédang. Jusque-là, pourquoi pas ? On peut considérer Marie Ier comme un chevalier d’industrie, un bonimenteur, un affabulateur, un escroc, un anarchiste, un mythomane ou un mégalomane…

Mais accordons lui tout de même quelque indulgence : il ne faut ne jamais oublier de se poser la question «…et s’il avait réussi ? ».

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Là où l’affaire prend une forte odeur de farce de potaches c’est que la dite Assemblée se propose « d'élire un régent, ci-après capitaine régent, pour assumer et exercer les devoirs et les prérogatives du chef de la noblesse des Sédang pendant l'absence de la dynastie Mayréna et ce jusqu'à ce qu'un héritier survivant de la dynastie Mayréna puisse être installé comme chef de la noblesse et de continuer la recherche d'éventuels survivants ou héritiers de la dynastie Mayréna ».

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Les 16 et 17 novembre 1995, l'Assemblée a élu un certain colonel Derwin J.K.W. Mak comme Régent du royaume avec le titre de Prince Régent et Duc de Sédang à moins qu’il ne se soit autoproclamé. Nous ne savons pas qui est ce Colonel qui serait eurasien ?

Fort sagement, la Régence et la noblesse de Sédang affirment ne pas avoir l'intention de restaurer la souveraineté du Royaume de Sédang. Ils reconnaissent la souveraineté du gouvernement du Vietnam sur leur territoire et renoncent à toute revendication de ce chef. Ils souhaitent tout simplement continuer à utiliser leurs titres et leurs privilèges en particulier leurs armoiries, le seul en réalité dont ils puissent se prévaloir.

Nous restons dans la farce mais nous allons passer au ridicule :

« La Régence a été active dans la poursuite des traditions de la monarchie de Sédang. Une marine et une armée de cérémonie ont été créés en juin 1996. Le Royal Sedang Post a été rétablie le 15 juillet 1996 et a émis les premiers timbres de Sédang depuis 1889 ».

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La noblesse de Sédang en exil a même établi des « relations diplomatiques internationales ». Ainsi, « le  11 juin 1996, Sa Béatitude Maximos V Hakim, patriarche melkite-grec catholique d'Antioche, d'Alexandrie et de Jérusalem, depuis son quartier général à Beyrouth, félicita le Prince Régent pour son accession à la Régence et accepta de coopérer avec les nobles de Sédang dans leurs futurs projets humanitaires ». Nous n’avons évidemment pas pu vérifier cette affirmation puisque sa Béatitude a rejoint le paradis au début de ce siècle.

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La pantalonnade va continuer : « Un traité d'amitié avec l'Ordre du Saint-Empire occidental, un ordre belge de noblesse européenne, a été signé le 3 juillet 1996, rétablissant ainsi les liens entre la noblesse de Sédang et les descendants de leurs partisans belges et européens ». Cet ordre au titre ronflant est totalement inconnu de tous les ouvrages nobiliaires sérieux ou même fantaisistes. Les ordres de chevalerie de fantaisie – et il en existe des dizaines - servent souvent de couverture à des aigrefins en manque de légitimité.

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Notre capitaine-régent va quitter son poste de régent le vendredi 13 juin 1997 « pour se donner plus de temps pour étudier l'histoire de Sédang et de Mayréna ». Il fut remplacé par la comtesse Capucine Plourde de Kasara, un joli prénom mais un titre de comtesse inconnu de tous les nobiliaires du monde ; Il s’agit probablement de l’un des titres de fantaisie vendus par S. M. lors de son séjour en Belgique ? Le régent conserva évidemment son titre de duc de Sédang et reçut en outre celui de Protecteur de la noblesse de Sédang.

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En 1999, les historiens de la Régence ont découvert – enfin - les descendants du frère aîné de Marie Ier, Romaric, par les soins d’un généalogiste français, Michel Grasseler (4). Un certain « vicomte Claude Chaussier dit de Neumoissac », prétendument historien belge qui n’est ni vicomte ni « de Neumoissac » ni probablement historien, aurait participé aux recherches. Ils ont découvert la descendance de Romaric, tous des David devenus dynastes. Pour récompenser le généalogiste Grasseler, il lui fut décerné par Capucine l'Ordre Royal de Sédang. Nous ne savons pas s’il se donne le ridicule de le porter ?

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Nos fantaisistes, représentés par l’auto-vicomte, sont alors offrir à l’aîné des descendants mâles de Romaric – qui est avocat à Paris et a probablement des soucis plus sérieux (notamment celui de ne pas se trouver mêlé à une possible escroquerie ou de se couvrir de ridicule au sein de son Barreau ?) – de lui transférer les fonctions de Régent et les décorations de l'Ordre Royal de Sédang. Le cher maître les accueilli avec les égards dus à leur absence de rang et a décliné cette offre ainsi – parait-il - que tous les autres membres de la famille.

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Aujourd’hui ?

Si un membre de la dynastie David veut reprendre sa place princière et royale, la régence lui transférera ses fonctions de régent et de chef de la noblesse de Sédang (5). En attendant, Capucine reste seule régente.

La régence a un site Internet (www.sedang.org) qui est toujours en activité mais dont le dernier mouvement date de 2006.

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DE LA FARCE A L’ESCROQUERIE

 

Nous en étions à la farce. C’est un journal vietnamien de 2009 que nous avons déniché qui nous a éclairés sur l’origine de cette régence (6). En collectionnant les timbres, certains collectionneurs ont trébuché sur ceux de Sédang et se sont rendu compte que David de Mayréna, considéré comme le roi de Sédang, n’avait pas désigné d’héritier. Ce seraient ces éminents philatélistes qui, réunis à Toronto, ont alors prétendu établir le Conseil de régence pour ressusciter à leur profit les errements philatéliques de Marie Ier : Son service postal a donné lieu à l’émission d’une première série de timbres-poste imprimés localement dont il est possible mais pas certain qu’elle ait servi à affranchir des correspondances descendues de la montagne par des messagers moïs vers Tourane et postées dans des boites à lettre vers d’autres destination. Plus tard sa Majesté commanda à Paris au milieu de 1889 une nouvelle série de timbres-poste.

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Le tirage en aurait été de 350.000 séries qui n’étaient bien évidemment pas destinées aux services postaux des villages Sédang mais à allécher les collectionneurs à l’affut de nouveauté philatéliques.

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Ce stock n’avait pas été payé à l’imprimeur, David était à cours de ressources. L’imprimeur a vendu ses stocks entre 1889 et 1903 à divers négociants qui, pour en faire de vrais timbres ayant circulé, en ont oblitéré une partie avec un cachet « Sédang » avant de le vendre aux collectionneurs-gogos. Ceux-là circulent encore sur le marché via Internet !  Ces deux séries ont fait l’objet en 1979 d’une très complète étude du Dr Grasset, membre correspondant de l’académie philatélique de Belgique publiée dans le bulletin de l’Association Internationale des collectionneurs de timbres-poste du Laos que nous a obligeamment communiqué son Président Monsieur Philippe Drillien (7).

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Nos fondateurs philatélistes ont repris cette idée en commandant une série de timbres-poste et des enveloppes timbrées ayant prétendument circulé par la poste aérienne. Ces émissions n’ont bien évidemment pas reçu plus que les émissions précédentes l’onction de l’Union Postale Universelle. Restons charitable et qualifions cela de « sympathique plaisanterie » comme le fait Monsieur Thierry WIART dans un article de 2003 publié dans le bulletin de l’Association Internationale des collectionneurs de timbres-poste du Laos que nous a également obligeamment communiqué son Président Monsieur Philippe Drillien que nous tenons à remercier (8).

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Pour reste de besoin, ils y ont rajouté la vente de médailles et de badges, le tout pour quelques dollars, jusque-là, rien de bien méchant. Si la Loi est faite pour protéger les faibles, elle ne l’est pas pour protéger les imbéciles.

Mais le Conseil de régence s’est également arrogé le privilège de confédérer des titres de bonne noblesse ce qui aurait permis, en échange de lourdes contributions, à 200 vrais croquants imbéciles de devenir de faux barons et de non moins faux marquis. Le prix oscillerait entre 300 dollars US pour une simple couronne de baron...

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à 1.500 dollars pour celle, plus prestigieuse, de marquis.

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Nous ne savons pas s’il réussit à vendre une ou plusieurs couronnes de Duc ?

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Notons, ce n’est qu’une précision que nous a donné un ami avocat franco-canadien, que la législation sur les fraudes dans ce pays ne réprime sérieusement que celles portant sur plus de 5.000 dollars canadiens (3.880 dollars US – 3.275 euros).

L’escroquerie était encore active en 2009.

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N’est-il pourtant pas plus simple pour un geai qui veut se parer des plumes du paon de se faire graver pour quelques dollars de véritables cartes de visite en s’attribuant quelque titre fantaisiste de comte ou de marquis si l’on ne peut s’offrir les services d’un laquais (« Paris abonde de ces marquis qui reçoivent l’investiture de leur laquais en s’en faisant donner par eux le titre » écrivait Primi Visconti en 1673 dans ses « lettres sur la cour de Louis XIV »)

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L’affaire fut probablement rentable puisqu’il y eut un coup d’état interne au sein du Conseil, mené par un Finlandais qui conduisit la Régence à décréter l’état d’urgence qui est toujours en vigueur ce qui ne nous perturbe pas outre mesure. Capucine est toujours présente contre vents et marées.

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Quant à la couronne, elle attend sagement d’être déposée à nouveau sur la tête du prochain aventurier qui voudra bien reprendre à son compte le rêve d’Auguste Jean-Baptiste Marie Charles David.

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Nous ne retiendrons au sujet de Marie Ier que les conclusions du journaliste et historien Philippe Franchini : « La part de rêve et de liberté qu’il a porté en lui n’a pas manqué de susciter l’intérêt de Malraux qui l’évoque dans ses ouvrages. Elle doit lui valoir aussi notre indulgence »….

Une indulgence que méritent moins les Pieds nickelés qui prétendent lui succéder !

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NOTES

 

(1) Voir notre article « UN FRANÇAIS, « MARIE Ier », ROI « IN PARTIBUS » DES MOÏS ET DES SÉDANGS, « GLORIA IN EXCELSIS MARIA » !

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/10/un-francais-marie-ier-roi-in-partibus-des-mois-et-des-sedangs-gloria-in-excelsis-maria.html

 

(2) Ces péripéties nous sont longuement narrées par Jean Marquet dans son très bel article «  Un aventurier du XXe siècle : Marie Ier, roi des Sédangs (1888-1890) » in Bulletin des amis du vieux Hué, 1927.

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(3) Nous ne savons malheureusement pas où cet érudit a puisé ses sources. Bardé de diplômes et d’une phénoménale érudition, il bénéficiait de solides connexions à la fois dans les milieux monarchistes (il fut fondateur d’une ligue monarchiste très active sur la côte d’azur) et les milieux maçonniques (il fut grand maître d’une loge très ésotérique « le rite écossais primitif »). Lorsque celui d’entre nous qui l’avait bien connu voulut le contacter, il apprit son décès en 2008.

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(4) Ce généalogiste a effectivement pignon sur rue et auteur en particulier d’un ouvrage publié en 2000 « La communauté juive du Thillot », seul étude à ce jour consacrée à l’étude des communautés juives des Vosges. Curieusement, la famille de David alias Mayréna est d’ascendance juive et originaire des Vosges

 

(5) Les dynastes potentiels sont nombreux, il n’est point besoin de faire appel à un vrai généalogiste ou à un faux vicomte pour la trouver, les sites de généalogie (Généanet en particulier) nous ont permis de trouver leur trace, précision étant donné que ni les frères du monarque déchu et encore moins leur descendance ne se sont jamais affublé du patronyme de Mayréna se contentant de celui moins prestigieux de David :

ROMARIC, le frère aîné de notre « roi » a eu une nombreuse descendance masculine. L’avocat qui a décliné semble être son petit-fils.

JACQUES DAVID, puiné a également eu une nombreuse descendance masculine ou féminine.

CHARLES, autre frère qui remplissait les biens modestes fonctions de clerc d’avoué ne semble pas avoir eu de suite survivante.

JEAN-BAPTISTE et HENRY, autres frères, ont peut-être laissé une descendance dynaste.

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(6) Article de Nguyen Hong Lam « Vương quốc Sedang" - Trò bịp bợm của óc phiêu lưu thực dân » (« Le royaume des Sédang, une aventure coloniale ») dans Anninh (« La sécurité ») du 23 novembre 2009. Un grand merci au traducteur ami bénévole.

 

(7) « Philao – bulletin de l’association internationale des collectionneurs de timbres-poste du Laos », n° 25-26 de décembre 1979, « Les timbres du royaume de Sédang », pages 401-404.

 

(8) « Philao – bulletin de l’association internationale des collectionneurs de timbres-poste du Laos », n° 51 de 2003, « Quand Charles-Marie-David de Mayréna, roi des Sédangs sous le nom de Marie Ier fait des émules philatélistes à l’aube du XXIe siècle ou Des nouveautés des Sédangs, une sympathique plaisanterie ».

 

(9) « Philao – bulletin de l’association internationale des collectionneurs de timbres-poste du Laos,  n° 33 d’août 1998,  Philippe Franchini : « Marie Ier ou le royaume des mirages ». Merci à Philippe Drillien qui nous a communiqué ce texte.

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13 décembre 2017 3 13 /12 /décembre /2017 22:05
A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Nous avons rencontré au hasard de nos précédentes recherches le Colonel Gerolamo Emilio Gerini, rédacteur d’une très érudite étude sur les proverbes et expressions idiomatiques siamoises, étude inégalée à ce jour quoique datant de plus de 110 ans (1).

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Nous savons par ailleurs que, avant que les Siamois n’entreprissent eux-mêmes l’étude de l’archéologie de leur pays, plusieurs explorateurs avaient parcouru le Siam, dans le même but : Fournereau, Pavie et Aymonier, le Commandant Lunet de Lajonquière qui fit plusieurs voyages tantôt seul ou tantôt avec Finot, le Général de Beylié, le Prince Damrong et Coedès. L’œuvre accomplie au Siam fut presque exclusivement due à des explorateurs et savants français. Il faut bien sûr en excepter S.A.R. le prince Damrong et quelques voyageurs étrangers comme l’Allemand Adolf Barth, le père Schmitt né Alsacien mais devenu Allemand, le révérend Dan Beach Bradley, missionnaire américain, le Major danois Seidenfaden que nous avons souvent rencontré et enfin le Colonel Gerini, objet de notre étude (2).

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Lui aussi appartient à cette « émigration italienne cultivée » dont nous avons parlé à propos des architectes, ingénieurs et artistes italiens venus en masse au Siam à l’initiative essentiellement du roi Rama V (3). Sa vie est également un roman d’autant plus remarquable que, comme le Major danois Seidenfaden, il cumula des activités militaires (policières pour Seidenfaden) avec de monumentales activités érudites. Le port d’un uniforme, fut-il de gendarme, n’est pas incompatible avec la culture !

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Il naquit dans la petite ville ligure de Cisano sul Neva le 1er mars 1860. Son père, Carlo, est professeur d'agronomie et d’œnologie à l'Université de Turin, et sa mère Veronica Rosso est comme lui issue d’une vieille famille cisanaise.

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Une carrière militaire

 

Après avoir terminé ses études primaires, il obtint une bourse au mérite pour l'Académie militaire de Modène,

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d'où il en sortit diplômé en août 1879 avec le grade de sous-lieutenant et fut affecté au 13e régiment d'infanterie de Pinerolo à Pérouse.

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Il avait également obtenu un diplôme de génie civil à Turin. Il se produit alors un épisode plus ou moins mystérieux dans sa vie militaire dont il prétendra qu’il était inexplicable : Au cours de l'été de 1881, il ne rentre pas de permission et sera condamné le 26 janvier 1882 par le Tribunal militaire spécial de Florence à l’exclusion et à une peine d'emprisonnement (4). La condamnation fut probablement prononcée par défaut.

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Pour éviter des suites désagréables, il avait pris la décision de rejoindre (fuir à ?) Bangkok en septembre 1881, nous ignorons dans quelles conditions. Il réussit alors à se faire recruter dans l’armée siamoise avec le grade de lieutenant - instructeur en raison de son « expérience militaire », il est permis de sa demander laquelle puisqu’il est alors âgé de 23 ans. Son éloge funèbre écrit par Louis Finot dira pudiquement – ou charitablement – qu’il se « démit de ses fonctions militaires poussé par un esprit d’aventure » (5).

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En 1883, il a quitté l'armée siamoise et assumé le poste de secrétaire du ministre des provinces du Nord, le prince Maha Mala, oncle du roi Rama V. Ces fonctions lui donneront l’immense avantage de pouvoir voyager dans une grande partie du pays, d’acquérir une parfaite connaissance du thaï ainsi que d'autres langues, le malais, le birman, le môn et le khmer, ainsi que de nombreux dialectes locaux. Il acquiert également une connaissance approfondie du sanskrit et du pali, les langues des textes sacrés bouddhistes. En ce qui concerne les langues européennes, indépendamment – évidemment – du latin et du grec et de sa langue maternelle, nous lui devons des articles en français et en anglais. Il aurait également possédé quelques connaissances en allemand, en portugais et en espagnol ? On peut être déserteur et remarquable linguiste.

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En 1887, il est réintègre l'armée siamoise, avec le grade de major (commandant), le titre noble de Luang et le poste de directeur général de l'éducation militaire. Il est désormais connu des Siamois comme Phra Sarasasana Palakhandh’s (พระสารสาสน์พลขันธ์ - Phra Sansatphonlakhan en transcription académique).  Il devient le premier directeur de l'école royale des cadets d’où sont directement issus le Royal Army Training Command, l'université Chulachomklao et l'académie militaire thaïlandaise.

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Il y restera jusqu’en 1906, date à laquelle il quitte le service avec une retraite royale fastueuse, le grade de colonel, de nombreuses décorations et le titre de Phra. Sur le plan militaire, en 1893, durant les semaines qui ont suivi l'incident de Paknam, il fut placé avec grade de colonel à la tête d'un régiment chargé d’assurer la défense de Bangkok mais il n’eut pas le loisir d’y démontrer ses capacités guerrières.

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Il dirigea également la revue « Yutthakot », (ou Yuddhakosa) aujourd'hui encore le magazine officiel de l'Armée royale thaïlandaise pendant plus de vingt ans, et fut auteur de 2.000 articles en thaï portant essentiellement sur des sujets militaires et écrivit encore divers ouvrages sur l’art militaire, tous en thaï (6).

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Des activités lucratives

 

 

Il aura d’autres activités, probablement lucratives, tout en restant dans l'armée. En 1889, il fut chargé par le gouvernement d’assister l’ingénieur Luzzatti et nommé directeur technique de la mine d'or de Bangtapan qu'il avait lui-même découverte dans ses premières années au Siam et signalée à Luzzatti. Après de nombreuses vicissitudes, Luzatti avait fondé la « Gold Field of Siam Ltd » et obtenu la concession de l'exploitation de la mine (7).

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Les deux premiers retours en Italie avant le retour définitif

 

 

Il retournera deux fois en Italie, en 1890 et 1897, la première fois à la mort de son père, la seconde lors du voyage du roi Rama V. Il était alors difficile aux autorités italiennes de mettre à exécution la condamnation pour désertion concernant un officier supérieure de l’armée siamoise et de surcroît compagnon de voyage du roi ! Le retour définitif de 1906 fut essentiellement dicté pour des raisons de santé devenue précaire à la suite de crises de malaria et de fièvre jaune.

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Les activités érudites

 

C’est dans ce domaine que notre (présumé) déserteur et chercheur d’or va se révéler un personnage hors du commun. Il est à l’origine, de concert avec d’autres érudits, essentiellement l’Allemand Oskar Frankfurter, l’Anglais Cecil Carter et le prince Damrong sous le patronage de S.A.R. le prince Vajiravudh (futur Rama VI) de la fondation en 1904 de la Siam Society, très vite devenue et restée une institution érudite d'importance internationale pour la diffusion de la culture siamoise. Il en sera le premier vice-président. Dans le premier numéro de la revue, il donne aux futurs contributeurs le détail des sujets en rapport avec le Siam qu’ils sont invités à traiter…des amulettes à la zoologie. Il y donnera d’ailleurs l’article sur les proverbes et expressions siamoises dont nous avons parlé (1).

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Il était déjà membre depuis 1901 de l’Ecole française d’extrême orient dont il importe de préciser qu’il ne s’agit pas d’une association de pécheurs à la ligne au sein de laquelle on est admis en payant une cotisation annuelle mais sur décret ministériel suivi d’une décision du gouverneur de l’Indochine française (8).

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Nous le retrouverons encore membre actif et apprécié de la Royal Asiatic Society of Great Britain and Ireland, et la Royal Geographical Society et de l'Associazione Italiana degli Orientalisti. Au cours de cette vie d'étude, il avait réuni une bibliothèque de plus de 3.000 volumes, la plupart en siamois, dont beaucoup étaient rarissimes. Cette bibliothèque a été donnée par ses héritiers à l'Institut Oriental de Naples (Istituto Orientale di Napoli), une partie intégrante de l'Université de Naples qui est actuellement détentrice de l’une des plus belles collections d’ouvrages siamois anciens et de manuscrits orientaux au monde (9).

 

Traité d'astrologie du XVIIIe ou XIXe siècle :

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Numismate à ses heures, lui-même collectionneur avisé, il fut à l’origine de l’acquisition et de l’inventaire de la collection de l’Ecole française d’extrême orient. Il fut chargé par le gouvernement siamois de rédiger le catalogue d’une exposition de monnaies et de médailles organisée à Hanoï en 1902 (10).

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Nous allons enfin le retrouver périodiquement comme représentant du Siam aux diverses sessions du Congrès International des orientalistes en particulier à Hanoï en 1902, où il  prononça le discours inaugural en anglais (11), à Paris en 1907, à Copenhague en 1908 et à Athènes en 1912 (12).

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Ses écrits

 

Gerini a beaucoup écrit, ses ouvrages ne nous sont malheureusement pas d’un accès facile, la plupart écrit en siamois, d’autres sur des sujets qui passent très largement au-dessus de nos compétences d’amateurs. Nous avons évidemment lu avec intérêt et analysé son article sur les proverbes et expressions siamoises publié dans le premier numéro de la revue de la Siam society. Il démontre une connaissance profonde de la langue. Il est également l’auteur d’un très long et très difficile (pour nous, pourquoi le taire ?) article sur l’histoire de l’île de Phuket étayé de nombreuses justifications sur d’anciens textes siamois (13) mais de « haute valeur » écrit Louis Finot (5).

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Il est en particulier l’auteur de deux manuscrits Tamniap nakian (ทำเนียบนักเขียน) ou Liste des écrivains siamois et Raïchuewannakadee Siam (รายชื่อวรรณคดีสยาม) ou inventaire de la littérature siamoise. Nous n’y avons pas eu accès mais bénéficions de l’analyse (presque totalement en thaï) qu’en ont faite des érudits thaïs (14). Selon eux, ces manuscrits compilent des informations sur la littérature siamoise du 13e au 19e siècle après J.-C., ce qui laisse à penser que Gerini avait l’intention d’écrire un ouvrage sur ce sujet. Ils sont le résultat de recherches provenant de sources primaires et secondaires : tradition orale, documents imprimés et autobiographies d’écrivains contemporains. Il y enregistre des dates, des noms d'auteurs, des titres d’ouvrages de littérature avec des notes sur des points précis. Il est le premier savant occidental à avoir tenté de  faire une anthologie systématique de l'histoire de la littérature siamoise depuis le XIIIe siècle. Il y a inventorié des titres jamais trouvés ailleurs et a pour la première fois utilisé une méthodologie moderne dans les recherches sur la littérature siamoise. Les extraits que nous donnent ces auteurs de ce manuscrit laissent à penser que l’ouvrage était loin de sa mise en forme !

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Une autre œuvre fut inachevée, elle aurait dû être celle de sa vie : Etudiant les antiquités des royaumes thaï et collectionnant les matériaux d'une histoire du Siam qu’il devait publier sous l’égide de la Royal Asiatic Society, il n'a pas eu le temps de l'écrire (15).

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Son œuvre majeure est ses « Researches on Ptolemy's Geography of Eastern Asia (Further India and Indo-malay peninsula) », un gros volume de près de 1.000 pages publié à Londres en 1909 sous l’égide de la Royal Asiatic Society et plusieurs fois réédité notamment en 1994. Il s’agissait au vu de ses recherches sur la géographie historique de l'Asie orientale d’une tentative d'identifier les toponymes de ces régions énumérés dans les listes de Ptolémée.

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L’ouvrage suscita évidemment des discussions d’experts, nous n’osons parler de « querelles d’Allemands ». Nous n’avons pas pu le consulter mais avons une analyse très critique de l’orientaliste Edouard Chavannes qui semblait ne pas porter Gerini dans son cœur lorsqu’il écrit en introduction « II est difficile de porter un jugement impartial sur l'ouvrage du Colonel Gerini. L'auteur est si persuadé de sa supériorité sur tous ses devanciers et il présente avec tant d'assurance ses hypothèses personnelles qu'on se sent disposé à prendre à son égard une attitude aussi agressive que la sienne l'est à l'égard d'autrui… Je tâcherai de ne pas succomber à cette tentation et de mêler à la critique la part d'éloge à laquelle je crois que M. Gerini a droit ». La suite est moins venimeuse, nous la donnons en note (16).

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En dehors de ces querelles que nous ne sommes pas aptes à juger, nous pouvons citer au moins deux ouvrages qui font du texte de Gerini une référence fondamentale, un article du grand orientaliste Sylvain Levi et un autre de l’également orientaliste Antoine-Joseph Charignon.

 

Nous nous contenterons de l’analyse flatteuse qui en est faite dans les Annales de Géographie : « Le colonel GERINI pousse très loin dans le détail son travail de localisation en s’autorisant de sa connaissance du pays et de la bibliographie antérieure ainsi que de la terminologie géographique hindoue arabe et chinoise de chacun des noms de lieu que cite Ptolémée, il donne un équivalent précis. Grâce à la masse énorme des faits et textes de toutes langues qu’il utilise son livre est un instrument de travail du plus haut prix pour étude de la géographie historique de l’Extrême-Orient » (17).

 

Cet ouvrage peut-être sujet à des critiques, il reste considéré comme un des textes classiques, fondamentaux pour les études orientalistes.

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Gerini avait-il la dent dure ? C’était un militaire et non un diplomate. Il fut étrillé de façon tout juste courtoise par Aymonier en 1901 au sujet d’une complexe traduction épigraphique en khmer archaïque (18). Il eut également des difficultés érudites (nous ne savons lesquelles, probablement sur des traductions de vocables archaïques ?) avec l’orientaliste allemand Gustaaf Schlegel. Toujours est-il qu’à l’assemblée générale de la Siam Society en 1905 il a « lu une critique sévère des « Siamese Studies » de l’allemand Gustaaf Schlegel, plus sévère encore du « Cambodge » d'Aymonier » (19). Les interprétations linguistiques de Schlegel y sont traitées d’extravagantes et Aymonier accusé de n’avoir pas recueilli les informations nécessaires malgré ses longs séjours au Cambodge et d’avoir des théories ethnographiques de fantaisie (20).

 

La liste de ses écrits est longue portant sur de multiples sujets, mais la plupart de ses travaux sont écrits et publiés exclusivement en thaï. Nous n’en citerons que quelques-uns, celles qui ont été publiées dans une langue facilement accessible (21).

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De retour en Italie, Gerini va garder des liens étroits avec le Siam.

 

Il va commencer la construction de la « Villa Gerini » à Cisano sul Neva, qui sera terminée en 1910, où l’on reconnait la griffe de l’un des architectes italiens de la salle du trône Ananta Samakhom. Cette villa qui est en réalité un palais est devenue un hôtel de luxe qui fut une étape favorite du producteur Carlo Poni. Ce luxe laisse à penser que Gerin était revenu en Italie fortune faite.

A 246 - G. E. GERINI, OFFICIER DANS L’ARMÉE ITALIENNE,  COLONEL DANS L’ARMÉE SIAMOISE, CHERCHEUR D’OR, GÉOGRAPHE, ARCHÉOLOGUE, ETHNOLOGUE, LINGUISTE, COLLECTIONNEUR ET HISTORIEN.

Lors de la visite privée du roi Chulalongkorn en Europe en 1907, il l’accompagne dans sa visite du pays  en particulier pendant le mois du séjour du roi à San Remo.

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Celui-ci lui confie des missions de représentation pour représenter le Siam dans des congrès officiels et des conférences des orientalistes et des archéologues. Dès son arrivée en Italie en 1906, il assista à un congrès orientaliste à Rome. En 1908, il représenta le Siam au Congrès international des orientalistes à Copenhague comme nous l’avons vu. Il fut encore mandaté par le ministère de la guerre pour négocier des achats d’armes chez le trop célèbre Krupp.

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En 1909, le roi Chulalongkorn le nomme responsable de la construction et de la direction  du pavillon siamois à l'Exposition internationale de Turin en 1911. Il en confie la conception et la construction à ses compatriotes architectes Tamagno et Rigotti.

 

Pavillons du Siam et de la Serbie :

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Le Catalogue du Pavillon, écrit presque entièrement par lui, est considéré comme un texte fondamental pour la connaissance du Siam au début du XXe siècle (22).

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Sa prestation lui vaut la croix de grand officier de la couronne des mains du roi Victor Emmanuel III.

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Tant pour la construction de son palais que pour celle du pavillon, il fit appel à son jeune compatriote ingénieur Emilio Giovanni Gollo, également de Cisano, né en 1873 et arrivé au Siam en 1899. Tous deux originaires d’un village de 2.000 habitants se sont évidemment connus dans le microcosme italien de Bangkok (23).

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Gerini mourut trop tôt le 11 octobre 1913 à Turin d'un coup de cœur et fut  enterré à Cisano sul Neva dans la chapelle familiale.

 

En 2010, le Commandement de l'instruction militaire de Bangkok (กรมยุทธศึกษาทหารบก) au cours d’une cérémonie solennelle, a inauguré le buste de Gerini à l'entrée de son siège. Il fut le deuxième Italien à être ainsi honoré en Thaïlande après Corrado Feroci alias Silpa Bhirasri, fondateur de l'Université Silpakorn de Bangkok.

 

C'est une figure originale et sympathique qui disparut prématurément dans un cercle d’érudits peu nombreux où les pertes se font, par suite, doublement sentir.

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NOTES

 

 

(1) « On Siamese Proverbs and Idiomatic Expressions » in Journal de la Siam society, numéro 1 de 1904, pp 1-158.

Voir notre article H4 - « SUPHASIT PHRA RUANG » OU LES PRÉCEPTES DU ROI RUANG (LITHAÏ) (1347-1368 ENV.) » in  

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/11/h4-suphasit-phra-ruang-ou-les-preceptes-du-roi-ruang-lithai-1347-1368-env.html

 

(2) L’histoire de l’archéologie au Siam avant qu’elle ne devienne affaire siamoise a fait l’objet d’une longue  étude de Jean-Yves Claeys «  L'archéologie du Siam ». In : Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 31, 1931. pp. 361-448.

 

(3) Voir nos articles A 243 « LES ARCHITECTES ET LES INGENIEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI » et A 244 « LES PEINTRES ET LES SCULPTEURS ITALIENS AU SIAM SOUS RAMA V ET RAMA VI ».

 

(4) Nous n’en avons trouvé trace que dans la page Wikipedia en italien qui lui est consacrée (https://it.wikipedia.org/wiki/Gerolamo_Emilio_Gerini) qui donne des sources italiennes que nous n’avons pu vérifier notamment un courrier du Ministre de la guerre au Ministre des affaires étrangères du 30 avril 1902.

 

(5) L. Finot  « G.-E. Gerini (1860-1913) » In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 14, 1914. pp. 97-98.

 

(6) Nous avons trace de (en siamois)  « L'art de la guerre, l'organisation militaire, les armes et les maximes politiques des anciens hindous » à Bangkok, 1894.

 

(7) Le contrat de concession de 1889 – 1890 se trouve pour des raisons mystérieuses dans les documents sur la Siam conservés aux archives de Paris (voir « INVENTAIRE DES DOCUMENTS SUR LE SIAM CONSERVÉS AUX ARCHIVES DE PARIS » par Kennon Breazeale in Journal of the Siam society, 1980.

 

(8) Décret du 26 février 1901, in Annuaire officiel de l’Indochine française et divers Bulletins officiels de l’Indochine française.

 

(9) Nous ignorons tout de sa vie privée donc de ces héritiers dont nous n’avons pas trouvé trace et des raisons pour lesquelles ses collections ont été transférées à Naples et non à Turin ?

 

(10) « Catalogue d'une collection de monnaies anciennes et modernes et de médailles du Siam et de quelques anciens États tributaires du même Royaume, exposée par Madame da Costa. Hanoi. 1902 » Notice par G. E. Gerini. Bangkok, Imp. « Siam Free Press », 1902, 30 p. Publié à 6 exemplaires seulement, nous ne l’avons évidemment pas consulté, nous en avons trace dans l’article de François Joyaux « À l'origine de la collection numismatique nationale du Vietnam ». In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 95-96, 2008, pp. 507-515.

 

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