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  • : Alain et Bernard, 2 retraités, mariés avec des femmes de l'Isan,veulent partager leurs découvertes de la Thaïlande et de l'Isan à travers la Grande Histoire et ses petites histoires,culturelles,politiques,sociales ...et de l'actualité.
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  Il était une fois Alain, Bernard …ils prirent leur retraite en Isan, se marièrent avec une Isan, se rencontrèrent, discutèrent, décidèrent un  jour de créer un BLOG, ce blog : alainbernardenthailande.com

Ils voulaient partager, échanger, raconter ce qu’ils avaient appris sur la Thaïlande, son histoire, sa culture, comprendre son « actualité ». Ils n’étaient pas historiens, n’en savaient peut-être pas plus que vous, mais ils voulaient proposer un chemin possible. Ils ont pensé commencer par l’histoire des relations franco-thaïes depuis Louis XIV,et ensuite ils ont proposé leur vision de l'Isan ..........

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28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 22:01

 

Nous avons parlé des Nagas, ces créatures mystiques qui peuplent le monde souterrain et sont un lien entre le monde divin et celui des humains.

 

 

Dans un très bel article, notre ami Philippe Drillien a traité de ce phénomène mystérieux, extraordinaire et inexpliqué qui se produit le 15e jour du 11e mois du calendrier lunaire à la fin du carême bouddhique sur un tronçon d’une vingtaine de kilomètres sur les rives du Mékong, en amont de Nongkhai jusqu’à la province de Bungkan en aval, lorsque les Nagas crachent des boules de feu (1).

 


 

Nous avons également parlé de Phra Ruang, le fondateur mythique du fondateur du pays aux environs du Ve ou Ve siècle de notre ère, né des amours du roi d’ Haripunchai et de la reine des Nagas et qui libéra le Siam du joug des Khmers (2), Ce héros civilisqteur appartenait à la race des mortels par son père mais à celle des Nagas par sa mère ce qui lui permettait de fuir les attaques en cheminant sous terre à la façon des reptiles,

 

Le Naga dans les croyances thaïes est le patron de la fertilité et est toujours représenté comme une divinité puissante dans les peintures murales et la sculpture et un certain nombre de traditions qui relient les mythes hindouistes des Nagas au bouddhisme. Ils sont omniprésents de chaque côté de l'escalier d'un temple où ils sont censés servir de porteurs conduisant les fidèles à travers le cycle de l'existence

 

 

 

Les Nagas en particulier ont protégé Bouddha de la pluie pendant qu'il méditait : La sixième semaine après l'Éveil, il était assis sous un arbre, au bord d'un lac. Un violent orage éclata et la pluie fit peu à peu monter dangereusement les eaux. Le Naga Mucilinda, roi des nagas, sortit du lac, enroula ses anneaux sous le corps du bouddha et déploya ses capuchons heptacéphales (à sept têtes) en éventail au-dessus de lui pour le protéger de la pluie durant tout le temps que dura l'orage. Le bouddha, perdu dans sa méditation, les yeux clos, resta dans cette position jusqu'à la fin de l'orage, ignorant du danger qui le guettait.

 

Ils ont reçu une utilisation plus singulière dans le cadre d’un ambitieux programme économique lancé au début du siècle, avec la création de zones économiques spéciales (Special economic zones) concernant quelques provinces frontalières dont celle de Mukdahan.

 

 

Le programme a été initié dans cette province au début du siècle et plus concrètement en 2014 après que le deuxième « pont de l’amitié » sur le Mékong, situé à environ 7 kilomètres en amont du centre-ville, eut été inauguré le 19 décembre 2006 et ouvert le 9 janvier 2007, les travaux ayant commencé le 21 mars 2004. Un événement mystérieux se rattacha à cette construction comme nous le verrons.

 

 

Les Nagas vont intervenir à la suite de la construction ou à l'occasion de trois gigantesques statues d’entre eux, dont la construction fut financée tant par des organismes officiels que par les dons des fidèles.

 

 

Un article du Journal of the Mekong Societies dans sa livraison de mai-août 2020 et sous la signature de trois professeurs de l’Université de Khonkaen, Chittima Phutthanathanapaa, Wanichcha Narongchaib et Rukchanok Chumnanmakc leur est consacré sous un titre singulier : « The Utilization of the Naga Sign in the special Economic Zone of Mukdahan Province, Thailand ». Ces trois universitaires font référence aux théories à tout le moins fuligineuses du Français Roland Barthes qui écrit sous des formes compliquées ce qui est simple à comprendre sans être philosophe ou sémiologue, à savoir que toute représentation religieuse ou para religieuse a un double sens, le sens apparent, un Naga est un gigantesque serpent mythique, ou celui que ne comprennent que les croyants, les symboles qu’il représente (3). Concrètement par exemple, on peut ne voir dans une croix de bois qu’un instrument de supplice, les Chrétiens y voient le symbole du Christ venu racheter les péchés du monde.

 

 

De même, en dehors de la représentation matérielle du Naga, souvent spectaculaires sur le plan de l’esthétique, les Thaïlandais dans leur immense majorité y voient la créature aux pouvoirs extraordinaires qu'ils invoquent à tout instant de leur vie religieuse.

 

 

L’édification de ces représentations des Nagas concerne deux districts, celui de Mukdahan proprement dit et celui de Wan Yai (หว้านใหญ่) en amont des rives du grand fleuve.

 

 

La province ayant pour activité principale l’agriculture et le commerce, le programme SEZ a eu pour ambition de promouvoir aussi le tourisme, essentiellement d’ailleurs le tourisme thaï. Notre propos n'est pas de jouer aux guides touristiques mais de nous pencher sur les singularités qui ont caractérisé ces constructions, la première dans le temps étant apparemment celles qui ont marqué la construction du second pont de l'amitié.

 

 

 

Cet événement fut probablement à l’origine de la construction de deux autres représentations géantes du Naga dans deux autres sanctuaires.

 

 

 

Il est évident au premier chef que chaque endroit a adopté la représentation du Naga pour promouvoir le tourisme. Plus il attire de touristes, plus les entreprises de services et les petites échoppes de vente de souvenirs, d’objets de piété et de nourriture se développent.

 

 

Le Naga géant dans l'enceinte du Wat Roi Phra Phutthabat Phu Manorom dans le district de Mukdahan. (วัดรอยพระพุทธบาทภูมโนรมย์)

 

Ce temple est situé à environ 5 kilomètres en aval de la ville de Mukdahan au sommet de la colline de Manorom haute d'environ 500 mètres au-dessus du niveau du Mékong. Il ne présentait aucunes particularités par rapport aux temples de la région  ...

 

 

.....si ce n'est de permettre un panorama extraordinaire sur la ville de Mukdahan et le fleuve

 

 

....et de recouvrir une empreinte de Bouddha (พระพุทธบาท) que vénéraient les dévots locaux.

 

 

Il était aussi un lieu privilégié de tourisme exclusivement local, oraisons au temple et pique-nique les jours de fêtes ou les fins de semaine.

 

 

Avant que ne soit entreprise la construction d'une gigantesque représentation du Naga, précisons qu'il est dominé aujourd'hui par une statue de Bouddha qui est l'une des plus grandes du pays. La construction en fut décidée en 2011 à l'occasion du septième cycle du Roi Rama IX le 5 décembre de cette année-là.

 

 Croquis affiché avant la  construction 

 

 

Elle débuta en réalité en 2014 et se termina en 2019.

 

janvier 2015

 

 

Avril 2016

 

 

Mars 2017

 

 

Janvier 2020

 

 

D'une blancheur immaculée, symbole de pureté, ses dimensions sont impressionnantes : 39,99 mètres de largeur à la base, elle repose sur un socle en forme de fleur de lotus de 24 mètres de hauteur, la statue proprement dite mesure 59,99 mètres de hauteur et l'ensemble 84 mètres. Nous n'avons pas pu déterminer pour quelles raisons les dimensions en sont données au centimètre. Elle est visible depuis des kilomètres à la ronde.

 

 

 

La construction de la reproduction tout aussi gigantesque du Naga fut entreprise ensuite, 122 mètres de long, 20 mètres de haut et 1,5 mètre de diamètre. Plus qu'un acte de piété, elle repose sur une légende locale : construisant une digue pour se protéger des débordements du fleuve, les habitants aperçurent un Naga de couleur sombre d'environ 30 mètres de long, qui, les voyant, se précipita dans une grotte. Les villageois pensèrent alors que la grotte était reliée au Mékong car ils y découvrirent des vestiges de bateaux et de nombreux trésors, une image de Bouddha en or, des pousses de bambou dorées, des lingots d'or, des bijoux et des pièces de monnaie. Plusieurs villageois cupides ramenèrent certains de ces objets chez eux, mais une fois arrivés à la maison, tout ce qu'ils avaient emporté se transforma en pierre.

 

 

Le Naga demanda ensuite à être ordonné après avoir été éclairé par Bouddha lui-même. Ce n'était pas possible car un Naga est un animal et non un être humain et ne peut réciter les incantations. Un jour, un énorme prunier jambolan s'effondra, bloquant l'entrée de la grotte. Les villageois pensèrent que c'était un signe de la détermination du Naga de pratiquer la méditation sans se distraire du monde extérieur. Il fut dès lors considéré comme le successeur et le dépositaire des principes bouddhistes.

 

Entre 2012 et 2018, les habitants virent dans cette légende l'occasion d'en tirer profit par le développement d'un tourisme pieux et pratiquement exclusivement local. Ainsi fut édifiée la statue.

 

 

Les habitants viennent rendre hommage au Naga avec des fleurs, de l'encens et des bougies. Si leurs vœux sont exaucés, ils y reviendront pour faire de nouvelles offrandes.

 

 

 

C'est un rêve d'un ancien abbé du temple qui ressuscita cette vieille légende et la transmis à des disciples. La couleur de la statue est celle que l’abbé vit en rêve

 

 

Les témoignages relatifs à des vœux exaucés se sont largement répandus sur la toile ! Le plus connu est celui d'un villageois qui gagna le gros lot à la loterie, il devint viral sur les réseaux sociaux puisqu'il affirma que cela s'était produit par l'intervention du Naga.

 

 

 

Les visiteurs s’y rassemblent pour y prier et gagner une bonne fortune. Une zone spéciale pour présenter les offrandes a été prévue et les fidèles sont invités à suivre tout un rituel. Ils doivent d'abord préparer un plateau contenant du bétel et de l'arec, des bâtons d'encens, des bougies et des rubans rouges. Ensuite, ils doivent prier en marchant sous le ventre du Naga divisé en petites sections à des fins différentes, par exemple, la chance, la santé, le travail, l'amour. Après cela, ils allument des bougies et des bâtons d'encens et écrivent leurs vœux sur le ruban rouge, qu'ils nouent autour des arbres.

 

 

 

Le sanctuaire du Naga au second pont de l'amitié  - (san ong pu phayanak lae chut chom wio saphan mittraphap thai - lao haeng thi 2) - (ศาลองค์ปู่พญานาค และ จุดชมวิวสะพาน มิตรภาพไทย-ลาว แห่งที่ 2)

 

Le phénomène de la croyance dans les Nagas a été incontestablement ravivé – même s’il n’avait pas disparu - lors de la construction du deuxième pont quelques kilomètres en amont de la ville.

 

 

Un tourbillon apparut autour du deuxième pilier et la population pensa que dans cette zone se situait la grotte des Nagas. Par la suite, un certain nombre d'incidents tragiques se sont produits : Plusieurs ingénieurs et ouvriers seraient morts, blessés ou auraient disparus (un mort, 14 blessés et 9 disparus). Ces incidents conduisirent à la suspension temporaire de la construction. Plus tard, les villageois et les responsables de la construction consultèrent un chaman spécialiste en ce domaine puisque lui-même pensait être un descendant de Naga donc protégé par eux. Il communiquait avec eux dans ses rêves et suggéra qu'un sanctuaire soit construit sur les lieux pour les Nagas. Une fois la cérémonie d’inauguration du sanctuaire terminée, le chantier se déroula sans incident.

 

 

Il fut admis que le Naga du Mékong entra en colère contre une construction au-dessus de son habitat. Le Naga noir y est représenté enroulant son corps autour d'un pilier doré, son regard tourné vers le Mékong. De nombreuses cérémonies pour solliciter son pardon furent organisées. On lui offre en permanence des pièces de monnaie de Bouddha, des bijoux et des bracelets et on y prie pour que les vœux soient exaucés. La croyance est répandue dans les populations locales que les Nagas ont le pouvoir de provoquer des catastrophes. Une cérémonie mêlant des croyances bouddhistes et hindoues se déroule tous les ans sous l'égide des autorités locales les 8 et 9 juin. Le premier jour est consacré aux prières et aux chants. Les participants y apportent leurs offrandes. Le lendemain, ils gagent des mérites en offrant de la nourriture aux moines et en faisant flotter des lotus sur le fleuve en hommage aux Nagas et au Mékong.

 

 

Kaeng Kabao dans le district de Wan Yai  (แก่งกะเบา)

 

 

Aucune légende et aucun événement mystérieux ne s'y rattache, le miracle viendra plus tard. Le site de Kaeng Kabao (les rapides de Kabao) dans le Mékong ...

 

 

...a longtemps été un site touristique en raison des grandes plaques de roche qui apparaissent pendant la saison sèche lorsque le fleuve est à son niveau le plus bas, situé à une trentaine de kilomètres en amont de la ville.

 

 

Après que ce site ait connu une certaine régression, les responsables du district parrainèrent la construction de l'une des plus grandes sculptures d'un Naga du Mékong. La sculpture mesure 51,40 mètres de long, 11,11 mètres de haut et 1,50 mètre de diamètre Elle est de couleur blanche, symbole de pureté. Sa présence permit un incontestable renouveau sur ces rives du Mékong. Les visiteurs la considèrent toujours comme un signe de bon augure, de bonheur et de prospérité.

 

 

Le rituel qui conjure la malchance consiste à franchir trois points du ventre du Naga - représentant la chance, la richesse et la santé - est censé aider à conjurer la malchance.

 

 

Naturellement tout autour nous trouvons les traditionnelles échoppes, objets de piété et de nourriture. Le Naga a au moins réalisé un miracle le 26 novembre 2018 : un voleur avait tenté de voler de l'argent dans une boîte à donation, mais n'a pas pu s'échapper. Il a été retrouvé allongé sur le sol devant la sculpture Naga, disant que quelque chose l'étranglait et l'étouffait avant que la police ne vienne l'arrêter. Les habitants pensèrent que c’était l'effet des pouvoirs du Naga. Une villageoise affirma d'ailleurs que le Naga lui avait dit dans un rêve qu'il ne voulait pas faire périr le malandrin mais seulement l'immobiliser pour que la police vienne l'arrêter. Cet événement connut un grand retentissement ce qui attira un nombre toujours plus grand de visiteurs, Les lieux sont même surpeuplés les jours de fête, en particulier pour Songkran ou les fins de semaine.

 

Zone de salas aménagés pour le pique-nique

 

 

Pour nos auteurs, chacun des événements surnaturels accomplis autour de ces sites incite une foule de visiteurs y chercher bonne fortune. La population locale y trouve évidemment son profit, d'ordre économique tout d'abord mais aussi sur le plan spirituel.

 

Avantages économiques

 

Les chiffres parlent : En 2008, le nombre de touristes visitant Mukdahan et les alentours était de 264 873, tandis qu'en 2015, il avait plus que doublé pour atteindre 597 873. Les dépenses quotidiennes moyennes étaient de 923,6 bahts par personne en 2008 et 1 141,18 bahts en 2015. La majorité des visiteurs viennent du nord-est mais d'autres viennent des autres provinces persuadés que les Nagas ont le pouvoir d'exaucer leurs souhaits. Les étrangers et plus encore les occidentaux ne sont qu'en petit nombre.

 

Nos auteurs donnent des chiffres sous forme de tableaux qui laissent à penser que l'ensemble de la population a profité de ces initiatives et en est parfaitement satisfaite.

 

 

Avantages spirituels

 

Les chants et les prières accompagnant les cérémonies rappellent systématiquement l'obligation de respecter les cinq préceptes du bouddhisme : Le premier est de s'abstenir de se suicider, ce qui permettra aux gens d'avoir une longue vie et une bonne santé. Le second est de s’abstenir de prendre ce qui n’est pas notre propriété, ce qui garantit la sécurité des biens. Le troisième est de s'abstenir de toute inconduite sexuelle, ce qui permet aux enfants, petits-enfants et conjoints de vivre heureux et empêche les gens de faire du mal. Le quatrième est de s'abstenir de discours nuisibles, de jurons, de mensonges et de sarcasmes. Les personnes qui pratiquent ce précepte seront respectées. Enfin, le cinquième est de s'abstenir de prendre des substances intoxicantes. Ceux qui pratiquent ce précepte seront dotés d'intelligence et de crédibilité. Notons que sur ces sites, il est totalement interdit de consommer de l'alcool et de fumer. Les cinq préceptes sont associés aux mythes des Nagas, qui sont considérés comme de véritables croyants au bouddhisme, qui méditaient et pratiquaient les préceptes dans l'espoir d'être libéré de la souffrance en tant qu'animal et de renaître en tant qu'humain.

 

Il est évident, comme dans toutes les sociétés et toutes les religions, que l'exigence selon laquelle les croyants doivent se comporter selon ces règles de base est le fondement de la paix sociale.

 

Il est remarquable par exemple que dans le passé, la zone autour du deuxième pont de l’amitié était déserte et nul ne voulait y aller la nuit. C'était un lieu mal famé, lieu de rencontre où les adolescents se réunissaient souvent pour des activités illégales ou que la morale réprouve.

 

 

La réhabilitation des lieux en a fait un endroit privilégié alors qu'auparavant, c'était un amas de détritus, de bouteilles cassées, de mégots et de préservatifs. Remercions donc les Nagas qui contribuent par la terreur qu’ils inspirent au respect de la nature.

 

 

Nous n’entrerons pas dans le débat philosophique sur le point de savoir si ce sont les religions, qu’elles qu’elles soient – qui ont créé les règles élémentaires de la vie en société. Ce que nous pouvons constater est que si Dieu est mort comme disait Nietzsche, en tous cas ses paroles demeurent.

 


 

Doit-on sourire de ces croyances ? Certains esprits forts ne manqueront pas de le faire qui conserveront néanmoins précieusement un trèfle à quatre feuilles dans leur portefeuille et ne manqueront jamais de consulter leur horoscope dans leur quotidien habituel,

 


 

NOTES

 

(1) Voir notre article NOTE. A 240 - LES MYSTÉRIEUX NAGAS DU MÉKONG CRACHEURS DE BOULES DE FEU

http://www.alainbernardenthailande.com/2017/09/a-240-les-mysterieux-nagas-du-mekong-cracheurs-de-boules-de-feu.html

(2) Voir notre article A 392- LA LÉGENDE DE PHRA RUANG, FONDATRICE MYTHIQUE DE LA NATION THAÏE, A-T-ELLE MIGRÉ CHEZ LES AMÉRINDIENS ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/09/a-392-la-legende-de-phra-ruang-fondatrice-mythique-de-la-nation-thaie-a-t-elle-migre-chez-les-amerindiens.html

(3) L'article est numérisé sur le site de la revue :

https://so03.tci-thaijo.org/index.php/mekongjournal

 


 

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9 septembre 2020 3 09 /09 /septembre /2020 22:26

 

La langue thaïe n’ignore pas la litote qu’elle appelle kanphutnoi  (การพูดน้อย), littéralement « en dire moins ».

 

 

Nous avons rencontré à diverses reprises Le grand érudit que fut Anuman Rajadhon, anthropologue et ethnologue qui a compilé de nombreuses coutumes ou traditions folkloriques de son pays avant qu’elles ne disparaissent. Il nous en donne, dans un article daté de 1965 un superbe exemple de litote (1) : Le mot thaï ya sang (ยาสั่ง) signifie littéralement une « prescription médicale » mais selon le contexte, bel euphémisme, il signifie tout simplement un poison qui doit être élaboré et consommé selon de véritables et complexes ordonnances médicales !

 

 

Celui qui consomme soit en mangeant soit en buvant une denrée ou une boisson empoisonnée finira par mourir dans un temps donné. Ce type de poison propre au pays profond était connu de Rajadhon qui en avait entendu parler « dans son enfance (il était né en 1888), dans ce qu’il appelle les « zones périphériques où vivaient des gens rustiques ».

 

 

A cette époque qui n’est pas si lointaine, quand un citadin avait l'intention de voyager dans ces régions, il lui était conseillé par précaution de ne pas prendre nourriture ou boisson qu’on lui offrait : Par mégarde, il pourrait être empoisonné par le yasang administré dans sa nourriture ou sa boisson mais pas forcément par malice, c’était seulement pour tester la puissance du yasang sur un étranger. Une expérience scientifique médicale en quelque sorte, le voyageur des villes devient cobaye !

 

On peut toutefois se demander sans rire si ces recommandations aux citadins délicats ne craignant pas de s’aventurer dans ces régions rustiques ne concernaient tout simplement pas le caractère souvent volcanique de la cuisine locale qui peut entraîner chez certains quelques dérangements intestinaux.

 

 

Toutefois, le yasang ne devait être administré que par vengeance de la part du propriétaire du poison à l’égard d’une personne à laquelle il voulait du mal.  Par conséquent, la formule était gardée secrète et connue de quelques initiés seulement. Si par hasard le secret de la formule tombait entre des mains indignes et qu'elle était utilisée à mauvais escient, le propriétaire de la formule devenait responsable. Si le propriétaire de la formule devait la communiquer, il devait exiger du bénéficiaire la promesse de ne pas utiliser le poison pour une cause injuste et de ne pas divulguer le secret à une autre personne.

 

 

 

En 1952, Rajadhon partit en congés avec des amis à Korat, chef-lieu du nord-est de la Thaïlande, à 250 kilomètres de Bangkok.  C’était alors la brousse pour un citadin. Un matin, ils se trouvaient à Pak Tong Chai, à une vingtaine de kilomètres de Korat, une ville toujours bien connue pour son industrie du tissage de la soie. L'un de ses amis lui recommanda de faire attention à sa nourriture et sa boisson car la région était notoirement connue comme là où le poison était répandu, ce qui lui remit en mémoire ses souvenirs d’enfance et l’incita à approfondir ce mystère.

 

 

 

 

 

Dans la province de Korat, il existait alors trois types de poison :

 

(1) yapit (ยาพิษ) ce qui signifie tout simplement poison. Il était fabriqué à partir de certaines plantes vénéneuses mises en poudre (wan - ว่าน)

 

 

...mélangées avec les os d'une espèce de cobra appelée « cobra de feu » ngou hao fai (งูเห่าไฟ). Le terme de wan qu’utilise Radjadhon ne nous éclaire pas car il s’agit d’un terme générique utilisé en préfixe pour définir une herbe, ensuite precisée par le suffixe. Ce cobra de feu passe pour être le plus venimeux de son espèce et l’herbe brûle sur son passage, ce qui semble  être une légende. Une petite quantité de cette décoction mélangée à une liqueur spiritueuse entraînait des souffrances épouvantables et la mort dans les 4 à 5 heures si l'antidote approprié n’était pas administré à temps.

 

 

(2) yathamlaikraphoahan qui signifie poison destructeur d'estomac (ยาทำลายกระเพาะอาหาร). Il est préparé avec un certain type de plante qui pousse à l'état sauvage dans la jungle des hautes terres. Pour aller l’y chercher, il existe un rituel complexe. Rajadhon n’a pas pu en connaître le détail pas plus qu’il n’a pu connaître le nom de cette herbe maléfique. La mort de la victime interviendra entre 7 à 120 jours en fonction de la constitution de la victime, de son âge et de la puissance du poison. 

 

A défaut d’absorption du bon antidote à temps et pour autant que la victime ait la chance d’échapper à la mort, elle restera amoindrie physiquement et mentalement tout au long de sa vie.

 

 

 

(3) yabuearueyamao signifie littéralement drogue qui procure l’ennui ou l’ivresse (ยาเบื่อหรือยาเมา). Elle est également préparée à partir d'une certaine plante, nous ne savons laquelle. Elle est mélangée à la nourriture de la victime. Il la plongera dans un état de somnolence  profonde dans un délai précis de 9 à 10 heures selon la force et la quantité de poison. Au-delà de cette limite de temps, le poison perd de son efficacité. Il peut être administré en fumigation, auquel cas il faut y ajouter la peau d’une sorte de crapaud appelé chongkhrong (จงโคร่ง). Il a la taille de la main d’un homme, sa peau est rugueuse et nodulaire et dégage une odeur nauséabonde. On le trouve sur les rives des ruisseaux de montagne où il demeure dans le creux d'un arbre. Seule l'espèce mâle est utilisée mais Rajadhon ne nous dit pas comment reconnaître un crapaud mâle d’un crapaud femelle. La peau est séchée au-dessus du feu, la personne qui la prépare doit veiller à ne pas inhaler la fumée. Une fois séchée, elle est mise en poudre et mélangée à l’herbe. Elle est ensuite judicieusement placée sous un vent qui souffle en direction de la victime. 

 

 

 

Ces trois sortes de ya sang sont constituées à base de plantes dont en outre le nom diffère selon les localités. On n‘utilise que les racines et l’arrachage doit avoir lieu lorsque la plante est en fleur. Il en est de couleur blanche et de rougeâtre, la première est meilleure mais plus rare. Les feuilles de la plante en fleur sont toxiques, nocives au toucher et provoquent des douleurs ulcéreuses. La plupart des animaux sauvages évitent par expérience instinctive d'entrer en contact avec la plante en fleur (2). La racine mise en poudre prend une couleur blanche, jaunâtre ou rougeâtre. Si elle est mélangée à une boisson alcoolisée, elle n’en altère ni la qualité ni le goût mais au contraire augmente sa force enivrante. Le poison conservera sa toxicité pendant une période allant jusqu'à soixante jours et au-delà de cette limite il perdra sa puissance. Il doit être conservé caché, dans un endroit frais. Généralement les paysans le gardent dans une plume de poule. Lors de l'utilisation, ils en placent une pincée sous l’ongle et le plonge subrepticement dans la boisson.  L'effet du poison est instantané dès qu’il a atteint l'estomac de la victime. Elle sent de l’acidité dans sa bouche due à l'hyperacidité de l'estomac, il y a un écoulement anormal de salive, des nausées, des maux de tête, une douleur et une fatigue persistante des mâchoires qui deviennent rapidement rigides. La victime ressent un froid anormal dans la région du ventre mais transpire abondamment de tout son corps. Ses vomissements ont l’odeur caractéristique de la plante originaire. Les battements du cœur s’accélèrent, la victime a une immense sensation de lassitude dans toutes les parties de son corps, les articulations des jambes se raidissent et supportent difficilement le poids du corps si la victime tente de se lever. Faute de contrepoison administré à temps, la mort est inéluctable.

 

 

Cependant, il y a certaines précautions à prendre avant d’absorber une boisson. Il faut toujours avoir en main une plante appelée rangchut (รางจืด) Thunbergia laurifolia

 

 

C’est une plante grimpante dont les vertus pour contrecarrer les produits toxiques sont bien connues. L’ivoire est aussi un bon antidote, ainsi il est conseillé de boire dans une tasse en ivoire qui neutralise le poison (3).

 

 

 

 

 

En revanche, si une personne présente ces symptômes d'empoisonnement, il existe plusieurs façons de le contrer.

 

Les remèdes contre les poisons de la classe 1

 

Si une personne présente ces symptômes d'empoisonnement, il y a trois remèdes possibles :

 

(a) Lui faire absorber un émétique ou vomitif.

 

 

 

 

(b) Manger une poudre de la racine d’une plante servant de contrepoison avec de l’eau et de l’alcool et verser le liquide dans la gorge de la victime mais nous ne savons pas laquelle.

 

(c) Si la victime souffre d'une rigidité des mâchoires, il faut pilonner et mélanger avec de l'eau sept crabes de rizières frais (ปูในนาข้าว pounainakhao). 

 

 

 

l faut alors verser le mélange de force dans sa gorge une seule fois. La victime reviendra instantanément. Il faut ensuite lui faire boire une tasse d'eau bouillie avec le jus d’une citrouille dite Fakkhiao (ฟักเขียว - Benicasa hispida ou Benicasa cerifera). La guérison sera immédiate mais le remède ne vaut que pour le seul yapit (ยาพิษ).

 

 

Les remèdes contre les poisons de la classe 2

 

Nous arrivons maintenant au poison destructeur d'estomac mélangé avec des aliments solides ou des boissons. Les paysans l’appellent encore ya yen (ยาเย็น - poison froid) ou ya nguluam (ยางูหลาม -  poison phython).  La victime aura des douleurs dans la gorge ou à la nuque, des flatulences dans l'estomac, des maux de dents, des chutes de cheveux et des ongles, un jaunissement des yeux, des taches blanches apparaissent partout sur les ongles des mains et des pieds, les bords des lobes d'oreille deviennent rouges et commencent à démanger, et elle éprouve une sensation de lassitude sur tout le corps. Il est un excellent antidote ; la masser avec de l’ivoire réduit en poudre mélangé dans de l’eau, de l’alcool et du jus de citron vert.

 

 

Les remèdes contre les poisons de la classe 3

 

Nous en connaissons les symptômes, les remèdes sont similaires à ceux de la classe précédente.

 

 

Qu’en était-il réellement de ces pratiques mortifères ?

 

Elles auraient plus ou moins disparu de la région de Korat lorsque Rajadhon a écrit son article en 1965 après sa visite de 1952. Il en aurait été de même dans les provinces de Nakhon Panom, Khon Kaen, Nongkhai, Udonthani, et Chayaphum. Ce sont tous au moins des renseignements recueillis par Rajadhon auprès de chefs de village et de chefs d’amphoe qui n’avaient peut-être pas convenance à s’étendre sur les pratiques  de certains de leurs administrés.

 

Nous savons peu de choses sur la nature de ces plantes vénéneuses,  wan (ว่านprobablement l’une des multiples espèces d’orchidées comme la wan petchahung (ว่านเพชรนึง) que l’on trouve dans les montagnes.

 

 

Il existe des centaines et des centaines d’espèces d’orchidées depuis celles qui sont toxiques jusqu’à celle dont le fruit est la vanille !

 

 

Nous savons aussi que ces pratiques mortifères n’étaient pas limitées à la région de Korat et qu’on les retrouvait dans les régions frontières de Cambodge en particulier les poisons s’appelant  yaklomnangnon (ยากล่อมนงนนอน remède qui fait dormir). La recette était différente : on y retrouvait les ingrédients suivants : la sève d’une espèce de pois, une espèce d’araignée appelée Ching-kroang (จิงโค่รง),

 

 

une espèce de chenille urticante appelée nanghan (โม่งหาน),

 

 

une espèce de champignon appelée Ranghaehek (รางแหเห็ค) à la forme phallique caractéristique, particulièrement nocif,

 

 

.. . de l’arsenic et des acides liquides. L’arsenic existe à l’état natif sous forme de sulfure, en ce qui les acides liquides, nous manquons de précision, peut-être tout simplement du vinaigre ou du jus de citron vert.

 

 

Les premiers ingrédients sont rôtis séparément avant d’être réduits en poudre. Et mélangés ensuite à l’arsenic et à l’acide, le produit est extrêmement corrosif et doit être conservé dans des récipients en verre.

 

Pour savoir si une personne est empoisonnée par ce ya-sang, il faut lui faire manger un melon d'eau bien mûr (แตงโม - taengmo)

 

 

et ensuite du taeng-ran (แตงร้าน) une variété de concombre de grande taille)

 

 

 ... ou alors il doit boire un mélange de nam sao mao (น้ำ ซาวขาว - l'eau du riz avant qu’il soit bouilli)

 

 

 

  ...avec une racine de mayom (มะยม - groseille étoile ou groseille à maquereau)


 

 

... ou de mafuang (มะเฟือง - carambole) rapée dans l'eau.

 

 

Ce médicament n'est pas curatif contre le ya-sang mais soulage temporairement le patient. En cas de doute,  il faut faire bouillir des feuilles et des racines de Chumhet Khao Khwai (ชุมเห็ด เขาควาย - Cassia tora) et l’administrer au patient.

 

 

S'il vomit ou s'il a un écoulement aqueux des intestins immédiatement après l'avoir bu, c'est signe qu'il a effectivement été empoisonné. Le remède contre le poison doit donc lui être administré immédiatement. Il existe de nombreux remèdes, plusieurs d'entre eux ont été révélés avec réticence à Rajadon sinon pour guérir du moins pour soulager le patient de ses douleurs. 

 

Le premier est la racine de prongfa (โปร่งฟ้า) ou Murraya Siamensis .

 

 

Le second est le ya nangdaeng (ยานางแดง), une décoction d’eau de cuisson du riz.

 

 

Le suivant est le nguang chum (งวงชุ่ม), une herbe non déterminée, probablement le combretum polosum.

 

 

Vint ensuite le hua ueang  (หัวเอื้อง), le bulbe d’une espèce d’orchidée.

 

 

Nous trouvons ensuite le krachao Sida (กระเช้าสีดา) une espèce d'orchidée à larges feuilles qui doivent être bouillies avant de faire boire la tisane au patient.

 

 

Viennent ensuite les racines de nottanong (นอดทะนง) ou lotanong (โลดทะนง), encore une espèce d’herbe probablement le Trigonostemon reidioides.

 

 

Nous allons enfin retrouver les racines de sihuat (ราคสีหวด), toujours une espèce d’herbe, probablement le Lepisanthes rubiginosa. 

 

Toutes ces médications sont à la fois vomitives et purgatives.

 

Rajadhon nous dit qu’en dehors de Korat, toutes ces médications mortifères se retrouvent chez les populations de la jungle, les tribus Karen ou les Negritos. Nous savons d’ailleurs que ces derniers empoisonnaient les flèches de leurs sarbacanes avec une décoction susceptible d’abattre un éléphant. Le secret en est probablement perdu (4).

 

 

Rajadhon nous dit enfin qu’il a lui-même été sinon témoin oculaire du moins avoir été informé de deux affaires d’empoisonnement.

 

Il atteste de l’authenticité de la première : Un jeune homme fort et en bonne santé, âgé de 22 ans, était amoureux d'une fille d'un village voisin. Avant sa mort, le jeune homme avait mangé de la citrouille bouillie dans le village de cette fille. Quelques jours plus tard, il mangeait du curry de viande avec du riz dans son propre village et fut victime de convulsions avec les mâchoires raides et mourut instantanément. Avant de mourir, il avait confié à ses amis qu'il était amoureux de cette fille et avait mangé de la citrouille bouillie. Ses proches pensèrent qu’il avait été empoisonné par du ya-sang saupoudré soit sur la citrouille, soit sur des copeaux de noix de coco mélangés avec un peu de sel et de sucre sur la citrouille.

 

 

 

Il nous en conte une seconde, peut-être aurait-il dû commencer par-là à la fin de cette belle leçon de botanique mais cet humour au second degré n’est pas pour nous déplaire :

 

Un homme de sa connaissance vivait dans un village de la province de Suratthani. Victime d’un ballonnement à l’abdomen, la médecine traditionnelle était impuissante à  le guérir. Le malade alla à Bangkok dans un hôpital réputé sans effet. Il entra alors dans un hôpital de Nakon Sithammarat toujours en vain. Il retourna alors dans son village et y mourut. Les villageois étaient persuadés qu'il avait été empoisonné au yasang.... Mais d’autres pensèrent qu’il avait été victime d’une cirrhose en raison de ses abus d‘alcool !

 

 

De tous temps, l’homme qui vivait alors en symbiose avec la nature  beaucoup  plus qu’aujourd’hui, connaissait les vertus maléfiques mais aussi les vertus curatives des plantes. Aujourd’hui la profession d’herboriste n’a pas d’existence légale en France et se perd.

 

 

Les progrès de la chimie ont largement facilité la tâche des empoisonneurs ou des empoisonneuses puisque cette forme de crime serait essentiellement l’apanage des femmes.

 

 

 

NOTES

 

(1) « DATA ON CONDITIONED POISON - (A Folklore Study) » publié dans le Journal de la Siam Society , volume 53-I de 1965.

 

(2) Il existe de nombreuses plantes sinon mortelles du moins toxiques ou très toxiques dans nos jardins français. Nous allons de l’indigeste au mortel en passant par le dangereux : Belladone,

 

 

cigüe,

 

 

jusquiame,

 

 

aconit, 

 

 

laurier rose et quelques autres qui peuvent être source de nombreux incidents. Citons les imbéciles qui cueillent des feuilles de laurier rose pour parfumer leurs sauces les confondant avec celles du laurier-sauce !

 

 

En principe les animaux ne les broutent pas. Citons la rue officinale (Ruta graveolens) du sud de la France qui n’est pas mortelle mais abortive et que les brebis et les chèvres qui sont pleines évitent paraît-il soigneusement  ... mais peut-être aussi parce qu’elle pue !

 

 

(3) Lesvertus de la corne de rhinocéros sont bien connues ! Comme antidote, les romains n’utilisaient pas l’ivoire mais de la poudre de pierres précieuses, rubis de préférence.

 

 

(4) Voir notre article INSOLITE 9 - LES NÉGRITOS DE THAÏLANDE, DERNIERS REPRÉSENTANTS DES HOMMES DU PALÉOLITHIQUE.

http://www.alainbernardenthailande.com/2016/12/insolite-9-les-negritos-de-thailande-derniers-representants-des-hommes-du-paleolithique.html

 

 

 

 

 

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2 septembre 2020 3 02 /09 /septembre /2020 22:38

 

 

Nul ne connaît encore toutes les conséquences  économiques, sociales et sanitaires de la pandémie du covid-19 en cette année 2020, mais tous les pays savent qu'elles seront importantes et tragiques pour tous les pays touchés et surtout pour les populations les plus pauvres. Si en ce mois d'août 2020, la Thaïlande a jugulé la pandémie, elle  est  l’une des économies asiatiques les plus affectées par la récession déclenchée par le Covid-19. Surtout comme nous le rappelle Jean-Raphaël Chaponnière dans son article « Coronavirus : la pauvreté s'installe en Thaïlande », l’économie thaïlandaise n’était pas en bonne santé au début 2020 et sa croissance est inférieure à la moyenne de l’ASEAN depuis plusieurs années (1).

 

 

 

La politique menée par le gouvernement contre le covid-19 a été certes efficace, puisque en cette fin du mois d'août 2020, la Thaïlande  a recensé 3.411 cas, dont 3.252 ont été rétablis et 58 sont morts. (Au 31/08/2020). (2) Mais il n'est pas inutile  de rappeler que les mesures gouvernementales furent d'autant plus efficaces, qu'en Thaïlande on ne se serre pas la main et on ne se fait pas la bise, on fait le wai pour se saluer, remercier ou montrer son respect,

 

 

 

 

.... et que  la population a adopté de suite de façon volontaire le port du masque, et a bien volontiers respecté les contrôles sanitaires avant d'entrer dans les lieux clos, en sachant que masques et gel hydro alcoolique n’ont quasiment jamais manqué dans le royaume.

 

 

 

 

Le port du masque n’est d’ailleurs pas une réelle nouveauté, beaucoup déjà le portaient notamment à Bangkok ou dans d’autres villes (Chiangmaï en particulier) oú la pollution atmosphérique est intense. Les motocyclistes le portent d’ailleurs plus volontiers que le casque.

 

 

 

Mais sans refaire tout l'historique des mesures prises depuis l'état d'urgence internationale déclaré par l'OMS le 30 janvier 2020, le gouvernement thaïlandais a pris des mesures drastiques, surtout à partir du mois de mars, lorsque deux foyers de contamination sont apparus (un combat de boxe au stade Lumpini à Bangkok et dans un bar du quartier de Thonglo) , avec la fermeture décidée des écoles et universités dans tout le royaume le 18 mars, puis le 23 mars, les centres commerciaux, attractions touristiques, restaurants et bars de Bangkok qui seront suivies par l’ensemble des provinces du pays, avec  la fermeture des frontières. Le 26 mars, la Thaïlande déclarait l’état d’urgence et recommandait vivement à la population de rester à la maison et le 2 avril, un couvre-feu de 22h à 4h était mis en place. (L'état d'urgence est prolongé jusqu'à la fin septembre 2020) (1)

 

 

 

 

L’état d’urgence proclamé  imposait des conditions strictes pour les voyageurs et rendait le pays quasiment impossible d'accès, sans compter les restrictions prises par les autres pays et par leurs propres compagnies aériennes. (Selon un indicateur du FMI, les réservations hôtelières ont chuté, jusqu'à 70% en avril, et les vols internationaux jusqu'à 80%, à l'échelle planétaire »). Tous les événements prévus furent annulés et le gouvernement ira jusqu'à interdire les célébrations du Nouvel An bouddhique, Songkran, (13-15 avril), pendant lesquels des millions de Bangkokois rentrent en province.

 

 

 

Toutefois ces mesures bien qu'efficaces n'ont pas empêché- on s'en doute- les conséquences économiques et sociales dramatiques qui touchent le pays et ses habitants, surtout dans la mesure où la Thaïlande dépend fortement des exportations et du tourisme international.

 

 

 

Si tous les pays « touristiques » vont être touchés, une étude du FMI de début août a constaté que  la Thaïlande sera le pays qui en souffrira le plus, en termes de balance des paiements. Le manque à gagner en 2020 devrait peser 6% du PIB. À titre de comparaison, l'étude indique que « La France, pays fortement dépendant de l'industrie touristique, tire plutôt bien son épingle du jeu et devrait limiter ses pertes à 0,5% du PIB.» Il est à craindre que cela soit pire, dans un pays où le tourisme représenterait près de 14% voire 18% ou 20% du PIB, selon les sources, et au vu de l'activité souterraine. Mais il est sûr que son industrie est quasi à l'arrêt en ce mois d'août et que le gouvernement n'envisage qu'une faible ouverture aux touristes étrangers en octobre pour Phuket avec des conditions sévères qui devraient attirer peu de monde. (quarantaine entre autres, un mois de séjour obligatoire, limitations de déplacement) avec des informations plus ou moins contradictoires selon les jours.

 

 

 

Si la Thaïlande avait reçu près de 40.000.000 de touristes en 2019, combien seront-ils à la fin de l'année 2020 ? 8.000.000 ? 10.000.000 ? Les plus optimistes en espèrent 14.000.000, ce qui ferait déjà une chute brutale de 65 % qui  ramènerait la Thaïlande à son niveau d’il y a dix ans. Il est probable que cela sera moins et entrainera la fermeture de près de 60% des entreprises du secteur, et des six millions de la population qui vivent du tourisme -dans la mesure où ce chiffre correspond à la réalité eu égard à la difficulté de déterminer le pourcentage réel de l’activité touristique-, combien garderont leur emploi ?

 

 

 

 

La crise du covid-19 va aussi fortement impacté l’industrie manufacturière et plus spécifiquement  les secteurs de l’électronique et de l’automobile, ainsi que l'agriculture.

 

 

Tous les secteurs des exportations de produits manufacturés ont subi une forte baisse. (-27,0% en glissement annuel en mai (…) La récession est principalement attribuable aux exportations vers les trois principaux partenaires commerciaux, dont l'UE (-40%), les États-Unis (-17,3%) et le Japon (-24,2%). ) (3)

 

 

 

 

 

Mais les secteurs de l’électronique et de l’automobile, qui représentent 30% des exportations, et  comptent deux millions de travailleurs (sur 4,5 millions dans l’industrie manufacturière), seront les plus touchés. L'agriculture qui emploie le tiers de la population au travail, même si elle ne compte que pour 9 % du PIB,  va aussi souffrir de la baisse des exportations des produits agro-alimentaires qui représentaient en 2019 plus de 12 % des postes d'exportation, (Après la sécheresse qui a sévi en 2019).

 

 

 

 

Ainsi par exemple, l'étude du service économique de l'Ambassade de France en Thaïlande du 13 avril  2020, nous informe  que « La Chine étant le premier partenaire commercial de la Thaïlande, le ralentissement de sa croissance économique (niveau le plus bas depuis 27 ans en 2019) –sur fond de tensions commerciales avec les Etats-Unis –a pesé sur les relations commerciales. La demande chinoise pour les produits thaïlandais a ainsi reculé de 3,2%. Les exportations de produits agricoles (-26 % pour le riz, -10 % pour le caoutchouc) et industriels (-7 % pour les produits électroniques, -3 % sur les automobiles, -6 % pour les machines et équipements) ont été particulièrement touchés ».  (4)

 

 

 

La moitié de la production automobile était exportée, (voire plus : En 2015, 1 204 895 voitures étaient exportées sur une production de 1 915 002. Le pays a eu une production totale en 2019 de 2 013 710 automobiles et 1 948 046 motocycles.) et  en 2020, un article de Bangkok Post nous apprend que « la production automobile de la Thaïlande en avril 2020 a atteint son plus bas niveau en 30 ans avec 24 711 unités dans un contexte de faible demande mondiale, d’arrêts d’usines et de licenciements généralisés ». Une déclaration de  la Fédération des industries thaïlandaises (FTI) confirme que « L’industrie automobile pourrait ne pas atteindre le seuil de 1 million d’unités cette année, ce qui serait une baisse de 50% par rapport à 2019 ». (In « Le Petit Journal ») Outre la perte  financière pour un secteur qui représentait environ 10 pour cent du PIB du pays, des observateurs estiment que 70 % de ses travailleurs (sur env. 7% de l'emploi total) risquent de perdre leur emploi. (5)

 

 

L'Électrique et l'électronique équipement sont également un important secteur d'exportation de la Thaïlande, puisqu'ils  représentaient environ 15% des exportations totales. Elle assemble des composants et fabrique près de la moitié des lecteurs de disques vendus dans le monde. (1) Déjà en mai les exportations d'appareils électriques chutaient de -31,7% en glissement annuel et les exportations d'électronique de -14,6% en glissement annuel. (3) A combien sommes-nous aujourd'hui ?

 

 

Pour les non-spécialistes que nous sommes, nous n'avons pas (encore) eu accès à d'autres informations plus récentes.  Même  Jean-Raphaël Chaponnière, dans son article daté du 25 juillet 2020 (1), en est resté au mois d'avril : « Les exportations ont chuté de 30 % en avril, et la Banque de Thaïlande prévoit qu’elles diminueront de 9 % sur l’année et que les importations chuteront de 15 %.».

 

 

 

 

Le covid-19 va aggraver les inégalités sociales et la situation des plus pauvres.

 

 

Il ne faut pas oublier que la Thaïlande est l'un des pays les plus inégalitaires au monde avec près de 70% des richesses du pays détenues par 1% de la population, et que 50% des Thaïlandais les plus pauvres détiennent  seulement 1,7% de la richesse du pays. Nul doute que l'épidémie du covid-19 va aggraver cette situation, avec le déclin de l'activité économique, la perte massive d'emplois et de revenus,  surtout dans un pays, nous dit   Jean-Raphaël Chaponnière, qui compte une économie informelle de 17 millions de salariés et de 21 millions de travailleurs. Il estime que « près de 8 millions ont été directement touchés par la crise, soit qu’ils aient perdu un emploi soit que leur revenu ait diminué parce qu’ils travaillent moins, ou parce qu’ils reçoivent moins de transfert de leurs enfants vivant en ville ou à l’étranger. ».

 

 

 

Nous avions déjà dans un article consacré à « La situation des  vieux paysans de Thaïlande » (6) rappelé qu' « env. 60 % des travailleurs thaïlandais sont des travailleurs informels c’est-à dire non légalement déclarés (avec 93 % dans l’emploi agricole !); sachant que « l’emploi informel en Thaïlande est historiquement associé à des rémunérations plus faibles, une  plus grande insécurité économique, l’exclusion des droits garantis par la législation du travail, ou leur faible application  dans les domaines de la sécurité au travail, de la santé et de la retraite » (Bruno Jetin (6) ), dans un pays où la population rurale compte  50 % de la population en 2019 et où le salaire journalier minimum est fixé à 300 baths (env. 8 euros), et que la retraite gouvernementale mensuelle touchée par les vieux est de 600 baths et de 1000 baths à 70 ans ! Nous avions montré que  dans un milieu déjà pauvre,  la misère des vieux paysan(n)es thaïlandais(es) (10% de la population) ne peut l’être que davantage.

 

 

 

Ceci d'autant plus, que cette part de leur modeste revenu n’est que la deuxième source de revenus après l’aide reçue de ceux qui sont partis à l'étranger, leur famille, et/ou de leurs filles parties dans les usines ou les chantiers de Bangkok, voire les différents bars, massages, karaokés ... Et avec l’âge, du fait de leur difficulté à travailler, les vieux sont encore plus dépendants de ces ressources extérieures pour survivre, en sachant que presque 20 % ne reçoivent rien de leurs enfants et qu'on peut considérer qu’ 1/3 sont dans la pauvreté absolue. (Cf.  Bruno Jetin (6))

 

 

Nous avions aussi « découvert » avec l’étude de Jacques Ivanoff, « Histoire des migrations et ethnicité à partir d’une réflexion en Asie du Sud-Est, Vers une anthropologie des frontières ? » (Cf. Notre article 7) un phénomène d’une importance majeure : qu'en trente ans,  le nombre de réfugiés, et de travailleurs immigrés (légaux et surtout illégaux) était  passé de quelques centaines de milliers à environ 5 millions dans le sud de la Thaïlande, qui alimentent en main d’œuvre (légale et illégale) de nombreux secteurs de l’ économie du sud, comme la pêche hauturière, l’aquaculture de la crevette, les usines de transformation du poisson, les plantations d’hévéas … Ils seront sans nul doute fortement impacté par cette crise. Déjà en mars, avant l'annonce éminente de la fermeture des frontières terrestres du Laos, du Cambodge et de la Birmanie,, des milliers de travailleurs précaires pour ne pas dire illégaux ont fui pour rejoindre leur pays.

 

 

De plus, à ces situations dramatiques, il faudrait ajouter l'impossibilité pour beaucoup de rembourser leurs dettes (80 % du PIB thaïlandais)  et pour beaucoup  de diminuer leur consommation qui est le principal moteur de l’économie (48 %) (2). D'ailleurs, les restrictions à la mobilité et le respect des gestes barrières ont freiné la consommation (restaurants, spectacles, achat de voitures ou de motocyclettes, etc.)

 

 

 

 

 

Pour faire face à cette crise sociale, le gouvernement  a pris des mesures, mais celles-ci sont insuffisantes. Jugez plutôt.

 

Jean-Raphaël Chaponnière, nous apprend que « le gouvernement a adopté un plan de relance équivalant à 12 points de PIB. Un quart reviendra au tourisme et un autre à des mesures sociales via des « cash transfer » assez modiques : une allocation de 5.000 bahts mensuels (140 euros) pendant trois mois pour les 15 millions d’auto entrepreneurs ou de salariés licenciés, 15.000 bahts de compensation pour les salariés, 5.000 baths pour les agriculteurs et 1.000 baht par mois pour les séniors. »

D'autres mesures ont été prises  comprenant des prêts à taux réduit d'une valeur de 150 milliards de bahts, l'extension du remboursement de la dette, des avantages fiscaux, y compris la réduction des retenues à la source,  une restructuration des prêts aux PME, etc. (8)

 

Mais si nous n'avons pas la compétence d'évaluer l'impact de ces transferts,  la Banque mondiale a estimé que le nombre de personnes vivant avec moins de 170 baths (4,5 euros) par jour va doubler et atteindra 9,7 millions au second trimestre.

 

 

 

 

De plus, la démission mi-juillet de 5 ministres de l’équipe économique du gouvernement  dont le célèbre ministre thaïlandais des Finances, Uttama Savanayana, suivie peu après par le ministre du travail ne peut, pour le moins, qu'inquiéter sur l'efficacité des mesures prises et annonce outre une crise sérieuse au sein du gouvernement, des conséquences dramatiques pour la majorité des Thaïlandais. (9) (Le nouveau ministre des Finances Predee Daochai nommé le 12 août a démissionné le 1er septembre!)

 

 

 

 

Et on pourrait dépeindre des  situations de détresse inédites aux quatre coins du pays, où nombre de Thaïlandais et de travailleurs migrants doivent faire la queue pour simplement manger. (Cf. Le témoignage de Sunai Pasuk, Représentant de Human Rights Watch (HRW) pour la Thaïlande) (10) ).

 

 

 

 

Et ce ne sont pas les propos tenus par Tanes Petsuwan, député-gouverneur à l’autorité du tourisme de Thaïlande, qui va rassurer :

 

« C’est la pire situation que l’industrie ait jamais connue, pire que la crise financière de 1997, le tsunami de 2004, les épidémies de Sras, de MERS, de grippe aviaire, pire que les troubles politiques. Nous avons surmonté toutes les crises précédentes en moins d’un an, mais pour celle-ci, l’incertitude est très forte, nous pourrions ne jamais atteindre à nouveau les chiffres de fréquentation pré-Covid. » (10)

 

 

 

Peut-on prévoir les suites si nous pouvons déjà en constater les conséquences ? John Stuart Mill disait que l’obstacle majeur dans ce qu’il est convenu d’appeler par abus de langage « la science économique »  vient de la difficulté de faire des expériences sur les phénomènes sociaux en raison de la multitude de paramètres à prendre compte et de leur mouvance permanente. La reproductibilité devient alors impossible, « parce qu’il serait impossible de reconnaître et d’enregistrer tous les faits de chaque cas, et, aussi, car prisonnière de l’exigence d’un temps d’analyse très long, les conditions se créent et s’annihilent au fur et à mesure » (11). Il y a beaucoup de spécialistes de la boule de cristal qui parent leurs schémas d’équation mathématiques alors que si en mathématiques 2 plus 2 font toujours 4, il n’en est pas de même en matière de « science » économique. 

 

 

 

N’étant ni l’un ni l’autre experts en économie, nous ne sommes pas non plus experts autoproclamés en virologie. Et- bien que ce ne soit pas l’objet essentiel de cet article, constatons qu’à ce jour, nous ne connaissons pas l’origine réelle de cette pandémie. Les Chinois et leur pangolin ont été initialement incriminés, nous en avons parlé avec un certain sourire (12).

 

 

 

 

Les théories « complotistes » fleurissent. Un siècle plus tard, nul n’a jamais déterminé l’origine de la grippe injustement dite « espagnole » qui a fait des dizaines de millions de mots en 1919. Il en est de même pour cette pandémie à cette heure.

 

 

 

NOTES ET RÉFÉRENCES

 

(1) Article de Jean-Raphaël Chaponnière, in Asialyst : « Coronavirus : la pauvreté s'installe en Thaïlande »,  https://asialyst.com/fr/2020/07/25/coronavirus-pauvrete-installe-thailande/

 

(2) https://lepetitjournal.com/bangkok/covid-19-pourquoi-la-thailande-deplore-t-elle-aussi-peu-de-deces-277938

 

 

(3) « La contraction a été observée dans tous les articles et a été principalement entraînée par une nouvelle baisse des exportations de véhicules et de pièces automobiles (-56,6% en glissement annuel), de produits pétroliers (-31,3% en glissement annuel) et d'appareils électriques (-31,7% en glissement annuel). Les exportations d'électronique ont chuté avec une forte baisse de -14,6% en glissement annuel, en baisse sensible par rapport à + 4,6% en avril. »

 http://www.gavroche-thailande.com/actualites/conomie/112388-tha-lande-conomie-comment-le-coronavirus-a-tue-les-exportations-thailandaises

 

(4) Cf. L' Étude du service économique de l'Ambassade de France en Thaïlande du 13 avril  2020.

https://www.tresor.economie.gouv.fr/PagesInternationales/Pages/9d9f42f8-5b00-4da0-982e-820f66065149/files/3dc1eb27-fc55-42ff-b6d2-a78f7d449503

 

(5) Cf.  https://fr.qwe.wiki/wiki/Automotive_industry_in_Thailand

https://www.bangkokpost.com/business/1921664/30-year-low-for-car-output

 

(6) A127. La situation des  vieux paysans de Thaïlande.

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a127-la-situation-des-vieux-paysans-de-thailande-119880727.html

 

Basé sur l'article de Bruno Jetin, Le développement économique de la Thaïlande est-il socialement soutenable ? In Thaïlande contemporaine, sous la direction de Stéphane Dovert et Jacques Ivanoff, IRASEC, Les Indes Savantes, 2011.

 

(7) A129. Travailleurs illégaux ou « birmanisation » du sud de la Thaïlande ?

http://www.alainbernardenthailande.com/article-a129-travailleurs-illegaux-ou-birmanisation-du-sud-de-la-thailande-120218930.html

 

Basé sur l’étude de Jacques Ivanoff, Histoire des migrations et ethnicité à partir d’une réflexion en Asie du Sud-Est, Vers une anthropologie des frontières ?

In http://transcontinentales.revues.org/791

Transcontinentales [En ligne], 8/9 | 2010, document 6, mis en ligne le 31 décembre 2010.

 

(8) Voir la liste des mesures socio-économiques prises par le gouvernement :

http://www.gavroche-thailande.com/actualites/conomie/111946-tha-lande-coronavirus-voici-la-liste-des-mesures-socio-economiques-prises-par-le-gouvernement

Mesures fiscales et de contrôle en réponse au Covid-19 en Thaïlande : https://lepetitjournal.com/bangkok/mesures-fiscales-et-de-controle-en-reponse-au-covid-19-en-thailande-276713

 

(9) Avec le ministre des Finances s’en vont le vice-Premier ministre Somkid Jatusripitak, ainsi que le ministre de l'Énergie, Sontirat Sontijirawong, le ministre de l'Enseignement supérieur, des Sciences, de la Recherche et de l'Innovation, Suvit Maesincee, et le secrétaire général adjoint du Premier ministre en charge des affaires politiques, Kobsak Pootrakool.

 

(10) Covid-19 : La Thaïlande assommée par l’arrêt des échanges internationaux

dimanche 2 août 2020, par SIEGEL Laure

in http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article54477

 

Représentant de Human Rights Watch (HRW) pour la Thaïlande, Sunai Pasuk dépeint une détresse inédite aux quatre coins du pays : « Dans les villes au nombre de travailleurs migrants élevé, comme dans les ports de pêche à Samut Prakan, les zones touristiques telles que Phuket ou le long de la frontière avec la Birmanie, ils ont été les premiers à être licenciés. Puis ça a été au tour des Thaïlandais. Je suis originaire de Phuket, une des provinces les plus riches, et c’est la première fois de ma vie que je vois les gens faire la queue pour manger. Trois fois par jour, ils doivent s’aligner pour manger. Rien que dans le quartier rouge de Patpong à Bangkok, 500 travailleurs du sexe ont encore besoin d’être nourris quotidiennement. Ce n’est plus viable. »

Des artères commerçantes de Bangkok, Phuket, Chiang Mai, Pattaya, Koh Samet, Koh Samui et des dizaines d’autres îles se sont transformées en quartiers fantômes et les panneaux « for rent » ou « for sale » se multiplient sur des rideaux de fer tirés. »

 

(11) John Stuart Mill, Système de Logique déductive et inductive,  le texte est de1843

 

 

.

 

(12) Voir notre article A 364- PITIÉ POUR LE PANGOLIN SOUPÇONNÉ D'AVOIR TRANSMIS LE COVID-19.

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/04/a-364-pitie-pour-le-pangolin-soupconne-d-avoir-transmis-le-covid-19.html

 

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24 août 2020 1 24 /08 /août /2020 22:13

 

Nous remercions tout particulièrement Philippe Phanomyong, viticulteur dans le Val-de-Loire, pour son aide et ses conseils ainsi que ses communications de documents et photographies.

 

Qu’est-ce donc que le vin ? Il n’est pas inutile de se poser cette question fondamentale comme nous n’allons pas tarder à la voir... même si elle vous semble en première analyse superflue !

 

 

Selon sa définition légale en Europe, le vin est le produit obtenu exclusivement par la fermentation alcoolique, totale ou partielle, de raisins frais, foulés ou non ou de moûts de raisins, qui seule  mérite cette appellation et constitue une boisson dite  « saine, loyale et marchande » (1).

 

 

 

 

LES SIAMOIS DÉCOUVENT LE VIN DE BORDEAUX ET DEVIENNENT  VITICULTEURS.

 

 

LE VIGNOBLE DE SAINT ÉMILION « CHATEAU SAINT-LȎ »

 

 

Ce très beau vignoble est situé sur le territoire de la commune de Saint-Pey d’Amens en Gironde. Son histoire ne nous éloigne pas de l’objet de notre blog, « l’histoire de la Thailande » puisqu’elle elle est liée étroitement à celle d’un personnage hors du commun, le Docteur Pathom Vongsuravatana (2)

 

 

 

 

 « L’histoire du Château Saint Lô est associée à la Thaïlande par des liens séculaires. En 1893, les relations entre la France et le Siam, qui remontent au règne de Louis XIV, traversent une période difficile. Les Français ont des politiques expansionnistes le long de la rive gauche du Mékong et proclament un blocus des côtes siamoises. De retour en France, le prince Vaddhana (พระวงศ์เธอ พระองค์เจ้าวัฒนา) fut le porte-parole du Siam auprès du gouvernement français avant d’être nommé consul du Siam à Paris.

 

 

Il était l’un des nombreux petits fils du roi Rama V.  En dehors de ses efforts diplomatiques intenses pour éviter une guerre, il acheta des vins de Bordeaux qu'il envoie ensuite à son ministre des Affaires étrangères, le prince Devawongse (พระองค์เจ้าเทวัญอุไทยวงศ์ กรมพระยาเทวะวงศ์วโรปการ).

 

 

Parmi les vins classés du Médoc, un seul vin du Libournais figure sur la carte parmi six vins commandés par le prince Vadhana : « cru Saint Lô, 48 bouteilles ». Un siècle plus tard, le Dr Pathom Vongsuravatana (Wongsurawat), Consul de Thaïlande à Bordeaux, connaissant la vente du vignoble sur le territoire de la commune de Saint-Pey d’Amens en Gironde rassembla une trentaine de ses compatriotes ou amis  passionnés de vins afin d'acquérir la propriété (par l’intermédiaire de la Société « Les vignobles réunis ») et continuer la production d’un Saint-Emilion de grande qualité. En 1995, à l’occasion du cinquantième anniversaire du règne de Sa Majesté Bhumibol Adulyadej le Roi accorda au domaine le privilège de faire apparaître sur les étiquettes des bouteilles les armoiries de ce jubilé. Sa majesté accordera à nouveau ce privilège en 1997 pour son soixante-dixième anniversaire.

 

 

À la fin des années 90, à la demande de Sa Majesté le Roi de Thaïlande, le Château Saint Lô participe à la création en Thaïlande de deux vignobles dans les régions de Nakorn Rajasima et Petchabun » (3).

 

 

Nous reviendrons plus bas sur les raisons de ce qui fut un échec malheureux.

 

Le domaine est passé dans des mains chinoises en 2015. (4)

 

 

 

LE VIGNOBLE DU CHATEAU DE LA BRÉTAUDIÉRE.

 

 

 

 

Nous ne sommes plus dans le Bordelais mais dans le Val de Loire à peu de distance de Saumur, le pays de « la douceur angevine » chère à Joachim du Bellay.

 

 

 

 

Le château a une très longue histoire et depuis plus de trois siècles, on y produit des vins de qualité.

 

 

Elle est la propriété de la même Société « Les Vignobles réunis » et son directeur d’exploitation Philippe Phanomyong appartient à une branche collatérale de la famille de Pridi, celui qui a « ouvert le Siam à la démocratie ». Après un BTS de viticulture au lycée viticole de Montagne-Saint-Emilion et une licence d’œnologie à Bordeaux, il rejoignit les projets viticoles du Dr Thanat Khoman (que nous n’allons pas tarder à rencontrer) et des Vignobles Réunis en 2005.

 

 

Il nous a expliqué les raisons du choix de cette propriété : « Concernant la viticulture le choix s'est porté sur un vignoble permettant de produire une gamme assez large et qualitative: rouge, blanc, rosé, crémant (Saumur Brut) et vins doux (Coteaux du Layon).

 


 

Par ailleurs nous pensons qu'à l'horizon d'une génération le réchauffement climatique va considérablement changer "le goût du vin" pour reprendre la formule du professeur Émile Peynaud. Á Saint-Emilion sur les dix derniers millésimes 4 ont été produit avec des degrés alcooliques supérieurs à 14°... et donc des décrets de l'INAO autorisant cette production au-delà des seuils normalement autorisés. C'est dire qu'avec une augmentation des températures moyennes en 20 ans de seulement 0,2° on a déjà des vins très différents. Que dire des 0,5 à 2° annoncés pour la prochaine génération ? ». 

 

 

 L’histoire de ce domaine est par ailleurs bien antérieure à celle de la viticulture (5).

 

 

L’IMPLANTATION DU CHATEAU SAINT-LÔ EN THAÏLANDE ET SON ÉCHEC.

 

 

Dans les années 90  avec le concours du  Dr Thanat Khoman (ถนัด คอมันตร์) ancien élève du lycée Montesquieu puis de l’Université du vin de Bordeaux  (6) le Dr Pathom Vongsuravatana lui aussi ancien élève de Bordeaux pensa créer un vignoble dans leur pays. Thanat Khoman appartient à l’histoire contemporaine (7). Ils développèrent dans les années 90 une filiale du vignoble bordelais Château Saint-Lô appelée Domaine Saint-Lô sur les collines de Khao Ko dans la province de Phetchabun à partir notamment de Syrah et de Cabernet du Priorat espagnol greffé sur des pieds de Jordanie.

 

 

 

Le développement fut aussi fulgurant que bref malgré une production d’une grande qualité (8). Le coût de production était prohibitif et les rendements de l’ordre de 5 ou 10 hectolitres à l’hectare insuffisants pour rentabiliser l’opération (9). Le vignoble subit ensuite l’écroulement d’une société financière dirigée par le Docteur Thanat Khoman qui en était président. Il subit encore une évolution politique conduisant souvent  la famille Vongsuravat dans le collimateur des juridictions, sans oublier les dernières procédures dirigées contre le Kovit Vongsuravat en 2019. Il faut enfin citer le développement de ce que le Dr Pathom Vongsuravatana appelait les « faux vins  thaïlandais », nous allons évidemment y revenir, ce sont les braconniers et les faussaires du vin.

 

 

Y-A-T-IL D’AUTRES VIGNOBLES EN THAÏLANDE ?

 

Il y a beaucoup de raisins en Thaïlande souvent d’ailleurs délicieux, est-ce à dire que cette abondance justifie un développement de la viticulture ? On y produit effectivement des vins qui sans être des vins « de garde-barrières » (mais certains le sont) ne valent guère mieux que nos vins dits  « de consommation courante » même s’ils font l’objet d’une publicité souvent tapageuse.

 

 

Nous  nous contentons de citer l’intégralité d’un courrier adressé par le Dr Pathom  Vongsuravatana l’année 2000 à son ami Secrétaire particulier du Roi, il est révélateur. Le Baron Chaptal a écrit en 1801 « l’art de faire le vin »,

 

 

il n’a pas écrit « la technique de faire le vin à l’aide de la chimie ». Nous publions cette correspondance avec l’accord de son fils, elle nous a été transmise par Philippe Phanomyong (10). La lecture en est édifiante.

 

 

 

Des tentatives d’implantation ont été effectuées en Indochine française sur le plateau de Dalat oú le climat tempéré est adapté à la culture de la vigne. Ils ne furent pas concluants (11). 

 

En ce qui concerne le Laos, il semble qu’ils ne furent guère concluants non plus « Au Ve territoire, les essais d'acclimatement de la vigne n'ont pas donné de résultats ; les  200 pieds qui avaient été plantés n'ont pas donné de grappes, par suite des pluies habituellement abondantes et prolongées dans cette région » (12).  Un journaliste en tire avec humour les conclusions qui s’imposent :

 

« Les fonctionnaires qui s’amusent encore à chercher à acclimater la vigne en Indochine devraient être condamnés à ne boire que de l’eau » (13).

 

 

Des essais furent peut-être plus concluants en Birmanie. Citons Philippe Phanomyong  (courrier du 2 août 2020) : « le Dr Pathom disait que le seul vignoble qui l'avait impressionné d'une certaine manière en Asie du Sud Est se trouvait à Pagan en Birmanie. Là il avait visité un vignoble créé par les Britanniques puis entretenu jusque dans les années 70 par les... israëliens. Ensuite le personnel Birman avait maintenu le vignoble dans un état correct jusqu'à la fin des années 90 mais ne savaient plus comment produire du vin. Le Dr Pathom avait été impressionné par la ténacité des Birmans à continuer la viticulture pendant vingt ans sans savoir exactement pourquoi ».

 

Notons que depuis quelques années quelques rares pionniers affrontent les contraintes du climat tropical pour tenter de constituer un vignoble dans les États Shans. Nous en ignorons totalement les résultats (14).

 

 

LES ERSATZ, FAUSSAIRES ET BRACONNIERS.

 

Les vins de fruit

 

Avant de parler des faussaires proprement dits, parlons des « vins de fruit ». Sur l’île de Samui en particulier mais ailleurs aussi on voir fleurir des publicités sur « wine of Samui », une île où ne pousse que des cocotiers.

 

Encore que nous ignorions les mystères de leur confection, ils ne sont pas forcément désagréables et rendent presque buvables des vins de raisin qui ne le sont pas comme celui produit dans la région de Sakonnakhon, vins de macération probablement qui prend le goût du fruit, mangue, ananas , banane, fleur d’hibiscus en particulier (15).

 

 

Il est une production spécifique au Nord-est oú nous vivons que les locaux n’hésitent pas à nommer « vin de riz » (ไวน์ข้าว) c’est le fameux sato (สาโท), à base de riz gluant riche en sucre. Vous pouvez essayer, il ne coûte rien ou presque, une expérience comme une autre. Il titre jusqu’à 15 degrés et doit traditionnellement être servi à la température ambiante.

 

 

Les faussaires

 

Au cours de ces dernières années, un nouveau type de vin est apparu sur les étagères thaïes à des prix attractifs (en général moins de 300 bahts). Les étiquettes portent la mention « vin ». Cependant, la composition est généralement placée sur des étiquettes arrière, en tout petits caractères, indiquant «Vin de fruits». Ils sont produits en utilisant jusqu'à 20% sinon plus de jus qui ne provient pas de raisins, poires, pommes, ananas. Il y a au premier chef une faille dans la législation fiscale locale qui permet à ces vins d'être taxés à un taux bien inférieur à celui des vins issus de vrais raisins et une autre faille dans la législation pénale qui n’interdit pas d’appeler « vin » ce qui n’en est pas. Le mélange est effectué en différents endroits soit le pays où la boisson est produite, Afrique du Sud, Espagne ou Italie,  soit les pays d'escale comme le Vietnam ou dans des caves de gigantesques consortium en Thaïlande. L'attraction principale pour les consommateurs est un prix inférieur. Les vins sont généralement vendus dans la fourchette de prix 249-299 THB par bouteille.

 

 

 

Ces productions mettent en cause  la tromperie des consommateurs, les normes d'étiquetage, les normes de santé et de sécurité. Si depuis longtemps le gouvernement thaïlandais a tenté d'effacer son image d’un vaste marché pour les produits contrefaits, cette croisade a été un fiasco sur le marché du vin. Il n’y aurait pas duperie si la phrase était placée sur l'étiquette du vin, de la même taille que les mentions principales contenant un énoncé tel que « Ce vin contient 20% de jus de poire ».

 

 

 

Il est permis encore de se demander où sont élaborés ces vins ? Le sont-ils dans un établissement vinicole agréé et sous douane, ouvert aux inspections régulières de santé et de sécurité, ou sans le moindre contrôle comme au Vietnam. Il est enfin une autre cause à la prolifération de ces breuvages, c’est la sur-taxation des vins de raisin par l'accise thaïe (16).  

 

Le processus des mélanges a débuté  dans la première décennie de ce siècle par d’énormes sociétés locales dont mieux vaut taire le nom.  Plusieurs de ces sociétés commercialisent des vins de fruits venus d’Australie, d’Italie, d’Espagne, du Chili et de Californie.

 

Les consommateurs sont-ils trompés ? (17)

 

 

 

Ne le sont-ils pas plus encore lorsque l’on trouve sur le marché des vins qui sont très probablement des vins en poudre, la duperie ne consiste pas à se livrer à ce négoce, elle consiste à n’en pas dire l’origine.  Nous en trouvons trace dès le début du siècle dans la publicité d’un négociant catalan sous le titre délicieux « le Miracle de Cana à la portée de tous » dans la revue du Comité d’Argelliers qui révolutionna le midi et souleva les viticulteurs contre les fraudes (18).

 

 

 

 

Les coloniaux d’Indochine connurent un produit douteux appelé du doux euphémisme de « vin avion ». C’était un vin en poudre que l’avions postal livrait en sachets : « Vins feints et non vins fins » fabriqués avec de la poudre et de la fuchsine (colorant rougeâtre) et pour donner du mordant, pour que ça racle, on y faisait macérer des carottes de tabac, une singulière confiture  (19).

 

 

 

Lorsque nos aînés partaient en opération dans les djebels, ils avaient dans leur giberne du Pernod en poudre et du vin en poudre pour agrémenter l’eau tiède de leur bidon.

 

 

La conscience des importateurs s‘allège-t-elle en pays chaud ?

 

Et pourtant le gouvernement s'en prend au vrai vin car les buveurs de vin sont des gens éduqués et pacifiques, il n'oserait pas taxer l'alcool de riz car il comprendrait alors ce que « manifester » veut dire !

 

 

NOTE

 

(1) Les termes de marchandise « saine, loyale et marchande » qui viennent de la tradition médiévale furent repris dans la Loi du 1905 sur la répression des fraudes consécutive en particulier à de vastes trafics dans le Bordelais : voir l’article de  Alessandro Stanziani « FALSIFICATION DU VIN EN FRANCE, 1880-1905 : UN CAS DE FRAUDE AGRO-ALIMENTAIRE » in Revue d’histoire moderne & contemporaine -  2003/2 no50-2 | pages 154 à 186

 

 

Le principe sucré existe dans le moût (jus de raisin qui vient d'être exprimé et n'a pas encore subi la fermentation alcoolique). La transformation des sucres du raisin, du glucose, en alcool, éthanol,  est l'œuvre des levures contenues dans la peau et en fait l'un des principaux caractères, il disparaît par la fermentation et se transforme en éthanol (alcool). Cette réaction qui se fait à l’air libre est la fermentation alcoolique et produit également du dioxyde de carbone (gaz carbonique). Très schématiquement, la formule est la suivante :

C6H12O6 ---> 2C2H6O + 2CO2  soit  Glucose  ---> Ethanol  + gaz carbonique.

Les morts par asphyxie due à l’inhalation de dioxyde de carbone dans les caves ne sont pas rares. Tous ceux qui ont travaillé dans une cave sont avertis du risque.

 

 

 

(2) Voir le site de la propriété https://chateausaintlo.com/uk/thailande.php

 

 

(3) Le Docteur Pathom Vongsuravatana (ประถม วงศุรวัฒน์) est un personnage hors du commun : né le 19 janvier 1934 à Nakon Ratchasima, il est mort le 10 mai 2011 à Bordeaux. Il fut tout à la fois  juriste, homme d’affaire, diplomate et viticulteur. Il obtient la nationalité française en 1986. Il était l’aîné des neufs enfants de Damrong Wongsurawat (ดํารง วงศุรวัฒน์), né en 1901 à Nakon Pathom et mort en 1973 à Nakorn Ratchasima après avoir été honoré de l’Ordre de l’éléphant blanc. Son père d’origine chinoise possédait deux usines, l'une pour le décorticage du riz et l'autre pour la glace et construisit le premier hôtel de Nakon Ratchasima. Pathom commença ses études à Nakon Ratchasima, puis au lycée de Bangkok, où il a appris le français. Il perfectionna ensuite son français à l'Institut de Touraine à Tours

 

 

... et fut admis à l'Université de Bordeaux. Il y soutint en 1959, une  thèse de doctorat, intitulée « Monnaie et crédit en Thaïlande » d’où son titre de Docteur. Le 27 avril 1957, il avait épousé une française, Martine Roy, dont il eut trois enfants : Frédéric né en 1958, Béatrice née en 1959 et Raphaël né en 1970. Nous connaissons de son fils Raphaël un très important ouvrage historique publié en 1993 « Un jésuite à la cour de Siam », ouvrage de réhabilitation passionné  du Père Tachard.

 

Bien qu'issu d'une famille de bouddhistes pratiquants, Pathom se convertit très jeune au catholicisme qu’il pratiqua toute sa vie. Retourné en Thaïlande au début des années 60, Il se rapprocha de la communauté jésuite de Thaïlande. Dans les années 2000, il représenta la Thaïlande à plusieurs reprises à des réunions de l'Union chrétienne internationale des dirigeants d'entreprise (UNIAPAC) et très proche de la doctrine sociale de l’Église.

 

Entre 1960 et 1964 il devint responsable des relations internationales de la Thai Airways International qui venait d’être créée. Dans le même temps, il enseignait l'économie à l'Université Kasetsart de Bangkok et était correspondants de journaux français, Les débats et Le Monde.

 

 

Il traduisit en outre des œuvres littéraires françaises en thaï, dont plusieurs pièces de Molière, et rédigea un manuel d’apprentissage du français. Entre 1968 et 1995, il devint représentant de plusieurs sociétés viticoles et spiritueuses françaises. Il introduisit l'Armagnac au Japon en 1972 et ce pays en devint rapidement l’un des premiers consommateurs mondiaux. Il resta dans le négoce des spiritueux, Cognac et Armagnac jusqu’en 1980. En 1988, son agence commerciale devient la principale agence d’exportation du sud-ouest de la France. C’est en 1992 qu’intervient l’achat du domaine de Saint-Lô avec des partenaires japonais. Il fut nommé Consul honoraire du royaume en 1994 jusqu’à sa retraite en 2006 malgré des positions politiques atypiques. Tous ceux qui ont eu à faire avec son Consulat se souviennent de son affabilité et de son efficacité. Ce cursus remarquable lui permit de rencontre SM le Roi en 1997.

 

Il fut effet soupçonné de communisme dans les années 60 pour être favorable à l’introduction du syndicalisme en Thaïlande. D’une totale liberté d’esprit qui l’éloigna tant des chemises jaunes que des chemises rouges, il n’hésitait pas à évoquer la possibilité d’une république. Il s’est attiré des haines farouches qui perdurent encore à l’égard de sa famille et de ses proches.

(4)  « Les échos » du 23 septembre 2015.

 

(5) Sur l’histoire du château, voir le chapitre que lui consacre André Sarrazin dans son ouvrage « Manoirs et gentilshommes d’Anjou »  publié à Cholet en 1965.

 

 

Le très beau site du domaine est complet à ce sujet : https://labretaudiere.fr/. Il appartint à des familles successives de la noblesse de robe dont celle des Berthaud qui lui donna son nom, ultérieurement devenu par erreur de plume « la Brétaudière ».

 

 

Les armoiries de cette famille démontrent une alliance prestigieuse avec la famille ducale des d’Harcourt dans une branche cadette (Ecartelé parti coupé en 1 et 4 d’azur à trois massacres  d’argent ramées à 2 cors posées 2 et 1 - Au 2 et 3 de gueule à deux fasces d’or bandé d’azur – deux lions d’or accolés) En 2 et 3 nous lisons celles des d’Harcourt avec une brisure de cadet.

 

 

(6) Le prestigieux Institut des sciences de la vigne et du vin  accueille des étudiants du monde entier.

 

 

(7) Il fut Juge à la Cour suprême, Ministre des affaires étrangères, vice premier ministre de Prem Tinsulanonda et l’un des chefs du parti démocrate avant de se retirer de la vie politique.

 

(8) L’un d’entre nous qui exploitait au début du siècle un débit de boisson organisa un concours yeux bandés entre une demi-douzaine d’amateurs qu’il savait éclairés. Trois bouteilles étaient en jeu, l’une du vin thaï, l’autre d’un Saint-Emilion de bon aloi venu de France et l’une d’un prestigieux vin d’Afrique du sud dont le vignoble, ne l’oublions pas, fut essentiellement établi par des Huguenots français chassés par la révocation de l’édit de Nantes. Le vote à bulletin secret donna en tête le vin thaï suivi de l’afrikander puis le français.

 

(9) Le rendement d’un Saint-Emilion de bonne tenue est de l’ordre de 40 hectolitres à l’hectare : voir Gérard Gaumes « Le vignoble saint-émilionnais : les conditions de Production ». Revue juridique et économique du Sud-Ouest, n° 3, 1967. Ne rentrons pas dans le détail : L’un des crus les plus prestigieux du Bordelais comme le Château Yquem a certes un rendement qui serait de 10 hectolitre à l’hectare mais il est difficile d’en trouver une bouteille d’une année récente à moins de 125 euros soit plus de 4.000 bahts

 

(10) Les honneurs que Sa Majesté a accordé à Château Saint-Lô et sa demande il y a plus de dix ans de venir établir Domaine Saint-Lô en Thaïlande m'obligent. Je vous fait donc part de mon inquiétude et du résultat d'analyses demandées au laboratoire de la faculté d'œnologie de Bordeaux. 

Comme je vous l'ai dit lors de notre dernier déjeuner au Pacific Club produire du raisin en Thaïlande n'est pas difficile, mais produire des cépages adaptés à la vinification et atteignant une maturité suffisante est impossible par quinze degrés de latitude nord. 

Les dilemmes sont nombreux: sols trop pauvres ou trop riches, érosion incontrôlable des pentes défrichées ou humidité incontrôlable des terrains plats, maturité insuffisante ou pourriture précoce, usage massif d'insecticide ou perte des récoltes...  Les principaux problèmes qui éloignent de vins acceptables pour les quelques grappes sauvées (mon fils a évalué le rendement maximum à 5 à 10 hl par hectare): l'équilibre introuvable acidité/ sucre (essentielle), et la maturité phénolique également introuvable (la couleur).

Or pour gommer (très partiellement) ces problèmes les nouveaux producteurs locaux utilisent des procédés dangereux pour la santé: colorant visible à la simple analyse organoleptique ou sensorielle, désacidifiant trouvé à haute teneur et quasi-pur dans les analyses du laboratoire de la faculté d'œnologie de Bordeaux, et en amont pesticides trouvés également par des analyses différentes à des taux dangereux pour la santé, et en aval des doses "invraisemblables" de souffre avec effets secondaires (en résumé il est mal utilisé). 

Chacune de ces techniques individuellement n'est pas dangereuses (quoi que certains taux le sont). En revanche leur combinaison est un « cocktail » explosif très nocif pour la santé. 

Curieusement les mêmes défauts se retrouvent dans les productions mal maîtrisées à partir de moûts importés. Je ne reviens pas ici sur mon inquiétude dont je vous ai fait part concernant les « vignobles » de Hua Hin mettant en exergue des vins thaïlandais qui n'ont de thaïlandais que le nom. Je vous confirme qu'ils font état du soutien des bureaux de  propriété de la couronne qui auraient mis à leur disposition les terres. Je vous confirme par ailleurs que les vignes plantées et proposées à la visite correspondent à du vin de table tout à fait impropre à devenir du vin. ».

 

(11) « Annuaire général de l’Indochine française » pour 1901, p. 1014.

 

(12) « Rapport du Résident supérieur sur la situation économique du Laos à la fin de 1923 »

 

(13)  « L’éveil économique de l’Indochine » du 28 octobre 1923.

 

(14) Voir en particulier « Le Monde » du 29 janvier  2013 et « Le Figaro-vin » du 14 juillet 2007.

 

(15) Les « vins de fruit » que nos grands-mères élaboraient amoureusement, « vin » de noix, « vin » de pèche, « vin » d’orange étaient des produits de macération. La très célèbre « Distillerie de Lure » à Forcalquier

 

 

 

 

...a remis ces boissons apéritives à la mode avec un succès commercial fulgurant mais se garde de les qualifier de « vins » : le vin de noix devient « noix de la Saint-Jean », le vin de pèche « Rinquiquin »

 

 

 

...et le vin d’orange « apéritif d’orange ». C’est abusivement aussi que l’on qualifie de « vin » la boisson obtenue non par macération mais par fermentation de fruits autres que le raisin et contenant du sucre (framboises, mures, cerises), dont la production est très importante en particulier en Allemagne. Certains poussent même l’audace jusqu’à appeler « vin de miel », l’hydromel, boisson favorite de nos ancêtres les Gaulois.

 

 

 

(16) Voir un très bon article sur le site : https://fr.thaivisa.com/forum/topic/9301-taxes-sur-lalcool-communiqu%C3%A9-du-gouvernement/

 

En son dernier état (2017) et sous réserve d’une bonne traduction, l'accise est une taxe qui porte sur la quantité et non sur la valeur comme la TVA. Par exemple pour la bière qui reste encore la boisson nationale, la taxe est de 22 % du prix de détail et 430 bahts  par litre d'alcool ce qui, n’entrons pas dans le détail, conduit à une taxe de 9 bahts pour une petite bouteille et 18 pour une grande.

 

Pour les vins issus de raisin, les vrais, le taux d'imposition est de 1500 bahts par litre d'alcool : Pour un vin à 13 %, on a un litre d'alcool avec 8 litres de vin. Dans 8 litres de vin, on a 11 bouteilles de 75 cl. Ainsi la taxe est de 136 bahts par bouteille. Les vins dont la bouteille cote plus de 1000 bahts seront taxés à 20 % et 1500 bahts par litre d'alcool. Une bouteille à 2000 bahts sera donc taxée à 400 + 136 bahts pour l'accise soit 536 bahts Pour les vins fabriqués à partir de raisins mélangés à d'autres fruits, le taux n’est plus que de 10 % du prix et de 150 bahts par litre d'alcool. Il y a pire, de nombreux vins de bas de gamme ne prétendent plus être du vin mais des « boissons issus de fruits ». C'est une manœuvre pour éluder l’accise : Pour un faux vin à 13 % qui couterait 500 bahts la bouteille, on aurait 50 bahts de taxe (10 %) et 14 bahts d'accise soit 64 bahts Nous ne parlons ni des alcools forts ni des cigarettes.

 

 

(17) Voir le site : http://wineandabout.com/business/fruit-appearing-shelves/

 

(18) « Le Tocsin, organe de la lutte viticole » du 26 mai 1907, quelques mois avant la grande révolte.

 

(19) « Les annales coloniales » du 2 juin 1936.

 

 

 

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11 juin 2020 4 11 /06 /juin /2020 22:09

 

 

Il nous est apparu intéressant  de nous interroger sur la manière dont la littérature traditionnelle a été ressentie par les premiers érudits français alors qu’elle n’était le plus souvent faite que de traductions orales ou plus tardivement transcrite sur les manuscrits en feuilles de latanier  avant la diffusion de l’imprimerie sous le roi Rama IV alors essentiellement bouddhiste et avant qu'elle ne s’occidentalise au contact du monde extérieur.

 

 

 

 

Monseigneur Pallegoix.

 

Monseigneur Pallegoix fut de ces spécialistes, parmi tant d'Européens qui vécurent au Siam. « Il est un des rares qui prit la peine d'apprendre la langue et la littérature siamoises et qui voulut que cette peine se métamorphosât en joie profonde  pour ceux qui un jour ou l'autre, mettraient à profit ses connaissances philologiques et historiques » dira avec un peu d’emphase Léon de Rosny.

 

 

 

Sa première recension de la littérature thaie date de sa « Grammatica linguae thaie » publiée en 1850 en latin, alors langue universelle du monde érudit (1).

 

 

Son premier dictionnaire quadrilingue « Dictionarium linguae thai » (thaï – latin – français- anglais) est de 1854. Sa « Description du royaume thaï ou Siam » est de la même année, plus accessible puisqu’écrite en bon français (2).

 

 

Le prélat nous donne  quelques spécimens de prose et de poésie dont le « Pater » en langue thaie, « accompagné d'une traduction interlinéaire, afin de donner une légère idée du style siamois ».

 

En ce qui concerne la littérature dite populaire, il ne nous donne qu’une fable sans malheureusement d’indication d’origine ni dans le temps ni dans l’espace, probablement venue d’un Jataka. Nous pourrions la retrouver chez Esope ou La Fontaine sans en changer une virgule (3).

 

Ces ouvrages n’échappèrent pas aux curieux du Siam puisqu’ils leur permirent d’avoir enfin un accès facile à la langue.

 

La Loubère, pourtant curieux de tout et ayant quelques connaissances de la langue ne nous renseigne malheureusement pas sur cette littérature.

 

 

A 371- INTRODUCTION À LA LITTÉRATURE TRADITIONNELLE SIAMOISE PAR LES PREMIERS ÉRUDITS FRANÇAIS.

Léon de Rosny

 

 

 

En 1869, Léon de Rosny,  ethnologuelinguiste, et orientaliste, qui connait la langue aussi bien que le prélat dont il fut l’ami, pose la question dans le chapitre consacré à la littérature siamoise de son ouvrage «  Aujourd'hui que les presses de l'Imprimerie impériale viennent de publier un grand dictionnaire de la langue thaï ou siamoise : l'étude de cet idiome se présente dans des conditions favorables qui fixeront sans doute la sollicitude de quelques savants. Toutefois les orientalistes se demandent encore s'il existe au Siam une littérature d'une valeur quelconque, et si elle n'est pas réduite tout au plus à de médiocres traductions d'ouvrages bouddhiques » (4).

 

Il nous décrit la littérature siamoise avec  tous les genres  représentés : « L'histoire générale et la chronique,  la législation, la géographie descriptive, les ouvrages didactiques, les traités de médecine et d'histoire naturelle, les livres d'astrologie et d'astronomie, les romans historiques et mythologiques, les romans de mœurs et les contes, les drames et les comédies nous y apparaissent comme quelques-uns des genres les plus cultivés et les plus propres à exciter la curiosité des orientalistes ».

 

Nous y trouvons au premier chef la présence massive de la littérature religieuse (5). Si l’élément fondamental du bouddhiste siamois, le Tripitaka ou Trai Pidok selon Monseigneur Pallegoix a été analysé par L. de Millioué, grand orientaliste et conservateur du Musée Guimet  (6), il n’a sauf erreur, jamais été traduit en français et une opération de traduction en anglais a débuté en 1982, avec 41 volumes à ce jour sur 100 prévus. Nous ignorons si ce fut un succès de librairie. Une traduction partielle en 43 volumes avait été publiée en 1900 sous l’égide de  T.W. Rhys Davids (7).

 

 

Ces 3683 volumes, nous dit Rosny, sont ce qui subsistent des 84.000 livres de la loi bouddhique, épaves d’un naufrage.

 

Pour le reste, il nous est difficile de ne pas suivre Rosny quand il dit non sans bon sens « Il est hors de doute qu'un grand nombre de ces ouvrages n'ont pour nous qu'un faible intérêt ».

 

En dehors des ouvrages religieux, Rosny fait référence aux livres d’histoires « dont la plupart sont émaillés de légendes merveilleuses qui les placent à  une égale distance de la chronique et du conte populaire ».

 

Il poursuit « Dans le domaine de la littérature légère, les Siamois possèdent une grande quantité de romans, la plupart composés en vers et presque tous plus ou moins saturés de bouddhisme »  

 

 

 

Le journaliste et explorateur Octave Sachot qui a manifestement une mauvaise connaissance de la langue, écrit en 1874. Nous le citons car il fut journaliste à la mode sous le Second Empire.

 

Il insiste sur la surabondance de la littérature sacrée et la pauvreté de la littérature profane (8).

 

 

Louis Finot

 

Nous retrouvons la présence massive de la littérature religieuse canonique ou extra canonique dans la littérature laotienne – mais le Siam est également concerné – dans les monumentales recherches effectuées par Louis Finot en 1917 sur la littérature de notre ancienne colonie (9). Il se penche aussi sur la littérature profane, contes, légendes et romans. Il en analyse et résume un grand nombre. Sa connaissance parfaite des langues lao et siamoise le conduisent à être critique sur la forme, négligences dans le style et dans la versification pour les pièces en vers. C’est évidemment un terrain sur lequel notre incompétence est totale.

 

 

Il définit les protagonistes dont la présence est ressassée à l’infini :

 

Le héros principal est un prince jeune et beau, amoureux souvent volage. C'est naturellement un jeune prince. Il combat et triomphe, avec l'aide d'armes magiques dont l’a parfois doté Indra. C’est le plus souvent un bodhisattva (พระโพธิสัตว์), l’un des avatars de Bouddha dans ses existences antérieures même s’il ne respecte pas toujours scrupuleusement les préceptes d’un  bon bouddhiste.

 

 

Le saint ermite, le rusi (ฤๅษี) est un magicien rompu aux sciences occultes qu’il enseigne au héros et auquel il fournit un arsenal magique : cheval volant, armes merveilleuses, etc. II recueille aussi les petites filles abandonnées, qui se trouvent là juste à point pour devenir les amantes ou les épouses du jeune prince.

 

 

Le yak (ยักษ์). Mâle ou femelle, c’est l’ennemi, Doté de pouvoirs magiques, il vole dans les airs, prend toutes les formes possibles, bestiales ou humaines. Il est aussi muni d’armes enchantées. Il est le mal et correspond toutes proportions gardées aux ogres de nos contes de fées.

 

 

Indra (พระอินทร์) est le deus ex machina. Il sauve les situations compromises, ressuscite les morts, répond au premier appel soit par l’intermédiaire d’un rusi soit par le simple envoi d’une flèche.

 

 

L'héroïne est toujours belle, aimante et fidèle mais pas toujours. Elle est souvent courageuse.

 

 

Les kinnarï (กินรี) sont des créatures célestes femelles bonnes et souvent dévergondées.

 

 

Le Garuda (ครุฑ) est évidemment omniprésent.

 

 

Ces histoires connaissent toujours une heureuse fin après des aventures souvent répétitives : courses et poursuites sur un cheval volant, rendez-vous, enlèvements, séparations, luttes contre les yaks ou contre les pères irrités, femmes perdues et retrouvées,  morts et résurrections, réunion générale et bonheur universel.

 

Notons que le bouddhisme (ou le brahmanisme) reste omniprésent et que ces belles histoires prennent souvent la forme d’un Jataka ou proviennent de l’un d’entre eux.

 

Reste à savoir ce qu’il est advenu des montagnes de texte sur feuilles de latanier inventoriées et analysées par Finot dans tout le Laos il y a plus d’un siècle ?

 

 

Claudius Madrolle

 

Dans son guide touristique de 1926, il nous dit « La littérature siamoise est assez abondante. Avant le contact avec l'Europe, la littérature classique comprenait des ouvrages religieux (traduction et commentaires des Écritures bouddhiques), et des œuvres profanes : poésie, théâtre, romans épiques, traités techniques, trahissant une forte influence hindoue. L'ouverture du pays à la civilisation européenne a beaucoup contribué à répandre, avec l'imprimerie, le goût de la lecture. A Bangkok, les imprimeries sont nombreuses et prospères; la presse locale comprend une dizaine de quotidiens et une vingtaine de revues en Siamois » (10).

 

 

Auguste Pavie

 

Nous effectuons un bref retour en arrière dans le temps car il mérite une mention spéciale. Nous avons consacré plusieurs articles à ce personnage hors du commun, explorateur (prétendument) aux pieds nus qui a donné à la France au détriment du Siam les territoires du Laos français (11).

 

Le récit de sa mission de 1879 à 1896 occupe onze épais volumes tous assortis de cartes et de remarquables illustrations mais son premier souci est la littérature.

 

 

Si le premier  tome est intitulé « exposé des travaux de la mission » le suivant – est-ce un  choix intellectuel – est intitulé « ÉTUDES DIVERSES – I - RECHERCHES SUR LA LITTÉRATURE DU  CAMBODGE, DU LAOS ET DU SIAM ».

 

 

Ses recherches effectuées entre 1879 et 1885 après les marches du jour étaient pour la mission la distraction du soir. Ainsi recueillit-il avec l’aide des membres de la mission, quelques-uns de ces contes dans des versions plus ou minois similaires lao, khmères et thaïes soit par tradition orale soit par quelques écrits. S’il ne parle ni ne lit aucune de ces langues, il bénéficie de plusieurs interprètes et ses traductions ont pour but « de faire œuvre de vulgarisation et de montrer sous un jour plus exact des populations extrêmement intéressantes ». Nous  constatons dans les trois contes dont il donne une traduction française tout à la fois l’imprégnation bouddhiste et la possibilité qu’ils soient la réminiscence d’une réalité historique transformée et embellie au cours des siècles.

 

Nous retrouvons en particulier l’histoire qu’il intitule « les douze jeunes filles » que nous connaissons (12). Nous en retrouverons le héros, Phra Rothsen dans une autre vie et dans une autre histoire, le narrateur le présente comme un ancien roi et bodhisattva tombé amoureux d’une belle princesse qui doit subir de nombreuses épreuves avant de gagner sa main.  Nous vous la conterons bientôt.

 

Notons que Pavie ne néglige pas l’histoire de la fondation légendaire du Laos et du Siam, le mythe de Khoun Bourôm (13), puisqu’il lui consacre à cette littérature historique un très long chapitre dans le volume suivant du récit de la mission (14).

 

 

Reprochons en toute courtoisie à Pavie de ne faire aucune référence à Monseigneur Pallegoix. Pavie était franc-maçon et fonctionnaire de la république anticléricale, Rendre hommage au premier français ecclésiastique s’étant intéressé à la langue, à l’écriture et à la littérature siamoise était probablement au-dessus de ses forces mais c’était un libre penseur qui avait la foi en la mission civilisatrice de la France !

 

L'étude de la littérature siamoise resta longtemps un sujet  entièrement neuf en Europe  et probablement aussi en Thaïlande. Le premier ouvrage qui lui fut consacré est de P. Schweisguth et date de 1951 (15).

 

 

Plus récente, une thèse bilingue sous forme d’anthologie de Duang Kamol. Elle reçut l’hommage d’une préface de par S.A.R. la Princesse Galyani Vadhana, sœur de feu le roi Rama IX (16).

 

 

Nous disposons en outre d’une liste récente des œuvres littéraires thaïes traduites en français (17). C’est peu de  chose mais la littérature populaire n’en est pas absente : Contes et légendes dont nous avons donné de fort modestes exemples (18).

 

Il ne faut pas oublier que la traduction du thaï au français n’est pas aisée et qu’en outre les textes anciens – pour ceux qui ont été transcrits-  le sont dans une langue qui n’est pas facile d’accès (19).

 

Ne citons qu’un exemple, la compilation traduite en anglais des « Chroniques royales d’Ayutthaya », des textes qui s’étalent entre 1680 et 1855, par Cushman et Wyatt, nous les avons citées d’abondance, sur un peu plus de 550 pages, représente 20 ans de travail.

 

 

 

NOTES

 

(1) Ces deux ouvrages sont le fruit  d’un diaire ...occupé par 20 ans de recherches en sus de son apostolat. Le dictionnaire comporte in fine un chapitre 28 intitulé  « Catalogus praecipiorum librorum linguae thai » (catalogue des principaux ouvrages de la langue thaïe). Quelques dizaines de pages donnent une liste d’abord d’ouvrages d’histoire, de médecin, d’astrologie et une autre toute aussi longue des livres sacrés du bouddhisme, 3683 volumes essentiellement en pali mais dont il donne le titre transcrit en caractères thaïs.

 

(2) « La collection des livres sacrés des Thaïs s’appelle Trai Pidok (พระไตรปีฎก) qui signifie les trois véhicules qui servent à nous faire traverser la grande mer de ce monde. Elle se divise en trois séries, à savoir phravinai (พระวิฬน-règles), phrasut (พระสูตร - sermons et histoires), phrabaramat  (พระบะระมัฎ - philosophie). Elle forme un total de quatre cent deux ouvrages et trois mille six cent quatre-vingt-trois volumes. Tous ces ouvrages sont composés en langue bali mais un grand nombre ont été traduits en langue thaïe soit les originaux, soit les traductions, sont écrits en caractères cambodgiens, et l'on regarderait comme un manque de respect et une sorte de profanation de les écrire avec les caractères communs et vulgaires. Les livres sacrés  sont très répandus, puisque la plupart des pagodes en ont la collection plus ou moins complète.

 

 

Quant aux ouvrages de littérature profane, il y en a environ deux cent cinquante dont plusieurs sont d'une haute importance, tels que :

 

Annales des royaumes du nord : 3 volumes.

Annales des rois Sajam : 40 volumes.

Différents codes des lois : 38 volumes.

Ouvrages de médecine : 50 volumes.

Ouvrages d'astronomie et d'astrologie : 25 volumes.

Annales chinoises : 12 volumes.

Ouvrages philosophiques : 80 volumes.

Annales des Pégouans : 9 volumes.

Lois et coutumes du palais : 5 volumes.

Les autres ouvrages sont des histoires, contes, romans, comédies, tragédies, poèmes épiques, chansons, etc. Les romans sont presque toujours en vers; un seul forme quelquefois de dix à vingt volumes je ne crois pas exagérer en disant que leur littérature profane, tant prose que poésie, comprend plus de deux mille volumes. Il est probable  qu'à l'époque de la ruine de Juthia, où tout le pays a été bouleversé et saccagé, il s'est perdu grand nombre d'ouvrages dont les anciens se rappellent les noms et qu'on ne peut retrouver nulle part.

 

Selon Monseigneur Pallegoix, la version actuelle des Trai Pidok ne daterait que de l’année bouddhiste 2345 (1802). « Elle fut composée par d'illustres docteurs qui la corrigèrent ensuite avec le plus grand soin et la rédigèrent d'après les livres sacrés ».

 

(3) « La fortune s'évanouit par une trop grande avidité, et l'avidité conduit à la mort. Il y avait un chasseur qui se promenait tous les jours et tuait à coups de flèches les éléphants pour nourrir sa femme et ses enfants. Un jour, qu'il parcourait les forêts, il lança une flèche sur un éléphant qui, percé par le trait et excité par la douleur, se précipita sur le chasseur pour le tuer. Mais le chasseur s'enfuit et monta sur un nid de fourmis blanches sur lequel restait une vipère qui mordit le chasseur. Celui-ci irrité tua la vipère. L'éléphant le poursuivait (parce que le venin de la flèche avait pénétré jusqu'au cœur), tomba et mourut près du nid de fourmis. Le chasseur mourut aussi du  venin de la vipère mais son arc était encore tendu dans ce lieu. Alors un loup qui cherchait de la nourriture arriva dans cet endroit en voyant cela se réjouit beaucoup Cette fois, dit-il, me voilà très riche, il m'arrive une très-grande fortune. Je mangerai cet éléphant au moins pendant trois mois, je me nourrirai de l'homme pendant sept jours, je mangerai le serpent en deux fois; mais pourquoi laisser la corde de l'arc pour qu'elle se perde en vain ? Il vaut mieux la manger maintenant pour apaiser d'abord ma faim. Ayant ainsi médité, il mordit la corde celle-ci étant rompue, l'arc se détendit, frappa et brisa la tête du loup qui périt sur-le-champ ».

 

(4) « Variétés orientales, historiques, géographiques, scientifiques, biographiques et littéraires », à Paris en 1869.

 

 

(5) « Les ouvrages bouddhiques tiennent évidemment une très large place dans la littérature thaïe : l'on pourrait même dire que la presque totalité des livres qui la composent a été rédigée sous l'inspiration de la puissante doctrine de Çakya-mouni ».

 

(6) « Le Bouddhisme dans le monde – origines – dogmes – histoire », paru en 1893 et « Bouddhisme » paru en 1907

 

 

(7) Nous n’avons rencontré qu’une petite partie de ces textes sacrés, les Jataka qui sont le récit canonique des 547 existences anciennes de Bouddha antérieurement à sa montée vers le Nirvana, traduits en anglais et partiellement en français. Nous leur avons consacré deux articles :

A 276 - LES JATAKA BOUDDHISTES (ชาดก) ONT-ILS MIGRÉ VERS LE CHRISTIANISME ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/10/a-276-les-jataka-bouddhistes-ont-ils-migre-vers-le-catholicisme.html

A 287- LES JATAKAS BOUDDHISTES ONT-ILS MIGRÉ VERS LES FABLES D’ÉSOPE ET CELLES DE LA FONTAINE ?

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/11/a-287-les-jatakas-bouddhistes-ont-ils-migre-dans-les-fables-d-esope-et-celles-de-la-fontaine.html

 

 

Ce sont les immenses « trois corbeilles » la seconde  compte cinq parties, dont la dernière, le Khuddakanikâya (ขุททกนิกาย) se divise en  quinze recueils.  Les Jataka ne forment que le dixième de ces quinze recueils. Ce livre est certainement le plus populaire de la littérature bouddhique, parce qu'il est le plus accessible, une sorte de recueil de contes moraux, faciles à lire et à la portée de toutes les intelligences. Cependant ils ne sont  pas n'importe quel conte : ce sont le récit de l'une des 547 existences antérieures de Bouddha, récit fait par le Bouddha lui-même dont l'omniscience s'étend à la connaissance complète des choses du passé. Sa construction est toujours la même : Une introduction de temps et de lieu - le récit lui-même donné comme ayant été recueilli de la bouche même du Bouddha – La morale de l’histoire - et enfin  une quatrième partie qui est une identification des personnages du récit avec le  Bouddha, quelqu'un ou quelques-uns de ses contemporains. Sa construction est toujours la même : Une introduction de temps et de lieu - le récit lui-même donné comme ayant été recueilli de la bouche même du Bouddha – La morale de l’histoire - et enfin  une quatrième partie qui est une identification des personnages du récit avec le Bouddha, quelqu'un ou quelques-uns de ses contemporains.

 

Les 547 Jatakas canoniques n’ont fait l’objet que de très partielles traductions en français. Elles l’ont été en anglais et numérisées au terme de ce qui fut probablement un  travail de Romain :

http://www.sacred-texts.com/bud/j1/index.htm              

http://www.sacred-texts.com/bud/j2/index.htm

http://www.sacred-texts.com/bud/j3/index.htm

http://www.sacred-texts.com/bud/j4/index.htm

http://www.sacred-texts.com/bud/j5/index.htm

http://www.sacred-texts.com/bud/j6/index.htm

 

 

(8) Né en 1824, Sachot, personnalité incontournable du second Empire,  collabora à la Revue Britannique, l'Athénɶum français, la Revue contemporaine, la Correspondance littéraire, la Revue européenne et la Patrie. Il ignorait manifestement tout de la langue donc de la littérature puisqu’il nous apprend ( ?) qu’elle s’écrit de droite à gauche !

 

Dans  « Pays d’’extrême orient – Siam- Indochine centrale – Chine- Corée » publié à Paris en 1874, il écrit «  La littérature est, de l'aveu général, pauvre et dépourvue d'intérêt. Elle consiste en chansons, en romans et en quelques chroniques. Au point de vue de l'imagination, de la force et de la correction, on la dit de beaucoup inférieure à celle des Arabes, des Persans et des Hindous. Il n'existe de composition en prose que les lettres ordinaires. Il n'y a pas de drames réguliers ; ce qui en tient lieu sont des pièces bâties sur des romans et dans lesquelles les acteurs tirent leurs rôles de leur propre fonds et s'arrangent de manière à convertir le sujet en un dialogue présentable. C'est principalement à la littérature sacrée que les Siamois attachent de l'importance. La langue consacrée à la religion est, comme dans les autres pays  bouddhistes, le Bali ou Pâli ... Cette langue est la même qu'à Ceylan et dans tous les royaumes de l'Inde transgangétique. Or, les compositions littéraires qui se rencontrent dans tous les pays bouddhistes, paraissent peu différer les unes des autres ; mais les caractères graphiques de Ceylan sont si peu semblables à ceux dont on se sert en Siam, que les manuscrits bali de l'un des deux pays ne sont pas faciles à déchiffrer pour les prêtres de l'autre ».

 

(9) Louis Finot « Recherches sur la littérature laotienne »  In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 17, 1917. pp. 1-218.

 

(10)  « INDOCHINE DU SUD - De Marseille à Saigon : Djibouti. Ethiopie. Ceylan. Malaisie. COCHINCHINE  - CAMBODGE - BAS-LAOS -SUD-ANNAM -  SIAM » à Paris, 1926.

 

(11) Voir en particulier nos articles

25. « Les relations franco-thaïes : Vous connaissez Pavie ? »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-25-les-relations-franco-thaies-vous-connaissez-pavie-66496557.html

25.2 « Les relations franco-thaïes : Pavie Écrivain »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-25-2-les-relations-franco-thaies-pavie-ecrivain-66496928.html

136. « Auguste Pavie. Un destin exceptionnel. (1847-1925) »

http://www.alainbernardenthailande.com/article-136-auguste-pavie-un-destin-exceptionnel-1847-1925-123539946.html

 

(12) Voir nos articles.

A 271 « พระสุธน - มโนราห์ - L’HISTOIRE DE PHRA SUTHON ET DE MANORA – UNE LÉGENDE POPULAIRE DE LA THAÏLANDE

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/08/a-271-l-histoire-de-phra-suthon-et-de-manora.html

A 272 «  พระรถเส่น - เมรี - L’HISTOIRE DE PHRA ROTSÉN ET DE MÉRI : LA PRÉCÉDENTE VIE DE PHRA SUTHON ET DE MANORA – UNE LÉGENDE POPULAIRE DE LA THAÏLANDE » .

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/08/a-272-l-histoire-de-phra-rotsen-et-de-meri-la-precedente-vie-de-phra-suthon-et-de-manora-une-legende-populaire-de-la-thailande.html

Le volume II des comptes rendus de la mission de Pavie a fait l’objet d’une édition en 1903 sous le titre «  Contes populaires du Cambodge, du Laos et du Siam ». L’ouvrage a été superbement rédité en 2016.

Notons la publication en 2014 du livre « Légendes du Laos », un recueil de contes traditionnels dont la traduction française a été assurée en particulier par notre ami Jean-Michel Strobino. Nous y retrouvons la version lao de Phra Suthon et Manora sous le nom de « Sithon et Manola ». 

 

(13) Voir notre article A 363  « LE MYTHE DE KHOUN BOURÔM OU L’ORIGINE COMMUNE DES THAÏS ET DES LAO » :

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/03/a-363-le-mythe-de-khoun-bourom-ou-l-origine-commune-des-thais-et-des-lao.html

 

(14) « ÉTUDES DIVERSES – II - RECHERCHES SUR L’HISTOIRE DU CAMBODGE, DU SIAM ET DU LAOS »

 

 

Pavie réussit à obtenir les « Chroniques du Laos » échappées de l’incendie d’une pagode en février 1887 à Luang-Prabang avec l’accord du vieux roi Ounkam  qui s’était pris d’amitié pour lui.

 

 

(15) « Etude sur la littérature siamoise », Paris, 1951.


(16) « Florilège de la littérature thaïlandaise = มาลัยวรรณกรรม » publié à Bangkok en 1988.

 

(17) « INVENTAIRE DES OEUVRES LITTÉRAIRES THAÏES TRADUITES EN FRANÇAIS » par Gérard Fouquet, décembre 2017

 

(18) Voir nos articles:

A 271- พระสุธน - มโนราห์ - L’HISTOIRE DE PHRA SUTHON ET DE MANORA – UNE LÉGENDE POPULAIRE DE LA THAÏLANDE

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/08/a-271-l-histoire-de-phra-suthon-et-de-manora.html

A 273 - ขุนช้าง ขุนแผน - UNE OEUVRE MAJEURE DE LA LITTÉRATURE THAÏE : KHUN CHANG - KHUN PHAEN OU L’HISTOIRE DE PHIM, « LA FEMME AUX DEUX CŒURS ».

 

(19) Les traducteurs ne sont pas nombreux, l’idéal rarement réuni serait un binôme de deux natifs. Pas de masculin, pas de féminin, pas de singulier, pas de pluriel, pas de déclinaison, pas de conjugaisons, utilisation systématique des prénoms à la place des pronoms personnels, absence de majuscule,  absence de séparation des mots dans la phrase ...  Selon le contexte, mais ce n’est pas toujours évident,  le terme นักศึกษา peut signifier un étudiant, une étudiante, des étudiants, des étudiantes  (exemple tiré de l’article de Suthisa Rojana-anun dans le bulletin de l’association thaïlandaise des professeurs de français, n° 131, année 39 de janvier–juin 2016)

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4 mai 2020 1 04 /05 /mai /2020 22:52

 

Toutes les sociétés ont leur mythe fondateur précédant leur histoire. Nous avons déjà parlé de cette légende qui attribue aux Thaïs et aux Lao une même origine, celle de la courge de Dien Bien Phu (1). Khoun Bourôm  fut l'unificateur des Thai et l'ancêtre fondateur du royaume de Luang Prabang, il dirigea la migration des Thaï de la Chine vers les plaines du Siam et du Mékong, Ce héros est associé à un mythe lié à la cosmogonie lao retraçant la naissance du monde. Envoyé sur terre par le roi du Ciel, son père, pour gouverner les hommes, il y est présenté comme un organisateur, un éducateur et un dispensateur de la prospérité. Devenu vieux après avoir dispersé  son peuple, il partage ses biens et son domaine entre ses sept fils qui, après sa mort, partent chacun fonder un royaume dans la péninsule indochinoise.

 

 

Pas plus que pour le Siam ancien, nous ne sommes dans l’Histoire. Paul Le Boulanger qui connait le mythe écrivait en 1930 « La présente étude n'a pas la prétention de dissiper l'épais brouillard qui voile et qui voilera longtemps le passé du Lan-Xang, aussi longtemps que les chroniques laotiennes n'auront pu être dépouillées de leurs légendes et de leurs invraisemblances chaotiques » (2).

 

Il est fort bien connu des Thaïs sous le nom de nithan khun borom  (นิทานขุณบรม) « la légende de Khun Borom » qui fait tout à la fois l’objet d’ouvrages d’éruditions...

 

 

et d’éditions illustrées à destination des enfants.

 

 

Précisons qu’en thaï contemporain, notre source est le Dictionnaire de l’Académie royale, khun est un « haut personnage » et borom, un adjectif, « le meilleur ».

Nous avons par ailleurs accueilli dans nos pages nos amis de l’Association Internationale des collectionneurs de timbres du Laos, Jean-Michel Strobino et Philippe Drillien dont la revue Philao enlève à la philatélie son caractère de marotte pour en faire une revue d’érudition illustrée sur le Laos.

 

 

Sa présidente, Dominique Geay-Drillen, épouse de Philippe a rédigé pour la revue une série d’articles sous le titre « Les liens entre rites et mythe d’origine » (3). Dans le premier elle nous dit « Le mythe de Khoun Bourôm, après l’épisode du déluge, retrace la venue sur terre du héros éponyme, fils du roi du Ciel. De trois courges sorties des narines d’un buffle va naître le peuple Lao. Avec les différents thên (dieux) envoyés par son père, il aménage et civilise le territoire, le Muang Thên. Une liane surgie d’un étang vient perturber la prospérité du royaume et les deux vieillards Pou Gneu et Gna Gneu vont couper cette liane. Par leur geste, ils font le sacrifice de leur vie. Un culte aux ancêtres va naître de ce fait. Avant sa mort, Khoun Bourôm lègue son territoire à ses sept fils, l’aîné Khoun Lô hérite du territoire de Louang Prabang, future capitale royale du pays »

 

Nous lui sommes redevables d’un mémoire de master intitulé

 

« COMMENTAIRE SUR LE MYTHE LAO DE KHOUN BOURÔM »

 

Nous avons tenté avec son amicale autorisation d’en faire une synthèse. Il est d’une grande densité, appuyé sur une impressionnante bibliographie et de multiples références textuelles. Ceux d’entre vous qui souhaiteraient approfondir le sujet en trouveront le texte intégral numérisé sur le site :

https://www.academia.edu/37834606/Commentaire_sur_le_mythe_Lao_de_Khoun_Bour%C3%B4m

 

 

QUELQUES OBSERVATIONS PREALABLES :

 

Dominique Geay-Drillien nous donne des explications sur la transcription qu’elle a choisie parmi beaucoup d’autres (Khoun Bourôm - Khoun Boulôm ou dans des écrits anglais Khun Bulôm ou Khun Burôm). Ces divergences tiennent à l’absence de système de romanisation officiel du lao. Si nous utilisons en principe le système de romanisation officiel du thaï qui donne khun borom c’est parce que nous sommes en Thailande, mais il est en phonétique anglaise. Les textes originaux sont écrits en lao ou en écriture ancienne appelée tham (4).  

 

 

En écriture lao contemporaine :

est transcrit par elle Khoun Bourôm qui a le mérite de ne pas être une transcription à l’anglaise et d’être une excellente transcription française.

 

De même encore, l’auteure nous indique préférer le terme Lao plutôt que celui de Laotiens pour nommer les habitants du Laos. Le mot « laotien » est une création des français du XIXe siècle, n’est utilisé ni par les chercheurs ni par les habitants du Laos (5).  Conformément à la règle, les noms et noms propres Lao seront écrits sans « s » au pluriel.   

 

Avant de parler de "laotiens", on parla d'abord de "laociens" !

 

Carte de la collection Drilien  :

 

 

EN INTRODUCTION

 

Dominique Geay-Drillien  nous rappelle encore  que « l’histoire  ancienne du Laos repose sur peu de documents, la plupart ayant disparu en raison de détériorations dues au climat, aux incendies ou encore aux conflits. En effet, plusieurs grandes villes ont été pillées voire rasées par les peuples voisins. Un épais brouillard voile donc encore le passé lointain du pays, laissant une place privilégiée aux récits mythiques. La période légendaire de l’histoire du Laos débute par le mythe de Khoun Bourôm. Ce mythe ne contredit pas l’histoire de la péninsule indochinoise, il constitue même une allusion à l’arrivée des envahisseurs dans le Laos oriental. Le point de départ de cette étude repose sur le fait que les mythes Lao ont été très peu étudiés en histoire des religions. Déconsidérés par les historiens, ils sont pourtant riches d’enseignements et servent de support à la culture Lao. S’intéresser à la mythologie du Laos, c’est aussi tenter de comprendre les comportements religieux de son peuple ».

 

 

C’est bien là l’originalité et l’intérêt de son étude qui est à notre connaissance la seule étude universitaire contemporaine – au moins en français –, il en est d’autres en anglais (6) - sur la légende de ce mythique ancêtre.

 

LES SOURCES

 

Citons Dominique Geay-Drillien  « L’histoire de Khoun Bourôm est connue à travers deux sources distinctes. D’une part, les Annales du royaume de Louang Prabang et d’autre part le Nithan Khoun Bourôm, dont il existe autant de versions que de provinces du Laos. Le texte des Annales est traduit par Charles Archaimbault. Les travaux d’Archaimbault sont reconnus par la majorité des spécialistes...Parlant des versions des Annales et de celle du Nithan, Archaimbault relève qu’aucun de ces textes ne peut être daté précisément (7).

 

« Cette séquence (celle du déluge)  est spécifique au texte des Annales. On ne parle pas du déluge dans les Nithan ».

 

« Le texte est référencé E 11 et se trouvait dans la Bibliothèque du Vat Prakêo à Vientiane. Les travaux d’Archaimbault sont reconnus par la majorité des spécialistes ; le texte est visiblement le plus ancien et sa traduction est considérée comme fiable par ces mêmes spécialistes. De plus le texte est le plus complet même s’il est par endroits parcellaire ; Archaimbault l’a reconstruit en s’appuyant sur d’autres textes plus récents »

 

 

LE TEXTE

 

Avant de nous pencher sur l’analyse qu’en fait  Dominique Geay-Drillien lisons-donc le texte de cette légende dans une version qui semble la plus solide. Elle est celle donnée par C. Archaimbault en 1973 (8). Elle est plus longue que celle de Paul Le Boulanger qui ignore l’épisode du déluge (2). Il faut évidemment lire ce texte en faisant abstraction si faire se peut de nos esprits trop cartésiens comme nous le ferions en lisant la « Chanson de Roland » :

 

 

«  O disciples, fils et frères ! Dans les temps passés, les anciens Lao, les vieux qui connaissaient la tradition, racontaient une légende qu’ils nous ont transmise ainsi : Dans les temps reculés, terre, herbe, ciel et thên existaient. Tous les phi et les hommes se rendaient sans cesse visite. Il existait alors trois grands khun nommés : Pu Lang S’oeung, Khun K’an et Khun K’et, qui régnaient en ce bas monde, vivant de la pêche et des travaux de la rizière. Les thên firent savoir à tous les hommes que, lorsque les habitants du monde d’en bas prendraient leur repas, ils devraient avertir les thên, leur faire signe. Au moment de déjeuner et de dîner, ils devraient avertir les thên. S’ils mangeaient de la viande, ils devraient offrir une partie de l’animal aux thên. S’ils mangeaient des poissons, ils devraient leur en offrir une brochette. Mais les hommes n’écoutèrent pas les thên. Malgré trois avertissements, les hommes désobéirent. Les thên alors provoquèrent une inondation qui submergea le monde d’en bas et détruisit tout ; le sable vola jusqu’au ciel, tous les hommes disparurent. Pu Lang S’oeung, Khun K’et et Khun K’an comprirent que les thên étaient furieux à leur égard. Ils construisirent un radeau à l’aide de perches sur lequel ils élevèrent une maison en bois, un toit. Sur ce radeau, ils firent monter leurs femmes et leurs enfants, et l’eau les entraîna vers le haut, vers le royaume céleste, là-bas. Ils allèrent rendre hommage au roi des thên qui leur demanda : « Que venez-vous faire ici dans mon royaume ? En détail, ils relatèrent au thên les événements qui étaient survenus.  A deux ou trois reprises, déclara le roi des divinités, je vous ai avertis de respecter le ciel, les thên. Respectez-les, vous ai-je dit, et vous vivrez vieux, respectez vos maîtres et vous vivrez longtemps. Vous ne m’avez pas écouté, tant pis pour vous !  Sur ce, le roi des thên leur donna l’ordre d’aller demeurer avec Thên Lo.

 

 

 

A partir de ce moment, les eaux diminuèrent puis laissèrent place à la terre ferme. Les trois khun allèrent rendre visite au roi des thên et lui déclarèrent : Nous ne pouvons vivre dans le monde d’en haut, nous ne pouvons courir dans le ciel, nous demandons à aller demeurer dans le monde d’en bas, dans le monde dont le sol est plat, là-bas. Le roi des thên leur fit don d’un buffle aux cornes courtes, émoussées, et les renvoya dans le monde d’en bas. Ils vinrent s’établir à Na Noi Oi Nu et dès lors, pour vivre, cultivèrent les rizières avec leur buffle. Trois ans plus tard, ce buffle creva. Ils laissèrent la dépouille de l’animal à Na Noi Oi Nu.  Peu de temps après, une liane surgit des naseaux du buffle crevé. Quand elle se fut développée, elle donna naissance à trois fruits qui étaient gros comme ces paniers où l’on dépose le riz des semences. Quand les courges furent mûres, les hommes naquirent en leur sein, telle la Nang Asangno qui naquit dans le calice d’un lotus et fut élevée par un ermite. Tous ces hommes se mirent à pousser des cris stridents à l’intérieur des courges. A ce moment, Pu lang S’oeung fit rougir un foret à l’aide duquel il perça les cucurbitacées. Par le trou ainsi foré, des hommes sortirent en se bousculant. Comme, par cette ouverture, serrés les uns contre les autres, ils s’échappaient avec peine, Khun K’an, avec un ciseau, perça un second trou grand et large par où, durant trois jours et trois nuits, un flot humain s’écoula. Les courges demeurèrent vides.

 

 

Les hommes qui étaient sortis par le trou foré se répartirent en deux groupes : les T’ai Lom et les T’ai li ; ceux qui étaient sortis par le trou pratiqué au moyen du ciseau constituèrent trois groupes : les T’ai Loeung, les T’ai Lo et les T’ai K’wang. Dès lors Pu Lang S’oeung leur apprit à cultiver les raïs, les rizières et à tisser pour vivre. Il les apparia en maris et femmes et leur indiqua comment construire leurs demeures. Ces hommes et ces femmes engendrèrent une multitude de garçons et de filles. Pu Lang S’oeung conseilla aux enfants de chérir leurs parents, de les nourrir, de respecter les vieillards, les personnes âgées. Longtemps plus tard, quand leurs parents moururent, ils les pleurèrent et leur firent des obsèques, conformément aux indications de Pu Lang S’oeung. « Ceux qui sont issus de l’ouverture pratiquée au moyen du ciseau, incinérez-les, leur dit ce dernier, élevez ensuite une maisonnette dans laquelle vous déposerez leurs ossements lavés et polis et où, chaque jour, vous irez leur offrir des mets. Ceux qui sont issus du trou foré, enterrez-les et recouvrez leur tombe d’une maisonnette où, quotidiennement, vous leur présenterez des offrandes. Si vous ne pouvez pas y aller, déposez riz et alcool sur un autel en bambou tressé, dans la pièce d’honneur de votre domicile, et conviez vos parents défunts au repas. Tous ceux qui, nés dans les courges, étaient sortis par le trou percé au moyen du ciseau étaient des T’ai, tandis que ceux qui étaient sortis par le trou foré étaient des Kha. Les uns et les autres n’étaient que les serviteurs et les sujets des trois khun.

 

 

Tous ces hommes alors proliférèrent, ils devinrent nombreux comme les grains de sable, comme les gouttes d’eau, mais ils ne pouvaient être gouvernés. C’est en vain que Pu Lang S’oeung et Khun K’an leur donnaient des conseils, ils n’obéissaient point. Les trois khun montèrent alors demander un roi au grand thên qui chargea Khun K’lu et Khun K’ong de cette fonction. Ces khun ne firent pas régner la prospérité, car chaque jour ils buvaient et s’enivraient. Le peuple était malheureux mais ils ne s’en souciaient point. Khun K’et et Khun K’an rapportèrent ces faits au roi des thên qui rappela les deux khun dans le royaume céleste. Le roi des thên nomma alors un monarque vertueux Khun Bulom, (son fils). Quand Khun Bulom eut reçu l’ordre du roi des thên, il descendit avec une multitude de personnes dans le monde d’en bas, le monde dont la surface est bien unie, et s’installa à Na Noi Oi Nu dans le Muang Thên. Parmi les hommes sortis des courges, les savants devinrent les courtisans de Khun Bulom, les niais et les ignorants constituèrent la masse qui vécut du travail des champs. S’entretenant avec les khun qui l’avaient accompagné, Khun Bulom leur dit : « Comment ferons-nous pour nourrir et vêtir tous ces êtres ? Auparavant, le roi des thên délégua Khun K’ong et Khun K’lu pour gouverner tous les hommes, mais les deux khun ne purent régner et le thên les rappela dans le monde d’en haut, les fit revenir dans le monde céleste. C’est alors qu’il nous donna l’ordre de descendre gouverner, mais, à la vue de ces hommes nombreux comme les grains de sable, comme les gouttes d’eau, nous nous prenons à songer : « Comment ferons-nous pour les vêtir, pour les nourrir ? Envoyons Khun S’oeung auprès du roi des thên ! »  Khun S’oeung alla saluer le roi des thên et lui exposa la situation. Le roi des thên envoya alors Thên têng et P’its’anukukan procéder à l’aménagement du territoire. Thên Têng indiqua aux hommes les époques où ils devaient cultiver les raïs, les rizières, cultiver le riz, les légumes, les fruits et tous les tubercules comestibles ... Quant à P’its’anukukan, il enseigna aux hommes à forger des coupe-coupe, des couteaux, des pioches, des bêches et toutes sortes d’instruments ; il leur apprit à tisser cotonnades et soieries, à s’habiller et il leur indiqua les mets qu’ils devaient manger. Thên Têng donna alors à Khun Bulom, roi du monde d’en bas les conseils suivants : « il faut que les T’ai K’wang dépendent de Khun K’wang, que les T’ai Li dépendent de Khun Li, que les T’ai Loeung dépendent de Khun Loeung, que les T’ai Lom dépendent de Khun Lom, que les T’ai Lô dépendent de Khun Lô. Désormais, si les habitants du monde d’en bas mangent de la viande, qu’ils offrent une patte de l’animal aux thên. S’ils mangent du poisson, qu’ils en offrent une brochette aux thên […]. Le jour h’uang,  les hommes ne doivent pas travailler. Les jours kot et kap du premier mois, les jours tao et h’uai du deuxième mois, tous les êtres humains doivent interrompre leurs travaux : ils ne doivent pas couper les branches des arbres avec des coupe-coupe, ni abattre les arbres à la hache, ils ne doivent pas aller chercher du bois de chauffage, ni puiser de l’eau. Ils ne doivent ni piler, ni vanner. Si ces prescriptions sont observées, vous régnerez en paix. » Après avoir donné ces conseils à Khun Bulom, à ses ministres et à tous les hommes, Thên Têng, en compagnie de P’its’anukukan, partit faire son rapport au roi des thên : « Nous avons tous deux, déclara-t-il, terminé l’aménagement du monde terrestre et inculqué notre enseignement aux hommes. » « Leur avez-vous procuré tous les instruments qui leur permettront de se divertir, les chants et les danses ? » demanda le grand thên. « Nous ne leur avons point enseigné ces techniques, répondit Thên Têng. Le roi des thên chargea alors Sik’ant’ap’at’evadalas’a de descendre en ce monde apprendre aux hommes à fabriquer des gongs, des tambours, des cymbales, des flûtes, des orgues à bouche et tous les instruments de l’orchestre. Après qu’il eut enseigné aux hommes le chant et toutes les variétés de danses, Sik’ant-ap’at’evadalas’a regagna le monde d’en haut et fit un rapport au roi des thên qui déclara :  Dorénavant, il ne faut plus que les hommes nous rendent visite. De notre côté, nous ne devons plus leur rendre visite.  Sur l’ordre du roi des thên, le grand et solide pont qui faisait communiquer les deux mondes fut coupé. Désormais les phi et les hommes ne purent plus se rendre visite. Khun Bulom qui gouvernait ce royaume terrestre n’était point encore parvenu à faire régner la prospérité quand une liane nommée Khao Kat jaillit, funeste présage, d’un étang nommé « Kuwa » et s’éleva à une hauteur de [cent mille yojanas. Elle couvrait de son feuillage tout le territoire qu’elle plongeait dans l’ombre. A Muang Thên, le soleil demeurant invisible, le froid régnait. Les travaux des champs étaient voués à l’échec. Khun Bulom donna l’ordre aux habitants de couper cette liane, mais ils lui répondirent qu’il s’agissait là d’une plante extrêmement maléfique qu’ils ne pouvaient couper. Deux vieux époux, nommés Thao Nyoeu et Thaon ya, s’engagèrent alors à couper cette liane.

 

 

Si nous périssons, dirent-ils, que tous les hommes nous fassent des offrandes. Avant de faire quoi que ce soit, avant de manger quoi que ce soit, qu’ils nous appellent, ensuite qu’ils agissent, qu’ils mangent ! » Tous les hommes promirent de respecter cette prescription : « C’est parfait, dirent-ils, nous vous appellerons avant d’agir, avant de manger. » Sur ce, les deux vieux, une hache sur l’épaule, allèrent couper la liane. Ils travaillèrent durant trois mois, trois jours. La liane alors s’abattit et les deux vieux périrent victimes de leur acte. Toutes les personnes leur présentèrent des offrandes et les invitèrent en disant : «  Nyoeu kin ». Devenus « Phi Seua Muang », c'est-à-dire génies protecteurs, les deux vieux mangèrent les mets sacrificiels ainsi qu’ont coutume de le faire tous les génies et, dès lors, tous les habitants du Lan S’ang, comme marque distinctive, employèrent cette interjection « Nyoeu » avant toute tâche et tout repas. Le territoire devint un grand et vaste royaume auquel les hommes donnèrent le nom de Muang thên car il avait été fondé par les thên descendus du ciel. Khun Bulom fit régner la prospérité dans le pays. Les Lao labouraient les rizières et semaient le riz tandis que dans les montagnes les Kha faisaient des brûlis. Les uns et les autres gagnaient bien leur vie. Longtemps après Khun Bulom eut sept fils. De Nang Et Khêng, il eut d’abord Khun Lô, Nyi Phalan, Chu Song ; ensuite il eut trois fils de Nang Nyommap’ala : Sai Phong, Ngua In,  Luk Kom. Nang Et Khêng lui donna un septième fils : Chet Chuang.  Quand ses sept fils furent en âge de régner, Khun Bulom remit à chacun d’eux un fragment des défenses de l’éléphant précieux qui venait de périr, ainsi qu’une partie du trésor que lui avait donné son père le roi des thên avant qu’il ne quittât les cieux. Après avoir partagé ainsi ses biens, Khun Bulom indiqua à ses enfants les royaumes qu’ils devaient fonder : Khun Lô régnerait sur Muang S’va, Nyi Phalan sur le pays des Ho, Chu Song sur l’Annam, Sai Phong gouvernerait le pays de Nyeun, Ngua In serait roi du Siam, Chet Chuang enfin monterait sur le trône du pays P’uon. Le partage des territoires ainsi effectué, il exhorta ses fils au respect des frontières tracées. « Si l’un d’entre vous, poussé par la cupidité, l’envie, fait franchir à ses soldats, à ses éléphants, à ses chevaux, les frontières du souverain voisin, s’il porte le fer dans le territoire d’autrui, conquérant villes et villages, qu’il périsse et ne puisse réaliser ses desseins ! S’il plante des arbres, qu’il meure avant l’apparition des fruits ! S’il plante du rotin, qu’il meure avant que les tiges n’aient jauni ! Que sa vie soit terne et malheureuse ! S’il cultive la rizière, que la foudre le frappe ! S’il regagne sa demeure, que le tigre le dévore ! S’il voyage par eau, que les génies ophidiens de la grandeur d’une pirogue le dévorent ! S’il voyage par voie de terre, que les tigres de la grandeur d’un cheval le dévorent ! Que le royaume du frère aîné demeure celui du frère aîné, que le royaume du cadet demeure celui du cadet. Ne cherchez pas à vous nuire les uns les autres, à vous tourmenter. Ne vous querellez point… Peu de temps après avoir donné ces conseils à ses fils, Khun Bulom et ses deux épouses décédèrent. Les sept fils, après avoir juré de respecter les prescriptions de leur père, se dirent adieu et partirent fonder, chacun de leur côté, un royaume. Khun Lô l’aîné, descendant les eaux vertes de la Nam U, parvint à Muang S’va que gouvernait un prince Kha descendant de Khun S’va, l’ancêtre de la dynastie qui avait donné son nom au territoire. Khun Lô chassa l’aborigène, monta sur le trône et fonda une chefferie qui devait durer jusqu’à nos jours sur le royaume de Luang Prabang.

 

Ces cartes de Paul Le Boulanger (6)  montent l'expansion des principautés laos :

 

 

Dominique Geay-Drillien pose la question de savoir s’il s’agit d’un mythe, d’un récit ou d’un discours étiologique ?

 

« Le texte de Khoun Bourôm est bien un récit qui raconte une histoire cohérente mettant en scène des êtres surnaturels (les thên) et des hommes »

« Le texte de Khoun Bourôm raconte et justifie une situation nouvelle, le monde a été modifié par les dieux pour faire naître une nouvelle humanité, une civilisation et un royaume. ....

 

Comme l’explique B. Malinowski, « le mythe n’est pas une explication destinée à satisfaire une curiosité scientifique, mais un récit qui fait revivre une réalité originelle » (9).

« En ce sens, le texte de Khoun Bourôm est bien un discours étiologique ».

 

Notre auteure décompose cette histoire mythique en plusieurs étapes :

« La première humanité et le déluge »     

 

 « Dans cette première section, une communication entre le ciel et la terre montre que les hommes et les dieux se rendent visite mutuellement. Le ciel et la terre ne sont pas encore des espaces disjoints et peuvent communiquer. Les dieux et les hommes franchissent les domaines au moyen d’un lien cosmique qui est un pont ; dans d’autres légendes, il s’agit d’un arbre, d’une échelle ou encore d’un pilier.... Le thème du déluge se retrouve dans de nombreux mythes de l’Asie Orientale et de l’Asie du Sud-est » (10). Le déluge est suivi d’un assèchement des sols, une régénération en quelque sorte. Les trois khoun retrouvent la terre ferme avec un buffle cadeau du roi des thên. Le roi des thên est souvent appelé Phagna Thên (roi du ciel).  Les khoun pourront à nouveau cultiver la terre et vivre de la culture du riz. Une deuxième chance leur est donnée ».

 

 

« La seconde humanité et l’échec de la mise en œuvre d’une organisation sociale ».

 

Après l’apparition de la courge magique et celle des trois Khun,  ceux-ci se révélèrent incapables de gérer l’humanité nouvelle, l’organisation sociale est un échec.

 

 

« Le don d’un roi et l’organisation politique du territoire »

 

« Le roi du ciel délègue divers dieux pour aider de nouveau à l’aménagement et à la civilisation du territoire. Ils transmettent leurs savoirs aux hommes pour leur apprendre à vivre ensemble et en autarcie grâce à l’apprentissage graduel de techniques et de connaissances spécifiques. On assiste de ce fait à un transfert de compétences. Tout ce que possède l’humanité est donc considéré comme un don des dieux.  Comme pour la séquence précédente, il semblerait que la civilisation sur terre ne puisse être que la réplique de la civilisation céleste puisqu’elle est initiée par les dieux eux-mêmes.

 

 

« Les ancêtres mythiques  - La succession de Khoun Bourôm et l’assise d’une dynastie royale d’origine divine»

 

Nous retrouvons l’aménagement du monde, sujet que nous avons abordé et probablement l’origine du culte des ancêtres largement répandu sur les deux rives du Mékong. (1).

 

 

« Khoun Bourôm aménage le monde et attribue un territoire à chacun de ses fils, ce qui contribue à faire des Lao des héritiers. Il envoie ses fils fonder des royaumes dans les régions où vivent des T’aï (les hauts plateaux t’aï du Vietnam, les Sip Song Pan Na dans le sud de la Chine, l’Etat chan en Birmanie, la Thaïlande et le Laos ce qui correspondrait aux frontières d’un très ancien royaume T’aï). Alors que son plus jeune fils fonde le royaume de Xieng Khouang dans la Plaine des Jarres, l’aîné, Khoun Lô, descend la Nam Ou, ravit la principauté de Meuang Sua à son souverain Kha et l’appele Xieng Dong Xieng Thong, qui deviendra plus tard Louang Prabang... »

 

 

Les conclusions de l’auteure :

 

Celle-ci nous indique que le « mythe de Khoun Bourôm s’insère dans une tradition de légendes communes à l’Asie du Sud-est dans lesquelles il a puisé de nombreux éléments : Il a intégré le déluge, clé du contrat social, présent dans presque toutes les sociétés de l’Asie orientale et de l’Asie du Sud-est. » ... Il inclut « la conception d’un âge d’or aux origines ; l’accident comme rupture et comme dégradation de l’harmonie originelle ; l’explication de la condition humaine actuelle »... « Le mythe de Khoun Bourôm se rapporte plus spécifiquement à l’origine de l’homme en société et à la fondation du premier royaume Lao. De cette fondation va naître la chaîne de filiation ininterrompue reliant le héros civilisateur Khoun Bourôm jusqu’aux derniers souverains du Laos... Le mythe de Khoun Bourôm se pose parfois en concurrent du récit historique : le présent du narrateur est consigné dans les Annales historiques de Louang Prabang. Il est probable que le mythe de Khoun Bourôm a été récupéré pour créer l’Histoire des origines du Laos... Il détermine l’identité ethnique du peuple Lao.

 

Mais quittons la légende pour entrer de plein pied dans l’histoire commune des peuples Thaïs et Lao.

 

Le mythe de Khoun Bourôm donne de précieuses indications sur la qualité de la structure politique des sociétés prébouddhiques d’Asie du Sud-est. Au sujet de la migration des T’aï, G. Coedès précise : « On parle parfois de « l’invasion des T’aïs », conséquence de « la poussée mongole » au XIIIème siècle. En réalité, il s’est agi plutôt d’une infiltration lente et sans doute fort ancienne, le long des rivières relevant de ce glissement général des populations du nord vers le sud, qui caractérise le peuplement de la péninsule indochinoise. Mais il est de fait que les environs de l’année 1220, peut-être à la suite de la mort de Jayavarman VII qu’on peut placer peu avant cette date, ont vu se produire une grande effervescence aux confins méridionaux du Yunnan. C’est vraisemblablement de la même époque que date la descente légendaire de Khoun Bourôm, l’arrivée massive des T’aïs par le par le Nam U sur le site de Louang Prabang » (11).

A 363 - LE MYTHE DE KHOUN BOURÔM OU L’ORIGINE COMMUNE DES THAÏS ET DES LAO.

Ce passé transfiguré échappe à la mémoire et le mythe restitue à travers une image folklorique les thèmes historiques de la naissance de l'organisation sociale des Lao, de leur migration vers le Laos et de l'établissement de leurs principautés le long du Mékong.

 

 

Mais sans entrer dans des considérations qui pourraient rapidement devenir d’un ésotérisme fuligineux sur la « tradition primordiale », comment ne pas faire le rapprochement entre le récit biblique de l’expansion de l’humanité après le déluge et le mythe de Khoun Bourôm ?

 

NOTES

 

(1)  Voir nos articles article  11 : « Origines des Thaïs ? Une courge de Dien-Bien-Phu ?» :

http://www.alainbernardenthailande.com/article-11-origines-des-thais-une-courge-de-dien-bien-phu-97767868.html   

Et (article du Capitaine Achard et de Philippe Drillien) :

A 358 « L’ARRIVÉE DU BOUDDHISME DE PART ET D’AUTRE DU MÉKONG ».

http://www.alainbernardenthailande.com/2020/03/a-358-l-arrivee-du-bouddhisme-de-part-et-d-autre-du-mekong.html

 

(2) Sous le titre réducteur « Histoire du Laos français » il a écrit en réalité l’histoire du Laos après avoir étudié  en particulier les manuscrits laotiens de la  Bibliothèque royale de Luang-Prabang,

 

Auguste Pavie donne une très longue description de l’histoire mythique du Laos mais elle ignore l’épisode du déluge (« HISTOIRE  DU PAYS DE LAN-CHHANG, HOM KHAO (MILLIONS D'ÉLÉPHANTS ET PARASOL BLANC) Luang-Prabang et Vieng-Chang  - RECHERCHES SUR L'HISTOIRE DU CAMBODGE, DU LAOS ET DU SIAM » 1898

 

 

 (3) Le premier publié dans le numéro 113 de la revue au 4e trimestre 2018 concerne « Le rituel associé à la fête des fusées ». Il est numérisé :

https://www.academia.edu/37789270/Les_liens_entre_rites_et_mythe_dorigine

 

 

Le suivant dans le numéro 114 du 1er trimestre 2019 sous le titre « Les liens entre rites et mythe d’origine - Le rituel associé à la course des pirogues», également numérisé :

https://www.academia.edu/38131919/rites_et_mythe_la_course_des_pirogues_au_Laos_.pdf 

 

 

 

suivant dans le numéro 115 du 2e trimestre 2019 sous le titre « Les liens entre rites et mythe d’origine  - Le rituel associé à la fête du T’at » également numérisé :

 

https://www.academia.edu/38962017/Rites_et_mythe_dorigine_le_rituel_associ%C3%A9_%C3%A0_la_f%C3%AAte_du_Tat?auto=download

 

 

 

La suivant dans le numéro 116 du 3 trimestre 2019 sous le titre  « Les liens entre rites et mythe d’origine - Le rituel associé au jeu de Ti-K’i » est aussi numérisé :

https://www.academia.edu/39766885/Le_jeu_de_Ti-Ki_et_ses_rites

 

 

Le suivant dans le numéro 117 du 4e trimestre 2019 sous le titre « Les liens entre rites et mythe d’origine - Le rituel associé aux Devata Luang : Pou Gneu et Gna Gneu » également accessible :

https://www.academia.edu/40559767/Le_rituel_associ%C3%A9_au_Devata_Luang_Pou_Gneu_Gna_Gneu

 

 

(4) Cette écriture qui était celle de l’Isan connaît un  certain renouveau ainsi que nous l’avons étudié !

A 304 « VERS UNE RENAISSANCE DE L’ANCIENNE ECRITURE ISAN ? »

http://www.alainbernardenthailande.com/2019/02/a-304-vers-une-renaissance-de-l-ancienne-ecriture-isan.html

 

 

(5) D’ailleurs en thaï, « laotien » se traduit par « khon lao » (คน ลาวpersonne lao) et en langue lao par le même mot. Initialement, il fut écrit « laocien » dans le Larousse du XIXe, dans les « Notes sur le Laos » d’Aymonier en 1885 ou dans sons « Voyage dans le Laos » de 1897 et dans le « dictionnaire français-laocien » de Monseigneur Cuaz de 1904)

 

 

(6) Citons en particulier celle - que nous n’avons pas consultée - d’un universitaire de Khonkaen, Souneth Phothisane, « The Nidan Khun Borom – translation et analysis » publiée en 1996.

 

(7) Charles Archaimbault mort en 2001 fut un pan entier de l'érudition sur l'Asie du Sud-Est incontournable pour quiconque s'intéresse à l'histoire du Laos ou à la culture lao. Un bel hommage lui a été rendu par Yves Goudineau in: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 88, 2001. pp. 6-16; La première rédaction écrite daterait selon Michel Lorillard du début du XVIe siècle (« Quelques données relatives à l'historiographie lao ». In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome  86, 1999. pp. 219-232;

 

(8) « Structures religieuses Lao (Rites et Mythes) », Vientiane, Ed. Vithagna, 1973.

 

(9) Référence de Dominique Geay-Drillien ;  « Cité par M. ELIADE dans Aspects du mythe, Paris, Ed Folio Essais n°100, 2001, p.34 ».

 

(10) Le déluge est effectivement un mythe répandu dans de nombreuses cultures autres qu’asiatiques. C’est aussi un des plus anciens. Ce mythe étiologique relate généralement des pluies catastrophiques et des inondations consécutives et a pour visée d'expliquer souvent l'origine de la violence. Il symbolise la colère, l'anéantissement et le chaos, mais aussi la survie et la renaissance. Ces phénomènes évoquent la colère divine. Toutefois cette gigantesque destruction n'est qu’une étape car elle inclut toujours la survie. C’est la fin d'une humanité, suivie de l’apparition d’une humanité nouvelle, symbole de la renaissance. Le meilleur exemple pour nous est celui de la Bible.

 

Comment ne pas constater l’étrange similitude entre le récit biblique et celui du déluge déclenché par les créatures célestes ?

 

 « Yaweh vit que la méchanceté des hommes était grande  sur la terre et que toutes les imagination s et les tendances de leur cœur n'étaient que mauvaises constamment; Et Yaweh se repentit d'avoir fait l'homme sur la terre et fut affligé en son cœur. Yaweh dit j’exterminerais de la face de la terre l'homme que j'ai créé depuis l'homme jusqu'aux animaux domestiques, jusqu’aux reptiles et jusqu'aux oiseux des cieux et je me repends de les avoir faits. Mais Noé trouvé grâce aux yeux de Yaweh ...»  (Genèse VI-5-8).

 

 

« Les fils de Noé qui sortirent de l’arche étaient Sem, Cham et Japhet...et c’est d’eux que vient la population de la terre.. » (Genèse VIII-18). Le premier serait considéré comme le père des Sémites, le second comme celui des Africains et le dernier celui des populations d’Eurasie.

 

 

Nous retrouvons le même récit dans le Coran (sourate XI, versets 25 à 48)

 

 

Les mythes du déluge sont-ils la mémoire d’un événement réel ? La question reste sans réponse. Une lecture littéraliste de la Genèse (7-6) date le Déluge de l'an 600 de la vie de Noé, soit, toujours selon la Bible, 1.656 ans après la création d'Adam et 2.348 ans avant la naissance du Christ.

 

(11) G. COEDES « Les Etats hindouisés d’Indochine et d’Indonésie », Paris, E de Broccard, 1964, pp. 346-347.

 

 

 

 

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19 février 2020 3 19 /02 /février /2020 22:59

 

L’humanité a connu une phénoménale révolution techno-linguistique avec l’apparition de l’écriture, il y a plus de 5300 ans, en Mésopotamie probablement et se trouve en passe d’en connaître une autre, l’automatisation du langage. L’humanité a ainsi connu les pictogrammes (อกษรภาพ), ces dessins que l’on  retrouve sur les parois des grottes comme à Phu Pan Noi (ภูพานน้อย) dans le district de Ban Phu (บ้านผื) de la province d’Udonthani (อุดรธานี) qui seraient datés de  3 ou 4000 ans, 

 

 

les idéogrammes (อกษรแทนความคิด) qui permettent d’entrer dans l’abstraction; on les trouve en Asie chez les Chinois, les Japonais et les Coréens.

 

 

Ils devinrent les hiéroglyphes (อีโรกลิฝ) des Égyptiens.

 

 

Vint ensuite le passage au cunéiforme, peut-être 4000 ans avant Jésus-Christ (อกษรรูปลื่ม).

 

 

Vinrent encore le démotique,

 

 

le hiératique

 

 

et le sémitique (เดโมติก -  อิราติก เซมิติก). Les Phéniciens créèrent ensuite leur alphabet (อกษรฟินิเซยีน) beaucoup plus élaboré et à l’origine de nos alphabets européens mais dont l’on peut penser – ce que font nombre de spécialistes - qu’il a pu déborder vers l’Asie aux Indes!

 

 

LES ORIGINES : LES ALPHABETS INDIENS?

 

L'alphabet brahmi  (อักษรพระหมี) et l’alphabet Kharoshti   อักษรขโรษี

 

L'alphabet brahmi a été utilisé pour la première fois à l'époque d’Ashoka le Grand entre 272-232 avant JC. Trouvé sur les «piliers d'Ashoka». Il contenait 64 caractères composés à la fois de consonnes et de voyelles.

 

 

A la même époque, l'alphabet Kharoshthi  fut utilisé dans le nord-est de l'Inde, mais dans un territoire plus restreint. Les formes du kharoshthi sont similaires à celles du Brahmi, mais ce dernier s’écrit de gauche à droite, tandis que le Kharoshthi s’écrit de droite à gauche. Ces deux écritures ont été utilisées jusqu'au 4e siècle de notre ère

 

.

L'alphabet brahmi  était utilisé dans le Nord, le centre et le  sud de l'Inde. La première utilisation enregistrée apparut au 3e siècle avant Jésus-Christ (342-243). Composé de consonnes et de voyelles il fut utilisé pour transcrire la  langue Prakrit (ภาษา ปรากฤ). Les inscriptions d’Ashoka le grand sont en écriture brahmi et en langue Prakrit. Cette dernière a ensuite évolué pour devenir la langue Makhot (ภาษา มคธ) puis le Pali. (ภาษา บาลี)

 

 

L’alphabet  Grantha (อักษรคฤนถะ)

 

Naturellement, l'alphabet brahmi a évolué en diverses formes compte tenu d’une longue utilisation et des longues distances entre les territoires de l’Inde. Le sud de l’Inde était plus spécialement attaché au Brahmi. Au nord, l’alphabet devint le Devanagari (เทวนาครี). Dans les régions du sud, elles prirent le nom d’alphabet Grantha (อักษรคฤนถะ) ou alphabet Pallava (อักษรปาละวะ). Le Devanagari s’écrivait sur papier, le Grantha et le Pallava sur les feuilles de palmier. L'alphabet brahmi devint l'alphabet Grantha sous l’ère du roi Narasimhavarman de l’Empire Pala au 6e siècle de notre ère (558-657). L’alphabet Brahmi assimilé au Pallava se répandit dans divers régions du sud de l’Inde et devint le lointain ancêtre du Tamoul, du Malayala, et du Cinghalais.

 

 

L’alphabet Devanagari (อักษรเทวนาครี)

 

L'alphabet brahmi a été diffusé et utilisé  dans le nord de l'Inde jusqu'au 9e ou 10e siècle de notre ère avant d’évoluer par l’intervention d’une ligne horizontale au-dessus des consonnes dans une forme différente de celle qu’il avait sous Ashoka le grand

 

 

Ce sont les inscriptions qui subsistent de l’Empire Gupta. 

 

 

Cette nouvelle forme est devenue l’alphabet Devanagari devenu ensuite l’alphabet indien actuel et a donné naissance au tibétain, au népalais et au cachemire. Il a été utilisé pour écrire le sanskrit dans les classes érudites de la société jusqu’au XVe siècle de notre ère.

 

 

L’alphabet Pallava (อักษรปัลลวา)

 

Ainsi, les alphabets anciens se développèrent  à partir du Grantha et du Pallava et furent plus largement utilisés dans le sud de l'Inde autour du neuvième au onzième siècle.

 

 

Ils se sont probablement ensuite transmis par la propagation religieuse des moines et des  brahmanes. Les premiers ensembles d'alphabet découverts en Thaïlande étaient enracinés dans le Grantha ou le Pallava. Plusieurs inscriptions en pierre, certaines portant une date, furent découvertes en particulier dans le site de Si Thep (ศรีทพ) dans la province de Phetchabun

 

 

...ou dans la province de Sa Kaeo (สระแก้ว) et sont datées des 6e ou 7e siècles. Elles sont en écriture Pallava mais tantôt en langage Sanskrit tantôt en langage Pali. Les découvertes épigraphiques dans d’autres provinces établissent qu’elles étaient en relation malgré leur éloignement. Le Pallava évolua vers ce que les érudits appellent le post-Pallava qui serait à l’origine de l‘ancien alphabet  môn (อักษรมอณโบราณ)

 

 

et de l’ancien alphabet khom  (khmer) khmer (อักษรขอมโบราณ) ?

 

 

LES DÉBUTS DE L’ALPHABET THAÏ  (อักษรไทย)

 

L’écriture thaie a été influencé par la culture du sud de l'Inde au vu d’éléments bouddhistes et brahmanistes et ce, avant la création de l'alphabet thaï unique. Les écritures du sous-continent indien furent les premières introduites en Asie du Sud-Est probablement au 4e siècle de notre ère. Ces écritures que l’on ne connaît que par l’épigraphie vont évoluer vers l'alphabet thaï du royaume de Sukhothai créé par le roi Sri Indrathit (ศรีอินทราทิตย์) vers 1238.

 

 

Le roi Ramkhamhaeng le Grand, (รามคำแหง) son fils et le troisième roi, aurait créé en 1283 l'ancien alphabet thaï appelé Lai Sue (อักษรไทยโบราณ: ลายสือ) basé sur les anciennes écritures khmère et môn et au vu des connaissances précédemment accumulées par ses scribes. Il n’y a pas à cette heure d’inscription antérieure à la datation de la stèle.

 

 

Mais l’attribution de l’invention de cette écriture unique à cette époque est tout à fait plausible. Avant la fondation du royaume de Sukhothai, les Thaïs n’avaient pas encore stabilisé leur territoire. Sukhothai fut leur premier royaume significatif. La fondation de ce royaume a de toute évidence nécessité une écriture unique. C’est en ce sens que les querelles sur l’authenticité de la stèle ne présentent guère d’intérêt sinon aucun. Elle est de toutes façons très proche de celle employée dans les d’autres inscriptions les plus anciennes de Sukhothai datant de la première moitié du XIVe siècle).

 

 

Les caractéristiques de l’alphabet de Sukhothai

 

Nous ne donnons que quelques précisions, la réalité est plus complexe.

 

Il comporte 39 consonnes. Les cinq qui manquent sont ณ ฑ ฒ ฬ  ฮ qui ne seront introduites que tardivement. Il comporte 12 voyelles simples et 8 diphtongues mais les voyelles comme aujourd’hui peuvent s’écrire de façon différente. Il n’y a que deux marques de tonalité, mai ek (ไม้เอก: อ่) et mai tho (ไม้โท: อ้) peut-être car la langue parlée à cette époque ne comporait pas cint tonalités comme aujourd'hui ?

 

Il n’y a que -à ce jour- cinq chiffres, 1, 2, 4, 5,7 et 0.

 

Il y a quatre types de lettres: consonnes, voyelles, chiffres et signes de tonalité.

 

Les consonnes, les voyelles et les chiffres ont la même taille, écrits sur la même ligne, tandis que les marques tonales sont placées au-dessus des consonnes.

 

 

 

L’évolution sous le roi Li Thai (ลิไทย)

 

Celui-ci régna de 1347 à 1368.  L’usage de l’écriture de Ramkhamhaeng le Grand se généralisa. Mais beaucoup d’utilisateurs de l’écriture restèrent attachés aux anciennes écritures khmers ou mon, qui plaçaient les voyelles à la fois devant, derrière, au-dessus et au-dessous des consonnes. Il leur fut difficile de passer à une écriture dans laquelle les voyelles et les consonnes étaient placées sur la même ligne. Le nombre des consonnes est le même avec parfois des différences de forme. Il y a toujours deux signes de tonalité seulement et 22 voyelles qui peuvent s’écrire sous des formes différentes.

 

On introduit enfin quatre lettres singulières directement venues du sanskrit, qui sont considérées grammaticalement comme des voyelles, l’une longue et l’autre courte  ( court et ฤๅ long – court et ฦๅ long) mais se prononcent selon des règles aussi complexes que précises dont nous allons parler plus bas.

 

 

La période d’Ayutthaya

 

Le royaume d'Ayutthaya fut établi vers 1350 par le roi U Thong (พระเจ้าอู่ทอง) alias Ramathibodi Ier (สมเด็จพระรามาธิบดีที่ 1). Il fut un royaume prospère avec une religion, des arts et une culture florissants, et une littérature en particulier. Le royaume d'Ayutthaya n'a pas créé d’écriture spécifique ayant  hérité sa culture du royaume de Sukhothai et de l'ancien alphabet du roi Lithai.

 

 

Cependant les formes alphabétiques peuvent varier jusqu’à se stabiliser sous le roi Narai oú elles deviendront le modèle de l'alphabet thaï utilisé par les  générations suivantes à la période Rattanakosin. Le royaume a duré de 1350 jusqu’à sa destruction en 1767. L’on voit toutefois apparaître les deux signes de tonalité manquant mai tri (ไม้ตริ อ๊)  et mai jattawa (ไม้จัตวา -  อ๋) (1). Les consonnes sont désormais 44. L’écriture est très similaire à celle du thaï contemporain.

 

 

La période Rattanakosin (รัตนโกสินทร์)

 

La dynastie est établie en 1782 par le roi Rama Ier. Elle a hérité de la culture de la période précédente et l'alphabet de la période d’Ayutthaya reste la règle mais l'alphabet khmer est utilisé pour les écrits bouddhistes en langue pali. On voit apparaître la liste actuelle des 32 voyelles. Avec l'essor du commerce avec l'ouest sous le règne du roi Rama III, de nombreux occidentaux, marchands et les missionnaires s’installèrent au Siam et en pratiquèrent la langue en particulier les Missionnaires évangélisateurs. En 1828 -l’événement est important sur le plan linguistique- le capitaine James Low écrit un livre de grammaire thaï intitulé «A Grammar of The Thai or Siamese Language» («Grammaire de la langue thaïe ou siamoise»). Elle est la première. Avant lui certes, Monseigneur Lanneau, arrivé au Siam en 1664 aurait été l’auteur d’un Dictionarium siamense et peguense et d’une Grammatica siamensis et bali, vraisemblablement de toute évidence destinés à promouvoir et faciliter l’apprentissage du siamois et du pâli mais ces ouvrages ont disparu.

 

 

En 1836, le Dr Dan Bleach Bradley, Missionnaire protestant, va publier dans son imprimerie des livres en langue thaïe avec une presse importée de Singapour. Le roi Rama III lui commande la publication de plus de 9 000 exemplaires de son décret sur l'interdiction de fumer l'opium. Les formes de l'alphabet thaï à cette période sont restées les mêmes que celles du début de la période Rattanakosin.

 

 

Le roi Rama IV

 

Après son long séjour au temple sous la robe safran, il monta sur le trône en 1851. Nous connaissons déjà son invention d’une écriture spécifique pour transcrire les textes religieux en pali, laquelle langue n’a pas d’écriture spécifique (2).

 

 

 

Comme son prédécesseur, il comprit l’usage qu’il pouvait faire de la presse à imprimer que Dan Beach Bradley avait apporté de Singapour en 1836.  Une fois sur le trône, il installa une presse dans le grand palais  pour imprimer et diffuser ses publications dans tout le royaume sous la forme de  feuilles volantes distribuées à tous les ministères et institutions de l’état et affichées dans les lieux publics» avec le souci que la bureaucratie ne puisse tirer avantage de l’ignorance du peuple. Cette espèce de «journal officiel» n’est pas notre sujet mais le roi publia une trentaine de décrets concernant l’usage de la langue thaï. Ainsi par exemple, réglementa-t-il l’usage des prépositions  suivantes: กับ, « avec » ; แก่ « pour »; แด่ « à »; แต่ «depuis » ; ต่อ «envers »; ใน « dans »; ยัง, « encore ». Ces traductions ainsi données sont basiques car elles peuvent varier en fonction du contexte, ainsi ยัง peut aussi signifier « pas encore ». Sans doute voulut-il donner à la langue thaïe les « definite grammatical rules » que James Low lui reprochait de ne pas avoir! «The Siamese have no definite grammatical rules; and, perhaps, from their holding a lower scale in civilization than the Chinese, they have not yet found it expedient to embody their language in a dictionary» («Les Siamois n'ont pas de règles grammaticales définies; et, peut-être, de par leur tenue dans la civilisation d'une échelle inférieure à celle des Chinois, ils n'ont pas encore trouvé opportun d'incarner leur langue dans un dictionnaire»). On reconnaît là l’incommensurable fatuité des missionaires ou colonisateurs anglicans contre laquelle s’est élevé Phya Anuman Rajadhon, qui manifesta sa réticence à l’égard d’une classification des mots de la langue thaïe selon les traditions issues de notre culture gréco-latine (3).

 

 

Mais cette culture n’était pas étrangère au roi puisqu’un  des professeurs de latin du jeune prince Mongkut ne fut autre que Monseigneur Jean-Baptiste Pallegoix lui-même !

 

 

Y a-t-il eu sous ce 4e règne d’autres innovations en matière d’écriture que celle de la création d’une écriture «aryenne» et le roi a-t-il créé de nouvelles consonnes? Nous lisons avec quelque intérêt dans Maspero Junior qui écrit en 1911 que deux consonnes et auraient été ajoutées «il y a une cinquantaine d’années pour la transcription des mots européens», ce qui situe cette création en 1861 (4). Ces deux consonnes sont, pour la première un doublon de la consonne régulière L (ล) et pour la seconde un doublon de la consonne régulière H (ห). Cette affirmation est irritante. Nous habitons tous deux la province de Kalasin dont le nom s’écrit au moins depuis sa fondation  en 1793 กาสินธุ์ à l’aide de cette lettre irrégulière. Par ailleurs et n’en déplaise à l’expert Maspero ces deux lettres sont bien  mentionnées dans la première grammaire de Low en 1828, pour reste de besoin dans la grammaire de Taylor qui est de 1842 («Brief grammatical notice of the siamese language»)

 

 

et enfin dans celle de Monseigneur Pallegoix en latin qui est de 1850 («Grammtica linguae thai»).

 

 

Le règne de Rama V

 

S’il n’y a pas eu – à notre connaissance du moins – d’innovation en matière d‘écriture sous ce règne qui s’écoula de 1868 à 1910, il fut celui du développement fulgurant de l’éducation ce qui entraîné évidement la publication d’ouvrages normatifs vernaculaires. Si en effet le dictionnaire de Low ou celui de Monseigneur Pallegoix sont destinés à l’apprentissage de l’écriture, ce n’est pas à l’intention des Siamois mais des étrangers.

 

En 1870, il avait fondé dans l’enceinte du palais une école destinée à ’enseignement des enfants de la famille royale et de la noblesse. Phraya Sunthorn Wohan (พระสุนทรโวหาร) alias  Noi Achayangkun (น้อย อาจารยางกูร) fut chargé de la rédaction de nouveaux manuels royaux pour l’enseignement de la lecture et de l’écriture. Nous lui devons les 6 volumes du Munbot Bapkit (มูลบทบรรพกิจ) publié en 1870 que l’on peut traduire par «fondements» (5).

 

 

Le département de l’éducation fut créé en 1887 et à l’instigation du Prince Damrong fut édité en 1888 un baep rian reo (แบบเรียนเร็ว) («manuel pour apprendre vite») qui permettait d’apprendre la lecture et l’écriture en un an ou un an et demi.

 

 

Il est toujours réédité sous des formes contemporaines plus attrayantes!

 

 

Notons toutefois pour respecter l’histoire que sous le règne du roi Narai et peut-être de sa plume - avait été publié un manuel appelé Chindamani (จินดามณี), probablement le premier, qui fut utilisé jusque sous le règne de Rama V (6).

 

 

Les tentatives du roi Rama VI.

 

Celui-ci, nous le savons, avait déjà envisagé une romanisation du thaï qui a donné lieu à de forts érudits échanges dans le Journal de la Siam Society (7).

 

Il en reste le système  de la "transcription du palais" et l romanisation officielle (Royal Thai General Système RTGS) dont nous avons longuement parlé (8),  est un pis-aller mais toutefois indispensable pour les retranscriptions des noms de lieux, même si elle est respectée de façon aléatoire. Elle est utilisée (et apparemment bien respectée) dans la transcription des noms propres sur les passeports en particulier. Elle a au moins le mérite de n’utiliser que les lettres de notre alphabet en évitant les diacritiques et autres signes cabalistiques.

 

Il est à l’origine de l’édition en 1927 du premier dictionnaire normatif thaï qui contient en son  introduction de solides explications sur le mécanisme de l’écriture (9).

 

 

Le roi – anglomane s’il en fut - tenta par ailleurs une nouvelle méthode d'écriture après avoir observé que dans l'écriture existante les consonnes étaient entourées de voyelles, devant, derrière, dessus, dessous, que certains mots n'étaient pas prononcés tels qu'ils étaient écrits, surtout les mots sans voyelles, ce qui rendait l’apprentissage de l’écriture difficile aux étrangers. Il voulut alors modifier l'alphabet en plaçant la voyelle derrière la consonne initiale, toutes deux sur la même ligne et créa de nouvelles formes de voyelle qui pouvaient être placés sur la même ligne que les consonnes. Les formes de consonnes et les marques de tonalités restèrent toutefois inchangées. Par ailleurs, c’est une difficulté majeure pour celui qui apprend l’écriture, elle ne sépare pas les mots entre eux mais seulement les paragraphes et les phrases mais sans signes de ponctuation:

 

lireunelanguequineséparepaslesmotsestuncalvaire

 

Il souhaita donc que, comme en anglais, un espace soit mis entre chaque mot. Cependant, ce nouveau style d'écriture ne fut jamais utilisé dans les documents officiels. Le Roi se livra à une enquête dans la presse pour connaître l’opinion des lecteurs. La réponse fut négative et la méthode ne fut pratiquement jamais utilisée.

 

 

Les tentatives du Maréchal Phibun.

 

Nous en avons parlé précédemment (2). Il s’agissait en réalité non pas de modifier l’alphabet mais de le simplifier. Parmi les 44 consonnes, pouvaient être éliminées celles qui faisaient - et font toujours – double sinon triple voire quadruple emploi, elles sont 13. Il y a par exemple 4 consonnes marquant le son th et quatre marquant le son s! Leur suppression n’interdirait pas l’écriture des 20 sons consonantiques fondamentaux avec celles qui sont conservées. Mais ces consonnes venues du sanskrit se retrouvent dans beaucoup de noms propres, noms de lieux en particulier eux-mêmes d’origine sanskrit. Les éradiquer aurait entraîné un gigantesque travail de réécriture de la géographie! Deux d’entre elles d’ailleurs avaient déjà disparu de la circulation mais sont toujours présentes dans les alphabets, en étant mentionnées comme obsolètes.

 

 

Parmi les voyelles, certaines font également double emploi par exemple le son qui s’écrit ไอ mais ใอ dans une vingtaine de mots seulement dont tous les petits thaïs continuent à apprendre la liste par cœur. Il a également souhaité la disparition de  ces étranges voyelles venus du sanscrit et ฤๅ et ฦๅ avec toutefois des sons consonantiques. Les deux dernières et ฦๅ ne se trouvaient déjà plus que dans des textes archaïques et se prononçaient lu court ou long. Par contre et ฤๅ malgré les souhaits du Maréchal ont la vie longue. ฤๅ avec le son long se prononce toujours ru. avec le son court se prononce non pas au gré des circonstances mais selon des règles bien  précises, ri, ru ou re. Le Maréchal considéra qu’il était beaucoup plus simple d’utiliser la consonne r (ร) en l’accompagnant d’une voyelle. Las! Les deux consonnes-voyelles et ฤๅ sont toujours présentes dans les abécédaires et se retrouvent dans des mots utilisés au quotidien (10). Elles sont également présentes sur les claviers de nos ordinateurs. Reste à savoir si l’on compte une faute d’orthographe aux petits thaïs qui utilisent la forme moderne au lieu de la forme sanskrite?

 

 

Le Roi Rama IX

 

Sans porter atteinte à l’écriture traditionnelle, celui-ci s’est intéressé à son informatisation à partir des années 80 et aux programmes de création de fontes fontastic et ressource editor. Ces programmes lui ont permis de concevoir des polices thaïes et anglaises de différentes tailles, incluant la police Bhubing (แบบภูพิงค์) et la police Chitralada (แบบภจิตรลตา). Elles ne sont apparemment pas dans le domaine public.

 

 

Notons surtout que l’écriture a parfaitement passé le cap de l’informatisation dans le dernier quart du XXe siècle. Le fait qu’elle ne comporte pas de majuscules double évidemment les possibilités d’enregistrement des glyphes.

 

Notons encore, ce qui est à mettre à l’actif des informaticiens locaux, qu’ils ont résolu les difficultés de segmentation. C’’est un challenge: Le nom de la  ville de Bangkok qui n’est que pour les imbéciles le plus iong nom d’une ville au monde réagit à merveille au compteur de mots des traitements de texte les plus courants (11).

 

On peut toutefois noter une certaine tendance à la simplification, citons-en quelques exemples significatifs:

 

Les chiffres dits arabes sont utilisés de préférence aux chiffres thaïs d’origine sanskrite ce qui est un peu dommage car ils sont lourds de symboles: le zéro (Sun  -  ศูนย์) noté sur les claviers par le signe qui diffère de notre 0 est le symbole du néant philosophique. Le chiffre un (๑) symbolise la spirale qui conduit à l’infini. Les chiffres traditionnels subsistent dans de nombreux documlents officiels et - ne croyez pas que les Thaïs les ignorent  - dans les établissements qui pratiquent deux tarifs, celui pour les touristes - chiffres arabes - et celui pour les autochetones, chiffres thaïs. Ils sont nombreux. 

 

Nous trouvons souvent utilisés dans la presse en particulier les signes de ponctuation occidentaux mais toujours sans séparation des mots.

 

Un exemple amusant enfin: certaines syllabes se terminent par une consonne écrite qui ne doit pas être prononcée. Elle est alors surmontée d’un signe appela «karan» qui s’écrit en thaï การันต์ soit karan(t), le t final est surmonté du signe qui le tue! On trouve souvent, dans la presse en particulier, la dernière consonne surmontée de karan purement et simplement éradiquée comme dans การันต์!

 

Ne croyez pas que l’apprentissage de cette écriture soit un  chemin de croix! Lunet de la Jonquières écrivait en 1904 en parlant des idéogrammes chinois  «Il faut, disait M. Kleczkowski,  professeur de chinois à l’École des langues orientales, de trois à quatre années d'étude journalière pour apprendre les quatre mille caractères qui constituent le premier bagage littéraire d'un étudiant ... Ceux qui sont appelés à se servir de la langue thaï ont, à mon avis, un   intérêt de premier ordre à apprendre tout d'abord l'écriture propre du dialecte qu'ils voudront étudier. L'étude des écritures thaï (et des écritures cambodgiennes) ne présente pas de pareilles difficultés. Quelques jours de travail suffisent pour en comprendre le mécanisme, et un ou deux mois pour déchiffrer passablement les imprimés et les manuscrits soignés. Le matériel phonique de ces langues est  très complet et très approprié; à quoi sert de le remplacer par un autre moins  parfait? Apprenons les dialectes thaï comme nous apprenons l'allemand, le grec, le russe, l'arabe, etc., en commençant tout simplement par étudier leur écriture propre» (12).

 

 

LES ORIGINES?

 

D’où vient donc l’écriture thaïe contemporaine? Elle est avec évidence une forme évolutive de celle utilisée à Sukhothai à la fin du XIIIe ou au début du XIVe siècle

 

 

et nous pouvons suivre cette évolution au fil des siècles. Tout comme le français écrit au XIIIe siècle diffère quelque peu de celui de Voltaire ou d’Anatole France ! L’origine de cette écriture archaïque, celle de Rama Khamhaeng ou celle des de Li Thai reste incertaine. La thèse officielle la considère comme une dérivation directe de l’écriture khom, c’est-à-dire khmère archaïque et d’une écriture mône?  Celles-ci dérivaient-elles directement ou indirectement des écritures d’origine indienne l’Asie en usage dans l’Inde du Sud du IIIe au Ve siècle de notre ère? Dans un premier temps, ces écritures n’étaient utilisées que pour noter le sanskrit et furent aux siècles suivants utilisées par les langues locales.

 

Et celles-ci ont-elles été inspirées directement ou indirectement par les écritures du Moyen-Orient?

 

Des érudits dont il nous est difficile de nier les compétences ont vu ou cru voir de singulières similitudes entre les alphabets indiens et l’alphabet grec archaïque issu lui-même de l'ancêtre commun de toutes les écritures alphabétiques, l'alphabet phénicien qui aurait été introduit par voie de mer bien avant la venue d’Alexandre-le-grand aux Indes à l’époque oú celles-ci auraient été régulièrement visitée par la flotte marchande du roi Salomon qui régna de 970 à 931 avant Jésus-Christ. Cette thèse trouva naturellement des contradicteurs résolus tout autant d’ailleurs que la réalité des voyages du dit Salomon (13).

 

 

La transition avec l’écriture de Sukhothai du XIIIe ou du XIVe siècle reste inconnue   et la porte est donc encore ouverte à toutes sortes d’hypothèses.

 

La question ne pourrait être résolue que par les découvertes archéologiques à venir, découvertes d’inscriptions sur des matériaux solides (pierre, métaux). Les premiers textes ont sans doute été rédigés sur des feuilles de latanier que l’on ne peut raisonnablement espérer trouver.

NOTES

 

(1) Ces deux signes de tonalité ont probablement été introduits pour permettre la transcription avec le bon ton de mors d’importation, probablement chinois?

 

(2) Voir notre article A 352 «อักษร​อริยกะ - LE ROI RAMA IV CRÉE L’ALPHABET ARIAKA – L’« ALPHABET DES ARYENS » – POUR TRANSCRIRE LES TEXTES SACRÉS DU PALI».

 

(3)  Phraya Anuman RAJADHON «The Nature and Development of the Thai Language» the Fine Arts Department, Bangkok, 1954, L’ouvrage est numérisé : finearts.go.th/parameters/search/หนังสืออิเล็กทรอนิกส์/book/104-the-thai-language-no10/2-2013-01-26-21-11-08.html

 

(4) Henri Maspero «Contribution à l'étude du système phonétique des langues thaï»  In : Bulletin de l’École française d'Extrême-Orient. Tome 11, 1911. pp. 153-169.

 

(5) L’ouvrage est numérisé»:

http://www.finearts.go.th/nakhonsithammaratlibrary/component/smilebook/book/27.html

(6) Voir de Jean Philippe BABU «L’influence de la tradition grammaticale gréco-latine sur la grammaire du thaï» publié en 2007 et numérisé sur le site https://www.academia.edu/

 

(7) Voir notre article 165 «Le Roi Rama VI et la romanisation du thaï»:  http://www.alainbernardenthailande.com/article-165-le-roi-rama-vi-et-la-romanisation-du-thai-125174362.html

 

(8) Voir notre article A 91 «La romanisation du thaï ?» http://www.alainbernardenthailande.com/article-a91-la-romanisation-du-thai-114100330.html

 

(9)  Voir notre article A 204 «LE DICTIONNAIRE DE L’ « INSTITUT ROYAL » AU SERVICE DE LA LANGUE THAÏE, DU BON SENS … ET DE LA POLITIQUE :

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/11/a-204-le-dictionnaire-de-l-institut-royal-au-service-de-la-langue-thaie-du-bon-sens-et-de-la-politique.html

 

(10) Voir notre article « NOTRE DICTIONNAIRE » : B – LE NOM DE BANGKOK N’EST PAS LE PLUS LONG NOM D'UNE VILLE AU MONDE .

http://www.alainbernardenthailande.com/2018/06/notre-dictionnaire-b-le-nom-de-bangkok-n-est-pas-le-plus-long-nom-d-une-ville-au-monde.html

114 mots nous dit Word, vous pouvez vérifier!

กรุงเทพมหานครอมรรัตนโกสินทร์มหินทรายุธยามหาดิลกภพนพรัตน์ราชธานีบุรีรมย์อุดมราชนิเวศน์มหาสถานอมรพิมานอวตารสถิตสักกะทัตติยะวิษณุกรรมประสิทธิ์.

 

(11) Citons simplement rudou la saison qui s’écrit toujours ฤดู, angkrit anglais que l’on continue à écrire อังกฤษ. Il y en a beaucoup d’autres exemples.

 

(12) «Dictionnaire français-siamois, précédé de quelques notes sur la langue et la grammaire siamoises», 1904. Son analyse de l’écriture sur une trentaine de page est remarquable et complète et en permets l’apprentissage aussi bien sinon mieux que des méthodes contemporaines.

 

(13) J. Halévy «Résumé d'un mémoire sur l'origine des écritures indiennes»  In: Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 28 année, N. 2, 1884. pp. 214-223;

 

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12 février 2020 3 12 /02 /février /2020 22:03

 

Le Nuat, l’art millénaire du massage thaï, a été inscrit le jeudi 12 décembre 2019 à Bogota au Patrimoine immatériel de l'UNESCO. Un événement  que nous ne pouvons que saluer, tant cet art est en effet important dans la culture thaïlandaise et est aujourd'hui réputée et pratiquée dans le monde entier. Une  occasion pour nous d'en savoir plus sur son histoire, son enseignement, sa thérapeutique, ses différentes fonctions, sa place dans la société thaïlandaise.

 

 

Il est convenu de rappeler que le Nuat (นวด – prononciation « nouat ») a été importé d’Inde il y a environ 2500 ans par des médecins et des moines bouddhistes, et qu'il s’est longtemps transmis oralement, de maître à élève, dans les temples puis les familles, et que son histoire est une partie intégrante de la culture thaïlandaise. Son usage se développa aussi bien parmi les paysans qui souvent le soir, après les travaux dans les rizières  aimaient se faire masser qu'à la Cour. Mais il faut attendre la décision de Rama 1er (1784-1809 ) pour que  l‘ensemble des connaissances existantes concernant le massage soit recueilli et  la création  de la première école de médecine du Royaume par Rama III (1824-1851), « pour que  les techniques de massage traditionnel soient préservées, avec sa décision, lors de la rénovation de wat Phrachetuphon ou Wat Pho (วัดพระเชตุพน​หรือ​ -  วัดโพธิ์) à Bangkok, 

 

 

 

 

..de faire graver et exposer à la vue du public des dizaines d’inscriptions et de peintures murales concernant des traités divers de médecine, massage, astrologie, etc, et en 1831, de faire compiler les  savoirs anciens relatifs aux massages thérapeutiques avec soixante représentations de figures marquées de points de pression et de les exposer dans les petits pavillons situés au nord du Wat Phrachetuphon, autour du Mahachedi (stupa ou reliquaire principal). (In Nicolas REVIRE et M.L. Pattaratorn CHIRAPRAVATI,  Cf. (1))

 

 

 

Annabel Vallard (chercheur et anthropologue au CNRS) confirme que « La fonction d'enseignement a, jusqu'à la fin du XIXe siècle et aux réformes de l'enseignement scolaire du roi Chulalongkorn (1868-1910), toujours été l'apanage des monastères et du sangha bouddhique, ce, depuis la fondation des royaumes tai au Xe siècle.

 

 

 

Dans ce contexte et sous l'impulsion du roi Rama III fut entreprise, en 1836, la compilation des savoirs relatifs aux arts anciens et aux sciences recensés dans le royaume. Cette collection fut gravée dans la pierre puis installée dans l'enceinte du wat Pho qui devint ainsi, la première «université» de Thaïlande et le dépositaire du savoir encyclopédique de cette époque dans des domaines aussi variés que l'histoire, la religion, la géographie politique, la rhétorique, la poésie, la peinture et bien sûr, la médecine. De son passé de centre du savoir et d'enseignement relatif à la médecine, le wat Pho conserve les vestiges sous la forme de stèles présentant des textes et diagrammes qui concernent tout à la fois la thérapeutique (dont les massages), les restrictions diététiques ou la pharmacopée, et des sujets variés comme l'accouchement, la pédiatrie ou la variole. (...) Aujourd'hui encore, le temple accueille en son sein plusieurs centres d'enseignement (cours de méditation, école bouddhique, terre-pleins présentant les plantes médicinales du royaume, éléments d'architecture reproduits par les étudiants des beaux-arts, etc.), auxquels s'ajoute évidemment l'École de massage traditionnel.» (2)

 

 

 

La création de l’école de massage traditionnel au temple du Bouddha couché (Wat Pho) de Bangkok, en 1962, va diffuser cette technique peu à peu en Thaïlande et en Occident, où aujourd’hui les salons de massage thaïlandais prolifèrent. On peut mesurer son ampleur en sachant que cette école  du wat Po forme  5 à 10.000 élèves, moitié thaïs, moitié étrangers chaque année, et que plus de 200.000 étudiants y ont été formés et exercent aujourd'hui dans 145 pays. Le massage thaïlandais est devenu une institution en Thaïlande qui est pratiqué dans les villes et les villages, dans de nombreux temples, les gares, les plages, et de nombreux autres lieux,  faisant ainsi partie intégrante de la vie locale. Il est aussi considéré comme un traitement thérapeutique à part entière, dispensé dans plusieurs centaines d'hôpitaux du royaume.

 

 

 

On peut se demander et s'étonner que nous n'ayons pas encore traiter ce sujet  après 880 articles consacrés à la Thaïlande mais  on peut penser que nous le considérions alors comma un sujet sulfureux étant donné que le massage thaïlandais est associée pour beaucoup de touristes occidentaux aux massages à caractère sexuel, comme le confirme l'ethnologue Nathalie Becquignon: « Parmi les nombreuses pratiques de médecines traditionnelles, il en est une qui prête a peu d'analyses fines, à savoir les massages. Le fait que cette technique soit étroitement associée à la prostitution (principalement en Thaïlande) contribue probablement sinon à son occultation du moins au peu d'intérêt qu'elle suscite en ethnologie, discipline qui, en l'occurrence, a beaucoup de difficulté à s'extraire des clichés du sens commun. » (3)

 

 

 

 

Les articles d'Annabel Vallard «Corps à corps: Théorie et pratique dans l'enseignement d'une technique corporelle traditionnelle. L'exemple du massage thaï au wat Po de Bangkok», et de Nathalie Becquignon intitulé: «Une approche ethnologique des massages traditionnels thaïs » vont nous aider à mieux comprendre cet art millénaire.

 

En sachant que ces articles  se complètent car Annabel Vallard va nous exposer ce qu'elle a appris en suivant les deux sessions de massage accessibles aux débutants à l'école du wat Po: le massage traditionnel thaï (kannuat phaen boran  - กันนวดแผนราณ)

 

 

 

et  le massage thérapeutique thaï (kannuat bambat lae raksa phaen boran – กันนวดบำบัดและรักษาแผนราณ )

 

 

 

et que Nathalie Becquignon «a choisi d'étudier les massages traditionnels thaïs non pas du point de vue thérapeutique ou technique, malgré tout l'intérêt évident que l'on peut trouver, mais comme un phénomène culturel significatif», en enquêtant  dans le nord-est de la Thaïlande, plus particulièrement dans la province de Nakhon Ratchasima, près de Chumphong, dans les villages de Khok Hin Chang, Talat et Khok Po Gnat, en étudiant surtout  les règles du toucher dans un pays où celles-ci sont  très strictes.

 

Annabel Vallard nous confirme que l'école du wat Po est considérée  comme la référence en matière de savoir thérapeutique manuel, d'un point de vue technique comme théorique, et comme  l'héritière de la médecine de cour pratiquée par les médecins de cour (les mo luang – หมอหลวง

 

 

 

 

en sachant donc qu'il existait aussi des médecins de village (les mo klang ban - หมอกลางบ้าน) avec des conceptions et des pratiques différentes à l'origine

 

 

 

 

Aujourd'hui, la médecine de cour est la seule reconnue par les autorités et est enseignée dans des écoles de médecine qui délivrent une licence en médecine traditionnelle, unique diplôme reconnu pour sa pratique. Elle va ensuite décrire de façon précise et détaillée les deux sessions de massage accessibles aux débutants, qui consiste en un enchaînement strictement organisé qui se décompose en cinq séquences, définies en fonction de la position du patient (sur le dos, sur le côté, sur le ventre, sur le dos et assis), qui alternent des postures, des mouvements et des techniques spécifiques.

 

 

Elle mettra l'accent sur la technique en la mettant en parallèle avec les discours et les terminologies qui l'accompagnent, pour permettre de cerner les modalités de transmission et d'apprentissage des savoirs liés à la pratique du massage, et  redéfinira les conceptions du corps dans ce contexte spécifique en montrant l'existence d'une anatomie en réseau autour d'un pôle central: le ventre. Nous pourrons ici ne donner  que quelques idées de cette étude forte ou trop savante de 46 pages, qui en ses 6 parties, présente la généalogie des savoirs médicaux en Thaïlande, rappelle que l'enseignement du massage se fait plus par la pratique que par la théorie, une pratique qui est un enchaînement codifié de manipulations sur un parcours spécifique, avec des techniques qui sont autant des manières de toucher, qui peuvent étonner dans la mesure où la rencontre de deux corps  transgresse -ici- des normes corporelles (Cf. Les tabous liés au corps).  Annabel Vallard terminera néanmoins son étude par la théorie en donnant ce qu'elle appelle «une définition élusive des sen » (เส้น) et en expliquant que « l'abdomen est le centre nodal du réseau du lom (ลม) ».

 

 

La pratique des  masseurs du wat Po s'inscrit dans la généalogie indienne introduite en Asie du Sud-Est par la diffusion du brahmanisme et du bouddhisme, telle qu'on peut la voir dans l'enceinte de ce temple avec les figures d'ascètes (ruesi - ฤาษี

 

 

 

 

présentées dans des positions contorsionnées (ruesi dat ton - ฤาษีดัดตน) connues des yogi, que les masseurs  doivent réaliser avant le massage, pour  préparer leur corps aux manipulations, ou après celui-ci. 

 

 

Si autrefois tous les praticiens et les enseignants du massage étaient des moines, aujourd’hui au wat Po ils sont tous laïcs, mais conservent néanmoins le lien avec le bouddhisme en rendant un hommage rituel chaque journée, et à chaque séance,  au maître légendaire, d'origine indienne, Jîvaka Komârabhacca, également connu sous le nom de «Grand Maître (ascète) de médecine», considéré comme un des disciples du bouddha historique, et reconnu comme le père fondateur de la médecine thaïe. (La médecine populaire nous dit également Becquignon évoque également ce maître fondateur.) Ces rituels  réaffirme et se revendique comme l'héritière d'un savoir relevant des origines, au temps mythique du Bouddha.

 

 

 

 

Ensuite  Annabel Vallard va montrer que l'enseignement du massage au wat Po est basé sur  l'expérience et la pratique plutôt que sur la théorie. Les professeurs, dit-elle, insistent  sur la pratique, l'imitation et l'expérience et non sur la verbalisation des savoirs et savoir-faire. L'enseignement est dispensé selon trois phases répétées alternativement pour chacune des cinq séquences que compte le massage traditionnel thaï. «Dans un premier temps, le maître exécute une des étapes du massage sur chacun de ses élèves qui sont ainsi à même de ressentir les mouvements réalisés. Dans un second temps, les élèves observent la pratique du massage par leur maître sur leurs condisciples. Enfin, ils pratiquent eux-mêmes le massage sur les autres élèves guidés par le maître. Ce va-et-vient entre masser et être massé permet de développer le sens du toucher mais surtout de lier intrinsèquement la réalisation pratique d'une technique et le ressenti que celle-ci procure».

 

 

 

Les professeurs ne parlent pas ou parlent peu du massage et des théories médicales  même si les manuels de massage en thaï pour professeurs diplômés du wat Pho existent.

 

 

« Cette non verbalisation de la transmission des savoirs renforce l'impression que, pour pouvoir masser, il n'est finalement pas indispensable d'avoir accès à un savoir théorique sur le corps  », du moins pour les débutants. D'ailleurs, précise-t-elle, cela n'est pas  spécifique au massage ou à la Thaïlande si l'on pense à la kinésithérapie, la poterie, le tissage ou la boxe.

 

 

Mais  l'apprentissage de la pratique du massage, ce rapport de deux corps  n'empêche pas Annabel Vallard de s'interroger sur la transgression des normes corporelles socialement définies,  dans une société où les contacts corporels sont extrêmement réglementés ou  le rapport au corps est le siège de nombreux tabous et prescriptions.  Mais les professeurs n'évoquent pas ces règles corporelles d'autant plus qu'elles sont évidentes pour les Thaïs, surtout celles relatives à la pudeur et  aux zones sexuées du corps humain.

 

 

Annabel Vallard fait ensuite référence à l'étude de Nathalie Becquignon (Cf. Infra notre lecture de son étude), « consacré au massage dans le Nord-Est, les règles du toucher dépendent principalement, en Thaïlande, de quatre facteurs: l'âge, le sexe, le statut social et le contexte de l'interaction corporelle qui, associés les uns aux autres, permettent de définir le comportement adéquat à adopter», en sachant que le tabou absolu concerne le corps sacré des religieux et les principaux  interdits sont les interdits sexuels et les interdits liés au respect fondé essentiellement sur la compréhension de l'opposition,  bien que complémentaire, entre la  tête (hua - หัว) et les pieds (thao - เท้า). La tête (et plus particulièrement l'épicrâne (chom khwari- ชมขวัรี) concentrant les esprits vitaux de l'organisme (khwari - ขวัรี) et les pieds, souillés par leur contact au sol, symbolisant,  l'ouverture sur l'extérieur, les autres et la société en général. Dès leur plus jeune âge, les enfants apprennent que les pieds à la tête sont inférieurs du corps et  ne doivent jamais entrer en contact ou même être placés à hauteur de la tête.

 

 

 

 

 

Mais dans le massage traditionnel, si le masseur est amené à masser la tête, il évitera que ses pieds ne soient placés en face de son patient et privilégiera la position agenouillée. D'ailleurs, dit-elle, l'aménagement de l'espace lui-même dans l'enceinte du wat Pho, a été conçu pour que les positions respectives des masseurs et des massés dans leur totalité respectent les règles corporelles de bienséance culturellement définies.

 

C'est dans ce contexte, que le professeur enseignera  les positionnements du corps et «les techniques comme des manières de toucher », selon les zones corporelles manipulées ainsi que l'intensité à y appliquer, en distinguant  les techniques de pression (kankot การกอด), de friction (kankhlueng – การเคลือง), de pétrissage (kanbip - การบีบ), d'étirement (kandueng – การเดือง), de foulage (kanlup - การลึบ), de martèlement (kanthup - การลทึบ), de prise (kanchapkot- การจับคอร์ด), etc., que n'allons pas ici expliciter. L'apprentissage de ses techniques se fera  sur l'observation et la répétition des gestes du professeur qui s'attachera  à contrôler, séquence après séquence, l'assimilation des  savoirs des cinq séquences du massage traditionnel thaï.

 

 

 

«  Un enchaînement codifié de manipulations sur un parcours spécifique »,  une pratique qui commence au niveau de la voûte plantaire et se termine par le massage du crâne et de la face du patient, en respectant les conceptions bipolaires du corps humain, qu'elle explicitera dans un autre chapitre, en nous apprenant les connaissances nécessaires  sur  les lignes à suivre (les sen) et les points à masser pour être efficace. (« Ces lignes de massage se répartissent sur les membres et le dos: six lignes sur les jambes (deux intérieures, trois extérieures et une médiane postérieure), quatre sur les bras (trois intérieures et une extérieure), quatre sur le dos (en fait deux rangées de chaque côté de la colonne vertébrale) et trois lignes le long de l'épaule et de l'omoplate {scapula). Les points isolés sont, quant à eux, principalement situés sur la ceinture abdominale,  la nuque et les pieds.».

 

 

 

Son article présente des schémas et fait référence aux figures présentes dans les bureaux d'inscription de l'école au wat Po qui peuvent aider à comprendre ce réseau théorique  des dix principales lignes identifiées. Les masseurs en manipuleraient 72 000 ! «Cette pratique manuelle considère qu'à chaque point manipulé, situé sur une des dix lignes principales, correspondent des indications thérapeutiques spécifiques qui sont, en fait, l'apanage des lignes elles-mêmes. Leur manipulation favoriserait donc le soulagement des symptômes qui leur sont associés», en précisant que  la correspondance des lignes de massage et des lignes théoriques reste difficile à établir, contrairement  aux  dix points de massage du ventre. (On reste ici dans les grandes lignes, car l'étude savante d'Annabel Vallard cite d'autres travaux et considérations d'autres auteurs sur ces lignes avec leurs manipulations spécifiques.)

 

 

Dessin d'Annabel Vallard :

 

 

L'étude de Nathalie Becquignon va nous proposer «Une approche ethnologique des massages traditionnels thaïs» (3), en les étudiant non pas du point de vue thérapeutique ou technique, comme elle le dit, mais comme un phénomène culturel significatif dans le quotidien des  villages isan de Khok Hin Chang, Talat et Khok Po Gnat (Province de Nakhon Ratchasima, près de Chumphong.)

 

 

Elle constate que dans ces villages comme partout en Thaïlande,  le massage fait partie du quotidien, soit en se massant au sein de la famille, soit en faisant appel à une masseuse reconnue pour son savoir. Elle va surtout s'interroger, comme nous l'avions vu   plus haut avec Annabel Vallard  sur ce qui peut apparaître comme une transgression tolérée de règles du toucher, de normes corporelles socialement définies, dans une société où les contacts corporels sont extrêmement réglementés ou  le rapport au corps est le siège de nombreux tabous et prescriptions. Ces règles du toucher, disions-nous,   dépendent principalement, en Thaïlande, de quatre facteurs: l'âge, le sexe, le statut social et le contexte de l'interaction corporelle qui, associés les uns aux autres, permettent de définir le comportement adéquat à adopter, en sachant que le tabou absolu concerne le corps sacré des religieux et les principaux  interdits sont les interdits sexuels et les interdits liés au respect fondé essentiellement sur la compréhension de l'opposition,  bien que complémentaire,  entre la  tête (hua) et les pieds (thao).

 

 

Nathalie Becquignon commencera d'ailleurs son étude en rappelant que « Chez les Siamois et les Isan, les représentations du corps varient selon les âges et selon les sexes. La tête est hautement considérée car elle est le siège de I' essence vitale appelée khwan (ความ); c'est la partie la plus intime de l'individu. A l'opposé, les pieds sont impurs, bas, souillés par leur contact au sol.». Elle fait référence ensuite à l'étude de B. Formoso qui explique à propos des Isan que cette opposition tête/pieds  s'étend à !'organisation de la maison et même à la constitution du village et de son environnement, le village étant l'extrémité supérieure d'un espace humanisé dont les rizières figurent les pieds. (4)

 

 

Elle va ensuite présenter un récapitulatif des règles relatives au toucher, et à la position des corps selon les positions statutaires (économiques, religieux, politiques), le sexe, l'âge, qu'elle a observées  dans les villages observés, en se servant des dessins utilisés par I‘ethnologue Desmond Morris (1977, «Man Watching»). On y voit les zones de contact permis ou interdits, dans un contexte familial ou hors, avec des personnes du même âge ou non, où les parties sexuelles sont prohibées. Mais  ces règles à respecter ne s'expriment pas seulement en fonction de l'âge. « Nous voyons sur les figurines qu'une femme ainée ne doit pas toucher la tête d'un cadet et du coup apparait plus "respectable" que la femme. Interdit total de toucher un moine ou d'être touché par celui-ci pour les femmes. II fait partie de la sphère du sacré et ne peut avoir de contacts physiques. Ces règles du toucher seront modifiées en fonction de la variante «situation sociale»».

 

 

Dessin d'Annabel Vallard :

 

 

 

 

Nous avons consacré deux articles à cette étude de Bernard Formoso, «Symbolique du corps et hiérarchisation sociale, l’exemple de quelques postures dans le Nord-Est de la Thaïlande», qui effectivement nous aide à comprendre que l'opposition hiérarchique entre la tête et le pied  implique aussi  des comportements à éviter dans la vie de tous les jours, aussi bien au niveau du village et de la maison, et qu'elle  s’inscrit dans une logique de hiérarchisation du corps social qui implique que celui qui a le rang le plus élevé est toujours positionné au-dessus et/ou au plus près du référent qui préside la cérémonie sociale ou religieuse. Elle intégre la supériorité du religieux sur le laïc, de l’homme sur la femme, du  vieux sur le jeune. Nous avons utilisé certains dessins explicatifs de Formoso, concernant par exemple «la tête des personnes allongées dans les chambres doit, d’une part, être orientée vers la «tête» de la maison, c’est-à-dire vers le “poteau âme” et, d’autre part, en cas de vis-à-vis des chambres de deux maisons, être orientée vers la partie correspondante  du  corps  des  voisins ;   quant  aux  pieds,  ils  sont  associés  au «premier poteau» et sont orientés vers les pieds des voisins, en cas de vis-à-vis.» ou les positions de sommeil autorisées et interdites, ou  la circulation des personnes dans la maison, ou  les postures assises requises en fonction de la hiérarchie religieuse ou laïque, ou  la position pour dormir, etc.  Bref, un ensemble de règles  qu'il faut respecter. (Cf. Nos articles (4))

 

 

Nathalie Becquignon traite ensuite dans sa deuxième partie des « Massages: techniques, apprentissage et fonctions », en commençant par un exemple observé en 1988 dans le village de Nok Hin Chang.

Résumons en vous épargnant les détails :

 

 

C’est tout simplement l’histoire d’une personne qui souffre de malaises chromiques.   La masseuse s'est mise à croupetons et lui a demandé quels étaient ses symptômes. Elle lui a massé le ventre très fort sur les vêtements, en cercles, avec la paume d'une main appuyée par !'autre ; Le massage terminé, la malade est allée chercher 20 baths que la masseuse a refusé en prétextant qu'elle ne pratique pas pour l'argent mais pour soulager la douleur des autres. Sur l'insistance de la cliente, elle a finalement accepté en disant que cet argent servirait d'offrande à celle qui lui était apparue en rêve. La séance s'est terminée ainsi ».

 

 

Nathalie Becquignon en se basant sur cet exemple va poursuivre ses explications, en évoquant  les « Techniques et apprentissage ». Elle nous apprend que  les massages thaïs n'utilisent pas d'instruments, ni de médicaments, au contraire de l'Inde, mais que  les manipulations et les torsions supposent la maîtrise de connaissances «tactiles»,  exécutées sur une partie du corps.  Les  pressions  sont de force et de durée variables, et  sont exercées soit avec tous les doigts, soit uniquement avec les pouces ou parfois avec  les paumes. La masseuse pratique aussi avec les pieds pour «travailler» l'arrière de la cuisse, mais peut s'aider de son coude ou de son genou pour faire une pression soutenue.

 

 

Nathalie Becquignon, sans transition, passe aux  possibilités d'apprentissage pour les masseuses, soit par une parente ou une vieille femme masseuse, soit au village avec un khru (ครู - professeur) ou bien dans une école comme celle de Chiang Mai oú le temple de Wat Pho. Toutefois, dit-elle, plusieurs types d'initiation peuvent être distingués au niveau villageois. Certes par I ‘apprentissage à !'initiative d'une parente ou d'une « spécialiste », mais aussi par l'initiation à Ia suite d'un rêve ou par d'autres signes du destin (révélation suite à l'accident d'un proche ou demande des villageois).

 

 

On retrouve ici  une  transmission «explicite par prescriptions et préceptes» mais qui se comprend dans un contexte culturel de croyances aux esprits. Elle signale  Ia cérémonie de phithi wai khru (พิธีไหวครู - cérémonie de respect aux maîtres) qui a lieu une fois par an au moment du Nouvel An traditionnel, pendant laquelle on fait des offrandes aux personnes qui ont bien voulu transmettre leur savoir et leur sagesse. Ceux qui oublieraient d'honorer leur maître (vivant ou défunt) recevraient de ceux-ci une punition que les villageois peuvent reconnaître (froideur des mains et des pieds, évanouissement, agressivité envers tout le monde). Elle nécessiterait pour la famille de  préparer une cérémonie équivalente  afin que le guérisseur recouvre l'intégralité de ses facultés.

 

 

 

 

On peut voir aussi le cas d'un esprit  d'une personne connue (en général masseuse ou parente) qui apparait en rêve à une villageoise et lui  ordonne de masser pour soulager Ia douleur des autres villageois. D'autres cas de «révélations» peuvent être signalés.

 

 

Nathalie Becquignon annonce ensuite trois catégories de massages qui peuvent être  observés dans le Nord-Est et qui correspondent à trois fonctions: thérapeutique, l'expulsion d'esprits maléfiques et  relaxante.

 

 

Mais après une série de 11 photos, on constate qu'elle aborde ces trois fonctions de manière quelque peu désordonnée et sommaire, puisque par exemple, elle commence avec le cas de personnes possédées par les esprits, souvent prises de convulsions et de tremblements, que des exorcistes expulseront par des massages renforcés et des incantations magiques, sans donner d'explications sur ces massages. De même, elle emploie le conditionnel pour nous dire «qu'il semblerait donc que les masseuses "confirmées" soient requises pour des fonctions thérapeutiques bien précises», sans préciser lesquelles; pour passer ensuite à la fonction relaxante qui ne nécessite pas d'apprentissage de techniques, pour des jeunes gens du même sexe qui se massent en discutant et hors des contraintes sociales de bienséance.

 

 

Dessin de Nathalie Becquignon : 

 

 

 

On remarque que ces massages sont plus fréquents chez les jeunes des deux sexes qu'entre personnes déjà mariées et plus âgées, et que dans les villages étudiés, la plupart des personnes pratiquant des massages à des fins thérapeutiques sont de sexe féminin et que les hommes sont essentiellement exorcistes. De plus, de nombreuses  femmes masseuses font aussi les accouchements, les avortements et pratiquent le  « médiumnisme ».

 

 

Le fait que les femmes ne peuvent pratiquer l'exorcisme s'explique par la raison qu'elles sont considérées faibles par nature, et donc pas assez fortes pour  lutter avec des esprits qui les domineraient forcément. Mais elles peuvent être médium, car elles ont été choisies par un esprit et peuvent l'appeler lorsque les villageois viennent les consulter pour   connaître un événement futur, prendre une décision ou bien établir un diagnostic pour une maladie. Il faut aussi se rappeler que la femme dans la société thaïe n'a pas accès au sacré, au magique car elle est impure (Le sang menstruel étant considéré comme polluant, opposé aux pouvoirs bénéfiques). « C'est pour cette raison et pour éviter toute tentation sexuelle qu'elle ne peut toucher les moines, personnages sacrés du Bouddhisme dont elle pourrait annihiler tous les pouvoirs.».

 

 

Dessin de Nathalie Becquignon : 

 

 

On va retrouver, dit-elle, ces oppositions dans presque toutes les sociétés humaines : l’homme est tourné vers l'extérieur, le haut, les autres, est fort psychologiquement, destiné  aux  techniques spirituelles, tandis que la femme  doit être soumise, réservée, toumée vers l'intérieur, la maison, est psychiquement faible, et est destinée aux techniques corporelles (le massage, l'accouchement, l'avortement, le médiumnisme).  Pourtant note Nathalie Becquignon, il est intéressant de voir que dans cette société où le toucher est si réglementé, Ia femme monopolise presque toutes les pratiques du corps.

 

 

 Elle récapitule ensuite les caractéristiques des massages, qui sont donc enseignés par apprentissage (ou par révélation), « par un  maître qui sera toujours vénéré et remercié d'avoir partagé ses connaissances, même au-delà de son décès ».  La masseuse soulage  Ia douleur du patient, et obtient ainsi du «mérite», qui permettra une meilleure renaissance ou de meilleures conditions de vie, en sachant que la  rémunération qu'elle reçoit doit être comprise comme une offrande. Ce système d'échange permet aux masseuses d'obtenir du prestige aux yeux des villageois. Elle termine son étude en constatant «que cette pratique, pourtant anodine en apparence, est de nature à révéler en tant que «fait social total», selon la formule de Mauss, les multiples aspects et implications des rapports sociaux caractéristiques de cette région de Thaïlande.».

 

 

 

Nous espérons qu'avec notre lecture des deux articles des ethnologues Annabel Vaillard  et de Nathalie Becquignon et du livre de Bernard Formoso «Symbolique du corps et hiérarchisation sociale, l’exemple de quelques postures dans le Nord-Est de la Thaïlande», nous vous avons aidé à mieux comprendre ce qu'est le massage traditionnel thaï, qui a été inscrit le jeudi 12 décembre 2019 à Bogota  au Patrimoine immatériel de l'UNESCO.

 

 

 

 

Notes et références.

 

 

(1) « À propos d’un manuscrit siamois du XIXe siècle conservé  en Suisse et récemment traduit en français», Nicolas REVIRE et M.L. Pattaratorn CHIRAPRAVATI, Bulletin de l’ATPF, No. 124, année 35 (juillet–décembre 2012)

Rama III en 1831, « ordonna la compilation de savoirs anciens relatifs aux massages thérapeutiques avec soixante représentations de figures marquées de points de pression ; ces savoirs furent exposés dans les petits pavillons situés au nord du Wat Phrachetuphon, autour du Mahachedi (stupa ou reliquaire principal). En 1836, il établit également une école de médecine à Wat Ratchaorot (วัดราชโอรส). Les croquis sont  toujours visibles à leur emplacement original. On le voit, le manuel de massages thérapeutiques du manuscrit Bodmer reflète un deuxième centre d’intérêt cher au règne de Rama III.

 

Le second volet du manuscrit Bodmer, qui se déplie sur quatorze plis, est un manuel de massages thérapeutiques. Quatre esquisses dessinées de corps humains, deux d’hommes et deux de femmes, sont marquées de points de massage. Chaque figure se tient debout, frontalement, les jambes légèrement repliées. Les points de massage importants sont indiqués en noir et sont reliés par de fines lignes rouges à des indications à usage thérapeutique. La première figure masculine s’étire sur quatre plis. Elle est marquée de quarante-sept points de pression sur le corps. Chaque point indique un traitement spécifique. La deuxième figure masculine, qui comprend également quatre plis, est quant à elle marquée de quarante et un points. La première figure indique les points pour des symptômes généralement associés aux problèmes gastriques (diarrhée, indigestion, flatulence…) ainsi qu’aux problèmes de respiration (asthme, toux…). La seconde indique les points pour les traitements de douleurs variées (migraine, nausée, douleurs dorsales, fatigue musculaire…) et relatifs aux troubles du  sommeil. Les deux figures féminines, s’étalant chacune sur trois plis, dévoilent vingt-cinq points de pression pour le traitement thérapeutique. Les points indiqués sont semblables à ceux des figures masculines. De plus, le nombre requis de pressions est également indiqué. Les jambes ou genoux engourdis, par exemple, nécessitent sept pressions et les problèmes de picotement ou de paralysie des membres inférieurs ou supérieurs en requièrent neuf. Notons que plusieurs des termes médicaux siamois employés dans le manuscrit Bodmer sont aujourd’hui obsolètes et il n’existe pas de références précises pour identifier avec certitude les symptômes décrits en langue moderne. Aussi avons-nous été souvent dans l’obligation d’utiliser les termes généraux pour les  symptômes en lieu et place de termes spécifiques aujourd’hui désuets»

 

(2) Annabel Vallard, « Corps à corps: Théorie et pratique dans l'enseignement d'une technique corporelle traditionnelle. L'exemple du massage thaï au wat Po de Bangkok», in Aséanie 11, 2003, pp. 73-119.

www.persee.fr › doc › asean_0859-9009_2003_num_11_1_1773

 

(3) Nathalie Becquignon, « Une approche ethnologique des massages traditionnels thaïs», Université de Paris Nanterre, Journal de Siam Society, 1992.

 

(4) Nos deux articles :

 

A183. DE LA TÊTE ET DES PIEDS EN THAÏLANDE. 

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/05/a183-de-la-tete-et-des-pieds-en-thailande.html

Basé sur l'étude Bernard Formoso,«Symbolique du corps et hiérarchisation sociale, l’exemple de quelques postures dans le Nord-Est de la Thaïlande», In La revue semestrielle Péninsule («revue d'études interdisciplinaires sur l'Asie du Sud-Est péninsulaire») est éditée par l’université Paris IV – Sorbonne. L’article a été publié en 1994, n° 28, p. 25-44.

 

A184 - QUELQUES OBSERVATIONS SUR L’ÉTUDE DU PROFESSEUR BERNARD FORMOSO, DE QUELQUES POSTURES TRADITIONNELLES EN ISAN.

http://www.alainbernardenthailande.com/2015/05/a184-quelques-observations-sur-l-etude-du-professeur-bernard-formoso-de-quelques-postures-traditionnelles-en-isan.html

Cf. D'autres références données par  Kanjanaporn PIYATHUM, in

« LE MASSAGE THAÏ TRADITIONNEL POUR LES THAÏLANDAIS ET LES TOURISTES OCCIDENTAUX» Par Kanjanaporn PIYATHUM (MASTER DE FRANÇAIS POUR LE TOURISME CULTUREL Département des Langues Occidentales École des Études Supérieures UNIVERSITÉ SILPAKORN, 2010.)

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15 janvier 2020 3 15 /01 /janvier /2020 22:09

 

Les articles de Louis Gabaude nous ont souvent aidé à comprendre le bouddhisme theravâda  et ses rapports avec l'histoire et la politique thaïlandaises, aussi il nous est apparu naturel de lui rendre un  hommage  et de témoigner notre reconnaissance pour son œuvre en proposant son portrait de chercheur et de «passeur ».

 

 

Il nous fallait choisir la forme de cet hommage. Il nous a semblé qu'inviter à le lire en donnant un aperçu de son œuvre était la meilleure des manières. Le site qui lui est consacré en est l'illustration la plus adéquate (1)

 

Il permet dans un premier temps de connaître les sujets traités dans ses publications, d'apprendre qu'elles sont écrites parfois en thaï, en anglais et en français, qu'elles comprennent 37 articles (Parus dans des bulletins, cahiers, livres à plusieurs auteurs), 8 bibliographies, 3 livres, 14 comptes rendus de livres, une interview et une rubrique «autres» (Comprenant Curriculum Vitae et Publications).

 

Présentation de Louis Gabaude par lui-même.

 

 

 

Dans un entretien accordé à Manuel Olivares intitulé « Aperçus sur le bouddhisme theravâda» (2), Louis Gabaude nous apprend, entre autres, qu'il est né en 1942 (A Burlats dans le Tarn), dans le sud du Massif central;

 

 

...qu'il était le plus jeune d'une famille de 5 enfants (4 garçons et une fille), et a passé une enfance heureuse dans un environnement forestier. Il pense avoir été marqué, comme ses frères, par une phrase que son père aimait répéter : « Quand on a 20 ans, il faut quitter la France !».

 

 

Ce qu'il fit  en 1964, dans le cadre de son service civil militaire,  après des études de philosophie et de théologie, en enseignant  au Laos à  Paksan (1964-1966), dans  une petite ville endormie sur la rive gauche du Mékong, à 150 km à l’Est de Vientiane. Il fut marqué psychologiquement et intellectuellement par  la guerre qui sévissait avec les avions des Américains qui  survolaient le village pour aller  bombarder le Nord du Laos et du Vietnam à partir de la Thaïlande. Il cite  deux exemples simples, dont une  bataille qui eut lieu à 25 km du village avec des victimes aussi bien chez les forces gouvernementales que dans les troupes communistes, mais que deux journalistes du Figaro relatèrent en ne mentionnant que les victimes gouvernementales et celles des communistes lao. Ce fut, dit-il, sa «première leçon sur la relativité de la « vérité publique médiatique ». Pendant cette période  à Pakxan, il étudia la langue lao et commença à s'intéresser au bouddhisme, dont l'intérêt s'accrut en conversant avec les bonzes.

 

 

De retour en France, il suivit des cours sur le bouddhisme et sur l’histoire et les civilisations de l’Asie du Sud-Est à l'Institut Supérieur de Théologie des Religions de Paris. (Diplôme en 1970) «En 1970, je vins en Thaïlande pour étudier le thaï avant de retourner au Laos enseigner dans le cadre de la Mission catholique.

 

 

 

 

Je me mariai en 1973 et m’installais à Bangkok pour enseigner à l’Alliance Française (1973-1974).

 

 

 

 

En 1974, je pris un poste à l’Université de Chiang Mai (1974-1980). En 1975, j’obtins mon diplôme de l’École Pratique des Hautes Études avec une étude sur l’édification des stupas de sable.»

 

 

 

 

« Pour ma recherche, j’avais sélectionné et traduit en français les textes en langue pâli et non comme en langues et écritures vernaculaires (lao, tham, lanna,  thaï et thaï «khom») qui exposaient les raisons « matérielles » et «  spirituelles » du rite d’offrande des stupas de sable.». « J’aurais  pu approfondir ce type de recherche mais ma professeure de pâli  me poussa à me tourner plutôt vers Buddhadâsa Bhikkhu. C’est ainsi que j’abandonnai l’étude des textes bouddhiques plus ou moins anciens et me consacrai au bouddhisme moderne». « En 1979, je soutins ma thèse relative à «La théorie de l’interprétation des textes bouddhiques d’un bonze moderniste thaï Buddhadâsa Bhikkhu (1906-1993) et, en 1980, j’obtins un poste de chercheur à l’École Française d’Extrême-Orient (EFEO) ».

 

 

 

Ensuite Louis Gabaude répond aux questions posées par Manuel Olivares. (Cf. Ces questions en note ( 3))

 

 

Le Curriculum Vitae  du site nous donne d'autres repères sur sa «carrière»:

 

 

Il poursuivra ses recherches dans le cadre de l'École française d'Extrême-Orient, sur «l'Histoire des religions et des Idées bouddhistes en Thaïlande et en Asie du Sud-Est » de 1980 jusqu'à sa retraite en septembre 2007. Il effectuera un travail de recherche bibliographique conséquent (Cf. Par exemple Vol. II : L > Z (27 February 2019) près de 12 000 références à des publications acquises avant 2007, pour la librairie de l'EFEO de Chiang Mai). Entre 1998-2000 et 2001-2005, il sera également Directeur du centre de Chiang Mai de  l'École française d'Extrême-Orient (EFEO). En février 2008, l'École française d'Extrême-Orient acquit l'essentiel de sa bibliothèque (35.000 livres et 25.000 numéros de périodiques). Il donnera également durant toutes ces années des cours et séminaires dans diverses universités (Cf. Notes (4)), et participera à des colloques et des conférences. (5)

 

 

 

Nous remarquons que nous avons ici un chercheur, qui dans le cadre  de l'École française d'Extrême-Orient a étudié le bouddhisme theravâda pendant vingt-sept ans (1980-2007) tout en vivant à  Chiang Mai (Thaïlande) depuis 45 ans, et qui bien sûr depuis,  poursuit ses lectures, études et écrits  (Cf.«  Les chemins du bouddhisme des Anciens » publié en 2018), avec ses connaissances en langue pâli comme en langues et écritures vernaculaires (lao, tham, lanna, thaï et thaï « khom ». Il en ressort que chacun d'entre nous devrait  trouver dans ses écrits le moyen  d'en savoir plus sur le bouddhisme theravâda en Thaïlande.

 

 

 

Mais encore faut-il, avec un corpus aussi important, savoir choisir, surtout dans le cadre d'un blog, qui n'a rien d'une étude universitaire. Nous avons estimé que M. Louis  Gabaude était le mieux à même de nous proposer le titre de quelques articles qui lui semblaient les plus importants. Ce qu'il fit avec  son amabilité habituelle:

 

 

« Je suppose que vous avez besoin d'articles en français. Voici ce que serait ma sélection par ordre de priorité/simplicité: 

 

 

« Il faut dire de commencer par un entretien:

« Aperçus sur le bouddhisme theravâda »

« Approche du bouddhisme thaï »

« Politique et religion en Thaïlande : dépendance et responsabilité»

« La fête bouddhique en Thaïlande»   ( Cf. Les références (6))

En sachant que beaucoup d'autres articles pourraient être cités (Cf. Notre  liste en (7)), sans oublier les deux livres qui ont été déterminants dans sa carrière, à savoir: Son diplôme de l’École Pratique des Hautes Études obtenu en 1979: «Les cetiya de sable au Laos et en Thaïlande.» et sa thèse de doctorat de 1988: « Une herméneutique bouddhique contemporaine de Thaïlande: Buddhadasa Bhikkhu». (8)

 

 

 

 

Lors de l'entretien accordé à Manuel Olivares (2), Louis  Gabaude  nous confie quelques précisions sur  « Les Cetiya de sable au Laos et en Thaïlande.».  

 

 

Lors du festival dunouvel an Thaï ou Songkran,  qui  marque la fin de la saison sèche, est un temps de réjouissance et de rassemblement familial pour tous les Thaïlandais depuis des siècles. A cette occasion, dans  certaines pagodes de province des groupes de fidèles viennent bâtir des stupas en sable (c’est-à-dire des reliquaires bouddhiques ayant une forme pyramidale) puis les décorent de petits drapeaux et de bannières fournis par le temple. Sous chaque stupa de sable sont déposées  une pièce de monnaie et une feuille de figuier (arbre sacré dans le bouddhisme) et ensuite aspergés d’eau sacrée, puis les fidèles ayant participé à la construction plantent des bougies, des bâtons d’encens allumés et des fleurs de lotus autour de la base des stupas en guise d’offrandes, afin de gagner des mérites.

 

 

 

Louis Gabaude quant-à-lui, nous apprend que pour sa recherche, il avait sélectionné et traduit en français les textes en langue pâli comme en langues et écritures vernaculaires (lao, tham, lan na, thaï et thaï “khom”) qui exposaient les raisons «matérielles» et «spirituelles» du rite d’offrande des stupas de sable (-c’est-à-dire des reliquaires bouddhiques ayant une forme pyramidale –).  Il précise donc à  Manuel Olivares que les stupas de sable ne constituent pas une réminiscence des mandalas de sable du Tibet, mais peuvent imiter des schèmes angkoriens; qu'ils sont liés au concept d'impermanence, car le sable coule entre les doigts comme les sentiments entre les heures, les mois et les années ; que la  plupart des textes qu'il traduisit comportait deux niveaux, l'un citait des récits anciens du « canon bouddhique »(Tripitaka), l'autre les commentaient et donnait des raisons spirituelles et matérielles d’offrir ces stupas. Le premier expliquait comment dans une vie antérieure, le futur Bouddha étant  un pauvre bougre bien incapable d’offrir un grand stupa au Bouddha de son époque, ne put qu'édifier un stupa de sable et renaître dans ses existences postérieures dans des familles nobles ou prospères.

 

 

Ainsi le  deuxième encourage  les gens à offrir des  stupas pour obtenir ce que, en termes « catholiques  » on appelle « indulgences », et ici « avantages ». Vous offrez des stupas, ou tout autre chose dont les bonzes ont besoin, et vous obtenez un bon karma si bien que, dans l’avenir, vous bénéficiez d’une vie meilleure et pouvez même devenir un Bouddha.

 

 

 

 

Mais il regrette, nous l'avons dit, de n'avoir pas pu approfondir ses recherches sur la recommandation de sa professeur de pâli pour se lancer sur une thèse relative à « La théorie de l’interprétation des textes bouddhiques d’un bonze moderniste thaï Buddhadāsa Bhikkhu (1906-1993) », qu'il soutint  en 1979.  On peut imaginer l'importance de cette thèse, puisque elle lui valut d'obtenir en 1980, un poste de chercheur à la prestigieuse École Française d’Extrême-Orient (EFEO). (Pour savoir ce que représente l'EFEO, Cf. (9))

 

 

 

André Bareau nous  propose un compte rendu de cette thèse. (10)

 

 

«[…] L'auteur montre comment s'est formé peu à peu sa pensée (de Buddhadasa), dont les tendances principales sont : la critique du bouddhisme primitif par les publications des textes choisis du tipitaka , traduits  en thai, puis, plus tard  l'appel au tch'an, appelé Zen au Japon, les tentatives du réveil du bouddhisme opérées à l'étranger, en Asie comme en Occident, l'examen  de tous les mouvements de réformes religieuses non bouddhistes, mais surtout indiens (p. 33-53). Parmi les divers moyens utilisés par Buddhadasa, M. Gabaude a choisi d'étudier ici son herméneutique, laquelle peut se résumer par la distinction entre ce que le Vénérable nomme « langage humain » et « langage dhammique », c'est-à-dire conforme au sens profond de la doctrine (dhamma) (p. 54-125). Cela a attiré sur Boddhadasa les foudres des tenants de l'orthodoxie, et l'auteur explique comment, en examinant ce que cette distinction entre les deux langues apporte dans quatre domaines lexicaux. Dans celui scolastique de l'Abhidhamma ou « doctrine suprême », le Vénérable soutient que l'enseignement tiré de Abhidhamma-pitaka pâli par les interprètres traditionnels détourne du véritable but du bouddhisme , qui est la libéraration spirituelle de la Souffrance par la pratique de la Vacuité, laquelle se trouve au contraire dans le Sutta-pitaka tel qu'il le comprend et l'explique (p. 126-174). Pour ce qui est du langage classique , celui de la Production conditionnée, c'est-à-dire de la causalité, l'interprétation de Buddhadasa est en fait beaucoup plus proche de celle qu'en donnaient les Madhyamika que celle des Theravâdin orthodoxes, et il en a tiré des conséquences pratiques importantes dont on a tenu compte dans l'enseignement officiel de la morale aux élèves de lycée (p. 175-241). En ce qui concerne le langage magique, celui des rites religieux traditionnels, en particulier celui qui vise la prolongation de la vie, son interprétation conduit à une transformation de ces pratiques et à des conséquences sociales autant que spirituelles (p. 242-278). Quant au langage animiste, celui qui concerne les esprits divers avec lesquels les Thaïs se croient en relations fréquentes, le Vénérable identifie ces différences espèces d'êtres avec autant de sortes d'hommes bien vivants et critique certaines conditions de la vie sociale, politique et économique, ainsi que les privilégiés qui en profitent injustement , d'où les accusations de subversion qui ont été lancés contre lui (p. 299-344). Dans un dernier et long chapitre (p. 345-459), M. Gabaude établit une mise en perspective de toute l'œuvre de Buddhadasa en synthétisant les caractères des rapports que celle-ci entretient avec l'Occident, l'enseignement bouddhiste et la société  thaïe contemporain . Il examine ainsi en détail les influences diverses que le Vénérable a requis de chacun d'eux, comment il les a interprétés et comment il y a réagi. En particulier, Buddhadasa aboutit à ce que l'auteur appelle une « eschatologie de l'instant, en ce sens qu'il y a pour lui maturation immédiate de l'Acte, immanentisation de l'au-delà et que le salut ou l'échec de notre condition d'existant se joue à l'échelle de chaque acte et non à celle des milliers d'existences. Il en résulte que les rites et les mérites ordonnés à l'au-delà sont inutiles et que cela conduit à affecter profondément les rapports du bouddhisme ainsi conçu avec la sociétée thaïe. C'est pourquoi Buddhadasa fut accusé de favoriser la subversion communiste en destructurant les esprits et les institutions par ses interprétations. En revanche, lui qui avait fermement critiqué les institutions religieuses et politiques sur divers points, il est en train de devenir lui-même une institution en tendant de plus en plus son influence et son enseignement et en étant l'objet de consécrations officielles très importantes, à l'étranger comme en Thaïlande.  Cela lui vaut de nouvelles attaques de ses adversaires, les uns que cette institutionnalisation du Vénérabble est une comédie et les autres qu'elle est un drame pour le bouddhisme. Dans la courte mais dense conclusion p. 460-466), M. Gabaude reconnaît d'abord que l'œuvre de Buddhadasa apparaît comme un syncrétisme hésitant de paradoxes et d'illogisme, puis il souligne ce qu'elle apporte pour redéfinir la situation et le rôle de  l'homme dans la nouvelle image du monde et il exprime enfin quelques-unes des réflexions qu'elle suggère par rapport à l'évolution de la communnauté monastique en Thaïlande au rôle de l'Occident et à l'incidence sur la société comme à l'histoire des religions en général […] iIl montre clairement comment se pose aujourd'hui le grave problème de l'adaptation du bouddhisme au monde moderne et à quelles difficultés se heurte celui-ci. Il souligne d'ailleurs (p. 111) que l'action et les idées de Buddhadasa ne représente qu'une petite partie de l'activité et des opinions des bouddhistes thaïs  de maintenant, malgré l'importance des remous que les premières ont soulevés depuis un demi-siècle (...).».

 

 

 

 

Pour une mise au point des rapports de  Buddhadâsa Bhikkhu avec le communisme. Cf. L'article de M. Louis Gabaude in Gavroche, «Fractures sociales et bouddhisme : le regard de Buddhadâsa Bhikkhu».(11))

 

                  

                                               

 

Après l'entretien avec  Manuel Olivares, Louis Gabaude nous conseille la lecture de l'article de  38 pages : «Approche du bouddhisme thaï», que nous vous invitons à lire et dont  nous donnons ici un «aperçu». (Référence 6)

 

 

 

 

Il commence en nous informant qu'il n'est pas possible de définir UNE vision du bouddhisme thaï, en sachant que les discours du sociologue, du politologue, de  l'ethnologue ou de l'historien des religions sur ce sujet sont  différents. De plus, nombreux sont ceux qui ont  une vision occidentale «influencée par les bons sentiments envers la nature et l'Asie» qui est constituée le plus souvent d'«idées reçues» qui n'ont rien à voir la réalité du bouddhisme thaï et/ou qui conservent leurs «catégories occidentales de l'entendement religieux»  et les empêchent de comprendre la différence entre ce qu'il appelle  «la religion comme jeu d'idées (ou dogmes)» et le «bouddhisme comme ordre religieux».

 

 

Après avoir précisé ce qu'il entend par «le jeu d'idées» pour les chrétiens, Louis Gabaude  rappellera que les bouddhistes ont aussi des croyances que certains apologistes voudraient limiter à une  «Charte de la Libre-Pensée» (les 10 principes du Kalama Sutta (12)), mais qui ignore que la plupart des Thaïlandais  ont dès leur enfance entendu parler comme des évidences des génies, des divinités et du karma. Ils  croient en effet  à de nombreux êtres spirituels, des esprits ou phi angéliques ou démoniaques dont il faut se protéger ou demander la protection qui sont intégrés à celle du karma, et de nombreux récits en attestent l'action. Ils ont d'ailleurs été avalisés par la cosmographie bouddhiste. Une note nous apprend que «La canonisation doctrinale bouddhique des esprits et des divinités transparaît dans toute la littérature bouddhique et plus particulièrement  dans la vie de Bouddha lui-même dans les récits de ses vies antérieures (les jataka) et dans les traités de cosmologie».

 

 

Après avoir indiqué la différence des idéologies  entre le Grand Véhicule et le Petit Véhicule, qui implique des conséquences sur le rôle social des bouddhistes et religieux, il rappelle que  la Thaïlande est censée avoir le dernier ordre monastique encore vivant du Petit Véhicule, l'ordre du théravâda qui considère la communauté monastique (sangha) comme la seule garante de la continuité de la transmission du message originel du Bouddha. Il prendra la forme d'un Canon bouddhique, le Tripitaka, comprenant 45 volumes dans l'édition thaïe (13). Il faudra attendre Buddhadâsa Bhikkhu  (1906-1993) pour qu'il soit discuté et remis en cause dans nombre de ses parties. (On comprend ici tout l'intérêt  de la thèse de M. Gabaude, qui fonde dans une certaine mesure sa pensée)

 

 

 

 

Ensuite il aborde le bouddhisme comme ordre religieux. Il rappelle dans quelles circonstances de sa vie, le Bouddha fut amené à formuler des règles pour les bhikkhu, qui  pour les bhikkhu, qui monteront jusqu'à 227 règles pour l'ordre masculin du theravâda,  que les moines doivent réciter tous les 15 jours. Mais si les règles sont précises, des communautés peuvent se fonder sur des rituels différents. Ainsi le Prince Mongkut, avant de devenir roi, se fit réordonner par un bonze môn par un rituel différent qui fut à l'origine d'une division de la communauté monastique thaïe (sangha) en deux congrégations (nikâya). Il acceptait le même vinaya que la majorité mais contestait la validité du rituel de leur adminission dans la communauté monastique (upasampadâ). Il appela sa congrégation «Thammayut » (Dhammayutika nikâya), la majorité fut appelée « Mahânikai » (Mahânikâya). Le sangha thaï a connu alors des débats, mais ils ne portaient que sur la «forme» des aliments, la «forme» des vêtements, «la forme» de la récitation, les  règles de vie demeurant intangibles. Il aborde ensuite dans sa 2e partie, «L'Institution du bouddhisme thaï héritée de l'histoire», à travers des statistiques, comme par exemple un tableau donnant le nombre des bonzes de 1927 à 2008, qui sont passés en 1907, de 129.696 avec une population de 11.046.000 à 251 997 pour une population de 63.389.730, et un autre  qui indique une chute lente des novices qui sont passés de 83.343 en 1907 à 69.667 en 2008." >> "un tableau donnant le nombre des bonzes qui doubla simplement entre 1927 et 2008 passant de 129.696 à 251 997 tandis que la population sextuplait, passant de 11.046.000 d'habitants à 63.389.730. Autrement dit, l'augmentation des bonzes en valeur absolue masque leur forte diminution relative. Encore plus significative est la chute absolue et relative des novices qui sont passés de 83.343 en 1927 à 69.667 en 2008."

 

 

(Une interprétation de Louis Gabaude est donnée dans son article «La triple crise du bouddhisme en Thaïlande (1990-1996»), que nous avions présenté dans notre article sur « La crise du bouddhisme en Thaïlande.» (14) )

 

 

 

On passe ensuite au bouddhisme thaï et à l'éducation, auquel il consacre environ 3 pages. Dans son article «La triple crise du bouddhisme en Thaïlande (1990-1996» Louis Gabaude constatait que la mise en œuvre du système scolaire public et centralisé de l’État a évidemment vidé la voie traditionnelle de la scolarisation qui s’effectuait dans les pagodes et enlevé au noviciat le vivier naturel du recrutement. Les pagodes «renommées» étaient alors pour les plus pauvres un moyen d’ascension sociale  et de prestige … ainsi que pour les plus aisés. Les meilleurs y voyaient une voie vers les honneurs et le sangha y trouvait le moyen de renouveler ses cadres instruits et disciplinés. «Quand le sangha va, tout va», disait-on.» (15)

 

 

 

 

Bref, progressivement, poursuit-il, cette réforme de l'éducation instaurée depuis 100 ans a changé le visage du bouddhisme thai et son impact sur la société, avec l'instauration d'une hiérarchie religieuse administrative calquée sur l'administration civile. Le pouvoir royal a toujours voulu encadrer la gestion des communautés de bonzes, mais  autrefois l'isolement géographique et la difficulté des communications valorisaient les pouvoirs locaux de tout ordre et celui des supérieurs de pagodes en particulier. Le passage à une hiérarchie produite par et pour les autorités de Bangkok et le roi se fit là aussi progressivement et se concrétisa par les différentes lois cadres relatives à l’administration du sangha  en 1902 (promulguée par le roi Chulalongkorn),  puis en 1941 et 1962. Une institution -l'Association des Anciens (Mahâthera samakhom)- fut créée pour assurer la bonne marche de l'administration du sangha, le roi s'arrogeant le droit de nommer le supérieur général (sangharâja) (ou patriarche); Une hiérarchie administrative dont notre auteur nous dit plus loin qu'elle est en quelque sorte doublée par une « hiérarchie charismatique ou spirituelle » accordant les grades et nommant les supérieurs des provinces. En effet, il nous apprend que certains religieux ont acquis, par leur charisme,  une place importante dans la hiérarchie religieuse populaire, indépendamment de leur place dans la hiérarchie administrative officielle. Il cite les Vénérables Man Bhuridattao (1870-1949); Buddhadasa Bhikkhu (1906-1993); Prayut Payutto (1938-...); Dhammajaiyo (1941-...) et Dattajivo (1941-...) du mouvement Thammakai du Wat Phra Dhammakayade Pathum Tani (Cf. Notre article A 216); ou bien encore l'ex-Vénérable Bodhirak (1934-...); ou l'ex-Vénérable Yantra Amaro. Parmi les laïcs influents, ill cite également deux femmes, Naeb Mahaniranond (1932-...) et Sujin Boriharnwanakhet (1926-...) et un laïc, Sulak Sivaraksa (1932-...), penseur du bouddhisme « engagé »

 

 

.

 

Ensuite Louis Gabaude aborde le « Bouddhisme politique et politique du bouddhisme » sur une page et demie.  Mais pour cela, il vaut mieux lire son article «Religion et politique en Thaïlande: dépendance et responsabilité», que nous aborderons  (15)), pour finir sur sa conclusion de 2 pages et demie.

 

 

 

 

Une conclusion qui exprime un regard critique sur le bouddhisme theravâda  thai qu'il voit comme une institution en crise, qui bien que prétendant suivre la doctrine et les règles  du Dhammavinaya n'est pas dans la pratique de certains bonzes exempt de fautes graves voire impardonnables (Célibat non respecté, homicide, pénétration sexuelle, viol, vol, revendications de pouvoirs surnaturels, corruptions pour acheter un titre honorifique), voire tous les scandales qui éclatent dans la presse. Il avoue regretter de n'avoir pas évoqué en détails le bouddhisme thai dans ses dimensions sociales et laïques, ainsi que tous les rôles joués par les bhikkhu ou moines: «moines de forêts ici, curés de paroisses là, développeurs ailleurs, astrologues, guérisseurs thaumaturges, prédicateurs, savants, professeurs, éducateurs, aumôniers, catéchistes, auteurs, conteurs, maîtres spirituels».

 

 

On peut voir ici une constante de sa pensée qui est d'analyser les crises ((Cf. Son article «La triple crise du bouddhisme en Thaïlande » (1990-1996) », les abus, l'hypocrisie, ce qui se cache derrière les vertus affichées, les principes du bouddhisme sérieusement malmenés par l’expansion économique, et les nouvelles valeurs du consumérisme, un matérialisme qui touche même le sangha, une communauté de bonzes  qui n’est plus toujours à la hauteur de sa mission première d’éducation et de préservation des préceptes du Bouddha.

 

 

Une pensée qui analyse aussi les apports du bouddhisme et de la politique, comme nous pouvons le lire dans son article «  Religion et politique en Thaïlande: dépendance et responsabilité  ». (Que nous avons présenté dans notre article «Bouddhisme et politique en Thaïlande» et que nous reprenons -ici- en partie. (16)

 

 

(Cf. aussi en note l'interview de juillet 2016 de Louis Gabaude par Arnaud Dubus, dans le cadre de sa troisième partie intitulée « Bouddhisme et nationalisme » de son livre  «Buddhism and Politics in Thailand»

 

 

 

Louis Gabaude y rappelle qu'«aujourd’hui, en Thaïlande, alors même que la sainte règle officielle prône que le bouddhisme ne se mêle pas de politique, cette politique reste au cœur des débats publics ou feutrés des bouddhistes (…) les bonzes, les fidèles et les gouvernements débattent ouvertement -dans la presse et dans des commissions ad hoc- sur la place que l’appareil législatif devrait faire au bouddhisme ; ensuite, les partis politiques  se demandent secrètement comment ils peuvent exploiter le potentiel électoral des bonzes ; enfin des groupes bouddhistes minoritaires cherchent comment la société thaïe pourrait mettre en application les principes bouddhistes.»

Louis Gabaude nous explique que la 1ère ambiguïté ou ambivalence provient du Bouddha  lui-même, qui  a autorisé deux lectures et deux pratiques du bouddhisme, l’une «comme un idéal de sortie du monde, l’autre comme un idéal de gestion du monde».

 

 

 

 

Bref, Louis  Gabaude confirme que le bouddhisme a toujours été  au service du politique et cela a été même une constante de toutes les monarchies bouddhistes du theravâda. Chaque règne a connu ses désordres sociaux et religieux. Il ne faut pas oublier que si «La loi du karma et des mérites est la théorie générale de l’histoire des pays du theravâda», le karma a un caractère ambivalent. Il sert à justifier les positions acquises, mais aussi à expliquer la chute des rois et des puissants. Les perdants ont «épuisé leurs mérites » et les gagnants possèdent ces mérites qui leur ont permis d’accéder au pouvoir.

 

 

Louis Gabaude dans son étude de 33 pages illustrera sa démonstration en s’appuyant sur quelques événements déterminants comme la création de la congrégation Thammayut par le Prince Mongkut (devenu le roi Rama IV (1851-1868), animé ensuite par son fils, le Vénérable Wachirayanwarorot,  avec sa réforme et un ensemble de manuels de doctrine et de discipline en thaï, encore utilisés aujourd’hui («vecteur  de diffusion de la langue thaïe et de son alphabe »), L’utilisation des bonzes et des pagodes par le roi Chulalongkorn (Rama V (1868-1910) pour mettre en place le premier système éducatif siamois, la réforme de 1898, l’avènement de la monarchie constitutionnelle en 1932, «avec son contrôle politique des lois gérant la sphère religieuse», les différentes lois d’administration de la communauté religieuse, le Sangha (comme celles de 1902, 1941, et 1962), l’utilisation du bouddhisme comme pilier de la nation, et de la «thaïté» par le pouvoir militaire (surtout celui du maréchal Phibun (1938-1944 et 1948-1957),  l’abolition de l’édit de 1941 par le maréchal Sarit Thanarat en 1962, pour utiliser le Sangha dans lutte contre le communisme, avec ses «différents programmes de développement communautaire centrés sur la communauté villageoise dans lesquels, le supérieurs des monastères devaient être impliqués en raison de leur prestige et de leur influence ». Les exemples sont donc nombreux dans l’histoire, où politique et bouddhisme sont impliqués dans des événements majeurs de l’histoire du Siam et de la Thaïlande.

 

 

 

A chaque période, des voix de moines ou de laïcs se sont fait entendre et sont intervenues dans le débat politique. Louis Gabaude, pour la période de la lutte contre le communisme (qui durera jusqu’en 1983) donne quelques exemples de prises de position de certains moines comme Kittivuddho Bhikkhu déclarant que: «tuer les communistes n’était pas déméritoire», ou à l’inverse en 1968 le bonze Buddhadâsa Bhikkhu contestant par exemple, les justifications morales des bombardements américains sur le Nord-Vietnam, critiquant le matérialisme bourgeois, le modernité occidentale, et «l’imposture des politiques  engoncées dans leur hypocrisie religieuse ». (Cf. Aussi l' article de Louis Gabaude: «Fractures sociales et bouddhisme : le regard de Buddhadasa Bhikkhu») D'autres exemples sont donnés: Le général Chamlong Srimuang avec  son conseiller spirituel le moine Bodhirak à la fin des années 1970, et l’aide logistique de sa communauté monastique Santi Asoke; L. Gabaude cite aussi Sulak Sivaraksa qui est un laïc, «promoteur d’un bouddhisme alternatif qui en a fait la bête noire des militaires». «Soucieux d’inventer une «théologie» bouddhiste de la libération, il est effectivement le seul penseur d’envergure à essayer d’imaginer comment appliquer les principes bouddhiques à la gestion de la société moderne.»

 

 

 

Mais quel que soit le bien-fondé de ces «théologies» réformatrices, il n'en demeure pas moins que le roi demeure le protecteur du bouddhisme, qu'il lui est fait obligation d'être bouddhiste, et qu'il assure la promotion du dharma du Bouddha et qu'on le voit accomplir ses dévotions, popularisées  largement par les médias, dans un État qui a pour devise, depuis Rama VI: «Nation, Religion, Roi ». (Évidemment, nous n'avons donné ici qu'un aperçu simplifié de l'article de M. Gabaude.)

 

 

 

Le 4e  article recommandé par Louis Gabaude est «La Fête bouddhique en Thaïlande» (p. 796-845) paru dans le livre «(Rites) Fêtes et célébrations de l'humanité.»(Référence (6))

 

 

 

 

(Notre lecture n'est pas un compte rendu mais tente de reprendre au plus près -en se servant souvent des mots mêmes de Louis Gabaude- l'exposé complexe de ces différents et nombreux rites permettant de comprendre ce qu'est «la fête bouddhique».)

 

 

D'entrée, Louis  Gabaude nous avertit que le mot « fête » comme nous l'entendons n'existe pas dans la culture thaïe. Il faut pour l'approcher, pouvoir distinguer 6 angles lexicaux : le premier spécifiquement  bouddhique (avec ses 3 termes, les rites du « Phithi   », « Ngan », et «  Poï » puis d'autres angles d'approche comme le coutumier, le calendaire, le spectaculaire, le hiérarchique et enfin l'organisationnel (p .798-818). Il abordera ensuite la «typologie», à savoir les principaux types de fête (p.819-827), pour terminer sur une brève analyse des « Discours sur les fêtes bouddhiques » (p. 827- 840).

 

 

 

L'angle bouddhique.

 

 

Phiti désigne un rituel, une cérémonie, comprenant des prescriptions très précises sur l'agent, le lieu, la manière, le moyen, qui font l'objet d'un cours intitulé «satsanaphiti» («rites religieux»), un programme officiel de formation doctrinale des novices et des bonzes. Un enseignement religieux qui sera un acteur clé  de la plupart des «fêtes» bouddhiques. Ces «rites religieux» se divisent en 4 catégories (bénéfiques, méritoires, donations, et Varia).

 

 

Les rites bénéfiques (Kusala phithi) sont des rites karmiquement «méritoires», «utiles», «avantageux», mais pour soi-même. Le «manuel de «rites religieux» de premier niveau expose trois rituels que doivent suivre les laïcs: 1. Proclamation de la prise de refuge dans le bouddha; 2. Participation à une procession aux chandelles; 3. Observation des quatre jours saints mensuels comprenant l’acceptation de respecter les huit préceptes». (Que Louis Gabaude explicite ensuite) Le manuel du deuxième niveau lui ajoute les rites suivants qui s'appliquent aux religieux: 4. Le rite d'entrée en saison des pluies (Phiti khao phansa) 5. Le rite du contrôle de soi (phiti thue nisai) 6. Le rite de fraternisation (phiti tham samichikam) et enfin 7. La récitation des mantra (phiti suat mon), textes canoniques ou para-canoniques en pâli qui constitue la partie la plus primordiale de tout rituel bouddhique et donc de toute «fête». (Que  Louis Gabaude va développer sur 2 pages avec leurs trois fonctions, à savoir: outils «magiques », outils de méditation et outils pédagogiques) Ensuite deux rituels réservés aux bhikkhu: 8. Le rituel de l'usaposatha, confession bimensuelle  mutuelle puis récitation des 227 articles de leur règle et 9. Le rite de sortie de saison des pluies (phithi ok pansa)

 

 

 

 

Après les rites «bénéfiques» viennent les rites «méritoires», plutôt orientés pour  la famille,  mais générant aussi de grandes fêtes impliquant l'ensemble d'une ville, d'une province ou du royaume. On retrouve l'offrande de nourriture de la part des laïcs et la récitation de mantra  par les  religieux.  Ces rites célèbrent ou «fêtent» un événement heureux (installation d'une nouvelle maison,

 

 

 

 

...mariage, anniversaire) ou malheureux (maladie, épidémie, décès),  une occasion pour prendre ensemble un bon repas. Le  manuel de 1er niveau rappelle plus d'une dizaine de préparations nécessaires et celui du  2e niveau liste 8 autres rites explicitant   toutes les parties de la «fête».

 

 

 

Les rites de «donation » (clana phithi). 

 

 

« Même si les rites méritoires évoqués ci-dessus comportent un don de nourriture, une remise d'enveloppe contenant un honoraire, et de petits présents, ils ne sont pas définis par ces dons. En revanche, les rites dits de «donation» sont explicitement déterminés par le don (dana) qu'ils célèbrent.» La manuel distingue dix sortes de dons.

 

 

 

 

Les rites divers (pakinaka phithi), que l'on peut trouver détaillés dans le «Guide pratique des rites religieux » montre par exemple les marques de respect envers Bouddha, envers les bonzes ou d'autres autorités, et la manière de leur offrir un objet. Pas moins de 4 pages en fixent les détails, c'est dire l'importance de la précision du geste qui compte plus que ce que l'on offre.

 

 

Louis Gabaude reconnaît que cette énumération de «catalogue» peut être rébarbative, mais qu'elle est nécessaire pour comprendre ce qui ne se voit pas forcément, mais qui est le noyau dur de toute fête bouddhique, le Dhamma, que l'on va retrouver avec  deux autres termes pour désigner «la fête»: bun et  poï .

 

 

Bun signifie «mérite»; faire du bun , «faire un acte méritoire». Certains en  distinguent  3, d'autres 10. Mais, nous dit Louis Gabaude, si le bun  désigne la fête sous son angle vertueux,  beaucoup de laïcs n'hésitent pas à mettre en scène leurs donations aux bonzes pour les transformer en fête profaneOn trouve aussi le mot « poï » dans la région du Nord qui, dans sa version élémentaire, désigne également une offrande dévotionnelle à Bouddha et à une communauté de bonzes, comme des fleurs, bougies, bâtonnets d'encens, mais qui peut, comme le « bun » se transformer en grande fête quand l'offrande et l'occasion sont importantes

 

 

 

 

La fête peut encore être analysée sous d'autres aspects : L'angle coutumier  (prapheni), l'angle calendaire, l'angle célébrationnel (chalong et somphot), l'angle organisationnel (ngan). (p. 811-818)

 

 

Ce qui était «rite», «bun», «poï» peut devenir une «coutume», une «tradition» où la «fête» l'emportera sur le religieux. Mais la fête peut être considérée sous l'angle qu'elle occupe dans le temps, selon un calendrier.

 

 

Le calendrier a toujours été important chez les bouddhistes, car il permet de conjurer la disparition de l'enseignement de Bouddha, prévu à 5 000 ans après la mort de Bouddha. C'est pourquoi les bouddhistes d'Asie du Sud-Est ont utilisé des systèmes calendaires, assez précis,  fondés sur un calendrier lunisolaire faisant entrer les mois lunaires dans les années solaires. « Rien que les Thaïs, trois façons de compter les mois étaient utilisées selon qu'on se trouvait à Chiang Mai, à Keng Tung (en Birmanie), ou à Sukhotai dont le système fut adopté à Bangkok.»

 

 

 

 

On distingue l'angle calendaire cyclique (thesakan) et l'angle calendaire journalier (wan).  Ainsi le thenakan kin che», qui est le moment où l'on mange végétarien, deviendra pour beaucoup le «festival végétarien». Pour le journalier, les  fêtes bouddhiques seront qualifiées de «journée de» (même si certaines durent plus d'une journée).

 

 

Louis Gabaude nous informe que de nombreux livres décrivent ces «jours importants» à l'échelon national. Il en cite une soixantaine sur deux pages et demie, en  distinguant les journées spécifiquement bouddhiques (14 journées), les journées de célébrations civiles nationales (43) et les journées mondiales (4).  (Cf. Notre article plus simpliste sur le sujet (17))

 

 

On peut aussi ajouter des «journées » de célébration d'un site, d'un pèlerinage ou d'un saint local, ou encore ce qu'on désigne comme «chalong» ou «somphot» pour célébrer une victoire, un succès, un anniversaire, une nomination ou une inauguration, etc, qui indiquent que l'impact du bouddhisme sur le monde festif est plus fort que les journées dites «importantes». On terminera avec l'angle organisationnel, le «ngan» qui désigne l'organisation du travail collectif dûment préparé, pour la construction par exemple d'une maison, ou la moisson, qui se terminera en fin de journée par un repas pris en commun et réjouissances.

 

 

 

Typologie.

 

 

Ensuite Louis Gabaude donne  quelques cadres descriptifs des fêtes bouddhiques comme  spectacles, rappelant qu'elles proviennent d'une sédimentation historique des traditions, incluant les traditions prébouddhiques (le «culte des esprits», la fête des fusées, la fête des Lumières par exemple)